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diff --git a/17736-8.txt b/17736-8.txt new file mode 100644 index 0000000..768d567 --- /dev/null +++ b/17736-8.txt @@ -0,0 +1,5863 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Vita Nuova + +Author: Dante Alighieri + +Release Date: February 11, 2006 [EBook #17736] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + + + +LA VITA NUOVA + +(La Vie Nouvelle) + +PAR + +DANTE ALIGHIERI + + +TRADUCTION ACCOMPAGNÉE DE COMMENTAIRES + +par + +MAX DURAND FARDEL + + +PARIS + +1898 + + + + + +A M. CHARLES DEJOB + +MAÎTRE DE CONFÉRENCES A LA FACULTÉ DES LETTRES + +FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ D'ÉTUDES ITALIENNES + + + _Hommage_ + + _de grande estime et de vive affection._ + + MAX. DURAND FARDEL. + + Octobre 1897. + + + + + +PRÉFACE + + +La _Vita nuova_ est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento +de l'amour brisé. C'est aussi un roman psychologique, qui diffère de +ceux qu'affectionne notre littérature contemporaine par l'élévation et +la pureté des sentiments exprimés et le silence gardé sur les sensations +éprouvées. + +C'est encore un livre de mémoire où le poète retrace, presque jour par +jour, les impressions nouvelles et naïves d'une âme que le contact du +monde n'avait encore qu'à peine effleurée. + +Si la _Divine Comédie_ n'est que bien imparfaitement connue en France, +et si, à la plupart de ceux-là mêmes qui la lisent dans sa langue, elle +n'est à proprement parler familière que dans une partie de sa vaste +conception, on peut dire que la _Vita nuova_ est inconnue chez nous. +Nous sommes bien habitués à unir le doux nom de Béatrice au grand nom de +Dante, mais c'est tout. + +La Bibliothèque nationale ne possède que deux traductions de la _Vita +nuova_. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeurées très +ignorées, dans une traduction de la _Divine Comédie_: l'une de +Delescluze, annexée à une traduction de la _Comédie_ de Brizeux (1891), +dépourvue de notes ou commentaires, l'autre de Séb. Rhéal, celle-ci très +incomplète.[1] + +La _Vita nuova_ n'est pas, comme la _Divine Comédie_, une création +fantastique et sibylline, sortie tout entière d'une des imaginations les +plus extraordinaires qui se soient imposées à là postérité. C'est une +histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter à la +puissance de vie qui l'anime. + +C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis pathétique, +de doux amants du treizième siècle. Elle nous permet de plonger nos +regards dans une époque curieuse, mal connue, époque de transition entre +le crépuscule mourant du moyen âge et l'aurore naissante de la +Renaissance. + +Si, dans la traduction que j'ai publiée de la _Divine Comédie_[2] j'ai +cru, à tort ou à raison, pouvoir changer la forme du récit tout en +gardant l'intégrité du texte conservé, et en éliminer seulement des +formes scolastiques et des détails topographiques et historiques qui ne +pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur français, et +n'étaient propres à toucher que les compatriotes du poète, la traduction +que je viens offrir de la _Vita nuova_ est absolument littérale. + +Cette publication m'a été conseillée, comme mes autres études sur la +_Divine Comédie_ et sur la personne de Dante, par le désir de vulgariser +dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis +l'immortalité, tandis que les produits de son génie sont à peine connus +chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et +d'admirateurs. + +La _Vita nuova_ est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus +haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'intérêt ne se limite pas +aux personnages qu'elle met en scène et à l'époque où ils se meuvent. + +Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a +cherché à s'inspirer, mais qu'il ne lui était pas possible de +s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-même à ce propos: +«Les écrits poétiques ne sauraient se prêter à la transportation dans +une autre langue. Néanmoins, s'il est impossible au traducteur de donner +un équivalent littéral au langage allégorique et aux expressions +mystérieuses de ses vers, et d'en reproduire les beautés, on peut au +moins en pénétrer le sens littéral et suivre le poète dans la succession +de ses sentiments et de ses pensées.»[3] + +MAX DURAND-FARDEL. + +1897. + + + + + +INTRODUCTION + + +I + +Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates précises. Il naquit à +Florence en 1265. Il fut élevé au Priorat, la plus haute magistrature de +son pays, en 1300. Il mourut à Ravenne en 1321, âgé de 56 ans. + +Après avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de +la République florentine, il fut soudain précipité du pouvoir par le jeu +mortel des factions et, victime d'accusations infâmes, condamné en 1301 +à la confiscation de sa modeste fortune, à l'exil, et au bûcher s'il +reparaissait dans sa patrie. + +Son existence pendant ces longues années d'exil est demeurée fort +obscure. On sait qu'il erra d'hospitalités en hospitalités, de châteaux +en châteaux, de couvens en couvens, «montant les escaliers des autres et +mangeant le pain d'autrui». On suit sa trace à Vérone, à Padoue, à +Sienne, à Bologne, à Crémone, près de tels ou tels personnages, de ces +tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les châteaux, +découpant chacun à leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui +arrachait de si éloquentes objurgations. On le suit encore à Paris, où +son séjour a été sans aucun doute contesté à tort. + +Devenu Gibelin après son exil[4], il s'était uni d'abord à quelques +efforts pour rouvrir leur patrie à ses compagnons d'exil. C'est ainsi +qu'il aurait pris part en 1304 à une tentative armée des Gibelins exilés +contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entraîner +contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y +rétablir l'autorité de l'Empire. Mais il ne tarda pas à se séparer d'un +parti qui ne lui offrait que des sujets de dégoût ou des témoignages +d'impuissance. + +Son existence se manifestait alors de temps à autre par des lettres, +dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu'à nous, par des +protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par +des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette +Italie qui existait encore à peine, mais dont les tronçons épars +semblaient se réunir dans son coeur par une secrète divination. Pendant +ce temps, les premiers fragmens de son grand poème commençaient à se +répandre dans la foule. + +La vie qu'il menait alors se révèle à nous aujourd'hui par les oeuvres +que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses idées fixes, c'est-à-dire la +constitution monarchique de la Société civile sous le sceptre de +l'Empire, à côté de la Société théocratique sous le pallium de la +Papauté, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le +redressement d'une société confuse et dépravée, enfin la contemplation +de la mort, à laquelle nous devons la Divine Comédie. + +De la première partie de sa vie, il ne nous reste à peu près aucune +trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains. +Il ne nous reste que la _Vita nuova_ qu'il nous a laissée et que l'on +pense avoir été composée en 1291 ou 1292, peut-être plus tard, mais +certainement avant 1300. + +On ne peut y ajouter que quelques poésies légères, et les études +opiniâtres dont _Il Convito_ nous fait la confidence.[5] Celles-ci +doivent avoir rempli surtout le temps écoulé entre la mort de Béatrice +et son accession au pouvoir. + +C'est encore à cette époque de sa vie qu'appartient son mariage. Il +s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son +coeur ou prendre à la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne +se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la progéniture qu'elle +lui a donnée. + + + +II + +J'ai pensé qu'il était à propos de rappeler les traits principaux de +l'existence du Poète de la _Vita nuova._ Ce n'est pas ici le lieu de +s'étendre sur ce sujet. Quant à ses différentes oeuvres comme _de +Vulgari eloquio_ ou _de Monarchia_, il paraît assez difficile de leur +assigner une date, relativement en particulier à la _Vita nuova_, qui +doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de _Il Convito_, c'est une +oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir été commencée +avant son priorat (1300), et continuée plus tard dans les jours +d'exil.[6] D'après ce que son auteur annonçait, on doit croire qu'il n'a +pas été terminé. + +Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalité du +Poète durant la période qui correspond à sa passion pour Béatrice et +celle qui a suivi la mort de la _Donna gentile_. Nous ne possédons sur +ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble +possible de s'en faire quelque idée qui ne soit pas trop éloignée de la +réalité. + +La famille de Dante, dont il se plaît a faire remonter l'origine à des +temps très lointains, ne paraît avoir eu à Florence qu'une situation +très modeste. + +Il perdit son père à l'âge de dix ans. Les Alighieri étaient sans doute +dans l'aisance. Dante possédait lui-même, lors de son priorat, plusieurs +propriétés, tant à Florence que dans les environs, dont nous ne +connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa +condamnation à l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression était +de mise ici, qu'il appartenait à une bourgeoisie aisée. + +Quant à la personne de son père, on n'en connaît rien. Et ce silence +absolu dans les souvenirs conservés de cette époque, comme dans l'oeuvre +de son fils, donne à penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le +monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire +de Boccace, à propos de l'invitation qui lui fut adressée par le Signor +Folco Portinari, et à laquelle il amena son fils Dante, encore +enfant.[7] + +Dante avait perdu sa mère (_Bella_) de bonne heure, et son père s'était +remarié. Mous ne savons pas la part que sa belle-mère (_matrigna_) a pu +prendre aux premières années de sa vie, et à son éducation. Quoi qu'il +en soit, celle-ci paraît avoir été très soignée, et l'on ne peut +s'empêcher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extrême +politesse, dans la délicatesse et le raffinement de son langage, +semblerait porter l'empreinte d'une éducation féminine. + +Boccace affirme qu'il montra une aptitude précoce aux études +théologiques et philosophiques. C'était là du reste le champ où +s'exerçait à peu près exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous +apprend lui-même[8] que ce ne fut qu'après la mort de Béatrice, par +conséquent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit à suivre les +écoles des religieux et des philosophes, s'en étant sans doute tenu +jusque-là à des études élémentaires, et que, «grâce à ce qu'il savait de +grammaire et à sa propre intelligence, il se mit en état au bout de +trente mois d'étude de venir chercher des consolations dans les écrits +de Boece et de Tullius» (c'est ainsi qu'il appelle toujours Cicéron). Il +ne paraît guère avoir su le grec, qui du reste n'était encore que peu +répandu à cette époque. Mais il acquit de bonne heure des notions de +tout. Il était familier avec la cosmographie et avec l'astrologie +(astronomie) de ce temps-là. + +Il avait beaucoup de goût pour les arts, la musique surtout, et il avait +étudié le dessin auprès de son ami Giotto et de Cimabue. Quant à la +poésie,bien «qu'il se fût de bonne heure exercé à rimer», c'est à son +amour pour Béatrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-même le +développement de ses instincts poétiques. + +On paraît assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre à son +éducation Brunetto Latini, dont il parle dans la _Comédie_ avec des +expressions d'une reconnaissance attendrie.[9] + +Brunetto Latini était né à Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il +était en 1263 à Paris, et il a fait un long séjour en France. Il ne +rentra à Florence qu'en 1266, avec les autres exilés Guelfes. Ce n'est +donc qu'après l'âge de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec +lui, car il ne s'est agi peut-être que d'un commerce plutôt intellectuel +et aflectueux que d'un enseignement proprement dit. + +On ne peut pas prendre à la lettre les témoignages excessifs que nous +trouvons dans la _Vita nuova_ de la passion de Dante pour Béatrice. Il +ne faudrait pas nous le représenter, comme on pourrait être tenté de le +faire, passant son temps à courir les rues à la recherche de cette +beauté dont son coeur ne pouvait se détacher. Ce serait, dit M. Del +Lungo, en faire un Dante ridicule.[10] + +S'il a pu concevoir dès son enfance une passion qui ne devait jamais +s'éteindre (en dépit d'éclipses passagères), on doit croire que, dans +cette âme extraordinaire, la pensée et l'imagination n'ont pas dû +montrer une moindre précocité. + +Le désordre où vivait la société d'alors, les révolutions incessantes +que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et +scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'Église, depuis le trône de +saint Pierre jusqu'aux dernières ramifications du monde ecclésiastique, +ont dû faire éclore de bonne heure, dans cette tête puissante et dans ce +coeur d'une merveilleuse sensibilité, bien des rêves étranges et des +conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-être +même se former déjà des fantasmagories délirantes. + +Dante menait pendant cette première jeunesse une vie assez retirée[11], +et ne paraît pas avoir précisément vécu dans le monde, comme nous +entendons ce mot, où peut-être sa situation personnelle ne l'appelait +pas, et dont son propre caractère pouvait l'éloigner. Cependant il avait +des amis parmi les jeunes gens de son âge, et il paraît les avoir +choisis parmi les jeunes littérateurs les plus distingués, les rimeurs, +comme on les appelait alors, et il était lui-même un rimeur. + +Du reste, il ne nous éclaire pas lui-même sur son genre de vie et ses +habitudes. On peut remarquer que, soit dans les récits en prose de la +_Vita nuova,_ soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'écarte pas un +instant de ce qui touche à Béatrice, qu'il s'agisse d'incidens +quelconques ou de sa propre pensée. + +Les moeurs étaient sans doute très relâchées à Florence. Boccace nous +dit que c'est un sujet d'étonnément (_una piccola maraviglia_) qu'alors +qu'on fuyait tout plaisir honnête, et qu'on ne songeait qu'à se procurer +des plaisirs conformes _alla propria lascivia,_ Dante ait pu aimer +autrement.[12] Du reste, le poète a exprimé lui-même l'étonnement que +pourrait causer l'empire que «tant de jeunesse avait pu exercer sur ses +passions et ses impulsions».[13] + +Cependant, si la pureté de sa passion pour Béatrice n'a subi aucune +tache, il ne paraît pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui +concerne d'autres périodes de son existence. + +La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de +Béatrice au sommet du Purgatoire[14] est une confession touchante des +écarts dont il témoigne un repentir si poignant. + +A quelle époque peut-on faire remonter ces allusions à certains incidens +dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Poète, et +qu'a rassemblés la légende? dirons-nous la malignité? + +Ce n'est sans doute pas dans les années qui ont suivi la mort de +Béatrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les études +auxquelles il se livrait avec un tel entraînement, et par les +préoccupations de la vie politique où il entrait, que nous pouvons lui +attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.[15] + +Lorsque la Béatrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de +l'allégorie, de s'être abandonné aux vanités du plaisir, alors qu'il +n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[16], Dante +nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturité, +c'est-à-dire de sa vie errante d'exilé, que doivent être rapportés ses +faiblesses et ses remords. + +Il est encore un point que je voudrais toucher. + +On s'est plu à voir dans la _Divine Comédie_ une _construction +architecturale_ (Giuliani) dont le plan aurait été arrêté par le Poète +de temps en quelque sorte immémorial, et dont la conception remonterait +aux époques mêmes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de +la _Vita nuova_ dont l'interprétation est en effet assez problématique. + +Je ne crois pas qu'il en soit ainsi. + +La _Vita nuova_ est une oeuvre qui déborde de jeunesse et d'illusion; +c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la +scène se déroule, et les douleurs les plus poignantes y revêtent une +douceur infinie; et, si le coeur se révolte, ce n'est que contre la +nature et ses décrets impitoyables, et l'âme du Poète ne semble atteinte +que par les blessures que ceux-ci lui ont infligées. + +La _Divine Comédie_ est l'oeuvre d'un âgé mûri, et qui a traversé les +expériences les plus terribles et les épreuves les plus cruelles de la +vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations +que laissent les déceptions, les iniquités, et les trahisons. Elle est +le cri d'un coeur torturé par la méchanceté des hommes. + +Je ne pense donc pas que le poète de la _Vita nuova_, quand il la +composa, ait eu une intuition prévise de la _Divine Comédie_. Quant aux +passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai à +revenir dans mes _Commentaires_, il faut croire qu'ils y auront été +introduits par de tardives interpolations. + + + +III + +Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire, +l'économie littéraire de la _Vita nuova,_ il est nécessaire de jeter un +coup d'oeil sur l'état de la littérature au moyen âge. + +Pendant la longue période à laquelle on a donné ce nom, tandis que les +moines, penchés sur les manuscrits héroïques de l'antiquité, préparaient +à la Renaissance un héritage qu'ils lui conservaient pieusement, et +tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers +les écoles célèbres d'alors, --pour s'y battre à coups des syllogismes +sur le dos de la scolastique,--deux langues se formaient, la langue +Italienne et la langue Française. Après avoir secoué le joug du latin, +elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu +à peu capables de vivre de leur vie propre. + +Dans les régions qui devaient être un jour le coeur de la France, les +contes, les fabliaux, les mystères, s'inspiraient d'une verve libre, +ironique, frondeuse, familière, souvent grossière, où Boccace a puisé ce +qui lui a été depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient +y mêler leurs accens héroïques, et une poésie dite _courtoise_, mêlée de +fables païennes et de légendes chrétiennes, était promenée dans les +nobles résidences par les trouvères et les troubadours. Mais en général +la langue d'Oïl ne dépassait guère l'idylle et la pastorale, et elle +s'élevait rarement jusqu'aux régions éthérées où se plaisaient les +langues du midi.[17] + +Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'était des vers et +des vers d'amour, où les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs +modernes n'entretenaient guère leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que +de leurs propres extases ou de leurs désespérances. Ces productions +légères, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se +communiquaient dans l'intimité, étaient adressées aux gens lettrés, aux +femmes, et s'échangeaient en manière de correspondances, se transmettant +de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins +personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les ménestrels. + +C'est ainsi que Dante lui-même, et les Guido, et toute la phalange des +rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'à Pétrarque +enfin, préludaient aux accens plus virils de la _Divine Comédie_ et de +la _Jérusalem délivrée_. + +Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'époque où il vivait, appartenait +encore à celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il +aimait, comme tant de ses contemporains, à reproduire en rimes les +événemens qui avaient frappé son attention, comme les émotions de son +coeur et les rêves de son imagination. + +La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et à +l'histoire de laquelle est consacrée la _Vita nuova_, fournit à ses +instincts poétiques, comme il te déclare lui-même, une matière féconde. +Et, «comme il s'était déjà de bonne heure essayé aux choses rimées», +tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y +rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples +et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son +âme, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des _canzoni,_ +des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la _Vita nuova_. + +Quelque temps après que la mort de la femme qu'il avait aimée fut venue +tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les +reproduisit «dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant +la signification qu'elles avaient.» + +Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans +doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous +aide à reconstruire cette douce et tendre histoire, mélancolique aurore +des jours orageux que la destinée lui préparait. + + + +IV + +Ce que j'ai appelé plus haut l'économie littéraire de la _Vita nuova_ +est tout à fait particulier. + +Celle-ci nous rappelle ces monumens composites où l'on retrouve le style +et l'époque des constructions qui se sont superposées. Les élémens dont +elle se compose peuvent être ramenés à trois ordres différens: + +1° Une prose qui nous expose le récit. Son développement comprend la +succession d'événemens, d'impressions et de sentimens dont l'évolution +constitue la charpente même de l'oeuvre; + +2° Des vers, sous forme de _canzoni_, de sonnets, de ballades se +rapportant aux momens successifs que suit l'action du poème; + +3° Des explications, divisions et subdivisions à l'infini, lesquelles, +conformément aux règles de la scolastique, se rapportent à la structure +et à la signification de chacune de ces poésies. + +Le tout est contenu dans quarante-trois chapitres. + +Mais cette exposition n'est pas précisément conforme à l'ordre +chronologique de la composition. + +Il n'est pas douteux que la première émanation de la _Vita nuova_ +appartient aux petits poèmes dans lesquels l'auteur nous initie aux +sentimens intimes dont l'expression rimée est la trame véritable de son +oeuvre. Chacun d'eux est le tableau, achevé dans sa concision, d'un état +d'âme sollicité par les circonstances extérieures ou par sa propre +inspiration. + +Si l'on veut bien se reporter à ce qui a été exposé plus haut (page 16) +au sujet des habitudes littéraires de cette époque, on pourra suivre la +genèse de chacune de ces poésies, où l'auteur reproduisait à mesure, +sous la forme que lui dictaient et son époque et son génie, ses +impressions et ses pensées du moment. + +Ceci comprend un intervalle de 16 années, si l'on veut compter depuis la +première (1274) où naquit l'amour de Dante pour Béatrice jusqu'à la mort +de celle-ci (1290); mais en réalité le roman ne déroule ses péripéties +que pendant une durée de trois ou quatre années. + +C'est après la mort de Béatrice que le Poète a rassemblé les expressions +de ses expansions poétiques, et leur a donné un corps en composant, avec +ses souvenirs, la prose qui sert à les relier. Pour des raisons que nous +ne connaissons pas, il a laissé en dehors un certain nombre de pièces +rimées qui avaient été certainement composées aux mêmes époques, et se +rapportaient aux mêmes sujets et aux mêmes idées que les pièces +conservées «dans ce petit livre». + +Dans la plupart des éditions italiennes de la _Vita nuova_, le texte du +poème est suivi d'un appendice comprenant: _altre rime spettanti alla +Vita nuova._ Toutes ces poésies (_rime_), sonnets, canzoni, etc., ne +tiennent pas une place égale dans le poème. J'ai reproduit dans les +_Commentaires_ celles qui m'ont paru se rattacher plus directement à +tels ou tels chapitres, c'est-à-dire aux circonstances qui y sont +relatées. + +C'est donc aux premières années qui ont suivi la mort de Béatrice qu'il +faut rapporter ce travail de reconstruction. On s'accorde généralement à +le placer vers les années 1291 et 1292, ainsi que la composition de la +prose, qui enveloppe la poésie comme la chair d'un fruit en enveloppe le +noyau. + +Il est probable qu'il a retouché les produits de ses inspirations +journalières, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit après +coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la _Vita +nuova_ dont l'interprétation ne paraît possible que moyennant une telle +supposition. + +Cette prose nous aide à établir la filiation des circonstances qui ont +sollicité ou inspiré les pièces poétiques. Elle n'est souvent que comme +la préparation de celles-ci, et le même récit peut se reproduire ainsi +sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression +d'événemens ou d'impressions identiques se présente sons des formes un +peu différentes. C'est comme un motif musical que le compositeur répète +dans un ton différent ou avec des développemens nouveaux. + + + +V + +Cette traduction est absolument littérale. On reconnaîtra aisément que +le traducteur a sacrifié plus d'une fois les exigences du style moderne +au scrupule de s'écarter le moins possible d'un style encore médiéval, +mais alors nouveau, _dolce stil nuovo_, qui est un des charmes de cette +oeuvre. Il s'est contenté de conserver la coupe des morceaux rimes. +C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers +une oeuvre poétique ne pouvant que compromettre la fidélité de la +traduction, en raison des nécessités et des procédés d'une prosodie tout +autre que celle du modèle. Et la pensée du Poète est toujours si nette +et si concise qu'il n'a été que très rarement nécessaire d'intervertir +l'ordre de leur alignement. + +La seule modification que je me sois permise dans la construction +générale de l'oeuvre a été de renvoyer aux _Commentaires_ les analyses +scolastiques qui accompagnent chacun des poèmes. Il m'a semblé que cette +dichotomie glaciale n'était pas à sa place parmi ces lignes de grâce et +d'émotion. Mais on la retrouvera fidèlement reproduite dans les +commentaires se rapportante chacun des chapitres. + +Le présent travail n'est pas une oeuvre d'érudition. Il a été fait sur +le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu +suivre ces savans éditeurs de la _Vita nuova_ avaient dû subir avant eux +bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'érudition +italienne parviendront à les rétablir dans leur pureté primitive: il y a +longtemps qu'on y travaille. Un récent fascicule publié par la _Società +Dantesca Italiana_[18] nous fournit un grand nombre d'exemples des +variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions, +les fantaisies de nombreuses générations de copistes. Il m'a paru que +ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou +des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la +ponctuation qui a dû être bien souvent défectueuse. Mais il ne m'a pas +semblé que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup à en souffrir. +Et ce qui doit nous intéresser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa +pensée, son imagination. + +Il n'est peut-être pas un des incidens de la vie de Dante ou un des +passages de sa production poétique qui n'ait été l'objet de +disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis +à la postérité (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou +sur les dates ou sur la succession des événemens auxquels ils font +allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre +du Poète, on n'a pu parvenir à déterminer, avec quelque précision, même +l'époque approximative où ces oeuvres ont été conçues, achevées, ou se +sont succédé. + +Et encore, l'énormité et la diversité de l'oeuvre prise dans son +ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profondément +mouvementée? Il est même une époque qui semblait devoir être fermée à +son activité littéraire. + +Après la _tributazione_ qui a suivi la mort de Béatrice (1290), nous +voyons son existence remplie par le travail et l'étude: il consacre des +années, trente mois (_Il Convito_), à l'étude du latin, que jusqu'alors +il ne possédait qu'imparfaitement et où il devait trouver ses auteurs de +prédilection, à l'assiduité aux leçons des philosophes et des +théologiens. Puis son entrée officielle dans la vie publique[19], puis +son Priorat[20], sa durée courte mais effective, puis les premières +années de son exil et l'agitation politique à laquelle il s'associe.... +Voilà, si l'on considère la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de +stupéfaction, on pourrait dire d'une sorte de vertige. + +N'ayant pas qualité pour intervenir dans les débats dont ces sujets ont +été, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai dû m'en tenir +à la tradition, plus ou moins légendaire, que j'ai pu demander aux +sources les plus autorisées, et à la représentation, aussi fidèle qu'il +m'a été possible, du texte, sinon officiel, du moins accepté de la _Vita +nuova_. + + + +Les _Commentaires_ dont j'ai accompagné la traduction du texte +concernent les interprétations de la partie symbolique et philosophique +du poème, et ont en même temps pour objet de ramener à l'esprit du +lecteur la propre personnalité du Poète et le tableau de son époque et +de son milieu, et les images qui ont dû frapper ses yeux. + +J'ai demandé à quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, à +Carducci, à del Lungo, aux récentes et compendieuses publications de +Leynardi et de Scherillo[21], à de nombreux articles du _Giornale +Dantesco_, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du poème; +j'ai interrogé leurs propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en +suis rapporté surtout à ce dont m'avait pénétré une longne communion +avec la personne et avec l'oeuvre du Poète de la _Divine Comédie_. + +Mais, en vérité, était-il indispensable d'aller plus loin et de remonter +plus haut? La littérature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement +approprié toutes celles qui l'ont précédée, et elle les résume. Et je ne +crois pas qu'il soit nécessaire, pour comprendre le Poète de la _Vita +nuova_, de repasser par toutes les étapes qu'a parcourues l'esprit +humain à l'enquête du grand Symboliste. C'est dans lui-même qu'il faut +venir chercher les sources de sa sensibilité, les origines de ses +raisonnemens, le sens de ses symboles. + +Si l'on veut comprendre et sentir ce que la _Vita nuova_ renferme de +beautés subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus sûrement +par un commerce intime avec cette grande personnalité qu'en interrogeant +les autres. + + +NOTES: + +[1] La _Vita nuova_ est beaucoup plus familière aux Anglais. Entre 1862 +et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions littérales. En +outre, deux éditions italiennes, avec introductions et notes en anglais, +ont été publiées récemment à Londres par M. Whitehead et par M. Perini. + +[2] La _Divine Comédie_, traduction libre, 1897. Plon et Nourrit. + +[3] Dante, _Il Convito_, trait. ii. + +[4] Les Guelfes représentaient les franchises communales, et les +Gibelins les privilèges féodaux (Ozanam). + +[5] _Il Convito_, tratt. ii, chap. XIII. + +[6] WHITEHEAD. Édition italienne de la _Vita nuova_, London, 1893. + +[7] Commentaire du ch. II. + +[8] _Il Convito_, tratt. ii, ch. XIII. + +[9] La _Divine Comédie_, ch. XV de l'_Enfer_. + +[10] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia_. + +[11] LUMINI, _Giornale Dantesco_. + +[12] Commentaire de Boccace. + +[13] Voir au ch. II de la _Vita nuova_. + +[14] Le Purgatoire de la _Divine Comédie_, chant XXXI. + +[15] Ozanam croit que le séjour de Dante à Paris doit être reporté entre +1294 et 1299, c'est-à-dire entre la mort de Béatrice et l'accession du +poète au Priorat, et que c'est à cette époque qu'eurent lieu les +désordres dont il s'accuse lui-même (_Oeuvres complètes_, t. VI, p. +416). Ceci me paraît difficilement acceptable (Voir l'_Épilogue_). + +[16] «Un petit oiseau, encore sans expérience, peut s'exposer deux ou +trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont déjà fatigué +leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la flèche» +(chant XXXI du Purgatoire). + +[17] Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu'à ce qu'on pourrait +appeler la littérature courante. Il y avait déjà, dans la France +d'alors, une haute littérature, celle de l'Épopée, une de nos gloires +nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques où, Joinville et +Villehardouin annonçaient les Mémoires dont nous sommes encombrés +aujourd'hui. + +[18] _Bollettino della Società Dantesca Italiana, Firenze_, décembre +1896. + +[19] Il se fit admettre en 1295 dans le sixième des sept _arti +maggiori_, celui des médecins et des apothicaires _(medici e speziali_). +C'était une condition exigée pour l'entrée dans la vie publique. + +[20] 1306. + +[21] Professeur LUIGI LEYNARDI, _la Psicologia dell' urte nella Divina +Commedia_, Torino, 1894.--MICHELE SCHERILLO, _alcuni capitoli della +biografia di Dante_, Torino, 1896. + + + + + +LA VITA NUOVA + + +CHAPITRE PREMIER + +Dans cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle on ne +trouverait pas grand'chose à lire, se trouve un chapitre (_rubrica_), +ayant pour titre: _Incipit vita nuova_ (Commencement d'une vie +nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent écrits des passages que j'ai +l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du +moins suivant la signification qu'ils avaient.[1] + + + +CHAPITRE II + +Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière[2] était retourné +au même point de son évolution, quand apparut à mes yeux pour la +première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent +Béatrice, ne sachant comment la nommer.[3] + +Elle était déjà à cette période de sa vie où le ciel étoile s'est avancé +du côté de l'Orient d'un peu plus de douze degrés.[4] De sorte qu'elle +était au commencement de sa neuvième année, quand elle m'apparut, et moi +à la fin de la mienne. + +Je la vis vêtue de rouge[5], mais d'une façon simple et modeste, et +parée comme il convenait à un âge aussi tendre. A ce moment, je puis +dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les +plus secrets du coeur se mit à trembler si fortement en moi que je le +sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une façon terrible, +et en tremblant il disait ces mots: _ecce Deus fortior me qui veniens +dominabitur mihi_.[6] Puis l'esprit animal qui habite là où tous les +esprits sensitifs apportent leurs perceptions[7] fut saisi d'étonnement +et, s'adressant spécialement à l'esprit de la vision, dit ces mots: +_apparuit jam beatitudo vostra_[8]. Puis, l'esprit naturel qui réside là +où s'articule la parole[9] se mit à pleurer, et en pleurant il disait: +_heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps_.[10] + +Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et maître de mon +âme, et mon âme lui fut aussitôt unie si étroitement qu'il commença à +prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une +domination telle qu'il fallut m'en remettre complètement à son bon +plaisir. + +Il me commandait souvent de chercher à voir ce jeune ange; et c'est +ainsi que dans mon enfance (_puerizia_) je m'en allais souvent chercher +après elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que +certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Homère. «Elle paraissait +non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.»[11] + +Et, bien que son image ne me quittât pas, m'encourageant ainsi à me +soumettre à l'Amour, elle avait une fierté si noble qu'elle ne permit +jamais que l'Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison +tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. +Aussi, comme il peut paraître fabuleux que tant de jeunesse ait pu +maîtriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et, +laissant de côté beaucoup de choses qui pourraient être prises là d'où +j'ai tiré celles-ci[12], j'en arriverai à ce qui a imprimé les traces +les plus profondes dans ma mémoire. + +NOTES: + +[1] Commentaire du chap. I. + +[2] Le Soleil. + +[3] Commentaire du ch. II. + +[4] Révolution qui s'opère en cent ans _(Tutto quel cielo si muove +seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in +cento anni uno grado_). Tous ces passages se rapportent à la conception +de la cosmographie céleste qui se trouve longuement développée dans, _Il +Convito_ (tratt. ii, ch. II et XV). + +[5] Beatrice est toujours représentée, jusque dans les régions célestes, +vêtue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poète. + +[6] Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer. + +[7] Le cerveau. + +[8] C'est votre Béatitude qui vous est apparue. + +[9] Dans le texte: _ove si ministrato nutrimento nostro_. Je me suis +permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a également +interprétée dans son commentaire par: _lo spirito vocale_. + +[10] «Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché.» +Nous trouvons plusieurs fois le mot _impeditus_ employé dans le sens de +embarrassé, troublé. + +[11] C'est d'Hélène passant devant la foule qu'Homère parlait ainsi. + +[12] C'est-à-dire de mon esprit. + + + +CHAPITRE III + +Après que furent passées neuf années juste[1] depuis la première +apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai +vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une +rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec +une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui récompensée dans +l'autre vie[2], elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir +atteint l'extrémité de la Béatitude. L'heure où m'arriva ce doux salut +était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c'était la première +fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d'une telle +douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la +foule. + +Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa +courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil où m'apparut +une vision merveilleuse. + +Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans +lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquiétant pour +qui le regardait[3]; et il montrait lui-même une joie vraiment +extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais +qu'une partie, où je distinguais seulement: «_Ego dominus tuus_.»[4] Il +me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf +qu'elle était légèrement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en +regardant attentivement, je connus que c'était la dame du salut, celle +qui avait daigné me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il +tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu'il me disait: +«_Vide cor tuum_.»[6] Et quand il fut resté là un peu de temps, il me +semblait qu'il réveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle +manière qu'il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main, +et qu'elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se +convertir en des larmes amères; et, prenant cette femme dans ses bras, +il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel. + +Je ressentis alors une telle angoisse que mon léger sommeil ne put durer +davantage, et je m'éveillai. + +Je commençai aussitôt à penser, et je trouvai que l'heure où cette +vision m'était apparue était la quatrième de la nuit, d'où il résulte +qu'elle était la première des neuf dernières heures de la nuit.[7] Et +tout en songeant à ce qui venait de m'apparaître, je me proposai de le +faire entendre à quelques-uns de mes amis qui étaient des trouvères +fameux dans ce temps-là. Et, comme je m'étais déjà essayé aux choses +rimées, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les +fidèles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur +écrivis donc ce que j'avais vu en songe: + + + A toute âme éprise et à tout noble coeur[8] + A qui parviendra ceci + Afin qu'ils m'en retournent leur avis, + Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-à-dire l'Amour. + Déjà étaient passées les heures + Où les étoiles brillent de tout leur éclat, + Quand m'apparut tout a coup l'Amour + Dont l'essence me remplit encore de terreur. + L'Amour me paraissait joyeux. + Il tenait mon coeur dans sa main + Et dans ses bras une femme endormie et enveloppée d'un manteau. + Puis il la réveillait et, ce coeur qui brûlait, + Il le lui donnait à manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile, + Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9] + + +Il vint plusieurs réponses à ce sonnet, et des opinions diverses furent +exprimées. Parmi elles fut la réponse de celui que j'appelle le premier +de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: «Il me semble +que tu as vu la perfection....»[10] Et de là date le commencement de +notre amitié mutuelle, quand il sut que c'était moi qui lui avais fait +cet envoi. La véritable interprétation de ce sonnet ne fut alors saisie +par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins +perspicaces.[11] + +NOTES: + +[1] Dante avait alors 18 ans et Béatrice à peu près 17. + +[2] _Nel gran secolo_. + +[3] Ce personnage était l'Amour. + +[4] Je suis ton maître. + +[5] On a vu dans cette nudité un symbole de virginité. L'opinion +exprimée par quelques auteurs que Béatrice était déjà mariée à cette +époque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique. + +[6] Vois ton coeur. + +[7] Voir au ch. XXX pour ce qui concerne le nombre 9. + +[8] _A ciascun' alma presa, e gentil cuore_.... + +[9] Commentaire du ch. III. + +[10] Cet ami était Guido Cavalcanti, l'un des poètes les plus réputés de +cette époque. Il avait répondu: _Vedesti al mio parer ogni valore_.... + +[11] On trouvera plusieurs de ces réponses dans le _Commentaire_ du ch. +III. + + + +CHAPITRE IV + + +Après cette vision, ma santé[1] commença à être troublée dans ses +fonctions parce que mon âme ne cessait de penser à cette beauté; de +sorte que je devins en peu de temps si frêle et si faible que mon aspect +était devenu pénible pour mes amis. Et beaucoup poussés par la malice +cherchaient à savoir ce que je tenais à cacher aux autres. Et moi, +m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur répondais que c'était +l'Amour qui m'avait mis dans cet état. Je disais l'Amour parce que mon +visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y +méprendre. Et quand ils me demandaient: «Pourquoi l'Amour t'a-t-il +défait à ce point?» Je les regardais en souriant, et je ne leur disais +rien. + +NOTE: + +[1] Dans le texte: mon esprit naturel. + + + +CHAPITRE V + +Il arriva un jour que cette beauté était assise dans un endroit où l'on +célébrait la Reine de la gloire[1], et de la place où j'étais je voyais +ma Béatitude. Et entre elle et moi en ligne droite était assise une dame +d'une figure très agréable, qui me regardait souvent, étonnée de mon +regard qui paraissait s'arrêter sur elle; et beaucoup s'aperçurent de la +manière dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que, +en partant, j'entendais dire derrière moi: «Voyez donc dans quel état +cette femme a mis celui-ci.» Et, comme on la nommait, je compris qu'on +parlait de celle qui se trouvait dans la direction où mes yeux allaient +s'arrêter sur l'aimable Béatrice.[1] + +Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-là +dévoilé aux autres mon secret; et je pensai à faire aussitôt de cette +gracieuse femme ma protection contre la vérité. Et en peu de temps, j'y +réussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir découvert ce +que je tenais à cacher. + +Grâce à elle, je pus dissimuler pendant des mois et des années.[2] Et +pour mieux tromper les autres, je composai à son intention quelques +petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui +s'adresseraient à la divine Béatrice, et je ne donnerai que ceux qui +seront à sa louange. + +NOTES: + +[1] La fête de la Vierge. + +[2] Il paraît difficile de croire que ce manège ait duré des années. + + + +CHAPITRE VI + +Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection à mon +grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint à l'idée de vouloir +rappeler le nom de celle qui m'était chère, en l'accompagnant du nom de +beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle dont je +viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes +de la ville, où ma Dame a été mise par le Seigneur, j'en composai une +épître sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si +j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une +circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer précisément +que le neuvième parmi ceux de toutes les autres. + +NOTE: + +[1] _Sirvente_, sorte de poésie usitée par les trouvères et les +troubadours. C'est peut-être quelque convenance de rime qui aura placé +le nom de Béatrice au neuvième rang, sans que le Poète s'en soit d'abord +aperçu, mais non sans que son imagination en ait été frappée plus tard +(Voir le ch. XXX). + + + +CHAPITRE VII + +Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi à cacher ma volonté, +il fallut qu'elle quittât la ville où nous étions, pour une résidence +éloignée. De sorte que moi, fort troublé d'avoir perdu la protection de +mon secret, je me trouvai plus déconcerté que je n'aurais cru devoir +l'être. Et pensant que, si je ne témoignais pas quelque chagrin de son +départ, on s'apercevrait plus tôt de ma fraude, je me proposai de +l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains +passages s'y adresseront à ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura +le comprendre. + + + O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1] + Faites attention et regardez + S'il est une douleur égale à la mienne. + Je vous prie seulement de vouloir bien m'écouter; + Et alors vous pourrez vous imaginer + De quels tourmens je suis la demeure et la clef. + L'Amour, non pour mon peu de mérite + Mais grâce à sa noblesse, + Me fit la vie si douce et si suave + Que j'entendais dire souvent derrière moi: + Ah! A quels mérites + Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux? + Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance + Qui me venait de mon trésor amoureux, + Et je suis resté si pauvre + Que je n'ose plus parler. + Si bien que, voulant faire comme ceux + Qui par vergogne cachent ce qui leur manque, + Je montre de la gaité au dehors + Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2] + + +NOTES: + +[1] _O voi che per la via d'Amore passate_. + +[2] Commentaire du ch. VII. + + + +CHAPITRE VIII + +Après le départ de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler à +sa gloire une femme jeune et de très gracieuse apparence, laquelle était +aimée dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui +pleuraient. + +Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus +retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque +chose sur sa mort, à l'intention de celle près de qui je l'avais vue. Et +c'est à cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis à son +sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les +deux sonnets qui suivent: + + + Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,[1] + En entendant ce qui le fait pleurer. + L'Amour entend les femmes sangloter de pitié, + Et leurs yeux témoignent de leur douleur amère. + C'est parce que la mort méchante a exercé + Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable + En détruisant, sauf l'honneur[2], ce qui attire aux femmes + Les louanges du monde. + Écoutez comment l'Amour lui a rendu hommage, + Car je l'ai vu sous une forme réelle[3] + Se lamenter sur cette belle image. + Et il levait à chaque instant ses yeux vers le ciel + Où était déjà logée cette âme gracieuse + Qui avait été une femme si attrayante. + + Mort brutale, ennemie de la pitié,[4] + mère antique de la douleur, + Jugement dur et irrécusable, + Puisque tu as donné l'occasion à mon coeur affligé + De se livrer à ses pensées, + Ma langue se fatiguera à t'accuser; + Et si je te refuse toute excuse, + Il faut que je dise + Tes méfaits et tes crimes: + Non que le monde les ignore, + Mais pour soulever l'indignation + De quiconque se nourrit d'amour. + Tu as séparé du monde la beauté, + Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu. + Tu as détruit la grâce amoureuse + D'une jeunesse joyeuse. + Je ne veux pas découvrir ici davantage la femme + Dont les mérites sont bien connus. + Celui qui ne mérite pas son salut[5] + Qu'il n'espère jamais être en sa compagnie[6]. + + +NOTES: + +[1] _Piangete amanti, perché piange amore_.... + +[2] C'est-à-dire que la mort peut dépouiller une femme de tout ce qui +charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait. + +[3] L'Amour représente ici Béatrice, qui était elle-même présente à +cette scène douloureuse. + +[4] _Morte villana, di pietà nemica_.... + +[5] C'est à Béatrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa +compagnie, c'est-à-dire dans le ciel. + +[6] Commentaire du ch. VIII. + + + +CHAPITRE IX + +Quelques jours après la mort de cette femme, il survint une chose qui +m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit où était +cette aimable femme qui avait servi à protéger mon secret, car le but de +mon voyage n'en était pas très éloigné. Et quoique je fusse en apparence +en nombreuse compagnie, il m'en coûtait de m'en aller, à ce point que +mes soupirs ne parvenaient pas à dégager l'angoisse où mon coeur était +plongé dès que je me séparais de ma Béatitude. + +Or, le doux Seigneur[1], qui s'était emparé de moi par la vertu de cette +femme adorable, m'apparut dans mon imagination comme un pèlerin vêtu +simplement d'humbles habits. Il me paraissait hésitant, et il regardait +à terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle +rivière, dont le courant était très pur, et qui longeait la route où je +me trouvais. + +Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: «Je +viens d'auprès de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et +je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volonté je +t'avais fait avoir près d'elle, je l'ai repris et je le porte à une +autre belle qui te servira à son tour de protection, comme l'avait fait +la première (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais +cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en +répéter quelques-unes, fais-le de manière à ce qu'on ne puisse discerner +l'amour simulé que tu avais montré à celle-là et qu'il te faudra montrer +à l'autre.» + +Ceci dit, toute cette imagination disparut tout à coup, à cause du grand +pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altéré, tout +pensif et accompagné de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et +le jour d'après, je fis le sonnet suivant: + + + Chevauchant avant hier sur un chemin[2] + Contre mon gré et tout pensif, + Je rencontrai l'Amour au milieu de la route, + Portant le simple vêtement d'un pèlerin. + Il avait un aspect très humble + Comme s'il avait perdu toute sa dignité. + Il marchait pensif et soupirant, + La tête inclinée, comme pour ne pas voir les gens. + Quand il me vit, il m'appela par mon nom + Et dit: Je viens de loin, + Là où ton coeur se tenait par ma volonté, + Et je l'apporte pour qu'il serve à une nouvelle beauté. + Alors je me sentis tellement envahi par lui + Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aperçu comment.[3] + + +NOTES: + +[1] L'Amour. + +[2] _Cavalcando l'alta ier per un cammino_.... + +[3] Commentaire du ch. IX. + + + +CHAPITRE X + +Après mon retour, je me mis à la recherche de cette femme que mon +Seigneur m'avait nommée sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon +discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma +protection, si bien que trop de gens en parlèrent, en dépassant les +limites de la discrétion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort +pénible. Et il résulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser +d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les +vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa +ce si doux salut dans lequel résidait toute ma béatitude. Et ici +j'interromprai mon récit pour faire comprendre l'effet que son salut +exerçait sur moi. + + + +CHAPITRE XI + +Lorsqu'elle venait à m'apparaître, dans l'espoir de cet admirable salut, +je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charité m'envahissait, +qui me faisait pardonner à tous ceux qui m'avaient offensé; et à +quiconque m'eût alors demandé quelque chose je n'aurais répondu qu'un +mot: Amour, l'humilité peinte sur mon visage. Et quand elle était sur le +point de me saluer, un esprit d'amour détruisait toutes mes sensations, +et se peignait sur mes organes visuels intimidés, et il leur disait: +allez honorer votre dame, et ils demeuraient fixés sur elle. Et qui +aurait voulu connaître ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'à +regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me +saluait, l'amour ne parvenait pas à cacher mon intolérable béatitude: +mais je me trouvais écrasé par une telle douceur que mon corps, qui en +subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanimé et +pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma Béatitude, +laquelle surpassait et dominait toutes mes facultés. + + + +CHAPITRE XII + +Maintenant, revenant à mon récit, je dirai que, après que ma Béatitude +m'eut été refusée, je fus pris d'une douleur si vive que je me séparai +de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes +larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaisés, je me réfugiai +dans ma chambre, où je pouvais me lamenter sans être entendu. Et là, +demandant miséricorde à la reine de la courtoisie, je disais: Amour, +viens en aide à ton fidèle. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant +qui vient d'être battu. + +Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre, +tout près de moi, un jeune homme couvert d'un vêtement d'une grande +blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, étendu comme +j'étais, et après m'avoir regardé quelque temps, il me sembla qu'il +m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: «_Fili, tempus est ut +praetermittantur simulata nostra_.»[1] + +Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il +m'avait appelé plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le +regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il +paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-même +rassuré, je commençai à lui parler ainsi: «Noble seigneur, pourquoi +pleures-tu?» Et lui: «_Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se +habent circumferentiae partes; tu autem non sic_.»[2] + +Alors, en pensant à ses paroles, il me parut qu'il m'avait parlé d'une +façon très obscure, et je lui dis: «Qu'est cela, Seigneur, que tu me +parles d'une manière si obscure?» Il me répondit en langue vulgaire: «Ne +demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.» + +Puis, je lui parlai du salut qui m'avait été refusé, et je lui demandai +quelle en avait été la raison. Voici comment il me répondit: «Notre +Béatrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la +femme que je t'ai nommée sur le chemin des soupirs éprouvait à cause de +toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette très noble femme, qui est +ennemie de toute espèce de tort, n'a pas daigné saluer ta personne, +craignant d'avoir à en subir elle-même quelque désagrément. Aussi comme +ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux +que tu écrives quelque chose sous la forme de vers, où tu exprimeras +l'empire que j'exerce sur toi à son sujet, et comment elle te fit sien +dès ton enfance. Et tu peux en appeler en témoignage celui qui le sait +bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-là, je lui +en parlerai volontiers. Elle connaîtra ainsi ce que tu penses, et +comprendra comment on s'y est trompé. Fais en sorte que tes paroles ne +soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas précisément à +elle, ce qui ne conviendrait guère. Et ne lui envoie rien sans moi pour +que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave +harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera nécessaire.»[3] + +Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai +que cette vision m'était apparue à la neuvième heure du jour. Et avant +d'être sorti de ma chambre, j'avais résolu de faire une ballade où je +suivrais ce que m'avait recommandé mon Seigneur. + + + Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4] + Et que tu te présentes avec lui devant ma Dame, + Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle + De mes excuses que tu lui chanteras. + Tu t'en vas, Ballade, d'une façon si courtoise + Que, même sans sa compagnie, + Tu pourras te présenter partout sans crainte. + Mais si tu veux y aller en toute sécurité, + Va d'abord retrouver l'Amour; + Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui. + Car celle qui doit t'entendre + Si, comme je le crois, elle est irritée contre moi, + S'il ne t'accompagnait pas, + Elle pourrait bien te recevoir mal. + Et, quand vous serez là ensemble, + Commence à lui dire avec douceur, + Après lui en avoir d'abord demandé la permission: + Madame, celui qui m'envoie vers vous + Veut, s'il vous plaît, + Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez. + C'est l'amour qui, à cause de votre beauté, + A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet à ses regards. + Aussi, pourquoi il a regardé ailleurs, + Jugez-en par vous-même, du moment que son coeur n'a pas changé. + Dis-lui: Madame, son coeur a gardé + Une foi si fidèle + Que sa pensée est à tout instant prête à vous servir. + Il a été vôtre tout d'abord, et il ne s'est pas démenti. + Si elle ne le croit pas, + Dis qu'elle demande à l'Amour si cela est vrai, + Et à la fin prie-la humblement, + S'il ne lui plaît pas de me pardonner, + Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir, + Et elle verra son serviteur lui obéir. + Et dis à celui qui est la clef de toute pitié,[5] + Avant que tu ne t'en ailles, + De lui expliquer mes bonnes raisons[6] + Par la grâce de mes paroles harmonieuses. + Reste ici auprès d'elle + Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur. + Et si elle lui pardonne à ta prière + Viens lui annoncer cette belle paix. + Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira, + Au moment qui te paraîtra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7] + + +NOTES: + +[1] «Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.» + +[2] «Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont à +égale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.» (Je suis toujours +le même, et toi tu changes.) _Commentaire_ de Giuliani. + +[3] Commentaire de ch. XII. + +[4] _Ballata, io vo' che tu ritruovi amore_.... + +[5] L'Amour. + +[6] Ceci veut dire sans doute: c'était pour ne pas vous compromettre. + +[7] Commentaire du ch. XII. + + + +CHAPITRE XIII + +Après la vision que je viens de raconter, et après avoir dit les paroles +que l'Amour m'avait imposées, me vinrent des pensées nombreuses et +diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une à une, sans pouvoir +m'en défendre. Parmi celles-ci, quatre m'ôtaient tout repos. + +L'une d'elles était celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce +qu'elle écarte de toute vilenie l'esprit de son fidèle. L'autre était +que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est +soumis, plus il faut passer par des chemins pénibles et douloureux. + +Une autre était celle-ci: le nom de l'Amour est si doux à entendre +qu'il paraît impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car +les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqués, comme il est +écrit: _nomina sunt complementa rerum_. La quatrième était celle-ci: la +femme à qui l'Amour t'attache si étroitement n'est pas comme les autres +femmes dont le coeur se meut si légèrement. + +Et chacune de ces pensées me faisait la guerre au point que je +ressemblais à celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait +bien marcher, mais qui ne sait pas où il va. Et si je songeais à +chercher un chemin battu, c'est-à-dire celui que prendraient les autres, +ce chemin se trouvait tout à fait contraire à mes pensées, qui étaient +de faire appel à la pitié, et de me remettre entre ses bras. C'est dans +cet état que je fis le sonnet suivant: + + + Toutes mes pensées parlent d'amour,[1] + Et le font de manières si diverses + Que l'une me fait vouloir m'y soumettre + Et une autre me dit que c'est une folie.[2] + Une autre m'apporte les douceurs de l'espérance, + Et une autre me fait verser des larmes abondantes. + Elles s'accordent seulement à demander pitié, + Tout tremblant que je suis de la peur qui étreint mon coeur. + C'est à ce point que je ne sais de quel côté me tourner; + Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire. + C'est ainsi que je me trouve comme égaré dans l'amour. + Et si je veux les accorder toutes + Il faut que j'en appelle à mon ennemie, + Madame la Pitié[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4] + + +NOTES: + +[1] _Tutti li miei pensier parlan d'amore_.... + +[2] Il y a ici deux versions différentes: Fraticelli lit _folle,_ folie, +version que j'ai suivie. Giuliani lit _forte_, ce qui signifierait que +cette pensée est plus forte. + +[3] Il explique lui-même que c'est par ironie qu'il appelle _Madonna +Pietà_ la _mia nemica_. + +[4]Commentaire du ch. XIII. + + + +CHAPITRE XIV + +Après que ces diverses pensées se furent livré de telles batailles, il +arriva que cette adorable créature se rendit à une réunion où se +trouvaient assemblées un grand nombre de dames, et j'y fus amené par un +de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant là où tant de +femmes venaient faire montre de leur beauté. Je ne savais donc pas où +j'étais amené, me confiant à l'ami qui allait me conduire ainsi +jusqu'aux portes de la mort[1], et je lui dis: «Pourquoi sommes-nous +venus près de ces dames?» il me répondit: «C'est pour qu'elles soient +servies d'une manière digne d'elles.» + +La vérité est que ces femmes s'étaient réunies chez une d'elles qui +s'était mariée ce jour-là et les avait invitées, suivant la coutume de +cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son +nouvel époux. De sorte que, pensant faire plaisir à cet ami, je me +décidai à venir me tenir à la disposition de ces dames en sa compagnie. +Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement +extraordinaire qui partait du côté gauche de ma poitrine et s'étendit +tout à coup dans le reste de mon corps. + +Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le +tour de la salle et, craignant que l'on se fût aperçu de mon +tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu +d'elles la divine Béatrice. Alors, mes esprits se trouvèrent tellement +anéantis par la violence de mon amour, quand je me vis si près de ma +Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la +vision. + +Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-mêmes l'image +de cette merveille, ils ne parvenaient pas à la contempler, et ils en +souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'étions +pas ainsi projetés hors de nous-mêmes, nous pourrions rester à regarder +cette merveille, comme font les autres. + +Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'étais transfiguré, +commencèrent par s'étonner, puis se mirent a parler entre elles et à +rire et à se moquer de moi avec la gentille Béatrice. Alors mon ami, qui +ne se doutait de rien, s'en aperçut aussi et, me prenant par la main, +m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais. +Alors, un peu calmé et ayant repris mes esprits anéantis, et ceux-ci +ayant retrouvé la possession d'eux-mêmes, je lui dis: «J'ai mis les +pieds dans cette partie de la vie où l'on ne peut aller plus loin avec +la pensée de s'en revenir.»[2] + +Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes où pleurant, et +honteux de moi-même, je me disais: «Si cette femme savait dans quel +état je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois +plutôt qu'elle en aurait grande pitié.» Et, tout en pleurant ainsi, je +me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient à elle-même et lui +expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que +j'étais bien sûr qu'elle n'en était pas consciente, et que si elle +l'avait été, sa compassion aurait gagné les autres. Et je souhaitais +qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'à elle, + + + Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,[3] + Et vous ne savez pas, Madame, d'où vient + Que je vous montre un visage si nouveau + Quand je contemple votre beauté. + Si vous le saviez, votre pitié ne pourrait pas + Garder contre moi votre habituelle rigueur. + Car l'Amour, lorsqu'il me trouve près de vous, + S'enhardit et prend un tel empire + Qu'il frappe mes esprits craintifs, + Et les tue ou les chasse, + De sorte qu'il reste seul à vous regarder. + C'est ce qui me fait changer de figure, + Mais pas assez pour que je ne sente pas alors + Les angoisses où me plongent les tourmens qu'ils subissent.[4] + + +NOTES: + +[1] Ceci est une allusion à un incident qui allait se produire peu +d'instants après. + +[2] J'ai cru que j'allais mourir. + +[3] _Coll' altre donne mia vista gabbate_.... + +[4] Commentaire du ch. XIV. + + + +CHAPITRE XV + +Après cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensée opiniâtre, +qui ne me quittait guère, mais me reprenait continuellement et me +disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de +cette femme, pourquoi cherches-tu à la voir? Si elle te le demandait, +qu'aurais-tu à lui répondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre +pour le faire? + +Et une autre pensée répondait humblement: si je ne perdais pas toutes +mes facultés et que j'eusse assez de liberté pour lui répondre, je lui +dirais: aussitôt que je m'imagine sa merveilleuse beauté, il me vient un +désir de la voir d'une telle puissance qu'il détruit, qu'il tue dans ma +mémoire, tout ce qui pourrait s'élever contre lui, et les souffrances +passées ne sauraient retenir mon désir de chercher à la voir. + +Alors, cédant à ces pensées, je songeai à lui adresser certaines paroles +dans lesquelles, en m'excusant près d'elle des reproches que j'avais pu +lui adresser[1], je lui ferais connaître ce qu'il advient de moi quand +je l'approche. + + + Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2] + Quand je vous vois, ô ma belle joie! + Et quand je suis près de vous, j'entends l'Amour + Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir. + Mon visage montre la couleur de mon coeur, + Et quand il s'évanouit, il s'appuie où il peut[3] + Et, tout tremblant comme dans l'ivresse, + Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs. + Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors, + S'il ne venait pas rassurer mon âme éperdue, + Rien qu'en me montrant qu'il me plaint, + Et en me témoignant cette pitié que votre rire tue, + Et que ferait naître cet aspect lamentable + Des yeux qui ont envie de mourir.[4] + + +NOTES: + +[1] Il paraît que Dante s'était plaint hautement, soit en paroles soit +autrement, du rire moqueur de Béatrice. Mais il ne s'est pas expliqué +davantage sur ce sujet. + +[2] _Ciò che m'incontra nella menta, more_.... + +[3] Ici le _coeur_ est pris pour la personne. Allusion à la scène de la +page 54. + +[4] Commentaire du ch. XV. + + + +CHAPITRE XVI + +Ce sonnet, après que je l'eus écrit, m'amena à dire encore quatre choses +sur mon état, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprimé. + +La première est que je souffrais souvent quand ma mémoire venait +représenter à mon imagination ce que l'amour me faisait endurer. + +La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout à coup avec tant de +violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pensée, celle qui me +parlait de ma Dame. + +La troisième est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi, +je partais tout pâle pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait +cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'était arrivé en m'approchant +d'elle. + +La quatrième est comment cette vue ne venait pas à mon secours, mais +venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du +sonnet suivant. + + Souvent me revient à l'esprit[1] + L'angoisse que me cause l'amour. + Et il m'en vient une telle pitié que souvent + Je dis: hélas, cela arrive-t-il à quelqu'un d'autre + Que l'amour m'assaille si subitement + Que la vie m'abandonne presque, + Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver + Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous. + Puis, je m'efforce de venir moi-même à mon aide; + Et tout pale et dépourvu de tout courage + Je viens vous voir, croyant me guérir: + Et si je lève les yeux pour regarder, + Mon coeur se met à trembler si fort + Que ses battements cessent de se faire sentir.[2] + +NOTES: + +[1] _Spesse fiate vennemi alla mente_.... + +[2] Commentaire du ch. XVI. + + + +CHAPITRE XVII + +Après avoir fait ces trois sonnets adressés à cette femme, comme ils +faisaient le récit exact de mon état, j'ai cru devoir me taire, parce +qu'il me semblait avoir assez parlé de moi. Mais bien que je cesse de +lui parler, il me faut reprendre une matière nouvelle et plus noble que +la précédente. Et comme ce nouveau sujet sera agréable à entendre, je +vais le traiter aussi brièvement que possible. + + + +CHAPITRE XVIII + +Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon +coeur, certaines dames, qui se réunissaient parce qu'elles aimaient à se +trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles +ayant été témoin de mes violentes émotions. Et comme je me trouvais +passer près d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'était une femme +d'un parler agréable. Quand je fus arrivé devant elles, je vis bien que +ma charmante dame n'était pas là, et, rassuré, je les saluai et leur +demandai ce qu'il y avait pour leur service. + +Ces dames étaient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre +elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et +d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles, tournant les yeux vers moi +et m'appelant par mon nom, me dit: «Pourquoi et dans quel but aimes-tu +donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa présence? +Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un +genre très particulier.» Et quand elle eut dit ces paroles, elle et +toutes les autres se regardèrent en attendant ma réponse. + +Alors je leur dis: «Mesdames, tout ce que demandait mon amour était le +salut de cette femme, dont vous entendez peut-être parler. C'est en cela +que résidait la béatitude qui était la fin de tous mes désirs. Mais, +depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par +sa grâce toute ma béatitude dans ce qui ne peut me manquer.» + +Ces dames se mirent alors à parler entre elles et, de même que nous +voyons quelquefois tomber la pluie mêlée à une neige très blanche, il me +semblait voir leurs paroles entrecoupées de soupirs. Et quand elles +eurent ainsi parlé quelque temps ensemble, celle qui m'avait adressé la +parole la première me dit: «Nous te prions de nous dire en quoi réside +ta béatitude.» Et je répondis: «Elle réside dans les paroles qui sont à +la louange de ma Dame.» Et elle dit à son tour: «Si tu disais vrai, ce +que tu nous as dit en parlant de ton état, tu l'aurais dit dans un autre +sens.»[1] + +Et je les quittai en réfléchissant à ces paroles, presque honteux de +moi-même, et je me disais en marchant: si je trouve une telle béatitude +dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu +parler d'elle différemment? Alors je résolus de prendre toujours +désormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais +beaucoup à cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de +trop élevé relativement à moi-même, de sorte que je n'osais plus m'y +mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le désir de parler et +la peur de commencer. + +NOTE: + +[1] Commentaire du ch. XVIII. + + + +CHAPITRE XIX + +Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un +ruisseau aux eaux très claires[1], il me vint une volonté si forte de +parler que je commençai à songer à la manière dont je m'y prendrais, et +j'ai pensé qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de +m'adresser aux femmes à la seconde personne, et non à toutes les femmes, +c'est-à-dire aux femmes distinguées, et qui ne sont pas seulement des +femmes. Et alors ma langue se mit à parler comme si elle eût été mue par +elle-même, et elle dit: «Femmes qui comprenez l'amour....» Je mis alors +ces mots de côté dans ma mémoire avec une grande joie, en pensant à les +prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, après +y avoir songé pendant plusieurs jours, je commençai cette canzone.[2] + + + Femmes qui comprenez l'amour,[3] + Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame, + Non pas que je pense arriver au bout de sa louange, + Mais pour satisfaire mon esprit. + Je dis donc que, quand je pense à ses mérites, + L'amour se fait sentir en moi si doux + Que, si la hardiesse ne venait à me manquer, + Mes accens rendraient tout le monde amoureux. + Et je ne veux pas non plus me hausser à un point + Que je ne saurais soutenir jusqu'à la fin. + Mais je traiterai délicatement de sa grâce infinie + Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses, + Car ce n'est pas une chose à en entretenir d'autres que vous + Un ange a fait appel à la divine Intelligence et lui a dit: + Seigneur, on voit dans le monde + Une merveille dont la grâce procède + D'une âme qui resplendit jusqu'ici. + Le ciel, à qui il ne manque + Que de la posséder, la demande à son Seigneur, + Et tous les saints la réclament. + La pitié seule prend notre parti[4] + Car Dieu dit en parlant de ma Dame: + O mes bien aimés, souffrez en paix + Que votre espérance attende tant qu'il me plaira + Là où il y a quelqu'un qui s'attend à la perdre, + Et qui dira dans l'Enfer aux méchans: + J'ai vu l'espérance des Bienheureux. + Ma Dame est donc désirée là-haut dans le ciel. + Maintenant je veux vous faire connaître la vertu qu'elle possède,. + Et je dis: que celle qui veut paraître une noble femme + S'en aille avec elle, car quand elle s'avance + L'Amour jette au coeur des méchans un froid + Tel que leurs pensées se glacent et périssent; + Et celui qui s'arrêterait à la contempler + Deviendrait une chose noble ou mourrait. + Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne + De la regarder, il éprouve les effets de sa vertu, + Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut + Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses. + Et Dieu lui a encore accordé une plus grande grâce: + C'est que celui qui lui a parlé ne peut plus finir mal. + L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle + Peut-elle être si belle et si pure! + Puis il la regarde, et jure en lui-même + Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse. + Elle porte ce teint de perle[5] + Qui convient aux femmes, mais sans exagération.[6] + Elle est tout ce que la nature peut faire de bien, + Et on la prend pour le type de la beauté. + De ses yeux, quand ils se meuvent, + Sortent des esprits enflammés d'amour + Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent, + Et puis s'en vont droit au coeur. + Vous voyez l'amour peint sur ses lèvres + Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fixé. + Canzone, je sais que c'est surtout les femmes + Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoyée. + Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai élevée + Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste, + Que, là où tu iras, ta dises en priant: + Apprenez-moi où je dois aller, car je suis envoyée + A celle dont la louange est ma parure. + Et si tu ne veux pas aller inutilement, + Ne t'arrête pas près des gens indignes. + Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer + Qu'à des femmes ou à des hommes d'élite + Qui te montreront le chemin le plus court. + Tu trouveras l'Amour près d'elle: + Recommande-moi, comme c'est ton devoir, à l'un et à l'autre.[7] + + +NOTES: + +[1] C'était probablement le _Mugnone_. + +[2] N'est-ce pas là un exemple curieux de la méthode de travail ou de +composition du Poète? Nous le verrons plus loin s'y reprendre à deux +fois pour écrire un sonnet. + +[3] _Donne ch' avete intelletto d'amore_.... Faut-il voir dans le mot +_intelletto_ l'idée de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.) + +[4] Dieu a pitié de nous en nous la conservant. + +[5] Il répète souvent que la pâleur est la couleur de l'amour, et la +teinte de la perle en est le type. + +[6] _Non fuor misura_. + +[7] Commentaire du ch. XIX. + + + +CHAPITRE XX + +Après que cette canzone eut été un peu répandue dans le monde, comme +quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce +que c'est que l'amour[1], s'étant d'après cela fait de moi peut-être une +opinion exagérée. De sorte que je pensai qu'après avoir écrit ce qui +précède, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour +obliger mon ami, je me décidai à consacrer quelques mots à ce sujet. + + + Amour et noblesse de coeur sont une même chose,[2] + Comme l'a dit le poète. + C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre + C'est comme si l'âme raisonnable allait sans la raison. + Quand la nature est amoureuse, + L'Amour devient son maître et le coeur est sa demeure. + C'est là qu'il se repose quelquefois un instant, + Et quelquefois y séjourne longtemps. + Puis la beauté apparaît dans une femme sage,[3] + Et elle plaît tellement aux yeux que dans le coeur + Naît un désir de la chose qui plaît. + Et ce désir persiste en lui assez + Pour éveiller un désir d'amour. + C'est la même chose qu'un homme de valeur éveille chez une femme.[4] + + +NOTES: + +[1] Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagné +les deux poètes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Poète +est Guido Guinicelli (_a cor gentil ripera sempre amore_). + +[2] _i. Amore e cor gentil none una cosa_.... + +[3] _Saggia donna. Saggia_ doit avoir ici une extension particulière et +qui répond à _uomo valente_ du dernier vers. + +[4] Commentaire du ch. XX. + + + +CHAPITRE XXI + +Après avoir traité de l'amour dans ces vers, il me vint à l'idée de dire +à la louange de cette beauté des paroles où je montrerais comment cet +amour s'éveille pour elle, et comment non seulement il s'éveille là où +il dormait, mais comment, grâce à son action merveilleuse, il s'éveille +là où il n'était pas en puissance. + + + Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,[1] + De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit. + Où elle passe chacun se tourne vers elle + Et son salut fait trembler le coeur, + De sorte que baissant son visage on pâlit, + Et on se repent de ses propres fautes. + L'orgueil et la colère s'enfuient devant elle. + Aides-moi, Mesdames, à lui faire honneur. + Toute douceur, toute pensée modeste, + Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler; + Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement. + Ce qu'elle paraît être quand elle sourit un peu + Ne peut se dire ni se retenir en esprit, + Tant est merveilleux un tel miracle.[2] + + +NOTES: + +[1] _Negli occhi porta la mia donna Amore...._ + +[2] Commentaire du ch. XXI. + + + +CHAPITRE XXII + +Peu de jours s'étaient passés quand, suivant le plaisir du glorieux +Seigneur qui ne s'est pas refusé à mourir lui-même, celui qui avait +été le père d'une telle merveille qu'était cette très noble Béatrice +quitta la vie pour la gloire éternelle. + +Et comme une telle séparation est douloureuse pour ceux qui restent et +avaient été amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection +aussi intime que celle d'un bon père pour un enfant tendre, et d'un +enfant tendre pour un bon père, et comme cette femme possédait un haut +degré de bonté, et que son père était aussi d'une grande bonté (comme on +le croyait et comme c'était la vérité), elle fut plongée dans une +douleur très amère. + +Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les +hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or +beaucoup de femmes s'étaient réunies là où cette Béatrice pleurait à +faire pitié. Et moi-même j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais +parler de ses lamentations. Et elles disaient: «Elle pleure tellement +que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.» + +Puis elles passèrent, et je restai plongé dans une telle tristesse que +les larmes inondaient mon visage, et que je devais à chaque instant +cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'était que je me trouvais dans +un endroit où passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle, +attentif à ce qu'elles disaient, je serais allé me cacher aussitôt que +mes larmes commencèrent à couler. Et, comme je me tenais toujours là, +d'autres passèrent encore devant moi, qui se disaient les unes aux +autres: «Qui de nous pourra être gaie, maintenant que nous l'avons vue +tant pleurer?» D'autres disaient en me voyant: «En voici un qui pleure +ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.» D'autres disaient +encore: «Comme il est changé! Il ne paraît plus du tout le même.» + +C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de +moi. Je pensai alors à prononcer quelques paroles que je pouvais bien +exprimer à propos de tout ce que j'avais entendu dire à ces femmes. Et +comme je leur en aurais volontiers demandé la permission, si je ne +m'étais trouvé retenu par quelque crainte, je me décidai à faire comme +si je la leur avais demandée et qu'elles m'eussent répondu. Je fis alors +deux sonnets: dans l'un, je m'adresse à elles comme j'aurais pu le faire +de vive voix; dans l'autre, je prends la réponse dans les mots que +j'avais entendu prononcer comme s'ils avaient été réellement adressés à +moi-même. + + + O vous dont la contenance affaissée[1] + Et les yeux baissés témoignent de votre douleur, + D'où venez-vous? Et dites-moi + Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage. + Est-ce que vous avez vu notre Dame + Le visage baigné des pleurs de son filial amour? + Dites-le-moi, Mesdames, + Car mon coeur me le dit à moi-même, + Et je le vois rien qu'à votre démarche. + Et si vous venez d'un endroit si pitoyable + Veuillez rester ici un moment avec moi, + Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas. + Car je vois combien vos yeux ont pleuré, + Et je vois votre visage si altéré + Que le coeur m'en tremble rien qu'à le voir. + + Es-tu celui qui a parlé si souvent[2] + De notre dame, en ne l'adressant qu'à nous? + Tu lui ressembles par la voix, + Mais ton visage n'est pas reconnaissable. + Pourquoi pleures-tu dans ton coeur, + Que tu fais naître chez les autres la compassion de toi-même? + Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux + Celer ta propre douleur? + Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement. + Il est inutile de chercher à nous consoler, + Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs. + Elle a la pitié tellement empreinte sur son visage + Que quiconque l'eût voulu regarder + Serait tombé mort devant elle.[3] + + +NOTES: + +[1] _Voi, che portate la sembianza umile_.... + +[2] _Se' tu volui c'hai trattata sovente_.... Dans ce second sonnet, le +poète donne la parole aux femmes à qui il s'était adressé dans le +précédent. + +[3] Commentaire du ch. XXII. + + + +CHAPITRE XXIII + +Quelques jours après ceci, il m'advint dans certaines parties de ma +personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant +plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me +fallut rester semblable à ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme +le neuvième jour je fus pris de douleurs intolérables, il me vint une +pensée qui était celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pensée +pendant quelque temps, je revins à celle de ma vie misérable. Et, voyant +combien la vie tient à peu de chose, même quand la santé est parfaite, +je me mis à pleurer en dedans de moi-même sur tant de misère, et, dans +mes soupirs, je me disais: «il faudra que cette divine Béatrice meure un +jour!» Et je tombai alors dans un égarement tel que je fermai les yeux +et commençai à m'agiter comme un frénétique, puis à divaguer. + +Alors m'apparurent certains visages de femmes échevelées qui me +disaient: «tu mourras aussi». Et après ces femmes vinrent d'autres +visages étranges et horribles à voir qui me disaient: «tu es mort». Et +mon imagination continuant à s'égarer, j'en vins à ce point que je ne +savais plus où j'étais. Je croyais toujours voir des femmes échevelées, +extrêmement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil +s'obscurcissait tellement que les étoiles se montraient d'une couleur +qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux +qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands +tremblemens de terre.[1] Et au milieu de ma surprise et de mon effroi, +je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: «tu ne sais pas? Ton +admirable Dame n'est plus de ce monde». + +Alors, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement +dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce +moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui +remontaient en suivant un petit nuage très blanc. Et ils chantaient d'un +air de triomphe _hosanna in excelsis_, sans que j'entendisse autre +chose.[2] + +Il me sembla alors que mon coeur, qui était tout amour, me disait: il +est vrai que notre Dame est étendue sans vie; et je crus aller voir ce +corps qui avait logé cette âme bienheureuse et si pure. Et cette +imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme +morte, et des femmes qui lui couvraient la tête d'un voile blanc. Et son +visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: «Voici +que je vois le commencement de la paix.» Et je sentais tant de douceur à +la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens à +moi, ne me repousse pas. Tu dois être bonne, puisque tu as habité ce +corps. Viens à moi, car je te désire beaucoup: tu vois que je porte déjà +ton empreinte. + +Et il me sembla alors qu'après avoir vu remplir ces douloureux offices +que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais +le ciel, et je disais à haute voix: «O âme bienheureuse, bienheureux est +celui qui te voit!» + +Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et +appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait près de mon +lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient à ma propre +maladie, se mit tout effrayée à pleurer comme moi. Et les autres femmes +qui étaient dans la chambre, attirées par ses pleurs et s'apercevant que +je pleurais aussi, l'éloignèrent de moi: cette jeune femme était une de +mes plus proches parentes. + +Alors elles s'approchèrent toutes de mon lit et voulurent me réveiller, +car elles croyaient que je rêvais, et elles me disaient: «Ne dors plus, +ne te laisse pas décourager ainsi.» Et pendant qu'elles me parlaient, +mon imagination se calma, au point que je voulais dire: «O Béatrice, +sois bénie!» Et à peine avais-je prononcé Béatrice que j'ouvris les +yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'étais trompé. Et, tout en +prononçant ce nom, ma voix était tellement brisée que ces femmes ne +pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un +avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles +se mirent à dire: «On dirait qu'il est mort.» Puis elles ajoutèrent +entre elles: «Il faut le ranimer.» Et elles me dirent beaucoup de choses +pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi, +ayant retrouvé un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon +imagination, je leur répondis: «Je vais vous dire ce que j'ai eu.» Alors +je commençai par le commencement, et je finis en leur disant ce que +j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aimée. Et plus tard, +guéri de ma maladie, je résolus de raconter ce qui m'était arrivé, parce +qu'il m'a semblé que ce serait une chose intéressante. + + + Une femme jeune et compatissante,[3] + Ornée de toutes les grâces humaines, + Se trouvait là où j'appelais à chaque instant la mort. + Voyant mes yeux pleins d'angoisse + Et entendant mes paroles dépourvues de sens, + Elle s'effraya et se mit à pleurer à chaudes larmes. + Et d'autres femmes, attirées près de moi + Par celle qui pleurait ainsi, + L'éloignèrent et cherchèrent à me faire revenir à moi. + L'une me disait: il ne faut pas dormir, + Et une autre: pourquoi te décourager? + Alors je laissai cette étrange fantaisie + fit je prononçai le nom de ma Dame. + Ma voix était si douloureuse + Et tellement brisée par l'angoisse et les pleurs + Que mon coeur seul entendit ce nom résonner. + Et, la honte peinte sur mon visage, + L'Amour me fit me tourner vers elles. + Ma pâleur était telle + Qu'elles se mirent à parler de ma mort: + Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une à l'autre. + Et elles me répétaient: + «Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?» + Quand j'eus repris un peu de force + Je dis: «Mesdames, je vais vous le dire. + Tandis que je pensais à la fragilité de ma vie, + Et que je voyais combien sa durée tient à peu de chose, + L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit à pleurer; + De sorte que mon âme fut si égarée + Que je disais en soupirant, dans ma pensée: + «Il faudra bien que ma Dame meure un jour!» + Et mon égarement devint tel alors + Que je fermai mes yeux appesantis; + Et mes esprits étaient tellement affaiblis + Qu'ils ne pouvaient plus s'arrêter sur rien. + Et alors mon imagination, + Incapable de distinguer l'erreur de la vérité, + Me fit voir des femmes désolées + Qui me disaient: «Tu mourras, tu mourras.» + Puis je vis des choses terribles. + Dans la fantaisie où j'entrais + Je ne savais pas où je me trouvais, + Et il me semblait voir des femmes échevelées + Qui pleuraient, et qui lançaient leurs lamentations + Comme des flèches de feu. + Puis je vis le soleil s'obscurcir peu à peu, + Et les étoiles apparaître, + Et elles pleuraient ainsi que le soleil. + Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber + Et je sentais la terre trembler. + Alors m'apparut un homme pâle et défait + Qui me dit: «Qu'est-ce que tu fais là? Tu ne sais pas la nouvelle? + Ta Dame est morte, elle qui était si belle.» + Je levais mes yeux baignés de pleurs + Quand je vis (comme une pluie de manne) + Des anges se dirigeant vers le ciel, + Précédés d'un petit nuage + Derrière lequel ils criaient tous: hosanna! + S'ils avaient crié autre chose, je vous le dirais bien. + Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus, + Viens voir notre Dame qui est gisante. + Mon imagination, dans mon erreur, + Me mena voir ma Dame morte; + Et quand je l'aperçus + Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile. + Et elle avait une telle apparence de repos + Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix. + Et la voyant si calme + Je ressentis une telle douceur + Que je disais; O mort, désormais que tu me parais douce, + Et que tu dois être une chose aimable, + Puisque tu as habité dans ma Dame! + Tu dois avoir pitié et non colère. + Tu vois que je désire tant t'appartenir + Que je porte déjà tes couleurs. + Viens, c'est mon coeur qui t'appelle. + Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal. + Et, quand je fus seul, + Je disais en regardant le ciel: + Heureux qui te voit, ô belle âme.... + C'est alors que vous m'avez appelé, + Et grâce à vous ma vision disparut.[4] + + +NOTES: + +[1] + + + . . . . . . . . . . _O heavy hour!_ + _Methink it should be now a huge éclipse_ + _O sun and moon, and that th'affrighted globe_ + _Should yawn in alteration_.... + + (SHAKESPEARE, _Otello_, act. V.) + + + +[2] Ce petit nuage très blanc était l'âme de Béatrice. + +[3] _Donna pietosa e di novella etate_.... + +[4] Commentaire du ch. XXIII. + + + +CHAPITRE XXIV + +Après tous ces rêves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part à +songer, je sentis que mon coeur se mettait à trembler, comme si j'eusse +été en présence de cette femme. Alors mon imagination me fit voir +l'Amour. Il me semblait venir d'auprès d'elle, et parler à mon coeur +d'un air joyeux. «Bénis le jour où je t'ai pris, disait-il, parce que tu +dois le faire.» Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que +ce n'était pas mon propre coeur, tant il était changé. + +Et peu après ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de +l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'était cette beauté +célèbre dont mon meilleur ami[1] était très épris, et qui exerçait sur +lui beaucoup d'empire. Elle avait nom _Giovanna_[2], mais à cause de sa +beauté sans doute on l'appelait _Primavera_[3]. Et en regardant derrière +elle je vis l'admirable Béatrice qui venait! + +Ces dames s'approchèrent de moi l'une après l'autre, et il me sembla que +l'Amour parlait dans mon coeur et disait: «C'est parce qu'elle est venue +la première aujourd'hui qu'il faut l'appeler _Primavera_. C'est moi qui +ai voulu qu'on l'appelât _Prima verrà_[4], parce qu'elle sera venue la +première le jour où Béatrice se sera montrée après le délire de son +fidèle. Et si l'on veut considérer son premier nom, autant vaut dire +_Primavera_, parce que son nom _Giovanna_ vient de Giovanni (saint Jean) +celui qui a précédé la vraie lumière en disant: «_Ego vox clamantis in +deserto: parate viam Domini_.»[5] + +Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots, +c'est-à-dire: «Qui voudrait y regarder de tout près appellerait cette +Béatrice l'Amour; à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.» + +Alors moi, en y repensant, je me proposai d'écrire quelques vers à mon +excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire), +croyant que son coeur était occupé encore de la beauté de la belle +Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant: + + + J'ai senti se réveiller dans mon coeur[7] + Un esprit amoureux qui dormait; + Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour + Si joyeux qu'à peine si je le reconnaissais. + Il disait: il faut maintenant que tu penses à me faire honneur. + Et il souriait à chacun des mots qu'il prononçait. + Et comme mon Seigneur se tenait près de moi, + Je regardai du côté d'où il venait + Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8] + Venir de mon côté, + L'une de ces merveilles après l'autre. + Et, comme je me le rappelle bien, + L'amour me dit: celle-ci est _Primavera_, + Et celle-là a nom _Amour_, tant elle me ressemble.[9] + + +NOTES: + +[1] Guido Cavalcanti. + +[2] _Giovanna_, Jeanne. + +[3] _Primavera_, printemps. + +[4] _Prima verrà_, elle viendra la première. + +[5] Je suis celui qui crie dans le désert: préparez la voie du Seigneur. + +[6] Il paraît que Guido, lorsque ce sonnet fut écrit, avait cessé d'être +épris de Giovanna. + +[7] _Io mi sentii svegliar dentro allo care_.... + +[8] _Madonna Giovanna_ et _Madonna Beatrice_. + +[9] Commentaire du ch. XXIV. + + + +CHAPITRE XXV + +Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'étonner de ce que je +dis de l'Amour, comme s'il était une chose en soi et, non pas seulement +comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle, +ce qui serait faux au point de vue de la réalité: car l'amour n'est pas +en soi une substance, mais un accident en substance. + +J'ai parlé de lui comme s'il était un corps, et même un homme, dans +trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin. +Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut être que le fait d'un corps, +il semble que je fais apparaître l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit +qu'il souriait, et même qu'il parlait, comme c'est là le propre de +l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.[1] + +Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait +pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parlé de l'amour +quelques poètes en langue latine. Parmi nous, comme peut-être encore +ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'était que les poètes lettrés et +non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas +beaucoup d'années qu'apparurent pour la première fois ces poètes +vulgaires, c'est-à-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en +vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de +l'Oco[2], soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans. + +Et ce qui fait que des écrivains inférieurs ont acquis quelque +réputation, c'est qu'ils furent les premiers à se servir de la langue +vulgaire. Et le premier poète vulgaire ne parla ainsi que pour se faire +entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci +est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets +amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut dès le commencement consacré +seulement au parier d'amour.[3] + +C'est ainsi que, comme on a accordé aux poètes une plus grande licence +de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres +que des poètes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder +plus de licence qu'aux autres écrivains vulgaires. Donc, si l'on accorde +aux poètes des figures ou des expressions de rhétorique, il faut +l'accorder à tous ceux qui parlent en vers. + +Nous voyons donc que, si les poètes ont parlé des choses inanimées comme +si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler +ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le +sont pas (c'est-à-dire de choses qui ne le sont pas et de choses +accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il +convient que celui qui écrit par rimes en fasse autant, non sans +raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose. + +Que les poètes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par +Virgile, lequel dit que Junon, c'est-à-dire une déesse ennemie des +Troyens, dit à Eole, maître des vents, dans le premier chapitre de +l'Enéide: _Eole, namque tibi_, etc., et que celui-ci lui répondit: +_Tuus, O regina, quid optes_, etc. Et, dans ce même poète, une chose qui +n'est pas animée dit à une chose animée dans le troisième chapitre de +l'Enéide: _Dardanidae duri_, etc. Dans Lucain la chose animée dit à la +chose inanimée: _Multum, Roma, tamen debes civilibus armis_. Et dans +Horace, l'homme parle à la science même comme à une autre personne. Et +non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interprète +du bon Homère dans sa Poétique: _dic mihi, Musa, virum_. Suivant Ovide, +l'Amour parle comme s'il était une personne humaine, au commencement du +livre _de Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait_. Et +c'est par tout cela que peuvent paraître clairs différens passages de +mon livre. + +Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui +vient d'être dit, j'ajoute que les poètes ne parlent pas ainsi sans +raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans +avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande +honte à celui qui rimerait une chose sous vêtement de figure ou sous +couleur de rhétorique, et puis, interrogé, ne saurait en expliquer les +paroles de manière à leur donner un sens véritable. Et mon excellent +ami[4] et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement. + +NOTES: + +[1] Si, dans les vers passionnés de la _Vita nuova_ nous reconnaissons +le poète de la _Divine Comédie_, nous retrouvons ici l'auteur de _Il +Convito_. + +[2] Languedoc. + +[3] _Il Convito_. + +[4] Guido Cavalcanti. + + + +CHAPITRE XXVI + +Cette charmante femme dont il vient d'être question paraissait si +aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait +pour la voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de +quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilité tel +qu'il n'osait pas lever les yeux ni répondre à son salut. Et ceux qui +l'ont éprouvé peuvent en porter témoignage à ceux qui ne le croiraient +pas. Elle s'en allait couronnée et vêtue de modestie, ne tirant aucune +vanité de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup répétaient, +quand elle était passée: «Ce n'est pas une femme, c'est un des plus +beaux anges de Dieu.» D'autres disaient: «C'est une merveille; béni soit +Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable». + +Je dis qu'elle se montrait si aimable et ornée de toutes sortes de +beautés que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur +candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la +regarder sans soupirer aussitôt. Tout ceci et bien d'autres choses +admirables émanent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi, +pensant à tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je +voulus dire tout ce qu'elle répandait d'excellent et d'admirable, afin +que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi, +connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer. + + + Ma Dame se montre si aimable[1] + Et si modeste quand elle vous salue + Que la langue vous devient muette et tremblante, + Et les yeux n'osent la regarder. + Elle s'en va revêtue de bonté et de modestie + En entendant les louanges qu'on lui adresse. + Elle semble être une chose descendue du ciel + Sur la terre pour y faire voir un miracle. + Elle est si plaisante à qui la regarde + Que les yeux en transmettent au coeur une douceur + Que ne peut comprendre qui ne l'a pas éprouvée. + Il semble que de son visage émane + Un esprit suave et plein d'amour + Qui va disant à l'âme: soupire![2] + + +NOTES: + +[1] _Tanto gentile e tanto onesta pare_.... + +[2] Commentaire du ch. XXVI. + + + +CHAPITRE XXVII + +Je dis que ma Dame montrait tant de grâce que non seulement elle était +un objet d'honneur et de louange, mais qu'à cause d'elle bien d'autres +étaient louées et honorées. Ce que voyant, et voulant le faire connaître +à ceux qui ne le voyaient pas, je résolus de l'exprimer d'une manière +significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu +exerçait sur les autres femmes. + + + Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes + Voit parfaitement toute beauté et toute vertu.[1] + Celles qui vont avec elle doivent + Remercier Dieu de la grande grâce qui leur est faite. + Et sa beauté est douée d'une vertu telle + Qu'elle n'éveille aucune envie + Et qu'elle revêt les autres + De noblesse, d'amour et de foi. + A sa vue, tout devient modeste, + Et non seulement elle plaît par elle-même, + Mais elle fait honneur aux autres. + Et tout ce qu'elle fait est si aimable + Que personne ne peut se la rappeler + Sans soupirer dans une douceur d'amour.[2] + + +NOTES: + +[1] _Vede perfettamente ogni salute_.... + +[2] Commentaire du ch. XXVII. + + + +CHAPITRE XXVIII + +Après cela, je me mis un jour à songer à ce que j'avais dit de ma Dame, +c'est-à-dire dans les deux sonnets précédents, et, voyant dans ma +pensée que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exerçait +présentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose à ce que +j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais +soumis à son influence, et ce que celle-ci me faisait éprouver. + + + L'amour m'a possédé si longtemps[1] + Et m'a tellement habitué à sa domination + Qu'après avoir été d'abord douloureux à supporter + Il est devenu d'une grande douceur pour mon coeur. + Aussi quand j'ai perdu tout mon courage + Et que mes esprits semblent m'abandonner, + Alors mon âme débile sent + Une telle douceur que mon visage pâlit. + Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moi + Que mes soupirs se mêlent à mes paroles, + Et en sortant implorent + Ma Dame pour qu'elle me rende à moi-même. + Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit, + Et à un point tel qu'on aurait de la peine à le croire. + + +NOTE: + +[1] _Si lungamente m'ha tenuto amore_.... + + + +CHAPITRE XXIX + +_Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina +gentium_.[1] + +Je pensais encore à la canzone qui précède, et je venais d'en écrire les +derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beauté sous +l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine bénie pour qui cette +bienheureuse Béatrice avait une telle adoration.[2] Et, bien que l'on +aimât peut-être à savoir comment elle fut séparée de nous, je n'ai pas +l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la première est que +cela ne rentre pas dans le plan de cet écrit, si l'on veut bien se +reporter à la préface (_praemio_) qui précède ce petit livre; la seconde +est que, en fût-il autrement, ma plume serait inhabile à traiter un +pareil sujet; la troisième est que, si je le faisais, il faudrait me +louer moi-même, ce qui est tout à fait blâmable.[3] + +Je laisse donc à un autre _glossatore_ de faire ce récit. Cependant, +comme dans ce qui précède il a été souvent question du nombre 9, ce qui +n'a pas dû être sans raison, et que ce nombre paraît jouer un grand rôle +dans son départ, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera +tout à fait à propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son départ, et +puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9 +lui a toujours tenu fidèle compagnie. + +NOTES: + +[1] Comment se fait-il que paraît déserte une ville si peuplée? La reine +des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de Jérémie.) + +[2] Commentaire du ch. XXIX. + +[3] _Il Convito_, trait. i, ch. I. + +[4] 2. _Qual numero pu a lei colanto amico_. Ce mot _amico_ ne doit pas +être pris dans le sens de favorable. Il comporte plutôt l'idée de +compagnie habituelle. + + + +CHAPITRE XXX + +Je dis que son âme très noble nous quitta à la première heure du +neuvième jour du mois, suivant le style[1] d'Italie, et que suivant le +style de Syrie[2] elle partit le neuvième jour de l'année dont le +premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond à notre mois +d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette année +de notre indiction[3], c'est-à-dire des années du Seigneur où le nombre +9 s'est complété neuf fois dans le siècle où elle est venue au monde. +Elle appartient donc au treizième siècle des Chrétiens. + +Pourquoi ce nombre lui était si familier peut venir de ce que, suivant +Ptolémée et suivant les vérités chrétiennes, il y a neuf cieux mobiles +(au-dessous de l'Empyrée, seul immobile), et, suivant la commune opinion +des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences +suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui était +familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles +s'étaient parfaitement combinés. En voilà une raison. Mais en y +regardant de plus près, et suivant une vérité incontestable, ce nombre +9 fut elle-même, je veux dire par similitude; et voici comment je +l'entends. + +Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun +autre nombre, en se multipliant par lui-même, il fait 9, car il est +clair que trois fois trois font 9. + +Donc 3 est par lui-même le facteur de 9, et si le facteur des miracles +est par lui-même 3, c'est-à-dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit, +lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagnée du nombre 9, ce +qui fait entendre qu'elle fut elle-même un 9, c'est-à-dire un miracle +dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinité. + +On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voilà ce que +j'y vois et ce qu'il me plaît le plus d'y voir.[4] + +NOTES: + +[1] On appelle _style_ la manière de compter dans le calendrier. + +[2] Béatrice mourut le 9 juin 1290, c'est-à-dire le neuvième mois de +l'année syriaque. Comme celle-ci commençait à partir du mois _tismin_ on +_tisri_, lequel est pour nous octobre, le neuvième mois, calculé suivant +le style de Syrie, correspondait au mois de notre année, juin 1290 +(Giuliani). + +[3] Indiction, terme de chronologie. Révolution de quinze années, que +l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de quinze est fini. + +[4] Commentaire du ch. XXX. + + + +CHAPITRE XXXI + +Après que cette noble créature eut été séparée du monde, toute cette +ville demeura comme veuve et dépouillée de tout ce qui faisait son +ornement. Et moi, pleurant encore dans la cité désolée, j'écrivis aux +princes de la terre[1] au sujet de la condition nouvelle où elle allait +se trouver, en partant de cette lamentation de Jérémie: «_Quomodo sedet +sola civitas_...?» Et je le dis pour qu'on ne s'étonne pas que j'en aie +fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher +de ne pas y avoir ajouté les mots qui suivent ce passage, c'est que mon +intention avait d'abord été de ne les écrire qu'en langue vulgaire, et +que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas été +conformes à mon intention. Et je sais bien que l'ami à qui j'adressais +ceci préférait également que je l'écrivisse en vulgaire. + +NOTE: + +[1] Ces mots «princes de la terre» _Scrivi a' principi della terra_, +doivent être pris dans le sens de «principaux de la ville». Voir au +commentaire du ch. XXXI. + + + +CHAPITRE XXXII + +Après avoir pleuré quelque temps encore, mes yeux se trouvèrent fatigués +à ce point que je ne pouvais arriver à épancher ma tristesse. Je pensai +alors à essayer d'y parvenir en écrivant ma peine, et je voulus faire +une canzone où je parlerais de celle qui m'avait abîmé dans la douleur. + + + Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,[1] + Ont versé tant de larmes amères + Qu'ils en sont restés désormais épuisés. + Aujourd'hui, si je veux épancher la douleur + Qui me conduit peu à peu à la mort, + Il faut que je me lamente à haute voix. + Et comme je me souviens que c'est avec vous, + Femmes aimables, que j'aimais à parler + De ma Dame, quand elle vivait, + Je ne veux en parler + Qu'à des coeurs exquis comme sont les vôtres. + Je dirai ensuite en pleurant + Qu'elle est montée au ciel tout à coup, + Et a laissé l'Amour gémissant avec moi. + Béatrice s'en est allée dans le ciel. + Dans le royaume où les Anges jouissent de la paix, + Et elle y demeure avec eux. + Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enlevée + Comme les autres, Mesdames, + Ce n'est que sa trop grande vertu.[2] + Car l'éclat de sa bonté + A rayonné si haut dans le ciel + Que le Seigneur s'en est émerveillé, + Et qu'il lui est venu le désir + D'appeler à lui une telle perfection. + Et il l'a fait venir d'ici-bas + Par ce qu'il voyait que cette misérable vie + N'était pas digne «l'une chose aussi aimable.[3] + Son âme si douce et si pleine de grâce + S'est séparée de sa belle personne, + Et elle réside dans un lieu digne d'elle. + Celui qui parle d'elle sans pleurer + A un coeur de pierre. + Et quelque élevée que soit l'intelligence, + Elle ne parviendra jamais à la comprendre + Si elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur, + Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle. + Mais tristesse et douleur, + Soupirs et pleurs à en mourir, + Et renoncement à toute consolation + Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pensée + Ce qu'elle fut, et comment elle nous a été enlevée. + Je ressens toutes les angoisses des soupirs + Quand mon esprit opprimé + Me ramène la pensée de celle qui a déchiré mon coeur. + Et souvent, en songeant à la mort, + Il me vient un désir plein de douceur + Qui change la couleur de mon visage. + Quand je m'abandonne à mon imagination, + Je me sens envahi de toutes parts + Par tant de douleur que mon coeur en tressaille. + Et je deviens tel + Que, la honte me séparant du monde. + Je viens pleurer dans la solitude. + Et j'appelle Béatrice, et je dis: + Tu es donc morte à présent! + Et de l'appeler me réconforte. + Dès que je me trouve seul, + Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs, + Et qui le verrait en aurait compassion. + Ce qu'est devenue ma vie + Depuis que ma Dame est entrée dans sa vie nouvelle, + Ma langue ne saurait le redire. + Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu, + Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer. + La vie amère qui me travaille + M'est devenue si misérable + Qu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne, + Tant mon aspect est mourant. + Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit, + Et j'espère encore d'elle quelque compassion. + O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurant + Trouver les femmes et les jeunes filles + A qui tes soeurs[4] avaient coutume d'apporter de la joie; + Et toi, fille de la tristesse, + Va, pauvre affligée, et demeure auprès d'elles.[5] + + +NOTES: + +[1] _Gli occhi dolenti per pietà del care_.... + +[2] Elle n'est pas morte de maladie comme les autres. + +[3] Se reporter à la Canzone du ch. XIX. + +[4] Ce sont les autres _Canzoni_. + +[5] Commentaire du ch. XXXII. + + + +CHAPITRE XXXVI + +Comme je venais de composer ce sonnet, vint à moi quelqu'un qui tenait +le second rang parmi mes amis, et il était le parent le plus rapproché +de cette glorieuse femme[1]. Il se mit à causer avec moi et me pria de +dire quelque chose d'une femme qui était morte. Et il feignit de parler +d'une autre qui était morte récemment. De sorte que, m'apercevant bien +que ce qu'il disait se rapportait à cette femme bénie, je lui dis que je +ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet +dans lequel je me livrerais à mes lamentations, et de le donner à mon +ami, afin qu'il parût que c'était pour lui que je l'avais fait. + + + Venez entendre mes soupirs,[2] + O coeurs tendres, car la pitié le demande. + Ils s'échappent désoles, + Et s'ils ne le faisaient pas + Je mourrais de douleur. + Car mes yeux me seraient cruels, + Plus souvent que je ne voudrais, + Si je cessais de pleurer ma Dame[3] + Alors que mon coeur se soulage en la pleurant. + Vous les entendrez souvent appeler + Ma douce Dame qui s'en est allée + Dans un monde digne de ses vertus, + Et quelquefois invectiver la vie + Dans la personne de mon âme souffrante + Qui a été abandonnée par sa Béatitude.[4] + + +NOTES: + +[1] C'est ici le seul témoignage que nous rencontrions de quelque +rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de Béatrice. Ce +serait le frère de celle-ci qui s'appelait Manette (Fraticelli). + +[2] _Venite a intendere li sospiri miei_.... + +[3] Il y a ici deux variantes: _lasso_, hélas, on _lascio_, je laisse, +je cesse. + +[4] Commentaire du ch. XXXIII. + + + +CHAPITRE XXXIV + +Après que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui était celui à qui je +comptais l'envoyer comme si je l'eusse composé pour lui, je vis combien +valait peu de chose le service que je rendais à celui qui était le plus +proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner, +je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-même, l'autre pour +moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donnée à ceux qui +n'y regarderaient pas de près. Mais, pour qui y regardera attentivement, +il paraîtra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne +pas à cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait +ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que +c'était pour lui que je l'avais fait. + + + Toutes les fois, hélas, que me revient[1] + La pensée que je ne dois jamais revoir + La femme pour qui je souffre tant, + Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeur + Que je dis: Mon âme, + Pourquoi ne t'en vas-tu pas? + Car les tourmens que tu auras à subir + Dans ce monde qui t'est déjà si odieux + Me pénètrent d'une grande frayeur. + Aussi, j'appelle la mort + Comme un doux et suave repos. + Je dis: Viens à moi, avec tant d'amour + Que je suis jaloux de ceux qui meurent. + Et dans mes soupirs se recueille + Une voix désolée + Qui va toujours demandant la mort. + C'est vers elle que se tournèrent tous mes désirs + Quand ma Dame + En subit l'atteinte cruelle. + Car sa beauté + En se séparant de nos yeux + Est devenue une beauté éclatante et spirituelle; + Et elle répand dans le ciel + Une lueur d'amour que les anges saluent, + Et elle remplit d'admiration + Leur sublime et pénétrante intelligence + Tant elle est charmante. + + +NOTE: + +[1] _Quantunque volte, lasso! mi rimembra_.... + + + +CHAPITRE XXXV + +Le jour qui complétait l'année où cette femme était devenue citoyenne de +la vie éternelle, je me trouvais assis dans un endroit où, en mémoire +d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.[1] Pendant que je +dessinais, comme je tournai les yeux, je vis près de moi plusieurs +personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je +faisais et, d'après ce qui m'a été dit plus tard, ils étaient là depuis +quelque temps avant que je ne les eusse aperçus. Quand je les vis, je me +levai et je leur dis en les saluant[2]: «Il y avait là quelqu'un avec +moi, et c'est pour cela que j'étais tout à ma pensée.» Et, quand ils +furent partis, je me remis à mon oeuvre, c'est-à-dire à dessiner des +figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint à l'idée d'écrire +quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser à ceux qui +étaient venus là près de moi. + + +_Premier commencement_. + + + A mon esprit était venue[3] + La gracieuse femme qui, à cause de son mérite, + Fut placée par le Seigneur + Dans le ciel de la paix où est Marie. + + +_Second commencement_. + + + A mon esprit était venue[4] + La gracieuse femme que l'amour pleure, + Au moment même où sa vertu secrète + Vous engagea à regarder ce que je faisais. + L'Amour qui la sentait dans mon esprit esprit + S'était réveillé dans mon coeur détruit, + Et disait à mes soupirs: sortez, + Et chacun sortait en gémissant. + Ils sortaient de mon sein en pleurant, + Avec une voix qui ramène souvent + Des larmes amères dans mes yeux attristés. + Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusement + Étaient ceux qui disaient: ô âme noble, + Il y a un an que tu es montée au ciel.[5] + + +NOTES: + +[1] Dante aimait beaucoup le dessin. Il était l'ami de Giotto, et l'on a +dit qu'il avait travaillé dans l'atelier de Cimabue. + +[2] Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses manières. + +[3] _Era venuta nella mente mia_.... + +[4] Il paraît s'être repris à deux fois pour écrire cette canzone, car +le même vers est répété à chacun des commencemens. + +[5] Commentaire du ch. XXXV. + + + +CHAPITRE XXXVI + +Quelque temps après, comme je me trouvais dans un endroit où je me +rappelais le temps passé, je demeurais tout pensif, et mes réflexions +étaient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond +égarement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux +pour regarder si quelqu'un me voyait. + +Et j'aperçus une femme jeune et très belle qui semblait me regarder +d'une fenêtre, avec un air si compatissant qu'on eût dit que toutes les +compassions se fussent recueillies en elle. Et alors, comme les +malheureux qui, aussitôt qu'on leur témoigne quelque compassion, se +mettent à pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-mêmes, je sentis +les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre +faiblesse, je m'éloignai des yeux de cette femme, et je disais à part +moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne +soit pas très noble. Je résolus alors de faire un sonnet qui +s'adresserait à elle et raconterait ce que je viens de dire. + + + Mes yeux ont vu combien de compassion[1] + Se montrait sur votre visage + Quand vous regardiez l'état + Où ma douleur me met si souvent. + Alors je m'aperçus que vous pensiez + Combien ma vie est angoissée, + De sorte que vint à mon coeur la peur + De trop laisser voir la profondeur de mon découragement, + Et je me suis éloigné de vous en sentant + Les larmes qui montaient de mon coeur + Bouleversé par votre aspect. + Et je disais ensuite dans mon âme attristée: + Il est bien dans cette femme + Cet amour qui me fait pleurer ainsi.[2] + + +NOTES: + +[1] _Videro gli occhi miei quanta pietale_.... + +[2] Commentaire du ch. XXXVI. + + + +CHAPITRE XXXVII + +Il arriva ensuite que, partout où cette femme me voyait, son visage se +recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur +d'amour, ce qui me rappelait ma très noble dame à qui j'avais vu cette +même pâleur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus +pleurer ni décharger mon coeur angoissé, j'allais voir cette femme +compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je +voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant: + + + Couleur d'amour et signes de compassion[1] + Ne se sont jamais imprimés aussi merveilleusement + Sur le visage d'une femme, + Avec de doux regards et des pleurs douloureux, + Comme sur le vôtre quand vous voyez devant vous + Ma figure affligée. + Si bien que par vous me revient à l'esprit + Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en éclate + Je ne puis empêcher mes yeux obscurcis + De vous regarder, souvent, + Quand ils ont envie de pleurer. + Et vous accroissez tellement ce désir + Qu'ils s'y consument tout entiers. + Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.[2] + + +NOTES: + +[1] _Color d'amore, e di pietà sembianti_.... + +[2] Commentaire de ch. XXXVII. + + + +CHAPITRE XXXVIII + +A force de regarder cette femme, j'en arrivai à ce point que mes yeux +commencèrent à trouver trop de plaisir à la voir. Aussi, je m'en +irritais souvent, et je me taxais de lâcheté, et je maudissais encore +mes yeux pour leur sécheresse, et je leur disais dans ma pensée: vous +faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous +êtes pénétrés, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour +cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde précisément que parce +qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites +comme bon vous semblera: je vous la rappellerai souvent, maudits yeux +dont la mort seule devait arrêter les larmes. Et, quand j'avais ainsi +parlé à mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus +angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi à +moi-même, ne demeurât pas connue seulement du malheureux qui la +subissait, je voulus en faire un sonnet qui décrivît cette horrible +situation. + + + Les larmes amères que vous versiez,[1] + O mes yeux, depuis si longtemps, + Faisaient tressaillir les autres + De pitié, comme vous l'avez vu. + Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez + Si j'étais de mon côté assez lâche + Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler + En vous rappelant celle que vous pleuriez. + Votre sécheresse me donne à penser. + Elle m'épouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause + Le visage d'une femme qui vous regarde. + Vous ne devriez jamais, si ce n'est après la mort, + Oublier notre Dame qui est morte. + Voilà ce que mon coeur dit; et puis il soupire.[2] + + +NOTES: + +[1] _L'amaro lagrimar che voi faceste_.... + +[2] Commentaire du ch. XXXVIII. + + + +CHAPITRE XXXIX + +La vue de cette femme me mettait dans un état si extraordinaire que je +pensais souvent à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et +voici comment je pensais à elle: cette femme est noble, belle, jeune et +sage; et c'est peut-être par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue +pour rendre le repos à ma vie. Et quelquefois j'y pensais si +amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma +raison. Puis, après cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc +cette pensée qui vient si méchamment me consoler, et ne me laisse plus +penser à autre chose? Puis se redressait encore une autre pensée qui +disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne +veux-tu pas te débarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est +un souffle qui t'apporte des désirs amoureux, et qui vient d'un côté +aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a témoigné tant de +compassion? Et, après avoir bien souvent combattu en moi-même, j'ai +voulu en dire quelques mots. Et comme c'était les pensées qui me +parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est à elle que j'ai cru devoir +adresser ce sonnet. + + + Une pensée charmante s'en vient souvent,[1] + En me parlant de vous, demeurer en moi. + Elle me parle avec tant de douceur + Qu'elle y entraîne mon coeur. + Mon âme dit alors à mon coeur: qui donc + Vient consoler ainsi notre esprit, + Et dont le pouvoir est si grand + Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pensée? + Et mon coeur répond: O âme pensive, + C'est un nouveau souffle d'amour + Qui m'apporte ses désirs; + Et il a tiré sa vie et son pouvoir + Des yeux de cette compatissante + Que nos souffrances avaient tellement émue.[2] + + +NOTES: + +[1] _Gentil pensiero che mi parla di vui_.... + +[2] Commentaire du ch. XXXIX. + + + +CHAPITRE XL + +Un jour, vers l'heure de none, il s'éleva en moi contre cet adversaire +une puissante imagination qui me fit apparaître cette glorieuse Béatrice +avec ce vêtement rouge sous lequel elle s'était montrée à moi pour la +première fois. Alors, je me mis à penser à elle, et me reportant à +l'ordre du temps passé je me souvins, et mon coeur commença à se +repentir douloureusement du désir dont il s'était si lâchement laissé +posséder pendant quelques jours, en dépit de la constance de la raison. +Et rejetant tout désir coupable, mes pensées retournèrent à la divine +Béatrice. Et depuis lors je commençai à penser à elle de tout mon coeur +honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer. + +Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans +mon coeur, c'est-à-dire le nom de cette femme, et comment elle nous +avait quittés. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se +renouvelaient en même temps les pleurs interrompus, de sorte que mes +yeux paraissaient être devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que +de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuité de ces pleurs, +ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des +pensées martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compensés de leur +sécheresse que désormais ils ne purent regarder personne sans que toutes +ces pensées leur revinssent. + +Aussi voulant que ces désirs coupables et ces vaines tentations fussent +détruits de manière qu'il ne restât aucune signification de ce qui +précède, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre. + + + Hélas, par la force des soupirs[1] + Qui naissent des pensées contenues dans mon coeur, + Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables + De regarder ceux qui les regardent. + Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux désirs: + Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur, + Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour + Les cerne des stigmates du martyre. + Ces pensées, et les soupirs que je pousse + Me remplissent le coeur de telles angoisses + Que l'Amour s'évanouit en gémissant. + Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame + Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2] + + +NOTES: + +[1] _Lasso! per forza de' molti sospiri_.... + +[2] Commentaire du ch. XL. + + + +CHAPITRE XLI + +Après que j'eus rendu cet hommage à sa mémoire, il arriva que tout le +monde venait voir cette image bénie que Jésus-Christ nous a laissée de +sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui. +Une troupe de pèlerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de +la ville «où elle est née, où elle a vécu, où elle est morte....» Et ils +me semblaient marcher pensifs. + +Et moi, songeant à eux, je me disais: ces pèlerins me paraissent venir +de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme, +et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils à tout autre chose, +peut-être à leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je +pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne +sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui +feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, après qu'ils eurent +disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je +m'étais dit en dedans de moi, et pour qu'il fût plus touchant, je fis +comme si j'eusse parlé à eux-mêmes. + + + O pèlerins, qui marchez en pensant[2] + Peut-être à ceux qui sont loin de vous, + Vous venez donc de bien loin, + Comme on en peut juger par votre aspect; + Car vous ne pleurez pas, en traversant + Cette ville affligée, + Comme des gens qui ne savent rien + De ce qui la plonge dans la désolation. + Si vous vouliez rester et l'entendre, + Mon coeur me dit en soupirant + Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant. + Cette ville a perdu sa Béatrice. + Et tout ce qu'on peut dire d'elle + Est fait pour faire pleurer les autres.[3] + + +NOTES: + +[1] C'est ce qu'on a appelé le mouchoir de Sainte-Véronique, sur lequel, +suivant la légende, se serait imprimée la figure de Jésus, alors que +Véronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la montée au +Calvaire. Ce mouchoir aurait été conservé dans une église de Rome, où il +était l'objet de pèlerinages. + +[2] _Deh peregrini, che pensosi andate_.... + +[3] Commentaire du ch. XLI. + + + +CHAPITRE XLII + +Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de +mes vers. Et moi, voyant qui elles étaient, je me proposai de le faire +et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour +répondre d'une manière honorable à leur prière. Je fis donc un sonnet +qui exprimait l'état de mon esprit, accompagné du précédent, avec un +autre qui commençait par _Venite a intendere_[1]. Voici ce sonnet. + + + Bien au delà de la sphère qui parcourt la plus large évolution[2] + Monte le soupir qui sort de mon coeur. + Une intelligence nouvelle que l'Amour + En pleurant met en loi le pousse tout en haut. + Quand il est arrivé là où il aspire + Il voit une femme qui est l'objet de tant d'honneur + Et brille d'une telle lumière + Qu'elle fascine et attire ce souffle errant. + Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit, + Je ne le comprends pas, tant il parie subtilement + Au coeur souffrant qui le fait parler. + Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante créature qu'il parle, + Car il me rappelle souvent le nom de Béatrice, + De sorte, chères Dames, que je le comprends alors.[3] + + +NOTES: + +[1] _Venite a intendere i miei sospiri_....(Voir le sonnet du ch. +XXIII.) + +[2] _Oltre la spera che più larga gira_.... C'est la sphère la plus +élevée et la plus rapprochée de l'Empyrée, c'est-à-dire le sommet de la +fin de l'Univers. + +[3] Commentaire du ch. XLII. + + + +CHAPITRE XLIII + +Après que ce sonnet fut achevé, m'apparut une vision merveilleuse dans +laquelle je vis des choses qui me décidèrent à ne plus parler de cette +créature bénie, jusqu'à ce que je pusse le faire d'une manière digne +d'elle. Et je m'étudie à y arriver, autant que je le puis, comme elle le +sait bien. + +Si bien que, s'il plaira à celui par qui vivent toutes les choses que ma +vie se prolonge encore de quelques années, j'espère dire d'elle ce qui +n'a encore été dit d'aucune autre femme. + +Et puis, qu'il plaise à Dieu, qui est le Seigneur de toute grâce que +mon âme puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est-à-dire +de cette Béatrice bénie qui regarde la face de celui qui est _per omnia +saecula benedictus!_.... + + +FIN DE LA VITA NUOVA + + + + + +ÉPILOGUE + + +Les lecteurs de la _Vita Nuova_ peuvent désirer de savoir si Dante a +toujours été fidèle à la mémoire de sa bien-aimée, après avoir repoussé +la séduction à laquelle il avait cédé dans un entraînement bientôt suivi +de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce +qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont prétendu nous +apprendre la légende, la tradition ou l'imagination des intarissables +commentateurs de l'oeuvre dantesque. + +Oui, l'âme de Dante a été fidèle à la mémoire de Béatrice. Car, c'est +peu de jours avant que sa glorieuse dépouille fût reçue par la modeste +église de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait +lui-même, son voyage terminé, regagnant la terre, et la laissant, elle, +au séjour des Bienheureux, devant cette lumière surhumaine qui était +Dieu, et, dans l'étincelante fulguration de la _Rose mystique_.[1] + +Mais son coeur était resté sur la terre; séparé à jamais de sa Béatrice +que le ciel avait réclamée, séparé de toutes ses affections familiales +que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir définitivement +fermé aux séductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et à ce +besoin d'aimer que laissent transparaître ses haines les plus vivaces et +ses plus ardentes indignations. + +Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes, +aux racontars que l'on a multipliés, non plus qu'aux déductions +hasardées ou purement imaginaires que l'on a tirées de simples mots +rencontrés dans son oeuvre, ou de récits douteux. On a même énuméré les +maîtresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouvé les _mille e tre_ +de don Juan. Mais il y en a plus que le respect dû à la mémoire d'un +grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources +infirmes et de venir ensuite offrir à l'histoire. + +Y eût-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne +devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul +qu'il faut demander les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux +qu'il a voulu lui-même nous laisser entrevoir. + +La Divine Comédie est une véritable confession (Ozanam). Mais celle-ci +n'a pas été dictée, comme tant d'autres, par quelque vanité cynique ou +par une perversion ou un défaut de sens moral. C'est bien la confession +des premiers temps de l'Église, confession à haute voix et devant les +fidèles assemblés, et dont les larmes et le repentir consacraient +l'expiation. + +Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'apprêtait à franchir +les espaces célestes pour atteindre au Paradis le séjour des +Bienheureux, il se trouva soudain en présence de Béatrice transfigurée. +Ici se place une scène, peut-être un peu théâtrale, mais dont il serait +difficile de méconnaître la tragique grandeur.[2] + +Ce n'était plus la jeune fille de Florence, couronnée et vêtue de +candeur et de modestie, _tanto gentile e tanto modesta_. C'était une +sainte d'une grandeur écrasante. Sa tête était recouverte d'un voile +blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un vêtement +couleur de feu. Son aspect était fier et royal, et sa voix était celle +du commandement. Et sa beauté surpassait la beauté qui surpassait déjà +celle des autres, au temps où elle était encore avec elles. + +«Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien Béatrice.» + +Puis, s'adressant aux créatures célestes qui l'entouraient: «la grâce +divine avait si bien doué celui-ci que, dès le principe de sa vie, il +semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets +merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal +cultivée, devient d'autant plus mauvaise elle-même et plus sauvage +qu'elle possédait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon +aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le +droit chemin. Dès que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est séparé +de moi et il s'est donné à d'autres. Alors que mon corps s'est élevé à +l'état d'esprit, et que j'eus grandi en beauté et en vertu, je lui +devins moins chère et moins agréable. Il tourna ses pas vers un chemin +mensonger, courant après des images séduisantes et fausses qui ne +rendent rien de ce qu'elles promettent.» + +Puis, s'adressant à Dante lui-même: «Tu vas entendre quel effet +contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature +ni l'art ne t'a jamais représenté la beauté aussi bien que la belle +enveloppe qui m'avait revêtue, et qui n'était plus que de la terre. Et, +quand cette beauté suprême est venue à te manquer par ma mort, quelle +chose mortelle devait donc attirer tes désirs?... Et alors que tu +n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[3], devais-tu +te laisser séduire par la beauté de quelque jeune fille et par d'autres +vanités dont la jouissance devait être éphémère?...» + +Dante se tenait d'abord devant elle «comme les enfans honteux et muets, +la tête baissée, qui restent à écouter, reconnaissant leurs fautes et se +repentant, et à peine put-il articuler: «Ce que je rencontrais avait +attiré mes pas par des plaisirs trompeurs, après que votre visage eut +disparu de mes yeux....» + +Puis il se sentit pénétré d'un repentir si poignant qu'il s'abîmait aux +pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses émotions, il +s'évanouit. + +Et les anges qui volaient autour de Béatrice chantaient: «_In te, +Domine, speravi_....» Et les créatures célestes imploraient son pardon, +et elles chantaient: «Nous sommes nymphes dans ce séjour, nous sommes +étoiles dans le ciel, tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints vers ton +fidèle qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de +contempler ta seconde beauté....» + +NOTES: + +[1] C'est l'année même de sa mort qu'il écrivait dans son cantique du +_Paradis_ les derniers chants de la _Divine Comédie_. Il a donné le nom +de _Rose mystique_ à l'extraordinaire figuration qu'il a tentée de +l'Assemblée des Bienheureux dans l'Empyrée. + +[2] Ce qui suit est emprunté au _Purgatoire_ de la _Divine Comédie_. + +[3] Voir la note de la page 14 de l'Introduction. + + + + +COMMENTAIRES + + +CHAPITRE PREMIER + +On a généralement interprété ce titre: La _Vita nuova_, dans le sens +Ce période de la vie succédant à une autre période. + +Fraticelli, l'un des éditeurs et des commentateurs les plus autorisés de +la _Vita nuova_ (comme de la _Divina Commedia_), pense que le mot +_nuova_ peut être pris dans le sens où le Poète l'emploie souvent, +_nuova età_, jeune âge, enfance ou jeunesse. La _Vita nuova_ +signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.[1] + +Une telle interprétation m'avait paru d'abord très acceptable: mais il +me semble que le texte: _incipit vita nuova_ (ici commence une vie +nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu +donner au titre de son livre. + +Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-même très nettement sur la genèse +de ce livre, comme aussi sur les époques respectives auxquelles on peut +en rapporter les diverses parties, c'est-à-dire soit la prose soit les +vers. + + + +Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle +autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot _gentile_ que +l'on rencontre à chaque page dans la _Vita nuova_. + +Si l'on ouvre un dictionnaire italien-français, on trouve que _gentile_ +s'emploie dans le sens de agréable, noble, gracieux, gentil, qui a bon +air ou bonne mine. + +Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de +_gentile_ (auquel répond _gentilezza_) est: aimable, avec une idée de +distinction qui y ajoute un caractère particulier de courtoisie. + +Dans la _Vita nuova_, cette qualification accompagne habituellement le +mot _donna_ (femme), soit parce qu'il répondait à l'attrait que la femme +exerçait sur le Poète, soit parce que les femmes qu'il introduisait dans +son poème appartenaient toutes à une certaine classe de la Société. Il +accompagne à chaque instant le nom de Béatrice, et celle-ci est souvent +désignée simplement par _questa gentile_, ou la _gentilissima_. Et la +_donna gentile_ est devenue la désignation typique de Béatrice. + +Il m'a donc fallu remplacer le mot _gentile_ par les différentes +épithètes que m'offrait le vocabulaire français, sauf le mot _gentil_ +qui n'aurait guère rencontré ici d'application. + +Quelques explications sont encore nécessaires au sujet du mot _donna_. +Le mot _donna_ répond exactement au mot français _femme_, et s'applique +comme celui-ci au sexe féminin en général. Mais nous ne trouvons pas en +italien de mot correspondant exactement au mot _dame_, qui, en France ne +s'applique qu'à certaines conditions sociales. + +Le mot _signora_ accompagne en général un nom propre, et ailleurs +correspond au mot _épouse_, que nous n'employons guère dans le langage +courant. + +_Madonna_, dont nous avons fait _Madone_, n'est qu'une abréviation de +_mia donna_. Il ne s'emploie que pour les femmes mariées, et _madonna +Bice_, _madonna Vanna_ semblerait signifier (on l'a du moins supposé), +que _Bice_ (Béatrice) et _Vanna_ (Giovanna) étaient mariées. + +Mademoiselle se dit _madamigella_ ou _signorina_; ce dernier mot, plus +usité, accompagne habituellement le nom de la personne. + +Dante applique le mot _donna_ aux demoiselles comme aux femmes. Dans la +_Vita nuova_, Béatrice est toujours désignée sous le nom de _donna, +donna Beatrice_, ou la _donna gentile_. + +Il n'emploie que deux fois un nom correspondant à celui de demoiselle: +_donne e donzelle,_ dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre +XXXII. + +NOTE: + +[1] _Donna pietosa e di novella etate (di giovanile età)_.--_lo son +pargoletta_ (jeune fille), _Bella e nuova_. + + + +CHAPITRE II + +Ce n'est pas auprès des lecteurs de la _Vita nuova_ qu'il est nécessaire +d'insister sur la réalité de l'existence de Béatrice, que l'on s'est plu +quelquefois à traiter de pur symbole et de création imaginaire. La _Vita +nuova_ est un hymne enthousiaste à L'Amour glorieux et un lamento +touchant sur l'Amour brisé. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait +entendre, et le coeur ne peut se méprendre à la vérité de ses accens. + +On a élevé des doutes sur l'identité de la Béatrice de la _Vita nuova_ +avec une Béatrice Portinari. On a prétendu que l'amie de Dante ne +s'appelait pas Béatrice de son propre nom, et que celui de Béatrice +était alors un nom banal et tellement répandu qu'il ne pouvait que +servir au secret que le Poète prétendait garder, alors qu'il le prononce +même avant, mais surtout après la mort de celle qu'il avait tant aimée. +Et ceci peut s'appuyer sur le sens énigmatique de ce passage où il dit: +«l'ont appelée Béatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.» +Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui +appliquait involontairement le nom de Béatrice, tant ce nom paraissait +lui convenir.[1] + + + +Voici le récit de la première rencontre de Dante avec Béatrice, tel +qu'il paraît pouvoir être reconstitué, d'après Boccace. + +Au mois de mai de l'année 1274, avait lieu à Florence la fête du +Printemps, qu'une coutume gracieuse et poétique avait sans doute +empruntée à des souvenirs païens. Ces fêtes du renouveau se célébraient +du reste également dans les pays environnans.[2] Réjouissances publiques +et fêtes particulières mettaient alors la ville en liesse. + +Un signor Folco Portinari donnait à cette occasion une fête privée. +L'Alighieri, père de Dante, était au nombre des invités. Ce Folco +Portinari était un personnage riche et considérable dans le parti +Guelfe. + +A cette époque, il n'y avait pas à proprement parler d'aristocratie à +Florence. Celle-ci ne s'y est établie, au profit des marchands riches, +que plus tard, après que les Médicis eurent introduit dans la république +Florentine des institutions plutôt monarchiques. Il y avait seulement là +comme partout des gens riches et des gens qui ne l'étaient pas, et des +familles prépondérantes par leur fortune ou leur popularité. Il y avait +aussi, auprès de la ville, des châteaux où vivaient retirées de vieilles +familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cité où le +travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient +leur inaction de souvenirs, de rancunes et de rêves. Elles se montraient +rarement dans la ville; mais aux grandes fêtes, religieuses surtout, +elles y descendaient se mêler à des foules populaires, grossières, mal +odorantes[3], qu'y versaient les populations d'alentour, attirées par +l'attrait éternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait +y voir alors des regards étonnés et hautains venir se croiser avec des +regards défians ou hostiles. + +L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invité à la fête qu'il +donnait, demeurait à Florence dans une maison voisine de la sienne. Il +appartenait également au parti Guelfe: les Alighieri étaient Guelfes par +tradition de famille. Il était donc du même bord, si ce n'est du même +monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il +possédait une certaine aisance, il ne paraît pas avoir tenu une grande +place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui +venait d'atteindre sa neuvième année, à cette sorte de _garden party_. + +Suit le récit de la première rencontre du jeune Dante avec la fille de +Folco Portinari.[4] + +Ce n'est donc qu'après un intervalle de plusieurs années après cette +courte entrevue, qui ne paraît pas s'être renouvelée, que le récit +reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans. + +On s'est étonné que, vivant dans la même ville et dans un voisinage très +rapproché, le jeune homme n'eût pas trouvé d'occasion de se rapprocher +d'elle «bien qu'il cherchât toujours à la voir». Il peut cependant +paraître assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et +important ne fréquentât pas beaucoup les rues, ou du moins sans être +très accompagnée, et qu'un jeune garçon de condition modeste, et sans +relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorisé par une +simple rencontre à l'aborder. Il nous rend du reste lui-même très bien +compte de l'intimidation que son approche exerçait sur lui.[5] + +Une critique plus sérieuse a trait au mariage de Béatrice avec le +cavaliere Simone dei Bardi[6] et à l'impossibilité de faire tenir la +mort de son père et son mariage et sa propre mort dans le court espace +de temps que comporte le récit du Poète.[7] + +C'est à Boccace que nous devons ces détails, uniformément répétés +depuis, sur la foi de son Commentaire _sull' amore per Beatrice_[8], et, +fait remarquer l'un des commentateurs les plus autorisés du Poète, +faut-il accepter aveuglément tout ce qu'il nous raconte, sans faire la +part de sa propre imagination, de la facilité avec laquelle, à cette +époque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux témoignages les moins +respectables, ou encore de la vanité de ceux qui, voyant la gloire du +Poète grandir aussitôt après sa disparition, voulurent lui avoir +appartenu par un lien quelconque?[9] + +Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il +faut considérer la _Vita nuova_? Ce n'est pas une biographie précise ni +une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poète a +rassemblé ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a +retouchés, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute +pas inquiété de leur donner une forme rigoureusement suivie. + +Qu'importe après tout que la femme aimée de Dante se soit appelée +Béatrice, qu'elle ait été ou non la fille d'un Portinari, et, plus tôt +ou plus tard, épouse d'un Simone dei Bardi? «c'est à Florence qu'elle +est née, qu'elle a vécu et qu'elle est morte.» Voilà ce qu'il nous faut +retenir de cette figure énigmatique. C'est à l'âme du Poète que nous +devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette âme, pas une +ligne ou un vers du poème, qui ne garde tout son prix, indépendamment de +toutes les circonstances qui peuvent être rattachées à son récit. + +NOTES: + +[1] Béatrix signifie «celle qui porte bonheur....» (OZANAM, Oeuvres +complètes, t. VI, p. 95). + +[2] BÉDIER, les fêtes de Mai et les commencemens de la poésie lyrique en +France (_Revue des Deux Mondes_, lère mai 1896). + +[3] _Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione_. (La Divine Comédie, +_Il Paradiso_, chant XVI.) + +[4] Voir page 28. + +[5] Voir pages 45 et 58. + +[6] Le cavaliere Simone dei Bardi était un riche commerçant comme +l'étaient à cette époque les personnages les plus importans de Florence. + +[7] Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on ne +connaît pas l'époque de ce mariage, et que l'on a pu émettre cette +supposition, que l'héroïne du roman n'était pas une jeune fille, mais +une femme mariée! + +[8] BOCCACCIO, _Commento sulla Commedia_, 1273. + +[9] SCARTAZZINI, _Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari_ +(_Giornale Dantesco_, an 1, quad. in). + + + +CHAPITRE III + +A ciascun alma presa e gentil cuore.... + +_Ce sonnet se divise en deux parties; dans la première, je salue et +demande la réponse. Dans la deuxième est indiqué à quoi l'on doit +répondre. Cette deuxième partie commence à:_ à peine étaient +arrivées.... + +Les réponses suivantes ont été adressées à l'auteur du sonnet. + +CINO DA PISTOJA.[1] + + + Tout amoureux désire[2] + Que son coeur soit connu de sa Dame. + Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrer + Lorsque ta Dame humblement + S'est repue de ton coeur brûlant, + Pendant son long sommeil, + Enveloppée d'un manteau et insensible. + L'Amour se montrait joyeux en venant + Te donner ce que ton coeur désirait, + En unissant ainsi deux coeurs. + Et quand il connut la peine amoureuse + Qu'il avait infusée en elle, + Il partit en pleurant de compassion pour elle. + + +GUIDO CAVALCANTI. + + + Tu as vu à mon avis toute perfection,[3] + Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien, + S'il est dominé par le puissant Seigneur + Qui gouverne le monde de l'honneur. + Il vit[4] la où meurt toute peine, + Et il s'établit dans tous les esprits tendres, + Et il vient charmer les rêves de ceux + Dont il a pris les coeurs. Voyant + Que la mort demandait votre Dame, + Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur. + Quand il te sembla qu'il s'en allait en gémissant, + Ce fut un doux sommeil qui s'achevait, + Car le réveil te gagnait. + + +L'interprétation de ce premier sonnet de Dante a été l'objet d'une +infinité de controverses et d'interprétations. Que signifie ce contraste +entre la joie que témoignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand +il partit? + +Il faut entendre d'abord que le rôle assigné à l'Amour par le Poète, +dans les circonstances où il simule son intervention, n'est autre chose +que la traduction de ce qui se passait dans son esprit. + +La joie vient ici de l'espérance ou de la révélation que son amour sera +partagé. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue +funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Béatrice ou +une séparation fatale? Avait-il, derrière les illusions dont ne se +départ guère une passion exaltée, le sentiment que son union avec +Béatrice se heurterait à des obstacles infranchissables? On a encore +supposé que Béatrice était déjà promise, ou même mariée a Simone dei +Bardi. Mais il serait inutile de s'arrêter à des circonstances qui ne +peuvent être encore que de simples suppositions. + +Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-à-dire dans ce que +nous devons considérer comme la rédaction primitive, «le retour vers le +ciel» _ne gisse verso il cielo_, n'existe pas. On ne le trouve que dans +la prose ajoutée longtemps après, et alors que Béatrice était montée +_nel gran secolo_. + +Un véritable pressentiment de la mort de Béatrice, dont on a cru +rencontrer des traces dans bien des passages de la _Vita nuova_, ne +pouvait exister dès cette époque naissante de sa vie amoureuse et dès +cette première expression formulée et publiée d'une passion encore +secrète. + +Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde mélancolie +propre au caractère même du poète et à la nervosité qui le domina dès +son enfance, et propre aussi à cette époque où les esprits et les +consciences étaient livrés à un trouble inexprimable, et plongés dans +une atmosphère de doute angoissant, que les esprits d'élite subissaient +aussi bien que les foules? + +Les idées et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre +cette manière de parler, des procédés perdus aujourd'hui et bien +difficiles à retrouver. Les écrivains les plus distingués, à qui nous +devons tant de commentaires précieux de l'oeuvre dantesque, ont +peut-être eu le tort de trop chercher la logique et la clarté modernes +dans des esprits faits autrement que les nôtres. + + * * * * * + +La réponse de Guido n'est pas moins difficile à déchiffrer que le sonnet +de Dante. J'ai dû la traduire aussi littéralement qu'il m'était +possible, sans me préoccuper des interprétations auxquelles elle pouvait +être soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la +terminent, et ne sont qu'indiquées dans la réponse de Cino (beaucoup +plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de Béatrice, +déjà mariée à l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'être coupable[5]. +Mais le sonnet ne comportait aucune révélation et ne pouvait donner lieu +à aucune suspicion. Ne faut-il pas voir là simplement une allusion +mélancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse, +sans aller chercher des explications qui me semblent tout à fait +imaginaires? + +Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument +amphibologique: + + + _Veggendo_ + _Che la vostra donna la morte chiedea...._ + + +Comme, en italien, le sujet et le régime suivent ou précèdent à peu près +indifféremment le verbe actif (ce qui n'est usité en français qu'assez +exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: «Votre Dame +demandait la mort» ou «la mort demandait (réclamait) votre Dame.» A quel +propos cette femme aurait-elle demandé la mort? Le sonnet de Dante ne +contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne +serait-ce pas simplement une allusion à la fragilité de la vie, +semblable à celle que le poète de la _Vita nuova_ exprimera plus tard +(chap. XXVIII)? + +Le langage des rimeurs du _trecento_, même les plus avancés dans le +_dolce stil nuovo_ est, autant qu'il m'a été permis d'en juger par +moi-même, beaucoup plus difficile à pénétrer et à reproduire que celui +de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurité symbolique dont +il aime à s'envelopper, le style en lui-même est généralement d'une +clarté remarquable.[6] + +Il me semble que pareille observation peut encore être faite à propos de +quelques _rimeurs_ (poètes) modernes. + +C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus +difficiles à reproduire littéralement en français que ceux de la _Vita +nuova_. + + * * * * * + +Quoi qu'il en soit, il paraît que dès maintenant nous pouvons saisir +bien nettement les deux époques différentes auxquelles appartiennent +d'une part la poésie et de l'autre la prose de la _Vita nuova_. + +Ici la poésie, le sonnet, c'est-à-dire l'expression première, n'exprime +que de vagues pressentimens sans aucune signification précise. + +Dans la prose, c'est-à-dire dans la rédaction manifestement postérieure +à la mort de Béatrice, nous voyons celle-ci formellement exprimée: «avec +une courtoisie qui est aujourd'hui récompensée dans l'autre vie».[7] + +Ceci ne laisse donc aucun doute relativement à la date respective des +deux rédactions. + +Quant aux éclaircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux +réponses qui lui furent faites, on ne peut que répéter avec M. Melodia: +«Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.» + + * * * * * + +«C'était la première fois que sa voix frappait mes oreilles.» Il paraît +donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Béatrice y +joignit quelques paroles, peut-être un compliment banal que permettait +seul la compagnie où elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose +pour transporter un amoureux tel que Dante l'était alors. + +Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret à propos de tout ce +qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache à affirmer +la noblesse de son propre amour, et à écarter tout _vizioso pensiero_, +qui pourrait offenser le moins du monde la mémoire de Béatrice.[8] +Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la pâleur des femmes +alors qu'elles se sentent touchées par l'amour, avouer qu'il avait vu +plus d'une fois pâlir ainsi le visage de Béatrice.[9] Nous devons donc +croire, sans que cela doive entraîner aucune atteinte à la pureté de +l'affection qu'elle lui portait, qu'il a reçu d'elle des témoignages +plus significatifs que ceux qu'il nous laisse à peine entrevoir. + +Si, dans les oeuvres uniquement consacrées à la représentation des +passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques +lueurs de sentimens immatériels, nous ne devons pas l'être moins de voir +une oeuvre tout idéale et mystique s'éclairer de quelques rayons +humains. + +NOTES: + +[1] Ce sonnet est attribué, dans l'édition de M. Whitehead, à Cino da +Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer à Torino de Castel Fiorentino +(_alcuni capitoli_.... p. 330). + +[2] _Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore_.... + +[3] _Vedesti al mio parer ogni valore_.... + +[4] Ce seigneur c'est-à-dire l'Amour. + +[5] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_. Voir aussi un +article très intéressant de M. Melodia sur _le premier sonnet de Dante_, +dans le _Giornale Dantesco_, an V, nouv. série, _quaderno_ i-ii. + +[6] Je ne connais pas de traduction française du sonnet de Guido +Cavalcanti, et n'ai rencontré aucun commentaire italien à son sujet. + +[7] _Per la sua ineffabile cortesia, la quale è oggi meritata nel gran +secolo_. + +[8] P. GIULIANI, la _Vita nuova_. + +[9] Voir au chapitre XXXVII. + + + +CHAPITRE VII + + + O voi che per la via d'Amor passate.... + +_Ce sonnet a deux parties principales: dans la première, j'entends +appeler les fidèles de l'Amour par ces paroles du prophète Jérémie_: O +vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut +dolor meus[1], _et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la +deuxième partie je raconte où m'avait mis l'Amour, dans un sens autre +que celui que montrent les dernières parties du sonnet, et je dis ce que +j'ai perdu. Cette seconde partie commence à_: l'Amour, non par mon peu +de mérite.... + +On a recueilli, parmi les pièces se rapportant (_spettanti_) à la _Vita +nuova_, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer être +une de ces _cosette per rime_ que Dante dit avoir écrites (il ne signale +pourtant que le sonnet reproduit ici page 39) à propos du départ de la +femme qui lui avait servi à dissimuler aux autres son véritable amour +(_la quale fece schermo alla veritade_[2]). + +BALLADE + + _In abito di saggia messaggera_.... + + Revêtue comme une messagère intelligente, + Va, Ballade, sans t'attarder, + Vers cette belle dame à qui je t'envoie. + Et dis-lui combien je sens ma vie réduite à peu de chose. + Ta commenceras par dire que mes yeux, + En regardant sa figure angélique, + Avaient coutume de porter la couronne du désir. + Maintenant qu'ils ne peuvent plus là voir + La mort les fait fondre dans une frayeur telle + Qu'ils en ont fait la couronne du martyre.[3] + Hélas! je ne sais pas vers quel côté les tourner + Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras + A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort + De sa part. Adresse-lui donc une douce prière. + +Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, à propos d'une +simple simulation, on pourra penser que cette personne lui avait +peut-être inspiré un intérêt plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il +faudra penser également au langage habituel, et très conventionnel, des +poètes, et surtout des rimeurs de ce temps-là. Si aujourd'hui, dans le +langage de la polémique usuelle, traiter quelqu'un de scélérat signifie +souvent simplement qu'il ne partage pas votre manière de voir, dire à +une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on +avait du plaisir à la voir. + +NOTES: + +[1] O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est une +douleur semblable à la mienne. + +[2] FRATICELLI, _La Vita nuova de Dante Alighieri_, Fiorenze, 1890. + +[3] Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous +retrouverons encore signifie simplement des paupières profondément +cernées. + + + +CHAPITRE VIII + + + Piangete amanti perchè piange Amore.... + + +_Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la première, +j'appelle et je sollicite les fidèles de l'Amour à pleurer, et je dis +que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer, +ils m'écoutent avec attention. Dans la deuxième partie, je raconte la +raison de ses pleurs. Dans la troisième, je parle de l'honneur que +l'Amour rend à cette femme. La seconde partie commence à_: l'Amour +entend ... _la troisième à_; écoutez comment l'amour.... + + + * * * * * + + Morte villana, di pietà nemica.... + + +_Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la première, j'appelle la +Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxième, +m'adressant à elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets à +l'accuser. Dans la troisième, je la flétris. Dans la quatrième, je me +mets à parler à une personne indéfinie, bien que dans ma pensée elle +soit bien définie_. + +_La deuxième partie commence à_: puisque tu as donné ... _la troisième +à_: et si je te refuse ... _la quatrième à_: celui qui ne mérite pas.... + + * * * * * + +Les accens _douloureux_ qu'inspire à Dante la mort de cette jeune femme, +dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes +éplorées, sont de nature à laisser croire que son coeur avait pris une +part assez particulière à ce douloureux événement. Mais il faut tenir +compte de l'exaltation facile de sa sensibilité, et de l'exubérance +habituelle propre à la poésie trécentiste. D'ailleurs son âme a toujours +été hantée par la pensée de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et +l'on pourrait dire que le poète de la _Divine comédie_ a vécu dans la +mort. + +Dès les premières expressions de son amour juvénile et craintif et dans +les courts épanouissemens de ses béatitudes, on sent toujours planer +au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image +de son idole ne tardera pas à s'évanouir, et une ardente aspiration à +s'en aller avec elle. + +Mais ce n'est pas seulement un des caractères les plus originaux de la +poésie de Dante; c'est également un des caractères de toute la poésie du +_dolce stil nuovo_, cette mélancolie qui jette son ombre sur les +manifestations les plus joyeuses et les plus passionnées[1]. C'est ainsi +que, peu après lui, Pétrarque célébrait les triomphes de la Mort, entre +les triomphes de l'Amour et ceux de la Renommée. + +Laissons passer plusieurs siècles, et nous entendrons le poète de la +tristesse et de la désespérance nous redire, comme les rimeurs du _dolce +stil nuovo_, que: _con l'amoroso affetto un desiderio di morte si +sente_. On connaît le beau poème de Leopardi: _Amore e morte_. + + + Le destin a engendré en même temps + Deux frères, l'Amour et la Mort. + Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les étoiles + Nulle autre chose aussi belle. + De l'une naît le bien + Et naissent les plus grands plaisirs + Qui se rencontrent dans la mer de l'Être. + L'autre détruit tous les maux + Et toutes les douleurs.... + + +Ne serait-ce pas un sujet intéressant que de rapprocher et comparer +entre elles les mélancolies issues des terres ensoleillées du Midi, et +les tristesses, filles des régions embrumées du Nord? + +NOTE: + +[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della vita di Dante_. + + + +CHAPITRE IX + + + Cavalcando l'atro ier per un cammino.... + + +_Ce Sonnet a trois parties: dans la première, je dis comment je +rencontrai l'Amour et sous quelle apparence; dans la deuxième, je dis ce +qu'il m'a dit, quoique pas complètement, de peur de découvrir mon +secret. Dans la troisième, je dis comment il disparut. La seconde partie +commence à:_ quand il me vit ... _la troisième à_: alors je pris ... + + * * * * * + +On peut remarquer que ceci ne nous est pas donné précisément comme une +vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination +hantée par des pensées obstinées. Ce ne serait donc que la traduction de +ces pensées sous une forme figurative. + +Lorsque le Poète évoque la présence et l'inspiration de l'Amour, ce +n'est sans doute qu'une manière d'exprimer ce qui se passait au dedans +de lui-même. Lorsque l'Amour lui apparaît brillant et joyeux, c'est que +son âme était allègre et ouverte à de douces perspectives. S'il lui +apparaît ici mal vêtu, hésitant et inquiet, c'est que son âme à lui +était inquiète et hésitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'était la +préoccupation de sa propre dissimulation, de la défense de son amour +(comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait déjà à +remplacer, avec un empressement où l'on ne saurait nier qu'il y n'eût +quelque chose de suspect; c'était enfin un certain malaise, peut-être +quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du côté de la +belle rivière, symbole de son amour si pur. + +Il y a en effet dans le langage énigmatique qu'il se fait tenir par +l'Amour la trace d'arrière-pensées que, suivant son habitude, il ne peut +s'empêcher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout à deviner. + +Si l'Amour lui a rapporté son coeur d'auprès de celle qui avait servi de +défense à son secret pour qu'il lui serve près d'une autre, c'est donc +que son coeur était en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme +il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait +encore quelques places disponibles. N'est-ce pas à cela que l'Amour (ou +sa conscience) fait allusion quand il lui dit: «moi je suis toujours le +même, mais toi tu changes»? Et il lui recommande de n'en rien laisser +transpirer. + +Et ce n'est pas seulement le départ de la dame de l'église qui sollicite +l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune +et belle lui inspirer des accens non moins émus.[1] Et plus tard enfin +les témoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux +yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour brisé.[2] + +Il semble que, dans ce grand poème en l'honneur de Béatrice, il ait tenu +à ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs +strophes à eux, comme des figures secondaires viennent orner les +soubassemens d'un monument élevé à une gloire qu'on a voulu +immortaliser. + + * * * * * + +On s'est beaucoup occupé de cet éloignement de Florence qui devait +séparer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de +ses pensées. Ce n'était certainement pas une partie de plaisir qu'il +faisait avec de nombreux (_molti_) compagnons, mais une obligation qu'il +subissait à contre-coeur, et où, jeune homme de vingt ans, il emportait +les pensées obsédantes et mélancoliques d'un amoureux contraint +s'éloigner d'une maîtresse adorée. J'emprunte au Prof. del Lungo des +détails intéressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son +habitude, le poète laisse planer une obscurité toujours difficile à +éclaircir.[3] + +Il y avait à Florence une organisation militaire que les occasions ne +manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de +voisins alliés ou de régler des contestations avec des voisins hostiles. + +Lorsque la Commune avait décidé quelque expédition de ce genre (_di fare +le oste_), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les +boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze à +soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms +chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester à la +garde de la ville, en payant (_pagando_). Et l'on formait un ou +plusieurs corps de 200 hommes qui montaient à cheval, escorté chacun +d'un compagnon bien armé et d'un cheval équipé; on déployait les +enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'était +généralement pas très éloigné). + +Ce fut donc à une expédition de ce genre que Dante dut prendre part. +Quelle fut cette expédition, que M. del Lungo rapporte à l'année 1288? +Quels en furent le caractère, la destination et la durée? C'est ce qu'il +ne lui a pas été possible de déterminer, malgré de patientes recherches +parmi les souvenirs et les actes officiels de cette époque. Ce n'était +là quelquefois que de simples démonstrations. Était-ce le cours de +l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en +soit, son éloignement de Florence ne paraît pas avoir été de longue +durée.[4] 4: Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la _Comédie_, +Dante fait allusion à une campagne qu'il aurait faite sur le territoire +des Arétins: «J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Arétins....» + +NOTES: + +[1] Chapitre VIII. + +[2] Chapitre XXXVI. + +[3] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo +XIII_, _Milano_,1891. + + + +CHAPITRE XI + +Il est intéressant de rapprocher du onzième chapitre de la _Vita nuova_ +cette pensée de Vauvenargues, c'est-à-dire d'un contemporain de Voltaire +et de Diderot: + +«Quand un jeune homme ingénu aime pour la première fois, tous ceux qui +le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main à ceux qui +ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il réconcilie: son amour +devient pour lui toutes les vertus.» + +N'est-ce pas une même inspiration qui a dicté ces lignes au poète +italien et au philosophe français? Et l'on peut se demander si l'un +d'eux n'a pas été le reflet direct de l'autre. + + + +CHAPITRE XII + + + Ballata, io vo'che tu ritruovi amore.... + + +_Cette ballade se divise en trois parties: Dans la première, je lui dis +où elle doit aller, et je l'encourage pour qu'elle s'en aille plus +hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller +en sécurité et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis +ce qu'il lui appartient de faire entendre. Dans la troisième, je la +laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage à la +fortune. La seconde partie commence à_: Dis-lui d'abord avec douceur.... +_La troisième à_: ma gentille ballade.... + +_On pourrait m'adresser un reproche, et dire que l'on ne saurait pas à +qui je me serais adressé à la seconde personne, parce que cette ballade +n'est autre chose que mes propres paroles: aussi je dis que ce doute, +j'entends le résoudre et l'éclaircir dans ce petit livre, ainsi qu'un +doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et +qui voudra me le reprocher de cette manière_. + + * * * * * + +Si jusqu'ici nous n'avons guère vu dans la partie lyrique qu'une +répétition ou un développement de la prose qui la précède, nous trouvons +ici deux sujets différans dont l'un est la préparation de l'autre. + +Le Poète, dont la pensée, suivant son habitude, s'abrite sous la fiction +de l'Amour, se laisse d'abord aller à ses réflexions. Il sent bien qu'il +s'est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la +nouvelle défense de son amour a été compromise (_ha ricevuto alcuna +noia_) par les bavardages auxquels ont donné lieu ses assiduités +simulées. Béatrice (laquelle est _contraria di tutta la noia_) ne se +soucieras de se trouver mêlée à tous ces commérages, et elle en veut à +celui qui y a donné lieu. Dante en a conscience et cherche à corriger +les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l'exécution. + +Peut-être trouvera-t-on que le lyrisme dont la _nota suave_ est pleine +de charme, recouvre plus de politique que d'inspiration. Mais cela même +témoigne de la sincérité du Poète et de la réalité de son récit. + +Quant à la ballade elle-même, elle nous représente une scène à quatre +personnages, l'amoureux qui l'a écrite, l'aimée à qui elle est destinée, +la ballade qui est chargée de présenter les excuses et les explications, +enfin, l'Amour qui devra l'accompagner pour la faire agréer. + +Il faut remarquer les précautions infinies que prend le premier. +D'abord, il n'ose s'adresser directement à celle qui s'est crue +offensée. Puis, il multiplie les formes les plus délicates et les plus +pressantes de la courtoisie et de l'humilité. Il espère que la forme +harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore +le pardon: mais il ne se fie pas suffisamment à sa propre éloquence et à +ses bonnes raisons. Alors il invoque l'Amour afin qu'il témoigne pour +lui et qu'il plaide sa cause. Mais ce n'est pas seulement à l'amour qui +habite son propre coeur, qu'il fait appel, c'est peut-être et surtout à +l'amour même de Béatrice. + + + +CHAPITRE XIII + + + Tutti li miei pensier parlan d'amore.... + + +_Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la première, je dis +et j'établis que toutes mes pensées sont d'amour. Dans la deuxième, je +dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversités. Dans la +troisième, je dis en quoi elles paraissent toutes s'accorder. Dans la +quatrième, je dis que, en voulant parler de l'Amour, je ne sais où je +dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que +j'appelle mon ennemie madame la pitié. Je dis madame_ (madonna) _par +mode dédaigneux_. + +_La deuxième partie commence à_: et le font.... _la troisième à_: elles +s'accordent seulement.... _la quatrième à_: c'est à ce point.... + + + +CHAPITRE XIV + + + Coll' altre donne mia vista gabbate.... + + +_Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l'on +n'établit de divisions que pour expliquer le sens des parties ainsi +divisées. Il n'y a donc pas lieu de le faire pour que la signification +en soit comprise_. + +_Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet, +il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l'Amour tue +tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent +d'instrumens, ceci demeure inexplicable à qui n'est pas au même degré +fidèle de l'Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient +compris de ceux qui le sont_. + +_Il n'est donc pas nécessaire de donner cette explication qui serait +inutile et même superflue._ + + * * * * * + +La scène qui vient d'être reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que +faisait ressentir aux Anciens l'approche imaginaire d'un Dieu, et +surtout l'approche de sanctuaires particulièrement redoutés? Il +s'agissait là de phénomènes d'hystéricisme soit isolés, soit communiqués +aux foules par une véritable contagion. L'état général des esprits +pendant toute la durée du moyen âge était tout à fait favorable à des +manifestations de ce genre. Quelque part que l'on puisse faire à +l'enveloppe romanesque dont sont entourés la plupart des incidents de la +_Vita nuova_, même les plus sûrement réels, on peut être assuré que le +Poète n'a pas inventé de toutes pièces les sensations extraordinaires +que l'aspect ou seulement l'approche de Béatrice déterminaient en lui. + +Il m'a été reproché d'avoir parlé d'hystérie à propos des phénomènes +singuliers qu'il s'attribue à lui-même dans mainte circonstance[1]. Ce +sont des témoignages significatifs d'une nervosité véritablement +maladive. Il faut ici que ce trouble du système se soit produit avant +même que la présence de celle qui en était la cause se fût révélée ou +fût même prévue. Il s'agit là d'un phénomène qui rentre dans ceux +auxquels se rapporte la télépathie ou action à distance. Si je l'osais, +je dirai que Dante eût pu faire un excellent medium. + +NOTE: + +[1]_Giornale Dantesco_. + + + +CHAPITRE XV + + + Ciò che m'incontra nella mente more.... + + + _Ce sonnet se divise en deux parties: dans la + première, je dis la raison pour laquelle je ne me + décide pas à m'approcher de cette femme; dans la + seconde, je dis ce qui m'arrive quand je m'approche + d'elle; et cette partie commence par_: et quand je + suis.... _Et cette seconde partie se divise aussi en_ + _cinq, suivant ce qui s'y raconte. Dans la première,_ + _je dis ce que l'Amour, sur le conseil de la raison,_ + _me dit quand je suis près d'elle; dans la seconde,_ + _j'explique l'état de mon coeur d'après celui de mon_ + _visage; dans la troisième, je dis comment je perds_ + _tout courage; dans la quatrième, je dis combien a_ + _tort celui qui ne me témoigne aucune compassion,_ + _parce que cela me rassurerait; dans la dernière, je_ + _dis pourquoi les autres devraient avoir pitié de_ + _moi, c'est-à-dire en raison de l'angoisse qui me_ + _monte aux yeux; angoisse qui disparaît, c'est-à-dire_ + _dont les autres ne s'aperçoivent pas, à cause de_ + _la moquerie de cette femme, laquelle attire à elle_ + _les regards de ceux qui verraient peut-être cette_ + _angoisse. La seconde partie commence à_: mon + _visage montre.... _la troisième à_: et tout frissonnant.... + _la quatrième à_: il a bien tort.... _la cinquième + à_: et me montre.... + + + + + CHAPITRE XVI + + + Spesse fiate vennemi alla mente.... + + +_Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu'il comprend quatre +choses. Et comme ces choses ont été exprimées plus haut, je n'ai pas +besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis +donc seulement que la deuxième partie commence à_: que l'amour +m'assaille.... _La troisième à_: puis je, m'efforce.... _La quatrième +à_: et je lève mes yeux.... + + + +CHAPITRE XVIII + +Il faut admettre, d'après les dernières paroles qui venaient de lui être +adressées, que le Poète s'était plaint hautement de la, sévérité de sa +Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient reçu déjà quelque +publicité. Et nous voyons qu'il en est honteux et repentant; et il +exprime la résolution «de prendre toujours désormais ses louanges pour +sujet de ses paroles», et il se demande comment il a pu parler +différemment. + +On sait que la _Vita nuova_ ne nous donne pas la reproduction intégrale +des pièces qu'il a composées à l'honneur ou à propos de Béatrice. Il en +est un certain nombre qui datent certainement de la même époque et qu'il +aura probablement éliminées lui-même, que l'on trouve généralement +annexées au texte de la _Vita nuova_. + +Mais il y avait alors des élémens de publicité dont il est difficile de +nous faire une idée précise, et un côté de cette Société qui nous +échappe complètement. + +Nous voyons que le premier sonnet de la _Vita nuova_, purement +symbolique, a été adressé à des rimeurs notables. «Sitôt que ce sonnet +fut répandu», dit le poète. Et nous connaissons quelques-unes des +réponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet _Donne ch'avete +intelletto d'amore...._ (chap. XX), il dit encore: «Après que ce sonnet +eut été répandu dans le monde....» (chap. XX). + +Il y avait certainement là un mode de correspondance analogue à cette +correspondance par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons +dans le XVIIIe siècle, et dont Voltaire faisait un si large +usage. + +N'y avait-il pas également alors quelque chose d'analogue à ce qu'on +appelait, au dernier siècle, des bureaux d'esprit? Nous voyons un de ses +amis (le frère de Béatrice) venir demander à Dante de dire quelque chose +à propos d'une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de +ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c'est que l'amour (sonnet, +page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap. +LXII), et il en écrit de nouveaux pour mieux leur faire honneur. + +Les Florentins avaient l'habitude de se réunir le soir, _al fresco dei +marmi_, sur les bancs de marbre que l'on voit encore autour de la +cathédrale (_Santa Maria del fiore_), et où l'on montre _il sasso di +Dante_, la pierre où Dante venait s'asseoir. + +C'est là que devaient s'échanger les racontars de la ville et les +commérages du jour, et se communiquer les productions journalières des +rimeurs à la mode. N'est-ce pas la fidèle représentation des cafés et +des cercles de nos villes de province? + + + +CHAPITRE XIX + + + Donne, ch' avete intelletto d'amore.... + + +_Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec +plus de soin que les précédentes, et j'en ferai ainsi trois parties_. + +_La première partie est la préface de ce qui suit; la deuxième est le +sujet traité; la troisième est comme la servante_ (una servigiale) _des +précédentes. La deuxième commence à_: un ange a fait appel...; _la +troisième à_: Canzone, je sais.... + +_La première partie se divise en quatre_. + +_Dans la première, je dis à qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je +veux le faire. Dans la deuxième, je dis ce que je pense de ses mérites, +et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisième, je dis +comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas empêché par +timidité. Dans la quatrième, revenant à ceux à qui j'ai voulu +m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi_. + +_La deuxième partie commence à_: je dis donc que lorsque...; _la +troisième à_: et je ne veux pas non plus...; _la quatrième à_: avec +vous, femmes et jeunes filles.... + +_Puis quand je dis_: un ange a fait appel.... _je commence à traiter de +cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la première, +je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxième qu'on +s'occupe d'elle sur la terre_: ma dame est désirée.... _Cette deuxième +partie se divise encore en deux: dans la première, je dis quelle est la +noblesse de son âme en parlant des vertus qui procèdent de celle-ci. +Dans la deuxième, je parle de la noblesse de son corps en signalant +quelques-unes de ses beautés, ainsi_: l'amour dit d'elle.... _Cette +deuxième partie se divise encore en deux. Dans la première, je parle des +beautés de toute sa personne; dans la deuxième, je parle de certaines +beautés appartenant à certaines parties déterminées de sa personne, +ainsi_: de ses yeux.... + +_Cette même deuxième partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je +parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa +bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite +aucune pensée blâmable, que le lecteur se rappelle ce qui a été écrit +plus haut: que le salut de cette femme, qui était l'opération de sa +bouche, était la fin de mes désirs, quand il m'était permis de le +recevoir_. + +_Lorsque ensuite je dis_: Canzone, je sais.... _j'ajoute une stance qui +est comme la servante des autres, où je dis ce que je demande à cette +Canzone. Et comme cette dernière partie est facile à comprendre, je ne +m'occuperai plus d'autres divisions_. + +_Je dis que pour bien pénétrer le sens de cette Canzone il faudrait +avoir recours à des divisions plus détaillées: mais cependant celui qui +n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me +déplaît pas qu'il s'en tienne â cela. Car certainement je crains d'avoir +expliqué à trop de gens la signification de cette Canzone_. + + * * * * * + +Le passage de ce sonnet entre «un ange a fait appel à la divine +Intelligence» et «ma Dame est donc désirée dans le ciel» est fort +difficile à interpréter, et a exercé sans grands résultats apparens la +sagacité des commentateurs. + +On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin prématurée de +Béatrice, et comme une allusion à la descente du Poète aux enfers. + +Mais, suivant cette hypothèse, il faudrait admettre que le plan de la +Comédie se fût trouvé déjà arrêté dans son esprit lorsqu'il écrivait ce +sonnet. On a fait observer que les expressions _inferno_, l'enfer, et +_mal nati_, les méchans, pourraient s'appliquer simplement à la +conception qu'il a plus d'une fois exprimée dans des termes analogues, +de la condition de notre monde, un véritable _inferno_, et des hommes, +_malvagi_ ou _malnati_. + +Quoi qu'il en soit de cette interprétation, s'il n'a pas adressé cette +Canzone directement à Béatrice, mais aux femmes (_ch'avete intelletto +d'amore_), il dit qu'elle sera envoyée à celle dont il célèbre la +louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander à elle et à +l'Amour qui sera près d'elle. Et d'ailleurs, si elle est désirée dans le +ciel, c'est qu'elle est encore vivante. + +Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens +énigmatique de la première partie de la canzone. M. Scherillo pense +qu'il a dû y avoir une interpolation introduite dans sa rédaction plus +tard, après la mort de Béatrice[1]. Dante ne se conforme pas toujours +dans ses récite à l'ordre des temps. La _Divine Comédie_ est pleine de +prédictions qui n'étaient que la reproduction de faits accomplis. Il est +permis de croire que la _Vita nuova_, lors de sa rédaction définitive et +de son encadrement dans ses récits en prose, a subi plus de retouches, +de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner. + +Il ne me paraît pas possible d'admettre que, pendant que se déroulait le +roman de la _Vita nuova_ et qu'il écrivait ce poème d'amour, alors qu'il +n'avait pas encore pénétré, bien avant au moins, dans la vie publique, +il eût déjà conçu le plan de la _Divine Comédie_ et fait les préparatifs +de son voyage sacré.[2] + +Dans un article tout récent[3] consacré à l'important ouvrage de +Scherillo (_alcuni capitoli dalla biografia di Dante_) un éminent +critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une +source antérieure à la _Vita nuova_. Je reproduis à peu près ses +paroles: + +Il ne pouvait prévoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes +ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour +lequel il n'avait aucun titre, «n'étant pas Énée ni saint Paul».[4] + +Alors que Dante écrivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient +pas encore donné l'expérience des besoins du siècle pour lui faire +concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[5] + +C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comédie que +nous interprétons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement +en 1289 que Dieu fît dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du +Poète: «J'ai vu l'espérance des Bienheureux....» + +Je ne puis m'empêcher de faire encore remarquer le caractère de +politesse raffinée qui était dans les habitudes du Poète. Dans les +milieux les plus dramatiques de la Comédie, comme dans la vie sociale où +nous amène la _Vita nuova,_ il se montre toujours d'une correction et +d'une courtoisie irréprochables, soit qu'il se rencontre avec des +femmes, soit qu'il se trouve en présence de personnages dont il veut +reconnaître la supériorité intellectuelle ou sociale. Il nous apparaît +toujours comme un homme bien élevé, et la délicatesse de ses manières et +de ses expressions nous laisse l'idée que nous nous faisons d'un homme +qui a été élevé par des femmes.[6] Il y a là un contraste manifeste avec +l'apreté de son caractère et la violence habituelle de son langage. + +Nous ne savons rien du reste de sa première éducation et de son milieu +domestique. J'ai déjà rappelé le silence absolu qu'il garde sur sa +famille et sur les premières impressions de son enfance, en dehors de sa +passion précoce. Pour ce qui est de la Comédie, nous pouvons dire que le +Virgile qu'il nous présente pouvait bien lui servir de modèle en matière +de courtoisie; ce qui paraît mieux en harmonie avec les souvenirs de la +cour d'Auguste qu'avec le milieu où Dante a vécu, et avec la barbarie +effective que recouvraient encore à peine certains raffinemens bien +superficiels sans doute. + +NOTES: + +[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_.«Quand Dieu +dit: «il dira, aux âmes des _malvagi_», c'est déjà une allusion à la +_Comédie_.» (Page 835.) + +[2] Voir encore sur ce dernier sujet l'intéressant et compendieux +travail de M. Leynardi (_la Psicologia dell' arte nella Divina +Commedia_). L'éminent professeur de philosophie au lycée Doria de Gênes +a étudié avec autant de sagacité que de finesse (_sottilezza_) tous les +points qui se rapportent à la composition de la _Divine Comédie_. Dans +la dissertation _come avenne la preparazione dell' opera_, il fait +observer que l'intention première du Poète, entièrement annoncée dans la +_Vita nuova,_ était d'élever un monument à Béatrice: et ce n'est que peu +à peu, et suivant le cours des événemens et l'évolution de son propre +esprit, et enfin le développement de son génie, que cette oeuvre est +devenue la _Divine Comédie_. Et il proteste contre l'idée exprimée par +Giuliani d'une construction architecturale de la _Divine Comédie_, qui +aurait été arrêtée dans l'esprit du Poète dès ses années de jeunesse. + +[3] _Bullettino della Società Dantesca Italiana, Firenze_, octobre, +novembre 1896. + +[4] _La Divine Comédie, l'Enfer_, ch. IL. + +[5] Se reporter à mon Introduction, p. 14. + +[6] Ceci a déjà été signalé dans _l'Introduction_. + + + +CHAPITRE XX + + + Amor e cor gentil sono una cosa.... + + +_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la première, je parle de +l'amour en tant qu'il est en puissance. Dans la seconde, j'en parle en +tant que de la puissance il s'est résolu en acte. Cette seconde commence +à_: puis la beauté apparaît.... + +_La première partie se divise elle-même en deux. Dans la première, je +dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment +ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un est +à l'autre, ce que la forme est à la matière. Cette seconde commence à_: +quand la nature.... + +_Et quand je dis_: puis la beauté apparaît ..._je dis comment cette +puissance s'est résolue en acte, et d'abord comment elle se fait chez +l'homme, ensuite comment elle se fait chez la femme_, e simil fa la +donna. + + * * * * * + +L'amour en puissance est celui dont on a les éléments sans avoir eu +l'occasion de l'appliquer. L'amour en acte est celui qui s'adresse à un +objet déterminé. + + + +CHAPITRE XXI + + + Negli occhi porta la mia donna Amore.... + + +_Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je dis comment cette femme +résout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux; et la +troisième dit la même chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces +deux parties, il s'en trouve une moindre gui a l'air de demander leur +aide à celle gui précède et à celle qui suit: et elle commence à_: +Aidez-moi, Mesdames.... _Cette troisième commence à_: toute douceur.... +_La première partie se divise en trois. Dans la première, je dis comment +par sa vertu tout ce qu'elle voit devient noble, ce gui va jusqu'à +amener l'amour en puissance là où il n'était pas. Dans la seconde +partie, je dis comment elle résout l'amour en acte dans les coeurs de +tous ceux qu'elle voit. Dans la troisième, je dis ce qu'ensuite par sa +vertu elle accomplit dans leurs coeurs_. + +_La deuxième partie commence à_: où elle passe.... _et la troisième +commence à_: et son salut. + +_Quant je dis ensuite: aidez-moi, mesdames ... je donne à entendre à qui +j'ai l'intention de m'adresser, en demandant aux femmes de m'aider à +l'honorer. Puis quand je dis_: toute douceur ... _je répète ce que j'ai +dit dans la première partie à propos des deux actes de sa bouche dont +l'un est sa douce parole et l'autre son admirable sourire: sauf que je +ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les coeurs des autres, +parce que la mémoire ne peut le garder pas plus que l'impression qu'il a +produite_. + + + +CHAPITRE XXII + + + Voi che portate la sembianza umile.... + + +_Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la première, +j'appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d'auprès +d'elle, en leur disant que je le crois, alors qu'elles reviennent +ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me +parler d'elle. Cette seconde partie commence à_: et si vous venez.... + + + Se' tu colui c'hai trattato sovente.... + + +_Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom +desquelles je réponds auraient eu quatre réponses à me faire. Et, comme +je l'ai exprimé, plus haut, je n'ai pas à les reproduire; aussi j'en +fais seulement la distinction. La deuxième partie commence à_: pourquoi +pleures-tu?... _La troisième commence à_: laisse-nous pleurer ... _la +quatrième à_: elle a la pitié.... + +M. Del Lungo nous a conservé le testament de Folco Portinari, daté du 14 +janvier 1287. Ce testament très long, et rédigé d'une manière fort +minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d'abord et pour la +plus grande partie à des oeuvres ou fondations pieuses et durables, puis +à chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice +(Béatrice) l'une de ses filles, _uxori domini Simonis dei Bardi_, pour +cinquante florins.[1] + +NOTE: + +[1] Del Lungo, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII, +Milano_, 1891. + + + +CHAPITRE XXIII + + + Donna pietosa e di novella etate.... + + +_Cette canzone a deux parties: dans la première, je dis en parlant à une +personne indéterminée comment je fus tiré d'une imagination délirante +par certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter. +Dans la seconde, je dis comment je l'ai fait. La seconde commence à_: +tandis que je pensais.... _La première partie se divise en deux: dans la +première, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent +et firent au sujet de mon délire avant que j'eusse repris ma +connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent après +que feus cessé de divaguer, et elle commence à_: ma voix était.... +_Ensuite, quand je dis_: tandis que je pensais ... _je dis comment je +leur ai raconté mon imagination. Et relativement à ceci, je fais deux +parties: dans la première, je les raconte dans l'ordre. Dans la seconde, +en disant à quelle heure ces femmes m'ont appelé, je les remercie +intérieurement; et cette partie commence à_: vous m'avez appelé.... + + * * * * * + +La femme jeune et compatissante (_donna pietosa e di novella etate_) qui +se trouve à la tête de la canzone est la même que la femme jeune et +gentille qui n'a fait que passer dans le récit. C'est celle qui se +tenait près de son lit, et que les autres femmes en avaient écartée, à +cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations. + +Il a suffi au poète de quelques mots à peine pour donner la vie à une +image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci était sa plus proche +parente (_eta meio di propinquissima sanguinità,_) c'est-à-dire sa +soeur, mariée depuis à un Léone Poggi (Fraticelli). + + + +CHAPITRE XXIV + + + Io mi sentii svegliar dentro allo core.... + + +_Ce sonnet a plusieurs parties_. + +_La première dit comment je sentis s'éveiller en moi le tremblement bien +connu de mon coeur, et comment il me sembla que l'amour venait à +m'apparaître de loin tout joyeux. La deuxième dit comment il me sembla +que l'amour parlait dans mon coeur et ce qu'il me semblait dire. La +troisième dit comment, après qu'il fut resté ainsi avec moi un peu de +temps, je vis et j'entendis certaines choses_. + +_La deuxième partie commence à_: et il disait ... _la troisième commence +à_: et comme mon Seigneur.... + +_Cette troisième partie se divise en deux: dans la première, je dis ce +que j'ai vu; et dans la deuxième, ce que j'ai entendu. Et elle commence +à_: l'amour me dit.... + + * * * * * + +Ceci nous fait assister à la réconciliation de Dante avec Béatrice. Il a +plu au Poète de donner à ce récit une forme presque sibylline, sans +doute à cause du caractère solennel qu'il lui attribuait. Il paraîtra +peut-être difficile d'en saisir au premier abord la signification: voici +l'interprétation qui peut en être donnée. + +Guido Cavalcanti «le premier des amis de Dante», avait aussi une amie, +qui se nommait _Giovanna_. Dante la vit donc s'approcher de lui, et +derrière elle marchait Béatrice. Voilà tout ce que contient le récit. +Cette Giovanna, qui était connue sous le nom de _Primavera_ qu'on lui +avait donné sans doute à cause de son genre de beauté, il traduit son +nom de Primavera par celui de _Prima verrà_(celle qui viendra la +première). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient +parce qu'il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait +annoncé la vraie lumière (_Vox clamantis_ ...). + +Ici la vraie lumière, c'est Béatrice. Et c'est Giovanna qui la précède +et l'annonce, s'étant sans doute chargée de ramener Béatrice à Dante, et +de mettre fin à la brouille qui les séparait. + +Tout ceci est bien alambiqué et typique de l'époque, ainsi que cette +intrusion d'allusions sacrées au simple fait du rapprochement de deux +amans brouillés par suite d'un malentendu. Mais il ne faut pas oublier +que nous sommes au XIIIe siècle. + + * * * * * + +Voici encore un sonnet, compris dans les _rime spettanti alla Vita +nuova_, qui se rapporte à ce même incident, et dont les termes mêmes ne +permettent aucun doute sur son authenticité.[1] + + + J'ai vu une gracieuse compagnie de femmes, + C'était le jour de la Toussaint passée. + Et l'une d'elles venait presque la première, + Menant avec elle l'amour à sa droite. + Ses yeux jetaient une lumière + Qui semblait un esprit enflammé: + Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage, + J'y vis la figure d'un ange. + Cette douce et sainte créature + Saluait de ses yeux + Ceux qui en étaient dignes. + Et le coeur de chacun s'imprégnait de sa vertu. + Je crois que c'est dans le ciel qu'est née cette merveille. + Et qu'elle est venue sur la terre pour notre salut. + Heureuses donc celles qui l'accompagnent. + + +NOTE: + +[1] _Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime spettanti alla +Vita nuova_.) + + + +CHAPITRE XXV + +Est-ce pour satisfaire aux règles qu'il vient d'établir qu'il exprimera +plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans _Il +Convito_? (Fraticelli.) Et, s'il a transformé la Philosophie en une +femme douée de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la +célébrer ainsi, et la louer dans un langage approprié? Et, chose assez +singulière, les expressions symboliques qu'il adresse à la Philosophie +ont un caractère de sensualité que nous ne rencontrons dans aucune des +invocations dont Béatrice est l'objet. + +On est très embarrassé avec le poète de la _Vita nuova_ et de la _Divine +Comédie_. S'il a bien établi la distinction dans le discours du sens +littéral et du sens allégorique[1], il ne nous aide pas souvent à faire +la part de l'un et de l'autre. Il fait penser, si l'on ne trouve pas un +tel rapprochement un peu irrespectueux, à ces personnes que nous +rencontrons dans le monde, quelquefois très intelligentes ou très +spirituelles, mais d'un esprit ainsi fait qu'on ne sait jamais si elles +parlent sérieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce +qu'elles disent. + +NOTE: + +[1] _Il Convito_, Trait, ii. + + + +CHAPITRE XXVI + + + Tanto gentile e tanto onesta pare.... + + +_Ce sonnet est si facile à comprendre, après le récit gui précède, qu'il +n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas_. + + * * * * * + +Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration +que le poète adresse à sa bien-aimée, nous ne percevions aucun indice +propre à la personne même de Béatrice. + +Il nous dit bien: «quand on la voyait passer, on répétait: ce n'est pas +une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» Ou bien: «c'est une +merveille, béni soit Dieu qui a fait une oeuvre si belle!» Mais nous ne +connaissons rien de plus. + +Était-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux, +de ses beaux yeux, _begli occhi_, qui lui versaient ses joies et ses +douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une âme impalpable +et insaisissable. + +Si, dans les oeuvres consacrées à la représentation des passions +humaines, on aime à apercevoir quelques lueurs immatérielles, on n'aime +pas moins à voir une oeuvre idéale et mystique s'éclairer de quelques +rayons humains. + +Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai vécu, sans chercher à m'en +faire une représentation sensible. + +Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de Pétrarque, +mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de +celle-ci conservé à la _Lauranziana_ de Florence. Ses yeux sont +changeants comme la surface de la Méditerranée, tantôt d'un saphir +étincelant et tantôt d'une teinte assombrie. Elle a la démarche d'une +Déesse et le charme d'une Grâce. Nous reconnaissons, dans la pâleur de +perle que son poète lui attribue, la pâle morbidesse de celles qui +doivent mourir jeunes.... + +Et, si nous voulons compléter cette représentation tout idéale des +traits plus marqués que, plus tard, elle laissera entrevoir à celui +qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous +une beauté fulgurante que les yeux auront souvent de la peine à +supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment à prendre +auprès de ceux qu'elles sentent asservis à leurs charmes, un sourire +doux, indulgent, et par instant légèrement ironique. + + + +CHAPITRE XXVII + + + Vede perfettamente ogni salute.... + + +_Ce sonnet a trois parties: dans la première, je dis près de quelles +personnes cette personne paraissait le plus admirable; dans la seconde, +je dis combien sa compagnie était agréable; dans la troisième, je dis +l'effet qu'elle produisait sur les autres par la vertu de sa présence. +La deuxième partie commence à_: celles qui vont ... _la troisième à: _et +sa beauté.... + +_Cette dernière partie se divise en trois. Dans la première, je dis +l'action qu'elle exerçait sur les femmes au sujet d'elle-même; dans la +seconde, je dis l'action qu'elle exerçait sur elles au sujet des autres; +dans la troisième, je dis comment cette action se faisait sentir +merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non +seulement par sa présence mais aussi par son souvenir. La seconde partie +commence à_: à sa vue.... _La troisième à_: et tout ce qu'elle fait.... + + * * * * * + +Lorsque le Poète nous dit que la noblesse et la beauté de Béatrice +répandaient leur reflet «sur les femmes qui allaient avec elle,» et que +tous ceux qui l'approchaient se pénétraient de sa perfection au point +d'en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d'abord se +livrer qu'à quelque amplification poétique. + +Lorsqu'il nous montre les anges du ciel réclamant cette merveille pour +qu'elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n'y apercevons +d'abord qu'une figure de rhétorique propre à nous faire pressentir la +destinée d'une créature dont «le monde où elle vit n'est pas digne». + +Cependant, n'est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce +assidu d'une grande beauté ou d'un pouvoir insigne nous relève aux yeux +des autres et à nos propres yeux, et que l'intimité avec une +intelligence supérieure ou une vertu éclatante réagit sur notre propre +personnalité, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos +jugemens et sur nos actes? + +Et qui, présent aux lamentations d'une mère pleurant une fille adorée ne +l'a entendue s'écrier, presque dans les mêmes termes que le Poète: elle +était trop belle et trop bonne, c'est le ciel qui nous l'a prise et qui +en a fait un ange? + +C'est que, sous ces hyperboles familières à la poésie, et surtout à la +poésie trécentiste, nous retrouvons toujours une conscience précise de +la réalité, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une +expression fidèle des sentimens et des sensations humaines. C'est là un +des caractères les plus frappans du génie du Poète que, dans ses +harmonies les plus éclatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais +une note douteuse. + + + +CHAPITRE XXIX + +Giuliani pense qu'en s'exprimant ainsi le Poète fait allusion par avance +à la place que Béatrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) auprès +de Marie, cette reine bénie, et qu'il faut voir là un «témoignage de +l'architecture qui a présidé à toute son oeuvre».[1] + +C'est voir les choses de loin. Si l'on suppose que le nom de Marie est +invoqué ici parce que la place de Béatrice près de Marie dans la Rose +mystique se trouvait déjà déterminée dans l'esprit du Poète, on pourrait +aussi bien supposer que l'épisode paradisiaque de Marie n'est qu'un +souvenir de la _Vita nuova_. + +D'ailleurs Dante nous dit qu'il avait lui-même une dévotion particulière +à la Sainte Vierge, et l'invocation qu'il lui adresse (_nel paradiso +della Divina Commedia_) est une des plus belles pages du Poème. + +L'idée que, peu après la mort de Béatrice (1292), fût arrêté le plan du +Paradis de la Comédie, qu'il devait travailler encore et terminer vingt +ans après, c'est-à-dire l'année même de sa mort, me paraît tout à fait +inadmissible. Je suis déjà revenu à plusieurs reprises sur ce sujet.[2] + +On peut s'étonner de voir exprimées d'une façon aussi dogmatique les +raisons pour lesquelles le Poète ne parlera pas de la mort de Béatrice. + +M. Scherillo, dans le livre si intéressant que j'ai cité plusieurs fois, +s'est livré sur ce sujet à une longue dissertation où, comme d'habitude, +on voit chercher à relier avec l'oeuvre future du Poète les passages +dont l'interprétation paraît douteuse. Cette interprétation me paraît +cependant assez simple. + +Je ne dis pas cela pour la première raison, peu importante du reste, +parce qu'on ne comprend pas bien en quoi, de la préface _(proemio)_ du +livre, il résulterait que ceci n'entrait pas dans son plan. La seconde +raison renvoie ce récit; qu'il ne saurait entreprendre lui-même (sans +doute parce qu'il lui serait trop douloureux), à un autre _glossatore_: +ceci peut être pris dans un sens général sans qu'il soit nécessaire de +chercher si l'auteur a entendu faire allusion à un glossateur en +particulier. Quanta la troisième raison,il ne saurait faire ce récit +sans s'y introduire lui-même, et dans un sens plutôt _laudatore_. Or il +a établi quelque part qu'il est toujours blâmable de parler de soi, sans +une nécessité formelle.[3] + +NOTES: + +[1] GIULIANI, Commentaires de la _Vita Nuova_. + +[2] Se reporter au commentaire du chapitre III. + +[3] _Il Convito_, Tratt. i, chapitre 11. + + + +CHAPITRE XXX + +On a pu remarquer, dans maint passage de la _Vita nuova_, comment Dante +s'arrête au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre. + +Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait été réglé +par les Nombres, et ils attachaient à certains nombres des propriétés +mystérieuses. C'est ce qu'on a appelé la _Doctrine des Nombres_. + +Nous ne sommes pas encore tout à fait affranchis, sinon de cette +doctrine, du moins de cette croyance à la propriété des nombres, «que +l'on a respectée, dit Voltaire, précisément parce qu'on n'y comprenait +rien». + +On voit que sur ce point Dante n'était pas en avance sur son temps. +Comment l'aurait-il été, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient, +après Ptolémée, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la +Vulgate «c'est-à-dire sur la vérité chrétienne, ce qui équivaut à vérité +infaillible.»[1] + +Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en dépit des progrès de la +science et de l'expérience, de telles idées ont, pendant des siècles +encore, exercé une certaine domination non seulement sur le vulgaire, +mais aussi sur les représentants les plus éclairés de la Société +moderne, et ne sont pas encore entièrement oubliées. + +NOTES: + +[1] Voir _Il Convito_, Tratt. ii, chap. IV. + + + +CHAPITRE XXXI + + + «Il écrivit aux princes de la terre....» + + +On a dépensé passablement d'érudition et d'imagination à propos de ce +passage, dont l'interprétation pourrait être beaucoup plus simple. +Qu'étaient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les +pays environnans?... Les Cardinaux à Rome? On peut s'étonner que l'on +n'ait pas songé que le mot _terra_ s'appliquait souvent au territoire, +c'est-à-dire à un espace nettement déterminé. C'était donc sans doute +aux notabilités de la république Florentine qu'il s'adressait. Il faut +se prêter ici à l'exaltation du Poète, à la grandiloquence habituelle +avec laquelle, dans la _Comédie_, il semble attribuer une si grande part +dans l'univers et dans les vues de la providence divine à cette ville de +Florence, qui après tout n'occupait pas une si grande place dans le +monde. S'il veut que les pèlerins qui traversent la ville prennent part +à son deuil et unissent leurs larmes à celles de la cité devenue +_veuve_[1], il peut bien avoir eu la pensée de convier à ce deuil les +gouvernans de son pays. Tout cela nous ramène aux moeurs de cette +époque, au caractère de la poésie médiévale, et encore une fois à +l'exaltation du Poète de la Comédie sur tous les sujets qui mettent en +jeu ses passions, ou même ses idées. + +NOTE: + +[1] Voir au chap. XLI. + + + +CHAPITRE XXXII + + + Gli occhi dolenti per pietà del core.... + + +_Afin que eette canzone garde mieux son caractère de veuve, +après-qu'elle sera terminée, j'en marquerai les divisions avant de +l'écrire, et je ferai ainsi désormais_.[1] + +_Je dis que cette triste canzone a trois parties: la première en est la +préface; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisième, c'est +à la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence à_: +Béatrice s'en est allée.... _La troisième à_: O ma pieuse canzone.... + +_La première se divise en trois. Dans la première division, je dis +pourquoi je me mets à parler. Dans la seconde, je dis à qui je veux +parler. Dans la troisième, je dis de qui je veux parler. La seconde +commence à_: et comme je me souviens ... _la troisième à_: je dirai +ensuite.... _Quand je dis plus loin_: Béatrice s'en est allée ... _je +parle d'elle, et je fais là deux parties_. + +_Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enlevée; après je dis +comment les autres ont pleuré son départ; et je commence cette partie +par_: s'est séparée.... _Cette partie se divise en trois: dans la +première, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis +ceux qui la pleurent. Dans la troisième, je parle de ma propre +condition. La seconde commence à_: mais tristesse et douleur.... _La +troisième à_: Je ressens les angoisses.... + +_Quand je dis ensuite_: O ma plaintive canzone ... _je m'adresse à ma +canzone en lui désignant les femmes qu'elle doit aller trouver et près +de qui elle doit rester_. + +NOTE: + +[1] Malgré cette déclaration, je continue de renvoyer ces +divisions aux _Commentaires_, afin de ne pas interrompre le récit et les +accens poétiques qui en font partie. + + + +CHAPITRE XXXIII + + + Venite a intender li sospiri miei.... + + +_Ce sonnet a deux parties: dans la première, je fais appel aux fidèles +de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma +condition misérable. Cette seconde partie commence à_: ils s'échappent +inconsolés.... + + + +CHAPITRE XXXIV + + + Quantunque volte, lasso! mi ricorda.... + + +_La canzone commence à_: toutes les fois, hélas!... _et elle a deux +parties. Dans l'une, c'est-à-dire dans la première stance, se lamente ce +cher ami, qui lui était si proche. Dans la seconde partie, je me lamente +moi-même, c'est-à-dire dans l'autre stance qui commence à_: dans mes +souvenirs, je recueille.... + + * * * * * + +Il paraît ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent, +l'une comme frère, l'autre comme serviteur. + +Dante avait annoncé deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans +l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui répondent à son idée +d'introduire deux personnages dans ses vers. + + + +CHAPITRE XXXV + + + Era venuta nella mente mia.... + + +_Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la première, je dis +que cette femme était déjà dans ma mémoire. Dans la seconde, je dis +l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisième, je parle des effets +de l'amour_. + +_La deuxième commence à_: l'amour qu.... _La troisième à_: et chacun +sortait.... + +_Cette dernière partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous +mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient +certaines paroles différentes des autres_. + +_La deuxième commence à_: mais ceux qui en sortaient.... _L'autre +commencement se divise de la même manière, sauf que dans la première +partie je dis quand cette femme est venue dans ma mémoire, ce que je ne +dis pas dans l'autre_. + + + +CHAPITRE XXXVI + +Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagné de son +excuse. Nous devons reconnaître que cette excuse est dans ce sentiment, +très humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui +rappelait les émotions ressenties naguère. + +Il retrouve sur le visage de cette femme la même pâleur (masque de +l'amour) que lui avait laissé voir le visage de Béatrice. Il lui semble +que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le même) +que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent +les douleurs les plus vives qui se laissent pénétrer le plus facilement +par les marques d'une sincère et profonde sympathie. + +Ce n'est certainement pas un des côtés les moins saisissans de cette àme +de poète que ce besoin auquel il cède si souvent de confesser ses +faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en +retrouve la consécration suprême, dans la rencontre dramatique où sa +confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Béatrice, +aboutit au pardon dû à tout pêcheur repentant. + + * * * * * + +On lit dans le _Bullettino della società Dantesca,_ (vol. 11, fas. 1) +«que la _femme compatissante_ de la _Vita nuova_(c'est-à-dire la femme à +la fenêtre) ne devait être qu'une représentation symbolique de la +_Philosophie_, à laquelle Dante dut d'efficaces consolations après la +mort de Béatrice». + +Mais que signifieraient alors son repentir et sa résolution de +s'arracher à cet entraînement sentimental, au moment même où nous +pouvons dire qu'il est prêt à se jeter dans les bras de la Philosophie. +Et comme il déclare en même temps qu'il n'écrira plus désormais que ce +qui sera à la louange de Béatrice, il semble que ce soit dans Béatrice +elle-même que l'on devra s'attendre à trouver la personnification de la +Philosophie, et non dans cette figure passagère à laquelle nous ne +rencontrerons plus aucune allusion. + +Mais voilà que _Il Convito_ nous fait assister à une rivalité ardente +entre le souvenir d'un amour ancien et réel et l'entraînement d'un amour +nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous +perdons encore dans ce dédale où le poète se plaît à nous enfermer. + +Dans tous les cas, ce n'est pas encore à cette époque que le symbole de +la Philosophie paraît avoir pris figure dans l'esprit du Poète. Dante +nous initie dans _Il Convito_, avec de grands détails, aux consolations +qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les études qu'il +poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux +théologiens, les lectures où il se plongea. C'est Cicéron (Tullius) et +Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est dans leur +compagnie qu'il s'est épris (on pourrait dire qu'il s'est énamouré) de +la Philosophie.[1] Et il me paraît certain que celle-ci ne s'est emparée +de lui qu'à une époque beaucoup plus avancée que celle où le poème nous +conduit ici. + +Au milieu de tout cela la _Femme compatissante_ n'est plus qu'un épisode +de jeunesse où l'entraînement des sens a dû prendre une part, moindre +sans doute, que l'énervement qui suit les grandes douleurs. + +NOTE: + +[1] Il ne paraît pas que les Écritures, c'est-à-dire l'ancien +ou le nouveau Testament, ni les Pères de l'Église, aient tenu grande +place dans les études auxquelles Dante a consacré ces années de +transition entre la mort de Béatrice (1289) et son entrée dans la vie +publique (1295). Dans la _Divine Comédie_, il les célèbre avec +éloquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas apparaître ici. + +L'âme de Dante était profondément religieuse; mais il ne semble pas +avoir eu celle d'un dévot. + + + +CHAPITRE XXXVII + +J'ai déjà signalé cet aveu du Poète, qu'il avait aperçu plus d'une fois +sur le visage de Béatrice cette même pâleur (couleur d'amour) qu'il +retrouve sur le visage de cette femme. Qu'il s'agisse de la voix de +Béatrice ou de sa physionomie, ce n'est ainsi que comme pur surprise et +comme dans un moment d'oubli qu'il laisse échapper les témoignages qu'il +a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens. + +Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu'il prend de tenir +l'image de sa bien-aimée enveloppée d'un nuage où l'oeil ne découvre que +de rares éclaircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se déchirera +que lorsque, dans les régions célestes, l'enfant habillée de rouge et la +jeune fille «couronnée de bonté et de modestie» sera transfigurée en une +sainte auréolée d'un nimbe éblouissant. Mais alors la tendresse de +Béatrice sera devenue toute maternelle. + + + +CHAPITRE XXXVIII + + + L'amaro lagrimar che voi faceste.... + + +_Ce sonnet a deux parties: dans la première, je parle à mes yeux comme +je parlais à mon coeur en dedans de moi-même; dans la seconde, je n'ai +aucun doute en montrant à qui je m'adresse, et cette partie commence à_: +ainsi parle.... _On pourrait bien encore admettre d'autres divisions, +mais ce serait inutile parce que ce qui précède est très clair_. + + + +CHAPITRE XXXIX + + + Gentil pensiero che parla di vui.... + + +_Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-même, suivant que mes +pensées étaient partagées en deux. J'appelle l'une le_ coeur, +_c'est-à-dire l'appétit, j'appelle l'autre l'_âme, _c'est-à-dire la +raison. Et je dis comment l'une parle à l'autre. Et, que le coeur doive +s'appeler l'appétit et l'âme la raison, ceci paraîtra manifeste à ceux +par gui il me plaît que ce soit compris_. + +_Il est vrai que dans le sonnet précédent j'opposais le rôle du coeur à +celui des yeux; et cela paraît contraire à ce que je dis présentement_. + +_C'est pourquoi je dis également ici que c'est le coeur que j'entends +par l'appétit, parce qu'il entrait encore plus de désir à me rappeler ma +charmante Dame qu'à voir celle-ci, quoique j'en eusse déjà quelque +appétit, mais qui paraissait léger. D'où il est visible que l'un de mes +dires n'est pas contraire à l'autre_. + +_Ce sonnet a trois parties: dans la première, je commence par dire de +cette femme comment mon désir se tourne tout entier vers elle. Dans la +deuxième, je dis comment l'âme, c'est-à-dire la raison, parle au coeur +c'est-à-dire à l'appétit. Dans la troisième, je dis comment celui-ci lui +répond. La seconde commence à_: mon âme lui dit ... _la troisième à_: et +mon coeur lui répond.... + + * * * * * + +Sous sa forme subtile et enveloppée, cette canzone met ici en présence +et en opposition le coeur et l'âme, c'est-à-dire, suivant son langage, +l'appétit et la raison. Et l'interprétation que le Poète nous en donne +est cette fois plus intéressante encore, peut-être, que la canzone +elle-même. + +L'appétit, c'est ici le désir, et la raison c'est l'amour. Ne +vaudrait-il pas mieux dire la volonté que la raison? Car l'amour ne +s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage +philosophique la raison n'est pas précisément un attribut de l'âme. + +Il faut remarquer avec quelle délicatesse le Poète fait allusion au +désir, au désir sensuel, qu'il appelle appétit, n'ayant employé qu'une +fois le mot désir. + +Cette canzone et les explications du Poète ne peuvent laisser aucun +doute touchant l'existence réelle de celle qu'on a appelée la dame +compatissante, ou la dame à la fenêtre, à laquelle on a si souvent +attribué un caractère purement idéal et symbolique; aucun doute non plus +au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait +éveillés en lui. + +La révolution qui s'est alors opérée dans l'esprit comme dans l'âme de +l'auteur d'_Il Convito,_ alors qu'il écrivait celui-ci, se peint d'une +manière poignante dans les vers dictés par «l'angoisse de ses soupirs», +et dans l'emportement avec lequel il s'acharne à entrer en communion +avec sa nouvelle maîtresse, la Philosophie. C'est à elle que, par une +fiction indéfiniment poursuivie, il demandera l'oubli des émotions +passées et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas +sans lutte et sans déchirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait +convié l'univers tout entier. Et c'est aux péripéties de cette bataille +qu'il consacre les vers sibyllins d'une canzone où, sous des voiles +d'une transparence énigmatique, il nous initie aux évolutions de son âme +et aux transports contraires qui l'agitent.[1] + +Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable pureté qui fait le charme +inaltérable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant à un +pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement +sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme +qu'il adore et qu'il célèbre. Et l'on ne peut s'empêcher ici de penser +aux symboles brûlans du Cantique des Cantiques. + +Le combat que se livre son âme torturée, cédant à une séduction nouvelle +et irrésistible, les déchiremens que laisse une passion désertée et les +élans qui entraînent dans une passion naissante, sont reproduits avec +des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais +dépassés. Et tout ceci laisse à la figure de Béatrice, délaissée pour +une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant +peut-être et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la +_Vita nuova_, et demeure un témoignage non moins éloquent de l'existence +réelle de cette figure énigmatique. + +Cependant il faut bien constater que tous ces élans passionnés n'ont en +réalité pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les +préoccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pensées la +place qu'y avait occupée exclusivement d'abord l'image de Béatrice. + +NOTE: + +[1] _Il Convito. Canzone_ du Tratt. ii.: + + + +CHAPITRE XL + +_J'ai dit_ lasso (hélas) _dans ce sens que je me sentais honteux de ce +que mes yeux s'étaient ainsi égarés. Il n'y a pas de division à établir +dans ce sonnet, le sens en étant très clair_. + +Que faut-il donc penser en définitive de cet épisode de la dame à la +fenêtre? Le repentir que le Poète témoigne «du désir dont il s'est +lâchement laissé posséder» ne permet aucun doute sur le caractère qu'on +doit lui assigner. Mais ce n'est là, je le répète, qu'un épisode, comme +d'autres qui sont apparus dans le courant du poème. Il a définitivement +rejeté tout désir coupable, «_volendo che cota desiderio malvagio e vana +tentazione siano distrutti_». Il ne s'occupera plus d'elles mais +seulement de cette femme bénie «dont il dira des choses qui n'ont été +dites d'aucune autre femme». + +En effet, plus tard apparaîtra une nouvelle image qui viendra encore +s'élever à son tour entre lui et l'image de Béatrice. Mais cette fois +elle sera uniquement symbolique: ce sera la _Philosophie_. Ici nous +quittons la vie et ses réalités pour entrer dans le domaine de la +fantaisie pure. Et de même que Béatrice avait été l'héroïne de la _Vita +nuova_, la Philosophie sera l'héroïne de _Il Convito_, en attendant que +la _Donna gentile_ recouvre plus tard son empire dans le monde céleste. + + + +CHAPITRE XLI + + + Deh peregrini che pensosi andate....[1] + + +_Je dis pèlerins_(peregrini) _suivant la plus large acception de ce mot. +Car pèlerin peut s'entendre de deux manières, l'une large et l'autre +étroite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est_ +peregrino; _dans le sens étroit pèlerin s'entend seulement de celui qui +s'en va à la maison de Saint-Jacques[2] et en revient. + +Il faut donc savoir qu'on appelle de trois manières ceux qui vont au +service du Très haut. On les appelle_ palmieri _quand ils vont dans les +pays d'outremer, d'où ils rapportent souvent des palmes. On les appelle_ +peregrini _quand ils vont à la maison de Galice parce que la sépulture +de Saint-Jacques fut plus éloignée de son pays que cette d'aucun autre +des apôtres. On les appelle_ romei _quand ils vont à Rome, là où +allaient ceux que j'appelle pèlerins. Il n'y a pas de divisions dans ce +sonnet parce que la signification en est manifeste_. + +NOTES: + +[1] _Peregrino_ ou _Pellegrino_, veut dire voyageur, il ne doit se +traduire par pèlerin qu'en raison de l'objet particulier du voyage. + +[2] Allusion au pèlerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques de +Compostelle, le seul des apôtres qui ait été enseveli loin de son pays. + + + +CHAPITRE XLII + + + Oltre la sfera che più larga gira.... + + +_Ce sonnet comprend en lui-même cinq parités_. + +_Dans la première, je dis dans quel endroit va ma pensée en nommant cet +endroit dans quelqu'un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi +elle y monte, et qui l'y pousse. Dans la troisième, je dis ce qu'elle y +voit c'est-à-dire une femme honorée. Et je l'appelle un_ esprit +voyageur, _parce qu'elle va là-haut en esprit voyageur, qui est hors de +sa patrie. Dans la quatrième, je dis qu'elle la voit telle, c'est-à-dire +dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c'est-à-dire que +mon esprit monte dans sa condition à un tel degré (d'élévation) que mon +intelligence ne peut le comprendre: attendu que notre intelligence n'est +à ces âmes bénies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit +Aristote dans le deuxième chap. de la_ Métaphysique. _Dans la cinquième +partie, je dis que si je ne puis voir là où m'emmène ma pensée, +c'est-à-dire à une telle hauteur, du moins, je comprends ceci: que telle +est la pensée de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pensée_. + +_Et puis à la fin de cette cinquième partie, je dis_: mes chères dames, +_pour donner à entendre que c'est bien à des femmes que je m'adresse. La +deuxième partie commence à_: une nouvelle intelligence ... _la troisième +à_: quand il est arrivé ... _la quatrième à_: il la voit si grande ... +_la cinquième à_: je sais qu'il parle.... + +_On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire +mieux comprendre: mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne +m'en occupe pas davantage_. + + + +CHAPITRE XLIII + +Après la mort de Béatrice, le roman est terminé. Mais le Poète a voulu +clore par un épilogue, la Dame compatissante, l'histoire de sa vie +nouvelle. + +Cette histoire suit une évolution complète. Elle commence le jour où +Dante rencontre pour la première fois celle dont il devait faire sa +Béatitude. Elle finit le jour où, après avoir cédé à une séduction +passagère, grâce à l'obsession même de souvenirs encore vivans, il se +promet de ne plus parler que de Béatrice et de dire d'elle ce qui n'a +jamais été dit d'aucune autre femme. + +C'est encore une vie nouvelle qui commence (_incipit vita nuova_), +partagée entre les _angoisses_ de l'étude et les orages de la vie +publique, pour aboutir aux rêves héroïques d'un patriotisme indomptable +et aux songes fantastiques d'une imagination effrénée. + +Il poursuivra donc sa carrière, marquée d'abord d'une note d'infamie[1], +puis empreinte du sceau de la gloire et de l'immortalité. Et il fera +participer à celle-ci Béatrice, qu'il nous avait montrée d'abord parée +des grâces de l'enfance, et qu'il nous laissera nimbée de l'auréole +paradisiaque + +NOTE: + +[1] C'est sur l'accusation de Baraterie, c'est-à-dire trafic des choses +de l'État, comme la Simonie est le trafic des choses de l'Église, +qu'avait été basée sa condamnation à l'exil, au feu s'il reparaissait +dans sa patrie, et à la confiscation de ses biens. + + +FIN DES COMMENTAIRES + + + + + +PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE + +Le théâtre et le roman ont créé des êtres de pure imagination auxquels +nous avons prêté tous les attributs de la vie. + +Nous les avons doués de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se +sont attachés, de pensées auxquelles nos pensées se sont associées, de +joies et de douleurs que nous avons partagées. + +Avec quelles émotions ne devons-nous pas suivre le poète de la _Vita +nuova_, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son +récit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensité! Il ne +nous montre pas les traits qui l'ont séduit, il ne nous fait pas +entendre la voix dont il s'est enchanté. Mais nous savons quel jour +Béatrice est née et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour +elle est apparue pour la première fois à celui qui devait +l'immortaliser. + +Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'âme de Béatrice +dont nous percevons le reflet dans l'âme du poète? + +L'oeuvre de l'Alighieri viendrait à disparaître tout entière comme ont +été anéantis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre +enfouis dans la bibliothèque d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore +l'image de la divine Béatrice. + +C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'impérissables, c'est +sans doute l'image de la Grâce et de la Beauté. + + + + + +TABLE DE LA VITA NUOVA + + +Préface. + +Introduction. + +I.--Esquisse de la vie de Dante. + +II.--La jeunesse de Dante. + +III.--La littérature du moyen âge. + +IV.--Construction de la _Vita Nuova_. + +V.--Caractère de la traduction. + + +LA VITA NUOVA + +Chapitre premier. + +Chap. II. + +Chap. III.--Sonnet: _A ciascun alma presa e gentil +cuore_ ... A toute âme éprise et à tout noble coeur. + +Chap. IV. + +Chap. V. + +Chap. VI. + +Chap. VII.--Sonnet: _O voi che per la via d'Amore +passate_ ... O vous qui passez par le chemin de l'Amour. + +Chap. VIII.--Sonnet: _Piangete amanti, perchè piange +Amore_ ... Pleurez, amans, parce que l'Amour pleure.... + +Chap. IX.--Sonnet: _Cavalcando l'altr'ier per un cammino_ ... +Chevauchant avant-hier sur un chemin.... + +Chap. X. + +Chap. XI. + +Chap. XII.--Ballade: _Ballata io vo' che tu ritruori +Amore_ ... Ballade: je veux que tu ailles retrouver l'Amour. + +Chap. XIII.--Sonnet: _Tutti li miei pensier parlan +d'Amore_ ... Toutes mes pensées parlent d'Amour.... + +Chap. XIV. _--Sonnet: Coll'altre donne mia vista gabbate ..._ +Vous avez ri de moi avec, ces autres femmes.... + +Chap. XV.--Sonnet: _Cio che m'incontra nella mente +muore_ ... Tout ce que j'ai dans mon coeur expira.... + +Chap. XVI.--Sonnet: _Spesse fiate vennemi alla mente ..._ +Souvent me revient à l'esprit.... + +Chap. XVII. + +Chap. XVIII. + +Chap. XIX.--Canzone: _donna ch' avete intelletto d'Amore_ ... +Femmes qui comprenez l'amour.... + +Chap. XX.--Sonnet: _Amor e cor gentil sono una cosa_ ... +Amour et noblesse de coeur sont une même chose.... + +Chap. XXI.--Sonnet: _Negli occhi porta la mia donna Amore_ ... +Ma Dame porte l'Amour dans ses yeux.... + +Chap. XXII.--Sonnets: _Voi che portate la sembianza umile_ ... +Vous dont la contenance affaissée ... _Se tu colui +c'hai trattato sovente_ ... Es-tu celui qui a parle si +souvent.... + +Chap. XXIII.--Canzone: _Donna pietosa e di novella etate ..._ +Une femme jeune et compatissante.... + +Chap. XXIV.--Sonnet: _Io mi sentii svegliar dentro allo core_ ... +J'ai senti se réveiller dans mon coeur.... + +Chap. XXV. + +Chap. XXVI.--Sonnet: _Tanto gentile e tanto onesta pare ..._ +Ma Dame se montre si aimable.... + +Chap. XXVII.--Sonnet: _Vette perfettamente ogni salute ..._ +Celui qui voit ma dame au milieu des autres femmes. + +Chap. XXVIII.--Canzone: _Si lungamente m'ha trattato Amore_ ... +L'amour m'a possédé si longtemps.... + +Chap. XXIX. + +Chap. XXX. + +Chap. XXXI. + +Chap. XXXII.--Sonnet: _Gli occhi dolenti per pietà del core_ ... +Mes yeux exhalent les souffrances de mon coeur. + +Chap. XXXIII.--Sonnet: _Venite a intendere li sospiri miei_ ... +Venez entendre mes soupirs.... + +Chap. XXXIV.--Canzone: _Quantunque volte, lassa! mi rimembra_ ... +Toutes les fois, hélas! que me revient.... + +Chap. XXXV.--Sonnet: _Era venuto nella mente mia ..._ +A mon esprit était venue.... + +Chap. XXXVI---Sonnet: _Videro gli occhi miei quanta pietate_ ... +Mes yeux ont vu combien de compassion.... + +Chap. XXXVII.--Sonnet: _Color d'amore e di pietà sembianti_ ... +Couleur d'amour et signes de compassion.... + +Chap. XXXVIII.--Sonnet: _L'amaro lagrimar che voi faceste_ ... +Les larmes amères que vous versiez.... + +Chap. XXXIX.--Sonnet: _Gentil pensiero che mi parla di vui_ ... +Une pensée charmante s'en vient souvent.... + +Chap. XL.--Sonnet: _Lasso! per forza de' molti sospiri ..._ +Hélas, par la forre des soupirs.... + +Chap. XLI.--Sonnet: _Deh! peregrini che pensosi amiate ..._ +O pèlerins, qui marchez en pensant.... + +Chap. XLII.--Sonnet: _Oltre la spera che più larga gira ..._ +Bien au delà de la sphère.... + +Chap. XLIII.... + +Épilogue. + +La vie amoureuse de Dante. Légende et tradition. + +Apparition de Béatrice dans le Purgatoire. + + + +TABLE DES COMMENTAIRES + + +Chapitre premier.--Sur le titre de la _Vita Nuova_. + + Sur le _mot Gentile_. + Sur le mot _Donna_. + +Chap. II.--La réalité de l'existence de Béatrice. + + Première rencontre de Dante avec Béatrice, d'après Boccace. + Conditions sociales à Florence. + Pourquoi Dante ne s'approchait pas de Béatrice. + Doutes et suppositions. + +Chap. III.--Argument du sonnet _A ciascun alma_. + + Réponses au sonnet de Dante. + Sonnet de Cino da Pistoja. + Sonnet de Guido Cavalcanti. + Interprétation du sonnet de Dante. + Interprétation du sonnet de Guido Cavalcanti. + La voix de Béatrice. Hésitations et scrupules du Poète. + +Chap. VII.--Argument du sonnet: _O voi che_. + Ballade: _in abito di saggia messagera_. + +Chap. VIII.--Argument du sonnet: _Piangete amanti_ + Argument du sonnet: _Morte villana_. + Hantise de la mort. + Leopardi (_Amore e morte_). + +Chap. IX.--Argument du sonnet: _Cavalcando l'altr'ier ..._ +Perplexités de Dante. Organisation militaire à Florence. + +Chap. XI.--Rapprochement d'une pensée de Vauvenargues. + +Chap. XII.--Argument de la ballade: _Ballata, io vo' ..._ +Interprétation de la ballade. + +Chap. XIII.--Argument du sonnet: _Tutti li miei pensieri_. + +Chap. XIV.--Argument du sonnet: _Coll' altre donne ..._ +Phénomènes de névrosisme. + +Chap. XV.--Argument du sonnet: _Cio che m'incontra_. + +Chap. XVI.--Argument du sonnet: _Spesse fiate_. + +Chap. XVIII.--La publicité des vers et des correspondances +rimées an trecento. + +Chap. XIX.--Argument de la canzone: _Donne ch'avete ..._ +Interprétations diverses de ce sonnet. Sur les habitudes de politesse +du Poète. + +Chap. XX.--Argument du sonnet: _Amar e cor gentil ..._ +L'amour en puissance, et l'amour en acte. + +Chap. XXI.--Argument du sonnet: _Negli occhi_. + +Chap. XXII.--Argument du sonnet: _Voi che portate ..._ +Le testament de Folco Portinari. + +Chap. XXIII.--Argument de la canzone: _Donna pietosa ..._ +La soeur de Dante. + +Chap. XXIV.--Argument du sonnet: _Io mi sentii svegliar ..._ +Réconciliation de Dante et de Béatrice. Sonnet compris dans les +_Rime spettanti alla Vita Nuova_. + +Chap. XXVI.--Argument du sonnet: _Tanto gentile ..._ +Portrait idéal de Béatrice. + +Chap. XXVII.--Argument du sonnet: _Vede perfettamente ..._ +Les amplifications poétiques et les hyperboles de la _Vita nuova_ répondent +toujours à des sentiments humains et à des sensations réelles. + +Chap. XXIX.--Le plan de la _Divine Comédie_ n'existait pas dans +l'esprit du Poète quand il composait la _Vita Nuova_. Pour quelles +raisons il ne nous entretient pas de la mort de Béatrice. + +Chap, XXX.--Dissertation sur le nombre 9. + +Chap. XXXI.--Qui étaient les _princes de la terre_ à qui il +adresse ses lamentations? + +Chap. XXXII.--Argument de la canzone: _Gli occhi dolenti_. + +Chap. XXXIII.--Argument du sonnet: _Venite a intender_. + +Chap. XXXIV.--Argument du sonnet: _Quantunque volte_. Cette +canzone est adressée à deux personnes, lui et le frère de Béatrice. + +Chap. XXXV.--Argument du sonnet: _Era venuta...._ + +Chap. XXXVI.--Sur la dame compatissante. Le repentir de Dante. +Son nouvel amour pour la Philosophie symbolique. + +Chap. XXXVII.--Grande délicatesse du Poète pour tout ce qui +concerne Béatrice. + +Chap. XXXVIII.--Argument du sonnet: _L'amaro lagrimar_. + +Chap. XXXIX.--Argument du sonnet: _Gentil pensiero ..._ +Dissertation sur l'appétit ou le désir, et la raison ou l'amour. + +Chap. XL.--Argument du sonnet: _Lasso_ ... Que faut-il +penser de la dame à la fenêtre (la dame compatissante)? + +Chap. XLI.--Argument du sonnet _: Deh peregrini_. + +Chap. XLII.--Argument du sonnet: _Otre la spera_. + +Chap. XLIII.--Fin de la _Vita Nuova_. + +PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA *** + +***** This file should be named 17736-8.txt or 17736-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17736/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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