summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/17736-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '17736-8.txt')
-rw-r--r--17736-8.txt5863
1 files changed, 5863 insertions, 0 deletions
diff --git a/17736-8.txt b/17736-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..768d567
--- /dev/null
+++ b/17736-8.txt
@@ -0,0 +1,5863 @@
+The Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Vita Nuova
+
+Author: Dante Alighieri
+
+Release Date: February 11, 2006 [EBook #17736]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+
+
+LA VITA NUOVA
+
+(La Vie Nouvelle)
+
+PAR
+
+DANTE ALIGHIERI
+
+
+TRADUCTION ACCOMPAGNÉE DE COMMENTAIRES
+
+par
+
+MAX DURAND FARDEL
+
+
+PARIS
+
+1898
+
+
+
+
+
+A M. CHARLES DEJOB
+
+MAÎTRE DE CONFÉRENCES A LA FACULTÉ DES LETTRES
+
+FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ D'ÉTUDES ITALIENNES
+
+
+ _Hommage_
+
+ _de grande estime et de vive affection._
+
+ MAX. DURAND FARDEL.
+
+ Octobre 1897.
+
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+La _Vita nuova_ est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento
+de l'amour brisé. C'est aussi un roman psychologique, qui diffère de
+ceux qu'affectionne notre littérature contemporaine par l'élévation et
+la pureté des sentiments exprimés et le silence gardé sur les sensations
+éprouvées.
+
+C'est encore un livre de mémoire où le poète retrace, presque jour par
+jour, les impressions nouvelles et naïves d'une âme que le contact du
+monde n'avait encore qu'à peine effleurée.
+
+Si la _Divine Comédie_ n'est que bien imparfaitement connue en France,
+et si, à la plupart de ceux-là mêmes qui la lisent dans sa langue, elle
+n'est à proprement parler familière que dans une partie de sa vaste
+conception, on peut dire que la _Vita nuova_ est inconnue chez nous.
+Nous sommes bien habitués à unir le doux nom de Béatrice au grand nom de
+Dante, mais c'est tout.
+
+La Bibliothèque nationale ne possède que deux traductions de la _Vita
+nuova_. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeurées très
+ignorées, dans une traduction de la _Divine Comédie_: l'une de
+Delescluze, annexée à une traduction de la _Comédie_ de Brizeux (1891),
+dépourvue de notes ou commentaires, l'autre de Séb. Rhéal, celle-ci très
+incomplète.[1]
+
+La _Vita nuova_ n'est pas, comme la _Divine Comédie_, une création
+fantastique et sibylline, sortie tout entière d'une des imaginations les
+plus extraordinaires qui se soient imposées à là postérité. C'est une
+histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter à la
+puissance de vie qui l'anime.
+
+C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis pathétique,
+de doux amants du treizième siècle. Elle nous permet de plonger nos
+regards dans une époque curieuse, mal connue, époque de transition entre
+le crépuscule mourant du moyen âge et l'aurore naissante de la
+Renaissance.
+
+Si, dans la traduction que j'ai publiée de la _Divine Comédie_[2] j'ai
+cru, à tort ou à raison, pouvoir changer la forme du récit tout en
+gardant l'intégrité du texte conservé, et en éliminer seulement des
+formes scolastiques et des détails topographiques et historiques qui ne
+pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur français, et
+n'étaient propres à toucher que les compatriotes du poète, la traduction
+que je viens offrir de la _Vita nuova_ est absolument littérale.
+
+Cette publication m'a été conseillée, comme mes autres études sur la
+_Divine Comédie_ et sur la personne de Dante, par le désir de vulgariser
+dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis
+l'immortalité, tandis que les produits de son génie sont à peine connus
+chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et
+d'admirateurs.
+
+La _Vita nuova_ est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus
+haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'intérêt ne se limite pas
+aux personnages qu'elle met en scène et à l'époque où ils se meuvent.
+
+Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a
+cherché à s'inspirer, mais qu'il ne lui était pas possible de
+s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-même à ce propos:
+«Les écrits poétiques ne sauraient se prêter à la transportation dans
+une autre langue. Néanmoins, s'il est impossible au traducteur de donner
+un équivalent littéral au langage allégorique et aux expressions
+mystérieuses de ses vers, et d'en reproduire les beautés, on peut au
+moins en pénétrer le sens littéral et suivre le poète dans la succession
+de ses sentiments et de ses pensées.»[3]
+
+MAX DURAND-FARDEL.
+
+1897.
+
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates précises. Il naquit à
+Florence en 1265. Il fut élevé au Priorat, la plus haute magistrature de
+son pays, en 1300. Il mourut à Ravenne en 1321, âgé de 56 ans.
+
+Après avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de
+la République florentine, il fut soudain précipité du pouvoir par le jeu
+mortel des factions et, victime d'accusations infâmes, condamné en 1301
+à la confiscation de sa modeste fortune, à l'exil, et au bûcher s'il
+reparaissait dans sa patrie.
+
+Son existence pendant ces longues années d'exil est demeurée fort
+obscure. On sait qu'il erra d'hospitalités en hospitalités, de châteaux
+en châteaux, de couvens en couvens, «montant les escaliers des autres et
+mangeant le pain d'autrui». On suit sa trace à Vérone, à Padoue, à
+Sienne, à Bologne, à Crémone, près de tels ou tels personnages, de ces
+tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les châteaux,
+découpant chacun à leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui
+arrachait de si éloquentes objurgations. On le suit encore à Paris, où
+son séjour a été sans aucun doute contesté à tort.
+
+Devenu Gibelin après son exil[4], il s'était uni d'abord à quelques
+efforts pour rouvrir leur patrie à ses compagnons d'exil. C'est ainsi
+qu'il aurait pris part en 1304 à une tentative armée des Gibelins exilés
+contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entraîner
+contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y
+rétablir l'autorité de l'Empire. Mais il ne tarda pas à se séparer d'un
+parti qui ne lui offrait que des sujets de dégoût ou des témoignages
+d'impuissance.
+
+Son existence se manifestait alors de temps à autre par des lettres,
+dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu'à nous, par des
+protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par
+des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette
+Italie qui existait encore à peine, mais dont les tronçons épars
+semblaient se réunir dans son coeur par une secrète divination. Pendant
+ce temps, les premiers fragmens de son grand poème commençaient à se
+répandre dans la foule.
+
+La vie qu'il menait alors se révèle à nous aujourd'hui par les oeuvres
+que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses idées fixes, c'est-à-dire la
+constitution monarchique de la Société civile sous le sceptre de
+l'Empire, à côté de la Société théocratique sous le pallium de la
+Papauté, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le
+redressement d'une société confuse et dépravée, enfin la contemplation
+de la mort, à laquelle nous devons la Divine Comédie.
+
+De la première partie de sa vie, il ne nous reste à peu près aucune
+trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains.
+Il ne nous reste que la _Vita nuova_ qu'il nous a laissée et que l'on
+pense avoir été composée en 1291 ou 1292, peut-être plus tard, mais
+certainement avant 1300.
+
+On ne peut y ajouter que quelques poésies légères, et les études
+opiniâtres dont _Il Convito_ nous fait la confidence.[5] Celles-ci
+doivent avoir rempli surtout le temps écoulé entre la mort de Béatrice
+et son accession au pouvoir.
+
+C'est encore à cette époque de sa vie qu'appartient son mariage. Il
+s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son
+coeur ou prendre à la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne
+se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la progéniture qu'elle
+lui a donnée.
+
+
+
+II
+
+J'ai pensé qu'il était à propos de rappeler les traits principaux de
+l'existence du Poète de la _Vita nuova._ Ce n'est pas ici le lieu de
+s'étendre sur ce sujet. Quant à ses différentes oeuvres comme _de
+Vulgari eloquio_ ou _de Monarchia_, il paraît assez difficile de leur
+assigner une date, relativement en particulier à la _Vita nuova_, qui
+doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de _Il Convito_, c'est une
+oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir été commencée
+avant son priorat (1300), et continuée plus tard dans les jours
+d'exil.[6] D'après ce que son auteur annonçait, on doit croire qu'il n'a
+pas été terminé.
+
+Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalité du
+Poète durant la période qui correspond à sa passion pour Béatrice et
+celle qui a suivi la mort de la _Donna gentile_. Nous ne possédons sur
+ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble
+possible de s'en faire quelque idée qui ne soit pas trop éloignée de la
+réalité.
+
+La famille de Dante, dont il se plaît a faire remonter l'origine à des
+temps très lointains, ne paraît avoir eu à Florence qu'une situation
+très modeste.
+
+Il perdit son père à l'âge de dix ans. Les Alighieri étaient sans doute
+dans l'aisance. Dante possédait lui-même, lors de son priorat, plusieurs
+propriétés, tant à Florence que dans les environs, dont nous ne
+connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa
+condamnation à l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression était
+de mise ici, qu'il appartenait à une bourgeoisie aisée.
+
+Quant à la personne de son père, on n'en connaît rien. Et ce silence
+absolu dans les souvenirs conservés de cette époque, comme dans l'oeuvre
+de son fils, donne à penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le
+monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire
+de Boccace, à propos de l'invitation qui lui fut adressée par le Signor
+Folco Portinari, et à laquelle il amena son fils Dante, encore
+enfant.[7]
+
+Dante avait perdu sa mère (_Bella_) de bonne heure, et son père s'était
+remarié. Mous ne savons pas la part que sa belle-mère (_matrigna_) a pu
+prendre aux premières années de sa vie, et à son éducation. Quoi qu'il
+en soit, celle-ci paraît avoir été très soignée, et l'on ne peut
+s'empêcher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extrême
+politesse, dans la délicatesse et le raffinement de son langage,
+semblerait porter l'empreinte d'une éducation féminine.
+
+Boccace affirme qu'il montra une aptitude précoce aux études
+théologiques et philosophiques. C'était là du reste le champ où
+s'exerçait à peu près exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous
+apprend lui-même[8] que ce ne fut qu'après la mort de Béatrice, par
+conséquent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit à suivre les
+écoles des religieux et des philosophes, s'en étant sans doute tenu
+jusque-là à des études élémentaires, et que, «grâce à ce qu'il savait de
+grammaire et à sa propre intelligence, il se mit en état au bout de
+trente mois d'étude de venir chercher des consolations dans les écrits
+de Boece et de Tullius» (c'est ainsi qu'il appelle toujours Cicéron). Il
+ne paraît guère avoir su le grec, qui du reste n'était encore que peu
+répandu à cette époque. Mais il acquit de bonne heure des notions de
+tout. Il était familier avec la cosmographie et avec l'astrologie
+(astronomie) de ce temps-là.
+
+Il avait beaucoup de goût pour les arts, la musique surtout, et il avait
+étudié le dessin auprès de son ami Giotto et de Cimabue. Quant à la
+poésie,bien «qu'il se fût de bonne heure exercé à rimer», c'est à son
+amour pour Béatrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-même le
+développement de ses instincts poétiques.
+
+On paraît assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre à son
+éducation Brunetto Latini, dont il parle dans la _Comédie_ avec des
+expressions d'une reconnaissance attendrie.[9]
+
+Brunetto Latini était né à Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il
+était en 1263 à Paris, et il a fait un long séjour en France. Il ne
+rentra à Florence qu'en 1266, avec les autres exilés Guelfes. Ce n'est
+donc qu'après l'âge de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec
+lui, car il ne s'est agi peut-être que d'un commerce plutôt intellectuel
+et aflectueux que d'un enseignement proprement dit.
+
+On ne peut pas prendre à la lettre les témoignages excessifs que nous
+trouvons dans la _Vita nuova_ de la passion de Dante pour Béatrice. Il
+ne faudrait pas nous le représenter, comme on pourrait être tenté de le
+faire, passant son temps à courir les rues à la recherche de cette
+beauté dont son coeur ne pouvait se détacher. Ce serait, dit M. Del
+Lungo, en faire un Dante ridicule.[10]
+
+S'il a pu concevoir dès son enfance une passion qui ne devait jamais
+s'éteindre (en dépit d'éclipses passagères), on doit croire que, dans
+cette âme extraordinaire, la pensée et l'imagination n'ont pas dû
+montrer une moindre précocité.
+
+Le désordre où vivait la société d'alors, les révolutions incessantes
+que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et
+scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'Église, depuis le trône de
+saint Pierre jusqu'aux dernières ramifications du monde ecclésiastique,
+ont dû faire éclore de bonne heure, dans cette tête puissante et dans ce
+coeur d'une merveilleuse sensibilité, bien des rêves étranges et des
+conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-être
+même se former déjà des fantasmagories délirantes.
+
+Dante menait pendant cette première jeunesse une vie assez retirée[11],
+et ne paraît pas avoir précisément vécu dans le monde, comme nous
+entendons ce mot, où peut-être sa situation personnelle ne l'appelait
+pas, et dont son propre caractère pouvait l'éloigner. Cependant il avait
+des amis parmi les jeunes gens de son âge, et il paraît les avoir
+choisis parmi les jeunes littérateurs les plus distingués, les rimeurs,
+comme on les appelait alors, et il était lui-même un rimeur.
+
+Du reste, il ne nous éclaire pas lui-même sur son genre de vie et ses
+habitudes. On peut remarquer que, soit dans les récits en prose de la
+_Vita nuova,_ soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'écarte pas un
+instant de ce qui touche à Béatrice, qu'il s'agisse d'incidens
+quelconques ou de sa propre pensée.
+
+Les moeurs étaient sans doute très relâchées à Florence. Boccace nous
+dit que c'est un sujet d'étonnément (_una piccola maraviglia_) qu'alors
+qu'on fuyait tout plaisir honnête, et qu'on ne songeait qu'à se procurer
+des plaisirs conformes _alla propria lascivia,_ Dante ait pu aimer
+autrement.[12] Du reste, le poète a exprimé lui-même l'étonnement que
+pourrait causer l'empire que «tant de jeunesse avait pu exercer sur ses
+passions et ses impulsions».[13]
+
+Cependant, si la pureté de sa passion pour Béatrice n'a subi aucune
+tache, il ne paraît pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui
+concerne d'autres périodes de son existence.
+
+La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de
+Béatrice au sommet du Purgatoire[14] est une confession touchante des
+écarts dont il témoigne un repentir si poignant.
+
+A quelle époque peut-on faire remonter ces allusions à certains incidens
+dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Poète, et
+qu'a rassemblés la légende? dirons-nous la malignité?
+
+Ce n'est sans doute pas dans les années qui ont suivi la mort de
+Béatrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les études
+auxquelles il se livrait avec un tel entraînement, et par les
+préoccupations de la vie politique où il entrait, que nous pouvons lui
+attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.[15]
+
+Lorsque la Béatrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de
+l'allégorie, de s'être abandonné aux vanités du plaisir, alors qu'il
+n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[16], Dante
+nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturité,
+c'est-à-dire de sa vie errante d'exilé, que doivent être rapportés ses
+faiblesses et ses remords.
+
+Il est encore un point que je voudrais toucher.
+
+On s'est plu à voir dans la _Divine Comédie_ une _construction
+architecturale_ (Giuliani) dont le plan aurait été arrêté par le Poète
+de temps en quelque sorte immémorial, et dont la conception remonterait
+aux époques mêmes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de
+la _Vita nuova_ dont l'interprétation est en effet assez problématique.
+
+Je ne crois pas qu'il en soit ainsi.
+
+La _Vita nuova_ est une oeuvre qui déborde de jeunesse et d'illusion;
+c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la
+scène se déroule, et les douleurs les plus poignantes y revêtent une
+douceur infinie; et, si le coeur se révolte, ce n'est que contre la
+nature et ses décrets impitoyables, et l'âme du Poète ne semble atteinte
+que par les blessures que ceux-ci lui ont infligées.
+
+La _Divine Comédie_ est l'oeuvre d'un âgé mûri, et qui a traversé les
+expériences les plus terribles et les épreuves les plus cruelles de la
+vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations
+que laissent les déceptions, les iniquités, et les trahisons. Elle est
+le cri d'un coeur torturé par la méchanceté des hommes.
+
+Je ne pense donc pas que le poète de la _Vita nuova_, quand il la
+composa, ait eu une intuition prévise de la _Divine Comédie_. Quant aux
+passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai à
+revenir dans mes _Commentaires_, il faut croire qu'ils y auront été
+introduits par de tardives interpolations.
+
+
+
+III
+
+Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire,
+l'économie littéraire de la _Vita nuova,_ il est nécessaire de jeter un
+coup d'oeil sur l'état de la littérature au moyen âge.
+
+Pendant la longue période à laquelle on a donné ce nom, tandis que les
+moines, penchés sur les manuscrits héroïques de l'antiquité, préparaient
+à la Renaissance un héritage qu'ils lui conservaient pieusement, et
+tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers
+les écoles célèbres d'alors, --pour s'y battre à coups des syllogismes
+sur le dos de la scolastique,--deux langues se formaient, la langue
+Italienne et la langue Française. Après avoir secoué le joug du latin,
+elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu
+à peu capables de vivre de leur vie propre.
+
+Dans les régions qui devaient être un jour le coeur de la France, les
+contes, les fabliaux, les mystères, s'inspiraient d'une verve libre,
+ironique, frondeuse, familière, souvent grossière, où Boccace a puisé ce
+qui lui a été depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient
+y mêler leurs accens héroïques, et une poésie dite _courtoise_, mêlée de
+fables païennes et de légendes chrétiennes, était promenée dans les
+nobles résidences par les trouvères et les troubadours. Mais en général
+la langue d'Oïl ne dépassait guère l'idylle et la pastorale, et elle
+s'élevait rarement jusqu'aux régions éthérées où se plaisaient les
+langues du midi.[17]
+
+Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'était des vers et
+des vers d'amour, où les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs
+modernes n'entretenaient guère leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que
+de leurs propres extases ou de leurs désespérances. Ces productions
+légères, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se
+communiquaient dans l'intimité, étaient adressées aux gens lettrés, aux
+femmes, et s'échangeaient en manière de correspondances, se transmettant
+de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins
+personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les ménestrels.
+
+C'est ainsi que Dante lui-même, et les Guido, et toute la phalange des
+rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'à Pétrarque
+enfin, préludaient aux accens plus virils de la _Divine Comédie_ et de
+la _Jérusalem délivrée_.
+
+Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'époque où il vivait, appartenait
+encore à celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il
+aimait, comme tant de ses contemporains, à reproduire en rimes les
+événemens qui avaient frappé son attention, comme les émotions de son
+coeur et les rêves de son imagination.
+
+La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et à
+l'histoire de laquelle est consacrée la _Vita nuova_, fournit à ses
+instincts poétiques, comme il te déclare lui-même, une matière féconde.
+Et, «comme il s'était déjà de bonne heure essayé aux choses rimées»,
+tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y
+rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples
+et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son
+âme, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des _canzoni,_
+des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la _Vita nuova_.
+
+Quelque temps après que la mort de la femme qu'il avait aimée fut venue
+tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les
+reproduisit «dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant
+la signification qu'elles avaient.»
+
+Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans
+doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous
+aide à reconstruire cette douce et tendre histoire, mélancolique aurore
+des jours orageux que la destinée lui préparait.
+
+
+
+IV
+
+Ce que j'ai appelé plus haut l'économie littéraire de la _Vita nuova_
+est tout à fait particulier.
+
+Celle-ci nous rappelle ces monumens composites où l'on retrouve le style
+et l'époque des constructions qui se sont superposées. Les élémens dont
+elle se compose peuvent être ramenés à trois ordres différens:
+
+1° Une prose qui nous expose le récit. Son développement comprend la
+succession d'événemens, d'impressions et de sentimens dont l'évolution
+constitue la charpente même de l'oeuvre;
+
+2° Des vers, sous forme de _canzoni_, de sonnets, de ballades se
+rapportant aux momens successifs que suit l'action du poème;
+
+3° Des explications, divisions et subdivisions à l'infini, lesquelles,
+conformément aux règles de la scolastique, se rapportent à la structure
+et à la signification de chacune de ces poésies.
+
+Le tout est contenu dans quarante-trois chapitres.
+
+Mais cette exposition n'est pas précisément conforme à l'ordre
+chronologique de la composition.
+
+Il n'est pas douteux que la première émanation de la _Vita nuova_
+appartient aux petits poèmes dans lesquels l'auteur nous initie aux
+sentimens intimes dont l'expression rimée est la trame véritable de son
+oeuvre. Chacun d'eux est le tableau, achevé dans sa concision, d'un état
+d'âme sollicité par les circonstances extérieures ou par sa propre
+inspiration.
+
+Si l'on veut bien se reporter à ce qui a été exposé plus haut (page 16)
+au sujet des habitudes littéraires de cette époque, on pourra suivre la
+genèse de chacune de ces poésies, où l'auteur reproduisait à mesure,
+sous la forme que lui dictaient et son époque et son génie, ses
+impressions et ses pensées du moment.
+
+Ceci comprend un intervalle de 16 années, si l'on veut compter depuis la
+première (1274) où naquit l'amour de Dante pour Béatrice jusqu'à la mort
+de celle-ci (1290); mais en réalité le roman ne déroule ses péripéties
+que pendant une durée de trois ou quatre années.
+
+C'est après la mort de Béatrice que le Poète a rassemblé les expressions
+de ses expansions poétiques, et leur a donné un corps en composant, avec
+ses souvenirs, la prose qui sert à les relier. Pour des raisons que nous
+ne connaissons pas, il a laissé en dehors un certain nombre de pièces
+rimées qui avaient été certainement composées aux mêmes époques, et se
+rapportaient aux mêmes sujets et aux mêmes idées que les pièces
+conservées «dans ce petit livre».
+
+Dans la plupart des éditions italiennes de la _Vita nuova_, le texte du
+poème est suivi d'un appendice comprenant: _altre rime spettanti alla
+Vita nuova._ Toutes ces poésies (_rime_), sonnets, canzoni, etc., ne
+tiennent pas une place égale dans le poème. J'ai reproduit dans les
+_Commentaires_ celles qui m'ont paru se rattacher plus directement à
+tels ou tels chapitres, c'est-à-dire aux circonstances qui y sont
+relatées.
+
+C'est donc aux premières années qui ont suivi la mort de Béatrice qu'il
+faut rapporter ce travail de reconstruction. On s'accorde généralement à
+le placer vers les années 1291 et 1292, ainsi que la composition de la
+prose, qui enveloppe la poésie comme la chair d'un fruit en enveloppe le
+noyau.
+
+Il est probable qu'il a retouché les produits de ses inspirations
+journalières, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit après
+coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la _Vita
+nuova_ dont l'interprétation ne paraît possible que moyennant une telle
+supposition.
+
+Cette prose nous aide à établir la filiation des circonstances qui ont
+sollicité ou inspiré les pièces poétiques. Elle n'est souvent que comme
+la préparation de celles-ci, et le même récit peut se reproduire ainsi
+sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression
+d'événemens ou d'impressions identiques se présente sons des formes un
+peu différentes. C'est comme un motif musical que le compositeur répète
+dans un ton différent ou avec des développemens nouveaux.
+
+
+
+V
+
+Cette traduction est absolument littérale. On reconnaîtra aisément que
+le traducteur a sacrifié plus d'une fois les exigences du style moderne
+au scrupule de s'écarter le moins possible d'un style encore médiéval,
+mais alors nouveau, _dolce stil nuovo_, qui est un des charmes de cette
+oeuvre. Il s'est contenté de conserver la coupe des morceaux rimes.
+C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers
+une oeuvre poétique ne pouvant que compromettre la fidélité de la
+traduction, en raison des nécessités et des procédés d'une prosodie tout
+autre que celle du modèle. Et la pensée du Poète est toujours si nette
+et si concise qu'il n'a été que très rarement nécessaire d'intervertir
+l'ordre de leur alignement.
+
+La seule modification que je me sois permise dans la construction
+générale de l'oeuvre a été de renvoyer aux _Commentaires_ les analyses
+scolastiques qui accompagnent chacun des poèmes. Il m'a semblé que cette
+dichotomie glaciale n'était pas à sa place parmi ces lignes de grâce et
+d'émotion. Mais on la retrouvera fidèlement reproduite dans les
+commentaires se rapportante chacun des chapitres.
+
+Le présent travail n'est pas une oeuvre d'érudition. Il a été fait sur
+le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu
+suivre ces savans éditeurs de la _Vita nuova_ avaient dû subir avant eux
+bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'érudition
+italienne parviendront à les rétablir dans leur pureté primitive: il y a
+longtemps qu'on y travaille. Un récent fascicule publié par la _Società
+Dantesca Italiana_[18] nous fournit un grand nombre d'exemples des
+variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions,
+les fantaisies de nombreuses générations de copistes. Il m'a paru que
+ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou
+des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la
+ponctuation qui a dû être bien souvent défectueuse. Mais il ne m'a pas
+semblé que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup à en souffrir.
+Et ce qui doit nous intéresser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa
+pensée, son imagination.
+
+Il n'est peut-être pas un des incidens de la vie de Dante ou un des
+passages de sa production poétique qui n'ait été l'objet de
+disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis
+à la postérité (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou
+sur les dates ou sur la succession des événemens auxquels ils font
+allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre
+du Poète, on n'a pu parvenir à déterminer, avec quelque précision, même
+l'époque approximative où ces oeuvres ont été conçues, achevées, ou se
+sont succédé.
+
+Et encore, l'énormité et la diversité de l'oeuvre prise dans son
+ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profondément
+mouvementée? Il est même une époque qui semblait devoir être fermée à
+son activité littéraire.
+
+Après la _tributazione_ qui a suivi la mort de Béatrice (1290), nous
+voyons son existence remplie par le travail et l'étude: il consacre des
+années, trente mois (_Il Convito_), à l'étude du latin, que jusqu'alors
+il ne possédait qu'imparfaitement et où il devait trouver ses auteurs de
+prédilection, à l'assiduité aux leçons des philosophes et des
+théologiens. Puis son entrée officielle dans la vie publique[19], puis
+son Priorat[20], sa durée courte mais effective, puis les premières
+années de son exil et l'agitation politique à laquelle il s'associe....
+Voilà, si l'on considère la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de
+stupéfaction, on pourrait dire d'une sorte de vertige.
+
+N'ayant pas qualité pour intervenir dans les débats dont ces sujets ont
+été, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai dû m'en tenir
+à la tradition, plus ou moins légendaire, que j'ai pu demander aux
+sources les plus autorisées, et à la représentation, aussi fidèle qu'il
+m'a été possible, du texte, sinon officiel, du moins accepté de la _Vita
+nuova_.
+
+
+
+Les _Commentaires_ dont j'ai accompagné la traduction du texte
+concernent les interprétations de la partie symbolique et philosophique
+du poème, et ont en même temps pour objet de ramener à l'esprit du
+lecteur la propre personnalité du Poète et le tableau de son époque et
+de son milieu, et les images qui ont dû frapper ses yeux.
+
+J'ai demandé à quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, à
+Carducci, à del Lungo, aux récentes et compendieuses publications de
+Leynardi et de Scherillo[21], à de nombreux articles du _Giornale
+Dantesco_, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du poème;
+j'ai interrogé leurs propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en
+suis rapporté surtout à ce dont m'avait pénétré une longne communion
+avec la personne et avec l'oeuvre du Poète de la _Divine Comédie_.
+
+Mais, en vérité, était-il indispensable d'aller plus loin et de remonter
+plus haut? La littérature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement
+approprié toutes celles qui l'ont précédée, et elle les résume. Et je ne
+crois pas qu'il soit nécessaire, pour comprendre le Poète de la _Vita
+nuova_, de repasser par toutes les étapes qu'a parcourues l'esprit
+humain à l'enquête du grand Symboliste. C'est dans lui-même qu'il faut
+venir chercher les sources de sa sensibilité, les origines de ses
+raisonnemens, le sens de ses symboles.
+
+Si l'on veut comprendre et sentir ce que la _Vita nuova_ renferme de
+beautés subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus sûrement
+par un commerce intime avec cette grande personnalité qu'en interrogeant
+les autres.
+
+
+NOTES:
+
+[1] La _Vita nuova_ est beaucoup plus familière aux Anglais. Entre 1862
+et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions littérales. En
+outre, deux éditions italiennes, avec introductions et notes en anglais,
+ont été publiées récemment à Londres par M. Whitehead et par M. Perini.
+
+[2] La _Divine Comédie_, traduction libre, 1897. Plon et Nourrit.
+
+[3] Dante, _Il Convito_, trait. ii.
+
+[4] Les Guelfes représentaient les franchises communales, et les
+Gibelins les privilèges féodaux (Ozanam).
+
+[5] _Il Convito_, tratt. ii, chap. XIII.
+
+[6] WHITEHEAD. Édition italienne de la _Vita nuova_, London, 1893.
+
+[7] Commentaire du ch. II.
+
+[8] _Il Convito_, tratt. ii, ch. XIII.
+
+[9] La _Divine Comédie_, ch. XV de l'_Enfer_.
+
+[10] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia_.
+
+[11] LUMINI, _Giornale Dantesco_.
+
+[12] Commentaire de Boccace.
+
+[13] Voir au ch. II de la _Vita nuova_.
+
+[14] Le Purgatoire de la _Divine Comédie_, chant XXXI.
+
+[15] Ozanam croit que le séjour de Dante à Paris doit être reporté entre
+1294 et 1299, c'est-à-dire entre la mort de Béatrice et l'accession du
+poète au Priorat, et que c'est à cette époque qu'eurent lieu les
+désordres dont il s'accuse lui-même (_Oeuvres complètes_, t. VI, p.
+416). Ceci me paraît difficilement acceptable (Voir l'_Épilogue_).
+
+[16] «Un petit oiseau, encore sans expérience, peut s'exposer deux ou
+trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont déjà fatigué
+leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la flèche»
+(chant XXXI du Purgatoire).
+
+[17] Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu'à ce qu'on pourrait
+appeler la littérature courante. Il y avait déjà, dans la France
+d'alors, une haute littérature, celle de l'Épopée, une de nos gloires
+nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques où, Joinville et
+Villehardouin annonçaient les Mémoires dont nous sommes encombrés
+aujourd'hui.
+
+[18] _Bollettino della Società Dantesca Italiana, Firenze_, décembre
+1896.
+
+[19] Il se fit admettre en 1295 dans le sixième des sept _arti
+maggiori_, celui des médecins et des apothicaires _(medici e speziali_).
+C'était une condition exigée pour l'entrée dans la vie publique.
+
+[20] 1306.
+
+[21] Professeur LUIGI LEYNARDI, _la Psicologia dell' urte nella Divina
+Commedia_, Torino, 1894.--MICHELE SCHERILLO, _alcuni capitoli della
+biografia di Dante_, Torino, 1896.
+
+
+
+
+
+LA VITA NUOVA
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Dans cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle on ne
+trouverait pas grand'chose à lire, se trouve un chapitre (_rubrica_),
+ayant pour titre: _Incipit vita nuova_ (Commencement d'une vie
+nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent écrits des passages que j'ai
+l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du
+moins suivant la signification qu'ils avaient.[1]
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière[2] était retourné
+au même point de son évolution, quand apparut à mes yeux pour la
+première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent
+Béatrice, ne sachant comment la nommer.[3]
+
+Elle était déjà à cette période de sa vie où le ciel étoile s'est avancé
+du côté de l'Orient d'un peu plus de douze degrés.[4] De sorte qu'elle
+était au commencement de sa neuvième année, quand elle m'apparut, et moi
+à la fin de la mienne.
+
+Je la vis vêtue de rouge[5], mais d'une façon simple et modeste, et
+parée comme il convenait à un âge aussi tendre. A ce moment, je puis
+dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les
+plus secrets du coeur se mit à trembler si fortement en moi que je le
+sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une façon terrible,
+et en tremblant il disait ces mots: _ecce Deus fortior me qui veniens
+dominabitur mihi_.[6] Puis l'esprit animal qui habite là où tous les
+esprits sensitifs apportent leurs perceptions[7] fut saisi d'étonnement
+et, s'adressant spécialement à l'esprit de la vision, dit ces mots:
+_apparuit jam beatitudo vostra_[8]. Puis, l'esprit naturel qui réside là
+où s'articule la parole[9] se mit à pleurer, et en pleurant il disait:
+_heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps_.[10]
+
+Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et maître de mon
+âme, et mon âme lui fut aussitôt unie si étroitement qu'il commença à
+prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une
+domination telle qu'il fallut m'en remettre complètement à son bon
+plaisir.
+
+Il me commandait souvent de chercher à voir ce jeune ange; et c'est
+ainsi que dans mon enfance (_puerizia_) je m'en allais souvent chercher
+après elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que
+certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Homère. «Elle paraissait
+non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.»[11]
+
+Et, bien que son image ne me quittât pas, m'encourageant ainsi à me
+soumettre à l'Amour, elle avait une fierté si noble qu'elle ne permit
+jamais que l'Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison
+tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses.
+Aussi, comme il peut paraître fabuleux que tant de jeunesse ait pu
+maîtriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et,
+laissant de côté beaucoup de choses qui pourraient être prises là d'où
+j'ai tiré celles-ci[12], j'en arriverai à ce qui a imprimé les traces
+les plus profondes dans ma mémoire.
+
+NOTES:
+
+[1] Commentaire du chap. I.
+
+[2] Le Soleil.
+
+[3] Commentaire du ch. II.
+
+[4] Révolution qui s'opère en cent ans _(Tutto quel cielo si muove
+seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in
+cento anni uno grado_). Tous ces passages se rapportent à la conception
+de la cosmographie céleste qui se trouve longuement développée dans, _Il
+Convito_ (tratt. ii, ch. II et XV).
+
+[5] Beatrice est toujours représentée, jusque dans les régions célestes,
+vêtue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poète.
+
+[6] Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.
+
+[7] Le cerveau.
+
+[8] C'est votre Béatitude qui vous est apparue.
+
+[9] Dans le texte: _ove si ministrato nutrimento nostro_. Je me suis
+permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a également
+interprétée dans son commentaire par: _lo spirito vocale_.
+
+[10] «Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché.»
+Nous trouvons plusieurs fois le mot _impeditus_ employé dans le sens de
+embarrassé, troublé.
+
+[11] C'est d'Hélène passant devant la foule qu'Homère parlait ainsi.
+
+[12] C'est-à-dire de mon esprit.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Après que furent passées neuf années juste[1] depuis la première
+apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai
+vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une
+rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec
+une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui récompensée dans
+l'autre vie[2], elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir
+atteint l'extrémité de la Béatitude. L'heure où m'arriva ce doux salut
+était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c'était la première
+fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d'une telle
+douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la
+foule.
+
+Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa
+courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil où m'apparut
+une vision merveilleuse.
+
+Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans
+lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquiétant pour
+qui le regardait[3]; et il montrait lui-même une joie vraiment
+extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais
+qu'une partie, où je distinguais seulement: «_Ego dominus tuus_.»[4] Il
+me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf
+qu'elle était légèrement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en
+regardant attentivement, je connus que c'était la dame du salut, celle
+qui avait daigné me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il
+tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu'il me disait:
+«_Vide cor tuum_.»[6] Et quand il fut resté là un peu de temps, il me
+semblait qu'il réveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle
+manière qu'il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main,
+et qu'elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se
+convertir en des larmes amères; et, prenant cette femme dans ses bras,
+il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel.
+
+Je ressentis alors une telle angoisse que mon léger sommeil ne put durer
+davantage, et je m'éveillai.
+
+Je commençai aussitôt à penser, et je trouvai que l'heure où cette
+vision m'était apparue était la quatrième de la nuit, d'où il résulte
+qu'elle était la première des neuf dernières heures de la nuit.[7] Et
+tout en songeant à ce qui venait de m'apparaître, je me proposai de le
+faire entendre à quelques-uns de mes amis qui étaient des trouvères
+fameux dans ce temps-là. Et, comme je m'étais déjà essayé aux choses
+rimées, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les
+fidèles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur
+écrivis donc ce que j'avais vu en songe:
+
+
+ A toute âme éprise et à tout noble coeur[8]
+ A qui parviendra ceci
+ Afin qu'ils m'en retournent leur avis,
+ Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-à-dire l'Amour.
+ Déjà étaient passées les heures
+ Où les étoiles brillent de tout leur éclat,
+ Quand m'apparut tout a coup l'Amour
+ Dont l'essence me remplit encore de terreur.
+ L'Amour me paraissait joyeux.
+ Il tenait mon coeur dans sa main
+ Et dans ses bras une femme endormie et enveloppée d'un manteau.
+ Puis il la réveillait et, ce coeur qui brûlait,
+ Il le lui donnait à manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile,
+ Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9]
+
+
+Il vint plusieurs réponses à ce sonnet, et des opinions diverses furent
+exprimées. Parmi elles fut la réponse de celui que j'appelle le premier
+de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: «Il me semble
+que tu as vu la perfection....»[10] Et de là date le commencement de
+notre amitié mutuelle, quand il sut que c'était moi qui lui avais fait
+cet envoi. La véritable interprétation de ce sonnet ne fut alors saisie
+par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins
+perspicaces.[11]
+
+NOTES:
+
+[1] Dante avait alors 18 ans et Béatrice à peu près 17.
+
+[2] _Nel gran secolo_.
+
+[3] Ce personnage était l'Amour.
+
+[4] Je suis ton maître.
+
+[5] On a vu dans cette nudité un symbole de virginité. L'opinion
+exprimée par quelques auteurs que Béatrice était déjà mariée à cette
+époque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique.
+
+[6] Vois ton coeur.
+
+[7] Voir au ch. XXX pour ce qui concerne le nombre 9.
+
+[8] _A ciascun' alma presa, e gentil cuore_....
+
+[9] Commentaire du ch. III.
+
+[10] Cet ami était Guido Cavalcanti, l'un des poètes les plus réputés de
+cette époque. Il avait répondu: _Vedesti al mio parer ogni valore_....
+
+[11] On trouvera plusieurs de ces réponses dans le _Commentaire_ du ch.
+III.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+Après cette vision, ma santé[1] commença à être troublée dans ses
+fonctions parce que mon âme ne cessait de penser à cette beauté; de
+sorte que je devins en peu de temps si frêle et si faible que mon aspect
+était devenu pénible pour mes amis. Et beaucoup poussés par la malice
+cherchaient à savoir ce que je tenais à cacher aux autres. Et moi,
+m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur répondais que c'était
+l'Amour qui m'avait mis dans cet état. Je disais l'Amour parce que mon
+visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y
+méprendre. Et quand ils me demandaient: «Pourquoi l'Amour t'a-t-il
+défait à ce point?» Je les regardais en souriant, et je ne leur disais
+rien.
+
+NOTE:
+
+[1] Dans le texte: mon esprit naturel.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Il arriva un jour que cette beauté était assise dans un endroit où l'on
+célébrait la Reine de la gloire[1], et de la place où j'étais je voyais
+ma Béatitude. Et entre elle et moi en ligne droite était assise une dame
+d'une figure très agréable, qui me regardait souvent, étonnée de mon
+regard qui paraissait s'arrêter sur elle; et beaucoup s'aperçurent de la
+manière dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que,
+en partant, j'entendais dire derrière moi: «Voyez donc dans quel état
+cette femme a mis celui-ci.» Et, comme on la nommait, je compris qu'on
+parlait de celle qui se trouvait dans la direction où mes yeux allaient
+s'arrêter sur l'aimable Béatrice.[1]
+
+Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-là
+dévoilé aux autres mon secret; et je pensai à faire aussitôt de cette
+gracieuse femme ma protection contre la vérité. Et en peu de temps, j'y
+réussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir découvert ce
+que je tenais à cacher.
+
+Grâce à elle, je pus dissimuler pendant des mois et des années.[2] Et
+pour mieux tromper les autres, je composai à son intention quelques
+petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui
+s'adresseraient à la divine Béatrice, et je ne donnerai que ceux qui
+seront à sa louange.
+
+NOTES:
+
+[1] La fête de la Vierge.
+
+[2] Il paraît difficile de croire que ce manège ait duré des années.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection à mon
+grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint à l'idée de vouloir
+rappeler le nom de celle qui m'était chère, en l'accompagnant du nom de
+beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle dont je
+viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes
+de la ville, où ma Dame a été mise par le Seigneur, j'en composai une
+épître sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si
+j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une
+circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer précisément
+que le neuvième parmi ceux de toutes les autres.
+
+NOTE:
+
+[1] _Sirvente_, sorte de poésie usitée par les trouvères et les
+troubadours. C'est peut-être quelque convenance de rime qui aura placé
+le nom de Béatrice au neuvième rang, sans que le Poète s'en soit d'abord
+aperçu, mais non sans que son imagination en ait été frappée plus tard
+(Voir le ch. XXX).
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi à cacher ma volonté,
+il fallut qu'elle quittât la ville où nous étions, pour une résidence
+éloignée. De sorte que moi, fort troublé d'avoir perdu la protection de
+mon secret, je me trouvai plus déconcerté que je n'aurais cru devoir
+l'être. Et pensant que, si je ne témoignais pas quelque chagrin de son
+départ, on s'apercevrait plus tôt de ma fraude, je me proposai de
+l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains
+passages s'y adresseront à ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura
+le comprendre.
+
+
+ O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1]
+ Faites attention et regardez
+ S'il est une douleur égale à la mienne.
+ Je vous prie seulement de vouloir bien m'écouter;
+ Et alors vous pourrez vous imaginer
+ De quels tourmens je suis la demeure et la clef.
+ L'Amour, non pour mon peu de mérite
+ Mais grâce à sa noblesse,
+ Me fit la vie si douce et si suave
+ Que j'entendais dire souvent derrière moi:
+ Ah! A quels mérites
+ Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux?
+ Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance
+ Qui me venait de mon trésor amoureux,
+ Et je suis resté si pauvre
+ Que je n'ose plus parler.
+ Si bien que, voulant faire comme ceux
+ Qui par vergogne cachent ce qui leur manque,
+ Je montre de la gaité au dehors
+ Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _O voi che per la via d'Amore passate_.
+
+[2] Commentaire du ch. VII.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Après le départ de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler à
+sa gloire une femme jeune et de très gracieuse apparence, laquelle était
+aimée dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui
+pleuraient.
+
+Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus
+retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque
+chose sur sa mort, à l'intention de celle près de qui je l'avais vue. Et
+c'est à cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis à son
+sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les
+deux sonnets qui suivent:
+
+
+ Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,[1]
+ En entendant ce qui le fait pleurer.
+ L'Amour entend les femmes sangloter de pitié,
+ Et leurs yeux témoignent de leur douleur amère.
+ C'est parce que la mort méchante a exercé
+ Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable
+ En détruisant, sauf l'honneur[2], ce qui attire aux femmes
+ Les louanges du monde.
+ Écoutez comment l'Amour lui a rendu hommage,
+ Car je l'ai vu sous une forme réelle[3]
+ Se lamenter sur cette belle image.
+ Et il levait à chaque instant ses yeux vers le ciel
+ Où était déjà logée cette âme gracieuse
+ Qui avait été une femme si attrayante.
+
+ Mort brutale, ennemie de la pitié,[4]
+ mère antique de la douleur,
+ Jugement dur et irrécusable,
+ Puisque tu as donné l'occasion à mon coeur affligé
+ De se livrer à ses pensées,
+ Ma langue se fatiguera à t'accuser;
+ Et si je te refuse toute excuse,
+ Il faut que je dise
+ Tes méfaits et tes crimes:
+ Non que le monde les ignore,
+ Mais pour soulever l'indignation
+ De quiconque se nourrit d'amour.
+ Tu as séparé du monde la beauté,
+ Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu.
+ Tu as détruit la grâce amoureuse
+ D'une jeunesse joyeuse.
+ Je ne veux pas découvrir ici davantage la femme
+ Dont les mérites sont bien connus.
+ Celui qui ne mérite pas son salut[5]
+ Qu'il n'espère jamais être en sa compagnie[6].
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Piangete amanti, perché piange amore_....
+
+[2] C'est-à-dire que la mort peut dépouiller une femme de tout ce qui
+charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait.
+
+[3] L'Amour représente ici Béatrice, qui était elle-même présente à
+cette scène douloureuse.
+
+[4] _Morte villana, di pietà nemica_....
+
+[5] C'est à Béatrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa
+compagnie, c'est-à-dire dans le ciel.
+
+[6] Commentaire du ch. VIII.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Quelques jours après la mort de cette femme, il survint une chose qui
+m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit où était
+cette aimable femme qui avait servi à protéger mon secret, car le but de
+mon voyage n'en était pas très éloigné. Et quoique je fusse en apparence
+en nombreuse compagnie, il m'en coûtait de m'en aller, à ce point que
+mes soupirs ne parvenaient pas à dégager l'angoisse où mon coeur était
+plongé dès que je me séparais de ma Béatitude.
+
+Or, le doux Seigneur[1], qui s'était emparé de moi par la vertu de cette
+femme adorable, m'apparut dans mon imagination comme un pèlerin vêtu
+simplement d'humbles habits. Il me paraissait hésitant, et il regardait
+à terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle
+rivière, dont le courant était très pur, et qui longeait la route où je
+me trouvais.
+
+Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: «Je
+viens d'auprès de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et
+je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volonté je
+t'avais fait avoir près d'elle, je l'ai repris et je le porte à une
+autre belle qui te servira à son tour de protection, comme l'avait fait
+la première (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais
+cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en
+répéter quelques-unes, fais-le de manière à ce qu'on ne puisse discerner
+l'amour simulé que tu avais montré à celle-là et qu'il te faudra montrer
+à l'autre.»
+
+Ceci dit, toute cette imagination disparut tout à coup, à cause du grand
+pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altéré, tout
+pensif et accompagné de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et
+le jour d'après, je fis le sonnet suivant:
+
+
+ Chevauchant avant hier sur un chemin[2]
+ Contre mon gré et tout pensif,
+ Je rencontrai l'Amour au milieu de la route,
+ Portant le simple vêtement d'un pèlerin.
+ Il avait un aspect très humble
+ Comme s'il avait perdu toute sa dignité.
+ Il marchait pensif et soupirant,
+ La tête inclinée, comme pour ne pas voir les gens.
+ Quand il me vit, il m'appela par mon nom
+ Et dit: Je viens de loin,
+ Là où ton coeur se tenait par ma volonté,
+ Et je l'apporte pour qu'il serve à une nouvelle beauté.
+ Alors je me sentis tellement envahi par lui
+ Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aperçu comment.[3]
+
+
+NOTES:
+
+[1] L'Amour.
+
+[2] _Cavalcando l'alta ier per un cammino_....
+
+[3] Commentaire du ch. IX.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Après mon retour, je me mis à la recherche de cette femme que mon
+Seigneur m'avait nommée sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon
+discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma
+protection, si bien que trop de gens en parlèrent, en dépassant les
+limites de la discrétion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort
+pénible. Et il résulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser
+d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les
+vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa
+ce si doux salut dans lequel résidait toute ma béatitude. Et ici
+j'interromprai mon récit pour faire comprendre l'effet que son salut
+exerçait sur moi.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Lorsqu'elle venait à m'apparaître, dans l'espoir de cet admirable salut,
+je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charité m'envahissait,
+qui me faisait pardonner à tous ceux qui m'avaient offensé; et à
+quiconque m'eût alors demandé quelque chose je n'aurais répondu qu'un
+mot: Amour, l'humilité peinte sur mon visage. Et quand elle était sur le
+point de me saluer, un esprit d'amour détruisait toutes mes sensations,
+et se peignait sur mes organes visuels intimidés, et il leur disait:
+allez honorer votre dame, et ils demeuraient fixés sur elle. Et qui
+aurait voulu connaître ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'à
+regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me
+saluait, l'amour ne parvenait pas à cacher mon intolérable béatitude:
+mais je me trouvais écrasé par une telle douceur que mon corps, qui en
+subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanimé et
+pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma Béatitude,
+laquelle surpassait et dominait toutes mes facultés.
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Maintenant, revenant à mon récit, je dirai que, après que ma Béatitude
+m'eut été refusée, je fus pris d'une douleur si vive que je me séparai
+de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes
+larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaisés, je me réfugiai
+dans ma chambre, où je pouvais me lamenter sans être entendu. Et là,
+demandant miséricorde à la reine de la courtoisie, je disais: Amour,
+viens en aide à ton fidèle. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant
+qui vient d'être battu.
+
+Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre,
+tout près de moi, un jeune homme couvert d'un vêtement d'une grande
+blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, étendu comme
+j'étais, et après m'avoir regardé quelque temps, il me sembla qu'il
+m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: «_Fili, tempus est ut
+praetermittantur simulata nostra_.»[1]
+
+Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il
+m'avait appelé plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le
+regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il
+paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-même
+rassuré, je commençai à lui parler ainsi: «Noble seigneur, pourquoi
+pleures-tu?» Et lui: «_Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se
+habent circumferentiae partes; tu autem non sic_.»[2]
+
+Alors, en pensant à ses paroles, il me parut qu'il m'avait parlé d'une
+façon très obscure, et je lui dis: «Qu'est cela, Seigneur, que tu me
+parles d'une manière si obscure?» Il me répondit en langue vulgaire: «Ne
+demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.»
+
+Puis, je lui parlai du salut qui m'avait été refusé, et je lui demandai
+quelle en avait été la raison. Voici comment il me répondit: «Notre
+Béatrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la
+femme que je t'ai nommée sur le chemin des soupirs éprouvait à cause de
+toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette très noble femme, qui est
+ennemie de toute espèce de tort, n'a pas daigné saluer ta personne,
+craignant d'avoir à en subir elle-même quelque désagrément. Aussi comme
+ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux
+que tu écrives quelque chose sous la forme de vers, où tu exprimeras
+l'empire que j'exerce sur toi à son sujet, et comment elle te fit sien
+dès ton enfance. Et tu peux en appeler en témoignage celui qui le sait
+bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-là, je lui
+en parlerai volontiers. Elle connaîtra ainsi ce que tu penses, et
+comprendra comment on s'y est trompé. Fais en sorte que tes paroles ne
+soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas précisément à
+elle, ce qui ne conviendrait guère. Et ne lui envoie rien sans moi pour
+que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave
+harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera nécessaire.»[3]
+
+Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai
+que cette vision m'était apparue à la neuvième heure du jour. Et avant
+d'être sorti de ma chambre, j'avais résolu de faire une ballade où je
+suivrais ce que m'avait recommandé mon Seigneur.
+
+
+ Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4]
+ Et que tu te présentes avec lui devant ma Dame,
+ Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle
+ De mes excuses que tu lui chanteras.
+ Tu t'en vas, Ballade, d'une façon si courtoise
+ Que, même sans sa compagnie,
+ Tu pourras te présenter partout sans crainte.
+ Mais si tu veux y aller en toute sécurité,
+ Va d'abord retrouver l'Amour;
+ Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui.
+ Car celle qui doit t'entendre
+ Si, comme je le crois, elle est irritée contre moi,
+ S'il ne t'accompagnait pas,
+ Elle pourrait bien te recevoir mal.
+ Et, quand vous serez là ensemble,
+ Commence à lui dire avec douceur,
+ Après lui en avoir d'abord demandé la permission:
+ Madame, celui qui m'envoie vers vous
+ Veut, s'il vous plaît,
+ Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez.
+ C'est l'amour qui, à cause de votre beauté,
+ A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet à ses regards.
+ Aussi, pourquoi il a regardé ailleurs,
+ Jugez-en par vous-même, du moment que son coeur n'a pas changé.
+ Dis-lui: Madame, son coeur a gardé
+ Une foi si fidèle
+ Que sa pensée est à tout instant prête à vous servir.
+ Il a été vôtre tout d'abord, et il ne s'est pas démenti.
+ Si elle ne le croit pas,
+ Dis qu'elle demande à l'Amour si cela est vrai,
+ Et à la fin prie-la humblement,
+ S'il ne lui plaît pas de me pardonner,
+ Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir,
+ Et elle verra son serviteur lui obéir.
+ Et dis à celui qui est la clef de toute pitié,[5]
+ Avant que tu ne t'en ailles,
+ De lui expliquer mes bonnes raisons[6]
+ Par la grâce de mes paroles harmonieuses.
+ Reste ici auprès d'elle
+ Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur.
+ Et si elle lui pardonne à ta prière
+ Viens lui annoncer cette belle paix.
+ Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira,
+ Au moment qui te paraîtra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7]
+
+
+NOTES:
+
+[1] «Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.»
+
+[2] «Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont à
+égale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.» (Je suis toujours
+le même, et toi tu changes.) _Commentaire_ de Giuliani.
+
+[3] Commentaire de ch. XII.
+
+[4] _Ballata, io vo' che tu ritruovi amore_....
+
+[5] L'Amour.
+
+[6] Ceci veut dire sans doute: c'était pour ne pas vous compromettre.
+
+[7] Commentaire du ch. XII.
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Après la vision que je viens de raconter, et après avoir dit les paroles
+que l'Amour m'avait imposées, me vinrent des pensées nombreuses et
+diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une à une, sans pouvoir
+m'en défendre. Parmi celles-ci, quatre m'ôtaient tout repos.
+
+L'une d'elles était celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce
+qu'elle écarte de toute vilenie l'esprit de son fidèle. L'autre était
+que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est
+soumis, plus il faut passer par des chemins pénibles et douloureux.
+
+Une autre était celle-ci: le nom de l'Amour est si doux à entendre
+qu'il paraît impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car
+les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqués, comme il est
+écrit: _nomina sunt complementa rerum_. La quatrième était celle-ci: la
+femme à qui l'Amour t'attache si étroitement n'est pas comme les autres
+femmes dont le coeur se meut si légèrement.
+
+Et chacune de ces pensées me faisait la guerre au point que je
+ressemblais à celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait
+bien marcher, mais qui ne sait pas où il va. Et si je songeais à
+chercher un chemin battu, c'est-à-dire celui que prendraient les autres,
+ce chemin se trouvait tout à fait contraire à mes pensées, qui étaient
+de faire appel à la pitié, et de me remettre entre ses bras. C'est dans
+cet état que je fis le sonnet suivant:
+
+
+ Toutes mes pensées parlent d'amour,[1]
+ Et le font de manières si diverses
+ Que l'une me fait vouloir m'y soumettre
+ Et une autre me dit que c'est une folie.[2]
+ Une autre m'apporte les douceurs de l'espérance,
+ Et une autre me fait verser des larmes abondantes.
+ Elles s'accordent seulement à demander pitié,
+ Tout tremblant que je suis de la peur qui étreint mon coeur.
+ C'est à ce point que je ne sais de quel côté me tourner;
+ Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire.
+ C'est ainsi que je me trouve comme égaré dans l'amour.
+ Et si je veux les accorder toutes
+ Il faut que j'en appelle à mon ennemie,
+ Madame la Pitié[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Tutti li miei pensier parlan d'amore_....
+
+[2] Il y a ici deux versions différentes: Fraticelli lit _folle,_ folie,
+version que j'ai suivie. Giuliani lit _forte_, ce qui signifierait que
+cette pensée est plus forte.
+
+[3] Il explique lui-même que c'est par ironie qu'il appelle _Madonna
+Pietà_ la _mia nemica_.
+
+[4]Commentaire du ch. XIII.
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Après que ces diverses pensées se furent livré de telles batailles, il
+arriva que cette adorable créature se rendit à une réunion où se
+trouvaient assemblées un grand nombre de dames, et j'y fus amené par un
+de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant là où tant de
+femmes venaient faire montre de leur beauté. Je ne savais donc pas où
+j'étais amené, me confiant à l'ami qui allait me conduire ainsi
+jusqu'aux portes de la mort[1], et je lui dis: «Pourquoi sommes-nous
+venus près de ces dames?» il me répondit: «C'est pour qu'elles soient
+servies d'une manière digne d'elles.»
+
+La vérité est que ces femmes s'étaient réunies chez une d'elles qui
+s'était mariée ce jour-là et les avait invitées, suivant la coutume de
+cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son
+nouvel époux. De sorte que, pensant faire plaisir à cet ami, je me
+décidai à venir me tenir à la disposition de ces dames en sa compagnie.
+Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement
+extraordinaire qui partait du côté gauche de ma poitrine et s'étendit
+tout à coup dans le reste de mon corps.
+
+Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le
+tour de la salle et, craignant que l'on se fût aperçu de mon
+tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu
+d'elles la divine Béatrice. Alors, mes esprits se trouvèrent tellement
+anéantis par la violence de mon amour, quand je me vis si près de ma
+Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la
+vision.
+
+Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-mêmes l'image
+de cette merveille, ils ne parvenaient pas à la contempler, et ils en
+souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'étions
+pas ainsi projetés hors de nous-mêmes, nous pourrions rester à regarder
+cette merveille, comme font les autres.
+
+Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'étais transfiguré,
+commencèrent par s'étonner, puis se mirent a parler entre elles et à
+rire et à se moquer de moi avec la gentille Béatrice. Alors mon ami, qui
+ne se doutait de rien, s'en aperçut aussi et, me prenant par la main,
+m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais.
+Alors, un peu calmé et ayant repris mes esprits anéantis, et ceux-ci
+ayant retrouvé la possession d'eux-mêmes, je lui dis: «J'ai mis les
+pieds dans cette partie de la vie où l'on ne peut aller plus loin avec
+la pensée de s'en revenir.»[2]
+
+Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes où pleurant, et
+honteux de moi-même, je me disais: «Si cette femme savait dans quel
+état je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois
+plutôt qu'elle en aurait grande pitié.» Et, tout en pleurant ainsi, je
+me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient à elle-même et lui
+expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que
+j'étais bien sûr qu'elle n'en était pas consciente, et que si elle
+l'avait été, sa compassion aurait gagné les autres. Et je souhaitais
+qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'à elle,
+
+
+ Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,[3]
+ Et vous ne savez pas, Madame, d'où vient
+ Que je vous montre un visage si nouveau
+ Quand je contemple votre beauté.
+ Si vous le saviez, votre pitié ne pourrait pas
+ Garder contre moi votre habituelle rigueur.
+ Car l'Amour, lorsqu'il me trouve près de vous,
+ S'enhardit et prend un tel empire
+ Qu'il frappe mes esprits craintifs,
+ Et les tue ou les chasse,
+ De sorte qu'il reste seul à vous regarder.
+ C'est ce qui me fait changer de figure,
+ Mais pas assez pour que je ne sente pas alors
+ Les angoisses où me plongent les tourmens qu'ils subissent.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1] Ceci est une allusion à un incident qui allait se produire peu
+d'instants après.
+
+[2] J'ai cru que j'allais mourir.
+
+[3] _Coll' altre donne mia vista gabbate_....
+
+[4] Commentaire du ch. XIV.
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Après cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensée opiniâtre,
+qui ne me quittait guère, mais me reprenait continuellement et me
+disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de
+cette femme, pourquoi cherches-tu à la voir? Si elle te le demandait,
+qu'aurais-tu à lui répondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre
+pour le faire?
+
+Et une autre pensée répondait humblement: si je ne perdais pas toutes
+mes facultés et que j'eusse assez de liberté pour lui répondre, je lui
+dirais: aussitôt que je m'imagine sa merveilleuse beauté, il me vient un
+désir de la voir d'une telle puissance qu'il détruit, qu'il tue dans ma
+mémoire, tout ce qui pourrait s'élever contre lui, et les souffrances
+passées ne sauraient retenir mon désir de chercher à la voir.
+
+Alors, cédant à ces pensées, je songeai à lui adresser certaines paroles
+dans lesquelles, en m'excusant près d'elle des reproches que j'avais pu
+lui adresser[1], je lui ferais connaître ce qu'il advient de moi quand
+je l'approche.
+
+
+ Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2]
+ Quand je vous vois, ô ma belle joie!
+ Et quand je suis près de vous, j'entends l'Amour
+ Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir.
+ Mon visage montre la couleur de mon coeur,
+ Et quand il s'évanouit, il s'appuie où il peut[3]
+ Et, tout tremblant comme dans l'ivresse,
+ Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs.
+ Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors,
+ S'il ne venait pas rassurer mon âme éperdue,
+ Rien qu'en me montrant qu'il me plaint,
+ Et en me témoignant cette pitié que votre rire tue,
+ Et que ferait naître cet aspect lamentable
+ Des yeux qui ont envie de mourir.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1] Il paraît que Dante s'était plaint hautement, soit en paroles soit
+autrement, du rire moqueur de Béatrice. Mais il ne s'est pas expliqué
+davantage sur ce sujet.
+
+[2] _Ciò che m'incontra nella menta, more_....
+
+[3] Ici le _coeur_ est pris pour la personne. Allusion à la scène de la
+page 54.
+
+[4] Commentaire du ch. XV.
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Ce sonnet, après que je l'eus écrit, m'amena à dire encore quatre choses
+sur mon état, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprimé.
+
+La première est que je souffrais souvent quand ma mémoire venait
+représenter à mon imagination ce que l'amour me faisait endurer.
+
+La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout à coup avec tant de
+violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pensée, celle qui me
+parlait de ma Dame.
+
+La troisième est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi,
+je partais tout pâle pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait
+cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'était arrivé en m'approchant
+d'elle.
+
+La quatrième est comment cette vue ne venait pas à mon secours, mais
+venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du
+sonnet suivant.
+
+ Souvent me revient à l'esprit[1]
+ L'angoisse que me cause l'amour.
+ Et il m'en vient une telle pitié que souvent
+ Je dis: hélas, cela arrive-t-il à quelqu'un d'autre
+ Que l'amour m'assaille si subitement
+ Que la vie m'abandonne presque,
+ Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver
+ Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous.
+ Puis, je m'efforce de venir moi-même à mon aide;
+ Et tout pale et dépourvu de tout courage
+ Je viens vous voir, croyant me guérir:
+ Et si je lève les yeux pour regarder,
+ Mon coeur se met à trembler si fort
+ Que ses battements cessent de se faire sentir.[2]
+
+NOTES:
+
+[1] _Spesse fiate vennemi alla mente_....
+
+[2] Commentaire du ch. XVI.
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Après avoir fait ces trois sonnets adressés à cette femme, comme ils
+faisaient le récit exact de mon état, j'ai cru devoir me taire, parce
+qu'il me semblait avoir assez parlé de moi. Mais bien que je cesse de
+lui parler, il me faut reprendre une matière nouvelle et plus noble que
+la précédente. Et comme ce nouveau sujet sera agréable à entendre, je
+vais le traiter aussi brièvement que possible.
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon
+coeur, certaines dames, qui se réunissaient parce qu'elles aimaient à se
+trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles
+ayant été témoin de mes violentes émotions. Et comme je me trouvais
+passer près d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'était une femme
+d'un parler agréable. Quand je fus arrivé devant elles, je vis bien que
+ma charmante dame n'était pas là, et, rassuré, je les saluai et leur
+demandai ce qu'il y avait pour leur service.
+
+Ces dames étaient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre
+elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et
+d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles, tournant les yeux vers moi
+et m'appelant par mon nom, me dit: «Pourquoi et dans quel but aimes-tu
+donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa présence?
+Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un
+genre très particulier.» Et quand elle eut dit ces paroles, elle et
+toutes les autres se regardèrent en attendant ma réponse.
+
+Alors je leur dis: «Mesdames, tout ce que demandait mon amour était le
+salut de cette femme, dont vous entendez peut-être parler. C'est en cela
+que résidait la béatitude qui était la fin de tous mes désirs. Mais,
+depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par
+sa grâce toute ma béatitude dans ce qui ne peut me manquer.»
+
+Ces dames se mirent alors à parler entre elles et, de même que nous
+voyons quelquefois tomber la pluie mêlée à une neige très blanche, il me
+semblait voir leurs paroles entrecoupées de soupirs. Et quand elles
+eurent ainsi parlé quelque temps ensemble, celle qui m'avait adressé la
+parole la première me dit: «Nous te prions de nous dire en quoi réside
+ta béatitude.» Et je répondis: «Elle réside dans les paroles qui sont à
+la louange de ma Dame.» Et elle dit à son tour: «Si tu disais vrai, ce
+que tu nous as dit en parlant de ton état, tu l'aurais dit dans un autre
+sens.»[1]
+
+Et je les quittai en réfléchissant à ces paroles, presque honteux de
+moi-même, et je me disais en marchant: si je trouve une telle béatitude
+dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu
+parler d'elle différemment? Alors je résolus de prendre toujours
+désormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais
+beaucoup à cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de
+trop élevé relativement à moi-même, de sorte que je n'osais plus m'y
+mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le désir de parler et
+la peur de commencer.
+
+NOTE:
+
+[1] Commentaire du ch. XVIII.
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un
+ruisseau aux eaux très claires[1], il me vint une volonté si forte de
+parler que je commençai à songer à la manière dont je m'y prendrais, et
+j'ai pensé qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de
+m'adresser aux femmes à la seconde personne, et non à toutes les femmes,
+c'est-à-dire aux femmes distinguées, et qui ne sont pas seulement des
+femmes. Et alors ma langue se mit à parler comme si elle eût été mue par
+elle-même, et elle dit: «Femmes qui comprenez l'amour....» Je mis alors
+ces mots de côté dans ma mémoire avec une grande joie, en pensant à les
+prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, après
+y avoir songé pendant plusieurs jours, je commençai cette canzone.[2]
+
+
+ Femmes qui comprenez l'amour,[3]
+ Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame,
+ Non pas que je pense arriver au bout de sa louange,
+ Mais pour satisfaire mon esprit.
+ Je dis donc que, quand je pense à ses mérites,
+ L'amour se fait sentir en moi si doux
+ Que, si la hardiesse ne venait à me manquer,
+ Mes accens rendraient tout le monde amoureux.
+ Et je ne veux pas non plus me hausser à un point
+ Que je ne saurais soutenir jusqu'à la fin.
+ Mais je traiterai délicatement de sa grâce infinie
+ Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses,
+ Car ce n'est pas une chose à en entretenir d'autres que vous
+ Un ange a fait appel à la divine Intelligence et lui a dit:
+ Seigneur, on voit dans le monde
+ Une merveille dont la grâce procède
+ D'une âme qui resplendit jusqu'ici.
+ Le ciel, à qui il ne manque
+ Que de la posséder, la demande à son Seigneur,
+ Et tous les saints la réclament.
+ La pitié seule prend notre parti[4]
+ Car Dieu dit en parlant de ma Dame:
+ O mes bien aimés, souffrez en paix
+ Que votre espérance attende tant qu'il me plaira
+ Là où il y a quelqu'un qui s'attend à la perdre,
+ Et qui dira dans l'Enfer aux méchans:
+ J'ai vu l'espérance des Bienheureux.
+ Ma Dame est donc désirée là-haut dans le ciel.
+ Maintenant je veux vous faire connaître la vertu qu'elle possède,.
+ Et je dis: que celle qui veut paraître une noble femme
+ S'en aille avec elle, car quand elle s'avance
+ L'Amour jette au coeur des méchans un froid
+ Tel que leurs pensées se glacent et périssent;
+ Et celui qui s'arrêterait à la contempler
+ Deviendrait une chose noble ou mourrait.
+ Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne
+ De la regarder, il éprouve les effets de sa vertu,
+ Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut
+ Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses.
+ Et Dieu lui a encore accordé une plus grande grâce:
+ C'est que celui qui lui a parlé ne peut plus finir mal.
+ L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle
+ Peut-elle être si belle et si pure!
+ Puis il la regarde, et jure en lui-même
+ Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse.
+ Elle porte ce teint de perle[5]
+ Qui convient aux femmes, mais sans exagération.[6]
+ Elle est tout ce que la nature peut faire de bien,
+ Et on la prend pour le type de la beauté.
+ De ses yeux, quand ils se meuvent,
+ Sortent des esprits enflammés d'amour
+ Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent,
+ Et puis s'en vont droit au coeur.
+ Vous voyez l'amour peint sur ses lèvres
+ Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fixé.
+ Canzone, je sais que c'est surtout les femmes
+ Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoyée.
+ Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai élevée
+ Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste,
+ Que, là où tu iras, ta dises en priant:
+ Apprenez-moi où je dois aller, car je suis envoyée
+ A celle dont la louange est ma parure.
+ Et si tu ne veux pas aller inutilement,
+ Ne t'arrête pas près des gens indignes.
+ Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer
+ Qu'à des femmes ou à des hommes d'élite
+ Qui te montreront le chemin le plus court.
+ Tu trouveras l'Amour près d'elle:
+ Recommande-moi, comme c'est ton devoir, à l'un et à l'autre.[7]
+
+
+NOTES:
+
+[1] C'était probablement le _Mugnone_.
+
+[2] N'est-ce pas là un exemple curieux de la méthode de travail ou de
+composition du Poète? Nous le verrons plus loin s'y reprendre à deux
+fois pour écrire un sonnet.
+
+[3] _Donne ch' avete intelletto d'amore_.... Faut-il voir dans le mot
+_intelletto_ l'idée de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.)
+
+[4] Dieu a pitié de nous en nous la conservant.
+
+[5] Il répète souvent que la pâleur est la couleur de l'amour, et la
+teinte de la perle en est le type.
+
+[6] _Non fuor misura_.
+
+[7] Commentaire du ch. XIX.
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Après que cette canzone eut été un peu répandue dans le monde, comme
+quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce
+que c'est que l'amour[1], s'étant d'après cela fait de moi peut-être une
+opinion exagérée. De sorte que je pensai qu'après avoir écrit ce qui
+précède, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour
+obliger mon ami, je me décidai à consacrer quelques mots à ce sujet.
+
+
+ Amour et noblesse de coeur sont une même chose,[2]
+ Comme l'a dit le poète.
+ C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre
+ C'est comme si l'âme raisonnable allait sans la raison.
+ Quand la nature est amoureuse,
+ L'Amour devient son maître et le coeur est sa demeure.
+ C'est là qu'il se repose quelquefois un instant,
+ Et quelquefois y séjourne longtemps.
+ Puis la beauté apparaît dans une femme sage,[3]
+ Et elle plaît tellement aux yeux que dans le coeur
+ Naît un désir de la chose qui plaît.
+ Et ce désir persiste en lui assez
+ Pour éveiller un désir d'amour.
+ C'est la même chose qu'un homme de valeur éveille chez une femme.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1] Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagné
+les deux poètes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Poète
+est Guido Guinicelli (_a cor gentil ripera sempre amore_).
+
+[2] _i. Amore e cor gentil none una cosa_....
+
+[3] _Saggia donna. Saggia_ doit avoir ici une extension particulière et
+qui répond à _uomo valente_ du dernier vers.
+
+[4] Commentaire du ch. XX.
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Après avoir traité de l'amour dans ces vers, il me vint à l'idée de dire
+à la louange de cette beauté des paroles où je montrerais comment cet
+amour s'éveille pour elle, et comment non seulement il s'éveille là où
+il dormait, mais comment, grâce à son action merveilleuse, il s'éveille
+là où il n'était pas en puissance.
+
+
+ Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,[1]
+ De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit.
+ Où elle passe chacun se tourne vers elle
+ Et son salut fait trembler le coeur,
+ De sorte que baissant son visage on pâlit,
+ Et on se repent de ses propres fautes.
+ L'orgueil et la colère s'enfuient devant elle.
+ Aides-moi, Mesdames, à lui faire honneur.
+ Toute douceur, toute pensée modeste,
+ Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler;
+ Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement.
+ Ce qu'elle paraît être quand elle sourit un peu
+ Ne peut se dire ni se retenir en esprit,
+ Tant est merveilleux un tel miracle.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Negli occhi porta la mia donna Amore...._
+
+[2] Commentaire du ch. XXI.
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Peu de jours s'étaient passés quand, suivant le plaisir du glorieux
+Seigneur qui ne s'est pas refusé à mourir lui-même, celui qui avait
+été le père d'une telle merveille qu'était cette très noble Béatrice
+quitta la vie pour la gloire éternelle.
+
+Et comme une telle séparation est douloureuse pour ceux qui restent et
+avaient été amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection
+aussi intime que celle d'un bon père pour un enfant tendre, et d'un
+enfant tendre pour un bon père, et comme cette femme possédait un haut
+degré de bonté, et que son père était aussi d'une grande bonté (comme on
+le croyait et comme c'était la vérité), elle fut plongée dans une
+douleur très amère.
+
+Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les
+hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or
+beaucoup de femmes s'étaient réunies là où cette Béatrice pleurait à
+faire pitié. Et moi-même j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais
+parler de ses lamentations. Et elles disaient: «Elle pleure tellement
+que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.»
+
+Puis elles passèrent, et je restai plongé dans une telle tristesse que
+les larmes inondaient mon visage, et que je devais à chaque instant
+cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'était que je me trouvais dans
+un endroit où passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle,
+attentif à ce qu'elles disaient, je serais allé me cacher aussitôt que
+mes larmes commencèrent à couler. Et, comme je me tenais toujours là,
+d'autres passèrent encore devant moi, qui se disaient les unes aux
+autres: «Qui de nous pourra être gaie, maintenant que nous l'avons vue
+tant pleurer?» D'autres disaient en me voyant: «En voici un qui pleure
+ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.» D'autres disaient
+encore: «Comme il est changé! Il ne paraît plus du tout le même.»
+
+C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de
+moi. Je pensai alors à prononcer quelques paroles que je pouvais bien
+exprimer à propos de tout ce que j'avais entendu dire à ces femmes. Et
+comme je leur en aurais volontiers demandé la permission, si je ne
+m'étais trouvé retenu par quelque crainte, je me décidai à faire comme
+si je la leur avais demandée et qu'elles m'eussent répondu. Je fis alors
+deux sonnets: dans l'un, je m'adresse à elles comme j'aurais pu le faire
+de vive voix; dans l'autre, je prends la réponse dans les mots que
+j'avais entendu prononcer comme s'ils avaient été réellement adressés à
+moi-même.
+
+
+ O vous dont la contenance affaissée[1]
+ Et les yeux baissés témoignent de votre douleur,
+ D'où venez-vous? Et dites-moi
+ Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage.
+ Est-ce que vous avez vu notre Dame
+ Le visage baigné des pleurs de son filial amour?
+ Dites-le-moi, Mesdames,
+ Car mon coeur me le dit à moi-même,
+ Et je le vois rien qu'à votre démarche.
+ Et si vous venez d'un endroit si pitoyable
+ Veuillez rester ici un moment avec moi,
+ Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas.
+ Car je vois combien vos yeux ont pleuré,
+ Et je vois votre visage si altéré
+ Que le coeur m'en tremble rien qu'à le voir.
+
+ Es-tu celui qui a parlé si souvent[2]
+ De notre dame, en ne l'adressant qu'à nous?
+ Tu lui ressembles par la voix,
+ Mais ton visage n'est pas reconnaissable.
+ Pourquoi pleures-tu dans ton coeur,
+ Que tu fais naître chez les autres la compassion de toi-même?
+ Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux
+ Celer ta propre douleur?
+ Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement.
+ Il est inutile de chercher à nous consoler,
+ Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs.
+ Elle a la pitié tellement empreinte sur son visage
+ Que quiconque l'eût voulu regarder
+ Serait tombé mort devant elle.[3]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Voi, che portate la sembianza umile_....
+
+[2] _Se' tu volui c'hai trattata sovente_.... Dans ce second sonnet, le
+poète donne la parole aux femmes à qui il s'était adressé dans le
+précédent.
+
+[3] Commentaire du ch. XXII.
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+Quelques jours après ceci, il m'advint dans certaines parties de ma
+personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant
+plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me
+fallut rester semblable à ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme
+le neuvième jour je fus pris de douleurs intolérables, il me vint une
+pensée qui était celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pensée
+pendant quelque temps, je revins à celle de ma vie misérable. Et, voyant
+combien la vie tient à peu de chose, même quand la santé est parfaite,
+je me mis à pleurer en dedans de moi-même sur tant de misère, et, dans
+mes soupirs, je me disais: «il faudra que cette divine Béatrice meure un
+jour!» Et je tombai alors dans un égarement tel que je fermai les yeux
+et commençai à m'agiter comme un frénétique, puis à divaguer.
+
+Alors m'apparurent certains visages de femmes échevelées qui me
+disaient: «tu mourras aussi». Et après ces femmes vinrent d'autres
+visages étranges et horribles à voir qui me disaient: «tu es mort». Et
+mon imagination continuant à s'égarer, j'en vins à ce point que je ne
+savais plus où j'étais. Je croyais toujours voir des femmes échevelées,
+extrêmement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil
+s'obscurcissait tellement que les étoiles se montraient d'une couleur
+qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux
+qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands
+tremblemens de terre.[1] Et au milieu de ma surprise et de mon effroi,
+je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: «tu ne sais pas? Ton
+admirable Dame n'est plus de ce monde».
+
+Alors, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement
+dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce
+moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui
+remontaient en suivant un petit nuage très blanc. Et ils chantaient d'un
+air de triomphe _hosanna in excelsis_, sans que j'entendisse autre
+chose.[2]
+
+Il me sembla alors que mon coeur, qui était tout amour, me disait: il
+est vrai que notre Dame est étendue sans vie; et je crus aller voir ce
+corps qui avait logé cette âme bienheureuse et si pure. Et cette
+imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme
+morte, et des femmes qui lui couvraient la tête d'un voile blanc. Et son
+visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: «Voici
+que je vois le commencement de la paix.» Et je sentais tant de douceur à
+la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens à
+moi, ne me repousse pas. Tu dois être bonne, puisque tu as habité ce
+corps. Viens à moi, car je te désire beaucoup: tu vois que je porte déjà
+ton empreinte.
+
+Et il me sembla alors qu'après avoir vu remplir ces douloureux offices
+que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais
+le ciel, et je disais à haute voix: «O âme bienheureuse, bienheureux est
+celui qui te voit!»
+
+Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et
+appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait près de mon
+lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient à ma propre
+maladie, se mit tout effrayée à pleurer comme moi. Et les autres femmes
+qui étaient dans la chambre, attirées par ses pleurs et s'apercevant que
+je pleurais aussi, l'éloignèrent de moi: cette jeune femme était une de
+mes plus proches parentes.
+
+Alors elles s'approchèrent toutes de mon lit et voulurent me réveiller,
+car elles croyaient que je rêvais, et elles me disaient: «Ne dors plus,
+ne te laisse pas décourager ainsi.» Et pendant qu'elles me parlaient,
+mon imagination se calma, au point que je voulais dire: «O Béatrice,
+sois bénie!» Et à peine avais-je prononcé Béatrice que j'ouvris les
+yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'étais trompé. Et, tout en
+prononçant ce nom, ma voix était tellement brisée que ces femmes ne
+pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un
+avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles
+se mirent à dire: «On dirait qu'il est mort.» Puis elles ajoutèrent
+entre elles: «Il faut le ranimer.» Et elles me dirent beaucoup de choses
+pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi,
+ayant retrouvé un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon
+imagination, je leur répondis: «Je vais vous dire ce que j'ai eu.» Alors
+je commençai par le commencement, et je finis en leur disant ce que
+j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aimée. Et plus tard,
+guéri de ma maladie, je résolus de raconter ce qui m'était arrivé, parce
+qu'il m'a semblé que ce serait une chose intéressante.
+
+
+ Une femme jeune et compatissante,[3]
+ Ornée de toutes les grâces humaines,
+ Se trouvait là où j'appelais à chaque instant la mort.
+ Voyant mes yeux pleins d'angoisse
+ Et entendant mes paroles dépourvues de sens,
+ Elle s'effraya et se mit à pleurer à chaudes larmes.
+ Et d'autres femmes, attirées près de moi
+ Par celle qui pleurait ainsi,
+ L'éloignèrent et cherchèrent à me faire revenir à moi.
+ L'une me disait: il ne faut pas dormir,
+ Et une autre: pourquoi te décourager?
+ Alors je laissai cette étrange fantaisie
+ fit je prononçai le nom de ma Dame.
+ Ma voix était si douloureuse
+ Et tellement brisée par l'angoisse et les pleurs
+ Que mon coeur seul entendit ce nom résonner.
+ Et, la honte peinte sur mon visage,
+ L'Amour me fit me tourner vers elles.
+ Ma pâleur était telle
+ Qu'elles se mirent à parler de ma mort:
+ Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une à l'autre.
+ Et elles me répétaient:
+ «Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?»
+ Quand j'eus repris un peu de force
+ Je dis: «Mesdames, je vais vous le dire.
+ Tandis que je pensais à la fragilité de ma vie,
+ Et que je voyais combien sa durée tient à peu de chose,
+ L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit à pleurer;
+ De sorte que mon âme fut si égarée
+ Que je disais en soupirant, dans ma pensée:
+ «Il faudra bien que ma Dame meure un jour!»
+ Et mon égarement devint tel alors
+ Que je fermai mes yeux appesantis;
+ Et mes esprits étaient tellement affaiblis
+ Qu'ils ne pouvaient plus s'arrêter sur rien.
+ Et alors mon imagination,
+ Incapable de distinguer l'erreur de la vérité,
+ Me fit voir des femmes désolées
+ Qui me disaient: «Tu mourras, tu mourras.»
+ Puis je vis des choses terribles.
+ Dans la fantaisie où j'entrais
+ Je ne savais pas où je me trouvais,
+ Et il me semblait voir des femmes échevelées
+ Qui pleuraient, et qui lançaient leurs lamentations
+ Comme des flèches de feu.
+ Puis je vis le soleil s'obscurcir peu à peu,
+ Et les étoiles apparaître,
+ Et elles pleuraient ainsi que le soleil.
+ Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber
+ Et je sentais la terre trembler.
+ Alors m'apparut un homme pâle et défait
+ Qui me dit: «Qu'est-ce que tu fais là? Tu ne sais pas la nouvelle?
+ Ta Dame est morte, elle qui était si belle.»
+ Je levais mes yeux baignés de pleurs
+ Quand je vis (comme une pluie de manne)
+ Des anges se dirigeant vers le ciel,
+ Précédés d'un petit nuage
+ Derrière lequel ils criaient tous: hosanna!
+ S'ils avaient crié autre chose, je vous le dirais bien.
+ Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus,
+ Viens voir notre Dame qui est gisante.
+ Mon imagination, dans mon erreur,
+ Me mena voir ma Dame morte;
+ Et quand je l'aperçus
+ Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile.
+ Et elle avait une telle apparence de repos
+ Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix.
+ Et la voyant si calme
+ Je ressentis une telle douceur
+ Que je disais; O mort, désormais que tu me parais douce,
+ Et que tu dois être une chose aimable,
+ Puisque tu as habité dans ma Dame!
+ Tu dois avoir pitié et non colère.
+ Tu vois que je désire tant t'appartenir
+ Que je porte déjà tes couleurs.
+ Viens, c'est mon coeur qui t'appelle.
+ Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal.
+ Et, quand je fus seul,
+ Je disais en regardant le ciel:
+ Heureux qui te voit, ô belle âme....
+ C'est alors que vous m'avez appelé,
+ Et grâce à vous ma vision disparut.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1]
+
+
+ . . . . . . . . . . _O heavy hour!_
+ _Methink it should be now a huge éclipse_
+ _O sun and moon, and that th'affrighted globe_
+ _Should yawn in alteration_....
+
+ (SHAKESPEARE, _Otello_, act. V.)
+
+
+
+[2] Ce petit nuage très blanc était l'âme de Béatrice.
+
+[3] _Donna pietosa e di novella etate_....
+
+[4] Commentaire du ch. XXIII.
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+Après tous ces rêves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part à
+songer, je sentis que mon coeur se mettait à trembler, comme si j'eusse
+été en présence de cette femme. Alors mon imagination me fit voir
+l'Amour. Il me semblait venir d'auprès d'elle, et parler à mon coeur
+d'un air joyeux. «Bénis le jour où je t'ai pris, disait-il, parce que tu
+dois le faire.» Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que
+ce n'était pas mon propre coeur, tant il était changé.
+
+Et peu après ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de
+l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'était cette beauté
+célèbre dont mon meilleur ami[1] était très épris, et qui exerçait sur
+lui beaucoup d'empire. Elle avait nom _Giovanna_[2], mais à cause de sa
+beauté sans doute on l'appelait _Primavera_[3]. Et en regardant derrière
+elle je vis l'admirable Béatrice qui venait!
+
+Ces dames s'approchèrent de moi l'une après l'autre, et il me sembla que
+l'Amour parlait dans mon coeur et disait: «C'est parce qu'elle est venue
+la première aujourd'hui qu'il faut l'appeler _Primavera_. C'est moi qui
+ai voulu qu'on l'appelât _Prima verrà_[4], parce qu'elle sera venue la
+première le jour où Béatrice se sera montrée après le délire de son
+fidèle. Et si l'on veut considérer son premier nom, autant vaut dire
+_Primavera_, parce que son nom _Giovanna_ vient de Giovanni (saint Jean)
+celui qui a précédé la vraie lumière en disant: «_Ego vox clamantis in
+deserto: parate viam Domini_.»[5]
+
+Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots,
+c'est-à-dire: «Qui voudrait y regarder de tout près appellerait cette
+Béatrice l'Amour; à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.»
+
+Alors moi, en y repensant, je me proposai d'écrire quelques vers à mon
+excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire),
+croyant que son coeur était occupé encore de la beauté de la belle
+Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant:
+
+
+ J'ai senti se réveiller dans mon coeur[7]
+ Un esprit amoureux qui dormait;
+ Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour
+ Si joyeux qu'à peine si je le reconnaissais.
+ Il disait: il faut maintenant que tu penses à me faire honneur.
+ Et il souriait à chacun des mots qu'il prononçait.
+ Et comme mon Seigneur se tenait près de moi,
+ Je regardai du côté d'où il venait
+ Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8]
+ Venir de mon côté,
+ L'une de ces merveilles après l'autre.
+ Et, comme je me le rappelle bien,
+ L'amour me dit: celle-ci est _Primavera_,
+ Et celle-là a nom _Amour_, tant elle me ressemble.[9]
+
+
+NOTES:
+
+[1] Guido Cavalcanti.
+
+[2] _Giovanna_, Jeanne.
+
+[3] _Primavera_, printemps.
+
+[4] _Prima verrà_, elle viendra la première.
+
+[5] Je suis celui qui crie dans le désert: préparez la voie du Seigneur.
+
+[6] Il paraît que Guido, lorsque ce sonnet fut écrit, avait cessé d'être
+épris de Giovanna.
+
+[7] _Io mi sentii svegliar dentro allo care_....
+
+[8] _Madonna Giovanna_ et _Madonna Beatrice_.
+
+[9] Commentaire du ch. XXIV.
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'étonner de ce que je
+dis de l'Amour, comme s'il était une chose en soi et, non pas seulement
+comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle,
+ce qui serait faux au point de vue de la réalité: car l'amour n'est pas
+en soi une substance, mais un accident en substance.
+
+J'ai parlé de lui comme s'il était un corps, et même un homme, dans
+trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin.
+Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut être que le fait d'un corps,
+il semble que je fais apparaître l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit
+qu'il souriait, et même qu'il parlait, comme c'est là le propre de
+l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.[1]
+
+Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait
+pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parlé de l'amour
+quelques poètes en langue latine. Parmi nous, comme peut-être encore
+ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'était que les poètes lettrés et
+non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas
+beaucoup d'années qu'apparurent pour la première fois ces poètes
+vulgaires, c'est-à-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en
+vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de
+l'Oco[2], soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans.
+
+Et ce qui fait que des écrivains inférieurs ont acquis quelque
+réputation, c'est qu'ils furent les premiers à se servir de la langue
+vulgaire. Et le premier poète vulgaire ne parla ainsi que pour se faire
+entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci
+est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets
+amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut dès le commencement consacré
+seulement au parier d'amour.[3]
+
+C'est ainsi que, comme on a accordé aux poètes une plus grande licence
+de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres
+que des poètes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder
+plus de licence qu'aux autres écrivains vulgaires. Donc, si l'on accorde
+aux poètes des figures ou des expressions de rhétorique, il faut
+l'accorder à tous ceux qui parlent en vers.
+
+Nous voyons donc que, si les poètes ont parlé des choses inanimées comme
+si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler
+ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le
+sont pas (c'est-à-dire de choses qui ne le sont pas et de choses
+accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il
+convient que celui qui écrit par rimes en fasse autant, non sans
+raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose.
+
+Que les poètes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par
+Virgile, lequel dit que Junon, c'est-à-dire une déesse ennemie des
+Troyens, dit à Eole, maître des vents, dans le premier chapitre de
+l'Enéide: _Eole, namque tibi_, etc., et que celui-ci lui répondit:
+_Tuus, O regina, quid optes_, etc. Et, dans ce même poète, une chose qui
+n'est pas animée dit à une chose animée dans le troisième chapitre de
+l'Enéide: _Dardanidae duri_, etc. Dans Lucain la chose animée dit à la
+chose inanimée: _Multum, Roma, tamen debes civilibus armis_. Et dans
+Horace, l'homme parle à la science même comme à une autre personne. Et
+non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interprète
+du bon Homère dans sa Poétique: _dic mihi, Musa, virum_. Suivant Ovide,
+l'Amour parle comme s'il était une personne humaine, au commencement du
+livre _de Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait_. Et
+c'est par tout cela que peuvent paraître clairs différens passages de
+mon livre.
+
+Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui
+vient d'être dit, j'ajoute que les poètes ne parlent pas ainsi sans
+raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans
+avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande
+honte à celui qui rimerait une chose sous vêtement de figure ou sous
+couleur de rhétorique, et puis, interrogé, ne saurait en expliquer les
+paroles de manière à leur donner un sens véritable. Et mon excellent
+ami[4] et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement.
+
+NOTES:
+
+[1] Si, dans les vers passionnés de la _Vita nuova_ nous reconnaissons
+le poète de la _Divine Comédie_, nous retrouvons ici l'auteur de _Il
+Convito_.
+
+[2] Languedoc.
+
+[3] _Il Convito_.
+
+[4] Guido Cavalcanti.
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+Cette charmante femme dont il vient d'être question paraissait si
+aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait
+pour la voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de
+quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilité tel
+qu'il n'osait pas lever les yeux ni répondre à son salut. Et ceux qui
+l'ont éprouvé peuvent en porter témoignage à ceux qui ne le croiraient
+pas. Elle s'en allait couronnée et vêtue de modestie, ne tirant aucune
+vanité de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup répétaient,
+quand elle était passée: «Ce n'est pas une femme, c'est un des plus
+beaux anges de Dieu.» D'autres disaient: «C'est une merveille; béni soit
+Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable».
+
+Je dis qu'elle se montrait si aimable et ornée de toutes sortes de
+beautés que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur
+candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la
+regarder sans soupirer aussitôt. Tout ceci et bien d'autres choses
+admirables émanent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi,
+pensant à tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je
+voulus dire tout ce qu'elle répandait d'excellent et d'admirable, afin
+que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi,
+connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer.
+
+
+ Ma Dame se montre si aimable[1]
+ Et si modeste quand elle vous salue
+ Que la langue vous devient muette et tremblante,
+ Et les yeux n'osent la regarder.
+ Elle s'en va revêtue de bonté et de modestie
+ En entendant les louanges qu'on lui adresse.
+ Elle semble être une chose descendue du ciel
+ Sur la terre pour y faire voir un miracle.
+ Elle est si plaisante à qui la regarde
+ Que les yeux en transmettent au coeur une douceur
+ Que ne peut comprendre qui ne l'a pas éprouvée.
+ Il semble que de son visage émane
+ Un esprit suave et plein d'amour
+ Qui va disant à l'âme: soupire![2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Tanto gentile e tanto onesta pare_....
+
+[2] Commentaire du ch. XXVI.
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+Je dis que ma Dame montrait tant de grâce que non seulement elle était
+un objet d'honneur et de louange, mais qu'à cause d'elle bien d'autres
+étaient louées et honorées. Ce que voyant, et voulant le faire connaître
+à ceux qui ne le voyaient pas, je résolus de l'exprimer d'une manière
+significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu
+exerçait sur les autres femmes.
+
+
+ Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes
+ Voit parfaitement toute beauté et toute vertu.[1]
+ Celles qui vont avec elle doivent
+ Remercier Dieu de la grande grâce qui leur est faite.
+ Et sa beauté est douée d'une vertu telle
+ Qu'elle n'éveille aucune envie
+ Et qu'elle revêt les autres
+ De noblesse, d'amour et de foi.
+ A sa vue, tout devient modeste,
+ Et non seulement elle plaît par elle-même,
+ Mais elle fait honneur aux autres.
+ Et tout ce qu'elle fait est si aimable
+ Que personne ne peut se la rappeler
+ Sans soupirer dans une douceur d'amour.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Vede perfettamente ogni salute_....
+
+[2] Commentaire du ch. XXVII.
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+Après cela, je me mis un jour à songer à ce que j'avais dit de ma Dame,
+c'est-à-dire dans les deux sonnets précédents, et, voyant dans ma
+pensée que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exerçait
+présentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose à ce que
+j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais
+soumis à son influence, et ce que celle-ci me faisait éprouver.
+
+
+ L'amour m'a possédé si longtemps[1]
+ Et m'a tellement habitué à sa domination
+ Qu'après avoir été d'abord douloureux à supporter
+ Il est devenu d'une grande douceur pour mon coeur.
+ Aussi quand j'ai perdu tout mon courage
+ Et que mes esprits semblent m'abandonner,
+ Alors mon âme débile sent
+ Une telle douceur que mon visage pâlit.
+ Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moi
+ Que mes soupirs se mêlent à mes paroles,
+ Et en sortant implorent
+ Ma Dame pour qu'elle me rende à moi-même.
+ Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit,
+ Et à un point tel qu'on aurait de la peine à le croire.
+
+
+NOTE:
+
+[1] _Si lungamente m'ha tenuto amore_....
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+_Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina
+gentium_.[1]
+
+Je pensais encore à la canzone qui précède, et je venais d'en écrire les
+derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beauté sous
+l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine bénie pour qui cette
+bienheureuse Béatrice avait une telle adoration.[2] Et, bien que l'on
+aimât peut-être à savoir comment elle fut séparée de nous, je n'ai pas
+l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la première est que
+cela ne rentre pas dans le plan de cet écrit, si l'on veut bien se
+reporter à la préface (_praemio_) qui précède ce petit livre; la seconde
+est que, en fût-il autrement, ma plume serait inhabile à traiter un
+pareil sujet; la troisième est que, si je le faisais, il faudrait me
+louer moi-même, ce qui est tout à fait blâmable.[3]
+
+Je laisse donc à un autre _glossatore_ de faire ce récit. Cependant,
+comme dans ce qui précède il a été souvent question du nombre 9, ce qui
+n'a pas dû être sans raison, et que ce nombre paraît jouer un grand rôle
+dans son départ, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera
+tout à fait à propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son départ, et
+puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9
+lui a toujours tenu fidèle compagnie.
+
+NOTES:
+
+[1] Comment se fait-il que paraît déserte une ville si peuplée? La reine
+des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de Jérémie.)
+
+[2] Commentaire du ch. XXIX.
+
+[3] _Il Convito_, trait. i, ch. I.
+
+[4] 2. _Qual numero pu a lei colanto amico_. Ce mot _amico_ ne doit pas
+être pris dans le sens de favorable. Il comporte plutôt l'idée de
+compagnie habituelle.
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+Je dis que son âme très noble nous quitta à la première heure du
+neuvième jour du mois, suivant le style[1] d'Italie, et que suivant le
+style de Syrie[2] elle partit le neuvième jour de l'année dont le
+premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond à notre mois
+d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette année
+de notre indiction[3], c'est-à-dire des années du Seigneur où le nombre
+9 s'est complété neuf fois dans le siècle où elle est venue au monde.
+Elle appartient donc au treizième siècle des Chrétiens.
+
+Pourquoi ce nombre lui était si familier peut venir de ce que, suivant
+Ptolémée et suivant les vérités chrétiennes, il y a neuf cieux mobiles
+(au-dessous de l'Empyrée, seul immobile), et, suivant la commune opinion
+des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences
+suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui était
+familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles
+s'étaient parfaitement combinés. En voilà une raison. Mais en y
+regardant de plus près, et suivant une vérité incontestable, ce nombre
+9 fut elle-même, je veux dire par similitude; et voici comment je
+l'entends.
+
+Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun
+autre nombre, en se multipliant par lui-même, il fait 9, car il est
+clair que trois fois trois font 9.
+
+Donc 3 est par lui-même le facteur de 9, et si le facteur des miracles
+est par lui-même 3, c'est-à-dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit,
+lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagnée du nombre 9, ce
+qui fait entendre qu'elle fut elle-même un 9, c'est-à-dire un miracle
+dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinité.
+
+On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voilà ce que
+j'y vois et ce qu'il me plaît le plus d'y voir.[4]
+
+NOTES:
+
+[1] On appelle _style_ la manière de compter dans le calendrier.
+
+[2] Béatrice mourut le 9 juin 1290, c'est-à-dire le neuvième mois de
+l'année syriaque. Comme celle-ci commençait à partir du mois _tismin_ on
+_tisri_, lequel est pour nous octobre, le neuvième mois, calculé suivant
+le style de Syrie, correspondait au mois de notre année, juin 1290
+(Giuliani).
+
+[3] Indiction, terme de chronologie. Révolution de quinze années, que
+l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de quinze est fini.
+
+[4] Commentaire du ch. XXX.
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+Après que cette noble créature eut été séparée du monde, toute cette
+ville demeura comme veuve et dépouillée de tout ce qui faisait son
+ornement. Et moi, pleurant encore dans la cité désolée, j'écrivis aux
+princes de la terre[1] au sujet de la condition nouvelle où elle allait
+se trouver, en partant de cette lamentation de Jérémie: «_Quomodo sedet
+sola civitas_...?» Et je le dis pour qu'on ne s'étonne pas que j'en aie
+fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher
+de ne pas y avoir ajouté les mots qui suivent ce passage, c'est que mon
+intention avait d'abord été de ne les écrire qu'en langue vulgaire, et
+que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas été
+conformes à mon intention. Et je sais bien que l'ami à qui j'adressais
+ceci préférait également que je l'écrivisse en vulgaire.
+
+NOTE:
+
+[1] Ces mots «princes de la terre» _Scrivi a' principi della terra_,
+doivent être pris dans le sens de «principaux de la ville». Voir au
+commentaire du ch. XXXI.
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+Après avoir pleuré quelque temps encore, mes yeux se trouvèrent fatigués
+à ce point que je ne pouvais arriver à épancher ma tristesse. Je pensai
+alors à essayer d'y parvenir en écrivant ma peine, et je voulus faire
+une canzone où je parlerais de celle qui m'avait abîmé dans la douleur.
+
+
+ Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,[1]
+ Ont versé tant de larmes amères
+ Qu'ils en sont restés désormais épuisés.
+ Aujourd'hui, si je veux épancher la douleur
+ Qui me conduit peu à peu à la mort,
+ Il faut que je me lamente à haute voix.
+ Et comme je me souviens que c'est avec vous,
+ Femmes aimables, que j'aimais à parler
+ De ma Dame, quand elle vivait,
+ Je ne veux en parler
+ Qu'à des coeurs exquis comme sont les vôtres.
+ Je dirai ensuite en pleurant
+ Qu'elle est montée au ciel tout à coup,
+ Et a laissé l'Amour gémissant avec moi.
+ Béatrice s'en est allée dans le ciel.
+ Dans le royaume où les Anges jouissent de la paix,
+ Et elle y demeure avec eux.
+ Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enlevée
+ Comme les autres, Mesdames,
+ Ce n'est que sa trop grande vertu.[2]
+ Car l'éclat de sa bonté
+ A rayonné si haut dans le ciel
+ Que le Seigneur s'en est émerveillé,
+ Et qu'il lui est venu le désir
+ D'appeler à lui une telle perfection.
+ Et il l'a fait venir d'ici-bas
+ Par ce qu'il voyait que cette misérable vie
+ N'était pas digne «l'une chose aussi aimable.[3]
+ Son âme si douce et si pleine de grâce
+ S'est séparée de sa belle personne,
+ Et elle réside dans un lieu digne d'elle.
+ Celui qui parle d'elle sans pleurer
+ A un coeur de pierre.
+ Et quelque élevée que soit l'intelligence,
+ Elle ne parviendra jamais à la comprendre
+ Si elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur,
+ Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle.
+ Mais tristesse et douleur,
+ Soupirs et pleurs à en mourir,
+ Et renoncement à toute consolation
+ Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pensée
+ Ce qu'elle fut, et comment elle nous a été enlevée.
+ Je ressens toutes les angoisses des soupirs
+ Quand mon esprit opprimé
+ Me ramène la pensée de celle qui a déchiré mon coeur.
+ Et souvent, en songeant à la mort,
+ Il me vient un désir plein de douceur
+ Qui change la couleur de mon visage.
+ Quand je m'abandonne à mon imagination,
+ Je me sens envahi de toutes parts
+ Par tant de douleur que mon coeur en tressaille.
+ Et je deviens tel
+ Que, la honte me séparant du monde.
+ Je viens pleurer dans la solitude.
+ Et j'appelle Béatrice, et je dis:
+ Tu es donc morte à présent!
+ Et de l'appeler me réconforte.
+ Dès que je me trouve seul,
+ Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs,
+ Et qui le verrait en aurait compassion.
+ Ce qu'est devenue ma vie
+ Depuis que ma Dame est entrée dans sa vie nouvelle,
+ Ma langue ne saurait le redire.
+ Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu,
+ Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer.
+ La vie amère qui me travaille
+ M'est devenue si misérable
+ Qu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne,
+ Tant mon aspect est mourant.
+ Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit,
+ Et j'espère encore d'elle quelque compassion.
+ O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurant
+ Trouver les femmes et les jeunes filles
+ A qui tes soeurs[4] avaient coutume d'apporter de la joie;
+ Et toi, fille de la tristesse,
+ Va, pauvre affligée, et demeure auprès d'elles.[5]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Gli occhi dolenti per pietà del care_....
+
+[2] Elle n'est pas morte de maladie comme les autres.
+
+[3] Se reporter à la Canzone du ch. XIX.
+
+[4] Ce sont les autres _Canzoni_.
+
+[5] Commentaire du ch. XXXII.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+Comme je venais de composer ce sonnet, vint à moi quelqu'un qui tenait
+le second rang parmi mes amis, et il était le parent le plus rapproché
+de cette glorieuse femme[1]. Il se mit à causer avec moi et me pria de
+dire quelque chose d'une femme qui était morte. Et il feignit de parler
+d'une autre qui était morte récemment. De sorte que, m'apercevant bien
+que ce qu'il disait se rapportait à cette femme bénie, je lui dis que je
+ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet
+dans lequel je me livrerais à mes lamentations, et de le donner à mon
+ami, afin qu'il parût que c'était pour lui que je l'avais fait.
+
+
+ Venez entendre mes soupirs,[2]
+ O coeurs tendres, car la pitié le demande.
+ Ils s'échappent désoles,
+ Et s'ils ne le faisaient pas
+ Je mourrais de douleur.
+ Car mes yeux me seraient cruels,
+ Plus souvent que je ne voudrais,
+ Si je cessais de pleurer ma Dame[3]
+ Alors que mon coeur se soulage en la pleurant.
+ Vous les entendrez souvent appeler
+ Ma douce Dame qui s'en est allée
+ Dans un monde digne de ses vertus,
+ Et quelquefois invectiver la vie
+ Dans la personne de mon âme souffrante
+ Qui a été abandonnée par sa Béatitude.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1] C'est ici le seul témoignage que nous rencontrions de quelque
+rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de Béatrice. Ce
+serait le frère de celle-ci qui s'appelait Manette (Fraticelli).
+
+[2] _Venite a intendere li sospiri miei_....
+
+[3] Il y a ici deux variantes: _lasso_, hélas, on _lascio_, je laisse,
+je cesse.
+
+[4] Commentaire du ch. XXXIII.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+Après que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui était celui à qui je
+comptais l'envoyer comme si je l'eusse composé pour lui, je vis combien
+valait peu de chose le service que je rendais à celui qui était le plus
+proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner,
+je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-même, l'autre pour
+moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donnée à ceux qui
+n'y regarderaient pas de près. Mais, pour qui y regardera attentivement,
+il paraîtra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne
+pas à cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait
+ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que
+c'était pour lui que je l'avais fait.
+
+
+ Toutes les fois, hélas, que me revient[1]
+ La pensée que je ne dois jamais revoir
+ La femme pour qui je souffre tant,
+ Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeur
+ Que je dis: Mon âme,
+ Pourquoi ne t'en vas-tu pas?
+ Car les tourmens que tu auras à subir
+ Dans ce monde qui t'est déjà si odieux
+ Me pénètrent d'une grande frayeur.
+ Aussi, j'appelle la mort
+ Comme un doux et suave repos.
+ Je dis: Viens à moi, avec tant d'amour
+ Que je suis jaloux de ceux qui meurent.
+ Et dans mes soupirs se recueille
+ Une voix désolée
+ Qui va toujours demandant la mort.
+ C'est vers elle que se tournèrent tous mes désirs
+ Quand ma Dame
+ En subit l'atteinte cruelle.
+ Car sa beauté
+ En se séparant de nos yeux
+ Est devenue une beauté éclatante et spirituelle;
+ Et elle répand dans le ciel
+ Une lueur d'amour que les anges saluent,
+ Et elle remplit d'admiration
+ Leur sublime et pénétrante intelligence
+ Tant elle est charmante.
+
+
+NOTE:
+
+[1] _Quantunque volte, lasso! mi rimembra_....
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+Le jour qui complétait l'année où cette femme était devenue citoyenne de
+la vie éternelle, je me trouvais assis dans un endroit où, en mémoire
+d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.[1] Pendant que je
+dessinais, comme je tournai les yeux, je vis près de moi plusieurs
+personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je
+faisais et, d'après ce qui m'a été dit plus tard, ils étaient là depuis
+quelque temps avant que je ne les eusse aperçus. Quand je les vis, je me
+levai et je leur dis en les saluant[2]: «Il y avait là quelqu'un avec
+moi, et c'est pour cela que j'étais tout à ma pensée.» Et, quand ils
+furent partis, je me remis à mon oeuvre, c'est-à-dire à dessiner des
+figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint à l'idée d'écrire
+quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser à ceux qui
+étaient venus là près de moi.
+
+
+_Premier commencement_.
+
+
+ A mon esprit était venue[3]
+ La gracieuse femme qui, à cause de son mérite,
+ Fut placée par le Seigneur
+ Dans le ciel de la paix où est Marie.
+
+
+_Second commencement_.
+
+
+ A mon esprit était venue[4]
+ La gracieuse femme que l'amour pleure,
+ Au moment même où sa vertu secrète
+ Vous engagea à regarder ce que je faisais.
+ L'Amour qui la sentait dans mon esprit esprit
+ S'était réveillé dans mon coeur détruit,
+ Et disait à mes soupirs: sortez,
+ Et chacun sortait en gémissant.
+ Ils sortaient de mon sein en pleurant,
+ Avec une voix qui ramène souvent
+ Des larmes amères dans mes yeux attristés.
+ Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusement
+ Étaient ceux qui disaient: ô âme noble,
+ Il y a un an que tu es montée au ciel.[5]
+
+
+NOTES:
+
+[1] Dante aimait beaucoup le dessin. Il était l'ami de Giotto, et l'on a
+dit qu'il avait travaillé dans l'atelier de Cimabue.
+
+[2] Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses manières.
+
+[3] _Era venuta nella mente mia_....
+
+[4] Il paraît s'être repris à deux fois pour écrire cette canzone, car
+le même vers est répété à chacun des commencemens.
+
+[5] Commentaire du ch. XXXV.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+Quelque temps après, comme je me trouvais dans un endroit où je me
+rappelais le temps passé, je demeurais tout pensif, et mes réflexions
+étaient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond
+égarement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux
+pour regarder si quelqu'un me voyait.
+
+Et j'aperçus une femme jeune et très belle qui semblait me regarder
+d'une fenêtre, avec un air si compatissant qu'on eût dit que toutes les
+compassions se fussent recueillies en elle. Et alors, comme les
+malheureux qui, aussitôt qu'on leur témoigne quelque compassion, se
+mettent à pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-mêmes, je sentis
+les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre
+faiblesse, je m'éloignai des yeux de cette femme, et je disais à part
+moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne
+soit pas très noble. Je résolus alors de faire un sonnet qui
+s'adresserait à elle et raconterait ce que je viens de dire.
+
+
+ Mes yeux ont vu combien de compassion[1]
+ Se montrait sur votre visage
+ Quand vous regardiez l'état
+ Où ma douleur me met si souvent.
+ Alors je m'aperçus que vous pensiez
+ Combien ma vie est angoissée,
+ De sorte que vint à mon coeur la peur
+ De trop laisser voir la profondeur de mon découragement,
+ Et je me suis éloigné de vous en sentant
+ Les larmes qui montaient de mon coeur
+ Bouleversé par votre aspect.
+ Et je disais ensuite dans mon âme attristée:
+ Il est bien dans cette femme
+ Cet amour qui me fait pleurer ainsi.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Videro gli occhi miei quanta pietale_....
+
+[2] Commentaire du ch. XXXVI.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+Il arriva ensuite que, partout où cette femme me voyait, son visage se
+recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur
+d'amour, ce qui me rappelait ma très noble dame à qui j'avais vu cette
+même pâleur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus
+pleurer ni décharger mon coeur angoissé, j'allais voir cette femme
+compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je
+voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant:
+
+
+ Couleur d'amour et signes de compassion[1]
+ Ne se sont jamais imprimés aussi merveilleusement
+ Sur le visage d'une femme,
+ Avec de doux regards et des pleurs douloureux,
+ Comme sur le vôtre quand vous voyez devant vous
+ Ma figure affligée.
+ Si bien que par vous me revient à l'esprit
+ Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en éclate
+ Je ne puis empêcher mes yeux obscurcis
+ De vous regarder, souvent,
+ Quand ils ont envie de pleurer.
+ Et vous accroissez tellement ce désir
+ Qu'ils s'y consument tout entiers.
+ Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Color d'amore, e di pietà sembianti_....
+
+[2] Commentaire de ch. XXXVII.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+A force de regarder cette femme, j'en arrivai à ce point que mes yeux
+commencèrent à trouver trop de plaisir à la voir. Aussi, je m'en
+irritais souvent, et je me taxais de lâcheté, et je maudissais encore
+mes yeux pour leur sécheresse, et je leur disais dans ma pensée: vous
+faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous
+êtes pénétrés, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour
+cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde précisément que parce
+qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites
+comme bon vous semblera: je vous la rappellerai souvent, maudits yeux
+dont la mort seule devait arrêter les larmes. Et, quand j'avais ainsi
+parlé à mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus
+angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi à
+moi-même, ne demeurât pas connue seulement du malheureux qui la
+subissait, je voulus en faire un sonnet qui décrivît cette horrible
+situation.
+
+
+ Les larmes amères que vous versiez,[1]
+ O mes yeux, depuis si longtemps,
+ Faisaient tressaillir les autres
+ De pitié, comme vous l'avez vu.
+ Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez
+ Si j'étais de mon côté assez lâche
+ Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler
+ En vous rappelant celle que vous pleuriez.
+ Votre sécheresse me donne à penser.
+ Elle m'épouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause
+ Le visage d'une femme qui vous regarde.
+ Vous ne devriez jamais, si ce n'est après la mort,
+ Oublier notre Dame qui est morte.
+ Voilà ce que mon coeur dit; et puis il soupire.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _L'amaro lagrimar che voi faceste_....
+
+[2] Commentaire du ch. XXXVIII.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+La vue de cette femme me mettait dans un état si extraordinaire que je
+pensais souvent à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et
+voici comment je pensais à elle: cette femme est noble, belle, jeune et
+sage; et c'est peut-être par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue
+pour rendre le repos à ma vie. Et quelquefois j'y pensais si
+amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma
+raison. Puis, après cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc
+cette pensée qui vient si méchamment me consoler, et ne me laisse plus
+penser à autre chose? Puis se redressait encore une autre pensée qui
+disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne
+veux-tu pas te débarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est
+un souffle qui t'apporte des désirs amoureux, et qui vient d'un côté
+aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a témoigné tant de
+compassion? Et, après avoir bien souvent combattu en moi-même, j'ai
+voulu en dire quelques mots. Et comme c'était les pensées qui me
+parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est à elle que j'ai cru devoir
+adresser ce sonnet.
+
+
+ Une pensée charmante s'en vient souvent,[1]
+ En me parlant de vous, demeurer en moi.
+ Elle me parle avec tant de douceur
+ Qu'elle y entraîne mon coeur.
+ Mon âme dit alors à mon coeur: qui donc
+ Vient consoler ainsi notre esprit,
+ Et dont le pouvoir est si grand
+ Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pensée?
+ Et mon coeur répond: O âme pensive,
+ C'est un nouveau souffle d'amour
+ Qui m'apporte ses désirs;
+ Et il a tiré sa vie et son pouvoir
+ Des yeux de cette compatissante
+ Que nos souffrances avaient tellement émue.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Gentil pensiero che mi parla di vui_....
+
+[2] Commentaire du ch. XXXIX.
+
+
+
+CHAPITRE XL
+
+Un jour, vers l'heure de none, il s'éleva en moi contre cet adversaire
+une puissante imagination qui me fit apparaître cette glorieuse Béatrice
+avec ce vêtement rouge sous lequel elle s'était montrée à moi pour la
+première fois. Alors, je me mis à penser à elle, et me reportant à
+l'ordre du temps passé je me souvins, et mon coeur commença à se
+repentir douloureusement du désir dont il s'était si lâchement laissé
+posséder pendant quelques jours, en dépit de la constance de la raison.
+Et rejetant tout désir coupable, mes pensées retournèrent à la divine
+Béatrice. Et depuis lors je commençai à penser à elle de tout mon coeur
+honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.
+
+Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans
+mon coeur, c'est-à-dire le nom de cette femme, et comment elle nous
+avait quittés. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se
+renouvelaient en même temps les pleurs interrompus, de sorte que mes
+yeux paraissaient être devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que
+de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuité de ces pleurs,
+ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des
+pensées martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compensés de leur
+sécheresse que désormais ils ne purent regarder personne sans que toutes
+ces pensées leur revinssent.
+
+Aussi voulant que ces désirs coupables et ces vaines tentations fussent
+détruits de manière qu'il ne restât aucune signification de ce qui
+précède, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.
+
+
+ Hélas, par la force des soupirs[1]
+ Qui naissent des pensées contenues dans mon coeur,
+ Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables
+ De regarder ceux qui les regardent.
+ Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux désirs:
+ Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur,
+ Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour
+ Les cerne des stigmates du martyre.
+ Ces pensées, et les soupirs que je pousse
+ Me remplissent le coeur de telles angoisses
+ Que l'Amour s'évanouit en gémissant.
+ Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame
+ Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Lasso! per forza de' molti sospiri_....
+
+[2] Commentaire du ch. XL.
+
+
+
+CHAPITRE XLI
+
+Après que j'eus rendu cet hommage à sa mémoire, il arriva que tout le
+monde venait voir cette image bénie que Jésus-Christ nous a laissée de
+sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui.
+Une troupe de pèlerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de
+la ville «où elle est née, où elle a vécu, où elle est morte....» Et ils
+me semblaient marcher pensifs.
+
+Et moi, songeant à eux, je me disais: ces pèlerins me paraissent venir
+de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme,
+et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils à tout autre chose,
+peut-être à leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je
+pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne
+sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui
+feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, après qu'ils eurent
+disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je
+m'étais dit en dedans de moi, et pour qu'il fût plus touchant, je fis
+comme si j'eusse parlé à eux-mêmes.
+
+
+ O pèlerins, qui marchez en pensant[2]
+ Peut-être à ceux qui sont loin de vous,
+ Vous venez donc de bien loin,
+ Comme on en peut juger par votre aspect;
+ Car vous ne pleurez pas, en traversant
+ Cette ville affligée,
+ Comme des gens qui ne savent rien
+ De ce qui la plonge dans la désolation.
+ Si vous vouliez rester et l'entendre,
+ Mon coeur me dit en soupirant
+ Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant.
+ Cette ville a perdu sa Béatrice.
+ Et tout ce qu'on peut dire d'elle
+ Est fait pour faire pleurer les autres.[3]
+
+
+NOTES:
+
+[1] C'est ce qu'on a appelé le mouchoir de Sainte-Véronique, sur lequel,
+suivant la légende, se serait imprimée la figure de Jésus, alors que
+Véronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la montée au
+Calvaire. Ce mouchoir aurait été conservé dans une église de Rome, où il
+était l'objet de pèlerinages.
+
+[2] _Deh peregrini, che pensosi andate_....
+
+[3] Commentaire du ch. XLI.
+
+
+
+CHAPITRE XLII
+
+Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de
+mes vers. Et moi, voyant qui elles étaient, je me proposai de le faire
+et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour
+répondre d'une manière honorable à leur prière. Je fis donc un sonnet
+qui exprimait l'état de mon esprit, accompagné du précédent, avec un
+autre qui commençait par _Venite a intendere_[1]. Voici ce sonnet.
+
+
+ Bien au delà de la sphère qui parcourt la plus large évolution[2]
+ Monte le soupir qui sort de mon coeur.
+ Une intelligence nouvelle que l'Amour
+ En pleurant met en loi le pousse tout en haut.
+ Quand il est arrivé là où il aspire
+ Il voit une femme qui est l'objet de tant d'honneur
+ Et brille d'une telle lumière
+ Qu'elle fascine et attire ce souffle errant.
+ Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit,
+ Je ne le comprends pas, tant il parie subtilement
+ Au coeur souffrant qui le fait parler.
+ Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante créature qu'il parle,
+ Car il me rappelle souvent le nom de Béatrice,
+ De sorte, chères Dames, que je le comprends alors.[3]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Venite a intendere i miei sospiri_....(Voir le sonnet du ch.
+XXIII.)
+
+[2] _Oltre la spera che più larga gira_.... C'est la sphère la plus
+élevée et la plus rapprochée de l'Empyrée, c'est-à-dire le sommet de la
+fin de l'Univers.
+
+[3] Commentaire du ch. XLII.
+
+
+
+CHAPITRE XLIII
+
+Après que ce sonnet fut achevé, m'apparut une vision merveilleuse dans
+laquelle je vis des choses qui me décidèrent à ne plus parler de cette
+créature bénie, jusqu'à ce que je pusse le faire d'une manière digne
+d'elle. Et je m'étudie à y arriver, autant que je le puis, comme elle le
+sait bien.
+
+Si bien que, s'il plaira à celui par qui vivent toutes les choses que ma
+vie se prolonge encore de quelques années, j'espère dire d'elle ce qui
+n'a encore été dit d'aucune autre femme.
+
+Et puis, qu'il plaise à Dieu, qui est le Seigneur de toute grâce que
+mon âme puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est-à-dire
+de cette Béatrice bénie qui regarde la face de celui qui est _per omnia
+saecula benedictus!_....
+
+
+FIN DE LA VITA NUOVA
+
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Les lecteurs de la _Vita Nuova_ peuvent désirer de savoir si Dante a
+toujours été fidèle à la mémoire de sa bien-aimée, après avoir repoussé
+la séduction à laquelle il avait cédé dans un entraînement bientôt suivi
+de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce
+qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont prétendu nous
+apprendre la légende, la tradition ou l'imagination des intarissables
+commentateurs de l'oeuvre dantesque.
+
+Oui, l'âme de Dante a été fidèle à la mémoire de Béatrice. Car, c'est
+peu de jours avant que sa glorieuse dépouille fût reçue par la modeste
+église de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait
+lui-même, son voyage terminé, regagnant la terre, et la laissant, elle,
+au séjour des Bienheureux, devant cette lumière surhumaine qui était
+Dieu, et, dans l'étincelante fulguration de la _Rose mystique_.[1]
+
+Mais son coeur était resté sur la terre; séparé à jamais de sa Béatrice
+que le ciel avait réclamée, séparé de toutes ses affections familiales
+que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir définitivement
+fermé aux séductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et à ce
+besoin d'aimer que laissent transparaître ses haines les plus vivaces et
+ses plus ardentes indignations.
+
+Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes,
+aux racontars que l'on a multipliés, non plus qu'aux déductions
+hasardées ou purement imaginaires que l'on a tirées de simples mots
+rencontrés dans son oeuvre, ou de récits douteux. On a même énuméré les
+maîtresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouvé les _mille e tre_
+de don Juan. Mais il y en a plus que le respect dû à la mémoire d'un
+grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources
+infirmes et de venir ensuite offrir à l'histoire.
+
+Y eût-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne
+devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul
+qu'il faut demander les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux
+qu'il a voulu lui-même nous laisser entrevoir.
+
+La Divine Comédie est une véritable confession (Ozanam). Mais celle-ci
+n'a pas été dictée, comme tant d'autres, par quelque vanité cynique ou
+par une perversion ou un défaut de sens moral. C'est bien la confession
+des premiers temps de l'Église, confession à haute voix et devant les
+fidèles assemblés, et dont les larmes et le repentir consacraient
+l'expiation.
+
+Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'apprêtait à franchir
+les espaces célestes pour atteindre au Paradis le séjour des
+Bienheureux, il se trouva soudain en présence de Béatrice transfigurée.
+Ici se place une scène, peut-être un peu théâtrale, mais dont il serait
+difficile de méconnaître la tragique grandeur.[2]
+
+Ce n'était plus la jeune fille de Florence, couronnée et vêtue de
+candeur et de modestie, _tanto gentile e tanto modesta_. C'était une
+sainte d'une grandeur écrasante. Sa tête était recouverte d'un voile
+blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un vêtement
+couleur de feu. Son aspect était fier et royal, et sa voix était celle
+du commandement. Et sa beauté surpassait la beauté qui surpassait déjà
+celle des autres, au temps où elle était encore avec elles.
+
+«Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien Béatrice.»
+
+Puis, s'adressant aux créatures célestes qui l'entouraient: «la grâce
+divine avait si bien doué celui-ci que, dès le principe de sa vie, il
+semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets
+merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal
+cultivée, devient d'autant plus mauvaise elle-même et plus sauvage
+qu'elle possédait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon
+aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le
+droit chemin. Dès que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est séparé
+de moi et il s'est donné à d'autres. Alors que mon corps s'est élevé à
+l'état d'esprit, et que j'eus grandi en beauté et en vertu, je lui
+devins moins chère et moins agréable. Il tourna ses pas vers un chemin
+mensonger, courant après des images séduisantes et fausses qui ne
+rendent rien de ce qu'elles promettent.»
+
+Puis, s'adressant à Dante lui-même: «Tu vas entendre quel effet
+contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature
+ni l'art ne t'a jamais représenté la beauté aussi bien que la belle
+enveloppe qui m'avait revêtue, et qui n'était plus que de la terre. Et,
+quand cette beauté suprême est venue à te manquer par ma mort, quelle
+chose mortelle devait donc attirer tes désirs?... Et alors que tu
+n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[3], devais-tu
+te laisser séduire par la beauté de quelque jeune fille et par d'autres
+vanités dont la jouissance devait être éphémère?...»
+
+Dante se tenait d'abord devant elle «comme les enfans honteux et muets,
+la tête baissée, qui restent à écouter, reconnaissant leurs fautes et se
+repentant, et à peine put-il articuler: «Ce que je rencontrais avait
+attiré mes pas par des plaisirs trompeurs, après que votre visage eut
+disparu de mes yeux....»
+
+Puis il se sentit pénétré d'un repentir si poignant qu'il s'abîmait aux
+pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses émotions, il
+s'évanouit.
+
+Et les anges qui volaient autour de Béatrice chantaient: «_In te,
+Domine, speravi_....» Et les créatures célestes imploraient son pardon,
+et elles chantaient: «Nous sommes nymphes dans ce séjour, nous sommes
+étoiles dans le ciel, tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints vers ton
+fidèle qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de
+contempler ta seconde beauté....»
+
+NOTES:
+
+[1] C'est l'année même de sa mort qu'il écrivait dans son cantique du
+_Paradis_ les derniers chants de la _Divine Comédie_. Il a donné le nom
+de _Rose mystique_ à l'extraordinaire figuration qu'il a tentée de
+l'Assemblée des Bienheureux dans l'Empyrée.
+
+[2] Ce qui suit est emprunté au _Purgatoire_ de la _Divine Comédie_.
+
+[3] Voir la note de la page 14 de l'Introduction.
+
+
+
+
+COMMENTAIRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+On a généralement interprété ce titre: La _Vita nuova_, dans le sens
+Ce période de la vie succédant à une autre période.
+
+Fraticelli, l'un des éditeurs et des commentateurs les plus autorisés de
+la _Vita nuova_ (comme de la _Divina Commedia_), pense que le mot
+_nuova_ peut être pris dans le sens où le Poète l'emploie souvent,
+_nuova età_, jeune âge, enfance ou jeunesse. La _Vita nuova_
+signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.[1]
+
+Une telle interprétation m'avait paru d'abord très acceptable: mais il
+me semble que le texte: _incipit vita nuova_ (ici commence une vie
+nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu
+donner au titre de son livre.
+
+Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-même très nettement sur la genèse
+de ce livre, comme aussi sur les époques respectives auxquelles on peut
+en rapporter les diverses parties, c'est-à-dire soit la prose soit les
+vers.
+
+
+
+Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle
+autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot _gentile_ que
+l'on rencontre à chaque page dans la _Vita nuova_.
+
+Si l'on ouvre un dictionnaire italien-français, on trouve que _gentile_
+s'emploie dans le sens de agréable, noble, gracieux, gentil, qui a bon
+air ou bonne mine.
+
+Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de
+_gentile_ (auquel répond _gentilezza_) est: aimable, avec une idée de
+distinction qui y ajoute un caractère particulier de courtoisie.
+
+Dans la _Vita nuova_, cette qualification accompagne habituellement le
+mot _donna_ (femme), soit parce qu'il répondait à l'attrait que la femme
+exerçait sur le Poète, soit parce que les femmes qu'il introduisait dans
+son poème appartenaient toutes à une certaine classe de la Société. Il
+accompagne à chaque instant le nom de Béatrice, et celle-ci est souvent
+désignée simplement par _questa gentile_, ou la _gentilissima_. Et la
+_donna gentile_ est devenue la désignation typique de Béatrice.
+
+Il m'a donc fallu remplacer le mot _gentile_ par les différentes
+épithètes que m'offrait le vocabulaire français, sauf le mot _gentil_
+qui n'aurait guère rencontré ici d'application.
+
+Quelques explications sont encore nécessaires au sujet du mot _donna_.
+Le mot _donna_ répond exactement au mot français _femme_, et s'applique
+comme celui-ci au sexe féminin en général. Mais nous ne trouvons pas en
+italien de mot correspondant exactement au mot _dame_, qui, en France ne
+s'applique qu'à certaines conditions sociales.
+
+Le mot _signora_ accompagne en général un nom propre, et ailleurs
+correspond au mot _épouse_, que nous n'employons guère dans le langage
+courant.
+
+_Madonna_, dont nous avons fait _Madone_, n'est qu'une abréviation de
+_mia donna_. Il ne s'emploie que pour les femmes mariées, et _madonna
+Bice_, _madonna Vanna_ semblerait signifier (on l'a du moins supposé),
+que _Bice_ (Béatrice) et _Vanna_ (Giovanna) étaient mariées.
+
+Mademoiselle se dit _madamigella_ ou _signorina_; ce dernier mot, plus
+usité, accompagne habituellement le nom de la personne.
+
+Dante applique le mot _donna_ aux demoiselles comme aux femmes. Dans la
+_Vita nuova_, Béatrice est toujours désignée sous le nom de _donna,
+donna Beatrice_, ou la _donna gentile_.
+
+Il n'emploie que deux fois un nom correspondant à celui de demoiselle:
+_donne e donzelle,_ dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre
+XXXII.
+
+NOTE:
+
+[1] _Donna pietosa e di novella etate (di giovanile età)_.--_lo son
+pargoletta_ (jeune fille), _Bella e nuova_.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Ce n'est pas auprès des lecteurs de la _Vita nuova_ qu'il est nécessaire
+d'insister sur la réalité de l'existence de Béatrice, que l'on s'est plu
+quelquefois à traiter de pur symbole et de création imaginaire. La _Vita
+nuova_ est un hymne enthousiaste à L'Amour glorieux et un lamento
+touchant sur l'Amour brisé. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait
+entendre, et le coeur ne peut se méprendre à la vérité de ses accens.
+
+On a élevé des doutes sur l'identité de la Béatrice de la _Vita nuova_
+avec une Béatrice Portinari. On a prétendu que l'amie de Dante ne
+s'appelait pas Béatrice de son propre nom, et que celui de Béatrice
+était alors un nom banal et tellement répandu qu'il ne pouvait que
+servir au secret que le Poète prétendait garder, alors qu'il le prononce
+même avant, mais surtout après la mort de celle qu'il avait tant aimée.
+Et ceci peut s'appuyer sur le sens énigmatique de ce passage où il dit:
+«l'ont appelée Béatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.»
+Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui
+appliquait involontairement le nom de Béatrice, tant ce nom paraissait
+lui convenir.[1]
+
+
+
+Voici le récit de la première rencontre de Dante avec Béatrice, tel
+qu'il paraît pouvoir être reconstitué, d'après Boccace.
+
+Au mois de mai de l'année 1274, avait lieu à Florence la fête du
+Printemps, qu'une coutume gracieuse et poétique avait sans doute
+empruntée à des souvenirs païens. Ces fêtes du renouveau se célébraient
+du reste également dans les pays environnans.[2] Réjouissances publiques
+et fêtes particulières mettaient alors la ville en liesse.
+
+Un signor Folco Portinari donnait à cette occasion une fête privée.
+L'Alighieri, père de Dante, était au nombre des invités. Ce Folco
+Portinari était un personnage riche et considérable dans le parti
+Guelfe.
+
+A cette époque, il n'y avait pas à proprement parler d'aristocratie à
+Florence. Celle-ci ne s'y est établie, au profit des marchands riches,
+que plus tard, après que les Médicis eurent introduit dans la république
+Florentine des institutions plutôt monarchiques. Il y avait seulement là
+comme partout des gens riches et des gens qui ne l'étaient pas, et des
+familles prépondérantes par leur fortune ou leur popularité. Il y avait
+aussi, auprès de la ville, des châteaux où vivaient retirées de vieilles
+familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cité où le
+travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient
+leur inaction de souvenirs, de rancunes et de rêves. Elles se montraient
+rarement dans la ville; mais aux grandes fêtes, religieuses surtout,
+elles y descendaient se mêler à des foules populaires, grossières, mal
+odorantes[3], qu'y versaient les populations d'alentour, attirées par
+l'attrait éternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait
+y voir alors des regards étonnés et hautains venir se croiser avec des
+regards défians ou hostiles.
+
+L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invité à la fête qu'il
+donnait, demeurait à Florence dans une maison voisine de la sienne. Il
+appartenait également au parti Guelfe: les Alighieri étaient Guelfes par
+tradition de famille. Il était donc du même bord, si ce n'est du même
+monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il
+possédait une certaine aisance, il ne paraît pas avoir tenu une grande
+place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui
+venait d'atteindre sa neuvième année, à cette sorte de _garden party_.
+
+Suit le récit de la première rencontre du jeune Dante avec la fille de
+Folco Portinari.[4]
+
+Ce n'est donc qu'après un intervalle de plusieurs années après cette
+courte entrevue, qui ne paraît pas s'être renouvelée, que le récit
+reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.
+
+On s'est étonné que, vivant dans la même ville et dans un voisinage très
+rapproché, le jeune homme n'eût pas trouvé d'occasion de se rapprocher
+d'elle «bien qu'il cherchât toujours à la voir». Il peut cependant
+paraître assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et
+important ne fréquentât pas beaucoup les rues, ou du moins sans être
+très accompagnée, et qu'un jeune garçon de condition modeste, et sans
+relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorisé par une
+simple rencontre à l'aborder. Il nous rend du reste lui-même très bien
+compte de l'intimidation que son approche exerçait sur lui.[5]
+
+Une critique plus sérieuse a trait au mariage de Béatrice avec le
+cavaliere Simone dei Bardi[6] et à l'impossibilité de faire tenir la
+mort de son père et son mariage et sa propre mort dans le court espace
+de temps que comporte le récit du Poète.[7]
+
+C'est à Boccace que nous devons ces détails, uniformément répétés
+depuis, sur la foi de son Commentaire _sull' amore per Beatrice_[8], et,
+fait remarquer l'un des commentateurs les plus autorisés du Poète,
+faut-il accepter aveuglément tout ce qu'il nous raconte, sans faire la
+part de sa propre imagination, de la facilité avec laquelle, à cette
+époque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux témoignages les moins
+respectables, ou encore de la vanité de ceux qui, voyant la gloire du
+Poète grandir aussitôt après sa disparition, voulurent lui avoir
+appartenu par un lien quelconque?[9]
+
+Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il
+faut considérer la _Vita nuova_? Ce n'est pas une biographie précise ni
+une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poète a
+rassemblé ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a
+retouchés, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute
+pas inquiété de leur donner une forme rigoureusement suivie.
+
+Qu'importe après tout que la femme aimée de Dante se soit appelée
+Béatrice, qu'elle ait été ou non la fille d'un Portinari, et, plus tôt
+ou plus tard, épouse d'un Simone dei Bardi? «c'est à Florence qu'elle
+est née, qu'elle a vécu et qu'elle est morte.» Voilà ce qu'il nous faut
+retenir de cette figure énigmatique. C'est à l'âme du Poète que nous
+devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette âme, pas une
+ligne ou un vers du poème, qui ne garde tout son prix, indépendamment de
+toutes les circonstances qui peuvent être rattachées à son récit.
+
+NOTES:
+
+[1] Béatrix signifie «celle qui porte bonheur....» (OZANAM, Oeuvres
+complètes, t. VI, p. 95).
+
+[2] BÉDIER, les fêtes de Mai et les commencemens de la poésie lyrique en
+France (_Revue des Deux Mondes_, lère mai 1896).
+
+[3] _Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione_. (La Divine Comédie,
+_Il Paradiso_, chant XVI.)
+
+[4] Voir page 28.
+
+[5] Voir pages 45 et 58.
+
+[6] Le cavaliere Simone dei Bardi était un riche commerçant comme
+l'étaient à cette époque les personnages les plus importans de Florence.
+
+[7] Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on ne
+connaît pas l'époque de ce mariage, et que l'on a pu émettre cette
+supposition, que l'héroïne du roman n'était pas une jeune fille, mais
+une femme mariée!
+
+[8] BOCCACCIO, _Commento sulla Commedia_, 1273.
+
+[9] SCARTAZZINI, _Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari_
+(_Giornale Dantesco_, an 1, quad. in).
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+A ciascun alma presa e gentil cuore....
+
+_Ce sonnet se divise en deux parties; dans la première, je salue et
+demande la réponse. Dans la deuxième est indiqué à quoi l'on doit
+répondre. Cette deuxième partie commence à:_ à peine étaient
+arrivées....
+
+Les réponses suivantes ont été adressées à l'auteur du sonnet.
+
+CINO DA PISTOJA.[1]
+
+
+ Tout amoureux désire[2]
+ Que son coeur soit connu de sa Dame.
+ Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrer
+ Lorsque ta Dame humblement
+ S'est repue de ton coeur brûlant,
+ Pendant son long sommeil,
+ Enveloppée d'un manteau et insensible.
+ L'Amour se montrait joyeux en venant
+ Te donner ce que ton coeur désirait,
+ En unissant ainsi deux coeurs.
+ Et quand il connut la peine amoureuse
+ Qu'il avait infusée en elle,
+ Il partit en pleurant de compassion pour elle.
+
+
+GUIDO CAVALCANTI.
+
+
+ Tu as vu à mon avis toute perfection,[3]
+ Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien,
+ S'il est dominé par le puissant Seigneur
+ Qui gouverne le monde de l'honneur.
+ Il vit[4] la où meurt toute peine,
+ Et il s'établit dans tous les esprits tendres,
+ Et il vient charmer les rêves de ceux
+ Dont il a pris les coeurs. Voyant
+ Que la mort demandait votre Dame,
+ Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur.
+ Quand il te sembla qu'il s'en allait en gémissant,
+ Ce fut un doux sommeil qui s'achevait,
+ Car le réveil te gagnait.
+
+
+L'interprétation de ce premier sonnet de Dante a été l'objet d'une
+infinité de controverses et d'interprétations. Que signifie ce contraste
+entre la joie que témoignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand
+il partit?
+
+Il faut entendre d'abord que le rôle assigné à l'Amour par le Poète,
+dans les circonstances où il simule son intervention, n'est autre chose
+que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.
+
+La joie vient ici de l'espérance ou de la révélation que son amour sera
+partagé. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue
+funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Béatrice ou
+une séparation fatale? Avait-il, derrière les illusions dont ne se
+départ guère une passion exaltée, le sentiment que son union avec
+Béatrice se heurterait à des obstacles infranchissables? On a encore
+supposé que Béatrice était déjà promise, ou même mariée a Simone dei
+Bardi. Mais il serait inutile de s'arrêter à des circonstances qui ne
+peuvent être encore que de simples suppositions.
+
+Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-à-dire dans ce que
+nous devons considérer comme la rédaction primitive, «le retour vers le
+ciel» _ne gisse verso il cielo_, n'existe pas. On ne le trouve que dans
+la prose ajoutée longtemps après, et alors que Béatrice était montée
+_nel gran secolo_.
+
+Un véritable pressentiment de la mort de Béatrice, dont on a cru
+rencontrer des traces dans bien des passages de la _Vita nuova_, ne
+pouvait exister dès cette époque naissante de sa vie amoureuse et dès
+cette première expression formulée et publiée d'une passion encore
+secrète.
+
+Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde mélancolie
+propre au caractère même du poète et à la nervosité qui le domina dès
+son enfance, et propre aussi à cette époque où les esprits et les
+consciences étaient livrés à un trouble inexprimable, et plongés dans
+une atmosphère de doute angoissant, que les esprits d'élite subissaient
+aussi bien que les foules?
+
+Les idées et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre
+cette manière de parler, des procédés perdus aujourd'hui et bien
+difficiles à retrouver. Les écrivains les plus distingués, à qui nous
+devons tant de commentaires précieux de l'oeuvre dantesque, ont
+peut-être eu le tort de trop chercher la logique et la clarté modernes
+dans des esprits faits autrement que les nôtres.
+
+ * * * * *
+
+La réponse de Guido n'est pas moins difficile à déchiffrer que le sonnet
+de Dante. J'ai dû la traduire aussi littéralement qu'il m'était
+possible, sans me préoccuper des interprétations auxquelles elle pouvait
+être soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la
+terminent, et ne sont qu'indiquées dans la réponse de Cino (beaucoup
+plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de Béatrice,
+déjà mariée à l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'être coupable[5].
+Mais le sonnet ne comportait aucune révélation et ne pouvait donner lieu
+à aucune suspicion. Ne faut-il pas voir là simplement une allusion
+mélancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse,
+sans aller chercher des explications qui me semblent tout à fait
+imaginaires?
+
+Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument
+amphibologique:
+
+
+ _Veggendo_
+ _Che la vostra donna la morte chiedea...._
+
+
+Comme, en italien, le sujet et le régime suivent ou précèdent à peu près
+indifféremment le verbe actif (ce qui n'est usité en français qu'assez
+exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: «Votre Dame
+demandait la mort» ou «la mort demandait (réclamait) votre Dame.» A quel
+propos cette femme aurait-elle demandé la mort? Le sonnet de Dante ne
+contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne
+serait-ce pas simplement une allusion à la fragilité de la vie,
+semblable à celle que le poète de la _Vita nuova_ exprimera plus tard
+(chap. XXVIII)?
+
+Le langage des rimeurs du _trecento_, même les plus avancés dans le
+_dolce stil nuovo_ est, autant qu'il m'a été permis d'en juger par
+moi-même, beaucoup plus difficile à pénétrer et à reproduire que celui
+de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurité symbolique dont
+il aime à s'envelopper, le style en lui-même est généralement d'une
+clarté remarquable.[6]
+
+Il me semble que pareille observation peut encore être faite à propos de
+quelques _rimeurs_ (poètes) modernes.
+
+C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus
+difficiles à reproduire littéralement en français que ceux de la _Vita
+nuova_.
+
+ * * * * *
+
+Quoi qu'il en soit, il paraît que dès maintenant nous pouvons saisir
+bien nettement les deux époques différentes auxquelles appartiennent
+d'une part la poésie et de l'autre la prose de la _Vita nuova_.
+
+Ici la poésie, le sonnet, c'est-à-dire l'expression première, n'exprime
+que de vagues pressentimens sans aucune signification précise.
+
+Dans la prose, c'est-à-dire dans la rédaction manifestement postérieure
+à la mort de Béatrice, nous voyons celle-ci formellement exprimée: «avec
+une courtoisie qui est aujourd'hui récompensée dans l'autre vie».[7]
+
+Ceci ne laisse donc aucun doute relativement à la date respective des
+deux rédactions.
+
+Quant aux éclaircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux
+réponses qui lui furent faites, on ne peut que répéter avec M. Melodia:
+«Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.»
+
+ * * * * *
+
+«C'était la première fois que sa voix frappait mes oreilles.» Il paraît
+donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Béatrice y
+joignit quelques paroles, peut-être un compliment banal que permettait
+seul la compagnie où elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose
+pour transporter un amoureux tel que Dante l'était alors.
+
+Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret à propos de tout ce
+qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache à affirmer
+la noblesse de son propre amour, et à écarter tout _vizioso pensiero_,
+qui pourrait offenser le moins du monde la mémoire de Béatrice.[8]
+Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la pâleur des femmes
+alors qu'elles se sentent touchées par l'amour, avouer qu'il avait vu
+plus d'une fois pâlir ainsi le visage de Béatrice.[9] Nous devons donc
+croire, sans que cela doive entraîner aucune atteinte à la pureté de
+l'affection qu'elle lui portait, qu'il a reçu d'elle des témoignages
+plus significatifs que ceux qu'il nous laisse à peine entrevoir.
+
+Si, dans les oeuvres uniquement consacrées à la représentation des
+passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques
+lueurs de sentimens immatériels, nous ne devons pas l'être moins de voir
+une oeuvre tout idéale et mystique s'éclairer de quelques rayons
+humains.
+
+NOTES:
+
+[1] Ce sonnet est attribué, dans l'édition de M. Whitehead, à Cino da
+Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer à Torino de Castel Fiorentino
+(_alcuni capitoli_.... p. 330).
+
+[2] _Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore_....
+
+[3] _Vedesti al mio parer ogni valore_....
+
+[4] Ce seigneur c'est-à-dire l'Amour.
+
+[5] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_. Voir aussi un
+article très intéressant de M. Melodia sur _le premier sonnet de Dante_,
+dans le _Giornale Dantesco_, an V, nouv. série, _quaderno_ i-ii.
+
+[6] Je ne connais pas de traduction française du sonnet de Guido
+Cavalcanti, et n'ai rencontré aucun commentaire italien à son sujet.
+
+[7] _Per la sua ineffabile cortesia, la quale è oggi meritata nel gran
+secolo_.
+
+[8] P. GIULIANI, la _Vita nuova_.
+
+[9] Voir au chapitre XXXVII.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+ O voi che per la via d'Amor passate....
+
+_Ce sonnet a deux parties principales: dans la première, j'entends
+appeler les fidèles de l'Amour par ces paroles du prophète Jérémie_: O
+vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut
+dolor meus[1], _et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la
+deuxième partie je raconte où m'avait mis l'Amour, dans un sens autre
+que celui que montrent les dernières parties du sonnet, et je dis ce que
+j'ai perdu. Cette seconde partie commence à_: l'Amour, non par mon peu
+de mérite....
+
+On a recueilli, parmi les pièces se rapportant (_spettanti_) à la _Vita
+nuova_, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer être
+une de ces _cosette per rime_ que Dante dit avoir écrites (il ne signale
+pourtant que le sonnet reproduit ici page 39) à propos du départ de la
+femme qui lui avait servi à dissimuler aux autres son véritable amour
+(_la quale fece schermo alla veritade_[2]).
+
+BALLADE
+
+ _In abito di saggia messaggera_....
+
+ Revêtue comme une messagère intelligente,
+ Va, Ballade, sans t'attarder,
+ Vers cette belle dame à qui je t'envoie.
+ Et dis-lui combien je sens ma vie réduite à peu de chose.
+ Ta commenceras par dire que mes yeux,
+ En regardant sa figure angélique,
+ Avaient coutume de porter la couronne du désir.
+ Maintenant qu'ils ne peuvent plus là voir
+ La mort les fait fondre dans une frayeur telle
+ Qu'ils en ont fait la couronne du martyre.[3]
+ Hélas! je ne sais pas vers quel côté les tourner
+ Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras
+ A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort
+ De sa part. Adresse-lui donc une douce prière.
+
+Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, à propos d'une
+simple simulation, on pourra penser que cette personne lui avait
+peut-être inspiré un intérêt plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il
+faudra penser également au langage habituel, et très conventionnel, des
+poètes, et surtout des rimeurs de ce temps-là. Si aujourd'hui, dans le
+langage de la polémique usuelle, traiter quelqu'un de scélérat signifie
+souvent simplement qu'il ne partage pas votre manière de voir, dire à
+une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on
+avait du plaisir à la voir.
+
+NOTES:
+
+[1] O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est une
+douleur semblable à la mienne.
+
+[2] FRATICELLI, _La Vita nuova de Dante Alighieri_, Fiorenze, 1890.
+
+[3] Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous
+retrouverons encore signifie simplement des paupières profondément
+cernées.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+ Piangete amanti perchè piange Amore....
+
+
+_Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la première,
+j'appelle et je sollicite les fidèles de l'Amour à pleurer, et je dis
+que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer,
+ils m'écoutent avec attention. Dans la deuxième partie, je raconte la
+raison de ses pleurs. Dans la troisième, je parle de l'honneur que
+l'Amour rend à cette femme. La seconde partie commence à_: l'Amour
+entend ... _la troisième à_; écoutez comment l'amour....
+
+
+ * * * * *
+
+ Morte villana, di pietà nemica....
+
+
+_Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la première, j'appelle la
+Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxième,
+m'adressant à elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets à
+l'accuser. Dans la troisième, je la flétris. Dans la quatrième, je me
+mets à parler à une personne indéfinie, bien que dans ma pensée elle
+soit bien définie_.
+
+_La deuxième partie commence à_: puisque tu as donné ... _la troisième
+à_: et si je te refuse ... _la quatrième à_: celui qui ne mérite pas....
+
+ * * * * *
+
+Les accens _douloureux_ qu'inspire à Dante la mort de cette jeune femme,
+dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes
+éplorées, sont de nature à laisser croire que son coeur avait pris une
+part assez particulière à ce douloureux événement. Mais il faut tenir
+compte de l'exaltation facile de sa sensibilité, et de l'exubérance
+habituelle propre à la poésie trécentiste. D'ailleurs son âme a toujours
+été hantée par la pensée de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et
+l'on pourrait dire que le poète de la _Divine comédie_ a vécu dans la
+mort.
+
+Dès les premières expressions de son amour juvénile et craintif et dans
+les courts épanouissemens de ses béatitudes, on sent toujours planer
+au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image
+de son idole ne tardera pas à s'évanouir, et une ardente aspiration à
+s'en aller avec elle.
+
+Mais ce n'est pas seulement un des caractères les plus originaux de la
+poésie de Dante; c'est également un des caractères de toute la poésie du
+_dolce stil nuovo_, cette mélancolie qui jette son ombre sur les
+manifestations les plus joyeuses et les plus passionnées[1]. C'est ainsi
+que, peu après lui, Pétrarque célébrait les triomphes de la Mort, entre
+les triomphes de l'Amour et ceux de la Renommée.
+
+Laissons passer plusieurs siècles, et nous entendrons le poète de la
+tristesse et de la désespérance nous redire, comme les rimeurs du _dolce
+stil nuovo_, que: _con l'amoroso affetto un desiderio di morte si
+sente_. On connaît le beau poème de Leopardi: _Amore e morte_.
+
+
+ Le destin a engendré en même temps
+ Deux frères, l'Amour et la Mort.
+ Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les étoiles
+ Nulle autre chose aussi belle.
+ De l'une naît le bien
+ Et naissent les plus grands plaisirs
+ Qui se rencontrent dans la mer de l'Être.
+ L'autre détruit tous les maux
+ Et toutes les douleurs....
+
+
+Ne serait-ce pas un sujet intéressant que de rapprocher et comparer
+entre elles les mélancolies issues des terres ensoleillées du Midi, et
+les tristesses, filles des régions embrumées du Nord?
+
+NOTE:
+
+[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della vita di Dante_.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+ Cavalcando l'atro ier per un cammino....
+
+
+_Ce Sonnet a trois parties: dans la première, je dis comment je
+rencontrai l'Amour et sous quelle apparence; dans la deuxième, je dis ce
+qu'il m'a dit, quoique pas complètement, de peur de découvrir mon
+secret. Dans la troisième, je dis comment il disparut. La seconde partie
+commence à:_ quand il me vit ... _la troisième à_: alors je pris ...
+
+ * * * * *
+
+On peut remarquer que ceci ne nous est pas donné précisément comme une
+vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination
+hantée par des pensées obstinées. Ce ne serait donc que la traduction de
+ces pensées sous une forme figurative.
+
+Lorsque le Poète évoque la présence et l'inspiration de l'Amour, ce
+n'est sans doute qu'une manière d'exprimer ce qui se passait au dedans
+de lui-même. Lorsque l'Amour lui apparaît brillant et joyeux, c'est que
+son âme était allègre et ouverte à de douces perspectives. S'il lui
+apparaît ici mal vêtu, hésitant et inquiet, c'est que son âme à lui
+était inquiète et hésitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'était la
+préoccupation de sa propre dissimulation, de la défense de son amour
+(comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait déjà à
+remplacer, avec un empressement où l'on ne saurait nier qu'il y n'eût
+quelque chose de suspect; c'était enfin un certain malaise, peut-être
+quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du côté de la
+belle rivière, symbole de son amour si pur.
+
+Il y a en effet dans le langage énigmatique qu'il se fait tenir par
+l'Amour la trace d'arrière-pensées que, suivant son habitude, il ne peut
+s'empêcher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout à deviner.
+
+Si l'Amour lui a rapporté son coeur d'auprès de celle qui avait servi de
+défense à son secret pour qu'il lui serve près d'une autre, c'est donc
+que son coeur était en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme
+il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait
+encore quelques places disponibles. N'est-ce pas à cela que l'Amour (ou
+sa conscience) fait allusion quand il lui dit: «moi je suis toujours le
+même, mais toi tu changes»? Et il lui recommande de n'en rien laisser
+transpirer.
+
+Et ce n'est pas seulement le départ de la dame de l'église qui sollicite
+l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune
+et belle lui inspirer des accens non moins émus.[1] Et plus tard enfin
+les témoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux
+yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour brisé.[2]
+
+Il semble que, dans ce grand poème en l'honneur de Béatrice, il ait tenu
+à ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs
+strophes à eux, comme des figures secondaires viennent orner les
+soubassemens d'un monument élevé à une gloire qu'on a voulu
+immortaliser.
+
+ * * * * *
+
+On s'est beaucoup occupé de cet éloignement de Florence qui devait
+séparer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de
+ses pensées. Ce n'était certainement pas une partie de plaisir qu'il
+faisait avec de nombreux (_molti_) compagnons, mais une obligation qu'il
+subissait à contre-coeur, et où, jeune homme de vingt ans, il emportait
+les pensées obsédantes et mélancoliques d'un amoureux contraint
+s'éloigner d'une maîtresse adorée. J'emprunte au Prof. del Lungo des
+détails intéressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son
+habitude, le poète laisse planer une obscurité toujours difficile à
+éclaircir.[3]
+
+Il y avait à Florence une organisation militaire que les occasions ne
+manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de
+voisins alliés ou de régler des contestations avec des voisins hostiles.
+
+Lorsque la Commune avait décidé quelque expédition de ce genre (_di fare
+le oste_), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les
+boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze à
+soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms
+chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester à la
+garde de la ville, en payant (_pagando_). Et l'on formait un ou
+plusieurs corps de 200 hommes qui montaient à cheval, escorté chacun
+d'un compagnon bien armé et d'un cheval équipé; on déployait les
+enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'était
+généralement pas très éloigné).
+
+Ce fut donc à une expédition de ce genre que Dante dut prendre part.
+Quelle fut cette expédition, que M. del Lungo rapporte à l'année 1288?
+Quels en furent le caractère, la destination et la durée? C'est ce qu'il
+ne lui a pas été possible de déterminer, malgré de patientes recherches
+parmi les souvenirs et les actes officiels de cette époque. Ce n'était
+là quelquefois que de simples démonstrations. Était-ce le cours de
+l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en
+soit, son éloignement de Florence ne paraît pas avoir été de longue
+durée.[4] 4: Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la _Comédie_,
+Dante fait allusion à une campagne qu'il aurait faite sur le territoire
+des Arétins: «J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Arétins....»
+
+NOTES:
+
+[1] Chapitre VIII.
+
+[2] Chapitre XXXVI.
+
+[3] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo
+XIII_, _Milano_,1891.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Il est intéressant de rapprocher du onzième chapitre de la _Vita nuova_
+cette pensée de Vauvenargues, c'est-à-dire d'un contemporain de Voltaire
+et de Diderot:
+
+«Quand un jeune homme ingénu aime pour la première fois, tous ceux qui
+le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main à ceux qui
+ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il réconcilie: son amour
+devient pour lui toutes les vertus.»
+
+N'est-ce pas une même inspiration qui a dicté ces lignes au poète
+italien et au philosophe français? Et l'on peut se demander si l'un
+d'eux n'a pas été le reflet direct de l'autre.
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+
+ Ballata, io vo'che tu ritruovi amore....
+
+
+_Cette ballade se divise en trois parties: Dans la première, je lui dis
+où elle doit aller, et je l'encourage pour qu'elle s'en aille plus
+hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller
+en sécurité et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis
+ce qu'il lui appartient de faire entendre. Dans la troisième, je la
+laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage à la
+fortune. La seconde partie commence à_: Dis-lui d'abord avec douceur....
+_La troisième à_: ma gentille ballade....
+
+_On pourrait m'adresser un reproche, et dire que l'on ne saurait pas à
+qui je me serais adressé à la seconde personne, parce que cette ballade
+n'est autre chose que mes propres paroles: aussi je dis que ce doute,
+j'entends le résoudre et l'éclaircir dans ce petit livre, ainsi qu'un
+doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et
+qui voudra me le reprocher de cette manière_.
+
+ * * * * *
+
+Si jusqu'ici nous n'avons guère vu dans la partie lyrique qu'une
+répétition ou un développement de la prose qui la précède, nous trouvons
+ici deux sujets différans dont l'un est la préparation de l'autre.
+
+Le Poète, dont la pensée, suivant son habitude, s'abrite sous la fiction
+de l'Amour, se laisse d'abord aller à ses réflexions. Il sent bien qu'il
+s'est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la
+nouvelle défense de son amour a été compromise (_ha ricevuto alcuna
+noia_) par les bavardages auxquels ont donné lieu ses assiduités
+simulées. Béatrice (laquelle est _contraria di tutta la noia_) ne se
+soucieras de se trouver mêlée à tous ces commérages, et elle en veut à
+celui qui y a donné lieu. Dante en a conscience et cherche à corriger
+les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l'exécution.
+
+Peut-être trouvera-t-on que le lyrisme dont la _nota suave_ est pleine
+de charme, recouvre plus de politique que d'inspiration. Mais cela même
+témoigne de la sincérité du Poète et de la réalité de son récit.
+
+Quant à la ballade elle-même, elle nous représente une scène à quatre
+personnages, l'amoureux qui l'a écrite, l'aimée à qui elle est destinée,
+la ballade qui est chargée de présenter les excuses et les explications,
+enfin, l'Amour qui devra l'accompagner pour la faire agréer.
+
+Il faut remarquer les précautions infinies que prend le premier.
+D'abord, il n'ose s'adresser directement à celle qui s'est crue
+offensée. Puis, il multiplie les formes les plus délicates et les plus
+pressantes de la courtoisie et de l'humilité. Il espère que la forme
+harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore
+le pardon: mais il ne se fie pas suffisamment à sa propre éloquence et à
+ses bonnes raisons. Alors il invoque l'Amour afin qu'il témoigne pour
+lui et qu'il plaide sa cause. Mais ce n'est pas seulement à l'amour qui
+habite son propre coeur, qu'il fait appel, c'est peut-être et surtout à
+l'amour même de Béatrice.
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+
+ Tutti li miei pensier parlan d'amore....
+
+
+_Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la première, je dis
+et j'établis que toutes mes pensées sont d'amour. Dans la deuxième, je
+dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversités. Dans la
+troisième, je dis en quoi elles paraissent toutes s'accorder. Dans la
+quatrième, je dis que, en voulant parler de l'Amour, je ne sais où je
+dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que
+j'appelle mon ennemie madame la pitié. Je dis madame_ (madonna) _par
+mode dédaigneux_.
+
+_La deuxième partie commence à_: et le font.... _la troisième à_: elles
+s'accordent seulement.... _la quatrième à_: c'est à ce point....
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+ Coll' altre donne mia vista gabbate....
+
+
+_Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l'on
+n'établit de divisions que pour expliquer le sens des parties ainsi
+divisées. Il n'y a donc pas lieu de le faire pour que la signification
+en soit comprise_.
+
+_Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet,
+il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l'Amour tue
+tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent
+d'instrumens, ceci demeure inexplicable à qui n'est pas au même degré
+fidèle de l'Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient
+compris de ceux qui le sont_.
+
+_Il n'est donc pas nécessaire de donner cette explication qui serait
+inutile et même superflue._
+
+ * * * * *
+
+La scène qui vient d'être reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que
+faisait ressentir aux Anciens l'approche imaginaire d'un Dieu, et
+surtout l'approche de sanctuaires particulièrement redoutés? Il
+s'agissait là de phénomènes d'hystéricisme soit isolés, soit communiqués
+aux foules par une véritable contagion. L'état général des esprits
+pendant toute la durée du moyen âge était tout à fait favorable à des
+manifestations de ce genre. Quelque part que l'on puisse faire à
+l'enveloppe romanesque dont sont entourés la plupart des incidents de la
+_Vita nuova_, même les plus sûrement réels, on peut être assuré que le
+Poète n'a pas inventé de toutes pièces les sensations extraordinaires
+que l'aspect ou seulement l'approche de Béatrice déterminaient en lui.
+
+Il m'a été reproché d'avoir parlé d'hystérie à propos des phénomènes
+singuliers qu'il s'attribue à lui-même dans mainte circonstance[1]. Ce
+sont des témoignages significatifs d'une nervosité véritablement
+maladive. Il faut ici que ce trouble du système se soit produit avant
+même que la présence de celle qui en était la cause se fût révélée ou
+fût même prévue. Il s'agit là d'un phénomène qui rentre dans ceux
+auxquels se rapporte la télépathie ou action à distance. Si je l'osais,
+je dirai que Dante eût pu faire un excellent medium.
+
+NOTE:
+
+[1]_Giornale Dantesco_.
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+ Ciò che m'incontra nella mente more....
+
+
+ _Ce sonnet se divise en deux parties: dans la
+ première, je dis la raison pour laquelle je ne me
+ décide pas à m'approcher de cette femme; dans la
+ seconde, je dis ce qui m'arrive quand je m'approche
+ d'elle; et cette partie commence par_: et quand je
+ suis.... _Et cette seconde partie se divise aussi en_
+ _cinq, suivant ce qui s'y raconte. Dans la première,_
+ _je dis ce que l'Amour, sur le conseil de la raison,_
+ _me dit quand je suis près d'elle; dans la seconde,_
+ _j'explique l'état de mon coeur d'après celui de mon_
+ _visage; dans la troisième, je dis comment je perds_
+ _tout courage; dans la quatrième, je dis combien a_
+ _tort celui qui ne me témoigne aucune compassion,_
+ _parce que cela me rassurerait; dans la dernière, je_
+ _dis pourquoi les autres devraient avoir pitié de_
+ _moi, c'est-à-dire en raison de l'angoisse qui me_
+ _monte aux yeux; angoisse qui disparaît, c'est-à-dire_
+ _dont les autres ne s'aperçoivent pas, à cause de_
+ _la moquerie de cette femme, laquelle attire à elle_
+ _les regards de ceux qui verraient peut-être cette_
+ _angoisse. La seconde partie commence à_: mon
+ _visage montre.... _la troisième à_: et tout frissonnant....
+ _la quatrième à_: il a bien tort.... _la cinquième
+ à_: et me montre....
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVI
+
+
+ Spesse fiate vennemi alla mente....
+
+
+_Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu'il comprend quatre
+choses. Et comme ces choses ont été exprimées plus haut, je n'ai pas
+besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis
+donc seulement que la deuxième partie commence à_: que l'amour
+m'assaille.... _La troisième à_: puis je, m'efforce.... _La quatrième
+à_: et je lève mes yeux....
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Il faut admettre, d'après les dernières paroles qui venaient de lui être
+adressées, que le Poète s'était plaint hautement de la, sévérité de sa
+Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient reçu déjà quelque
+publicité. Et nous voyons qu'il en est honteux et repentant; et il
+exprime la résolution «de prendre toujours désormais ses louanges pour
+sujet de ses paroles», et il se demande comment il a pu parler
+différemment.
+
+On sait que la _Vita nuova_ ne nous donne pas la reproduction intégrale
+des pièces qu'il a composées à l'honneur ou à propos de Béatrice. Il en
+est un certain nombre qui datent certainement de la même époque et qu'il
+aura probablement éliminées lui-même, que l'on trouve généralement
+annexées au texte de la _Vita nuova_.
+
+Mais il y avait alors des élémens de publicité dont il est difficile de
+nous faire une idée précise, et un côté de cette Société qui nous
+échappe complètement.
+
+Nous voyons que le premier sonnet de la _Vita nuova_, purement
+symbolique, a été adressé à des rimeurs notables. «Sitôt que ce sonnet
+fut répandu», dit le poète. Et nous connaissons quelques-unes des
+réponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet _Donne ch'avete
+intelletto d'amore...._ (chap. XX), il dit encore: «Après que ce sonnet
+eut été répandu dans le monde....» (chap. XX).
+
+Il y avait certainement là un mode de correspondance analogue à cette
+correspondance par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons
+dans le XVIIIe siècle, et dont Voltaire faisait un si large
+usage.
+
+N'y avait-il pas également alors quelque chose d'analogue à ce qu'on
+appelait, au dernier siècle, des bureaux d'esprit? Nous voyons un de ses
+amis (le frère de Béatrice) venir demander à Dante de dire quelque chose
+à propos d'une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de
+ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c'est que l'amour (sonnet,
+page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap.
+LXII), et il en écrit de nouveaux pour mieux leur faire honneur.
+
+Les Florentins avaient l'habitude de se réunir le soir, _al fresco dei
+marmi_, sur les bancs de marbre que l'on voit encore autour de la
+cathédrale (_Santa Maria del fiore_), et où l'on montre _il sasso di
+Dante_, la pierre où Dante venait s'asseoir.
+
+C'est là que devaient s'échanger les racontars de la ville et les
+commérages du jour, et se communiquer les productions journalières des
+rimeurs à la mode. N'est-ce pas la fidèle représentation des cafés et
+des cercles de nos villes de province?
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+
+ Donne, ch' avete intelletto d'amore....
+
+
+_Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec
+plus de soin que les précédentes, et j'en ferai ainsi trois parties_.
+
+_La première partie est la préface de ce qui suit; la deuxième est le
+sujet traité; la troisième est comme la servante_ (una servigiale) _des
+précédentes. La deuxième commence à_: un ange a fait appel...; _la
+troisième à_: Canzone, je sais....
+
+_La première partie se divise en quatre_.
+
+_Dans la première, je dis à qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je
+veux le faire. Dans la deuxième, je dis ce que je pense de ses mérites,
+et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisième, je dis
+comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas empêché par
+timidité. Dans la quatrième, revenant à ceux à qui j'ai voulu
+m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi_.
+
+_La deuxième partie commence à_: je dis donc que lorsque...; _la
+troisième à_: et je ne veux pas non plus...; _la quatrième à_: avec
+vous, femmes et jeunes filles....
+
+_Puis quand je dis_: un ange a fait appel.... _je commence à traiter de
+cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la première,
+je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxième qu'on
+s'occupe d'elle sur la terre_: ma dame est désirée.... _Cette deuxième
+partie se divise encore en deux: dans la première, je dis quelle est la
+noblesse de son âme en parlant des vertus qui procèdent de celle-ci.
+Dans la deuxième, je parle de la noblesse de son corps en signalant
+quelques-unes de ses beautés, ainsi_: l'amour dit d'elle.... _Cette
+deuxième partie se divise encore en deux. Dans la première, je parle des
+beautés de toute sa personne; dans la deuxième, je parle de certaines
+beautés appartenant à certaines parties déterminées de sa personne,
+ainsi_: de ses yeux....
+
+_Cette même deuxième partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je
+parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa
+bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite
+aucune pensée blâmable, que le lecteur se rappelle ce qui a été écrit
+plus haut: que le salut de cette femme, qui était l'opération de sa
+bouche, était la fin de mes désirs, quand il m'était permis de le
+recevoir_.
+
+_Lorsque ensuite je dis_: Canzone, je sais.... _j'ajoute une stance qui
+est comme la servante des autres, où je dis ce que je demande à cette
+Canzone. Et comme cette dernière partie est facile à comprendre, je ne
+m'occuperai plus d'autres divisions_.
+
+_Je dis que pour bien pénétrer le sens de cette Canzone il faudrait
+avoir recours à des divisions plus détaillées: mais cependant celui qui
+n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me
+déplaît pas qu'il s'en tienne â cela. Car certainement je crains d'avoir
+expliqué à trop de gens la signification de cette Canzone_.
+
+ * * * * *
+
+Le passage de ce sonnet entre «un ange a fait appel à la divine
+Intelligence» et «ma Dame est donc désirée dans le ciel» est fort
+difficile à interpréter, et a exercé sans grands résultats apparens la
+sagacité des commentateurs.
+
+On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin prématurée de
+Béatrice, et comme une allusion à la descente du Poète aux enfers.
+
+Mais, suivant cette hypothèse, il faudrait admettre que le plan de la
+Comédie se fût trouvé déjà arrêté dans son esprit lorsqu'il écrivait ce
+sonnet. On a fait observer que les expressions _inferno_, l'enfer, et
+_mal nati_, les méchans, pourraient s'appliquer simplement à la
+conception qu'il a plus d'une fois exprimée dans des termes analogues,
+de la condition de notre monde, un véritable _inferno_, et des hommes,
+_malvagi_ ou _malnati_.
+
+Quoi qu'il en soit de cette interprétation, s'il n'a pas adressé cette
+Canzone directement à Béatrice, mais aux femmes (_ch'avete intelletto
+d'amore_), il dit qu'elle sera envoyée à celle dont il célèbre la
+louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander à elle et à
+l'Amour qui sera près d'elle. Et d'ailleurs, si elle est désirée dans le
+ciel, c'est qu'elle est encore vivante.
+
+Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens
+énigmatique de la première partie de la canzone. M. Scherillo pense
+qu'il a dû y avoir une interpolation introduite dans sa rédaction plus
+tard, après la mort de Béatrice[1]. Dante ne se conforme pas toujours
+dans ses récite à l'ordre des temps. La _Divine Comédie_ est pleine de
+prédictions qui n'étaient que la reproduction de faits accomplis. Il est
+permis de croire que la _Vita nuova_, lors de sa rédaction définitive et
+de son encadrement dans ses récits en prose, a subi plus de retouches,
+de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner.
+
+Il ne me paraît pas possible d'admettre que, pendant que se déroulait le
+roman de la _Vita nuova_ et qu'il écrivait ce poème d'amour, alors qu'il
+n'avait pas encore pénétré, bien avant au moins, dans la vie publique,
+il eût déjà conçu le plan de la _Divine Comédie_ et fait les préparatifs
+de son voyage sacré.[2]
+
+Dans un article tout récent[3] consacré à l'important ouvrage de
+Scherillo (_alcuni capitoli dalla biografia di Dante_) un éminent
+critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une
+source antérieure à la _Vita nuova_. Je reproduis à peu près ses
+paroles:
+
+Il ne pouvait prévoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes
+ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour
+lequel il n'avait aucun titre, «n'étant pas Énée ni saint Paul».[4]
+
+Alors que Dante écrivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient
+pas encore donné l'expérience des besoins du siècle pour lui faire
+concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[5]
+
+C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comédie que
+nous interprétons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement
+en 1289 que Dieu fît dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du
+Poète: «J'ai vu l'espérance des Bienheureux....»
+
+Je ne puis m'empêcher de faire encore remarquer le caractère de
+politesse raffinée qui était dans les habitudes du Poète. Dans les
+milieux les plus dramatiques de la Comédie, comme dans la vie sociale où
+nous amène la _Vita nuova,_ il se montre toujours d'une correction et
+d'une courtoisie irréprochables, soit qu'il se rencontre avec des
+femmes, soit qu'il se trouve en présence de personnages dont il veut
+reconnaître la supériorité intellectuelle ou sociale. Il nous apparaît
+toujours comme un homme bien élevé, et la délicatesse de ses manières et
+de ses expressions nous laisse l'idée que nous nous faisons d'un homme
+qui a été élevé par des femmes.[6] Il y a là un contraste manifeste avec
+l'apreté de son caractère et la violence habituelle de son langage.
+
+Nous ne savons rien du reste de sa première éducation et de son milieu
+domestique. J'ai déjà rappelé le silence absolu qu'il garde sur sa
+famille et sur les premières impressions de son enfance, en dehors de sa
+passion précoce. Pour ce qui est de la Comédie, nous pouvons dire que le
+Virgile qu'il nous présente pouvait bien lui servir de modèle en matière
+de courtoisie; ce qui paraît mieux en harmonie avec les souvenirs de la
+cour d'Auguste qu'avec le milieu où Dante a vécu, et avec la barbarie
+effective que recouvraient encore à peine certains raffinemens bien
+superficiels sans doute.
+
+NOTES:
+
+[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_.«Quand Dieu
+dit: «il dira, aux âmes des _malvagi_», c'est déjà une allusion à la
+_Comédie_.» (Page 835.)
+
+[2] Voir encore sur ce dernier sujet l'intéressant et compendieux
+travail de M. Leynardi (_la Psicologia dell' arte nella Divina
+Commedia_). L'éminent professeur de philosophie au lycée Doria de Gênes
+a étudié avec autant de sagacité que de finesse (_sottilezza_) tous les
+points qui se rapportent à la composition de la _Divine Comédie_. Dans
+la dissertation _come avenne la preparazione dell' opera_, il fait
+observer que l'intention première du Poète, entièrement annoncée dans la
+_Vita nuova,_ était d'élever un monument à Béatrice: et ce n'est que peu
+à peu, et suivant le cours des événemens et l'évolution de son propre
+esprit, et enfin le développement de son génie, que cette oeuvre est
+devenue la _Divine Comédie_. Et il proteste contre l'idée exprimée par
+Giuliani d'une construction architecturale de la _Divine Comédie_, qui
+aurait été arrêtée dans l'esprit du Poète dès ses années de jeunesse.
+
+[3] _Bullettino della Società Dantesca Italiana, Firenze_, octobre,
+novembre 1896.
+
+[4] _La Divine Comédie, l'Enfer_, ch. IL.
+
+[5] Se reporter à mon Introduction, p. 14.
+
+[6] Ceci a déjà été signalé dans _l'Introduction_.
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+
+ Amor e cor gentil sono una cosa....
+
+
+_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la première, je parle de
+l'amour en tant qu'il est en puissance. Dans la seconde, j'en parle en
+tant que de la puissance il s'est résolu en acte. Cette seconde commence
+à_: puis la beauté apparaît....
+
+_La première partie se divise elle-même en deux. Dans la première, je
+dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment
+ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un est
+à l'autre, ce que la forme est à la matière. Cette seconde commence à_:
+quand la nature....
+
+_Et quand je dis_: puis la beauté apparaît ..._je dis comment cette
+puissance s'est résolue en acte, et d'abord comment elle se fait chez
+l'homme, ensuite comment elle se fait chez la femme_, e simil fa la
+donna.
+
+ * * * * *
+
+L'amour en puissance est celui dont on a les éléments sans avoir eu
+l'occasion de l'appliquer. L'amour en acte est celui qui s'adresse à un
+objet déterminé.
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+
+ Negli occhi porta la mia donna Amore....
+
+
+_Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je dis comment cette femme
+résout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux; et la
+troisième dit la même chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces
+deux parties, il s'en trouve une moindre gui a l'air de demander leur
+aide à celle gui précède et à celle qui suit: et elle commence à_:
+Aidez-moi, Mesdames.... _Cette troisième commence à_: toute douceur....
+_La première partie se divise en trois. Dans la première, je dis comment
+par sa vertu tout ce qu'elle voit devient noble, ce gui va jusqu'à
+amener l'amour en puissance là où il n'était pas. Dans la seconde
+partie, je dis comment elle résout l'amour en acte dans les coeurs de
+tous ceux qu'elle voit. Dans la troisième, je dis ce qu'ensuite par sa
+vertu elle accomplit dans leurs coeurs_.
+
+_La deuxième partie commence à_: où elle passe.... _et la troisième
+commence à_: et son salut.
+
+_Quant je dis ensuite: aidez-moi, mesdames ... je donne à entendre à qui
+j'ai l'intention de m'adresser, en demandant aux femmes de m'aider à
+l'honorer. Puis quand je dis_: toute douceur ... _je répète ce que j'ai
+dit dans la première partie à propos des deux actes de sa bouche dont
+l'un est sa douce parole et l'autre son admirable sourire: sauf que je
+ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les coeurs des autres,
+parce que la mémoire ne peut le garder pas plus que l'impression qu'il a
+produite_.
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+
+ Voi che portate la sembianza umile....
+
+
+_Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la première,
+j'appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d'auprès
+d'elle, en leur disant que je le crois, alors qu'elles reviennent
+ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me
+parler d'elle. Cette seconde partie commence à_: et si vous venez....
+
+
+ Se' tu colui c'hai trattato sovente....
+
+
+_Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom
+desquelles je réponds auraient eu quatre réponses à me faire. Et, comme
+je l'ai exprimé, plus haut, je n'ai pas à les reproduire; aussi j'en
+fais seulement la distinction. La deuxième partie commence à_: pourquoi
+pleures-tu?... _La troisième commence à_: laisse-nous pleurer ... _la
+quatrième à_: elle a la pitié....
+
+M. Del Lungo nous a conservé le testament de Folco Portinari, daté du 14
+janvier 1287. Ce testament très long, et rédigé d'une manière fort
+minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d'abord et pour la
+plus grande partie à des oeuvres ou fondations pieuses et durables, puis
+à chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice
+(Béatrice) l'une de ses filles, _uxori domini Simonis dei Bardi_, pour
+cinquante florins.[1]
+
+NOTE:
+
+[1] Del Lungo, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII,
+Milano_, 1891.
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+
+ Donna pietosa e di novella etate....
+
+
+_Cette canzone a deux parties: dans la première, je dis en parlant à une
+personne indéterminée comment je fus tiré d'une imagination délirante
+par certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter.
+Dans la seconde, je dis comment je l'ai fait. La seconde commence à_:
+tandis que je pensais.... _La première partie se divise en deux: dans la
+première, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent
+et firent au sujet de mon délire avant que j'eusse repris ma
+connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent après
+que feus cessé de divaguer, et elle commence à_: ma voix était....
+_Ensuite, quand je dis_: tandis que je pensais ... _je dis comment je
+leur ai raconté mon imagination. Et relativement à ceci, je fais deux
+parties: dans la première, je les raconte dans l'ordre. Dans la seconde,
+en disant à quelle heure ces femmes m'ont appelé, je les remercie
+intérieurement; et cette partie commence à_: vous m'avez appelé....
+
+ * * * * *
+
+La femme jeune et compatissante (_donna pietosa e di novella etate_) qui
+se trouve à la tête de la canzone est la même que la femme jeune et
+gentille qui n'a fait que passer dans le récit. C'est celle qui se
+tenait près de son lit, et que les autres femmes en avaient écartée, à
+cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations.
+
+Il a suffi au poète de quelques mots à peine pour donner la vie à une
+image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci était sa plus proche
+parente (_eta meio di propinquissima sanguinità,_) c'est-à-dire sa
+soeur, mariée depuis à un Léone Poggi (Fraticelli).
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+
+ Io mi sentii svegliar dentro allo core....
+
+
+_Ce sonnet a plusieurs parties_.
+
+_La première dit comment je sentis s'éveiller en moi le tremblement bien
+connu de mon coeur, et comment il me sembla que l'amour venait à
+m'apparaître de loin tout joyeux. La deuxième dit comment il me sembla
+que l'amour parlait dans mon coeur et ce qu'il me semblait dire. La
+troisième dit comment, après qu'il fut resté ainsi avec moi un peu de
+temps, je vis et j'entendis certaines choses_.
+
+_La deuxième partie commence à_: et il disait ... _la troisième commence
+à_: et comme mon Seigneur....
+
+_Cette troisième partie se divise en deux: dans la première, je dis ce
+que j'ai vu; et dans la deuxième, ce que j'ai entendu. Et elle commence
+à_: l'amour me dit....
+
+ * * * * *
+
+Ceci nous fait assister à la réconciliation de Dante avec Béatrice. Il a
+plu au Poète de donner à ce récit une forme presque sibylline, sans
+doute à cause du caractère solennel qu'il lui attribuait. Il paraîtra
+peut-être difficile d'en saisir au premier abord la signification: voici
+l'interprétation qui peut en être donnée.
+
+Guido Cavalcanti «le premier des amis de Dante», avait aussi une amie,
+qui se nommait _Giovanna_. Dante la vit donc s'approcher de lui, et
+derrière elle marchait Béatrice. Voilà tout ce que contient le récit.
+Cette Giovanna, qui était connue sous le nom de _Primavera_ qu'on lui
+avait donné sans doute à cause de son genre de beauté, il traduit son
+nom de Primavera par celui de _Prima verrà_(celle qui viendra la
+première). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient
+parce qu'il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait
+annoncé la vraie lumière (_Vox clamantis_ ...).
+
+Ici la vraie lumière, c'est Béatrice. Et c'est Giovanna qui la précède
+et l'annonce, s'étant sans doute chargée de ramener Béatrice à Dante, et
+de mettre fin à la brouille qui les séparait.
+
+Tout ceci est bien alambiqué et typique de l'époque, ainsi que cette
+intrusion d'allusions sacrées au simple fait du rapprochement de deux
+amans brouillés par suite d'un malentendu. Mais il ne faut pas oublier
+que nous sommes au XIIIe siècle.
+
+ * * * * *
+
+Voici encore un sonnet, compris dans les _rime spettanti alla Vita
+nuova_, qui se rapporte à ce même incident, et dont les termes mêmes ne
+permettent aucun doute sur son authenticité.[1]
+
+
+ J'ai vu une gracieuse compagnie de femmes,
+ C'était le jour de la Toussaint passée.
+ Et l'une d'elles venait presque la première,
+ Menant avec elle l'amour à sa droite.
+ Ses yeux jetaient une lumière
+ Qui semblait un esprit enflammé:
+ Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage,
+ J'y vis la figure d'un ange.
+ Cette douce et sainte créature
+ Saluait de ses yeux
+ Ceux qui en étaient dignes.
+ Et le coeur de chacun s'imprégnait de sa vertu.
+ Je crois que c'est dans le ciel qu'est née cette merveille.
+ Et qu'elle est venue sur la terre pour notre salut.
+ Heureuses donc celles qui l'accompagnent.
+
+
+NOTE:
+
+[1] _Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime spettanti alla
+Vita nuova_.)
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+Est-ce pour satisfaire aux règles qu'il vient d'établir qu'il exprimera
+plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans _Il
+Convito_? (Fraticelli.) Et, s'il a transformé la Philosophie en une
+femme douée de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la
+célébrer ainsi, et la louer dans un langage approprié? Et, chose assez
+singulière, les expressions symboliques qu'il adresse à la Philosophie
+ont un caractère de sensualité que nous ne rencontrons dans aucune des
+invocations dont Béatrice est l'objet.
+
+On est très embarrassé avec le poète de la _Vita nuova_ et de la _Divine
+Comédie_. S'il a bien établi la distinction dans le discours du sens
+littéral et du sens allégorique[1], il ne nous aide pas souvent à faire
+la part de l'un et de l'autre. Il fait penser, si l'on ne trouve pas un
+tel rapprochement un peu irrespectueux, à ces personnes que nous
+rencontrons dans le monde, quelquefois très intelligentes ou très
+spirituelles, mais d'un esprit ainsi fait qu'on ne sait jamais si elles
+parlent sérieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce
+qu'elles disent.
+
+NOTE:
+
+[1] _Il Convito_, Trait, ii.
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+
+ Tanto gentile e tanto onesta pare....
+
+
+_Ce sonnet est si facile à comprendre, après le récit gui précède, qu'il
+n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas_.
+
+ * * * * *
+
+Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration
+que le poète adresse à sa bien-aimée, nous ne percevions aucun indice
+propre à la personne même de Béatrice.
+
+Il nous dit bien: «quand on la voyait passer, on répétait: ce n'est pas
+une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» Ou bien: «c'est une
+merveille, béni soit Dieu qui a fait une oeuvre si belle!» Mais nous ne
+connaissons rien de plus.
+
+Était-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux,
+de ses beaux yeux, _begli occhi_, qui lui versaient ses joies et ses
+douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une âme impalpable
+et insaisissable.
+
+Si, dans les oeuvres consacrées à la représentation des passions
+humaines, on aime à apercevoir quelques lueurs immatérielles, on n'aime
+pas moins à voir une oeuvre idéale et mystique s'éclairer de quelques
+rayons humains.
+
+Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai vécu, sans chercher à m'en
+faire une représentation sensible.
+
+Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de Pétrarque,
+mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de
+celle-ci conservé à la _Lauranziana_ de Florence. Ses yeux sont
+changeants comme la surface de la Méditerranée, tantôt d'un saphir
+étincelant et tantôt d'une teinte assombrie. Elle a la démarche d'une
+Déesse et le charme d'une Grâce. Nous reconnaissons, dans la pâleur de
+perle que son poète lui attribue, la pâle morbidesse de celles qui
+doivent mourir jeunes....
+
+Et, si nous voulons compléter cette représentation tout idéale des
+traits plus marqués que, plus tard, elle laissera entrevoir à celui
+qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous
+une beauté fulgurante que les yeux auront souvent de la peine à
+supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment à prendre
+auprès de ceux qu'elles sentent asservis à leurs charmes, un sourire
+doux, indulgent, et par instant légèrement ironique.
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+
+ Vede perfettamente ogni salute....
+
+
+_Ce sonnet a trois parties: dans la première, je dis près de quelles
+personnes cette personne paraissait le plus admirable; dans la seconde,
+je dis combien sa compagnie était agréable; dans la troisième, je dis
+l'effet qu'elle produisait sur les autres par la vertu de sa présence.
+La deuxième partie commence à_: celles qui vont ... _la troisième à: _et
+sa beauté....
+
+_Cette dernière partie se divise en trois. Dans la première, je dis
+l'action qu'elle exerçait sur les femmes au sujet d'elle-même; dans la
+seconde, je dis l'action qu'elle exerçait sur elles au sujet des autres;
+dans la troisième, je dis comment cette action se faisait sentir
+merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non
+seulement par sa présence mais aussi par son souvenir. La seconde partie
+commence à_: à sa vue.... _La troisième à_: et tout ce qu'elle fait....
+
+ * * * * *
+
+Lorsque le Poète nous dit que la noblesse et la beauté de Béatrice
+répandaient leur reflet «sur les femmes qui allaient avec elle,» et que
+tous ceux qui l'approchaient se pénétraient de sa perfection au point
+d'en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d'abord se
+livrer qu'à quelque amplification poétique.
+
+Lorsqu'il nous montre les anges du ciel réclamant cette merveille pour
+qu'elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n'y apercevons
+d'abord qu'une figure de rhétorique propre à nous faire pressentir la
+destinée d'une créature dont «le monde où elle vit n'est pas digne».
+
+Cependant, n'est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce
+assidu d'une grande beauté ou d'un pouvoir insigne nous relève aux yeux
+des autres et à nos propres yeux, et que l'intimité avec une
+intelligence supérieure ou une vertu éclatante réagit sur notre propre
+personnalité, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos
+jugemens et sur nos actes?
+
+Et qui, présent aux lamentations d'une mère pleurant une fille adorée ne
+l'a entendue s'écrier, presque dans les mêmes termes que le Poète: elle
+était trop belle et trop bonne, c'est le ciel qui nous l'a prise et qui
+en a fait un ange?
+
+C'est que, sous ces hyperboles familières à la poésie, et surtout à la
+poésie trécentiste, nous retrouvons toujours une conscience précise de
+la réalité, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une
+expression fidèle des sentimens et des sensations humaines. C'est là un
+des caractères les plus frappans du génie du Poète que, dans ses
+harmonies les plus éclatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais
+une note douteuse.
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+Giuliani pense qu'en s'exprimant ainsi le Poète fait allusion par avance
+à la place que Béatrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) auprès
+de Marie, cette reine bénie, et qu'il faut voir là un «témoignage de
+l'architecture qui a présidé à toute son oeuvre».[1]
+
+C'est voir les choses de loin. Si l'on suppose que le nom de Marie est
+invoqué ici parce que la place de Béatrice près de Marie dans la Rose
+mystique se trouvait déjà déterminée dans l'esprit du Poète, on pourrait
+aussi bien supposer que l'épisode paradisiaque de Marie n'est qu'un
+souvenir de la _Vita nuova_.
+
+D'ailleurs Dante nous dit qu'il avait lui-même une dévotion particulière
+à la Sainte Vierge, et l'invocation qu'il lui adresse (_nel paradiso
+della Divina Commedia_) est une des plus belles pages du Poème.
+
+L'idée que, peu après la mort de Béatrice (1292), fût arrêté le plan du
+Paradis de la Comédie, qu'il devait travailler encore et terminer vingt
+ans après, c'est-à-dire l'année même de sa mort, me paraît tout à fait
+inadmissible. Je suis déjà revenu à plusieurs reprises sur ce sujet.[2]
+
+On peut s'étonner de voir exprimées d'une façon aussi dogmatique les
+raisons pour lesquelles le Poète ne parlera pas de la mort de Béatrice.
+
+M. Scherillo, dans le livre si intéressant que j'ai cité plusieurs fois,
+s'est livré sur ce sujet à une longue dissertation où, comme d'habitude,
+on voit chercher à relier avec l'oeuvre future du Poète les passages
+dont l'interprétation paraît douteuse. Cette interprétation me paraît
+cependant assez simple.
+
+Je ne dis pas cela pour la première raison, peu importante du reste,
+parce qu'on ne comprend pas bien en quoi, de la préface _(proemio)_ du
+livre, il résulterait que ceci n'entrait pas dans son plan. La seconde
+raison renvoie ce récit; qu'il ne saurait entreprendre lui-même (sans
+doute parce qu'il lui serait trop douloureux), à un autre _glossatore_:
+ceci peut être pris dans un sens général sans qu'il soit nécessaire de
+chercher si l'auteur a entendu faire allusion à un glossateur en
+particulier. Quanta la troisième raison,il ne saurait faire ce récit
+sans s'y introduire lui-même, et dans un sens plutôt _laudatore_. Or il
+a établi quelque part qu'il est toujours blâmable de parler de soi, sans
+une nécessité formelle.[3]
+
+NOTES:
+
+[1] GIULIANI, Commentaires de la _Vita Nuova_.
+
+[2] Se reporter au commentaire du chapitre III.
+
+[3] _Il Convito_, Tratt. i, chapitre 11.
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+On a pu remarquer, dans maint passage de la _Vita nuova_, comment Dante
+s'arrête au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre.
+
+Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait été réglé
+par les Nombres, et ils attachaient à certains nombres des propriétés
+mystérieuses. C'est ce qu'on a appelé la _Doctrine des Nombres_.
+
+Nous ne sommes pas encore tout à fait affranchis, sinon de cette
+doctrine, du moins de cette croyance à la propriété des nombres, «que
+l'on a respectée, dit Voltaire, précisément parce qu'on n'y comprenait
+rien».
+
+On voit que sur ce point Dante n'était pas en avance sur son temps.
+Comment l'aurait-il été, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient,
+après Ptolémée, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la
+Vulgate «c'est-à-dire sur la vérité chrétienne, ce qui équivaut à vérité
+infaillible.»[1]
+
+Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en dépit des progrès de la
+science et de l'expérience, de telles idées ont, pendant des siècles
+encore, exercé une certaine domination non seulement sur le vulgaire,
+mais aussi sur les représentants les plus éclairés de la Société
+moderne, et ne sont pas encore entièrement oubliées.
+
+NOTES:
+
+[1] Voir _Il Convito_, Tratt. ii, chap. IV.
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+
+ «Il écrivit aux princes de la terre....»
+
+
+On a dépensé passablement d'érudition et d'imagination à propos de ce
+passage, dont l'interprétation pourrait être beaucoup plus simple.
+Qu'étaient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les
+pays environnans?... Les Cardinaux à Rome? On peut s'étonner que l'on
+n'ait pas songé que le mot _terra_ s'appliquait souvent au territoire,
+c'est-à-dire à un espace nettement déterminé. C'était donc sans doute
+aux notabilités de la république Florentine qu'il s'adressait. Il faut
+se prêter ici à l'exaltation du Poète, à la grandiloquence habituelle
+avec laquelle, dans la _Comédie_, il semble attribuer une si grande part
+dans l'univers et dans les vues de la providence divine à cette ville de
+Florence, qui après tout n'occupait pas une si grande place dans le
+monde. S'il veut que les pèlerins qui traversent la ville prennent part
+à son deuil et unissent leurs larmes à celles de la cité devenue
+_veuve_[1], il peut bien avoir eu la pensée de convier à ce deuil les
+gouvernans de son pays. Tout cela nous ramène aux moeurs de cette
+époque, au caractère de la poésie médiévale, et encore une fois à
+l'exaltation du Poète de la Comédie sur tous les sujets qui mettent en
+jeu ses passions, ou même ses idées.
+
+NOTE:
+
+[1] Voir au chap. XLI.
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+
+ Gli occhi dolenti per pietà del core....
+
+
+_Afin que eette canzone garde mieux son caractère de veuve,
+après-qu'elle sera terminée, j'en marquerai les divisions avant de
+l'écrire, et je ferai ainsi désormais_.[1]
+
+_Je dis que cette triste canzone a trois parties: la première en est la
+préface; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisième, c'est
+à la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence à_:
+Béatrice s'en est allée.... _La troisième à_: O ma pieuse canzone....
+
+_La première se divise en trois. Dans la première division, je dis
+pourquoi je me mets à parler. Dans la seconde, je dis à qui je veux
+parler. Dans la troisième, je dis de qui je veux parler. La seconde
+commence à_: et comme je me souviens ... _la troisième à_: je dirai
+ensuite.... _Quand je dis plus loin_: Béatrice s'en est allée ... _je
+parle d'elle, et je fais là deux parties_.
+
+_Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enlevée; après je dis
+comment les autres ont pleuré son départ; et je commence cette partie
+par_: s'est séparée.... _Cette partie se divise en trois: dans la
+première, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis
+ceux qui la pleurent. Dans la troisième, je parle de ma propre
+condition. La seconde commence à_: mais tristesse et douleur.... _La
+troisième à_: Je ressens les angoisses....
+
+_Quand je dis ensuite_: O ma plaintive canzone ... _je m'adresse à ma
+canzone en lui désignant les femmes qu'elle doit aller trouver et près
+de qui elle doit rester_.
+
+NOTE:
+
+[1] Malgré cette déclaration, je continue de renvoyer ces
+divisions aux _Commentaires_, afin de ne pas interrompre le récit et les
+accens poétiques qui en font partie.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+
+ Venite a intender li sospiri miei....
+
+
+_Ce sonnet a deux parties: dans la première, je fais appel aux fidèles
+de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma
+condition misérable. Cette seconde partie commence à_: ils s'échappent
+inconsolés....
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+
+ Quantunque volte, lasso! mi ricorda....
+
+
+_La canzone commence à_: toutes les fois, hélas!... _et elle a deux
+parties. Dans l'une, c'est-à-dire dans la première stance, se lamente ce
+cher ami, qui lui était si proche. Dans la seconde partie, je me lamente
+moi-même, c'est-à-dire dans l'autre stance qui commence à_: dans mes
+souvenirs, je recueille....
+
+ * * * * *
+
+Il paraît ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent,
+l'une comme frère, l'autre comme serviteur.
+
+Dante avait annoncé deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans
+l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui répondent à son idée
+d'introduire deux personnages dans ses vers.
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+
+ Era venuta nella mente mia....
+
+
+_Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la première, je dis
+que cette femme était déjà dans ma mémoire. Dans la seconde, je dis
+l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisième, je parle des effets
+de l'amour_.
+
+_La deuxième commence à_: l'amour qu.... _La troisième à_: et chacun
+sortait....
+
+_Cette dernière partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous
+mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient
+certaines paroles différentes des autres_.
+
+_La deuxième commence à_: mais ceux qui en sortaient.... _L'autre
+commencement se divise de la même manière, sauf que dans la première
+partie je dis quand cette femme est venue dans ma mémoire, ce que je ne
+dis pas dans l'autre_.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagné de son
+excuse. Nous devons reconnaître que cette excuse est dans ce sentiment,
+très humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui
+rappelait les émotions ressenties naguère.
+
+Il retrouve sur le visage de cette femme la même pâleur (masque de
+l'amour) que lui avait laissé voir le visage de Béatrice. Il lui semble
+que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le même)
+que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent
+les douleurs les plus vives qui se laissent pénétrer le plus facilement
+par les marques d'une sincère et profonde sympathie.
+
+Ce n'est certainement pas un des côtés les moins saisissans de cette àme
+de poète que ce besoin auquel il cède si souvent de confesser ses
+faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en
+retrouve la consécration suprême, dans la rencontre dramatique où sa
+confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Béatrice,
+aboutit au pardon dû à tout pêcheur repentant.
+
+ * * * * *
+
+On lit dans le _Bullettino della società Dantesca,_ (vol. 11, fas. 1)
+«que la _femme compatissante_ de la _Vita nuova_(c'est-à-dire la femme à
+la fenêtre) ne devait être qu'une représentation symbolique de la
+_Philosophie_, à laquelle Dante dut d'efficaces consolations après la
+mort de Béatrice».
+
+Mais que signifieraient alors son repentir et sa résolution de
+s'arracher à cet entraînement sentimental, au moment même où nous
+pouvons dire qu'il est prêt à se jeter dans les bras de la Philosophie.
+Et comme il déclare en même temps qu'il n'écrira plus désormais que ce
+qui sera à la louange de Béatrice, il semble que ce soit dans Béatrice
+elle-même que l'on devra s'attendre à trouver la personnification de la
+Philosophie, et non dans cette figure passagère à laquelle nous ne
+rencontrerons plus aucune allusion.
+
+Mais voilà que _Il Convito_ nous fait assister à une rivalité ardente
+entre le souvenir d'un amour ancien et réel et l'entraînement d'un amour
+nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous
+perdons encore dans ce dédale où le poète se plaît à nous enfermer.
+
+Dans tous les cas, ce n'est pas encore à cette époque que le symbole de
+la Philosophie paraît avoir pris figure dans l'esprit du Poète. Dante
+nous initie dans _Il Convito_, avec de grands détails, aux consolations
+qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les études qu'il
+poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux
+théologiens, les lectures où il se plongea. C'est Cicéron (Tullius) et
+Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est dans leur
+compagnie qu'il s'est épris (on pourrait dire qu'il s'est énamouré) de
+la Philosophie.[1] Et il me paraît certain que celle-ci ne s'est emparée
+de lui qu'à une époque beaucoup plus avancée que celle où le poème nous
+conduit ici.
+
+Au milieu de tout cela la _Femme compatissante_ n'est plus qu'un épisode
+de jeunesse où l'entraînement des sens a dû prendre une part, moindre
+sans doute, que l'énervement qui suit les grandes douleurs.
+
+NOTE:
+
+[1] Il ne paraît pas que les Écritures, c'est-à-dire l'ancien
+ou le nouveau Testament, ni les Pères de l'Église, aient tenu grande
+place dans les études auxquelles Dante a consacré ces années de
+transition entre la mort de Béatrice (1289) et son entrée dans la vie
+publique (1295). Dans la _Divine Comédie_, il les célèbre avec
+éloquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas apparaître ici.
+
+L'âme de Dante était profondément religieuse; mais il ne semble pas
+avoir eu celle d'un dévot.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+J'ai déjà signalé cet aveu du Poète, qu'il avait aperçu plus d'une fois
+sur le visage de Béatrice cette même pâleur (couleur d'amour) qu'il
+retrouve sur le visage de cette femme. Qu'il s'agisse de la voix de
+Béatrice ou de sa physionomie, ce n'est ainsi que comme pur surprise et
+comme dans un moment d'oubli qu'il laisse échapper les témoignages qu'il
+a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens.
+
+Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu'il prend de tenir
+l'image de sa bien-aimée enveloppée d'un nuage où l'oeil ne découvre que
+de rares éclaircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se déchirera
+que lorsque, dans les régions célestes, l'enfant habillée de rouge et la
+jeune fille «couronnée de bonté et de modestie» sera transfigurée en une
+sainte auréolée d'un nimbe éblouissant. Mais alors la tendresse de
+Béatrice sera devenue toute maternelle.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+
+ L'amaro lagrimar che voi faceste....
+
+
+_Ce sonnet a deux parties: dans la première, je parle à mes yeux comme
+je parlais à mon coeur en dedans de moi-même; dans la seconde, je n'ai
+aucun doute en montrant à qui je m'adresse, et cette partie commence à_:
+ainsi parle.... _On pourrait bien encore admettre d'autres divisions,
+mais ce serait inutile parce que ce qui précède est très clair_.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+
+ Gentil pensiero che parla di vui....
+
+
+_Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-même, suivant que mes
+pensées étaient partagées en deux. J'appelle l'une le_ coeur,
+_c'est-à-dire l'appétit, j'appelle l'autre l'_âme, _c'est-à-dire la
+raison. Et je dis comment l'une parle à l'autre. Et, que le coeur doive
+s'appeler l'appétit et l'âme la raison, ceci paraîtra manifeste à ceux
+par gui il me plaît que ce soit compris_.
+
+_Il est vrai que dans le sonnet précédent j'opposais le rôle du coeur à
+celui des yeux; et cela paraît contraire à ce que je dis présentement_.
+
+_C'est pourquoi je dis également ici que c'est le coeur que j'entends
+par l'appétit, parce qu'il entrait encore plus de désir à me rappeler ma
+charmante Dame qu'à voir celle-ci, quoique j'en eusse déjà quelque
+appétit, mais qui paraissait léger. D'où il est visible que l'un de mes
+dires n'est pas contraire à l'autre_.
+
+_Ce sonnet a trois parties: dans la première, je commence par dire de
+cette femme comment mon désir se tourne tout entier vers elle. Dans la
+deuxième, je dis comment l'âme, c'est-à-dire la raison, parle au coeur
+c'est-à-dire à l'appétit. Dans la troisième, je dis comment celui-ci lui
+répond. La seconde commence à_: mon âme lui dit ... _la troisième à_: et
+mon coeur lui répond....
+
+ * * * * *
+
+Sous sa forme subtile et enveloppée, cette canzone met ici en présence
+et en opposition le coeur et l'âme, c'est-à-dire, suivant son langage,
+l'appétit et la raison. Et l'interprétation que le Poète nous en donne
+est cette fois plus intéressante encore, peut-être, que la canzone
+elle-même.
+
+L'appétit, c'est ici le désir, et la raison c'est l'amour. Ne
+vaudrait-il pas mieux dire la volonté que la raison? Car l'amour ne
+s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage
+philosophique la raison n'est pas précisément un attribut de l'âme.
+
+Il faut remarquer avec quelle délicatesse le Poète fait allusion au
+désir, au désir sensuel, qu'il appelle appétit, n'ayant employé qu'une
+fois le mot désir.
+
+Cette canzone et les explications du Poète ne peuvent laisser aucun
+doute touchant l'existence réelle de celle qu'on a appelée la dame
+compatissante, ou la dame à la fenêtre, à laquelle on a si souvent
+attribué un caractère purement idéal et symbolique; aucun doute non plus
+au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait
+éveillés en lui.
+
+La révolution qui s'est alors opérée dans l'esprit comme dans l'âme de
+l'auteur d'_Il Convito,_ alors qu'il écrivait celui-ci, se peint d'une
+manière poignante dans les vers dictés par «l'angoisse de ses soupirs»,
+et dans l'emportement avec lequel il s'acharne à entrer en communion
+avec sa nouvelle maîtresse, la Philosophie. C'est à elle que, par une
+fiction indéfiniment poursuivie, il demandera l'oubli des émotions
+passées et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas
+sans lutte et sans déchirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait
+convié l'univers tout entier. Et c'est aux péripéties de cette bataille
+qu'il consacre les vers sibyllins d'une canzone où, sous des voiles
+d'une transparence énigmatique, il nous initie aux évolutions de son âme
+et aux transports contraires qui l'agitent.[1]
+
+Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable pureté qui fait le charme
+inaltérable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant à un
+pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement
+sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme
+qu'il adore et qu'il célèbre. Et l'on ne peut s'empêcher ici de penser
+aux symboles brûlans du Cantique des Cantiques.
+
+Le combat que se livre son âme torturée, cédant à une séduction nouvelle
+et irrésistible, les déchiremens que laisse une passion désertée et les
+élans qui entraînent dans une passion naissante, sont reproduits avec
+des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais
+dépassés. Et tout ceci laisse à la figure de Béatrice, délaissée pour
+une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant
+peut-être et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la
+_Vita nuova_, et demeure un témoignage non moins éloquent de l'existence
+réelle de cette figure énigmatique.
+
+Cependant il faut bien constater que tous ces élans passionnés n'ont en
+réalité pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les
+préoccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pensées la
+place qu'y avait occupée exclusivement d'abord l'image de Béatrice.
+
+NOTE:
+
+[1] _Il Convito. Canzone_ du Tratt. ii.:
+
+
+
+CHAPITRE XL
+
+_J'ai dit_ lasso (hélas) _dans ce sens que je me sentais honteux de ce
+que mes yeux s'étaient ainsi égarés. Il n'y a pas de division à établir
+dans ce sonnet, le sens en étant très clair_.
+
+Que faut-il donc penser en définitive de cet épisode de la dame à la
+fenêtre? Le repentir que le Poète témoigne «du désir dont il s'est
+lâchement laissé posséder» ne permet aucun doute sur le caractère qu'on
+doit lui assigner. Mais ce n'est là, je le répète, qu'un épisode, comme
+d'autres qui sont apparus dans le courant du poème. Il a définitivement
+rejeté tout désir coupable, «_volendo che cota desiderio malvagio e vana
+tentazione siano distrutti_». Il ne s'occupera plus d'elles mais
+seulement de cette femme bénie «dont il dira des choses qui n'ont été
+dites d'aucune autre femme».
+
+En effet, plus tard apparaîtra une nouvelle image qui viendra encore
+s'élever à son tour entre lui et l'image de Béatrice. Mais cette fois
+elle sera uniquement symbolique: ce sera la _Philosophie_. Ici nous
+quittons la vie et ses réalités pour entrer dans le domaine de la
+fantaisie pure. Et de même que Béatrice avait été l'héroïne de la _Vita
+nuova_, la Philosophie sera l'héroïne de _Il Convito_, en attendant que
+la _Donna gentile_ recouvre plus tard son empire dans le monde céleste.
+
+
+
+CHAPITRE XLI
+
+
+ Deh peregrini che pensosi andate....[1]
+
+
+_Je dis pèlerins_(peregrini) _suivant la plus large acception de ce mot.
+Car pèlerin peut s'entendre de deux manières, l'une large et l'autre
+étroite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est_
+peregrino; _dans le sens étroit pèlerin s'entend seulement de celui qui
+s'en va à la maison de Saint-Jacques[2] et en revient.
+
+Il faut donc savoir qu'on appelle de trois manières ceux qui vont au
+service du Très haut. On les appelle_ palmieri _quand ils vont dans les
+pays d'outremer, d'où ils rapportent souvent des palmes. On les appelle_
+peregrini _quand ils vont à la maison de Galice parce que la sépulture
+de Saint-Jacques fut plus éloignée de son pays que cette d'aucun autre
+des apôtres. On les appelle_ romei _quand ils vont à Rome, là où
+allaient ceux que j'appelle pèlerins. Il n'y a pas de divisions dans ce
+sonnet parce que la signification en est manifeste_.
+
+NOTES:
+
+[1] _Peregrino_ ou _Pellegrino_, veut dire voyageur, il ne doit se
+traduire par pèlerin qu'en raison de l'objet particulier du voyage.
+
+[2] Allusion au pèlerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques de
+Compostelle, le seul des apôtres qui ait été enseveli loin de son pays.
+
+
+
+CHAPITRE XLII
+
+
+ Oltre la sfera che più larga gira....
+
+
+_Ce sonnet comprend en lui-même cinq parités_.
+
+_Dans la première, je dis dans quel endroit va ma pensée en nommant cet
+endroit dans quelqu'un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi
+elle y monte, et qui l'y pousse. Dans la troisième, je dis ce qu'elle y
+voit c'est-à-dire une femme honorée. Et je l'appelle un_ esprit
+voyageur, _parce qu'elle va là-haut en esprit voyageur, qui est hors de
+sa patrie. Dans la quatrième, je dis qu'elle la voit telle, c'est-à-dire
+dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c'est-à-dire que
+mon esprit monte dans sa condition à un tel degré (d'élévation) que mon
+intelligence ne peut le comprendre: attendu que notre intelligence n'est
+à ces âmes bénies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit
+Aristote dans le deuxième chap. de la_ Métaphysique. _Dans la cinquième
+partie, je dis que si je ne puis voir là où m'emmène ma pensée,
+c'est-à-dire à une telle hauteur, du moins, je comprends ceci: que telle
+est la pensée de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pensée_.
+
+_Et puis à la fin de cette cinquième partie, je dis_: mes chères dames,
+_pour donner à entendre que c'est bien à des femmes que je m'adresse. La
+deuxième partie commence à_: une nouvelle intelligence ... _la troisième
+à_: quand il est arrivé ... _la quatrième à_: il la voit si grande ...
+_la cinquième à_: je sais qu'il parle....
+
+_On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire
+mieux comprendre: mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne
+m'en occupe pas davantage_.
+
+
+
+CHAPITRE XLIII
+
+Après la mort de Béatrice, le roman est terminé. Mais le Poète a voulu
+clore par un épilogue, la Dame compatissante, l'histoire de sa vie
+nouvelle.
+
+Cette histoire suit une évolution complète. Elle commence le jour où
+Dante rencontre pour la première fois celle dont il devait faire sa
+Béatitude. Elle finit le jour où, après avoir cédé à une séduction
+passagère, grâce à l'obsession même de souvenirs encore vivans, il se
+promet de ne plus parler que de Béatrice et de dire d'elle ce qui n'a
+jamais été dit d'aucune autre femme.
+
+C'est encore une vie nouvelle qui commence (_incipit vita nuova_),
+partagée entre les _angoisses_ de l'étude et les orages de la vie
+publique, pour aboutir aux rêves héroïques d'un patriotisme indomptable
+et aux songes fantastiques d'une imagination effrénée.
+
+Il poursuivra donc sa carrière, marquée d'abord d'une note d'infamie[1],
+puis empreinte du sceau de la gloire et de l'immortalité. Et il fera
+participer à celle-ci Béatrice, qu'il nous avait montrée d'abord parée
+des grâces de l'enfance, et qu'il nous laissera nimbée de l'auréole
+paradisiaque
+
+NOTE:
+
+[1] C'est sur l'accusation de Baraterie, c'est-à-dire trafic des choses
+de l'État, comme la Simonie est le trafic des choses de l'Église,
+qu'avait été basée sa condamnation à l'exil, au feu s'il reparaissait
+dans sa patrie, et à la confiscation de ses biens.
+
+
+FIN DES COMMENTAIRES
+
+
+
+
+
+PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE
+
+Le théâtre et le roman ont créé des êtres de pure imagination auxquels
+nous avons prêté tous les attributs de la vie.
+
+Nous les avons doués de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se
+sont attachés, de pensées auxquelles nos pensées se sont associées, de
+joies et de douleurs que nous avons partagées.
+
+Avec quelles émotions ne devons-nous pas suivre le poète de la _Vita
+nuova_, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son
+récit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensité! Il ne
+nous montre pas les traits qui l'ont séduit, il ne nous fait pas
+entendre la voix dont il s'est enchanté. Mais nous savons quel jour
+Béatrice est née et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour
+elle est apparue pour la première fois à celui qui devait
+l'immortaliser.
+
+Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'âme de Béatrice
+dont nous percevons le reflet dans l'âme du poète?
+
+L'oeuvre de l'Alighieri viendrait à disparaître tout entière comme ont
+été anéantis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre
+enfouis dans la bibliothèque d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore
+l'image de la divine Béatrice.
+
+C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'impérissables, c'est
+sans doute l'image de la Grâce et de la Beauté.
+
+
+
+
+
+TABLE DE LA VITA NUOVA
+
+
+Préface.
+
+Introduction.
+
+I.--Esquisse de la vie de Dante.
+
+II.--La jeunesse de Dante.
+
+III.--La littérature du moyen âge.
+
+IV.--Construction de la _Vita Nuova_.
+
+V.--Caractère de la traduction.
+
+
+LA VITA NUOVA
+
+Chapitre premier.
+
+Chap. II.
+
+Chap. III.--Sonnet: _A ciascun alma presa e gentil
+cuore_ ... A toute âme éprise et à tout noble coeur.
+
+Chap. IV.
+
+Chap. V.
+
+Chap. VI.
+
+Chap. VII.--Sonnet: _O voi che per la via d'Amore
+passate_ ... O vous qui passez par le chemin de l'Amour.
+
+Chap. VIII.--Sonnet: _Piangete amanti, perchè piange
+Amore_ ... Pleurez, amans, parce que l'Amour pleure....
+
+Chap. IX.--Sonnet: _Cavalcando l'altr'ier per un cammino_ ...
+Chevauchant avant-hier sur un chemin....
+
+Chap. X.
+
+Chap. XI.
+
+Chap. XII.--Ballade: _Ballata io vo' che tu ritruori
+Amore_ ... Ballade: je veux que tu ailles retrouver l'Amour.
+
+Chap. XIII.--Sonnet: _Tutti li miei pensier parlan
+d'Amore_ ... Toutes mes pensées parlent d'Amour....
+
+Chap. XIV. _--Sonnet: Coll'altre donne mia vista gabbate ..._
+Vous avez ri de moi avec, ces autres femmes....
+
+Chap. XV.--Sonnet: _Cio che m'incontra nella mente
+muore_ ... Tout ce que j'ai dans mon coeur expira....
+
+Chap. XVI.--Sonnet: _Spesse fiate vennemi alla mente ..._
+Souvent me revient à l'esprit....
+
+Chap. XVII.
+
+Chap. XVIII.
+
+Chap. XIX.--Canzone: _donna ch' avete intelletto d'Amore_ ...
+Femmes qui comprenez l'amour....
+
+Chap. XX.--Sonnet: _Amor e cor gentil sono una cosa_ ...
+Amour et noblesse de coeur sont une même chose....
+
+Chap. XXI.--Sonnet: _Negli occhi porta la mia donna Amore_ ...
+Ma Dame porte l'Amour dans ses yeux....
+
+Chap. XXII.--Sonnets: _Voi che portate la sembianza umile_ ...
+Vous dont la contenance affaissée ... _Se tu colui
+c'hai trattato sovente_ ... Es-tu celui qui a parle si
+souvent....
+
+Chap. XXIII.--Canzone: _Donna pietosa e di novella etate ..._
+Une femme jeune et compatissante....
+
+Chap. XXIV.--Sonnet: _Io mi sentii svegliar dentro allo core_ ...
+J'ai senti se réveiller dans mon coeur....
+
+Chap. XXV.
+
+Chap. XXVI.--Sonnet: _Tanto gentile e tanto onesta pare ..._
+Ma Dame se montre si aimable....
+
+Chap. XXVII.--Sonnet: _Vette perfettamente ogni salute ..._
+Celui qui voit ma dame au milieu des autres femmes.
+
+Chap. XXVIII.--Canzone: _Si lungamente m'ha trattato Amore_ ...
+L'amour m'a possédé si longtemps....
+
+Chap. XXIX.
+
+Chap. XXX.
+
+Chap. XXXI.
+
+Chap. XXXII.--Sonnet: _Gli occhi dolenti per pietà del core_ ...
+Mes yeux exhalent les souffrances de mon coeur.
+
+Chap. XXXIII.--Sonnet: _Venite a intendere li sospiri miei_ ...
+Venez entendre mes soupirs....
+
+Chap. XXXIV.--Canzone: _Quantunque volte, lassa! mi rimembra_ ...
+Toutes les fois, hélas! que me revient....
+
+Chap. XXXV.--Sonnet: _Era venuto nella mente mia ..._
+A mon esprit était venue....
+
+Chap. XXXVI---Sonnet: _Videro gli occhi miei quanta pietate_ ...
+Mes yeux ont vu combien de compassion....
+
+Chap. XXXVII.--Sonnet: _Color d'amore e di pietà sembianti_ ...
+Couleur d'amour et signes de compassion....
+
+Chap. XXXVIII.--Sonnet: _L'amaro lagrimar che voi faceste_ ...
+Les larmes amères que vous versiez....
+
+Chap. XXXIX.--Sonnet: _Gentil pensiero che mi parla di vui_ ...
+Une pensée charmante s'en vient souvent....
+
+Chap. XL.--Sonnet: _Lasso! per forza de' molti sospiri ..._
+Hélas, par la forre des soupirs....
+
+Chap. XLI.--Sonnet: _Deh! peregrini che pensosi amiate ..._
+O pèlerins, qui marchez en pensant....
+
+Chap. XLII.--Sonnet: _Oltre la spera che più larga gira ..._
+Bien au delà de la sphère....
+
+Chap. XLIII....
+
+Épilogue.
+
+La vie amoureuse de Dante. Légende et tradition.
+
+Apparition de Béatrice dans le Purgatoire.
+
+
+
+TABLE DES COMMENTAIRES
+
+
+Chapitre premier.--Sur le titre de la _Vita Nuova_.
+
+ Sur le _mot Gentile_.
+ Sur le mot _Donna_.
+
+Chap. II.--La réalité de l'existence de Béatrice.
+
+ Première rencontre de Dante avec Béatrice, d'après Boccace.
+ Conditions sociales à Florence.
+ Pourquoi Dante ne s'approchait pas de Béatrice.
+ Doutes et suppositions.
+
+Chap. III.--Argument du sonnet _A ciascun alma_.
+
+ Réponses au sonnet de Dante.
+ Sonnet de Cino da Pistoja.
+ Sonnet de Guido Cavalcanti.
+ Interprétation du sonnet de Dante.
+ Interprétation du sonnet de Guido Cavalcanti.
+ La voix de Béatrice. Hésitations et scrupules du Poète.
+
+Chap. VII.--Argument du sonnet: _O voi che_.
+ Ballade: _in abito di saggia messagera_.
+
+Chap. VIII.--Argument du sonnet: _Piangete amanti_
+ Argument du sonnet: _Morte villana_.
+ Hantise de la mort.
+ Leopardi (_Amore e morte_).
+
+Chap. IX.--Argument du sonnet: _Cavalcando l'altr'ier ..._
+Perplexités de Dante. Organisation militaire à Florence.
+
+Chap. XI.--Rapprochement d'une pensée de Vauvenargues.
+
+Chap. XII.--Argument de la ballade: _Ballata, io vo' ..._
+Interprétation de la ballade.
+
+Chap. XIII.--Argument du sonnet: _Tutti li miei pensieri_.
+
+Chap. XIV.--Argument du sonnet: _Coll' altre donne ..._
+Phénomènes de névrosisme.
+
+Chap. XV.--Argument du sonnet: _Cio che m'incontra_.
+
+Chap. XVI.--Argument du sonnet: _Spesse fiate_.
+
+Chap. XVIII.--La publicité des vers et des correspondances
+rimées an trecento.
+
+Chap. XIX.--Argument de la canzone: _Donne ch'avete ..._
+Interprétations diverses de ce sonnet. Sur les habitudes de politesse
+du Poète.
+
+Chap. XX.--Argument du sonnet: _Amar e cor gentil ..._
+L'amour en puissance, et l'amour en acte.
+
+Chap. XXI.--Argument du sonnet: _Negli occhi_.
+
+Chap. XXII.--Argument du sonnet: _Voi che portate ..._
+Le testament de Folco Portinari.
+
+Chap. XXIII.--Argument de la canzone: _Donna pietosa ..._
+La soeur de Dante.
+
+Chap. XXIV.--Argument du sonnet: _Io mi sentii svegliar ..._
+Réconciliation de Dante et de Béatrice. Sonnet compris dans les
+_Rime spettanti alla Vita Nuova_.
+
+Chap. XXVI.--Argument du sonnet: _Tanto gentile ..._
+Portrait idéal de Béatrice.
+
+Chap. XXVII.--Argument du sonnet: _Vede perfettamente ..._
+Les amplifications poétiques et les hyperboles de la _Vita nuova_ répondent
+toujours à des sentiments humains et à des sensations réelles.
+
+Chap. XXIX.--Le plan de la _Divine Comédie_ n'existait pas dans
+l'esprit du Poète quand il composait la _Vita Nuova_. Pour quelles
+raisons il ne nous entretient pas de la mort de Béatrice.
+
+Chap, XXX.--Dissertation sur le nombre 9.
+
+Chap. XXXI.--Qui étaient les _princes de la terre_ à qui il
+adresse ses lamentations?
+
+Chap. XXXII.--Argument de la canzone: _Gli occhi dolenti_.
+
+Chap. XXXIII.--Argument du sonnet: _Venite a intender_.
+
+Chap. XXXIV.--Argument du sonnet: _Quantunque volte_. Cette
+canzone est adressée à deux personnes, lui et le frère de Béatrice.
+
+Chap. XXXV.--Argument du sonnet: _Era venuta...._
+
+Chap. XXXVI.--Sur la dame compatissante. Le repentir de Dante.
+Son nouvel amour pour la Philosophie symbolique.
+
+Chap. XXXVII.--Grande délicatesse du Poète pour tout ce qui
+concerne Béatrice.
+
+Chap. XXXVIII.--Argument du sonnet: _L'amaro lagrimar_.
+
+Chap. XXXIX.--Argument du sonnet: _Gentil pensiero ..._
+Dissertation sur l'appétit ou le désir, et la raison ou l'amour.
+
+Chap. XL.--Argument du sonnet: _Lasso_ ... Que faut-il
+penser de la dame à la fenêtre (la dame compatissante)?
+
+Chap. XLI.--Argument du sonnet _: Deh peregrini_.
+
+Chap. XLII.--Argument du sonnet: _Otre la spera_.
+
+Chap. XLIII.--Fin de la _Vita Nuova_.
+
+PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA ***
+
+***** This file should be named 17736-8.txt or 17736-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17736/
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.