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+The Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Vita Nuova
+
+Author: Dante Alighieri
+
+Release Date: February 11, 2006 [EBook #17736]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+
+
+LA VITA NUOVA
+
+(La Vie Nouvelle)
+
+PAR
+
+DANTE ALIGHIERI
+
+
+TRADUCTION ACCOMPAGNÉE DE COMMENTAIRES
+
+par
+
+MAX DURAND FARDEL
+
+
+PARIS
+
+1898
+
+
+
+
+
+A M. CHARLES DEJOB
+
+MAÎTRE DE CONFÉRENCES A LA FACULTÉ DES LETTRES
+
+FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ D'ÉTUDES ITALIENNES
+
+
+ _Hommage_
+
+ _de grande estime et de vive affection._
+
+ MAX. DURAND FARDEL.
+
+ Octobre 1897.
+
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+La _Vita nuova_ est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento
+de l'amour brisé. C'est aussi un roman psychologique, qui diffère de
+ceux qu'affectionne notre littérature contemporaine par l'élévation et
+la pureté des sentiments exprimés et le silence gardé sur les sensations
+éprouvées.
+
+C'est encore un livre de mémoire où le poète retrace, presque jour par
+jour, les impressions nouvelles et naïves d'une âme que le contact du
+monde n'avait encore qu'à peine effleurée.
+
+Si la _Divine Comédie_ n'est que bien imparfaitement connue en France,
+et si, à la plupart de ceux-là mêmes qui la lisent dans sa langue, elle
+n'est à proprement parler familière que dans une partie de sa vaste
+conception, on peut dire que la _Vita nuova_ est inconnue chez nous.
+Nous sommes bien habitués à unir le doux nom de Béatrice au grand nom de
+Dante, mais c'est tout.
+
+La Bibliothèque nationale ne possède que deux traductions de la _Vita
+nuova_. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeurées très
+ignorées, dans une traduction de la _Divine Comédie_: l'une de
+Delescluze, annexée à une traduction de la _Comédie_ de Brizeux (1891),
+dépourvue de notes ou commentaires, l'autre de Séb. Rhéal, celle-ci très
+incomplète.[1]
+
+La _Vita nuova_ n'est pas, comme la _Divine Comédie_, une création
+fantastique et sibylline, sortie tout entière d'une des imaginations les
+plus extraordinaires qui se soient imposées à là postérité. C'est une
+histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter à la
+puissance de vie qui l'anime.
+
+C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis pathétique,
+de doux amants du treizième siècle. Elle nous permet de plonger nos
+regards dans une époque curieuse, mal connue, époque de transition entre
+le crépuscule mourant du moyen âge et l'aurore naissante de la
+Renaissance.
+
+Si, dans la traduction que j'ai publiée de la _Divine Comédie_[2] j'ai
+cru, à tort ou à raison, pouvoir changer la forme du récit tout en
+gardant l'intégrité du texte conservé, et en éliminer seulement des
+formes scolastiques et des détails topographiques et historiques qui ne
+pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur français, et
+n'étaient propres à toucher que les compatriotes du poète, la traduction
+que je viens offrir de la _Vita nuova_ est absolument littérale.
+
+Cette publication m'a été conseillée, comme mes autres études sur la
+_Divine Comédie_ et sur la personne de Dante, par le désir de vulgariser
+dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis
+l'immortalité, tandis que les produits de son génie sont à peine connus
+chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et
+d'admirateurs.
+
+La _Vita nuova_ est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus
+haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'intérêt ne se limite pas
+aux personnages qu'elle met en scène et à l'époque où ils se meuvent.
+
+Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a
+cherché à s'inspirer, mais qu'il ne lui était pas possible de
+s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-même à ce propos:
+«Les écrits poétiques ne sauraient se prêter à la transportation dans
+une autre langue. Néanmoins, s'il est impossible au traducteur de donner
+un équivalent littéral au langage allégorique et aux expressions
+mystérieuses de ses vers, et d'en reproduire les beautés, on peut au
+moins en pénétrer le sens littéral et suivre le poète dans la succession
+de ses sentiments et de ses pensées.»[3]
+
+MAX DURAND-FARDEL.
+
+1897.
+
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates précises. Il naquit à
+Florence en 1265. Il fut élevé au Priorat, la plus haute magistrature de
+son pays, en 1300. Il mourut à Ravenne en 1321, âgé de 56 ans.
+
+Après avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de
+la République florentine, il fut soudain précipité du pouvoir par le jeu
+mortel des factions et, victime d'accusations infâmes, condamné en 1301
+à la confiscation de sa modeste fortune, à l'exil, et au bûcher s'il
+reparaissait dans sa patrie.
+
+Son existence pendant ces longues années d'exil est demeurée fort
+obscure. On sait qu'il erra d'hospitalités en hospitalités, de châteaux
+en châteaux, de couvens en couvens, «montant les escaliers des autres et
+mangeant le pain d'autrui». On suit sa trace à Vérone, à Padoue, à
+Sienne, à Bologne, à Crémone, près de tels ou tels personnages, de ces
+tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les châteaux,
+découpant chacun à leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui
+arrachait de si éloquentes objurgations. On le suit encore à Paris, où
+son séjour a été sans aucun doute contesté à tort.
+
+Devenu Gibelin après son exil[4], il s'était uni d'abord à quelques
+efforts pour rouvrir leur patrie à ses compagnons d'exil. C'est ainsi
+qu'il aurait pris part en 1304 à une tentative armée des Gibelins exilés
+contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entraîner
+contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y
+rétablir l'autorité de l'Empire. Mais il ne tarda pas à se séparer d'un
+parti qui ne lui offrait que des sujets de dégoût ou des témoignages
+d'impuissance.
+
+Son existence se manifestait alors de temps à autre par des lettres,
+dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu'à nous, par des
+protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par
+des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette
+Italie qui existait encore à peine, mais dont les tronçons épars
+semblaient se réunir dans son coeur par une secrète divination. Pendant
+ce temps, les premiers fragmens de son grand poème commençaient à se
+répandre dans la foule.
+
+La vie qu'il menait alors se révèle à nous aujourd'hui par les oeuvres
+que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses idées fixes, c'est-à-dire la
+constitution monarchique de la Société civile sous le sceptre de
+l'Empire, à côté de la Société théocratique sous le pallium de la
+Papauté, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le
+redressement d'une société confuse et dépravée, enfin la contemplation
+de la mort, à laquelle nous devons la Divine Comédie.
+
+De la première partie de sa vie, il ne nous reste à peu près aucune
+trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains.
+Il ne nous reste que la _Vita nuova_ qu'il nous a laissée et que l'on
+pense avoir été composée en 1291 ou 1292, peut-être plus tard, mais
+certainement avant 1300.
+
+On ne peut y ajouter que quelques poésies légères, et les études
+opiniâtres dont _Il Convito_ nous fait la confidence.[5] Celles-ci
+doivent avoir rempli surtout le temps écoulé entre la mort de Béatrice
+et son accession au pouvoir.
+
+C'est encore à cette époque de sa vie qu'appartient son mariage. Il
+s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son
+coeur ou prendre à la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne
+se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la progéniture qu'elle
+lui a donnée.
+
+
+
+II
+
+J'ai pensé qu'il était à propos de rappeler les traits principaux de
+l'existence du Poète de la _Vita nuova._ Ce n'est pas ici le lieu de
+s'étendre sur ce sujet. Quant à ses différentes oeuvres comme _de
+Vulgari eloquio_ ou _de Monarchia_, il paraît assez difficile de leur
+assigner une date, relativement en particulier à la _Vita nuova_, qui
+doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de _Il Convito_, c'est une
+oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir été commencée
+avant son priorat (1300), et continuée plus tard dans les jours
+d'exil.[6] D'après ce que son auteur annonçait, on doit croire qu'il n'a
+pas été terminé.
+
+Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalité du
+Poète durant la période qui correspond à sa passion pour Béatrice et
+celle qui a suivi la mort de la _Donna gentile_. Nous ne possédons sur
+ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble
+possible de s'en faire quelque idée qui ne soit pas trop éloignée de la
+réalité.
+
+La famille de Dante, dont il se plaît a faire remonter l'origine à des
+temps très lointains, ne paraît avoir eu à Florence qu'une situation
+très modeste.
+
+Il perdit son père à l'âge de dix ans. Les Alighieri étaient sans doute
+dans l'aisance. Dante possédait lui-même, lors de son priorat, plusieurs
+propriétés, tant à Florence que dans les environs, dont nous ne
+connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa
+condamnation à l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression était
+de mise ici, qu'il appartenait à une bourgeoisie aisée.
+
+Quant à la personne de son père, on n'en connaît rien. Et ce silence
+absolu dans les souvenirs conservés de cette époque, comme dans l'oeuvre
+de son fils, donne à penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le
+monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire
+de Boccace, à propos de l'invitation qui lui fut adressée par le Signor
+Folco Portinari, et à laquelle il amena son fils Dante, encore
+enfant.[7]
+
+Dante avait perdu sa mère (_Bella_) de bonne heure, et son père s'était
+remarié. Mous ne savons pas la part que sa belle-mère (_matrigna_) a pu
+prendre aux premières années de sa vie, et à son éducation. Quoi qu'il
+en soit, celle-ci paraît avoir été très soignée, et l'on ne peut
+s'empêcher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extrême
+politesse, dans la délicatesse et le raffinement de son langage,
+semblerait porter l'empreinte d'une éducation féminine.
+
+Boccace affirme qu'il montra une aptitude précoce aux études
+théologiques et philosophiques. C'était là du reste le champ où
+s'exerçait à peu près exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous
+apprend lui-même[8] que ce ne fut qu'après la mort de Béatrice, par
+conséquent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit à suivre les
+écoles des religieux et des philosophes, s'en étant sans doute tenu
+jusque-là à des études élémentaires, et que, «grâce à ce qu'il savait de
+grammaire et à sa propre intelligence, il se mit en état au bout de
+trente mois d'étude de venir chercher des consolations dans les écrits
+de Boece et de Tullius» (c'est ainsi qu'il appelle toujours Cicéron). Il
+ne paraît guère avoir su le grec, qui du reste n'était encore que peu
+répandu à cette époque. Mais il acquit de bonne heure des notions de
+tout. Il était familier avec la cosmographie et avec l'astrologie
+(astronomie) de ce temps-là.
+
+Il avait beaucoup de goût pour les arts, la musique surtout, et il avait
+étudié le dessin auprès de son ami Giotto et de Cimabue. Quant à la
+poésie,bien «qu'il se fût de bonne heure exercé à rimer», c'est à son
+amour pour Béatrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-même le
+développement de ses instincts poétiques.
+
+On paraît assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre à son
+éducation Brunetto Latini, dont il parle dans la _Comédie_ avec des
+expressions d'une reconnaissance attendrie.[9]
+
+Brunetto Latini était né à Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il
+était en 1263 à Paris, et il a fait un long séjour en France. Il ne
+rentra à Florence qu'en 1266, avec les autres exilés Guelfes. Ce n'est
+donc qu'après l'âge de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec
+lui, car il ne s'est agi peut-être que d'un commerce plutôt intellectuel
+et aflectueux que d'un enseignement proprement dit.
+
+On ne peut pas prendre à la lettre les témoignages excessifs que nous
+trouvons dans la _Vita nuova_ de la passion de Dante pour Béatrice. Il
+ne faudrait pas nous le représenter, comme on pourrait être tenté de le
+faire, passant son temps à courir les rues à la recherche de cette
+beauté dont son coeur ne pouvait se détacher. Ce serait, dit M. Del
+Lungo, en faire un Dante ridicule.[10]
+
+S'il a pu concevoir dès son enfance une passion qui ne devait jamais
+s'éteindre (en dépit d'éclipses passagères), on doit croire que, dans
+cette âme extraordinaire, la pensée et l'imagination n'ont pas dû
+montrer une moindre précocité.
+
+Le désordre où vivait la société d'alors, les révolutions incessantes
+que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et
+scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'Église, depuis le trône de
+saint Pierre jusqu'aux dernières ramifications du monde ecclésiastique,
+ont dû faire éclore de bonne heure, dans cette tête puissante et dans ce
+coeur d'une merveilleuse sensibilité, bien des rêves étranges et des
+conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-être
+même se former déjà des fantasmagories délirantes.
+
+Dante menait pendant cette première jeunesse une vie assez retirée[11],
+et ne paraît pas avoir précisément vécu dans le monde, comme nous
+entendons ce mot, où peut-être sa situation personnelle ne l'appelait
+pas, et dont son propre caractère pouvait l'éloigner. Cependant il avait
+des amis parmi les jeunes gens de son âge, et il paraît les avoir
+choisis parmi les jeunes littérateurs les plus distingués, les rimeurs,
+comme on les appelait alors, et il était lui-même un rimeur.
+
+Du reste, il ne nous éclaire pas lui-même sur son genre de vie et ses
+habitudes. On peut remarquer que, soit dans les récits en prose de la
+_Vita nuova,_ soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'écarte pas un
+instant de ce qui touche à Béatrice, qu'il s'agisse d'incidens
+quelconques ou de sa propre pensée.
+
+Les moeurs étaient sans doute très relâchées à Florence. Boccace nous
+dit que c'est un sujet d'étonnément (_una piccola maraviglia_) qu'alors
+qu'on fuyait tout plaisir honnête, et qu'on ne songeait qu'à se procurer
+des plaisirs conformes _alla propria lascivia,_ Dante ait pu aimer
+autrement.[12] Du reste, le poète a exprimé lui-même l'étonnement que
+pourrait causer l'empire que «tant de jeunesse avait pu exercer sur ses
+passions et ses impulsions».[13]
+
+Cependant, si la pureté de sa passion pour Béatrice n'a subi aucune
+tache, il ne paraît pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui
+concerne d'autres périodes de son existence.
+
+La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de
+Béatrice au sommet du Purgatoire[14] est une confession touchante des
+écarts dont il témoigne un repentir si poignant.
+
+A quelle époque peut-on faire remonter ces allusions à certains incidens
+dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Poète, et
+qu'a rassemblés la légende? dirons-nous la malignité?
+
+Ce n'est sans doute pas dans les années qui ont suivi la mort de
+Béatrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les études
+auxquelles il se livrait avec un tel entraînement, et par les
+préoccupations de la vie politique où il entrait, que nous pouvons lui
+attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.[15]
+
+Lorsque la Béatrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de
+l'allégorie, de s'être abandonné aux vanités du plaisir, alors qu'il
+n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[16], Dante
+nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturité,
+c'est-à-dire de sa vie errante d'exilé, que doivent être rapportés ses
+faiblesses et ses remords.
+
+Il est encore un point que je voudrais toucher.
+
+On s'est plu à voir dans la _Divine Comédie_ une _construction
+architecturale_ (Giuliani) dont le plan aurait été arrêté par le Poète
+de temps en quelque sorte immémorial, et dont la conception remonterait
+aux époques mêmes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de
+la _Vita nuova_ dont l'interprétation est en effet assez problématique.
+
+Je ne crois pas qu'il en soit ainsi.
+
+La _Vita nuova_ est une oeuvre qui déborde de jeunesse et d'illusion;
+c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la
+scène se déroule, et les douleurs les plus poignantes y revêtent une
+douceur infinie; et, si le coeur se révolte, ce n'est que contre la
+nature et ses décrets impitoyables, et l'âme du Poète ne semble atteinte
+que par les blessures que ceux-ci lui ont infligées.
+
+La _Divine Comédie_ est l'oeuvre d'un âgé mûri, et qui a traversé les
+expériences les plus terribles et les épreuves les plus cruelles de la
+vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations
+que laissent les déceptions, les iniquités, et les trahisons. Elle est
+le cri d'un coeur torturé par la méchanceté des hommes.
+
+Je ne pense donc pas que le poète de la _Vita nuova_, quand il la
+composa, ait eu une intuition prévise de la _Divine Comédie_. Quant aux
+passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai à
+revenir dans mes _Commentaires_, il faut croire qu'ils y auront été
+introduits par de tardives interpolations.
+
+
+
+III
+
+Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire,
+l'économie littéraire de la _Vita nuova,_ il est nécessaire de jeter un
+coup d'oeil sur l'état de la littérature au moyen âge.
+
+Pendant la longue période à laquelle on a donné ce nom, tandis que les
+moines, penchés sur les manuscrits héroïques de l'antiquité, préparaient
+à la Renaissance un héritage qu'ils lui conservaient pieusement, et
+tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers
+les écoles célèbres d'alors, --pour s'y battre à coups des syllogismes
+sur le dos de la scolastique,--deux langues se formaient, la langue
+Italienne et la langue Française. Après avoir secoué le joug du latin,
+elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu
+à peu capables de vivre de leur vie propre.
+
+Dans les régions qui devaient être un jour le coeur de la France, les
+contes, les fabliaux, les mystères, s'inspiraient d'une verve libre,
+ironique, frondeuse, familière, souvent grossière, où Boccace a puisé ce
+qui lui a été depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient
+y mêler leurs accens héroïques, et une poésie dite _courtoise_, mêlée de
+fables païennes et de légendes chrétiennes, était promenée dans les
+nobles résidences par les trouvères et les troubadours. Mais en général
+la langue d'Oïl ne dépassait guère l'idylle et la pastorale, et elle
+s'élevait rarement jusqu'aux régions éthérées où se plaisaient les
+langues du midi.[17]
+
+Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'était des vers et
+des vers d'amour, où les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs
+modernes n'entretenaient guère leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que
+de leurs propres extases ou de leurs désespérances. Ces productions
+légères, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se
+communiquaient dans l'intimité, étaient adressées aux gens lettrés, aux
+femmes, et s'échangeaient en manière de correspondances, se transmettant
+de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins
+personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les ménestrels.
+
+C'est ainsi que Dante lui-même, et les Guido, et toute la phalange des
+rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'à Pétrarque
+enfin, préludaient aux accens plus virils de la _Divine Comédie_ et de
+la _Jérusalem délivrée_.
+
+Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'époque où il vivait, appartenait
+encore à celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il
+aimait, comme tant de ses contemporains, à reproduire en rimes les
+événemens qui avaient frappé son attention, comme les émotions de son
+coeur et les rêves de son imagination.
+
+La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et à
+l'histoire de laquelle est consacrée la _Vita nuova_, fournit à ses
+instincts poétiques, comme il te déclare lui-même, une matière féconde.
+Et, «comme il s'était déjà de bonne heure essayé aux choses rimées»,
+tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y
+rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples
+et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son
+âme, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des _canzoni,_
+des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la _Vita nuova_.
+
+Quelque temps après que la mort de la femme qu'il avait aimée fut venue
+tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les
+reproduisit «dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant
+la signification qu'elles avaient.»
+
+Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans
+doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous
+aide à reconstruire cette douce et tendre histoire, mélancolique aurore
+des jours orageux que la destinée lui préparait.
+
+
+
+IV
+
+Ce que j'ai appelé plus haut l'économie littéraire de la _Vita nuova_
+est tout à fait particulier.
+
+Celle-ci nous rappelle ces monumens composites où l'on retrouve le style
+et l'époque des constructions qui se sont superposées. Les élémens dont
+elle se compose peuvent être ramenés à trois ordres différens:
+
+1° Une prose qui nous expose le récit. Son développement comprend la
+succession d'événemens, d'impressions et de sentimens dont l'évolution
+constitue la charpente même de l'oeuvre;
+
+2° Des vers, sous forme de _canzoni_, de sonnets, de ballades se
+rapportant aux momens successifs que suit l'action du poème;
+
+3° Des explications, divisions et subdivisions à l'infini, lesquelles,
+conformément aux règles de la scolastique, se rapportent à la structure
+et à la signification de chacune de ces poésies.
+
+Le tout est contenu dans quarante-trois chapitres.
+
+Mais cette exposition n'est pas précisément conforme à l'ordre
+chronologique de la composition.
+
+Il n'est pas douteux que la première émanation de la _Vita nuova_
+appartient aux petits poèmes dans lesquels l'auteur nous initie aux
+sentimens intimes dont l'expression rimée est la trame véritable de son
+oeuvre. Chacun d'eux est le tableau, achevé dans sa concision, d'un état
+d'âme sollicité par les circonstances extérieures ou par sa propre
+inspiration.
+
+Si l'on veut bien se reporter à ce qui a été exposé plus haut (page 16)
+au sujet des habitudes littéraires de cette époque, on pourra suivre la
+genèse de chacune de ces poésies, où l'auteur reproduisait à mesure,
+sous la forme que lui dictaient et son époque et son génie, ses
+impressions et ses pensées du moment.
+
+Ceci comprend un intervalle de 16 années, si l'on veut compter depuis la
+première (1274) où naquit l'amour de Dante pour Béatrice jusqu'à la mort
+de celle-ci (1290); mais en réalité le roman ne déroule ses péripéties
+que pendant une durée de trois ou quatre années.
+
+C'est après la mort de Béatrice que le Poète a rassemblé les expressions
+de ses expansions poétiques, et leur a donné un corps en composant, avec
+ses souvenirs, la prose qui sert à les relier. Pour des raisons que nous
+ne connaissons pas, il a laissé en dehors un certain nombre de pièces
+rimées qui avaient été certainement composées aux mêmes époques, et se
+rapportaient aux mêmes sujets et aux mêmes idées que les pièces
+conservées «dans ce petit livre».
+
+Dans la plupart des éditions italiennes de la _Vita nuova_, le texte du
+poème est suivi d'un appendice comprenant: _altre rime spettanti alla
+Vita nuova._ Toutes ces poésies (_rime_), sonnets, canzoni, etc., ne
+tiennent pas une place égale dans le poème. J'ai reproduit dans les
+_Commentaires_ celles qui m'ont paru se rattacher plus directement à
+tels ou tels chapitres, c'est-à-dire aux circonstances qui y sont
+relatées.
+
+C'est donc aux premières années qui ont suivi la mort de Béatrice qu'il
+faut rapporter ce travail de reconstruction. On s'accorde généralement à
+le placer vers les années 1291 et 1292, ainsi que la composition de la
+prose, qui enveloppe la poésie comme la chair d'un fruit en enveloppe le
+noyau.
+
+Il est probable qu'il a retouché les produits de ses inspirations
+journalières, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit après
+coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la _Vita
+nuova_ dont l'interprétation ne paraît possible que moyennant une telle
+supposition.
+
+Cette prose nous aide à établir la filiation des circonstances qui ont
+sollicité ou inspiré les pièces poétiques. Elle n'est souvent que comme
+la préparation de celles-ci, et le même récit peut se reproduire ainsi
+sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression
+d'événemens ou d'impressions identiques se présente sons des formes un
+peu différentes. C'est comme un motif musical que le compositeur répète
+dans un ton différent ou avec des développemens nouveaux.
+
+
+
+V
+
+Cette traduction est absolument littérale. On reconnaîtra aisément que
+le traducteur a sacrifié plus d'une fois les exigences du style moderne
+au scrupule de s'écarter le moins possible d'un style encore médiéval,
+mais alors nouveau, _dolce stil nuovo_, qui est un des charmes de cette
+oeuvre. Il s'est contenté de conserver la coupe des morceaux rimes.
+C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers
+une oeuvre poétique ne pouvant que compromettre la fidélité de la
+traduction, en raison des nécessités et des procédés d'une prosodie tout
+autre que celle du modèle. Et la pensée du Poète est toujours si nette
+et si concise qu'il n'a été que très rarement nécessaire d'intervertir
+l'ordre de leur alignement.
+
+La seule modification que je me sois permise dans la construction
+générale de l'oeuvre a été de renvoyer aux _Commentaires_ les analyses
+scolastiques qui accompagnent chacun des poèmes. Il m'a semblé que cette
+dichotomie glaciale n'était pas à sa place parmi ces lignes de grâce et
+d'émotion. Mais on la retrouvera fidèlement reproduite dans les
+commentaires se rapportante chacun des chapitres.
+
+Le présent travail n'est pas une oeuvre d'érudition. Il a été fait sur
+le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu
+suivre ces savans éditeurs de la _Vita nuova_ avaient dû subir avant eux
+bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'érudition
+italienne parviendront à les rétablir dans leur pureté primitive: il y a
+longtemps qu'on y travaille. Un récent fascicule publié par la _Società
+Dantesca Italiana_[18] nous fournit un grand nombre d'exemples des
+variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions,
+les fantaisies de nombreuses générations de copistes. Il m'a paru que
+ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou
+des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la
+ponctuation qui a dû être bien souvent défectueuse. Mais il ne m'a pas
+semblé que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup à en souffrir.
+Et ce qui doit nous intéresser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa
+pensée, son imagination.
+
+Il n'est peut-être pas un des incidens de la vie de Dante ou un des
+passages de sa production poétique qui n'ait été l'objet de
+disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis
+à la postérité (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou
+sur les dates ou sur la succession des événemens auxquels ils font
+allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre
+du Poète, on n'a pu parvenir à déterminer, avec quelque précision, même
+l'époque approximative où ces oeuvres ont été conçues, achevées, ou se
+sont succédé.
+
+Et encore, l'énormité et la diversité de l'oeuvre prise dans son
+ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profondément
+mouvementée? Il est même une époque qui semblait devoir être fermée à
+son activité littéraire.
+
+Après la _tributazione_ qui a suivi la mort de Béatrice (1290), nous
+voyons son existence remplie par le travail et l'étude: il consacre des
+années, trente mois (_Il Convito_), à l'étude du latin, que jusqu'alors
+il ne possédait qu'imparfaitement et où il devait trouver ses auteurs de
+prédilection, à l'assiduité aux leçons des philosophes et des
+théologiens. Puis son entrée officielle dans la vie publique[19], puis
+son Priorat[20], sa durée courte mais effective, puis les premières
+années de son exil et l'agitation politique à laquelle il s'associe....
+Voilà, si l'on considère la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de
+stupéfaction, on pourrait dire d'une sorte de vertige.
+
+N'ayant pas qualité pour intervenir dans les débats dont ces sujets ont
+été, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai dû m'en tenir
+à la tradition, plus ou moins légendaire, que j'ai pu demander aux
+sources les plus autorisées, et à la représentation, aussi fidèle qu'il
+m'a été possible, du texte, sinon officiel, du moins accepté de la _Vita
+nuova_.
+
+
+
+Les _Commentaires_ dont j'ai accompagné la traduction du texte
+concernent les interprétations de la partie symbolique et philosophique
+du poème, et ont en même temps pour objet de ramener à l'esprit du
+lecteur la propre personnalité du Poète et le tableau de son époque et
+de son milieu, et les images qui ont dû frapper ses yeux.
+
+J'ai demandé à quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, à
+Carducci, à del Lungo, aux récentes et compendieuses publications de
+Leynardi et de Scherillo[21], à de nombreux articles du _Giornale
+Dantesco_, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du poème;
+j'ai interrogé leurs propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en
+suis rapporté surtout à ce dont m'avait pénétré une longne communion
+avec la personne et avec l'oeuvre du Poète de la _Divine Comédie_.
+
+Mais, en vérité, était-il indispensable d'aller plus loin et de remonter
+plus haut? La littérature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement
+approprié toutes celles qui l'ont précédée, et elle les résume. Et je ne
+crois pas qu'il soit nécessaire, pour comprendre le Poète de la _Vita
+nuova_, de repasser par toutes les étapes qu'a parcourues l'esprit
+humain à l'enquête du grand Symboliste. C'est dans lui-même qu'il faut
+venir chercher les sources de sa sensibilité, les origines de ses
+raisonnemens, le sens de ses symboles.
+
+Si l'on veut comprendre et sentir ce que la _Vita nuova_ renferme de
+beautés subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus sûrement
+par un commerce intime avec cette grande personnalité qu'en interrogeant
+les autres.
+
+
+NOTES:
+
+[1] La _Vita nuova_ est beaucoup plus familière aux Anglais. Entre 1862
+et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions littérales. En
+outre, deux éditions italiennes, avec introductions et notes en anglais,
+ont été publiées récemment à Londres par M. Whitehead et par M. Perini.
+
+[2] La _Divine Comédie_, traduction libre, 1897. Plon et Nourrit.
+
+[3] Dante, _Il Convito_, trait. ii.
+
+[4] Les Guelfes représentaient les franchises communales, et les
+Gibelins les privilèges féodaux (Ozanam).
+
+[5] _Il Convito_, tratt. ii, chap. XIII.
+
+[6] WHITEHEAD. Édition italienne de la _Vita nuova_, London, 1893.
+
+[7] Commentaire du ch. II.
+
+[8] _Il Convito_, tratt. ii, ch. XIII.
+
+[9] La _Divine Comédie_, ch. XV de l'_Enfer_.
+
+[10] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia_.
+
+[11] LUMINI, _Giornale Dantesco_.
+
+[12] Commentaire de Boccace.
+
+[13] Voir au ch. II de la _Vita nuova_.
+
+[14] Le Purgatoire de la _Divine Comédie_, chant XXXI.
+
+[15] Ozanam croit que le séjour de Dante à Paris doit être reporté entre
+1294 et 1299, c'est-à-dire entre la mort de Béatrice et l'accession du
+poète au Priorat, et que c'est à cette époque qu'eurent lieu les
+désordres dont il s'accuse lui-même (_Oeuvres complètes_, t. VI, p.
+416). Ceci me paraît difficilement acceptable (Voir l'_Épilogue_).
+
+[16] «Un petit oiseau, encore sans expérience, peut s'exposer deux ou
+trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont déjà fatigué
+leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la flèche»
+(chant XXXI du Purgatoire).
+
+[17] Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu'à ce qu'on pourrait
+appeler la littérature courante. Il y avait déjà, dans la France
+d'alors, une haute littérature, celle de l'Épopée, une de nos gloires
+nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques où, Joinville et
+Villehardouin annonçaient les Mémoires dont nous sommes encombrés
+aujourd'hui.
+
+[18] _Bollettino della Società Dantesca Italiana, Firenze_, décembre
+1896.
+
+[19] Il se fit admettre en 1295 dans le sixième des sept _arti
+maggiori_, celui des médecins et des apothicaires _(medici e speziali_).
+C'était une condition exigée pour l'entrée dans la vie publique.
+
+[20] 1306.
+
+[21] Professeur LUIGI LEYNARDI, _la Psicologia dell' urte nella Divina
+Commedia_, Torino, 1894.--MICHELE SCHERILLO, _alcuni capitoli della
+biografia di Dante_, Torino, 1896.
+
+
+
+
+
+LA VITA NUOVA
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Dans cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle on ne
+trouverait pas grand'chose à lire, se trouve un chapitre (_rubrica_),
+ayant pour titre: _Incipit vita nuova_ (Commencement d'une vie
+nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent écrits des passages que j'ai
+l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du
+moins suivant la signification qu'ils avaient.[1]
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière[2] était retourné
+au même point de son évolution, quand apparut à mes yeux pour la
+première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent
+Béatrice, ne sachant comment la nommer.[3]
+
+Elle était déjà à cette période de sa vie où le ciel étoile s'est avancé
+du côté de l'Orient d'un peu plus de douze degrés.[4] De sorte qu'elle
+était au commencement de sa neuvième année, quand elle m'apparut, et moi
+à la fin de la mienne.
+
+Je la vis vêtue de rouge[5], mais d'une façon simple et modeste, et
+parée comme il convenait à un âge aussi tendre. A ce moment, je puis
+dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les
+plus secrets du coeur se mit à trembler si fortement en moi que je le
+sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une façon terrible,
+et en tremblant il disait ces mots: _ecce Deus fortior me qui veniens
+dominabitur mihi_.[6] Puis l'esprit animal qui habite là où tous les
+esprits sensitifs apportent leurs perceptions[7] fut saisi d'étonnement
+et, s'adressant spécialement à l'esprit de la vision, dit ces mots:
+_apparuit jam beatitudo vostra_[8]. Puis, l'esprit naturel qui réside là
+où s'articule la parole[9] se mit à pleurer, et en pleurant il disait:
+_heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps_.[10]
+
+Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et maître de mon
+âme, et mon âme lui fut aussitôt unie si étroitement qu'il commença à
+prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une
+domination telle qu'il fallut m'en remettre complètement à son bon
+plaisir.
+
+Il me commandait souvent de chercher à voir ce jeune ange; et c'est
+ainsi que dans mon enfance (_puerizia_) je m'en allais souvent chercher
+après elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que
+certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Homère. «Elle paraissait
+non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.»[11]
+
+Et, bien que son image ne me quittât pas, m'encourageant ainsi à me
+soumettre à l'Amour, elle avait une fierté si noble qu'elle ne permit
+jamais que l'Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison
+tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses.
+Aussi, comme il peut paraître fabuleux que tant de jeunesse ait pu
+maîtriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et,
+laissant de côté beaucoup de choses qui pourraient être prises là d'où
+j'ai tiré celles-ci[12], j'en arriverai à ce qui a imprimé les traces
+les plus profondes dans ma mémoire.
+
+NOTES:
+
+[1] Commentaire du chap. I.
+
+[2] Le Soleil.
+
+[3] Commentaire du ch. II.
+
+[4] Révolution qui s'opère en cent ans _(Tutto quel cielo si muove
+seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in
+cento anni uno grado_). Tous ces passages se rapportent à la conception
+de la cosmographie céleste qui se trouve longuement développée dans, _Il
+Convito_ (tratt. ii, ch. II et XV).
+
+[5] Beatrice est toujours représentée, jusque dans les régions célestes,
+vêtue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poète.
+
+[6] Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.
+
+[7] Le cerveau.
+
+[8] C'est votre Béatitude qui vous est apparue.
+
+[9] Dans le texte: _ove si ministrato nutrimento nostro_. Je me suis
+permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a également
+interprétée dans son commentaire par: _lo spirito vocale_.
+
+[10] «Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché.»
+Nous trouvons plusieurs fois le mot _impeditus_ employé dans le sens de
+embarrassé, troublé.
+
+[11] C'est d'Hélène passant devant la foule qu'Homère parlait ainsi.
+
+[12] C'est-à-dire de mon esprit.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Après que furent passées neuf années juste[1] depuis la première
+apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai
+vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une
+rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec
+une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui récompensée dans
+l'autre vie[2], elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir
+atteint l'extrémité de la Béatitude. L'heure où m'arriva ce doux salut
+était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c'était la première
+fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d'une telle
+douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la
+foule.
+
+Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa
+courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil où m'apparut
+une vision merveilleuse.
+
+Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans
+lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquiétant pour
+qui le regardait[3]; et il montrait lui-même une joie vraiment
+extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais
+qu'une partie, où je distinguais seulement: «_Ego dominus tuus_.»[4] Il
+me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf
+qu'elle était légèrement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en
+regardant attentivement, je connus que c'était la dame du salut, celle
+qui avait daigné me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il
+tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu'il me disait:
+«_Vide cor tuum_.»[6] Et quand il fut resté là un peu de temps, il me
+semblait qu'il réveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle
+manière qu'il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main,
+et qu'elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se
+convertir en des larmes amères; et, prenant cette femme dans ses bras,
+il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel.
+
+Je ressentis alors une telle angoisse que mon léger sommeil ne put durer
+davantage, et je m'éveillai.
+
+Je commençai aussitôt à penser, et je trouvai que l'heure où cette
+vision m'était apparue était la quatrième de la nuit, d'où il résulte
+qu'elle était la première des neuf dernières heures de la nuit.[7] Et
+tout en songeant à ce qui venait de m'apparaître, je me proposai de le
+faire entendre à quelques-uns de mes amis qui étaient des trouvères
+fameux dans ce temps-là. Et, comme je m'étais déjà essayé aux choses
+rimées, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les
+fidèles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur
+écrivis donc ce que j'avais vu en songe:
+
+
+ A toute âme éprise et à tout noble coeur[8]
+ A qui parviendra ceci
+ Afin qu'ils m'en retournent leur avis,
+ Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-à-dire l'Amour.
+ Déjà étaient passées les heures
+ Où les étoiles brillent de tout leur éclat,
+ Quand m'apparut tout a coup l'Amour
+ Dont l'essence me remplit encore de terreur.
+ L'Amour me paraissait joyeux.
+ Il tenait mon coeur dans sa main
+ Et dans ses bras une femme endormie et enveloppée d'un manteau.
+ Puis il la réveillait et, ce coeur qui brûlait,
+ Il le lui donnait à manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile,
+ Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9]
+
+
+Il vint plusieurs réponses à ce sonnet, et des opinions diverses furent
+exprimées. Parmi elles fut la réponse de celui que j'appelle le premier
+de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: «Il me semble
+que tu as vu la perfection....»[10] Et de là date le commencement de
+notre amitié mutuelle, quand il sut que c'était moi qui lui avais fait
+cet envoi. La véritable interprétation de ce sonnet ne fut alors saisie
+par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins
+perspicaces.[11]
+
+NOTES:
+
+[1] Dante avait alors 18 ans et Béatrice à peu près 17.
+
+[2] _Nel gran secolo_.
+
+[3] Ce personnage était l'Amour.
+
+[4] Je suis ton maître.
+
+[5] On a vu dans cette nudité un symbole de virginité. L'opinion
+exprimée par quelques auteurs que Béatrice était déjà mariée à cette
+époque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique.
+
+[6] Vois ton coeur.
+
+[7] Voir au ch. XXX pour ce qui concerne le nombre 9.
+
+[8] _A ciascun' alma presa, e gentil cuore_....
+
+[9] Commentaire du ch. III.
+
+[10] Cet ami était Guido Cavalcanti, l'un des poètes les plus réputés de
+cette époque. Il avait répondu: _Vedesti al mio parer ogni valore_....
+
+[11] On trouvera plusieurs de ces réponses dans le _Commentaire_ du ch.
+III.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+Après cette vision, ma santé[1] commença à être troublée dans ses
+fonctions parce que mon âme ne cessait de penser à cette beauté; de
+sorte que je devins en peu de temps si frêle et si faible que mon aspect
+était devenu pénible pour mes amis. Et beaucoup poussés par la malice
+cherchaient à savoir ce que je tenais à cacher aux autres. Et moi,
+m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur répondais que c'était
+l'Amour qui m'avait mis dans cet état. Je disais l'Amour parce que mon
+visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y
+méprendre. Et quand ils me demandaient: «Pourquoi l'Amour t'a-t-il
+défait à ce point?» Je les regardais en souriant, et je ne leur disais
+rien.
+
+NOTE:
+
+[1] Dans le texte: mon esprit naturel.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Il arriva un jour que cette beauté était assise dans un endroit où l'on
+célébrait la Reine de la gloire[1], et de la place où j'étais je voyais
+ma Béatitude. Et entre elle et moi en ligne droite était assise une dame
+d'une figure très agréable, qui me regardait souvent, étonnée de mon
+regard qui paraissait s'arrêter sur elle; et beaucoup s'aperçurent de la
+manière dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que,
+en partant, j'entendais dire derrière moi: «Voyez donc dans quel état
+cette femme a mis celui-ci.» Et, comme on la nommait, je compris qu'on
+parlait de celle qui se trouvait dans la direction où mes yeux allaient
+s'arrêter sur l'aimable Béatrice.[1]
+
+Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-là
+dévoilé aux autres mon secret; et je pensai à faire aussitôt de cette
+gracieuse femme ma protection contre la vérité. Et en peu de temps, j'y
+réussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir découvert ce
+que je tenais à cacher.
+
+Grâce à elle, je pus dissimuler pendant des mois et des années.[2] Et
+pour mieux tromper les autres, je composai à son intention quelques
+petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui
+s'adresseraient à la divine Béatrice, et je ne donnerai que ceux qui
+seront à sa louange.
+
+NOTES:
+
+[1] La fête de la Vierge.
+
+[2] Il paraît difficile de croire que ce manège ait duré des années.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection à mon
+grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint à l'idée de vouloir
+rappeler le nom de celle qui m'était chère, en l'accompagnant du nom de
+beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle dont je
+viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes
+de la ville, où ma Dame a été mise par le Seigneur, j'en composai une
+épître sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si
+j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une
+circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer précisément
+que le neuvième parmi ceux de toutes les autres.
+
+NOTE:
+
+[1] _Sirvente_, sorte de poésie usitée par les trouvères et les
+troubadours. C'est peut-être quelque convenance de rime qui aura placé
+le nom de Béatrice au neuvième rang, sans que le Poète s'en soit d'abord
+aperçu, mais non sans que son imagination en ait été frappée plus tard
+(Voir le ch. XXX).
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi à cacher ma volonté,
+il fallut qu'elle quittât la ville où nous étions, pour une résidence
+éloignée. De sorte que moi, fort troublé d'avoir perdu la protection de
+mon secret, je me trouvai plus déconcerté que je n'aurais cru devoir
+l'être. Et pensant que, si je ne témoignais pas quelque chagrin de son
+départ, on s'apercevrait plus tôt de ma fraude, je me proposai de
+l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains
+passages s'y adresseront à ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura
+le comprendre.
+
+
+ O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1]
+ Faites attention et regardez
+ S'il est une douleur égale à la mienne.
+ Je vous prie seulement de vouloir bien m'écouter;
+ Et alors vous pourrez vous imaginer
+ De quels tourmens je suis la demeure et la clef.
+ L'Amour, non pour mon peu de mérite
+ Mais grâce à sa noblesse,
+ Me fit la vie si douce et si suave
+ Que j'entendais dire souvent derrière moi:
+ Ah! A quels mérites
+ Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux?
+ Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance
+ Qui me venait de mon trésor amoureux,
+ Et je suis resté si pauvre
+ Que je n'ose plus parler.
+ Si bien que, voulant faire comme ceux
+ Qui par vergogne cachent ce qui leur manque,
+ Je montre de la gaité au dehors
+ Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _O voi che per la via d'Amore passate_.
+
+[2] Commentaire du ch. VII.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+Après le départ de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler à
+sa gloire une femme jeune et de très gracieuse apparence, laquelle était
+aimée dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui
+pleuraient.
+
+Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus
+retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque
+chose sur sa mort, à l'intention de celle près de qui je l'avais vue. Et
+c'est à cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis à son
+sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les
+deux sonnets qui suivent:
+
+
+ Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,[1]
+ En entendant ce qui le fait pleurer.
+ L'Amour entend les femmes sangloter de pitié,
+ Et leurs yeux témoignent de leur douleur amère.
+ C'est parce que la mort méchante a exercé
+ Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable
+ En détruisant, sauf l'honneur[2], ce qui attire aux femmes
+ Les louanges du monde.
+ Écoutez comment l'Amour lui a rendu hommage,
+ Car je l'ai vu sous une forme réelle[3]
+ Se lamenter sur cette belle image.
+ Et il levait à chaque instant ses yeux vers le ciel
+ Où était déjà logée cette âme gracieuse
+ Qui avait été une femme si attrayante.
+
+ Mort brutale, ennemie de la pitié,[4]
+ mère antique de la douleur,
+ Jugement dur et irrécusable,
+ Puisque tu as donné l'occasion à mon coeur affligé
+ De se livrer à ses pensées,
+ Ma langue se fatiguera à t'accuser;
+ Et si je te refuse toute excuse,
+ Il faut que je dise
+ Tes méfaits et tes crimes:
+ Non que le monde les ignore,
+ Mais pour soulever l'indignation
+ De quiconque se nourrit d'amour.
+ Tu as séparé du monde la beauté,
+ Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu.
+ Tu as détruit la grâce amoureuse
+ D'une jeunesse joyeuse.
+ Je ne veux pas découvrir ici davantage la femme
+ Dont les mérites sont bien connus.
+ Celui qui ne mérite pas son salut[5]
+ Qu'il n'espère jamais être en sa compagnie[6].
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Piangete amanti, perché piange amore_....
+
+[2] C'est-à-dire que la mort peut dépouiller une femme de tout ce qui
+charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait.
+
+[3] L'Amour représente ici Béatrice, qui était elle-même présente à
+cette scène douloureuse.
+
+[4] _Morte villana, di pietà nemica_....
+
+[5] C'est à Béatrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa
+compagnie, c'est-à-dire dans le ciel.
+
+[6] Commentaire du ch. VIII.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Quelques jours après la mort de cette femme, il survint une chose qui
+m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit où était
+cette aimable femme qui avait servi à protéger mon secret, car le but de
+mon voyage n'en était pas très éloigné. Et quoique je fusse en apparence
+en nombreuse compagnie, il m'en coûtait de m'en aller, à ce point que
+mes soupirs ne parvenaient pas à dégager l'angoisse où mon coeur était
+plongé dès que je me séparais de ma Béatitude.
+
+Or, le doux Seigneur[1], qui s'était emparé de moi par la vertu de cette
+femme adorable, m'apparut dans mon imagination comme un pèlerin vêtu
+simplement d'humbles habits. Il me paraissait hésitant, et il regardait
+à terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle
+rivière, dont le courant était très pur, et qui longeait la route où je
+me trouvais.
+
+Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: «Je
+viens d'auprès de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et
+je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volonté je
+t'avais fait avoir près d'elle, je l'ai repris et je le porte à une
+autre belle qui te servira à son tour de protection, comme l'avait fait
+la première (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais
+cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en
+répéter quelques-unes, fais-le de manière à ce qu'on ne puisse discerner
+l'amour simulé que tu avais montré à celle-là et qu'il te faudra montrer
+à l'autre.»
+
+Ceci dit, toute cette imagination disparut tout à coup, à cause du grand
+pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altéré, tout
+pensif et accompagné de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et
+le jour d'après, je fis le sonnet suivant:
+
+
+ Chevauchant avant hier sur un chemin[2]
+ Contre mon gré et tout pensif,
+ Je rencontrai l'Amour au milieu de la route,
+ Portant le simple vêtement d'un pèlerin.
+ Il avait un aspect très humble
+ Comme s'il avait perdu toute sa dignité.
+ Il marchait pensif et soupirant,
+ La tête inclinée, comme pour ne pas voir les gens.
+ Quand il me vit, il m'appela par mon nom
+ Et dit: Je viens de loin,
+ Là où ton coeur se tenait par ma volonté,
+ Et je l'apporte pour qu'il serve à une nouvelle beauté.
+ Alors je me sentis tellement envahi par lui
+ Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aperçu comment.[3]
+
+
+NOTES:
+
+[1] L'Amour.
+
+[2] _Cavalcando l'alta ier per un cammino_....
+
+[3] Commentaire du ch. IX.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+Après mon retour, je me mis à la recherche de cette femme que mon
+Seigneur m'avait nommée sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon
+discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma
+protection, si bien que trop de gens en parlèrent, en dépassant les
+limites de la discrétion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort
+pénible. Et il résulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser
+d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les
+vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa
+ce si doux salut dans lequel résidait toute ma béatitude. Et ici
+j'interromprai mon récit pour faire comprendre l'effet que son salut
+exerçait sur moi.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Lorsqu'elle venait à m'apparaître, dans l'espoir de cet admirable salut,
+je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charité m'envahissait,
+qui me faisait pardonner à tous ceux qui m'avaient offensé; et à
+quiconque m'eût alors demandé quelque chose je n'aurais répondu qu'un
+mot: Amour, l'humilité peinte sur mon visage. Et quand elle était sur le
+point de me saluer, un esprit d'amour détruisait toutes mes sensations,
+et se peignait sur mes organes visuels intimidés, et il leur disait:
+allez honorer votre dame, et ils demeuraient fixés sur elle. Et qui
+aurait voulu connaître ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'à
+regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me
+saluait, l'amour ne parvenait pas à cacher mon intolérable béatitude:
+mais je me trouvais écrasé par une telle douceur que mon corps, qui en
+subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanimé et
+pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma Béatitude,
+laquelle surpassait et dominait toutes mes facultés.
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+Maintenant, revenant à mon récit, je dirai que, après que ma Béatitude
+m'eut été refusée, je fus pris d'une douleur si vive que je me séparai
+de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes
+larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaisés, je me réfugiai
+dans ma chambre, où je pouvais me lamenter sans être entendu. Et là,
+demandant miséricorde à la reine de la courtoisie, je disais: Amour,
+viens en aide à ton fidèle. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant
+qui vient d'être battu.
+
+Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre,
+tout près de moi, un jeune homme couvert d'un vêtement d'une grande
+blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, étendu comme
+j'étais, et après m'avoir regardé quelque temps, il me sembla qu'il
+m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: «_Fili, tempus est ut
+praetermittantur simulata nostra_.»[1]
+
+Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il
+m'avait appelé plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le
+regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il
+paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-même
+rassuré, je commençai à lui parler ainsi: «Noble seigneur, pourquoi
+pleures-tu?» Et lui: «_Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se
+habent circumferentiae partes; tu autem non sic_.»[2]
+
+Alors, en pensant à ses paroles, il me parut qu'il m'avait parlé d'une
+façon très obscure, et je lui dis: «Qu'est cela, Seigneur, que tu me
+parles d'une manière si obscure?» Il me répondit en langue vulgaire: «Ne
+demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.»
+
+Puis, je lui parlai du salut qui m'avait été refusé, et je lui demandai
+quelle en avait été la raison. Voici comment il me répondit: «Notre
+Béatrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la
+femme que je t'ai nommée sur le chemin des soupirs éprouvait à cause de
+toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette très noble femme, qui est
+ennemie de toute espèce de tort, n'a pas daigné saluer ta personne,
+craignant d'avoir à en subir elle-même quelque désagrément. Aussi comme
+ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux
+que tu écrives quelque chose sous la forme de vers, où tu exprimeras
+l'empire que j'exerce sur toi à son sujet, et comment elle te fit sien
+dès ton enfance. Et tu peux en appeler en témoignage celui qui le sait
+bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-là, je lui
+en parlerai volontiers. Elle connaîtra ainsi ce que tu penses, et
+comprendra comment on s'y est trompé. Fais en sorte que tes paroles ne
+soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas précisément à
+elle, ce qui ne conviendrait guère. Et ne lui envoie rien sans moi pour
+que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave
+harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera nécessaire.»[3]
+
+Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai
+que cette vision m'était apparue à la neuvième heure du jour. Et avant
+d'être sorti de ma chambre, j'avais résolu de faire une ballade où je
+suivrais ce que m'avait recommandé mon Seigneur.
+
+
+ Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4]
+ Et que tu te présentes avec lui devant ma Dame,
+ Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle
+ De mes excuses que tu lui chanteras.
+ Tu t'en vas, Ballade, d'une façon si courtoise
+ Que, même sans sa compagnie,
+ Tu pourras te présenter partout sans crainte.
+ Mais si tu veux y aller en toute sécurité,
+ Va d'abord retrouver l'Amour;
+ Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui.
+ Car celle qui doit t'entendre
+ Si, comme je le crois, elle est irritée contre moi,
+ S'il ne t'accompagnait pas,
+ Elle pourrait bien te recevoir mal.
+ Et, quand vous serez là ensemble,
+ Commence à lui dire avec douceur,
+ Après lui en avoir d'abord demandé la permission:
+ Madame, celui qui m'envoie vers vous
+ Veut, s'il vous plaît,
+ Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez.
+ C'est l'amour qui, à cause de votre beauté,
+ A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet à ses regards.
+ Aussi, pourquoi il a regardé ailleurs,
+ Jugez-en par vous-même, du moment que son coeur n'a pas changé.
+ Dis-lui: Madame, son coeur a gardé
+ Une foi si fidèle
+ Que sa pensée est à tout instant prête à vous servir.
+ Il a été vôtre tout d'abord, et il ne s'est pas démenti.
+ Si elle ne le croit pas,
+ Dis qu'elle demande à l'Amour si cela est vrai,
+ Et à la fin prie-la humblement,
+ S'il ne lui plaît pas de me pardonner,
+ Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir,
+ Et elle verra son serviteur lui obéir.
+ Et dis à celui qui est la clef de toute pitié,[5]
+ Avant que tu ne t'en ailles,
+ De lui expliquer mes bonnes raisons[6]
+ Par la grâce de mes paroles harmonieuses.
+ Reste ici auprès d'elle
+ Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur.
+ Et si elle lui pardonne à ta prière
+ Viens lui annoncer cette belle paix.
+ Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira,
+ Au moment qui te paraîtra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7]
+
+
+NOTES:
+
+[1] «Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.»
+
+[2] «Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont à
+égale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.» (Je suis toujours
+le même, et toi tu changes.) _Commentaire_ de Giuliani.
+
+[3] Commentaire de ch. XII.
+
+[4] _Ballata, io vo' che tu ritruovi amore_....
+
+[5] L'Amour.
+
+[6] Ceci veut dire sans doute: c'était pour ne pas vous compromettre.
+
+[7] Commentaire du ch. XII.
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Après la vision que je viens de raconter, et après avoir dit les paroles
+que l'Amour m'avait imposées, me vinrent des pensées nombreuses et
+diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une à une, sans pouvoir
+m'en défendre. Parmi celles-ci, quatre m'ôtaient tout repos.
+
+L'une d'elles était celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce
+qu'elle écarte de toute vilenie l'esprit de son fidèle. L'autre était
+que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est
+soumis, plus il faut passer par des chemins pénibles et douloureux.
+
+Une autre était celle-ci: le nom de l'Amour est si doux à entendre
+qu'il paraît impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car
+les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqués, comme il est
+écrit: _nomina sunt complementa rerum_. La quatrième était celle-ci: la
+femme à qui l'Amour t'attache si étroitement n'est pas comme les autres
+femmes dont le coeur se meut si légèrement.
+
+Et chacune de ces pensées me faisait la guerre au point que je
+ressemblais à celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait
+bien marcher, mais qui ne sait pas où il va. Et si je songeais à
+chercher un chemin battu, c'est-à-dire celui que prendraient les autres,
+ce chemin se trouvait tout à fait contraire à mes pensées, qui étaient
+de faire appel à la pitié, et de me remettre entre ses bras. C'est dans
+cet état que je fis le sonnet suivant:
+
+
+ Toutes mes pensées parlent d'amour,[1]
+ Et le font de manières si diverses
+ Que l'une me fait vouloir m'y soumettre
+ Et une autre me dit que c'est une folie.[2]
+ Une autre m'apporte les douceurs de l'espérance,
+ Et une autre me fait verser des larmes abondantes.
+ Elles s'accordent seulement à demander pitié,
+ Tout tremblant que je suis de la peur qui étreint mon coeur.
+ C'est à ce point que je ne sais de quel côté me tourner;
+ Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire.
+ C'est ainsi que je me trouve comme égaré dans l'amour.
+ Et si je veux les accorder toutes
+ Il faut que j'en appelle à mon ennemie,
+ Madame la Pitié[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Tutti li miei pensier parlan d'amore_....
+
+[2] Il y a ici deux versions différentes: Fraticelli lit _folle,_ folie,
+version que j'ai suivie. Giuliani lit _forte_, ce qui signifierait que
+cette pensée est plus forte.
+
+[3] Il explique lui-même que c'est par ironie qu'il appelle _Madonna
+Pietà_ la _mia nemica_.
+
+[4]Commentaire du ch. XIII.
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+Après que ces diverses pensées se furent livré de telles batailles, il
+arriva que cette adorable créature se rendit à une réunion où se
+trouvaient assemblées un grand nombre de dames, et j'y fus amené par un
+de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant là où tant de
+femmes venaient faire montre de leur beauté. Je ne savais donc pas où
+j'étais amené, me confiant à l'ami qui allait me conduire ainsi
+jusqu'aux portes de la mort[1], et je lui dis: «Pourquoi sommes-nous
+venus près de ces dames?» il me répondit: «C'est pour qu'elles soient
+servies d'une manière digne d'elles.»
+
+La vérité est que ces femmes s'étaient réunies chez une d'elles qui
+s'était mariée ce jour-là et les avait invitées, suivant la coutume de
+cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son
+nouvel époux. De sorte que, pensant faire plaisir à cet ami, je me
+décidai à venir me tenir à la disposition de ces dames en sa compagnie.
+Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement
+extraordinaire qui partait du côté gauche de ma poitrine et s'étendit
+tout à coup dans le reste de mon corps.
+
+Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le
+tour de la salle et, craignant que l'on se fût aperçu de mon
+tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu
+d'elles la divine Béatrice. Alors, mes esprits se trouvèrent tellement
+anéantis par la violence de mon amour, quand je me vis si près de ma
+Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la
+vision.
+
+Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-mêmes l'image
+de cette merveille, ils ne parvenaient pas à la contempler, et ils en
+souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'étions
+pas ainsi projetés hors de nous-mêmes, nous pourrions rester à regarder
+cette merveille, comme font les autres.
+
+Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'étais transfiguré,
+commencèrent par s'étonner, puis se mirent a parler entre elles et à
+rire et à se moquer de moi avec la gentille Béatrice. Alors mon ami, qui
+ne se doutait de rien, s'en aperçut aussi et, me prenant par la main,
+m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais.
+Alors, un peu calmé et ayant repris mes esprits anéantis, et ceux-ci
+ayant retrouvé la possession d'eux-mêmes, je lui dis: «J'ai mis les
+pieds dans cette partie de la vie où l'on ne peut aller plus loin avec
+la pensée de s'en revenir.»[2]
+
+Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes où pleurant, et
+honteux de moi-même, je me disais: «Si cette femme savait dans quel
+état je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois
+plutôt qu'elle en aurait grande pitié.» Et, tout en pleurant ainsi, je
+me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient à elle-même et lui
+expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que
+j'étais bien sûr qu'elle n'en était pas consciente, et que si elle
+l'avait été, sa compassion aurait gagné les autres. Et je souhaitais
+qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'à elle,
+
+
+ Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,[3]
+ Et vous ne savez pas, Madame, d'où vient
+ Que je vous montre un visage si nouveau
+ Quand je contemple votre beauté.
+ Si vous le saviez, votre pitié ne pourrait pas
+ Garder contre moi votre habituelle rigueur.
+ Car l'Amour, lorsqu'il me trouve près de vous,
+ S'enhardit et prend un tel empire
+ Qu'il frappe mes esprits craintifs,
+ Et les tue ou les chasse,
+ De sorte qu'il reste seul à vous regarder.
+ C'est ce qui me fait changer de figure,
+ Mais pas assez pour que je ne sente pas alors
+ Les angoisses où me plongent les tourmens qu'ils subissent.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1] Ceci est une allusion à un incident qui allait se produire peu
+d'instants après.
+
+[2] J'ai cru que j'allais mourir.
+
+[3] _Coll' altre donne mia vista gabbate_....
+
+[4] Commentaire du ch. XIV.
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+Après cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensée opiniâtre,
+qui ne me quittait guère, mais me reprenait continuellement et me
+disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de
+cette femme, pourquoi cherches-tu à la voir? Si elle te le demandait,
+qu'aurais-tu à lui répondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre
+pour le faire?
+
+Et une autre pensée répondait humblement: si je ne perdais pas toutes
+mes facultés et que j'eusse assez de liberté pour lui répondre, je lui
+dirais: aussitôt que je m'imagine sa merveilleuse beauté, il me vient un
+désir de la voir d'une telle puissance qu'il détruit, qu'il tue dans ma
+mémoire, tout ce qui pourrait s'élever contre lui, et les souffrances
+passées ne sauraient retenir mon désir de chercher à la voir.
+
+Alors, cédant à ces pensées, je songeai à lui adresser certaines paroles
+dans lesquelles, en m'excusant près d'elle des reproches que j'avais pu
+lui adresser[1], je lui ferais connaître ce qu'il advient de moi quand
+je l'approche.
+
+
+ Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2]
+ Quand je vous vois, ô ma belle joie!
+ Et quand je suis près de vous, j'entends l'Amour
+ Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir.
+ Mon visage montre la couleur de mon coeur,
+ Et quand il s'évanouit, il s'appuie où il peut[3]
+ Et, tout tremblant comme dans l'ivresse,
+ Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs.
+ Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors,
+ S'il ne venait pas rassurer mon âme éperdue,
+ Rien qu'en me montrant qu'il me plaint,
+ Et en me témoignant cette pitié que votre rire tue,
+ Et que ferait naître cet aspect lamentable
+ Des yeux qui ont envie de mourir.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1] Il paraît que Dante s'était plaint hautement, soit en paroles soit
+autrement, du rire moqueur de Béatrice. Mais il ne s'est pas expliqué
+davantage sur ce sujet.
+
+[2] _Ciò che m'incontra nella menta, more_....
+
+[3] Ici le _coeur_ est pris pour la personne. Allusion à la scène de la
+page 54.
+
+[4] Commentaire du ch. XV.
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Ce sonnet, après que je l'eus écrit, m'amena à dire encore quatre choses
+sur mon état, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprimé.
+
+La première est que je souffrais souvent quand ma mémoire venait
+représenter à mon imagination ce que l'amour me faisait endurer.
+
+La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout à coup avec tant de
+violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pensée, celle qui me
+parlait de ma Dame.
+
+La troisième est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi,
+je partais tout pâle pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait
+cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'était arrivé en m'approchant
+d'elle.
+
+La quatrième est comment cette vue ne venait pas à mon secours, mais
+venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du
+sonnet suivant.
+
+ Souvent me revient à l'esprit[1]
+ L'angoisse que me cause l'amour.
+ Et il m'en vient une telle pitié que souvent
+ Je dis: hélas, cela arrive-t-il à quelqu'un d'autre
+ Que l'amour m'assaille si subitement
+ Que la vie m'abandonne presque,
+ Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver
+ Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous.
+ Puis, je m'efforce de venir moi-même à mon aide;
+ Et tout pale et dépourvu de tout courage
+ Je viens vous voir, croyant me guérir:
+ Et si je lève les yeux pour regarder,
+ Mon coeur se met à trembler si fort
+ Que ses battements cessent de se faire sentir.[2]
+
+NOTES:
+
+[1] _Spesse fiate vennemi alla mente_....
+
+[2] Commentaire du ch. XVI.
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Après avoir fait ces trois sonnets adressés à cette femme, comme ils
+faisaient le récit exact de mon état, j'ai cru devoir me taire, parce
+qu'il me semblait avoir assez parlé de moi. Mais bien que je cesse de
+lui parler, il me faut reprendre une matière nouvelle et plus noble que
+la précédente. Et comme ce nouveau sujet sera agréable à entendre, je
+vais le traiter aussi brièvement que possible.
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon
+coeur, certaines dames, qui se réunissaient parce qu'elles aimaient à se
+trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles
+ayant été témoin de mes violentes émotions. Et comme je me trouvais
+passer près d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'était une femme
+d'un parler agréable. Quand je fus arrivé devant elles, je vis bien que
+ma charmante dame n'était pas là, et, rassuré, je les saluai et leur
+demandai ce qu'il y avait pour leur service.
+
+Ces dames étaient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre
+elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et
+d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles, tournant les yeux vers moi
+et m'appelant par mon nom, me dit: «Pourquoi et dans quel but aimes-tu
+donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa présence?
+Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un
+genre très particulier.» Et quand elle eut dit ces paroles, elle et
+toutes les autres se regardèrent en attendant ma réponse.
+
+Alors je leur dis: «Mesdames, tout ce que demandait mon amour était le
+salut de cette femme, dont vous entendez peut-être parler. C'est en cela
+que résidait la béatitude qui était la fin de tous mes désirs. Mais,
+depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par
+sa grâce toute ma béatitude dans ce qui ne peut me manquer.»
+
+Ces dames se mirent alors à parler entre elles et, de même que nous
+voyons quelquefois tomber la pluie mêlée à une neige très blanche, il me
+semblait voir leurs paroles entrecoupées de soupirs. Et quand elles
+eurent ainsi parlé quelque temps ensemble, celle qui m'avait adressé la
+parole la première me dit: «Nous te prions de nous dire en quoi réside
+ta béatitude.» Et je répondis: «Elle réside dans les paroles qui sont à
+la louange de ma Dame.» Et elle dit à son tour: «Si tu disais vrai, ce
+que tu nous as dit en parlant de ton état, tu l'aurais dit dans un autre
+sens.»[1]
+
+Et je les quittai en réfléchissant à ces paroles, presque honteux de
+moi-même, et je me disais en marchant: si je trouve une telle béatitude
+dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu
+parler d'elle différemment? Alors je résolus de prendre toujours
+désormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais
+beaucoup à cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de
+trop élevé relativement à moi-même, de sorte que je n'osais plus m'y
+mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le désir de parler et
+la peur de commencer.
+
+NOTE:
+
+[1] Commentaire du ch. XVIII.
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un
+ruisseau aux eaux très claires[1], il me vint une volonté si forte de
+parler que je commençai à songer à la manière dont je m'y prendrais, et
+j'ai pensé qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de
+m'adresser aux femmes à la seconde personne, et non à toutes les femmes,
+c'est-à-dire aux femmes distinguées, et qui ne sont pas seulement des
+femmes. Et alors ma langue se mit à parler comme si elle eût été mue par
+elle-même, et elle dit: «Femmes qui comprenez l'amour....» Je mis alors
+ces mots de côté dans ma mémoire avec une grande joie, en pensant à les
+prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, après
+y avoir songé pendant plusieurs jours, je commençai cette canzone.[2]
+
+
+ Femmes qui comprenez l'amour,[3]
+ Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame,
+ Non pas que je pense arriver au bout de sa louange,
+ Mais pour satisfaire mon esprit.
+ Je dis donc que, quand je pense à ses mérites,
+ L'amour se fait sentir en moi si doux
+ Que, si la hardiesse ne venait à me manquer,
+ Mes accens rendraient tout le monde amoureux.
+ Et je ne veux pas non plus me hausser à un point
+ Que je ne saurais soutenir jusqu'à la fin.
+ Mais je traiterai délicatement de sa grâce infinie
+ Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses,
+ Car ce n'est pas une chose à en entretenir d'autres que vous
+ Un ange a fait appel à la divine Intelligence et lui a dit:
+ Seigneur, on voit dans le monde
+ Une merveille dont la grâce procède
+ D'une âme qui resplendit jusqu'ici.
+ Le ciel, à qui il ne manque
+ Que de la posséder, la demande à son Seigneur,
+ Et tous les saints la réclament.
+ La pitié seule prend notre parti[4]
+ Car Dieu dit en parlant de ma Dame:
+ O mes bien aimés, souffrez en paix
+ Que votre espérance attende tant qu'il me plaira
+ Là où il y a quelqu'un qui s'attend à la perdre,
+ Et qui dira dans l'Enfer aux méchans:
+ J'ai vu l'espérance des Bienheureux.
+ Ma Dame est donc désirée là-haut dans le ciel.
+ Maintenant je veux vous faire connaître la vertu qu'elle possède,.
+ Et je dis: que celle qui veut paraître une noble femme
+ S'en aille avec elle, car quand elle s'avance
+ L'Amour jette au coeur des méchans un froid
+ Tel que leurs pensées se glacent et périssent;
+ Et celui qui s'arrêterait à la contempler
+ Deviendrait une chose noble ou mourrait.
+ Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne
+ De la regarder, il éprouve les effets de sa vertu,
+ Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut
+ Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses.
+ Et Dieu lui a encore accordé une plus grande grâce:
+ C'est que celui qui lui a parlé ne peut plus finir mal.
+ L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle
+ Peut-elle être si belle et si pure!
+ Puis il la regarde, et jure en lui-même
+ Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse.
+ Elle porte ce teint de perle[5]
+ Qui convient aux femmes, mais sans exagération.[6]
+ Elle est tout ce que la nature peut faire de bien,
+ Et on la prend pour le type de la beauté.
+ De ses yeux, quand ils se meuvent,
+ Sortent des esprits enflammés d'amour
+ Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent,
+ Et puis s'en vont droit au coeur.
+ Vous voyez l'amour peint sur ses lèvres
+ Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fixé.
+ Canzone, je sais que c'est surtout les femmes
+ Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoyée.
+ Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai élevée
+ Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste,
+ Que, là où tu iras, ta dises en priant:
+ Apprenez-moi où je dois aller, car je suis envoyée
+ A celle dont la louange est ma parure.
+ Et si tu ne veux pas aller inutilement,
+ Ne t'arrête pas près des gens indignes.
+ Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer
+ Qu'à des femmes ou à des hommes d'élite
+ Qui te montreront le chemin le plus court.
+ Tu trouveras l'Amour près d'elle:
+ Recommande-moi, comme c'est ton devoir, à l'un et à l'autre.[7]
+
+
+NOTES:
+
+[1] C'était probablement le _Mugnone_.
+
+[2] N'est-ce pas là un exemple curieux de la méthode de travail ou de
+composition du Poète? Nous le verrons plus loin s'y reprendre à deux
+fois pour écrire un sonnet.
+
+[3] _Donne ch' avete intelletto d'amore_.... Faut-il voir dans le mot
+_intelletto_ l'idée de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.)
+
+[4] Dieu a pitié de nous en nous la conservant.
+
+[5] Il répète souvent que la pâleur est la couleur de l'amour, et la
+teinte de la perle en est le type.
+
+[6] _Non fuor misura_.
+
+[7] Commentaire du ch. XIX.
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+Après que cette canzone eut été un peu répandue dans le monde, comme
+quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce
+que c'est que l'amour[1], s'étant d'après cela fait de moi peut-être une
+opinion exagérée. De sorte que je pensai qu'après avoir écrit ce qui
+précède, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour
+obliger mon ami, je me décidai à consacrer quelques mots à ce sujet.
+
+
+ Amour et noblesse de coeur sont une même chose,[2]
+ Comme l'a dit le poète.
+ C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre
+ C'est comme si l'âme raisonnable allait sans la raison.
+ Quand la nature est amoureuse,
+ L'Amour devient son maître et le coeur est sa demeure.
+ C'est là qu'il se repose quelquefois un instant,
+ Et quelquefois y séjourne longtemps.
+ Puis la beauté apparaît dans une femme sage,[3]
+ Et elle plaît tellement aux yeux que dans le coeur
+ Naît un désir de la chose qui plaît.
+ Et ce désir persiste en lui assez
+ Pour éveiller un désir d'amour.
+ C'est la même chose qu'un homme de valeur éveille chez une femme.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1] Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagné
+les deux poètes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Poète
+est Guido Guinicelli (_a cor gentil ripera sempre amore_).
+
+[2] _i. Amore e cor gentil none una cosa_....
+
+[3] _Saggia donna. Saggia_ doit avoir ici une extension particulière et
+qui répond à _uomo valente_ du dernier vers.
+
+[4] Commentaire du ch. XX.
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Après avoir traité de l'amour dans ces vers, il me vint à l'idée de dire
+à la louange de cette beauté des paroles où je montrerais comment cet
+amour s'éveille pour elle, et comment non seulement il s'éveille là où
+il dormait, mais comment, grâce à son action merveilleuse, il s'éveille
+là où il n'était pas en puissance.
+
+
+ Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,[1]
+ De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit.
+ Où elle passe chacun se tourne vers elle
+ Et son salut fait trembler le coeur,
+ De sorte que baissant son visage on pâlit,
+ Et on se repent de ses propres fautes.
+ L'orgueil et la colère s'enfuient devant elle.
+ Aides-moi, Mesdames, à lui faire honneur.
+ Toute douceur, toute pensée modeste,
+ Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler;
+ Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement.
+ Ce qu'elle paraît être quand elle sourit un peu
+ Ne peut se dire ni se retenir en esprit,
+ Tant est merveilleux un tel miracle.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Negli occhi porta la mia donna Amore...._
+
+[2] Commentaire du ch. XXI.
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Peu de jours s'étaient passés quand, suivant le plaisir du glorieux
+Seigneur qui ne s'est pas refusé à mourir lui-même, celui qui avait
+été le père d'une telle merveille qu'était cette très noble Béatrice
+quitta la vie pour la gloire éternelle.
+
+Et comme une telle séparation est douloureuse pour ceux qui restent et
+avaient été amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection
+aussi intime que celle d'un bon père pour un enfant tendre, et d'un
+enfant tendre pour un bon père, et comme cette femme possédait un haut
+degré de bonté, et que son père était aussi d'une grande bonté (comme on
+le croyait et comme c'était la vérité), elle fut plongée dans une
+douleur très amère.
+
+Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les
+hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or
+beaucoup de femmes s'étaient réunies là où cette Béatrice pleurait à
+faire pitié. Et moi-même j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais
+parler de ses lamentations. Et elles disaient: «Elle pleure tellement
+que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.»
+
+Puis elles passèrent, et je restai plongé dans une telle tristesse que
+les larmes inondaient mon visage, et que je devais à chaque instant
+cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'était que je me trouvais dans
+un endroit où passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle,
+attentif à ce qu'elles disaient, je serais allé me cacher aussitôt que
+mes larmes commencèrent à couler. Et, comme je me tenais toujours là,
+d'autres passèrent encore devant moi, qui se disaient les unes aux
+autres: «Qui de nous pourra être gaie, maintenant que nous l'avons vue
+tant pleurer?» D'autres disaient en me voyant: «En voici un qui pleure
+ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.» D'autres disaient
+encore: «Comme il est changé! Il ne paraît plus du tout le même.»
+
+C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de
+moi. Je pensai alors à prononcer quelques paroles que je pouvais bien
+exprimer à propos de tout ce que j'avais entendu dire à ces femmes. Et
+comme je leur en aurais volontiers demandé la permission, si je ne
+m'étais trouvé retenu par quelque crainte, je me décidai à faire comme
+si je la leur avais demandée et qu'elles m'eussent répondu. Je fis alors
+deux sonnets: dans l'un, je m'adresse à elles comme j'aurais pu le faire
+de vive voix; dans l'autre, je prends la réponse dans les mots que
+j'avais entendu prononcer comme s'ils avaient été réellement adressés à
+moi-même.
+
+
+ O vous dont la contenance affaissée[1]
+ Et les yeux baissés témoignent de votre douleur,
+ D'où venez-vous? Et dites-moi
+ Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage.
+ Est-ce que vous avez vu notre Dame
+ Le visage baigné des pleurs de son filial amour?
+ Dites-le-moi, Mesdames,
+ Car mon coeur me le dit à moi-même,
+ Et je le vois rien qu'à votre démarche.
+ Et si vous venez d'un endroit si pitoyable
+ Veuillez rester ici un moment avec moi,
+ Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas.
+ Car je vois combien vos yeux ont pleuré,
+ Et je vois votre visage si altéré
+ Que le coeur m'en tremble rien qu'à le voir.
+
+ Es-tu celui qui a parlé si souvent[2]
+ De notre dame, en ne l'adressant qu'à nous?
+ Tu lui ressembles par la voix,
+ Mais ton visage n'est pas reconnaissable.
+ Pourquoi pleures-tu dans ton coeur,
+ Que tu fais naître chez les autres la compassion de toi-même?
+ Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux
+ Celer ta propre douleur?
+ Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement.
+ Il est inutile de chercher à nous consoler,
+ Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs.
+ Elle a la pitié tellement empreinte sur son visage
+ Que quiconque l'eût voulu regarder
+ Serait tombé mort devant elle.[3]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Voi, che portate la sembianza umile_....
+
+[2] _Se' tu volui c'hai trattata sovente_.... Dans ce second sonnet, le
+poète donne la parole aux femmes à qui il s'était adressé dans le
+précédent.
+
+[3] Commentaire du ch. XXII.
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+Quelques jours après ceci, il m'advint dans certaines parties de ma
+personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant
+plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me
+fallut rester semblable à ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme
+le neuvième jour je fus pris de douleurs intolérables, il me vint une
+pensée qui était celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pensée
+pendant quelque temps, je revins à celle de ma vie misérable. Et, voyant
+combien la vie tient à peu de chose, même quand la santé est parfaite,
+je me mis à pleurer en dedans de moi-même sur tant de misère, et, dans
+mes soupirs, je me disais: «il faudra que cette divine Béatrice meure un
+jour!» Et je tombai alors dans un égarement tel que je fermai les yeux
+et commençai à m'agiter comme un frénétique, puis à divaguer.
+
+Alors m'apparurent certains visages de femmes échevelées qui me
+disaient: «tu mourras aussi». Et après ces femmes vinrent d'autres
+visages étranges et horribles à voir qui me disaient: «tu es mort». Et
+mon imagination continuant à s'égarer, j'en vins à ce point que je ne
+savais plus où j'étais. Je croyais toujours voir des femmes échevelées,
+extrêmement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil
+s'obscurcissait tellement que les étoiles se montraient d'une couleur
+qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux
+qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands
+tremblemens de terre.[1] Et au milieu de ma surprise et de mon effroi,
+je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: «tu ne sais pas? Ton
+admirable Dame n'est plus de ce monde».
+
+Alors, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement
+dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce
+moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui
+remontaient en suivant un petit nuage très blanc. Et ils chantaient d'un
+air de triomphe _hosanna in excelsis_, sans que j'entendisse autre
+chose.[2]
+
+Il me sembla alors que mon coeur, qui était tout amour, me disait: il
+est vrai que notre Dame est étendue sans vie; et je crus aller voir ce
+corps qui avait logé cette âme bienheureuse et si pure. Et cette
+imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme
+morte, et des femmes qui lui couvraient la tête d'un voile blanc. Et son
+visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: «Voici
+que je vois le commencement de la paix.» Et je sentais tant de douceur à
+la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens à
+moi, ne me repousse pas. Tu dois être bonne, puisque tu as habité ce
+corps. Viens à moi, car je te désire beaucoup: tu vois que je porte déjà
+ton empreinte.
+
+Et il me sembla alors qu'après avoir vu remplir ces douloureux offices
+que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais
+le ciel, et je disais à haute voix: «O âme bienheureuse, bienheureux est
+celui qui te voit!»
+
+Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et
+appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait près de mon
+lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient à ma propre
+maladie, se mit tout effrayée à pleurer comme moi. Et les autres femmes
+qui étaient dans la chambre, attirées par ses pleurs et s'apercevant que
+je pleurais aussi, l'éloignèrent de moi: cette jeune femme était une de
+mes plus proches parentes.
+
+Alors elles s'approchèrent toutes de mon lit et voulurent me réveiller,
+car elles croyaient que je rêvais, et elles me disaient: «Ne dors plus,
+ne te laisse pas décourager ainsi.» Et pendant qu'elles me parlaient,
+mon imagination se calma, au point que je voulais dire: «O Béatrice,
+sois bénie!» Et à peine avais-je prononcé Béatrice que j'ouvris les
+yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'étais trompé. Et, tout en
+prononçant ce nom, ma voix était tellement brisée que ces femmes ne
+pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un
+avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles
+se mirent à dire: «On dirait qu'il est mort.» Puis elles ajoutèrent
+entre elles: «Il faut le ranimer.» Et elles me dirent beaucoup de choses
+pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi,
+ayant retrouvé un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon
+imagination, je leur répondis: «Je vais vous dire ce que j'ai eu.» Alors
+je commençai par le commencement, et je finis en leur disant ce que
+j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aimée. Et plus tard,
+guéri de ma maladie, je résolus de raconter ce qui m'était arrivé, parce
+qu'il m'a semblé que ce serait une chose intéressante.
+
+
+ Une femme jeune et compatissante,[3]
+ Ornée de toutes les grâces humaines,
+ Se trouvait là où j'appelais à chaque instant la mort.
+ Voyant mes yeux pleins d'angoisse
+ Et entendant mes paroles dépourvues de sens,
+ Elle s'effraya et se mit à pleurer à chaudes larmes.
+ Et d'autres femmes, attirées près de moi
+ Par celle qui pleurait ainsi,
+ L'éloignèrent et cherchèrent à me faire revenir à moi.
+ L'une me disait: il ne faut pas dormir,
+ Et une autre: pourquoi te décourager?
+ Alors je laissai cette étrange fantaisie
+ fit je prononçai le nom de ma Dame.
+ Ma voix était si douloureuse
+ Et tellement brisée par l'angoisse et les pleurs
+ Que mon coeur seul entendit ce nom résonner.
+ Et, la honte peinte sur mon visage,
+ L'Amour me fit me tourner vers elles.
+ Ma pâleur était telle
+ Qu'elles se mirent à parler de ma mort:
+ Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une à l'autre.
+ Et elles me répétaient:
+ «Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?»
+ Quand j'eus repris un peu de force
+ Je dis: «Mesdames, je vais vous le dire.
+ Tandis que je pensais à la fragilité de ma vie,
+ Et que je voyais combien sa durée tient à peu de chose,
+ L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit à pleurer;
+ De sorte que mon âme fut si égarée
+ Que je disais en soupirant, dans ma pensée:
+ «Il faudra bien que ma Dame meure un jour!»
+ Et mon égarement devint tel alors
+ Que je fermai mes yeux appesantis;
+ Et mes esprits étaient tellement affaiblis
+ Qu'ils ne pouvaient plus s'arrêter sur rien.
+ Et alors mon imagination,
+ Incapable de distinguer l'erreur de la vérité,
+ Me fit voir des femmes désolées
+ Qui me disaient: «Tu mourras, tu mourras.»
+ Puis je vis des choses terribles.
+ Dans la fantaisie où j'entrais
+ Je ne savais pas où je me trouvais,
+ Et il me semblait voir des femmes échevelées
+ Qui pleuraient, et qui lançaient leurs lamentations
+ Comme des flèches de feu.
+ Puis je vis le soleil s'obscurcir peu à peu,
+ Et les étoiles apparaître,
+ Et elles pleuraient ainsi que le soleil.
+ Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber
+ Et je sentais la terre trembler.
+ Alors m'apparut un homme pâle et défait
+ Qui me dit: «Qu'est-ce que tu fais là? Tu ne sais pas la nouvelle?
+ Ta Dame est morte, elle qui était si belle.»
+ Je levais mes yeux baignés de pleurs
+ Quand je vis (comme une pluie de manne)
+ Des anges se dirigeant vers le ciel,
+ Précédés d'un petit nuage
+ Derrière lequel ils criaient tous: hosanna!
+ S'ils avaient crié autre chose, je vous le dirais bien.
+ Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus,
+ Viens voir notre Dame qui est gisante.
+ Mon imagination, dans mon erreur,
+ Me mena voir ma Dame morte;
+ Et quand je l'aperçus
+ Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile.
+ Et elle avait une telle apparence de repos
+ Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix.
+ Et la voyant si calme
+ Je ressentis une telle douceur
+ Que je disais; O mort, désormais que tu me parais douce,
+ Et que tu dois être une chose aimable,
+ Puisque tu as habité dans ma Dame!
+ Tu dois avoir pitié et non colère.
+ Tu vois que je désire tant t'appartenir
+ Que je porte déjà tes couleurs.
+ Viens, c'est mon coeur qui t'appelle.
+ Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal.
+ Et, quand je fus seul,
+ Je disais en regardant le ciel:
+ Heureux qui te voit, ô belle âme....
+ C'est alors que vous m'avez appelé,
+ Et grâce à vous ma vision disparut.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1]
+
+
+ . . . . . . . . . . _O heavy hour!_
+ _Methink it should be now a huge éclipse_
+ _O sun and moon, and that th'affrighted globe_
+ _Should yawn in alteration_....
+
+ (SHAKESPEARE, _Otello_, act. V.)
+
+
+
+[2] Ce petit nuage très blanc était l'âme de Béatrice.
+
+[3] _Donna pietosa e di novella etate_....
+
+[4] Commentaire du ch. XXIII.
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+Après tous ces rêves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part à
+songer, je sentis que mon coeur se mettait à trembler, comme si j'eusse
+été en présence de cette femme. Alors mon imagination me fit voir
+l'Amour. Il me semblait venir d'auprès d'elle, et parler à mon coeur
+d'un air joyeux. «Bénis le jour où je t'ai pris, disait-il, parce que tu
+dois le faire.» Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que
+ce n'était pas mon propre coeur, tant il était changé.
+
+Et peu après ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de
+l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'était cette beauté
+célèbre dont mon meilleur ami[1] était très épris, et qui exerçait sur
+lui beaucoup d'empire. Elle avait nom _Giovanna_[2], mais à cause de sa
+beauté sans doute on l'appelait _Primavera_[3]. Et en regardant derrière
+elle je vis l'admirable Béatrice qui venait!
+
+Ces dames s'approchèrent de moi l'une après l'autre, et il me sembla que
+l'Amour parlait dans mon coeur et disait: «C'est parce qu'elle est venue
+la première aujourd'hui qu'il faut l'appeler _Primavera_. C'est moi qui
+ai voulu qu'on l'appelât _Prima verrà_[4], parce qu'elle sera venue la
+première le jour où Béatrice se sera montrée après le délire de son
+fidèle. Et si l'on veut considérer son premier nom, autant vaut dire
+_Primavera_, parce que son nom _Giovanna_ vient de Giovanni (saint Jean)
+celui qui a précédé la vraie lumière en disant: «_Ego vox clamantis in
+deserto: parate viam Domini_.»[5]
+
+Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots,
+c'est-à-dire: «Qui voudrait y regarder de tout près appellerait cette
+Béatrice l'Amour; à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.»
+
+Alors moi, en y repensant, je me proposai d'écrire quelques vers à mon
+excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire),
+croyant que son coeur était occupé encore de la beauté de la belle
+Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant:
+
+
+ J'ai senti se réveiller dans mon coeur[7]
+ Un esprit amoureux qui dormait;
+ Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour
+ Si joyeux qu'à peine si je le reconnaissais.
+ Il disait: il faut maintenant que tu penses à me faire honneur.
+ Et il souriait à chacun des mots qu'il prononçait.
+ Et comme mon Seigneur se tenait près de moi,
+ Je regardai du côté d'où il venait
+ Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8]
+ Venir de mon côté,
+ L'une de ces merveilles après l'autre.
+ Et, comme je me le rappelle bien,
+ L'amour me dit: celle-ci est _Primavera_,
+ Et celle-là a nom _Amour_, tant elle me ressemble.[9]
+
+
+NOTES:
+
+[1] Guido Cavalcanti.
+
+[2] _Giovanna_, Jeanne.
+
+[3] _Primavera_, printemps.
+
+[4] _Prima verrà_, elle viendra la première.
+
+[5] Je suis celui qui crie dans le désert: préparez la voie du Seigneur.
+
+[6] Il paraît que Guido, lorsque ce sonnet fut écrit, avait cessé d'être
+épris de Giovanna.
+
+[7] _Io mi sentii svegliar dentro allo care_....
+
+[8] _Madonna Giovanna_ et _Madonna Beatrice_.
+
+[9] Commentaire du ch. XXIV.
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'étonner de ce que je
+dis de l'Amour, comme s'il était une chose en soi et, non pas seulement
+comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle,
+ce qui serait faux au point de vue de la réalité: car l'amour n'est pas
+en soi une substance, mais un accident en substance.
+
+J'ai parlé de lui comme s'il était un corps, et même un homme, dans
+trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin.
+Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut être que le fait d'un corps,
+il semble que je fais apparaître l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit
+qu'il souriait, et même qu'il parlait, comme c'est là le propre de
+l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.[1]
+
+Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait
+pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parlé de l'amour
+quelques poètes en langue latine. Parmi nous, comme peut-être encore
+ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'était que les poètes lettrés et
+non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas
+beaucoup d'années qu'apparurent pour la première fois ces poètes
+vulgaires, c'est-à-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en
+vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de
+l'Oco[2], soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans.
+
+Et ce qui fait que des écrivains inférieurs ont acquis quelque
+réputation, c'est qu'ils furent les premiers à se servir de la langue
+vulgaire. Et le premier poète vulgaire ne parla ainsi que pour se faire
+entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci
+est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets
+amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut dès le commencement consacré
+seulement au parier d'amour.[3]
+
+C'est ainsi que, comme on a accordé aux poètes une plus grande licence
+de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres
+que des poètes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder
+plus de licence qu'aux autres écrivains vulgaires. Donc, si l'on accorde
+aux poètes des figures ou des expressions de rhétorique, il faut
+l'accorder à tous ceux qui parlent en vers.
+
+Nous voyons donc que, si les poètes ont parlé des choses inanimées comme
+si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler
+ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le
+sont pas (c'est-à-dire de choses qui ne le sont pas et de choses
+accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il
+convient que celui qui écrit par rimes en fasse autant, non sans
+raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose.
+
+Que les poètes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par
+Virgile, lequel dit que Junon, c'est-à-dire une déesse ennemie des
+Troyens, dit à Eole, maître des vents, dans le premier chapitre de
+l'Enéide: _Eole, namque tibi_, etc., et que celui-ci lui répondit:
+_Tuus, O regina, quid optes_, etc. Et, dans ce même poète, une chose qui
+n'est pas animée dit à une chose animée dans le troisième chapitre de
+l'Enéide: _Dardanidae duri_, etc. Dans Lucain la chose animée dit à la
+chose inanimée: _Multum, Roma, tamen debes civilibus armis_. Et dans
+Horace, l'homme parle à la science même comme à une autre personne. Et
+non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interprète
+du bon Homère dans sa Poétique: _dic mihi, Musa, virum_. Suivant Ovide,
+l'Amour parle comme s'il était une personne humaine, au commencement du
+livre _de Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait_. Et
+c'est par tout cela que peuvent paraître clairs différens passages de
+mon livre.
+
+Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui
+vient d'être dit, j'ajoute que les poètes ne parlent pas ainsi sans
+raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans
+avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande
+honte à celui qui rimerait une chose sous vêtement de figure ou sous
+couleur de rhétorique, et puis, interrogé, ne saurait en expliquer les
+paroles de manière à leur donner un sens véritable. Et mon excellent
+ami[4] et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement.
+
+NOTES:
+
+[1] Si, dans les vers passionnés de la _Vita nuova_ nous reconnaissons
+le poète de la _Divine Comédie_, nous retrouvons ici l'auteur de _Il
+Convito_.
+
+[2] Languedoc.
+
+[3] _Il Convito_.
+
+[4] Guido Cavalcanti.
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+Cette charmante femme dont il vient d'être question paraissait si
+aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait
+pour la voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de
+quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilité tel
+qu'il n'osait pas lever les yeux ni répondre à son salut. Et ceux qui
+l'ont éprouvé peuvent en porter témoignage à ceux qui ne le croiraient
+pas. Elle s'en allait couronnée et vêtue de modestie, ne tirant aucune
+vanité de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup répétaient,
+quand elle était passée: «Ce n'est pas une femme, c'est un des plus
+beaux anges de Dieu.» D'autres disaient: «C'est une merveille; béni soit
+Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable».
+
+Je dis qu'elle se montrait si aimable et ornée de toutes sortes de
+beautés que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur
+candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la
+regarder sans soupirer aussitôt. Tout ceci et bien d'autres choses
+admirables émanent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi,
+pensant à tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je
+voulus dire tout ce qu'elle répandait d'excellent et d'admirable, afin
+que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi,
+connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer.
+
+
+ Ma Dame se montre si aimable[1]
+ Et si modeste quand elle vous salue
+ Que la langue vous devient muette et tremblante,
+ Et les yeux n'osent la regarder.
+ Elle s'en va revêtue de bonté et de modestie
+ En entendant les louanges qu'on lui adresse.
+ Elle semble être une chose descendue du ciel
+ Sur la terre pour y faire voir un miracle.
+ Elle est si plaisante à qui la regarde
+ Que les yeux en transmettent au coeur une douceur
+ Que ne peut comprendre qui ne l'a pas éprouvée.
+ Il semble que de son visage émane
+ Un esprit suave et plein d'amour
+ Qui va disant à l'âme: soupire![2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Tanto gentile e tanto onesta pare_....
+
+[2] Commentaire du ch. XXVI.
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+Je dis que ma Dame montrait tant de grâce que non seulement elle était
+un objet d'honneur et de louange, mais qu'à cause d'elle bien d'autres
+étaient louées et honorées. Ce que voyant, et voulant le faire connaître
+à ceux qui ne le voyaient pas, je résolus de l'exprimer d'une manière
+significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu
+exerçait sur les autres femmes.
+
+
+ Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes
+ Voit parfaitement toute beauté et toute vertu.[1]
+ Celles qui vont avec elle doivent
+ Remercier Dieu de la grande grâce qui leur est faite.
+ Et sa beauté est douée d'une vertu telle
+ Qu'elle n'éveille aucune envie
+ Et qu'elle revêt les autres
+ De noblesse, d'amour et de foi.
+ A sa vue, tout devient modeste,
+ Et non seulement elle plaît par elle-même,
+ Mais elle fait honneur aux autres.
+ Et tout ce qu'elle fait est si aimable
+ Que personne ne peut se la rappeler
+ Sans soupirer dans une douceur d'amour.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Vede perfettamente ogni salute_....
+
+[2] Commentaire du ch. XXVII.
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+Après cela, je me mis un jour à songer à ce que j'avais dit de ma Dame,
+c'est-à-dire dans les deux sonnets précédents, et, voyant dans ma
+pensée que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exerçait
+présentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose à ce que
+j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais
+soumis à son influence, et ce que celle-ci me faisait éprouver.
+
+
+ L'amour m'a possédé si longtemps[1]
+ Et m'a tellement habitué à sa domination
+ Qu'après avoir été d'abord douloureux à supporter
+ Il est devenu d'une grande douceur pour mon coeur.
+ Aussi quand j'ai perdu tout mon courage
+ Et que mes esprits semblent m'abandonner,
+ Alors mon âme débile sent
+ Une telle douceur que mon visage pâlit.
+ Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moi
+ Que mes soupirs se mêlent à mes paroles,
+ Et en sortant implorent
+ Ma Dame pour qu'elle me rende à moi-même.
+ Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit,
+ Et à un point tel qu'on aurait de la peine à le croire.
+
+
+NOTE:
+
+[1] _Si lungamente m'ha tenuto amore_....
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+_Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina
+gentium_.[1]
+
+Je pensais encore à la canzone qui précède, et je venais d'en écrire les
+derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beauté sous
+l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine bénie pour qui cette
+bienheureuse Béatrice avait une telle adoration.[2] Et, bien que l'on
+aimât peut-être à savoir comment elle fut séparée de nous, je n'ai pas
+l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la première est que
+cela ne rentre pas dans le plan de cet écrit, si l'on veut bien se
+reporter à la préface (_praemio_) qui précède ce petit livre; la seconde
+est que, en fût-il autrement, ma plume serait inhabile à traiter un
+pareil sujet; la troisième est que, si je le faisais, il faudrait me
+louer moi-même, ce qui est tout à fait blâmable.[3]
+
+Je laisse donc à un autre _glossatore_ de faire ce récit. Cependant,
+comme dans ce qui précède il a été souvent question du nombre 9, ce qui
+n'a pas dû être sans raison, et que ce nombre paraît jouer un grand rôle
+dans son départ, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera
+tout à fait à propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son départ, et
+puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9
+lui a toujours tenu fidèle compagnie.
+
+NOTES:
+
+[1] Comment se fait-il que paraît déserte une ville si peuplée? La reine
+des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de Jérémie.)
+
+[2] Commentaire du ch. XXIX.
+
+[3] _Il Convito_, trait. i, ch. I.
+
+[4] 2. _Qual numero pu a lei colanto amico_. Ce mot _amico_ ne doit pas
+être pris dans le sens de favorable. Il comporte plutôt l'idée de
+compagnie habituelle.
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+Je dis que son âme très noble nous quitta à la première heure du
+neuvième jour du mois, suivant le style[1] d'Italie, et que suivant le
+style de Syrie[2] elle partit le neuvième jour de l'année dont le
+premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond à notre mois
+d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette année
+de notre indiction[3], c'est-à-dire des années du Seigneur où le nombre
+9 s'est complété neuf fois dans le siècle où elle est venue au monde.
+Elle appartient donc au treizième siècle des Chrétiens.
+
+Pourquoi ce nombre lui était si familier peut venir de ce que, suivant
+Ptolémée et suivant les vérités chrétiennes, il y a neuf cieux mobiles
+(au-dessous de l'Empyrée, seul immobile), et, suivant la commune opinion
+des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences
+suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui était
+familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles
+s'étaient parfaitement combinés. En voilà une raison. Mais en y
+regardant de plus près, et suivant une vérité incontestable, ce nombre
+9 fut elle-même, je veux dire par similitude; et voici comment je
+l'entends.
+
+Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun
+autre nombre, en se multipliant par lui-même, il fait 9, car il est
+clair que trois fois trois font 9.
+
+Donc 3 est par lui-même le facteur de 9, et si le facteur des miracles
+est par lui-même 3, c'est-à-dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit,
+lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagnée du nombre 9, ce
+qui fait entendre qu'elle fut elle-même un 9, c'est-à-dire un miracle
+dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinité.
+
+On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voilà ce que
+j'y vois et ce qu'il me plaît le plus d'y voir.[4]
+
+NOTES:
+
+[1] On appelle _style_ la manière de compter dans le calendrier.
+
+[2] Béatrice mourut le 9 juin 1290, c'est-à-dire le neuvième mois de
+l'année syriaque. Comme celle-ci commençait à partir du mois _tismin_ on
+_tisri_, lequel est pour nous octobre, le neuvième mois, calculé suivant
+le style de Syrie, correspondait au mois de notre année, juin 1290
+(Giuliani).
+
+[3] Indiction, terme de chronologie. Révolution de quinze années, que
+l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de quinze est fini.
+
+[4] Commentaire du ch. XXX.
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+Après que cette noble créature eut été séparée du monde, toute cette
+ville demeura comme veuve et dépouillée de tout ce qui faisait son
+ornement. Et moi, pleurant encore dans la cité désolée, j'écrivis aux
+princes de la terre[1] au sujet de la condition nouvelle où elle allait
+se trouver, en partant de cette lamentation de Jérémie: «_Quomodo sedet
+sola civitas_...?» Et je le dis pour qu'on ne s'étonne pas que j'en aie
+fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher
+de ne pas y avoir ajouté les mots qui suivent ce passage, c'est que mon
+intention avait d'abord été de ne les écrire qu'en langue vulgaire, et
+que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas été
+conformes à mon intention. Et je sais bien que l'ami à qui j'adressais
+ceci préférait également que je l'écrivisse en vulgaire.
+
+NOTE:
+
+[1] Ces mots «princes de la terre» _Scrivi a' principi della terra_,
+doivent être pris dans le sens de «principaux de la ville». Voir au
+commentaire du ch. XXXI.
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+Après avoir pleuré quelque temps encore, mes yeux se trouvèrent fatigués
+à ce point que je ne pouvais arriver à épancher ma tristesse. Je pensai
+alors à essayer d'y parvenir en écrivant ma peine, et je voulus faire
+une canzone où je parlerais de celle qui m'avait abîmé dans la douleur.
+
+
+ Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,[1]
+ Ont versé tant de larmes amères
+ Qu'ils en sont restés désormais épuisés.
+ Aujourd'hui, si je veux épancher la douleur
+ Qui me conduit peu à peu à la mort,
+ Il faut que je me lamente à haute voix.
+ Et comme je me souviens que c'est avec vous,
+ Femmes aimables, que j'aimais à parler
+ De ma Dame, quand elle vivait,
+ Je ne veux en parler
+ Qu'à des coeurs exquis comme sont les vôtres.
+ Je dirai ensuite en pleurant
+ Qu'elle est montée au ciel tout à coup,
+ Et a laissé l'Amour gémissant avec moi.
+ Béatrice s'en est allée dans le ciel.
+ Dans le royaume où les Anges jouissent de la paix,
+ Et elle y demeure avec eux.
+ Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enlevée
+ Comme les autres, Mesdames,
+ Ce n'est que sa trop grande vertu.[2]
+ Car l'éclat de sa bonté
+ A rayonné si haut dans le ciel
+ Que le Seigneur s'en est émerveillé,
+ Et qu'il lui est venu le désir
+ D'appeler à lui une telle perfection.
+ Et il l'a fait venir d'ici-bas
+ Par ce qu'il voyait que cette misérable vie
+ N'était pas digne «l'une chose aussi aimable.[3]
+ Son âme si douce et si pleine de grâce
+ S'est séparée de sa belle personne,
+ Et elle réside dans un lieu digne d'elle.
+ Celui qui parle d'elle sans pleurer
+ A un coeur de pierre.
+ Et quelque élevée que soit l'intelligence,
+ Elle ne parviendra jamais à la comprendre
+ Si elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur,
+ Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle.
+ Mais tristesse et douleur,
+ Soupirs et pleurs à en mourir,
+ Et renoncement à toute consolation
+ Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pensée
+ Ce qu'elle fut, et comment elle nous a été enlevée.
+ Je ressens toutes les angoisses des soupirs
+ Quand mon esprit opprimé
+ Me ramène la pensée de celle qui a déchiré mon coeur.
+ Et souvent, en songeant à la mort,
+ Il me vient un désir plein de douceur
+ Qui change la couleur de mon visage.
+ Quand je m'abandonne à mon imagination,
+ Je me sens envahi de toutes parts
+ Par tant de douleur que mon coeur en tressaille.
+ Et je deviens tel
+ Que, la honte me séparant du monde.
+ Je viens pleurer dans la solitude.
+ Et j'appelle Béatrice, et je dis:
+ Tu es donc morte à présent!
+ Et de l'appeler me réconforte.
+ Dès que je me trouve seul,
+ Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs,
+ Et qui le verrait en aurait compassion.
+ Ce qu'est devenue ma vie
+ Depuis que ma Dame est entrée dans sa vie nouvelle,
+ Ma langue ne saurait le redire.
+ Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu,
+ Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer.
+ La vie amère qui me travaille
+ M'est devenue si misérable
+ Qu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne,
+ Tant mon aspect est mourant.
+ Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit,
+ Et j'espère encore d'elle quelque compassion.
+ O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurant
+ Trouver les femmes et les jeunes filles
+ A qui tes soeurs[4] avaient coutume d'apporter de la joie;
+ Et toi, fille de la tristesse,
+ Va, pauvre affligée, et demeure auprès d'elles.[5]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Gli occhi dolenti per pietà del care_....
+
+[2] Elle n'est pas morte de maladie comme les autres.
+
+[3] Se reporter à la Canzone du ch. XIX.
+
+[4] Ce sont les autres _Canzoni_.
+
+[5] Commentaire du ch. XXXII.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+Comme je venais de composer ce sonnet, vint à moi quelqu'un qui tenait
+le second rang parmi mes amis, et il était le parent le plus rapproché
+de cette glorieuse femme[1]. Il se mit à causer avec moi et me pria de
+dire quelque chose d'une femme qui était morte. Et il feignit de parler
+d'une autre qui était morte récemment. De sorte que, m'apercevant bien
+que ce qu'il disait se rapportait à cette femme bénie, je lui dis que je
+ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet
+dans lequel je me livrerais à mes lamentations, et de le donner à mon
+ami, afin qu'il parût que c'était pour lui que je l'avais fait.
+
+
+ Venez entendre mes soupirs,[2]
+ O coeurs tendres, car la pitié le demande.
+ Ils s'échappent désoles,
+ Et s'ils ne le faisaient pas
+ Je mourrais de douleur.
+ Car mes yeux me seraient cruels,
+ Plus souvent que je ne voudrais,
+ Si je cessais de pleurer ma Dame[3]
+ Alors que mon coeur se soulage en la pleurant.
+ Vous les entendrez souvent appeler
+ Ma douce Dame qui s'en est allée
+ Dans un monde digne de ses vertus,
+ Et quelquefois invectiver la vie
+ Dans la personne de mon âme souffrante
+ Qui a été abandonnée par sa Béatitude.[4]
+
+
+NOTES:
+
+[1] C'est ici le seul témoignage que nous rencontrions de quelque
+rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de Béatrice. Ce
+serait le frère de celle-ci qui s'appelait Manette (Fraticelli).
+
+[2] _Venite a intendere li sospiri miei_....
+
+[3] Il y a ici deux variantes: _lasso_, hélas, on _lascio_, je laisse,
+je cesse.
+
+[4] Commentaire du ch. XXXIII.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+Après que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui était celui à qui je
+comptais l'envoyer comme si je l'eusse composé pour lui, je vis combien
+valait peu de chose le service que je rendais à celui qui était le plus
+proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner,
+je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-même, l'autre pour
+moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donnée à ceux qui
+n'y regarderaient pas de près. Mais, pour qui y regardera attentivement,
+il paraîtra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne
+pas à cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait
+ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que
+c'était pour lui que je l'avais fait.
+
+
+ Toutes les fois, hélas, que me revient[1]
+ La pensée que je ne dois jamais revoir
+ La femme pour qui je souffre tant,
+ Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeur
+ Que je dis: Mon âme,
+ Pourquoi ne t'en vas-tu pas?
+ Car les tourmens que tu auras à subir
+ Dans ce monde qui t'est déjà si odieux
+ Me pénètrent d'une grande frayeur.
+ Aussi, j'appelle la mort
+ Comme un doux et suave repos.
+ Je dis: Viens à moi, avec tant d'amour
+ Que je suis jaloux de ceux qui meurent.
+ Et dans mes soupirs se recueille
+ Une voix désolée
+ Qui va toujours demandant la mort.
+ C'est vers elle que se tournèrent tous mes désirs
+ Quand ma Dame
+ En subit l'atteinte cruelle.
+ Car sa beauté
+ En se séparant de nos yeux
+ Est devenue une beauté éclatante et spirituelle;
+ Et elle répand dans le ciel
+ Une lueur d'amour que les anges saluent,
+ Et elle remplit d'admiration
+ Leur sublime et pénétrante intelligence
+ Tant elle est charmante.
+
+
+NOTE:
+
+[1] _Quantunque volte, lasso! mi rimembra_....
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+Le jour qui complétait l'année où cette femme était devenue citoyenne de
+la vie éternelle, je me trouvais assis dans un endroit où, en mémoire
+d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.[1] Pendant que je
+dessinais, comme je tournai les yeux, je vis près de moi plusieurs
+personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je
+faisais et, d'après ce qui m'a été dit plus tard, ils étaient là depuis
+quelque temps avant que je ne les eusse aperçus. Quand je les vis, je me
+levai et je leur dis en les saluant[2]: «Il y avait là quelqu'un avec
+moi, et c'est pour cela que j'étais tout à ma pensée.» Et, quand ils
+furent partis, je me remis à mon oeuvre, c'est-à-dire à dessiner des
+figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint à l'idée d'écrire
+quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser à ceux qui
+étaient venus là près de moi.
+
+
+_Premier commencement_.
+
+
+ A mon esprit était venue[3]
+ La gracieuse femme qui, à cause de son mérite,
+ Fut placée par le Seigneur
+ Dans le ciel de la paix où est Marie.
+
+
+_Second commencement_.
+
+
+ A mon esprit était venue[4]
+ La gracieuse femme que l'amour pleure,
+ Au moment même où sa vertu secrète
+ Vous engagea à regarder ce que je faisais.
+ L'Amour qui la sentait dans mon esprit esprit
+ S'était réveillé dans mon coeur détruit,
+ Et disait à mes soupirs: sortez,
+ Et chacun sortait en gémissant.
+ Ils sortaient de mon sein en pleurant,
+ Avec une voix qui ramène souvent
+ Des larmes amères dans mes yeux attristés.
+ Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusement
+ Étaient ceux qui disaient: ô âme noble,
+ Il y a un an que tu es montée au ciel.[5]
+
+
+NOTES:
+
+[1] Dante aimait beaucoup le dessin. Il était l'ami de Giotto, et l'on a
+dit qu'il avait travaillé dans l'atelier de Cimabue.
+
+[2] Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses manières.
+
+[3] _Era venuta nella mente mia_....
+
+[4] Il paraît s'être repris à deux fois pour écrire cette canzone, car
+le même vers est répété à chacun des commencemens.
+
+[5] Commentaire du ch. XXXV.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+Quelque temps après, comme je me trouvais dans un endroit où je me
+rappelais le temps passé, je demeurais tout pensif, et mes réflexions
+étaient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond
+égarement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux
+pour regarder si quelqu'un me voyait.
+
+Et j'aperçus une femme jeune et très belle qui semblait me regarder
+d'une fenêtre, avec un air si compatissant qu'on eût dit que toutes les
+compassions se fussent recueillies en elle. Et alors, comme les
+malheureux qui, aussitôt qu'on leur témoigne quelque compassion, se
+mettent à pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-mêmes, je sentis
+les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre
+faiblesse, je m'éloignai des yeux de cette femme, et je disais à part
+moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne
+soit pas très noble. Je résolus alors de faire un sonnet qui
+s'adresserait à elle et raconterait ce que je viens de dire.
+
+
+ Mes yeux ont vu combien de compassion[1]
+ Se montrait sur votre visage
+ Quand vous regardiez l'état
+ Où ma douleur me met si souvent.
+ Alors je m'aperçus que vous pensiez
+ Combien ma vie est angoissée,
+ De sorte que vint à mon coeur la peur
+ De trop laisser voir la profondeur de mon découragement,
+ Et je me suis éloigné de vous en sentant
+ Les larmes qui montaient de mon coeur
+ Bouleversé par votre aspect.
+ Et je disais ensuite dans mon âme attristée:
+ Il est bien dans cette femme
+ Cet amour qui me fait pleurer ainsi.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Videro gli occhi miei quanta pietale_....
+
+[2] Commentaire du ch. XXXVI.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+Il arriva ensuite que, partout où cette femme me voyait, son visage se
+recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur
+d'amour, ce qui me rappelait ma très noble dame à qui j'avais vu cette
+même pâleur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus
+pleurer ni décharger mon coeur angoissé, j'allais voir cette femme
+compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je
+voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant:
+
+
+ Couleur d'amour et signes de compassion[1]
+ Ne se sont jamais imprimés aussi merveilleusement
+ Sur le visage d'une femme,
+ Avec de doux regards et des pleurs douloureux,
+ Comme sur le vôtre quand vous voyez devant vous
+ Ma figure affligée.
+ Si bien que par vous me revient à l'esprit
+ Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en éclate
+ Je ne puis empêcher mes yeux obscurcis
+ De vous regarder, souvent,
+ Quand ils ont envie de pleurer.
+ Et vous accroissez tellement ce désir
+ Qu'ils s'y consument tout entiers.
+ Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Color d'amore, e di pietà sembianti_....
+
+[2] Commentaire de ch. XXXVII.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+A force de regarder cette femme, j'en arrivai à ce point que mes yeux
+commencèrent à trouver trop de plaisir à la voir. Aussi, je m'en
+irritais souvent, et je me taxais de lâcheté, et je maudissais encore
+mes yeux pour leur sécheresse, et je leur disais dans ma pensée: vous
+faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous
+êtes pénétrés, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour
+cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde précisément que parce
+qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites
+comme bon vous semblera: je vous la rappellerai souvent, maudits yeux
+dont la mort seule devait arrêter les larmes. Et, quand j'avais ainsi
+parlé à mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus
+angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi à
+moi-même, ne demeurât pas connue seulement du malheureux qui la
+subissait, je voulus en faire un sonnet qui décrivît cette horrible
+situation.
+
+
+ Les larmes amères que vous versiez,[1]
+ O mes yeux, depuis si longtemps,
+ Faisaient tressaillir les autres
+ De pitié, comme vous l'avez vu.
+ Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez
+ Si j'étais de mon côté assez lâche
+ Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler
+ En vous rappelant celle que vous pleuriez.
+ Votre sécheresse me donne à penser.
+ Elle m'épouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause
+ Le visage d'une femme qui vous regarde.
+ Vous ne devriez jamais, si ce n'est après la mort,
+ Oublier notre Dame qui est morte.
+ Voilà ce que mon coeur dit; et puis il soupire.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _L'amaro lagrimar che voi faceste_....
+
+[2] Commentaire du ch. XXXVIII.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+La vue de cette femme me mettait dans un état si extraordinaire que je
+pensais souvent à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et
+voici comment je pensais à elle: cette femme est noble, belle, jeune et
+sage; et c'est peut-être par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue
+pour rendre le repos à ma vie. Et quelquefois j'y pensais si
+amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma
+raison. Puis, après cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc
+cette pensée qui vient si méchamment me consoler, et ne me laisse plus
+penser à autre chose? Puis se redressait encore une autre pensée qui
+disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne
+veux-tu pas te débarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est
+un souffle qui t'apporte des désirs amoureux, et qui vient d'un côté
+aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a témoigné tant de
+compassion? Et, après avoir bien souvent combattu en moi-même, j'ai
+voulu en dire quelques mots. Et comme c'était les pensées qui me
+parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est à elle que j'ai cru devoir
+adresser ce sonnet.
+
+
+ Une pensée charmante s'en vient souvent,[1]
+ En me parlant de vous, demeurer en moi.
+ Elle me parle avec tant de douceur
+ Qu'elle y entraîne mon coeur.
+ Mon âme dit alors à mon coeur: qui donc
+ Vient consoler ainsi notre esprit,
+ Et dont le pouvoir est si grand
+ Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pensée?
+ Et mon coeur répond: O âme pensive,
+ C'est un nouveau souffle d'amour
+ Qui m'apporte ses désirs;
+ Et il a tiré sa vie et son pouvoir
+ Des yeux de cette compatissante
+ Que nos souffrances avaient tellement émue.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Gentil pensiero che mi parla di vui_....
+
+[2] Commentaire du ch. XXXIX.
+
+
+
+CHAPITRE XL
+
+Un jour, vers l'heure de none, il s'éleva en moi contre cet adversaire
+une puissante imagination qui me fit apparaître cette glorieuse Béatrice
+avec ce vêtement rouge sous lequel elle s'était montrée à moi pour la
+première fois. Alors, je me mis à penser à elle, et me reportant à
+l'ordre du temps passé je me souvins, et mon coeur commença à se
+repentir douloureusement du désir dont il s'était si lâchement laissé
+posséder pendant quelques jours, en dépit de la constance de la raison.
+Et rejetant tout désir coupable, mes pensées retournèrent à la divine
+Béatrice. Et depuis lors je commençai à penser à elle de tout mon coeur
+honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.
+
+Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans
+mon coeur, c'est-à-dire le nom de cette femme, et comment elle nous
+avait quittés. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se
+renouvelaient en même temps les pleurs interrompus, de sorte que mes
+yeux paraissaient être devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que
+de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuité de ces pleurs,
+ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des
+pensées martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compensés de leur
+sécheresse que désormais ils ne purent regarder personne sans que toutes
+ces pensées leur revinssent.
+
+Aussi voulant que ces désirs coupables et ces vaines tentations fussent
+détruits de manière qu'il ne restât aucune signification de ce qui
+précède, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.
+
+
+ Hélas, par la force des soupirs[1]
+ Qui naissent des pensées contenues dans mon coeur,
+ Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables
+ De regarder ceux qui les regardent.
+ Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux désirs:
+ Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur,
+ Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour
+ Les cerne des stigmates du martyre.
+ Ces pensées, et les soupirs que je pousse
+ Me remplissent le coeur de telles angoisses
+ Que l'Amour s'évanouit en gémissant.
+ Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame
+ Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Lasso! per forza de' molti sospiri_....
+
+[2] Commentaire du ch. XL.
+
+
+
+CHAPITRE XLI
+
+Après que j'eus rendu cet hommage à sa mémoire, il arriva que tout le
+monde venait voir cette image bénie que Jésus-Christ nous a laissée de
+sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui.
+Une troupe de pèlerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de
+la ville «où elle est née, où elle a vécu, où elle est morte....» Et ils
+me semblaient marcher pensifs.
+
+Et moi, songeant à eux, je me disais: ces pèlerins me paraissent venir
+de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme,
+et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils à tout autre chose,
+peut-être à leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je
+pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne
+sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui
+feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, après qu'ils eurent
+disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je
+m'étais dit en dedans de moi, et pour qu'il fût plus touchant, je fis
+comme si j'eusse parlé à eux-mêmes.
+
+
+ O pèlerins, qui marchez en pensant[2]
+ Peut-être à ceux qui sont loin de vous,
+ Vous venez donc de bien loin,
+ Comme on en peut juger par votre aspect;
+ Car vous ne pleurez pas, en traversant
+ Cette ville affligée,
+ Comme des gens qui ne savent rien
+ De ce qui la plonge dans la désolation.
+ Si vous vouliez rester et l'entendre,
+ Mon coeur me dit en soupirant
+ Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant.
+ Cette ville a perdu sa Béatrice.
+ Et tout ce qu'on peut dire d'elle
+ Est fait pour faire pleurer les autres.[3]
+
+
+NOTES:
+
+[1] C'est ce qu'on a appelé le mouchoir de Sainte-Véronique, sur lequel,
+suivant la légende, se serait imprimée la figure de Jésus, alors que
+Véronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la montée au
+Calvaire. Ce mouchoir aurait été conservé dans une église de Rome, où il
+était l'objet de pèlerinages.
+
+[2] _Deh peregrini, che pensosi andate_....
+
+[3] Commentaire du ch. XLI.
+
+
+
+CHAPITRE XLII
+
+Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de
+mes vers. Et moi, voyant qui elles étaient, je me proposai de le faire
+et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour
+répondre d'une manière honorable à leur prière. Je fis donc un sonnet
+qui exprimait l'état de mon esprit, accompagné du précédent, avec un
+autre qui commençait par _Venite a intendere_[1]. Voici ce sonnet.
+
+
+ Bien au delà de la sphère qui parcourt la plus large évolution[2]
+ Monte le soupir qui sort de mon coeur.
+ Une intelligence nouvelle que l'Amour
+ En pleurant met en loi le pousse tout en haut.
+ Quand il est arrivé là où il aspire
+ Il voit une femme qui est l'objet de tant d'honneur
+ Et brille d'une telle lumière
+ Qu'elle fascine et attire ce souffle errant.
+ Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit,
+ Je ne le comprends pas, tant il parie subtilement
+ Au coeur souffrant qui le fait parler.
+ Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante créature qu'il parle,
+ Car il me rappelle souvent le nom de Béatrice,
+ De sorte, chères Dames, que je le comprends alors.[3]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Venite a intendere i miei sospiri_....(Voir le sonnet du ch.
+XXIII.)
+
+[2] _Oltre la spera che più larga gira_.... C'est la sphère la plus
+élevée et la plus rapprochée de l'Empyrée, c'est-à-dire le sommet de la
+fin de l'Univers.
+
+[3] Commentaire du ch. XLII.
+
+
+
+CHAPITRE XLIII
+
+Après que ce sonnet fut achevé, m'apparut une vision merveilleuse dans
+laquelle je vis des choses qui me décidèrent à ne plus parler de cette
+créature bénie, jusqu'à ce que je pusse le faire d'une manière digne
+d'elle. Et je m'étudie à y arriver, autant que je le puis, comme elle le
+sait bien.
+
+Si bien que, s'il plaira à celui par qui vivent toutes les choses que ma
+vie se prolonge encore de quelques années, j'espère dire d'elle ce qui
+n'a encore été dit d'aucune autre femme.
+
+Et puis, qu'il plaise à Dieu, qui est le Seigneur de toute grâce que
+mon âme puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est-à-dire
+de cette Béatrice bénie qui regarde la face de celui qui est _per omnia
+saecula benedictus!_....
+
+
+FIN DE LA VITA NUOVA
+
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Les lecteurs de la _Vita Nuova_ peuvent désirer de savoir si Dante a
+toujours été fidèle à la mémoire de sa bien-aimée, après avoir repoussé
+la séduction à laquelle il avait cédé dans un entraînement bientôt suivi
+de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce
+qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont prétendu nous
+apprendre la légende, la tradition ou l'imagination des intarissables
+commentateurs de l'oeuvre dantesque.
+
+Oui, l'âme de Dante a été fidèle à la mémoire de Béatrice. Car, c'est
+peu de jours avant que sa glorieuse dépouille fût reçue par la modeste
+église de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait
+lui-même, son voyage terminé, regagnant la terre, et la laissant, elle,
+au séjour des Bienheureux, devant cette lumière surhumaine qui était
+Dieu, et, dans l'étincelante fulguration de la _Rose mystique_.[1]
+
+Mais son coeur était resté sur la terre; séparé à jamais de sa Béatrice
+que le ciel avait réclamée, séparé de toutes ses affections familiales
+que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir définitivement
+fermé aux séductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et à ce
+besoin d'aimer que laissent transparaître ses haines les plus vivaces et
+ses plus ardentes indignations.
+
+Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes,
+aux racontars que l'on a multipliés, non plus qu'aux déductions
+hasardées ou purement imaginaires que l'on a tirées de simples mots
+rencontrés dans son oeuvre, ou de récits douteux. On a même énuméré les
+maîtresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouvé les _mille e tre_
+de don Juan. Mais il y en a plus que le respect dû à la mémoire d'un
+grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources
+infirmes et de venir ensuite offrir à l'histoire.
+
+Y eût-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne
+devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul
+qu'il faut demander les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux
+qu'il a voulu lui-même nous laisser entrevoir.
+
+La Divine Comédie est une véritable confession (Ozanam). Mais celle-ci
+n'a pas été dictée, comme tant d'autres, par quelque vanité cynique ou
+par une perversion ou un défaut de sens moral. C'est bien la confession
+des premiers temps de l'Église, confession à haute voix et devant les
+fidèles assemblés, et dont les larmes et le repentir consacraient
+l'expiation.
+
+Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'apprêtait à franchir
+les espaces célestes pour atteindre au Paradis le séjour des
+Bienheureux, il se trouva soudain en présence de Béatrice transfigurée.
+Ici se place une scène, peut-être un peu théâtrale, mais dont il serait
+difficile de méconnaître la tragique grandeur.[2]
+
+Ce n'était plus la jeune fille de Florence, couronnée et vêtue de
+candeur et de modestie, _tanto gentile e tanto modesta_. C'était une
+sainte d'une grandeur écrasante. Sa tête était recouverte d'un voile
+blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un vêtement
+couleur de feu. Son aspect était fier et royal, et sa voix était celle
+du commandement. Et sa beauté surpassait la beauté qui surpassait déjà
+celle des autres, au temps où elle était encore avec elles.
+
+«Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien Béatrice.»
+
+Puis, s'adressant aux créatures célestes qui l'entouraient: «la grâce
+divine avait si bien doué celui-ci que, dès le principe de sa vie, il
+semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets
+merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal
+cultivée, devient d'autant plus mauvaise elle-même et plus sauvage
+qu'elle possédait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon
+aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le
+droit chemin. Dès que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est séparé
+de moi et il s'est donné à d'autres. Alors que mon corps s'est élevé à
+l'état d'esprit, et que j'eus grandi en beauté et en vertu, je lui
+devins moins chère et moins agréable. Il tourna ses pas vers un chemin
+mensonger, courant après des images séduisantes et fausses qui ne
+rendent rien de ce qu'elles promettent.»
+
+Puis, s'adressant à Dante lui-même: «Tu vas entendre quel effet
+contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature
+ni l'art ne t'a jamais représenté la beauté aussi bien que la belle
+enveloppe qui m'avait revêtue, et qui n'était plus que de la terre. Et,
+quand cette beauté suprême est venue à te manquer par ma mort, quelle
+chose mortelle devait donc attirer tes désirs?... Et alors que tu
+n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[3], devais-tu
+te laisser séduire par la beauté de quelque jeune fille et par d'autres
+vanités dont la jouissance devait être éphémère?...»
+
+Dante se tenait d'abord devant elle «comme les enfans honteux et muets,
+la tête baissée, qui restent à écouter, reconnaissant leurs fautes et se
+repentant, et à peine put-il articuler: «Ce que je rencontrais avait
+attiré mes pas par des plaisirs trompeurs, après que votre visage eut
+disparu de mes yeux....»
+
+Puis il se sentit pénétré d'un repentir si poignant qu'il s'abîmait aux
+pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses émotions, il
+s'évanouit.
+
+Et les anges qui volaient autour de Béatrice chantaient: «_In te,
+Domine, speravi_....» Et les créatures célestes imploraient son pardon,
+et elles chantaient: «Nous sommes nymphes dans ce séjour, nous sommes
+étoiles dans le ciel, tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints vers ton
+fidèle qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de
+contempler ta seconde beauté....»
+
+NOTES:
+
+[1] C'est l'année même de sa mort qu'il écrivait dans son cantique du
+_Paradis_ les derniers chants de la _Divine Comédie_. Il a donné le nom
+de _Rose mystique_ à l'extraordinaire figuration qu'il a tentée de
+l'Assemblée des Bienheureux dans l'Empyrée.
+
+[2] Ce qui suit est emprunté au _Purgatoire_ de la _Divine Comédie_.
+
+[3] Voir la note de la page 14 de l'Introduction.
+
+
+
+
+COMMENTAIRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+On a généralement interprété ce titre: La _Vita nuova_, dans le sens
+Ce période de la vie succédant à une autre période.
+
+Fraticelli, l'un des éditeurs et des commentateurs les plus autorisés de
+la _Vita nuova_ (comme de la _Divina Commedia_), pense que le mot
+_nuova_ peut être pris dans le sens où le Poète l'emploie souvent,
+_nuova età_, jeune âge, enfance ou jeunesse. La _Vita nuova_
+signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.[1]
+
+Une telle interprétation m'avait paru d'abord très acceptable: mais il
+me semble que le texte: _incipit vita nuova_ (ici commence une vie
+nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu
+donner au titre de son livre.
+
+Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-même très nettement sur la genèse
+de ce livre, comme aussi sur les époques respectives auxquelles on peut
+en rapporter les diverses parties, c'est-à-dire soit la prose soit les
+vers.
+
+
+
+Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle
+autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot _gentile_ que
+l'on rencontre à chaque page dans la _Vita nuova_.
+
+Si l'on ouvre un dictionnaire italien-français, on trouve que _gentile_
+s'emploie dans le sens de agréable, noble, gracieux, gentil, qui a bon
+air ou bonne mine.
+
+Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de
+_gentile_ (auquel répond _gentilezza_) est: aimable, avec une idée de
+distinction qui y ajoute un caractère particulier de courtoisie.
+
+Dans la _Vita nuova_, cette qualification accompagne habituellement le
+mot _donna_ (femme), soit parce qu'il répondait à l'attrait que la femme
+exerçait sur le Poète, soit parce que les femmes qu'il introduisait dans
+son poème appartenaient toutes à une certaine classe de la Société. Il
+accompagne à chaque instant le nom de Béatrice, et celle-ci est souvent
+désignée simplement par _questa gentile_, ou la _gentilissima_. Et la
+_donna gentile_ est devenue la désignation typique de Béatrice.
+
+Il m'a donc fallu remplacer le mot _gentile_ par les différentes
+épithètes que m'offrait le vocabulaire français, sauf le mot _gentil_
+qui n'aurait guère rencontré ici d'application.
+
+Quelques explications sont encore nécessaires au sujet du mot _donna_.
+Le mot _donna_ répond exactement au mot français _femme_, et s'applique
+comme celui-ci au sexe féminin en général. Mais nous ne trouvons pas en
+italien de mot correspondant exactement au mot _dame_, qui, en France ne
+s'applique qu'à certaines conditions sociales.
+
+Le mot _signora_ accompagne en général un nom propre, et ailleurs
+correspond au mot _épouse_, que nous n'employons guère dans le langage
+courant.
+
+_Madonna_, dont nous avons fait _Madone_, n'est qu'une abréviation de
+_mia donna_. Il ne s'emploie que pour les femmes mariées, et _madonna
+Bice_, _madonna Vanna_ semblerait signifier (on l'a du moins supposé),
+que _Bice_ (Béatrice) et _Vanna_ (Giovanna) étaient mariées.
+
+Mademoiselle se dit _madamigella_ ou _signorina_; ce dernier mot, plus
+usité, accompagne habituellement le nom de la personne.
+
+Dante applique le mot _donna_ aux demoiselles comme aux femmes. Dans la
+_Vita nuova_, Béatrice est toujours désignée sous le nom de _donna,
+donna Beatrice_, ou la _donna gentile_.
+
+Il n'emploie que deux fois un nom correspondant à celui de demoiselle:
+_donne e donzelle,_ dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre
+XXXII.
+
+NOTE:
+
+[1] _Donna pietosa e di novella etate (di giovanile età)_.--_lo son
+pargoletta_ (jeune fille), _Bella e nuova_.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Ce n'est pas auprès des lecteurs de la _Vita nuova_ qu'il est nécessaire
+d'insister sur la réalité de l'existence de Béatrice, que l'on s'est plu
+quelquefois à traiter de pur symbole et de création imaginaire. La _Vita
+nuova_ est un hymne enthousiaste à L'Amour glorieux et un lamento
+touchant sur l'Amour brisé. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait
+entendre, et le coeur ne peut se méprendre à la vérité de ses accens.
+
+On a élevé des doutes sur l'identité de la Béatrice de la _Vita nuova_
+avec une Béatrice Portinari. On a prétendu que l'amie de Dante ne
+s'appelait pas Béatrice de son propre nom, et que celui de Béatrice
+était alors un nom banal et tellement répandu qu'il ne pouvait que
+servir au secret que le Poète prétendait garder, alors qu'il le prononce
+même avant, mais surtout après la mort de celle qu'il avait tant aimée.
+Et ceci peut s'appuyer sur le sens énigmatique de ce passage où il dit:
+«l'ont appelée Béatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.»
+Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui
+appliquait involontairement le nom de Béatrice, tant ce nom paraissait
+lui convenir.[1]
+
+
+
+Voici le récit de la première rencontre de Dante avec Béatrice, tel
+qu'il paraît pouvoir être reconstitué, d'après Boccace.
+
+Au mois de mai de l'année 1274, avait lieu à Florence la fête du
+Printemps, qu'une coutume gracieuse et poétique avait sans doute
+empruntée à des souvenirs païens. Ces fêtes du renouveau se célébraient
+du reste également dans les pays environnans.[2] Réjouissances publiques
+et fêtes particulières mettaient alors la ville en liesse.
+
+Un signor Folco Portinari donnait à cette occasion une fête privée.
+L'Alighieri, père de Dante, était au nombre des invités. Ce Folco
+Portinari était un personnage riche et considérable dans le parti
+Guelfe.
+
+A cette époque, il n'y avait pas à proprement parler d'aristocratie à
+Florence. Celle-ci ne s'y est établie, au profit des marchands riches,
+que plus tard, après que les Médicis eurent introduit dans la république
+Florentine des institutions plutôt monarchiques. Il y avait seulement là
+comme partout des gens riches et des gens qui ne l'étaient pas, et des
+familles prépondérantes par leur fortune ou leur popularité. Il y avait
+aussi, auprès de la ville, des châteaux où vivaient retirées de vieilles
+familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cité où le
+travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient
+leur inaction de souvenirs, de rancunes et de rêves. Elles se montraient
+rarement dans la ville; mais aux grandes fêtes, religieuses surtout,
+elles y descendaient se mêler à des foules populaires, grossières, mal
+odorantes[3], qu'y versaient les populations d'alentour, attirées par
+l'attrait éternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait
+y voir alors des regards étonnés et hautains venir se croiser avec des
+regards défians ou hostiles.
+
+L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invité à la fête qu'il
+donnait, demeurait à Florence dans une maison voisine de la sienne. Il
+appartenait également au parti Guelfe: les Alighieri étaient Guelfes par
+tradition de famille. Il était donc du même bord, si ce n'est du même
+monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il
+possédait une certaine aisance, il ne paraît pas avoir tenu une grande
+place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui
+venait d'atteindre sa neuvième année, à cette sorte de _garden party_.
+
+Suit le récit de la première rencontre du jeune Dante avec la fille de
+Folco Portinari.[4]
+
+Ce n'est donc qu'après un intervalle de plusieurs années après cette
+courte entrevue, qui ne paraît pas s'être renouvelée, que le récit
+reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.
+
+On s'est étonné que, vivant dans la même ville et dans un voisinage très
+rapproché, le jeune homme n'eût pas trouvé d'occasion de se rapprocher
+d'elle «bien qu'il cherchât toujours à la voir». Il peut cependant
+paraître assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et
+important ne fréquentât pas beaucoup les rues, ou du moins sans être
+très accompagnée, et qu'un jeune garçon de condition modeste, et sans
+relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorisé par une
+simple rencontre à l'aborder. Il nous rend du reste lui-même très bien
+compte de l'intimidation que son approche exerçait sur lui.[5]
+
+Une critique plus sérieuse a trait au mariage de Béatrice avec le
+cavaliere Simone dei Bardi[6] et à l'impossibilité de faire tenir la
+mort de son père et son mariage et sa propre mort dans le court espace
+de temps que comporte le récit du Poète.[7]
+
+C'est à Boccace que nous devons ces détails, uniformément répétés
+depuis, sur la foi de son Commentaire _sull' amore per Beatrice_[8], et,
+fait remarquer l'un des commentateurs les plus autorisés du Poète,
+faut-il accepter aveuglément tout ce qu'il nous raconte, sans faire la
+part de sa propre imagination, de la facilité avec laquelle, à cette
+époque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux témoignages les moins
+respectables, ou encore de la vanité de ceux qui, voyant la gloire du
+Poète grandir aussitôt après sa disparition, voulurent lui avoir
+appartenu par un lien quelconque?[9]
+
+Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il
+faut considérer la _Vita nuova_? Ce n'est pas une biographie précise ni
+une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poète a
+rassemblé ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a
+retouchés, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute
+pas inquiété de leur donner une forme rigoureusement suivie.
+
+Qu'importe après tout que la femme aimée de Dante se soit appelée
+Béatrice, qu'elle ait été ou non la fille d'un Portinari, et, plus tôt
+ou plus tard, épouse d'un Simone dei Bardi? «c'est à Florence qu'elle
+est née, qu'elle a vécu et qu'elle est morte.» Voilà ce qu'il nous faut
+retenir de cette figure énigmatique. C'est à l'âme du Poète que nous
+devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette âme, pas une
+ligne ou un vers du poème, qui ne garde tout son prix, indépendamment de
+toutes les circonstances qui peuvent être rattachées à son récit.
+
+NOTES:
+
+[1] Béatrix signifie «celle qui porte bonheur....» (OZANAM, Oeuvres
+complètes, t. VI, p. 95).
+
+[2] BÉDIER, les fêtes de Mai et les commencemens de la poésie lyrique en
+France (_Revue des Deux Mondes_, lère mai 1896).
+
+[3] _Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione_. (La Divine Comédie,
+_Il Paradiso_, chant XVI.)
+
+[4] Voir page 28.
+
+[5] Voir pages 45 et 58.
+
+[6] Le cavaliere Simone dei Bardi était un riche commerçant comme
+l'étaient à cette époque les personnages les plus importans de Florence.
+
+[7] Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on ne
+connaît pas l'époque de ce mariage, et que l'on a pu émettre cette
+supposition, que l'héroïne du roman n'était pas une jeune fille, mais
+une femme mariée!
+
+[8] BOCCACCIO, _Commento sulla Commedia_, 1273.
+
+[9] SCARTAZZINI, _Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari_
+(_Giornale Dantesco_, an 1, quad. in).
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+A ciascun alma presa e gentil cuore....
+
+_Ce sonnet se divise en deux parties; dans la première, je salue et
+demande la réponse. Dans la deuxième est indiqué à quoi l'on doit
+répondre. Cette deuxième partie commence à:_ à peine étaient
+arrivées....
+
+Les réponses suivantes ont été adressées à l'auteur du sonnet.
+
+CINO DA PISTOJA.[1]
+
+
+ Tout amoureux désire[2]
+ Que son coeur soit connu de sa Dame.
+ Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrer
+ Lorsque ta Dame humblement
+ S'est repue de ton coeur brûlant,
+ Pendant son long sommeil,
+ Enveloppée d'un manteau et insensible.
+ L'Amour se montrait joyeux en venant
+ Te donner ce que ton coeur désirait,
+ En unissant ainsi deux coeurs.
+ Et quand il connut la peine amoureuse
+ Qu'il avait infusée en elle,
+ Il partit en pleurant de compassion pour elle.
+
+
+GUIDO CAVALCANTI.
+
+
+ Tu as vu à mon avis toute perfection,[3]
+ Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien,
+ S'il est dominé par le puissant Seigneur
+ Qui gouverne le monde de l'honneur.
+ Il vit[4] la où meurt toute peine,
+ Et il s'établit dans tous les esprits tendres,
+ Et il vient charmer les rêves de ceux
+ Dont il a pris les coeurs. Voyant
+ Que la mort demandait votre Dame,
+ Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur.
+ Quand il te sembla qu'il s'en allait en gémissant,
+ Ce fut un doux sommeil qui s'achevait,
+ Car le réveil te gagnait.
+
+
+L'interprétation de ce premier sonnet de Dante a été l'objet d'une
+infinité de controverses et d'interprétations. Que signifie ce contraste
+entre la joie que témoignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand
+il partit?
+
+Il faut entendre d'abord que le rôle assigné à l'Amour par le Poète,
+dans les circonstances où il simule son intervention, n'est autre chose
+que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.
+
+La joie vient ici de l'espérance ou de la révélation que son amour sera
+partagé. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue
+funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Béatrice ou
+une séparation fatale? Avait-il, derrière les illusions dont ne se
+départ guère une passion exaltée, le sentiment que son union avec
+Béatrice se heurterait à des obstacles infranchissables? On a encore
+supposé que Béatrice était déjà promise, ou même mariée a Simone dei
+Bardi. Mais il serait inutile de s'arrêter à des circonstances qui ne
+peuvent être encore que de simples suppositions.
+
+Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-à-dire dans ce que
+nous devons considérer comme la rédaction primitive, «le retour vers le
+ciel» _ne gisse verso il cielo_, n'existe pas. On ne le trouve que dans
+la prose ajoutée longtemps après, et alors que Béatrice était montée
+_nel gran secolo_.
+
+Un véritable pressentiment de la mort de Béatrice, dont on a cru
+rencontrer des traces dans bien des passages de la _Vita nuova_, ne
+pouvait exister dès cette époque naissante de sa vie amoureuse et dès
+cette première expression formulée et publiée d'une passion encore
+secrète.
+
+Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde mélancolie
+propre au caractère même du poète et à la nervosité qui le domina dès
+son enfance, et propre aussi à cette époque où les esprits et les
+consciences étaient livrés à un trouble inexprimable, et plongés dans
+une atmosphère de doute angoissant, que les esprits d'élite subissaient
+aussi bien que les foules?
+
+Les idées et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre
+cette manière de parler, des procédés perdus aujourd'hui et bien
+difficiles à retrouver. Les écrivains les plus distingués, à qui nous
+devons tant de commentaires précieux de l'oeuvre dantesque, ont
+peut-être eu le tort de trop chercher la logique et la clarté modernes
+dans des esprits faits autrement que les nôtres.
+
+ * * * * *
+
+La réponse de Guido n'est pas moins difficile à déchiffrer que le sonnet
+de Dante. J'ai dû la traduire aussi littéralement qu'il m'était
+possible, sans me préoccuper des interprétations auxquelles elle pouvait
+être soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la
+terminent, et ne sont qu'indiquées dans la réponse de Cino (beaucoup
+plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de Béatrice,
+déjà mariée à l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'être coupable[5].
+Mais le sonnet ne comportait aucune révélation et ne pouvait donner lieu
+à aucune suspicion. Ne faut-il pas voir là simplement une allusion
+mélancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse,
+sans aller chercher des explications qui me semblent tout à fait
+imaginaires?
+
+Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument
+amphibologique:
+
+
+ _Veggendo_
+ _Che la vostra donna la morte chiedea...._
+
+
+Comme, en italien, le sujet et le régime suivent ou précèdent à peu près
+indifféremment le verbe actif (ce qui n'est usité en français qu'assez
+exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: «Votre Dame
+demandait la mort» ou «la mort demandait (réclamait) votre Dame.» A quel
+propos cette femme aurait-elle demandé la mort? Le sonnet de Dante ne
+contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne
+serait-ce pas simplement une allusion à la fragilité de la vie,
+semblable à celle que le poète de la _Vita nuova_ exprimera plus tard
+(chap. XXVIII)?
+
+Le langage des rimeurs du _trecento_, même les plus avancés dans le
+_dolce stil nuovo_ est, autant qu'il m'a été permis d'en juger par
+moi-même, beaucoup plus difficile à pénétrer et à reproduire que celui
+de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurité symbolique dont
+il aime à s'envelopper, le style en lui-même est généralement d'une
+clarté remarquable.[6]
+
+Il me semble que pareille observation peut encore être faite à propos de
+quelques _rimeurs_ (poètes) modernes.
+
+C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus
+difficiles à reproduire littéralement en français que ceux de la _Vita
+nuova_.
+
+ * * * * *
+
+Quoi qu'il en soit, il paraît que dès maintenant nous pouvons saisir
+bien nettement les deux époques différentes auxquelles appartiennent
+d'une part la poésie et de l'autre la prose de la _Vita nuova_.
+
+Ici la poésie, le sonnet, c'est-à-dire l'expression première, n'exprime
+que de vagues pressentimens sans aucune signification précise.
+
+Dans la prose, c'est-à-dire dans la rédaction manifestement postérieure
+à la mort de Béatrice, nous voyons celle-ci formellement exprimée: «avec
+une courtoisie qui est aujourd'hui récompensée dans l'autre vie».[7]
+
+Ceci ne laisse donc aucun doute relativement à la date respective des
+deux rédactions.
+
+Quant aux éclaircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux
+réponses qui lui furent faites, on ne peut que répéter avec M. Melodia:
+«Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.»
+
+ * * * * *
+
+«C'était la première fois que sa voix frappait mes oreilles.» Il paraît
+donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Béatrice y
+joignit quelques paroles, peut-être un compliment banal que permettait
+seul la compagnie où elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose
+pour transporter un amoureux tel que Dante l'était alors.
+
+Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret à propos de tout ce
+qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache à affirmer
+la noblesse de son propre amour, et à écarter tout _vizioso pensiero_,
+qui pourrait offenser le moins du monde la mémoire de Béatrice.[8]
+Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la pâleur des femmes
+alors qu'elles se sentent touchées par l'amour, avouer qu'il avait vu
+plus d'une fois pâlir ainsi le visage de Béatrice.[9] Nous devons donc
+croire, sans que cela doive entraîner aucune atteinte à la pureté de
+l'affection qu'elle lui portait, qu'il a reçu d'elle des témoignages
+plus significatifs que ceux qu'il nous laisse à peine entrevoir.
+
+Si, dans les oeuvres uniquement consacrées à la représentation des
+passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques
+lueurs de sentimens immatériels, nous ne devons pas l'être moins de voir
+une oeuvre tout idéale et mystique s'éclairer de quelques rayons
+humains.
+
+NOTES:
+
+[1] Ce sonnet est attribué, dans l'édition de M. Whitehead, à Cino da
+Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer à Torino de Castel Fiorentino
+(_alcuni capitoli_.... p. 330).
+
+[2] _Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore_....
+
+[3] _Vedesti al mio parer ogni valore_....
+
+[4] Ce seigneur c'est-à-dire l'Amour.
+
+[5] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_. Voir aussi un
+article très intéressant de M. Melodia sur _le premier sonnet de Dante_,
+dans le _Giornale Dantesco_, an V, nouv. série, _quaderno_ i-ii.
+
+[6] Je ne connais pas de traduction française du sonnet de Guido
+Cavalcanti, et n'ai rencontré aucun commentaire italien à son sujet.
+
+[7] _Per la sua ineffabile cortesia, la quale è oggi meritata nel gran
+secolo_.
+
+[8] P. GIULIANI, la _Vita nuova_.
+
+[9] Voir au chapitre XXXVII.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+ O voi che per la via d'Amor passate....
+
+_Ce sonnet a deux parties principales: dans la première, j'entends
+appeler les fidèles de l'Amour par ces paroles du prophète Jérémie_: O
+vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut
+dolor meus[1], _et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la
+deuxième partie je raconte où m'avait mis l'Amour, dans un sens autre
+que celui que montrent les dernières parties du sonnet, et je dis ce que
+j'ai perdu. Cette seconde partie commence à_: l'Amour, non par mon peu
+de mérite....
+
+On a recueilli, parmi les pièces se rapportant (_spettanti_) à la _Vita
+nuova_, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer être
+une de ces _cosette per rime_ que Dante dit avoir écrites (il ne signale
+pourtant que le sonnet reproduit ici page 39) à propos du départ de la
+femme qui lui avait servi à dissimuler aux autres son véritable amour
+(_la quale fece schermo alla veritade_[2]).
+
+BALLADE
+
+ _In abito di saggia messaggera_....
+
+ Revêtue comme une messagère intelligente,
+ Va, Ballade, sans t'attarder,
+ Vers cette belle dame à qui je t'envoie.
+ Et dis-lui combien je sens ma vie réduite à peu de chose.
+ Ta commenceras par dire que mes yeux,
+ En regardant sa figure angélique,
+ Avaient coutume de porter la couronne du désir.
+ Maintenant qu'ils ne peuvent plus là voir
+ La mort les fait fondre dans une frayeur telle
+ Qu'ils en ont fait la couronne du martyre.[3]
+ Hélas! je ne sais pas vers quel côté les tourner
+ Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras
+ A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort
+ De sa part. Adresse-lui donc une douce prière.
+
+Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, à propos d'une
+simple simulation, on pourra penser que cette personne lui avait
+peut-être inspiré un intérêt plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il
+faudra penser également au langage habituel, et très conventionnel, des
+poètes, et surtout des rimeurs de ce temps-là. Si aujourd'hui, dans le
+langage de la polémique usuelle, traiter quelqu'un de scélérat signifie
+souvent simplement qu'il ne partage pas votre manière de voir, dire à
+une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on
+avait du plaisir à la voir.
+
+NOTES:
+
+[1] O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est une
+douleur semblable à la mienne.
+
+[2] FRATICELLI, _La Vita nuova de Dante Alighieri_, Fiorenze, 1890.
+
+[3] Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous
+retrouverons encore signifie simplement des paupières profondément
+cernées.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+ Piangete amanti perchè piange Amore....
+
+
+_Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la première,
+j'appelle et je sollicite les fidèles de l'Amour à pleurer, et je dis
+que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer,
+ils m'écoutent avec attention. Dans la deuxième partie, je raconte la
+raison de ses pleurs. Dans la troisième, je parle de l'honneur que
+l'Amour rend à cette femme. La seconde partie commence à_: l'Amour
+entend ... _la troisième à_; écoutez comment l'amour....
+
+
+ * * * * *
+
+ Morte villana, di pietà nemica....
+
+
+_Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la première, j'appelle la
+Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxième,
+m'adressant à elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets à
+l'accuser. Dans la troisième, je la flétris. Dans la quatrième, je me
+mets à parler à une personne indéfinie, bien que dans ma pensée elle
+soit bien définie_.
+
+_La deuxième partie commence à_: puisque tu as donné ... _la troisième
+à_: et si je te refuse ... _la quatrième à_: celui qui ne mérite pas....
+
+ * * * * *
+
+Les accens _douloureux_ qu'inspire à Dante la mort de cette jeune femme,
+dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes
+éplorées, sont de nature à laisser croire que son coeur avait pris une
+part assez particulière à ce douloureux événement. Mais il faut tenir
+compte de l'exaltation facile de sa sensibilité, et de l'exubérance
+habituelle propre à la poésie trécentiste. D'ailleurs son âme a toujours
+été hantée par la pensée de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et
+l'on pourrait dire que le poète de la _Divine comédie_ a vécu dans la
+mort.
+
+Dès les premières expressions de son amour juvénile et craintif et dans
+les courts épanouissemens de ses béatitudes, on sent toujours planer
+au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image
+de son idole ne tardera pas à s'évanouir, et une ardente aspiration à
+s'en aller avec elle.
+
+Mais ce n'est pas seulement un des caractères les plus originaux de la
+poésie de Dante; c'est également un des caractères de toute la poésie du
+_dolce stil nuovo_, cette mélancolie qui jette son ombre sur les
+manifestations les plus joyeuses et les plus passionnées[1]. C'est ainsi
+que, peu après lui, Pétrarque célébrait les triomphes de la Mort, entre
+les triomphes de l'Amour et ceux de la Renommée.
+
+Laissons passer plusieurs siècles, et nous entendrons le poète de la
+tristesse et de la désespérance nous redire, comme les rimeurs du _dolce
+stil nuovo_, que: _con l'amoroso affetto un desiderio di morte si
+sente_. On connaît le beau poème de Leopardi: _Amore e morte_.
+
+
+ Le destin a engendré en même temps
+ Deux frères, l'Amour et la Mort.
+ Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les étoiles
+ Nulle autre chose aussi belle.
+ De l'une naît le bien
+ Et naissent les plus grands plaisirs
+ Qui se rencontrent dans la mer de l'Être.
+ L'autre détruit tous les maux
+ Et toutes les douleurs....
+
+
+Ne serait-ce pas un sujet intéressant que de rapprocher et comparer
+entre elles les mélancolies issues des terres ensoleillées du Midi, et
+les tristesses, filles des régions embrumées du Nord?
+
+NOTE:
+
+[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della vita di Dante_.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+ Cavalcando l'atro ier per un cammino....
+
+
+_Ce Sonnet a trois parties: dans la première, je dis comment je
+rencontrai l'Amour et sous quelle apparence; dans la deuxième, je dis ce
+qu'il m'a dit, quoique pas complètement, de peur de découvrir mon
+secret. Dans la troisième, je dis comment il disparut. La seconde partie
+commence à:_ quand il me vit ... _la troisième à_: alors je pris ...
+
+ * * * * *
+
+On peut remarquer que ceci ne nous est pas donné précisément comme une
+vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination
+hantée par des pensées obstinées. Ce ne serait donc que la traduction de
+ces pensées sous une forme figurative.
+
+Lorsque le Poète évoque la présence et l'inspiration de l'Amour, ce
+n'est sans doute qu'une manière d'exprimer ce qui se passait au dedans
+de lui-même. Lorsque l'Amour lui apparaît brillant et joyeux, c'est que
+son âme était allègre et ouverte à de douces perspectives. S'il lui
+apparaît ici mal vêtu, hésitant et inquiet, c'est que son âme à lui
+était inquiète et hésitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'était la
+préoccupation de sa propre dissimulation, de la défense de son amour
+(comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait déjà à
+remplacer, avec un empressement où l'on ne saurait nier qu'il y n'eût
+quelque chose de suspect; c'était enfin un certain malaise, peut-être
+quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du côté de la
+belle rivière, symbole de son amour si pur.
+
+Il y a en effet dans le langage énigmatique qu'il se fait tenir par
+l'Amour la trace d'arrière-pensées que, suivant son habitude, il ne peut
+s'empêcher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout à deviner.
+
+Si l'Amour lui a rapporté son coeur d'auprès de celle qui avait servi de
+défense à son secret pour qu'il lui serve près d'une autre, c'est donc
+que son coeur était en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme
+il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait
+encore quelques places disponibles. N'est-ce pas à cela que l'Amour (ou
+sa conscience) fait allusion quand il lui dit: «moi je suis toujours le
+même, mais toi tu changes»? Et il lui recommande de n'en rien laisser
+transpirer.
+
+Et ce n'est pas seulement le départ de la dame de l'église qui sollicite
+l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune
+et belle lui inspirer des accens non moins émus.[1] Et plus tard enfin
+les témoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux
+yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour brisé.[2]
+
+Il semble que, dans ce grand poème en l'honneur de Béatrice, il ait tenu
+à ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs
+strophes à eux, comme des figures secondaires viennent orner les
+soubassemens d'un monument élevé à une gloire qu'on a voulu
+immortaliser.
+
+ * * * * *
+
+On s'est beaucoup occupé de cet éloignement de Florence qui devait
+séparer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de
+ses pensées. Ce n'était certainement pas une partie de plaisir qu'il
+faisait avec de nombreux (_molti_) compagnons, mais une obligation qu'il
+subissait à contre-coeur, et où, jeune homme de vingt ans, il emportait
+les pensées obsédantes et mélancoliques d'un amoureux contraint
+s'éloigner d'une maîtresse adorée. J'emprunte au Prof. del Lungo des
+détails intéressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son
+habitude, le poète laisse planer une obscurité toujours difficile à
+éclaircir.[3]
+
+Il y avait à Florence une organisation militaire que les occasions ne
+manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de
+voisins alliés ou de régler des contestations avec des voisins hostiles.
+
+Lorsque la Commune avait décidé quelque expédition de ce genre (_di fare
+le oste_), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les
+boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze à
+soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms
+chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester à la
+garde de la ville, en payant (_pagando_). Et l'on formait un ou
+plusieurs corps de 200 hommes qui montaient à cheval, escorté chacun
+d'un compagnon bien armé et d'un cheval équipé; on déployait les
+enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'était
+généralement pas très éloigné).
+
+Ce fut donc à une expédition de ce genre que Dante dut prendre part.
+Quelle fut cette expédition, que M. del Lungo rapporte à l'année 1288?
+Quels en furent le caractère, la destination et la durée? C'est ce qu'il
+ne lui a pas été possible de déterminer, malgré de patientes recherches
+parmi les souvenirs et les actes officiels de cette époque. Ce n'était
+là quelquefois que de simples démonstrations. Était-ce le cours de
+l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en
+soit, son éloignement de Florence ne paraît pas avoir été de longue
+durée.[4] 4: Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la _Comédie_,
+Dante fait allusion à une campagne qu'il aurait faite sur le territoire
+des Arétins: «J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Arétins....»
+
+NOTES:
+
+[1] Chapitre VIII.
+
+[2] Chapitre XXXVI.
+
+[3] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo
+XIII_, _Milano_,1891.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Il est intéressant de rapprocher du onzième chapitre de la _Vita nuova_
+cette pensée de Vauvenargues, c'est-à-dire d'un contemporain de Voltaire
+et de Diderot:
+
+«Quand un jeune homme ingénu aime pour la première fois, tous ceux qui
+le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main à ceux qui
+ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il réconcilie: son amour
+devient pour lui toutes les vertus.»
+
+N'est-ce pas une même inspiration qui a dicté ces lignes au poète
+italien et au philosophe français? Et l'on peut se demander si l'un
+d'eux n'a pas été le reflet direct de l'autre.
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+
+ Ballata, io vo'che tu ritruovi amore....
+
+
+_Cette ballade se divise en trois parties: Dans la première, je lui dis
+où elle doit aller, et je l'encourage pour qu'elle s'en aille plus
+hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller
+en sécurité et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis
+ce qu'il lui appartient de faire entendre. Dans la troisième, je la
+laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage à la
+fortune. La seconde partie commence à_: Dis-lui d'abord avec douceur....
+_La troisième à_: ma gentille ballade....
+
+_On pourrait m'adresser un reproche, et dire que l'on ne saurait pas à
+qui je me serais adressé à la seconde personne, parce que cette ballade
+n'est autre chose que mes propres paroles: aussi je dis que ce doute,
+j'entends le résoudre et l'éclaircir dans ce petit livre, ainsi qu'un
+doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et
+qui voudra me le reprocher de cette manière_.
+
+ * * * * *
+
+Si jusqu'ici nous n'avons guère vu dans la partie lyrique qu'une
+répétition ou un développement de la prose qui la précède, nous trouvons
+ici deux sujets différans dont l'un est la préparation de l'autre.
+
+Le Poète, dont la pensée, suivant son habitude, s'abrite sous la fiction
+de l'Amour, se laisse d'abord aller à ses réflexions. Il sent bien qu'il
+s'est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la
+nouvelle défense de son amour a été compromise (_ha ricevuto alcuna
+noia_) par les bavardages auxquels ont donné lieu ses assiduités
+simulées. Béatrice (laquelle est _contraria di tutta la noia_) ne se
+soucieras de se trouver mêlée à tous ces commérages, et elle en veut à
+celui qui y a donné lieu. Dante en a conscience et cherche à corriger
+les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l'exécution.
+
+Peut-être trouvera-t-on que le lyrisme dont la _nota suave_ est pleine
+de charme, recouvre plus de politique que d'inspiration. Mais cela même
+témoigne de la sincérité du Poète et de la réalité de son récit.
+
+Quant à la ballade elle-même, elle nous représente une scène à quatre
+personnages, l'amoureux qui l'a écrite, l'aimée à qui elle est destinée,
+la ballade qui est chargée de présenter les excuses et les explications,
+enfin, l'Amour qui devra l'accompagner pour la faire agréer.
+
+Il faut remarquer les précautions infinies que prend le premier.
+D'abord, il n'ose s'adresser directement à celle qui s'est crue
+offensée. Puis, il multiplie les formes les plus délicates et les plus
+pressantes de la courtoisie et de l'humilité. Il espère que la forme
+harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore
+le pardon: mais il ne se fie pas suffisamment à sa propre éloquence et à
+ses bonnes raisons. Alors il invoque l'Amour afin qu'il témoigne pour
+lui et qu'il plaide sa cause. Mais ce n'est pas seulement à l'amour qui
+habite son propre coeur, qu'il fait appel, c'est peut-être et surtout à
+l'amour même de Béatrice.
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+
+ Tutti li miei pensier parlan d'amore....
+
+
+_Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la première, je dis
+et j'établis que toutes mes pensées sont d'amour. Dans la deuxième, je
+dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversités. Dans la
+troisième, je dis en quoi elles paraissent toutes s'accorder. Dans la
+quatrième, je dis que, en voulant parler de l'Amour, je ne sais où je
+dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que
+j'appelle mon ennemie madame la pitié. Je dis madame_ (madonna) _par
+mode dédaigneux_.
+
+_La deuxième partie commence à_: et le font.... _la troisième à_: elles
+s'accordent seulement.... _la quatrième à_: c'est à ce point....
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+ Coll' altre donne mia vista gabbate....
+
+
+_Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l'on
+n'établit de divisions que pour expliquer le sens des parties ainsi
+divisées. Il n'y a donc pas lieu de le faire pour que la signification
+en soit comprise_.
+
+_Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet,
+il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l'Amour tue
+tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent
+d'instrumens, ceci demeure inexplicable à qui n'est pas au même degré
+fidèle de l'Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient
+compris de ceux qui le sont_.
+
+_Il n'est donc pas nécessaire de donner cette explication qui serait
+inutile et même superflue._
+
+ * * * * *
+
+La scène qui vient d'être reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que
+faisait ressentir aux Anciens l'approche imaginaire d'un Dieu, et
+surtout l'approche de sanctuaires particulièrement redoutés? Il
+s'agissait là de phénomènes d'hystéricisme soit isolés, soit communiqués
+aux foules par une véritable contagion. L'état général des esprits
+pendant toute la durée du moyen âge était tout à fait favorable à des
+manifestations de ce genre. Quelque part que l'on puisse faire à
+l'enveloppe romanesque dont sont entourés la plupart des incidents de la
+_Vita nuova_, même les plus sûrement réels, on peut être assuré que le
+Poète n'a pas inventé de toutes pièces les sensations extraordinaires
+que l'aspect ou seulement l'approche de Béatrice déterminaient en lui.
+
+Il m'a été reproché d'avoir parlé d'hystérie à propos des phénomènes
+singuliers qu'il s'attribue à lui-même dans mainte circonstance[1]. Ce
+sont des témoignages significatifs d'une nervosité véritablement
+maladive. Il faut ici que ce trouble du système se soit produit avant
+même que la présence de celle qui en était la cause se fût révélée ou
+fût même prévue. Il s'agit là d'un phénomène qui rentre dans ceux
+auxquels se rapporte la télépathie ou action à distance. Si je l'osais,
+je dirai que Dante eût pu faire un excellent medium.
+
+NOTE:
+
+[1]_Giornale Dantesco_.
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+ Ciò che m'incontra nella mente more....
+
+
+ _Ce sonnet se divise en deux parties: dans la
+ première, je dis la raison pour laquelle je ne me
+ décide pas à m'approcher de cette femme; dans la
+ seconde, je dis ce qui m'arrive quand je m'approche
+ d'elle; et cette partie commence par_: et quand je
+ suis.... _Et cette seconde partie se divise aussi en_
+ _cinq, suivant ce qui s'y raconte. Dans la première,_
+ _je dis ce que l'Amour, sur le conseil de la raison,_
+ _me dit quand je suis près d'elle; dans la seconde,_
+ _j'explique l'état de mon coeur d'après celui de mon_
+ _visage; dans la troisième, je dis comment je perds_
+ _tout courage; dans la quatrième, je dis combien a_
+ _tort celui qui ne me témoigne aucune compassion,_
+ _parce que cela me rassurerait; dans la dernière, je_
+ _dis pourquoi les autres devraient avoir pitié de_
+ _moi, c'est-à-dire en raison de l'angoisse qui me_
+ _monte aux yeux; angoisse qui disparaît, c'est-à-dire_
+ _dont les autres ne s'aperçoivent pas, à cause de_
+ _la moquerie de cette femme, laquelle attire à elle_
+ _les regards de ceux qui verraient peut-être cette_
+ _angoisse. La seconde partie commence à_: mon
+ _visage montre.... _la troisième à_: et tout frissonnant....
+ _la quatrième à_: il a bien tort.... _la cinquième
+ à_: et me montre....
+
+
+
+
+ CHAPITRE XVI
+
+
+ Spesse fiate vennemi alla mente....
+
+
+_Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu'il comprend quatre
+choses. Et comme ces choses ont été exprimées plus haut, je n'ai pas
+besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis
+donc seulement que la deuxième partie commence à_: que l'amour
+m'assaille.... _La troisième à_: puis je, m'efforce.... _La quatrième
+à_: et je lève mes yeux....
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Il faut admettre, d'après les dernières paroles qui venaient de lui être
+adressées, que le Poète s'était plaint hautement de la, sévérité de sa
+Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient reçu déjà quelque
+publicité. Et nous voyons qu'il en est honteux et repentant; et il
+exprime la résolution «de prendre toujours désormais ses louanges pour
+sujet de ses paroles», et il se demande comment il a pu parler
+différemment.
+
+On sait que la _Vita nuova_ ne nous donne pas la reproduction intégrale
+des pièces qu'il a composées à l'honneur ou à propos de Béatrice. Il en
+est un certain nombre qui datent certainement de la même époque et qu'il
+aura probablement éliminées lui-même, que l'on trouve généralement
+annexées au texte de la _Vita nuova_.
+
+Mais il y avait alors des élémens de publicité dont il est difficile de
+nous faire une idée précise, et un côté de cette Société qui nous
+échappe complètement.
+
+Nous voyons que le premier sonnet de la _Vita nuova_, purement
+symbolique, a été adressé à des rimeurs notables. «Sitôt que ce sonnet
+fut répandu», dit le poète. Et nous connaissons quelques-unes des
+réponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet _Donne ch'avete
+intelletto d'amore...._ (chap. XX), il dit encore: «Après que ce sonnet
+eut été répandu dans le monde....» (chap. XX).
+
+Il y avait certainement là un mode de correspondance analogue à cette
+correspondance par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons
+dans le XVIIIe siècle, et dont Voltaire faisait un si large
+usage.
+
+N'y avait-il pas également alors quelque chose d'analogue à ce qu'on
+appelait, au dernier siècle, des bureaux d'esprit? Nous voyons un de ses
+amis (le frère de Béatrice) venir demander à Dante de dire quelque chose
+à propos d'une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de
+ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c'est que l'amour (sonnet,
+page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap.
+LXII), et il en écrit de nouveaux pour mieux leur faire honneur.
+
+Les Florentins avaient l'habitude de se réunir le soir, _al fresco dei
+marmi_, sur les bancs de marbre que l'on voit encore autour de la
+cathédrale (_Santa Maria del fiore_), et où l'on montre _il sasso di
+Dante_, la pierre où Dante venait s'asseoir.
+
+C'est là que devaient s'échanger les racontars de la ville et les
+commérages du jour, et se communiquer les productions journalières des
+rimeurs à la mode. N'est-ce pas la fidèle représentation des cafés et
+des cercles de nos villes de province?
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+
+ Donne, ch' avete intelletto d'amore....
+
+
+_Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec
+plus de soin que les précédentes, et j'en ferai ainsi trois parties_.
+
+_La première partie est la préface de ce qui suit; la deuxième est le
+sujet traité; la troisième est comme la servante_ (una servigiale) _des
+précédentes. La deuxième commence à_: un ange a fait appel...; _la
+troisième à_: Canzone, je sais....
+
+_La première partie se divise en quatre_.
+
+_Dans la première, je dis à qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je
+veux le faire. Dans la deuxième, je dis ce que je pense de ses mérites,
+et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisième, je dis
+comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas empêché par
+timidité. Dans la quatrième, revenant à ceux à qui j'ai voulu
+m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi_.
+
+_La deuxième partie commence à_: je dis donc que lorsque...; _la
+troisième à_: et je ne veux pas non plus...; _la quatrième à_: avec
+vous, femmes et jeunes filles....
+
+_Puis quand je dis_: un ange a fait appel.... _je commence à traiter de
+cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la première,
+je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxième qu'on
+s'occupe d'elle sur la terre_: ma dame est désirée.... _Cette deuxième
+partie se divise encore en deux: dans la première, je dis quelle est la
+noblesse de son âme en parlant des vertus qui procèdent de celle-ci.
+Dans la deuxième, je parle de la noblesse de son corps en signalant
+quelques-unes de ses beautés, ainsi_: l'amour dit d'elle.... _Cette
+deuxième partie se divise encore en deux. Dans la première, je parle des
+beautés de toute sa personne; dans la deuxième, je parle de certaines
+beautés appartenant à certaines parties déterminées de sa personne,
+ainsi_: de ses yeux....
+
+_Cette même deuxième partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je
+parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa
+bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite
+aucune pensée blâmable, que le lecteur se rappelle ce qui a été écrit
+plus haut: que le salut de cette femme, qui était l'opération de sa
+bouche, était la fin de mes désirs, quand il m'était permis de le
+recevoir_.
+
+_Lorsque ensuite je dis_: Canzone, je sais.... _j'ajoute une stance qui
+est comme la servante des autres, où je dis ce que je demande à cette
+Canzone. Et comme cette dernière partie est facile à comprendre, je ne
+m'occuperai plus d'autres divisions_.
+
+_Je dis que pour bien pénétrer le sens de cette Canzone il faudrait
+avoir recours à des divisions plus détaillées: mais cependant celui qui
+n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me
+déplaît pas qu'il s'en tienne â cela. Car certainement je crains d'avoir
+expliqué à trop de gens la signification de cette Canzone_.
+
+ * * * * *
+
+Le passage de ce sonnet entre «un ange a fait appel à la divine
+Intelligence» et «ma Dame est donc désirée dans le ciel» est fort
+difficile à interpréter, et a exercé sans grands résultats apparens la
+sagacité des commentateurs.
+
+On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin prématurée de
+Béatrice, et comme une allusion à la descente du Poète aux enfers.
+
+Mais, suivant cette hypothèse, il faudrait admettre que le plan de la
+Comédie se fût trouvé déjà arrêté dans son esprit lorsqu'il écrivait ce
+sonnet. On a fait observer que les expressions _inferno_, l'enfer, et
+_mal nati_, les méchans, pourraient s'appliquer simplement à la
+conception qu'il a plus d'une fois exprimée dans des termes analogues,
+de la condition de notre monde, un véritable _inferno_, et des hommes,
+_malvagi_ ou _malnati_.
+
+Quoi qu'il en soit de cette interprétation, s'il n'a pas adressé cette
+Canzone directement à Béatrice, mais aux femmes (_ch'avete intelletto
+d'amore_), il dit qu'elle sera envoyée à celle dont il célèbre la
+louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander à elle et à
+l'Amour qui sera près d'elle. Et d'ailleurs, si elle est désirée dans le
+ciel, c'est qu'elle est encore vivante.
+
+Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens
+énigmatique de la première partie de la canzone. M. Scherillo pense
+qu'il a dû y avoir une interpolation introduite dans sa rédaction plus
+tard, après la mort de Béatrice[1]. Dante ne se conforme pas toujours
+dans ses récite à l'ordre des temps. La _Divine Comédie_ est pleine de
+prédictions qui n'étaient que la reproduction de faits accomplis. Il est
+permis de croire que la _Vita nuova_, lors de sa rédaction définitive et
+de son encadrement dans ses récits en prose, a subi plus de retouches,
+de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner.
+
+Il ne me paraît pas possible d'admettre que, pendant que se déroulait le
+roman de la _Vita nuova_ et qu'il écrivait ce poème d'amour, alors qu'il
+n'avait pas encore pénétré, bien avant au moins, dans la vie publique,
+il eût déjà conçu le plan de la _Divine Comédie_ et fait les préparatifs
+de son voyage sacré.[2]
+
+Dans un article tout récent[3] consacré à l'important ouvrage de
+Scherillo (_alcuni capitoli dalla biografia di Dante_) un éminent
+critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une
+source antérieure à la _Vita nuova_. Je reproduis à peu près ses
+paroles:
+
+Il ne pouvait prévoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes
+ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour
+lequel il n'avait aucun titre, «n'étant pas Énée ni saint Paul».[4]
+
+Alors que Dante écrivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient
+pas encore donné l'expérience des besoins du siècle pour lui faire
+concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[5]
+
+C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comédie que
+nous interprétons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement
+en 1289 que Dieu fît dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du
+Poète: «J'ai vu l'espérance des Bienheureux....»
+
+Je ne puis m'empêcher de faire encore remarquer le caractère de
+politesse raffinée qui était dans les habitudes du Poète. Dans les
+milieux les plus dramatiques de la Comédie, comme dans la vie sociale où
+nous amène la _Vita nuova,_ il se montre toujours d'une correction et
+d'une courtoisie irréprochables, soit qu'il se rencontre avec des
+femmes, soit qu'il se trouve en présence de personnages dont il veut
+reconnaître la supériorité intellectuelle ou sociale. Il nous apparaît
+toujours comme un homme bien élevé, et la délicatesse de ses manières et
+de ses expressions nous laisse l'idée que nous nous faisons d'un homme
+qui a été élevé par des femmes.[6] Il y a là un contraste manifeste avec
+l'apreté de son caractère et la violence habituelle de son langage.
+
+Nous ne savons rien du reste de sa première éducation et de son milieu
+domestique. J'ai déjà rappelé le silence absolu qu'il garde sur sa
+famille et sur les premières impressions de son enfance, en dehors de sa
+passion précoce. Pour ce qui est de la Comédie, nous pouvons dire que le
+Virgile qu'il nous présente pouvait bien lui servir de modèle en matière
+de courtoisie; ce qui paraît mieux en harmonie avec les souvenirs de la
+cour d'Auguste qu'avec le milieu où Dante a vécu, et avec la barbarie
+effective que recouvraient encore à peine certains raffinemens bien
+superficiels sans doute.
+
+NOTES:
+
+[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_.«Quand Dieu
+dit: «il dira, aux âmes des _malvagi_», c'est déjà une allusion à la
+_Comédie_.» (Page 835.)
+
+[2] Voir encore sur ce dernier sujet l'intéressant et compendieux
+travail de M. Leynardi (_la Psicologia dell' arte nella Divina
+Commedia_). L'éminent professeur de philosophie au lycée Doria de Gênes
+a étudié avec autant de sagacité que de finesse (_sottilezza_) tous les
+points qui se rapportent à la composition de la _Divine Comédie_. Dans
+la dissertation _come avenne la preparazione dell' opera_, il fait
+observer que l'intention première du Poète, entièrement annoncée dans la
+_Vita nuova,_ était d'élever un monument à Béatrice: et ce n'est que peu
+à peu, et suivant le cours des événemens et l'évolution de son propre
+esprit, et enfin le développement de son génie, que cette oeuvre est
+devenue la _Divine Comédie_. Et il proteste contre l'idée exprimée par
+Giuliani d'une construction architecturale de la _Divine Comédie_, qui
+aurait été arrêtée dans l'esprit du Poète dès ses années de jeunesse.
+
+[3] _Bullettino della Società Dantesca Italiana, Firenze_, octobre,
+novembre 1896.
+
+[4] _La Divine Comédie, l'Enfer_, ch. IL.
+
+[5] Se reporter à mon Introduction, p. 14.
+
+[6] Ceci a déjà été signalé dans _l'Introduction_.
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+
+ Amor e cor gentil sono una cosa....
+
+
+_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la première, je parle de
+l'amour en tant qu'il est en puissance. Dans la seconde, j'en parle en
+tant que de la puissance il s'est résolu en acte. Cette seconde commence
+à_: puis la beauté apparaît....
+
+_La première partie se divise elle-même en deux. Dans la première, je
+dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment
+ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un est
+à l'autre, ce que la forme est à la matière. Cette seconde commence à_:
+quand la nature....
+
+_Et quand je dis_: puis la beauté apparaît ..._je dis comment cette
+puissance s'est résolue en acte, et d'abord comment elle se fait chez
+l'homme, ensuite comment elle se fait chez la femme_, e simil fa la
+donna.
+
+ * * * * *
+
+L'amour en puissance est celui dont on a les éléments sans avoir eu
+l'occasion de l'appliquer. L'amour en acte est celui qui s'adresse à un
+objet déterminé.
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+
+ Negli occhi porta la mia donna Amore....
+
+
+_Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je dis comment cette femme
+résout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux; et la
+troisième dit la même chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces
+deux parties, il s'en trouve une moindre gui a l'air de demander leur
+aide à celle gui précède et à celle qui suit: et elle commence à_:
+Aidez-moi, Mesdames.... _Cette troisième commence à_: toute douceur....
+_La première partie se divise en trois. Dans la première, je dis comment
+par sa vertu tout ce qu'elle voit devient noble, ce gui va jusqu'à
+amener l'amour en puissance là où il n'était pas. Dans la seconde
+partie, je dis comment elle résout l'amour en acte dans les coeurs de
+tous ceux qu'elle voit. Dans la troisième, je dis ce qu'ensuite par sa
+vertu elle accomplit dans leurs coeurs_.
+
+_La deuxième partie commence à_: où elle passe.... _et la troisième
+commence à_: et son salut.
+
+_Quant je dis ensuite: aidez-moi, mesdames ... je donne à entendre à qui
+j'ai l'intention de m'adresser, en demandant aux femmes de m'aider à
+l'honorer. Puis quand je dis_: toute douceur ... _je répète ce que j'ai
+dit dans la première partie à propos des deux actes de sa bouche dont
+l'un est sa douce parole et l'autre son admirable sourire: sauf que je
+ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les coeurs des autres,
+parce que la mémoire ne peut le garder pas plus que l'impression qu'il a
+produite_.
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+
+ Voi che portate la sembianza umile....
+
+
+_Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la première,
+j'appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d'auprès
+d'elle, en leur disant que je le crois, alors qu'elles reviennent
+ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me
+parler d'elle. Cette seconde partie commence à_: et si vous venez....
+
+
+ Se' tu colui c'hai trattato sovente....
+
+
+_Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom
+desquelles je réponds auraient eu quatre réponses à me faire. Et, comme
+je l'ai exprimé, plus haut, je n'ai pas à les reproduire; aussi j'en
+fais seulement la distinction. La deuxième partie commence à_: pourquoi
+pleures-tu?... _La troisième commence à_: laisse-nous pleurer ... _la
+quatrième à_: elle a la pitié....
+
+M. Del Lungo nous a conservé le testament de Folco Portinari, daté du 14
+janvier 1287. Ce testament très long, et rédigé d'une manière fort
+minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d'abord et pour la
+plus grande partie à des oeuvres ou fondations pieuses et durables, puis
+à chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice
+(Béatrice) l'une de ses filles, _uxori domini Simonis dei Bardi_, pour
+cinquante florins.[1]
+
+NOTE:
+
+[1] Del Lungo, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII,
+Milano_, 1891.
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+
+ Donna pietosa e di novella etate....
+
+
+_Cette canzone a deux parties: dans la première, je dis en parlant à une
+personne indéterminée comment je fus tiré d'une imagination délirante
+par certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter.
+Dans la seconde, je dis comment je l'ai fait. La seconde commence à_:
+tandis que je pensais.... _La première partie se divise en deux: dans la
+première, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent
+et firent au sujet de mon délire avant que j'eusse repris ma
+connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent après
+que feus cessé de divaguer, et elle commence à_: ma voix était....
+_Ensuite, quand je dis_: tandis que je pensais ... _je dis comment je
+leur ai raconté mon imagination. Et relativement à ceci, je fais deux
+parties: dans la première, je les raconte dans l'ordre. Dans la seconde,
+en disant à quelle heure ces femmes m'ont appelé, je les remercie
+intérieurement; et cette partie commence à_: vous m'avez appelé....
+
+ * * * * *
+
+La femme jeune et compatissante (_donna pietosa e di novella etate_) qui
+se trouve à la tête de la canzone est la même que la femme jeune et
+gentille qui n'a fait que passer dans le récit. C'est celle qui se
+tenait près de son lit, et que les autres femmes en avaient écartée, à
+cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations.
+
+Il a suffi au poète de quelques mots à peine pour donner la vie à une
+image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci était sa plus proche
+parente (_eta meio di propinquissima sanguinità,_) c'est-à-dire sa
+soeur, mariée depuis à un Léone Poggi (Fraticelli).
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+
+ Io mi sentii svegliar dentro allo core....
+
+
+_Ce sonnet a plusieurs parties_.
+
+_La première dit comment je sentis s'éveiller en moi le tremblement bien
+connu de mon coeur, et comment il me sembla que l'amour venait à
+m'apparaître de loin tout joyeux. La deuxième dit comment il me sembla
+que l'amour parlait dans mon coeur et ce qu'il me semblait dire. La
+troisième dit comment, après qu'il fut resté ainsi avec moi un peu de
+temps, je vis et j'entendis certaines choses_.
+
+_La deuxième partie commence à_: et il disait ... _la troisième commence
+à_: et comme mon Seigneur....
+
+_Cette troisième partie se divise en deux: dans la première, je dis ce
+que j'ai vu; et dans la deuxième, ce que j'ai entendu. Et elle commence
+à_: l'amour me dit....
+
+ * * * * *
+
+Ceci nous fait assister à la réconciliation de Dante avec Béatrice. Il a
+plu au Poète de donner à ce récit une forme presque sibylline, sans
+doute à cause du caractère solennel qu'il lui attribuait. Il paraîtra
+peut-être difficile d'en saisir au premier abord la signification: voici
+l'interprétation qui peut en être donnée.
+
+Guido Cavalcanti «le premier des amis de Dante», avait aussi une amie,
+qui se nommait _Giovanna_. Dante la vit donc s'approcher de lui, et
+derrière elle marchait Béatrice. Voilà tout ce que contient le récit.
+Cette Giovanna, qui était connue sous le nom de _Primavera_ qu'on lui
+avait donné sans doute à cause de son genre de beauté, il traduit son
+nom de Primavera par celui de _Prima verrà_(celle qui viendra la
+première). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient
+parce qu'il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait
+annoncé la vraie lumière (_Vox clamantis_ ...).
+
+Ici la vraie lumière, c'est Béatrice. Et c'est Giovanna qui la précède
+et l'annonce, s'étant sans doute chargée de ramener Béatrice à Dante, et
+de mettre fin à la brouille qui les séparait.
+
+Tout ceci est bien alambiqué et typique de l'époque, ainsi que cette
+intrusion d'allusions sacrées au simple fait du rapprochement de deux
+amans brouillés par suite d'un malentendu. Mais il ne faut pas oublier
+que nous sommes au XIIIe siècle.
+
+ * * * * *
+
+Voici encore un sonnet, compris dans les _rime spettanti alla Vita
+nuova_, qui se rapporte à ce même incident, et dont les termes mêmes ne
+permettent aucun doute sur son authenticité.[1]
+
+
+ J'ai vu une gracieuse compagnie de femmes,
+ C'était le jour de la Toussaint passée.
+ Et l'une d'elles venait presque la première,
+ Menant avec elle l'amour à sa droite.
+ Ses yeux jetaient une lumière
+ Qui semblait un esprit enflammé:
+ Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage,
+ J'y vis la figure d'un ange.
+ Cette douce et sainte créature
+ Saluait de ses yeux
+ Ceux qui en étaient dignes.
+ Et le coeur de chacun s'imprégnait de sa vertu.
+ Je crois que c'est dans le ciel qu'est née cette merveille.
+ Et qu'elle est venue sur la terre pour notre salut.
+ Heureuses donc celles qui l'accompagnent.
+
+
+NOTE:
+
+[1] _Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime spettanti alla
+Vita nuova_.)
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+Est-ce pour satisfaire aux règles qu'il vient d'établir qu'il exprimera
+plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans _Il
+Convito_? (Fraticelli.) Et, s'il a transformé la Philosophie en une
+femme douée de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la
+célébrer ainsi, et la louer dans un langage approprié? Et, chose assez
+singulière, les expressions symboliques qu'il adresse à la Philosophie
+ont un caractère de sensualité que nous ne rencontrons dans aucune des
+invocations dont Béatrice est l'objet.
+
+On est très embarrassé avec le poète de la _Vita nuova_ et de la _Divine
+Comédie_. S'il a bien établi la distinction dans le discours du sens
+littéral et du sens allégorique[1], il ne nous aide pas souvent à faire
+la part de l'un et de l'autre. Il fait penser, si l'on ne trouve pas un
+tel rapprochement un peu irrespectueux, à ces personnes que nous
+rencontrons dans le monde, quelquefois très intelligentes ou très
+spirituelles, mais d'un esprit ainsi fait qu'on ne sait jamais si elles
+parlent sérieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce
+qu'elles disent.
+
+NOTE:
+
+[1] _Il Convito_, Trait, ii.
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+
+ Tanto gentile e tanto onesta pare....
+
+
+_Ce sonnet est si facile à comprendre, après le récit gui précède, qu'il
+n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas_.
+
+ * * * * *
+
+Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration
+que le poète adresse à sa bien-aimée, nous ne percevions aucun indice
+propre à la personne même de Béatrice.
+
+Il nous dit bien: «quand on la voyait passer, on répétait: ce n'est pas
+une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» Ou bien: «c'est une
+merveille, béni soit Dieu qui a fait une oeuvre si belle!» Mais nous ne
+connaissons rien de plus.
+
+Était-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux,
+de ses beaux yeux, _begli occhi_, qui lui versaient ses joies et ses
+douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une âme impalpable
+et insaisissable.
+
+Si, dans les oeuvres consacrées à la représentation des passions
+humaines, on aime à apercevoir quelques lueurs immatérielles, on n'aime
+pas moins à voir une oeuvre idéale et mystique s'éclairer de quelques
+rayons humains.
+
+Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai vécu, sans chercher à m'en
+faire une représentation sensible.
+
+Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de Pétrarque,
+mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de
+celle-ci conservé à la _Lauranziana_ de Florence. Ses yeux sont
+changeants comme la surface de la Méditerranée, tantôt d'un saphir
+étincelant et tantôt d'une teinte assombrie. Elle a la démarche d'une
+Déesse et le charme d'une Grâce. Nous reconnaissons, dans la pâleur de
+perle que son poète lui attribue, la pâle morbidesse de celles qui
+doivent mourir jeunes....
+
+Et, si nous voulons compléter cette représentation tout idéale des
+traits plus marqués que, plus tard, elle laissera entrevoir à celui
+qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous
+une beauté fulgurante que les yeux auront souvent de la peine à
+supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment à prendre
+auprès de ceux qu'elles sentent asservis à leurs charmes, un sourire
+doux, indulgent, et par instant légèrement ironique.
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+
+ Vede perfettamente ogni salute....
+
+
+_Ce sonnet a trois parties: dans la première, je dis près de quelles
+personnes cette personne paraissait le plus admirable; dans la seconde,
+je dis combien sa compagnie était agréable; dans la troisième, je dis
+l'effet qu'elle produisait sur les autres par la vertu de sa présence.
+La deuxième partie commence à_: celles qui vont ... _la troisième à: _et
+sa beauté....
+
+_Cette dernière partie se divise en trois. Dans la première, je dis
+l'action qu'elle exerçait sur les femmes au sujet d'elle-même; dans la
+seconde, je dis l'action qu'elle exerçait sur elles au sujet des autres;
+dans la troisième, je dis comment cette action se faisait sentir
+merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non
+seulement par sa présence mais aussi par son souvenir. La seconde partie
+commence à_: à sa vue.... _La troisième à_: et tout ce qu'elle fait....
+
+ * * * * *
+
+Lorsque le Poète nous dit que la noblesse et la beauté de Béatrice
+répandaient leur reflet «sur les femmes qui allaient avec elle,» et que
+tous ceux qui l'approchaient se pénétraient de sa perfection au point
+d'en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d'abord se
+livrer qu'à quelque amplification poétique.
+
+Lorsqu'il nous montre les anges du ciel réclamant cette merveille pour
+qu'elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n'y apercevons
+d'abord qu'une figure de rhétorique propre à nous faire pressentir la
+destinée d'une créature dont «le monde où elle vit n'est pas digne».
+
+Cependant, n'est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce
+assidu d'une grande beauté ou d'un pouvoir insigne nous relève aux yeux
+des autres et à nos propres yeux, et que l'intimité avec une
+intelligence supérieure ou une vertu éclatante réagit sur notre propre
+personnalité, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos
+jugemens et sur nos actes?
+
+Et qui, présent aux lamentations d'une mère pleurant une fille adorée ne
+l'a entendue s'écrier, presque dans les mêmes termes que le Poète: elle
+était trop belle et trop bonne, c'est le ciel qui nous l'a prise et qui
+en a fait un ange?
+
+C'est que, sous ces hyperboles familières à la poésie, et surtout à la
+poésie trécentiste, nous retrouvons toujours une conscience précise de
+la réalité, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une
+expression fidèle des sentimens et des sensations humaines. C'est là un
+des caractères les plus frappans du génie du Poète que, dans ses
+harmonies les plus éclatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais
+une note douteuse.
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+Giuliani pense qu'en s'exprimant ainsi le Poète fait allusion par avance
+à la place que Béatrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) auprès
+de Marie, cette reine bénie, et qu'il faut voir là un «témoignage de
+l'architecture qui a présidé à toute son oeuvre».[1]
+
+C'est voir les choses de loin. Si l'on suppose que le nom de Marie est
+invoqué ici parce que la place de Béatrice près de Marie dans la Rose
+mystique se trouvait déjà déterminée dans l'esprit du Poète, on pourrait
+aussi bien supposer que l'épisode paradisiaque de Marie n'est qu'un
+souvenir de la _Vita nuova_.
+
+D'ailleurs Dante nous dit qu'il avait lui-même une dévotion particulière
+à la Sainte Vierge, et l'invocation qu'il lui adresse (_nel paradiso
+della Divina Commedia_) est une des plus belles pages du Poème.
+
+L'idée que, peu après la mort de Béatrice (1292), fût arrêté le plan du
+Paradis de la Comédie, qu'il devait travailler encore et terminer vingt
+ans après, c'est-à-dire l'année même de sa mort, me paraît tout à fait
+inadmissible. Je suis déjà revenu à plusieurs reprises sur ce sujet.[2]
+
+On peut s'étonner de voir exprimées d'une façon aussi dogmatique les
+raisons pour lesquelles le Poète ne parlera pas de la mort de Béatrice.
+
+M. Scherillo, dans le livre si intéressant que j'ai cité plusieurs fois,
+s'est livré sur ce sujet à une longue dissertation où, comme d'habitude,
+on voit chercher à relier avec l'oeuvre future du Poète les passages
+dont l'interprétation paraît douteuse. Cette interprétation me paraît
+cependant assez simple.
+
+Je ne dis pas cela pour la première raison, peu importante du reste,
+parce qu'on ne comprend pas bien en quoi, de la préface _(proemio)_ du
+livre, il résulterait que ceci n'entrait pas dans son plan. La seconde
+raison renvoie ce récit; qu'il ne saurait entreprendre lui-même (sans
+doute parce qu'il lui serait trop douloureux), à un autre _glossatore_:
+ceci peut être pris dans un sens général sans qu'il soit nécessaire de
+chercher si l'auteur a entendu faire allusion à un glossateur en
+particulier. Quanta la troisième raison,il ne saurait faire ce récit
+sans s'y introduire lui-même, et dans un sens plutôt _laudatore_. Or il
+a établi quelque part qu'il est toujours blâmable de parler de soi, sans
+une nécessité formelle.[3]
+
+NOTES:
+
+[1] GIULIANI, Commentaires de la _Vita Nuova_.
+
+[2] Se reporter au commentaire du chapitre III.
+
+[3] _Il Convito_, Tratt. i, chapitre 11.
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+On a pu remarquer, dans maint passage de la _Vita nuova_, comment Dante
+s'arrête au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre.
+
+Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait été réglé
+par les Nombres, et ils attachaient à certains nombres des propriétés
+mystérieuses. C'est ce qu'on a appelé la _Doctrine des Nombres_.
+
+Nous ne sommes pas encore tout à fait affranchis, sinon de cette
+doctrine, du moins de cette croyance à la propriété des nombres, «que
+l'on a respectée, dit Voltaire, précisément parce qu'on n'y comprenait
+rien».
+
+On voit que sur ce point Dante n'était pas en avance sur son temps.
+Comment l'aurait-il été, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient,
+après Ptolémée, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la
+Vulgate «c'est-à-dire sur la vérité chrétienne, ce qui équivaut à vérité
+infaillible.»[1]
+
+Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en dépit des progrès de la
+science et de l'expérience, de telles idées ont, pendant des siècles
+encore, exercé une certaine domination non seulement sur le vulgaire,
+mais aussi sur les représentants les plus éclairés de la Société
+moderne, et ne sont pas encore entièrement oubliées.
+
+NOTES:
+
+[1] Voir _Il Convito_, Tratt. ii, chap. IV.
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+
+ «Il écrivit aux princes de la terre....»
+
+
+On a dépensé passablement d'érudition et d'imagination à propos de ce
+passage, dont l'interprétation pourrait être beaucoup plus simple.
+Qu'étaient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les
+pays environnans?... Les Cardinaux à Rome? On peut s'étonner que l'on
+n'ait pas songé que le mot _terra_ s'appliquait souvent au territoire,
+c'est-à-dire à un espace nettement déterminé. C'était donc sans doute
+aux notabilités de la république Florentine qu'il s'adressait. Il faut
+se prêter ici à l'exaltation du Poète, à la grandiloquence habituelle
+avec laquelle, dans la _Comédie_, il semble attribuer une si grande part
+dans l'univers et dans les vues de la providence divine à cette ville de
+Florence, qui après tout n'occupait pas une si grande place dans le
+monde. S'il veut que les pèlerins qui traversent la ville prennent part
+à son deuil et unissent leurs larmes à celles de la cité devenue
+_veuve_[1], il peut bien avoir eu la pensée de convier à ce deuil les
+gouvernans de son pays. Tout cela nous ramène aux moeurs de cette
+époque, au caractère de la poésie médiévale, et encore une fois à
+l'exaltation du Poète de la Comédie sur tous les sujets qui mettent en
+jeu ses passions, ou même ses idées.
+
+NOTE:
+
+[1] Voir au chap. XLI.
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+
+ Gli occhi dolenti per pietà del core....
+
+
+_Afin que eette canzone garde mieux son caractère de veuve,
+après-qu'elle sera terminée, j'en marquerai les divisions avant de
+l'écrire, et je ferai ainsi désormais_.[1]
+
+_Je dis que cette triste canzone a trois parties: la première en est la
+préface; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisième, c'est
+à la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence à_:
+Béatrice s'en est allée.... _La troisième à_: O ma pieuse canzone....
+
+_La première se divise en trois. Dans la première division, je dis
+pourquoi je me mets à parler. Dans la seconde, je dis à qui je veux
+parler. Dans la troisième, je dis de qui je veux parler. La seconde
+commence à_: et comme je me souviens ... _la troisième à_: je dirai
+ensuite.... _Quand je dis plus loin_: Béatrice s'en est allée ... _je
+parle d'elle, et je fais là deux parties_.
+
+_Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enlevée; après je dis
+comment les autres ont pleuré son départ; et je commence cette partie
+par_: s'est séparée.... _Cette partie se divise en trois: dans la
+première, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis
+ceux qui la pleurent. Dans la troisième, je parle de ma propre
+condition. La seconde commence à_: mais tristesse et douleur.... _La
+troisième à_: Je ressens les angoisses....
+
+_Quand je dis ensuite_: O ma plaintive canzone ... _je m'adresse à ma
+canzone en lui désignant les femmes qu'elle doit aller trouver et près
+de qui elle doit rester_.
+
+NOTE:
+
+[1] Malgré cette déclaration, je continue de renvoyer ces
+divisions aux _Commentaires_, afin de ne pas interrompre le récit et les
+accens poétiques qui en font partie.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+
+ Venite a intender li sospiri miei....
+
+
+_Ce sonnet a deux parties: dans la première, je fais appel aux fidèles
+de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma
+condition misérable. Cette seconde partie commence à_: ils s'échappent
+inconsolés....
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+
+ Quantunque volte, lasso! mi ricorda....
+
+
+_La canzone commence à_: toutes les fois, hélas!... _et elle a deux
+parties. Dans l'une, c'est-à-dire dans la première stance, se lamente ce
+cher ami, qui lui était si proche. Dans la seconde partie, je me lamente
+moi-même, c'est-à-dire dans l'autre stance qui commence à_: dans mes
+souvenirs, je recueille....
+
+ * * * * *
+
+Il paraît ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent,
+l'une comme frère, l'autre comme serviteur.
+
+Dante avait annoncé deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans
+l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui répondent à son idée
+d'introduire deux personnages dans ses vers.
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+
+ Era venuta nella mente mia....
+
+
+_Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la première, je dis
+que cette femme était déjà dans ma mémoire. Dans la seconde, je dis
+l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisième, je parle des effets
+de l'amour_.
+
+_La deuxième commence à_: l'amour qu.... _La troisième à_: et chacun
+sortait....
+
+_Cette dernière partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous
+mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient
+certaines paroles différentes des autres_.
+
+_La deuxième commence à_: mais ceux qui en sortaient.... _L'autre
+commencement se divise de la même manière, sauf que dans la première
+partie je dis quand cette femme est venue dans ma mémoire, ce que je ne
+dis pas dans l'autre_.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagné de son
+excuse. Nous devons reconnaître que cette excuse est dans ce sentiment,
+très humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui
+rappelait les émotions ressenties naguère.
+
+Il retrouve sur le visage de cette femme la même pâleur (masque de
+l'amour) que lui avait laissé voir le visage de Béatrice. Il lui semble
+que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le même)
+que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent
+les douleurs les plus vives qui se laissent pénétrer le plus facilement
+par les marques d'une sincère et profonde sympathie.
+
+Ce n'est certainement pas un des côtés les moins saisissans de cette àme
+de poète que ce besoin auquel il cède si souvent de confesser ses
+faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en
+retrouve la consécration suprême, dans la rencontre dramatique où sa
+confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Béatrice,
+aboutit au pardon dû à tout pêcheur repentant.
+
+ * * * * *
+
+On lit dans le _Bullettino della società Dantesca,_ (vol. 11, fas. 1)
+«que la _femme compatissante_ de la _Vita nuova_(c'est-à-dire la femme à
+la fenêtre) ne devait être qu'une représentation symbolique de la
+_Philosophie_, à laquelle Dante dut d'efficaces consolations après la
+mort de Béatrice».
+
+Mais que signifieraient alors son repentir et sa résolution de
+s'arracher à cet entraînement sentimental, au moment même où nous
+pouvons dire qu'il est prêt à se jeter dans les bras de la Philosophie.
+Et comme il déclare en même temps qu'il n'écrira plus désormais que ce
+qui sera à la louange de Béatrice, il semble que ce soit dans Béatrice
+elle-même que l'on devra s'attendre à trouver la personnification de la
+Philosophie, et non dans cette figure passagère à laquelle nous ne
+rencontrerons plus aucune allusion.
+
+Mais voilà que _Il Convito_ nous fait assister à une rivalité ardente
+entre le souvenir d'un amour ancien et réel et l'entraînement d'un amour
+nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous
+perdons encore dans ce dédale où le poète se plaît à nous enfermer.
+
+Dans tous les cas, ce n'est pas encore à cette époque que le symbole de
+la Philosophie paraît avoir pris figure dans l'esprit du Poète. Dante
+nous initie dans _Il Convito_, avec de grands détails, aux consolations
+qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les études qu'il
+poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux
+théologiens, les lectures où il se plongea. C'est Cicéron (Tullius) et
+Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est dans leur
+compagnie qu'il s'est épris (on pourrait dire qu'il s'est énamouré) de
+la Philosophie.[1] Et il me paraît certain que celle-ci ne s'est emparée
+de lui qu'à une époque beaucoup plus avancée que celle où le poème nous
+conduit ici.
+
+Au milieu de tout cela la _Femme compatissante_ n'est plus qu'un épisode
+de jeunesse où l'entraînement des sens a dû prendre une part, moindre
+sans doute, que l'énervement qui suit les grandes douleurs.
+
+NOTE:
+
+[1] Il ne paraît pas que les Écritures, c'est-à-dire l'ancien
+ou le nouveau Testament, ni les Pères de l'Église, aient tenu grande
+place dans les études auxquelles Dante a consacré ces années de
+transition entre la mort de Béatrice (1289) et son entrée dans la vie
+publique (1295). Dans la _Divine Comédie_, il les célèbre avec
+éloquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas apparaître ici.
+
+L'âme de Dante était profondément religieuse; mais il ne semble pas
+avoir eu celle d'un dévot.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+J'ai déjà signalé cet aveu du Poète, qu'il avait aperçu plus d'une fois
+sur le visage de Béatrice cette même pâleur (couleur d'amour) qu'il
+retrouve sur le visage de cette femme. Qu'il s'agisse de la voix de
+Béatrice ou de sa physionomie, ce n'est ainsi que comme pur surprise et
+comme dans un moment d'oubli qu'il laisse échapper les témoignages qu'il
+a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens.
+
+Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu'il prend de tenir
+l'image de sa bien-aimée enveloppée d'un nuage où l'oeil ne découvre que
+de rares éclaircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se déchirera
+que lorsque, dans les régions célestes, l'enfant habillée de rouge et la
+jeune fille «couronnée de bonté et de modestie» sera transfigurée en une
+sainte auréolée d'un nimbe éblouissant. Mais alors la tendresse de
+Béatrice sera devenue toute maternelle.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+
+ L'amaro lagrimar che voi faceste....
+
+
+_Ce sonnet a deux parties: dans la première, je parle à mes yeux comme
+je parlais à mon coeur en dedans de moi-même; dans la seconde, je n'ai
+aucun doute en montrant à qui je m'adresse, et cette partie commence à_:
+ainsi parle.... _On pourrait bien encore admettre d'autres divisions,
+mais ce serait inutile parce que ce qui précède est très clair_.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+
+ Gentil pensiero che parla di vui....
+
+
+_Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-même, suivant que mes
+pensées étaient partagées en deux. J'appelle l'une le_ coeur,
+_c'est-à-dire l'appétit, j'appelle l'autre l'_âme, _c'est-à-dire la
+raison. Et je dis comment l'une parle à l'autre. Et, que le coeur doive
+s'appeler l'appétit et l'âme la raison, ceci paraîtra manifeste à ceux
+par gui il me plaît que ce soit compris_.
+
+_Il est vrai que dans le sonnet précédent j'opposais le rôle du coeur à
+celui des yeux; et cela paraît contraire à ce que je dis présentement_.
+
+_C'est pourquoi je dis également ici que c'est le coeur que j'entends
+par l'appétit, parce qu'il entrait encore plus de désir à me rappeler ma
+charmante Dame qu'à voir celle-ci, quoique j'en eusse déjà quelque
+appétit, mais qui paraissait léger. D'où il est visible que l'un de mes
+dires n'est pas contraire à l'autre_.
+
+_Ce sonnet a trois parties: dans la première, je commence par dire de
+cette femme comment mon désir se tourne tout entier vers elle. Dans la
+deuxième, je dis comment l'âme, c'est-à-dire la raison, parle au coeur
+c'est-à-dire à l'appétit. Dans la troisième, je dis comment celui-ci lui
+répond. La seconde commence à_: mon âme lui dit ... _la troisième à_: et
+mon coeur lui répond....
+
+ * * * * *
+
+Sous sa forme subtile et enveloppée, cette canzone met ici en présence
+et en opposition le coeur et l'âme, c'est-à-dire, suivant son langage,
+l'appétit et la raison. Et l'interprétation que le Poète nous en donne
+est cette fois plus intéressante encore, peut-être, que la canzone
+elle-même.
+
+L'appétit, c'est ici le désir, et la raison c'est l'amour. Ne
+vaudrait-il pas mieux dire la volonté que la raison? Car l'amour ne
+s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage
+philosophique la raison n'est pas précisément un attribut de l'âme.
+
+Il faut remarquer avec quelle délicatesse le Poète fait allusion au
+désir, au désir sensuel, qu'il appelle appétit, n'ayant employé qu'une
+fois le mot désir.
+
+Cette canzone et les explications du Poète ne peuvent laisser aucun
+doute touchant l'existence réelle de celle qu'on a appelée la dame
+compatissante, ou la dame à la fenêtre, à laquelle on a si souvent
+attribué un caractère purement idéal et symbolique; aucun doute non plus
+au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait
+éveillés en lui.
+
+La révolution qui s'est alors opérée dans l'esprit comme dans l'âme de
+l'auteur d'_Il Convito,_ alors qu'il écrivait celui-ci, se peint d'une
+manière poignante dans les vers dictés par «l'angoisse de ses soupirs»,
+et dans l'emportement avec lequel il s'acharne à entrer en communion
+avec sa nouvelle maîtresse, la Philosophie. C'est à elle que, par une
+fiction indéfiniment poursuivie, il demandera l'oubli des émotions
+passées et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas
+sans lutte et sans déchirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait
+convié l'univers tout entier. Et c'est aux péripéties de cette bataille
+qu'il consacre les vers sibyllins d'une canzone où, sous des voiles
+d'une transparence énigmatique, il nous initie aux évolutions de son âme
+et aux transports contraires qui l'agitent.[1]
+
+Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable pureté qui fait le charme
+inaltérable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant à un
+pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement
+sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme
+qu'il adore et qu'il célèbre. Et l'on ne peut s'empêcher ici de penser
+aux symboles brûlans du Cantique des Cantiques.
+
+Le combat que se livre son âme torturée, cédant à une séduction nouvelle
+et irrésistible, les déchiremens que laisse une passion désertée et les
+élans qui entraînent dans une passion naissante, sont reproduits avec
+des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais
+dépassés. Et tout ceci laisse à la figure de Béatrice, délaissée pour
+une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant
+peut-être et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la
+_Vita nuova_, et demeure un témoignage non moins éloquent de l'existence
+réelle de cette figure énigmatique.
+
+Cependant il faut bien constater que tous ces élans passionnés n'ont en
+réalité pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les
+préoccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pensées la
+place qu'y avait occupée exclusivement d'abord l'image de Béatrice.
+
+NOTE:
+
+[1] _Il Convito. Canzone_ du Tratt. ii.:
+
+
+
+CHAPITRE XL
+
+_J'ai dit_ lasso (hélas) _dans ce sens que je me sentais honteux de ce
+que mes yeux s'étaient ainsi égarés. Il n'y a pas de division à établir
+dans ce sonnet, le sens en étant très clair_.
+
+Que faut-il donc penser en définitive de cet épisode de la dame à la
+fenêtre? Le repentir que le Poète témoigne «du désir dont il s'est
+lâchement laissé posséder» ne permet aucun doute sur le caractère qu'on
+doit lui assigner. Mais ce n'est là, je le répète, qu'un épisode, comme
+d'autres qui sont apparus dans le courant du poème. Il a définitivement
+rejeté tout désir coupable, «_volendo che cota desiderio malvagio e vana
+tentazione siano distrutti_». Il ne s'occupera plus d'elles mais
+seulement de cette femme bénie «dont il dira des choses qui n'ont été
+dites d'aucune autre femme».
+
+En effet, plus tard apparaîtra une nouvelle image qui viendra encore
+s'élever à son tour entre lui et l'image de Béatrice. Mais cette fois
+elle sera uniquement symbolique: ce sera la _Philosophie_. Ici nous
+quittons la vie et ses réalités pour entrer dans le domaine de la
+fantaisie pure. Et de même que Béatrice avait été l'héroïne de la _Vita
+nuova_, la Philosophie sera l'héroïne de _Il Convito_, en attendant que
+la _Donna gentile_ recouvre plus tard son empire dans le monde céleste.
+
+
+
+CHAPITRE XLI
+
+
+ Deh peregrini che pensosi andate....[1]
+
+
+_Je dis pèlerins_(peregrini) _suivant la plus large acception de ce mot.
+Car pèlerin peut s'entendre de deux manières, l'une large et l'autre
+étroite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est_
+peregrino; _dans le sens étroit pèlerin s'entend seulement de celui qui
+s'en va à la maison de Saint-Jacques[2] et en revient.
+
+Il faut donc savoir qu'on appelle de trois manières ceux qui vont au
+service du Très haut. On les appelle_ palmieri _quand ils vont dans les
+pays d'outremer, d'où ils rapportent souvent des palmes. On les appelle_
+peregrini _quand ils vont à la maison de Galice parce que la sépulture
+de Saint-Jacques fut plus éloignée de son pays que cette d'aucun autre
+des apôtres. On les appelle_ romei _quand ils vont à Rome, là où
+allaient ceux que j'appelle pèlerins. Il n'y a pas de divisions dans ce
+sonnet parce que la signification en est manifeste_.
+
+NOTES:
+
+[1] _Peregrino_ ou _Pellegrino_, veut dire voyageur, il ne doit se
+traduire par pèlerin qu'en raison de l'objet particulier du voyage.
+
+[2] Allusion au pèlerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques de
+Compostelle, le seul des apôtres qui ait été enseveli loin de son pays.
+
+
+
+CHAPITRE XLII
+
+
+ Oltre la sfera che più larga gira....
+
+
+_Ce sonnet comprend en lui-même cinq parités_.
+
+_Dans la première, je dis dans quel endroit va ma pensée en nommant cet
+endroit dans quelqu'un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi
+elle y monte, et qui l'y pousse. Dans la troisième, je dis ce qu'elle y
+voit c'est-à-dire une femme honorée. Et je l'appelle un_ esprit
+voyageur, _parce qu'elle va là-haut en esprit voyageur, qui est hors de
+sa patrie. Dans la quatrième, je dis qu'elle la voit telle, c'est-à-dire
+dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c'est-à-dire que
+mon esprit monte dans sa condition à un tel degré (d'élévation) que mon
+intelligence ne peut le comprendre: attendu que notre intelligence n'est
+à ces âmes bénies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit
+Aristote dans le deuxième chap. de la_ Métaphysique. _Dans la cinquième
+partie, je dis que si je ne puis voir là où m'emmène ma pensée,
+c'est-à-dire à une telle hauteur, du moins, je comprends ceci: que telle
+est la pensée de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pensée_.
+
+_Et puis à la fin de cette cinquième partie, je dis_: mes chères dames,
+_pour donner à entendre que c'est bien à des femmes que je m'adresse. La
+deuxième partie commence à_: une nouvelle intelligence ... _la troisième
+à_: quand il est arrivé ... _la quatrième à_: il la voit si grande ...
+_la cinquième à_: je sais qu'il parle....
+
+_On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire
+mieux comprendre: mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne
+m'en occupe pas davantage_.
+
+
+
+CHAPITRE XLIII
+
+Après la mort de Béatrice, le roman est terminé. Mais le Poète a voulu
+clore par un épilogue, la Dame compatissante, l'histoire de sa vie
+nouvelle.
+
+Cette histoire suit une évolution complète. Elle commence le jour où
+Dante rencontre pour la première fois celle dont il devait faire sa
+Béatitude. Elle finit le jour où, après avoir cédé à une séduction
+passagère, grâce à l'obsession même de souvenirs encore vivans, il se
+promet de ne plus parler que de Béatrice et de dire d'elle ce qui n'a
+jamais été dit d'aucune autre femme.
+
+C'est encore une vie nouvelle qui commence (_incipit vita nuova_),
+partagée entre les _angoisses_ de l'étude et les orages de la vie
+publique, pour aboutir aux rêves héroïques d'un patriotisme indomptable
+et aux songes fantastiques d'une imagination effrénée.
+
+Il poursuivra donc sa carrière, marquée d'abord d'une note d'infamie[1],
+puis empreinte du sceau de la gloire et de l'immortalité. Et il fera
+participer à celle-ci Béatrice, qu'il nous avait montrée d'abord parée
+des grâces de l'enfance, et qu'il nous laissera nimbée de l'auréole
+paradisiaque
+
+NOTE:
+
+[1] C'est sur l'accusation de Baraterie, c'est-à-dire trafic des choses
+de l'État, comme la Simonie est le trafic des choses de l'Église,
+qu'avait été basée sa condamnation à l'exil, au feu s'il reparaissait
+dans sa patrie, et à la confiscation de ses biens.
+
+
+FIN DES COMMENTAIRES
+
+
+
+
+
+PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE
+
+Le théâtre et le roman ont créé des êtres de pure imagination auxquels
+nous avons prêté tous les attributs de la vie.
+
+Nous les avons doués de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se
+sont attachés, de pensées auxquelles nos pensées se sont associées, de
+joies et de douleurs que nous avons partagées.
+
+Avec quelles émotions ne devons-nous pas suivre le poète de la _Vita
+nuova_, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son
+récit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensité! Il ne
+nous montre pas les traits qui l'ont séduit, il ne nous fait pas
+entendre la voix dont il s'est enchanté. Mais nous savons quel jour
+Béatrice est née et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour
+elle est apparue pour la première fois à celui qui devait
+l'immortaliser.
+
+Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'âme de Béatrice
+dont nous percevons le reflet dans l'âme du poète?
+
+L'oeuvre de l'Alighieri viendrait à disparaître tout entière comme ont
+été anéantis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre
+enfouis dans la bibliothèque d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore
+l'image de la divine Béatrice.
+
+C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'impérissables, c'est
+sans doute l'image de la Grâce et de la Beauté.
+
+
+
+
+
+TABLE DE LA VITA NUOVA
+
+
+Préface.
+
+Introduction.
+
+I.--Esquisse de la vie de Dante.
+
+II.--La jeunesse de Dante.
+
+III.--La littérature du moyen âge.
+
+IV.--Construction de la _Vita Nuova_.
+
+V.--Caractère de la traduction.
+
+
+LA VITA NUOVA
+
+Chapitre premier.
+
+Chap. II.
+
+Chap. III.--Sonnet: _A ciascun alma presa e gentil
+cuore_ ... A toute âme éprise et à tout noble coeur.
+
+Chap. IV.
+
+Chap. V.
+
+Chap. VI.
+
+Chap. VII.--Sonnet: _O voi che per la via d'Amore
+passate_ ... O vous qui passez par le chemin de l'Amour.
+
+Chap. VIII.--Sonnet: _Piangete amanti, perchè piange
+Amore_ ... Pleurez, amans, parce que l'Amour pleure....
+
+Chap. IX.--Sonnet: _Cavalcando l'altr'ier per un cammino_ ...
+Chevauchant avant-hier sur un chemin....
+
+Chap. X.
+
+Chap. XI.
+
+Chap. XII.--Ballade: _Ballata io vo' che tu ritruori
+Amore_ ... Ballade: je veux que tu ailles retrouver l'Amour.
+
+Chap. XIII.--Sonnet: _Tutti li miei pensier parlan
+d'Amore_ ... Toutes mes pensées parlent d'Amour....
+
+Chap. XIV. _--Sonnet: Coll'altre donne mia vista gabbate ..._
+Vous avez ri de moi avec, ces autres femmes....
+
+Chap. XV.--Sonnet: _Cio che m'incontra nella mente
+muore_ ... Tout ce que j'ai dans mon coeur expira....
+
+Chap. XVI.--Sonnet: _Spesse fiate vennemi alla mente ..._
+Souvent me revient à l'esprit....
+
+Chap. XVII.
+
+Chap. XVIII.
+
+Chap. XIX.--Canzone: _donna ch' avete intelletto d'Amore_ ...
+Femmes qui comprenez l'amour....
+
+Chap. XX.--Sonnet: _Amor e cor gentil sono una cosa_ ...
+Amour et noblesse de coeur sont une même chose....
+
+Chap. XXI.--Sonnet: _Negli occhi porta la mia donna Amore_ ...
+Ma Dame porte l'Amour dans ses yeux....
+
+Chap. XXII.--Sonnets: _Voi che portate la sembianza umile_ ...
+Vous dont la contenance affaissée ... _Se tu colui
+c'hai trattato sovente_ ... Es-tu celui qui a parle si
+souvent....
+
+Chap. XXIII.--Canzone: _Donna pietosa e di novella etate ..._
+Une femme jeune et compatissante....
+
+Chap. XXIV.--Sonnet: _Io mi sentii svegliar dentro allo core_ ...
+J'ai senti se réveiller dans mon coeur....
+
+Chap. XXV.
+
+Chap. XXVI.--Sonnet: _Tanto gentile e tanto onesta pare ..._
+Ma Dame se montre si aimable....
+
+Chap. XXVII.--Sonnet: _Vette perfettamente ogni salute ..._
+Celui qui voit ma dame au milieu des autres femmes.
+
+Chap. XXVIII.--Canzone: _Si lungamente m'ha trattato Amore_ ...
+L'amour m'a possédé si longtemps....
+
+Chap. XXIX.
+
+Chap. XXX.
+
+Chap. XXXI.
+
+Chap. XXXII.--Sonnet: _Gli occhi dolenti per pietà del core_ ...
+Mes yeux exhalent les souffrances de mon coeur.
+
+Chap. XXXIII.--Sonnet: _Venite a intendere li sospiri miei_ ...
+Venez entendre mes soupirs....
+
+Chap. XXXIV.--Canzone: _Quantunque volte, lassa! mi rimembra_ ...
+Toutes les fois, hélas! que me revient....
+
+Chap. XXXV.--Sonnet: _Era venuto nella mente mia ..._
+A mon esprit était venue....
+
+Chap. XXXVI---Sonnet: _Videro gli occhi miei quanta pietate_ ...
+Mes yeux ont vu combien de compassion....
+
+Chap. XXXVII.--Sonnet: _Color d'amore e di pietà sembianti_ ...
+Couleur d'amour et signes de compassion....
+
+Chap. XXXVIII.--Sonnet: _L'amaro lagrimar che voi faceste_ ...
+Les larmes amères que vous versiez....
+
+Chap. XXXIX.--Sonnet: _Gentil pensiero che mi parla di vui_ ...
+Une pensée charmante s'en vient souvent....
+
+Chap. XL.--Sonnet: _Lasso! per forza de' molti sospiri ..._
+Hélas, par la forre des soupirs....
+
+Chap. XLI.--Sonnet: _Deh! peregrini che pensosi amiate ..._
+O pèlerins, qui marchez en pensant....
+
+Chap. XLII.--Sonnet: _Oltre la spera che più larga gira ..._
+Bien au delà de la sphère....
+
+Chap. XLIII....
+
+Épilogue.
+
+La vie amoureuse de Dante. Légende et tradition.
+
+Apparition de Béatrice dans le Purgatoire.
+
+
+
+TABLE DES COMMENTAIRES
+
+
+Chapitre premier.--Sur le titre de la _Vita Nuova_.
+
+ Sur le _mot Gentile_.
+ Sur le mot _Donna_.
+
+Chap. II.--La réalité de l'existence de Béatrice.
+
+ Première rencontre de Dante avec Béatrice, d'après Boccace.
+ Conditions sociales à Florence.
+ Pourquoi Dante ne s'approchait pas de Béatrice.
+ Doutes et suppositions.
+
+Chap. III.--Argument du sonnet _A ciascun alma_.
+
+ Réponses au sonnet de Dante.
+ Sonnet de Cino da Pistoja.
+ Sonnet de Guido Cavalcanti.
+ Interprétation du sonnet de Dante.
+ Interprétation du sonnet de Guido Cavalcanti.
+ La voix de Béatrice. Hésitations et scrupules du Poète.
+
+Chap. VII.--Argument du sonnet: _O voi che_.
+ Ballade: _in abito di saggia messagera_.
+
+Chap. VIII.--Argument du sonnet: _Piangete amanti_
+ Argument du sonnet: _Morte villana_.
+ Hantise de la mort.
+ Leopardi (_Amore e morte_).
+
+Chap. IX.--Argument du sonnet: _Cavalcando l'altr'ier ..._
+Perplexités de Dante. Organisation militaire à Florence.
+
+Chap. XI.--Rapprochement d'une pensée de Vauvenargues.
+
+Chap. XII.--Argument de la ballade: _Ballata, io vo' ..._
+Interprétation de la ballade.
+
+Chap. XIII.--Argument du sonnet: _Tutti li miei pensieri_.
+
+Chap. XIV.--Argument du sonnet: _Coll' altre donne ..._
+Phénomènes de névrosisme.
+
+Chap. XV.--Argument du sonnet: _Cio che m'incontra_.
+
+Chap. XVI.--Argument du sonnet: _Spesse fiate_.
+
+Chap. XVIII.--La publicité des vers et des correspondances
+rimées an trecento.
+
+Chap. XIX.--Argument de la canzone: _Donne ch'avete ..._
+Interprétations diverses de ce sonnet. Sur les habitudes de politesse
+du Poète.
+
+Chap. XX.--Argument du sonnet: _Amar e cor gentil ..._
+L'amour en puissance, et l'amour en acte.
+
+Chap. XXI.--Argument du sonnet: _Negli occhi_.
+
+Chap. XXII.--Argument du sonnet: _Voi che portate ..._
+Le testament de Folco Portinari.
+
+Chap. XXIII.--Argument de la canzone: _Donna pietosa ..._
+La soeur de Dante.
+
+Chap. XXIV.--Argument du sonnet: _Io mi sentii svegliar ..._
+Réconciliation de Dante et de Béatrice. Sonnet compris dans les
+_Rime spettanti alla Vita Nuova_.
+
+Chap. XXVI.--Argument du sonnet: _Tanto gentile ..._
+Portrait idéal de Béatrice.
+
+Chap. XXVII.--Argument du sonnet: _Vede perfettamente ..._
+Les amplifications poétiques et les hyperboles de la _Vita nuova_ répondent
+toujours à des sentiments humains et à des sensations réelles.
+
+Chap. XXIX.--Le plan de la _Divine Comédie_ n'existait pas dans
+l'esprit du Poète quand il composait la _Vita Nuova_. Pour quelles
+raisons il ne nous entretient pas de la mort de Béatrice.
+
+Chap, XXX.--Dissertation sur le nombre 9.
+
+Chap. XXXI.--Qui étaient les _princes de la terre_ à qui il
+adresse ses lamentations?
+
+Chap. XXXII.--Argument de la canzone: _Gli occhi dolenti_.
+
+Chap. XXXIII.--Argument du sonnet: _Venite a intender_.
+
+Chap. XXXIV.--Argument du sonnet: _Quantunque volte_. Cette
+canzone est adressée à deux personnes, lui et le frère de Béatrice.
+
+Chap. XXXV.--Argument du sonnet: _Era venuta...._
+
+Chap. XXXVI.--Sur la dame compatissante. Le repentir de Dante.
+Son nouvel amour pour la Philosophie symbolique.
+
+Chap. XXXVII.--Grande délicatesse du Poète pour tout ce qui
+concerne Béatrice.
+
+Chap. XXXVIII.--Argument du sonnet: _L'amaro lagrimar_.
+
+Chap. XXXIX.--Argument du sonnet: _Gentil pensiero ..._
+Dissertation sur l'appétit ou le désir, et la raison ou l'amour.
+
+Chap. XL.--Argument du sonnet: _Lasso_ ... Que faut-il
+penser de la dame à la fenêtre (la dame compatissante)?
+
+Chap. XLI.--Argument du sonnet _: Deh peregrini_.
+
+Chap. XLII.--Argument du sonnet: _Otre la spera_.
+
+Chap. XLIII.--Fin de la _Vita Nuova_.
+
+PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+ The Project Gutenberg eBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri.
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+The Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La Vita Nuova
+
+Author: Dante Alighieri
+
+Release Date: February 11, 2006 [EBook #17736]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
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+
+<h1>LA VITA NUOVA</h1>
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+<h3>(La Vie Nouvelle)</h3>
+
+<h3>PAR</h3>
+
+<h2>DANTE ALIGHIERI</h2>
+
+
+<h4>TRADUCTION ACCOMPAGN&Eacute;E DE COMMENTAIRES</h4>
+
+<h5>par</h5>
+
+<h4>MAX DURAND FARDEL</h4>
+
+
+<h5>PARIS</h5>
+
+<h5>1898</h5>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h4>A M. CHARLES DEJOB</h4>
+
+<h6>MA&Icirc;TRE DE CONF&Eacute;RENCES A LA FACULT&Eacute; DES LETTRES</h6>
+
+<h6>FONDATEUR DE LA SOCI&Eacute;T&Eacute; D'&Eacute;TUDES ITALIENNES</h6>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 36em;"><i>Hommage</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 29em;"><i>de grande estime et de vive affection.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 33em;">MAX. DURAND FARDEL.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 20em;">Octobre 1897.</span>
+</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><a href="#TABLE_DE_LA_VITA_NUOVA">Table des mati&egrave;res</a></p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
+<h3>PR&Eacute;FACE</h3>
+
+
+<p>La <i>Vita nuova</i> est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento
+de l'amour bris&eacute;. C'est aussi un roman psychologique, qui diff&egrave;re de
+ceux qu'affectionne notre litt&eacute;rature contemporaine par l'&eacute;l&eacute;vation et
+la puret&eacute; des sentiments exprim&eacute;s et le silence gard&eacute; sur les sensations
+&eacute;prouv&eacute;es.</p>
+
+<p>C'est encore un livre de m&eacute;moire o&ugrave; le po&egrave;te retrace, presque jour par
+jour, les impressions nouvelles et na&iuml;ves d'une &acirc;me que le contact du
+monde n'avait encore qu'&agrave; peine effleur&eacute;e.</p>
+
+<p>Si la <i>Divine Com&eacute;die</i> n'est que bien imparfaitement connue en France,
+et si, &agrave; la plupart de ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui la lisent dans sa langue, elle
+n'est &agrave; proprement parler famili&egrave;re que dans une partie de sa vaste
+<span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>conception, on peut dire que la <i>Vita nuova</i> est inconnue chez nous.
+Nous sommes bien habitu&eacute;s &agrave; unir le doux nom de B&eacute;atrice au grand nom de
+Dante, mais c'est tout.</p>
+
+<p>La Biblioth&egrave;que nationale ne poss&egrave;de que deux traductions de la <i>Vita
+nuova</i>. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeur&eacute;es tr&egrave;s
+ignor&eacute;es, dans une traduction de la <i>Divine Com&eacute;die</i>: l'une de
+Delescluze, annex&eacute;e &agrave; une traduction de la <i>Com&eacute;die</i> de Brizeux (1891),
+d&eacute;pourvue de notes ou commentaires, l'autre de S&eacute;b. Rh&eacute;al, celle-ci tr&egrave;s
+incompl&egrave;te.<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>La <i>Vita nuova</i> n'est pas, comme la <i>Divine Com&eacute;die</i>, une cr&eacute;ation
+fantastique et sibylline, sortie tout enti&egrave;re d'une des imaginations les
+plus extraordinaires qui se soient impos&eacute;es &agrave; l&agrave; post&eacute;rit&eacute;. C'est une
+histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter &agrave; la
+puissance de vie qui l'anime.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p><p>C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis path&eacute;tique,
+de doux amants du treizi&egrave;me si&egrave;cle. Elle nous permet de plonger nos
+regards dans une &eacute;poque curieuse, mal connue, &eacute;poque de transition entre
+le cr&eacute;puscule mourant du moyen &acirc;ge et l'aurore naissante de la
+Renaissance.</p>
+
+<p>Si, dans la traduction que j'ai publi&eacute;e de la <i>Divine Com&eacute;die</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> j'ai
+cru, &agrave; tort ou &agrave; raison, pouvoir changer la forme du r&eacute;cit tout en
+gardant l'int&eacute;grit&eacute; du texte conserv&eacute;, et en &eacute;liminer seulement des
+formes scolastiques et des d&eacute;tails topographiques et historiques qui ne
+pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur fran&ccedil;ais, et
+n'&eacute;taient propres &agrave; toucher que les compatriotes du po&egrave;te, la traduction
+que je viens offrir de la <i>Vita nuova</i> est absolument litt&eacute;rale.</p>
+
+<p>Cette publication m'a &eacute;t&eacute; conseill&eacute;e, comme mes autres &eacute;tudes sur la
+<i>Divine Com&eacute;die</i> et sur la personne de Dante, par le d&eacute;sir de vulgariser
+dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis
+l'immortalit&eacute;, tandis que les produits de son g&eacute;nie sont &agrave; peine connus
+<span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et
+d'admirateurs.</p>
+
+<p>La <i>Vita nuova</i> est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus
+haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'int&eacute;r&ecirc;t ne se limite pas
+aux personnages qu'elle met en sc&egrave;ne et &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; ils se meuvent.</p>
+
+<p>Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a
+cherch&eacute; &agrave; s'inspirer, mais qu'il ne lui &eacute;tait pas possible de
+s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-m&ecirc;me &agrave; ce propos:
+&laquo;Les &eacute;crits po&eacute;tiques ne sauraient se pr&ecirc;ter &agrave; la transportation dans
+une autre langue. N&eacute;anmoins, s'il est impossible au traducteur de donner
+un &eacute;quivalent litt&eacute;ral au langage all&eacute;gorique et aux expressions
+myst&eacute;rieuses de ses vers, et d'en reproduire les beaut&eacute;s, on peut au
+moins en p&eacute;n&eacute;trer le sens litt&eacute;ral et suivre le po&egrave;te dans la succession
+de ses sentiments et de ses pens&eacute;es.&raquo;<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a></p>
+
+<p>MAX DURAND-FARDEL.</p>
+
+<p>1897.<span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>INTRODUCTION</h3>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates pr&eacute;cises. Il naquit &agrave;
+Florence en 1265. Il fut &eacute;lev&eacute; au Priorat, la plus haute magistrature de
+son pays, en 1300. Il mourut &agrave; Ravenne en 1321, &acirc;g&eacute; de 56 ans.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de
+la R&eacute;publique florentine, il fut soudain pr&eacute;cipit&eacute; du pouvoir par le jeu
+mortel des factions et, victime d'accusations inf&acirc;mes, condamn&eacute; en 1301
+&agrave; la confiscation de sa modeste fortune, &agrave; l'exil, et au b&ucirc;cher s'il
+reparaissait dans sa patrie.</p>
+
+<p>Son existence pendant ces longues ann&eacute;es d'exil est demeur&eacute;e fort
+obscure. On sait qu'il erra d'hospitalit&eacute;s en hospitalit&eacute;s, de ch&acirc;teaux
+en ch&acirc;teaux, de couvens en couvens, &laquo;montant les escaliers des autres et
+mangeant le pain d'autrui&raquo;. On suit sa trace &agrave; V&eacute;rone, &agrave; Padoue, &agrave;
+Sienne, &agrave; Bologne, &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> Cr&eacute;mone, pr&egrave;s de tels ou tels personnages, de ces
+tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les ch&acirc;teaux,
+d&eacute;coupant chacun &agrave; leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui
+arrachait de si &eacute;loquentes objurgations. On le suit encore &agrave; Paris, o&ugrave;
+son s&eacute;jour a &eacute;t&eacute; sans aucun doute contest&eacute; &agrave; tort.</p>
+
+<p>Devenu Gibelin apr&egrave;s son exil<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, il s'&eacute;tait uni d'abord &agrave; quelques
+efforts pour rouvrir leur patrie &agrave; ses compagnons d'exil. C'est ainsi
+qu'il aurait pris part en 1304 &agrave; une tentative arm&eacute;e des Gibelins exil&eacute;s
+contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entra&icirc;ner
+contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y
+r&eacute;tablir l'autorit&eacute; de l'Empire. Mais il ne tarda pas &agrave; se s&eacute;parer d'un
+parti qui ne lui offrait que des sujets de d&eacute;go&ucirc;t ou des t&eacute;moignages
+d'impuissance.</p>
+
+<p>Son existence se manifestait alors de temps &agrave; autre par des lettres,
+dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu'&agrave; nous, par des
+protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par
+des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette
+Italie qui existait encore &agrave; peine, mais dont les tron&ccedil;ons &eacute;pars
+semblaient se r&eacute;unir dans son coeur par une secr&egrave;te divination.<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> Pendant
+ce temps, les premiers fragmens de son grand po&egrave;me commen&ccedil;aient &agrave; se
+r&eacute;pandre dans la foule.</p>
+
+<p>La vie qu'il menait alors se r&eacute;v&egrave;le &agrave; nous aujourd'hui par les oeuvres
+que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses id&eacute;es fixes, c'est-&agrave;-dire la
+constitution monarchique de la Soci&eacute;t&eacute; civile sous le sceptre de
+l'Empire, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la Soci&eacute;t&eacute; th&eacute;ocratique sous le pallium de la
+Papaut&eacute;, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le
+redressement d'une soci&eacute;t&eacute; confuse et d&eacute;prav&eacute;e, enfin la contemplation
+de la mort, &agrave; laquelle nous devons la Divine Com&eacute;die.</p>
+
+<p>De la premi&egrave;re partie de sa vie, il ne nous reste &agrave; peu pr&egrave;s aucune
+trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains.
+Il ne nous reste que la <i>Vita nuova</i> qu'il nous a laiss&eacute;e et que l'on
+pense avoir &eacute;t&eacute; compos&eacute;e en 1291 ou 1292, peut-&ecirc;tre plus tard, mais
+certainement avant 1300.</p>
+
+<p>On ne peut y ajouter que quelques po&eacute;sies l&eacute;g&egrave;res, et les &eacute;tudes
+opini&acirc;tres dont <i>Il Convito</i> nous fait la confidence.<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> Celles-ci
+doivent avoir rempli surtout le temps &eacute;coul&eacute; entre la mort de B&eacute;atrice
+et son accession au pouvoir.</p>
+
+<p>C'est encore &agrave; cette &eacute;poque de sa vie qu'appartient son mariage. Il
+s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son
+coeur ou<span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> prendre &agrave; la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne
+se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la prog&eacute;niture qu'elle
+lui a donn&eacute;e.</p>
+
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>J'ai pens&eacute; qu'il &eacute;tait &agrave; propos de rappeler les traits principaux de
+l'existence du Po&egrave;te de la <i>Vita nuova.</i> Ce n'est pas ici le lieu de
+s'&eacute;tendre sur ce sujet. Quant &agrave; ses diff&eacute;rentes oeuvres comme <i>de
+Vulgari eloquio</i> ou <i>de Monarchia</i>, il para&icirc;t assez difficile de leur
+assigner une date, relativement en particulier &agrave; la <i>Vita nuova</i>, qui
+doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de <i>Il Convito</i>, c'est une
+oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir &eacute;t&eacute; commenc&eacute;e
+avant son priorat (1300), et continu&eacute;e plus tard dans les jours
+d'exil.<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> D'apr&egrave;s ce que son auteur annon&ccedil;ait, on doit croire qu'il n'a
+pas &eacute;t&eacute; termin&eacute;.</p>
+
+<p>Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalit&eacute; du
+Po&egrave;te durant la p&eacute;riode qui correspond &agrave; sa passion pour B&eacute;atrice et
+celle qui a suivi la mort de la <i>Donna gentile</i>. Nous ne poss&eacute;dons sur
+ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble
+possible de s'en faire<span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> quelque id&eacute;e qui ne soit pas trop &eacute;loign&eacute;e de la
+r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>La famille de Dante, dont il se pla&icirc;t a faire remonter l'origine &agrave; des
+temps tr&egrave;s lointains, ne para&icirc;t avoir eu &agrave; Florence qu'une situation
+tr&egrave;s modeste.</p>
+
+<p>Il perdit son p&egrave;re &agrave; l'&acirc;ge de dix ans. Les Alighieri &eacute;taient sans doute
+dans l'aisance. Dante poss&eacute;dait lui-m&ecirc;me, lors de son priorat, plusieurs
+propri&eacute;t&eacute;s, tant &agrave; Florence que dans les environs, dont nous ne
+connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa
+condamnation &agrave; l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression &eacute;tait
+de mise ici, qu'il appartenait &agrave; une bourgeoisie ais&eacute;e.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la personne de son p&egrave;re, on n'en conna&icirc;t rien. Et ce silence
+absolu dans les souvenirs conserv&eacute;s de cette &eacute;poque, comme dans l'oeuvre
+de son fils, donne &agrave; penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le
+monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire
+de Boccace, &agrave; propos de l'invitation qui lui fut adress&eacute;e par le Signor
+Folco Portinari, et &agrave; laquelle il amena son fils Dante, encore
+enfant.<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a></p>
+
+<p>Dante avait perdu sa m&egrave;re (<i>Bella</i>) de bonne heure, et son p&egrave;re s'&eacute;tait
+remari&eacute;. Mous ne savons pas la part que sa belle-m&egrave;re (<i>matrigna</i>) a pu
+prendre aux premi&egrave;res ann&eacute;es de sa vie, et &agrave; son &eacute;ducation. Quoi<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> qu'il
+en soit, celle-ci para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; tr&egrave;s soign&eacute;e, et l'on ne peut
+s'emp&ecirc;cher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extr&ecirc;me
+politesse, dans la d&eacute;licatesse et le raffinement de son langage,
+semblerait porter l'empreinte d'une &eacute;ducation f&eacute;minine.</p>
+
+<p>Boccace affirme qu'il montra une aptitude pr&eacute;coce aux &eacute;tudes
+th&eacute;ologiques et philosophiques. C'&eacute;tait l&agrave; du reste le champ o&ugrave;
+s'exer&ccedil;ait &agrave; peu pr&egrave;s exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous
+apprend lui-m&ecirc;me<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> que ce ne fut qu'apr&egrave;s la mort de B&eacute;atrice, par
+cons&eacute;quent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit &agrave; suivre les
+&eacute;coles des religieux et des philosophes, s'en &eacute;tant sans doute tenu
+jusque-l&agrave; &agrave; des &eacute;tudes &eacute;l&eacute;mentaires, et que, &laquo;gr&acirc;ce &agrave; ce qu'il savait de
+grammaire et &agrave; sa propre intelligence, il se mit en &eacute;tat au bout de
+trente mois d'&eacute;tude de venir chercher des consolations dans les &eacute;crits
+de Boece et de Tullius&raquo; (c'est ainsi qu'il appelle toujours Cic&eacute;ron). Il
+ne para&icirc;t gu&egrave;re avoir su le grec, qui du reste n'&eacute;tait encore que peu
+r&eacute;pandu &agrave; cette &eacute;poque. Mais il acquit de bonne heure des notions de
+tout. Il &eacute;tait familier avec la cosmographie et avec l'astrologie
+(astronomie) de ce temps-l&agrave;.</p>
+
+<p>Il avait beaucoup de go&ucirc;t pour les arts, la musique surtout, et il avait
+&eacute;tudi&eacute; le dessin aupr&egrave;s de son ami Giotto et de Cimabue. Quant &agrave; la
+po&eacute;sie,<span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> bien &laquo;qu'il se f&ucirc;t de bonne heure exerc&eacute; &agrave; rimer&raquo;, c'est &agrave; son
+amour pour B&eacute;atrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-m&ecirc;me le
+d&eacute;veloppement de ses instincts po&eacute;tiques.</p>
+
+<p>On para&icirc;t assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre &agrave; son
+&eacute;ducation Brunetto Latini, dont il parle dans la <i>Com&eacute;die</i> avec des
+expressions d'une reconnaissance attendrie.<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a></p>
+
+<p>Brunetto Latini &eacute;tait n&eacute; &agrave; Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il
+&eacute;tait en 1263 &agrave; Paris, et il a fait un long s&eacute;jour en France. Il ne
+rentra &agrave; Florence qu'en 1266, avec les autres exil&eacute;s Guelfes. Ce n'est
+donc qu'apr&egrave;s l'&acirc;ge de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec
+lui, car il ne s'est agi peut-&ecirc;tre que d'un commerce plut&ocirc;t intellectuel
+et aflectueux que d'un enseignement proprement dit.</p>
+
+<p>On ne peut pas prendre &agrave; la lettre les t&eacute;moignages excessifs que nous
+trouvons dans la <i>Vita nuova</i> de la passion de Dante pour B&eacute;atrice. Il
+ne faudrait pas nous le repr&eacute;senter, comme on pourrait &ecirc;tre tent&eacute; de le
+faire, passant son temps &agrave; courir les rues &agrave; la recherche de cette
+beaut&eacute; dont son coeur ne pouvait se d&eacute;tacher. Ce serait, dit M. Del
+Lungo, en faire un Dante ridicule.<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a></p>
+
+<p>S'il a pu concevoir d&egrave;s son enfance une passion<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> qui ne devait jamais
+s'&eacute;teindre (en d&eacute;pit d'&eacute;clipses passag&egrave;res), on doit croire que, dans
+cette &acirc;me extraordinaire, la pens&eacute;e et l'imagination n'ont pas d&ucirc;
+montrer une moindre pr&eacute;cocit&eacute;.</p>
+
+<p>Le d&eacute;sordre o&ugrave; vivait la soci&eacute;t&eacute; d'alors, les r&eacute;volutions incessantes
+que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et
+scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'&Eacute;glise, depuis le tr&ocirc;ne de
+saint Pierre jusqu'aux derni&egrave;res ramifications du monde eccl&eacute;siastique,
+ont d&ucirc; faire &eacute;clore de bonne heure, dans cette t&ecirc;te puissante et dans ce
+coeur d'une merveilleuse sensibilit&eacute;, bien des r&ecirc;ves &eacute;tranges et des
+conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-&ecirc;tre
+m&ecirc;me se former d&eacute;j&agrave; des fantasmagories d&eacute;lirantes.</p>
+
+<p>Dante menait pendant cette premi&egrave;re jeunesse une vie assez retir&eacute;e<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>,
+et ne para&icirc;t pas avoir pr&eacute;cis&eacute;ment v&eacute;cu dans le monde, comme nous
+entendons ce mot, o&ugrave; peut-&ecirc;tre sa situation personnelle ne l'appelait
+pas, et dont son propre caract&egrave;re pouvait l'&eacute;loigner. Cependant il avait
+des amis parmi les jeunes gens de son &acirc;ge, et il para&icirc;t les avoir
+choisis parmi les jeunes litt&eacute;rateurs les plus distingu&eacute;s, les rimeurs,
+comme on les appelait alors, et il &eacute;tait lui-m&ecirc;me un rimeur.</p>
+
+<p>Du reste, il ne nous &eacute;claire pas lui-m&ecirc;me sur son<span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> genre de vie et ses
+habitudes. On peut remarquer que, soit dans les r&eacute;cits en prose de la
+<i>Vita nuova,</i> soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'&eacute;carte pas un
+instant de ce qui touche &agrave; B&eacute;atrice, qu'il s'agisse d'incidens
+quelconques ou de sa propre pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Les moeurs &eacute;taient sans doute tr&egrave;s rel&acirc;ch&eacute;es &agrave; Florence. Boccace nous
+dit que c'est un sujet d'&eacute;tonn&eacute;ment (<i>una piccola maraviglia</i>) qu'alors
+qu'on fuyait tout plaisir honn&ecirc;te, et qu'on ne songeait qu'&agrave; se procurer
+des plaisirs conformes <i>alla propria lascivia,</i> Dante ait pu aimer
+autrement.<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> Du reste, le po&egrave;te a exprim&eacute; lui-m&ecirc;me l'&eacute;tonnement que
+pourrait causer l'empire que &laquo;tant de jeunesse avait pu exercer sur ses
+passions et ses impulsions&raquo;.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></p>
+
+<p>Cependant, si la puret&eacute; de sa passion pour B&eacute;atrice n'a subi aucune
+tache, il ne para&icirc;t pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui
+concerne d'autres p&eacute;riodes de son existence.</p>
+
+<p>La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de
+B&eacute;atrice au sommet du Purgatoire<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> est une confession touchante des
+&eacute;carts dont il t&eacute;moigne un repentir si poignant.</p>
+
+<p>A quelle &eacute;poque peut-on faire remonter ces allusions &agrave; certains incidens
+dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Po&egrave;te, et
+qu'a<span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> rassembl&eacute;s la l&eacute;gende? dirons-nous la malignit&eacute;?</p>
+
+<p>Ce n'est sans doute pas dans les ann&eacute;es qui ont suivi la mort de
+B&eacute;atrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les &eacute;tudes
+auxquelles il se livrait avec un tel entra&icirc;nement, et par les
+pr&eacute;occupations de la vie politique o&ugrave; il entrait, que nous pouvons lui
+attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a></p>
+
+<p>Lorsque la B&eacute;atrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de
+l'all&eacute;gorie, de s'&ecirc;tre abandonn&eacute; aux vanit&eacute;s du plaisir, alors qu'il
+n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexp&eacute;rience<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, Dante
+nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturit&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire de sa vie errante d'exil&eacute;, que doivent &ecirc;tre rapport&eacute;s ses
+faiblesses et ses remords.</p>
+
+<p>Il est encore un point que je voudrais toucher.</p>
+
+<p>On s'est plu &agrave; voir dans la <i>Divine Com&eacute;die</i> une <i>construction
+architecturale</i> (Giuliani) dont le plan aurait &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; par le Po&egrave;te
+de temps en quelque<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> sorte imm&eacute;morial, et dont la conception remonterait
+aux &eacute;poques m&ecirc;mes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de
+la <i>Vita nuova</i> dont l'interpr&eacute;tation est en effet assez probl&eacute;matique.</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'il en soit ainsi.</p>
+
+<p>La <i>Vita nuova</i> est une oeuvre qui d&eacute;borde de jeunesse et d'illusion;
+c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la
+sc&egrave;ne se d&eacute;roule, et les douleurs les plus poignantes y rev&ecirc;tent une
+douceur infinie; et, si le coeur se r&eacute;volte, ce n'est que contre la
+nature et ses d&eacute;crets impitoyables, et l'&acirc;me du Po&egrave;te ne semble atteinte
+que par les blessures que ceux-ci lui ont inflig&eacute;es.</p>
+
+<p>La <i>Divine Com&eacute;die</i> est l'oeuvre d'un &acirc;g&eacute; m&ucirc;ri, et qui a travers&eacute; les
+exp&eacute;riences les plus terribles et les &eacute;preuves les plus cruelles de la
+vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations
+que laissent les d&eacute;ceptions, les iniquit&eacute;s, et les trahisons. Elle est
+le cri d'un coeur tortur&eacute; par la m&eacute;chancet&eacute; des hommes.</p>
+
+<p>Je ne pense donc pas que le po&egrave;te de la <i>Vita nuova</i>, quand il la
+composa, ait eu une intuition pr&eacute;vise de la <i>Divine Com&eacute;die</i>. Quant aux
+passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai &agrave;
+revenir dans mes <i>Commentaires</i>, il faut croire qu'ils y auront &eacute;t&eacute;
+introduits par de tardives interpolations.<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p>
+
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire,
+l'&eacute;conomie litt&eacute;raire de la <i>Vita nuova,</i> il est n&eacute;cessaire de jeter un
+coup d'oeil sur l'&eacute;tat de la litt&eacute;rature au moyen &acirc;ge.</p>
+
+<p>Pendant la longue p&eacute;riode &agrave; laquelle on a donn&eacute; ce nom, tandis que les
+moines, pench&eacute;s sur les manuscrits h&eacute;ro&iuml;ques de l'antiquit&eacute;, pr&eacute;paraient
+&agrave; la Renaissance un h&eacute;ritage qu'ils lui conservaient pieusement, et
+tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers
+les &eacute;coles c&eacute;l&egrave;bres d'alors, &mdash;pour s'y battre &agrave; coups des syllogismes
+sur le dos de la scolastique,&mdash;deux langues se formaient, la langue
+Italienne et la langue Fran&ccedil;aise. Apr&egrave;s avoir secou&eacute; le joug du latin,
+elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu
+&agrave; peu capables de vivre de leur vie propre.</p>
+
+<p>Dans les r&eacute;gions qui devaient &ecirc;tre un jour le coeur de la France, les
+contes, les fabliaux, les myst&egrave;res, s'inspiraient d'une verve libre,
+ironique, frondeuse, famili&egrave;re, souvent grossi&egrave;re, o&ugrave; Boccace a puis&eacute; ce
+qui lui a &eacute;t&eacute; depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient
+y m&ecirc;ler leurs accens h&eacute;ro&iuml;ques, et une po&eacute;sie dite <i>courtoise</i>, m&ecirc;l&eacute;e de
+fables pa&iuml;ennes et de l&eacute;gendes chr&eacute;tiennes, &eacute;tait promen&eacute;e<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> dans les
+nobles r&eacute;sidences par les trouv&egrave;res et les troubadours. Mais en g&eacute;n&eacute;ral
+la langue d'O&iuml;l ne d&eacute;passait gu&egrave;re l'idylle et la pastorale, et elle
+s'&eacute;levait rarement jusqu'aux r&eacute;gions &eacute;th&eacute;r&eacute;es o&ugrave; se plaisaient les
+langues du midi.<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></p>
+
+<p>Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'&eacute;tait des vers et
+des vers d'amour, o&ugrave; les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs
+modernes n'entretenaient gu&egrave;re leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que
+de leurs propres extases ou de leurs d&eacute;sesp&eacute;rances. Ces productions
+l&eacute;g&egrave;res, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se
+communiquaient dans l'intimit&eacute;, &eacute;taient adress&eacute;es aux gens lettr&eacute;s, aux
+femmes, et s'&eacute;changeaient en mani&egrave;re de correspondances, se transmettant
+de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins
+personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les m&eacute;nestrels.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Dante lui-m&ecirc;me, et les Guido, et toute la phalange des
+rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'&agrave; P&eacute;trarque
+enfin, pr&eacute;ludaient aux accens plus virils de la <i>Divine Com&eacute;die</i> et de
+la <i>J&eacute;rusalem d&eacute;livr&eacute;e</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span></p>
+
+<p>Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'&eacute;poque o&ugrave; il vivait, appartenait
+encore &agrave; celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il
+aimait, comme tant de ses contemporains, &agrave; reproduire en rimes les
+&eacute;v&eacute;nemens qui avaient frapp&eacute; son attention, comme les &eacute;motions de son
+coeur et les r&ecirc;ves de son imagination.</p>
+
+<p>La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et &agrave;
+l'histoire de laquelle est consacr&eacute;e la <i>Vita nuova</i>, fournit &agrave; ses
+instincts po&eacute;tiques, comme il te d&eacute;clare lui-m&ecirc;me, une mati&egrave;re f&eacute;conde.
+Et, &laquo;comme il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; de bonne heure essay&eacute; aux choses rim&eacute;es&raquo;,
+tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y
+rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples
+et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son
+&acirc;me, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des <i>canzoni,</i>
+des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la <i>Vita nuova</i>.</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s que la mort de la femme qu'il avait aim&eacute;e fut venue
+tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les
+reproduisit &laquo;dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant
+la signification qu'elles avaient.&raquo;</p>
+
+<p>Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans
+doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous
+aide &agrave; reconstruire<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> cette douce et tendre histoire, m&eacute;lancolique aurore
+des jours orageux que la destin&eacute;e lui pr&eacute;parait.</p>
+
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Ce que j'ai appel&eacute; plus haut l'&eacute;conomie litt&eacute;raire de la <i>Vita nuova</i>
+est tout &agrave; fait particulier.</p>
+
+<p>Celle-ci nous rappelle ces monumens composites o&ugrave; l'on retrouve le style
+et l'&eacute;poque des constructions qui se sont superpos&eacute;es. Les &eacute;l&eacute;mens dont
+elle se compose peuvent &ecirc;tre ramen&eacute;s &agrave; trois ordres diff&eacute;rens:</p>
+
+<p>1&deg; Une prose qui nous expose le r&eacute;cit. Son d&eacute;veloppement comprend la
+succession d'&eacute;v&eacute;nemens, d'impressions et de sentimens dont l'&eacute;volution
+constitue la charpente m&ecirc;me de l'oeuvre;</p>
+
+<p>2&deg; Des vers, sous forme de <i>canzoni</i>, de sonnets, de ballades se
+rapportant aux momens successifs que suit l'action du po&egrave;me;</p>
+
+<p>3&deg; Des explications, divisions et subdivisions &agrave; l'infini, lesquelles,
+conform&eacute;ment aux r&egrave;gles de la scolastique, se rapportent &agrave; la structure
+et &agrave; la signification de chacune de ces po&eacute;sies.</p>
+
+<p>Le tout est contenu dans quarante-trois chapitres.</p>
+
+<p>Mais cette exposition n'est pas pr&eacute;cis&eacute;ment conforme &agrave; l'ordre
+chronologique de la composition.<span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span></p>
+
+<p>Il n'est pas douteux que la premi&egrave;re &eacute;manation de la <i>Vita nuova</i>
+appartient aux petits po&egrave;mes dans lesquels l'auteur nous initie aux
+sentimens intimes dont l'expression rim&eacute;e est la trame v&eacute;ritable de son
+oeuvre. Chacun d'eux est le tableau, achev&eacute; dans sa concision, d'un &eacute;tat
+d'&acirc;me sollicit&eacute; par les circonstances ext&eacute;rieures ou par sa propre
+inspiration.</p>
+
+<p>Si l'on veut bien se reporter &agrave; ce qui a &eacute;t&eacute; expos&eacute; plus haut (page 16)
+au sujet des habitudes litt&eacute;raires de cette &eacute;poque, on pourra suivre la
+gen&egrave;se de chacune de ces po&eacute;sies, o&ugrave; l'auteur reproduisait &agrave; mesure,
+sous la forme que lui dictaient et son &eacute;poque et son g&eacute;nie, ses
+impressions et ses pens&eacute;es du moment.</p>
+
+<p>Ceci comprend un intervalle de 16 ann&eacute;es, si l'on veut compter depuis la
+premi&egrave;re (1274) o&ugrave; naquit l'amour de Dante pour B&eacute;atrice jusqu'&agrave; la mort
+de celle-ci (1290); mais en r&eacute;alit&eacute; le roman ne d&eacute;roule ses p&eacute;rip&eacute;ties
+que pendant une dur&eacute;e de trois ou quatre ann&eacute;es.</p>
+
+<p>C'est apr&egrave;s la mort de B&eacute;atrice que le Po&egrave;te a rassembl&eacute; les expressions
+de ses expansions po&eacute;tiques, et leur a donn&eacute; un corps en composant, avec
+ses souvenirs, la prose qui sert &agrave; les relier. Pour des raisons que nous
+ne connaissons pas, il a laiss&eacute; en dehors un certain nombre de pi&egrave;ces
+rim&eacute;es qui avaient &eacute;t&eacute; certainement compos&eacute;es aux m&ecirc;mes &eacute;poques, et se
+rapportaient aux m&ecirc;mes sujets et<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> aux m&ecirc;mes id&eacute;es que les pi&egrave;ces
+conserv&eacute;es &laquo;dans ce petit livre&raquo;.</p>
+
+<p>Dans la plupart des &eacute;ditions italiennes de la <i>Vita nuova</i>, le texte du
+po&egrave;me est suivi d'un appendice comprenant: <i>altre rime spettanti alla
+Vita nuova.</i> Toutes ces po&eacute;sies (<i>rime</i>), sonnets, canzoni, etc., ne
+tiennent pas une place &eacute;gale dans le po&egrave;me. J'ai reproduit dans les
+<i>Commentaires</i> celles qui m'ont paru se rattacher plus directement &agrave;
+tels ou tels chapitres, c'est-&agrave;-dire aux circonstances qui y sont
+relat&eacute;es.</p>
+
+<p>C'est donc aux premi&egrave;res ann&eacute;es qui ont suivi la mort de B&eacute;atrice qu'il
+faut rapporter ce travail de reconstruction. On s'accorde g&eacute;n&eacute;ralement &agrave;
+le placer vers les ann&eacute;es 1291 et 1292, ainsi que la composition de la
+prose, qui enveloppe la po&eacute;sie comme la chair d'un fruit en enveloppe le
+noyau.</p>
+
+<p>Il est probable qu'il a retouch&eacute; les produits de ses inspirations
+journali&egrave;res, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit apr&egrave;s
+coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la <i>Vita
+nuova</i> dont l'interpr&eacute;tation ne para&icirc;t possible que moyennant une telle
+supposition.</p>
+
+<p>Cette prose nous aide &agrave; &eacute;tablir la filiation des circonstances qui ont
+sollicit&eacute; ou inspir&eacute; les pi&egrave;ces po&eacute;tiques. Elle n'est souvent que comme
+la pr&eacute;paration de celles-ci, et le m&ecirc;me r&eacute;cit peut se reproduire ainsi
+sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression
+d'&eacute;v&eacute;nemens ou<span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> d'impressions identiques se pr&eacute;sente sons des formes un
+peu diff&eacute;rentes. C'est comme un motif musical que le compositeur r&eacute;p&egrave;te
+dans un ton diff&eacute;rent ou avec des d&eacute;veloppemens nouveaux.</p>
+
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Cette traduction est absolument litt&eacute;rale. On reconna&icirc;tra ais&eacute;ment que
+le traducteur a sacrifi&eacute; plus d'une fois les exigences du style moderne
+au scrupule de s'&eacute;carter le moins possible d'un style encore m&eacute;di&eacute;val,
+mais alors nouveau, <i>dolce stil nuovo</i>, qui est un des charmes de cette
+oeuvre. Il s'est content&eacute; de conserver la coupe des morceaux rimes.
+C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers
+une oeuvre po&eacute;tique ne pouvant que compromettre la fid&eacute;lit&eacute; de la
+traduction, en raison des n&eacute;cessit&eacute;s et des proc&eacute;d&eacute;s d'une prosodie tout
+autre que celle du mod&egrave;le. Et la pens&eacute;e du Po&egrave;te est toujours si nette
+et si concise qu'il n'a &eacute;t&eacute; que tr&egrave;s rarement n&eacute;cessaire d'intervertir
+l'ordre de leur alignement.</p>
+
+<p>La seule modification que je me sois permise dans la construction
+g&eacute;n&eacute;rale de l'oeuvre a &eacute;t&eacute; de renvoyer aux <i>Commentaires</i> les analyses
+scolastiques qui accompagnent chacun des po&egrave;mes. Il m'a sembl&eacute; que cette
+dichotomie glaciale n'&eacute;tait pas &agrave; sa place parmi<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> ces lignes de gr&acirc;ce et
+d'&eacute;motion. Mais on la retrouvera fid&egrave;lement reproduite dans les
+commentaires se rapportante chacun des chapitres.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sent travail n'est pas une oeuvre d'&eacute;rudition. Il a &eacute;t&eacute; fait sur
+le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu
+suivre ces savans &eacute;diteurs de la <i>Vita nuova</i> avaient d&ucirc; subir avant eux
+bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'&eacute;rudition
+italienne parviendront &agrave; les r&eacute;tablir dans leur puret&eacute; primitive: il y a
+longtemps qu'on y travaille. Un r&eacute;cent fascicule publi&eacute; par la <i>Societ&agrave;
+Dantesca Italiana</i><a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> nous fournit un grand nombre d'exemples des
+variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions,
+les fantaisies de nombreuses g&eacute;n&eacute;rations de copistes. Il m'a paru que
+ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou
+des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la
+ponctuation qui a d&ucirc; &ecirc;tre bien souvent d&eacute;fectueuse. Mais il ne m'a pas
+sembl&eacute; que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup &agrave; en souffrir.
+Et ce qui doit nous int&eacute;resser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa
+pens&eacute;e, son imagination.</p>
+
+<p>Il n'est peut-&ecirc;tre pas un des incidens de la vie de Dante ou un des
+passages de sa production po&eacute;tique<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> qui n'ait &eacute;t&eacute; l'objet de
+disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis
+&agrave; la post&eacute;rit&eacute; (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou
+sur les dates ou sur la succession des &eacute;v&eacute;nemens auxquels ils font
+allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre
+du Po&egrave;te, on n'a pu parvenir &agrave; d&eacute;terminer, avec quelque pr&eacute;cision, m&ecirc;me
+l'&eacute;poque approximative o&ugrave; ces oeuvres ont &eacute;t&eacute; con&ccedil;ues, achev&eacute;es, ou se
+sont succ&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>Et encore, l'&eacute;normit&eacute; et la diversit&eacute; de l'oeuvre prise dans son
+ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profond&eacute;ment
+mouvement&eacute;e? Il est m&ecirc;me une &eacute;poque qui semblait devoir &ecirc;tre ferm&eacute;e &agrave;
+son activit&eacute; litt&eacute;raire.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la <i>tributazione</i> qui a suivi la mort de B&eacute;atrice (1290), nous
+voyons son existence remplie par le travail et l'&eacute;tude: il consacre des
+ann&eacute;es, trente mois (<i>Il Convito</i>), &agrave; l'&eacute;tude du latin, que jusqu'alors
+il ne poss&eacute;dait qu'imparfaitement et o&ugrave; il devait trouver ses auteurs de
+pr&eacute;dilection, &agrave; l'assiduit&eacute; aux le&ccedil;ons des philosophes et des
+th&eacute;ologiens. Puis son entr&eacute;e officielle dans la vie publique<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, puis
+son Priorat<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, sa dur&eacute;e courte mais effective, puis les premi&egrave;res<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
+ann&eacute;es de son exil et l'agitation politique &agrave; laquelle il s'associe....
+Voil&agrave;, si l'on consid&egrave;re la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de
+stup&eacute;faction, on pourrait dire d'une sorte de vertige.</p>
+
+<p>N'ayant pas qualit&eacute; pour intervenir dans les d&eacute;bats dont ces sujets ont
+&eacute;t&eacute;, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai d&ucirc; m'en tenir
+&agrave; la tradition, plus ou moins l&eacute;gendaire, que j'ai pu demander aux
+sources les plus autoris&eacute;es, et &agrave; la repr&eacute;sentation, aussi fid&egrave;le qu'il
+m'a &eacute;t&eacute; possible, du texte, sinon officiel, du moins accept&eacute; de la <i>Vita
+nuova</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les <i>Commentaires</i> dont j'ai accompagn&eacute; la traduction du texte
+concernent les interpr&eacute;tations de la partie symbolique et philosophique
+du po&egrave;me, et ont en m&ecirc;me temps pour objet de ramener &agrave; l'esprit du
+lecteur la propre personnalit&eacute; du Po&egrave;te et le tableau de son &eacute;poque et
+de son milieu, et les images qui ont d&ucirc; frapper ses yeux.</p>
+
+<p>J'ai demand&eacute; &agrave; quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, &agrave;
+Carducci, &agrave; del Lungo, aux r&eacute;centes et compendieuses publications de
+Leynardi et de Scherillo<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, &agrave; de nombreux articles du <i>Giornale
+Dantesco</i>, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du po&egrave;me;
+j'ai interrog&eacute; leurs<span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en
+suis rapport&eacute; surtout &agrave; ce dont m'avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; une longne communion
+avec la personne et avec l'oeuvre du Po&egrave;te de la <i>Divine Com&eacute;die</i>.</p>
+
+<p>Mais, en v&eacute;rit&eacute;, &eacute;tait-il indispensable d'aller plus loin et de remonter
+plus haut? La litt&eacute;rature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement
+appropri&eacute; toutes celles qui l'ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e, et elle les r&eacute;sume. Et je ne
+crois pas qu'il soit n&eacute;cessaire, pour comprendre le Po&egrave;te de la <i>Vita
+nuova</i>, de repasser par toutes les &eacute;tapes qu'a parcourues l'esprit
+humain &agrave; l'enqu&ecirc;te du grand Symboliste. C'est dans lui-m&ecirc;me qu'il faut
+venir chercher les sources de sa sensibilit&eacute;, les origines de ses
+raisonnemens, le sens de ses symboles.</p>
+
+<p>Si l'on veut comprendre et sentir ce que la <i>Vita nuova</i> renferme de
+beaut&eacute;s subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus s&ucirc;rement
+par un commerce intime avec cette grande personnalit&eacute; qu'en interrogeant
+les autres.</p>
+
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> La <i>Vita nuova</i> est beaucoup plus famili&egrave;re aux Anglais.
+Entre 1862 et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions
+litt&eacute;rales. En outre, deux &eacute;ditions italiennes, avec introductions et
+notes en anglais, ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;es r&eacute;cemment &agrave; Londres par M. Whitehead
+et par M. Perini.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> La <i>Divine Com&eacute;die</i>, traduction libre, 1897. Plon et
+Nourrit.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Dante, <i>Il Convito</i>, trait. ii.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Les Guelfes repr&eacute;sentaient les franchises communales, et
+les Gibelins les privil&egrave;ges f&eacute;odaux (Ozanam).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Il Convito</i>, tratt. ii, chap. XIII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> WHITEHEAD. &Eacute;dition italienne de la <i>Vita nuova</i>, London,
+1893.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Commentaire du ch. II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Il Convito</i>, tratt. ii, ch. XIII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> La <i>Divine Com&eacute;die</i>, ch. XV de l'<i>Enfer</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> DEL LUNGO, <i>Beatrice nella vita e nella poesia</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> LUMINI, <i>Giornale Dantesco</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Commentaire de Boccace.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir au ch. II de la <i>Vita nuova</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Le Purgatoire de la <i>Divine Com&eacute;die</i>, chant XXXI.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Ozanam croit que le s&eacute;jour de Dante &agrave; Paris doit &ecirc;tre
+report&eacute; entre 1294 et 1299, c'est-&agrave;-dire entre la mort de B&eacute;atrice et
+l'accession du po&egrave;te au Priorat, et que c'est &agrave; cette &eacute;poque qu'eurent
+lieu les d&eacute;sordres dont il s'accuse lui-m&ecirc;me (<i>Oeuvres compl&egrave;tes</i>, t.
+VI, p. 416). Ceci me para&icirc;t difficilement acceptable (Voir
+l'<i>&Eacute;pilogue</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> &laquo;Un petit oiseau, encore sans exp&eacute;rience, peut s'exposer
+deux ou trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont d&eacute;j&agrave;
+fatigu&eacute; leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la
+fl&egrave;che&raquo; (chant XXXI du Purgatoire).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu'&agrave; ce qu'on
+pourrait appeler la litt&eacute;rature courante. Il y avait d&eacute;j&agrave;, dans la
+France d'alors, une haute litt&eacute;rature, celle de l'&Eacute;pop&eacute;e, une de nos
+gloires nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques o&ugrave;,
+Joinville et Villehardouin annon&ccedil;aient les M&eacute;moires dont nous sommes
+encombr&eacute;s aujourd'hui.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Bollettino della Societ&agrave; Dantesca Italiana, Firenze</i>,
+d&eacute;cembre 1896.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Il se fit admettre en 1295 dans le sixi&egrave;me des sept <i>arti
+maggiori</i>, celui des m&eacute;decins et des apothicaires <i>(medici e speziali</i>).
+C'&eacute;tait une condition exig&eacute;e pour l'entr&eacute;e dans la vie publique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> 1306.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Professeur LUIGI LEYNARDI, <i>la Psicologia dell' urte nella
+Divina Commedia</i>, Torino, 1894.&mdash;MICHELE SCHERILLO, <i>alcuni capitoli
+della biografia di Dante</i>, Torino, 1896.<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span></p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h2>LA VITA NUOVA</h2>
+
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<p>Dans cette partie du livre de ma m&eacute;moire, avant laquelle on ne
+trouverait pas grand'chose &agrave; lire, se trouve un chapitre (<i>rubrica</i>),
+ayant pour titre: <i>Incipit vita nuova</i> (Commencement d'une vie
+nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent &eacute;crits des passages que j'ai
+l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du
+moins suivant la signification qu'ils avaient.<a name="FNanchor_1_22" id="FNanchor_1_22"></a><a href="#Footnote_1_22" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<p>Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumi&egrave;re<a name="FNanchor_2_23" id="FNanchor_2_23"></a><a href="#Footnote_2_23" class="fnanchor">[2]</a> &eacute;tait retourn&eacute;
+au m&ecirc;me point de son<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> &eacute;volution, quand apparut &agrave; mes yeux pour la
+premi&egrave;re fois la glorieuse dame de mes pens&eacute;es, que beaucoup nomm&egrave;rent
+B&eacute;atrice, ne sachant comment la nommer.<a name="FNanchor_3_24" id="FNanchor_3_24"></a><a href="#Footnote_3_24" class="fnanchor">[3]</a></p>
+
+<p>Elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; cette p&eacute;riode de sa vie o&ugrave; le ciel &eacute;toile s'est avanc&eacute;
+du c&ocirc;t&eacute; de l'Orient d'un peu plus de douze degr&eacute;s.<a name="FNanchor_4_25" id="FNanchor_4_25"></a><a href="#Footnote_4_25" class="fnanchor">[4]</a> De sorte qu'elle
+&eacute;tait au commencement de sa neuvi&egrave;me ann&eacute;e, quand elle m'apparut, et moi
+&agrave; la fin de la mienne.</p>
+
+<p>Je la vis v&ecirc;tue de rouge<a name="FNanchor_5_26" id="FNanchor_5_26"></a><a href="#Footnote_5_26" class="fnanchor">[5]</a>, mais d'une fa&ccedil;on simple et modeste, et
+par&eacute;e comme il convenait &agrave; un &acirc;ge aussi tendre. A ce moment, je puis
+dire v&eacute;ritablement que le principe de la vie que rec&egrave;lent les plis les
+plus secrets du coeur se mit &agrave; trembler si fortement en moi que je le
+sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une fa&ccedil;on terrible,
+et en tremblant il disait ces mots:<span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> <i>ecce Deus fortior me qui veniens
+dominabitur mihi</i>.<a name="FNanchor_6_27" id="FNanchor_6_27"></a><a href="#Footnote_6_27" class="fnanchor">[6]</a> Puis l'esprit animal qui habite l&agrave; o&ugrave; tous les
+esprits sensitifs apportent leurs perceptions<a name="FNanchor_7_28" id="FNanchor_7_28"></a><a href="#Footnote_7_28" class="fnanchor">[7]</a> fut saisi d'&eacute;tonnement
+et, s'adressant sp&eacute;cialement &agrave; l'esprit de la vision, dit ces mots:
+<i>apparuit jam beatitudo vostra</i><a name="FNanchor_8_29" id="FNanchor_8_29"></a><a href="#Footnote_8_29" class="fnanchor">[8]</a>. Puis, l'esprit naturel qui r&eacute;side l&agrave;
+o&ugrave; s'articule la parole<a name="FNanchor_9_30" id="FNanchor_9_30"></a><a href="#Footnote_9_30" class="fnanchor">[9]</a> se mit &agrave; pleurer, et en pleurant il disait:
+<i>heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps</i>.<a name="FNanchor_10_31" id="FNanchor_10_31"></a><a href="#Footnote_10_31" class="fnanchor">[10]</a></p>
+
+<p>Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et ma&icirc;tre de mon
+&acirc;me, et mon &acirc;me lui fut aussit&ocirc;t unie si &eacute;troitement qu'il commen&ccedil;a &agrave;
+prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une
+domination telle qu'il fallut m'en remettre compl&egrave;tement &agrave; son bon
+plaisir.</p>
+
+<p>Il me commandait souvent de chercher &agrave; voir ce jeune ange; et c'est
+ainsi que dans mon<span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> enfance (<i>puerizia</i>) je m'en allais souvent chercher
+apr&egrave;s elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que
+certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Hom&egrave;re. &laquo;Elle paraissait
+non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.&raquo;<a name="FNanchor_11_32" id="FNanchor_11_32"></a><a href="#Footnote_11_32" class="fnanchor">[11]</a></p>
+
+<p>Et, bien que son image ne me quitt&acirc;t pas, m'encourageant ainsi &agrave; me
+soumettre &agrave; l'Amour, elle avait une fiert&eacute; si noble qu'elle ne permit
+jamais que l'Amour me domin&acirc;t par del&agrave; des conseils fid&egrave;les de la raison
+tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses.
+Aussi, comme il peut para&icirc;tre fabuleux que tant de jeunesse ait pu
+ma&icirc;triser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et,
+laissant de c&ocirc;t&eacute; beaucoup de choses qui pourraient &ecirc;tre prises l&agrave; d'o&ugrave;
+j'ai tir&eacute; celles-ci<a name="FNanchor_12_33" id="FNanchor_12_33"></a><a href="#Footnote_12_33" class="fnanchor">[12]</a>, j'en arriverai &agrave; ce qui a imprim&eacute; les traces
+les plus profondes dans ma m&eacute;moire.</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_22" id="Footnote_1_22"></a><a href="#FNanchor_1_22"><span class="label">[1]</span></a> Commentaire du chap. I.&mdash;<a href="#Page_125">pg.125</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_23" id="Footnote_2_23"></a><a href="#FNanchor_2_23"><span class="label">[2]</span></a> Le Soleil.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_24" id="Footnote_3_24"></a><a href="#FNanchor_3_24"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire du ch. II.&mdash;<a href="#Page_128">pg. 128</a></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_25" id="Footnote_4_25"></a><a href="#FNanchor_4_25"><span class="label">[4]</span></a> R&eacute;volution qui s'op&egrave;re en cent ans <i>(Tutto quel cielo si
+muove seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a
+oriente, in cento anni uno grado</i>). Tous ces passages se rapportent &agrave; la
+conception de la cosmographie c&eacute;leste qui se trouve longuement
+d&eacute;velopp&eacute;e dans, <i>Il Convito</i> (tratt. ii, ch. II et XV).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_26" id="Footnote_5_26"></a><a href="#FNanchor_5_26"><span class="label">[5]</span></a> Beatrice est toujours repr&eacute;sent&eacute;e, jusque dans les r&eacute;gions
+c&eacute;lestes, v&ecirc;tue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Po&egrave;te.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_27" id="Footnote_6_27"></a><a href="#FNanchor_6_27"><span class="label">[6]</span></a> Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_28" id="Footnote_7_28"></a><a href="#FNanchor_7_28"><span class="label">[7]</span></a> Le cerveau.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_29" id="Footnote_8_29"></a><a href="#FNanchor_8_29"><span class="label">[8]</span></a> C'est votre B&eacute;atitude qui vous est apparue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_30" id="Footnote_9_30"></a><a href="#FNanchor_9_30"><span class="label">[9]</span></a> Dans le texte: <i>ove si ministrato nutrimento nostro</i>. Je me
+suis permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a &eacute;galement
+interpr&eacute;t&eacute;e dans son commentaire par: <i>lo spirito vocale</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_31" id="Footnote_10_31"></a><a href="#FNanchor_10_31"><span class="label">[10]</span></a> &laquo;Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien
+emp&ecirc;ch&eacute;.&raquo; Nous trouvons plusieurs fois le mot <i>impeditus</i> employ&eacute; dans
+le sens de embarrass&eacute;, troubl&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_32" id="Footnote_11_32"></a><a href="#FNanchor_11_32"><span class="label">[11]</span></a> C'est d'H&eacute;l&egrave;ne passant devant la foule qu'Hom&egrave;re parlait
+ainsi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_33" id="Footnote_12_33"></a><a href="#FNanchor_12_33"><span class="label">[12]</span></a> C'est-&agrave;-dire de mon esprit.<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span></p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s que furent pass&eacute;es neuf ann&eacute;es juste<a name="FNanchor_1_34" id="FNanchor_1_34"></a><a href="#Footnote_1_34" class="fnanchor">[1]</a> depuis la premi&egrave;re
+apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai
+v&ecirc;tue de blanc, entre deux dames plus &acirc;g&eacute;es. Comme elle passait dans une
+rue, elle jeta les yeux du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; je me trouvais, craintif, et, avec
+une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui r&eacute;compens&eacute;e dans
+l'autre vie<a name="FNanchor_2_35" id="FNanchor_2_35"></a><a href="#Footnote_2_35" class="fnanchor">[2]</a>, elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir
+atteint l'extr&eacute;mit&eacute; de la B&eacute;atitude. L'heure o&ugrave; m'arriva ce doux salut
+&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment la neuvi&egrave;me de ce jour. Et comme c'&eacute;tait la premi&egrave;re
+fois que sa voix parvenait &agrave; mes oreilles, je fus pris d'une telle
+douceur que je me sentis comme ivre, et je me s&eacute;parai aussit&ocirc;t de la
+foule.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; dans ma chambre solitaire, je me mis &agrave; penser &agrave; elle et &agrave; sa
+courtoisie, et en y pensant<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> je tombai dans un doux sommeil o&ugrave; m'apparut
+une vision merveilleuse.</p>
+
+<p>Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans
+lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inqui&eacute;tant pour
+qui le regardait<a name="FNanchor_3_36" id="FNanchor_3_36"></a><a href="#Footnote_3_36" class="fnanchor">[3]</a>; et il montrait lui-m&ecirc;me une joie vraiment
+extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais
+qu'une partie, o&ugrave; je distinguais seulement: &laquo;<i>Ego dominus tuus</i>.&raquo;<a name="FNanchor_4_37" id="FNanchor_4_37"></a><a href="#Footnote_4_37" class="fnanchor">[4]</a> Il
+me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue<a name="FNanchor_5_38" id="FNanchor_5_38"></a><a href="#Footnote_5_38" class="fnanchor">[5]</a>, sauf
+qu'elle &eacute;tait l&eacute;g&egrave;rement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en
+regardant attentivement, je connus que c'&eacute;tait la dame du salut, celle
+qui avait daign&eacute; me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il
+tenait dans une de ses mains une chose qui br&ucirc;lait, et qu'il me disait:
+&laquo;<i>Vide cor tuum</i>.&raquo;<a name="FNanchor_6_39" id="FNanchor_6_39"></a><a href="#Footnote_6_39" class="fnanchor">[6]</a> Et quand il fut rest&eacute; l&agrave; un peu de temps, il me
+semblait qu'il r&eacute;veillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle
+mani&egrave;re<span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> qu'il lui faisait manger cette chose qui br&ucirc;lait dans sa main,
+et qu'elle mangeait en h&eacute;sitant. Apr&egrave;s cela, sa joie ne tardait pas &agrave; se
+convertir en des larmes am&egrave;res; et, prenant cette femme dans ses bras,
+il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel.</p>
+
+<p>Je ressentis alors une telle angoisse que mon l&eacute;ger sommeil ne put durer
+davantage, et je m'&eacute;veillai.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ai aussit&ocirc;t &agrave; penser, et je trouvai que l'heure o&ugrave; cette
+vision m'&eacute;tait apparue &eacute;tait la quatri&egrave;me de la nuit, d'o&ugrave; il r&eacute;sulte
+qu'elle &eacute;tait la premi&egrave;re des neuf derni&egrave;res heures de la nuit.<a name="FNanchor_7_40" id="FNanchor_7_40"></a><a href="#Footnote_7_40" class="fnanchor">[7]</a> Et
+tout en songeant &agrave; ce qui venait de m'appara&icirc;tre, je me proposai de le
+faire entendre &agrave; quelques-uns de mes amis qui &eacute;taient des trouv&egrave;res
+fameux dans ce temps-l&agrave;. Et, comme je m'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; essay&eacute; aux choses
+rim&eacute;es, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les
+fid&egrave;les de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur
+&eacute;crivis donc ce que j'avais vu en songe:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">A toute &acirc;me &eacute;prise et &agrave; tout noble coeur<a name="FNanchor_8_41" id="FNanchor_8_41"></a><a href="#Footnote_8_41" class="fnanchor">[8]</a></span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">A qui parviendra ceci</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Afin qu'ils m'en retournent leur avis,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-&agrave;-dire l'Amour.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">D&eacute;j&agrave; &eacute;taient pass&eacute;es les heures</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">O&ugrave; les &eacute;toiles brillent de tout leur &eacute;clat,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand m'apparut tout a coup l'Amour</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dont l'essence me remplit encore de terreur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour me paraissait joyeux.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il tenait mon coeur dans sa main</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et dans ses bras une femme endormie et envelopp&eacute;e d'un manteau.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Puis il la r&eacute;veillait et, ce coeur qui br&ucirc;lait,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il le lui donnait &agrave; manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Puis je le voyais s'en aller en pleurant.<a name="FNanchor_9_42" id="FNanchor_9_42"></a><a href="#Footnote_9_42" class="fnanchor">[9]</a></span><br />
+</p>
+
+<p>Il vint plusieurs r&eacute;ponses &agrave; ce sonnet, et des opinions diverses furent
+exprim&eacute;es. Parmi elles fut la r&eacute;ponse de celui que j'appelle le premier
+de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: &laquo;Il me semble
+que tu as vu la perfection....&raquo;<a name="FNanchor_10_43" id="FNanchor_10_43"></a><a href="#Footnote_10_43" class="fnanchor">[10]</a> Et de l&agrave; date le commencement de
+notre amiti&eacute; mutuelle, quand il sut que c'&eacute;tait moi qui lui avais fait
+cet envoi. La v&eacute;ritable interpr&eacute;tation de ce sonnet ne fut alors saisie
+par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins
+perspicaces.<a name="FNanchor_11_44" id="FNanchor_11_44"></a><a href="#Footnote_11_44" class="fnanchor">[11]</a><span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span></p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_34" id="Footnote_1_34"></a><a href="#FNanchor_1_34"><span class="label">[1]</span></a> Dante avait alors 18 ans et B&eacute;atrice &agrave; peu pr&egrave;s 17.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_35" id="Footnote_2_35"></a><a href="#FNanchor_2_35"><span class="label">[2]</span></a> <i>Nel gran secolo</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_36" id="Footnote_3_36"></a><a href="#FNanchor_3_36"><span class="label">[3]</span></a> Ce personnage &eacute;tait l'Amour.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_37" id="Footnote_4_37"></a><a href="#FNanchor_4_37"><span class="label">[4]</span></a> Je suis ton ma&icirc;tre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_38" id="Footnote_5_38"></a><a href="#FNanchor_5_38"><span class="label">[5]</span></a> On a vu dans cette nudit&eacute; un symbole de virginit&eacute;.
+L'opinion exprim&eacute;e par quelques auteurs que B&eacute;atrice &eacute;tait d&eacute;j&agrave; mari&eacute;e &agrave;
+cette &eacute;poque, ne saurait se concilier avec cette attribution
+symbolique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_39" id="Footnote_6_39"></a><a href="#FNanchor_6_39"><span class="label">[6]</span></a> Vois ton coeur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_40" id="Footnote_7_40"></a><a href="#FNanchor_7_40"><span class="label">[7]</span></a> Voir au <a href="#Page_93">ch. XXX</a> pour ce qui concerne le nombre 9.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_41" id="Footnote_8_41"></a><a href="#FNanchor_8_41"><span class="label">[8]</span></a> <i>A ciascun' alma presa, e gentil cuore</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_42" id="Footnote_9_42"></a><a href="#FNanchor_9_42"><span class="label">[9]</span></a> Commentaire du ch. III.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_43" id="Footnote_10_43"></a><a href="#FNanchor_10_43"><span class="label">[10]</span></a> Cet ami &eacute;tait Guido Cavalcanti, l'un des po&egrave;tes les plus
+r&eacute;put&eacute;s de cette &eacute;poque. Il avait r&eacute;pondu: <i>Vedesti al mio parer ogni
+valore</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_44" id="Footnote_11_44"></a><a href="#FNanchor_11_44"><span class="label">[11]</span></a> On trouvera plusieurs de ces r&eacute;ponses dans le
+<i>Commentaire</i> du <a href="#Page_134">ch. III</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s cette vision, ma sant&eacute;<a name="FNanchor_1_45" id="FNanchor_1_45"></a><a href="#Footnote_1_45" class="fnanchor">[1]</a> commen&ccedil;a &agrave; &ecirc;tre troubl&eacute;e dans ses
+fonctions parce que mon &acirc;me ne cessait de penser &agrave; cette beaut&eacute;; de
+sorte que je devins en peu de temps si fr&ecirc;le et si faible que mon aspect
+&eacute;tait devenu p&eacute;nible pour mes amis. Et beaucoup pouss&eacute;s par la malice
+cherchaient &agrave; savoir ce que je tenais &agrave; cacher aux autres. Et moi,
+m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur r&eacute;pondais que c'&eacute;tait
+l'Amour qui m'avait mis dans cet &eacute;tat. Je disais l'Amour parce que mon
+visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y
+m&eacute;prendre. Et quand ils me demandaient: &laquo;Pourquoi l'Amour t'a-t-il
+d&eacute;fait &agrave; ce point?&raquo; Je les regardais en souriant, et je ne leur disais
+rien.<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span></p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_45" id="Footnote_1_45"></a><a href="#FNanchor_1_45"><span class="label">[1]</span></a> Dans le texte: mon esprit naturel.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<p>Il arriva un jour que cette beaut&eacute; &eacute;tait assise dans un endroit o&ugrave; l'on
+c&eacute;l&eacute;brait la Reine de la gloire[1], et de la place o&ugrave; j'&eacute;tais je voyais
+ma B&eacute;atitude. Et entre elle et moi en ligne droite &eacute;tait assise une dame
+d'une figure tr&egrave;s agr&eacute;able, qui me regardait souvent, &eacute;tonn&eacute;e de mon
+regard qui paraissait s'arr&ecirc;ter sur elle; et beaucoup s'aper&ccedil;urent de la
+mani&egrave;re dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que,
+en partant, j'entendais dire derri&egrave;re moi: &laquo;Voyez donc dans quel &eacute;tat
+cette femme a mis celui-ci.&raquo; Et, comme on la nommait, je compris qu'on
+parlait de celle qui se trouvait dans la direction o&ugrave; mes yeux allaient
+s'arr&ecirc;ter sur l'aimable B&eacute;atrice.<a name="FNanchor_1_46" id="FNanchor_1_46"></a><a href="#Footnote_1_46" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-l&agrave;
+d&eacute;voil&eacute; aux autres mon secret; et je pensai &agrave; faire aussit&ocirc;t de cette
+gracieuse<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> femme ma protection contre la v&eacute;rit&eacute;. Et en peu de temps, j'y
+r&eacute;ussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir d&eacute;couvert ce
+que je tenais &agrave; cacher.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; elle, je pus dissimuler pendant des mois et des ann&eacute;es.<a name="FNanchor_2_47" id="FNanchor_2_47"></a><a href="#Footnote_2_47" class="fnanchor">[2]</a> Et
+pour mieux tromper les autres, je composai &agrave; son intention quelques
+petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui
+s'adresseraient &agrave; la divine B&eacute;atrice, et je ne donnerai que ceux qui
+seront &agrave; sa louange.</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_46" id="Footnote_1_46"></a><a href="#FNanchor_1_46"><span class="label">[1]</span></a> La f&ecirc;te de la Vierge.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_47" id="Footnote_2_47"></a><a href="#FNanchor_2_47"><span class="label">[2]</span></a> Il para&icirc;t difficile de croire que ce man&egrave;ge ait dur&eacute; des
+ann&eacute;es.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<p>Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection &agrave; mon
+grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint &agrave; l'id&eacute;e de vouloir
+rappeler le nom de celle qui m'&eacute;tait ch&egrave;re, en l'accompagnant du nom de
+beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> dont je
+viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes
+de la ville, o&ugrave; ma Dame a &eacute;t&eacute; mise par le Seigneur, j'en composai une
+&eacute;p&icirc;tre sous la forme de Sirvente<a name="FNanchor_1_48" id="FNanchor_1_48"></a><a href="#Footnote_1_48" class="fnanchor">[1]</a>, que je ne reproduirai pas. Et si
+j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une
+circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer pr&eacute;cis&eacute;ment
+que le neuvi&egrave;me parmi ceux de toutes les autres.</p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_48" id="Footnote_1_48"></a><a href="#FNanchor_1_48"><span class="label">[1]</span></a> <i>Sirvente</i>, sorte de po&eacute;sie usit&eacute;e par les trouv&egrave;res et les
+troubadours. C'est peut-&ecirc;tre quelque convenance de rime qui aura plac&eacute;
+le nom de B&eacute;atrice au neuvi&egrave;me rang, sans que le Po&egrave;te s'en soit d'abord
+aper&ccedil;u, mais non sans que son imagination en ait &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e plus tard
+(Voir le ch. XXX).</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<p>Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi &agrave; cacher ma volont&eacute;,
+il fallut qu'elle quitt&acirc;t la ville o&ugrave; nous &eacute;tions, pour une r&eacute;sidence
+&eacute;loign&eacute;e. De sorte que moi, fort troubl&eacute; d'avoir perdu la protection de
+mon secret, je me trouvai plus d&eacute;concert&eacute; que je n'aurais cru devoir
+l'&ecirc;tre. Et pensant que, si je ne t&eacute;moignais pas quelque<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> chagrin de son
+d&eacute;part, on s'apercevrait plus t&ocirc;t de ma fraude, je me proposai de
+l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains
+passages s'y adresseront &agrave; ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura
+le comprendre.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">O vous qui passez par le chemin de l'Amour,<a name="FNanchor_1_49" id="FNanchor_1_49"></a><a href="#Footnote_1_49" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Faites attention et regardez</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'il est une douleur &eacute;gale &agrave; la mienne.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je vous prie seulement de vouloir bien m'&eacute;couter;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et alors vous pourrez vous imaginer</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De quels tourmens je suis la demeure et la clef.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour, non pour mon peu de m&eacute;rite</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais gr&acirc;ce &agrave; sa noblesse,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Me fit la vie si douce et si suave</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que j'entendais dire souvent derri&egrave;re moi:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ah! A quels m&eacute;rites</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui me venait de mon tr&eacute;sor amoureux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et je suis rest&eacute; si pauvre</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que je n'ose plus parler.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si bien que, voulant faire comme ceux</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui par vergogne cachent ce qui leur manque,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je montre de la gait&eacute; au dehors</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.<a name="FNanchor_2_50" id="FNanchor_2_50"></a><a href="#Footnote_2_50" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_49" id="Footnote_1_49"></a><a href="#FNanchor_1_49"><span class="label">[1]</span></a> <i>O voi che per la via d'Amore passate</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_50" id="Footnote_2_50"></a><a href="#FNanchor_2_50"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_143">ch. VII</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span></p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler &agrave;
+sa gloire une femme jeune et de tr&egrave;s gracieuse apparence, laquelle &eacute;tait
+aim&eacute;e dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui
+pleuraient.</p>
+
+<p>Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus
+retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque
+chose sur sa mort, &agrave; l'intention de celle pr&egrave;s de qui je l'avais vue. Et
+c'est &agrave; cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis &agrave; son
+sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les
+deux sonnets qui suivent:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,<a name="FNanchor_1_51" id="FNanchor_1_51"></a><a href="#Footnote_1_51" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En entendant ce qui le fait pleurer.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour entend les femmes sangloter de piti&eacute;,</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et leurs yeux t&eacute;moignent de leur douleur am&egrave;re.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est parce que la mort m&eacute;chante a exerc&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En d&eacute;truisant, sauf l'honneur<a name="FNanchor_2_52" id="FNanchor_2_52"></a><a href="#Footnote_2_52" class="fnanchor">[2]</a>, ce qui attire aux femmes</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les louanges du monde.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">&Eacute;coutez comment l'Amour lui a rendu hommage,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car je l'ai vu sous une forme r&eacute;elle<a name="FNanchor_3_53" id="FNanchor_3_53"></a><a href="#Footnote_3_53" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Se lamenter sur cette belle image.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et il levait &agrave; chaque instant ses yeux vers le ciel</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">O&ugrave; &eacute;tait d&eacute;j&agrave; log&eacute;e cette &acirc;me gracieuse</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui avait &eacute;t&eacute; une femme si attrayante.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mort brutale, ennemie de la piti&eacute;,<a name="FNanchor_4_54" id="FNanchor_4_54"></a><a href="#Footnote_4_54" class="fnanchor">[4]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">m&egrave;re antique de la douleur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Jugement dur et irr&eacute;cusable,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Puisque tu as donn&eacute; l'occasion &agrave; mon coeur afflig&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De se livrer &agrave; ses pens&eacute;es,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ma langue se fatiguera &agrave; t'accuser;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et si je te refuse toute excuse,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il faut que je dise</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tes m&eacute;faits et tes crimes:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Non que le monde les ignore,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais pour soulever l'indignation</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De quiconque se nourrit d'amour.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tu as s&eacute;par&eacute; du monde la beaut&eacute;,</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tu as d&eacute;truit la gr&acirc;ce amoureuse</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">D'une jeunesse joyeuse.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne veux pas d&eacute;couvrir ici davantage la femme</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dont les m&eacute;rites sont bien connus.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui ne m&eacute;rite pas son salut<a name="FNanchor_5_55" id="FNanchor_5_55"></a><a href="#Footnote_5_55" class="fnanchor">[5]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il n'esp&egrave;re jamais &ecirc;tre en sa compagnie<a name="FNanchor_6_56" id="FNanchor_6_56"></a><a href="#Footnote_6_56" class="fnanchor">[6]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_51" id="Footnote_1_51"></a><a href="#FNanchor_1_51"><span class="label">[1]</span></a> <i>Piangete amanti, perch&eacute; piange amore</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_52" id="Footnote_2_52"></a><a href="#FNanchor_2_52"><span class="label">[2]</span></a> C'est-&agrave;-dire que la mort peut d&eacute;pouiller une femme de tout
+ce qui charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la
+distinguait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_53" id="Footnote_3_53"></a><a href="#FNanchor_3_53"><span class="label">[3]</span></a> L'Amour repr&eacute;sente ici B&eacute;atrice, qui &eacute;tait elle-m&ecirc;me
+pr&eacute;sente &agrave; cette sc&egrave;ne douloureuse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_54" id="Footnote_4_54"></a><a href="#FNanchor_4_54"><span class="label">[4]</span></a> <i>Morte villana, di piet&agrave; nemica</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_55" id="Footnote_5_55"></a><a href="#FNanchor_5_55"><span class="label">[5]</span></a> C'est &agrave; B&eacute;atrice que s'adressent ces deux derniers vers.
+Vivre en sa compagnie, c'est-&agrave;-dire dans le ciel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_56" id="Footnote_6_56"></a><a href="#FNanchor_6_56"><span class="label">[6]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_145">ch. VIII</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s la mort de cette femme, il survint une chose qui
+m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit o&ugrave; &eacute;tait
+cette aimable femme qui avait servi &agrave; prot&eacute;ger mon secret, car le but de
+mon voyage n'en &eacute;tait pas tr&egrave;s &eacute;loign&eacute;. Et quoique je fusse en apparence
+en nombreuse compagnie, il m'en co&ucirc;tait de m'en aller, &agrave; ce point que
+mes soupirs ne parvenaient pas &agrave; d&eacute;gager l'angoisse o&ugrave; mon coeur &eacute;tait
+plong&eacute; d&egrave;s que je me s&eacute;parais de ma B&eacute;atitude.</p>
+
+<p>Or, le doux Seigneur<a name="FNanchor_1_57" id="FNanchor_1_57"></a><a href="#Footnote_1_57" class="fnanchor">[1]</a>, qui s'&eacute;tait empar&eacute; de moi par la vertu de cette
+femme adorable, m'apparut<span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> dans mon imagination comme un p&egrave;lerin v&ecirc;tu
+simplement d'humbles habits. Il me paraissait h&eacute;sitant, et il regardait
+&agrave; terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle
+rivi&egrave;re, dont le courant &eacute;tait tr&egrave;s pur, et qui longeait la route o&ugrave; je
+me trouvais.</p>
+
+<p>Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: &laquo;Je
+viens d'aupr&egrave;s de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et
+je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volont&eacute; je
+t'avais fait avoir pr&egrave;s d'elle, je l'ai repris et je le porte &agrave; une
+autre belle qui te servira &agrave; son tour de protection, comme l'avait fait
+la premi&egrave;re (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais
+cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en
+r&eacute;p&eacute;ter quelques-unes, fais-le de mani&egrave;re &agrave; ce qu'on ne puisse discerner
+l'amour simul&eacute; que tu avais montr&eacute; &agrave; celle-l&agrave; et qu'il te faudra montrer
+&agrave; l'autre.&raquo;</p>
+
+<p>Ceci dit, toute cette imagination disparut tout &agrave; coup, &agrave; cause du grand
+pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage alt&eacute;r&eacute;, tout
+pensif et accompagn&eacute; de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et
+le jour d'apr&egrave;s, je fis le sonnet suivant:<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Chevauchant avant hier sur un chemin<a name="FNanchor_2_58" id="FNanchor_2_58"></a><a href="#Footnote_2_58" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Contre mon gr&eacute; et tout pensif,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je rencontrai l'Amour au milieu de la route,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Portant le simple v&ecirc;tement d'un p&egrave;lerin.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il avait un aspect tr&egrave;s humble</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Comme s'il avait perdu toute sa dignit&eacute;.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il marchait pensif et soupirant,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La t&ecirc;te inclin&eacute;e, comme pour ne pas voir les gens.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il me vit, il m'appela par mon nom</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et dit: Je viens de loin,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L&agrave; o&ugrave; ton coeur se tenait par ma volont&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et je l'apporte pour qu'il serve &agrave; une nouvelle beaut&eacute;.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Alors je me sentis tellement envahi par lui</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aper&ccedil;u comment.<a name="FNanchor_3_59" id="FNanchor_3_59"></a><a href="#Footnote_3_59" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_57" id="Footnote_1_57"></a><a href="#FNanchor_1_57"><span class="label">[1]</span></a> L'Amour.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_58" id="Footnote_2_58"></a><a href="#FNanchor_2_58"><span class="label">[2]</span></a> <i>Cavalcando l'alta ier per un cammino</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_59" id="Footnote_3_59"></a><a href="#FNanchor_3_59"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_148">ch. IX</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s mon retour, je me mis &agrave; la recherche de cette femme que mon
+Seigneur m'avait nomm&eacute;e sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon
+discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma
+protection, si bien que trop de<span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> gens en parl&egrave;rent, en d&eacute;passant les
+limites de la discr&eacute;tion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort
+p&eacute;nible. Et il r&eacute;sulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser
+d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les
+vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa
+ce si doux salut dans lequel r&eacute;sidait toute ma b&eacute;atitude. Et ici
+j'interromprai mon r&eacute;cit pour faire comprendre l'effet que son salut
+exer&ccedil;ait sur moi.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<p>Lorsqu'elle venait &agrave; m'appara&icirc;tre, dans l'espoir de cet admirable salut,
+je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charit&eacute; m'envahissait,
+qui me faisait pardonner &agrave; tous ceux qui m'avaient offens&eacute;; et &agrave;
+quiconque m'e&ucirc;t alors demand&eacute; quelque chose je n'aurais r&eacute;pondu qu'un
+mot: Amour, l'humilit&eacute; peinte sur mon visage. Et quand elle &eacute;tait sur le
+point de me saluer, un esprit d'amour d&eacute;truisait toutes mes sensations,
+et se peignait sur mes organes visuels<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> intimid&eacute;s, et il leur disait:
+allez honorer votre dame, et ils demeuraient fix&eacute;s sur elle. Et qui
+aurait voulu conna&icirc;tre ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'&agrave;
+regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me
+saluait, l'amour ne parvenait pas &agrave; cacher mon intol&eacute;rable b&eacute;atitude:
+mais je me trouvais &eacute;cras&eacute; par une telle douceur que mon corps, qui en
+subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanim&eacute; et
+pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma B&eacute;atitude,
+laquelle surpassait et dominait toutes mes facult&eacute;s.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<p>Maintenant, revenant &agrave; mon r&eacute;cit, je dirai que, apr&egrave;s que ma B&eacute;atitude
+m'eut &eacute;t&eacute; refus&eacute;e, je fus pris d'une douleur si vive que je me s&eacute;parai
+de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes
+larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apais&eacute;s, je me r&eacute;fugiai
+dans ma chambre, o&ugrave; je pouvais me lamenter sans &ecirc;tre entendu. Et l&agrave;,
+demandant mis&eacute;ricorde &agrave; la reine de la courtoisie, je<span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> disais: Amour,
+viens en aide &agrave; ton fid&egrave;le. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant
+qui vient d'&ecirc;tre battu.</p>
+
+<p>Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre,
+tout pr&egrave;s de moi, un jeune homme couvert d'un v&ecirc;tement d'une grande
+blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, &eacute;tendu comme
+j'&eacute;tais, et apr&egrave;s m'avoir regard&eacute; quelque temps, il me sembla qu'il
+m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: &laquo;<i>Fili, tempus est ut
+praetermittantur simulata nostra</i>.&raquo;<a name="FNanchor_1_60" id="FNanchor_1_60"></a><a href="#Footnote_1_60" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il
+m'avait appel&eacute; plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le
+regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il
+paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-m&ecirc;me
+rassur&eacute;, je commen&ccedil;ai &agrave; lui parler ainsi: &laquo;Noble seigneur, pourquoi
+pleures-tu?&raquo; Et lui: &laquo;<i>Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se
+habent circumferentiae partes; tu autem non sic</i>.&raquo;<a name="FNanchor_2_61" id="FNanchor_2_61"></a><a href="#Footnote_2_61" class="fnanchor">[2]</a><span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p>
+
+<p>Alors, en pensant &agrave; ses paroles, il me parut qu'il m'avait parl&eacute; d'une
+fa&ccedil;on tr&egrave;s obscure, et je lui dis: &laquo;Qu'est cela, Seigneur, que tu me
+parles d'une mani&egrave;re si obscure?&raquo; Il me r&eacute;pondit en langue vulgaire: &laquo;Ne
+demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, je lui parlai du salut qui m'avait &eacute;t&eacute; refus&eacute;, et je lui demandai
+quelle en avait &eacute;t&eacute; la raison. Voici comment il me r&eacute;pondit: &laquo;Notre
+B&eacute;atrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la
+femme que je t'ai nomm&eacute;e sur le chemin des soupirs &eacute;prouvait &agrave; cause de
+toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette tr&egrave;s noble femme, qui est
+ennemie de toute esp&egrave;ce de tort, n'a pas daign&eacute; saluer ta personne,
+craignant d'avoir &agrave; en subir elle-m&ecirc;me quelque d&eacute;sagr&eacute;ment. Aussi comme
+ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux
+que tu &eacute;crives quelque chose sous la forme de vers, o&ugrave; tu exprimeras
+l'empire que j'exerce sur toi &agrave; son sujet, et comment elle te fit sien
+d&egrave;s ton enfance. Et tu peux en appeler en t&eacute;moignage celui qui le sait
+bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-l&agrave;, je lui
+en parlerai volontiers. Elle conna&icirc;tra ainsi ce que tu penses, et
+comprendra comment on<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> s'y est tromp&eacute;. Fais en sorte que tes paroles ne
+soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave;
+elle, ce qui ne conviendrait gu&egrave;re. Et ne lui envoie rien sans moi pour
+que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave
+harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera n&eacute;cessaire.&raquo;<a name="FNanchor_3_62" id="FNanchor_3_62"></a><a href="#Footnote_3_62" class="fnanchor">[3]</a></p>
+
+<p>Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai
+que cette vision m'&eacute;tait apparue &agrave; la neuvi&egrave;me heure du jour. Et avant
+d'&ecirc;tre sorti de ma chambre, j'avais r&eacute;solu de faire une ballade o&ugrave; je
+suivrais ce que m'avait recommand&eacute; mon Seigneur.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour<a name="FNanchor_4_63" id="FNanchor_4_63"></a><a href="#Footnote_4_63" class="fnanchor">[4]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et que tu te pr&eacute;sentes avec lui devant ma Dame,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De mes excuses que tu lui chanteras.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tu t'en vas, Ballade, d'une fa&ccedil;on si courtoise</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que, m&ecirc;me sans sa compagnie,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tu pourras te pr&eacute;senter partout sans crainte.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais si tu veux y aller en toute s&eacute;curit&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Va d'abord retrouver l'Amour;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui.</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Car celle qui doit t'entendre</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si, comme je le crois, elle est irrit&eacute;e contre moi,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'il ne t'accompagnait pas,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elle pourrait bien te recevoir mal.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et, quand vous serez l&agrave; ensemble,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Commence &agrave; lui dire avec douceur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Apr&egrave;s lui en avoir d'abord demand&eacute; la permission:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Madame, celui qui m'envoie vers vous</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Veut, s'il vous pla&icirc;t,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est l'amour qui, &agrave; cause de votre beaut&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet &agrave; ses regards.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi, pourquoi il a regard&eacute; ailleurs,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Jugez-en par vous-m&ecirc;me, du moment que son coeur n'a pas chang&eacute;.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dis-lui: Madame, son coeur a gard&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une foi si fid&egrave;le</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que sa pens&eacute;e est &agrave; tout instant pr&ecirc;te &agrave; vous servir.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il a &eacute;t&eacute; v&ocirc;tre tout d'abord, et il ne s'est pas d&eacute;menti.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si elle ne le croit pas,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dis qu'elle demande &agrave; l'Amour si cela est vrai,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et &agrave; la fin prie-la humblement,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'il ne lui pla&icirc;t pas de me pardonner,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle verra son serviteur lui ob&eacute;ir.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et dis &agrave; celui qui est la clef de toute piti&eacute;,<a name="FNanchor_5_64" id="FNanchor_5_64"></a><a href="#Footnote_5_64" class="fnanchor">[5]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Avant que tu ne t'en ailles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De lui expliquer mes bonnes raisons<a name="FNanchor_6_65" id="FNanchor_6_65"></a><a href="#Footnote_6_65" class="fnanchor">[6]</a></span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Par la gr&acirc;ce de mes paroles harmonieuses.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Reste ici aupr&egrave;s d'elle</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et si elle lui pardonne &agrave; ta pri&egrave;re</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Viens lui annoncer cette belle paix.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Au moment qui te para&icirc;tra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.<a name="FNanchor_7_66" id="FNanchor_7_66"></a><a href="#Footnote_7_66" class="fnanchor">[7]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_60" id="Footnote_1_60"></a><a href="#FNanchor_1_60"><span class="label">[1]</span></a> &laquo;Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_61" id="Footnote_2_61"></a><a href="#FNanchor_2_61"><span class="label">[2]</span></a> &laquo;Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points
+sont &agrave; &eacute;gale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.&raquo; (Je suis
+toujours le m&ecirc;me, et toi tu changes.) <i>Commentaire</i> de Giuliani.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_62" id="Footnote_3_62"></a><a href="#FNanchor_3_62"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire de <a href="#Page_154">ch. XII</a>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_63" id="Footnote_4_63"></a><a href="#FNanchor_4_63"><span class="label">[4]</span></a> <i>Ballata, io vo' che tu ritruovi amore</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_64" id="Footnote_5_64"></a><a href="#FNanchor_5_64"><span class="label">[5]</span></a> L'Amour.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_65" id="Footnote_6_65"></a><a href="#FNanchor_6_65"><span class="label">[6]</span></a> Ceci veut dire sans doute: c'&eacute;tait pour ne pas vous
+compromettre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_66" id="Footnote_7_66"></a><a href="#FNanchor_7_66"><span class="label">[7]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_154">ch. XII</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s la vision que je viens de raconter, et apr&egrave;s avoir dit les paroles
+que l'Amour m'avait impos&eacute;es, me vinrent des pens&eacute;es nombreuses et
+diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une &agrave; une, sans pouvoir
+m'en d&eacute;fendre. Parmi celles-ci, quatre m'&ocirc;taient tout repos.</p>
+
+<p>L'une d'elles &eacute;tait celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce
+qu'elle &eacute;carte de toute vilenie l'esprit de son fid&egrave;le. L'autre &eacute;tait
+que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est
+soumis, plus il faut passer par des chemins p&eacute;nibles et douloureux.</p>
+
+<p>Une autre &eacute;tait celle-ci: le nom de l'Amour est<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> si doux &agrave; entendre
+qu'il para&icirc;t impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car
+les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqu&eacute;s, comme il est
+&eacute;crit: <i>nomina sunt complementa rerum</i>. La quatri&egrave;me &eacute;tait celle-ci: la
+femme &agrave; qui l'Amour t'attache si &eacute;troitement n'est pas comme les autres
+femmes dont le coeur se meut si l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+
+<p>Et chacune de ces pens&eacute;es me faisait la guerre au point que je
+ressemblais &agrave; celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait
+bien marcher, mais qui ne sait pas o&ugrave; il va. Et si je songeais &agrave;
+chercher un chemin battu, c'est-&agrave;-dire celui que prendraient les autres,
+ce chemin se trouvait tout &agrave; fait contraire &agrave; mes pens&eacute;es, qui &eacute;taient
+de faire appel &agrave; la piti&eacute;, et de me remettre entre ses bras. C'est dans
+cet &eacute;tat que je fis le sonnet suivant:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Toutes mes pens&eacute;es parlent d'amour,<a name="FNanchor_1_67" id="FNanchor_1_67"></a><a href="#Footnote_1_67" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et le font de mani&egrave;res si diverses</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que l'une me fait vouloir m'y soumettre</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et une autre me dit que c'est une folie.<a name="FNanchor_2_68" id="FNanchor_2_68"></a><a href="#Footnote_2_68" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une autre m'apporte les douceurs de l'esp&eacute;rance,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et une autre me fait verser des larmes abondantes.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elles s'accordent seulement &agrave; demander piti&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tout tremblant que je suis de la peur qui &eacute;treint mon coeur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est &agrave; ce point que je ne sais de quel c&ocirc;t&eacute; me tourner;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est ainsi que je me trouve comme &eacute;gar&eacute; dans l'amour.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et si je veux les accorder toutes</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il faut que j'en appelle &agrave; mon ennemie,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Madame la Piti&eacute;<a name="FNanchor_3_69" id="FNanchor_3_69"></a><a href="#Footnote_3_69" class="fnanchor">[3]</a>, pour qu'elle me vienne en aide.<a name="FNanchor_4_70" id="FNanchor_4_70"></a><a href="#Footnote_4_70" class="fnanchor">[4]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_67" id="Footnote_1_67"></a><a href="#FNanchor_1_67"><span class="label">[1]</span></a> <i>Tutti li miei pensier parlan d'amore</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_68" id="Footnote_2_68"></a><a href="#FNanchor_2_68"><span class="label">[2]</span></a> Il y a ici deux versions diff&eacute;rentes: Fraticelli lit
+<i>folle,</i> folie, version que j'ai suivie. Giuliani lit <i>forte</i>, ce qui
+signifierait que cette pens&eacute;e est plus forte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_69" id="Footnote_3_69"></a><a href="#FNanchor_3_69"><span class="label">[3]</span></a> Il explique lui-m&ecirc;me que c'est par ironie qu'il appelle
+<i>Madonna Piet&agrave;</i> la <i>mia nemica</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_70" id="Footnote_4_70"></a><a href="#FNanchor_4_70"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_157">ch. XIII</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XIV</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s que ces diverses pens&eacute;es se furent livr&eacute; de telles batailles, il
+arriva que cette adorable cr&eacute;ature se rendit &agrave; une r&eacute;union o&ugrave; se
+trouvaient assembl&eacute;es un grand nombre de dames, et j'y fus amen&eacute; par un
+de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant l&agrave; o&ugrave; tant de
+femmes venaient faire montre de leur beaut&eacute;. Je ne savais donc pas o&ugrave;
+j'&eacute;tais amen&eacute;, me<span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> confiant &agrave; l'ami qui allait me conduire ainsi
+jusqu'aux portes de la mort<a name="FNanchor_1_71" id="FNanchor_1_71"></a><a href="#Footnote_1_71" class="fnanchor">[1]</a>, et je lui dis: &laquo;Pourquoi sommes-nous
+venus pr&egrave;s de ces dames?&raquo; il me r&eacute;pondit: &laquo;C'est pour qu'elles soient
+servies d'une mani&egrave;re digne d'elles.&raquo;</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute; est que ces femmes s'&eacute;taient r&eacute;unies chez une d'elles qui
+s'&eacute;tait mari&eacute;e ce jour-l&agrave; et les avait invit&eacute;es, suivant la coutume de
+cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son
+nouvel &eacute;poux. De sorte que, pensant faire plaisir &agrave; cet ami, je me
+d&eacute;cidai &agrave; venir me tenir &agrave; la disposition de ces dames en sa compagnie.
+Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement
+extraordinaire qui partait du c&ocirc;t&eacute; gauche de ma poitrine et s'&eacute;tendit
+tout &agrave; coup dans le reste de mon corps.</p>
+
+<p>Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le
+tour de la salle et, craignant que l'on se f&ucirc;t aper&ccedil;u de mon
+tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu
+d'elles la divine B&eacute;atrice. Alors, mes esprits se trouv&egrave;rent tellement
+an&eacute;antis par la violence de mon amour, quand je me vis si pr&egrave;s<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> de ma
+Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la
+vision.</p>
+
+<p>Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-m&ecirc;mes l'image
+de cette merveille, ils ne parvenaient pas &agrave; la contempler, et ils en
+souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'&eacute;tions
+pas ainsi projet&eacute;s hors de nous-m&ecirc;mes, nous pourrions rester &agrave; regarder
+cette merveille, comme font les autres.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'&eacute;tais transfigur&eacute;,
+commenc&egrave;rent par s'&eacute;tonner, puis se mirent a parler entre elles et &agrave;
+rire et &agrave; se moquer de moi avec la gentille B&eacute;atrice. Alors mon ami, qui
+ne se doutait de rien, s'en aper&ccedil;ut aussi et, me prenant par la main,
+m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais.
+Alors, un peu calm&eacute; et ayant repris mes esprits an&eacute;antis, et ceux-ci
+ayant retrouv&eacute; la possession d'eux-m&ecirc;mes, je lui dis: &laquo;J'ai mis les
+pieds dans cette partie de la vie o&ugrave; l'on ne peut aller plus loin avec
+la pens&eacute;e de s'en revenir.&raquo;<a name="FNanchor_2_72" id="FNanchor_2_72"></a><a href="#Footnote_2_72" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+<p>Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes o&ugrave; pleurant, et
+honteux de moi-m&ecirc;me,<span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> je me disais: &laquo;Si cette femme savait dans quel
+&eacute;tat je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois
+plut&ocirc;t qu'elle en aurait grande piti&eacute;.&raquo; Et, tout en pleurant ainsi, je
+me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient &agrave; elle-m&ecirc;me et lui
+expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que
+j'&eacute;tais bien s&ucirc;r qu'elle n'en &eacute;tait pas consciente, et que si elle
+l'avait &eacute;t&eacute;, sa compassion aurait gagn&eacute; les autres. Et je souhaitais
+qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'&agrave; elle,</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,<a name="FNanchor_3_73" id="FNanchor_3_73"></a><a href="#Footnote_3_73" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et vous ne savez pas, Madame, d'o&ugrave; vient</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que je vous montre un visage si nouveau</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand je contemple votre beaut&eacute;.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si vous le saviez, votre piti&eacute; ne pourrait pas</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Garder contre moi votre habituelle rigueur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car l'Amour, lorsqu'il me trouve pr&egrave;s de vous,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'enhardit et prend un tel empire</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il frappe mes esprits craintifs,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et les tue ou les chasse,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte qu'il reste seul &agrave; vous regarder.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est ce qui me fait changer de figure,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais pas assez pour que je ne sente pas alors</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les angoisses o&ugrave; me plongent les tourmens qu'ils subissent.<a name="FNanchor_4_74" id="FNanchor_4_74"></a><a href="#Footnote_4_74" class="fnanchor">[4]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_71" id="Footnote_1_71"></a><a href="#FNanchor_1_71"><span class="label">[1]</span></a> Ceci est une allusion &agrave; un incident qui allait se produire
+peu d'instants apr&egrave;s.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_72" id="Footnote_2_72"></a><a href="#FNanchor_2_72"><span class="label">[2]</span></a> J'ai cru que j'allais mourir.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_73" id="Footnote_3_73"></a><a href="#FNanchor_3_73"><span class="label">[3]</span></a> <i>Coll' altre donne mia vista gabbate</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_74" id="Footnote_4_74"></a><a href="#FNanchor_4_74"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_157">ch. XIV</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XV</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s cette nouvelle transfiguration, il me vint une pens&eacute;e opini&acirc;tre,
+qui ne me quittait gu&egrave;re, mais me reprenait continuellement et me
+disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de
+cette femme, pourquoi cherches-tu &agrave; la voir? Si elle te le demandait,
+qu'aurais-tu &agrave; lui r&eacute;pondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre
+pour le faire?</p>
+
+<p>Et une autre pens&eacute;e r&eacute;pondait humblement: si je ne perdais pas toutes
+mes facult&eacute;s et que j'eusse assez de libert&eacute; pour lui r&eacute;pondre, je lui
+dirais: aussit&ocirc;t que je m'imagine sa merveilleuse beaut&eacute;, il me vient un
+d&eacute;sir de la voir d'une telle puissance qu'il d&eacute;truit, qu'il tue dans ma
+m&eacute;moire, tout ce qui pourrait s'&eacute;lever contre lui, et les souffrances
+pass&eacute;es ne sauraient retenir mon d&eacute;sir de chercher &agrave; la voir.</p>
+
+<p>Alors, c&eacute;dant &agrave; ces pens&eacute;es, je songeai &agrave; lui adresser certaines paroles
+dans lesquelles, en m'excusant pr&egrave;s d'elle des reproches que j'avais<span class='pagenum'><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> pu
+lui adresser<a name="FNanchor_1_75" id="FNanchor_1_75"></a><a href="#Footnote_1_75" class="fnanchor">[1]</a>, je lui ferais conna&icirc;tre ce qu'il advient de moi quand
+je l'approche.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tout ce que j'ai dans mon esprit expire<a name="FNanchor_2_76" id="FNanchor_2_76"></a><a href="#Footnote_2_76" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand je vous vois, &ocirc; ma belle joie!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et quand je suis pr&egrave;s de vous, j'entends l'Amour</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mon visage montre la couleur de mon coeur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et quand il s'&eacute;vanouit, il s'appuie o&ugrave; il peut<a name="FNanchor_3_77" id="FNanchor_3_77"></a><a href="#Footnote_3_77" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et, tout tremblant comme dans l'ivresse,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'il ne venait pas rassurer mon &acirc;me &eacute;perdue,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Rien qu'en me montrant qu'il me plaint,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et en me t&eacute;moignant cette piti&eacute; que votre rire tue,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et que ferait na&icirc;tre cet aspect lamentable</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Des yeux qui ont envie de mourir.<a name="FNanchor_4_78" id="FNanchor_4_78"></a><a href="#Footnote_4_78" class="fnanchor">[4]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_75" id="Footnote_1_75"></a><a href="#FNanchor_1_75"><span class="label">[1]</span></a> Il para&icirc;t que Dante s'&eacute;tait plaint hautement, soit en
+paroles soit autrement, du rire moqueur de B&eacute;atrice. Mais il ne s'est
+pas expliqu&eacute; davantage sur ce sujet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_76" id="Footnote_2_76"></a><a href="#FNanchor_2_76"><span class="label">[2]</span></a> <i>Ci&ograve; che m'incontra nella menta, more</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_77" id="Footnote_3_77"></a><a href="#FNanchor_3_77"><span class="label">[3]</span></a> Ici le <i>coeur</i> est pris pour la personne. Allusion &agrave; la
+sc&egrave;ne de la page 54.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_78" id="Footnote_4_78"></a><a href="#FNanchor_4_78"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_159">ch. XV</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span></p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<p>Ce sonnet, apr&egrave;s que je l'eus &eacute;crit, m'amena &agrave; dire encore quatre choses
+sur mon &eacute;tat, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprim&eacute;.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re est que je souffrais souvent quand ma m&eacute;moire venait
+repr&eacute;senter &agrave; mon imagination ce que l'amour me faisait endurer.</p>
+
+<p>La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout &agrave; coup avec tant de
+violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pens&eacute;e, celle qui me
+parlait de ma Dame.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi,
+je partais tout p&acirc;le pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait
+cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'&eacute;tait arriv&eacute; en m'approchant
+d'elle.</p>
+
+<p>La quatri&egrave;me est comment cette vue ne venait pas &agrave; mon secours, mais
+venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du
+sonnet suivant.<span class='pagenum'><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span></p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Souvent me revient &agrave; l'esprit<a name="FNanchor_1_79" id="FNanchor_1_79"></a><a href="#Footnote_1_79" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'angoisse que me cause l'amour.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et il m'en vient une telle piti&eacute; que souvent</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je dis: h&eacute;las, cela arrive-t-il &agrave; quelqu'un d'autre</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que l'amour m'assaille si subitement</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que la vie m'abandonne presque,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Puis, je m'efforce de venir moi-m&ecirc;me &agrave; mon aide;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et tout pale et d&eacute;pourvu de tout courage</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je viens vous voir, croyant me gu&eacute;rir:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et si je l&egrave;ve les yeux pour regarder,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mon coeur se met &agrave; trembler si fort</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que ses battements cessent de se faire sentir.<a name="FNanchor_2_80" id="FNanchor_2_80"></a><a href="#Footnote_2_80" class="fnanchor">[2]</a></span>
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_79" id="Footnote_1_79"></a><a href="#FNanchor_1_79"><span class="label">[1]</span></a> <i>Spesse fiate vennemi alla mente</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_80" id="Footnote_2_80"></a><a href="#FNanchor_2_80"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_161">ch. XVI</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XVII</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait ces trois sonnets adress&eacute;s &agrave; cette femme, comme ils
+faisaient le r&eacute;cit exact de mon &eacute;tat, j'ai cru devoir me taire, parce
+qu'il me semblait avoir assez parl&eacute; de moi. Mais bien que je cesse de
+lui parler, il me faut<span class='pagenum'><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> reprendre une mati&egrave;re nouvelle et plus noble que
+la pr&eacute;c&eacute;dente. Et comme ce nouveau sujet sera agr&eacute;able &agrave; entendre, je
+vais le traiter aussi bri&egrave;vement que possible.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<p>Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon
+coeur, certaines dames, qui se r&eacute;unissaient parce qu'elles aimaient &agrave; se
+trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles
+ayant &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de mes violentes &eacute;motions. Et comme je me trouvais
+passer pr&egrave;s d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'&eacute;tait une femme
+d'un parler agr&eacute;able. Quand je fus arriv&eacute; devant elles, je vis bien que
+ma charmante dame n'&eacute;tait pas l&agrave;, et, rassur&eacute;, je les saluai et leur
+demandai ce qu'il y avait pour leur service.</p>
+
+<p>Ces dames &eacute;taient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre
+elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et
+d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles,<span class='pagenum'><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> tournant les yeux vers moi
+et m'appelant par mon nom, me dit: &laquo;Pourquoi et dans quel but aimes-tu
+donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa pr&eacute;sence?
+Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un
+genre tr&egrave;s particulier.&raquo; Et quand elle eut dit ces paroles, elle et
+toutes les autres se regard&egrave;rent en attendant ma r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Alors je leur dis: &laquo;Mesdames, tout ce que demandait mon amour &eacute;tait le
+salut de cette femme, dont vous entendez peut-&ecirc;tre parler. C'est en cela
+que r&eacute;sidait la b&eacute;atitude qui &eacute;tait la fin de tous mes d&eacute;sirs. Mais,
+depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par
+sa gr&acirc;ce toute ma b&eacute;atitude dans ce qui ne peut me manquer.&raquo;</p>
+
+<p>Ces dames se mirent alors &agrave; parler entre elles et, de m&ecirc;me que nous
+voyons quelquefois tomber la pluie m&ecirc;l&eacute;e &agrave; une neige tr&egrave;s blanche, il me
+semblait voir leurs paroles entrecoup&eacute;es de soupirs. Et quand elles
+eurent ainsi parl&eacute; quelque temps ensemble, celle qui m'avait adress&eacute; la
+parole la premi&egrave;re me dit: &laquo;Nous te prions de nous dire en quoi r&eacute;side
+ta b&eacute;atitude.&raquo; Et je r&eacute;pondis: &laquo;Elle r&eacute;side dans les paroles qui sont &agrave;
+la louange de ma Dame.&raquo; Et elle<span class='pagenum'><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> dit &agrave; son tour: &laquo;Si tu disais vrai, ce
+que tu nous as dit en parlant de ton &eacute;tat, tu l'aurais dit dans un autre
+sens.&raquo;<a name="FNanchor_1_81" id="FNanchor_1_81"></a><a href="#Footnote_1_81" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>Et je les quittai en r&eacute;fl&eacute;chissant &agrave; ces paroles, presque honteux de
+moi-m&ecirc;me, et je me disais en marchant: si je trouve une telle b&eacute;atitude
+dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu
+parler d'elle diff&eacute;remment? Alors je r&eacute;solus de prendre toujours
+d&eacute;sormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais
+beaucoup &agrave; cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de
+trop &eacute;lev&eacute; relativement &agrave; moi-m&ecirc;me, de sorte que je n'osais plus m'y
+mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le d&eacute;sir de parler et
+la peur de commencer.</p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_81" id="Footnote_1_81"></a><a href="#FNanchor_1_81"><span class="label">[1]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_161">ch. XVIII</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XIX</h3>
+
+<p>Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un
+ruisseau aux eaux tr&egrave;s<span class='pagenum'><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> claires<a name="FNanchor_1_82" id="FNanchor_1_82"></a><a href="#Footnote_1_82" class="fnanchor">[1]</a>, il me vint une volont&eacute; si forte de
+parler que je commen&ccedil;ai &agrave; songer &agrave; la mani&egrave;re dont je m'y prendrais, et
+j'ai pens&eacute; qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de
+m'adresser aux femmes &agrave; la seconde personne, et non &agrave; toutes les femmes,
+c'est-&agrave;-dire aux femmes distingu&eacute;es, et qui ne sont pas seulement des
+femmes. Et alors ma langue se mit &agrave; parler comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mue par
+elle-m&ecirc;me, et elle dit: &laquo;Femmes qui comprenez l'amour....&raquo; Je mis alors
+ces mots de c&ocirc;t&eacute; dans ma m&eacute;moire avec une grande joie, en pensant &agrave; les
+prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, apr&egrave;s
+y avoir song&eacute; pendant plusieurs jours, je commen&ccedil;ai cette canzone.<a name="FNanchor_2_83" id="FNanchor_2_83"></a><a href="#Footnote_2_83" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Femmes qui comprenez l'amour,<a name="FNanchor_3_84" id="FNanchor_3_84"></a><a href="#Footnote_3_84" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Non pas que je pense arriver au bout de sa louange,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais pour satisfaire mon esprit.</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Je dis donc que, quand je pense &agrave; ses m&eacute;rites,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'amour se fait sentir en moi si doux</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que, si la hardiesse ne venait &agrave; me manquer,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mes accens rendraient tout le monde amoureux.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et je ne veux pas non plus me hausser &agrave; un point</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que je ne saurais soutenir jusqu'&agrave; la fin.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais je traiterai d&eacute;licatement de sa gr&acirc;ce infinie</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car ce n'est pas une chose &agrave; en entretenir d'autres que vous</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Un ange a fait appel &agrave; la divine Intelligence et lui a dit:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Seigneur, on voit dans le monde</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une merveille dont la gr&acirc;ce proc&egrave;de</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">D'une &acirc;me qui resplendit jusqu'ici.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le ciel, &agrave; qui il ne manque</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que de la poss&eacute;der, la demande &agrave; son Seigneur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et tous les saints la r&eacute;clament.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La piti&eacute; seule prend notre parti<a name="FNanchor_4_85" id="FNanchor_4_85"></a><a href="#Footnote_4_85" class="fnanchor">[4]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car Dieu dit en parlant de ma Dame:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">O mes bien aim&eacute;s, souffrez en paix</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que votre esp&eacute;rance attende tant qu'il me plaira</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L&agrave; o&ugrave; il y a quelqu'un qui s'attend &agrave; la perdre,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et qui dira dans l'Enfer aux m&eacute;chans:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai vu l'esp&eacute;rance des Bienheureux.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ma Dame est donc d&eacute;sir&eacute;e l&agrave;-haut dans le ciel.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Maintenant je veux vous faire conna&icirc;tre la vertu qu'elle poss&egrave;de,.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et je dis: que celle qui veut para&icirc;tre une noble femme</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'en aille avec elle, car quand elle s'avance</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour jette au coeur des m&eacute;chans un froid</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tel que leurs pens&eacute;es se glacent et p&eacute;rissent;</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et celui qui s'arr&ecirc;terait &agrave; la contempler</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Deviendrait une chose noble ou mourrait.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De la regarder, il &eacute;prouve les effets de sa vertu,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et Dieu lui a encore accord&eacute; une plus grande gr&acirc;ce:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est que celui qui lui a parl&eacute; ne peut plus finir mal.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Peut-elle &ecirc;tre si belle et si pure!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Puis il la regarde, et jure en lui-m&ecirc;me</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elle porte ce teint de perle<a name="FNanchor_5_86" id="FNanchor_5_86"></a><a href="#Footnote_5_86" class="fnanchor">[5]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui convient aux femmes, mais sans exag&eacute;ration.<a name="FNanchor_6_87" id="FNanchor_6_87"></a><a href="#Footnote_6_87" class="fnanchor">[6]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elle est tout ce que la nature peut faire de bien,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et on la prend pour le type de la beaut&eacute;.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De ses yeux, quand ils se meuvent,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sortent des esprits enflamm&eacute;s d'amour</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et puis s'en vont droit au coeur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Vous voyez l'amour peint sur ses l&egrave;vres</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fix&eacute;.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Canzone, je sais que c'est surtout les femmes</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoy&eacute;e.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai &eacute;lev&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que, l&agrave; o&ugrave; tu iras, ta dises en priant:</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Apprenez-moi o&ugrave; je dois aller, car je suis envoy&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">A celle dont la louange est ma parure.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et si tu ne veux pas aller inutilement,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ne t'arr&ecirc;te pas pr&egrave;s des gens indignes.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'&agrave; des femmes ou &agrave; des hommes d'&eacute;lite</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui te montreront le chemin le plus court.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tu trouveras l'Amour pr&egrave;s d'elle:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Recommande-moi, comme c'est ton devoir, &agrave; l'un et &agrave; l'autre.<a name="FNanchor_7_88" id="FNanchor_7_88"></a><a href="#Footnote_7_88" class="fnanchor">[7]</a></span><br />
+</p>
+
+<p>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_82" id="Footnote_1_82"></a><a href="#FNanchor_1_82"><span class="label">[1]</span></a> C'&eacute;tait probablement le <i>Mugnone</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_83" id="Footnote_2_83"></a><a href="#FNanchor_2_83"><span class="label">[2]</span></a> N'est-ce pas l&agrave; un exemple curieux de la m&eacute;thode de travail
+ou de composition du Po&egrave;te? Nous le verrons plus loin s'y reprendre &agrave;
+deux fois pour &eacute;crire un sonnet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_84" id="Footnote_3_84"></a><a href="#FNanchor_3_84"><span class="label">[3]</span></a> <i>Donne ch' avete intelletto d'amore</i>.... Faut-il voir dans
+le mot <i>intelletto</i> l'id&eacute;e de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_85" id="Footnote_4_85"></a><a href="#FNanchor_4_85"><span class="label">[4]</span></a> Dieu a piti&eacute; de nous en nous la conservant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_86" id="Footnote_5_86"></a><a href="#FNanchor_5_86"><span class="label">[5]</span></a> Il r&eacute;p&egrave;te souvent que la p&acirc;leur est la couleur de l'amour,
+et la teinte de la perle en est le type.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_87" id="Footnote_6_87"></a><a href="#FNanchor_6_87"><span class="label">[6]</span></a> <i>Non fuor misura</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_88" id="Footnote_7_88"></a><a href="#FNanchor_7_88"><span class="label">[7]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_164">ch. XIX</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XX</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s que cette canzone eut &eacute;t&eacute; un peu r&eacute;pandue dans le monde, comme
+quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce
+que c'est que l'amour<a name="FNanchor_1_89" id="FNanchor_1_89"></a><a href="#Footnote_1_89" class="fnanchor">[1]</a>, s'&eacute;tant d'apr&egrave;s cela fait de moi peut-&ecirc;tre une
+opinion exag&eacute;r&eacute;e. De sorte que je pensai qu'apr&egrave;s avoir &eacute;crit ce qui
+pr&eacute;c&egrave;de, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour
+obliger mon ami, je me d&eacute;cidai &agrave; consacrer quelques mots &agrave; ce sujet.<span class='pagenum'><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span></p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Amour et noblesse de coeur sont une m&ecirc;me chose,<a name="FNanchor_2_90" id="FNanchor_2_90"></a><a href="#Footnote_2_90" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Comme l'a dit le po&egrave;te.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est comme si l'&acirc;me raisonnable allait sans la raison.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand la nature est amoureuse,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour devient son ma&icirc;tre et le coeur est sa demeure.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est l&agrave; qu'il se repose quelquefois un instant,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et quelquefois y s&eacute;journe longtemps.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Puis la beaut&eacute; appara&icirc;t dans une femme sage,<a name="FNanchor_3_91" id="FNanchor_3_91"></a><a href="#Footnote_3_91" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle pla&icirc;t tellement aux yeux que dans le coeur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Na&icirc;t un d&eacute;sir de la chose qui pla&icirc;t.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et ce d&eacute;sir persiste en lui assez</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Pour &eacute;veiller un d&eacute;sir d'amour.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est la m&ecirc;me chose qu'un homme de valeur &eacute;veille chez une femme.<a name="FNanchor_4_92" id="FNanchor_4_92"></a><a href="#Footnote_4_92" class="fnanchor">[4]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_89" id="Footnote_1_89"></a><a href="#FNanchor_1_89"><span class="label">[1]</span></a> Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a
+accompagn&eacute; les deux po&egrave;tes quelques instans dans le Purgatoire
+(Giuliani). Le Po&egrave;te est Guido Guinicelli (<i>a cor gentil ripera sempre
+amore</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_90" id="Footnote_2_90"></a><a href="#FNanchor_2_90"><span class="label">[2]</span></a> <i>i. Amore e cor gentil none una cosa</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_91" id="Footnote_3_91"></a><a href="#FNanchor_3_91"><span class="label">[3]</span></a> <i>Saggia donna. Saggia</i> doit avoir ici une extension
+particuli&egrave;re et qui r&eacute;pond &agrave; <i>uomo valente</i> du dernier vers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_92" id="Footnote_4_92"></a><a href="#FNanchor_4_92"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du ch. XX.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXI</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir trait&eacute; de l'amour dans ces vers, il me vint &agrave; l'id&eacute;e de dire
+&agrave; la louange de cette beaut&eacute; des paroles o&ugrave; je montrerais comment cet
+amour s'&eacute;veille pour elle, et comment non<span class='pagenum'><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> seulement il s'&eacute;veille l&agrave; o&ugrave;
+il dormait, mais comment, gr&acirc;ce &agrave; son action merveilleuse, il s'&eacute;veille
+l&agrave; o&ugrave; il n'&eacute;tait pas en puissance.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,<a name="FNanchor_1_93" id="FNanchor_1_93"></a><a href="#Footnote_1_93" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">O&ugrave; elle passe chacun se tourne vers elle</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et son salut fait trembler le coeur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte que baissant son visage on p&acirc;lit,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et on se repent de ses propres fautes.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'orgueil et la col&egrave;re s'enfuient devant elle.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Aides-moi, Mesdames, &agrave; lui faire honneur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Toute douceur, toute pens&eacute;e modeste,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ce qu'elle para&icirc;t &ecirc;tre quand elle sourit un peu</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ne peut se dire ni se retenir en esprit,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tant est merveilleux un tel miracle.<a name="FNanchor_2_94" id="FNanchor_2_94"></a><a href="#Footnote_2_94" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_93" id="Footnote_1_93"></a><a href="#FNanchor_1_93"><span class="label">[1]</span></a> <i>Negli occhi porta la mia donna Amore....</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_94" id="Footnote_2_94"></a><a href="#FNanchor_2_94"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_172">ch. XXI</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXII</h3>
+
+<p>Peu de jours s'&eacute;taient pass&eacute;s quand, suivant le plaisir du glorieux
+Seigneur qui ne s'est pas<span class='pagenum'><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> refus&eacute; &agrave; mourir lui-m&ecirc;me, celui qui avait
+&eacute;t&eacute; le p&egrave;re d'une telle merveille qu'&eacute;tait cette tr&egrave;s noble B&eacute;atrice
+quitta la vie pour la gloire &eacute;ternelle.</p>
+
+<p>Et comme une telle s&eacute;paration est douloureuse pour ceux qui restent et
+avaient &eacute;t&eacute; amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection
+aussi intime que celle d'un bon p&egrave;re pour un enfant tendre, et d'un
+enfant tendre pour un bon p&egrave;re, et comme cette femme poss&eacute;dait un haut
+degr&eacute; de bont&eacute;, et que son p&egrave;re &eacute;tait aussi d'une grande bont&eacute; (comme on
+le croyait et comme c'&eacute;tait la v&eacute;rit&eacute;), elle fut plong&eacute;e dans une
+douleur tr&egrave;s am&egrave;re.</p>
+
+<p>Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les
+hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or
+beaucoup de femmes s'&eacute;taient r&eacute;unies l&agrave; o&ugrave; cette B&eacute;atrice pleurait &agrave;
+faire piti&eacute;. Et moi-m&ecirc;me j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais
+parler de ses lamentations. Et elles disaient: &laquo;Elle pleure tellement
+que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.&raquo;</p>
+
+<p>Puis elles pass&egrave;rent, et je restai plong&eacute; dans une telle tristesse que
+les larmes inondaient mon visage, et que je devais &agrave; chaque instant<span class='pagenum'><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
+cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'&eacute;tait que je me trouvais dans
+un endroit o&ugrave; passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle,
+attentif &agrave; ce qu'elles disaient, je serais all&eacute; me cacher aussit&ocirc;t que
+mes larmes commenc&egrave;rent &agrave; couler. Et, comme je me tenais toujours l&agrave;,
+d'autres pass&egrave;rent encore devant moi, qui se disaient les unes aux
+autres: &laquo;Qui de nous pourra &ecirc;tre gaie, maintenant que nous l'avons vue
+tant pleurer?&raquo; D'autres disaient en me voyant: &laquo;En voici un qui pleure
+ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.&raquo; D'autres disaient
+encore: &laquo;Comme il est chang&eacute;! Il ne para&icirc;t plus du tout le m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de
+moi. Je pensai alors &agrave; prononcer quelques paroles que je pouvais bien
+exprimer &agrave; propos de tout ce que j'avais entendu dire &agrave; ces femmes. Et
+comme je leur en aurais volontiers demand&eacute; la permission, si je ne
+m'&eacute;tais trouv&eacute; retenu par quelque crainte, je me d&eacute;cidai &agrave; faire comme
+si je la leur avais demand&eacute;e et qu'elles m'eussent r&eacute;pondu. Je fis alors
+deux sonnets: dans l'un, je m'adresse &agrave; elles comme j'aurais pu le faire
+de vive voix; dans l'autre, je prends la r&eacute;ponse dans les mots que
+j'avais entendu<span class='pagenum'><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> prononcer comme s'ils avaient &eacute;t&eacute; r&eacute;ellement adress&eacute;s &agrave;
+moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">O vous dont la contenance affaiss&eacute;e<a name="FNanchor_1_95" id="FNanchor_1_95"></a><a href="#Footnote_1_95" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et les yeux baiss&eacute;s t&eacute;moignent de votre douleur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">D'o&ugrave; venez-vous? Et dites-moi</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Est-ce que vous avez vu notre Dame</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le visage baign&eacute; des pleurs de son filial amour?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dites-le-moi, Mesdames,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car mon coeur me le dit &agrave; moi-m&ecirc;me,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et je le vois rien qu'&agrave; votre d&eacute;marche.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et si vous venez d'un endroit si pitoyable</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Veuillez rester ici un moment avec moi,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car je vois combien vos yeux ont pleur&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et je vois votre visage si alt&eacute;r&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que le coeur m'en tremble rien qu'&agrave; le voir.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Es-tu celui qui a parl&eacute; si souvent<a name="FNanchor_2_96" id="FNanchor_2_96"></a><a href="#Footnote_2_96" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De notre dame, en ne l'adressant qu'&agrave; nous?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tu lui ressembles par la voix,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais ton visage n'est pas reconnaissable.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi pleures-tu dans ton coeur,</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Que tu fais na&icirc;tre chez les autres la compassion de toi-m&ecirc;me?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Celer ta propre douleur?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il est inutile de chercher &agrave; nous consoler,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elle a la piti&eacute; tellement empreinte sur son visage</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que quiconque l'e&ucirc;t voulu regarder</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Serait tomb&eacute; mort devant elle.<a name="FNanchor_3_97" id="FNanchor_3_97"></a><a href="#Footnote_3_97" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_95" id="Footnote_1_95"></a><a href="#FNanchor_1_95"><span class="label">[1]</span></a> <i>Voi, che portate la sembianza umile</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_96" id="Footnote_2_96"></a><a href="#FNanchor_2_96"><span class="label">[2]</span></a> <i>Se' tu volui c'hai trattata sovente</i>.... Dans ce second
+sonnet, le po&egrave;te donne la parole aux femmes &agrave; qui il s'&eacute;tait adress&eacute;
+dans le pr&eacute;c&eacute;dent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_97" id="Footnote_3_97"></a><a href="#FNanchor_3_97"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_174">ch. XXII</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXIII</h3>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s ceci, il m'advint dans certaines parties de ma
+personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant
+plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me
+fallut rester semblable &agrave; ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme
+le neuvi&egrave;me jour je fus pris de douleurs intol&eacute;rables, il me vint une
+pens&eacute;e qui &eacute;tait celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pens&eacute;e
+pendant quelque temps, je revins &agrave; celle de ma vie mis&eacute;rable. Et, voyant
+combien la vie tient &agrave; peu de chose, m&ecirc;me quand la<span class='pagenum'><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> sant&eacute; est parfaite,
+je me mis &agrave; pleurer en dedans de moi-m&ecirc;me sur tant de mis&egrave;re, et, dans
+mes soupirs, je me disais: &laquo;il faudra que cette divine B&eacute;atrice meure un
+jour!&raquo; Et je tombai alors dans un &eacute;garement tel que je fermai les yeux
+et commen&ccedil;ai &agrave; m'agiter comme un fr&eacute;n&eacute;tique, puis &agrave; divaguer.</p>
+
+<p>Alors m'apparurent certains visages de femmes &eacute;chevel&eacute;es qui me
+disaient: &laquo;tu mourras aussi&raquo;. Et apr&egrave;s ces femmes vinrent d'autres
+visages &eacute;tranges et horribles &agrave; voir qui me disaient: &laquo;tu es mort&raquo;. Et
+mon imagination continuant &agrave; s'&eacute;garer, j'en vins &agrave; ce point que je ne
+savais plus o&ugrave; j'&eacute;tais. Je croyais toujours voir des femmes &eacute;chevel&eacute;es,
+extr&ecirc;mement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil
+s'obscurcissait tellement que les &eacute;toiles se montraient d'une couleur
+qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux
+qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands
+tremblemens de terre.<a name="FNanchor_1_98" id="FNanchor_1_98"></a><a href="#Footnote_1_98" class="fnanchor">[1]</a> Et au milieu de<span class='pagenum'><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> ma surprise et de mon effroi,
+je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: &laquo;tu ne sais pas? Ton
+admirable Dame n'est plus de ce monde&raquo;.</p>
+
+<p>Alors, je me mis &agrave; pleurer &agrave; chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement
+dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce
+moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui
+remontaient en suivant un petit nuage tr&egrave;s blanc. Et ils chantaient d'un
+air de triomphe <i>hosanna in excelsis</i>, sans que j'entendisse autre
+chose.<a name="FNanchor_2_99" id="FNanchor_2_99"></a><a href="#Footnote_2_99" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+<p>Il me sembla alors que mon coeur, qui &eacute;tait tout amour, me disait: il
+est vrai que notre Dame est &eacute;tendue sans vie; et je crus aller voir ce
+corps qui avait log&eacute; cette &acirc;me bienheureuse et si pure. Et cette
+imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme
+morte, et des femmes qui lui couvraient la t&ecirc;te d'un voile blanc. Et son
+visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: &laquo;Voici
+que je vois le commencement de la paix.&raquo; Et je sentais tant de douceur &agrave;
+la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens &agrave;
+moi, ne me repousse pas.<span class='pagenum'><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> Tu dois &ecirc;tre bonne, puisque tu as habit&eacute; ce
+corps. Viens &agrave; moi, car je te d&eacute;sire beaucoup: tu vois que je porte d&eacute;j&agrave;
+ton empreinte.</p>
+
+<p>Et il me sembla alors qu'apr&egrave;s avoir vu remplir ces douloureux offices
+que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais
+le ciel, et je disais &agrave; haute voix: &laquo;O &acirc;me bienheureuse, bienheureux est
+celui qui te voit!&raquo;</p>
+
+<p>Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et
+appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait pr&egrave;s de mon
+lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient &agrave; ma propre
+maladie, se mit tout effray&eacute;e &agrave; pleurer comme moi. Et les autres femmes
+qui &eacute;taient dans la chambre, attir&eacute;es par ses pleurs et s'apercevant que
+je pleurais aussi, l'&eacute;loign&egrave;rent de moi: cette jeune femme &eacute;tait une de
+mes plus proches parentes.</p>
+
+<p>Alors elles s'approch&egrave;rent toutes de mon lit et voulurent me r&eacute;veiller,
+car elles croyaient que je r&ecirc;vais, et elles me disaient: &laquo;Ne dors plus,
+ne te laisse pas d&eacute;courager ainsi.&raquo; Et pendant qu'elles me parlaient,
+mon imagination se calma, au point que je voulais dire: &laquo;O B&eacute;atrice,
+sois b&eacute;nie!&raquo; Et &agrave; peine avais-je prononc&eacute; B&eacute;atrice<span class='pagenum'><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> que j'ouvris les
+yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'&eacute;tais tromp&eacute;. Et, tout en
+pronon&ccedil;ant ce nom, ma voix &eacute;tait tellement bris&eacute;e que ces femmes ne
+pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un
+avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles
+se mirent &agrave; dire: &laquo;On dirait qu'il est mort.&raquo; Puis elles ajout&egrave;rent
+entre elles: &laquo;Il faut le ranimer.&raquo; Et elles me dirent beaucoup de choses
+pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi,
+ayant retrouv&eacute; un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon
+imagination, je leur r&eacute;pondis: &laquo;Je vais vous dire ce que j'ai eu.&raquo; Alors
+je commen&ccedil;ai par le commencement, et je finis en leur disant ce que
+j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aim&eacute;e. Et plus tard,
+gu&eacute;ri de ma maladie, je r&eacute;solus de raconter ce qui m'&eacute;tait arriv&eacute;, parce
+qu'il m'a sembl&eacute; que ce serait une chose int&eacute;ressante.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une femme jeune et compatissante,<a name="FNanchor_3_100" id="FNanchor_3_100"></a><a href="#Footnote_3_100" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Orn&eacute;e de toutes les gr&acirc;ces humaines,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Se trouvait l&agrave; o&ugrave; j'appelais &agrave; chaque instant la mort.</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Voyant mes yeux pleins d'angoisse</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et entendant mes paroles d&eacute;pourvues de sens,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elle s'effraya et se mit &agrave; pleurer &agrave; chaudes larmes.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et d'autres femmes, attir&eacute;es pr&egrave;s de moi</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Par celle qui pleurait ainsi,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'&eacute;loign&egrave;rent et cherch&egrave;rent &agrave; me faire revenir &agrave; moi.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'une me disait: il ne faut pas dormir,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et une autre: pourquoi te d&eacute;courager?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Alors je laissai cette &eacute;trange fantaisie</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">fit je pronon&ccedil;ai le nom de ma Dame.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ma voix &eacute;tait si douloureuse</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et tellement bris&eacute;e par l'angoisse et les pleurs</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que mon coeur seul entendit ce nom r&eacute;sonner.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et, la honte peinte sur mon visage,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour me fit me tourner vers elles.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ma p&acirc;leur &eacute;tait telle</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elles se mirent &agrave; parler de ma mort:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une &agrave; l'autre.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et elles me r&eacute;p&eacute;taient:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">&laquo;Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?&raquo;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand j'eus repris un peu de force</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je dis: &laquo;Mesdames, je vais vous le dire.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tandis que je pensais &agrave; la fragilit&eacute; de ma vie,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et que je voyais combien sa dur&eacute;e tient &agrave; peu de chose,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit &agrave; pleurer;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte que mon &acirc;me fut si &eacute;gar&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que je disais en soupirant, dans ma pens&eacute;e:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">&laquo;Il faudra bien que ma Dame meure un jour!&raquo;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et mon &eacute;garement devint tel alors</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que je fermai mes yeux appesantis;</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et mes esprits &eacute;taient tellement affaiblis</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'ils ne pouvaient plus s'arr&ecirc;ter sur rien.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et alors mon imagination,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Incapable de distinguer l'erreur de la v&eacute;rit&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Me fit voir des femmes d&eacute;sol&eacute;es</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui me disaient: &laquo;Tu mourras, tu mourras.&raquo;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Puis je vis des choses terribles.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dans la fantaisie o&ugrave; j'entrais</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne savais pas o&ugrave; je me trouvais,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et il me semblait voir des femmes &eacute;chevel&eacute;es</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui pleuraient, et qui lan&ccedil;aient leurs lamentations</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Comme des fl&egrave;ches de feu.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Puis je vis le soleil s'obscurcir peu &agrave; peu,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et les &eacute;toiles appara&icirc;tre,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et elles pleuraient ainsi que le soleil.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et je sentais la terre trembler.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Alors m'apparut un homme p&acirc;le et d&eacute;fait</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui me dit: &laquo;Qu'est-ce que tu fais l&agrave;? Tu ne sais pas la nouvelle?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ta Dame est morte, elle qui &eacute;tait si belle.&raquo;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je levais mes yeux baign&eacute;s de pleurs</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand je vis (comme une pluie de manne)</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Des anges se dirigeant vers le ciel,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Pr&eacute;c&eacute;d&eacute;s d'un petit nuage</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Derri&egrave;re lequel ils criaient tous: hosanna!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'ils avaient cri&eacute; autre chose, je vous le dirais bien.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Viens voir notre Dame qui est gisante.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mon imagination, dans mon erreur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Me mena voir ma Dame morte;</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et quand je l'aper&ccedil;us</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle avait une telle apparence de repos</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et la voyant si calme</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je ressentis une telle douceur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que je disais; O mort, d&eacute;sormais que tu me parais douce,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et que tu dois &ecirc;tre une chose aimable,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Puisque tu as habit&eacute; dans ma Dame!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tu dois avoir piti&eacute; et non col&egrave;re.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tu vois que je d&eacute;sire tant t'appartenir</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que je porte d&eacute;j&agrave; tes couleurs.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Viens, c'est mon coeur qui t'appelle.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et, quand je fus seul,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je disais en regardant le ciel:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Heureux qui te voit, &ocirc; belle &acirc;me....</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est alors que vous m'avez appel&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et gr&acirc;ce &agrave; vous ma vision disparut.<a name="FNanchor_4_101" id="FNanchor_4_101"></a><a href="#Footnote_4_101" class="fnanchor">[4]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_98" id="Footnote_1_98"></a><a href="#FNanchor_1_98"><span class="label">[1]</span></a>
+
+<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">. . . . . . . . . . <i>O heavy hour!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Methink it should be now a huge &eacute;clipse</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;"><i>O sun and moon, and that th'affrighted globe</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Should yawn in alteration</i>....</span><br />
+</p><p><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">(SHAKESPEARE, <i>Otello</i>, act. V.)</span><br />
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_99" id="Footnote_2_99"></a><a href="#FNanchor_2_99"><span class="label">[2]</span></a> Ce petit nuage tr&egrave;s blanc &eacute;tait l'&acirc;me de B&eacute;atrice.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_100" id="Footnote_3_100"></a><a href="#FNanchor_3_100"><span class="label">[3]</span></a> <i>Donna pietosa e di novella etate</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_101" id="Footnote_4_101"></a><a href="#FNanchor_4_101"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_175">ch. XXIII</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXIV</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s tous ces r&ecirc;ves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part &agrave;
+songer, je sentis que mon coeur se mettait &agrave; trembler, comme si j'eusse
+&eacute;t&eacute; en pr&eacute;sence de cette femme. Alors<span class='pagenum'><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> mon imagination me fit voir
+l'Amour. Il me semblait venir d'aupr&egrave;s d'elle, et parler &agrave; mon coeur
+d'un air joyeux. &laquo;B&eacute;nis le jour o&ugrave; je t'ai pris, disait-il, parce que tu
+dois le faire.&raquo; Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que
+ce n'&eacute;tait pas mon propre coeur, tant il &eacute;tait chang&eacute;.</p>
+
+<p>Et peu apr&egrave;s ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de
+l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'&eacute;tait cette beaut&eacute;
+c&eacute;l&egrave;bre dont mon meilleur ami<a name="FNanchor_1_102" id="FNanchor_1_102"></a><a href="#Footnote_1_102" class="fnanchor">[1]</a> &eacute;tait tr&egrave;s &eacute;pris, et qui exer&ccedil;ait sur
+lui beaucoup d'empire. Elle avait nom <i>Giovanna</i><a name="FNanchor_2_103" id="FNanchor_2_103"></a><a href="#Footnote_2_103" class="fnanchor">[2]</a>, mais &agrave; cause de sa
+beaut&eacute; sans doute on l'appelait <i>Primavera</i><a name="FNanchor_3_104" id="FNanchor_3_104"></a><a href="#Footnote_3_104" class="fnanchor">[3]</a>. Et en regardant derri&egrave;re
+elle je vis l'admirable B&eacute;atrice qui venait!</p>
+
+<p>Ces dames s'approch&egrave;rent de moi l'une apr&egrave;s l'autre, et il me sembla que
+l'Amour parlait dans mon coeur et disait: &laquo;C'est parce qu'elle est venue
+la premi&egrave;re aujourd'hui qu'il faut l'appeler <i>Primavera</i>. C'est moi qui
+ai voulu qu'on l'appel&acirc;t <i>Prima verr&agrave;</i><a name="FNanchor_4_105" id="FNanchor_4_105"></a><a href="#Footnote_4_105" class="fnanchor">[4]</a>, parce qu'elle sera venue<span class='pagenum'><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> la
+premi&egrave;re le jour o&ugrave; B&eacute;atrice se sera montr&eacute;e apr&egrave;s le d&eacute;lire de son
+fid&egrave;le. Et si l'on veut consid&eacute;rer son premier nom, autant vaut dire
+<i>Primavera</i>, parce que son nom <i>Giovanna</i> vient de Giovanni (saint Jean)
+celui qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; la vraie lumi&egrave;re en disant: &laquo;<i>Ego vox clamantis in
+deserto: parate viam Domini</i>.&raquo;<a name="FNanchor_5_106" id="FNanchor_5_106"></a><a href="#Footnote_5_106" class="fnanchor">[5]</a></p>
+
+<p>Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots,
+c'est-&agrave;-dire: &laquo;Qui voudrait y regarder de tout pr&egrave;s appellerait cette
+B&eacute;atrice l'Amour; &agrave; cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.&raquo;</p>
+
+<p>Alors moi, en y repensant, je me proposai d'&eacute;crire quelques vers &agrave; mon
+excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire),
+croyant que son coeur &eacute;tait occup&eacute; encore de la beaut&eacute; de la belle
+Primavera<a name="FNanchor_6_107" id="FNanchor_6_107"></a><a href="#Footnote_6_107" class="fnanchor">[6]</a>. Je fis donc le sonnet suivant:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai senti se r&eacute;veiller dans mon coeur<a name="FNanchor_7_108" id="FNanchor_7_108"></a><a href="#Footnote_7_108" class="fnanchor">[7]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Un esprit amoureux qui dormait;</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si joyeux qu'&agrave; peine si je le reconnaissais.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il disait: il faut maintenant que tu penses &agrave; me faire honneur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et il souriait &agrave; chacun des mots qu'il pronon&ccedil;ait.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et comme mon Seigneur se tenait pr&egrave;s de moi,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je regardai du c&ocirc;t&eacute; d'o&ugrave; il venait</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et je vis Monna Vanna et Monna Rice<a name="FNanchor_8_109" id="FNanchor_8_109"></a><a href="#Footnote_8_109" class="fnanchor">[8]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Venir de mon c&ocirc;t&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'une de ces merveilles apr&egrave;s l'autre.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et, comme je me le rappelle bien,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'amour me dit: celle-ci est <i>Primavera</i>,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et celle-l&agrave; a nom <i>Amour</i>, tant elle me ressemble.<a name="FNanchor_9_110" id="FNanchor_9_110"></a><a href="#Footnote_9_110" class="fnanchor">[9]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_102" id="Footnote_1_102"></a><a href="#FNanchor_1_102"><span class="label">[1]</span></a> Guido Cavalcanti.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_103" id="Footnote_2_103"></a><a href="#FNanchor_2_103"><span class="label">[2]</span></a> <i>Giovanna</i>, Jeanne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_104" id="Footnote_3_104"></a><a href="#FNanchor_3_104"><span class="label">[3]</span></a> <i>Primavera</i>, printemps.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_105" id="Footnote_4_105"></a><a href="#FNanchor_4_105"><span class="label">[4]</span></a> <i>Prima verr&agrave;</i>, elle viendra la premi&egrave;re.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_106" id="Footnote_5_106"></a><a href="#FNanchor_5_106"><span class="label">[5]</span></a> Je suis celui qui crie dans le d&eacute;sert: pr&eacute;parez la voie du
+Seigneur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_107" id="Footnote_6_107"></a><a href="#FNanchor_6_107"><span class="label">[6]</span></a> Il para&icirc;t que Guido, lorsque ce sonnet fut &eacute;crit, avait
+cess&eacute; d'&ecirc;tre &eacute;pris de Giovanna.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_108" id="Footnote_7_108"></a><a href="#FNanchor_7_108"><span class="label">[7]</span></a> <i>Io mi sentii svegliar dentro allo care</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_109" id="Footnote_8_109"></a><a href="#FNanchor_8_109"><span class="label">[8]</span></a> <i>Madonna Giovanna</i> et <i>Madonna Beatrice</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_110" id="Footnote_9_110"></a><a href="#FNanchor_9_110"><span class="label">[9]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_177">ch. XXIV</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXV</h3>
+
+<p>Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'&eacute;tonner de ce que je
+dis de l'Amour, comme s'il &eacute;tait une chose en soi et, non pas seulement
+comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle,
+ce qui serait faux au point de vue de la r&eacute;alit&eacute;: car l'amour n'est pas
+en soi une substance, mais un accident en substance.<span class='pagenum'><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span></p>
+
+<p>J'ai parl&eacute; de lui comme s'il &eacute;tait un corps, et m&ecirc;me un homme, dans
+trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin.
+Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut &ecirc;tre que le fait d'un corps,
+il semble que je fais appara&icirc;tre l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit
+qu'il souriait, et m&ecirc;me qu'il parlait, comme c'est l&agrave; le propre de
+l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.<a name="FNanchor_1_111" id="FNanchor_1_111"></a><a href="#Footnote_1_111" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait
+pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parl&eacute; de l'amour
+quelques po&egrave;tes en langue latine. Parmi nous, comme peut-&ecirc;tre encore
+ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'&eacute;tait que les po&egrave;tes lettr&eacute;s et
+non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas
+beaucoup d'ann&eacute;es qu'apparurent pour la premi&egrave;re fois ces po&egrave;tes
+vulgaires, c'est-&agrave;-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en
+vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de
+l'Oco<a name="FNanchor_2_112" id="FNanchor_2_112"></a><a href="#Footnote_2_112" class="fnanchor">[2]</a>, soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans.<span class='pagenum'><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span></p>
+
+<p>Et ce qui fait que des &eacute;crivains inf&eacute;rieurs ont acquis quelque
+r&eacute;putation, c'est qu'ils furent les premiers &agrave; se servir de la langue
+vulgaire. Et le premier po&egrave;te vulgaire ne parla ainsi que pour se faire
+entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci
+est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets
+amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut d&egrave;s le commencement consacr&eacute;
+seulement au parier d'amour.<a name="FNanchor_3_113" id="FNanchor_3_113"></a><a href="#Footnote_3_113" class="fnanchor">[3]</a></p>
+
+<p>C'est ainsi que, comme on a accord&eacute; aux po&egrave;tes une plus grande licence
+de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres
+que des po&egrave;tes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder
+plus de licence qu'aux autres &eacute;crivains vulgaires. Donc, si l'on accorde
+aux po&egrave;tes des figures ou des expressions de rh&eacute;torique, il faut
+l'accorder &agrave; tous ceux qui parlent en vers.</p>
+
+<p>Nous voyons donc que, si les po&egrave;tes ont parl&eacute; des choses inanim&eacute;es comme
+si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler
+ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le
+sont pas (c'est-&agrave;-dire de<span class='pagenum'><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> choses qui ne le sont pas et de choses
+accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il
+convient que celui qui &eacute;crit par rimes en fasse autant, non sans
+raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose.</p>
+
+<p>Que les po&egrave;tes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par
+Virgile, lequel dit que Junon, c'est-&agrave;-dire une d&eacute;esse ennemie des
+Troyens, dit &agrave; Eole, ma&icirc;tre des vents, dans le premier chapitre de
+l'En&eacute;ide: <i>Eole, namque tibi</i>, etc., et que celui-ci lui r&eacute;pondit:
+<i>Tuus, O regina, quid optes</i>, etc. Et, dans ce m&ecirc;me po&egrave;te, une chose qui
+n'est pas anim&eacute;e dit &agrave; une chose anim&eacute;e dans le troisi&egrave;me chapitre de
+l'En&eacute;ide: <i>Dardanidae duri</i>, etc. Dans Lucain la chose anim&eacute;e dit &agrave; la
+chose inanim&eacute;e: <i>Multum, Roma, tamen debes civilibus armis</i>. Et dans
+Horace, l'homme parle &agrave; la science m&ecirc;me comme &agrave; une autre personne. Et
+non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interpr&egrave;te
+du bon Hom&egrave;re dans sa Po&eacute;tique: <i>dic mihi, Musa, virum</i>. Suivant Ovide,
+l'Amour parle comme s'il &eacute;tait une personne humaine, au commencement du
+livre <i>de Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait</i>. Et
+c'est par tout cela<span class='pagenum'><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> que peuvent para&icirc;tre clairs diff&eacute;rens passages de
+mon livre.</p>
+
+<p>Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui
+vient d'&ecirc;tre dit, j'ajoute que les po&egrave;tes ne parlent pas ainsi sans
+raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans
+avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande
+honte &agrave; celui qui rimerait une chose sous v&ecirc;tement de figure ou sous
+couleur de rh&eacute;torique, et puis, interrog&eacute;, ne saurait en expliquer les
+paroles de mani&egrave;re &agrave; leur donner un sens v&eacute;ritable. Et mon excellent
+ami<a name="FNanchor_4_114" id="FNanchor_4_114"></a><a href="#Footnote_4_114" class="fnanchor">[4]</a> et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement.</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_111" id="Footnote_1_111"></a><a href="#FNanchor_1_111"><span class="label">[1]</span></a> Si, dans les vers passionn&eacute;s de la <i>Vita nuova</i> nous
+reconnaissons le po&egrave;te de la <i>Divine Com&eacute;die</i>, nous retrouvons ici
+l'auteur de <i>Il Convito</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_112" id="Footnote_2_112"></a><a href="#FNanchor_2_112"><span class="label">[2]</span></a> Languedoc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_113" id="Footnote_3_113"></a><a href="#FNanchor_3_113"><span class="label">[3]</span></a> <i>Il Convito</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_114" id="Footnote_4_114"></a><a href="#FNanchor_4_114"><span class="label">[4]</span></a> Guido Cavalcanti.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXVI</h3>
+
+<p>Cette charmante femme dont il vient d'&ecirc;tre question paraissait si
+aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait
+pour<span class='pagenum'><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> la voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de
+quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilit&eacute; tel
+qu'il n'osait pas lever les yeux ni r&eacute;pondre &agrave; son salut. Et ceux qui
+l'ont &eacute;prouv&eacute; peuvent en porter t&eacute;moignage &agrave; ceux qui ne le croiraient
+pas. Elle s'en allait couronn&eacute;e et v&ecirc;tue de modestie, ne tirant aucune
+vanit&eacute; de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup r&eacute;p&eacute;taient,
+quand elle &eacute;tait pass&eacute;e: &laquo;Ce n'est pas une femme, c'est un des plus
+beaux anges de Dieu.&raquo; D'autres disaient: &laquo;C'est une merveille; b&eacute;ni soit
+Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable&raquo;.</p>
+
+<p>Je dis qu'elle se montrait si aimable et orn&eacute;e de toutes sortes de
+beaut&eacute;s que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur
+candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la
+regarder sans soupirer aussit&ocirc;t. Tout ceci et bien d'autres choses
+admirables &eacute;manent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi,
+pensant &agrave; tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je
+voulus dire tout ce qu'elle r&eacute;pandait d'excellent et d'admirable, afin
+que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi,
+connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer.<span class='pagenum'><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ma Dame se montre si aimable<a name="FNanchor_1_115" id="FNanchor_1_115"></a><a href="#Footnote_1_115" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et si modeste quand elle vous salue</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que la langue vous devient muette et tremblante,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et les yeux n'osent la regarder.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elle s'en va rev&ecirc;tue de bont&eacute; et de modestie</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En entendant les louanges qu'on lui adresse.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elle semble &ecirc;tre une chose descendue du ciel</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sur la terre pour y faire voir un miracle.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elle est si plaisante &agrave; qui la regarde</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que les yeux en transmettent au coeur une douceur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que ne peut comprendre qui ne l'a pas &eacute;prouv&eacute;e.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il semble que de son visage &eacute;mane</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Un esprit suave et plein d'amour</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui va disant &agrave; l'&acirc;me: soupire!<a name="FNanchor_2_116" id="FNanchor_2_116"></a><a href="#Footnote_2_116" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_115" id="Footnote_1_115"></a><a href="#FNanchor_1_115"><span class="label">[1]</span></a> <i>Tanto gentile e tanto onesta pare</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_116" id="Footnote_2_116"></a><a href="#FNanchor_2_116"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_181">ch. XXVI</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXVII</h3>
+
+<p>Je dis que ma Dame montrait tant de gr&acirc;ce que non seulement elle &eacute;tait
+un objet d'honneur et de louange, mais qu'&agrave; cause d'elle bien d'autres
+&eacute;taient lou&eacute;es et honor&eacute;es. Ce que voyant, et voulant le faire conna&icirc;tre
+&agrave; ceux qui<span class='pagenum'><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> ne le voyaient pas, je r&eacute;solus de l'exprimer d'une mani&egrave;re
+significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu
+exer&ccedil;ait sur les autres femmes.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Voit parfaitement toute beaut&eacute; et toute vertu.<a name="FNanchor_1_117" id="FNanchor_1_117"></a><a href="#Footnote_1_117" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Celles qui vont avec elle doivent</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Remercier Dieu de la grande gr&acirc;ce qui leur est faite.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et sa beaut&eacute; est dou&eacute;e d'une vertu telle</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle n'&eacute;veille aucune envie</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et qu'elle rev&ecirc;t les autres</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De noblesse, d'amour et de foi.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">A sa vue, tout devient modeste,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et non seulement elle pla&icirc;t par elle-m&ecirc;me,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais elle fait honneur aux autres.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et tout ce qu'elle fait est si aimable</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que personne ne peut se la rappeler</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sans soupirer dans une douceur d'amour.<a name="FNanchor_2_118" id="FNanchor_2_118"></a><a href="#Footnote_2_118" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_117" id="Footnote_1_117"></a><a href="#FNanchor_1_117"><span class="label">[1]</span></a> <i>Vede perfettamente ogni salute</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_118" id="Footnote_2_118"></a><a href="#FNanchor_2_118"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du ch. XXVII.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXVIII</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s cela, je me mis un jour &agrave; songer &agrave; ce que j'avais dit de ma Dame,
+c'est-&agrave;-dire dans<span class='pagenum'><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> les deux sonnets pr&eacute;c&eacute;dents, et, voyant dans ma
+pens&eacute;e que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exer&ccedil;ait
+pr&eacute;sentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose &agrave; ce que
+j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais
+soumis &agrave; son influence, et ce que celle-ci me faisait &eacute;prouver.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'amour m'a poss&eacute;d&eacute; si longtemps<a name="FNanchor_1_119" id="FNanchor_1_119"></a><a href="#Footnote_1_119" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et m'a tellement habitu&eacute; &agrave; sa domination</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; d'abord douloureux &agrave; supporter</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il est devenu d'une grande douceur pour mon coeur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi quand j'ai perdu tout mon courage</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et que mes esprits semblent m'abandonner,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Alors mon &acirc;me d&eacute;bile sent</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une telle douceur que mon visage p&acirc;lit.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moi</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que mes soupirs se m&ecirc;lent &agrave; mes paroles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et en sortant implorent</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ma Dame pour qu'elle me rende &agrave; moi-m&ecirc;me.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et &agrave; un point tel qu'on aurait de la peine &agrave; le croire.</span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_119" id="Footnote_1_119"></a><a href="#FNanchor_1_119"><span class="label">[1]</span></a> <i>Si lungamente m'ha tenuto amore</i>....<span class='pagenum'><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span></p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXIX</h3>
+
+<p><i>Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina
+gentium</i>.<a name="FNanchor_1_120" id="FNanchor_1_120"></a><a href="#Footnote_1_120" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>Je pensais encore &agrave; la canzone qui pr&eacute;c&egrave;de, et je venais d'en &eacute;crire les
+derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beaut&eacute; sous
+l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine b&eacute;nie pour qui cette
+bienheureuse B&eacute;atrice avait une telle adoration.<a name="FNanchor_2_121" id="FNanchor_2_121"></a><a href="#Footnote_2_121" class="fnanchor">[2]</a> Et, bien que l'on
+aim&acirc;t peut-&ecirc;tre &agrave; savoir comment elle fut s&eacute;par&eacute;e de nous, je n'ai pas
+l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la premi&egrave;re est que
+cela ne rentre pas dans le plan de cet &eacute;crit, si l'on veut bien se
+reporter &agrave; la pr&eacute;face (<i>praemio</i>) qui pr&eacute;c&egrave;de ce petit livre; la seconde
+est que, en f&ucirc;t-il autrement, ma plume serait inhabile &agrave; traiter un
+pareil sujet; la troisi&egrave;me est que, si je le faisais,<span class='pagenum'><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> il faudrait me
+louer moi-m&ecirc;me, ce qui est tout &agrave; fait bl&acirc;mable.<a name="FNanchor_3_122" id="FNanchor_3_122"></a><a href="#Footnote_3_122" class="fnanchor">[3]</a></p>
+
+<p>Je laisse donc &agrave; un autre <i>glossatore</i> de faire ce r&eacute;cit. Cependant,
+comme dans ce qui pr&eacute;c&egrave;de il a &eacute;t&eacute; souvent question du nombre 9, ce qui
+n'a pas d&ucirc; &ecirc;tre sans raison, et que ce nombre para&icirc;t jouer un grand r&ocirc;le
+dans son d&eacute;part, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera
+tout &agrave; fait &agrave; propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son d&eacute;part, et
+puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9
+lui a toujours tenu fid&egrave;le compagnie.<a name="FNanchor_4_123" id="FNanchor_4_123"></a><a href="#Footnote_4_123" class="fnanchor">[4]</a></p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_120" id="Footnote_1_120"></a><a href="#FNanchor_1_120"><span class="label">[1]</span></a> Comment se fait-il que para&icirc;t d&eacute;serte une ville si peupl&eacute;e?
+La reine des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de
+J&eacute;r&eacute;mie.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_121" id="Footnote_2_121"></a><a href="#FNanchor_2_121"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_185">ch. XXIX</a>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_122" id="Footnote_3_122"></a><a href="#FNanchor_3_122"><span class="label">[3]</span></a> <i>Il Convito</i>, trait. i, ch. I.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_123" id="Footnote_4_123"></a><a href="#FNanchor_4_123"><span class="label">[4]</span></a> 2. <i>Qual numero pu a lei colanto amico</i>. Ce mot <i>amico</i> ne
+doit pas &ecirc;tre pris dans le sens de favorable. Il comporte plut&ocirc;t l'id&eacute;e
+de compagnie habituelle.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXX</h3>
+
+<p>Je dis que son &acirc;me tr&egrave;s noble nous quitta &agrave; la premi&egrave;re heure du
+neuvi&egrave;me jour du mois, suivant le style<a name="FNanchor_1_124" id="FNanchor_1_124"></a><a href="#Footnote_1_124" class="fnanchor">[1]</a> d'Italie, et que suivant le
+style de<span class='pagenum'><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> Syrie<a name="FNanchor_2_125" id="FNanchor_2_125"></a><a href="#Footnote_2_125" class="fnanchor">[2]</a> elle partit le neuvi&egrave;me jour de l'ann&eacute;e dont le
+premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond &agrave; notre mois
+d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette ann&eacute;e
+de notre indiction<a name="FNanchor_3_126" id="FNanchor_3_126"></a><a href="#Footnote_3_126" class="fnanchor">[3]</a>, c'est-&agrave;-dire des ann&eacute;es du Seigneur o&ugrave; le nombre
+9 s'est compl&eacute;t&eacute; neuf fois dans le si&egrave;cle o&ugrave; elle est venue au monde.
+Elle appartient donc au treizi&egrave;me si&egrave;cle des Chr&eacute;tiens.</p>
+
+<p>Pourquoi ce nombre lui &eacute;tait si familier peut venir de ce que, suivant
+Ptol&eacute;m&eacute;e et suivant les v&eacute;rit&eacute;s chr&eacute;tiennes, il y a neuf cieux mobiles
+(au-dessous de l'Empyr&eacute;e, seul immobile), et, suivant la commune opinion
+des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences
+suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui &eacute;tait
+familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles
+s'&eacute;taient parfaitement combin&eacute;s. En voil&agrave; une raison. Mais en y
+regardant de plus<span class='pagenum'><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> pr&egrave;s, et suivant une v&eacute;rit&eacute; incontestable, ce nombre
+9 fut elle-m&ecirc;me, je veux dire par similitude; et voici comment je
+l'entends.</p>
+
+<p>Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun
+autre nombre, en se multipliant par lui-m&ecirc;me, il fait 9, car il est
+clair que trois fois trois font 9.</p>
+
+<p>Donc 3 est par lui-m&ecirc;me le facteur de 9, et si le facteur des miracles
+est par lui-m&ecirc;me 3, c'est-&agrave;-dire le P&egrave;re, le Fils et le Saint-Esprit,
+lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagn&eacute;e du nombre 9, ce
+qui fait entendre qu'elle fut elle-m&ecirc;me un 9, c'est-&agrave;-dire un miracle
+dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinit&eacute;.</p>
+
+<p>On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voil&agrave; ce que
+j'y vois et ce qu'il me pla&icirc;t le plus d'y voir.<a name="FNanchor_4_127" id="FNanchor_4_127"></a><a href="#Footnote_4_127" class="fnanchor">[4]</a></p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_124" id="Footnote_1_124"></a><a href="#FNanchor_1_124"><span class="label">[1]</span></a> On appelle <i>style</i> la mani&egrave;re de compter dans le
+calendrier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_125" id="Footnote_2_125"></a><a href="#FNanchor_2_125"><span class="label">[2]</span></a> B&eacute;atrice mourut le 9 juin 1290, c'est-&agrave;-dire le neuvi&egrave;me
+mois de l'ann&eacute;e syriaque. Comme celle-ci commen&ccedil;ait &agrave; partir du mois
+<i>tismin</i> on <i>tisri</i>, lequel est pour nous octobre, le neuvi&egrave;me mois,
+calcul&eacute; suivant le style de Syrie, correspondait au mois de notre ann&eacute;e,
+juin 1290 (Giuliani).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_126" id="Footnote_3_126"></a><a href="#FNanchor_3_126"><span class="label">[3]</span></a> Indiction, terme de chronologie. R&eacute;volution de quinze
+ann&eacute;es, que l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de
+quinze est fini.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_127" id="Footnote_4_127"></a><a href="#FNanchor_4_127"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_188">ch. XXX</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXI</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s que cette noble cr&eacute;ature eut &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;e du monde, toute cette
+ville demeura comme<span class='pagenum'><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> veuve et d&eacute;pouill&eacute;e de tout ce qui faisait son
+ornement. Et moi, pleurant encore dans la cit&eacute; d&eacute;sol&eacute;e, j'&eacute;crivis aux
+princes de la terre<a name="FNanchor_1_128" id="FNanchor_1_128"></a><a href="#Footnote_1_128" class="fnanchor">[1]</a> au sujet de la condition nouvelle o&ugrave; elle allait
+se trouver, en partant de cette lamentation de J&eacute;r&eacute;mie: &laquo;<i>Quomodo sedet
+sola civitas</i>...?&raquo; Et je le dis pour qu'on ne s'&eacute;tonne pas que j'en aie
+fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher
+de ne pas y avoir ajout&eacute; les mots qui suivent ce passage, c'est que mon
+intention avait d'abord &eacute;t&eacute; de ne les &eacute;crire qu'en langue vulgaire, et
+que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas &eacute;t&eacute;
+conformes &agrave; mon intention. Et je sais bien que l'ami &agrave; qui j'adressais
+ceci pr&eacute;f&eacute;rait &eacute;galement que je l'&eacute;crivisse en vulgaire.</p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_128" id="Footnote_1_128"></a><a href="#FNanchor_1_128"><span class="label">[1]</span></a> Ces mots &laquo;princes de la terre&raquo; <i>Scrivi a' principi della
+terra</i>, doivent &ecirc;tre pris dans le sens de &laquo;principaux de la ville&raquo;. Voir
+au commentaire du ch. XXXI.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXII</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pleur&eacute; quelque temps encore, mes yeux se trouv&egrave;rent fatigu&eacute;s
+&agrave; ce point que<span class='pagenum'><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> je ne pouvais arriver &agrave; &eacute;pancher ma tristesse. Je pensai
+alors &agrave; essayer d'y parvenir en &eacute;crivant ma peine, et je voulus faire
+une canzone o&ugrave; je parlerais de celle qui m'avait ab&icirc;m&eacute; dans la douleur.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,<a name="FNanchor_1_129" id="FNanchor_1_129"></a><a href="#Footnote_1_129" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ont vers&eacute; tant de larmes am&egrave;res</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'ils en sont rest&eacute;s d&eacute;sormais &eacute;puis&eacute;s.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui, si je veux &eacute;pancher la douleur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui me conduit peu &agrave; peu &agrave; la mort,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il faut que je me lamente &agrave; haute voix.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et comme je me souviens que c'est avec vous,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Femmes aimables, que j'aimais &agrave; parler</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De ma Dame, quand elle vivait,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne veux en parler</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'&agrave; des coeurs exquis comme sont les v&ocirc;tres.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je dirai ensuite en pleurant</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle est mont&eacute;e au ciel tout &agrave; coup,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et a laiss&eacute; l'Amour g&eacute;missant avec moi.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">B&eacute;atrice s'en est all&eacute;e dans le ciel.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le royaume o&ugrave; les Anges jouissent de la paix,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle y demeure avec eux.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enlev&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Comme les autres, Mesdames,</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Ce n'est que sa trop grande vertu.<a name="FNanchor_2_130" id="FNanchor_2_130"></a><a href="#Footnote_2_130" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car l'&eacute;clat de sa bont&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">A rayonn&eacute; si haut dans le ciel</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que le Seigneur s'en est &eacute;merveill&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et qu'il lui est venu le d&eacute;sir</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">D'appeler &agrave; lui une telle perfection.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et il l'a fait venir d'ici-bas</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Par ce qu'il voyait que cette mis&eacute;rable vie</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">N'&eacute;tait pas digne &laquo;l'une chose aussi aimable.<a name="FNanchor_3_131" id="FNanchor_3_131"></a><a href="#Footnote_3_131" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Son &acirc;me si douce et si pleine de gr&acirc;ce</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'est s&eacute;par&eacute;e de sa belle personne,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle r&eacute;side dans un lieu digne d'elle.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui parle d'elle sans pleurer</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">A un coeur de pierre.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et quelque &eacute;lev&eacute;e que soit l'intelligence,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elle ne parviendra jamais &agrave; la comprendre</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais tristesse et douleur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Soupirs et pleurs &agrave; en mourir,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et renoncement &agrave; toute consolation</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pens&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ce qu'elle fut, et comment elle nous a &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je ressens toutes les angoisses des soupirs</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand mon esprit opprim&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Me ram&egrave;ne la pens&eacute;e de celle qui a d&eacute;chir&eacute; mon coeur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et souvent, en songeant &agrave; la mort,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il me vient un d&eacute;sir plein de douceur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui change la couleur de mon visage.</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Quand je m'abandonne &agrave; mon imagination,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je me sens envahi de toutes parts</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Par tant de douleur que mon coeur en tressaille.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et je deviens tel</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que, la honte me s&eacute;parant du monde.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je viens pleurer dans la solitude.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et j'appelle B&eacute;atrice, et je dis:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tu es donc morte &agrave; pr&eacute;sent!</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et de l'appeler me r&eacute;conforte.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">D&egrave;s que je me trouve seul,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et qui le verrait en aurait compassion.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ce qu'est devenue ma vie</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Depuis que ma Dame est entr&eacute;e dans sa vie nouvelle,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ma langue ne saurait le redire.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La vie am&egrave;re qui me travaille</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">M'est devenue si mis&eacute;rable</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tant mon aspect est mourant.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et j'esp&egrave;re encore d'elle quelque compassion.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurant</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Trouver les femmes et les jeunes filles</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">A qui tes soeurs<a name="FNanchor_4_132" id="FNanchor_4_132"></a><a href="#Footnote_4_132" class="fnanchor">[4]</a> avaient coutume d'apporter de la joie;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et toi, fille de la tristesse,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Va, pauvre afflig&eacute;e, et demeure aupr&egrave;s d'elles.<a name="FNanchor_5_133" id="FNanchor_5_133"></a><a href="#Footnote_5_133" class="fnanchor">[5]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_129" id="Footnote_1_129"></a><a href="#FNanchor_1_129"><span class="label">[1]</span></a> <i>Gli occhi dolenti per piet&agrave; del care</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_130" id="Footnote_2_130"></a><a href="#FNanchor_2_130"><span class="label">[2]</span></a> Elle n'est pas morte de maladie comme les autres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_131" id="Footnote_3_131"></a><a href="#FNanchor_3_131"><span class="label">[3]</span></a> Se reporter &agrave; la Canzone du ch. XIX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_132" id="Footnote_4_132"></a><a href="#FNanchor_4_132"><span class="label">[4]</span></a> Ce sont les autres <i>Canzoni</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_133" id="Footnote_5_133"></a><a href="#FNanchor_5_133"><span class="label">[5]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_190">ch. XXXII</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span></p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXVI</h3>
+
+<p>Comme je venais de composer ce sonnet, vint &agrave; moi quelqu'un qui tenait
+le second rang parmi mes amis, et il &eacute;tait le parent le plus rapproch&eacute;
+de cette glorieuse femme<a name="FNanchor_1_134" id="FNanchor_1_134"></a><a href="#Footnote_1_134" class="fnanchor">[1]</a>. Il se mit &agrave; causer avec moi et me pria de
+dire quelque chose d'une femme qui &eacute;tait morte. Et il feignit de parler
+d'une autre qui &eacute;tait morte r&eacute;cemment. De sorte que, m'apercevant bien
+que ce qu'il disait se rapportait &agrave; cette femme b&eacute;nie, je lui dis que je
+ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet
+dans lequel je me livrerais &agrave; mes lamentations, et de le donner &agrave; mon
+ami, afin qu'il par&ucirc;t que c'&eacute;tait pour lui que je l'avais fait.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Venez entendre mes soupirs,<a name="FNanchor_2_135" id="FNanchor_2_135"></a><a href="#Footnote_2_135" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">O coeurs tendres, car la piti&eacute; le demande.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ils s'&eacute;chappent d&eacute;soles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et s'ils ne le faisaient pas</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je mourrais de douleur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car mes yeux me seraient cruels,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Plus souvent que je ne voudrais,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si je cessais de pleurer ma Dame<a name="FNanchor_3_136" id="FNanchor_3_136"></a><a href="#Footnote_3_136" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Alors que mon coeur se soulage en la pleurant.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Vous les entendrez souvent appeler</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ma douce Dame qui s'en est all&eacute;e</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dans un monde digne de ses vertus,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et quelquefois invectiver la vie</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dans la personne de mon &acirc;me souffrante</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui a &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;e par sa B&eacute;atitude.<a name="FNanchor_4_137" id="FNanchor_4_137"></a><a href="#Footnote_4_137" class="fnanchor">[4]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_134" id="Footnote_1_134"></a><a href="#FNanchor_1_134"><span class="label">[1]</span></a> C'est ici le seul t&eacute;moignage que nous rencontrions de
+quelque rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de
+B&eacute;atrice. Ce serait le fr&egrave;re de celle-ci qui s'appelait Manette
+(Fraticelli).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_135" id="Footnote_2_135"></a><a href="#FNanchor_2_135"><span class="label">[2]</span></a> <i>Venite a intendere li sospiri miei</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_136" id="Footnote_3_136"></a><a href="#FNanchor_3_136"><span class="label">[3]</span></a> Il y a ici deux variantes: <i>lasso</i>, h&eacute;las, on <i>lascio</i>, je
+laisse, je cesse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_137" id="Footnote_4_137"></a><a href="#FNanchor_4_137"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_192">ch. XXXIII</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXIV</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui &eacute;tait celui &agrave; qui je
+comptais l'envoyer comme si je l'eusse compos&eacute; pour lui, je vis combien
+valait peu de chose le service que je rendais &agrave; celui qui &eacute;tait le plus
+proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner,<span class='pagenum'><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
+je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-m&ecirc;me, l'autre pour
+moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donn&eacute;e &agrave; ceux qui
+n'y regarderaient pas de pr&egrave;s. Mais, pour qui y regardera attentivement,
+il para&icirc;tra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne
+pas &agrave; cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait
+ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que
+c'&eacute;tait pour lui que je l'avais fait.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Toutes les fois, h&eacute;las, que me revient<a name="FNanchor_1_138" id="FNanchor_1_138"></a><a href="#Footnote_1_138" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La pens&eacute;e que je ne dois jamais revoir</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La femme pour qui je souffre tant,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que je dis: Mon &acirc;me,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi ne t'en vas-tu pas?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car les tourmens que tu auras &agrave; subir</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dans ce monde qui t'est d&eacute;j&agrave; si odieux</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Me p&eacute;n&egrave;trent d'une grande frayeur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi, j'appelle la mort</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Comme un doux et suave repos.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je dis: Viens &agrave; moi, avec tant d'amour</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que je suis jaloux de ceux qui meurent.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et dans mes soupirs se recueille</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une voix d&eacute;sol&eacute;e</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Qui va toujours demandant la mort.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est vers elle que se tourn&egrave;rent tous mes d&eacute;sirs</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand ma Dame</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En subit l'atteinte cruelle.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car sa beaut&eacute;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En se s&eacute;parant de nos yeux</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Est devenue une beaut&eacute; &eacute;clatante et spirituelle;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle r&eacute;pand dans le ciel</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une lueur d'amour que les anges saluent,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle remplit d'admiration</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Leur sublime et p&eacute;n&eacute;trante intelligence</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tant elle est charmante.</span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_138" id="Footnote_1_138"></a><a href="#FNanchor_1_138"><span class="label">[1]</span></a> <i>Quantunque volte, lasso! mi rimembra</i>....</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXV</h3>
+
+<p>Le jour qui compl&eacute;tait l'ann&eacute;e o&ugrave; cette femme &eacute;tait devenue citoyenne de
+la vie &eacute;ternelle, je me trouvais assis dans un endroit o&ugrave;, en m&eacute;moire
+d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.<a name="FNanchor_1_139" id="FNanchor_1_139"></a><a href="#Footnote_1_139" class="fnanchor">[1]</a> Pendant que je
+dessinais, comme je tournai les yeux, je vis pr&egrave;s de moi plusieurs
+personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je
+faisais et, d'apr&egrave;s ce qui<span class='pagenum'><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> m'a &eacute;t&eacute; dit plus tard, ils &eacute;taient l&agrave; depuis
+quelque temps avant que je ne les eusse aper&ccedil;us. Quand je les vis, je me
+levai et je leur dis en les saluant<a name="FNanchor_2_140" id="FNanchor_2_140"></a><a href="#Footnote_2_140" class="fnanchor">[2]</a>: &laquo;Il y avait l&agrave; quelqu'un avec
+moi, et c'est pour cela que j'&eacute;tais tout &agrave; ma pens&eacute;e.&raquo; Et, quand ils
+furent partis, je me remis &agrave; mon oeuvre, c'est-&agrave;-dire &agrave; dessiner des
+figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint &agrave; l'id&eacute;e d'&eacute;crire
+quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser &agrave; ceux qui
+&eacute;taient venus l&agrave; pr&egrave;s de moi.</p>
+
+
+<p><i>Premier commencement</i>.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">A mon esprit &eacute;tait venue<a name="FNanchor_3_141" id="FNanchor_3_141"></a><a href="#Footnote_3_141" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La gracieuse femme qui, &agrave; cause de son m&eacute;rite,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Fut plac&eacute;e par le Seigneur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le ciel de la paix o&ugrave; est Marie.</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Second commencement</i>.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">A mon esprit &eacute;tait venue<a name="FNanchor_4_142" id="FNanchor_4_142"></a><a href="#Footnote_4_142" class="fnanchor">[4]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La gracieuse femme que l'amour pleure,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Au moment m&ecirc;me o&ugrave; sa vertu secr&egrave;te</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Vous engagea &agrave; regarder ce que je faisais.</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour qui la sentait dans mon esprit esprit</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute; dans mon coeur d&eacute;truit,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et disait &agrave; mes soupirs: sortez,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et chacun sortait en g&eacute;missant.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ils sortaient de mon sein en pleurant,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Avec une voix qui ram&egrave;ne souvent</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Des larmes am&egrave;res dans mes yeux attrist&eacute;s.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusement</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">&Eacute;taient ceux qui disaient: &ocirc; &acirc;me noble,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il y a un an que tu es mont&eacute;e au ciel.<a name="FNanchor_5_143" id="FNanchor_5_143"></a><a href="#Footnote_5_143" class="fnanchor">[5]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_139" id="Footnote_1_139"></a><a href="#FNanchor_1_139"><span class="label">[1]</span></a> Dante aimait beaucoup le dessin. Il &eacute;tait l'ami de Giotto,
+et l'on a dit qu'il avait travaill&eacute; dans l'atelier de Cimabue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_140" id="Footnote_2_140"></a><a href="#FNanchor_2_140"><span class="label">[2]</span></a> Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses
+mani&egrave;res.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_141" id="Footnote_3_141"></a><a href="#FNanchor_3_141"><span class="label">[3]</span></a> <i>Era venuta nella mente mia</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_142" id="Footnote_4_142"></a><a href="#FNanchor_4_142"><span class="label">[4]</span></a> Il para&icirc;t s'&ecirc;tre repris &agrave; deux fois pour &eacute;crire cette
+canzone, car le m&ecirc;me vers est r&eacute;p&eacute;t&eacute; &agrave; chacun des commencemens.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_143" id="Footnote_5_143"></a><a href="#FNanchor_5_143"><span class="label">[5]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_193">ch. XXXV</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXVI</h3>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s, comme je me trouvais dans un endroit o&ugrave; je me
+rappelais le temps pass&eacute;, je demeurais tout pensif, et mes r&eacute;flexions
+&eacute;taient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond
+&eacute;garement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux
+pour regarder si quelqu'un me voyait.</p>
+
+<p>Et j'aper&ccedil;us une femme jeune et tr&egrave;s belle qui semblait me regarder
+d'une fen&ecirc;tre, avec un air si compatissant qu'on e&ucirc;t dit que toutes les
+compassions se fussent recueillies en elle. Et<span class='pagenum'><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> alors, comme les
+malheureux qui, aussit&ocirc;t qu'on leur t&eacute;moigne quelque compassion, se
+mettent &agrave; pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-m&ecirc;mes, je sentis
+les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre
+faiblesse, je m'&eacute;loignai des yeux de cette femme, et je disais &agrave; part
+moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne
+soit pas tr&egrave;s noble. Je r&eacute;solus alors de faire un sonnet qui
+s'adresserait &agrave; elle et raconterait ce que je viens de dire.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mes yeux ont vu combien de compassion<a name="FNanchor_1_144" id="FNanchor_1_144"></a><a href="#Footnote_1_144" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Se montrait sur votre visage</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand vous regardiez l'&eacute;tat</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">O&ugrave; ma douleur me met si souvent.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Alors je m'aper&ccedil;us que vous pensiez</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Combien ma vie est angoiss&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte que vint &agrave; mon coeur la peur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De trop laisser voir la profondeur de mon d&eacute;couragement,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et je me suis &eacute;loign&eacute; de vous en sentant</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les larmes qui montaient de mon coeur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Boulevers&eacute; par votre aspect.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et je disais ensuite dans mon &acirc;me attrist&eacute;e:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il est bien dans cette femme</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Cet amour qui me fait pleurer ainsi.<a name="FNanchor_2_145" id="FNanchor_2_145"></a><a href="#Footnote_2_145" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_144" id="Footnote_1_144"></a><a href="#FNanchor_1_144"><span class="label">[1]</span></a> <i>Videro gli occhi miei quanta pietale</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_145" id="Footnote_2_145"></a><a href="#FNanchor_2_145"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_194">ch. XXXVI</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span></p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXVII</h3>
+
+<p>Il arriva ensuite que, partout o&ugrave; cette femme me voyait, son visage se
+recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur
+d'amour, ce qui me rappelait ma tr&egrave;s noble dame &agrave; qui j'avais vu cette
+m&ecirc;me p&acirc;leur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus
+pleurer ni d&eacute;charger mon coeur angoiss&eacute;, j'allais voir cette femme
+compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je
+voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Couleur d'amour et signes de compassion<a name="FNanchor_1_146" id="FNanchor_1_146"></a><a href="#Footnote_1_146" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ne se sont jamais imprim&eacute;s aussi merveilleusement</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Sur le visage d'une femme,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Avec de doux regards et des pleurs douloureux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Comme sur le v&ocirc;tre quand vous voyez devant vous</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ma figure afflig&eacute;e.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si bien que par vous me revient &agrave; l'esprit</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en &eacute;clate</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Je ne puis emp&ecirc;cher mes yeux obscurcis</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De vous regarder, souvent,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand ils ont envie de pleurer.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et vous accroissez tellement ce d&eacute;sir</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'ils s'y consument tout entiers.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.<a name="FNanchor_2_147" id="FNanchor_2_147"></a><a href="#Footnote_2_147" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_146" id="Footnote_1_146"></a><a href="#FNanchor_1_146"><span class="label">[1]</span></a> <i>Color d'amore, e di piet&agrave; sembianti</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_147" id="Footnote_2_147"></a><a href="#FNanchor_2_147"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire de <a href="#Page_197">ch. XXXVII</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXVIII</h3>
+
+<p>A force de regarder cette femme, j'en arrivai &agrave; ce point que mes yeux
+commenc&egrave;rent &agrave; trouver trop de plaisir &agrave; la voir. Aussi, je m'en
+irritais souvent, et je me taxais de l&acirc;chet&eacute;, et je maudissais encore
+mes yeux pour leur s&eacute;cheresse, et je leur disais dans ma pens&eacute;e: vous
+faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous
+&ecirc;tes p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour
+cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde pr&eacute;cis&eacute;ment que parce
+qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites
+comme bon vous semblera: je vous la rappellerai<span class='pagenum'><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> souvent, maudits yeux
+dont la mort seule devait arr&ecirc;ter les larmes. Et, quand j'avais ainsi
+parl&eacute; &agrave; mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus
+angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi &agrave;
+moi-m&ecirc;me, ne demeur&acirc;t pas connue seulement du malheureux qui la
+subissait, je voulus en faire un sonnet qui d&eacute;criv&icirc;t cette horrible
+situation.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les larmes am&egrave;res que vous versiez,<a name="FNanchor_1_148" id="FNanchor_1_148"></a><a href="#Footnote_1_148" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">O mes yeux, depuis si longtemps,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Faisaient tressaillir les autres</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De piti&eacute;, comme vous l'avez vu.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si j'&eacute;tais de mon c&ocirc;t&eacute; assez l&acirc;che</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En vous rappelant celle que vous pleuriez.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Votre s&eacute;cheresse me donne &agrave; penser.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elle m'&eacute;pouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le visage d'une femme qui vous regarde.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Vous ne devriez jamais, si ce n'est apr&egrave;s la mort,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Oublier notre Dame qui est morte.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Voil&agrave; ce que mon coeur dit; et puis il soupire.<a name="FNanchor_2_149" id="FNanchor_2_149"></a><a href="#Footnote_2_149" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_148" id="Footnote_1_148"></a><a href="#FNanchor_1_148"><span class="label">[1]</span></a> <i>L'amaro lagrimar che voi faceste</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_149" id="Footnote_2_149"></a><a href="#FNanchor_2_149"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_198">ch. XXXVIII</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span></p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXIX</h3>
+
+<p>La vue de cette femme me mettait dans un &eacute;tat si extraordinaire que je
+pensais souvent &agrave; elle comme &agrave; une personne qui me plaisait trop; et
+voici comment je pensais &agrave; elle: cette femme est noble, belle, jeune et
+sage; et c'est peut-&ecirc;tre par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue
+pour rendre le repos &agrave; ma vie. Et quelquefois j'y pensais si
+amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma
+raison. Puis, apr&egrave;s cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc
+cette pens&eacute;e qui vient si m&eacute;chamment me consoler, et ne me laisse plus
+penser &agrave; autre chose? Puis se redressait encore une autre pens&eacute;e qui
+disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne
+veux-tu pas te d&eacute;barrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est
+un souffle qui t'apporte des d&eacute;sirs amoureux, et qui vient d'un c&ocirc;t&eacute;
+aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a t&eacute;moign&eacute; tant de
+compassion? Et,<span class='pagenum'><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> apr&egrave;s avoir bien souvent combattu en moi-m&ecirc;me, j'ai
+voulu en dire quelques mots. Et comme c'&eacute;tait les pens&eacute;es qui me
+parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est &agrave; elle que j'ai cru devoir
+adresser ce sonnet.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une pens&eacute;e charmante s'en vient souvent,<a name="FNanchor_1_150" id="FNanchor_1_150"></a><a href="#Footnote_1_150" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En me parlant de vous, demeurer en moi.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Elle me parle avec tant de douceur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle y entra&icirc;ne mon coeur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mon &acirc;me dit alors &agrave; mon coeur: qui donc</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Vient consoler ainsi notre esprit,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et dont le pouvoir est si grand</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pens&eacute;e?</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et mon coeur r&eacute;pond: O &acirc;me pensive,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'est un nouveau souffle d'amour</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui m'apporte ses d&eacute;sirs;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et il a tir&eacute; sa vie et son pouvoir</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Des yeux de cette compatissante</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que nos souffrances avaient tellement &eacute;mue.<a name="FNanchor_2_151" id="FNanchor_2_151"></a><a href="#Footnote_2_151" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_150" id="Footnote_1_150"></a><a href="#FNanchor_1_150"><span class="label">[1]</span></a> <i>Gentil pensiero che mi parla di vui</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_151" id="Footnote_2_151"></a><a href="#FNanchor_2_151"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_199">ch. XXXIX</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XL</h3>
+
+<p>Un jour, vers l'heure de none, il s'&eacute;leva en moi contre cet adversaire
+une puissante imagination qui me fit appara&icirc;tre cette glorieuse B&eacute;atrice
+avec ce v&ecirc;tement rouge sous lequel elle s'&eacute;tait montr&eacute;e &agrave; moi pour la
+premi&egrave;re fois. Alors, je me mis &agrave; penser &agrave; elle, et me reportant &agrave;
+l'ordre du temps pass&eacute; je me souvins, et mon coeur commen&ccedil;a &agrave; se
+repentir douloureusement du d&eacute;sir dont il s'&eacute;tait si l&acirc;chement laiss&eacute;
+poss&eacute;der pendant quelques jours, en d&eacute;pit de la constance de la raison.
+Et rejetant tout d&eacute;sir coupable, mes pens&eacute;es retourn&egrave;rent &agrave; la divine
+B&eacute;atrice. Et depuis lors je commen&ccedil;ai &agrave; penser &agrave; elle de tout mon coeur
+honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.</p>
+
+<p>Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans
+mon coeur, c'est-&agrave;-dire le nom de cette femme, et comment elle nous
+avait quitt&eacute;s. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se
+renouvelaient en m&ecirc;me temps les<span class='pagenum'><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> pleurs interrompus, de sorte que mes
+yeux paraissaient &ecirc;tre devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que
+de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuit&eacute; de ces pleurs,
+ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des
+pens&eacute;es martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compens&eacute;s de leur
+s&eacute;cheresse que d&eacute;sormais ils ne purent regarder personne sans que toutes
+ces pens&eacute;es leur revinssent.</p>
+
+<p>Aussi voulant que ces d&eacute;sirs coupables et ces vaines tentations fussent
+d&eacute;truits de mani&egrave;re qu'il ne rest&acirc;t aucune signification de ce qui
+pr&eacute;c&egrave;de, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">H&eacute;las, par la force des soupirs<a name="FNanchor_1_152" id="FNanchor_1_152"></a><a href="#Footnote_1_152" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui naissent des pens&eacute;es contenues dans mon coeur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De regarder ceux qui les regardent.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux d&eacute;sirs:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Les cerne des stigmates du martyre.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ces pens&eacute;es, et les soupirs que je pousse</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Me remplissent le coeur de telles angoisses</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que l'Amour s'&eacute;vanouit en g&eacute;missant.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.<a name="FNanchor_2_153" id="FNanchor_2_153"></a><a href="#Footnote_2_153" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_152" id="Footnote_1_152"></a><a href="#FNanchor_1_152"><span class="label">[1]</span></a> <i>Lasso! per forza de' molti sospiri</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_153" id="Footnote_2_153"></a><a href="#FNanchor_2_153"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_203">ch. XL</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XLI</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s que j'eus rendu cet hommage &agrave; sa m&eacute;moire, il arriva que tout le
+monde venait voir cette image b&eacute;nie que J&eacute;sus-Christ nous a laiss&eacute;e de
+sa belle figure<a name="FNanchor_1_154" id="FNanchor_1_154"></a><a href="#Footnote_1_154" class="fnanchor">[1]</a>, image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui.
+Une troupe de p&egrave;lerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de
+la ville &laquo;o&ugrave; elle est n&eacute;e, o&ugrave; elle a v&eacute;cu, o&ugrave; elle est morte....&raquo; Et ils
+me semblaient marcher pensifs.</p>
+
+<p>Et moi, songeant &agrave; eux, je me disais: ces p&egrave;lerins me paraissent venir
+de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme,<span class='pagenum'><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
+et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils &agrave; tout autre chose,
+peut-&ecirc;tre &agrave; leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je
+pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne
+sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui
+feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, apr&egrave;s qu'ils eurent
+disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je
+m'&eacute;tais dit en dedans de moi, et pour qu'il f&ucirc;t plus touchant, je fis
+comme si j'eusse parl&eacute; &agrave; eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">O p&egrave;lerins, qui marchez en pensant<a name="FNanchor_2_155" id="FNanchor_2_155"></a><a href="#Footnote_2_155" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Peut-&ecirc;tre &agrave; ceux qui sont loin de vous,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Vous venez donc de bien loin,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Comme on en peut juger par votre aspect;</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car vous ne pleurez pas, en traversant</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Cette ville afflig&eacute;e,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Comme des gens qui ne savent rien</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De ce qui la plonge dans la d&eacute;solation.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Si vous vouliez rester et l'entendre,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mon coeur me dit en soupirant</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Cette ville a perdu sa B&eacute;atrice.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et tout ce qu'on peut dire d'elle</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Est fait pour faire pleurer les autres.<a name="FNanchor_3_156" id="FNanchor_3_156"></a><a href="#Footnote_3_156" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_154" id="Footnote_1_154"></a><a href="#FNanchor_1_154"><span class="label">[1]</span></a> C'est ce qu'on a appel&eacute; le mouchoir de Sainte-V&eacute;ronique,
+sur lequel, suivant la l&eacute;gende, se serait imprim&eacute;e la figure de J&eacute;sus,
+alors que V&eacute;ronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la
+mont&eacute;e au Calvaire. Ce mouchoir aurait &eacute;t&eacute; conserv&eacute; dans une &eacute;glise de
+Rome, o&ugrave; il &eacute;tait l'objet de p&egrave;lerinages.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_155" id="Footnote_2_155"></a><a href="#FNanchor_2_155"><span class="label">[2]</span></a> <i>Deh peregrini, che pensosi andate</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_156" id="Footnote_3_156"></a><a href="#FNanchor_3_156"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_204">ch. XLI</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span></p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XLII</h3>
+
+<p>Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de
+mes vers. Et moi, voyant qui elles &eacute;taient, je me proposai de le faire
+et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour
+r&eacute;pondre d'une mani&egrave;re honorable &agrave; leur pri&egrave;re. Je fis donc un sonnet
+qui exprimait l'&eacute;tat de mon esprit, accompagn&eacute; du pr&eacute;c&eacute;dent, avec un
+autre qui commen&ccedil;ait par <i>Venite a intendere</i><a name="FNanchor_1_157" id="FNanchor_1_157"></a><a href="#Footnote_1_157" class="fnanchor">[1]</a>. Voici ce sonnet.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Bien au del&agrave; de la sph&egrave;re qui parcourt la plus large &eacute;volution<a name="FNanchor_2_158" id="FNanchor_2_158"></a><a href="#Footnote_2_158" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Monte le soupir qui sort de mon coeur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Une intelligence nouvelle que l'Amour</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En pleurant met en loi le pousse tout en haut.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il est arriv&eacute; l&agrave; o&ugrave; il aspire</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il voit une femme qui est l'objet de tant d'honneur</span><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et brille d'une telle lumi&egrave;re</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle fascine et attire ce souffle errant.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne le comprends pas, tant il parie subtilement</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Au coeur souffrant qui le fait parler.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante cr&eacute;ature qu'il parle,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car il me rappelle souvent le nom de B&eacute;atrice,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte, ch&egrave;res Dames, que je le comprends alors.<a name="FNanchor_3_159" id="FNanchor_3_159"></a><a href="#Footnote_3_159" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_157" id="Footnote_1_157"></a><a href="#FNanchor_1_157"><span class="label">[1]</span></a> <i>Venite a intendere i miei sospiri</i>....(Voir le sonnet du
+ch. XXIII.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_158" id="Footnote_2_158"></a><a href="#FNanchor_2_158"><span class="label">[2]</span></a> <i>Oltre la spera che pi&ugrave; larga gira</i>.... C'est la sph&egrave;re la
+plus &eacute;lev&eacute;e et la plus rapproch&eacute;e de l'Empyr&eacute;e, c'est-&agrave;-dire le sommet
+de la fin de l'Univers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_159" id="Footnote_3_159"></a><a href="#FNanchor_3_159"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_206">ch. XLII</a>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XLIII</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s que ce sonnet fut achev&eacute;, m'apparut une vision merveilleuse dans
+laquelle je vis des choses qui me d&eacute;cid&egrave;rent &agrave; ne plus parler de cette
+cr&eacute;ature b&eacute;nie, jusqu'&agrave; ce que je pusse le faire d'une mani&egrave;re digne
+d'elle. Et je m'&eacute;tudie &agrave; y arriver, autant que je le puis, comme elle le
+sait bien.</p>
+
+<p>Si bien que, s'il plaira &agrave; celui par qui vivent toutes les choses que ma
+vie se prolonge encore de quelques ann&eacute;es, j'esp&egrave;re dire d'elle ce qui
+n'a encore &eacute;t&eacute; dit d'aucune autre femme.</p>
+
+<p>Et puis, qu'il plaise &agrave; Dieu, qui est le Seigneur<span class='pagenum'><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> de toute gr&acirc;ce que
+mon &acirc;me puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est-&agrave;-dire
+de cette B&eacute;atrice b&eacute;nie qui regarde la face de celui qui est <i>per omnia
+saecula benedictus!</i>....</p>
+
+
+<p>FIN DE LA VITA NUOVA<span class='pagenum'><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>&Eacute;PILOGUE</h3>
+
+
+<p>Les lecteurs de la <i>Vita Nuova</i> peuvent d&eacute;sirer de savoir si Dante a
+toujours &eacute;t&eacute; fid&egrave;le &agrave; la m&eacute;moire de sa bien-aim&eacute;e, apr&egrave;s avoir repouss&eacute;
+la s&eacute;duction &agrave; laquelle il avait c&eacute;d&eacute; dans un entra&icirc;nement bient&ocirc;t suivi
+de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce
+qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont pr&eacute;tendu nous
+apprendre la l&eacute;gende, la tradition ou l'imagination des intarissables
+commentateurs de l'oeuvre dantesque.</p>
+
+<p>Oui, l'&acirc;me de Dante a &eacute;t&eacute; fid&egrave;le &agrave; la m&eacute;moire de B&eacute;atrice. Car, c'est
+peu de jours avant que sa glorieuse d&eacute;pouille f&ucirc;t re&ccedil;ue par la modeste
+&eacute;glise de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait
+lui-m&ecirc;me, son voyage termin&eacute;, regagnant la terre, et la laissant, elle,
+au s&eacute;jour des Bienheureux, devant cette lumi&egrave;re surhumaine qui &eacute;tait<span class='pagenum'><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
+Dieu, et, dans l'&eacute;tincelante fulguration de la <i>Rose mystique</i>.<a name="FNanchor_1_160" id="FNanchor_1_160"></a><a href="#Footnote_1_160" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>Mais son coeur &eacute;tait rest&eacute; sur la terre; s&eacute;par&eacute; &agrave; jamais de sa B&eacute;atrice
+que le ciel avait r&eacute;clam&eacute;e, s&eacute;par&eacute; de toutes ses affections familiales
+que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir d&eacute;finitivement
+ferm&eacute; aux s&eacute;ductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et &agrave; ce
+besoin d'aimer que laissent transpara&icirc;tre ses haines les plus vivaces et
+ses plus ardentes indignations.</p>
+
+<p>Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes,
+aux racontars que l'on a multipli&eacute;s, non plus qu'aux d&eacute;ductions
+hasard&eacute;es ou purement imaginaires que l'on a tir&eacute;es de simples mots
+rencontr&eacute;s dans son oeuvre, ou de r&eacute;cits douteux. On a m&ecirc;me &eacute;num&eacute;r&eacute; les
+ma&icirc;tresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouv&eacute; les <i>mille e tre</i>
+de don Juan. Mais il y en a plus que le respect d&ucirc; &agrave; la m&eacute;moire d'un
+grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources
+infirmes et de venir ensuite offrir &agrave; l'histoire.</p>
+
+<p>Y e&ucirc;t-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne
+devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul
+qu'il faut demander<span class='pagenum'><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux
+qu'il a voulu lui-m&ecirc;me nous laisser entrevoir.</p>
+
+<p>La Divine Com&eacute;die est une v&eacute;ritable confession (Ozanam). Mais celle-ci
+n'a pas &eacute;t&eacute; dict&eacute;e, comme tant d'autres, par quelque vanit&eacute; cynique ou
+par une perversion ou un d&eacute;faut de sens moral. C'est bien la confession
+des premiers temps de l'&Eacute;glise, confession &agrave; haute voix et devant les
+fid&egrave;les assembl&eacute;s, et dont les larmes et le repentir consacraient
+l'expiation.</p>
+
+<p>Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'appr&ecirc;tait &agrave; franchir
+les espaces c&eacute;lestes pour atteindre au Paradis le s&eacute;jour des
+Bienheureux, il se trouva soudain en pr&eacute;sence de B&eacute;atrice transfigur&eacute;e.
+Ici se place une sc&egrave;ne, peut-&ecirc;tre un peu th&eacute;&acirc;trale, mais dont il serait
+difficile de m&eacute;conna&icirc;tre la tragique grandeur.<a name="FNanchor_2_161" id="FNanchor_2_161"></a><a href="#Footnote_2_161" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait plus la jeune fille de Florence, couronn&eacute;e et v&ecirc;tue de
+candeur et de modestie, <i>tanto gentile e tanto modesta</i>. C'&eacute;tait une
+sainte d'une grandeur &eacute;crasante. Sa t&ecirc;te &eacute;tait recouverte d'un voile
+blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un v&ecirc;tement
+couleur de feu. Son aspect &eacute;tait fier et royal, et sa voix &eacute;tait celle
+du commandement. Et sa beaut&eacute; surpassait la beaut&eacute; qui surpassait d&eacute;j&agrave;
+celle des autres, au temps o&ugrave; elle &eacute;tait encore avec elles.<span class='pagenum'><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span></p>
+
+<p>&laquo;Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien B&eacute;atrice.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, s'adressant aux cr&eacute;atures c&eacute;lestes qui l'entouraient: &laquo;la gr&acirc;ce
+divine avait si bien dou&eacute; celui-ci que, d&egrave;s le principe de sa vie, il
+semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets
+merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal
+cultiv&eacute;e, devient d'autant plus mauvaise elle-m&ecirc;me et plus sauvage
+qu'elle poss&eacute;dait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon
+aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le
+droit chemin. D&egrave;s que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est s&eacute;par&eacute;
+de moi et il s'est donn&eacute; &agrave; d'autres. Alors que mon corps s'est &eacute;lev&eacute; &agrave;
+l'&eacute;tat d'esprit, et que j'eus grandi en beaut&eacute; et en vertu, je lui
+devins moins ch&egrave;re et moins agr&eacute;able. Il tourna ses pas vers un chemin
+mensonger, courant apr&egrave;s des images s&eacute;duisantes et fausses qui ne
+rendent rien de ce qu'elles promettent.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, s'adressant &agrave; Dante lui-m&ecirc;me: &laquo;Tu vas entendre quel effet
+contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature
+ni l'art ne t'a jamais repr&eacute;sent&eacute; la beaut&eacute; aussi bien que la belle
+enveloppe qui m'avait rev&ecirc;tue, et qui n'&eacute;tait plus que de la terre. Et,
+quand cette beaut&eacute; supr&ecirc;me est venue &agrave; te manquer par ma mort, quelle
+chose mortelle devait donc attirer tes d&eacute;sirs?... Et alors que tu
+n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexp&eacute;rience<a name="FNanchor_3_162" id="FNanchor_3_162"></a><a href="#Footnote_3_162" class="fnanchor">[3]</a>,<span class='pagenum'><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> devais-tu
+te laisser s&eacute;duire par la beaut&eacute; de quelque jeune fille et par d'autres
+vanit&eacute;s dont la jouissance devait &ecirc;tre &eacute;ph&eacute;m&egrave;re?...&raquo;</p>
+
+<p>Dante se tenait d'abord devant elle &laquo;comme les enfans honteux et muets,
+la t&ecirc;te baiss&eacute;e, qui restent &agrave; &eacute;couter, reconnaissant leurs fautes et se
+repentant, et &agrave; peine put-il articuler: &laquo;Ce que je rencontrais avait
+attir&eacute; mes pas par des plaisirs trompeurs, apr&egrave;s que votre visage eut
+disparu de mes yeux....&raquo;</p>
+
+<p>Puis il se sentit p&eacute;n&eacute;tr&eacute; d'un repentir si poignant qu'il s'ab&icirc;mait aux
+pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses &eacute;motions, il
+s'&eacute;vanouit.</p>
+
+<p>Et les anges qui volaient autour de B&eacute;atrice chantaient: &laquo;<i>In te,
+Domine, speravi</i>....&raquo; Et les cr&eacute;atures c&eacute;lestes imploraient son pardon,
+et elles chantaient: &laquo;Nous sommes nymphes dans ce s&eacute;jour, nous sommes
+&eacute;toiles dans le ciel, tourne, B&eacute;atrice, tourne tes yeux saints vers ton
+fid&egrave;le qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de
+contempler ta seconde beaut&eacute;....&raquo;</p>
+
+<p>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_160" id="Footnote_1_160"></a><a href="#FNanchor_1_160"><span class="label">[1]</span></a> C'est l'ann&eacute;e m&ecirc;me de sa mort qu'il &eacute;crivait dans son
+cantique du <i>Paradis</i> les derniers chants de la <i>Divine Com&eacute;die</i>. Il a
+donn&eacute; le nom de <i>Rose mystique</i> &agrave; l'extraordinaire figuration qu'il a
+tent&eacute;e de l'Assembl&eacute;e des Bienheureux dans l'Empyr&eacute;e.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_161" id="Footnote_2_161"></a><a href="#FNanchor_2_161"><span class="label">[2]</span></a> Ce qui suit est emprunt&eacute; au <i>Purgatoire</i> de la <i>Divine
+Com&eacute;die</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_162" id="Footnote_3_162"></a><a href="#FNanchor_3_162"><span class="label">[3]</span></a> Voir la note de la page 14 de l'Introduction.<span class='pagenum'><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span></p>
+
+<h3>COMMENTAIRES</h3>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<p>On a g&eacute;n&eacute;ralement interpr&eacute;t&eacute; ce titre: La <i>Vita nuova</i>, dans le sens
+Ce p&eacute;riode de la vie succ&eacute;dant &agrave; une autre p&eacute;riode.</p>
+
+<p>Fraticelli, l'un des &eacute;diteurs et des commentateurs les plus autoris&eacute;s de
+la <i>Vita nuova</i> (comme de la <i>Divina Commedia</i>), pense que le mot
+<i>nuova</i> peut &ecirc;tre pris dans le sens o&ugrave; le Po&egrave;te l'emploie souvent,
+<i>nuova et&agrave;</i>, jeune &acirc;ge, enfance ou jeunesse. La <i>Vita nuova</i>
+signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.<a name="FNanchor_1_163" id="FNanchor_1_163"></a><a href="#Footnote_1_163" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>Une telle interpr&eacute;tation m'avait paru d'abord tr&egrave;s acceptable: mais il
+me semble que le texte: <i>incipit vita nuova</i><span class='pagenum'><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> (ici commence une vie
+nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu
+donner au titre de son livre.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-m&ecirc;me tr&egrave;s nettement sur la gen&egrave;se
+de ce livre, comme aussi sur les &eacute;poques respectives auxquelles on peut
+en rapporter les diverses parties, c'est-&agrave;-dire soit la prose soit les
+vers.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle
+autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot <i>gentile</i> que
+l'on rencontre &agrave; chaque page dans la <i>Vita nuova</i>.</p>
+
+<p>Si l'on ouvre un dictionnaire italien-fran&ccedil;ais, on trouve que <i>gentile</i>
+s'emploie dans le sens de agr&eacute;able, noble, gracieux, gentil, qui a bon
+air ou bonne mine.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de
+<i>gentile</i> (auquel r&eacute;pond <i>gentilezza</i>) est: aimable, avec une id&eacute;e de
+distinction qui y ajoute un caract&egrave;re particulier de courtoisie.</p>
+
+<p>Dans la <i>Vita nuova</i>, cette qualification accompagne habituellement le
+mot <i>donna</i> (femme), soit parce qu'il r&eacute;pondait &agrave; l'attrait que la femme
+exer&ccedil;ait sur le Po&egrave;te, soit parce que les femmes <span class='pagenum'><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> qu'il introduisait dans
+son po&egrave;me appartenaient toutes &agrave; une certaine classe de la Soci&eacute;t&eacute;. Il
+accompagne &agrave; chaque instant le nom de B&eacute;atrice, et celle-ci est souvent
+d&eacute;sign&eacute;e simplement par <i>questa gentile</i>, ou la <i>gentilissima</i>. Et la
+<i>donna gentile</i> est devenue la d&eacute;signation typique de B&eacute;atrice.</p>
+
+<p>Il m'a donc fallu remplacer le mot <i>gentile</i> par les diff&eacute;rentes
+&eacute;pith&egrave;tes que m'offrait le vocabulaire fran&ccedil;ais, sauf le mot <i>gentil</i>
+qui n'aurait gu&egrave;re rencontr&eacute; ici d'application.</p>
+
+<p>Quelques explications sont encore n&eacute;cessaires au sujet du mot <i>donna</i>.
+Le mot <i>donna</i> r&eacute;pond exactement au mot fran&ccedil;ais <i>femme</i>, et s'applique
+comme celui-ci au sexe f&eacute;minin en g&eacute;n&eacute;ral. Mais nous ne trouvons pas en
+italien de mot correspondant exactement au mot <i>dame</i>, qui, en France ne
+s'applique qu'&agrave; certaines conditions sociales.</p>
+
+<p>Le mot <i>signora</i> accompagne en g&eacute;n&eacute;ral un nom propre, et ailleurs
+correspond au mot <i>&eacute;pouse</i>, que nous n'employons gu&egrave;re dans le langage
+courant.</p>
+
+<p><i>Madonna</i>, dont nous avons fait <i>Madone</i>, n'est qu'une abr&eacute;viation de
+<i>mia donna</i>. Il ne s'emploie que pour les femmes mari&eacute;es, et <i>madonna
+Bice</i>,<span class='pagenum'><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> <i>madonna Vanna</i> semblerait signifier (on l'a du moins suppos&eacute;),
+que <i>Bice</i> (B&eacute;atrice) et <i>Vanna</i> (Giovanna) &eacute;taient mari&eacute;es.</p>
+
+<p>Mademoiselle se dit <i>madamigella</i> ou <i>signorina</i>; ce dernier mot, plus
+usit&eacute;, accompagne habituellement le nom de la personne.</p>
+
+<p>Dante applique le mot <i>donna</i> aux demoiselles comme aux femmes. Dans la
+<i>Vita nuova</i>, B&eacute;atrice est toujours d&eacute;sign&eacute;e sous le nom de <i>donna,
+donna Beatrice</i>, ou la <i>donna gentile</i>.</p>
+
+<p>Il n'emploie que deux fois un nom correspondant &agrave; celui de demoiselle:
+<i>donne e donzelle,</i> dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre
+XXXII.</p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_163" id="Footnote_1_163"></a><a href="#FNanchor_1_163"><span class="label">[1]</span></a> <i>Donna pietosa e di novella etate (di giovanile et&agrave;)</i>.&mdash;<i>lo
+son pargoletta</i> (jeune fille), <i>Bella e nuova</i>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<p>Ce n'est pas aupr&egrave;s des lecteurs de la <i>Vita nuova</i> qu'il est n&eacute;cessaire
+d'insister sur la r&eacute;alit&eacute; de l'existence de B&eacute;atrice, que l'on s'est plu
+quelquefois &agrave; traiter de pur symbole et de cr&eacute;ation imaginaire. La <i>Vita
+nuova</i> est un hymne enthousiaste &agrave; L'Amour glorieux et un lamento
+<span class='pagenum'><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> touchant sur l'Amour bris&eacute;. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait
+entendre, et le coeur ne peut se m&eacute;prendre &agrave; la v&eacute;rit&eacute; de ses accens.</p>
+
+<p>On a &eacute;lev&eacute; des doutes sur l'identit&eacute; de la B&eacute;atrice de la <i>Vita nuova</i>
+avec une B&eacute;atrice Portinari. On a pr&eacute;tendu que l'amie de Dante ne
+s'appelait pas B&eacute;atrice de son propre nom, et que celui de B&eacute;atrice
+&eacute;tait alors un nom banal et tellement r&eacute;pandu qu'il ne pouvait que
+servir au secret que le Po&egrave;te pr&eacute;tendait garder, alors qu'il le prononce
+m&ecirc;me avant, mais surtout apr&egrave;s la mort de celle qu'il avait tant aim&eacute;e.
+Et ceci peut s'appuyer sur le sens &eacute;nigmatique de ce passage o&ugrave; il dit:
+&laquo;l'ont appel&eacute;e B&eacute;atrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.&raquo;
+Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui
+appliquait involontairement le nom de B&eacute;atrice, tant ce nom paraissait
+lui convenir.<a name="FNanchor_1_164" id="FNanchor_1_164"></a><a href="#Footnote_1_164" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Voici le r&eacute;cit de la premi&egrave;re rencontre de Dante avec B&eacute;atrice, tel
+qu'il para&icirc;t pouvoir &ecirc;tre reconstitu&eacute;, d'apr&egrave;s Boccace.</p>
+
+<p>Au mois de mai de l'ann&eacute;e 1274, avait lieu &agrave; Florence la f&ecirc;te du
+Printemps, qu'une coutume <span class='pagenum'><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> gracieuse et po&eacute;tique avait sans doute
+emprunt&eacute;e &agrave; des souvenirs pa&iuml;ens. Ces f&ecirc;tes du renouveau se c&eacute;l&eacute;braient
+du reste &eacute;galement dans les pays environnans.<a name="FNanchor_2_165" id="FNanchor_2_165"></a><a href="#Footnote_2_165" class="fnanchor">[2]</a> R&eacute;jouissances publiques
+et f&ecirc;tes particuli&egrave;res mettaient alors la ville en liesse.</p>
+
+<p>Un signor Folco Portinari donnait &agrave; cette occasion une f&ecirc;te priv&eacute;e.
+L'Alighieri, p&egrave;re de Dante, &eacute;tait au nombre des invit&eacute;s. Ce Folco
+Portinari &eacute;tait un personnage riche et consid&eacute;rable dans le parti
+Guelfe.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, il n'y avait pas &agrave; proprement parler d'aristocratie &agrave;
+Florence. Celle-ci ne s'y est &eacute;tablie, au profit des marchands riches,
+que plus tard, apr&egrave;s que les M&eacute;dicis eurent introduit dans la r&eacute;publique
+Florentine des institutions plut&ocirc;t monarchiques. Il y avait seulement l&agrave;
+comme partout des gens riches et des gens qui ne l'&eacute;taient pas, et des
+familles pr&eacute;pond&eacute;rantes par leur fortune ou leur popularit&eacute;. Il y avait
+aussi, aupr&egrave;s de la ville, des ch&acirc;teaux o&ugrave; vivaient retir&eacute;es de vieilles
+familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cit&eacute; o&ugrave; le
+travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient
+leur inaction de souvenirs, de <span class='pagenum'><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> rancunes et de r&ecirc;ves. Elles se montraient
+rarement dans la ville; mais aux grandes f&ecirc;tes, religieuses surtout,
+elles y descendaient se m&ecirc;ler &agrave; des foules populaires, grossi&egrave;res, mal
+odorantes<a name="FNanchor_3_166" id="FNanchor_3_166"></a><a href="#Footnote_3_166" class="fnanchor">[3]</a>, qu'y versaient les populations d'alentour, attir&eacute;es par
+l'attrait &eacute;ternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait
+y voir alors des regards &eacute;tonn&eacute;s et hautains venir se croiser avec des
+regards d&eacute;fians ou hostiles.</p>
+
+<p>L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invit&eacute; &agrave; la f&ecirc;te qu'il
+donnait, demeurait &agrave; Florence dans une maison voisine de la sienne. Il
+appartenait &eacute;galement au parti Guelfe: les Alighieri &eacute;taient Guelfes par
+tradition de famille. Il &eacute;tait donc du m&ecirc;me bord, si ce n'est du m&ecirc;me
+monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il
+poss&eacute;dait une certaine aisance, il ne para&icirc;t pas avoir tenu une grande
+place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui
+venait d'atteindre sa neuvi&egrave;me ann&eacute;e, &agrave; cette sorte de <i>garden party</i>.</p>
+
+<p>Suit le r&eacute;cit de la premi&egrave;re rencontre du jeune Dante avec la fille de
+Folco Portinari.<a name="FNanchor_4_167" id="FNanchor_4_167"></a><a href="#Footnote_4_167" class="fnanchor">[4]</a></p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span></p>
+<p>Ce n'est donc qu'apr&egrave;s un intervalle de plusieurs ann&eacute;es apr&egrave;s cette
+courte entrevue, qui ne para&icirc;t pas s'&ecirc;tre renouvel&eacute;e, que le r&eacute;cit
+reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.</p>
+
+<p>On s'est &eacute;tonn&eacute; que, vivant dans la m&ecirc;me ville et dans un voisinage tr&egrave;s
+rapproch&eacute;, le jeune homme n'e&ucirc;t pas trouv&eacute; d'occasion de se rapprocher
+d'elle &laquo;bien qu'il cherch&acirc;t toujours &agrave; la voir&raquo;. Il peut cependant
+para&icirc;tre assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et
+important ne fr&eacute;quent&acirc;t pas beaucoup les rues, ou du moins sans &ecirc;tre
+tr&egrave;s accompagn&eacute;e, et qu'un jeune gar&ccedil;on de condition modeste, et sans
+relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autoris&eacute; par une
+simple rencontre &agrave; l'aborder. Il nous rend du reste lui-m&ecirc;me tr&egrave;s bien
+compte de l'intimidation que son approche exer&ccedil;ait sur lui.<a name="FNanchor_5_168" id="FNanchor_5_168"></a><a href="#Footnote_5_168" class="fnanchor">[5]</a></p>
+
+<p>Une critique plus s&eacute;rieuse a trait au mariage de B&eacute;atrice avec le
+cavaliere Simone dei Bardi<a name="FNanchor_6_169" id="FNanchor_6_169"></a><a href="#Footnote_6_169" class="fnanchor">[6]</a> et &agrave; l'impossibilit&eacute; de faire tenir la
+mort de son p&egrave;re et son mariage et sa propre mort dans le court espace<span class='pagenum'><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
+de temps que comporte le r&eacute;cit du Po&egrave;te.<a name="FNanchor_7_170" id="FNanchor_7_170"></a><a href="#Footnote_7_170" class="fnanchor">[7]</a></p>
+
+<p>C'est &agrave; Boccace que nous devons ces d&eacute;tails, uniform&eacute;ment r&eacute;p&eacute;t&eacute;s
+depuis, sur la foi de son Commentaire <i>sull' amore per Beatrice</i><a name="FNanchor_8_171" id="FNanchor_8_171"></a><a href="#Footnote_8_171" class="fnanchor">[8]</a>, et,
+fait remarquer l'un des commentateurs les plus autoris&eacute;s du Po&egrave;te,
+faut-il accepter aveugl&eacute;ment tout ce qu'il nous raconte, sans faire la
+part de sa propre imagination, de la facilit&eacute; avec laquelle, &agrave; cette
+&eacute;poque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux t&eacute;moignages les moins
+respectables, ou encore de la vanit&eacute; de ceux qui, voyant la gloire du
+Po&egrave;te grandir aussit&ocirc;t apr&egrave;s sa disparition, voulurent lui avoir
+appartenu par un lien quelconque?<a name="FNanchor_9_172" id="FNanchor_9_172"></a><a href="#Footnote_9_172" class="fnanchor">[9]</a></p>
+
+<p>Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il
+faut consid&eacute;rer la <i>Vita nuova</i>? Ce n'est pas une biographie pr&eacute;cise ni
+une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Po&egrave;te a
+rassembl&eacute; ses souvenirs,<span class='pagenum'><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> il a fait un choix parmi eux, il les a
+retouch&eacute;s, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute
+pas inqui&eacute;t&eacute; de leur donner une forme rigoureusement suivie.</p>
+
+<p>Qu'importe apr&egrave;s tout que la femme aim&eacute;e de Dante se soit appel&eacute;e
+B&eacute;atrice, qu'elle ait &eacute;t&eacute; ou non la fille d'un Portinari, et, plus t&ocirc;t
+ou plus tard, &eacute;pouse d'un Simone dei Bardi? &laquo;c'est &agrave; Florence qu'elle
+est n&eacute;e, qu'elle a v&eacute;cu et qu'elle est morte.&raquo; Voil&agrave; ce qu'il nous faut
+retenir de cette figure &eacute;nigmatique. C'est &agrave; l'&acirc;me du Po&egrave;te que nous
+devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette &acirc;me, pas une
+ligne ou un vers du po&egrave;me, qui ne garde tout son prix, ind&eacute;pendamment de
+toutes les circonstances qui peuvent &ecirc;tre rattach&eacute;es &agrave; son r&eacute;cit.</p>
+
+<p>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_164" id="Footnote_1_164"></a><a href="#FNanchor_1_164"><span class="label">[1]</span></a> B&eacute;atrix signifie &laquo;celle qui porte bonheur....&raquo; (OZANAM,
+Oeuvres compl&egrave;tes, t. VI, p. 95).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_165" id="Footnote_2_165"></a><a href="#FNanchor_2_165"><span class="label">[2]</span></a> B&Eacute;DIER, les f&ecirc;tes de Mai et les commencemens de la po&eacute;sie
+lyrique en France (<i>Revue des Deux Mondes</i>, l<sup>&egrave;re</sup> mai 1896).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_166" id="Footnote_3_166"></a><a href="#FNanchor_3_166"><span class="label">[3]</span></a> <i>Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione</i>. (La Divine
+Com&eacute;die, <i>Il Paradiso</i>, chant XVI.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_167" id="Footnote_4_167"></a><a href="#FNanchor_4_167"><span class="label">[4]</span></a> Voir page 28.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_168" id="Footnote_5_168"></a><a href="#FNanchor_5_168"><span class="label">[5]</span></a> Voir pages 45 et 58.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_169" id="Footnote_6_169"></a><a href="#FNanchor_6_169"><span class="label">[6]</span></a> Le cavaliere Simone dei Bardi &eacute;tait un riche commer&ccedil;ant
+comme l'&eacute;taient &agrave; cette &eacute;poque les personnages les plus importans de
+Florence.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_170" id="Footnote_7_170"></a><a href="#FNanchor_7_170"><span class="label">[7]</span></a> Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on
+ne conna&icirc;t pas l'&eacute;poque de ce mariage, et que l'on a pu &eacute;mettre cette
+supposition, que l'h&eacute;ro&iuml;ne du roman n'&eacute;tait pas une jeune fille, mais
+une femme mari&eacute;e!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_171" id="Footnote_8_171"></a><a href="#FNanchor_8_171"><span class="label">[8]</span></a> BOCCACCIO, <i>Commento sulla Commedia</i>, 1273.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_172" id="Footnote_9_172"></a><a href="#FNanchor_9_172"><span class="label">[9]</span></a> SCARTAZZINI, <i>Fu la Beatrice di Dante la Figlia di
+Portinari</i> (<i>Giornale Dantesco</i>, an 1, quad. in).</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<p>A ciascun alma presa e gentil cuore....</p>
+
+<p><i>Ce sonnet se divise en deux parties; dans la premi&egrave;re, je salue et
+demande la r&eacute;ponse. Dans la deuxi&egrave;me est indiqu&eacute; &agrave; quoi l'on doit
+r&eacute;pondre.<span class='pagenum'><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> Cette deuxi&egrave;me partie commence &agrave;:</i> &agrave; peine &eacute;taient
+arriv&eacute;es....</p>
+
+<p>Les r&eacute;ponses suivantes ont &eacute;t&eacute; adress&eacute;es &agrave; l'auteur du sonnet.</p>
+
+<p>CINO DA PISTOJA.<a name="FNanchor_1_173" id="FNanchor_1_173"></a><a href="#Footnote_1_173" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tout amoureux d&eacute;sire<a name="FNanchor_2_174" id="FNanchor_2_174"></a><a href="#Footnote_2_174" class="fnanchor">[2]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que son coeur soit connu de sa Dame.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrer</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Lorsque ta Dame humblement</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'est repue de ton coeur br&ucirc;lant,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Pendant son long sommeil,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Envelopp&eacute;e d'un manteau et insensible.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour se montrait joyeux en venant</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Te donner ce que ton coeur d&eacute;sirait,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En unissant ainsi deux coeurs.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et quand il connut la peine amoureuse</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il avait infus&eacute;e en elle,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il partit en pleurant de compassion pour elle.</span><br />
+</p>
+
+<p>GUIDO CAVALCANTI.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tu as vu &agrave; mon avis toute perfection,<a name="FNanchor_3_175" id="FNanchor_3_175"></a><a href="#Footnote_3_175" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">S'il est domin&eacute; par le puissant Seigneur</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui gouverne le monde de l'honneur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il vit<a name="FNanchor_4_176" id="FNanchor_4_176"></a><a href="#Footnote_4_176" class="fnanchor">[4]</a> la o&ugrave; meurt toute peine,</span><span class='pagenum'><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et il s'&eacute;tablit dans tous les esprits tendres,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et il vient charmer les r&ecirc;ves de ceux</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Dont il a pris les coeurs. Voyant</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Que la mort demandait votre Dame,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il te sembla qu'il s'en allait en g&eacute;missant,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ce fut un doux sommeil qui s'achevait,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Car le r&eacute;veil te gagnait.</span><br />
+</p>
+
+<p>L'interpr&eacute;tation de ce premier sonnet de Dante a &eacute;t&eacute; l'objet d'une
+infinit&eacute; de controverses et d'interpr&eacute;tations. Que signifie ce contraste
+entre la joie que t&eacute;moignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand
+il partit?</p>
+
+<p>Il faut entendre d'abord que le r&ocirc;le assign&eacute; &agrave; l'Amour par le Po&egrave;te,
+dans les circonstances o&ugrave; il simule son intervention, n'est autre chose
+que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.</p>
+
+<p>La joie vient ici de l'esp&eacute;rance ou de la r&eacute;v&eacute;lation que son amour sera
+partag&eacute;. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue
+funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de B&eacute;atrice ou
+une s&eacute;paration fatale? Avait-il, derri&egrave;re les illusions dont ne se
+d&eacute;part<span class='pagenum'><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> gu&egrave;re une passion exalt&eacute;e, le sentiment que son union avec
+B&eacute;atrice se heurterait &agrave; des obstacles infranchissables? On a encore
+suppos&eacute; que B&eacute;atrice &eacute;tait d&eacute;j&agrave; promise, ou m&ecirc;me mari&eacute;e a Simone dei
+Bardi. Mais il serait inutile de s'arr&ecirc;ter &agrave; des circonstances qui ne
+peuvent &ecirc;tre encore que de simples suppositions.</p>
+
+<p>Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-&agrave;-dire dans ce que
+nous devons consid&eacute;rer comme la r&eacute;daction primitive, &laquo;le retour vers le
+ciel&raquo; <i>ne gisse verso il cielo</i>, n'existe pas. On ne le trouve que dans
+la prose ajout&eacute;e longtemps apr&egrave;s, et alors que B&eacute;atrice &eacute;tait mont&eacute;e
+<i>nel gran secolo</i>.</p>
+
+<p>Un v&eacute;ritable pressentiment de la mort de B&eacute;atrice, dont on a cru
+rencontrer des traces dans bien des passages de la <i>Vita nuova</i>, ne
+pouvait exister d&egrave;s cette &eacute;poque naissante de sa vie amoureuse et d&egrave;s
+cette premi&egrave;re expression formul&eacute;e et publi&eacute;e d'une passion encore
+secr&egrave;te.</p>
+
+<p>Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde m&eacute;lancolie
+propre au caract&egrave;re m&ecirc;me du po&egrave;te et &agrave; la nervosit&eacute; qui le domina d&egrave;s
+son enfance, et propre aussi &agrave; cette &eacute;poque o&ugrave; les esprits et les
+consciences &eacute;taient<span class='pagenum'><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> livr&eacute;s &agrave; un trouble inexprimable, et plong&eacute;s dans
+une atmosph&egrave;re de doute angoissant, que les esprits d'&eacute;lite subissaient
+aussi bien que les foules?</p>
+
+<p>Les id&eacute;es et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre
+cette mani&egrave;re de parler, des proc&eacute;d&eacute;s perdus aujourd'hui et bien
+difficiles &agrave; retrouver. Les &eacute;crivains les plus distingu&eacute;s, &agrave; qui nous
+devons tant de commentaires pr&eacute;cieux de l'oeuvre dantesque, ont
+peut-&ecirc;tre eu le tort de trop chercher la logique et la clart&eacute; modernes
+dans des esprits faits autrement que les n&ocirc;tres.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La r&eacute;ponse de Guido n'est pas moins difficile &agrave; d&eacute;chiffrer que le sonnet
+de Dante. J'ai d&ucirc; la traduire aussi litt&eacute;ralement qu'il m'&eacute;tait
+possible, sans me pr&eacute;occuper des interpr&eacute;tations auxquelles elle pouvait
+&ecirc;tre soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la
+terminent, et ne sont qu'indiqu&eacute;es dans la r&eacute;ponse de Cino (beaucoup
+plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de B&eacute;atrice,
+d&eacute;j&agrave; mari&eacute;e &agrave; l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'&ecirc;tre coupable<a name="FNanchor_5_177" id="FNanchor_5_177"></a><a href="#Footnote_5_177" class="fnanchor">[5]</a>.
+Mais le sonnet ne<span class='pagenum'><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> comportait aucune r&eacute;v&eacute;lation et ne pouvait donner lieu
+&agrave; aucune suspicion. Ne faut-il pas voir l&agrave; simplement une allusion
+m&eacute;lancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse,
+sans aller chercher des explications qui me semblent tout &agrave; fait
+imaginaires?</p>
+
+<p>Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument
+amphibologique:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 18em;"><i>Veggendo</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Che la vostra donna la morte chiedea....</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Comme, en italien, le sujet et le r&eacute;gime suivent ou pr&eacute;c&egrave;dent &agrave; peu pr&egrave;s
+indiff&eacute;remment le verbe actif (ce qui n'est usit&eacute; en fran&ccedil;ais qu'assez
+exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: &laquo;Votre Dame
+demandait la mort&raquo; ou &laquo;la mort demandait (r&eacute;clamait) votre Dame.&raquo; A quel
+propos cette femme aurait-elle demand&eacute; la mort? Le sonnet de Dante ne
+contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne
+serait-ce pas simplement une allusion &agrave; la fragilit&eacute; de la vie,
+semblable<span class='pagenum'><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> &agrave; celle que le po&egrave;te de la <i>Vita nuova</i> exprimera plus tard
+(chap. XXVIII)?</p>
+
+<p>Le langage des rimeurs du <i>trecento</i>, m&ecirc;me les plus avanc&eacute;s dans le
+<i>dolce stil nuovo</i> est, autant qu'il m'a &eacute;t&eacute; permis d'en juger par
+moi-m&ecirc;me, beaucoup plus difficile &agrave; p&eacute;n&eacute;trer et &agrave; reproduire que celui
+de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurit&eacute; symbolique dont
+il aime &agrave; s'envelopper, le style en lui-m&ecirc;me est g&eacute;n&eacute;ralement d'une
+clart&eacute; remarquable.<a name="FNanchor_6_178" id="FNanchor_6_178"></a><a href="#Footnote_6_178" class="fnanchor">[6]</a></p>
+
+<p>Il me semble que pareille observation peut encore &ecirc;tre faite &agrave; propos de
+quelques <i>rimeurs</i> (po&egrave;tes) modernes.</p>
+
+<p>C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus
+difficiles &agrave; reproduire litt&eacute;ralement en fran&ccedil;ais que ceux de la <i>Vita
+nuova</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il para&icirc;t que d&egrave;s maintenant nous pouvons saisir
+bien nettement les deux &eacute;poques diff&eacute;rentes auxquelles appartiennent
+d'une part la po&eacute;sie et de l'autre la prose de la <i>Vita nuova</i>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span></p>
+<p>Ici la po&eacute;sie, le sonnet, c'est-&agrave;-dire l'expression premi&egrave;re, n'exprime
+que de vagues pressentimens sans aucune signification pr&eacute;cise.</p>
+
+<p>Dans la prose, c'est-&agrave;-dire dans la r&eacute;daction manifestement post&eacute;rieure
+&agrave; la mort de B&eacute;atrice, nous voyons celle-ci formellement exprim&eacute;e: &laquo;avec
+une courtoisie qui est aujourd'hui r&eacute;compens&eacute;e dans l'autre vie&raquo;.<a name="FNanchor_7_179" id="FNanchor_7_179"></a><a href="#Footnote_7_179" class="fnanchor">[7]</a></p>
+
+<p>Ceci ne laisse donc aucun doute relativement &agrave; la date respective des
+deux r&eacute;dactions.</p>
+
+<p>Quant aux &eacute;claircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux
+r&eacute;ponses qui lui furent faites, on ne peut que r&eacute;p&eacute;ter avec M. Melodia:
+&laquo;Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que sa voix frappait mes oreilles.&raquo; Il para&icirc;t
+donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que B&eacute;atrice y
+joignit quelques paroles, peut-&ecirc;tre un compliment banal que permettait
+seul la compagnie o&ugrave; elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose
+pour transporter un amoureux tel que Dante l'&eacute;tait alors.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p>
+<p>Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret &agrave; propos de tout ce
+qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache &agrave; affirmer
+la noblesse de son propre amour, et &agrave; &eacute;carter tout <i>vizioso pensiero</i>,
+qui pourrait offenser le moins du monde la m&eacute;moire de B&eacute;atrice.<a name="FNanchor_8_180" id="FNanchor_8_180"></a><a href="#Footnote_8_180" class="fnanchor">[8]</a>
+Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la p&acirc;leur des femmes
+alors qu'elles se sentent touch&eacute;es par l'amour, avouer qu'il avait vu
+plus d'une fois p&acirc;lir ainsi le visage de B&eacute;atrice.<a name="FNanchor_9_181" id="FNanchor_9_181"></a><a href="#Footnote_9_181" class="fnanchor">[9]</a> Nous devons donc
+croire, sans que cela doive entra&icirc;ner aucune atteinte &agrave; la puret&eacute; de
+l'affection qu'elle lui portait, qu'il a re&ccedil;u d'elle des t&eacute;moignages
+plus significatifs que ceux qu'il nous laisse &agrave; peine entrevoir.</p>
+
+<p>Si, dans les oeuvres uniquement consacr&eacute;es &agrave; la repr&eacute;sentation des
+passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques
+lueurs de sentimens immat&eacute;riels, nous ne devons pas l'&ecirc;tre moins de voir
+une oeuvre tout id&eacute;ale et mystique s'&eacute;clairer de quelques rayons
+humains.</p>
+
+<p>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_173" id="Footnote_1_173"></a><a href="#FNanchor_1_173"><span class="label">[1]</span></a> Ce sonnet est attribu&eacute;, dans l'&eacute;dition de M. Whitehead, &agrave;
+Cino da Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer &agrave; Torino de Castel
+Fiorentino (<i>alcuni capitoli</i>.... p. 330).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_174" id="Footnote_2_174"></a><a href="#FNanchor_2_174"><span class="label">[2]</span></a> <i>Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_175" id="Footnote_3_175"></a><a href="#FNanchor_3_175"><span class="label">[3]</span></a> <i>Vedesti al mio parer ogni valore</i>....</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_176" id="Footnote_4_176"></a><a href="#FNanchor_4_176"><span class="label">[4]</span></a> Ce seigneur c'est-&agrave;-dire l'Amour.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_177" id="Footnote_5_177"></a><a href="#FNanchor_5_177"><span class="label">[5]</span></a> SCHERILLO, <i>alcuni capitoli della biografia di Dante</i>. Voir
+aussi un article tr&egrave;s int&eacute;ressant de M. Melodia sur <i>le premier sonnet
+de Dante</i>, dans le <i>Giornale Dantesco</i>, an V, nouv. s&eacute;rie, <i>quaderno</i>
+i-ii.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_178" id="Footnote_6_178"></a><a href="#FNanchor_6_178"><span class="label">[6]</span></a> Je ne connais pas de traduction fran&ccedil;aise du sonnet de
+Guido Cavalcanti, et n'ai rencontr&eacute; aucun commentaire italien &agrave; son
+sujet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_179" id="Footnote_7_179"></a><a href="#FNanchor_7_179"><span class="label">[7]</span></a> <i>Per la sua ineffabile cortesia, la quale &egrave; oggi meritata
+nel gran secolo</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_180" id="Footnote_8_180"></a><a href="#FNanchor_8_180"><span class="label">[8]</span></a> P. GIULIANI, la <i>Vita nuova</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_181" id="Footnote_9_181"></a><a href="#FNanchor_9_181"><span class="label">[9]</span></a> Voir au chapitre XXXVII.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">O voi che per la via d'Amor passate....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet a deux parties principales: dans la premi&egrave;re, j'entends
+appeler les fid&egrave;les de l'Amour par ces paroles du proph&egrave;te J&eacute;r&eacute;mie</i>: O
+vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut
+dolor meus<a name="FNanchor_1_182" id="FNanchor_1_182"></a><a href="#Footnote_1_182" class="fnanchor">[1]</a>, <i>et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la
+deuxi&egrave;me partie je raconte o&ugrave; m'avait mis l'Amour, dans un sens autre
+que celui que montrent les derni&egrave;res parties du sonnet, et je dis ce que
+j'ai perdu. Cette seconde partie commence &agrave;</i>: l'Amour, non par mon peu
+de m&eacute;rite....</p>
+
+<p>On a recueilli, parmi les pi&egrave;ces se rapportant (<i>spettanti</i>) &agrave; la <i>Vita
+nuova</i>, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer &ecirc;tre
+une de ces <i>cosette per rime</i> que Dante dit avoir &eacute;crites (il ne signale
+pourtant que le sonnet reproduit ici page 39)<span class='pagenum'><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> &agrave; propos du d&eacute;part de la
+femme qui lui avait servi &agrave; dissimuler aux autres son v&eacute;ritable amour
+(<i>la quale fece schermo alla veritade</i><a name="FNanchor_2_183" id="FNanchor_2_183"></a><a href="#Footnote_2_183" class="fnanchor">[2]</a>).</p>
+
+<p>BALLADE</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;"><i>In abito di saggia messaggera</i>....</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Rev&ecirc;tue comme une messag&egrave;re intelligente,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Va, Ballade, sans t'attarder,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Vers cette belle dame &agrave; qui je t'envoie.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et dis-lui combien je sens ma vie r&eacute;duite &agrave; peu de chose.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ta commenceras par dire que mes yeux,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">En regardant sa figure ang&eacute;lique,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Avaient coutume de porter la couronne du d&eacute;sir.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Maintenant qu'ils ne peuvent plus l&agrave; voir</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">La mort les fait fondre dans une frayeur telle</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'ils en ont fait la couronne du martyre.<a name="FNanchor_3_184" id="FNanchor_3_184"></a><a href="#Footnote_3_184" class="fnanchor">[3]</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">H&eacute;las! je ne sais pas vers quel c&ocirc;t&eacute; les tourner</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De sa part. Adresse-lui donc une douce pri&egrave;re.</span><br />
+</p>
+
+<p>Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, &agrave; propos d'une
+simple simulation, <span class='pagenum'><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> on pourra penser que cette personne lui avait
+peut-&ecirc;tre inspir&eacute; un int&eacute;r&ecirc;t plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il
+faudra penser &eacute;galement au langage habituel, et tr&egrave;s conventionnel, des
+po&egrave;tes, et surtout des rimeurs de ce temps-l&agrave;. Si aujourd'hui, dans le
+langage de la pol&eacute;mique usuelle, traiter quelqu'un de sc&eacute;l&eacute;rat signifie
+souvent simplement qu'il ne partage pas votre mani&egrave;re de voir, dire &agrave;
+une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on
+avait du plaisir &agrave; la voir.</p>
+
+<p>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_182" id="Footnote_1_182"></a><a href="#FNanchor_1_182"><span class="label">[1]</span></a> O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est
+une douleur semblable &agrave; la mienne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_183" id="Footnote_2_183"></a><a href="#FNanchor_2_183"><span class="label">[2]</span></a> FRATICELLI, <i>La Vita nuova de Dante Alighieri</i>, Fiorenze,
+1890.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_184" id="Footnote_3_184"></a><a href="#FNanchor_3_184"><span class="label">[3]</span></a> Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que
+nous retrouverons encore signifie simplement des paupi&egrave;res profond&eacute;ment
+cern&eacute;es.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Piangete amanti perch&egrave; piange Amore....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la premi&egrave;re,
+j'appelle et je sollicite les fid&egrave;les de l'Amour &agrave; pleurer, et je dis
+que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer,
+ils m'&eacute;coutent avec attention. Dans la deuxi&egrave;me partie, je raconte la
+raison de ses pleurs. Dans la troisi&egrave;me, je parle de l'honneur que<span class='pagenum'><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 14</a></span>
+l'Amour rend &agrave; cette femme. La seconde partie commence &agrave;</i>: l'Amour
+entend ... <i>la troisi&egrave;me &agrave;</i>; &eacute;coutez comment l'amour....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Morte villana, di piet&agrave; nemica....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la premi&egrave;re, j'appelle la
+Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxi&egrave;me,
+m'adressant &agrave; elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets &agrave;
+l'accuser. Dans la troisi&egrave;me, je la fl&eacute;tris. Dans la quatri&egrave;me, je me
+mets &agrave; parler &agrave; une personne ind&eacute;finie, bien que dans ma pens&eacute;e elle
+soit bien d&eacute;finie</i>.</p>
+
+<p><i>La deuxi&egrave;me partie commence &agrave;</i>: puisque tu as donn&eacute; ... <i>la troisi&egrave;me
+&agrave;</i>: et si je te refuse ... <i>la quatri&egrave;me &agrave;</i>: celui qui ne m&eacute;rite pas....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les accens <i>douloureux</i> qu'inspire &agrave; Dante la mort de cette jeune femme,
+dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes
+&eacute;plor&eacute;es, sont de nature &agrave; laisser croire que son coeur avait pris une
+part assez particuli&egrave;re &agrave; ce douloureux &eacute;v&eacute;nement. Mais il faut tenir
+compte de l'exaltation facile de sa sensibilit&eacute;, et de l'exub&eacute;rance
+habituelle propre &agrave; la po&eacute;sie tr&eacute;centiste.<span class='pagenum'><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> D'ailleurs son &acirc;me a toujours
+&eacute;t&eacute; hant&eacute;e par la pens&eacute;e de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et
+l'on pourrait dire que le po&egrave;te de la <i>Divine com&eacute;die</i> a v&eacute;cu dans la
+mort.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premi&egrave;res expressions de son amour juv&eacute;nile et craintif et dans
+les courts &eacute;panouissemens de ses b&eacute;atitudes, on sent toujours planer
+au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image
+de son idole ne tardera pas &agrave; s'&eacute;vanouir, et une ardente aspiration &agrave;
+s'en aller avec elle.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas seulement un des caract&egrave;res les plus originaux de la
+po&eacute;sie de Dante; c'est &eacute;galement un des caract&egrave;res de toute la po&eacute;sie du
+<i>dolce stil nuovo</i>, cette m&eacute;lancolie qui jette son ombre sur les
+manifestations les plus joyeuses et les plus passionn&eacute;es<a name="FNanchor_1_185" id="FNanchor_1_185"></a><a href="#Footnote_1_185" class="fnanchor">[1]</a>. C'est ainsi
+que, peu apr&egrave;s lui, P&eacute;trarque c&eacute;l&eacute;brait les triomphes de la Mort, entre
+les triomphes de l'Amour et ceux de la Renomm&eacute;e.</p>
+
+<p>Laissons passer plusieurs si&egrave;cles, et nous entendrons le po&egrave;te de la
+tristesse et de la d&eacute;sesp&eacute;rance nous redire, comme les rimeurs du <i>dolce
+stil nuovo</i>, que: <i>con l'amoroso affetto un desiderio di morte si<span class='pagenum'><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>
+sente</i>. On conna&icirc;t le beau po&egrave;me de Leopardi: <i>Amore e morte</i>.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Le destin a engendr&eacute; en m&ecirc;me temps</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Deux fr&egrave;res, l'Amour et la Mort.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les &eacute;toiles</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Nulle autre chose aussi belle.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">De l'une na&icirc;t le bien</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et naissent les plus grands plaisirs</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui se rencontrent dans la mer de l'&Ecirc;tre.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'autre d&eacute;truit tous les maux</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et toutes les douleurs....</span><br />
+</p>
+
+<p>Ne serait-ce pas un sujet int&eacute;ressant que de rapprocher et comparer
+entre elles les m&eacute;lancolies issues des terres ensoleill&eacute;es du Midi, et
+les tristesses, filles des r&eacute;gions embrum&eacute;es du Nord?</p>
+
+<p>NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_185" id="Footnote_1_185"></a><a href="#FNanchor_1_185"><span class="label">[1]</span></a> SCHERILLO, <i>alcuni capitoli della vita di Dante</i>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Cavalcando l'atro ier per un cammino....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce Sonnet a trois parties: dans la premi&egrave;re, je dis comment je
+rencontrai l'Amour et sous quelle apparence;<span class='pagenum'><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> dans la deuxi&egrave;me, je dis ce
+qu'il m'a dit, quoique pas compl&egrave;tement, de peur de d&eacute;couvrir mon
+secret. Dans la troisi&egrave;me, je dis comment il disparut. La seconde partie
+commence &agrave;:</i> quand il me vit ... <i>la troisi&egrave;me &agrave;</i>: alors je pris ...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>On peut remarquer que ceci ne nous est pas donn&eacute; pr&eacute;cis&eacute;ment comme une
+vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination
+hant&eacute;e par des pens&eacute;es obstin&eacute;es. Ce ne serait donc que la traduction de
+ces pens&eacute;es sous une forme figurative.</p>
+
+<p>Lorsque le Po&egrave;te &eacute;voque la pr&eacute;sence et l'inspiration de l'Amour, ce
+n'est sans doute qu'une mani&egrave;re d'exprimer ce qui se passait au dedans
+de lui-m&ecirc;me. Lorsque l'Amour lui appara&icirc;t brillant et joyeux, c'est que
+son &acirc;me &eacute;tait all&egrave;gre et ouverte &agrave; de douces perspectives. S'il lui
+appara&icirc;t ici mal v&ecirc;tu, h&eacute;sitant et inquiet, c'est que son &acirc;me &agrave; lui
+&eacute;tait inqui&egrave;te et h&eacute;sitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'&eacute;tait la
+pr&eacute;occupation de sa propre dissimulation, de la d&eacute;fense de son amour
+(comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait d&eacute;j&agrave; &agrave;
+remplacer, avec un empressement o&ugrave; l'on ne saurait nier qu'il y n'e&ucirc;t
+quelque chose de suspect; c'&eacute;tait enfin un certain malaise, peut-&ecirc;tre<span class='pagenum'><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>
+quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du c&ocirc;t&eacute; de la
+belle rivi&egrave;re, symbole de son amour si pur.</p>
+
+<p>Il y a en effet dans le langage &eacute;nigmatique qu'il se fait tenir par
+l'Amour la trace d'arri&egrave;re-pens&eacute;es que, suivant son habitude, il ne peut
+s'emp&ecirc;cher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout &agrave; deviner.</p>
+
+<p>Si l'Amour lui a rapport&eacute; son coeur d'aupr&egrave;s de celle qui avait servi de
+d&eacute;fense &agrave; son secret pour qu'il lui serve pr&egrave;s d'une autre, c'est donc
+que son coeur &eacute;tait en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme
+il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait
+encore quelques places disponibles. N'est-ce pas &agrave; cela que l'Amour (ou
+sa conscience) fait allusion quand il lui dit: &laquo;moi je suis toujours le
+m&ecirc;me, mais toi tu changes&raquo;? Et il lui recommande de n'en rien laisser
+transpirer.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas seulement le d&eacute;part de la dame de l'&eacute;glise qui sollicite
+l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune
+et belle lui inspirer des accens non moins &eacute;mus.<a name="FNanchor_1_186" id="FNanchor_1_186"></a><a href="#Footnote_1_186" class="fnanchor">[1]</a> Et plus tard enfin
+les t&eacute;moignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux<span class='pagenum'><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
+yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour bris&eacute;.<a name="FNanchor_2_187" id="FNanchor_2_187"></a><a href="#Footnote_2_187" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+<p>Il semble que, dans ce grand po&egrave;me en l'honneur de B&eacute;atrice, il ait tenu
+&agrave; ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs
+strophes &agrave; eux, comme des figures secondaires viennent orner les
+soubassemens d'un monument &eacute;lev&eacute; &agrave; une gloire qu'on a voulu
+immortaliser.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>On s'est beaucoup occup&eacute; de cet &eacute;loignement de Florence qui devait
+s&eacute;parer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de
+ses pens&eacute;es. Ce n'&eacute;tait certainement pas une partie de plaisir qu'il
+faisait avec de nombreux (<i>molti</i>) compagnons, mais une obligation qu'il
+subissait &agrave; contre-coeur, et o&ugrave;, jeune homme de vingt ans, il emportait
+les pens&eacute;es obs&eacute;dantes et m&eacute;lancoliques d'un amoureux contraint
+s'&eacute;loigner d'une ma&icirc;tresse ador&eacute;e. J'emprunte au Prof. del Lungo des
+d&eacute;tails int&eacute;ressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son
+habitude, le po&egrave;te laisse planer une obscurit&eacute; toujours difficile &agrave;
+&eacute;claircir.<a name="FNanchor_3_188" id="FNanchor_3_188"></a><a href="#Footnote_3_188" class="fnanchor">[3]</a></p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span></p>
+<p>Il y avait &agrave; Florence une organisation militaire que les occasions ne
+manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de
+voisins alli&eacute;s ou de r&eacute;gler des contestations avec des voisins hostiles.</p>
+
+<p>Lorsque la Commune avait d&eacute;cid&eacute; quelque exp&eacute;dition de ce genre (<i>di fare
+le oste</i>), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les
+boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze &agrave;
+soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms
+chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester &agrave; la
+garde de la ville, en payant (<i>pagando</i>). Et l'on formait un ou
+plusieurs corps de 200 hommes qui montaient &agrave; cheval, escort&eacute; chacun
+d'un compagnon bien arm&eacute; et d'un cheval &eacute;quip&eacute;; on d&eacute;ployait les
+enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'&eacute;tait
+g&eacute;n&eacute;ralement pas tr&egrave;s &eacute;loign&eacute;).</p>
+
+<p>Ce fut donc &agrave; une exp&eacute;dition de ce genre que Dante dut prendre part.
+Quelle fut cette exp&eacute;dition, que M. del Lungo rapporte &agrave; l'ann&eacute;e 1288?
+Quels en furent le caract&egrave;re, la destination et la dur&eacute;e? C'est ce qu'il
+ne lui a pas &eacute;t&eacute; possible de d&eacute;terminer, malgr&eacute; de patientes recherches
+parmi les souvenirs et les actes officiels de cette &eacute;poque. Ce n'&eacute;tait<span class='pagenum'><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>
+l&agrave; quelquefois que de simples d&eacute;monstrations. &Eacute;tait-ce le cours de
+l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en
+soit, son &eacute;loignement de Florence ne para&icirc;t pas avoir &eacute;t&eacute; de longue
+dur&eacute;e.<a name="FNanchor_4_189" id="FNanchor_4_189"></a><a href="#Footnote_4_189" class="fnanchor">[4]</a></p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_186" id="Footnote_1_186"></a><a href="#FNanchor_1_186"><span class="label">[1]</span></a> Chapitre VIII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_187" id="Footnote_2_187"></a><a href="#FNanchor_2_187"><span class="label">[2]</span></a> Chapitre XXXVI.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_188" id="Footnote_3_188"></a><a href="#FNanchor_3_188"><span class="label">[3]</span></a> DEL LUNGO, <i>Beatrice nella vita e nella poesia del secolo
+XIII</i>, <i>Milano</i>,1891.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_189" id="Footnote_4_189"></a><a href="#FNanchor_4_189"><span class="label">[4]</span></a> Dans le XXII<sup>e</sup> chant
+de l'Enfer de la <i>Com&eacute;die</i>, Dante fait allusion &agrave; une campagne qu'il aurait faite sur le territoire des Ar&eacute;tins: &laquo;J'ai vu
+des coureurs parcourir vos terres, O Ar&eacute;tins....&raquo;</p></div>
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<p>Il est int&eacute;ressant de rapprocher du onzi&egrave;me chapitre de la <i>Vita nuova</i>
+cette pens&eacute;e de Vauvenargues, c'est-&agrave;-dire d'un contemporain de Voltaire
+et de Diderot:</p>
+
+<p>&laquo;Quand un jeune homme ing&eacute;nu aime pour la premi&egrave;re fois, tous ceux qui
+le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main &agrave; ceux qui
+ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il r&eacute;concilie: son amour
+devient pour lui toutes les vertus.&raquo;</p>
+
+<p>N'est-ce pas une m&ecirc;me inspiration qui a dict&eacute; ces lignes au po&egrave;te<span class='pagenum'><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>
+italien et au philosophe fran&ccedil;ais? Et l'on peut se demander si l'un
+d'eux n'a pas &eacute;t&eacute; le reflet direct de l'autre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ballata, io vo'che tu ritruovi amore....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Cette ballade se divise en trois parties: Dans la premi&egrave;re, je lui dis
+o&ugrave; elle doit aller, et je l'encourage pour qu'elle s'en aille plus
+hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller
+en s&eacute;curit&eacute; et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis
+ce qu'il lui appartient de faire entendre. Dans la troisi&egrave;me, je la
+laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage &agrave; la
+fortune. La seconde partie commence &agrave;</i>: Dis-lui d'abord avec douceur....
+<i>La troisi&egrave;me &agrave;</i>: ma gentille ballade....</p>
+
+<p><i>On pourrait m'adresser un reproche, et dire que l'on ne saurait pas &agrave;
+qui je me serais adress&eacute; &agrave; la seconde personne, parce que cette ballade
+n'est autre chose que mes propres paroles: aussi je dis que ce doute,
+j'entends le r&eacute;soudre et l'&eacute;claircir dans ce petit livre,<span class='pagenum'><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> ainsi qu'un
+doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et
+qui voudra me le reprocher de cette mani&egrave;re</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Si jusqu'ici nous n'avons gu&egrave;re vu dans la partie lyrique qu'une
+r&eacute;p&eacute;tition ou un d&eacute;veloppement de la prose qui la pr&eacute;c&egrave;de, nous trouvons
+ici deux sujets diff&eacute;rans dont l'un est la pr&eacute;paration de l'autre.</p>
+
+<p>Le Po&egrave;te, dont la pens&eacute;e, suivant son habitude, s'abrite sous la fiction
+de l'Amour, se laisse d'abord aller &agrave; ses r&eacute;flexions. Il sent bien qu'il
+s'est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la
+nouvelle d&eacute;fense de son amour a &eacute;t&eacute; compromise (<i>ha ricevuto alcuna
+noia</i>) par les bavardages auxquels ont donn&eacute; lieu ses assiduit&eacute;s
+simul&eacute;es. B&eacute;atrice (laquelle est <i>contraria di tutta la noia</i>) ne se
+soucieras de se trouver m&ecirc;l&eacute;e &agrave; tous ces comm&eacute;rages, et elle en veut &agrave;
+celui qui y a donn&eacute; lieu. Dante en a conscience et cherche &agrave; corriger
+les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre trouvera-t-on que le lyrisme dont la <i>nota suave</i> est pleine
+de charme, recouvre plus de politique que d'inspiration. Mais cela m&ecirc;me<span class='pagenum'><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>
+t&eacute;moigne de la sinc&eacute;rit&eacute; du Po&egrave;te et de la r&eacute;alit&eacute; de son r&eacute;cit.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la ballade elle-m&ecirc;me, elle nous repr&eacute;sente une sc&egrave;ne &agrave; quatre
+personnages, l'amoureux qui l'a &eacute;crite, l'aim&eacute;e &agrave; qui elle est destin&eacute;e,
+la ballade qui est charg&eacute;e de pr&eacute;senter les excuses et les explications,
+enfin, l'Amour qui devra l'accompagner pour la faire agr&eacute;er.</p>
+
+<p>Il faut remarquer les pr&eacute;cautions infinies que prend le premier.
+D'abord, il n'ose s'adresser directement &agrave; celle qui s'est crue
+offens&eacute;e. Puis, il multiplie les formes les plus d&eacute;licates et les plus
+pressantes de la courtoisie et de l'humilit&eacute;. Il esp&egrave;re que la forme
+harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore
+le pardon: mais il ne se fie pas suffisamment &agrave; sa propre &eacute;loquence et &agrave;
+ses bonnes raisons. Alors il invoque l'Amour afin qu'il t&eacute;moigne pour
+lui et qu'il plaide sa cause. Mais ce n'est pas seulement &agrave; l'amour qui
+habite son propre coeur, qu'il fait appel, c'est peut-&ecirc;tre et surtout &agrave;
+l'amour m&ecirc;me de B&eacute;atrice.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tutti li miei pensier parlan d'amore....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la premi&egrave;re, je dis
+et j'&eacute;tablis que toutes mes pens&eacute;es sont d'amour. Dans la deuxi&egrave;me, je
+dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversit&eacute;s. Dans la
+troisi&egrave;me, je dis en quoi elles paraissent toutes s'accorder. Dans la
+quatri&egrave;me, je dis que, en voulant parler de l'Amour, je ne sais o&ugrave; je
+dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que
+j'appelle mon ennemie madame la piti&eacute;. Je dis madame</i> (madonna) <i>par
+mode d&eacute;daigneux</i>.</p>
+
+<p><i>La deuxi&egrave;me partie commence &agrave;</i>: et le font.... <i>la troisi&egrave;me &agrave;</i>: elles
+s'accordent seulement.... <i>la quatri&egrave;me &agrave;</i>: c'est &agrave; ce point....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XIV</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Coll' altre donne mia vista gabbate....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l'on
+n'&eacute;tablit de divisions que pour<span class='pagenum'><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> expliquer le sens des parties ainsi
+divis&eacute;es. Il n'y a donc pas lieu de le faire pour que la signification
+en soit comprise</i>.</p>
+
+<p><i>Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet,
+il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l'Amour tue
+tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent
+d'instrumens, ceci demeure inexplicable &agrave; qui n'est pas au m&ecirc;me degr&eacute;
+fid&egrave;le de l'Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient
+compris de ceux qui le sont</i>.</p>
+
+<p><i>Il n'est donc pas n&eacute;cessaire de donner cette explication qui serait
+inutile et m&ecirc;me superflue.</i></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La sc&egrave;ne qui vient d'&ecirc;tre reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que
+faisait ressentir aux Anciens l'approche imaginaire d'un Dieu, et
+surtout l'approche de sanctuaires particuli&egrave;rement redout&eacute;s? Il
+s'agissait l&agrave; de ph&eacute;nom&egrave;nes d'hyst&eacute;ricisme soit isol&eacute;s, soit communiqu&eacute;s
+aux foules par une v&eacute;ritable contagion. L'&eacute;tat g&eacute;n&eacute;ral des esprits
+pendant toute la dur&eacute;e du moyen &acirc;ge &eacute;tait tout &agrave; fait favorable &agrave; des
+manifestations de ce genre. Quelque part que l'on puisse faire &agrave;
+l'enveloppe romanesque dont sont entour&eacute;s la plupart des incidents de la
+<i>Vita nuova</i>, m&ecirc;me les plus s&ucirc;rement r&eacute;els,<span class='pagenum'><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> on peut &ecirc;tre assur&eacute; que le
+Po&egrave;te n'a pas invent&eacute; de toutes pi&egrave;ces les sensations extraordinaires
+que l'aspect ou seulement l'approche de B&eacute;atrice d&eacute;terminaient en lui.</p>
+
+<p>Il m'a &eacute;t&eacute; reproch&eacute; d'avoir parl&eacute; d'hyst&eacute;rie &agrave; propos des ph&eacute;nom&egrave;nes
+singuliers qu'il s'attribue &agrave; lui-m&ecirc;me dans mainte circonstance<a name="FNanchor_1_190" id="FNanchor_1_190"></a><a href="#Footnote_1_190" class="fnanchor">[1]</a>. Ce
+sont des t&eacute;moignages significatifs d'une nervosit&eacute; v&eacute;ritablement
+maladive. Il faut ici que ce trouble du syst&egrave;me se soit produit avant
+m&ecirc;me que la pr&eacute;sence de celle qui en &eacute;tait la cause se f&ucirc;t r&eacute;v&eacute;l&eacute;e ou
+f&ucirc;t m&ecirc;me pr&eacute;vue. Il s'agit l&agrave; d'un ph&eacute;nom&egrave;ne qui rentre dans ceux
+auxquels se rapporte la t&eacute;l&eacute;pathie ou action &agrave; distance. Si je l'osais,
+je dirai que Dante e&ucirc;t pu faire un excellent medium.</p>
+
+<p>NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_190" id="Footnote_1_190"></a><a href="#FNanchor_1_190"><span class="label">[1]</span></a><i>Giornale Dantesco</i>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XV</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ci&ograve; che m'incontra nella mente more....</span>
+</p>
+<p> <i>Ce sonnet se divise en deux parties: dans la premi&egrave;re, je
+dis la raison pour laquelle je ne me d&eacute;cide pas &agrave;<span class='pagenum'><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
+m'approcher de cette femme; dans la seconde, je dis ce qui m'arrive
+quand je m'approche d'elle; et cette partie commence par</i>: et quand je
+suis.... <i>Et cette seconde partie se divise aussi en</i> <i>cinq, suivant ce
+qui s'y raconte. Dans la premi&egrave;re,</i> <i>je dis ce que l'Amour, sur
+le conseil de la raison,</i> <i>me dit quand je suis pr&egrave;s d'elle; dans
+la seconde,</i> <i>j'explique l'&eacute;tat de mon coeur d'apr&egrave;s celui
+de mon</i> <i>visage; dans la troisi&egrave;me, je dis comment je perds</i>
+<i>tout courage; dans la quatri&egrave;me, je dis combien a</i> <i>tort celui
+qui ne me t&eacute;moigne aucune compassion,</i> <i>parce que cela me
+rassurerait; dans la derni&egrave;re, je</i> <i>dis pourquoi les autres
+devraient avoir piti&eacute; de</i> <i>moi, c'est-&agrave;-dire en raison de
+l'angoisse qui me</i> <i>monte aux yeux; angoisse qui dispara&icirc;t,
+c'est-&agrave;-dire</i> <i>dont les autres ne s'aper&ccedil;oivent pas,
+&agrave; cause de</i> <i>la moquerie de cette femme, laquelle attire &agrave;
+elle</i> <i>les regards de ceux qui verraient peut-&ecirc;tre cette</i>
+<i>angoisse. La seconde partie commence &agrave;</i>: mon visage montre....
+<i>la troisi&egrave;me &agrave;</i>: et tout frissonnant.... <i>la
+quatri&egrave;me &agrave;</i>: il a bien tort.... <i>la cinqui&egrave;me
+&agrave;</i>: et me montre....</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Spesse fiate vennemi alla mente....</span>
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu'il comprend quatre
+choses. Et comme ces choses ont &eacute;t&eacute; exprim&eacute;es plus haut, je n'ai pas
+besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis
+donc seulement que la deuxi&egrave;me partie commence &agrave;</i>: que l'amour
+m'assaille.... <i>La troisi&egrave;me &agrave;</i>: puis je, m'efforce.... <i>La quatri&egrave;me
+&agrave;</i>: et je l&egrave;ve mes yeux....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<p>Il faut admettre, d'apr&egrave;s les derni&egrave;res paroles qui venaient de lui &ecirc;tre
+adress&eacute;es, que le Po&egrave;te s'&eacute;tait plaint hautement de la, s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de sa
+Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient re&ccedil;u d&eacute;j&agrave; quelque
+publicit&eacute;. Et nous<span class='pagenum'><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> voyons qu'il en est honteux et repentant; et il
+exprime la r&eacute;solution &laquo;de prendre toujours d&eacute;sormais ses louanges pour
+sujet de ses paroles&raquo;, et il se demande comment il a pu parler
+diff&eacute;remment.</p>
+
+<p>On sait que la <i>Vita nuova</i> ne nous donne pas la reproduction int&eacute;grale
+des pi&egrave;ces qu'il a compos&eacute;es &agrave; l'honneur ou &agrave; propos de B&eacute;atrice. Il en
+est un certain nombre qui datent certainement de la m&ecirc;me &eacute;poque et qu'il
+aura probablement &eacute;limin&eacute;es lui-m&ecirc;me, que l'on trouve g&eacute;n&eacute;ralement
+annex&eacute;es au texte de la <i>Vita nuova</i>.</p>
+
+<p>Mais il y avait alors des &eacute;l&eacute;mens de publicit&eacute; dont il est difficile de
+nous faire une id&eacute;e pr&eacute;cise, et un c&ocirc;t&eacute; de cette Soci&eacute;t&eacute; qui nous
+&eacute;chappe compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>Nous voyons que le premier sonnet de la <i>Vita nuova</i>, purement
+symbolique, a &eacute;t&eacute; adress&eacute; &agrave; des rimeurs notables. &laquo;Sit&ocirc;t que ce sonnet
+fut r&eacute;pandu&raquo;, dit le po&egrave;te. Et nous connaissons quelques-unes des
+r&eacute;ponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet <i>Donne ch'avete
+intelletto d'amore....</i> (chap. XX), il dit encore: &laquo;Apr&egrave;s que ce sonnet
+eut &eacute;t&eacute; r&eacute;pandu dans le monde....&raquo; (chap. XX).</p>
+
+<p>Il y avait certainement l&agrave; un mode de correspondance analogue &agrave; cette
+correspondance<span class='pagenum'><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons
+dans le XVIII<sup>e</sup> si&egrave;cle, et dont Voltaire faisait un si large
+usage.</p>
+
+<p>N'y avait-il pas &eacute;galement alors quelque chose d'analogue &agrave; ce qu'on
+appelait, au dernier si&egrave;cle, des bureaux d'esprit? Nous voyons un de ses
+amis (le fr&egrave;re de B&eacute;atrice) venir demander &agrave; Dante de dire quelque chose
+&agrave; propos d'une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de
+ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c'est que l'amour (sonnet,
+page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap.
+LXII), et il en &eacute;crit de nouveaux pour mieux leur faire honneur.</p>
+
+<p>Les Florentins avaient l'habitude de se r&eacute;unir le soir, <i>al fresco dei
+marmi</i>, sur les bancs de marbre que l'on voit encore autour de la
+cath&eacute;drale (<i>Santa Maria del fiore</i>), et o&ugrave; l'on montre <i>il sasso di
+Dante</i>, la pierre o&ugrave; Dante venait s'asseoir.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que devaient s'&eacute;changer les racontars de la ville et les
+comm&eacute;rages du jour, et se communiquer les productions journali&egrave;res des
+rimeurs &agrave; la mode. N'est-ce pas la fid&egrave;le repr&eacute;sentation des caf&eacute;s et
+des cercles de nos villes de province?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XIX</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Donne, ch' avete intelletto d'amore....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec
+plus de soin que les pr&eacute;c&eacute;dentes, et j'en ferai ainsi trois parties</i>.</p>
+
+<p><i>La premi&egrave;re partie est la pr&eacute;face de ce qui suit; la deuxi&egrave;me est le
+sujet trait&eacute;; la troisi&egrave;me est comme la servante</i> (una servigiale) <i>des
+pr&eacute;c&eacute;dentes. La deuxi&egrave;me commence &agrave;</i>: un ange a fait appel...; <i>la
+troisi&egrave;me &agrave;</i>: Canzone, je sais....</p>
+
+<p><i>La premi&egrave;re partie se divise en quatre</i>.</p>
+
+<p><i>Dans la premi&egrave;re, je dis &agrave; qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je
+veux le faire. Dans la deuxi&egrave;me, je dis ce que je pense de ses m&eacute;rites,
+et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisi&egrave;me, je dis
+comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas emp&ecirc;ch&eacute; par
+timidit&eacute;. Dans la quatri&egrave;me, revenant &agrave; ceux &agrave; qui j'ai voulu
+m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi</i>.</p>
+
+<p><i>La deuxi&egrave;me partie commence &agrave;</i>: je dis donc que lorsque...;<span class='pagenum'><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> <i>la
+troisi&egrave;me &agrave;</i>: et je ne veux pas non plus...; <i>la quatri&egrave;me &agrave;</i>: avec
+vous, femmes et jeunes filles....</p>
+
+<p><i>Puis quand je dis</i>: un ange a fait appel.... <i>je commence &agrave; traiter de
+cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la premi&egrave;re,
+je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxi&egrave;me qu'on
+s'occupe d'elle sur la terre</i>: ma dame est d&eacute;sir&eacute;e.... <i>Cette deuxi&egrave;me
+partie se divise encore en deux: dans la premi&egrave;re, je dis quelle est la
+noblesse de son &acirc;me en parlant des vertus qui proc&egrave;dent de celle-ci.
+Dans la deuxi&egrave;me, je parle de la noblesse de son corps en signalant
+quelques-unes de ses beaut&eacute;s, ainsi</i>: l'amour dit d'elle.... <i>Cette
+deuxi&egrave;me partie se divise encore en deux. Dans la premi&egrave;re, je parle des
+beaut&eacute;s de toute sa personne; dans la deuxi&egrave;me, je parle de certaines
+beaut&eacute;s appartenant &agrave; certaines parties d&eacute;termin&eacute;es de sa personne,
+ainsi</i>: de ses yeux....</p>
+
+<p><i>Cette m&ecirc;me deuxi&egrave;me partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je
+parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa
+bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite
+aucune pens&eacute;e bl&acirc;mable, que le lecteur se rappelle ce qui a &eacute;t&eacute; &eacute;crit
+plus haut: que le salut de cette femme, qui &eacute;tait<span class='pagenum'><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> l'op&eacute;ration de sa
+bouche, &eacute;tait la fin de mes d&eacute;sirs, quand il m'&eacute;tait permis de le
+recevoir</i>.</p>
+
+<p><i>Lorsque ensuite je dis</i>: Canzone, je sais.... <i>j'ajoute une stance qui
+est comme la servante des autres, o&ugrave; je dis ce que je demande &agrave; cette
+Canzone. Et comme cette derni&egrave;re partie est facile &agrave; comprendre, je ne
+m'occuperai plus d'autres divisions</i>.</p>
+
+<p><i>Je dis que pour bien p&eacute;n&eacute;trer le sens de cette Canzone il faudrait
+avoir recours &agrave; des divisions plus d&eacute;taill&eacute;es: mais cependant celui qui
+n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me
+d&eacute;pla&icirc;t pas qu'il s'en tienne &acirc; cela. Car certainement je crains d'avoir
+expliqu&eacute; &agrave; trop de gens la signification de cette Canzone</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le passage de ce sonnet entre &laquo;un ange a fait appel &agrave; la divine
+Intelligence&raquo; et &laquo;ma Dame est donc d&eacute;sir&eacute;e dans le ciel&raquo; est fort
+difficile &agrave; interpr&eacute;ter, et a exerc&eacute; sans grands r&eacute;sultats apparens la
+sagacit&eacute; des commentateurs.</p>
+
+<p>On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin pr&eacute;matur&eacute;e de
+B&eacute;atrice, et comme une allusion &agrave; la descente du Po&egrave;te aux enfers.</p>
+
+<p>Mais, suivant cette hypoth&egrave;se, il faudrait admettre que le plan de la<span class='pagenum'><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>
+Com&eacute;die se f&ucirc;t trouv&eacute; d&eacute;j&agrave; arr&ecirc;t&eacute; dans son esprit lorsqu'il &eacute;crivait ce
+sonnet. On a fait observer que les expressions <i>inferno</i>, l'enfer, et
+<i>mal nati</i>, les m&eacute;chans, pourraient s'appliquer simplement &agrave; la
+conception qu'il a plus d'une fois exprim&eacute;e dans des termes analogues,
+de la condition de notre monde, un v&eacute;ritable <i>inferno</i>, et des hommes,
+<i>malvagi</i> ou <i>malnati</i>.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de cette interpr&eacute;tation, s'il n'a pas adress&eacute; cette
+Canzone directement &agrave; B&eacute;atrice, mais aux femmes (<i>ch'avete intelletto
+d'amore</i>), il dit qu'elle sera envoy&eacute;e &agrave; celle dont il c&eacute;l&egrave;bre la
+louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander &agrave; elle et &agrave;
+l'Amour qui sera pr&egrave;s d'elle. Et d'ailleurs, si elle est d&eacute;sir&eacute;e dans le
+ciel, c'est qu'elle est encore vivante.</p>
+
+<p>Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens
+&eacute;nigmatique de la premi&egrave;re partie de la canzone. M. Scherillo pense
+qu'il a d&ucirc; y avoir une interpolation introduite dans sa r&eacute;daction plus
+tard, apr&egrave;s la mort de B&eacute;atrice<a name="FNanchor_1_191" id="FNanchor_1_191"></a><a href="#Footnote_1_191" class="fnanchor">[1]</a>. Dante ne se conforme pas toujours
+dans ses r&eacute;cite &agrave; l'ordre des temps.<span class='pagenum'><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> La <i>Divine Com&eacute;die</i> est pleine de
+pr&eacute;dictions qui n'&eacute;taient que la reproduction de faits accomplis. Il est
+permis de croire que la <i>Vita nuova</i>, lors de sa r&eacute;daction d&eacute;finitive et
+de son encadrement dans ses r&eacute;cits en prose, a subi plus de retouches,
+de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner.</p>
+
+<p>Il ne me para&icirc;t pas possible d'admettre que, pendant que se d&eacute;roulait le
+roman de la <i>Vita nuova</i> et qu'il &eacute;crivait ce po&egrave;me d'amour, alors qu'il
+n'avait pas encore p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, bien avant au moins, dans la vie publique,
+il e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; con&ccedil;u le plan de la <i>Divine Com&eacute;die</i> et fait les pr&eacute;paratifs
+de son voyage sacr&eacute;.<a name="FNanchor_2_192" id="FNanchor_2_192"></a><a href="#Footnote_2_192" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>Dans un article tout r&eacute;cent<a name="FNanchor_3_193" id="FNanchor_3_193"></a><a href="#Footnote_3_193" class="fnanchor">[3]</a> consacr&eacute; &agrave; l'important ouvrage de
+Scherillo (<i>alcuni capitoli dalla biografia di Dante</i>) un &eacute;minent
+critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une
+source ant&eacute;rieure &agrave; la <i>Vita nuova</i>. Je reproduis &agrave; peu pr&egrave;s ses
+paroles:</p>
+
+<p>Il ne pouvait pr&eacute;voir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes
+ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour
+lequel il n'avait aucun titre, &laquo;n'&eacute;tant pas &Eacute;n&eacute;e ni saint Paul&raquo;.<a name="FNanchor_4_194" id="FNanchor_4_194"></a><a href="#Footnote_4_194" class="fnanchor">[4]</a></p>
+
+<p>Alors que Dante &eacute;crivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient
+pas encore donn&eacute; l'exp&eacute;rience des besoins du si&egrave;cle pour lui faire
+concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.<a name="FNanchor_5_195" id="FNanchor_5_195"></a><a href="#Footnote_5_195" class="fnanchor">[5]</a></p>
+
+<p>C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Com&eacute;die que
+nous interpr&eacute;tons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement
+en 1289 que Dieu f&icirc;t dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du
+Po&egrave;te: &laquo;J'ai vu l'esp&eacute;rance des Bienheureux....&raquo;</p>
+
+<p>Je ne puis m'emp&ecirc;cher de faire encore remarquer le caract&egrave;re de<span class='pagenum'><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
+politesse raffin&eacute;e qui &eacute;tait dans les habitudes du Po&egrave;te. Dans les
+milieux les plus dramatiques de la Com&eacute;die, comme dans la vie sociale o&ugrave;
+nous am&egrave;ne la <i>Vita nuova,</i> il se montre toujours d'une correction et
+d'une courtoisie irr&eacute;prochables, soit qu'il se rencontre avec des
+femmes, soit qu'il se trouve en pr&eacute;sence de personnages dont il veut
+reconna&icirc;tre la sup&eacute;riorit&eacute; intellectuelle ou sociale. Il nous appara&icirc;t
+toujours comme un homme bien &eacute;lev&eacute;, et la d&eacute;licatesse de ses mani&egrave;res et
+de ses expressions nous laisse l'id&eacute;e que nous nous faisons d'un homme
+qui a &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; par des femmes.<a name="FNanchor_6_196" id="FNanchor_6_196"></a><a href="#Footnote_6_196" class="fnanchor">[6]</a> Il y a l&agrave; un contraste manifeste avec
+l'apret&eacute; de son caract&egrave;re et la violence habituelle de son langage.</p>
+
+<p>Nous ne savons rien du reste de sa premi&egrave;re &eacute;ducation et de son milieu
+domestique. J'ai d&eacute;j&agrave; rappel&eacute; le silence absolu qu'il garde sur sa
+famille et sur les premi&egrave;res impressions de son enfance, en dehors de sa
+passion pr&eacute;coce. Pour ce qui est de la Com&eacute;die, nous pouvons dire que le
+Virgile qu'il nous pr&eacute;sente pouvait bien lui servir de mod&egrave;le en mati&egrave;re
+de courtoisie; ce<span class='pagenum'><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> qui para&icirc;t mieux en harmonie avec les souvenirs de la
+cour d'Auguste qu'avec le milieu o&ugrave; Dante a v&eacute;cu, et avec la barbarie
+effective que recouvraient encore &agrave; peine certains raffinemens bien
+superficiels sans doute.</p>
+
+<p>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_191" id="Footnote_1_191"></a><a href="#FNanchor_1_191"><span class="label">[1]</span></a> SCHERILLO, <i>alcuni capitoli della biografia di
+Dante</i>.&laquo;Quand Dieu dit: &laquo;il dira, aux &acirc;mes des <i>malvagi</i>&raquo;, c'est d&eacute;j&agrave;
+une allusion &agrave; la <i>Com&eacute;die</i>.&raquo; (Page 835.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_192" id="Footnote_2_192"></a><a href="#FNanchor_2_192"><span class="label">[2]</span></a> Voir encore sur ce dernier sujet l'int&eacute;ressant et
+compendieux travail de M. Leynardi (<i>la Psicologia dell' arte nella
+Divina Commedia</i>). L'&eacute;minent professeur de philosophie au lyc&eacute;e Doria de
+G&ecirc;nes a &eacute;tudi&eacute; avec autant de sagacit&eacute; que de finesse (<i>sottilezza</i>)
+tous les points qui se rapportent &agrave; la composition de la <i>Divine
+Com&eacute;die</i>. Dans la dissertation <i>come avenne la preparazione dell'
+opera</i>, il fait observer que l'intention premi&egrave;re du Po&egrave;te, enti&egrave;rement
+annonc&eacute;e dans la <i>Vita nuova,</i> &eacute;tait d'&eacute;lever un monument &agrave; B&eacute;atrice: et
+ce n'est que peu &agrave; peu, et suivant le cours des &eacute;v&eacute;nemens et l'&eacute;volution
+de son propre esprit, et enfin le d&eacute;veloppement de son g&eacute;nie, que cette
+oeuvre est devenue la <i>Divine Com&eacute;die</i>. Et il proteste contre l'id&eacute;e
+exprim&eacute;e par Giuliani d'une construction architecturale de la <i>Divine
+Com&eacute;die</i>, qui aurait &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;e dans l'esprit du Po&egrave;te d&egrave;s ses ann&eacute;es
+de jeunesse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_193" id="Footnote_3_193"></a><a href="#FNanchor_3_193"><span class="label">[3]</span></a> <i>Bullettino della Societ&agrave; Dantesca Italiana, Firenze</i>,
+octobre, novembre 1896.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_194" id="Footnote_4_194"></a><a href="#FNanchor_4_194"><span class="label">[4]</span></a> <i>La Divine Com&eacute;die, l'Enfer</i>, ch. IL.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_195" id="Footnote_5_195"></a><a href="#FNanchor_5_195"><span class="label">[5]</span></a> Se reporter &agrave; mon Introduction, p. 14.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_196" id="Footnote_6_196"></a><a href="#FNanchor_6_196"><span class="label">[6]</span></a> Ceci a d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; signal&eacute; dans <i>l'Introduction</i>.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XX</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Amor e cor gentil sono una cosa....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet se divise en deux parties: dans la premi&egrave;re, je parle de
+l'amour en tant qu'il est en puissance. Dans la seconde, j'en parle en
+tant que de la puissance il s'est r&eacute;solu en acte. Cette seconde commence
+&agrave;</i>: puis la beaut&eacute; appara&icirc;t....</p>
+
+<p><i>La premi&egrave;re partie se divise elle-m&ecirc;me en deux. Dans la premi&egrave;re, je
+dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment
+ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un est
+&agrave; l'autre, ce que la forme est &agrave; la mati&egrave;re. Cette seconde commence &agrave;</i>:
+quand la nature....</p>
+
+<p><i>Et quand je dis</i>: puis la beaut&eacute; appara&icirc;t ...<i>je dis<span class='pagenum'><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> comment cette
+puissance s'est r&eacute;solue en acte, et d'abord comment elle se fait chez
+l'homme, ensuite comment elle se fait chez la femme</i>, e simil fa la
+donna.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>L'amour en puissance est celui dont on a les &eacute;l&eacute;ments sans avoir eu
+l'occasion de l'appliquer. L'amour en acte est celui qui s'adresse &agrave; un
+objet d&eacute;termin&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXI</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Negli occhi porta la mia donna Amore....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet a trois parties. Dans la premi&egrave;re,</i><span class='pagenum'><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span><i>je dis comment cette femme
+r&eacute;sout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux; et la
+troisi&egrave;me dit la m&ecirc;me chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces
+deux parties, il s'en trouve une moindre gui a l'air de demander leur
+aide &agrave; celle qui pr&eacute;c&egrave;de et &agrave; celle qui suit: et elle commence &agrave;</i>:
+Aidez-moi, Mesdames.... <i>Cette troisi&egrave;me commence &agrave;</i>: toute douceur....
+<i>La premi&egrave;re partie se divise en trois. Dans la premi&egrave;re, je dis comment
+par sa vertu tout ce qu'elle voit devient noble, ce gui va jusqu'&agrave;
+amener l'amour en puissance l&agrave; o&ugrave; il n'&eacute;tait pas. Dans la seconde
+partie, je dis comment elle r&eacute;sout l'amour en acte dans les coeurs de
+tous ceux qu'elle voit. Dans la troisi&egrave;me, je dis ce qu'ensuite par sa
+vertu elle accomplit dans leurs coeurs</i>.</p>
+
+<p><i>La deuxi&egrave;me partie commence &agrave;</i>: o&ugrave; elle passe.... <i>et la troisi&egrave;me
+commence &agrave;</i>: et son salut.</p>
+
+<p><i>Quant je dis ensuite: aidez-moi, mesdames ... je donne &agrave; entendre &agrave; qui
+j'ai l'intention de m'adresser, en demandant aux femmes de m'aider &agrave;
+l'honorer. Puis quand je dis</i>: toute douceur ... <i>je r&eacute;p&egrave;te ce que j'ai
+dit dans la premi&egrave;re partie &agrave; propos des deux actes de sa bouche dont
+l'un est sa douce parole et l'autre son admirable sourire: sauf que je
+ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les coeurs des autres,
+parce que la m&eacute;moire ne peut le garder pas plus que l'impression qu'il a
+produite</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XXII</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Voi che portate la sembianza umile....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la premi&egrave;re,
+j'appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d'aupr&egrave;s
+d'elle, en leur disant que je le crois, alors qu'elles reviennent
+ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me
+parler d'elle. Cette seconde partie commence &agrave;</i>: et si vous venez....</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Se' tu colui c'hai trattato sovente....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom
+desquelles je r&eacute;ponds auraient eu quatre r&eacute;ponses &agrave; me faire. Et, comme
+je l'ai exprim&eacute;, plus haut, je n'ai pas &agrave; les reproduire; aussi j'en
+fais seulement la distinction. La deuxi&egrave;me partie commence &agrave;</i>: pourquoi
+pleures-tu?... <i>La troisi&egrave;me commence &agrave;</i>: laisse-nous pleurer ... <i>la
+quatri&egrave;me &agrave;</i>: elle a la piti&eacute;....</p>
+
+<p>M. Del Lungo nous a conserv&eacute; le testament<span class='pagenum'><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> de Folco Portinari, dat&eacute; du 14
+janvier 1287. Ce testament tr&egrave;s long, et r&eacute;dig&eacute; d'une mani&egrave;re fort
+minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d'abord et pour la
+plus grande partie &agrave; des oeuvres ou fondations pieuses et durables, puis
+&agrave; chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice
+(B&eacute;atrice) l'une de ses filles, <i>uxori domini Simonis dei Bardi</i>, pour
+cinquante florins.<a name="FNanchor_1_197" id="FNanchor_1_197"></a><a href="#Footnote_1_197" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_197" id="Footnote_1_197"></a><a href="#FNanchor_1_197"><span class="label">[1]</span></a> Del Lungo, <i>Beatrice nella vita e nella poesia del secolo
+XIII, Milano</i>, 1891.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXIII</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Donna pietosa e di novella etate....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Cette canzone a deux parties: dans la premi&egrave;re, je dis en parlant &agrave; une
+personne ind&eacute;termin&eacute;e comment je fus tir&eacute; d'une imagination d&eacute;lirante
+par<span class='pagenum'><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter.
+Dans la seconde, je dis comment je l'ai fait. La seconde commence &agrave;</i>:
+tandis que je pensais.... <i>La premi&egrave;re partie se divise en deux: dans la
+premi&egrave;re, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent
+et firent au sujet de mon d&eacute;lire avant que j'eusse repris ma
+connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent apr&egrave;s
+que feus cess&eacute; de divaguer, et elle commence &agrave;</i>: ma voix &eacute;tait....
+<i>Ensuite, quand je dis</i>: tandis que je pensais ... <i>je dis comment je
+leur ai racont&eacute; mon imagination. Et relativement &agrave; ceci, je fais deux
+parties: dans la premi&egrave;re, je les raconte dans l'ordre. Dans la seconde,
+en disant &agrave; quelle heure ces femmes m'ont appel&eacute;, je les remercie
+int&eacute;rieurement; et cette partie commence &agrave;</i>: vous m'avez appel&eacute;....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La femme jeune et compatissante (<i>donna pietosa e di novella etate</i>) qui
+se trouve &agrave; la t&ecirc;te de la canzone est la m&ecirc;me que la femme jeune et
+gentille qui n'a fait que passer dans le r&eacute;cit. C'est celle qui se
+tenait pr&egrave;s de son lit, et que les autres femmes en avaient &eacute;cart&eacute;e, &agrave;
+cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations.</p>
+
+<p>Il a suffi au po&egrave;te de quelques mots &agrave; peine pour donner la vie &agrave; une
+image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci &eacute;tait sa plus proche
+parente (<i>eta meio di propinquissima sanguinit&agrave;,</i>) c'est-&agrave;-dire sa
+soeur, mari&eacute;e depuis &agrave; un L&eacute;one Poggi (Fraticelli).</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XXIV</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Io mi sentii svegliar dentro allo core....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet a plusieurs parties</i>.</p>
+
+<p><i>La premi&egrave;re dit comment je sentis s'&eacute;veiller en moi le tremblement bien
+connu de mon coeur, et comment il me sembla que l'amour venait &agrave;
+m'appara&icirc;tre de loin tout joyeux. La deuxi&egrave;me dit comment il me sembla
+que l'amour parlait dans mon coeur et ce qu'il me semblait dire. La
+troisi&egrave;me dit comment, apr&egrave;s qu'il fut rest&eacute; ainsi avec moi un peu de
+temps, je vis et j'entendis certaines choses</i>.</p>
+
+<p><i>La deuxi&egrave;me partie commence &agrave;</i>: et il disait ... <i>la troisi&egrave;me commence
+&agrave;</i>: et comme mon Seigneur....</p>
+
+<p><i>Cette troisi&egrave;me partie se divise en deux: dans la premi&egrave;re, je dis ce
+que j'ai vu; et dans la deuxi&egrave;me, ce que j'ai entendu. Et elle commence
+&agrave;</i>: l'amour me dit....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ceci nous fait assister &agrave; la r&eacute;conciliation de<span class='pagenum'><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> Dante avec B&eacute;atrice. Il a
+plu au Po&egrave;te de donner &agrave; ce r&eacute;cit une forme presque sibylline, sans
+doute &agrave; cause du caract&egrave;re solennel qu'il lui attribuait. Il para&icirc;tra
+peut-&ecirc;tre difficile d'en saisir au premier abord la signification: voici
+l'interpr&eacute;tation qui peut en &ecirc;tre donn&eacute;e.</p>
+
+<p>Guido Cavalcanti &laquo;le premier des amis de Dante&raquo;, avait aussi une amie,
+qui se nommait <i>Giovanna</i>. Dante la vit donc s'approcher de lui, et
+derri&egrave;re elle marchait B&eacute;atrice. Voil&agrave; tout ce que contient le r&eacute;cit.
+Cette Giovanna, qui &eacute;tait connue sous le nom de <i>Primavera</i> qu'on lui
+avait donn&eacute; sans doute &agrave; cause de son genre de beaut&eacute;, il traduit son
+nom de Primavera par celui de <i>Prima verr&agrave;</i>(celle qui viendra la
+premi&egrave;re). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient
+parce qu'il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait
+annonc&eacute; la vraie lumi&egrave;re (<i>Vox clamantis</i> ...).</p>
+
+<p>Ici la vraie lumi&egrave;re, c'est B&eacute;atrice. Et c'est Giovanna qui la pr&eacute;c&egrave;de
+et l'annonce, s'&eacute;tant sans doute charg&eacute;e de ramener B&eacute;atrice &agrave; Dante, et
+de mettre fin &agrave; la brouille qui les s&eacute;parait.</p>
+
+<p>Tout ceci est bien alambiqu&eacute; et typique de l'&eacute;poque, ainsi que cette
+intrusion d'allusions sacr&eacute;es au simple fait du rapprochement de deux
+<span class='pagenum'><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>amans brouill&eacute;s par suite d'un malentendu. Mais il ne faut pas oublier
+que nous sommes au XIII<sup>e</sup> si&egrave;cle.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Voici encore un sonnet, compris dans les <i>rime spettanti alla Vita
+nuova</i>, qui se rapporte &agrave; ce m&ecirc;me incident, et dont les termes m&ecirc;mes ne
+permettent aucun doute sur son authenticit&eacute;.<a name="FNanchor_1_198" id="FNanchor_1_198"></a><a href="#Footnote_1_198" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai vu une gracieuse compagnie de femmes,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">C'&eacute;tait le jour de la Toussaint pass&eacute;e.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et l'une d'elles venait presque la premi&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Menant avec elle l'amour &agrave; sa droite.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ses yeux jetaient une lumi&egrave;re</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Qui semblait un esprit enflamm&eacute;:</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage,</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">J'y vis la figure d'un ange.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Cette douce et sainte cr&eacute;ature</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Saluait de ses yeux</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Ceux qui en &eacute;taient dignes.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et le coeur de chacun s'impr&eacute;gnait de sa vertu.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Je crois que c'est dans le ciel qu'est n&eacute;e cette merveille.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Et qu'elle est venue sur la terre pour notre salut.</span><br />
+<span style="margin-left: 2.5em;">Heureuses donc celles qui l'accompagnent.</span><br />
+</p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_198" id="Footnote_1_198"></a><a href="#FNanchor_1_198"><span class="label">[1]</span></a> <i>Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime
+spettanti alla Vita nuova</i>.)</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XXV</h3>
+
+<p>Est-ce pour satisfaire aux r&egrave;gles qu'il vient d'&eacute;tablir qu'il exprimera
+plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans <i>Il
+Convito</i>? (Fraticelli.) Et, s'il a transform&eacute; la Philosophie en une
+femme dou&eacute;e de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la
+c&eacute;l&eacute;brer ainsi, et la louer dans un langage appropri&eacute;? Et, chose assez
+singuli&egrave;re, les expressions symboliques qu'il adresse &agrave; la Philosophie
+ont un caract&egrave;re de sensualit&eacute; que nous ne rencontrons dans aucune des
+invocations dont B&eacute;atrice est l'objet.</p>
+
+<p>On est tr&egrave;s embarrass&eacute; avec le po&egrave;te de la <i>Vita nuova</i> et de la <i>Divine
+Com&eacute;die</i>. S'il a bien &eacute;tabli la distinction dans le discours du sens
+litt&eacute;ral et du sens all&eacute;gorique<a name="FNanchor_1_199" id="FNanchor_1_199"></a><a href="#Footnote_1_199" class="fnanchor">[1]</a>, il ne nous aide pas souvent &agrave; faire
+la part de l'un et de l'autre. Il fait penser, si l'on ne trouve pas un
+tel rapprochement un peu irrespectueux, &agrave; ces <span class='pagenum'><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>personnes que nous
+rencontrons dans le monde, quelquefois tr&egrave;s intelligentes ou tr&egrave;s
+spirituelles, mais d'un esprit ainsi fait qu'on ne sait jamais si elles
+parlent s&eacute;rieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce
+qu'elles disent.</p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_199" id="Footnote_1_199"></a><a href="#FNanchor_1_199"><span class="label">[1]</span></a> <i>Il Convito</i>, Trait, ii.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXVI</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Tanto gentile e tanto onesta pare....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet est si facile &agrave; comprendre, apr&egrave;s le r&eacute;cit gui pr&eacute;c&egrave;de, qu'il
+n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration
+que le po&egrave;te adresse &agrave; sa bien-aim&eacute;e, nous ne percevions aucun indice
+propre &agrave; la personne m&ecirc;me de B&eacute;atrice.</p>
+
+<p>Il nous dit bien: &laquo;quand on la voyait passer, on r&eacute;p&eacute;tait: ce n'est pas
+une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.&raquo; Ou bien: &laquo;c'est une
+merveille, b&eacute;ni soit Dieu qui a fait une <span class='pagenum'><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>oeuvre si belle!&raquo; Mais nous ne
+connaissons rien de plus.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux,
+de ses beaux yeux, <i>begli occhi</i>, qui lui versaient ses joies et ses
+douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une &acirc;me impalpable
+et insaisissable.</p>
+
+<p>Si, dans les oeuvres consacr&eacute;es &agrave; la repr&eacute;sentation des passions
+humaines, on aime &agrave; apercevoir quelques lueurs immat&eacute;rielles, on n'aime
+pas moins &agrave; voir une oeuvre id&eacute;ale et mystique s'&eacute;clairer de quelques
+rayons humains.</p>
+
+<p>Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai v&eacute;cu, sans chercher &agrave; m'en
+faire une repr&eacute;sentation sensible.</p>
+
+<p>Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de P&eacute;trarque,
+mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de
+celle-ci conserv&eacute; &agrave; la <i>Lauranziana</i> de Florence. Ses yeux sont
+changeants comme la surface de la M&eacute;diterran&eacute;e, tant&ocirc;t d'un saphir
+&eacute;tincelant et tant&ocirc;t d'une teinte assombrie. Elle a la d&eacute;marche d'une
+D&eacute;esse et le charme d'une Gr&acirc;ce. Nous reconnaissons, dans la p&acirc;leur de
+perle que son po&egrave;te lui attribue, la p&acirc;le morbidesse de celles qui
+doivent mourir jeunes....</p>
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span></p>
+<p>Et, si nous voulons compl&eacute;ter cette repr&eacute;sentation tout id&eacute;ale des
+traits plus marqu&eacute;s que, plus tard, elle laissera entrevoir &agrave; celui
+qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous
+une beaut&eacute; fulgurante que les yeux auront souvent de la peine &agrave;
+supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment &agrave; prendre
+aupr&egrave;s de ceux qu'elles sentent asservis &agrave; leurs charmes, un sourire
+doux, indulgent, et par instant l&eacute;g&egrave;rement ironique.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXVII</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Vede perfettamente ogni salute....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet a trois parties: dans la premi&egrave;re, je dis pr&egrave;s de quelles
+personnes cette personne paraissait le plus admirable; dans la seconde,
+je dis combien sa compagnie &eacute;tait agr&eacute;able; dans la troisi&egrave;me, je dis
+l'effet qu'elle produisait sur les autres par la vertu de sa pr&eacute;sence.
+La deuxi&egrave;me partie commence &agrave;</i>: celles qui vont ... <i>la troisi&egrave;me &agrave;: </i>et
+sa beaut&eacute;....</p>
+
+<p><i>Cette derni&egrave;re partie se divise en trois. Dans la premi&egrave;re,<span class='pagenum'><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> je dis
+l'action qu'elle exer&ccedil;ait sur les femmes au sujet d'elle-m&ecirc;me; dans la
+seconde, je dis l'action qu'elle exer&ccedil;ait sur elles au sujet des autres;
+dans la troisi&egrave;me, je dis comment cette action se faisait sentir
+merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non
+seulement par sa pr&eacute;sence mais aussi par son souvenir. La seconde partie
+commence &agrave;</i>: &agrave; sa vue.... <i>La troisi&egrave;me &agrave;</i>: et tout ce qu'elle fait....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Lorsque le Po&egrave;te nous dit que la noblesse et la beaut&eacute; de B&eacute;atrice
+r&eacute;pandaient leur reflet &laquo;sur les femmes qui allaient avec elle,&raquo; et que
+tous ceux qui l'approchaient se p&eacute;n&eacute;traient de sa perfection au point
+d'en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d'abord se
+livrer qu'&agrave; quelque amplification po&eacute;tique.</p>
+
+<p>Lorsqu'il nous montre les anges du ciel r&eacute;clamant cette merveille pour
+qu'elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n'y apercevons
+d'abord qu'une figure de rh&eacute;torique propre &agrave; nous faire pressentir la
+destin&eacute;e d'une cr&eacute;ature dont &laquo;le monde o&ugrave; elle vit n'est pas digne&raquo;.</p>
+
+<p>Cependant, n'est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce
+assidu d'une grande beaut&eacute; ou d'un pouvoir insigne nous rel&egrave;ve aux yeux
+<span class='pagenum'><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>des autres et &agrave; nos propres yeux, et que l'intimit&eacute; avec une
+intelligence sup&eacute;rieure ou une vertu &eacute;clatante r&eacute;agit sur notre propre
+personnalit&eacute;, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos
+jugemens et sur nos actes?</p>
+
+<p>Et qui, pr&eacute;sent aux lamentations d'une m&egrave;re pleurant une fille ador&eacute;e ne
+l'a entendue s'&eacute;crier, presque dans les m&ecirc;mes termes que le Po&egrave;te: elle
+&eacute;tait trop belle et trop bonne, c'est le ciel qui nous l'a prise et qui
+en a fait un ange?</p>
+
+<p>C'est que, sous ces hyperboles famili&egrave;res &agrave; la po&eacute;sie, et surtout &agrave; la
+po&eacute;sie tr&eacute;centiste, nous retrouvons toujours une conscience pr&eacute;cise de
+la r&eacute;alit&eacute;, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une
+expression fid&egrave;le des sentimens et des sensations humaines. C'est l&agrave; un
+des caract&egrave;res les plus frappans du g&eacute;nie du Po&egrave;te que, dans ses
+harmonies les plus &eacute;clatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais
+une note douteuse.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXIX</h3>
+
+<p>Giuliani pense qu'en s'exprimant ainsi le Po&egrave;te fait allusion par avance
+&agrave; la place que <span class='pagenum'><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>B&eacute;atrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) aupr&egrave;s
+de Marie, cette reine b&eacute;nie, et qu'il faut voir l&agrave; un &laquo;t&eacute;moignage de
+l'architecture qui a pr&eacute;sid&eacute; &agrave; toute son oeuvre&raquo;.<a name="FNanchor_1_200" id="FNanchor_1_200"></a><a href="#Footnote_1_200" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>C'est voir les choses de loin. Si l'on suppose que le nom de Marie est
+invoqu&eacute; ici parce que la place de B&eacute;atrice pr&egrave;s de Marie dans la Rose
+mystique se trouvait d&eacute;j&agrave; d&eacute;termin&eacute;e dans l'esprit du Po&egrave;te, on pourrait
+aussi bien supposer que l'&eacute;pisode paradisiaque de Marie n'est qu'un
+souvenir de la <i>Vita nuova</i>.</p>
+
+<p>D'ailleurs Dante nous dit qu'il avait lui-m&ecirc;me une d&eacute;votion particuli&egrave;re
+&agrave; la Sainte Vierge, et l'invocation qu'il lui adresse (<i>nel paradiso
+della Divina Commedia</i>) est une des plus belles pages du Po&egrave;me.</p>
+
+<p>L'id&eacute;e que, peu apr&egrave;s la mort de B&eacute;atrice (1292), f&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute; le plan du
+Paradis de la Com&eacute;die, qu'il devait travailler encore et terminer vingt
+ans apr&egrave;s, c'est-&agrave;-dire l'ann&eacute;e m&ecirc;me de sa mort, me para&icirc;t tout &agrave; fait
+inadmissible. Je suis d&eacute;j&agrave; revenu &agrave; plusieurs reprises sur ce sujet.<a name="FNanchor_2_201" id="FNanchor_2_201"></a><a href="#Footnote_2_201" class="fnanchor">[2]</a></p>
+
+<p>On peut s'&eacute;tonner de voir exprim&eacute;es d'une<span class='pagenum'><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> fa&ccedil;on aussi dogmatique les
+raisons pour lesquelles le Po&egrave;te ne parlera pas de la mort de B&eacute;atrice.</p>
+
+<p>M. Scherillo, dans le livre si int&eacute;ressant que j'ai cit&eacute; plusieurs fois,
+s'est livr&eacute; sur ce sujet &agrave; une longue dissertation o&ugrave;, comme d'habitude,
+on voit chercher &agrave; relier avec l'oeuvre future du Po&egrave;te les passages
+dont l'interpr&eacute;tation para&icirc;t douteuse. Cette interpr&eacute;tation me para&icirc;t
+cependant assez simple.</p>
+
+<p>Je ne dis pas cela pour la premi&egrave;re raison, peu importante du reste,
+parce qu'on ne comprend pas bien en quoi, de la pr&eacute;face <i>(proemio)</i> du
+livre, il r&eacute;sulterait que ceci n'entrait pas dans son plan. La seconde
+raison renvoie ce r&eacute;cit; qu'il ne saurait entreprendre lui-m&ecirc;me (sans
+doute parce qu'il lui serait trop douloureux), &agrave; un autre <i>glossatore</i>:
+ceci peut &ecirc;tre pris dans un sens g&eacute;n&eacute;ral sans qu'il soit n&eacute;cessaire de
+chercher si l'auteur a entendu faire allusion &agrave; un glossateur en
+particulier. Quanta la troisi&egrave;me raison,il ne saurait faire ce r&eacute;cit
+sans s'y introduire lui-m&ecirc;me, et dans un sens plut&ocirc;t <i>laudatore</i>. Or il
+a &eacute;tabli quelque part qu'il est toujours bl&acirc;mable de parler de soi, sans
+une n&eacute;cessit&eacute; formelle.<a name="FNanchor_3_202" id="FNanchor_3_202"></a><a href="#Footnote_3_202" class="fnanchor">[3]</a></p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_200" id="Footnote_1_200"></a><a href="#FNanchor_1_200"><span class="label">[1]</span></a> GIULIANI, Commentaires de la <i>Vita Nuova</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_201" id="Footnote_2_201"></a><a href="#FNanchor_2_201"><span class="label">[2]</span></a> Se reporter au commentaire du chapitre III.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_202" id="Footnote_3_202"></a><a href="#FNanchor_3_202"><span class="label">[3]</span></a> <i>Il Convito</i>, Tratt. i, chapitre 11.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XXX</h3>
+
+<p>On a pu remarquer, dans maint passage de la <i>Vita nuova</i>, comment Dante
+s'arr&ecirc;te au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre.</p>
+
+<p>Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait &eacute;t&eacute; r&eacute;gl&eacute;
+par les Nombres, et ils attachaient &agrave; certains nombres des propri&eacute;t&eacute;s
+myst&eacute;rieuses. C'est ce qu'on a appel&eacute; la <i>Doctrine des Nombres</i>.</p>
+
+<p>Nous ne sommes pas encore tout &agrave; fait affranchis, sinon de cette
+doctrine, du moins de cette croyance &agrave; la propri&eacute;t&eacute; des nombres, &laquo;que
+l'on a respect&eacute;e, dit Voltaire, pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'on n'y comprenait
+rien&raquo;.</p>
+
+<p>On voit que sur ce point Dante n'&eacute;tait pas en avance sur son temps.
+Comment l'aurait-il &eacute;t&eacute;, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient,
+apr&egrave;s Ptol&eacute;m&eacute;e, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la
+Vulgate &laquo;c'est-&agrave;-dire sur la v&eacute;rit&eacute; chr&eacute;tienne, ce qui &eacute;quivaut &agrave; v&eacute;rit&eacute;
+infaillible.&raquo;<a name="FNanchor_1_203" id="FNanchor_1_203"></a><a href="#Footnote_1_203" class="fnanchor">[1]</a>
+Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en d&eacute;pit des progr&egrave;s de la<span class='pagenum'><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
+science et de l'exp&eacute;rience, de telles id&eacute;es ont, pendant des si&egrave;cles
+encore, exerc&eacute; une certaine domination non seulement sur le vulgaire,
+mais aussi sur les repr&eacute;sentants les plus &eacute;clair&eacute;s de la Soci&eacute;t&eacute;
+moderne, et ne sont pas encore enti&egrave;rement oubli&eacute;es.</p>
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_203" id="Footnote_1_203"></a><a href="#FNanchor_1_203"><span class="label">[1]</span></a> Voir <i>Il Convito</i>, Tratt. ii, chap. IV.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXI</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">&laquo;Il &eacute;crivit aux princes de la terre....&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>On a d&eacute;pens&eacute; passablement d'&eacute;rudition et d'imagination &agrave; propos de ce
+passage, dont l'interpr&eacute;tation pourrait &ecirc;tre beaucoup plus simple.
+Qu'&eacute;taient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les
+pays environnans?... Les Cardinaux &agrave; Rome? On peut s'&eacute;tonner que l'on
+n'ait pas song&eacute; que le mot <i>terra</i> s'appliquait souvent au territoire,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; un espace nettement d&eacute;termin&eacute;. C'&eacute;tait donc sans doute
+aux notabilit&eacute;s de la r&eacute;publique<span class='pagenum'><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> Florentine qu'il s'adressait. Il faut
+se pr&ecirc;ter ici &agrave; l'exaltation du Po&egrave;te, &agrave; la grandiloquence habituelle
+avec laquelle, dans la <i>Com&eacute;die</i>, il semble attribuer une si grande part
+dans l'univers et dans les vues de la providence divine &agrave; cette ville de
+Florence, qui apr&egrave;s tout n'occupait pas une si grande place dans le
+monde. S'il veut que les p&egrave;lerins qui traversent la ville prennent part
+&agrave; son deuil et unissent leurs larmes &agrave; celles de la cit&eacute; devenue
+<i>veuve</i><a name="FNanchor_1_204" id="FNanchor_1_204"></a><a href="#Footnote_1_204" class="fnanchor">[1]</a>, il peut bien avoir eu la pens&eacute;e de convier &agrave; ce deuil les
+gouvernans de son pays. Tout cela nous ram&egrave;ne aux moeurs de cette
+&eacute;poque, au caract&egrave;re de la po&eacute;sie m&eacute;di&eacute;vale, et encore une fois &agrave;
+l'exaltation du Po&egrave;te de la Com&eacute;die sur tous les sujets qui mettent en
+jeu ses passions, ou m&ecirc;me ses id&eacute;es.</p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_204" id="Footnote_1_204"></a><a href="#FNanchor_1_204"><span class="label">[1]</span></a> Voir au chap. XLI.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXII</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Gli occhi dolenti per piet&agrave; del core....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Afin que eette canzone garde mieux son caract&egrave;re de veuve,
+apr&egrave;s-qu'elle sera termin&eacute;e, j'en<span class='pagenum'><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> marquerai les divisions avant de
+l'&eacute;crire, et je ferai ainsi d&eacute;sormais</i>.<a name="FNanchor_1_205" id="FNanchor_1_205"></a><a href="#Footnote_1_205" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p><i>Je dis que cette triste canzone a trois parties: la premi&egrave;re en est la
+pr&eacute;face; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisi&egrave;me, c'est
+&agrave; la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence &agrave;</i>:
+B&eacute;atrice s'en est all&eacute;e.... <i>La troisi&egrave;me &agrave;</i>: O ma pieuse canzone....</p>
+
+<p><i>La premi&egrave;re se divise en trois. Dans la premi&egrave;re division, je dis
+pourquoi je me mets &agrave; parler. Dans la seconde, je dis &agrave; qui je veux
+parler. Dans la troisi&egrave;me, je dis de qui je veux parler. La seconde
+commence &agrave;</i>: et comme je me souviens ... <i>la troisi&egrave;me &agrave;</i>: je dirai
+ensuite.... <i>Quand je dis plus loin</i>: B&eacute;atrice s'en est all&eacute;e ... <i>je
+parle d'elle, et je fais l&agrave; deux parties</i>.</p>
+
+<p><i>Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enlev&eacute;e; apr&egrave;s je dis
+comment les autres ont pleur&eacute; son d&eacute;part; et je commence cette partie
+par</i>: s'est s&eacute;par&eacute;e.... <i>Cette partie se divise en trois: dans la
+premi&egrave;re, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis
+ceux qui la pleurent. Dans la troisi&egrave;me, je parle de ma propre
+condition.<span class='pagenum'><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> La seconde commence &agrave;</i>: mais tristesse et douleur.... <i>La
+troisi&egrave;me &agrave;</i>: Je ressens les angoisses....</p>
+
+<p><i>Quand je dis ensuite</i>: O ma plaintive canzone ... <i>je m'adresse &agrave; ma
+canzone en lui d&eacute;signant les femmes qu'elle doit aller trouver et pr&egrave;s
+de qui elle doit rester</i>.</p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_205" id="Footnote_1_205"></a><a href="#FNanchor_1_205"><span class="label">[1]</span></a> Malgr&eacute; cette d&eacute;claration, je continue de renvoyer ces
+divisions aux <i>Commentaires</i>, afin de ne pas interrompre le r&eacute;cit et les
+accens po&eacute;tiques qui en font partie.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXIII</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Venite a intender li sospiri miei....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet a deux parties: dans la premi&egrave;re, je fais appel aux fid&egrave;les
+de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma
+condition mis&eacute;rable. Cette seconde partie commence &agrave;</i>: ils s'&eacute;chappent
+inconsol&eacute;s....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXIV</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Quantunque volte, lasso! mi ricorda....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>La canzone commence &agrave;</i>: toutes les fois, h&eacute;las!... <i>et elle a deux
+parties. Dans l'une, c'est-&agrave;-dire<span class='pagenum'><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> dans la premi&egrave;re stance, se lamente ce
+cher ami, qui lui &eacute;tait si proche. Dans la seconde partie, je me lamente
+moi-m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire dans l'autre stance qui commence &agrave;</i>: dans mes
+souvenirs, je recueille....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il para&icirc;t ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent,
+l'une comme fr&egrave;re, l'autre comme serviteur.</p>
+
+<p>Dante avait annonc&eacute; deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans
+l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui r&eacute;pondent &agrave; son id&eacute;e
+d'introduire deux personnages dans ses vers.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXV</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Era venuta nella mente mia....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la premi&egrave;re, je dis
+que cette femme &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans ma m&eacute;moire. Dans la seconde, je dis
+l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisi&egrave;me, je parle des effets
+de l'amour</i>.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span><i>La deuxi&egrave;me commence &agrave;</i>: l'amour qu.... <i>La troisi&egrave;me &agrave;</i>: et chacun
+sortait....</p>
+
+<p><i>Cette derni&egrave;re partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous
+mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient
+certaines paroles diff&eacute;rentes des autres</i>.</p>
+
+<p><i>La deuxi&egrave;me commence &agrave;</i>: mais ceux qui en sortaient.... <i>L'autre
+commencement se divise de la m&ecirc;me mani&egrave;re, sauf que dans la premi&egrave;re
+partie je dis quand cette femme est venue dans ma m&eacute;moire, ce que je ne
+dis pas dans l'autre</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXVI</h3>
+
+<p>Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagn&eacute; de son
+excuse. Nous devons reconna&icirc;tre que cette excuse est dans ce sentiment,
+tr&egrave;s humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui
+rappelait les &eacute;motions ressenties nagu&egrave;re.</p>
+
+<p>Il retrouve sur le visage de cette femme la m&ecirc;me p&acirc;leur (masque de
+l'amour) que lui avait laiss&eacute; voir le visage de B&eacute;atrice. Il lui semble
+<span class='pagenum'><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le m&ecirc;me)
+que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent
+les douleurs les plus vives qui se laissent p&eacute;n&eacute;trer le plus facilement
+par les marques d'une sinc&egrave;re et profonde sympathie.</p>
+
+<p>Ce n'est certainement pas un des c&ocirc;t&eacute;s les moins saisissans de cette &agrave;me
+de po&egrave;te que ce besoin auquel il c&egrave;de si souvent de confesser ses
+faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en
+retrouve la cons&eacute;cration supr&ecirc;me, dans la rencontre dramatique o&ugrave; sa
+confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse B&eacute;atrice,
+aboutit au pardon d&ucirc; &agrave; tout p&ecirc;cheur repentant.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>On lit dans le <i>Bullettino della societ&agrave; Dantesca,</i> (vol. 11, fas. 1)
+&laquo;que la <i>femme compatissante</i> de la <i>Vita nuova</i>(c'est-&agrave;-dire la femme &agrave;
+la fen&ecirc;tre) ne devait &ecirc;tre qu'une repr&eacute;sentation symbolique de la
+<i>Philosophie</i>, &agrave; laquelle Dante dut d'efficaces consolations apr&egrave;s la
+mort de B&eacute;atrice&raquo;.</p>
+
+<p>Mais que signifieraient alors son repentir et sa r&eacute;solution de
+s'arracher &agrave; cet entra&icirc;nement sentimental, au moment m&ecirc;me o&ugrave; nous
+pouvons<span class='pagenum'><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> dire qu'il est pr&ecirc;t &agrave; se jeter dans les bras de la Philosophie.
+Et comme il d&eacute;clare en m&ecirc;me temps qu'il n'&eacute;crira plus d&eacute;sormais que ce
+qui sera &agrave; la louange de B&eacute;atrice, il semble que ce soit dans B&eacute;atrice
+elle-m&ecirc;me que l'on devra s'attendre &agrave; trouver la personnification de la
+Philosophie, et non dans cette figure passag&egrave;re &agrave; laquelle nous ne
+rencontrerons plus aucune allusion.</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; que <i>Il Convito</i> nous fait assister &agrave; une rivalit&eacute; ardente
+entre le souvenir d'un amour ancien et r&eacute;el et l'entra&icirc;nement d'un amour
+nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous
+perdons encore dans ce d&eacute;dale o&ugrave; le po&egrave;te se pla&icirc;t &agrave; nous enfermer.</p>
+
+<p>Dans tous les cas, ce n'est pas encore &agrave; cette &eacute;poque que le symbole de
+la Philosophie para&icirc;t avoir pris figure dans l'esprit du Po&egrave;te. Dante
+nous initie dans <i>Il Convito</i>, avec de grands d&eacute;tails, aux consolations
+qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les &eacute;tudes qu'il
+poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux
+th&eacute;ologiens, les lectures o&ugrave; il se plongea. C'est Cic&eacute;ron (Tullius) et
+Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est<span class='pagenum'><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> dans leur
+compagnie qu'il s'est &eacute;pris (on pourrait dire qu'il s'est &eacute;namour&eacute;) de
+la Philosophie.<a name="FNanchor_1_206" id="FNanchor_1_206"></a><a href="#Footnote_1_206" class="fnanchor">[1]</a> Et il me para&icirc;t certain que celle-ci ne s'est empar&eacute;e
+de lui qu'&agrave; une &eacute;poque beaucoup plus avanc&eacute;e que celle o&ugrave; le po&egrave;me nous
+conduit ici.</p>
+
+<p>Au milieu de tout cela la <i>Femme compatissante</i> n'est plus qu'un &eacute;pisode
+de jeunesse o&ugrave; l'entra&icirc;nement des sens a d&ucirc; prendre une part, moindre
+sans doute, que l'&eacute;nervement qui suit les grandes douleurs.</p>
+
+<p>NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_206" id="Footnote_1_206"></a><a href="#FNanchor_1_206"><span class="label">[1]</span></a> Il ne para&icirc;t pas que les &Eacute;critures, c'est-&agrave;-dire l'ancien
+ou le nouveau Testament, ni les P&egrave;res de l'&Eacute;glise, aient tenu grande
+place dans les &eacute;tudes auxquelles Dante a consacr&eacute; ces ann&eacute;es de
+transition entre la mort de B&eacute;atrice (1289) et son entr&eacute;e dans la vie
+publique (1295). Dans la <i>Divine Com&eacute;die</i>, il les c&eacute;l&egrave;bre avec
+&eacute;loquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas appara&icirc;tre ici.
+</p><p>
+L'&acirc;me de Dante &eacute;tait profond&eacute;ment religieuse; mais il ne semble pas
+avoir eu celle d'un d&eacute;vot.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXVII</h3>
+
+<p>J'ai d&eacute;j&agrave; signal&eacute; cet aveu du Po&egrave;te, qu'il avait aper&ccedil;u plus d'une fois
+sur le visage de B&eacute;atrice cette m&ecirc;me p&acirc;leur<span class='pagenum'><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> (couleur d'amour) qu'il
+retrouve sur le visage de cette femme. Qu'il s'agisse de la voix de
+B&eacute;atrice ou de sa physionomie, ce n'est ainsi que comme pur surprise et
+comme dans un moment d'oubli qu'il laisse &eacute;chapper les t&eacute;moignages qu'il
+a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens.</p>
+
+<p>Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu'il prend de tenir
+l'image de sa bien-aim&eacute;e envelopp&eacute;e d'un nuage o&ugrave; l'oeil ne d&eacute;couvre que
+de rares &eacute;claircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se d&eacute;chirera
+que lorsque, dans les r&eacute;gions c&eacute;lestes, l'enfant habill&eacute;e de rouge et la
+jeune fille &laquo;couronn&eacute;e de bont&eacute; et de modestie&raquo; sera transfigur&eacute;e en une
+sainte aur&eacute;ol&eacute;e d'un nimbe &eacute;blouissant. Mais alors la tendresse de
+B&eacute;atrice sera devenue toute maternelle.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXVIII</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">L'amaro lagrimar che voi faceste....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet a deux parties: dans la premi&egrave;re, je parle &agrave; mes yeux comme
+je parlais &agrave; mon coeur<span class='pagenum'><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> en dedans de moi-m&ecirc;me; dans la seconde, je n'ai
+aucun doute en montrant &agrave; qui je m'adresse, et cette partie commence &agrave;</i>:
+ainsi parle.... <i>On pourrait bien encore admettre d'autres divisions,
+mais ce serait inutile parce que ce qui pr&eacute;c&egrave;de est tr&egrave;s clair</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XXXIX</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Gentil pensiero che parla di vui....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-m&ecirc;me, suivant que mes
+pens&eacute;es &eacute;taient partag&eacute;es en deux. J'appelle l'une le</i> coeur,
+<i>c'est-&agrave;-dire l'app&eacute;tit, j'appelle l'autre l'</i>&acirc;me, <i>c'est-&agrave;-dire la
+raison. Et je dis comment l'une parle &agrave; l'autre. Et, que le coeur doive
+s'appeler l'app&eacute;tit et l'&acirc;me la raison, ceci para&icirc;tra manifeste &agrave; ceux
+par gui il me pla&icirc;t que ce soit compris</i>.</p>
+
+<p><i>Il est vrai que dans le sonnet pr&eacute;c&eacute;dent j'opposais le r&ocirc;le du coeur &agrave;
+celui des yeux; et cela para&icirc;t contraire &agrave; ce que je dis pr&eacute;sentement</i>.</p>
+
+<p><i>C'est pourquoi je dis &eacute;galement ici que c'est le coeur que j'entends
+par l'app&eacute;tit, parce qu'il<span class='pagenum'><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> entrait encore plus de d&eacute;sir &agrave; me rappeler ma
+charmante Dame qu'&agrave; voir celle-ci, quoique j'en eusse d&eacute;j&agrave; quelque
+app&eacute;tit, mais qui paraissait l&eacute;ger. D'o&ugrave; il est visible que l'un de mes
+dires n'est pas contraire &agrave; l'autre</i>.</p>
+
+<p><i>Ce sonnet a trois parties: dans la premi&egrave;re, je commence par dire de
+cette femme comment mon d&eacute;sir se tourne tout entier vers elle. Dans la
+deuxi&egrave;me, je dis comment l'&acirc;me, c'est-&agrave;-dire la raison, parle au coeur
+c'est-&agrave;-dire &agrave; l'app&eacute;tit. Dans la troisi&egrave;me, je dis comment celui-ci lui
+r&eacute;pond. La seconde commence &agrave;</i>: mon &acirc;me lui dit ... <i>la troisi&egrave;me &agrave;</i>: et
+mon coeur lui r&eacute;pond....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Sous sa forme subtile et envelopp&eacute;e, cette canzone met ici en pr&eacute;sence
+et en opposition le coeur et l'&acirc;me, c'est-&agrave;-dire, suivant son langage,
+l'app&eacute;tit et la raison. Et l'interpr&eacute;tation que le Po&egrave;te nous en donne
+est cette fois plus int&eacute;ressante encore, peut-&ecirc;tre, que la canzone
+elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>L'app&eacute;tit, c'est ici le d&eacute;sir, et la raison c'est l'amour. Ne
+vaudrait-il pas mieux dire la volont&eacute; que la raison? Car l'amour ne
+s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage
+philosophique la raison n'est pas pr&eacute;cis&eacute;ment un attribut de l'&acirc;me.</p>
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>Il faut remarquer avec quelle d&eacute;licatesse le Po&egrave;te fait allusion au
+d&eacute;sir, au d&eacute;sir sensuel, qu'il appelle app&eacute;tit, n'ayant employ&eacute; qu'une
+fois le mot d&eacute;sir.</p>
+
+<p>Cette canzone et les explications du Po&egrave;te ne peuvent laisser aucun
+doute touchant l'existence r&eacute;elle de celle qu'on a appel&eacute;e la dame
+compatissante, ou la dame &agrave; la fen&ecirc;tre, &agrave; laquelle on a si souvent
+attribu&eacute; un caract&egrave;re purement id&eacute;al et symbolique; aucun doute non plus
+au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait
+&eacute;veill&eacute;s en lui.</p>
+
+<p>La r&eacute;volution qui s'est alors op&eacute;r&eacute;e dans l'esprit comme dans l'&acirc;me de
+l'auteur d'<i>Il Convito,</i> alors qu'il &eacute;crivait celui-ci, se peint d'une
+mani&egrave;re poignante dans les vers dict&eacute;s par &laquo;l'angoisse de ses soupirs&raquo;,
+et dans l'emportement avec lequel il s'acharne &agrave; entrer en communion
+avec sa nouvelle ma&icirc;tresse, la Philosophie. C'est &agrave; elle que, par une
+fiction ind&eacute;finiment poursuivie, il demandera l'oubli des &eacute;motions
+pass&eacute;es et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas
+sans lutte et sans d&eacute;chirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait
+convi&eacute; l'univers tout entier. Et c'est aux p&eacute;rip&eacute;ties de cette bataille
+qu'il consacre les vers sibyllins<span class='pagenum'><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> d'une canzone o&ugrave;, sous des voiles
+d'une transparence &eacute;nigmatique, il nous initie aux &eacute;volutions de son &acirc;me
+et aux transports contraires qui l'agitent.<a name="FNanchor_1_207" id="FNanchor_1_207"></a><a href="#Footnote_1_207" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p>Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable puret&eacute; qui fait le charme
+inalt&eacute;rable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant &agrave; un
+pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement
+sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme
+qu'il adore et qu'il c&eacute;l&egrave;bre. Et l'on ne peut s'emp&ecirc;cher ici de penser
+aux symboles br&ucirc;lans du Cantique des Cantiques.</p>
+
+<p>Le combat que se livre son &acirc;me tortur&eacute;e, c&eacute;dant &agrave; une s&eacute;duction nouvelle
+et irr&eacute;sistible, les d&eacute;chiremens que laisse une passion d&eacute;sert&eacute;e et les
+&eacute;lans qui entra&icirc;nent dans une passion naissante, sont reproduits avec
+des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais
+d&eacute;pass&eacute;s. Et tout ceci laisse &agrave; la figure de B&eacute;atrice, d&eacute;laiss&eacute;e pour
+une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant
+peut-&ecirc;tre et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la
+<i>Vita nuova</i>, et<span class='pagenum'><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> demeure un t&eacute;moignage non moins &eacute;loquent de l'existence
+r&eacute;elle de cette figure &eacute;nigmatique.</p>
+
+<p>Cependant il faut bien constater que tous ces &eacute;lans passionn&eacute;s n'ont en
+r&eacute;alit&eacute; pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les
+pr&eacute;occupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pens&eacute;es la
+place qu'y avait occup&eacute;e exclusivement d'abord l'image de B&eacute;atrice.</p>
+
+<p class="caption">NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_207" id="Footnote_1_207"></a><a href="#FNanchor_1_207"><span class="label">[1]</span></a> <i>Il Convito. Canzone</i> du Tratt. ii.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XL</h3>
+
+<p><i>J'ai dit</i> lasso (h&eacute;las) <i>dans ce sens que je me sentais honteux de ce
+que mes yeux s'&eacute;taient ainsi &eacute;gar&eacute;s. Il n'y a pas de division &agrave; &eacute;tablir
+dans ce sonnet, le sens en &eacute;tant tr&egrave;s clair</i>.</p>
+
+<p>Que faut-il donc penser en d&eacute;finitive de cet &eacute;pisode de la dame &agrave; la
+fen&ecirc;tre? Le repentir que le Po&egrave;te t&eacute;moigne &laquo;du d&eacute;sir dont il s'est
+l&acirc;chement laiss&eacute; poss&eacute;der&raquo; ne permet aucun doute sur le caract&egrave;re qu'on
+doit lui assigner. Mais ce n'est l&agrave;, je le r&eacute;p&egrave;te, qu'un &eacute;pisode, comme
+d'autres qui sont apparus dans le courant du po&egrave;me. Il a d&eacute;finitivement
+rejet&eacute; tout d&eacute;sir<span class='pagenum'><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> coupable, &laquo;<i>volendo che cota desiderio malvagio e vana
+tentazione siano distrutti</i>&raquo;. Il ne s'occupera plus d'elles mais
+seulement de cette femme b&eacute;nie &laquo;dont il dira des choses qui n'ont &eacute;t&eacute;
+dites d'aucune autre femme&raquo;.</p>
+
+<p>En effet, plus tard appara&icirc;tra une nouvelle image qui viendra encore
+s'&eacute;lever &agrave; son tour entre lui et l'image de B&eacute;atrice. Mais cette fois
+elle sera uniquement symbolique: ce sera la <i>Philosophie</i>. Ici nous
+quittons la vie et ses r&eacute;alit&eacute;s pour entrer dans le domaine de la
+fantaisie pure. Et de m&ecirc;me que B&eacute;atrice avait &eacute;t&eacute; l'h&eacute;ro&iuml;ne de la <i>Vita
+nuova</i>, la Philosophie sera l'h&eacute;ro&iuml;ne de <i>Il Convito</i>, en attendant que
+la <i>Donna gentile</i> recouvre plus tard son empire dans le monde c&eacute;leste.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XLI</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Deh peregrini che pensosi andate....<a name="FNanchor_1_208" id="FNanchor_1_208"></a><a href="#Footnote_1_208" class="fnanchor">[1]</a></span><br />
+</p>
+
+<p><i>Je dis p&egrave;lerins</i>(peregrini) <i>suivant la plus large acception de ce mot.
+Car p&egrave;lerin peut s'entendre<span class='pagenum'><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> de deux mani&egrave;res, l'une large et l'autre
+&eacute;troite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est</i>
+peregrino; <i>dans le sens &eacute;troit p&egrave;lerin s'entend seulement de celui qui
+s'en va &agrave; la maison de Saint-Jacques</i><a name="FNanchor_2_209" id="FNanchor_2_209"></a><a href="#Footnote_2_209" class="fnanchor">[2]</a> <i>et en revient</i>.</p>
+
+<p><i>Il faut donc savoir qu'on appelle de trois mani&egrave;res ceux qui vont au
+service du Tr&egrave;s haut. On les appelle</i> palmieri <i>quand ils vont dans les
+pays d'outremer, d'o&ugrave; ils rapportent souvent des palmes. On les appelle</i>
+peregrini <i>quand ils vont &agrave; la maison de Galice parce que la s&eacute;pulture
+de Saint-Jacques fut plus &eacute;loign&eacute;e de son pays que cette d'aucun autre
+des ap&ocirc;tres. On les appelle</i> romei <i>quand ils vont &agrave; Rome, l&agrave; o&ugrave;
+allaient ceux que j'appelle p&egrave;lerins. Il n'y a pas de divisions dans ce
+sonnet parce que la signification en est manifeste</i>.</p>
+
+<p>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_208" id="Footnote_1_208"></a><a href="#FNanchor_1_208"><span class="label">[1]</span></a> <i>Peregrino</i> ou <i>Pellegrino</i>, veut dire voyageur, il ne doit
+se traduire par p&egrave;lerin qu'en raison de l'objet particulier du voyage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_209" id="Footnote_2_209"></a><a href="#FNanchor_2_209"><span class="label">[2]</span></a> Allusion au p&egrave;lerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques
+de Compostelle, le seul des ap&ocirc;tres qui ait &eacute;t&eacute; enseveli loin de son
+pays.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span></p>
+<h3>CHAPITRE XLII</h3>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2.5em;">Oltre la sfera che pi&ugrave; larga gira....</span><br />
+</p>
+
+<p><i>Ce sonnet comprend en lui-m&ecirc;me cinq parit&eacute;s</i>.</p>
+
+<p><i>Dans la premi&egrave;re, je dis dans quel endroit va ma pens&eacute;e en nommant cet
+endroit dans quelqu'un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi
+elle y monte, et qui l'y pousse. Dans la troisi&egrave;me, je dis ce qu'elle y
+voit c'est-&agrave;-dire une femme honor&eacute;e. Et je l'appelle un</i> esprit
+voyageur, <i>parce qu'elle va l&agrave;-haut en esprit voyageur, qui est hors de
+sa patrie. Dans la quatri&egrave;me, je dis qu'elle la voit telle, c'est-&agrave;-dire
+dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c'est-&agrave;-dire que
+mon esprit monte dans sa condition &agrave; un tel degr&eacute; (d'&eacute;l&eacute;vation) que mon
+intelligence ne peut le comprendre: attendu que notre intelligence n'est
+&agrave; ces &acirc;mes b&eacute;nies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit
+Aristote dans le deuxi&egrave;me chap. de la</i> M&eacute;taphysique. <i>Dans la cinqui&egrave;me
+partie, je dis que si je ne puis voir l&agrave; o&ugrave; m'emm&egrave;ne ma pens&eacute;e,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; une telle<span class='pagenum'><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> hauteur, du moins, je comprends ceci: que telle
+est la pens&eacute;e de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pens&eacute;e</i>.</p>
+
+<p><i>Et puis &agrave; la fin de cette cinqui&egrave;me partie, je dis</i>: mes ch&egrave;res dames,
+<i>pour donner &agrave; entendre que c'est bien &agrave; des femmes que je m'adresse. La
+deuxi&egrave;me partie commence &agrave;</i>: une nouvelle intelligence ... <i>la troisi&egrave;me
+&agrave;</i>: quand il est arriv&eacute; ... <i>la quatri&egrave;me &agrave;</i>: il la voit si grande ...
+<i>la cinqui&egrave;me &agrave;</i>: je sais qu'il parle....</p>
+
+<p><i>On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire
+mieux comprendre: mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne
+m'en occupe pas davantage</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>CHAPITRE XLIII</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s la mort de B&eacute;atrice, le roman est termin&eacute;. Mais le Po&egrave;te a voulu
+clore par un &eacute;pilogue, la Dame compatissante, l'histoire de sa vie
+nouvelle.</p>
+
+<p>Cette histoire suit une &eacute;volution compl&egrave;te. Elle commence le jour o&ugrave;
+Dante rencontre pour la<span class='pagenum'><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> premi&egrave;re fois celle dont il devait faire sa
+B&eacute;atitude. Elle finit le jour o&ugrave;, apr&egrave;s avoir c&eacute;d&eacute; &agrave; une s&eacute;duction
+passag&egrave;re, gr&acirc;ce &agrave; l'obsession m&ecirc;me de souvenirs encore vivans, il se
+promet de ne plus parler que de B&eacute;atrice et de dire d'elle ce qui n'a
+jamais &eacute;t&eacute; dit d'aucune autre femme.</p>
+
+<p>C'est encore une vie nouvelle qui commence (<i>incipit vita nuova</i>),
+partag&eacute;e entre les <i>angoisses</i> de l'&eacute;tude et les orages de la vie
+publique, pour aboutir aux r&ecirc;ves h&eacute;ro&iuml;ques d'un patriotisme indomptable
+et aux songes fantastiques d'une imagination effr&eacute;n&eacute;e.</p>
+
+<p>Il poursuivra donc sa carri&egrave;re, marqu&eacute;e d'abord d'une note d'infamie<a name="FNanchor_1_210" id="FNanchor_1_210"></a><a href="#Footnote_1_210" class="fnanchor">[1]</a>,
+puis empreinte du sceau de la gloire et de l'immortalit&eacute;. Et il fera
+participer &agrave; celle-ci B&eacute;atrice, qu'il nous avait montr&eacute;e d'abord par&eacute;e
+des gr&acirc;ces de l'enfance, et qu'il nous laissera nimb&eacute;e de l'aur&eacute;ole
+paradisiaque</p>
+
+<p>NOTE:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_210" id="Footnote_1_210"></a><a href="#FNanchor_1_210"><span class="label">[1]</span></a> C'est sur l'accusation de Baraterie, c'est-&agrave;-dire trafic
+des choses de l'&Eacute;tat, comme la Simonie est le trafic des choses de
+l'&Eacute;glise, qu'avait &eacute;t&eacute; bas&eacute;e sa condamnation &agrave; l'exil, au feu s'il
+reparaissait dans sa patrie, et &agrave; la confiscation de ses biens.</p></div>
+
+
+<p>FIN DES COMMENTAIRES</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><span class='pagenum'><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p>
+<h3>P&Eacute;RENNIT&Eacute; DE L'IMAGE DE B&Eacute;ATRICE</h3>
+
+<p>Le th&eacute;&acirc;tre et le roman ont cr&eacute;&eacute; des &ecirc;tres de pure imagination auxquels
+nous avons pr&ecirc;t&eacute; tous les attributs de la vie.</p>
+
+<p>Nous les avons dou&eacute;s de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se
+sont attach&eacute;s, de pens&eacute;es auxquelles nos pens&eacute;es se sont associ&eacute;es, de
+joies et de douleurs que nous avons partag&eacute;es.</p>
+
+<p>Avec quelles &eacute;motions ne devons-nous pas suivre le po&egrave;te de la <i>Vita
+nuova</i>, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son
+r&eacute;cit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensit&eacute;! Il ne
+nous montre pas les traits qui l'ont s&eacute;duit, il ne nous fait pas
+entendre la voix dont il s'est enchant&eacute;. Mais nous savons quel jour
+B&eacute;atrice est n&eacute;e et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour
+elle est apparue<span class='pagenum'><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> pour la premi&egrave;re fois &agrave; celui qui devait
+l'immortaliser.</p>
+
+<p>Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'&acirc;me de B&eacute;atrice
+dont nous percevons le reflet dans l'&acirc;me du po&egrave;te?</p>
+
+<p>L'oeuvre de l'Alighieri viendrait &agrave; dispara&icirc;tre tout enti&egrave;re comme ont
+&eacute;t&eacute; an&eacute;antis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre
+enfouis dans la biblioth&egrave;que d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore
+l'image de la divine B&eacute;atrice.</p>
+
+<p>C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'imp&eacute;rissables, c'est
+sans doute l'image de la Gr&acirc;ce et de la Beaut&eacute;.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="caption"><a name="TABLE_DE_LA_VITA_NUOVA" id="TABLE_DE_LA_VITA_NUOVA"></a>TABLE DE LA VITA NUOVA</p>
+
+<p>
+<span class="smcap">Pr&eacute;face</span>.&mdash;<a href="#Page_1">pg.1</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Introduction</span>.&mdash;<a href="#Page_5">pg.5</a><br />
+<br />
+I.&mdash;Esquisse de la vie de Dante.&mdash;<a href="#Page_5">pg.5</a><br />
+<br />
+II.&mdash;La jeunesse de Dante.&mdash;<a href="#Page_8">pg.8</a><br />
+<br />
+III.&mdash;La litt&eacute;rature du moyen &acirc;ge.&mdash;<a href="#Page_16">pg.16</a><br />
+<br />
+IV.&mdash;Construction de la <i>Vita Nuova</i>.&mdash;<a href="#Page_19">pg.19</a><br />
+<br />
+V.&mdash;Caract&egrave;re de la traduction.&mdash;<a href="#Page_22">pg.22</a><br />
+<br />
+<br />
+LA VITA NUOVA<br />
+<br />
+<span class="smcap">Chapitre premier</span>.&mdash;<a href="#Page_27">p.27</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap.</span> II.&mdash;<a href="#Page_27">pg.27</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap.</span> III.&mdash;Sonnet: <i>A ciascun alma presa e gentil<br />
+cuore</i> ... A toute &acirc;me &eacute;prise et &agrave; tout noble coeur.&mdash;<a href="#Page_31">pg.31</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap.</span> IV.&mdash;<a href="#Page_33">pg.33</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap.</span> V.&mdash;<a href="#Page_36">pg.36</a><br />
+<br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span><span class="smcap">Chap.</span> VI.&mdash;<a href="#Page_37">pg.37</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. VII.&mdash;Sonnet: <i>O voi che per la via d'Amore<br />
+passate</i> ... O vous qui passez par le chemin de l'Amour.&mdash;<a href="#Page_38">pg.38</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. VIII.&mdash;Sonnet: <i>Piangete amanti, perch&egrave; piange<br />
+Amore</i> ... Pleurez, amans, parce que l'Amour pleure....&mdash;<a href="#Page_40">pg.40</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. IX.&mdash;Sonnet: <i>Cavalcando l'altr'ier per un cammino</i> ...<br />
+Chevauchant avant-hier sur un chemin....&mdash;<a href="#Page_42">pg.42</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. X.&mdash;<a href="#Page_44">pg.44</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XI.&mdash;<a href="#Page_45">pg.45</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XII.&mdash;Ballade: <i>Ballata io vo' che tu ritruori<br />
+Amore</i> ... Ballade: je veux que tu ailles retrouver l'Amour.&mdash;<a href="#Page_46">p.46</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XIII.&mdash;Sonnet: <i>Tutti li miei pensier parlan<br />
+d'Amore</i> ... Toutes mes pens&eacute;es parlent d'Amour....&mdash;<a href="#Page_52">pg.52</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XIV. <i>&mdash;Sonnet: Coll'altre donne mia vista gabbate ...</i><br />
+Vous avez ri de moi avec, ces autres femmes....&mdash;<a href="#Page_56">pg.56</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XV.&mdash;Sonnet: <i>Cio che m'incontra nella mente<br />
+muore</i> ... Tout ce que j'ai dans mon coeur expira....&mdash;<a href="#Page_57">pg.57</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XVI.&mdash;Sonnet: <i>Spesse fiate vennemi alla mente ...</i><br />
+Souvent me revient &agrave; l'esprit....&mdash;<a href="#Page_59">pg.59</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XVII.&mdash;<a href="#Page_60">pg.60</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XVIII.&mdash;<a href="#Page_61">pg.61</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XIX.&mdash;Canzone: <i>donna ch' avete intelletto d'Amore</i> ...<br />
+Femmes qui comprenez l'amour....&mdash;<a href="#Page_63">pg.63</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XX.&mdash;Sonnet: <i>Amor e cor gentil sono una cosa</i> ...<br />
+Amour et noblesse de coeur sont une m&ecirc;me chose....&mdash;<a href="#Page_67">pg.67</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXI.&mdash;Sonnet: <i>Negli occhi porta la mia donna Amore</i> ...<br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>Ma Dame porte l'Amour dans ses yeux....&mdash;<a href="#Page_68">pg.68</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXII.&mdash;Sonnets: <i>Voi che portate la sembianza umile</i> ...<br />
+Vous dont la contenance affaiss&eacute;e ... <i>Se tu colui<br />
+c'hai trattato sovente</i> ... Es-tu celui qui a parle si<br />
+souvent....&mdash;<a href="#Page_72">pg.72</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXIII.&mdash;Canzone: <i>Donna pietosa e di novella etate ...</i><br />
+Une femme jeune et compatissante....&mdash;<a href="#Page_77">pg.77</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXIV.&mdash;Sonnet: <i>Io mi sentii svegliar dentro allo core</i> ...<br />
+J'ai senti se r&eacute;veiller dans mon coeur....&mdash;<a href="#Page_80">pg.80</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXV.&mdash;<a href="#Page_83">pg. 83</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXVI.&mdash;Sonnet: <i>Tanto gentile e tanto onesta pare ...</i><br />
+Ma Dame se montre si aimable....&mdash;<a href="#Page_89">pg.89</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXVII.&mdash;Sonnet: <i>Vette perfettamente ogni salute ...</i><br />
+Celui qui voit ma dame au milieu des autres femmes.&mdash;<a href="#Page_89">pg.89</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXVIII.&mdash;Canzone: <i>Si lungamente m'ha trattato Amore</i> ...<br />
+L'amour m'a poss&eacute;d&eacute; si longtemps....&mdash;<a href="#Page_90">pg.90</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXIX.&mdash;<a href="#Page_92">pg.92</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXX.&mdash;<a href="#Page_93">pg.93</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXI.&mdash;<a href="#Page_93">pg.93</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXII.&mdash;Sonnet: <i>Gli occhi dolenti per piet&agrave; del core</i> ...<br />
+Mes yeux exhalent les souffrances de mon coeur.&mdash;<a href="#Page_96">p.96</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXIII.&mdash;Sonnet: <i>Venite a intendere li sospiri miei</i> ...<br />
+Venez entendre mes soupirs....&mdash;<a href="#Page_100">pg.100</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXIV.&mdash;Canzone: <i>Quantunque volte, lassa! mi rimembra</i> ...<br />
+Toutes les fois, h&eacute;las! que me revient....&mdash;<a href="#Page_102">pg.102</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXV.&mdash;Sonnet: <i>Era venuto nella mente mia ...</i><br />
+A mon esprit &eacute;tait venue....&mdash;<a href="#Page_103">pg.103</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXVI&mdash;-Sonnet: <i>Videro gli occhi miei quanta pietate</i> ...<br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>Mes yeux ont vu combien de compassion....&mdash;<a href="#Page_105">pg.105</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXVII.&mdash;Sonnet: <i>Color d'amore e di piet&agrave; sembianti</i> ...<br />
+Couleur d'amour et signes de compassion....&mdash;<a href="#Page_107">pg.107</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXVIII.&mdash;Sonnet: <i>L'amaro lagrimar che voi faceste</i> ...<br />
+Les larmes am&egrave;res que vous versiez....&mdash;<a href="#Page_108">pg.108</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXIX.&mdash;Sonnet: <i>Gentil pensiero che mi parla di vui</i> ...<br />
+Une pens&eacute;e charmante s'en vient souvent....&mdash;<a href="#Page_110">pg.110</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XL.&mdash;Sonnet: <i>Lasso! per forza de' molti sospiri ...</i><br />
+H&eacute;las, par la forre des soupirs....&mdash;<a href="#Page_112">pg.112</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XLI.&mdash;Sonnet: <i>Deh! peregrini che pensosi amiate ...</i><br />
+O p&egrave;lerins, qui marchez en pensant....&mdash;<a href="#Page_114">pg.114</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XLII.&mdash;Sonnet: <i>Oltre la spera che pi&ugrave; larga gira ...</i><br />
+Bien au del&agrave; de la sph&egrave;re....&mdash;<a href="#Page_116">pg.116</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XLIII....&mdash;<a href="#Page_117">pg.117</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">&Eacute;pilogue</span>.&mdash;<a href="#Page_118">pg.118</a><br />
+<br />
+La vie amoureuse de Dante. L&eacute;gende et tradition.&mdash;<a href="#Page_118">pg.118</a><br />
+<br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>Apparition de B&eacute;atrice dans le Purgatoire.&mdash;<a href="#Page_121">pg.121</a><br />
+<br /></p>
+<hr style='width: 45%;' />
+<p>
+TABLE DES COMMENTAIRES<br />
+<br />
+<br />
+<span class="smcap">Chapitre premier</span>.&mdash;Sur le titre de la <i>Vita Nuova</i>.&mdash;<a href="#Page_125">pg.125</a><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sur le <i>mot Gentile</i>.&mdash;<a href="#Page_126">pg.126</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sur le mot <i>Donna</i>.&mdash;<a href="#Page_127">pg.127</a></span><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. II.&mdash;La r&eacute;alit&eacute; de l'existence de B&eacute;atrice.&mdash;<a href="#Page_128">pg.128</a><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Premi&egrave;re rencontre de Dante avec B&eacute;atrice, d'apr&egrave;s Boccace.&mdash;<a href="#Page_129">pg.129</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Conditions sociales &agrave; Florence.&mdash;<a href="#Page_130">pg.130</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pourquoi Dante ne s'approchait pas de B&eacute;atrice.&mdash;<a href="#Page_132">pg.132</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Doutes et suppositions.&mdash;<a href="#Page_132">pg.132</a></span><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. III.&mdash;Argument du sonnet <i>A ciascun alma</i>.&mdash;<a href="#Page_134">pg.134</a><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">R&eacute;ponses au sonnet de Dante.&mdash;<a href="#Page_134">pg.134</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sonnet de Cino da Pistoja.&mdash;<a href="#Page_135">pg.135</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sonnet de Guido Cavalcanti.&mdash;<a href="#Page_135">pg.135</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Interpr&eacute;tation du sonnet de Dante.&mdash;<a href="#Page_136">pg.136</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Interpr&eacute;tation du sonnet de Guido Cavalcanti.&mdash;<a href="#Page_138">pg.138</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La voix de B&eacute;atrice. H&eacute;sitations et scrupules du Po&egrave;te.&mdash;<a href="#Page_141">pg.141</a></span><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. VII.&mdash;Argument du sonnet: <i>O voi che</i>.&mdash;<a href="#Page_143">pg.143</a><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span><span style="margin-left: 2em;">Ballade: <i>in abito di saggia messagera</i>.&mdash;<a href="#Page_144">pg.144</a></span><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap.</span> VIII.&mdash;Argument du sonnet: <i>Piangete amanti</i>&mdash;<a href="#Page_145">pg.145</a><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Argument du sonnet: <i>Morte villana</i>.&mdash;<a href="#Page_146">pg.146</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Hantise de la mort.&mdash;<a href="#Page_146">pg.146</a></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Leopardi (<i>Amore e morte</i>).&mdash;<a href="#Page_147">pg.147</a></span><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. IX.&mdash;Argument du sonnet: <i>Cavalcando l'altr'ier ...</i><br />
+Perplexit&eacute;s de Dante. Organisation militaire &agrave; Florence.&mdash;<a href="#Page_148">pg.148</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XI.&mdash;Rapprochement d'une pens&eacute;e de Vauvenargues.&mdash;<a href="#Page_153">pg.153</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XII.&mdash;Argument de la ballade: <i>Ballata, io vo' ...</i><br />
+Interpr&eacute;tation de la ballade.&mdash;<a href="#Page_154">pg.154</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XIII.&mdash;Argument du sonnet: <i>Tutti li miei pensieri</i>.&mdash;<a href="#Page_157">pg.157</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XIV.&mdash;Argument du sonnet: <i>Coll' altre donne ...</i><br />
+Ph&eacute;nom&egrave;nes de n&eacute;vrosisme.&mdash;<a href="#Page_157">pg.157</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XV.&mdash;Argument du sonnet: <i>Cio che m'incontra</i>.&mdash;<a href="#Page_159">pg.159</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XVI.&mdash;Argument du sonnet: <i>Spesse fiate</i>.&mdash;<a href="#Page_161">pg.161</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XVIII.&mdash;La publicit&eacute; des vers et des correspondances<br />
+rim&eacute;es an trecento.&mdash;<a href="#Page_161">pg.161</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XIX.&mdash;Argument de la canzone: <i>Donne ch'avete ...</i><br />
+Interpr&eacute;tations diverses de ce sonnet. Sur les habitudes de politesse<br />
+du Po&egrave;te.&mdash;<a href="#Page_164">pg.164</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XX.&mdash;Argument du sonnet: <i>Amar e cor gentil ...</i><br />
+L'amour en puissance, et l'amour en acte.&mdash;<a href="#Page_171">pg.171</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXI.&mdash;Argument du sonnet: <i>Negli occhi</i>.&mdash;<a href="#Page_172">pg.172</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXII.&mdash;Argument du sonnet: <i>Voi che portate ...</i><br />
+Le testament de Folco Portinari.&mdash;<a href="#Page_174">pg.174</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXIII.&mdash;Argument de la canzone: <i>Donna pietosa ...</i><br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>La soeur de Dante.&mdash;<a href="#Page_175">pg.175</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXIV.&mdash;Argument du sonnet: <i>Io mi sentii svegliar ...</i><br />
+R&eacute;conciliation de Dante et de B&eacute;atrice. Sonnet compris dans les<br />
+<i>Rime spettanti alla Vita Nuova</i>.&mdash;<a href="#Page_177">pg.177</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXVI.&mdash;Argument du sonnet: <i>Tanto gentile ...</i><br />
+Portrait id&eacute;al de B&eacute;atrice.&mdash;<a href="#Page_181">pg.181</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXVII.&mdash;Argument du sonnet: <i>Vede perfettamente ...</i><br />
+Les amplifications po&eacute;tiques et les hyperboles de la <i>Vita nuova</i> r&eacute;pondent<br />
+toujours &agrave; des sentiments humains et &agrave; des sensations r&eacute;elles.&mdash;<a href="#Page_183">pg.183</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXIX.&mdash;Le plan de la <i>Divine Com&eacute;die</i> n'existait pas dans<br />
+l'esprit du Po&egrave;te quand il composait la <i>Vita Nuova</i>. Pour quelles<br />
+raisons il ne nous entretient pas de la mort de B&eacute;atrice.&mdash;<a href="#Page_185">pg.185</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>, XXX.&mdash;Dissertation sur le nombre 9.&mdash;<a href="#Page_188">pg.188</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXI.&mdash;Qui &eacute;taient les <i>princes de la terre</i> &agrave; qui il<br />
+adresse ses lamentations?&mdash;<a href="#Page_189">pg.189</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXII.&mdash;Argument de la canzone: <i>Gli occhi dolenti</i>.&mdash;<a href="#Page_190">pg.190</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXIII.&mdash;Argument du sonnet: <i>Venite a intender</i>.&mdash;<a href="#Page_192">pg.192</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXIV.&mdash;Argument du sonnet: <i>Quantunque volte</i>. Cette<br />
+canzone est adress&eacute;e &agrave; deux personnes, lui et le fr&egrave;re de B&eacute;atrice.&mdash;<a href="#Page_192">pg.192</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXV.&mdash;Argument du sonnet: <i>Era venuta....</i>&mdash;<a href="#Page_193">pg.193</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXVI.&mdash;Sur la dame compatissante. Le repentir de Dante.<br />
+Son nouvel amour pour la Philosophie symbolique.&mdash;<a href="#Page_194">pg.194</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXVII.&mdash;Grande d&eacute;licatesse du Po&egrave;te pour tout ce qui<br />
+concerne B&eacute;atrice.&mdash;<a href="#Page_197">pg.197</a><br />
+<br />
+<span class='pagenum'><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span><span class="smcap">Chap</span>. XXXVIII.&mdash;Argument du sonnet: <i>L'amaro lagrimar</i>.<br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XXXIX.&mdash;Argument du sonnet: <i>Gentil pensiero ...</i><br />
+Dissertation sur l'app&eacute;tit ou le d&eacute;sir, et la raison ou l'amour.&mdash;<a href="#Page_199">pg.199</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XL.&mdash;Argument du sonnet: <i>Lasso</i> ... Que faut-il<br />
+penser de la dame &agrave; la fen&ecirc;tre (la dame compatissante)?&mdash;<a href="#Page_203">pg.203</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XLI.&mdash;Argument du sonnet <i>: Deh peregrini</i>.&mdash;<a href="#Page_204">pg.204</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XLII.&mdash;Argument du sonnet: <i>Otre la spera</i>.&mdash;<a href="#Page_206">pg.206</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">Chap</span>. XLIII.&mdash;Fin de la <i>Vita Nuova</i>.&mdash;<a href="#Page_207">pg.207</a><br />
+<br />
+<span class="smcap">P&Eacute;RENNIT&Eacute; DE L'IMAGE DE B&Eacute;ATRICE</span>.&mdash;<a href="#Page_209">pg.209</a><br />
+</p>
+
+
+
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+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA ***
+
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+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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