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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Vita Nuova + +Author: Dante Alighieri + +Release Date: February 11, 2006 [EBook #17736] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + + + +LA VITA NUOVA + +(La Vie Nouvelle) + +PAR + +DANTE ALIGHIERI + + +TRADUCTION ACCOMPAGNÉE DE COMMENTAIRES + +par + +MAX DURAND FARDEL + + +PARIS + +1898 + + + + + +A M. CHARLES DEJOB + +MAÎTRE DE CONFÉRENCES A LA FACULTÉ DES LETTRES + +FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ D'ÉTUDES ITALIENNES + + + _Hommage_ + + _de grande estime et de vive affection._ + + MAX. DURAND FARDEL. + + Octobre 1897. + + + + + +PRÉFACE + + +La _Vita nuova_ est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento +de l'amour brisé. C'est aussi un roman psychologique, qui diffère de +ceux qu'affectionne notre littérature contemporaine par l'élévation et +la pureté des sentiments exprimés et le silence gardé sur les sensations +éprouvées. + +C'est encore un livre de mémoire où le poète retrace, presque jour par +jour, les impressions nouvelles et naïves d'une âme que le contact du +monde n'avait encore qu'à peine effleurée. + +Si la _Divine Comédie_ n'est que bien imparfaitement connue en France, +et si, à la plupart de ceux-là mêmes qui la lisent dans sa langue, elle +n'est à proprement parler familière que dans une partie de sa vaste +conception, on peut dire que la _Vita nuova_ est inconnue chez nous. +Nous sommes bien habitués à unir le doux nom de Béatrice au grand nom de +Dante, mais c'est tout. + +La Bibliothèque nationale ne possède que deux traductions de la _Vita +nuova_. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeurées très +ignorées, dans une traduction de la _Divine Comédie_: l'une de +Delescluze, annexée à une traduction de la _Comédie_ de Brizeux (1891), +dépourvue de notes ou commentaires, l'autre de Séb. Rhéal, celle-ci très +incomplète.[1] + +La _Vita nuova_ n'est pas, comme la _Divine Comédie_, une création +fantastique et sibylline, sortie tout entière d'une des imaginations les +plus extraordinaires qui se soient imposées à là postérité. C'est une +histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter à la +puissance de vie qui l'anime. + +C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis pathétique, +de doux amants du treizième siècle. Elle nous permet de plonger nos +regards dans une époque curieuse, mal connue, époque de transition entre +le crépuscule mourant du moyen âge et l'aurore naissante de la +Renaissance. + +Si, dans la traduction que j'ai publiée de la _Divine Comédie_[2] j'ai +cru, à tort ou à raison, pouvoir changer la forme du récit tout en +gardant l'intégrité du texte conservé, et en éliminer seulement des +formes scolastiques et des détails topographiques et historiques qui ne +pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur français, et +n'étaient propres à toucher que les compatriotes du poète, la traduction +que je viens offrir de la _Vita nuova_ est absolument littérale. + +Cette publication m'a été conseillée, comme mes autres études sur la +_Divine Comédie_ et sur la personne de Dante, par le désir de vulgariser +dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis +l'immortalité, tandis que les produits de son génie sont à peine connus +chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et +d'admirateurs. + +La _Vita nuova_ est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus +haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'intérêt ne se limite pas +aux personnages qu'elle met en scène et à l'époque où ils se meuvent. + +Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a +cherché à s'inspirer, mais qu'il ne lui était pas possible de +s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-même à ce propos: +«Les écrits poétiques ne sauraient se prêter à la transportation dans +une autre langue. Néanmoins, s'il est impossible au traducteur de donner +un équivalent littéral au langage allégorique et aux expressions +mystérieuses de ses vers, et d'en reproduire les beautés, on peut au +moins en pénétrer le sens littéral et suivre le poète dans la succession +de ses sentiments et de ses pensées.»[3] + +MAX DURAND-FARDEL. + +1897. + + + + + +INTRODUCTION + + +I + +Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates précises. Il naquit à +Florence en 1265. Il fut élevé au Priorat, la plus haute magistrature de +son pays, en 1300. Il mourut à Ravenne en 1321, âgé de 56 ans. + +Après avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de +la République florentine, il fut soudain précipité du pouvoir par le jeu +mortel des factions et, victime d'accusations infâmes, condamné en 1301 +à la confiscation de sa modeste fortune, à l'exil, et au bûcher s'il +reparaissait dans sa patrie. + +Son existence pendant ces longues années d'exil est demeurée fort +obscure. On sait qu'il erra d'hospitalités en hospitalités, de châteaux +en châteaux, de couvens en couvens, «montant les escaliers des autres et +mangeant le pain d'autrui». On suit sa trace à Vérone, à Padoue, à +Sienne, à Bologne, à Crémone, près de tels ou tels personnages, de ces +tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les châteaux, +découpant chacun à leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui +arrachait de si éloquentes objurgations. On le suit encore à Paris, où +son séjour a été sans aucun doute contesté à tort. + +Devenu Gibelin après son exil[4], il s'était uni d'abord à quelques +efforts pour rouvrir leur patrie à ses compagnons d'exil. C'est ainsi +qu'il aurait pris part en 1304 à une tentative armée des Gibelins exilés +contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entraîner +contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y +rétablir l'autorité de l'Empire. Mais il ne tarda pas à se séparer d'un +parti qui ne lui offrait que des sujets de dégoût ou des témoignages +d'impuissance. + +Son existence se manifestait alors de temps à autre par des lettres, +dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu'à nous, par des +protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par +des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette +Italie qui existait encore à peine, mais dont les tronçons épars +semblaient se réunir dans son coeur par une secrète divination. Pendant +ce temps, les premiers fragmens de son grand poème commençaient à se +répandre dans la foule. + +La vie qu'il menait alors se révèle à nous aujourd'hui par les oeuvres +que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses idées fixes, c'est-à-dire la +constitution monarchique de la Société civile sous le sceptre de +l'Empire, à côté de la Société théocratique sous le pallium de la +Papauté, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le +redressement d'une société confuse et dépravée, enfin la contemplation +de la mort, à laquelle nous devons la Divine Comédie. + +De la première partie de sa vie, il ne nous reste à peu près aucune +trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains. +Il ne nous reste que la _Vita nuova_ qu'il nous a laissée et que l'on +pense avoir été composée en 1291 ou 1292, peut-être plus tard, mais +certainement avant 1300. + +On ne peut y ajouter que quelques poésies légères, et les études +opiniâtres dont _Il Convito_ nous fait la confidence.[5] Celles-ci +doivent avoir rempli surtout le temps écoulé entre la mort de Béatrice +et son accession au pouvoir. + +C'est encore à cette époque de sa vie qu'appartient son mariage. Il +s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son +coeur ou prendre à la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne +se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la progéniture qu'elle +lui a donnée. + + + +II + +J'ai pensé qu'il était à propos de rappeler les traits principaux de +l'existence du Poète de la _Vita nuova._ Ce n'est pas ici le lieu de +s'étendre sur ce sujet. Quant à ses différentes oeuvres comme _de +Vulgari eloquio_ ou _de Monarchia_, il paraît assez difficile de leur +assigner une date, relativement en particulier à la _Vita nuova_, qui +doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de _Il Convito_, c'est une +oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir été commencée +avant son priorat (1300), et continuée plus tard dans les jours +d'exil.[6] D'après ce que son auteur annonçait, on doit croire qu'il n'a +pas été terminé. + +Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalité du +Poète durant la période qui correspond à sa passion pour Béatrice et +celle qui a suivi la mort de la _Donna gentile_. Nous ne possédons sur +ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble +possible de s'en faire quelque idée qui ne soit pas trop éloignée de la +réalité. + +La famille de Dante, dont il se plaît a faire remonter l'origine à des +temps très lointains, ne paraît avoir eu à Florence qu'une situation +très modeste. + +Il perdit son père à l'âge de dix ans. Les Alighieri étaient sans doute +dans l'aisance. Dante possédait lui-même, lors de son priorat, plusieurs +propriétés, tant à Florence que dans les environs, dont nous ne +connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa +condamnation à l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression était +de mise ici, qu'il appartenait à une bourgeoisie aisée. + +Quant à la personne de son père, on n'en connaît rien. Et ce silence +absolu dans les souvenirs conservés de cette époque, comme dans l'oeuvre +de son fils, donne à penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le +monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire +de Boccace, à propos de l'invitation qui lui fut adressée par le Signor +Folco Portinari, et à laquelle il amena son fils Dante, encore +enfant.[7] + +Dante avait perdu sa mère (_Bella_) de bonne heure, et son père s'était +remarié. Mous ne savons pas la part que sa belle-mère (_matrigna_) a pu +prendre aux premières années de sa vie, et à son éducation. Quoi qu'il +en soit, celle-ci paraît avoir été très soignée, et l'on ne peut +s'empêcher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extrême +politesse, dans la délicatesse et le raffinement de son langage, +semblerait porter l'empreinte d'une éducation féminine. + +Boccace affirme qu'il montra une aptitude précoce aux études +théologiques et philosophiques. C'était là du reste le champ où +s'exerçait à peu près exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous +apprend lui-même[8] que ce ne fut qu'après la mort de Béatrice, par +conséquent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit à suivre les +écoles des religieux et des philosophes, s'en étant sans doute tenu +jusque-là à des études élémentaires, et que, «grâce à ce qu'il savait de +grammaire et à sa propre intelligence, il se mit en état au bout de +trente mois d'étude de venir chercher des consolations dans les écrits +de Boece et de Tullius» (c'est ainsi qu'il appelle toujours Cicéron). Il +ne paraît guère avoir su le grec, qui du reste n'était encore que peu +répandu à cette époque. Mais il acquit de bonne heure des notions de +tout. Il était familier avec la cosmographie et avec l'astrologie +(astronomie) de ce temps-là. + +Il avait beaucoup de goût pour les arts, la musique surtout, et il avait +étudié le dessin auprès de son ami Giotto et de Cimabue. Quant à la +poésie,bien «qu'il se fût de bonne heure exercé à rimer», c'est à son +amour pour Béatrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-même le +développement de ses instincts poétiques. + +On paraît assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre à son +éducation Brunetto Latini, dont il parle dans la _Comédie_ avec des +expressions d'une reconnaissance attendrie.[9] + +Brunetto Latini était né à Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il +était en 1263 à Paris, et il a fait un long séjour en France. Il ne +rentra à Florence qu'en 1266, avec les autres exilés Guelfes. Ce n'est +donc qu'après l'âge de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec +lui, car il ne s'est agi peut-être que d'un commerce plutôt intellectuel +et aflectueux que d'un enseignement proprement dit. + +On ne peut pas prendre à la lettre les témoignages excessifs que nous +trouvons dans la _Vita nuova_ de la passion de Dante pour Béatrice. Il +ne faudrait pas nous le représenter, comme on pourrait être tenté de le +faire, passant son temps à courir les rues à la recherche de cette +beauté dont son coeur ne pouvait se détacher. Ce serait, dit M. Del +Lungo, en faire un Dante ridicule.[10] + +S'il a pu concevoir dès son enfance une passion qui ne devait jamais +s'éteindre (en dépit d'éclipses passagères), on doit croire que, dans +cette âme extraordinaire, la pensée et l'imagination n'ont pas dû +montrer une moindre précocité. + +Le désordre où vivait la société d'alors, les révolutions incessantes +que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et +scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'Église, depuis le trône de +saint Pierre jusqu'aux dernières ramifications du monde ecclésiastique, +ont dû faire éclore de bonne heure, dans cette tête puissante et dans ce +coeur d'une merveilleuse sensibilité, bien des rêves étranges et des +conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-être +même se former déjà des fantasmagories délirantes. + +Dante menait pendant cette première jeunesse une vie assez retirée[11], +et ne paraît pas avoir précisément vécu dans le monde, comme nous +entendons ce mot, où peut-être sa situation personnelle ne l'appelait +pas, et dont son propre caractère pouvait l'éloigner. Cependant il avait +des amis parmi les jeunes gens de son âge, et il paraît les avoir +choisis parmi les jeunes littérateurs les plus distingués, les rimeurs, +comme on les appelait alors, et il était lui-même un rimeur. + +Du reste, il ne nous éclaire pas lui-même sur son genre de vie et ses +habitudes. On peut remarquer que, soit dans les récits en prose de la +_Vita nuova,_ soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'écarte pas un +instant de ce qui touche à Béatrice, qu'il s'agisse d'incidens +quelconques ou de sa propre pensée. + +Les moeurs étaient sans doute très relâchées à Florence. Boccace nous +dit que c'est un sujet d'étonnément (_una piccola maraviglia_) qu'alors +qu'on fuyait tout plaisir honnête, et qu'on ne songeait qu'à se procurer +des plaisirs conformes _alla propria lascivia,_ Dante ait pu aimer +autrement.[12] Du reste, le poète a exprimé lui-même l'étonnement que +pourrait causer l'empire que «tant de jeunesse avait pu exercer sur ses +passions et ses impulsions».[13] + +Cependant, si la pureté de sa passion pour Béatrice n'a subi aucune +tache, il ne paraît pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui +concerne d'autres périodes de son existence. + +La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de +Béatrice au sommet du Purgatoire[14] est une confession touchante des +écarts dont il témoigne un repentir si poignant. + +A quelle époque peut-on faire remonter ces allusions à certains incidens +dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Poète, et +qu'a rassemblés la légende? dirons-nous la malignité? + +Ce n'est sans doute pas dans les années qui ont suivi la mort de +Béatrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les études +auxquelles il se livrait avec un tel entraînement, et par les +préoccupations de la vie politique où il entrait, que nous pouvons lui +attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.[15] + +Lorsque la Béatrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de +l'allégorie, de s'être abandonné aux vanités du plaisir, alors qu'il +n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[16], Dante +nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturité, +c'est-à-dire de sa vie errante d'exilé, que doivent être rapportés ses +faiblesses et ses remords. + +Il est encore un point que je voudrais toucher. + +On s'est plu à voir dans la _Divine Comédie_ une _construction +architecturale_ (Giuliani) dont le plan aurait été arrêté par le Poète +de temps en quelque sorte immémorial, et dont la conception remonterait +aux époques mêmes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de +la _Vita nuova_ dont l'interprétation est en effet assez problématique. + +Je ne crois pas qu'il en soit ainsi. + +La _Vita nuova_ est une oeuvre qui déborde de jeunesse et d'illusion; +c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la +scène se déroule, et les douleurs les plus poignantes y revêtent une +douceur infinie; et, si le coeur se révolte, ce n'est que contre la +nature et ses décrets impitoyables, et l'âme du Poète ne semble atteinte +que par les blessures que ceux-ci lui ont infligées. + +La _Divine Comédie_ est l'oeuvre d'un âgé mûri, et qui a traversé les +expériences les plus terribles et les épreuves les plus cruelles de la +vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations +que laissent les déceptions, les iniquités, et les trahisons. Elle est +le cri d'un coeur torturé par la méchanceté des hommes. + +Je ne pense donc pas que le poète de la _Vita nuova_, quand il la +composa, ait eu une intuition prévise de la _Divine Comédie_. Quant aux +passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai à +revenir dans mes _Commentaires_, il faut croire qu'ils y auront été +introduits par de tardives interpolations. + + + +III + +Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire, +l'économie littéraire de la _Vita nuova,_ il est nécessaire de jeter un +coup d'oeil sur l'état de la littérature au moyen âge. + +Pendant la longue période à laquelle on a donné ce nom, tandis que les +moines, penchés sur les manuscrits héroïques de l'antiquité, préparaient +à la Renaissance un héritage qu'ils lui conservaient pieusement, et +tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers +les écoles célèbres d'alors, --pour s'y battre à coups des syllogismes +sur le dos de la scolastique,--deux langues se formaient, la langue +Italienne et la langue Française. Après avoir secoué le joug du latin, +elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu +à peu capables de vivre de leur vie propre. + +Dans les régions qui devaient être un jour le coeur de la France, les +contes, les fabliaux, les mystères, s'inspiraient d'une verve libre, +ironique, frondeuse, familière, souvent grossière, où Boccace a puisé ce +qui lui a été depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient +y mêler leurs accens héroïques, et une poésie dite _courtoise_, mêlée de +fables païennes et de légendes chrétiennes, était promenée dans les +nobles résidences par les trouvères et les troubadours. Mais en général +la langue d'Oïl ne dépassait guère l'idylle et la pastorale, et elle +s'élevait rarement jusqu'aux régions éthérées où se plaisaient les +langues du midi.[17] + +Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'était des vers et +des vers d'amour, où les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs +modernes n'entretenaient guère leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que +de leurs propres extases ou de leurs désespérances. Ces productions +légères, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se +communiquaient dans l'intimité, étaient adressées aux gens lettrés, aux +femmes, et s'échangeaient en manière de correspondances, se transmettant +de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins +personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les ménestrels. + +C'est ainsi que Dante lui-même, et les Guido, et toute la phalange des +rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'à Pétrarque +enfin, préludaient aux accens plus virils de la _Divine Comédie_ et de +la _Jérusalem délivrée_. + +Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'époque où il vivait, appartenait +encore à celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il +aimait, comme tant de ses contemporains, à reproduire en rimes les +événemens qui avaient frappé son attention, comme les émotions de son +coeur et les rêves de son imagination. + +La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et à +l'histoire de laquelle est consacrée la _Vita nuova_, fournit à ses +instincts poétiques, comme il te déclare lui-même, une matière féconde. +Et, «comme il s'était déjà de bonne heure essayé aux choses rimées», +tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y +rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples +et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son +âme, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des _canzoni,_ +des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la _Vita nuova_. + +Quelque temps après que la mort de la femme qu'il avait aimée fut venue +tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les +reproduisit «dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant +la signification qu'elles avaient.» + +Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans +doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous +aide à reconstruire cette douce et tendre histoire, mélancolique aurore +des jours orageux que la destinée lui préparait. + + + +IV + +Ce que j'ai appelé plus haut l'économie littéraire de la _Vita nuova_ +est tout à fait particulier. + +Celle-ci nous rappelle ces monumens composites où l'on retrouve le style +et l'époque des constructions qui se sont superposées. Les élémens dont +elle se compose peuvent être ramenés à trois ordres différens: + +1° Une prose qui nous expose le récit. Son développement comprend la +succession d'événemens, d'impressions et de sentimens dont l'évolution +constitue la charpente même de l'oeuvre; + +2° Des vers, sous forme de _canzoni_, de sonnets, de ballades se +rapportant aux momens successifs que suit l'action du poème; + +3° Des explications, divisions et subdivisions à l'infini, lesquelles, +conformément aux règles de la scolastique, se rapportent à la structure +et à la signification de chacune de ces poésies. + +Le tout est contenu dans quarante-trois chapitres. + +Mais cette exposition n'est pas précisément conforme à l'ordre +chronologique de la composition. + +Il n'est pas douteux que la première émanation de la _Vita nuova_ +appartient aux petits poèmes dans lesquels l'auteur nous initie aux +sentimens intimes dont l'expression rimée est la trame véritable de son +oeuvre. Chacun d'eux est le tableau, achevé dans sa concision, d'un état +d'âme sollicité par les circonstances extérieures ou par sa propre +inspiration. + +Si l'on veut bien se reporter à ce qui a été exposé plus haut (page 16) +au sujet des habitudes littéraires de cette époque, on pourra suivre la +genèse de chacune de ces poésies, où l'auteur reproduisait à mesure, +sous la forme que lui dictaient et son époque et son génie, ses +impressions et ses pensées du moment. + +Ceci comprend un intervalle de 16 années, si l'on veut compter depuis la +première (1274) où naquit l'amour de Dante pour Béatrice jusqu'à la mort +de celle-ci (1290); mais en réalité le roman ne déroule ses péripéties +que pendant une durée de trois ou quatre années. + +C'est après la mort de Béatrice que le Poète a rassemblé les expressions +de ses expansions poétiques, et leur a donné un corps en composant, avec +ses souvenirs, la prose qui sert à les relier. Pour des raisons que nous +ne connaissons pas, il a laissé en dehors un certain nombre de pièces +rimées qui avaient été certainement composées aux mêmes époques, et se +rapportaient aux mêmes sujets et aux mêmes idées que les pièces +conservées «dans ce petit livre». + +Dans la plupart des éditions italiennes de la _Vita nuova_, le texte du +poème est suivi d'un appendice comprenant: _altre rime spettanti alla +Vita nuova._ Toutes ces poésies (_rime_), sonnets, canzoni, etc., ne +tiennent pas une place égale dans le poème. J'ai reproduit dans les +_Commentaires_ celles qui m'ont paru se rattacher plus directement à +tels ou tels chapitres, c'est-à-dire aux circonstances qui y sont +relatées. + +C'est donc aux premières années qui ont suivi la mort de Béatrice qu'il +faut rapporter ce travail de reconstruction. On s'accorde généralement à +le placer vers les années 1291 et 1292, ainsi que la composition de la +prose, qui enveloppe la poésie comme la chair d'un fruit en enveloppe le +noyau. + +Il est probable qu'il a retouché les produits de ses inspirations +journalières, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit après +coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la _Vita +nuova_ dont l'interprétation ne paraît possible que moyennant une telle +supposition. + +Cette prose nous aide à établir la filiation des circonstances qui ont +sollicité ou inspiré les pièces poétiques. Elle n'est souvent que comme +la préparation de celles-ci, et le même récit peut se reproduire ainsi +sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression +d'événemens ou d'impressions identiques se présente sons des formes un +peu différentes. C'est comme un motif musical que le compositeur répète +dans un ton différent ou avec des développemens nouveaux. + + + +V + +Cette traduction est absolument littérale. On reconnaîtra aisément que +le traducteur a sacrifié plus d'une fois les exigences du style moderne +au scrupule de s'écarter le moins possible d'un style encore médiéval, +mais alors nouveau, _dolce stil nuovo_, qui est un des charmes de cette +oeuvre. Il s'est contenté de conserver la coupe des morceaux rimes. +C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers +une oeuvre poétique ne pouvant que compromettre la fidélité de la +traduction, en raison des nécessités et des procédés d'une prosodie tout +autre que celle du modèle. Et la pensée du Poète est toujours si nette +et si concise qu'il n'a été que très rarement nécessaire d'intervertir +l'ordre de leur alignement. + +La seule modification que je me sois permise dans la construction +générale de l'oeuvre a été de renvoyer aux _Commentaires_ les analyses +scolastiques qui accompagnent chacun des poèmes. Il m'a semblé que cette +dichotomie glaciale n'était pas à sa place parmi ces lignes de grâce et +d'émotion. Mais on la retrouvera fidèlement reproduite dans les +commentaires se rapportante chacun des chapitres. + +Le présent travail n'est pas une oeuvre d'érudition. Il a été fait sur +le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu +suivre ces savans éditeurs de la _Vita nuova_ avaient dû subir avant eux +bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'érudition +italienne parviendront à les rétablir dans leur pureté primitive: il y a +longtemps qu'on y travaille. Un récent fascicule publié par la _Società +Dantesca Italiana_[18] nous fournit un grand nombre d'exemples des +variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions, +les fantaisies de nombreuses générations de copistes. Il m'a paru que +ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou +des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la +ponctuation qui a dû être bien souvent défectueuse. Mais il ne m'a pas +semblé que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup à en souffrir. +Et ce qui doit nous intéresser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa +pensée, son imagination. + +Il n'est peut-être pas un des incidens de la vie de Dante ou un des +passages de sa production poétique qui n'ait été l'objet de +disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis +à la postérité (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou +sur les dates ou sur la succession des événemens auxquels ils font +allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre +du Poète, on n'a pu parvenir à déterminer, avec quelque précision, même +l'époque approximative où ces oeuvres ont été conçues, achevées, ou se +sont succédé. + +Et encore, l'énormité et la diversité de l'oeuvre prise dans son +ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profondément +mouvementée? Il est même une époque qui semblait devoir être fermée à +son activité littéraire. + +Après la _tributazione_ qui a suivi la mort de Béatrice (1290), nous +voyons son existence remplie par le travail et l'étude: il consacre des +années, trente mois (_Il Convito_), à l'étude du latin, que jusqu'alors +il ne possédait qu'imparfaitement et où il devait trouver ses auteurs de +prédilection, à l'assiduité aux leçons des philosophes et des +théologiens. Puis son entrée officielle dans la vie publique[19], puis +son Priorat[20], sa durée courte mais effective, puis les premières +années de son exil et l'agitation politique à laquelle il s'associe.... +Voilà, si l'on considère la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de +stupéfaction, on pourrait dire d'une sorte de vertige. + +N'ayant pas qualité pour intervenir dans les débats dont ces sujets ont +été, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai dû m'en tenir +à la tradition, plus ou moins légendaire, que j'ai pu demander aux +sources les plus autorisées, et à la représentation, aussi fidèle qu'il +m'a été possible, du texte, sinon officiel, du moins accepté de la _Vita +nuova_. + + + +Les _Commentaires_ dont j'ai accompagné la traduction du texte +concernent les interprétations de la partie symbolique et philosophique +du poème, et ont en même temps pour objet de ramener à l'esprit du +lecteur la propre personnalité du Poète et le tableau de son époque et +de son milieu, et les images qui ont dû frapper ses yeux. + +J'ai demandé à quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, à +Carducci, à del Lungo, aux récentes et compendieuses publications de +Leynardi et de Scherillo[21], à de nombreux articles du _Giornale +Dantesco_, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du poème; +j'ai interrogé leurs propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en +suis rapporté surtout à ce dont m'avait pénétré une longne communion +avec la personne et avec l'oeuvre du Poète de la _Divine Comédie_. + +Mais, en vérité, était-il indispensable d'aller plus loin et de remonter +plus haut? La littérature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement +approprié toutes celles qui l'ont précédée, et elle les résume. Et je ne +crois pas qu'il soit nécessaire, pour comprendre le Poète de la _Vita +nuova_, de repasser par toutes les étapes qu'a parcourues l'esprit +humain à l'enquête du grand Symboliste. C'est dans lui-même qu'il faut +venir chercher les sources de sa sensibilité, les origines de ses +raisonnemens, le sens de ses symboles. + +Si l'on veut comprendre et sentir ce que la _Vita nuova_ renferme de +beautés subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus sûrement +par un commerce intime avec cette grande personnalité qu'en interrogeant +les autres. + + +NOTES: + +[1] La _Vita nuova_ est beaucoup plus familière aux Anglais. Entre 1862 +et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions littérales. En +outre, deux éditions italiennes, avec introductions et notes en anglais, +ont été publiées récemment à Londres par M. Whitehead et par M. Perini. + +[2] La _Divine Comédie_, traduction libre, 1897. Plon et Nourrit. + +[3] Dante, _Il Convito_, trait. ii. + +[4] Les Guelfes représentaient les franchises communales, et les +Gibelins les privilèges féodaux (Ozanam). + +[5] _Il Convito_, tratt. ii, chap. XIII. + +[6] WHITEHEAD. Édition italienne de la _Vita nuova_, London, 1893. + +[7] Commentaire du ch. II. + +[8] _Il Convito_, tratt. ii, ch. XIII. + +[9] La _Divine Comédie_, ch. XV de l'_Enfer_. + +[10] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia_. + +[11] LUMINI, _Giornale Dantesco_. + +[12] Commentaire de Boccace. + +[13] Voir au ch. II de la _Vita nuova_. + +[14] Le Purgatoire de la _Divine Comédie_, chant XXXI. + +[15] Ozanam croit que le séjour de Dante à Paris doit être reporté entre +1294 et 1299, c'est-à-dire entre la mort de Béatrice et l'accession du +poète au Priorat, et que c'est à cette époque qu'eurent lieu les +désordres dont il s'accuse lui-même (_Oeuvres complètes_, t. VI, p. +416). Ceci me paraît difficilement acceptable (Voir l'_Épilogue_). + +[16] «Un petit oiseau, encore sans expérience, peut s'exposer deux ou +trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont déjà fatigué +leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la flèche» +(chant XXXI du Purgatoire). + +[17] Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu'à ce qu'on pourrait +appeler la littérature courante. Il y avait déjà, dans la France +d'alors, une haute littérature, celle de l'Épopée, une de nos gloires +nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques où, Joinville et +Villehardouin annonçaient les Mémoires dont nous sommes encombrés +aujourd'hui. + +[18] _Bollettino della Società Dantesca Italiana, Firenze_, décembre +1896. + +[19] Il se fit admettre en 1295 dans le sixième des sept _arti +maggiori_, celui des médecins et des apothicaires _(medici e speziali_). +C'était une condition exigée pour l'entrée dans la vie publique. + +[20] 1306. + +[21] Professeur LUIGI LEYNARDI, _la Psicologia dell' urte nella Divina +Commedia_, Torino, 1894.--MICHELE SCHERILLO, _alcuni capitoli della +biografia di Dante_, Torino, 1896. + + + + + +LA VITA NUOVA + + +CHAPITRE PREMIER + +Dans cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle on ne +trouverait pas grand'chose à lire, se trouve un chapitre (_rubrica_), +ayant pour titre: _Incipit vita nuova_ (Commencement d'une vie +nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent écrits des passages que j'ai +l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du +moins suivant la signification qu'ils avaient.[1] + + + +CHAPITRE II + +Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière[2] était retourné +au même point de son évolution, quand apparut à mes yeux pour la +première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent +Béatrice, ne sachant comment la nommer.[3] + +Elle était déjà à cette période de sa vie où le ciel étoile s'est avancé +du côté de l'Orient d'un peu plus de douze degrés.[4] De sorte qu'elle +était au commencement de sa neuvième année, quand elle m'apparut, et moi +à la fin de la mienne. + +Je la vis vêtue de rouge[5], mais d'une façon simple et modeste, et +parée comme il convenait à un âge aussi tendre. A ce moment, je puis +dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les +plus secrets du coeur se mit à trembler si fortement en moi que je le +sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une façon terrible, +et en tremblant il disait ces mots: _ecce Deus fortior me qui veniens +dominabitur mihi_.[6] Puis l'esprit animal qui habite là où tous les +esprits sensitifs apportent leurs perceptions[7] fut saisi d'étonnement +et, s'adressant spécialement à l'esprit de la vision, dit ces mots: +_apparuit jam beatitudo vostra_[8]. Puis, l'esprit naturel qui réside là +où s'articule la parole[9] se mit à pleurer, et en pleurant il disait: +_heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps_.[10] + +Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et maître de mon +âme, et mon âme lui fut aussitôt unie si étroitement qu'il commença à +prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une +domination telle qu'il fallut m'en remettre complètement à son bon +plaisir. + +Il me commandait souvent de chercher à voir ce jeune ange; et c'est +ainsi que dans mon enfance (_puerizia_) je m'en allais souvent chercher +après elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que +certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Homère. «Elle paraissait +non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.»[11] + +Et, bien que son image ne me quittât pas, m'encourageant ainsi à me +soumettre à l'Amour, elle avait une fierté si noble qu'elle ne permit +jamais que l'Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison +tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. +Aussi, comme il peut paraître fabuleux que tant de jeunesse ait pu +maîtriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et, +laissant de côté beaucoup de choses qui pourraient être prises là d'où +j'ai tiré celles-ci[12], j'en arriverai à ce qui a imprimé les traces +les plus profondes dans ma mémoire. + +NOTES: + +[1] Commentaire du chap. I. + +[2] Le Soleil. + +[3] Commentaire du ch. II. + +[4] Révolution qui s'opère en cent ans _(Tutto quel cielo si muove +seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in +cento anni uno grado_). Tous ces passages se rapportent à la conception +de la cosmographie céleste qui se trouve longuement développée dans, _Il +Convito_ (tratt. ii, ch. II et XV). + +[5] Beatrice est toujours représentée, jusque dans les régions célestes, +vêtue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poète. + +[6] Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer. + +[7] Le cerveau. + +[8] C'est votre Béatitude qui vous est apparue. + +[9] Dans le texte: _ove si ministrato nutrimento nostro_. Je me suis +permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a également +interprétée dans son commentaire par: _lo spirito vocale_. + +[10] «Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché.» +Nous trouvons plusieurs fois le mot _impeditus_ employé dans le sens de +embarrassé, troublé. + +[11] C'est d'Hélène passant devant la foule qu'Homère parlait ainsi. + +[12] C'est-à-dire de mon esprit. + + + +CHAPITRE III + +Après que furent passées neuf années juste[1] depuis la première +apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai +vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une +rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec +une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui récompensée dans +l'autre vie[2], elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir +atteint l'extrémité de la Béatitude. L'heure où m'arriva ce doux salut +était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c'était la première +fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d'une telle +douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la +foule. + +Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa +courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil où m'apparut +une vision merveilleuse. + +Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans +lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquiétant pour +qui le regardait[3]; et il montrait lui-même une joie vraiment +extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais +qu'une partie, où je distinguais seulement: «_Ego dominus tuus_.»[4] Il +me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf +qu'elle était légèrement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en +regardant attentivement, je connus que c'était la dame du salut, celle +qui avait daigné me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il +tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu'il me disait: +«_Vide cor tuum_.»[6] Et quand il fut resté là un peu de temps, il me +semblait qu'il réveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle +manière qu'il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main, +et qu'elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se +convertir en des larmes amères; et, prenant cette femme dans ses bras, +il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel. + +Je ressentis alors une telle angoisse que mon léger sommeil ne put durer +davantage, et je m'éveillai. + +Je commençai aussitôt à penser, et je trouvai que l'heure où cette +vision m'était apparue était la quatrième de la nuit, d'où il résulte +qu'elle était la première des neuf dernières heures de la nuit.[7] Et +tout en songeant à ce qui venait de m'apparaître, je me proposai de le +faire entendre à quelques-uns de mes amis qui étaient des trouvères +fameux dans ce temps-là. Et, comme je m'étais déjà essayé aux choses +rimées, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les +fidèles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur +écrivis donc ce que j'avais vu en songe: + + + A toute âme éprise et à tout noble coeur[8] + A qui parviendra ceci + Afin qu'ils m'en retournent leur avis, + Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-à-dire l'Amour. + Déjà étaient passées les heures + Où les étoiles brillent de tout leur éclat, + Quand m'apparut tout a coup l'Amour + Dont l'essence me remplit encore de terreur. + L'Amour me paraissait joyeux. + Il tenait mon coeur dans sa main + Et dans ses bras une femme endormie et enveloppée d'un manteau. + Puis il la réveillait et, ce coeur qui brûlait, + Il le lui donnait à manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile, + Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9] + + +Il vint plusieurs réponses à ce sonnet, et des opinions diverses furent +exprimées. Parmi elles fut la réponse de celui que j'appelle le premier +de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: «Il me semble +que tu as vu la perfection....»[10] Et de là date le commencement de +notre amitié mutuelle, quand il sut que c'était moi qui lui avais fait +cet envoi. La véritable interprétation de ce sonnet ne fut alors saisie +par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins +perspicaces.[11] + +NOTES: + +[1] Dante avait alors 18 ans et Béatrice à peu près 17. + +[2] _Nel gran secolo_. + +[3] Ce personnage était l'Amour. + +[4] Je suis ton maître. + +[5] On a vu dans cette nudité un symbole de virginité. L'opinion +exprimée par quelques auteurs que Béatrice était déjà mariée à cette +époque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique. + +[6] Vois ton coeur. + +[7] Voir au ch. XXX pour ce qui concerne le nombre 9. + +[8] _A ciascun' alma presa, e gentil cuore_.... + +[9] Commentaire du ch. III. + +[10] Cet ami était Guido Cavalcanti, l'un des poètes les plus réputés de +cette époque. Il avait répondu: _Vedesti al mio parer ogni valore_.... + +[11] On trouvera plusieurs de ces réponses dans le _Commentaire_ du ch. +III. + + + +CHAPITRE IV + + +Après cette vision, ma santé[1] commença à être troublée dans ses +fonctions parce que mon âme ne cessait de penser à cette beauté; de +sorte que je devins en peu de temps si frêle et si faible que mon aspect +était devenu pénible pour mes amis. Et beaucoup poussés par la malice +cherchaient à savoir ce que je tenais à cacher aux autres. Et moi, +m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur répondais que c'était +l'Amour qui m'avait mis dans cet état. Je disais l'Amour parce que mon +visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y +méprendre. Et quand ils me demandaient: «Pourquoi l'Amour t'a-t-il +défait à ce point?» Je les regardais en souriant, et je ne leur disais +rien. + +NOTE: + +[1] Dans le texte: mon esprit naturel. + + + +CHAPITRE V + +Il arriva un jour que cette beauté était assise dans un endroit où l'on +célébrait la Reine de la gloire[1], et de la place où j'étais je voyais +ma Béatitude. Et entre elle et moi en ligne droite était assise une dame +d'une figure très agréable, qui me regardait souvent, étonnée de mon +regard qui paraissait s'arrêter sur elle; et beaucoup s'aperçurent de la +manière dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que, +en partant, j'entendais dire derrière moi: «Voyez donc dans quel état +cette femme a mis celui-ci.» Et, comme on la nommait, je compris qu'on +parlait de celle qui se trouvait dans la direction où mes yeux allaient +s'arrêter sur l'aimable Béatrice.[1] + +Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-là +dévoilé aux autres mon secret; et je pensai à faire aussitôt de cette +gracieuse femme ma protection contre la vérité. Et en peu de temps, j'y +réussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir découvert ce +que je tenais à cacher. + +Grâce à elle, je pus dissimuler pendant des mois et des années.[2] Et +pour mieux tromper les autres, je composai à son intention quelques +petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui +s'adresseraient à la divine Béatrice, et je ne donnerai que ceux qui +seront à sa louange. + +NOTES: + +[1] La fête de la Vierge. + +[2] Il paraît difficile de croire que ce manège ait duré des années. + + + +CHAPITRE VI + +Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection à mon +grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint à l'idée de vouloir +rappeler le nom de celle qui m'était chère, en l'accompagnant du nom de +beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle dont je +viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes +de la ville, où ma Dame a été mise par le Seigneur, j'en composai une +épître sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si +j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une +circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer précisément +que le neuvième parmi ceux de toutes les autres. + +NOTE: + +[1] _Sirvente_, sorte de poésie usitée par les trouvères et les +troubadours. C'est peut-être quelque convenance de rime qui aura placé +le nom de Béatrice au neuvième rang, sans que le Poète s'en soit d'abord +aperçu, mais non sans que son imagination en ait été frappée plus tard +(Voir le ch. XXX). + + + +CHAPITRE VII + +Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi à cacher ma volonté, +il fallut qu'elle quittât la ville où nous étions, pour une résidence +éloignée. De sorte que moi, fort troublé d'avoir perdu la protection de +mon secret, je me trouvai plus déconcerté que je n'aurais cru devoir +l'être. Et pensant que, si je ne témoignais pas quelque chagrin de son +départ, on s'apercevrait plus tôt de ma fraude, je me proposai de +l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains +passages s'y adresseront à ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura +le comprendre. + + + O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1] + Faites attention et regardez + S'il est une douleur égale à la mienne. + Je vous prie seulement de vouloir bien m'écouter; + Et alors vous pourrez vous imaginer + De quels tourmens je suis la demeure et la clef. + L'Amour, non pour mon peu de mérite + Mais grâce à sa noblesse, + Me fit la vie si douce et si suave + Que j'entendais dire souvent derrière moi: + Ah! A quels mérites + Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux? + Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance + Qui me venait de mon trésor amoureux, + Et je suis resté si pauvre + Que je n'ose plus parler. + Si bien que, voulant faire comme ceux + Qui par vergogne cachent ce qui leur manque, + Je montre de la gaité au dehors + Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2] + + +NOTES: + +[1] _O voi che per la via d'Amore passate_. + +[2] Commentaire du ch. VII. + + + +CHAPITRE VIII + +Après le départ de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler à +sa gloire une femme jeune et de très gracieuse apparence, laquelle était +aimée dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui +pleuraient. + +Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus +retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque +chose sur sa mort, à l'intention de celle près de qui je l'avais vue. Et +c'est à cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis à son +sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les +deux sonnets qui suivent: + + + Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,[1] + En entendant ce qui le fait pleurer. + L'Amour entend les femmes sangloter de pitié, + Et leurs yeux témoignent de leur douleur amère. + C'est parce que la mort méchante a exercé + Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable + En détruisant, sauf l'honneur[2], ce qui attire aux femmes + Les louanges du monde. + Écoutez comment l'Amour lui a rendu hommage, + Car je l'ai vu sous une forme réelle[3] + Se lamenter sur cette belle image. + Et il levait à chaque instant ses yeux vers le ciel + Où était déjà logée cette âme gracieuse + Qui avait été une femme si attrayante. + + Mort brutale, ennemie de la pitié,[4] + mère antique de la douleur, + Jugement dur et irrécusable, + Puisque tu as donné l'occasion à mon coeur affligé + De se livrer à ses pensées, + Ma langue se fatiguera à t'accuser; + Et si je te refuse toute excuse, + Il faut que je dise + Tes méfaits et tes crimes: + Non que le monde les ignore, + Mais pour soulever l'indignation + De quiconque se nourrit d'amour. + Tu as séparé du monde la beauté, + Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu. + Tu as détruit la grâce amoureuse + D'une jeunesse joyeuse. + Je ne veux pas découvrir ici davantage la femme + Dont les mérites sont bien connus. + Celui qui ne mérite pas son salut[5] + Qu'il n'espère jamais être en sa compagnie[6]. + + +NOTES: + +[1] _Piangete amanti, perché piange amore_.... + +[2] C'est-à-dire que la mort peut dépouiller une femme de tout ce qui +charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait. + +[3] L'Amour représente ici Béatrice, qui était elle-même présente à +cette scène douloureuse. + +[4] _Morte villana, di pietà nemica_.... + +[5] C'est à Béatrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa +compagnie, c'est-à-dire dans le ciel. + +[6] Commentaire du ch. VIII. + + + +CHAPITRE IX + +Quelques jours après la mort de cette femme, il survint une chose qui +m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit où était +cette aimable femme qui avait servi à protéger mon secret, car le but de +mon voyage n'en était pas très éloigné. Et quoique je fusse en apparence +en nombreuse compagnie, il m'en coûtait de m'en aller, à ce point que +mes soupirs ne parvenaient pas à dégager l'angoisse où mon coeur était +plongé dès que je me séparais de ma Béatitude. + +Or, le doux Seigneur[1], qui s'était emparé de moi par la vertu de cette +femme adorable, m'apparut dans mon imagination comme un pèlerin vêtu +simplement d'humbles habits. Il me paraissait hésitant, et il regardait +à terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle +rivière, dont le courant était très pur, et qui longeait la route où je +me trouvais. + +Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: «Je +viens d'auprès de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et +je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volonté je +t'avais fait avoir près d'elle, je l'ai repris et je le porte à une +autre belle qui te servira à son tour de protection, comme l'avait fait +la première (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais +cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en +répéter quelques-unes, fais-le de manière à ce qu'on ne puisse discerner +l'amour simulé que tu avais montré à celle-là et qu'il te faudra montrer +à l'autre.» + +Ceci dit, toute cette imagination disparut tout à coup, à cause du grand +pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altéré, tout +pensif et accompagné de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et +le jour d'après, je fis le sonnet suivant: + + + Chevauchant avant hier sur un chemin[2] + Contre mon gré et tout pensif, + Je rencontrai l'Amour au milieu de la route, + Portant le simple vêtement d'un pèlerin. + Il avait un aspect très humble + Comme s'il avait perdu toute sa dignité. + Il marchait pensif et soupirant, + La tête inclinée, comme pour ne pas voir les gens. + Quand il me vit, il m'appela par mon nom + Et dit: Je viens de loin, + Là où ton coeur se tenait par ma volonté, + Et je l'apporte pour qu'il serve à une nouvelle beauté. + Alors je me sentis tellement envahi par lui + Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aperçu comment.[3] + + +NOTES: + +[1] L'Amour. + +[2] _Cavalcando l'alta ier per un cammino_.... + +[3] Commentaire du ch. IX. + + + +CHAPITRE X + +Après mon retour, je me mis à la recherche de cette femme que mon +Seigneur m'avait nommée sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon +discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma +protection, si bien que trop de gens en parlèrent, en dépassant les +limites de la discrétion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort +pénible. Et il résulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser +d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les +vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa +ce si doux salut dans lequel résidait toute ma béatitude. Et ici +j'interromprai mon récit pour faire comprendre l'effet que son salut +exerçait sur moi. + + + +CHAPITRE XI + +Lorsqu'elle venait à m'apparaître, dans l'espoir de cet admirable salut, +je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charité m'envahissait, +qui me faisait pardonner à tous ceux qui m'avaient offensé; et à +quiconque m'eût alors demandé quelque chose je n'aurais répondu qu'un +mot: Amour, l'humilité peinte sur mon visage. Et quand elle était sur le +point de me saluer, un esprit d'amour détruisait toutes mes sensations, +et se peignait sur mes organes visuels intimidés, et il leur disait: +allez honorer votre dame, et ils demeuraient fixés sur elle. Et qui +aurait voulu connaître ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'à +regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me +saluait, l'amour ne parvenait pas à cacher mon intolérable béatitude: +mais je me trouvais écrasé par une telle douceur que mon corps, qui en +subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanimé et +pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma Béatitude, +laquelle surpassait et dominait toutes mes facultés. + + + +CHAPITRE XII + +Maintenant, revenant à mon récit, je dirai que, après que ma Béatitude +m'eut été refusée, je fus pris d'une douleur si vive que je me séparai +de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes +larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaisés, je me réfugiai +dans ma chambre, où je pouvais me lamenter sans être entendu. Et là, +demandant miséricorde à la reine de la courtoisie, je disais: Amour, +viens en aide à ton fidèle. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant +qui vient d'être battu. + +Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre, +tout près de moi, un jeune homme couvert d'un vêtement d'une grande +blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, étendu comme +j'étais, et après m'avoir regardé quelque temps, il me sembla qu'il +m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: «_Fili, tempus est ut +praetermittantur simulata nostra_.»[1] + +Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il +m'avait appelé plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le +regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il +paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-même +rassuré, je commençai à lui parler ainsi: «Noble seigneur, pourquoi +pleures-tu?» Et lui: «_Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se +habent circumferentiae partes; tu autem non sic_.»[2] + +Alors, en pensant à ses paroles, il me parut qu'il m'avait parlé d'une +façon très obscure, et je lui dis: «Qu'est cela, Seigneur, que tu me +parles d'une manière si obscure?» Il me répondit en langue vulgaire: «Ne +demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.» + +Puis, je lui parlai du salut qui m'avait été refusé, et je lui demandai +quelle en avait été la raison. Voici comment il me répondit: «Notre +Béatrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la +femme que je t'ai nommée sur le chemin des soupirs éprouvait à cause de +toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette très noble femme, qui est +ennemie de toute espèce de tort, n'a pas daigné saluer ta personne, +craignant d'avoir à en subir elle-même quelque désagrément. Aussi comme +ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux +que tu écrives quelque chose sous la forme de vers, où tu exprimeras +l'empire que j'exerce sur toi à son sujet, et comment elle te fit sien +dès ton enfance. Et tu peux en appeler en témoignage celui qui le sait +bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-là, je lui +en parlerai volontiers. Elle connaîtra ainsi ce que tu penses, et +comprendra comment on s'y est trompé. Fais en sorte que tes paroles ne +soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas précisément à +elle, ce qui ne conviendrait guère. Et ne lui envoie rien sans moi pour +que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave +harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera nécessaire.»[3] + +Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai +que cette vision m'était apparue à la neuvième heure du jour. Et avant +d'être sorti de ma chambre, j'avais résolu de faire une ballade où je +suivrais ce que m'avait recommandé mon Seigneur. + + + Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4] + Et que tu te présentes avec lui devant ma Dame, + Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle + De mes excuses que tu lui chanteras. + Tu t'en vas, Ballade, d'une façon si courtoise + Que, même sans sa compagnie, + Tu pourras te présenter partout sans crainte. + Mais si tu veux y aller en toute sécurité, + Va d'abord retrouver l'Amour; + Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui. + Car celle qui doit t'entendre + Si, comme je le crois, elle est irritée contre moi, + S'il ne t'accompagnait pas, + Elle pourrait bien te recevoir mal. + Et, quand vous serez là ensemble, + Commence à lui dire avec douceur, + Après lui en avoir d'abord demandé la permission: + Madame, celui qui m'envoie vers vous + Veut, s'il vous plaît, + Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez. + C'est l'amour qui, à cause de votre beauté, + A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet à ses regards. + Aussi, pourquoi il a regardé ailleurs, + Jugez-en par vous-même, du moment que son coeur n'a pas changé. + Dis-lui: Madame, son coeur a gardé + Une foi si fidèle + Que sa pensée est à tout instant prête à vous servir. + Il a été vôtre tout d'abord, et il ne s'est pas démenti. + Si elle ne le croit pas, + Dis qu'elle demande à l'Amour si cela est vrai, + Et à la fin prie-la humblement, + S'il ne lui plaît pas de me pardonner, + Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir, + Et elle verra son serviteur lui obéir. + Et dis à celui qui est la clef de toute pitié,[5] + Avant que tu ne t'en ailles, + De lui expliquer mes bonnes raisons[6] + Par la grâce de mes paroles harmonieuses. + Reste ici auprès d'elle + Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur. + Et si elle lui pardonne à ta prière + Viens lui annoncer cette belle paix. + Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira, + Au moment qui te paraîtra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7] + + +NOTES: + +[1] «Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.» + +[2] «Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont à +égale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.» (Je suis toujours +le même, et toi tu changes.) _Commentaire_ de Giuliani. + +[3] Commentaire de ch. XII. + +[4] _Ballata, io vo' che tu ritruovi amore_.... + +[5] L'Amour. + +[6] Ceci veut dire sans doute: c'était pour ne pas vous compromettre. + +[7] Commentaire du ch. XII. + + + +CHAPITRE XIII + +Après la vision que je viens de raconter, et après avoir dit les paroles +que l'Amour m'avait imposées, me vinrent des pensées nombreuses et +diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une à une, sans pouvoir +m'en défendre. Parmi celles-ci, quatre m'ôtaient tout repos. + +L'une d'elles était celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce +qu'elle écarte de toute vilenie l'esprit de son fidèle. L'autre était +que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est +soumis, plus il faut passer par des chemins pénibles et douloureux. + +Une autre était celle-ci: le nom de l'Amour est si doux à entendre +qu'il paraît impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car +les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqués, comme il est +écrit: _nomina sunt complementa rerum_. La quatrième était celle-ci: la +femme à qui l'Amour t'attache si étroitement n'est pas comme les autres +femmes dont le coeur se meut si légèrement. + +Et chacune de ces pensées me faisait la guerre au point que je +ressemblais à celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait +bien marcher, mais qui ne sait pas où il va. Et si je songeais à +chercher un chemin battu, c'est-à-dire celui que prendraient les autres, +ce chemin se trouvait tout à fait contraire à mes pensées, qui étaient +de faire appel à la pitié, et de me remettre entre ses bras. C'est dans +cet état que je fis le sonnet suivant: + + + Toutes mes pensées parlent d'amour,[1] + Et le font de manières si diverses + Que l'une me fait vouloir m'y soumettre + Et une autre me dit que c'est une folie.[2] + Une autre m'apporte les douceurs de l'espérance, + Et une autre me fait verser des larmes abondantes. + Elles s'accordent seulement à demander pitié, + Tout tremblant que je suis de la peur qui étreint mon coeur. + C'est à ce point que je ne sais de quel côté me tourner; + Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire. + C'est ainsi que je me trouve comme égaré dans l'amour. + Et si je veux les accorder toutes + Il faut que j'en appelle à mon ennemie, + Madame la Pitié[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4] + + +NOTES: + +[1] _Tutti li miei pensier parlan d'amore_.... + +[2] Il y a ici deux versions différentes: Fraticelli lit _folle,_ folie, +version que j'ai suivie. Giuliani lit _forte_, ce qui signifierait que +cette pensée est plus forte. + +[3] Il explique lui-même que c'est par ironie qu'il appelle _Madonna +Pietà_ la _mia nemica_. + +[4]Commentaire du ch. XIII. + + + +CHAPITRE XIV + +Après que ces diverses pensées se furent livré de telles batailles, il +arriva que cette adorable créature se rendit à une réunion où se +trouvaient assemblées un grand nombre de dames, et j'y fus amené par un +de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant là où tant de +femmes venaient faire montre de leur beauté. Je ne savais donc pas où +j'étais amené, me confiant à l'ami qui allait me conduire ainsi +jusqu'aux portes de la mort[1], et je lui dis: «Pourquoi sommes-nous +venus près de ces dames?» il me répondit: «C'est pour qu'elles soient +servies d'une manière digne d'elles.» + +La vérité est que ces femmes s'étaient réunies chez une d'elles qui +s'était mariée ce jour-là et les avait invitées, suivant la coutume de +cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son +nouvel époux. De sorte que, pensant faire plaisir à cet ami, je me +décidai à venir me tenir à la disposition de ces dames en sa compagnie. +Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement +extraordinaire qui partait du côté gauche de ma poitrine et s'étendit +tout à coup dans le reste de mon corps. + +Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le +tour de la salle et, craignant que l'on se fût aperçu de mon +tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu +d'elles la divine Béatrice. Alors, mes esprits se trouvèrent tellement +anéantis par la violence de mon amour, quand je me vis si près de ma +Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la +vision. + +Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-mêmes l'image +de cette merveille, ils ne parvenaient pas à la contempler, et ils en +souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'étions +pas ainsi projetés hors de nous-mêmes, nous pourrions rester à regarder +cette merveille, comme font les autres. + +Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'étais transfiguré, +commencèrent par s'étonner, puis se mirent a parler entre elles et à +rire et à se moquer de moi avec la gentille Béatrice. Alors mon ami, qui +ne se doutait de rien, s'en aperçut aussi et, me prenant par la main, +m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais. +Alors, un peu calmé et ayant repris mes esprits anéantis, et ceux-ci +ayant retrouvé la possession d'eux-mêmes, je lui dis: «J'ai mis les +pieds dans cette partie de la vie où l'on ne peut aller plus loin avec +la pensée de s'en revenir.»[2] + +Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes où pleurant, et +honteux de moi-même, je me disais: «Si cette femme savait dans quel +état je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois +plutôt qu'elle en aurait grande pitié.» Et, tout en pleurant ainsi, je +me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient à elle-même et lui +expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que +j'étais bien sûr qu'elle n'en était pas consciente, et que si elle +l'avait été, sa compassion aurait gagné les autres. Et je souhaitais +qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'à elle, + + + Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,[3] + Et vous ne savez pas, Madame, d'où vient + Que je vous montre un visage si nouveau + Quand je contemple votre beauté. + Si vous le saviez, votre pitié ne pourrait pas + Garder contre moi votre habituelle rigueur. + Car l'Amour, lorsqu'il me trouve près de vous, + S'enhardit et prend un tel empire + Qu'il frappe mes esprits craintifs, + Et les tue ou les chasse, + De sorte qu'il reste seul à vous regarder. + C'est ce qui me fait changer de figure, + Mais pas assez pour que je ne sente pas alors + Les angoisses où me plongent les tourmens qu'ils subissent.[4] + + +NOTES: + +[1] Ceci est une allusion à un incident qui allait se produire peu +d'instants après. + +[2] J'ai cru que j'allais mourir. + +[3] _Coll' altre donne mia vista gabbate_.... + +[4] Commentaire du ch. XIV. + + + +CHAPITRE XV + +Après cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensée opiniâtre, +qui ne me quittait guère, mais me reprenait continuellement et me +disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de +cette femme, pourquoi cherches-tu à la voir? Si elle te le demandait, +qu'aurais-tu à lui répondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre +pour le faire? + +Et une autre pensée répondait humblement: si je ne perdais pas toutes +mes facultés et que j'eusse assez de liberté pour lui répondre, je lui +dirais: aussitôt que je m'imagine sa merveilleuse beauté, il me vient un +désir de la voir d'une telle puissance qu'il détruit, qu'il tue dans ma +mémoire, tout ce qui pourrait s'élever contre lui, et les souffrances +passées ne sauraient retenir mon désir de chercher à la voir. + +Alors, cédant à ces pensées, je songeai à lui adresser certaines paroles +dans lesquelles, en m'excusant près d'elle des reproches que j'avais pu +lui adresser[1], je lui ferais connaître ce qu'il advient de moi quand +je l'approche. + + + Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2] + Quand je vous vois, ô ma belle joie! + Et quand je suis près de vous, j'entends l'Amour + Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir. + Mon visage montre la couleur de mon coeur, + Et quand il s'évanouit, il s'appuie où il peut[3] + Et, tout tremblant comme dans l'ivresse, + Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs. + Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors, + S'il ne venait pas rassurer mon âme éperdue, + Rien qu'en me montrant qu'il me plaint, + Et en me témoignant cette pitié que votre rire tue, + Et que ferait naître cet aspect lamentable + Des yeux qui ont envie de mourir.[4] + + +NOTES: + +[1] Il paraît que Dante s'était plaint hautement, soit en paroles soit +autrement, du rire moqueur de Béatrice. Mais il ne s'est pas expliqué +davantage sur ce sujet. + +[2] _Ciò che m'incontra nella menta, more_.... + +[3] Ici le _coeur_ est pris pour la personne. Allusion à la scène de la +page 54. + +[4] Commentaire du ch. XV. + + + +CHAPITRE XVI + +Ce sonnet, après que je l'eus écrit, m'amena à dire encore quatre choses +sur mon état, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprimé. + +La première est que je souffrais souvent quand ma mémoire venait +représenter à mon imagination ce que l'amour me faisait endurer. + +La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout à coup avec tant de +violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pensée, celle qui me +parlait de ma Dame. + +La troisième est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi, +je partais tout pâle pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait +cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'était arrivé en m'approchant +d'elle. + +La quatrième est comment cette vue ne venait pas à mon secours, mais +venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du +sonnet suivant. + + Souvent me revient à l'esprit[1] + L'angoisse que me cause l'amour. + Et il m'en vient une telle pitié que souvent + Je dis: hélas, cela arrive-t-il à quelqu'un d'autre + Que l'amour m'assaille si subitement + Que la vie m'abandonne presque, + Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver + Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous. + Puis, je m'efforce de venir moi-même à mon aide; + Et tout pale et dépourvu de tout courage + Je viens vous voir, croyant me guérir: + Et si je lève les yeux pour regarder, + Mon coeur se met à trembler si fort + Que ses battements cessent de se faire sentir.[2] + +NOTES: + +[1] _Spesse fiate vennemi alla mente_.... + +[2] Commentaire du ch. XVI. + + + +CHAPITRE XVII + +Après avoir fait ces trois sonnets adressés à cette femme, comme ils +faisaient le récit exact de mon état, j'ai cru devoir me taire, parce +qu'il me semblait avoir assez parlé de moi. Mais bien que je cesse de +lui parler, il me faut reprendre une matière nouvelle et plus noble que +la précédente. Et comme ce nouveau sujet sera agréable à entendre, je +vais le traiter aussi brièvement que possible. + + + +CHAPITRE XVIII + +Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon +coeur, certaines dames, qui se réunissaient parce qu'elles aimaient à se +trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles +ayant été témoin de mes violentes émotions. Et comme je me trouvais +passer près d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'était une femme +d'un parler agréable. Quand je fus arrivé devant elles, je vis bien que +ma charmante dame n'était pas là, et, rassuré, je les saluai et leur +demandai ce qu'il y avait pour leur service. + +Ces dames étaient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre +elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et +d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles, tournant les yeux vers moi +et m'appelant par mon nom, me dit: «Pourquoi et dans quel but aimes-tu +donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa présence? +Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un +genre très particulier.» Et quand elle eut dit ces paroles, elle et +toutes les autres se regardèrent en attendant ma réponse. + +Alors je leur dis: «Mesdames, tout ce que demandait mon amour était le +salut de cette femme, dont vous entendez peut-être parler. C'est en cela +que résidait la béatitude qui était la fin de tous mes désirs. Mais, +depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par +sa grâce toute ma béatitude dans ce qui ne peut me manquer.» + +Ces dames se mirent alors à parler entre elles et, de même que nous +voyons quelquefois tomber la pluie mêlée à une neige très blanche, il me +semblait voir leurs paroles entrecoupées de soupirs. Et quand elles +eurent ainsi parlé quelque temps ensemble, celle qui m'avait adressé la +parole la première me dit: «Nous te prions de nous dire en quoi réside +ta béatitude.» Et je répondis: «Elle réside dans les paroles qui sont à +la louange de ma Dame.» Et elle dit à son tour: «Si tu disais vrai, ce +que tu nous as dit en parlant de ton état, tu l'aurais dit dans un autre +sens.»[1] + +Et je les quittai en réfléchissant à ces paroles, presque honteux de +moi-même, et je me disais en marchant: si je trouve une telle béatitude +dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu +parler d'elle différemment? Alors je résolus de prendre toujours +désormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais +beaucoup à cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de +trop élevé relativement à moi-même, de sorte que je n'osais plus m'y +mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le désir de parler et +la peur de commencer. + +NOTE: + +[1] Commentaire du ch. XVIII. + + + +CHAPITRE XIX + +Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un +ruisseau aux eaux très claires[1], il me vint une volonté si forte de +parler que je commençai à songer à la manière dont je m'y prendrais, et +j'ai pensé qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de +m'adresser aux femmes à la seconde personne, et non à toutes les femmes, +c'est-à-dire aux femmes distinguées, et qui ne sont pas seulement des +femmes. Et alors ma langue se mit à parler comme si elle eût été mue par +elle-même, et elle dit: «Femmes qui comprenez l'amour....» Je mis alors +ces mots de côté dans ma mémoire avec une grande joie, en pensant à les +prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, après +y avoir songé pendant plusieurs jours, je commençai cette canzone.[2] + + + Femmes qui comprenez l'amour,[3] + Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame, + Non pas que je pense arriver au bout de sa louange, + Mais pour satisfaire mon esprit. + Je dis donc que, quand je pense à ses mérites, + L'amour se fait sentir en moi si doux + Que, si la hardiesse ne venait à me manquer, + Mes accens rendraient tout le monde amoureux. + Et je ne veux pas non plus me hausser à un point + Que je ne saurais soutenir jusqu'à la fin. + Mais je traiterai délicatement de sa grâce infinie + Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses, + Car ce n'est pas une chose à en entretenir d'autres que vous + Un ange a fait appel à la divine Intelligence et lui a dit: + Seigneur, on voit dans le monde + Une merveille dont la grâce procède + D'une âme qui resplendit jusqu'ici. + Le ciel, à qui il ne manque + Que de la posséder, la demande à son Seigneur, + Et tous les saints la réclament. + La pitié seule prend notre parti[4] + Car Dieu dit en parlant de ma Dame: + O mes bien aimés, souffrez en paix + Que votre espérance attende tant qu'il me plaira + Là où il y a quelqu'un qui s'attend à la perdre, + Et qui dira dans l'Enfer aux méchans: + J'ai vu l'espérance des Bienheureux. + Ma Dame est donc désirée là-haut dans le ciel. + Maintenant je veux vous faire connaître la vertu qu'elle possède,. + Et je dis: que celle qui veut paraître une noble femme + S'en aille avec elle, car quand elle s'avance + L'Amour jette au coeur des méchans un froid + Tel que leurs pensées se glacent et périssent; + Et celui qui s'arrêterait à la contempler + Deviendrait une chose noble ou mourrait. + Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne + De la regarder, il éprouve les effets de sa vertu, + Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut + Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses. + Et Dieu lui a encore accordé une plus grande grâce: + C'est que celui qui lui a parlé ne peut plus finir mal. + L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle + Peut-elle être si belle et si pure! + Puis il la regarde, et jure en lui-même + Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse. + Elle porte ce teint de perle[5] + Qui convient aux femmes, mais sans exagération.[6] + Elle est tout ce que la nature peut faire de bien, + Et on la prend pour le type de la beauté. + De ses yeux, quand ils se meuvent, + Sortent des esprits enflammés d'amour + Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent, + Et puis s'en vont droit au coeur. + Vous voyez l'amour peint sur ses lèvres + Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fixé. + Canzone, je sais que c'est surtout les femmes + Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoyée. + Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai élevée + Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste, + Que, là où tu iras, ta dises en priant: + Apprenez-moi où je dois aller, car je suis envoyée + A celle dont la louange est ma parure. + Et si tu ne veux pas aller inutilement, + Ne t'arrête pas près des gens indignes. + Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer + Qu'à des femmes ou à des hommes d'élite + Qui te montreront le chemin le plus court. + Tu trouveras l'Amour près d'elle: + Recommande-moi, comme c'est ton devoir, à l'un et à l'autre.[7] + + +NOTES: + +[1] C'était probablement le _Mugnone_. + +[2] N'est-ce pas là un exemple curieux de la méthode de travail ou de +composition du Poète? Nous le verrons plus loin s'y reprendre à deux +fois pour écrire un sonnet. + +[3] _Donne ch' avete intelletto d'amore_.... Faut-il voir dans le mot +_intelletto_ l'idée de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.) + +[4] Dieu a pitié de nous en nous la conservant. + +[5] Il répète souvent que la pâleur est la couleur de l'amour, et la +teinte de la perle en est le type. + +[6] _Non fuor misura_. + +[7] Commentaire du ch. XIX. + + + +CHAPITRE XX + +Après que cette canzone eut été un peu répandue dans le monde, comme +quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce +que c'est que l'amour[1], s'étant d'après cela fait de moi peut-être une +opinion exagérée. De sorte que je pensai qu'après avoir écrit ce qui +précède, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour +obliger mon ami, je me décidai à consacrer quelques mots à ce sujet. + + + Amour et noblesse de coeur sont une même chose,[2] + Comme l'a dit le poète. + C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre + C'est comme si l'âme raisonnable allait sans la raison. + Quand la nature est amoureuse, + L'Amour devient son maître et le coeur est sa demeure. + C'est là qu'il se repose quelquefois un instant, + Et quelquefois y séjourne longtemps. + Puis la beauté apparaît dans une femme sage,[3] + Et elle plaît tellement aux yeux que dans le coeur + Naît un désir de la chose qui plaît. + Et ce désir persiste en lui assez + Pour éveiller un désir d'amour. + C'est la même chose qu'un homme de valeur éveille chez une femme.[4] + + +NOTES: + +[1] Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagné +les deux poètes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Poète +est Guido Guinicelli (_a cor gentil ripera sempre amore_). + +[2] _i. Amore e cor gentil none una cosa_.... + +[3] _Saggia donna. Saggia_ doit avoir ici une extension particulière et +qui répond à _uomo valente_ du dernier vers. + +[4] Commentaire du ch. XX. + + + +CHAPITRE XXI + +Après avoir traité de l'amour dans ces vers, il me vint à l'idée de dire +à la louange de cette beauté des paroles où je montrerais comment cet +amour s'éveille pour elle, et comment non seulement il s'éveille là où +il dormait, mais comment, grâce à son action merveilleuse, il s'éveille +là où il n'était pas en puissance. + + + Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,[1] + De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit. + Où elle passe chacun se tourne vers elle + Et son salut fait trembler le coeur, + De sorte que baissant son visage on pâlit, + Et on se repent de ses propres fautes. + L'orgueil et la colère s'enfuient devant elle. + Aides-moi, Mesdames, à lui faire honneur. + Toute douceur, toute pensée modeste, + Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler; + Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement. + Ce qu'elle paraît être quand elle sourit un peu + Ne peut se dire ni se retenir en esprit, + Tant est merveilleux un tel miracle.[2] + + +NOTES: + +[1] _Negli occhi porta la mia donna Amore...._ + +[2] Commentaire du ch. XXI. + + + +CHAPITRE XXII + +Peu de jours s'étaient passés quand, suivant le plaisir du glorieux +Seigneur qui ne s'est pas refusé à mourir lui-même, celui qui avait +été le père d'une telle merveille qu'était cette très noble Béatrice +quitta la vie pour la gloire éternelle. + +Et comme une telle séparation est douloureuse pour ceux qui restent et +avaient été amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection +aussi intime que celle d'un bon père pour un enfant tendre, et d'un +enfant tendre pour un bon père, et comme cette femme possédait un haut +degré de bonté, et que son père était aussi d'une grande bonté (comme on +le croyait et comme c'était la vérité), elle fut plongée dans une +douleur très amère. + +Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les +hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or +beaucoup de femmes s'étaient réunies là où cette Béatrice pleurait à +faire pitié. Et moi-même j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais +parler de ses lamentations. Et elles disaient: «Elle pleure tellement +que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.» + +Puis elles passèrent, et je restai plongé dans une telle tristesse que +les larmes inondaient mon visage, et que je devais à chaque instant +cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'était que je me trouvais dans +un endroit où passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle, +attentif à ce qu'elles disaient, je serais allé me cacher aussitôt que +mes larmes commencèrent à couler. Et, comme je me tenais toujours là, +d'autres passèrent encore devant moi, qui se disaient les unes aux +autres: «Qui de nous pourra être gaie, maintenant que nous l'avons vue +tant pleurer?» D'autres disaient en me voyant: «En voici un qui pleure +ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.» D'autres disaient +encore: «Comme il est changé! Il ne paraît plus du tout le même.» + +C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de +moi. Je pensai alors à prononcer quelques paroles que je pouvais bien +exprimer à propos de tout ce que j'avais entendu dire à ces femmes. Et +comme je leur en aurais volontiers demandé la permission, si je ne +m'étais trouvé retenu par quelque crainte, je me décidai à faire comme +si je la leur avais demandée et qu'elles m'eussent répondu. Je fis alors +deux sonnets: dans l'un, je m'adresse à elles comme j'aurais pu le faire +de vive voix; dans l'autre, je prends la réponse dans les mots que +j'avais entendu prononcer comme s'ils avaient été réellement adressés à +moi-même. + + + O vous dont la contenance affaissée[1] + Et les yeux baissés témoignent de votre douleur, + D'où venez-vous? Et dites-moi + Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage. + Est-ce que vous avez vu notre Dame + Le visage baigné des pleurs de son filial amour? + Dites-le-moi, Mesdames, + Car mon coeur me le dit à moi-même, + Et je le vois rien qu'à votre démarche. + Et si vous venez d'un endroit si pitoyable + Veuillez rester ici un moment avec moi, + Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas. + Car je vois combien vos yeux ont pleuré, + Et je vois votre visage si altéré + Que le coeur m'en tremble rien qu'à le voir. + + Es-tu celui qui a parlé si souvent[2] + De notre dame, en ne l'adressant qu'à nous? + Tu lui ressembles par la voix, + Mais ton visage n'est pas reconnaissable. + Pourquoi pleures-tu dans ton coeur, + Que tu fais naître chez les autres la compassion de toi-même? + Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux + Celer ta propre douleur? + Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement. + Il est inutile de chercher à nous consoler, + Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs. + Elle a la pitié tellement empreinte sur son visage + Que quiconque l'eût voulu regarder + Serait tombé mort devant elle.[3] + + +NOTES: + +[1] _Voi, che portate la sembianza umile_.... + +[2] _Se' tu volui c'hai trattata sovente_.... Dans ce second sonnet, le +poète donne la parole aux femmes à qui il s'était adressé dans le +précédent. + +[3] Commentaire du ch. XXII. + + + +CHAPITRE XXIII + +Quelques jours après ceci, il m'advint dans certaines parties de ma +personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant +plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me +fallut rester semblable à ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme +le neuvième jour je fus pris de douleurs intolérables, il me vint une +pensée qui était celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pensée +pendant quelque temps, je revins à celle de ma vie misérable. Et, voyant +combien la vie tient à peu de chose, même quand la santé est parfaite, +je me mis à pleurer en dedans de moi-même sur tant de misère, et, dans +mes soupirs, je me disais: «il faudra que cette divine Béatrice meure un +jour!» Et je tombai alors dans un égarement tel que je fermai les yeux +et commençai à m'agiter comme un frénétique, puis à divaguer. + +Alors m'apparurent certains visages de femmes échevelées qui me +disaient: «tu mourras aussi». Et après ces femmes vinrent d'autres +visages étranges et horribles à voir qui me disaient: «tu es mort». Et +mon imagination continuant à s'égarer, j'en vins à ce point que je ne +savais plus où j'étais. Je croyais toujours voir des femmes échevelées, +extrêmement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil +s'obscurcissait tellement que les étoiles se montraient d'une couleur +qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux +qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands +tremblemens de terre.[1] Et au milieu de ma surprise et de mon effroi, +je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: «tu ne sais pas? Ton +admirable Dame n'est plus de ce monde». + +Alors, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement +dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce +moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui +remontaient en suivant un petit nuage très blanc. Et ils chantaient d'un +air de triomphe _hosanna in excelsis_, sans que j'entendisse autre +chose.[2] + +Il me sembla alors que mon coeur, qui était tout amour, me disait: il +est vrai que notre Dame est étendue sans vie; et je crus aller voir ce +corps qui avait logé cette âme bienheureuse et si pure. Et cette +imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme +morte, et des femmes qui lui couvraient la tête d'un voile blanc. Et son +visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: «Voici +que je vois le commencement de la paix.» Et je sentais tant de douceur à +la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens à +moi, ne me repousse pas. Tu dois être bonne, puisque tu as habité ce +corps. Viens à moi, car je te désire beaucoup: tu vois que je porte déjà +ton empreinte. + +Et il me sembla alors qu'après avoir vu remplir ces douloureux offices +que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais +le ciel, et je disais à haute voix: «O âme bienheureuse, bienheureux est +celui qui te voit!» + +Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et +appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait près de mon +lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient à ma propre +maladie, se mit tout effrayée à pleurer comme moi. Et les autres femmes +qui étaient dans la chambre, attirées par ses pleurs et s'apercevant que +je pleurais aussi, l'éloignèrent de moi: cette jeune femme était une de +mes plus proches parentes. + +Alors elles s'approchèrent toutes de mon lit et voulurent me réveiller, +car elles croyaient que je rêvais, et elles me disaient: «Ne dors plus, +ne te laisse pas décourager ainsi.» Et pendant qu'elles me parlaient, +mon imagination se calma, au point que je voulais dire: «O Béatrice, +sois bénie!» Et à peine avais-je prononcé Béatrice que j'ouvris les +yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'étais trompé. Et, tout en +prononçant ce nom, ma voix était tellement brisée que ces femmes ne +pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un +avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles +se mirent à dire: «On dirait qu'il est mort.» Puis elles ajoutèrent +entre elles: «Il faut le ranimer.» Et elles me dirent beaucoup de choses +pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi, +ayant retrouvé un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon +imagination, je leur répondis: «Je vais vous dire ce que j'ai eu.» Alors +je commençai par le commencement, et je finis en leur disant ce que +j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aimée. Et plus tard, +guéri de ma maladie, je résolus de raconter ce qui m'était arrivé, parce +qu'il m'a semblé que ce serait une chose intéressante. + + + Une femme jeune et compatissante,[3] + Ornée de toutes les grâces humaines, + Se trouvait là où j'appelais à chaque instant la mort. + Voyant mes yeux pleins d'angoisse + Et entendant mes paroles dépourvues de sens, + Elle s'effraya et se mit à pleurer à chaudes larmes. + Et d'autres femmes, attirées près de moi + Par celle qui pleurait ainsi, + L'éloignèrent et cherchèrent à me faire revenir à moi. + L'une me disait: il ne faut pas dormir, + Et une autre: pourquoi te décourager? + Alors je laissai cette étrange fantaisie + fit je prononçai le nom de ma Dame. + Ma voix était si douloureuse + Et tellement brisée par l'angoisse et les pleurs + Que mon coeur seul entendit ce nom résonner. + Et, la honte peinte sur mon visage, + L'Amour me fit me tourner vers elles. + Ma pâleur était telle + Qu'elles se mirent à parler de ma mort: + Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une à l'autre. + Et elles me répétaient: + «Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?» + Quand j'eus repris un peu de force + Je dis: «Mesdames, je vais vous le dire. + Tandis que je pensais à la fragilité de ma vie, + Et que je voyais combien sa durée tient à peu de chose, + L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit à pleurer; + De sorte que mon âme fut si égarée + Que je disais en soupirant, dans ma pensée: + «Il faudra bien que ma Dame meure un jour!» + Et mon égarement devint tel alors + Que je fermai mes yeux appesantis; + Et mes esprits étaient tellement affaiblis + Qu'ils ne pouvaient plus s'arrêter sur rien. + Et alors mon imagination, + Incapable de distinguer l'erreur de la vérité, + Me fit voir des femmes désolées + Qui me disaient: «Tu mourras, tu mourras.» + Puis je vis des choses terribles. + Dans la fantaisie où j'entrais + Je ne savais pas où je me trouvais, + Et il me semblait voir des femmes échevelées + Qui pleuraient, et qui lançaient leurs lamentations + Comme des flèches de feu. + Puis je vis le soleil s'obscurcir peu à peu, + Et les étoiles apparaître, + Et elles pleuraient ainsi que le soleil. + Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber + Et je sentais la terre trembler. + Alors m'apparut un homme pâle et défait + Qui me dit: «Qu'est-ce que tu fais là? Tu ne sais pas la nouvelle? + Ta Dame est morte, elle qui était si belle.» + Je levais mes yeux baignés de pleurs + Quand je vis (comme une pluie de manne) + Des anges se dirigeant vers le ciel, + Précédés d'un petit nuage + Derrière lequel ils criaient tous: hosanna! + S'ils avaient crié autre chose, je vous le dirais bien. + Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus, + Viens voir notre Dame qui est gisante. + Mon imagination, dans mon erreur, + Me mena voir ma Dame morte; + Et quand je l'aperçus + Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile. + Et elle avait une telle apparence de repos + Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix. + Et la voyant si calme + Je ressentis une telle douceur + Que je disais; O mort, désormais que tu me parais douce, + Et que tu dois être une chose aimable, + Puisque tu as habité dans ma Dame! + Tu dois avoir pitié et non colère. + Tu vois que je désire tant t'appartenir + Que je porte déjà tes couleurs. + Viens, c'est mon coeur qui t'appelle. + Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal. + Et, quand je fus seul, + Je disais en regardant le ciel: + Heureux qui te voit, ô belle âme.... + C'est alors que vous m'avez appelé, + Et grâce à vous ma vision disparut.[4] + + +NOTES: + +[1] + + + . . . . . . . . . . _O heavy hour!_ + _Methink it should be now a huge éclipse_ + _O sun and moon, and that th'affrighted globe_ + _Should yawn in alteration_.... + + (SHAKESPEARE, _Otello_, act. V.) + + + +[2] Ce petit nuage très blanc était l'âme de Béatrice. + +[3] _Donna pietosa e di novella etate_.... + +[4] Commentaire du ch. XXIII. + + + +CHAPITRE XXIV + +Après tous ces rêves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part à +songer, je sentis que mon coeur se mettait à trembler, comme si j'eusse +été en présence de cette femme. Alors mon imagination me fit voir +l'Amour. Il me semblait venir d'auprès d'elle, et parler à mon coeur +d'un air joyeux. «Bénis le jour où je t'ai pris, disait-il, parce que tu +dois le faire.» Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que +ce n'était pas mon propre coeur, tant il était changé. + +Et peu après ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de +l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'était cette beauté +célèbre dont mon meilleur ami[1] était très épris, et qui exerçait sur +lui beaucoup d'empire. Elle avait nom _Giovanna_[2], mais à cause de sa +beauté sans doute on l'appelait _Primavera_[3]. Et en regardant derrière +elle je vis l'admirable Béatrice qui venait! + +Ces dames s'approchèrent de moi l'une après l'autre, et il me sembla que +l'Amour parlait dans mon coeur et disait: «C'est parce qu'elle est venue +la première aujourd'hui qu'il faut l'appeler _Primavera_. C'est moi qui +ai voulu qu'on l'appelât _Prima verrà_[4], parce qu'elle sera venue la +première le jour où Béatrice se sera montrée après le délire de son +fidèle. Et si l'on veut considérer son premier nom, autant vaut dire +_Primavera_, parce que son nom _Giovanna_ vient de Giovanni (saint Jean) +celui qui a précédé la vraie lumière en disant: «_Ego vox clamantis in +deserto: parate viam Domini_.»[5] + +Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots, +c'est-à-dire: «Qui voudrait y regarder de tout près appellerait cette +Béatrice l'Amour; à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.» + +Alors moi, en y repensant, je me proposai d'écrire quelques vers à mon +excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire), +croyant que son coeur était occupé encore de la beauté de la belle +Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant: + + + J'ai senti se réveiller dans mon coeur[7] + Un esprit amoureux qui dormait; + Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour + Si joyeux qu'à peine si je le reconnaissais. + Il disait: il faut maintenant que tu penses à me faire honneur. + Et il souriait à chacun des mots qu'il prononçait. + Et comme mon Seigneur se tenait près de moi, + Je regardai du côté d'où il venait + Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8] + Venir de mon côté, + L'une de ces merveilles après l'autre. + Et, comme je me le rappelle bien, + L'amour me dit: celle-ci est _Primavera_, + Et celle-là a nom _Amour_, tant elle me ressemble.[9] + + +NOTES: + +[1] Guido Cavalcanti. + +[2] _Giovanna_, Jeanne. + +[3] _Primavera_, printemps. + +[4] _Prima verrà_, elle viendra la première. + +[5] Je suis celui qui crie dans le désert: préparez la voie du Seigneur. + +[6] Il paraît que Guido, lorsque ce sonnet fut écrit, avait cessé d'être +épris de Giovanna. + +[7] _Io mi sentii svegliar dentro allo care_.... + +[8] _Madonna Giovanna_ et _Madonna Beatrice_. + +[9] Commentaire du ch. XXIV. + + + +CHAPITRE XXV + +Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'étonner de ce que je +dis de l'Amour, comme s'il était une chose en soi et, non pas seulement +comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle, +ce qui serait faux au point de vue de la réalité: car l'amour n'est pas +en soi une substance, mais un accident en substance. + +J'ai parlé de lui comme s'il était un corps, et même un homme, dans +trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin. +Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut être que le fait d'un corps, +il semble que je fais apparaître l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit +qu'il souriait, et même qu'il parlait, comme c'est là le propre de +l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.[1] + +Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait +pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parlé de l'amour +quelques poètes en langue latine. Parmi nous, comme peut-être encore +ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'était que les poètes lettrés et +non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas +beaucoup d'années qu'apparurent pour la première fois ces poètes +vulgaires, c'est-à-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en +vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de +l'Oco[2], soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans. + +Et ce qui fait que des écrivains inférieurs ont acquis quelque +réputation, c'est qu'ils furent les premiers à se servir de la langue +vulgaire. Et le premier poète vulgaire ne parla ainsi que pour se faire +entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci +est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets +amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut dès le commencement consacré +seulement au parier d'amour.[3] + +C'est ainsi que, comme on a accordé aux poètes une plus grande licence +de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres +que des poètes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder +plus de licence qu'aux autres écrivains vulgaires. Donc, si l'on accorde +aux poètes des figures ou des expressions de rhétorique, il faut +l'accorder à tous ceux qui parlent en vers. + +Nous voyons donc que, si les poètes ont parlé des choses inanimées comme +si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler +ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le +sont pas (c'est-à-dire de choses qui ne le sont pas et de choses +accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il +convient que celui qui écrit par rimes en fasse autant, non sans +raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose. + +Que les poètes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par +Virgile, lequel dit que Junon, c'est-à-dire une déesse ennemie des +Troyens, dit à Eole, maître des vents, dans le premier chapitre de +l'Enéide: _Eole, namque tibi_, etc., et que celui-ci lui répondit: +_Tuus, O regina, quid optes_, etc. Et, dans ce même poète, une chose qui +n'est pas animée dit à une chose animée dans le troisième chapitre de +l'Enéide: _Dardanidae duri_, etc. Dans Lucain la chose animée dit à la +chose inanimée: _Multum, Roma, tamen debes civilibus armis_. Et dans +Horace, l'homme parle à la science même comme à une autre personne. Et +non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interprète +du bon Homère dans sa Poétique: _dic mihi, Musa, virum_. Suivant Ovide, +l'Amour parle comme s'il était une personne humaine, au commencement du +livre _de Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait_. Et +c'est par tout cela que peuvent paraître clairs différens passages de +mon livre. + +Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui +vient d'être dit, j'ajoute que les poètes ne parlent pas ainsi sans +raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans +avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande +honte à celui qui rimerait une chose sous vêtement de figure ou sous +couleur de rhétorique, et puis, interrogé, ne saurait en expliquer les +paroles de manière à leur donner un sens véritable. Et mon excellent +ami[4] et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement. + +NOTES: + +[1] Si, dans les vers passionnés de la _Vita nuova_ nous reconnaissons +le poète de la _Divine Comédie_, nous retrouvons ici l'auteur de _Il +Convito_. + +[2] Languedoc. + +[3] _Il Convito_. + +[4] Guido Cavalcanti. + + + +CHAPITRE XXVI + +Cette charmante femme dont il vient d'être question paraissait si +aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait +pour la voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de +quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilité tel +qu'il n'osait pas lever les yeux ni répondre à son salut. Et ceux qui +l'ont éprouvé peuvent en porter témoignage à ceux qui ne le croiraient +pas. Elle s'en allait couronnée et vêtue de modestie, ne tirant aucune +vanité de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup répétaient, +quand elle était passée: «Ce n'est pas une femme, c'est un des plus +beaux anges de Dieu.» D'autres disaient: «C'est une merveille; béni soit +Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable». + +Je dis qu'elle se montrait si aimable et ornée de toutes sortes de +beautés que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur +candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la +regarder sans soupirer aussitôt. Tout ceci et bien d'autres choses +admirables émanent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi, +pensant à tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je +voulus dire tout ce qu'elle répandait d'excellent et d'admirable, afin +que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi, +connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer. + + + Ma Dame se montre si aimable[1] + Et si modeste quand elle vous salue + Que la langue vous devient muette et tremblante, + Et les yeux n'osent la regarder. + Elle s'en va revêtue de bonté et de modestie + En entendant les louanges qu'on lui adresse. + Elle semble être une chose descendue du ciel + Sur la terre pour y faire voir un miracle. + Elle est si plaisante à qui la regarde + Que les yeux en transmettent au coeur une douceur + Que ne peut comprendre qui ne l'a pas éprouvée. + Il semble que de son visage émane + Un esprit suave et plein d'amour + Qui va disant à l'âme: soupire![2] + + +NOTES: + +[1] _Tanto gentile e tanto onesta pare_.... + +[2] Commentaire du ch. XXVI. + + + +CHAPITRE XXVII + +Je dis que ma Dame montrait tant de grâce que non seulement elle était +un objet d'honneur et de louange, mais qu'à cause d'elle bien d'autres +étaient louées et honorées. Ce que voyant, et voulant le faire connaître +à ceux qui ne le voyaient pas, je résolus de l'exprimer d'une manière +significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu +exerçait sur les autres femmes. + + + Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes + Voit parfaitement toute beauté et toute vertu.[1] + Celles qui vont avec elle doivent + Remercier Dieu de la grande grâce qui leur est faite. + Et sa beauté est douée d'une vertu telle + Qu'elle n'éveille aucune envie + Et qu'elle revêt les autres + De noblesse, d'amour et de foi. + A sa vue, tout devient modeste, + Et non seulement elle plaît par elle-même, + Mais elle fait honneur aux autres. + Et tout ce qu'elle fait est si aimable + Que personne ne peut se la rappeler + Sans soupirer dans une douceur d'amour.[2] + + +NOTES: + +[1] _Vede perfettamente ogni salute_.... + +[2] Commentaire du ch. XXVII. + + + +CHAPITRE XXVIII + +Après cela, je me mis un jour à songer à ce que j'avais dit de ma Dame, +c'est-à-dire dans les deux sonnets précédents, et, voyant dans ma +pensée que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exerçait +présentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose à ce que +j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais +soumis à son influence, et ce que celle-ci me faisait éprouver. + + + L'amour m'a possédé si longtemps[1] + Et m'a tellement habitué à sa domination + Qu'après avoir été d'abord douloureux à supporter + Il est devenu d'une grande douceur pour mon coeur. + Aussi quand j'ai perdu tout mon courage + Et que mes esprits semblent m'abandonner, + Alors mon âme débile sent + Une telle douceur que mon visage pâlit. + Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moi + Que mes soupirs se mêlent à mes paroles, + Et en sortant implorent + Ma Dame pour qu'elle me rende à moi-même. + Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit, + Et à un point tel qu'on aurait de la peine à le croire. + + +NOTE: + +[1] _Si lungamente m'ha tenuto amore_.... + + + +CHAPITRE XXIX + +_Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina +gentium_.[1] + +Je pensais encore à la canzone qui précède, et je venais d'en écrire les +derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beauté sous +l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine bénie pour qui cette +bienheureuse Béatrice avait une telle adoration.[2] Et, bien que l'on +aimât peut-être à savoir comment elle fut séparée de nous, je n'ai pas +l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la première est que +cela ne rentre pas dans le plan de cet écrit, si l'on veut bien se +reporter à la préface (_praemio_) qui précède ce petit livre; la seconde +est que, en fût-il autrement, ma plume serait inhabile à traiter un +pareil sujet; la troisième est que, si je le faisais, il faudrait me +louer moi-même, ce qui est tout à fait blâmable.[3] + +Je laisse donc à un autre _glossatore_ de faire ce récit. Cependant, +comme dans ce qui précède il a été souvent question du nombre 9, ce qui +n'a pas dû être sans raison, et que ce nombre paraît jouer un grand rôle +dans son départ, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera +tout à fait à propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son départ, et +puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9 +lui a toujours tenu fidèle compagnie. + +NOTES: + +[1] Comment se fait-il que paraît déserte une ville si peuplée? La reine +des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de Jérémie.) + +[2] Commentaire du ch. XXIX. + +[3] _Il Convito_, trait. i, ch. I. + +[4] 2. _Qual numero pu a lei colanto amico_. Ce mot _amico_ ne doit pas +être pris dans le sens de favorable. Il comporte plutôt l'idée de +compagnie habituelle. + + + +CHAPITRE XXX + +Je dis que son âme très noble nous quitta à la première heure du +neuvième jour du mois, suivant le style[1] d'Italie, et que suivant le +style de Syrie[2] elle partit le neuvième jour de l'année dont le +premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond à notre mois +d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette année +de notre indiction[3], c'est-à-dire des années du Seigneur où le nombre +9 s'est complété neuf fois dans le siècle où elle est venue au monde. +Elle appartient donc au treizième siècle des Chrétiens. + +Pourquoi ce nombre lui était si familier peut venir de ce que, suivant +Ptolémée et suivant les vérités chrétiennes, il y a neuf cieux mobiles +(au-dessous de l'Empyrée, seul immobile), et, suivant la commune opinion +des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences +suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui était +familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles +s'étaient parfaitement combinés. En voilà une raison. Mais en y +regardant de plus près, et suivant une vérité incontestable, ce nombre +9 fut elle-même, je veux dire par similitude; et voici comment je +l'entends. + +Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun +autre nombre, en se multipliant par lui-même, il fait 9, car il est +clair que trois fois trois font 9. + +Donc 3 est par lui-même le facteur de 9, et si le facteur des miracles +est par lui-même 3, c'est-à-dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit, +lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagnée du nombre 9, ce +qui fait entendre qu'elle fut elle-même un 9, c'est-à-dire un miracle +dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinité. + +On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voilà ce que +j'y vois et ce qu'il me plaît le plus d'y voir.[4] + +NOTES: + +[1] On appelle _style_ la manière de compter dans le calendrier. + +[2] Béatrice mourut le 9 juin 1290, c'est-à-dire le neuvième mois de +l'année syriaque. Comme celle-ci commençait à partir du mois _tismin_ on +_tisri_, lequel est pour nous octobre, le neuvième mois, calculé suivant +le style de Syrie, correspondait au mois de notre année, juin 1290 +(Giuliani). + +[3] Indiction, terme de chronologie. Révolution de quinze années, que +l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de quinze est fini. + +[4] Commentaire du ch. XXX. + + + +CHAPITRE XXXI + +Après que cette noble créature eut été séparée du monde, toute cette +ville demeura comme veuve et dépouillée de tout ce qui faisait son +ornement. Et moi, pleurant encore dans la cité désolée, j'écrivis aux +princes de la terre[1] au sujet de la condition nouvelle où elle allait +se trouver, en partant de cette lamentation de Jérémie: «_Quomodo sedet +sola civitas_...?» Et je le dis pour qu'on ne s'étonne pas que j'en aie +fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher +de ne pas y avoir ajouté les mots qui suivent ce passage, c'est que mon +intention avait d'abord été de ne les écrire qu'en langue vulgaire, et +que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas été +conformes à mon intention. Et je sais bien que l'ami à qui j'adressais +ceci préférait également que je l'écrivisse en vulgaire. + +NOTE: + +[1] Ces mots «princes de la terre» _Scrivi a' principi della terra_, +doivent être pris dans le sens de «principaux de la ville». Voir au +commentaire du ch. XXXI. + + + +CHAPITRE XXXII + +Après avoir pleuré quelque temps encore, mes yeux se trouvèrent fatigués +à ce point que je ne pouvais arriver à épancher ma tristesse. Je pensai +alors à essayer d'y parvenir en écrivant ma peine, et je voulus faire +une canzone où je parlerais de celle qui m'avait abîmé dans la douleur. + + + Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,[1] + Ont versé tant de larmes amères + Qu'ils en sont restés désormais épuisés. + Aujourd'hui, si je veux épancher la douleur + Qui me conduit peu à peu à la mort, + Il faut que je me lamente à haute voix. + Et comme je me souviens que c'est avec vous, + Femmes aimables, que j'aimais à parler + De ma Dame, quand elle vivait, + Je ne veux en parler + Qu'à des coeurs exquis comme sont les vôtres. + Je dirai ensuite en pleurant + Qu'elle est montée au ciel tout à coup, + Et a laissé l'Amour gémissant avec moi. + Béatrice s'en est allée dans le ciel. + Dans le royaume où les Anges jouissent de la paix, + Et elle y demeure avec eux. + Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enlevée + Comme les autres, Mesdames, + Ce n'est que sa trop grande vertu.[2] + Car l'éclat de sa bonté + A rayonné si haut dans le ciel + Que le Seigneur s'en est émerveillé, + Et qu'il lui est venu le désir + D'appeler à lui une telle perfection. + Et il l'a fait venir d'ici-bas + Par ce qu'il voyait que cette misérable vie + N'était pas digne «l'une chose aussi aimable.[3] + Son âme si douce et si pleine de grâce + S'est séparée de sa belle personne, + Et elle réside dans un lieu digne d'elle. + Celui qui parle d'elle sans pleurer + A un coeur de pierre. + Et quelque élevée que soit l'intelligence, + Elle ne parviendra jamais à la comprendre + Si elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur, + Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle. + Mais tristesse et douleur, + Soupirs et pleurs à en mourir, + Et renoncement à toute consolation + Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pensée + Ce qu'elle fut, et comment elle nous a été enlevée. + Je ressens toutes les angoisses des soupirs + Quand mon esprit opprimé + Me ramène la pensée de celle qui a déchiré mon coeur. + Et souvent, en songeant à la mort, + Il me vient un désir plein de douceur + Qui change la couleur de mon visage. + Quand je m'abandonne à mon imagination, + Je me sens envahi de toutes parts + Par tant de douleur que mon coeur en tressaille. + Et je deviens tel + Que, la honte me séparant du monde. + Je viens pleurer dans la solitude. + Et j'appelle Béatrice, et je dis: + Tu es donc morte à présent! + Et de l'appeler me réconforte. + Dès que je me trouve seul, + Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs, + Et qui le verrait en aurait compassion. + Ce qu'est devenue ma vie + Depuis que ma Dame est entrée dans sa vie nouvelle, + Ma langue ne saurait le redire. + Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu, + Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer. + La vie amère qui me travaille + M'est devenue si misérable + Qu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne, + Tant mon aspect est mourant. + Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit, + Et j'espère encore d'elle quelque compassion. + O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurant + Trouver les femmes et les jeunes filles + A qui tes soeurs[4] avaient coutume d'apporter de la joie; + Et toi, fille de la tristesse, + Va, pauvre affligée, et demeure auprès d'elles.[5] + + +NOTES: + +[1] _Gli occhi dolenti per pietà del care_.... + +[2] Elle n'est pas morte de maladie comme les autres. + +[3] Se reporter à la Canzone du ch. XIX. + +[4] Ce sont les autres _Canzoni_. + +[5] Commentaire du ch. XXXII. + + + +CHAPITRE XXXVI + +Comme je venais de composer ce sonnet, vint à moi quelqu'un qui tenait +le second rang parmi mes amis, et il était le parent le plus rapproché +de cette glorieuse femme[1]. Il se mit à causer avec moi et me pria de +dire quelque chose d'une femme qui était morte. Et il feignit de parler +d'une autre qui était morte récemment. De sorte que, m'apercevant bien +que ce qu'il disait se rapportait à cette femme bénie, je lui dis que je +ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet +dans lequel je me livrerais à mes lamentations, et de le donner à mon +ami, afin qu'il parût que c'était pour lui que je l'avais fait. + + + Venez entendre mes soupirs,[2] + O coeurs tendres, car la pitié le demande. + Ils s'échappent désoles, + Et s'ils ne le faisaient pas + Je mourrais de douleur. + Car mes yeux me seraient cruels, + Plus souvent que je ne voudrais, + Si je cessais de pleurer ma Dame[3] + Alors que mon coeur se soulage en la pleurant. + Vous les entendrez souvent appeler + Ma douce Dame qui s'en est allée + Dans un monde digne de ses vertus, + Et quelquefois invectiver la vie + Dans la personne de mon âme souffrante + Qui a été abandonnée par sa Béatitude.[4] + + +NOTES: + +[1] C'est ici le seul témoignage que nous rencontrions de quelque +rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de Béatrice. Ce +serait le frère de celle-ci qui s'appelait Manette (Fraticelli). + +[2] _Venite a intendere li sospiri miei_.... + +[3] Il y a ici deux variantes: _lasso_, hélas, on _lascio_, je laisse, +je cesse. + +[4] Commentaire du ch. XXXIII. + + + +CHAPITRE XXXIV + +Après que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui était celui à qui je +comptais l'envoyer comme si je l'eusse composé pour lui, je vis combien +valait peu de chose le service que je rendais à celui qui était le plus +proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner, +je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-même, l'autre pour +moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donnée à ceux qui +n'y regarderaient pas de près. Mais, pour qui y regardera attentivement, +il paraîtra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne +pas à cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait +ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que +c'était pour lui que je l'avais fait. + + + Toutes les fois, hélas, que me revient[1] + La pensée que je ne dois jamais revoir + La femme pour qui je souffre tant, + Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeur + Que je dis: Mon âme, + Pourquoi ne t'en vas-tu pas? + Car les tourmens que tu auras à subir + Dans ce monde qui t'est déjà si odieux + Me pénètrent d'une grande frayeur. + Aussi, j'appelle la mort + Comme un doux et suave repos. + Je dis: Viens à moi, avec tant d'amour + Que je suis jaloux de ceux qui meurent. + Et dans mes soupirs se recueille + Une voix désolée + Qui va toujours demandant la mort. + C'est vers elle que se tournèrent tous mes désirs + Quand ma Dame + En subit l'atteinte cruelle. + Car sa beauté + En se séparant de nos yeux + Est devenue une beauté éclatante et spirituelle; + Et elle répand dans le ciel + Une lueur d'amour que les anges saluent, + Et elle remplit d'admiration + Leur sublime et pénétrante intelligence + Tant elle est charmante. + + +NOTE: + +[1] _Quantunque volte, lasso! mi rimembra_.... + + + +CHAPITRE XXXV + +Le jour qui complétait l'année où cette femme était devenue citoyenne de +la vie éternelle, je me trouvais assis dans un endroit où, en mémoire +d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.[1] Pendant que je +dessinais, comme je tournai les yeux, je vis près de moi plusieurs +personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je +faisais et, d'après ce qui m'a été dit plus tard, ils étaient là depuis +quelque temps avant que je ne les eusse aperçus. Quand je les vis, je me +levai et je leur dis en les saluant[2]: «Il y avait là quelqu'un avec +moi, et c'est pour cela que j'étais tout à ma pensée.» Et, quand ils +furent partis, je me remis à mon oeuvre, c'est-à-dire à dessiner des +figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint à l'idée d'écrire +quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser à ceux qui +étaient venus là près de moi. + + +_Premier commencement_. + + + A mon esprit était venue[3] + La gracieuse femme qui, à cause de son mérite, + Fut placée par le Seigneur + Dans le ciel de la paix où est Marie. + + +_Second commencement_. + + + A mon esprit était venue[4] + La gracieuse femme que l'amour pleure, + Au moment même où sa vertu secrète + Vous engagea à regarder ce que je faisais. + L'Amour qui la sentait dans mon esprit esprit + S'était réveillé dans mon coeur détruit, + Et disait à mes soupirs: sortez, + Et chacun sortait en gémissant. + Ils sortaient de mon sein en pleurant, + Avec une voix qui ramène souvent + Des larmes amères dans mes yeux attristés. + Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusement + Étaient ceux qui disaient: ô âme noble, + Il y a un an que tu es montée au ciel.[5] + + +NOTES: + +[1] Dante aimait beaucoup le dessin. Il était l'ami de Giotto, et l'on a +dit qu'il avait travaillé dans l'atelier de Cimabue. + +[2] Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses manières. + +[3] _Era venuta nella mente mia_.... + +[4] Il paraît s'être repris à deux fois pour écrire cette canzone, car +le même vers est répété à chacun des commencemens. + +[5] Commentaire du ch. XXXV. + + + +CHAPITRE XXXVI + +Quelque temps après, comme je me trouvais dans un endroit où je me +rappelais le temps passé, je demeurais tout pensif, et mes réflexions +étaient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond +égarement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux +pour regarder si quelqu'un me voyait. + +Et j'aperçus une femme jeune et très belle qui semblait me regarder +d'une fenêtre, avec un air si compatissant qu'on eût dit que toutes les +compassions se fussent recueillies en elle. Et alors, comme les +malheureux qui, aussitôt qu'on leur témoigne quelque compassion, se +mettent à pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-mêmes, je sentis +les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre +faiblesse, je m'éloignai des yeux de cette femme, et je disais à part +moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne +soit pas très noble. Je résolus alors de faire un sonnet qui +s'adresserait à elle et raconterait ce que je viens de dire. + + + Mes yeux ont vu combien de compassion[1] + Se montrait sur votre visage + Quand vous regardiez l'état + Où ma douleur me met si souvent. + Alors je m'aperçus que vous pensiez + Combien ma vie est angoissée, + De sorte que vint à mon coeur la peur + De trop laisser voir la profondeur de mon découragement, + Et je me suis éloigné de vous en sentant + Les larmes qui montaient de mon coeur + Bouleversé par votre aspect. + Et je disais ensuite dans mon âme attristée: + Il est bien dans cette femme + Cet amour qui me fait pleurer ainsi.[2] + + +NOTES: + +[1] _Videro gli occhi miei quanta pietale_.... + +[2] Commentaire du ch. XXXVI. + + + +CHAPITRE XXXVII + +Il arriva ensuite que, partout où cette femme me voyait, son visage se +recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur +d'amour, ce qui me rappelait ma très noble dame à qui j'avais vu cette +même pâleur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus +pleurer ni décharger mon coeur angoissé, j'allais voir cette femme +compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je +voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant: + + + Couleur d'amour et signes de compassion[1] + Ne se sont jamais imprimés aussi merveilleusement + Sur le visage d'une femme, + Avec de doux regards et des pleurs douloureux, + Comme sur le vôtre quand vous voyez devant vous + Ma figure affligée. + Si bien que par vous me revient à l'esprit + Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en éclate + Je ne puis empêcher mes yeux obscurcis + De vous regarder, souvent, + Quand ils ont envie de pleurer. + Et vous accroissez tellement ce désir + Qu'ils s'y consument tout entiers. + Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.[2] + + +NOTES: + +[1] _Color d'amore, e di pietà sembianti_.... + +[2] Commentaire de ch. XXXVII. + + + +CHAPITRE XXXVIII + +A force de regarder cette femme, j'en arrivai à ce point que mes yeux +commencèrent à trouver trop de plaisir à la voir. Aussi, je m'en +irritais souvent, et je me taxais de lâcheté, et je maudissais encore +mes yeux pour leur sécheresse, et je leur disais dans ma pensée: vous +faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous +êtes pénétrés, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour +cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde précisément que parce +qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites +comme bon vous semblera: je vous la rappellerai souvent, maudits yeux +dont la mort seule devait arrêter les larmes. Et, quand j'avais ainsi +parlé à mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus +angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi à +moi-même, ne demeurât pas connue seulement du malheureux qui la +subissait, je voulus en faire un sonnet qui décrivît cette horrible +situation. + + + Les larmes amères que vous versiez,[1] + O mes yeux, depuis si longtemps, + Faisaient tressaillir les autres + De pitié, comme vous l'avez vu. + Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez + Si j'étais de mon côté assez lâche + Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler + En vous rappelant celle que vous pleuriez. + Votre sécheresse me donne à penser. + Elle m'épouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause + Le visage d'une femme qui vous regarde. + Vous ne devriez jamais, si ce n'est après la mort, + Oublier notre Dame qui est morte. + Voilà ce que mon coeur dit; et puis il soupire.[2] + + +NOTES: + +[1] _L'amaro lagrimar che voi faceste_.... + +[2] Commentaire du ch. XXXVIII. + + + +CHAPITRE XXXIX + +La vue de cette femme me mettait dans un état si extraordinaire que je +pensais souvent à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et +voici comment je pensais à elle: cette femme est noble, belle, jeune et +sage; et c'est peut-être par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue +pour rendre le repos à ma vie. Et quelquefois j'y pensais si +amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma +raison. Puis, après cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc +cette pensée qui vient si méchamment me consoler, et ne me laisse plus +penser à autre chose? Puis se redressait encore une autre pensée qui +disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne +veux-tu pas te débarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est +un souffle qui t'apporte des désirs amoureux, et qui vient d'un côté +aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a témoigné tant de +compassion? Et, après avoir bien souvent combattu en moi-même, j'ai +voulu en dire quelques mots. Et comme c'était les pensées qui me +parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est à elle que j'ai cru devoir +adresser ce sonnet. + + + Une pensée charmante s'en vient souvent,[1] + En me parlant de vous, demeurer en moi. + Elle me parle avec tant de douceur + Qu'elle y entraîne mon coeur. + Mon âme dit alors à mon coeur: qui donc + Vient consoler ainsi notre esprit, + Et dont le pouvoir est si grand + Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pensée? + Et mon coeur répond: O âme pensive, + C'est un nouveau souffle d'amour + Qui m'apporte ses désirs; + Et il a tiré sa vie et son pouvoir + Des yeux de cette compatissante + Que nos souffrances avaient tellement émue.[2] + + +NOTES: + +[1] _Gentil pensiero che mi parla di vui_.... + +[2] Commentaire du ch. XXXIX. + + + +CHAPITRE XL + +Un jour, vers l'heure de none, il s'éleva en moi contre cet adversaire +une puissante imagination qui me fit apparaître cette glorieuse Béatrice +avec ce vêtement rouge sous lequel elle s'était montrée à moi pour la +première fois. Alors, je me mis à penser à elle, et me reportant à +l'ordre du temps passé je me souvins, et mon coeur commença à se +repentir douloureusement du désir dont il s'était si lâchement laissé +posséder pendant quelques jours, en dépit de la constance de la raison. +Et rejetant tout désir coupable, mes pensées retournèrent à la divine +Béatrice. Et depuis lors je commençai à penser à elle de tout mon coeur +honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer. + +Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans +mon coeur, c'est-à-dire le nom de cette femme, et comment elle nous +avait quittés. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se +renouvelaient en même temps les pleurs interrompus, de sorte que mes +yeux paraissaient être devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que +de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuité de ces pleurs, +ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des +pensées martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compensés de leur +sécheresse que désormais ils ne purent regarder personne sans que toutes +ces pensées leur revinssent. + +Aussi voulant que ces désirs coupables et ces vaines tentations fussent +détruits de manière qu'il ne restât aucune signification de ce qui +précède, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre. + + + Hélas, par la force des soupirs[1] + Qui naissent des pensées contenues dans mon coeur, + Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables + De regarder ceux qui les regardent. + Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux désirs: + Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur, + Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour + Les cerne des stigmates du martyre. + Ces pensées, et les soupirs que je pousse + Me remplissent le coeur de telles angoisses + Que l'Amour s'évanouit en gémissant. + Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame + Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2] + + +NOTES: + +[1] _Lasso! per forza de' molti sospiri_.... + +[2] Commentaire du ch. XL. + + + +CHAPITRE XLI + +Après que j'eus rendu cet hommage à sa mémoire, il arriva que tout le +monde venait voir cette image bénie que Jésus-Christ nous a laissée de +sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui. +Une troupe de pèlerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de +la ville «où elle est née, où elle a vécu, où elle est morte....» Et ils +me semblaient marcher pensifs. + +Et moi, songeant à eux, je me disais: ces pèlerins me paraissent venir +de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme, +et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils à tout autre chose, +peut-être à leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je +pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne +sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui +feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, après qu'ils eurent +disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je +m'étais dit en dedans de moi, et pour qu'il fût plus touchant, je fis +comme si j'eusse parlé à eux-mêmes. + + + O pèlerins, qui marchez en pensant[2] + Peut-être à ceux qui sont loin de vous, + Vous venez donc de bien loin, + Comme on en peut juger par votre aspect; + Car vous ne pleurez pas, en traversant + Cette ville affligée, + Comme des gens qui ne savent rien + De ce qui la plonge dans la désolation. + Si vous vouliez rester et l'entendre, + Mon coeur me dit en soupirant + Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant. + Cette ville a perdu sa Béatrice. + Et tout ce qu'on peut dire d'elle + Est fait pour faire pleurer les autres.[3] + + +NOTES: + +[1] C'est ce qu'on a appelé le mouchoir de Sainte-Véronique, sur lequel, +suivant la légende, se serait imprimée la figure de Jésus, alors que +Véronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la montée au +Calvaire. Ce mouchoir aurait été conservé dans une église de Rome, où il +était l'objet de pèlerinages. + +[2] _Deh peregrini, che pensosi andate_.... + +[3] Commentaire du ch. XLI. + + + +CHAPITRE XLII + +Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de +mes vers. Et moi, voyant qui elles étaient, je me proposai de le faire +et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour +répondre d'une manière honorable à leur prière. Je fis donc un sonnet +qui exprimait l'état de mon esprit, accompagné du précédent, avec un +autre qui commençait par _Venite a intendere_[1]. Voici ce sonnet. + + + Bien au delà de la sphère qui parcourt la plus large évolution[2] + Monte le soupir qui sort de mon coeur. + Une intelligence nouvelle que l'Amour + En pleurant met en loi le pousse tout en haut. + Quand il est arrivé là où il aspire + Il voit une femme qui est l'objet de tant d'honneur + Et brille d'une telle lumière + Qu'elle fascine et attire ce souffle errant. + Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit, + Je ne le comprends pas, tant il parie subtilement + Au coeur souffrant qui le fait parler. + Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante créature qu'il parle, + Car il me rappelle souvent le nom de Béatrice, + De sorte, chères Dames, que je le comprends alors.[3] + + +NOTES: + +[1] _Venite a intendere i miei sospiri_....(Voir le sonnet du ch. +XXIII.) + +[2] _Oltre la spera che più larga gira_.... C'est la sphère la plus +élevée et la plus rapprochée de l'Empyrée, c'est-à-dire le sommet de la +fin de l'Univers. + +[3] Commentaire du ch. XLII. + + + +CHAPITRE XLIII + +Après que ce sonnet fut achevé, m'apparut une vision merveilleuse dans +laquelle je vis des choses qui me décidèrent à ne plus parler de cette +créature bénie, jusqu'à ce que je pusse le faire d'une manière digne +d'elle. Et je m'étudie à y arriver, autant que je le puis, comme elle le +sait bien. + +Si bien que, s'il plaira à celui par qui vivent toutes les choses que ma +vie se prolonge encore de quelques années, j'espère dire d'elle ce qui +n'a encore été dit d'aucune autre femme. + +Et puis, qu'il plaise à Dieu, qui est le Seigneur de toute grâce que +mon âme puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est-à-dire +de cette Béatrice bénie qui regarde la face de celui qui est _per omnia +saecula benedictus!_.... + + +FIN DE LA VITA NUOVA + + + + + +ÉPILOGUE + + +Les lecteurs de la _Vita Nuova_ peuvent désirer de savoir si Dante a +toujours été fidèle à la mémoire de sa bien-aimée, après avoir repoussé +la séduction à laquelle il avait cédé dans un entraînement bientôt suivi +de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce +qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont prétendu nous +apprendre la légende, la tradition ou l'imagination des intarissables +commentateurs de l'oeuvre dantesque. + +Oui, l'âme de Dante a été fidèle à la mémoire de Béatrice. Car, c'est +peu de jours avant que sa glorieuse dépouille fût reçue par la modeste +église de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait +lui-même, son voyage terminé, regagnant la terre, et la laissant, elle, +au séjour des Bienheureux, devant cette lumière surhumaine qui était +Dieu, et, dans l'étincelante fulguration de la _Rose mystique_.[1] + +Mais son coeur était resté sur la terre; séparé à jamais de sa Béatrice +que le ciel avait réclamée, séparé de toutes ses affections familiales +que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir définitivement +fermé aux séductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et à ce +besoin d'aimer que laissent transparaître ses haines les plus vivaces et +ses plus ardentes indignations. + +Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes, +aux racontars que l'on a multipliés, non plus qu'aux déductions +hasardées ou purement imaginaires que l'on a tirées de simples mots +rencontrés dans son oeuvre, ou de récits douteux. On a même énuméré les +maîtresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouvé les _mille e tre_ +de don Juan. Mais il y en a plus que le respect dû à la mémoire d'un +grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources +infirmes et de venir ensuite offrir à l'histoire. + +Y eût-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne +devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul +qu'il faut demander les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux +qu'il a voulu lui-même nous laisser entrevoir. + +La Divine Comédie est une véritable confession (Ozanam). Mais celle-ci +n'a pas été dictée, comme tant d'autres, par quelque vanité cynique ou +par une perversion ou un défaut de sens moral. C'est bien la confession +des premiers temps de l'Église, confession à haute voix et devant les +fidèles assemblés, et dont les larmes et le repentir consacraient +l'expiation. + +Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'apprêtait à franchir +les espaces célestes pour atteindre au Paradis le séjour des +Bienheureux, il se trouva soudain en présence de Béatrice transfigurée. +Ici se place une scène, peut-être un peu théâtrale, mais dont il serait +difficile de méconnaître la tragique grandeur.[2] + +Ce n'était plus la jeune fille de Florence, couronnée et vêtue de +candeur et de modestie, _tanto gentile e tanto modesta_. C'était une +sainte d'une grandeur écrasante. Sa tête était recouverte d'un voile +blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un vêtement +couleur de feu. Son aspect était fier et royal, et sa voix était celle +du commandement. Et sa beauté surpassait la beauté qui surpassait déjà +celle des autres, au temps où elle était encore avec elles. + +«Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien Béatrice.» + +Puis, s'adressant aux créatures célestes qui l'entouraient: «la grâce +divine avait si bien doué celui-ci que, dès le principe de sa vie, il +semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets +merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal +cultivée, devient d'autant plus mauvaise elle-même et plus sauvage +qu'elle possédait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon +aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le +droit chemin. Dès que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est séparé +de moi et il s'est donné à d'autres. Alors que mon corps s'est élevé à +l'état d'esprit, et que j'eus grandi en beauté et en vertu, je lui +devins moins chère et moins agréable. Il tourna ses pas vers un chemin +mensonger, courant après des images séduisantes et fausses qui ne +rendent rien de ce qu'elles promettent.» + +Puis, s'adressant à Dante lui-même: «Tu vas entendre quel effet +contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature +ni l'art ne t'a jamais représenté la beauté aussi bien que la belle +enveloppe qui m'avait revêtue, et qui n'était plus que de la terre. Et, +quand cette beauté suprême est venue à te manquer par ma mort, quelle +chose mortelle devait donc attirer tes désirs?... Et alors que tu +n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[3], devais-tu +te laisser séduire par la beauté de quelque jeune fille et par d'autres +vanités dont la jouissance devait être éphémère?...» + +Dante se tenait d'abord devant elle «comme les enfans honteux et muets, +la tête baissée, qui restent à écouter, reconnaissant leurs fautes et se +repentant, et à peine put-il articuler: «Ce que je rencontrais avait +attiré mes pas par des plaisirs trompeurs, après que votre visage eut +disparu de mes yeux....» + +Puis il se sentit pénétré d'un repentir si poignant qu'il s'abîmait aux +pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses émotions, il +s'évanouit. + +Et les anges qui volaient autour de Béatrice chantaient: «_In te, +Domine, speravi_....» Et les créatures célestes imploraient son pardon, +et elles chantaient: «Nous sommes nymphes dans ce séjour, nous sommes +étoiles dans le ciel, tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints vers ton +fidèle qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de +contempler ta seconde beauté....» + +NOTES: + +[1] C'est l'année même de sa mort qu'il écrivait dans son cantique du +_Paradis_ les derniers chants de la _Divine Comédie_. Il a donné le nom +de _Rose mystique_ à l'extraordinaire figuration qu'il a tentée de +l'Assemblée des Bienheureux dans l'Empyrée. + +[2] Ce qui suit est emprunté au _Purgatoire_ de la _Divine Comédie_. + +[3] Voir la note de la page 14 de l'Introduction. + + + + +COMMENTAIRES + + +CHAPITRE PREMIER + +On a généralement interprété ce titre: La _Vita nuova_, dans le sens +Ce période de la vie succédant à une autre période. + +Fraticelli, l'un des éditeurs et des commentateurs les plus autorisés de +la _Vita nuova_ (comme de la _Divina Commedia_), pense que le mot +_nuova_ peut être pris dans le sens où le Poète l'emploie souvent, +_nuova età_, jeune âge, enfance ou jeunesse. La _Vita nuova_ +signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.[1] + +Une telle interprétation m'avait paru d'abord très acceptable: mais il +me semble que le texte: _incipit vita nuova_ (ici commence une vie +nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu +donner au titre de son livre. + +Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-même très nettement sur la genèse +de ce livre, comme aussi sur les époques respectives auxquelles on peut +en rapporter les diverses parties, c'est-à-dire soit la prose soit les +vers. + + + +Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle +autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot _gentile_ que +l'on rencontre à chaque page dans la _Vita nuova_. + +Si l'on ouvre un dictionnaire italien-français, on trouve que _gentile_ +s'emploie dans le sens de agréable, noble, gracieux, gentil, qui a bon +air ou bonne mine. + +Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de +_gentile_ (auquel répond _gentilezza_) est: aimable, avec une idée de +distinction qui y ajoute un caractère particulier de courtoisie. + +Dans la _Vita nuova_, cette qualification accompagne habituellement le +mot _donna_ (femme), soit parce qu'il répondait à l'attrait que la femme +exerçait sur le Poète, soit parce que les femmes qu'il introduisait dans +son poème appartenaient toutes à une certaine classe de la Société. Il +accompagne à chaque instant le nom de Béatrice, et celle-ci est souvent +désignée simplement par _questa gentile_, ou la _gentilissima_. Et la +_donna gentile_ est devenue la désignation typique de Béatrice. + +Il m'a donc fallu remplacer le mot _gentile_ par les différentes +épithètes que m'offrait le vocabulaire français, sauf le mot _gentil_ +qui n'aurait guère rencontré ici d'application. + +Quelques explications sont encore nécessaires au sujet du mot _donna_. +Le mot _donna_ répond exactement au mot français _femme_, et s'applique +comme celui-ci au sexe féminin en général. Mais nous ne trouvons pas en +italien de mot correspondant exactement au mot _dame_, qui, en France ne +s'applique qu'à certaines conditions sociales. + +Le mot _signora_ accompagne en général un nom propre, et ailleurs +correspond au mot _épouse_, que nous n'employons guère dans le langage +courant. + +_Madonna_, dont nous avons fait _Madone_, n'est qu'une abréviation de +_mia donna_. Il ne s'emploie que pour les femmes mariées, et _madonna +Bice_, _madonna Vanna_ semblerait signifier (on l'a du moins supposé), +que _Bice_ (Béatrice) et _Vanna_ (Giovanna) étaient mariées. + +Mademoiselle se dit _madamigella_ ou _signorina_; ce dernier mot, plus +usité, accompagne habituellement le nom de la personne. + +Dante applique le mot _donna_ aux demoiselles comme aux femmes. Dans la +_Vita nuova_, Béatrice est toujours désignée sous le nom de _donna, +donna Beatrice_, ou la _donna gentile_. + +Il n'emploie que deux fois un nom correspondant à celui de demoiselle: +_donne e donzelle,_ dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre +XXXII. + +NOTE: + +[1] _Donna pietosa e di novella etate (di giovanile età)_.--_lo son +pargoletta_ (jeune fille), _Bella e nuova_. + + + +CHAPITRE II + +Ce n'est pas auprès des lecteurs de la _Vita nuova_ qu'il est nécessaire +d'insister sur la réalité de l'existence de Béatrice, que l'on s'est plu +quelquefois à traiter de pur symbole et de création imaginaire. La _Vita +nuova_ est un hymne enthousiaste à L'Amour glorieux et un lamento +touchant sur l'Amour brisé. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait +entendre, et le coeur ne peut se méprendre à la vérité de ses accens. + +On a élevé des doutes sur l'identité de la Béatrice de la _Vita nuova_ +avec une Béatrice Portinari. On a prétendu que l'amie de Dante ne +s'appelait pas Béatrice de son propre nom, et que celui de Béatrice +était alors un nom banal et tellement répandu qu'il ne pouvait que +servir au secret que le Poète prétendait garder, alors qu'il le prononce +même avant, mais surtout après la mort de celle qu'il avait tant aimée. +Et ceci peut s'appuyer sur le sens énigmatique de ce passage où il dit: +«l'ont appelée Béatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.» +Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui +appliquait involontairement le nom de Béatrice, tant ce nom paraissait +lui convenir.[1] + + + +Voici le récit de la première rencontre de Dante avec Béatrice, tel +qu'il paraît pouvoir être reconstitué, d'après Boccace. + +Au mois de mai de l'année 1274, avait lieu à Florence la fête du +Printemps, qu'une coutume gracieuse et poétique avait sans doute +empruntée à des souvenirs païens. Ces fêtes du renouveau se célébraient +du reste également dans les pays environnans.[2] Réjouissances publiques +et fêtes particulières mettaient alors la ville en liesse. + +Un signor Folco Portinari donnait à cette occasion une fête privée. +L'Alighieri, père de Dante, était au nombre des invités. Ce Folco +Portinari était un personnage riche et considérable dans le parti +Guelfe. + +A cette époque, il n'y avait pas à proprement parler d'aristocratie à +Florence. Celle-ci ne s'y est établie, au profit des marchands riches, +que plus tard, après que les Médicis eurent introduit dans la république +Florentine des institutions plutôt monarchiques. Il y avait seulement là +comme partout des gens riches et des gens qui ne l'étaient pas, et des +familles prépondérantes par leur fortune ou leur popularité. Il y avait +aussi, auprès de la ville, des châteaux où vivaient retirées de vieilles +familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cité où le +travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient +leur inaction de souvenirs, de rancunes et de rêves. Elles se montraient +rarement dans la ville; mais aux grandes fêtes, religieuses surtout, +elles y descendaient se mêler à des foules populaires, grossières, mal +odorantes[3], qu'y versaient les populations d'alentour, attirées par +l'attrait éternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait +y voir alors des regards étonnés et hautains venir se croiser avec des +regards défians ou hostiles. + +L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invité à la fête qu'il +donnait, demeurait à Florence dans une maison voisine de la sienne. Il +appartenait également au parti Guelfe: les Alighieri étaient Guelfes par +tradition de famille. Il était donc du même bord, si ce n'est du même +monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il +possédait une certaine aisance, il ne paraît pas avoir tenu une grande +place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui +venait d'atteindre sa neuvième année, à cette sorte de _garden party_. + +Suit le récit de la première rencontre du jeune Dante avec la fille de +Folco Portinari.[4] + +Ce n'est donc qu'après un intervalle de plusieurs années après cette +courte entrevue, qui ne paraît pas s'être renouvelée, que le récit +reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans. + +On s'est étonné que, vivant dans la même ville et dans un voisinage très +rapproché, le jeune homme n'eût pas trouvé d'occasion de se rapprocher +d'elle «bien qu'il cherchât toujours à la voir». Il peut cependant +paraître assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et +important ne fréquentât pas beaucoup les rues, ou du moins sans être +très accompagnée, et qu'un jeune garçon de condition modeste, et sans +relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorisé par une +simple rencontre à l'aborder. Il nous rend du reste lui-même très bien +compte de l'intimidation que son approche exerçait sur lui.[5] + +Une critique plus sérieuse a trait au mariage de Béatrice avec le +cavaliere Simone dei Bardi[6] et à l'impossibilité de faire tenir la +mort de son père et son mariage et sa propre mort dans le court espace +de temps que comporte le récit du Poète.[7] + +C'est à Boccace que nous devons ces détails, uniformément répétés +depuis, sur la foi de son Commentaire _sull' amore per Beatrice_[8], et, +fait remarquer l'un des commentateurs les plus autorisés du Poète, +faut-il accepter aveuglément tout ce qu'il nous raconte, sans faire la +part de sa propre imagination, de la facilité avec laquelle, à cette +époque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux témoignages les moins +respectables, ou encore de la vanité de ceux qui, voyant la gloire du +Poète grandir aussitôt après sa disparition, voulurent lui avoir +appartenu par un lien quelconque?[9] + +Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il +faut considérer la _Vita nuova_? Ce n'est pas une biographie précise ni +une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poète a +rassemblé ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a +retouchés, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute +pas inquiété de leur donner une forme rigoureusement suivie. + +Qu'importe après tout que la femme aimée de Dante se soit appelée +Béatrice, qu'elle ait été ou non la fille d'un Portinari, et, plus tôt +ou plus tard, épouse d'un Simone dei Bardi? «c'est à Florence qu'elle +est née, qu'elle a vécu et qu'elle est morte.» Voilà ce qu'il nous faut +retenir de cette figure énigmatique. C'est à l'âme du Poète que nous +devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette âme, pas une +ligne ou un vers du poème, qui ne garde tout son prix, indépendamment de +toutes les circonstances qui peuvent être rattachées à son récit. + +NOTES: + +[1] Béatrix signifie «celle qui porte bonheur....» (OZANAM, Oeuvres +complètes, t. VI, p. 95). + +[2] BÉDIER, les fêtes de Mai et les commencemens de la poésie lyrique en +France (_Revue des Deux Mondes_, lère mai 1896). + +[3] _Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione_. (La Divine Comédie, +_Il Paradiso_, chant XVI.) + +[4] Voir page 28. + +[5] Voir pages 45 et 58. + +[6] Le cavaliere Simone dei Bardi était un riche commerçant comme +l'étaient à cette époque les personnages les plus importans de Florence. + +[7] Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on ne +connaît pas l'époque de ce mariage, et que l'on a pu émettre cette +supposition, que l'héroïne du roman n'était pas une jeune fille, mais +une femme mariée! + +[8] BOCCACCIO, _Commento sulla Commedia_, 1273. + +[9] SCARTAZZINI, _Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari_ +(_Giornale Dantesco_, an 1, quad. in). + + + +CHAPITRE III + +A ciascun alma presa e gentil cuore.... + +_Ce sonnet se divise en deux parties; dans la première, je salue et +demande la réponse. Dans la deuxième est indiqué à quoi l'on doit +répondre. Cette deuxième partie commence à:_ à peine étaient +arrivées.... + +Les réponses suivantes ont été adressées à l'auteur du sonnet. + +CINO DA PISTOJA.[1] + + + Tout amoureux désire[2] + Que son coeur soit connu de sa Dame. + Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrer + Lorsque ta Dame humblement + S'est repue de ton coeur brûlant, + Pendant son long sommeil, + Enveloppée d'un manteau et insensible. + L'Amour se montrait joyeux en venant + Te donner ce que ton coeur désirait, + En unissant ainsi deux coeurs. + Et quand il connut la peine amoureuse + Qu'il avait infusée en elle, + Il partit en pleurant de compassion pour elle. + + +GUIDO CAVALCANTI. + + + Tu as vu à mon avis toute perfection,[3] + Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien, + S'il est dominé par le puissant Seigneur + Qui gouverne le monde de l'honneur. + Il vit[4] la où meurt toute peine, + Et il s'établit dans tous les esprits tendres, + Et il vient charmer les rêves de ceux + Dont il a pris les coeurs. Voyant + Que la mort demandait votre Dame, + Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur. + Quand il te sembla qu'il s'en allait en gémissant, + Ce fut un doux sommeil qui s'achevait, + Car le réveil te gagnait. + + +L'interprétation de ce premier sonnet de Dante a été l'objet d'une +infinité de controverses et d'interprétations. Que signifie ce contraste +entre la joie que témoignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand +il partit? + +Il faut entendre d'abord que le rôle assigné à l'Amour par le Poète, +dans les circonstances où il simule son intervention, n'est autre chose +que la traduction de ce qui se passait dans son esprit. + +La joie vient ici de l'espérance ou de la révélation que son amour sera +partagé. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue +funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Béatrice ou +une séparation fatale? Avait-il, derrière les illusions dont ne se +départ guère une passion exaltée, le sentiment que son union avec +Béatrice se heurterait à des obstacles infranchissables? On a encore +supposé que Béatrice était déjà promise, ou même mariée a Simone dei +Bardi. Mais il serait inutile de s'arrêter à des circonstances qui ne +peuvent être encore que de simples suppositions. + +Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-à-dire dans ce que +nous devons considérer comme la rédaction primitive, «le retour vers le +ciel» _ne gisse verso il cielo_, n'existe pas. On ne le trouve que dans +la prose ajoutée longtemps après, et alors que Béatrice était montée +_nel gran secolo_. + +Un véritable pressentiment de la mort de Béatrice, dont on a cru +rencontrer des traces dans bien des passages de la _Vita nuova_, ne +pouvait exister dès cette époque naissante de sa vie amoureuse et dès +cette première expression formulée et publiée d'une passion encore +secrète. + +Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde mélancolie +propre au caractère même du poète et à la nervosité qui le domina dès +son enfance, et propre aussi à cette époque où les esprits et les +consciences étaient livrés à un trouble inexprimable, et plongés dans +une atmosphère de doute angoissant, que les esprits d'élite subissaient +aussi bien que les foules? + +Les idées et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre +cette manière de parler, des procédés perdus aujourd'hui et bien +difficiles à retrouver. Les écrivains les plus distingués, à qui nous +devons tant de commentaires précieux de l'oeuvre dantesque, ont +peut-être eu le tort de trop chercher la logique et la clarté modernes +dans des esprits faits autrement que les nôtres. + + * * * * * + +La réponse de Guido n'est pas moins difficile à déchiffrer que le sonnet +de Dante. J'ai dû la traduire aussi littéralement qu'il m'était +possible, sans me préoccuper des interprétations auxquelles elle pouvait +être soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la +terminent, et ne sont qu'indiquées dans la réponse de Cino (beaucoup +plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de Béatrice, +déjà mariée à l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'être coupable[5]. +Mais le sonnet ne comportait aucune révélation et ne pouvait donner lieu +à aucune suspicion. Ne faut-il pas voir là simplement une allusion +mélancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse, +sans aller chercher des explications qui me semblent tout à fait +imaginaires? + +Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument +amphibologique: + + + _Veggendo_ + _Che la vostra donna la morte chiedea...._ + + +Comme, en italien, le sujet et le régime suivent ou précèdent à peu près +indifféremment le verbe actif (ce qui n'est usité en français qu'assez +exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: «Votre Dame +demandait la mort» ou «la mort demandait (réclamait) votre Dame.» A quel +propos cette femme aurait-elle demandé la mort? Le sonnet de Dante ne +contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne +serait-ce pas simplement une allusion à la fragilité de la vie, +semblable à celle que le poète de la _Vita nuova_ exprimera plus tard +(chap. XXVIII)? + +Le langage des rimeurs du _trecento_, même les plus avancés dans le +_dolce stil nuovo_ est, autant qu'il m'a été permis d'en juger par +moi-même, beaucoup plus difficile à pénétrer et à reproduire que celui +de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurité symbolique dont +il aime à s'envelopper, le style en lui-même est généralement d'une +clarté remarquable.[6] + +Il me semble que pareille observation peut encore être faite à propos de +quelques _rimeurs_ (poètes) modernes. + +C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus +difficiles à reproduire littéralement en français que ceux de la _Vita +nuova_. + + * * * * * + +Quoi qu'il en soit, il paraît que dès maintenant nous pouvons saisir +bien nettement les deux époques différentes auxquelles appartiennent +d'une part la poésie et de l'autre la prose de la _Vita nuova_. + +Ici la poésie, le sonnet, c'est-à-dire l'expression première, n'exprime +que de vagues pressentimens sans aucune signification précise. + +Dans la prose, c'est-à-dire dans la rédaction manifestement postérieure +à la mort de Béatrice, nous voyons celle-ci formellement exprimée: «avec +une courtoisie qui est aujourd'hui récompensée dans l'autre vie».[7] + +Ceci ne laisse donc aucun doute relativement à la date respective des +deux rédactions. + +Quant aux éclaircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux +réponses qui lui furent faites, on ne peut que répéter avec M. Melodia: +«Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.» + + * * * * * + +«C'était la première fois que sa voix frappait mes oreilles.» Il paraît +donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Béatrice y +joignit quelques paroles, peut-être un compliment banal que permettait +seul la compagnie où elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose +pour transporter un amoureux tel que Dante l'était alors. + +Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret à propos de tout ce +qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache à affirmer +la noblesse de son propre amour, et à écarter tout _vizioso pensiero_, +qui pourrait offenser le moins du monde la mémoire de Béatrice.[8] +Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la pâleur des femmes +alors qu'elles se sentent touchées par l'amour, avouer qu'il avait vu +plus d'une fois pâlir ainsi le visage de Béatrice.[9] Nous devons donc +croire, sans que cela doive entraîner aucune atteinte à la pureté de +l'affection qu'elle lui portait, qu'il a reçu d'elle des témoignages +plus significatifs que ceux qu'il nous laisse à peine entrevoir. + +Si, dans les oeuvres uniquement consacrées à la représentation des +passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques +lueurs de sentimens immatériels, nous ne devons pas l'être moins de voir +une oeuvre tout idéale et mystique s'éclairer de quelques rayons +humains. + +NOTES: + +[1] Ce sonnet est attribué, dans l'édition de M. Whitehead, à Cino da +Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer à Torino de Castel Fiorentino +(_alcuni capitoli_.... p. 330). + +[2] _Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore_.... + +[3] _Vedesti al mio parer ogni valore_.... + +[4] Ce seigneur c'est-à-dire l'Amour. + +[5] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_. Voir aussi un +article très intéressant de M. Melodia sur _le premier sonnet de Dante_, +dans le _Giornale Dantesco_, an V, nouv. série, _quaderno_ i-ii. + +[6] Je ne connais pas de traduction française du sonnet de Guido +Cavalcanti, et n'ai rencontré aucun commentaire italien à son sujet. + +[7] _Per la sua ineffabile cortesia, la quale è oggi meritata nel gran +secolo_. + +[8] P. GIULIANI, la _Vita nuova_. + +[9] Voir au chapitre XXXVII. + + + +CHAPITRE VII + + + O voi che per la via d'Amor passate.... + +_Ce sonnet a deux parties principales: dans la première, j'entends +appeler les fidèles de l'Amour par ces paroles du prophète Jérémie_: O +vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut +dolor meus[1], _et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la +deuxième partie je raconte où m'avait mis l'Amour, dans un sens autre +que celui que montrent les dernières parties du sonnet, et je dis ce que +j'ai perdu. Cette seconde partie commence à_: l'Amour, non par mon peu +de mérite.... + +On a recueilli, parmi les pièces se rapportant (_spettanti_) à la _Vita +nuova_, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer être +une de ces _cosette per rime_ que Dante dit avoir écrites (il ne signale +pourtant que le sonnet reproduit ici page 39) à propos du départ de la +femme qui lui avait servi à dissimuler aux autres son véritable amour +(_la quale fece schermo alla veritade_[2]). + +BALLADE + + _In abito di saggia messaggera_.... + + Revêtue comme une messagère intelligente, + Va, Ballade, sans t'attarder, + Vers cette belle dame à qui je t'envoie. + Et dis-lui combien je sens ma vie réduite à peu de chose. + Ta commenceras par dire que mes yeux, + En regardant sa figure angélique, + Avaient coutume de porter la couronne du désir. + Maintenant qu'ils ne peuvent plus là voir + La mort les fait fondre dans une frayeur telle + Qu'ils en ont fait la couronne du martyre.[3] + Hélas! je ne sais pas vers quel côté les tourner + Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras + A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort + De sa part. Adresse-lui donc une douce prière. + +Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, à propos d'une +simple simulation, on pourra penser que cette personne lui avait +peut-être inspiré un intérêt plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il +faudra penser également au langage habituel, et très conventionnel, des +poètes, et surtout des rimeurs de ce temps-là. Si aujourd'hui, dans le +langage de la polémique usuelle, traiter quelqu'un de scélérat signifie +souvent simplement qu'il ne partage pas votre manière de voir, dire à +une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on +avait du plaisir à la voir. + +NOTES: + +[1] O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est une +douleur semblable à la mienne. + +[2] FRATICELLI, _La Vita nuova de Dante Alighieri_, Fiorenze, 1890. + +[3] Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous +retrouverons encore signifie simplement des paupières profondément +cernées. + + + +CHAPITRE VIII + + + Piangete amanti perchè piange Amore.... + + +_Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la première, +j'appelle et je sollicite les fidèles de l'Amour à pleurer, et je dis +que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer, +ils m'écoutent avec attention. Dans la deuxième partie, je raconte la +raison de ses pleurs. Dans la troisième, je parle de l'honneur que +l'Amour rend à cette femme. La seconde partie commence à_: l'Amour +entend ... _la troisième à_; écoutez comment l'amour.... + + + * * * * * + + Morte villana, di pietà nemica.... + + +_Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la première, j'appelle la +Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxième, +m'adressant à elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets à +l'accuser. Dans la troisième, je la flétris. Dans la quatrième, je me +mets à parler à une personne indéfinie, bien que dans ma pensée elle +soit bien définie_. + +_La deuxième partie commence à_: puisque tu as donné ... _la troisième +à_: et si je te refuse ... _la quatrième à_: celui qui ne mérite pas.... + + * * * * * + +Les accens _douloureux_ qu'inspire à Dante la mort de cette jeune femme, +dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes +éplorées, sont de nature à laisser croire que son coeur avait pris une +part assez particulière à ce douloureux événement. Mais il faut tenir +compte de l'exaltation facile de sa sensibilité, et de l'exubérance +habituelle propre à la poésie trécentiste. D'ailleurs son âme a toujours +été hantée par la pensée de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et +l'on pourrait dire que le poète de la _Divine comédie_ a vécu dans la +mort. + +Dès les premières expressions de son amour juvénile et craintif et dans +les courts épanouissemens de ses béatitudes, on sent toujours planer +au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image +de son idole ne tardera pas à s'évanouir, et une ardente aspiration à +s'en aller avec elle. + +Mais ce n'est pas seulement un des caractères les plus originaux de la +poésie de Dante; c'est également un des caractères de toute la poésie du +_dolce stil nuovo_, cette mélancolie qui jette son ombre sur les +manifestations les plus joyeuses et les plus passionnées[1]. C'est ainsi +que, peu après lui, Pétrarque célébrait les triomphes de la Mort, entre +les triomphes de l'Amour et ceux de la Renommée. + +Laissons passer plusieurs siècles, et nous entendrons le poète de la +tristesse et de la désespérance nous redire, comme les rimeurs du _dolce +stil nuovo_, que: _con l'amoroso affetto un desiderio di morte si +sente_. On connaît le beau poème de Leopardi: _Amore e morte_. + + + Le destin a engendré en même temps + Deux frères, l'Amour et la Mort. + Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les étoiles + Nulle autre chose aussi belle. + De l'une naît le bien + Et naissent les plus grands plaisirs + Qui se rencontrent dans la mer de l'Être. + L'autre détruit tous les maux + Et toutes les douleurs.... + + +Ne serait-ce pas un sujet intéressant que de rapprocher et comparer +entre elles les mélancolies issues des terres ensoleillées du Midi, et +les tristesses, filles des régions embrumées du Nord? + +NOTE: + +[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della vita di Dante_. + + + +CHAPITRE IX + + + Cavalcando l'atro ier per un cammino.... + + +_Ce Sonnet a trois parties: dans la première, je dis comment je +rencontrai l'Amour et sous quelle apparence; dans la deuxième, je dis ce +qu'il m'a dit, quoique pas complètement, de peur de découvrir mon +secret. Dans la troisième, je dis comment il disparut. La seconde partie +commence à:_ quand il me vit ... _la troisième à_: alors je pris ... + + * * * * * + +On peut remarquer que ceci ne nous est pas donné précisément comme une +vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination +hantée par des pensées obstinées. Ce ne serait donc que la traduction de +ces pensées sous une forme figurative. + +Lorsque le Poète évoque la présence et l'inspiration de l'Amour, ce +n'est sans doute qu'une manière d'exprimer ce qui se passait au dedans +de lui-même. Lorsque l'Amour lui apparaît brillant et joyeux, c'est que +son âme était allègre et ouverte à de douces perspectives. S'il lui +apparaît ici mal vêtu, hésitant et inquiet, c'est que son âme à lui +était inquiète et hésitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'était la +préoccupation de sa propre dissimulation, de la défense de son amour +(comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait déjà à +remplacer, avec un empressement où l'on ne saurait nier qu'il y n'eût +quelque chose de suspect; c'était enfin un certain malaise, peut-être +quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du côté de la +belle rivière, symbole de son amour si pur. + +Il y a en effet dans le langage énigmatique qu'il se fait tenir par +l'Amour la trace d'arrière-pensées que, suivant son habitude, il ne peut +s'empêcher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout à deviner. + +Si l'Amour lui a rapporté son coeur d'auprès de celle qui avait servi de +défense à son secret pour qu'il lui serve près d'une autre, c'est donc +que son coeur était en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme +il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait +encore quelques places disponibles. N'est-ce pas à cela que l'Amour (ou +sa conscience) fait allusion quand il lui dit: «moi je suis toujours le +même, mais toi tu changes»? Et il lui recommande de n'en rien laisser +transpirer. + +Et ce n'est pas seulement le départ de la dame de l'église qui sollicite +l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune +et belle lui inspirer des accens non moins émus.[1] Et plus tard enfin +les témoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux +yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour brisé.[2] + +Il semble que, dans ce grand poème en l'honneur de Béatrice, il ait tenu +à ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs +strophes à eux, comme des figures secondaires viennent orner les +soubassemens d'un monument élevé à une gloire qu'on a voulu +immortaliser. + + * * * * * + +On s'est beaucoup occupé de cet éloignement de Florence qui devait +séparer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de +ses pensées. Ce n'était certainement pas une partie de plaisir qu'il +faisait avec de nombreux (_molti_) compagnons, mais une obligation qu'il +subissait à contre-coeur, et où, jeune homme de vingt ans, il emportait +les pensées obsédantes et mélancoliques d'un amoureux contraint +s'éloigner d'une maîtresse adorée. J'emprunte au Prof. del Lungo des +détails intéressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son +habitude, le poète laisse planer une obscurité toujours difficile à +éclaircir.[3] + +Il y avait à Florence une organisation militaire que les occasions ne +manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de +voisins alliés ou de régler des contestations avec des voisins hostiles. + +Lorsque la Commune avait décidé quelque expédition de ce genre (_di fare +le oste_), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les +boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze à +soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms +chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester à la +garde de la ville, en payant (_pagando_). Et l'on formait un ou +plusieurs corps de 200 hommes qui montaient à cheval, escorté chacun +d'un compagnon bien armé et d'un cheval équipé; on déployait les +enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'était +généralement pas très éloigné). + +Ce fut donc à une expédition de ce genre que Dante dut prendre part. +Quelle fut cette expédition, que M. del Lungo rapporte à l'année 1288? +Quels en furent le caractère, la destination et la durée? C'est ce qu'il +ne lui a pas été possible de déterminer, malgré de patientes recherches +parmi les souvenirs et les actes officiels de cette époque. Ce n'était +là quelquefois que de simples démonstrations. Était-ce le cours de +l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en +soit, son éloignement de Florence ne paraît pas avoir été de longue +durée.[4] 4: Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la _Comédie_, +Dante fait allusion à une campagne qu'il aurait faite sur le territoire +des Arétins: «J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Arétins....» + +NOTES: + +[1] Chapitre VIII. + +[2] Chapitre XXXVI. + +[3] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo +XIII_, _Milano_,1891. + + + +CHAPITRE XI + +Il est intéressant de rapprocher du onzième chapitre de la _Vita nuova_ +cette pensée de Vauvenargues, c'est-à-dire d'un contemporain de Voltaire +et de Diderot: + +«Quand un jeune homme ingénu aime pour la première fois, tous ceux qui +le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main à ceux qui +ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il réconcilie: son amour +devient pour lui toutes les vertus.» + +N'est-ce pas une même inspiration qui a dicté ces lignes au poète +italien et au philosophe français? Et l'on peut se demander si l'un +d'eux n'a pas été le reflet direct de l'autre. + + + +CHAPITRE XII + + + Ballata, io vo'che tu ritruovi amore.... + + +_Cette ballade se divise en trois parties: Dans la première, je lui dis +où elle doit aller, et je l'encourage pour qu'elle s'en aille plus +hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller +en sécurité et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis +ce qu'il lui appartient de faire entendre. Dans la troisième, je la +laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage à la +fortune. La seconde partie commence à_: Dis-lui d'abord avec douceur.... +_La troisième à_: ma gentille ballade.... + +_On pourrait m'adresser un reproche, et dire que l'on ne saurait pas à +qui je me serais adressé à la seconde personne, parce que cette ballade +n'est autre chose que mes propres paroles: aussi je dis que ce doute, +j'entends le résoudre et l'éclaircir dans ce petit livre, ainsi qu'un +doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et +qui voudra me le reprocher de cette manière_. + + * * * * * + +Si jusqu'ici nous n'avons guère vu dans la partie lyrique qu'une +répétition ou un développement de la prose qui la précède, nous trouvons +ici deux sujets différans dont l'un est la préparation de l'autre. + +Le Poète, dont la pensée, suivant son habitude, s'abrite sous la fiction +de l'Amour, se laisse d'abord aller à ses réflexions. Il sent bien qu'il +s'est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la +nouvelle défense de son amour a été compromise (_ha ricevuto alcuna +noia_) par les bavardages auxquels ont donné lieu ses assiduités +simulées. Béatrice (laquelle est _contraria di tutta la noia_) ne se +soucieras de se trouver mêlée à tous ces commérages, et elle en veut à +celui qui y a donné lieu. Dante en a conscience et cherche à corriger +les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l'exécution. + +Peut-être trouvera-t-on que le lyrisme dont la _nota suave_ est pleine +de charme, recouvre plus de politique que d'inspiration. Mais cela même +témoigne de la sincérité du Poète et de la réalité de son récit. + +Quant à la ballade elle-même, elle nous représente une scène à quatre +personnages, l'amoureux qui l'a écrite, l'aimée à qui elle est destinée, +la ballade qui est chargée de présenter les excuses et les explications, +enfin, l'Amour qui devra l'accompagner pour la faire agréer. + +Il faut remarquer les précautions infinies que prend le premier. +D'abord, il n'ose s'adresser directement à celle qui s'est crue +offensée. Puis, il multiplie les formes les plus délicates et les plus +pressantes de la courtoisie et de l'humilité. Il espère que la forme +harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore +le pardon: mais il ne se fie pas suffisamment à sa propre éloquence et à +ses bonnes raisons. Alors il invoque l'Amour afin qu'il témoigne pour +lui et qu'il plaide sa cause. Mais ce n'est pas seulement à l'amour qui +habite son propre coeur, qu'il fait appel, c'est peut-être et surtout à +l'amour même de Béatrice. + + + +CHAPITRE XIII + + + Tutti li miei pensier parlan d'amore.... + + +_Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la première, je dis +et j'établis que toutes mes pensées sont d'amour. Dans la deuxième, je +dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversités. Dans la +troisième, je dis en quoi elles paraissent toutes s'accorder. Dans la +quatrième, je dis que, en voulant parler de l'Amour, je ne sais où je +dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que +j'appelle mon ennemie madame la pitié. Je dis madame_ (madonna) _par +mode dédaigneux_. + +_La deuxième partie commence à_: et le font.... _la troisième à_: elles +s'accordent seulement.... _la quatrième à_: c'est à ce point.... + + + +CHAPITRE XIV + + + Coll' altre donne mia vista gabbate.... + + +_Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l'on +n'établit de divisions que pour expliquer le sens des parties ainsi +divisées. Il n'y a donc pas lieu de le faire pour que la signification +en soit comprise_. + +_Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet, +il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l'Amour tue +tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent +d'instrumens, ceci demeure inexplicable à qui n'est pas au même degré +fidèle de l'Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient +compris de ceux qui le sont_. + +_Il n'est donc pas nécessaire de donner cette explication qui serait +inutile et même superflue._ + + * * * * * + +La scène qui vient d'être reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que +faisait ressentir aux Anciens l'approche imaginaire d'un Dieu, et +surtout l'approche de sanctuaires particulièrement redoutés? Il +s'agissait là de phénomènes d'hystéricisme soit isolés, soit communiqués +aux foules par une véritable contagion. L'état général des esprits +pendant toute la durée du moyen âge était tout à fait favorable à des +manifestations de ce genre. Quelque part que l'on puisse faire à +l'enveloppe romanesque dont sont entourés la plupart des incidents de la +_Vita nuova_, même les plus sûrement réels, on peut être assuré que le +Poète n'a pas inventé de toutes pièces les sensations extraordinaires +que l'aspect ou seulement l'approche de Béatrice déterminaient en lui. + +Il m'a été reproché d'avoir parlé d'hystérie à propos des phénomènes +singuliers qu'il s'attribue à lui-même dans mainte circonstance[1]. Ce +sont des témoignages significatifs d'une nervosité véritablement +maladive. Il faut ici que ce trouble du système se soit produit avant +même que la présence de celle qui en était la cause se fût révélée ou +fût même prévue. Il s'agit là d'un phénomène qui rentre dans ceux +auxquels se rapporte la télépathie ou action à distance. Si je l'osais, +je dirai que Dante eût pu faire un excellent medium. + +NOTE: + +[1]_Giornale Dantesco_. + + + +CHAPITRE XV + + + Ciò che m'incontra nella mente more.... + + + _Ce sonnet se divise en deux parties: dans la + première, je dis la raison pour laquelle je ne me + décide pas à m'approcher de cette femme; dans la + seconde, je dis ce qui m'arrive quand je m'approche + d'elle; et cette partie commence par_: et quand je + suis.... _Et cette seconde partie se divise aussi en_ + _cinq, suivant ce qui s'y raconte. Dans la première,_ + _je dis ce que l'Amour, sur le conseil de la raison,_ + _me dit quand je suis près d'elle; dans la seconde,_ + _j'explique l'état de mon coeur d'après celui de mon_ + _visage; dans la troisième, je dis comment je perds_ + _tout courage; dans la quatrième, je dis combien a_ + _tort celui qui ne me témoigne aucune compassion,_ + _parce que cela me rassurerait; dans la dernière, je_ + _dis pourquoi les autres devraient avoir pitié de_ + _moi, c'est-à-dire en raison de l'angoisse qui me_ + _monte aux yeux; angoisse qui disparaît, c'est-à-dire_ + _dont les autres ne s'aperçoivent pas, à cause de_ + _la moquerie de cette femme, laquelle attire à elle_ + _les regards de ceux qui verraient peut-être cette_ + _angoisse. La seconde partie commence à_: mon + _visage montre.... _la troisième à_: et tout frissonnant.... + _la quatrième à_: il a bien tort.... _la cinquième + à_: et me montre.... + + + + + CHAPITRE XVI + + + Spesse fiate vennemi alla mente.... + + +_Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu'il comprend quatre +choses. Et comme ces choses ont été exprimées plus haut, je n'ai pas +besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis +donc seulement que la deuxième partie commence à_: que l'amour +m'assaille.... _La troisième à_: puis je, m'efforce.... _La quatrième +à_: et je lève mes yeux.... + + + +CHAPITRE XVIII + +Il faut admettre, d'après les dernières paroles qui venaient de lui être +adressées, que le Poète s'était plaint hautement de la, sévérité de sa +Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient reçu déjà quelque +publicité. Et nous voyons qu'il en est honteux et repentant; et il +exprime la résolution «de prendre toujours désormais ses louanges pour +sujet de ses paroles», et il se demande comment il a pu parler +différemment. + +On sait que la _Vita nuova_ ne nous donne pas la reproduction intégrale +des pièces qu'il a composées à l'honneur ou à propos de Béatrice. Il en +est un certain nombre qui datent certainement de la même époque et qu'il +aura probablement éliminées lui-même, que l'on trouve généralement +annexées au texte de la _Vita nuova_. + +Mais il y avait alors des élémens de publicité dont il est difficile de +nous faire une idée précise, et un côté de cette Société qui nous +échappe complètement. + +Nous voyons que le premier sonnet de la _Vita nuova_, purement +symbolique, a été adressé à des rimeurs notables. «Sitôt que ce sonnet +fut répandu», dit le poète. Et nous connaissons quelques-unes des +réponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet _Donne ch'avete +intelletto d'amore...._ (chap. XX), il dit encore: «Après que ce sonnet +eut été répandu dans le monde....» (chap. XX). + +Il y avait certainement là un mode de correspondance analogue à cette +correspondance par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons +dans le XVIIIe siècle, et dont Voltaire faisait un si large +usage. + +N'y avait-il pas également alors quelque chose d'analogue à ce qu'on +appelait, au dernier siècle, des bureaux d'esprit? Nous voyons un de ses +amis (le frère de Béatrice) venir demander à Dante de dire quelque chose +à propos d'une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de +ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c'est que l'amour (sonnet, +page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap. +LXII), et il en écrit de nouveaux pour mieux leur faire honneur. + +Les Florentins avaient l'habitude de se réunir le soir, _al fresco dei +marmi_, sur les bancs de marbre que l'on voit encore autour de la +cathédrale (_Santa Maria del fiore_), et où l'on montre _il sasso di +Dante_, la pierre où Dante venait s'asseoir. + +C'est là que devaient s'échanger les racontars de la ville et les +commérages du jour, et se communiquer les productions journalières des +rimeurs à la mode. N'est-ce pas la fidèle représentation des cafés et +des cercles de nos villes de province? + + + +CHAPITRE XIX + + + Donne, ch' avete intelletto d'amore.... + + +_Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec +plus de soin que les précédentes, et j'en ferai ainsi trois parties_. + +_La première partie est la préface de ce qui suit; la deuxième est le +sujet traité; la troisième est comme la servante_ (una servigiale) _des +précédentes. La deuxième commence à_: un ange a fait appel...; _la +troisième à_: Canzone, je sais.... + +_La première partie se divise en quatre_. + +_Dans la première, je dis à qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je +veux le faire. Dans la deuxième, je dis ce que je pense de ses mérites, +et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisième, je dis +comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas empêché par +timidité. Dans la quatrième, revenant à ceux à qui j'ai voulu +m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi_. + +_La deuxième partie commence à_: je dis donc que lorsque...; _la +troisième à_: et je ne veux pas non plus...; _la quatrième à_: avec +vous, femmes et jeunes filles.... + +_Puis quand je dis_: un ange a fait appel.... _je commence à traiter de +cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la première, +je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxième qu'on +s'occupe d'elle sur la terre_: ma dame est désirée.... _Cette deuxième +partie se divise encore en deux: dans la première, je dis quelle est la +noblesse de son âme en parlant des vertus qui procèdent de celle-ci. +Dans la deuxième, je parle de la noblesse de son corps en signalant +quelques-unes de ses beautés, ainsi_: l'amour dit d'elle.... _Cette +deuxième partie se divise encore en deux. Dans la première, je parle des +beautés de toute sa personne; dans la deuxième, je parle de certaines +beautés appartenant à certaines parties déterminées de sa personne, +ainsi_: de ses yeux.... + +_Cette même deuxième partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je +parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa +bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite +aucune pensée blâmable, que le lecteur se rappelle ce qui a été écrit +plus haut: que le salut de cette femme, qui était l'opération de sa +bouche, était la fin de mes désirs, quand il m'était permis de le +recevoir_. + +_Lorsque ensuite je dis_: Canzone, je sais.... _j'ajoute une stance qui +est comme la servante des autres, où je dis ce que je demande à cette +Canzone. Et comme cette dernière partie est facile à comprendre, je ne +m'occuperai plus d'autres divisions_. + +_Je dis que pour bien pénétrer le sens de cette Canzone il faudrait +avoir recours à des divisions plus détaillées: mais cependant celui qui +n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me +déplaît pas qu'il s'en tienne â cela. Car certainement je crains d'avoir +expliqué à trop de gens la signification de cette Canzone_. + + * * * * * + +Le passage de ce sonnet entre «un ange a fait appel à la divine +Intelligence» et «ma Dame est donc désirée dans le ciel» est fort +difficile à interpréter, et a exercé sans grands résultats apparens la +sagacité des commentateurs. + +On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin prématurée de +Béatrice, et comme une allusion à la descente du Poète aux enfers. + +Mais, suivant cette hypothèse, il faudrait admettre que le plan de la +Comédie se fût trouvé déjà arrêté dans son esprit lorsqu'il écrivait ce +sonnet. On a fait observer que les expressions _inferno_, l'enfer, et +_mal nati_, les méchans, pourraient s'appliquer simplement à la +conception qu'il a plus d'une fois exprimée dans des termes analogues, +de la condition de notre monde, un véritable _inferno_, et des hommes, +_malvagi_ ou _malnati_. + +Quoi qu'il en soit de cette interprétation, s'il n'a pas adressé cette +Canzone directement à Béatrice, mais aux femmes (_ch'avete intelletto +d'amore_), il dit qu'elle sera envoyée à celle dont il célèbre la +louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander à elle et à +l'Amour qui sera près d'elle. Et d'ailleurs, si elle est désirée dans le +ciel, c'est qu'elle est encore vivante. + +Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens +énigmatique de la première partie de la canzone. M. Scherillo pense +qu'il a dû y avoir une interpolation introduite dans sa rédaction plus +tard, après la mort de Béatrice[1]. Dante ne se conforme pas toujours +dans ses récite à l'ordre des temps. La _Divine Comédie_ est pleine de +prédictions qui n'étaient que la reproduction de faits accomplis. Il est +permis de croire que la _Vita nuova_, lors de sa rédaction définitive et +de son encadrement dans ses récits en prose, a subi plus de retouches, +de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner. + +Il ne me paraît pas possible d'admettre que, pendant que se déroulait le +roman de la _Vita nuova_ et qu'il écrivait ce poème d'amour, alors qu'il +n'avait pas encore pénétré, bien avant au moins, dans la vie publique, +il eût déjà conçu le plan de la _Divine Comédie_ et fait les préparatifs +de son voyage sacré.[2] + +Dans un article tout récent[3] consacré à l'important ouvrage de +Scherillo (_alcuni capitoli dalla biografia di Dante_) un éminent +critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une +source antérieure à la _Vita nuova_. Je reproduis à peu près ses +paroles: + +Il ne pouvait prévoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes +ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour +lequel il n'avait aucun titre, «n'étant pas Énée ni saint Paul».[4] + +Alors que Dante écrivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient +pas encore donné l'expérience des besoins du siècle pour lui faire +concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[5] + +C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comédie que +nous interprétons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement +en 1289 que Dieu fît dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du +Poète: «J'ai vu l'espérance des Bienheureux....» + +Je ne puis m'empêcher de faire encore remarquer le caractère de +politesse raffinée qui était dans les habitudes du Poète. Dans les +milieux les plus dramatiques de la Comédie, comme dans la vie sociale où +nous amène la _Vita nuova,_ il se montre toujours d'une correction et +d'une courtoisie irréprochables, soit qu'il se rencontre avec des +femmes, soit qu'il se trouve en présence de personnages dont il veut +reconnaître la supériorité intellectuelle ou sociale. Il nous apparaît +toujours comme un homme bien élevé, et la délicatesse de ses manières et +de ses expressions nous laisse l'idée que nous nous faisons d'un homme +qui a été élevé par des femmes.[6] Il y a là un contraste manifeste avec +l'apreté de son caractère et la violence habituelle de son langage. + +Nous ne savons rien du reste de sa première éducation et de son milieu +domestique. J'ai déjà rappelé le silence absolu qu'il garde sur sa +famille et sur les premières impressions de son enfance, en dehors de sa +passion précoce. Pour ce qui est de la Comédie, nous pouvons dire que le +Virgile qu'il nous présente pouvait bien lui servir de modèle en matière +de courtoisie; ce qui paraît mieux en harmonie avec les souvenirs de la +cour d'Auguste qu'avec le milieu où Dante a vécu, et avec la barbarie +effective que recouvraient encore à peine certains raffinemens bien +superficiels sans doute. + +NOTES: + +[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_.«Quand Dieu +dit: «il dira, aux âmes des _malvagi_», c'est déjà une allusion à la +_Comédie_.» (Page 835.) + +[2] Voir encore sur ce dernier sujet l'intéressant et compendieux +travail de M. Leynardi (_la Psicologia dell' arte nella Divina +Commedia_). L'éminent professeur de philosophie au lycée Doria de Gênes +a étudié avec autant de sagacité que de finesse (_sottilezza_) tous les +points qui se rapportent à la composition de la _Divine Comédie_. Dans +la dissertation _come avenne la preparazione dell' opera_, il fait +observer que l'intention première du Poète, entièrement annoncée dans la +_Vita nuova,_ était d'élever un monument à Béatrice: et ce n'est que peu +à peu, et suivant le cours des événemens et l'évolution de son propre +esprit, et enfin le développement de son génie, que cette oeuvre est +devenue la _Divine Comédie_. Et il proteste contre l'idée exprimée par +Giuliani d'une construction architecturale de la _Divine Comédie_, qui +aurait été arrêtée dans l'esprit du Poète dès ses années de jeunesse. + +[3] _Bullettino della Società Dantesca Italiana, Firenze_, octobre, +novembre 1896. + +[4] _La Divine Comédie, l'Enfer_, ch. IL. + +[5] Se reporter à mon Introduction, p. 14. + +[6] Ceci a déjà été signalé dans _l'Introduction_. + + + +CHAPITRE XX + + + Amor e cor gentil sono una cosa.... + + +_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la première, je parle de +l'amour en tant qu'il est en puissance. Dans la seconde, j'en parle en +tant que de la puissance il s'est résolu en acte. Cette seconde commence +à_: puis la beauté apparaît.... + +_La première partie se divise elle-même en deux. Dans la première, je +dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment +ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un est +à l'autre, ce que la forme est à la matière. Cette seconde commence à_: +quand la nature.... + +_Et quand je dis_: puis la beauté apparaît ..._je dis comment cette +puissance s'est résolue en acte, et d'abord comment elle se fait chez +l'homme, ensuite comment elle se fait chez la femme_, e simil fa la +donna. + + * * * * * + +L'amour en puissance est celui dont on a les éléments sans avoir eu +l'occasion de l'appliquer. L'amour en acte est celui qui s'adresse à un +objet déterminé. + + + +CHAPITRE XXI + + + Negli occhi porta la mia donna Amore.... + + +_Ce sonnet a trois parties. Dans la première, je dis comment cette femme +résout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux; et la +troisième dit la même chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces +deux parties, il s'en trouve une moindre gui a l'air de demander leur +aide à celle gui précède et à celle qui suit: et elle commence à_: +Aidez-moi, Mesdames.... _Cette troisième commence à_: toute douceur.... +_La première partie se divise en trois. Dans la première, je dis comment +par sa vertu tout ce qu'elle voit devient noble, ce gui va jusqu'à +amener l'amour en puissance là où il n'était pas. Dans la seconde +partie, je dis comment elle résout l'amour en acte dans les coeurs de +tous ceux qu'elle voit. Dans la troisième, je dis ce qu'ensuite par sa +vertu elle accomplit dans leurs coeurs_. + +_La deuxième partie commence à_: où elle passe.... _et la troisième +commence à_: et son salut. + +_Quant je dis ensuite: aidez-moi, mesdames ... je donne à entendre à qui +j'ai l'intention de m'adresser, en demandant aux femmes de m'aider à +l'honorer. Puis quand je dis_: toute douceur ... _je répète ce que j'ai +dit dans la première partie à propos des deux actes de sa bouche dont +l'un est sa douce parole et l'autre son admirable sourire: sauf que je +ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les coeurs des autres, +parce que la mémoire ne peut le garder pas plus que l'impression qu'il a +produite_. + + + +CHAPITRE XXII + + + Voi che portate la sembianza umile.... + + +_Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la première, +j'appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d'auprès +d'elle, en leur disant que je le crois, alors qu'elles reviennent +ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me +parler d'elle. Cette seconde partie commence à_: et si vous venez.... + + + Se' tu colui c'hai trattato sovente.... + + +_Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom +desquelles je réponds auraient eu quatre réponses à me faire. Et, comme +je l'ai exprimé, plus haut, je n'ai pas à les reproduire; aussi j'en +fais seulement la distinction. La deuxième partie commence à_: pourquoi +pleures-tu?... _La troisième commence à_: laisse-nous pleurer ... _la +quatrième à_: elle a la pitié.... + +M. Del Lungo nous a conservé le testament de Folco Portinari, daté du 14 +janvier 1287. Ce testament très long, et rédigé d'une manière fort +minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d'abord et pour la +plus grande partie à des oeuvres ou fondations pieuses et durables, puis +à chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice +(Béatrice) l'une de ses filles, _uxori domini Simonis dei Bardi_, pour +cinquante florins.[1] + +NOTE: + +[1] Del Lungo, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII, +Milano_, 1891. + + + +CHAPITRE XXIII + + + Donna pietosa e di novella etate.... + + +_Cette canzone a deux parties: dans la première, je dis en parlant à une +personne indéterminée comment je fus tiré d'une imagination délirante +par certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter. +Dans la seconde, je dis comment je l'ai fait. La seconde commence à_: +tandis que je pensais.... _La première partie se divise en deux: dans la +première, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent +et firent au sujet de mon délire avant que j'eusse repris ma +connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent après +que feus cessé de divaguer, et elle commence à_: ma voix était.... +_Ensuite, quand je dis_: tandis que je pensais ... _je dis comment je +leur ai raconté mon imagination. Et relativement à ceci, je fais deux +parties: dans la première, je les raconte dans l'ordre. Dans la seconde, +en disant à quelle heure ces femmes m'ont appelé, je les remercie +intérieurement; et cette partie commence à_: vous m'avez appelé.... + + * * * * * + +La femme jeune et compatissante (_donna pietosa e di novella etate_) qui +se trouve à la tête de la canzone est la même que la femme jeune et +gentille qui n'a fait que passer dans le récit. C'est celle qui se +tenait près de son lit, et que les autres femmes en avaient écartée, à +cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations. + +Il a suffi au poète de quelques mots à peine pour donner la vie à une +image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci était sa plus proche +parente (_eta meio di propinquissima sanguinità,_) c'est-à-dire sa +soeur, mariée depuis à un Léone Poggi (Fraticelli). + + + +CHAPITRE XXIV + + + Io mi sentii svegliar dentro allo core.... + + +_Ce sonnet a plusieurs parties_. + +_La première dit comment je sentis s'éveiller en moi le tremblement bien +connu de mon coeur, et comment il me sembla que l'amour venait à +m'apparaître de loin tout joyeux. La deuxième dit comment il me sembla +que l'amour parlait dans mon coeur et ce qu'il me semblait dire. La +troisième dit comment, après qu'il fut resté ainsi avec moi un peu de +temps, je vis et j'entendis certaines choses_. + +_La deuxième partie commence à_: et il disait ... _la troisième commence +à_: et comme mon Seigneur.... + +_Cette troisième partie se divise en deux: dans la première, je dis ce +que j'ai vu; et dans la deuxième, ce que j'ai entendu. Et elle commence +à_: l'amour me dit.... + + * * * * * + +Ceci nous fait assister à la réconciliation de Dante avec Béatrice. Il a +plu au Poète de donner à ce récit une forme presque sibylline, sans +doute à cause du caractère solennel qu'il lui attribuait. Il paraîtra +peut-être difficile d'en saisir au premier abord la signification: voici +l'interprétation qui peut en être donnée. + +Guido Cavalcanti «le premier des amis de Dante», avait aussi une amie, +qui se nommait _Giovanna_. Dante la vit donc s'approcher de lui, et +derrière elle marchait Béatrice. Voilà tout ce que contient le récit. +Cette Giovanna, qui était connue sous le nom de _Primavera_ qu'on lui +avait donné sans doute à cause de son genre de beauté, il traduit son +nom de Primavera par celui de _Prima verrà_(celle qui viendra la +première). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient +parce qu'il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait +annoncé la vraie lumière (_Vox clamantis_ ...). + +Ici la vraie lumière, c'est Béatrice. Et c'est Giovanna qui la précède +et l'annonce, s'étant sans doute chargée de ramener Béatrice à Dante, et +de mettre fin à la brouille qui les séparait. + +Tout ceci est bien alambiqué et typique de l'époque, ainsi que cette +intrusion d'allusions sacrées au simple fait du rapprochement de deux +amans brouillés par suite d'un malentendu. Mais il ne faut pas oublier +que nous sommes au XIIIe siècle. + + * * * * * + +Voici encore un sonnet, compris dans les _rime spettanti alla Vita +nuova_, qui se rapporte à ce même incident, et dont les termes mêmes ne +permettent aucun doute sur son authenticité.[1] + + + J'ai vu une gracieuse compagnie de femmes, + C'était le jour de la Toussaint passée. + Et l'une d'elles venait presque la première, + Menant avec elle l'amour à sa droite. + Ses yeux jetaient une lumière + Qui semblait un esprit enflammé: + Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage, + J'y vis la figure d'un ange. + Cette douce et sainte créature + Saluait de ses yeux + Ceux qui en étaient dignes. + Et le coeur de chacun s'imprégnait de sa vertu. + Je crois que c'est dans le ciel qu'est née cette merveille. + Et qu'elle est venue sur la terre pour notre salut. + Heureuses donc celles qui l'accompagnent. + + +NOTE: + +[1] _Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime spettanti alla +Vita nuova_.) + + + +CHAPITRE XXV + +Est-ce pour satisfaire aux règles qu'il vient d'établir qu'il exprimera +plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans _Il +Convito_? (Fraticelli.) Et, s'il a transformé la Philosophie en une +femme douée de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la +célébrer ainsi, et la louer dans un langage approprié? Et, chose assez +singulière, les expressions symboliques qu'il adresse à la Philosophie +ont un caractère de sensualité que nous ne rencontrons dans aucune des +invocations dont Béatrice est l'objet. + +On est très embarrassé avec le poète de la _Vita nuova_ et de la _Divine +Comédie_. S'il a bien établi la distinction dans le discours du sens +littéral et du sens allégorique[1], il ne nous aide pas souvent à faire +la part de l'un et de l'autre. Il fait penser, si l'on ne trouve pas un +tel rapprochement un peu irrespectueux, à ces personnes que nous +rencontrons dans le monde, quelquefois très intelligentes ou très +spirituelles, mais d'un esprit ainsi fait qu'on ne sait jamais si elles +parlent sérieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce +qu'elles disent. + +NOTE: + +[1] _Il Convito_, Trait, ii. + + + +CHAPITRE XXVI + + + Tanto gentile e tanto onesta pare.... + + +_Ce sonnet est si facile à comprendre, après le récit gui précède, qu'il +n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas_. + + * * * * * + +Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration +que le poète adresse à sa bien-aimée, nous ne percevions aucun indice +propre à la personne même de Béatrice. + +Il nous dit bien: «quand on la voyait passer, on répétait: ce n'est pas +une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» Ou bien: «c'est une +merveille, béni soit Dieu qui a fait une oeuvre si belle!» Mais nous ne +connaissons rien de plus. + +Était-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux, +de ses beaux yeux, _begli occhi_, qui lui versaient ses joies et ses +douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une âme impalpable +et insaisissable. + +Si, dans les oeuvres consacrées à la représentation des passions +humaines, on aime à apercevoir quelques lueurs immatérielles, on n'aime +pas moins à voir une oeuvre idéale et mystique s'éclairer de quelques +rayons humains. + +Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai vécu, sans chercher à m'en +faire une représentation sensible. + +Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de Pétrarque, +mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de +celle-ci conservé à la _Lauranziana_ de Florence. Ses yeux sont +changeants comme la surface de la Méditerranée, tantôt d'un saphir +étincelant et tantôt d'une teinte assombrie. Elle a la démarche d'une +Déesse et le charme d'une Grâce. Nous reconnaissons, dans la pâleur de +perle que son poète lui attribue, la pâle morbidesse de celles qui +doivent mourir jeunes.... + +Et, si nous voulons compléter cette représentation tout idéale des +traits plus marqués que, plus tard, elle laissera entrevoir à celui +qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous +une beauté fulgurante que les yeux auront souvent de la peine à +supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment à prendre +auprès de ceux qu'elles sentent asservis à leurs charmes, un sourire +doux, indulgent, et par instant légèrement ironique. + + + +CHAPITRE XXVII + + + Vede perfettamente ogni salute.... + + +_Ce sonnet a trois parties: dans la première, je dis près de quelles +personnes cette personne paraissait le plus admirable; dans la seconde, +je dis combien sa compagnie était agréable; dans la troisième, je dis +l'effet qu'elle produisait sur les autres par la vertu de sa présence. +La deuxième partie commence à_: celles qui vont ... _la troisième à: _et +sa beauté.... + +_Cette dernière partie se divise en trois. Dans la première, je dis +l'action qu'elle exerçait sur les femmes au sujet d'elle-même; dans la +seconde, je dis l'action qu'elle exerçait sur elles au sujet des autres; +dans la troisième, je dis comment cette action se faisait sentir +merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non +seulement par sa présence mais aussi par son souvenir. La seconde partie +commence à_: à sa vue.... _La troisième à_: et tout ce qu'elle fait.... + + * * * * * + +Lorsque le Poète nous dit que la noblesse et la beauté de Béatrice +répandaient leur reflet «sur les femmes qui allaient avec elle,» et que +tous ceux qui l'approchaient se pénétraient de sa perfection au point +d'en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d'abord se +livrer qu'à quelque amplification poétique. + +Lorsqu'il nous montre les anges du ciel réclamant cette merveille pour +qu'elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n'y apercevons +d'abord qu'une figure de rhétorique propre à nous faire pressentir la +destinée d'une créature dont «le monde où elle vit n'est pas digne». + +Cependant, n'est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce +assidu d'une grande beauté ou d'un pouvoir insigne nous relève aux yeux +des autres et à nos propres yeux, et que l'intimité avec une +intelligence supérieure ou une vertu éclatante réagit sur notre propre +personnalité, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos +jugemens et sur nos actes? + +Et qui, présent aux lamentations d'une mère pleurant une fille adorée ne +l'a entendue s'écrier, presque dans les mêmes termes que le Poète: elle +était trop belle et trop bonne, c'est le ciel qui nous l'a prise et qui +en a fait un ange? + +C'est que, sous ces hyperboles familières à la poésie, et surtout à la +poésie trécentiste, nous retrouvons toujours une conscience précise de +la réalité, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une +expression fidèle des sentimens et des sensations humaines. C'est là un +des caractères les plus frappans du génie du Poète que, dans ses +harmonies les plus éclatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais +une note douteuse. + + + +CHAPITRE XXIX + +Giuliani pense qu'en s'exprimant ainsi le Poète fait allusion par avance +à la place que Béatrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) auprès +de Marie, cette reine bénie, et qu'il faut voir là un «témoignage de +l'architecture qui a présidé à toute son oeuvre».[1] + +C'est voir les choses de loin. Si l'on suppose que le nom de Marie est +invoqué ici parce que la place de Béatrice près de Marie dans la Rose +mystique se trouvait déjà déterminée dans l'esprit du Poète, on pourrait +aussi bien supposer que l'épisode paradisiaque de Marie n'est qu'un +souvenir de la _Vita nuova_. + +D'ailleurs Dante nous dit qu'il avait lui-même une dévotion particulière +à la Sainte Vierge, et l'invocation qu'il lui adresse (_nel paradiso +della Divina Commedia_) est une des plus belles pages du Poème. + +L'idée que, peu après la mort de Béatrice (1292), fût arrêté le plan du +Paradis de la Comédie, qu'il devait travailler encore et terminer vingt +ans après, c'est-à-dire l'année même de sa mort, me paraît tout à fait +inadmissible. Je suis déjà revenu à plusieurs reprises sur ce sujet.[2] + +On peut s'étonner de voir exprimées d'une façon aussi dogmatique les +raisons pour lesquelles le Poète ne parlera pas de la mort de Béatrice. + +M. Scherillo, dans le livre si intéressant que j'ai cité plusieurs fois, +s'est livré sur ce sujet à une longue dissertation où, comme d'habitude, +on voit chercher à relier avec l'oeuvre future du Poète les passages +dont l'interprétation paraît douteuse. Cette interprétation me paraît +cependant assez simple. + +Je ne dis pas cela pour la première raison, peu importante du reste, +parce qu'on ne comprend pas bien en quoi, de la préface _(proemio)_ du +livre, il résulterait que ceci n'entrait pas dans son plan. La seconde +raison renvoie ce récit; qu'il ne saurait entreprendre lui-même (sans +doute parce qu'il lui serait trop douloureux), à un autre _glossatore_: +ceci peut être pris dans un sens général sans qu'il soit nécessaire de +chercher si l'auteur a entendu faire allusion à un glossateur en +particulier. Quanta la troisième raison,il ne saurait faire ce récit +sans s'y introduire lui-même, et dans un sens plutôt _laudatore_. Or il +a établi quelque part qu'il est toujours blâmable de parler de soi, sans +une nécessité formelle.[3] + +NOTES: + +[1] GIULIANI, Commentaires de la _Vita Nuova_. + +[2] Se reporter au commentaire du chapitre III. + +[3] _Il Convito_, Tratt. i, chapitre 11. + + + +CHAPITRE XXX + +On a pu remarquer, dans maint passage de la _Vita nuova_, comment Dante +s'arrête au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre. + +Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait été réglé +par les Nombres, et ils attachaient à certains nombres des propriétés +mystérieuses. C'est ce qu'on a appelé la _Doctrine des Nombres_. + +Nous ne sommes pas encore tout à fait affranchis, sinon de cette +doctrine, du moins de cette croyance à la propriété des nombres, «que +l'on a respectée, dit Voltaire, précisément parce qu'on n'y comprenait +rien». + +On voit que sur ce point Dante n'était pas en avance sur son temps. +Comment l'aurait-il été, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient, +après Ptolémée, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la +Vulgate «c'est-à-dire sur la vérité chrétienne, ce qui équivaut à vérité +infaillible.»[1] + +Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en dépit des progrès de la +science et de l'expérience, de telles idées ont, pendant des siècles +encore, exercé une certaine domination non seulement sur le vulgaire, +mais aussi sur les représentants les plus éclairés de la Société +moderne, et ne sont pas encore entièrement oubliées. + +NOTES: + +[1] Voir _Il Convito_, Tratt. ii, chap. IV. + + + +CHAPITRE XXXI + + + «Il écrivit aux princes de la terre....» + + +On a dépensé passablement d'érudition et d'imagination à propos de ce +passage, dont l'interprétation pourrait être beaucoup plus simple. +Qu'étaient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les +pays environnans?... Les Cardinaux à Rome? On peut s'étonner que l'on +n'ait pas songé que le mot _terra_ s'appliquait souvent au territoire, +c'est-à-dire à un espace nettement déterminé. C'était donc sans doute +aux notabilités de la république Florentine qu'il s'adressait. Il faut +se prêter ici à l'exaltation du Poète, à la grandiloquence habituelle +avec laquelle, dans la _Comédie_, il semble attribuer une si grande part +dans l'univers et dans les vues de la providence divine à cette ville de +Florence, qui après tout n'occupait pas une si grande place dans le +monde. S'il veut que les pèlerins qui traversent la ville prennent part +à son deuil et unissent leurs larmes à celles de la cité devenue +_veuve_[1], il peut bien avoir eu la pensée de convier à ce deuil les +gouvernans de son pays. Tout cela nous ramène aux moeurs de cette +époque, au caractère de la poésie médiévale, et encore une fois à +l'exaltation du Poète de la Comédie sur tous les sujets qui mettent en +jeu ses passions, ou même ses idées. + +NOTE: + +[1] Voir au chap. XLI. + + + +CHAPITRE XXXII + + + Gli occhi dolenti per pietà del core.... + + +_Afin que eette canzone garde mieux son caractère de veuve, +après-qu'elle sera terminée, j'en marquerai les divisions avant de +l'écrire, et je ferai ainsi désormais_.[1] + +_Je dis que cette triste canzone a trois parties: la première en est la +préface; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisième, c'est +à la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence à_: +Béatrice s'en est allée.... _La troisième à_: O ma pieuse canzone.... + +_La première se divise en trois. Dans la première division, je dis +pourquoi je me mets à parler. Dans la seconde, je dis à qui je veux +parler. Dans la troisième, je dis de qui je veux parler. La seconde +commence à_: et comme je me souviens ... _la troisième à_: je dirai +ensuite.... _Quand je dis plus loin_: Béatrice s'en est allée ... _je +parle d'elle, et je fais là deux parties_. + +_Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enlevée; après je dis +comment les autres ont pleuré son départ; et je commence cette partie +par_: s'est séparée.... _Cette partie se divise en trois: dans la +première, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis +ceux qui la pleurent. Dans la troisième, je parle de ma propre +condition. La seconde commence à_: mais tristesse et douleur.... _La +troisième à_: Je ressens les angoisses.... + +_Quand je dis ensuite_: O ma plaintive canzone ... _je m'adresse à ma +canzone en lui désignant les femmes qu'elle doit aller trouver et près +de qui elle doit rester_. + +NOTE: + +[1] Malgré cette déclaration, je continue de renvoyer ces +divisions aux _Commentaires_, afin de ne pas interrompre le récit et les +accens poétiques qui en font partie. + + + +CHAPITRE XXXIII + + + Venite a intender li sospiri miei.... + + +_Ce sonnet a deux parties: dans la première, je fais appel aux fidèles +de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma +condition misérable. Cette seconde partie commence à_: ils s'échappent +inconsolés.... + + + +CHAPITRE XXXIV + + + Quantunque volte, lasso! mi ricorda.... + + +_La canzone commence à_: toutes les fois, hélas!... _et elle a deux +parties. Dans l'une, c'est-à-dire dans la première stance, se lamente ce +cher ami, qui lui était si proche. Dans la seconde partie, je me lamente +moi-même, c'est-à-dire dans l'autre stance qui commence à_: dans mes +souvenirs, je recueille.... + + * * * * * + +Il paraît ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent, +l'une comme frère, l'autre comme serviteur. + +Dante avait annoncé deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans +l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui répondent à son idée +d'introduire deux personnages dans ses vers. + + + +CHAPITRE XXXV + + + Era venuta nella mente mia.... + + +_Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la première, je dis +que cette femme était déjà dans ma mémoire. Dans la seconde, je dis +l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisième, je parle des effets +de l'amour_. + +_La deuxième commence à_: l'amour qu.... _La troisième à_: et chacun +sortait.... + +_Cette dernière partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous +mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient +certaines paroles différentes des autres_. + +_La deuxième commence à_: mais ceux qui en sortaient.... _L'autre +commencement se divise de la même manière, sauf que dans la première +partie je dis quand cette femme est venue dans ma mémoire, ce que je ne +dis pas dans l'autre_. + + + +CHAPITRE XXXVI + +Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagné de son +excuse. Nous devons reconnaître que cette excuse est dans ce sentiment, +très humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui +rappelait les émotions ressenties naguère. + +Il retrouve sur le visage de cette femme la même pâleur (masque de +l'amour) que lui avait laissé voir le visage de Béatrice. Il lui semble +que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le même) +que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent +les douleurs les plus vives qui se laissent pénétrer le plus facilement +par les marques d'une sincère et profonde sympathie. + +Ce n'est certainement pas un des côtés les moins saisissans de cette àme +de poète que ce besoin auquel il cède si souvent de confesser ses +faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en +retrouve la consécration suprême, dans la rencontre dramatique où sa +confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Béatrice, +aboutit au pardon dû à tout pêcheur repentant. + + * * * * * + +On lit dans le _Bullettino della società Dantesca,_ (vol. 11, fas. 1) +«que la _femme compatissante_ de la _Vita nuova_(c'est-à-dire la femme à +la fenêtre) ne devait être qu'une représentation symbolique de la +_Philosophie_, à laquelle Dante dut d'efficaces consolations après la +mort de Béatrice». + +Mais que signifieraient alors son repentir et sa résolution de +s'arracher à cet entraînement sentimental, au moment même où nous +pouvons dire qu'il est prêt à se jeter dans les bras de la Philosophie. +Et comme il déclare en même temps qu'il n'écrira plus désormais que ce +qui sera à la louange de Béatrice, il semble que ce soit dans Béatrice +elle-même que l'on devra s'attendre à trouver la personnification de la +Philosophie, et non dans cette figure passagère à laquelle nous ne +rencontrerons plus aucune allusion. + +Mais voilà que _Il Convito_ nous fait assister à une rivalité ardente +entre le souvenir d'un amour ancien et réel et l'entraînement d'un amour +nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous +perdons encore dans ce dédale où le poète se plaît à nous enfermer. + +Dans tous les cas, ce n'est pas encore à cette époque que le symbole de +la Philosophie paraît avoir pris figure dans l'esprit du Poète. Dante +nous initie dans _Il Convito_, avec de grands détails, aux consolations +qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les études qu'il +poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux +théologiens, les lectures où il se plongea. C'est Cicéron (Tullius) et +Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est dans leur +compagnie qu'il s'est épris (on pourrait dire qu'il s'est énamouré) de +la Philosophie.[1] Et il me paraît certain que celle-ci ne s'est emparée +de lui qu'à une époque beaucoup plus avancée que celle où le poème nous +conduit ici. + +Au milieu de tout cela la _Femme compatissante_ n'est plus qu'un épisode +de jeunesse où l'entraînement des sens a dû prendre une part, moindre +sans doute, que l'énervement qui suit les grandes douleurs. + +NOTE: + +[1] Il ne paraît pas que les Écritures, c'est-à-dire l'ancien +ou le nouveau Testament, ni les Pères de l'Église, aient tenu grande +place dans les études auxquelles Dante a consacré ces années de +transition entre la mort de Béatrice (1289) et son entrée dans la vie +publique (1295). Dans la _Divine Comédie_, il les célèbre avec +éloquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas apparaître ici. + +L'âme de Dante était profondément religieuse; mais il ne semble pas +avoir eu celle d'un dévot. + + + +CHAPITRE XXXVII + +J'ai déjà signalé cet aveu du Poète, qu'il avait aperçu plus d'une fois +sur le visage de Béatrice cette même pâleur (couleur d'amour) qu'il +retrouve sur le visage de cette femme. Qu'il s'agisse de la voix de +Béatrice ou de sa physionomie, ce n'est ainsi que comme pur surprise et +comme dans un moment d'oubli qu'il laisse échapper les témoignages qu'il +a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens. + +Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu'il prend de tenir +l'image de sa bien-aimée enveloppée d'un nuage où l'oeil ne découvre que +de rares éclaircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se déchirera +que lorsque, dans les régions célestes, l'enfant habillée de rouge et la +jeune fille «couronnée de bonté et de modestie» sera transfigurée en une +sainte auréolée d'un nimbe éblouissant. Mais alors la tendresse de +Béatrice sera devenue toute maternelle. + + + +CHAPITRE XXXVIII + + + L'amaro lagrimar che voi faceste.... + + +_Ce sonnet a deux parties: dans la première, je parle à mes yeux comme +je parlais à mon coeur en dedans de moi-même; dans la seconde, je n'ai +aucun doute en montrant à qui je m'adresse, et cette partie commence à_: +ainsi parle.... _On pourrait bien encore admettre d'autres divisions, +mais ce serait inutile parce que ce qui précède est très clair_. + + + +CHAPITRE XXXIX + + + Gentil pensiero che parla di vui.... + + +_Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-même, suivant que mes +pensées étaient partagées en deux. J'appelle l'une le_ coeur, +_c'est-à-dire l'appétit, j'appelle l'autre l'_âme, _c'est-à-dire la +raison. Et je dis comment l'une parle à l'autre. Et, que le coeur doive +s'appeler l'appétit et l'âme la raison, ceci paraîtra manifeste à ceux +par gui il me plaît que ce soit compris_. + +_Il est vrai que dans le sonnet précédent j'opposais le rôle du coeur à +celui des yeux; et cela paraît contraire à ce que je dis présentement_. + +_C'est pourquoi je dis également ici que c'est le coeur que j'entends +par l'appétit, parce qu'il entrait encore plus de désir à me rappeler ma +charmante Dame qu'à voir celle-ci, quoique j'en eusse déjà quelque +appétit, mais qui paraissait léger. D'où il est visible que l'un de mes +dires n'est pas contraire à l'autre_. + +_Ce sonnet a trois parties: dans la première, je commence par dire de +cette femme comment mon désir se tourne tout entier vers elle. Dans la +deuxième, je dis comment l'âme, c'est-à-dire la raison, parle au coeur +c'est-à-dire à l'appétit. Dans la troisième, je dis comment celui-ci lui +répond. La seconde commence à_: mon âme lui dit ... _la troisième à_: et +mon coeur lui répond.... + + * * * * * + +Sous sa forme subtile et enveloppée, cette canzone met ici en présence +et en opposition le coeur et l'âme, c'est-à-dire, suivant son langage, +l'appétit et la raison. Et l'interprétation que le Poète nous en donne +est cette fois plus intéressante encore, peut-être, que la canzone +elle-même. + +L'appétit, c'est ici le désir, et la raison c'est l'amour. Ne +vaudrait-il pas mieux dire la volonté que la raison? Car l'amour ne +s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage +philosophique la raison n'est pas précisément un attribut de l'âme. + +Il faut remarquer avec quelle délicatesse le Poète fait allusion au +désir, au désir sensuel, qu'il appelle appétit, n'ayant employé qu'une +fois le mot désir. + +Cette canzone et les explications du Poète ne peuvent laisser aucun +doute touchant l'existence réelle de celle qu'on a appelée la dame +compatissante, ou la dame à la fenêtre, à laquelle on a si souvent +attribué un caractère purement idéal et symbolique; aucun doute non plus +au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait +éveillés en lui. + +La révolution qui s'est alors opérée dans l'esprit comme dans l'âme de +l'auteur d'_Il Convito,_ alors qu'il écrivait celui-ci, se peint d'une +manière poignante dans les vers dictés par «l'angoisse de ses soupirs», +et dans l'emportement avec lequel il s'acharne à entrer en communion +avec sa nouvelle maîtresse, la Philosophie. C'est à elle que, par une +fiction indéfiniment poursuivie, il demandera l'oubli des émotions +passées et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas +sans lutte et sans déchirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait +convié l'univers tout entier. Et c'est aux péripéties de cette bataille +qu'il consacre les vers sibyllins d'une canzone où, sous des voiles +d'une transparence énigmatique, il nous initie aux évolutions de son âme +et aux transports contraires qui l'agitent.[1] + +Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable pureté qui fait le charme +inaltérable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant à un +pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement +sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme +qu'il adore et qu'il célèbre. Et l'on ne peut s'empêcher ici de penser +aux symboles brûlans du Cantique des Cantiques. + +Le combat que se livre son âme torturée, cédant à une séduction nouvelle +et irrésistible, les déchiremens que laisse une passion désertée et les +élans qui entraînent dans une passion naissante, sont reproduits avec +des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais +dépassés. Et tout ceci laisse à la figure de Béatrice, délaissée pour +une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant +peut-être et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la +_Vita nuova_, et demeure un témoignage non moins éloquent de l'existence +réelle de cette figure énigmatique. + +Cependant il faut bien constater que tous ces élans passionnés n'ont en +réalité pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les +préoccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pensées la +place qu'y avait occupée exclusivement d'abord l'image de Béatrice. + +NOTE: + +[1] _Il Convito. Canzone_ du Tratt. ii.: + + + +CHAPITRE XL + +_J'ai dit_ lasso (hélas) _dans ce sens que je me sentais honteux de ce +que mes yeux s'étaient ainsi égarés. Il n'y a pas de division à établir +dans ce sonnet, le sens en étant très clair_. + +Que faut-il donc penser en définitive de cet épisode de la dame à la +fenêtre? Le repentir que le Poète témoigne «du désir dont il s'est +lâchement laissé posséder» ne permet aucun doute sur le caractère qu'on +doit lui assigner. Mais ce n'est là, je le répète, qu'un épisode, comme +d'autres qui sont apparus dans le courant du poème. Il a définitivement +rejeté tout désir coupable, «_volendo che cota desiderio malvagio e vana +tentazione siano distrutti_». Il ne s'occupera plus d'elles mais +seulement de cette femme bénie «dont il dira des choses qui n'ont été +dites d'aucune autre femme». + +En effet, plus tard apparaîtra une nouvelle image qui viendra encore +s'élever à son tour entre lui et l'image de Béatrice. Mais cette fois +elle sera uniquement symbolique: ce sera la _Philosophie_. Ici nous +quittons la vie et ses réalités pour entrer dans le domaine de la +fantaisie pure. Et de même que Béatrice avait été l'héroïne de la _Vita +nuova_, la Philosophie sera l'héroïne de _Il Convito_, en attendant que +la _Donna gentile_ recouvre plus tard son empire dans le monde céleste. + + + +CHAPITRE XLI + + + Deh peregrini che pensosi andate....[1] + + +_Je dis pèlerins_(peregrini) _suivant la plus large acception de ce mot. +Car pèlerin peut s'entendre de deux manières, l'une large et l'autre +étroite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est_ +peregrino; _dans le sens étroit pèlerin s'entend seulement de celui qui +s'en va à la maison de Saint-Jacques[2] et en revient. + +Il faut donc savoir qu'on appelle de trois manières ceux qui vont au +service du Très haut. On les appelle_ palmieri _quand ils vont dans les +pays d'outremer, d'où ils rapportent souvent des palmes. On les appelle_ +peregrini _quand ils vont à la maison de Galice parce que la sépulture +de Saint-Jacques fut plus éloignée de son pays que cette d'aucun autre +des apôtres. On les appelle_ romei _quand ils vont à Rome, là où +allaient ceux que j'appelle pèlerins. Il n'y a pas de divisions dans ce +sonnet parce que la signification en est manifeste_. + +NOTES: + +[1] _Peregrino_ ou _Pellegrino_, veut dire voyageur, il ne doit se +traduire par pèlerin qu'en raison de l'objet particulier du voyage. + +[2] Allusion au pèlerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques de +Compostelle, le seul des apôtres qui ait été enseveli loin de son pays. + + + +CHAPITRE XLII + + + Oltre la sfera che più larga gira.... + + +_Ce sonnet comprend en lui-même cinq parités_. + +_Dans la première, je dis dans quel endroit va ma pensée en nommant cet +endroit dans quelqu'un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi +elle y monte, et qui l'y pousse. Dans la troisième, je dis ce qu'elle y +voit c'est-à-dire une femme honorée. Et je l'appelle un_ esprit +voyageur, _parce qu'elle va là-haut en esprit voyageur, qui est hors de +sa patrie. Dans la quatrième, je dis qu'elle la voit telle, c'est-à-dire +dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c'est-à-dire que +mon esprit monte dans sa condition à un tel degré (d'élévation) que mon +intelligence ne peut le comprendre: attendu que notre intelligence n'est +à ces âmes bénies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit +Aristote dans le deuxième chap. de la_ Métaphysique. _Dans la cinquième +partie, je dis que si je ne puis voir là où m'emmène ma pensée, +c'est-à-dire à une telle hauteur, du moins, je comprends ceci: que telle +est la pensée de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pensée_. + +_Et puis à la fin de cette cinquième partie, je dis_: mes chères dames, +_pour donner à entendre que c'est bien à des femmes que je m'adresse. La +deuxième partie commence à_: une nouvelle intelligence ... _la troisième +à_: quand il est arrivé ... _la quatrième à_: il la voit si grande ... +_la cinquième à_: je sais qu'il parle.... + +_On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire +mieux comprendre: mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne +m'en occupe pas davantage_. + + + +CHAPITRE XLIII + +Après la mort de Béatrice, le roman est terminé. Mais le Poète a voulu +clore par un épilogue, la Dame compatissante, l'histoire de sa vie +nouvelle. + +Cette histoire suit une évolution complète. Elle commence le jour où +Dante rencontre pour la première fois celle dont il devait faire sa +Béatitude. Elle finit le jour où, après avoir cédé à une séduction +passagère, grâce à l'obsession même de souvenirs encore vivans, il se +promet de ne plus parler que de Béatrice et de dire d'elle ce qui n'a +jamais été dit d'aucune autre femme. + +C'est encore une vie nouvelle qui commence (_incipit vita nuova_), +partagée entre les _angoisses_ de l'étude et les orages de la vie +publique, pour aboutir aux rêves héroïques d'un patriotisme indomptable +et aux songes fantastiques d'une imagination effrénée. + +Il poursuivra donc sa carrière, marquée d'abord d'une note d'infamie[1], +puis empreinte du sceau de la gloire et de l'immortalité. Et il fera +participer à celle-ci Béatrice, qu'il nous avait montrée d'abord parée +des grâces de l'enfance, et qu'il nous laissera nimbée de l'auréole +paradisiaque + +NOTE: + +[1] C'est sur l'accusation de Baraterie, c'est-à-dire trafic des choses +de l'État, comme la Simonie est le trafic des choses de l'Église, +qu'avait été basée sa condamnation à l'exil, au feu s'il reparaissait +dans sa patrie, et à la confiscation de ses biens. + + +FIN DES COMMENTAIRES + + + + + +PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE + +Le théâtre et le roman ont créé des êtres de pure imagination auxquels +nous avons prêté tous les attributs de la vie. + +Nous les avons doués de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se +sont attachés, de pensées auxquelles nos pensées se sont associées, de +joies et de douleurs que nous avons partagées. + +Avec quelles émotions ne devons-nous pas suivre le poète de la _Vita +nuova_, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son +récit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensité! Il ne +nous montre pas les traits qui l'ont séduit, il ne nous fait pas +entendre la voix dont il s'est enchanté. Mais nous savons quel jour +Béatrice est née et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour +elle est apparue pour la première fois à celui qui devait +l'immortaliser. + +Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'âme de Béatrice +dont nous percevons le reflet dans l'âme du poète? + +L'oeuvre de l'Alighieri viendrait à disparaître tout entière comme ont +été anéantis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre +enfouis dans la bibliothèque d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore +l'image de la divine Béatrice. + +C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'impérissables, c'est +sans doute l'image de la Grâce et de la Beauté. + + + + + +TABLE DE LA VITA NUOVA + + +Préface. + +Introduction. + +I.--Esquisse de la vie de Dante. + +II.--La jeunesse de Dante. + +III.--La littérature du moyen âge. + +IV.--Construction de la _Vita Nuova_. + +V.--Caractère de la traduction. + + +LA VITA NUOVA + +Chapitre premier. + +Chap. II. + +Chap. III.--Sonnet: _A ciascun alma presa e gentil +cuore_ ... A toute âme éprise et à tout noble coeur. + +Chap. IV. + +Chap. V. + +Chap. VI. + +Chap. VII.--Sonnet: _O voi che per la via d'Amore +passate_ ... O vous qui passez par le chemin de l'Amour. + +Chap. VIII.--Sonnet: _Piangete amanti, perchè piange +Amore_ ... Pleurez, amans, parce que l'Amour pleure.... + +Chap. IX.--Sonnet: _Cavalcando l'altr'ier per un cammino_ ... +Chevauchant avant-hier sur un chemin.... + +Chap. X. + +Chap. XI. + +Chap. XII.--Ballade: _Ballata io vo' che tu ritruori +Amore_ ... Ballade: je veux que tu ailles retrouver l'Amour. + +Chap. XIII.--Sonnet: _Tutti li miei pensier parlan +d'Amore_ ... Toutes mes pensées parlent d'Amour.... + +Chap. XIV. _--Sonnet: Coll'altre donne mia vista gabbate ..._ +Vous avez ri de moi avec, ces autres femmes.... + +Chap. XV.--Sonnet: _Cio che m'incontra nella mente +muore_ ... Tout ce que j'ai dans mon coeur expira.... + +Chap. XVI.--Sonnet: _Spesse fiate vennemi alla mente ..._ +Souvent me revient à l'esprit.... + +Chap. XVII. + +Chap. XVIII. + +Chap. XIX.--Canzone: _donna ch' avete intelletto d'Amore_ ... +Femmes qui comprenez l'amour.... + +Chap. XX.--Sonnet: _Amor e cor gentil sono una cosa_ ... +Amour et noblesse de coeur sont une même chose.... + +Chap. XXI.--Sonnet: _Negli occhi porta la mia donna Amore_ ... +Ma Dame porte l'Amour dans ses yeux.... + +Chap. XXII.--Sonnets: _Voi che portate la sembianza umile_ ... +Vous dont la contenance affaissée ... _Se tu colui +c'hai trattato sovente_ ... Es-tu celui qui a parle si +souvent.... + +Chap. XXIII.--Canzone: _Donna pietosa e di novella etate ..._ +Une femme jeune et compatissante.... + +Chap. XXIV.--Sonnet: _Io mi sentii svegliar dentro allo core_ ... +J'ai senti se réveiller dans mon coeur.... + +Chap. XXV. + +Chap. XXVI.--Sonnet: _Tanto gentile e tanto onesta pare ..._ +Ma Dame se montre si aimable.... + +Chap. XXVII.--Sonnet: _Vette perfettamente ogni salute ..._ +Celui qui voit ma dame au milieu des autres femmes. + +Chap. XXVIII.--Canzone: _Si lungamente m'ha trattato Amore_ ... +L'amour m'a possédé si longtemps.... + +Chap. XXIX. + +Chap. XXX. + +Chap. XXXI. + +Chap. XXXII.--Sonnet: _Gli occhi dolenti per pietà del core_ ... +Mes yeux exhalent les souffrances de mon coeur. + +Chap. XXXIII.--Sonnet: _Venite a intendere li sospiri miei_ ... +Venez entendre mes soupirs.... + +Chap. XXXIV.--Canzone: _Quantunque volte, lassa! mi rimembra_ ... +Toutes les fois, hélas! que me revient.... + +Chap. XXXV.--Sonnet: _Era venuto nella mente mia ..._ +A mon esprit était venue.... + +Chap. XXXVI---Sonnet: _Videro gli occhi miei quanta pietate_ ... +Mes yeux ont vu combien de compassion.... + +Chap. XXXVII.--Sonnet: _Color d'amore e di pietà sembianti_ ... +Couleur d'amour et signes de compassion.... + +Chap. XXXVIII.--Sonnet: _L'amaro lagrimar che voi faceste_ ... +Les larmes amères que vous versiez.... + +Chap. XXXIX.--Sonnet: _Gentil pensiero che mi parla di vui_ ... +Une pensée charmante s'en vient souvent.... + +Chap. XL.--Sonnet: _Lasso! per forza de' molti sospiri ..._ +Hélas, par la forre des soupirs.... + +Chap. XLI.--Sonnet: _Deh! peregrini che pensosi amiate ..._ +O pèlerins, qui marchez en pensant.... + +Chap. XLII.--Sonnet: _Oltre la spera che più larga gira ..._ +Bien au delà de la sphère.... + +Chap. XLIII.... + +Épilogue. + +La vie amoureuse de Dante. Légende et tradition. + +Apparition de Béatrice dans le Purgatoire. + + + +TABLE DES COMMENTAIRES + + +Chapitre premier.--Sur le titre de la _Vita Nuova_. + + Sur le _mot Gentile_. + Sur le mot _Donna_. + +Chap. II.--La réalité de l'existence de Béatrice. + + Première rencontre de Dante avec Béatrice, d'après Boccace. + Conditions sociales à Florence. + Pourquoi Dante ne s'approchait pas de Béatrice. + Doutes et suppositions. + +Chap. III.--Argument du sonnet _A ciascun alma_. + + Réponses au sonnet de Dante. + Sonnet de Cino da Pistoja. + Sonnet de Guido Cavalcanti. + Interprétation du sonnet de Dante. + Interprétation du sonnet de Guido Cavalcanti. + La voix de Béatrice. Hésitations et scrupules du Poète. + +Chap. VII.--Argument du sonnet: _O voi che_. + Ballade: _in abito di saggia messagera_. + +Chap. VIII.--Argument du sonnet: _Piangete amanti_ + Argument du sonnet: _Morte villana_. + Hantise de la mort. + Leopardi (_Amore e morte_). + +Chap. IX.--Argument du sonnet: _Cavalcando l'altr'ier ..._ +Perplexités de Dante. Organisation militaire à Florence. + +Chap. XI.--Rapprochement d'une pensée de Vauvenargues. + +Chap. XII.--Argument de la ballade: _Ballata, io vo' ..._ +Interprétation de la ballade. + +Chap. XIII.--Argument du sonnet: _Tutti li miei pensieri_. + +Chap. XIV.--Argument du sonnet: _Coll' altre donne ..._ +Phénomènes de névrosisme. + +Chap. XV.--Argument du sonnet: _Cio che m'incontra_. + +Chap. XVI.--Argument du sonnet: _Spesse fiate_. + +Chap. XVIII.--La publicité des vers et des correspondances +rimées an trecento. + +Chap. XIX.--Argument de la canzone: _Donne ch'avete ..._ +Interprétations diverses de ce sonnet. Sur les habitudes de politesse +du Poète. + +Chap. XX.--Argument du sonnet: _Amar e cor gentil ..._ +L'amour en puissance, et l'amour en acte. + +Chap. XXI.--Argument du sonnet: _Negli occhi_. + +Chap. XXII.--Argument du sonnet: _Voi che portate ..._ +Le testament de Folco Portinari. + +Chap. XXIII.--Argument de la canzone: _Donna pietosa ..._ +La soeur de Dante. + +Chap. XXIV.--Argument du sonnet: _Io mi sentii svegliar ..._ +Réconciliation de Dante et de Béatrice. Sonnet compris dans les +_Rime spettanti alla Vita Nuova_. + +Chap. XXVI.--Argument du sonnet: _Tanto gentile ..._ +Portrait idéal de Béatrice. + +Chap. XXVII.--Argument du sonnet: _Vede perfettamente ..._ +Les amplifications poétiques et les hyperboles de la _Vita nuova_ répondent +toujours à des sentiments humains et à des sensations réelles. + +Chap. XXIX.--Le plan de la _Divine Comédie_ n'existait pas dans +l'esprit du Poète quand il composait la _Vita Nuova_. Pour quelles +raisons il ne nous entretient pas de la mort de Béatrice. + +Chap, XXX.--Dissertation sur le nombre 9. + +Chap. XXXI.--Qui étaient les _princes de la terre_ à qui il +adresse ses lamentations? + +Chap. XXXII.--Argument de la canzone: _Gli occhi dolenti_. + +Chap. XXXIII.--Argument du sonnet: _Venite a intender_. + +Chap. XXXIV.--Argument du sonnet: _Quantunque volte_. Cette +canzone est adressée à deux personnes, lui et le frère de Béatrice. + +Chap. XXXV.--Argument du sonnet: _Era venuta...._ + +Chap. XXXVI.--Sur la dame compatissante. Le repentir de Dante. +Son nouvel amour pour la Philosophie symbolique. + +Chap. XXXVII.--Grande délicatesse du Poète pour tout ce qui +concerne Béatrice. + +Chap. XXXVIII.--Argument du sonnet: _L'amaro lagrimar_. + +Chap. XXXIX.--Argument du sonnet: _Gentil pensiero ..._ +Dissertation sur l'appétit ou le désir, et la raison ou l'amour. + +Chap. XL.--Argument du sonnet: _Lasso_ ... Que faut-il +penser de la dame à la fenêtre (la dame compatissante)? + +Chap. XLI.--Argument du sonnet _: Deh peregrini_. + +Chap. XLII.--Argument du sonnet: _Otre la spera_. + +Chap. XLIII.--Fin de la _Vita Nuova_. + +PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA *** + +***** This file should be named 17736-8.txt or 17736-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17736/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Vita Nuova + +Author: Dante Alighieri + +Release Date: February 11, 2006 [EBook #17736] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + + + + +</pre> + + + + +<h1>LA VITA NUOVA</h1> + +<h3>(La Vie Nouvelle)</h3> + +<h3>PAR</h3> + +<h2>DANTE ALIGHIERI</h2> + + +<h4>TRADUCTION ACCOMPAGNÉE DE COMMENTAIRES</h4> + +<h5>par</h5> + +<h4>MAX DURAND FARDEL</h4> + + +<h5>PARIS</h5> + +<h5>1898</h5> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h4>A M. CHARLES DEJOB</h4> + +<h6>MAÎTRE DE CONFÉRENCES A LA FACULTÉ DES LETTRES</h6> + +<h6>FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ D'ÉTUDES ITALIENNES</h6> + +<p> +<span style="margin-left: 36em;"><i>Hommage</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 29em;"><i>de grande estime et de vive affection.</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 33em;">MAX. DURAND FARDEL.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 20em;">Octobre 1897.</span> +</p> + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><a href="#TABLE_DE_LA_VITA_NUOVA">Table des matières</a></p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> +<h3>PRÉFACE</h3> + + +<p>La <i>Vita nuova</i> est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento +de l'amour brisé. C'est aussi un roman psychologique, qui diffère de +ceux qu'affectionne notre littérature contemporaine par l'élévation et +la pureté des sentiments exprimés et le silence gardé sur les sensations +éprouvées.</p> + +<p>C'est encore un livre de mémoire où le poète retrace, presque jour par +jour, les impressions nouvelles et naïves d'une âme que le contact du +monde n'avait encore qu'à peine effleurée.</p> + +<p>Si la <i>Divine Comédie</i> n'est que bien imparfaitement connue en France, +et si, à la plupart de ceux-là mêmes qui la lisent dans sa langue, elle +n'est à proprement parler familière que dans une partie de sa vaste +<span class='pagenum'><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>conception, on peut dire que la <i>Vita nuova</i> est inconnue chez nous. +Nous sommes bien habitués à unir le doux nom de Béatrice au grand nom de +Dante, mais c'est tout.</p> + +<p>La Bibliothèque nationale ne possède que deux traductions de la <i>Vita +nuova</i>. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeurées très +ignorées, dans une traduction de la <i>Divine Comédie</i>: l'une de +Delescluze, annexée à une traduction de la <i>Comédie</i> de Brizeux (1891), +dépourvue de notes ou commentaires, l'autre de Séb. Rhéal, celle-ci très +incomplète.<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>La <i>Vita nuova</i> n'est pas, comme la <i>Divine Comédie</i>, une création +fantastique et sibylline, sortie tout entière d'une des imaginations les +plus extraordinaires qui se soient imposées à là postérité. C'est une +histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter à la +puissance de vie qui l'anime.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p><p>C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis pathétique, +de doux amants du treizième siècle. Elle nous permet de plonger nos +regards dans une époque curieuse, mal connue, époque de transition entre +le crépuscule mourant du moyen âge et l'aurore naissante de la +Renaissance.</p> + +<p>Si, dans la traduction que j'ai publiée de la <i>Divine Comédie</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> j'ai +cru, à tort ou à raison, pouvoir changer la forme du récit tout en +gardant l'intégrité du texte conservé, et en éliminer seulement des +formes scolastiques et des détails topographiques et historiques qui ne +pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur français, et +n'étaient propres à toucher que les compatriotes du poète, la traduction +que je viens offrir de la <i>Vita nuova</i> est absolument littérale.</p> + +<p>Cette publication m'a été conseillée, comme mes autres études sur la +<i>Divine Comédie</i> et sur la personne de Dante, par le désir de vulgariser +dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis +l'immortalité, tandis que les produits de son génie sont à peine connus +<span class='pagenum'><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et +d'admirateurs.</p> + +<p>La <i>Vita nuova</i> est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus +haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'intérêt ne se limite pas +aux personnages qu'elle met en scène et à l'époque où ils se meuvent.</p> + +<p>Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a +cherché à s'inspirer, mais qu'il ne lui était pas possible de +s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-même à ce propos: +«Les écrits poétiques ne sauraient se prêter à la transportation dans +une autre langue. Néanmoins, s'il est impossible au traducteur de donner +un équivalent littéral au langage allégorique et aux expressions +mystérieuses de ses vers, et d'en reproduire les beautés, on peut au +moins en pénétrer le sens littéral et suivre le poète dans la succession +de ses sentiments et de ses pensées.»<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a></p> + +<p>MAX DURAND-FARDEL.</p> + +<p>1897.<span class='pagenum'><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>INTRODUCTION</h3> + + +<h3>I</h3> + +<p>Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates précises. Il naquit à +Florence en 1265. Il fut élevé au Priorat, la plus haute magistrature de +son pays, en 1300. Il mourut à Ravenne en 1321, âgé de 56 ans.</p> + +<p>Après avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de +la République florentine, il fut soudain précipité du pouvoir par le jeu +mortel des factions et, victime d'accusations infâmes, condamné en 1301 +à la confiscation de sa modeste fortune, à l'exil, et au bûcher s'il +reparaissait dans sa patrie.</p> + +<p>Son existence pendant ces longues années d'exil est demeurée fort +obscure. On sait qu'il erra d'hospitalités en hospitalités, de châteaux +en châteaux, de couvens en couvens, «montant les escaliers des autres et +mangeant le pain d'autrui». On suit sa trace à Vérone, à Padoue, à +Sienne, à Bologne, à<span class='pagenum'><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> Crémone, près de tels ou tels personnages, de ces +tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les châteaux, +découpant chacun à leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui +arrachait de si éloquentes objurgations. On le suit encore à Paris, où +son séjour a été sans aucun doute contesté à tort.</p> + +<p>Devenu Gibelin après son exil<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, il s'était uni d'abord à quelques +efforts pour rouvrir leur patrie à ses compagnons d'exil. C'est ainsi +qu'il aurait pris part en 1304 à une tentative armée des Gibelins exilés +contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entraîner +contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y +rétablir l'autorité de l'Empire. Mais il ne tarda pas à se séparer d'un +parti qui ne lui offrait que des sujets de dégoût ou des témoignages +d'impuissance.</p> + +<p>Son existence se manifestait alors de temps à autre par des lettres, +dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu'à nous, par des +protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par +des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette +Italie qui existait encore à peine, mais dont les tronçons épars +semblaient se réunir dans son coeur par une secrète divination.<span class='pagenum'><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> Pendant +ce temps, les premiers fragmens de son grand poème commençaient à se +répandre dans la foule.</p> + +<p>La vie qu'il menait alors se révèle à nous aujourd'hui par les oeuvres +que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses idées fixes, c'est-à-dire la +constitution monarchique de la Société civile sous le sceptre de +l'Empire, à côté de la Société théocratique sous le pallium de la +Papauté, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le +redressement d'une société confuse et dépravée, enfin la contemplation +de la mort, à laquelle nous devons la Divine Comédie.</p> + +<p>De la première partie de sa vie, il ne nous reste à peu près aucune +trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains. +Il ne nous reste que la <i>Vita nuova</i> qu'il nous a laissée et que l'on +pense avoir été composée en 1291 ou 1292, peut-être plus tard, mais +certainement avant 1300.</p> + +<p>On ne peut y ajouter que quelques poésies légères, et les études +opiniâtres dont <i>Il Convito</i> nous fait la confidence.<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> Celles-ci +doivent avoir rempli surtout le temps écoulé entre la mort de Béatrice +et son accession au pouvoir.</p> + +<p>C'est encore à cette époque de sa vie qu'appartient son mariage. Il +s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son +coeur ou<span class='pagenum'><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> prendre à la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne +se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la progéniture qu'elle +lui a donnée.</p> + + + +<h3>II</h3> + +<p>J'ai pensé qu'il était à propos de rappeler les traits principaux de +l'existence du Poète de la <i>Vita nuova.</i> Ce n'est pas ici le lieu de +s'étendre sur ce sujet. Quant à ses différentes oeuvres comme <i>de +Vulgari eloquio</i> ou <i>de Monarchia</i>, il paraît assez difficile de leur +assigner une date, relativement en particulier à la <i>Vita nuova</i>, qui +doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de <i>Il Convito</i>, c'est une +oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir été commencée +avant son priorat (1300), et continuée plus tard dans les jours +d'exil.<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> D'après ce que son auteur annonçait, on doit croire qu'il n'a +pas été terminé.</p> + +<p>Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalité du +Poète durant la période qui correspond à sa passion pour Béatrice et +celle qui a suivi la mort de la <i>Donna gentile</i>. Nous ne possédons sur +ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble +possible de s'en faire<span class='pagenum'><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> quelque idée qui ne soit pas trop éloignée de la +réalité.</p> + +<p>La famille de Dante, dont il se plaît a faire remonter l'origine à des +temps très lointains, ne paraît avoir eu à Florence qu'une situation +très modeste.</p> + +<p>Il perdit son père à l'âge de dix ans. Les Alighieri étaient sans doute +dans l'aisance. Dante possédait lui-même, lors de son priorat, plusieurs +propriétés, tant à Florence que dans les environs, dont nous ne +connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa +condamnation à l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression était +de mise ici, qu'il appartenait à une bourgeoisie aisée.</p> + +<p>Quant à la personne de son père, on n'en connaît rien. Et ce silence +absolu dans les souvenirs conservés de cette époque, comme dans l'oeuvre +de son fils, donne à penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le +monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire +de Boccace, à propos de l'invitation qui lui fut adressée par le Signor +Folco Portinari, et à laquelle il amena son fils Dante, encore +enfant.<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a></p> + +<p>Dante avait perdu sa mère (<i>Bella</i>) de bonne heure, et son père s'était +remarié. Mous ne savons pas la part que sa belle-mère (<i>matrigna</i>) a pu +prendre aux premières années de sa vie, et à son éducation. Quoi<span class='pagenum'><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> qu'il +en soit, celle-ci paraît avoir été très soignée, et l'on ne peut +s'empêcher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extrême +politesse, dans la délicatesse et le raffinement de son langage, +semblerait porter l'empreinte d'une éducation féminine.</p> + +<p>Boccace affirme qu'il montra une aptitude précoce aux études +théologiques et philosophiques. C'était là du reste le champ où +s'exerçait à peu près exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous +apprend lui-même<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> que ce ne fut qu'après la mort de Béatrice, par +conséquent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit à suivre les +écoles des religieux et des philosophes, s'en étant sans doute tenu +jusque-là à des études élémentaires, et que, «grâce à ce qu'il savait de +grammaire et à sa propre intelligence, il se mit en état au bout de +trente mois d'étude de venir chercher des consolations dans les écrits +de Boece et de Tullius» (c'est ainsi qu'il appelle toujours Cicéron). Il +ne paraît guère avoir su le grec, qui du reste n'était encore que peu +répandu à cette époque. Mais il acquit de bonne heure des notions de +tout. Il était familier avec la cosmographie et avec l'astrologie +(astronomie) de ce temps-là.</p> + +<p>Il avait beaucoup de goût pour les arts, la musique surtout, et il avait +étudié le dessin auprès de son ami Giotto et de Cimabue. Quant à la +poésie,<span class='pagenum'><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> bien «qu'il se fût de bonne heure exercé à rimer», c'est à son +amour pour Béatrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-même le +développement de ses instincts poétiques.</p> + +<p>On paraît assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre à son +éducation Brunetto Latini, dont il parle dans la <i>Comédie</i> avec des +expressions d'une reconnaissance attendrie.<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a></p> + +<p>Brunetto Latini était né à Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il +était en 1263 à Paris, et il a fait un long séjour en France. Il ne +rentra à Florence qu'en 1266, avec les autres exilés Guelfes. Ce n'est +donc qu'après l'âge de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec +lui, car il ne s'est agi peut-être que d'un commerce plutôt intellectuel +et aflectueux que d'un enseignement proprement dit.</p> + +<p>On ne peut pas prendre à la lettre les témoignages excessifs que nous +trouvons dans la <i>Vita nuova</i> de la passion de Dante pour Béatrice. Il +ne faudrait pas nous le représenter, comme on pourrait être tenté de le +faire, passant son temps à courir les rues à la recherche de cette +beauté dont son coeur ne pouvait se détacher. Ce serait, dit M. Del +Lungo, en faire un Dante ridicule.<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a></p> + +<p>S'il a pu concevoir dès son enfance une passion<span class='pagenum'><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> qui ne devait jamais +s'éteindre (en dépit d'éclipses passagères), on doit croire que, dans +cette âme extraordinaire, la pensée et l'imagination n'ont pas dû +montrer une moindre précocité.</p> + +<p>Le désordre où vivait la société d'alors, les révolutions incessantes +que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et +scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'Église, depuis le trône de +saint Pierre jusqu'aux dernières ramifications du monde ecclésiastique, +ont dû faire éclore de bonne heure, dans cette tête puissante et dans ce +coeur d'une merveilleuse sensibilité, bien des rêves étranges et des +conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-être +même se former déjà des fantasmagories délirantes.</p> + +<p>Dante menait pendant cette première jeunesse une vie assez retirée<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, +et ne paraît pas avoir précisément vécu dans le monde, comme nous +entendons ce mot, où peut-être sa situation personnelle ne l'appelait +pas, et dont son propre caractère pouvait l'éloigner. Cependant il avait +des amis parmi les jeunes gens de son âge, et il paraît les avoir +choisis parmi les jeunes littérateurs les plus distingués, les rimeurs, +comme on les appelait alors, et il était lui-même un rimeur.</p> + +<p>Du reste, il ne nous éclaire pas lui-même sur son<span class='pagenum'><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> genre de vie et ses +habitudes. On peut remarquer que, soit dans les récits en prose de la +<i>Vita nuova,</i> soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'écarte pas un +instant de ce qui touche à Béatrice, qu'il s'agisse d'incidens +quelconques ou de sa propre pensée.</p> + +<p>Les moeurs étaient sans doute très relâchées à Florence. Boccace nous +dit que c'est un sujet d'étonnément (<i>una piccola maraviglia</i>) qu'alors +qu'on fuyait tout plaisir honnête, et qu'on ne songeait qu'à se procurer +des plaisirs conformes <i>alla propria lascivia,</i> Dante ait pu aimer +autrement.<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> Du reste, le poète a exprimé lui-même l'étonnement que +pourrait causer l'empire que «tant de jeunesse avait pu exercer sur ses +passions et ses impulsions».<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></p> + +<p>Cependant, si la pureté de sa passion pour Béatrice n'a subi aucune +tache, il ne paraît pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui +concerne d'autres périodes de son existence.</p> + +<p>La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de +Béatrice au sommet du Purgatoire<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> est une confession touchante des +écarts dont il témoigne un repentir si poignant.</p> + +<p>A quelle époque peut-on faire remonter ces allusions à certains incidens +dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Poète, et +qu'a<span class='pagenum'><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> rassemblés la légende? dirons-nous la malignité?</p> + +<p>Ce n'est sans doute pas dans les années qui ont suivi la mort de +Béatrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les études +auxquelles il se livrait avec un tel entraînement, et par les +préoccupations de la vie politique où il entrait, que nous pouvons lui +attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a></p> + +<p>Lorsque la Béatrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de +l'allégorie, de s'être abandonné aux vanités du plaisir, alors qu'il +n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, Dante +nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturité, +c'est-à-dire de sa vie errante d'exilé, que doivent être rapportés ses +faiblesses et ses remords.</p> + +<p>Il est encore un point que je voudrais toucher.</p> + +<p>On s'est plu à voir dans la <i>Divine Comédie</i> une <i>construction +architecturale</i> (Giuliani) dont le plan aurait été arrêté par le Poète +de temps en quelque<span class='pagenum'><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> sorte immémorial, et dont la conception remonterait +aux époques mêmes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de +la <i>Vita nuova</i> dont l'interprétation est en effet assez problématique.</p> + +<p>Je ne crois pas qu'il en soit ainsi.</p> + +<p>La <i>Vita nuova</i> est une oeuvre qui déborde de jeunesse et d'illusion; +c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la +scène se déroule, et les douleurs les plus poignantes y revêtent une +douceur infinie; et, si le coeur se révolte, ce n'est que contre la +nature et ses décrets impitoyables, et l'âme du Poète ne semble atteinte +que par les blessures que ceux-ci lui ont infligées.</p> + +<p>La <i>Divine Comédie</i> est l'oeuvre d'un âgé mûri, et qui a traversé les +expériences les plus terribles et les épreuves les plus cruelles de la +vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations +que laissent les déceptions, les iniquités, et les trahisons. Elle est +le cri d'un coeur torturé par la méchanceté des hommes.</p> + +<p>Je ne pense donc pas que le poète de la <i>Vita nuova</i>, quand il la +composa, ait eu une intuition prévise de la <i>Divine Comédie</i>. Quant aux +passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai à +revenir dans mes <i>Commentaires</i>, il faut croire qu'ils y auront été +introduits par de tardives interpolations.<span class='pagenum'><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span></p> + + + +<h3>III</h3> + +<p>Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire, +l'économie littéraire de la <i>Vita nuova,</i> il est nécessaire de jeter un +coup d'oeil sur l'état de la littérature au moyen âge.</p> + +<p>Pendant la longue période à laquelle on a donné ce nom, tandis que les +moines, penchés sur les manuscrits héroïques de l'antiquité, préparaient +à la Renaissance un héritage qu'ils lui conservaient pieusement, et +tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers +les écoles célèbres d'alors, —pour s'y battre à coups des syllogismes +sur le dos de la scolastique,—deux langues se formaient, la langue +Italienne et la langue Française. Après avoir secoué le joug du latin, +elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu +à peu capables de vivre de leur vie propre.</p> + +<p>Dans les régions qui devaient être un jour le coeur de la France, les +contes, les fabliaux, les mystères, s'inspiraient d'une verve libre, +ironique, frondeuse, familière, souvent grossière, où Boccace a puisé ce +qui lui a été depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient +y mêler leurs accens héroïques, et une poésie dite <i>courtoise</i>, mêlée de +fables païennes et de légendes chrétiennes, était promenée<span class='pagenum'><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> dans les +nobles résidences par les trouvères et les troubadours. Mais en général +la langue d'Oïl ne dépassait guère l'idylle et la pastorale, et elle +s'élevait rarement jusqu'aux régions éthérées où se plaisaient les +langues du midi.<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></p> + +<p>Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'était des vers et +des vers d'amour, où les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs +modernes n'entretenaient guère leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que +de leurs propres extases ou de leurs désespérances. Ces productions +légères, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se +communiquaient dans l'intimité, étaient adressées aux gens lettrés, aux +femmes, et s'échangeaient en manière de correspondances, se transmettant +de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins +personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les ménestrels.</p> + +<p>C'est ainsi que Dante lui-même, et les Guido, et toute la phalange des +rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'à Pétrarque +enfin, préludaient aux accens plus virils de la <i>Divine Comédie</i> et de +la <i>Jérusalem délivrée</i>.<span class='pagenum'><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span></p> + +<p>Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'époque où il vivait, appartenait +encore à celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il +aimait, comme tant de ses contemporains, à reproduire en rimes les +événemens qui avaient frappé son attention, comme les émotions de son +coeur et les rêves de son imagination.</p> + +<p>La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et à +l'histoire de laquelle est consacrée la <i>Vita nuova</i>, fournit à ses +instincts poétiques, comme il te déclare lui-même, une matière féconde. +Et, «comme il s'était déjà de bonne heure essayé aux choses rimées», +tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y +rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples +et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son +âme, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des <i>canzoni,</i> +des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la <i>Vita nuova</i>.</p> + +<p>Quelque temps après que la mort de la femme qu'il avait aimée fut venue +tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les +reproduisit «dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant +la signification qu'elles avaient.»</p> + +<p>Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans +doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous +aide à reconstruire<span class='pagenum'><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> cette douce et tendre histoire, mélancolique aurore +des jours orageux que la destinée lui préparait.</p> + + + +<h3>IV</h3> + +<p>Ce que j'ai appelé plus haut l'économie littéraire de la <i>Vita nuova</i> +est tout à fait particulier.</p> + +<p>Celle-ci nous rappelle ces monumens composites où l'on retrouve le style +et l'époque des constructions qui se sont superposées. Les élémens dont +elle se compose peuvent être ramenés à trois ordres différens:</p> + +<p>1° Une prose qui nous expose le récit. Son développement comprend la +succession d'événemens, d'impressions et de sentimens dont l'évolution +constitue la charpente même de l'oeuvre;</p> + +<p>2° Des vers, sous forme de <i>canzoni</i>, de sonnets, de ballades se +rapportant aux momens successifs que suit l'action du poème;</p> + +<p>3° Des explications, divisions et subdivisions à l'infini, lesquelles, +conformément aux règles de la scolastique, se rapportent à la structure +et à la signification de chacune de ces poésies.</p> + +<p>Le tout est contenu dans quarante-trois chapitres.</p> + +<p>Mais cette exposition n'est pas précisément conforme à l'ordre +chronologique de la composition.<span class='pagenum'><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span></p> + +<p>Il n'est pas douteux que la première émanation de la <i>Vita nuova</i> +appartient aux petits poèmes dans lesquels l'auteur nous initie aux +sentimens intimes dont l'expression rimée est la trame véritable de son +oeuvre. Chacun d'eux est le tableau, achevé dans sa concision, d'un état +d'âme sollicité par les circonstances extérieures ou par sa propre +inspiration.</p> + +<p>Si l'on veut bien se reporter à ce qui a été exposé plus haut (page 16) +au sujet des habitudes littéraires de cette époque, on pourra suivre la +genèse de chacune de ces poésies, où l'auteur reproduisait à mesure, +sous la forme que lui dictaient et son époque et son génie, ses +impressions et ses pensées du moment.</p> + +<p>Ceci comprend un intervalle de 16 années, si l'on veut compter depuis la +première (1274) où naquit l'amour de Dante pour Béatrice jusqu'à la mort +de celle-ci (1290); mais en réalité le roman ne déroule ses péripéties +que pendant une durée de trois ou quatre années.</p> + +<p>C'est après la mort de Béatrice que le Poète a rassemblé les expressions +de ses expansions poétiques, et leur a donné un corps en composant, avec +ses souvenirs, la prose qui sert à les relier. Pour des raisons que nous +ne connaissons pas, il a laissé en dehors un certain nombre de pièces +rimées qui avaient été certainement composées aux mêmes époques, et se +rapportaient aux mêmes sujets et<span class='pagenum'><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> aux mêmes idées que les pièces +conservées «dans ce petit livre».</p> + +<p>Dans la plupart des éditions italiennes de la <i>Vita nuova</i>, le texte du +poème est suivi d'un appendice comprenant: <i>altre rime spettanti alla +Vita nuova.</i> Toutes ces poésies (<i>rime</i>), sonnets, canzoni, etc., ne +tiennent pas une place égale dans le poème. J'ai reproduit dans les +<i>Commentaires</i> celles qui m'ont paru se rattacher plus directement à +tels ou tels chapitres, c'est-à-dire aux circonstances qui y sont +relatées.</p> + +<p>C'est donc aux premières années qui ont suivi la mort de Béatrice qu'il +faut rapporter ce travail de reconstruction. On s'accorde généralement à +le placer vers les années 1291 et 1292, ainsi que la composition de la +prose, qui enveloppe la poésie comme la chair d'un fruit en enveloppe le +noyau.</p> + +<p>Il est probable qu'il a retouché les produits de ses inspirations +journalières, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit après +coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la <i>Vita +nuova</i> dont l'interprétation ne paraît possible que moyennant une telle +supposition.</p> + +<p>Cette prose nous aide à établir la filiation des circonstances qui ont +sollicité ou inspiré les pièces poétiques. Elle n'est souvent que comme +la préparation de celles-ci, et le même récit peut se reproduire ainsi +sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression +d'événemens ou<span class='pagenum'><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> d'impressions identiques se présente sons des formes un +peu différentes. C'est comme un motif musical que le compositeur répète +dans un ton différent ou avec des développemens nouveaux.</p> + + + +<h3>V</h3> + +<p>Cette traduction est absolument littérale. On reconnaîtra aisément que +le traducteur a sacrifié plus d'une fois les exigences du style moderne +au scrupule de s'écarter le moins possible d'un style encore médiéval, +mais alors nouveau, <i>dolce stil nuovo</i>, qui est un des charmes de cette +oeuvre. Il s'est contenté de conserver la coupe des morceaux rimes. +C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers +une oeuvre poétique ne pouvant que compromettre la fidélité de la +traduction, en raison des nécessités et des procédés d'une prosodie tout +autre que celle du modèle. Et la pensée du Poète est toujours si nette +et si concise qu'il n'a été que très rarement nécessaire d'intervertir +l'ordre de leur alignement.</p> + +<p>La seule modification que je me sois permise dans la construction +générale de l'oeuvre a été de renvoyer aux <i>Commentaires</i> les analyses +scolastiques qui accompagnent chacun des poèmes. Il m'a semblé que cette +dichotomie glaciale n'était pas à sa place parmi<span class='pagenum'><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> ces lignes de grâce et +d'émotion. Mais on la retrouvera fidèlement reproduite dans les +commentaires se rapportante chacun des chapitres.</p> + +<p>Le présent travail n'est pas une oeuvre d'érudition. Il a été fait sur +le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu +suivre ces savans éditeurs de la <i>Vita nuova</i> avaient dû subir avant eux +bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'érudition +italienne parviendront à les rétablir dans leur pureté primitive: il y a +longtemps qu'on y travaille. Un récent fascicule publié par la <i>Società +Dantesca Italiana</i><a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> nous fournit un grand nombre d'exemples des +variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions, +les fantaisies de nombreuses générations de copistes. Il m'a paru que +ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou +des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la +ponctuation qui a dû être bien souvent défectueuse. Mais il ne m'a pas +semblé que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup à en souffrir. +Et ce qui doit nous intéresser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa +pensée, son imagination.</p> + +<p>Il n'est peut-être pas un des incidens de la vie de Dante ou un des +passages de sa production poétique<span class='pagenum'><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> qui n'ait été l'objet de +disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis +à la postérité (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou +sur les dates ou sur la succession des événemens auxquels ils font +allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre +du Poète, on n'a pu parvenir à déterminer, avec quelque précision, même +l'époque approximative où ces oeuvres ont été conçues, achevées, ou se +sont succédé.</p> + +<p>Et encore, l'énormité et la diversité de l'oeuvre prise dans son +ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profondément +mouvementée? Il est même une époque qui semblait devoir être fermée à +son activité littéraire.</p> + +<p>Après la <i>tributazione</i> qui a suivi la mort de Béatrice (1290), nous +voyons son existence remplie par le travail et l'étude: il consacre des +années, trente mois (<i>Il Convito</i>), à l'étude du latin, que jusqu'alors +il ne possédait qu'imparfaitement et où il devait trouver ses auteurs de +prédilection, à l'assiduité aux leçons des philosophes et des +théologiens. Puis son entrée officielle dans la vie publique<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, puis +son Priorat<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, sa durée courte mais effective, puis les premières<span class='pagenum'><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> +années de son exil et l'agitation politique à laquelle il s'associe.... +Voilà, si l'on considère la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de +stupéfaction, on pourrait dire d'une sorte de vertige.</p> + +<p>N'ayant pas qualité pour intervenir dans les débats dont ces sujets ont +été, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai dû m'en tenir +à la tradition, plus ou moins légendaire, que j'ai pu demander aux +sources les plus autorisées, et à la représentation, aussi fidèle qu'il +m'a été possible, du texte, sinon officiel, du moins accepté de la <i>Vita +nuova</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les <i>Commentaires</i> dont j'ai accompagné la traduction du texte +concernent les interprétations de la partie symbolique et philosophique +du poème, et ont en même temps pour objet de ramener à l'esprit du +lecteur la propre personnalité du Poète et le tableau de son époque et +de son milieu, et les images qui ont dû frapper ses yeux.</p> + +<p>J'ai demandé à quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, à +Carducci, à del Lungo, aux récentes et compendieuses publications de +Leynardi et de Scherillo<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, à de nombreux articles du <i>Giornale +Dantesco</i>, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du poème; +j'ai interrogé leurs<span class='pagenum'><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en +suis rapporté surtout à ce dont m'avait pénétré une longne communion +avec la personne et avec l'oeuvre du Poète de la <i>Divine Comédie</i>.</p> + +<p>Mais, en vérité, était-il indispensable d'aller plus loin et de remonter +plus haut? La littérature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement +approprié toutes celles qui l'ont précédée, et elle les résume. Et je ne +crois pas qu'il soit nécessaire, pour comprendre le Poète de la <i>Vita +nuova</i>, de repasser par toutes les étapes qu'a parcourues l'esprit +humain à l'enquête du grand Symboliste. C'est dans lui-même qu'il faut +venir chercher les sources de sa sensibilité, les origines de ses +raisonnemens, le sens de ses symboles.</p> + +<p>Si l'on veut comprendre et sentir ce que la <i>Vita nuova</i> renferme de +beautés subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus sûrement +par un commerce intime avec cette grande personnalité qu'en interrogeant +les autres.</p> + + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> La <i>Vita nuova</i> est beaucoup plus familière aux Anglais. +Entre 1862 et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions +littérales. En outre, deux éditions italiennes, avec introductions et +notes en anglais, ont été publiées récemment à Londres par M. Whitehead +et par M. Perini.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> La <i>Divine Comédie</i>, traduction libre, 1897. Plon et +Nourrit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Dante, <i>Il Convito</i>, trait. ii.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Les Guelfes représentaient les franchises communales, et +les Gibelins les privilèges féodaux (Ozanam).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Il Convito</i>, tratt. ii, chap. XIII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> WHITEHEAD. Édition italienne de la <i>Vita nuova</i>, London, +1893.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Commentaire du ch. II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Il Convito</i>, tratt. ii, ch. XIII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> La <i>Divine Comédie</i>, ch. XV de l'<i>Enfer</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> DEL LUNGO, <i>Beatrice nella vita e nella poesia</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> LUMINI, <i>Giornale Dantesco</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Commentaire de Boccace.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir au ch. II de la <i>Vita nuova</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Le Purgatoire de la <i>Divine Comédie</i>, chant XXXI.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Ozanam croit que le séjour de Dante à Paris doit être +reporté entre 1294 et 1299, c'est-à-dire entre la mort de Béatrice et +l'accession du poète au Priorat, et que c'est à cette époque qu'eurent +lieu les désordres dont il s'accuse lui-même (<i>Oeuvres complètes</i>, t. +VI, p. 416). Ceci me paraît difficilement acceptable (Voir +l'<i>Épilogue</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> «Un petit oiseau, encore sans expérience, peut s'exposer +deux ou trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont déjà +fatigué leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la +flèche» (chant XXXI du Purgatoire).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu'à ce qu'on +pourrait appeler la littérature courante. Il y avait déjà, dans la +France d'alors, une haute littérature, celle de l'Épopée, une de nos +gloires nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques où, +Joinville et Villehardouin annonçaient les Mémoires dont nous sommes +encombrés aujourd'hui.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Bollettino della Società Dantesca Italiana, Firenze</i>, +décembre 1896.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Il se fit admettre en 1295 dans le sixième des sept <i>arti +maggiori</i>, celui des médecins et des apothicaires <i>(medici e speziali</i>). +C'était une condition exigée pour l'entrée dans la vie publique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> 1306.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Professeur LUIGI LEYNARDI, <i>la Psicologia dell' urte nella +Divina Commedia</i>, Torino, 1894.—MICHELE SCHERILLO, <i>alcuni capitoli +della biografia di Dante</i>, Torino, 1896.<span class='pagenum'><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span></p></div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h2>LA VITA NUOVA</h2> + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p>Dans cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle on ne +trouverait pas grand'chose à lire, se trouve un chapitre (<i>rubrica</i>), +ayant pour titre: <i>Incipit vita nuova</i> (Commencement d'une vie +nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent écrits des passages que j'ai +l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du +moins suivant la signification qu'ils avaient.<a name="FNanchor_1_22" id="FNanchor_1_22"></a><a href="#Footnote_1_22" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<p>Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière<a name="FNanchor_2_23" id="FNanchor_2_23"></a><a href="#Footnote_2_23" class="fnanchor">[2]</a> était retourné +au même point de son<span class='pagenum'><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> évolution, quand apparut à mes yeux pour la +première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent +Béatrice, ne sachant comment la nommer.<a name="FNanchor_3_24" id="FNanchor_3_24"></a><a href="#Footnote_3_24" class="fnanchor">[3]</a></p> + +<p>Elle était déjà à cette période de sa vie où le ciel étoile s'est avancé +du côté de l'Orient d'un peu plus de douze degrés.<a name="FNanchor_4_25" id="FNanchor_4_25"></a><a href="#Footnote_4_25" class="fnanchor">[4]</a> De sorte qu'elle +était au commencement de sa neuvième année, quand elle m'apparut, et moi +à la fin de la mienne.</p> + +<p>Je la vis vêtue de rouge<a name="FNanchor_5_26" id="FNanchor_5_26"></a><a href="#Footnote_5_26" class="fnanchor">[5]</a>, mais d'une façon simple et modeste, et +parée comme il convenait à un âge aussi tendre. A ce moment, je puis +dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les +plus secrets du coeur se mit à trembler si fortement en moi que je le +sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une façon terrible, +et en tremblant il disait ces mots:<span class='pagenum'><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> <i>ecce Deus fortior me qui veniens +dominabitur mihi</i>.<a name="FNanchor_6_27" id="FNanchor_6_27"></a><a href="#Footnote_6_27" class="fnanchor">[6]</a> Puis l'esprit animal qui habite là où tous les +esprits sensitifs apportent leurs perceptions<a name="FNanchor_7_28" id="FNanchor_7_28"></a><a href="#Footnote_7_28" class="fnanchor">[7]</a> fut saisi d'étonnement +et, s'adressant spécialement à l'esprit de la vision, dit ces mots: +<i>apparuit jam beatitudo vostra</i><a name="FNanchor_8_29" id="FNanchor_8_29"></a><a href="#Footnote_8_29" class="fnanchor">[8]</a>. Puis, l'esprit naturel qui réside là +où s'articule la parole<a name="FNanchor_9_30" id="FNanchor_9_30"></a><a href="#Footnote_9_30" class="fnanchor">[9]</a> se mit à pleurer, et en pleurant il disait: +<i>heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps</i>.<a name="FNanchor_10_31" id="FNanchor_10_31"></a><a href="#Footnote_10_31" class="fnanchor">[10]</a></p> + +<p>Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et maître de mon +âme, et mon âme lui fut aussitôt unie si étroitement qu'il commença à +prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une +domination telle qu'il fallut m'en remettre complètement à son bon +plaisir.</p> + +<p>Il me commandait souvent de chercher à voir ce jeune ange; et c'est +ainsi que dans mon<span class='pagenum'><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> enfance (<i>puerizia</i>) je m'en allais souvent chercher +après elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que +certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Homère. «Elle paraissait +non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.»<a name="FNanchor_11_32" id="FNanchor_11_32"></a><a href="#Footnote_11_32" class="fnanchor">[11]</a></p> + +<p>Et, bien que son image ne me quittât pas, m'encourageant ainsi à me +soumettre à l'Amour, elle avait une fierté si noble qu'elle ne permit +jamais que l'Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison +tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. +Aussi, comme il peut paraître fabuleux que tant de jeunesse ait pu +maîtriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et, +laissant de côté beaucoup de choses qui pourraient être prises là d'où +j'ai tiré celles-ci<a name="FNanchor_12_33" id="FNanchor_12_33"></a><a href="#Footnote_12_33" class="fnanchor">[12]</a>, j'en arriverai à ce qui a imprimé les traces +les plus profondes dans ma mémoire.</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_22" id="Footnote_1_22"></a><a href="#FNanchor_1_22"><span class="label">[1]</span></a> Commentaire du chap. I.—<a href="#Page_125">pg.125</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_23" id="Footnote_2_23"></a><a href="#FNanchor_2_23"><span class="label">[2]</span></a> Le Soleil.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_24" id="Footnote_3_24"></a><a href="#FNanchor_3_24"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire du ch. II.—<a href="#Page_128">pg. 128</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_25" id="Footnote_4_25"></a><a href="#FNanchor_4_25"><span class="label">[4]</span></a> Révolution qui s'opère en cent ans <i>(Tutto quel cielo si +muove seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a +oriente, in cento anni uno grado</i>). Tous ces passages se rapportent à la +conception de la cosmographie céleste qui se trouve longuement +développée dans, <i>Il Convito</i> (tratt. ii, ch. II et XV).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_26" id="Footnote_5_26"></a><a href="#FNanchor_5_26"><span class="label">[5]</span></a> Beatrice est toujours représentée, jusque dans les régions +célestes, vêtue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poète.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_27" id="Footnote_6_27"></a><a href="#FNanchor_6_27"><span class="label">[6]</span></a> Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_28" id="Footnote_7_28"></a><a href="#FNanchor_7_28"><span class="label">[7]</span></a> Le cerveau.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_29" id="Footnote_8_29"></a><a href="#FNanchor_8_29"><span class="label">[8]</span></a> C'est votre Béatitude qui vous est apparue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_30" id="Footnote_9_30"></a><a href="#FNanchor_9_30"><span class="label">[9]</span></a> Dans le texte: <i>ove si ministrato nutrimento nostro</i>. Je me +suis permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a également +interprétée dans son commentaire par: <i>lo spirito vocale</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_31" id="Footnote_10_31"></a><a href="#FNanchor_10_31"><span class="label">[10]</span></a> «Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien +empêché.» Nous trouvons plusieurs fois le mot <i>impeditus</i> employé dans +le sens de embarrassé, troublé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_32" id="Footnote_11_32"></a><a href="#FNanchor_11_32"><span class="label">[11]</span></a> C'est d'Hélène passant devant la foule qu'Homère parlait +ainsi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_33" id="Footnote_12_33"></a><a href="#FNanchor_12_33"><span class="label">[12]</span></a> C'est-à-dire de mon esprit.<span class='pagenum'><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span></p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<p>Après que furent passées neuf années juste<a name="FNanchor_1_34" id="FNanchor_1_34"></a><a href="#Footnote_1_34" class="fnanchor">[1]</a> depuis la première +apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai +vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une +rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec +une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui récompensée dans +l'autre vie<a name="FNanchor_2_35" id="FNanchor_2_35"></a><a href="#Footnote_2_35" class="fnanchor">[2]</a>, elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir +atteint l'extrémité de la Béatitude. L'heure où m'arriva ce doux salut +était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c'était la première +fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d'une telle +douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la +foule.</p> + +<p>Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa +courtoisie, et en y pensant<span class='pagenum'><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> je tombai dans un doux sommeil où m'apparut +une vision merveilleuse.</p> + +<p>Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans +lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquiétant pour +qui le regardait<a name="FNanchor_3_36" id="FNanchor_3_36"></a><a href="#Footnote_3_36" class="fnanchor">[3]</a>; et il montrait lui-même une joie vraiment +extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais +qu'une partie, où je distinguais seulement: «<i>Ego dominus tuus</i>.»<a name="FNanchor_4_37" id="FNanchor_4_37"></a><a href="#Footnote_4_37" class="fnanchor">[4]</a> Il +me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue<a name="FNanchor_5_38" id="FNanchor_5_38"></a><a href="#Footnote_5_38" class="fnanchor">[5]</a>, sauf +qu'elle était légèrement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en +regardant attentivement, je connus que c'était la dame du salut, celle +qui avait daigné me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il +tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu'il me disait: +«<i>Vide cor tuum</i>.»<a name="FNanchor_6_39" id="FNanchor_6_39"></a><a href="#Footnote_6_39" class="fnanchor">[6]</a> Et quand il fut resté là un peu de temps, il me +semblait qu'il réveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle +manière<span class='pagenum'><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> qu'il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main, +et qu'elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se +convertir en des larmes amères; et, prenant cette femme dans ses bras, +il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel.</p> + +<p>Je ressentis alors une telle angoisse que mon léger sommeil ne put durer +davantage, et je m'éveillai.</p> + +<p>Je commençai aussitôt à penser, et je trouvai que l'heure où cette +vision m'était apparue était la quatrième de la nuit, d'où il résulte +qu'elle était la première des neuf dernières heures de la nuit.<a name="FNanchor_7_40" id="FNanchor_7_40"></a><a href="#Footnote_7_40" class="fnanchor">[7]</a> Et +tout en songeant à ce qui venait de m'apparaître, je me proposai de le +faire entendre à quelques-uns de mes amis qui étaient des trouvères +fameux dans ce temps-là. Et, comme je m'étais déjà essayé aux choses +rimées, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les +fidèles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur +écrivis donc ce que j'avais vu en songe:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">A toute âme éprise et à tout noble coeur<a name="FNanchor_8_41" id="FNanchor_8_41"></a><a href="#Footnote_8_41" class="fnanchor">[8]</a></span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">A qui parviendra ceci</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Afin qu'ils m'en retournent leur avis,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-à-dire l'Amour.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Déjà étaient passées les heures</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Où les étoiles brillent de tout leur éclat,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand m'apparut tout a coup l'Amour</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dont l'essence me remplit encore de terreur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour me paraissait joyeux.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il tenait mon coeur dans sa main</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et dans ses bras une femme endormie et enveloppée d'un manteau.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Puis il la réveillait et, ce coeur qui brûlait,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il le lui donnait à manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Puis je le voyais s'en aller en pleurant.<a name="FNanchor_9_42" id="FNanchor_9_42"></a><a href="#Footnote_9_42" class="fnanchor">[9]</a></span><br /> +</p> + +<p>Il vint plusieurs réponses à ce sonnet, et des opinions diverses furent +exprimées. Parmi elles fut la réponse de celui que j'appelle le premier +de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: «Il me semble +que tu as vu la perfection....»<a name="FNanchor_10_43" id="FNanchor_10_43"></a><a href="#Footnote_10_43" class="fnanchor">[10]</a> Et de là date le commencement de +notre amitié mutuelle, quand il sut que c'était moi qui lui avais fait +cet envoi. La véritable interprétation de ce sonnet ne fut alors saisie +par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins +perspicaces.<a name="FNanchor_11_44" id="FNanchor_11_44"></a><a href="#Footnote_11_44" class="fnanchor">[11]</a><span class='pagenum'><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span></p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_34" id="Footnote_1_34"></a><a href="#FNanchor_1_34"><span class="label">[1]</span></a> Dante avait alors 18 ans et Béatrice à peu près 17.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_35" id="Footnote_2_35"></a><a href="#FNanchor_2_35"><span class="label">[2]</span></a> <i>Nel gran secolo</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_36" id="Footnote_3_36"></a><a href="#FNanchor_3_36"><span class="label">[3]</span></a> Ce personnage était l'Amour.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_37" id="Footnote_4_37"></a><a href="#FNanchor_4_37"><span class="label">[4]</span></a> Je suis ton maître.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_38" id="Footnote_5_38"></a><a href="#FNanchor_5_38"><span class="label">[5]</span></a> On a vu dans cette nudité un symbole de virginité. +L'opinion exprimée par quelques auteurs que Béatrice était déjà mariée à +cette époque, ne saurait se concilier avec cette attribution +symbolique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_39" id="Footnote_6_39"></a><a href="#FNanchor_6_39"><span class="label">[6]</span></a> Vois ton coeur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_40" id="Footnote_7_40"></a><a href="#FNanchor_7_40"><span class="label">[7]</span></a> Voir au <a href="#Page_93">ch. XXX</a> pour ce qui concerne le nombre 9.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_41" id="Footnote_8_41"></a><a href="#FNanchor_8_41"><span class="label">[8]</span></a> <i>A ciascun' alma presa, e gentil cuore</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_42" id="Footnote_9_42"></a><a href="#FNanchor_9_42"><span class="label">[9]</span></a> Commentaire du ch. III.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_43" id="Footnote_10_43"></a><a href="#FNanchor_10_43"><span class="label">[10]</span></a> Cet ami était Guido Cavalcanti, l'un des poètes les plus +réputés de cette époque. Il avait répondu: <i>Vedesti al mio parer ogni +valore</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_44" id="Footnote_11_44"></a><a href="#FNanchor_11_44"><span class="label">[11]</span></a> On trouvera plusieurs de ces réponses dans le +<i>Commentaire</i> du <a href="#Page_134">ch. III</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + + +<p>Après cette vision, ma santé<a name="FNanchor_1_45" id="FNanchor_1_45"></a><a href="#Footnote_1_45" class="fnanchor">[1]</a> commença à être troublée dans ses +fonctions parce que mon âme ne cessait de penser à cette beauté; de +sorte que je devins en peu de temps si frêle et si faible que mon aspect +était devenu pénible pour mes amis. Et beaucoup poussés par la malice +cherchaient à savoir ce que je tenais à cacher aux autres. Et moi, +m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur répondais que c'était +l'Amour qui m'avait mis dans cet état. Je disais l'Amour parce que mon +visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y +méprendre. Et quand ils me demandaient: «Pourquoi l'Amour t'a-t-il +défait à ce point?» Je les regardais en souriant, et je ne leur disais +rien.<span class='pagenum'><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span></p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_45" id="Footnote_1_45"></a><a href="#FNanchor_1_45"><span class="label">[1]</span></a> Dans le texte: mon esprit naturel.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<p>Il arriva un jour que cette beauté était assise dans un endroit où l'on +célébrait la Reine de la gloire[1], et de la place où j'étais je voyais +ma Béatitude. Et entre elle et moi en ligne droite était assise une dame +d'une figure très agréable, qui me regardait souvent, étonnée de mon +regard qui paraissait s'arrêter sur elle; et beaucoup s'aperçurent de la +manière dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que, +en partant, j'entendais dire derrière moi: «Voyez donc dans quel état +cette femme a mis celui-ci.» Et, comme on la nommait, je compris qu'on +parlait de celle qui se trouvait dans la direction où mes yeux allaient +s'arrêter sur l'aimable Béatrice.<a name="FNanchor_1_46" id="FNanchor_1_46"></a><a href="#Footnote_1_46" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-là +dévoilé aux autres mon secret; et je pensai à faire aussitôt de cette +gracieuse<span class='pagenum'><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> femme ma protection contre la vérité. Et en peu de temps, j'y +réussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir découvert ce +que je tenais à cacher.</p> + +<p>Grâce à elle, je pus dissimuler pendant des mois et des années.<a name="FNanchor_2_47" id="FNanchor_2_47"></a><a href="#Footnote_2_47" class="fnanchor">[2]</a> Et +pour mieux tromper les autres, je composai à son intention quelques +petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui +s'adresseraient à la divine Béatrice, et je ne donnerai que ceux qui +seront à sa louange.</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_46" id="Footnote_1_46"></a><a href="#FNanchor_1_46"><span class="label">[1]</span></a> La fête de la Vierge.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_47" id="Footnote_2_47"></a><a href="#FNanchor_2_47"><span class="label">[2]</span></a> Il paraît difficile de croire que ce manège ait duré des +années.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<p>Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection à mon +grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint à l'idée de vouloir +rappeler le nom de celle qui m'était chère, en l'accompagnant du nom de +beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle<span class='pagenum'><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> dont je +viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes +de la ville, où ma Dame a été mise par le Seigneur, j'en composai une +épître sous la forme de Sirvente<a name="FNanchor_1_48" id="FNanchor_1_48"></a><a href="#Footnote_1_48" class="fnanchor">[1]</a>, que je ne reproduirai pas. Et si +j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une +circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer précisément +que le neuvième parmi ceux de toutes les autres.</p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_48" id="Footnote_1_48"></a><a href="#FNanchor_1_48"><span class="label">[1]</span></a> <i>Sirvente</i>, sorte de poésie usitée par les trouvères et les +troubadours. C'est peut-être quelque convenance de rime qui aura placé +le nom de Béatrice au neuvième rang, sans que le Poète s'en soit d'abord +aperçu, mais non sans que son imagination en ait été frappée plus tard +(Voir le ch. XXX).</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<p>Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi à cacher ma volonté, +il fallut qu'elle quittât la ville où nous étions, pour une résidence +éloignée. De sorte que moi, fort troublé d'avoir perdu la protection de +mon secret, je me trouvai plus déconcerté que je n'aurais cru devoir +l'être. Et pensant que, si je ne témoignais pas quelque<span class='pagenum'><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> chagrin de son +départ, on s'apercevrait plus tôt de ma fraude, je me proposai de +l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains +passages s'y adresseront à ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura +le comprendre.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">O vous qui passez par le chemin de l'Amour,<a name="FNanchor_1_49" id="FNanchor_1_49"></a><a href="#Footnote_1_49" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Faites attention et regardez</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'il est une douleur égale à la mienne.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je vous prie seulement de vouloir bien m'écouter;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et alors vous pourrez vous imaginer</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De quels tourmens je suis la demeure et la clef.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour, non pour mon peu de mérite</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais grâce à sa noblesse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Me fit la vie si douce et si suave</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que j'entendais dire souvent derrière moi:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ah! A quels mérites</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui me venait de mon trésor amoureux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et je suis resté si pauvre</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que je n'ose plus parler.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si bien que, voulant faire comme ceux</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui par vergogne cachent ce qui leur manque,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je montre de la gaité au dehors</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.<a name="FNanchor_2_50" id="FNanchor_2_50"></a><a href="#Footnote_2_50" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_49" id="Footnote_1_49"></a><a href="#FNanchor_1_49"><span class="label">[1]</span></a> <i>O voi che per la via d'Amore passate</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_50" id="Footnote_2_50"></a><a href="#FNanchor_2_50"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_143">ch. VII</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span></p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<p>Après le départ de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler à +sa gloire une femme jeune et de très gracieuse apparence, laquelle était +aimée dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui +pleuraient.</p> + +<p>Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus +retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque +chose sur sa mort, à l'intention de celle près de qui je l'avais vue. Et +c'est à cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis à son +sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les +deux sonnets qui suivent:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,<a name="FNanchor_1_51" id="FNanchor_1_51"></a><a href="#Footnote_1_51" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En entendant ce qui le fait pleurer.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour entend les femmes sangloter de pitié,</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et leurs yeux témoignent de leur douleur amère.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est parce que la mort méchante a exercé</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En détruisant, sauf l'honneur<a name="FNanchor_2_52" id="FNanchor_2_52"></a><a href="#Footnote_2_52" class="fnanchor">[2]</a>, ce qui attire aux femmes</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les louanges du monde.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Écoutez comment l'Amour lui a rendu hommage,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car je l'ai vu sous une forme réelle<a name="FNanchor_3_53" id="FNanchor_3_53"></a><a href="#Footnote_3_53" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Se lamenter sur cette belle image.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et il levait à chaque instant ses yeux vers le ciel</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Où était déjà logée cette âme gracieuse</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui avait été une femme si attrayante.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mort brutale, ennemie de la pitié,<a name="FNanchor_4_54" id="FNanchor_4_54"></a><a href="#Footnote_4_54" class="fnanchor">[4]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">mère antique de la douleur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Jugement dur et irrécusable,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Puisque tu as donné l'occasion à mon coeur affligé</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De se livrer à ses pensées,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ma langue se fatiguera à t'accuser;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et si je te refuse toute excuse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il faut que je dise</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tes méfaits et tes crimes:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Non que le monde les ignore,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais pour soulever l'indignation</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De quiconque se nourrit d'amour.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tu as séparé du monde la beauté,</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tu as détruit la grâce amoureuse</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">D'une jeunesse joyeuse.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne veux pas découvrir ici davantage la femme</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dont les mérites sont bien connus.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui ne mérite pas son salut<a name="FNanchor_5_55" id="FNanchor_5_55"></a><a href="#Footnote_5_55" class="fnanchor">[5]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il n'espère jamais être en sa compagnie<a name="FNanchor_6_56" id="FNanchor_6_56"></a><a href="#Footnote_6_56" class="fnanchor">[6]</a>.</span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_51" id="Footnote_1_51"></a><a href="#FNanchor_1_51"><span class="label">[1]</span></a> <i>Piangete amanti, perché piange amore</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_52" id="Footnote_2_52"></a><a href="#FNanchor_2_52"><span class="label">[2]</span></a> C'est-à-dire que la mort peut dépouiller une femme de tout +ce qui charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la +distinguait.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_53" id="Footnote_3_53"></a><a href="#FNanchor_3_53"><span class="label">[3]</span></a> L'Amour représente ici Béatrice, qui était elle-même +présente à cette scène douloureuse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_54" id="Footnote_4_54"></a><a href="#FNanchor_4_54"><span class="label">[4]</span></a> <i>Morte villana, di pietà nemica</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_55" id="Footnote_5_55"></a><a href="#FNanchor_5_55"><span class="label">[5]</span></a> C'est à Béatrice que s'adressent ces deux derniers vers. +Vivre en sa compagnie, c'est-à-dire dans le ciel.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_56" id="Footnote_6_56"></a><a href="#FNanchor_6_56"><span class="label">[6]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_145">ch. VIII</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<p>Quelques jours après la mort de cette femme, il survint une chose qui +m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit où était +cette aimable femme qui avait servi à protéger mon secret, car le but de +mon voyage n'en était pas très éloigné. Et quoique je fusse en apparence +en nombreuse compagnie, il m'en coûtait de m'en aller, à ce point que +mes soupirs ne parvenaient pas à dégager l'angoisse où mon coeur était +plongé dès que je me séparais de ma Béatitude.</p> + +<p>Or, le doux Seigneur<a name="FNanchor_1_57" id="FNanchor_1_57"></a><a href="#Footnote_1_57" class="fnanchor">[1]</a>, qui s'était emparé de moi par la vertu de cette +femme adorable, m'apparut<span class='pagenum'><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> dans mon imagination comme un pèlerin vêtu +simplement d'humbles habits. Il me paraissait hésitant, et il regardait +à terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle +rivière, dont le courant était très pur, et qui longeait la route où je +me trouvais.</p> + +<p>Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: «Je +viens d'auprès de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et +je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volonté je +t'avais fait avoir près d'elle, je l'ai repris et je le porte à une +autre belle qui te servira à son tour de protection, comme l'avait fait +la première (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais +cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en +répéter quelques-unes, fais-le de manière à ce qu'on ne puisse discerner +l'amour simulé que tu avais montré à celle-là et qu'il te faudra montrer +à l'autre.»</p> + +<p>Ceci dit, toute cette imagination disparut tout à coup, à cause du grand +pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altéré, tout +pensif et accompagné de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et +le jour d'après, je fis le sonnet suivant:<span class='pagenum'><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Chevauchant avant hier sur un chemin<a name="FNanchor_2_58" id="FNanchor_2_58"></a><a href="#Footnote_2_58" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Contre mon gré et tout pensif,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je rencontrai l'Amour au milieu de la route,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Portant le simple vêtement d'un pèlerin.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il avait un aspect très humble</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Comme s'il avait perdu toute sa dignité.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il marchait pensif et soupirant,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La tête inclinée, comme pour ne pas voir les gens.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il me vit, il m'appela par mon nom</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et dit: Je viens de loin,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Là où ton coeur se tenait par ma volonté,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et je l'apporte pour qu'il serve à une nouvelle beauté.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Alors je me sentis tellement envahi par lui</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aperçu comment.<a name="FNanchor_3_59" id="FNanchor_3_59"></a><a href="#Footnote_3_59" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_57" id="Footnote_1_57"></a><a href="#FNanchor_1_57"><span class="label">[1]</span></a> L'Amour.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_58" id="Footnote_2_58"></a><a href="#FNanchor_2_58"><span class="label">[2]</span></a> <i>Cavalcando l'alta ier per un cammino</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_59" id="Footnote_3_59"></a><a href="#FNanchor_3_59"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_148">ch. IX</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE X</h3> + +<p>Après mon retour, je me mis à la recherche de cette femme que mon +Seigneur m'avait nommée sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon +discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma +protection, si bien que trop de<span class='pagenum'><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> gens en parlèrent, en dépassant les +limites de la discrétion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort +pénible. Et il résulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser +d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les +vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa +ce si doux salut dans lequel résidait toute ma béatitude. Et ici +j'interromprai mon récit pour faire comprendre l'effet que son salut +exerçait sur moi.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<p>Lorsqu'elle venait à m'apparaître, dans l'espoir de cet admirable salut, +je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charité m'envahissait, +qui me faisait pardonner à tous ceux qui m'avaient offensé; et à +quiconque m'eût alors demandé quelque chose je n'aurais répondu qu'un +mot: Amour, l'humilité peinte sur mon visage. Et quand elle était sur le +point de me saluer, un esprit d'amour détruisait toutes mes sensations, +et se peignait sur mes organes visuels<span class='pagenum'><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> intimidés, et il leur disait: +allez honorer votre dame, et ils demeuraient fixés sur elle. Et qui +aurait voulu connaître ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'à +regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me +saluait, l'amour ne parvenait pas à cacher mon intolérable béatitude: +mais je me trouvais écrasé par une telle douceur que mon corps, qui en +subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanimé et +pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma Béatitude, +laquelle surpassait et dominait toutes mes facultés.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<p>Maintenant, revenant à mon récit, je dirai que, après que ma Béatitude +m'eut été refusée, je fus pris d'une douleur si vive que je me séparai +de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes +larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaisés, je me réfugiai +dans ma chambre, où je pouvais me lamenter sans être entendu. Et là, +demandant miséricorde à la reine de la courtoisie, je<span class='pagenum'><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> disais: Amour, +viens en aide à ton fidèle. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant +qui vient d'être battu.</p> + +<p>Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre, +tout près de moi, un jeune homme couvert d'un vêtement d'une grande +blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, étendu comme +j'étais, et après m'avoir regardé quelque temps, il me sembla qu'il +m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: «<i>Fili, tempus est ut +praetermittantur simulata nostra</i>.»<a name="FNanchor_1_60" id="FNanchor_1_60"></a><a href="#Footnote_1_60" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il +m'avait appelé plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le +regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il +paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-même +rassuré, je commençai à lui parler ainsi: «Noble seigneur, pourquoi +pleures-tu?» Et lui: «<i>Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se +habent circumferentiae partes; tu autem non sic</i>.»<a name="FNanchor_2_61" id="FNanchor_2_61"></a><a href="#Footnote_2_61" class="fnanchor">[2]</a><span class='pagenum'><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p> + +<p>Alors, en pensant à ses paroles, il me parut qu'il m'avait parlé d'une +façon très obscure, et je lui dis: «Qu'est cela, Seigneur, que tu me +parles d'une manière si obscure?» Il me répondit en langue vulgaire: «Ne +demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.»</p> + +<p>Puis, je lui parlai du salut qui m'avait été refusé, et je lui demandai +quelle en avait été la raison. Voici comment il me répondit: «Notre +Béatrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la +femme que je t'ai nommée sur le chemin des soupirs éprouvait à cause de +toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette très noble femme, qui est +ennemie de toute espèce de tort, n'a pas daigné saluer ta personne, +craignant d'avoir à en subir elle-même quelque désagrément. Aussi comme +ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux +que tu écrives quelque chose sous la forme de vers, où tu exprimeras +l'empire que j'exerce sur toi à son sujet, et comment elle te fit sien +dès ton enfance. Et tu peux en appeler en témoignage celui qui le sait +bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-là, je lui +en parlerai volontiers. Elle connaîtra ainsi ce que tu penses, et +comprendra comment on<span class='pagenum'><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> s'y est trompé. Fais en sorte que tes paroles ne +soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas précisément à +elle, ce qui ne conviendrait guère. Et ne lui envoie rien sans moi pour +que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave +harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera nécessaire.»<a name="FNanchor_3_62" id="FNanchor_3_62"></a><a href="#Footnote_3_62" class="fnanchor">[3]</a></p> + +<p>Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai +que cette vision m'était apparue à la neuvième heure du jour. Et avant +d'être sorti de ma chambre, j'avais résolu de faire une ballade où je +suivrais ce que m'avait recommandé mon Seigneur.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour<a name="FNanchor_4_63" id="FNanchor_4_63"></a><a href="#Footnote_4_63" class="fnanchor">[4]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et que tu te présentes avec lui devant ma Dame,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De mes excuses que tu lui chanteras.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tu t'en vas, Ballade, d'une façon si courtoise</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que, même sans sa compagnie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tu pourras te présenter partout sans crainte.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais si tu veux y aller en toute sécurité,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Va d'abord retrouver l'Amour;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui.</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Car celle qui doit t'entendre</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si, comme je le crois, elle est irritée contre moi,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'il ne t'accompagnait pas,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elle pourrait bien te recevoir mal.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et, quand vous serez là ensemble,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Commence à lui dire avec douceur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Après lui en avoir d'abord demandé la permission:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Madame, celui qui m'envoie vers vous</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Veut, s'il vous plaît,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est l'amour qui, à cause de votre beauté,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet à ses regards.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi, pourquoi il a regardé ailleurs,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Jugez-en par vous-même, du moment que son coeur n'a pas changé.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dis-lui: Madame, son coeur a gardé</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une foi si fidèle</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que sa pensée est à tout instant prête à vous servir.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il a été vôtre tout d'abord, et il ne s'est pas démenti.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si elle ne le croit pas,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dis qu'elle demande à l'Amour si cela est vrai,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et à la fin prie-la humblement,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'il ne lui plaît pas de me pardonner,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle verra son serviteur lui obéir.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et dis à celui qui est la clef de toute pitié,<a name="FNanchor_5_64" id="FNanchor_5_64"></a><a href="#Footnote_5_64" class="fnanchor">[5]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Avant que tu ne t'en ailles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De lui expliquer mes bonnes raisons<a name="FNanchor_6_65" id="FNanchor_6_65"></a><a href="#Footnote_6_65" class="fnanchor">[6]</a></span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Par la grâce de mes paroles harmonieuses.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Reste ici auprès d'elle</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et si elle lui pardonne à ta prière</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Viens lui annoncer cette belle paix.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Au moment qui te paraîtra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.<a name="FNanchor_7_66" id="FNanchor_7_66"></a><a href="#Footnote_7_66" class="fnanchor">[7]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_60" id="Footnote_1_60"></a><a href="#FNanchor_1_60"><span class="label">[1]</span></a> «Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_61" id="Footnote_2_61"></a><a href="#FNanchor_2_61"><span class="label">[2]</span></a> «Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points +sont à égale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.» (Je suis +toujours le même, et toi tu changes.) <i>Commentaire</i> de Giuliani.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_62" id="Footnote_3_62"></a><a href="#FNanchor_3_62"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire de <a href="#Page_154">ch. XII</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_63" id="Footnote_4_63"></a><a href="#FNanchor_4_63"><span class="label">[4]</span></a> <i>Ballata, io vo' che tu ritruovi amore</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_64" id="Footnote_5_64"></a><a href="#FNanchor_5_64"><span class="label">[5]</span></a> L'Amour.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_65" id="Footnote_6_65"></a><a href="#FNanchor_6_65"><span class="label">[6]</span></a> Ceci veut dire sans doute: c'était pour ne pas vous +compromettre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_66" id="Footnote_7_66"></a><a href="#FNanchor_7_66"><span class="label">[7]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_154">ch. XII</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XIII</h3> + +<p>Après la vision que je viens de raconter, et après avoir dit les paroles +que l'Amour m'avait imposées, me vinrent des pensées nombreuses et +diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une à une, sans pouvoir +m'en défendre. Parmi celles-ci, quatre m'ôtaient tout repos.</p> + +<p>L'une d'elles était celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce +qu'elle écarte de toute vilenie l'esprit de son fidèle. L'autre était +que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est +soumis, plus il faut passer par des chemins pénibles et douloureux.</p> + +<p>Une autre était celle-ci: le nom de l'Amour est<span class='pagenum'><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> si doux à entendre +qu'il paraît impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car +les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqués, comme il est +écrit: <i>nomina sunt complementa rerum</i>. La quatrième était celle-ci: la +femme à qui l'Amour t'attache si étroitement n'est pas comme les autres +femmes dont le coeur se meut si légèrement.</p> + +<p>Et chacune de ces pensées me faisait la guerre au point que je +ressemblais à celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait +bien marcher, mais qui ne sait pas où il va. Et si je songeais à +chercher un chemin battu, c'est-à-dire celui que prendraient les autres, +ce chemin se trouvait tout à fait contraire à mes pensées, qui étaient +de faire appel à la pitié, et de me remettre entre ses bras. C'est dans +cet état que je fis le sonnet suivant:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Toutes mes pensées parlent d'amour,<a name="FNanchor_1_67" id="FNanchor_1_67"></a><a href="#Footnote_1_67" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et le font de manières si diverses</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que l'une me fait vouloir m'y soumettre</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et une autre me dit que c'est une folie.<a name="FNanchor_2_68" id="FNanchor_2_68"></a><a href="#Footnote_2_68" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une autre m'apporte les douceurs de l'espérance,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et une autre me fait verser des larmes abondantes.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elles s'accordent seulement à demander pitié,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tout tremblant que je suis de la peur qui étreint mon coeur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est à ce point que je ne sais de quel côté me tourner;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est ainsi que je me trouve comme égaré dans l'amour.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et si je veux les accorder toutes</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il faut que j'en appelle à mon ennemie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Madame la Pitié<a name="FNanchor_3_69" id="FNanchor_3_69"></a><a href="#Footnote_3_69" class="fnanchor">[3]</a>, pour qu'elle me vienne en aide.<a name="FNanchor_4_70" id="FNanchor_4_70"></a><a href="#Footnote_4_70" class="fnanchor">[4]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_67" id="Footnote_1_67"></a><a href="#FNanchor_1_67"><span class="label">[1]</span></a> <i>Tutti li miei pensier parlan d'amore</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_68" id="Footnote_2_68"></a><a href="#FNanchor_2_68"><span class="label">[2]</span></a> Il y a ici deux versions différentes: Fraticelli lit +<i>folle,</i> folie, version que j'ai suivie. Giuliani lit <i>forte</i>, ce qui +signifierait que cette pensée est plus forte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_69" id="Footnote_3_69"></a><a href="#FNanchor_3_69"><span class="label">[3]</span></a> Il explique lui-même que c'est par ironie qu'il appelle +<i>Madonna Pietà</i> la <i>mia nemica</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_70" id="Footnote_4_70"></a><a href="#FNanchor_4_70"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_157">ch. XIII</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XIV</h3> + +<p>Après que ces diverses pensées se furent livré de telles batailles, il +arriva que cette adorable créature se rendit à une réunion où se +trouvaient assemblées un grand nombre de dames, et j'y fus amené par un +de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant là où tant de +femmes venaient faire montre de leur beauté. Je ne savais donc pas où +j'étais amené, me<span class='pagenum'><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> confiant à l'ami qui allait me conduire ainsi +jusqu'aux portes de la mort<a name="FNanchor_1_71" id="FNanchor_1_71"></a><a href="#Footnote_1_71" class="fnanchor">[1]</a>, et je lui dis: «Pourquoi sommes-nous +venus près de ces dames?» il me répondit: «C'est pour qu'elles soient +servies d'une manière digne d'elles.»</p> + +<p>La vérité est que ces femmes s'étaient réunies chez une d'elles qui +s'était mariée ce jour-là et les avait invitées, suivant la coutume de +cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son +nouvel époux. De sorte que, pensant faire plaisir à cet ami, je me +décidai à venir me tenir à la disposition de ces dames en sa compagnie. +Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement +extraordinaire qui partait du côté gauche de ma poitrine et s'étendit +tout à coup dans le reste de mon corps.</p> + +<p>Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le +tour de la salle et, craignant que l'on se fût aperçu de mon +tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu +d'elles la divine Béatrice. Alors, mes esprits se trouvèrent tellement +anéantis par la violence de mon amour, quand je me vis si près<span class='pagenum'><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> de ma +Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la +vision.</p> + +<p>Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-mêmes l'image +de cette merveille, ils ne parvenaient pas à la contempler, et ils en +souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'étions +pas ainsi projetés hors de nous-mêmes, nous pourrions rester à regarder +cette merveille, comme font les autres.</p> + +<p>Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'étais transfiguré, +commencèrent par s'étonner, puis se mirent a parler entre elles et à +rire et à se moquer de moi avec la gentille Béatrice. Alors mon ami, qui +ne se doutait de rien, s'en aperçut aussi et, me prenant par la main, +m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais. +Alors, un peu calmé et ayant repris mes esprits anéantis, et ceux-ci +ayant retrouvé la possession d'eux-mêmes, je lui dis: «J'ai mis les +pieds dans cette partie de la vie où l'on ne peut aller plus loin avec +la pensée de s'en revenir.»<a name="FNanchor_2_72" id="FNanchor_2_72"></a><a href="#Footnote_2_72" class="fnanchor">[2]</a></p> + +<p>Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes où pleurant, et +honteux de moi-même,<span class='pagenum'><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> je me disais: «Si cette femme savait dans quel +état je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois +plutôt qu'elle en aurait grande pitié.» Et, tout en pleurant ainsi, je +me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient à elle-même et lui +expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que +j'étais bien sûr qu'elle n'en était pas consciente, et que si elle +l'avait été, sa compassion aurait gagné les autres. Et je souhaitais +qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'à elle,</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,<a name="FNanchor_3_73" id="FNanchor_3_73"></a><a href="#Footnote_3_73" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et vous ne savez pas, Madame, d'où vient</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que je vous montre un visage si nouveau</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand je contemple votre beauté.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si vous le saviez, votre pitié ne pourrait pas</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Garder contre moi votre habituelle rigueur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car l'Amour, lorsqu'il me trouve près de vous,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'enhardit et prend un tel empire</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il frappe mes esprits craintifs,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et les tue ou les chasse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte qu'il reste seul à vous regarder.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est ce qui me fait changer de figure,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais pas assez pour que je ne sente pas alors</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les angoisses où me plongent les tourmens qu'ils subissent.<a name="FNanchor_4_74" id="FNanchor_4_74"></a><a href="#Footnote_4_74" class="fnanchor">[4]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_71" id="Footnote_1_71"></a><a href="#FNanchor_1_71"><span class="label">[1]</span></a> Ceci est une allusion à un incident qui allait se produire +peu d'instants après.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_72" id="Footnote_2_72"></a><a href="#FNanchor_2_72"><span class="label">[2]</span></a> J'ai cru que j'allais mourir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_73" id="Footnote_3_73"></a><a href="#FNanchor_3_73"><span class="label">[3]</span></a> <i>Coll' altre donne mia vista gabbate</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_74" id="Footnote_4_74"></a><a href="#FNanchor_4_74"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_157">ch. XIV</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XV</h3> + +<p>Après cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensée opiniâtre, +qui ne me quittait guère, mais me reprenait continuellement et me +disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de +cette femme, pourquoi cherches-tu à la voir? Si elle te le demandait, +qu'aurais-tu à lui répondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre +pour le faire?</p> + +<p>Et une autre pensée répondait humblement: si je ne perdais pas toutes +mes facultés et que j'eusse assez de liberté pour lui répondre, je lui +dirais: aussitôt que je m'imagine sa merveilleuse beauté, il me vient un +désir de la voir d'une telle puissance qu'il détruit, qu'il tue dans ma +mémoire, tout ce qui pourrait s'élever contre lui, et les souffrances +passées ne sauraient retenir mon désir de chercher à la voir.</p> + +<p>Alors, cédant à ces pensées, je songeai à lui adresser certaines paroles +dans lesquelles, en m'excusant près d'elle des reproches que j'avais<span class='pagenum'><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> pu +lui adresser<a name="FNanchor_1_75" id="FNanchor_1_75"></a><a href="#Footnote_1_75" class="fnanchor">[1]</a>, je lui ferais connaître ce qu'il advient de moi quand +je l'approche.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tout ce que j'ai dans mon esprit expire<a name="FNanchor_2_76" id="FNanchor_2_76"></a><a href="#Footnote_2_76" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand je vous vois, ô ma belle joie!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et quand je suis près de vous, j'entends l'Amour</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mon visage montre la couleur de mon coeur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et quand il s'évanouit, il s'appuie où il peut<a name="FNanchor_3_77" id="FNanchor_3_77"></a><a href="#Footnote_3_77" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et, tout tremblant comme dans l'ivresse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'il ne venait pas rassurer mon âme éperdue,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Rien qu'en me montrant qu'il me plaint,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et en me témoignant cette pitié que votre rire tue,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et que ferait naître cet aspect lamentable</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Des yeux qui ont envie de mourir.<a name="FNanchor_4_78" id="FNanchor_4_78"></a><a href="#Footnote_4_78" class="fnanchor">[4]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_75" id="Footnote_1_75"></a><a href="#FNanchor_1_75"><span class="label">[1]</span></a> Il paraît que Dante s'était plaint hautement, soit en +paroles soit autrement, du rire moqueur de Béatrice. Mais il ne s'est +pas expliqué davantage sur ce sujet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_76" id="Footnote_2_76"></a><a href="#FNanchor_2_76"><span class="label">[2]</span></a> <i>Ciò che m'incontra nella menta, more</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_77" id="Footnote_3_77"></a><a href="#FNanchor_3_77"><span class="label">[3]</span></a> Ici le <i>coeur</i> est pris pour la personne. Allusion à la +scène de la page 54.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_78" id="Footnote_4_78"></a><a href="#FNanchor_4_78"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_159">ch. XV</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span></p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XVI</h3> + +<p>Ce sonnet, après que je l'eus écrit, m'amena à dire encore quatre choses +sur mon état, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprimé.</p> + +<p>La première est que je souffrais souvent quand ma mémoire venait +représenter à mon imagination ce que l'amour me faisait endurer.</p> + +<p>La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout à coup avec tant de +violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pensée, celle qui me +parlait de ma Dame.</p> + +<p>La troisième est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi, +je partais tout pâle pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait +cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'était arrivé en m'approchant +d'elle.</p> + +<p>La quatrième est comment cette vue ne venait pas à mon secours, mais +venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du +sonnet suivant.<span class='pagenum'><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span></p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Souvent me revient à l'esprit<a name="FNanchor_1_79" id="FNanchor_1_79"></a><a href="#Footnote_1_79" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'angoisse que me cause l'amour.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et il m'en vient une telle pitié que souvent</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je dis: hélas, cela arrive-t-il à quelqu'un d'autre</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que l'amour m'assaille si subitement</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que la vie m'abandonne presque,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Puis, je m'efforce de venir moi-même à mon aide;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et tout pale et dépourvu de tout courage</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je viens vous voir, croyant me guérir:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et si je lève les yeux pour regarder,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mon coeur se met à trembler si fort</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que ses battements cessent de se faire sentir.<a name="FNanchor_2_80" id="FNanchor_2_80"></a><a href="#Footnote_2_80" class="fnanchor">[2]</a></span> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_79" id="Footnote_1_79"></a><a href="#FNanchor_1_79"><span class="label">[1]</span></a> <i>Spesse fiate vennemi alla mente</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_80" id="Footnote_2_80"></a><a href="#FNanchor_2_80"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_161">ch. XVI</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XVII</h3> + +<p>Après avoir fait ces trois sonnets adressés à cette femme, comme ils +faisaient le récit exact de mon état, j'ai cru devoir me taire, parce +qu'il me semblait avoir assez parlé de moi. Mais bien que je cesse de +lui parler, il me faut<span class='pagenum'><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> reprendre une matière nouvelle et plus noble que +la précédente. Et comme ce nouveau sujet sera agréable à entendre, je +vais le traiter aussi brièvement que possible.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XVIII</h3> + +<p>Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon +coeur, certaines dames, qui se réunissaient parce qu'elles aimaient à se +trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles +ayant été témoin de mes violentes émotions. Et comme je me trouvais +passer près d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'était une femme +d'un parler agréable. Quand je fus arrivé devant elles, je vis bien que +ma charmante dame n'était pas là, et, rassuré, je les saluai et leur +demandai ce qu'il y avait pour leur service.</p> + +<p>Ces dames étaient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre +elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et +d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles,<span class='pagenum'><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> tournant les yeux vers moi +et m'appelant par mon nom, me dit: «Pourquoi et dans quel but aimes-tu +donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa présence? +Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un +genre très particulier.» Et quand elle eut dit ces paroles, elle et +toutes les autres se regardèrent en attendant ma réponse.</p> + +<p>Alors je leur dis: «Mesdames, tout ce que demandait mon amour était le +salut de cette femme, dont vous entendez peut-être parler. C'est en cela +que résidait la béatitude qui était la fin de tous mes désirs. Mais, +depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par +sa grâce toute ma béatitude dans ce qui ne peut me manquer.»</p> + +<p>Ces dames se mirent alors à parler entre elles et, de même que nous +voyons quelquefois tomber la pluie mêlée à une neige très blanche, il me +semblait voir leurs paroles entrecoupées de soupirs. Et quand elles +eurent ainsi parlé quelque temps ensemble, celle qui m'avait adressé la +parole la première me dit: «Nous te prions de nous dire en quoi réside +ta béatitude.» Et je répondis: «Elle réside dans les paroles qui sont à +la louange de ma Dame.» Et elle<span class='pagenum'><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> dit à son tour: «Si tu disais vrai, ce +que tu nous as dit en parlant de ton état, tu l'aurais dit dans un autre +sens.»<a name="FNanchor_1_81" id="FNanchor_1_81"></a><a href="#Footnote_1_81" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>Et je les quittai en réfléchissant à ces paroles, presque honteux de +moi-même, et je me disais en marchant: si je trouve une telle béatitude +dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu +parler d'elle différemment? Alors je résolus de prendre toujours +désormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais +beaucoup à cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de +trop élevé relativement à moi-même, de sorte que je n'osais plus m'y +mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le désir de parler et +la peur de commencer.</p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_81" id="Footnote_1_81"></a><a href="#FNanchor_1_81"><span class="label">[1]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_161">ch. XVIII</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XIX</h3> + +<p>Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un +ruisseau aux eaux très<span class='pagenum'><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> claires<a name="FNanchor_1_82" id="FNanchor_1_82"></a><a href="#Footnote_1_82" class="fnanchor">[1]</a>, il me vint une volonté si forte de +parler que je commençai à songer à la manière dont je m'y prendrais, et +j'ai pensé qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de +m'adresser aux femmes à la seconde personne, et non à toutes les femmes, +c'est-à-dire aux femmes distinguées, et qui ne sont pas seulement des +femmes. Et alors ma langue se mit à parler comme si elle eût été mue par +elle-même, et elle dit: «Femmes qui comprenez l'amour....» Je mis alors +ces mots de côté dans ma mémoire avec une grande joie, en pensant à les +prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, après +y avoir songé pendant plusieurs jours, je commençai cette canzone.<a name="FNanchor_2_83" id="FNanchor_2_83"></a><a href="#Footnote_2_83" class="fnanchor">[2]</a></p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Femmes qui comprenez l'amour,<a name="FNanchor_3_84" id="FNanchor_3_84"></a><a href="#Footnote_3_84" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Non pas que je pense arriver au bout de sa louange,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais pour satisfaire mon esprit.</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Je dis donc que, quand je pense à ses mérites,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'amour se fait sentir en moi si doux</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que, si la hardiesse ne venait à me manquer,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mes accens rendraient tout le monde amoureux.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et je ne veux pas non plus me hausser à un point</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que je ne saurais soutenir jusqu'à la fin.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais je traiterai délicatement de sa grâce infinie</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car ce n'est pas une chose à en entretenir d'autres que vous</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Un ange a fait appel à la divine Intelligence et lui a dit:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Seigneur, on voit dans le monde</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une merveille dont la grâce procède</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">D'une âme qui resplendit jusqu'ici.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le ciel, à qui il ne manque</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que de la posséder, la demande à son Seigneur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et tous les saints la réclament.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La pitié seule prend notre parti<a name="FNanchor_4_85" id="FNanchor_4_85"></a><a href="#Footnote_4_85" class="fnanchor">[4]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car Dieu dit en parlant de ma Dame:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">O mes bien aimés, souffrez en paix</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que votre espérance attende tant qu'il me plaira</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Là où il y a quelqu'un qui s'attend à la perdre,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et qui dira dans l'Enfer aux méchans:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai vu l'espérance des Bienheureux.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ma Dame est donc désirée là-haut dans le ciel.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Maintenant je veux vous faire connaître la vertu qu'elle possède,.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et je dis: que celle qui veut paraître une noble femme</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'en aille avec elle, car quand elle s'avance</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour jette au coeur des méchans un froid</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tel que leurs pensées se glacent et périssent;</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et celui qui s'arrêterait à la contempler</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Deviendrait une chose noble ou mourrait.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De la regarder, il éprouve les effets de sa vertu,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et Dieu lui a encore accordé une plus grande grâce:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est que celui qui lui a parlé ne peut plus finir mal.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Peut-elle être si belle et si pure!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Puis il la regarde, et jure en lui-même</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elle porte ce teint de perle<a name="FNanchor_5_86" id="FNanchor_5_86"></a><a href="#Footnote_5_86" class="fnanchor">[5]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui convient aux femmes, mais sans exagération.<a name="FNanchor_6_87" id="FNanchor_6_87"></a><a href="#Footnote_6_87" class="fnanchor">[6]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elle est tout ce que la nature peut faire de bien,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et on la prend pour le type de la beauté.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De ses yeux, quand ils se meuvent,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Sortent des esprits enflammés d'amour</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et puis s'en vont droit au coeur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Vous voyez l'amour peint sur ses lèvres</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fixé.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Canzone, je sais que c'est surtout les femmes</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoyée.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai élevée</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que, là où tu iras, ta dises en priant:</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Apprenez-moi où je dois aller, car je suis envoyée</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">A celle dont la louange est ma parure.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et si tu ne veux pas aller inutilement,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ne t'arrête pas près des gens indignes.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'à des femmes ou à des hommes d'élite</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui te montreront le chemin le plus court.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tu trouveras l'Amour près d'elle:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Recommande-moi, comme c'est ton devoir, à l'un et à l'autre.<a name="FNanchor_7_88" id="FNanchor_7_88"></a><a href="#Footnote_7_88" class="fnanchor">[7]</a></span><br /> +</p> + +<p>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_82" id="Footnote_1_82"></a><a href="#FNanchor_1_82"><span class="label">[1]</span></a> C'était probablement le <i>Mugnone</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_83" id="Footnote_2_83"></a><a href="#FNanchor_2_83"><span class="label">[2]</span></a> N'est-ce pas là un exemple curieux de la méthode de travail +ou de composition du Poète? Nous le verrons plus loin s'y reprendre à +deux fois pour écrire un sonnet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_84" id="Footnote_3_84"></a><a href="#FNanchor_3_84"><span class="label">[3]</span></a> <i>Donne ch' avete intelletto d'amore</i>.... Faut-il voir dans +le mot <i>intelletto</i> l'idée de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_85" id="Footnote_4_85"></a><a href="#FNanchor_4_85"><span class="label">[4]</span></a> Dieu a pitié de nous en nous la conservant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_86" id="Footnote_5_86"></a><a href="#FNanchor_5_86"><span class="label">[5]</span></a> Il répète souvent que la pâleur est la couleur de l'amour, +et la teinte de la perle en est le type.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_87" id="Footnote_6_87"></a><a href="#FNanchor_6_87"><span class="label">[6]</span></a> <i>Non fuor misura</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_88" id="Footnote_7_88"></a><a href="#FNanchor_7_88"><span class="label">[7]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_164">ch. XIX</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XX</h3> + +<p>Après que cette canzone eut été un peu répandue dans le monde, comme +quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce +que c'est que l'amour<a name="FNanchor_1_89" id="FNanchor_1_89"></a><a href="#Footnote_1_89" class="fnanchor">[1]</a>, s'étant d'après cela fait de moi peut-être une +opinion exagérée. De sorte que je pensai qu'après avoir écrit ce qui +précède, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour +obliger mon ami, je me décidai à consacrer quelques mots à ce sujet.<span class='pagenum'><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span></p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Amour et noblesse de coeur sont une même chose,<a name="FNanchor_2_90" id="FNanchor_2_90"></a><a href="#Footnote_2_90" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Comme l'a dit le poète.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est comme si l'âme raisonnable allait sans la raison.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand la nature est amoureuse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour devient son maître et le coeur est sa demeure.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est là qu'il se repose quelquefois un instant,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et quelquefois y séjourne longtemps.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Puis la beauté apparaît dans une femme sage,<a name="FNanchor_3_91" id="FNanchor_3_91"></a><a href="#Footnote_3_91" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle plaît tellement aux yeux que dans le coeur</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Naît un désir de la chose qui plaît.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et ce désir persiste en lui assez</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Pour éveiller un désir d'amour.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est la même chose qu'un homme de valeur éveille chez une femme.<a name="FNanchor_4_92" id="FNanchor_4_92"></a><a href="#Footnote_4_92" class="fnanchor">[4]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_89" id="Footnote_1_89"></a><a href="#FNanchor_1_89"><span class="label">[1]</span></a> Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a +accompagné les deux poètes quelques instans dans le Purgatoire +(Giuliani). Le Poète est Guido Guinicelli (<i>a cor gentil ripera sempre +amore</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_90" id="Footnote_2_90"></a><a href="#FNanchor_2_90"><span class="label">[2]</span></a> <i>i. Amore e cor gentil none una cosa</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_91" id="Footnote_3_91"></a><a href="#FNanchor_3_91"><span class="label">[3]</span></a> <i>Saggia donna. Saggia</i> doit avoir ici une extension +particulière et qui répond à <i>uomo valente</i> du dernier vers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_92" id="Footnote_4_92"></a><a href="#FNanchor_4_92"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du ch. XX.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXI</h3> + +<p>Après avoir traité de l'amour dans ces vers, il me vint à l'idée de dire +à la louange de cette beauté des paroles où je montrerais comment cet +amour s'éveille pour elle, et comment non<span class='pagenum'><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> seulement il s'éveille là où +il dormait, mais comment, grâce à son action merveilleuse, il s'éveille +là où il n'était pas en puissance.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,<a name="FNanchor_1_93" id="FNanchor_1_93"></a><a href="#Footnote_1_93" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Où elle passe chacun se tourne vers elle</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et son salut fait trembler le coeur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte que baissant son visage on pâlit,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et on se repent de ses propres fautes.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'orgueil et la colère s'enfuient devant elle.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Aides-moi, Mesdames, à lui faire honneur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Toute douceur, toute pensée modeste,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ce qu'elle paraît être quand elle sourit un peu</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ne peut se dire ni se retenir en esprit,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tant est merveilleux un tel miracle.<a name="FNanchor_2_94" id="FNanchor_2_94"></a><a href="#Footnote_2_94" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_93" id="Footnote_1_93"></a><a href="#FNanchor_1_93"><span class="label">[1]</span></a> <i>Negli occhi porta la mia donna Amore....</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_94" id="Footnote_2_94"></a><a href="#FNanchor_2_94"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_172">ch. XXI</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXII</h3> + +<p>Peu de jours s'étaient passés quand, suivant le plaisir du glorieux +Seigneur qui ne s'est pas<span class='pagenum'><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> refusé à mourir lui-même, celui qui avait +été le père d'une telle merveille qu'était cette très noble Béatrice +quitta la vie pour la gloire éternelle.</p> + +<p>Et comme une telle séparation est douloureuse pour ceux qui restent et +avaient été amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection +aussi intime que celle d'un bon père pour un enfant tendre, et d'un +enfant tendre pour un bon père, et comme cette femme possédait un haut +degré de bonté, et que son père était aussi d'une grande bonté (comme on +le croyait et comme c'était la vérité), elle fut plongée dans une +douleur très amère.</p> + +<p>Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les +hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or +beaucoup de femmes s'étaient réunies là où cette Béatrice pleurait à +faire pitié. Et moi-même j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais +parler de ses lamentations. Et elles disaient: «Elle pleure tellement +que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.»</p> + +<p>Puis elles passèrent, et je restai plongé dans une telle tristesse que +les larmes inondaient mon visage, et que je devais à chaque instant<span class='pagenum'><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> +cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'était que je me trouvais dans +un endroit où passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle, +attentif à ce qu'elles disaient, je serais allé me cacher aussitôt que +mes larmes commencèrent à couler. Et, comme je me tenais toujours là, +d'autres passèrent encore devant moi, qui se disaient les unes aux +autres: «Qui de nous pourra être gaie, maintenant que nous l'avons vue +tant pleurer?» D'autres disaient en me voyant: «En voici un qui pleure +ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.» D'autres disaient +encore: «Comme il est changé! Il ne paraît plus du tout le même.»</p> + +<p>C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de +moi. Je pensai alors à prononcer quelques paroles que je pouvais bien +exprimer à propos de tout ce que j'avais entendu dire à ces femmes. Et +comme je leur en aurais volontiers demandé la permission, si je ne +m'étais trouvé retenu par quelque crainte, je me décidai à faire comme +si je la leur avais demandée et qu'elles m'eussent répondu. Je fis alors +deux sonnets: dans l'un, je m'adresse à elles comme j'aurais pu le faire +de vive voix; dans l'autre, je prends la réponse dans les mots que +j'avais entendu<span class='pagenum'><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> prononcer comme s'ils avaient été réellement adressés à +moi-même.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">O vous dont la contenance affaissée<a name="FNanchor_1_95" id="FNanchor_1_95"></a><a href="#Footnote_1_95" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et les yeux baissés témoignent de votre douleur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">D'où venez-vous? Et dites-moi</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Est-ce que vous avez vu notre Dame</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le visage baigné des pleurs de son filial amour?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dites-le-moi, Mesdames,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car mon coeur me le dit à moi-même,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et je le vois rien qu'à votre démarche.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et si vous venez d'un endroit si pitoyable</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Veuillez rester ici un moment avec moi,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car je vois combien vos yeux ont pleuré,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et je vois votre visage si altéré</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que le coeur m'en tremble rien qu'à le voir.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Es-tu celui qui a parlé si souvent<a name="FNanchor_2_96" id="FNanchor_2_96"></a><a href="#Footnote_2_96" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De notre dame, en ne l'adressant qu'à nous?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tu lui ressembles par la voix,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais ton visage n'est pas reconnaissable.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi pleures-tu dans ton coeur,</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Que tu fais naître chez les autres la compassion de toi-même?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Celer ta propre douleur?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il est inutile de chercher à nous consoler,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elle a la pitié tellement empreinte sur son visage</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que quiconque l'eût voulu regarder</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Serait tombé mort devant elle.<a name="FNanchor_3_97" id="FNanchor_3_97"></a><a href="#Footnote_3_97" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_95" id="Footnote_1_95"></a><a href="#FNanchor_1_95"><span class="label">[1]</span></a> <i>Voi, che portate la sembianza umile</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_96" id="Footnote_2_96"></a><a href="#FNanchor_2_96"><span class="label">[2]</span></a> <i>Se' tu volui c'hai trattata sovente</i>.... Dans ce second +sonnet, le poète donne la parole aux femmes à qui il s'était adressé +dans le précédent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_97" id="Footnote_3_97"></a><a href="#FNanchor_3_97"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_174">ch. XXII</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXIII</h3> + +<p>Quelques jours après ceci, il m'advint dans certaines parties de ma +personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant +plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me +fallut rester semblable à ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme +le neuvième jour je fus pris de douleurs intolérables, il me vint une +pensée qui était celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pensée +pendant quelque temps, je revins à celle de ma vie misérable. Et, voyant +combien la vie tient à peu de chose, même quand la<span class='pagenum'><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> santé est parfaite, +je me mis à pleurer en dedans de moi-même sur tant de misère, et, dans +mes soupirs, je me disais: «il faudra que cette divine Béatrice meure un +jour!» Et je tombai alors dans un égarement tel que je fermai les yeux +et commençai à m'agiter comme un frénétique, puis à divaguer.</p> + +<p>Alors m'apparurent certains visages de femmes échevelées qui me +disaient: «tu mourras aussi». Et après ces femmes vinrent d'autres +visages étranges et horribles à voir qui me disaient: «tu es mort». Et +mon imagination continuant à s'égarer, j'en vins à ce point que je ne +savais plus où j'étais. Je croyais toujours voir des femmes échevelées, +extrêmement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil +s'obscurcissait tellement que les étoiles se montraient d'une couleur +qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux +qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands +tremblemens de terre.<a name="FNanchor_1_98" id="FNanchor_1_98"></a><a href="#Footnote_1_98" class="fnanchor">[1]</a> Et au milieu de<span class='pagenum'><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> ma surprise et de mon effroi, +je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: «tu ne sais pas? Ton +admirable Dame n'est plus de ce monde».</p> + +<p>Alors, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement +dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce +moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui +remontaient en suivant un petit nuage très blanc. Et ils chantaient d'un +air de triomphe <i>hosanna in excelsis</i>, sans que j'entendisse autre +chose.<a name="FNanchor_2_99" id="FNanchor_2_99"></a><a href="#Footnote_2_99" class="fnanchor">[2]</a></p> + +<p>Il me sembla alors que mon coeur, qui était tout amour, me disait: il +est vrai que notre Dame est étendue sans vie; et je crus aller voir ce +corps qui avait logé cette âme bienheureuse et si pure. Et cette +imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme +morte, et des femmes qui lui couvraient la tête d'un voile blanc. Et son +visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: «Voici +que je vois le commencement de la paix.» Et je sentais tant de douceur à +la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens à +moi, ne me repousse pas.<span class='pagenum'><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> Tu dois être bonne, puisque tu as habité ce +corps. Viens à moi, car je te désire beaucoup: tu vois que je porte déjà +ton empreinte.</p> + +<p>Et il me sembla alors qu'après avoir vu remplir ces douloureux offices +que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais +le ciel, et je disais à haute voix: «O âme bienheureuse, bienheureux est +celui qui te voit!»</p> + +<p>Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et +appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait près de mon +lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient à ma propre +maladie, se mit tout effrayée à pleurer comme moi. Et les autres femmes +qui étaient dans la chambre, attirées par ses pleurs et s'apercevant que +je pleurais aussi, l'éloignèrent de moi: cette jeune femme était une de +mes plus proches parentes.</p> + +<p>Alors elles s'approchèrent toutes de mon lit et voulurent me réveiller, +car elles croyaient que je rêvais, et elles me disaient: «Ne dors plus, +ne te laisse pas décourager ainsi.» Et pendant qu'elles me parlaient, +mon imagination se calma, au point que je voulais dire: «O Béatrice, +sois bénie!» Et à peine avais-je prononcé Béatrice<span class='pagenum'><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> que j'ouvris les +yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'étais trompé. Et, tout en +prononçant ce nom, ma voix était tellement brisée que ces femmes ne +pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un +avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles +se mirent à dire: «On dirait qu'il est mort.» Puis elles ajoutèrent +entre elles: «Il faut le ranimer.» Et elles me dirent beaucoup de choses +pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi, +ayant retrouvé un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon +imagination, je leur répondis: «Je vais vous dire ce que j'ai eu.» Alors +je commençai par le commencement, et je finis en leur disant ce que +j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aimée. Et plus tard, +guéri de ma maladie, je résolus de raconter ce qui m'était arrivé, parce +qu'il m'a semblé que ce serait une chose intéressante.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une femme jeune et compatissante,<a name="FNanchor_3_100" id="FNanchor_3_100"></a><a href="#Footnote_3_100" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ornée de toutes les grâces humaines,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Se trouvait là où j'appelais à chaque instant la mort.</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Voyant mes yeux pleins d'angoisse</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et entendant mes paroles dépourvues de sens,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elle s'effraya et se mit à pleurer à chaudes larmes.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et d'autres femmes, attirées près de moi</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Par celle qui pleurait ainsi,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'éloignèrent et cherchèrent à me faire revenir à moi.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'une me disait: il ne faut pas dormir,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et une autre: pourquoi te décourager?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Alors je laissai cette étrange fantaisie</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">fit je prononçai le nom de ma Dame.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ma voix était si douloureuse</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et tellement brisée par l'angoisse et les pleurs</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que mon coeur seul entendit ce nom résonner.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et, la honte peinte sur mon visage,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour me fit me tourner vers elles.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ma pâleur était telle</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elles se mirent à parler de ma mort:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une à l'autre.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et elles me répétaient:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">«Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?»</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand j'eus repris un peu de force</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je dis: «Mesdames, je vais vous le dire.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tandis que je pensais à la fragilité de ma vie,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et que je voyais combien sa durée tient à peu de chose,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit à pleurer;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte que mon âme fut si égarée</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que je disais en soupirant, dans ma pensée:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">«Il faudra bien que ma Dame meure un jour!»</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et mon égarement devint tel alors</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que je fermai mes yeux appesantis;</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et mes esprits étaient tellement affaiblis</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'ils ne pouvaient plus s'arrêter sur rien.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et alors mon imagination,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Incapable de distinguer l'erreur de la vérité,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Me fit voir des femmes désolées</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui me disaient: «Tu mourras, tu mourras.»</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Puis je vis des choses terribles.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dans la fantaisie où j'entrais</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne savais pas où je me trouvais,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et il me semblait voir des femmes échevelées</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui pleuraient, et qui lançaient leurs lamentations</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Comme des flèches de feu.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Puis je vis le soleil s'obscurcir peu à peu,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et les étoiles apparaître,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et elles pleuraient ainsi que le soleil.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et je sentais la terre trembler.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Alors m'apparut un homme pâle et défait</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui me dit: «Qu'est-ce que tu fais là? Tu ne sais pas la nouvelle?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ta Dame est morte, elle qui était si belle.»</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je levais mes yeux baignés de pleurs</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand je vis (comme une pluie de manne)</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Des anges se dirigeant vers le ciel,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Précédés d'un petit nuage</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Derrière lequel ils criaient tous: hosanna!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'ils avaient crié autre chose, je vous le dirais bien.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Viens voir notre Dame qui est gisante.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mon imagination, dans mon erreur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Me mena voir ma Dame morte;</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et quand je l'aperçus</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle avait une telle apparence de repos</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et la voyant si calme</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je ressentis une telle douceur</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que je disais; O mort, désormais que tu me parais douce,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et que tu dois être une chose aimable,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Puisque tu as habité dans ma Dame!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tu dois avoir pitié et non colère.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tu vois que je désire tant t'appartenir</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que je porte déjà tes couleurs.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Viens, c'est mon coeur qui t'appelle.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et, quand je fus seul,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je disais en regardant le ciel:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Heureux qui te voit, ô belle âme....</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est alors que vous m'avez appelé,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et grâce à vous ma vision disparut.<a name="FNanchor_4_101" id="FNanchor_4_101"></a><a href="#Footnote_4_101" class="fnanchor">[4]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_98" id="Footnote_1_98"></a><a href="#FNanchor_1_98"><span class="label">[1]</span></a> + +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">. . . . . . . . . . <i>O heavy hour!</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Methink it should be now a huge éclipse</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;"><i>O sun and moon, and that th'affrighted globe</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Should yawn in alteration</i>....</span><br /> +</p><p><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">(SHAKESPEARE, <i>Otello</i>, act. V.)</span><br /> +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_99" id="Footnote_2_99"></a><a href="#FNanchor_2_99"><span class="label">[2]</span></a> Ce petit nuage très blanc était l'âme de Béatrice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_100" id="Footnote_3_100"></a><a href="#FNanchor_3_100"><span class="label">[3]</span></a> <i>Donna pietosa e di novella etate</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_101" id="Footnote_4_101"></a><a href="#FNanchor_4_101"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_175">ch. XXIII</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXIV</h3> + +<p>Après tous ces rêves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part à +songer, je sentis que mon coeur se mettait à trembler, comme si j'eusse +été en présence de cette femme. Alors<span class='pagenum'><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> mon imagination me fit voir +l'Amour. Il me semblait venir d'auprès d'elle, et parler à mon coeur +d'un air joyeux. «Bénis le jour où je t'ai pris, disait-il, parce que tu +dois le faire.» Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que +ce n'était pas mon propre coeur, tant il était changé.</p> + +<p>Et peu après ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de +l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'était cette beauté +célèbre dont mon meilleur ami<a name="FNanchor_1_102" id="FNanchor_1_102"></a><a href="#Footnote_1_102" class="fnanchor">[1]</a> était très épris, et qui exerçait sur +lui beaucoup d'empire. Elle avait nom <i>Giovanna</i><a name="FNanchor_2_103" id="FNanchor_2_103"></a><a href="#Footnote_2_103" class="fnanchor">[2]</a>, mais à cause de sa +beauté sans doute on l'appelait <i>Primavera</i><a name="FNanchor_3_104" id="FNanchor_3_104"></a><a href="#Footnote_3_104" class="fnanchor">[3]</a>. Et en regardant derrière +elle je vis l'admirable Béatrice qui venait!</p> + +<p>Ces dames s'approchèrent de moi l'une après l'autre, et il me sembla que +l'Amour parlait dans mon coeur et disait: «C'est parce qu'elle est venue +la première aujourd'hui qu'il faut l'appeler <i>Primavera</i>. C'est moi qui +ai voulu qu'on l'appelât <i>Prima verrà</i><a name="FNanchor_4_105" id="FNanchor_4_105"></a><a href="#Footnote_4_105" class="fnanchor">[4]</a>, parce qu'elle sera venue<span class='pagenum'><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> la +première le jour où Béatrice se sera montrée après le délire de son +fidèle. Et si l'on veut considérer son premier nom, autant vaut dire +<i>Primavera</i>, parce que son nom <i>Giovanna</i> vient de Giovanni (saint Jean) +celui qui a précédé la vraie lumière en disant: «<i>Ego vox clamantis in +deserto: parate viam Domini</i>.»<a name="FNanchor_5_106" id="FNanchor_5_106"></a><a href="#Footnote_5_106" class="fnanchor">[5]</a></p> + +<p>Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots, +c'est-à-dire: «Qui voudrait y regarder de tout près appellerait cette +Béatrice l'Amour; à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.»</p> + +<p>Alors moi, en y repensant, je me proposai d'écrire quelques vers à mon +excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire), +croyant que son coeur était occupé encore de la beauté de la belle +Primavera<a name="FNanchor_6_107" id="FNanchor_6_107"></a><a href="#Footnote_6_107" class="fnanchor">[6]</a>. Je fis donc le sonnet suivant:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai senti se réveiller dans mon coeur<a name="FNanchor_7_108" id="FNanchor_7_108"></a><a href="#Footnote_7_108" class="fnanchor">[7]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Un esprit amoureux qui dormait;</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si joyeux qu'à peine si je le reconnaissais.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il disait: il faut maintenant que tu penses à me faire honneur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et il souriait à chacun des mots qu'il prononçait.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et comme mon Seigneur se tenait près de moi,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je regardai du côté d'où il venait</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et je vis Monna Vanna et Monna Rice<a name="FNanchor_8_109" id="FNanchor_8_109"></a><a href="#Footnote_8_109" class="fnanchor">[8]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Venir de mon côté,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'une de ces merveilles après l'autre.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et, comme je me le rappelle bien,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'amour me dit: celle-ci est <i>Primavera</i>,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et celle-là a nom <i>Amour</i>, tant elle me ressemble.<a name="FNanchor_9_110" id="FNanchor_9_110"></a><a href="#Footnote_9_110" class="fnanchor">[9]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_102" id="Footnote_1_102"></a><a href="#FNanchor_1_102"><span class="label">[1]</span></a> Guido Cavalcanti.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_103" id="Footnote_2_103"></a><a href="#FNanchor_2_103"><span class="label">[2]</span></a> <i>Giovanna</i>, Jeanne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_104" id="Footnote_3_104"></a><a href="#FNanchor_3_104"><span class="label">[3]</span></a> <i>Primavera</i>, printemps.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_105" id="Footnote_4_105"></a><a href="#FNanchor_4_105"><span class="label">[4]</span></a> <i>Prima verrà</i>, elle viendra la première.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_106" id="Footnote_5_106"></a><a href="#FNanchor_5_106"><span class="label">[5]</span></a> Je suis celui qui crie dans le désert: préparez la voie du +Seigneur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_107" id="Footnote_6_107"></a><a href="#FNanchor_6_107"><span class="label">[6]</span></a> Il paraît que Guido, lorsque ce sonnet fut écrit, avait +cessé d'être épris de Giovanna.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_108" id="Footnote_7_108"></a><a href="#FNanchor_7_108"><span class="label">[7]</span></a> <i>Io mi sentii svegliar dentro allo care</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_109" id="Footnote_8_109"></a><a href="#FNanchor_8_109"><span class="label">[8]</span></a> <i>Madonna Giovanna</i> et <i>Madonna Beatrice</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_110" id="Footnote_9_110"></a><a href="#FNanchor_9_110"><span class="label">[9]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_177">ch. XXIV</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXV</h3> + +<p>Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'étonner de ce que je +dis de l'Amour, comme s'il était une chose en soi et, non pas seulement +comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle, +ce qui serait faux au point de vue de la réalité: car l'amour n'est pas +en soi une substance, mais un accident en substance.<span class='pagenum'><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span></p> + +<p>J'ai parlé de lui comme s'il était un corps, et même un homme, dans +trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin. +Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut être que le fait d'un corps, +il semble que je fais apparaître l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit +qu'il souriait, et même qu'il parlait, comme c'est là le propre de +l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.<a name="FNanchor_1_111" id="FNanchor_1_111"></a><a href="#Footnote_1_111" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait +pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parlé de l'amour +quelques poètes en langue latine. Parmi nous, comme peut-être encore +ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'était que les poètes lettrés et +non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas +beaucoup d'années qu'apparurent pour la première fois ces poètes +vulgaires, c'est-à-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en +vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de +l'Oco<a name="FNanchor_2_112" id="FNanchor_2_112"></a><a href="#Footnote_2_112" class="fnanchor">[2]</a>, soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans.<span class='pagenum'><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span></p> + +<p>Et ce qui fait que des écrivains inférieurs ont acquis quelque +réputation, c'est qu'ils furent les premiers à se servir de la langue +vulgaire. Et le premier poète vulgaire ne parla ainsi que pour se faire +entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci +est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets +amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut dès le commencement consacré +seulement au parier d'amour.<a name="FNanchor_3_113" id="FNanchor_3_113"></a><a href="#Footnote_3_113" class="fnanchor">[3]</a></p> + +<p>C'est ainsi que, comme on a accordé aux poètes une plus grande licence +de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres +que des poètes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder +plus de licence qu'aux autres écrivains vulgaires. Donc, si l'on accorde +aux poètes des figures ou des expressions de rhétorique, il faut +l'accorder à tous ceux qui parlent en vers.</p> + +<p>Nous voyons donc que, si les poètes ont parlé des choses inanimées comme +si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler +ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le +sont pas (c'est-à-dire de<span class='pagenum'><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> choses qui ne le sont pas et de choses +accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il +convient que celui qui écrit par rimes en fasse autant, non sans +raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose.</p> + +<p>Que les poètes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par +Virgile, lequel dit que Junon, c'est-à-dire une déesse ennemie des +Troyens, dit à Eole, maître des vents, dans le premier chapitre de +l'Enéide: <i>Eole, namque tibi</i>, etc., et que celui-ci lui répondit: +<i>Tuus, O regina, quid optes</i>, etc. Et, dans ce même poète, une chose qui +n'est pas animée dit à une chose animée dans le troisième chapitre de +l'Enéide: <i>Dardanidae duri</i>, etc. Dans Lucain la chose animée dit à la +chose inanimée: <i>Multum, Roma, tamen debes civilibus armis</i>. Et dans +Horace, l'homme parle à la science même comme à une autre personne. Et +non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interprète +du bon Homère dans sa Poétique: <i>dic mihi, Musa, virum</i>. Suivant Ovide, +l'Amour parle comme s'il était une personne humaine, au commencement du +livre <i>de Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait</i>. Et +c'est par tout cela<span class='pagenum'><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> que peuvent paraître clairs différens passages de +mon livre.</p> + +<p>Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui +vient d'être dit, j'ajoute que les poètes ne parlent pas ainsi sans +raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans +avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande +honte à celui qui rimerait une chose sous vêtement de figure ou sous +couleur de rhétorique, et puis, interrogé, ne saurait en expliquer les +paroles de manière à leur donner un sens véritable. Et mon excellent +ami<a name="FNanchor_4_114" id="FNanchor_4_114"></a><a href="#Footnote_4_114" class="fnanchor">[4]</a> et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement.</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_111" id="Footnote_1_111"></a><a href="#FNanchor_1_111"><span class="label">[1]</span></a> Si, dans les vers passionnés de la <i>Vita nuova</i> nous +reconnaissons le poète de la <i>Divine Comédie</i>, nous retrouvons ici +l'auteur de <i>Il Convito</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_112" id="Footnote_2_112"></a><a href="#FNanchor_2_112"><span class="label">[2]</span></a> Languedoc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_113" id="Footnote_3_113"></a><a href="#FNanchor_3_113"><span class="label">[3]</span></a> <i>Il Convito</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_114" id="Footnote_4_114"></a><a href="#FNanchor_4_114"><span class="label">[4]</span></a> Guido Cavalcanti.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXVI</h3> + +<p>Cette charmante femme dont il vient d'être question paraissait si +aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait +pour<span class='pagenum'><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> la voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de +quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilité tel +qu'il n'osait pas lever les yeux ni répondre à son salut. Et ceux qui +l'ont éprouvé peuvent en porter témoignage à ceux qui ne le croiraient +pas. Elle s'en allait couronnée et vêtue de modestie, ne tirant aucune +vanité de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup répétaient, +quand elle était passée: «Ce n'est pas une femme, c'est un des plus +beaux anges de Dieu.» D'autres disaient: «C'est une merveille; béni soit +Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable».</p> + +<p>Je dis qu'elle se montrait si aimable et ornée de toutes sortes de +beautés que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur +candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la +regarder sans soupirer aussitôt. Tout ceci et bien d'autres choses +admirables émanent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi, +pensant à tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je +voulus dire tout ce qu'elle répandait d'excellent et d'admirable, afin +que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi, +connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer.<span class='pagenum'><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ma Dame se montre si aimable<a name="FNanchor_1_115" id="FNanchor_1_115"></a><a href="#Footnote_1_115" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et si modeste quand elle vous salue</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que la langue vous devient muette et tremblante,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et les yeux n'osent la regarder.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elle s'en va revêtue de bonté et de modestie</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En entendant les louanges qu'on lui adresse.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elle semble être une chose descendue du ciel</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Sur la terre pour y faire voir un miracle.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elle est si plaisante à qui la regarde</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que les yeux en transmettent au coeur une douceur</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que ne peut comprendre qui ne l'a pas éprouvée.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il semble que de son visage émane</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Un esprit suave et plein d'amour</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui va disant à l'âme: soupire!<a name="FNanchor_2_116" id="FNanchor_2_116"></a><a href="#Footnote_2_116" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_115" id="Footnote_1_115"></a><a href="#FNanchor_1_115"><span class="label">[1]</span></a> <i>Tanto gentile e tanto onesta pare</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_116" id="Footnote_2_116"></a><a href="#FNanchor_2_116"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_181">ch. XXVI</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXVII</h3> + +<p>Je dis que ma Dame montrait tant de grâce que non seulement elle était +un objet d'honneur et de louange, mais qu'à cause d'elle bien d'autres +étaient louées et honorées. Ce que voyant, et voulant le faire connaître +à ceux qui<span class='pagenum'><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> ne le voyaient pas, je résolus de l'exprimer d'une manière +significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu +exerçait sur les autres femmes.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Voit parfaitement toute beauté et toute vertu.<a name="FNanchor_1_117" id="FNanchor_1_117"></a><a href="#Footnote_1_117" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Celles qui vont avec elle doivent</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Remercier Dieu de la grande grâce qui leur est faite.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et sa beauté est douée d'une vertu telle</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle n'éveille aucune envie</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et qu'elle revêt les autres</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De noblesse, d'amour et de foi.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">A sa vue, tout devient modeste,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et non seulement elle plaît par elle-même,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais elle fait honneur aux autres.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et tout ce qu'elle fait est si aimable</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que personne ne peut se la rappeler</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Sans soupirer dans une douceur d'amour.<a name="FNanchor_2_118" id="FNanchor_2_118"></a><a href="#Footnote_2_118" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_117" id="Footnote_1_117"></a><a href="#FNanchor_1_117"><span class="label">[1]</span></a> <i>Vede perfettamente ogni salute</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_118" id="Footnote_2_118"></a><a href="#FNanchor_2_118"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du ch. XXVII.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXVIII</h3> + +<p>Après cela, je me mis un jour à songer à ce que j'avais dit de ma Dame, +c'est-à-dire dans<span class='pagenum'><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> les deux sonnets précédents, et, voyant dans ma +pensée que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exerçait +présentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose à ce que +j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais +soumis à son influence, et ce que celle-ci me faisait éprouver.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'amour m'a possédé si longtemps<a name="FNanchor_1_119" id="FNanchor_1_119"></a><a href="#Footnote_1_119" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et m'a tellement habitué à sa domination</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'après avoir été d'abord douloureux à supporter</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il est devenu d'une grande douceur pour mon coeur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi quand j'ai perdu tout mon courage</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et que mes esprits semblent m'abandonner,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Alors mon âme débile sent</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une telle douceur que mon visage pâlit.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moi</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que mes soupirs se mêlent à mes paroles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et en sortant implorent</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ma Dame pour qu'elle me rende à moi-même.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et à un point tel qu'on aurait de la peine à le croire.</span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_119" id="Footnote_1_119"></a><a href="#FNanchor_1_119"><span class="label">[1]</span></a> <i>Si lungamente m'ha tenuto amore</i>....<span class='pagenum'><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span></p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXIX</h3> + +<p><i>Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina +gentium</i>.<a name="FNanchor_1_120" id="FNanchor_1_120"></a><a href="#Footnote_1_120" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>Je pensais encore à la canzone qui précède, et je venais d'en écrire les +derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beauté sous +l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine bénie pour qui cette +bienheureuse Béatrice avait une telle adoration.<a name="FNanchor_2_121" id="FNanchor_2_121"></a><a href="#Footnote_2_121" class="fnanchor">[2]</a> Et, bien que l'on +aimât peut-être à savoir comment elle fut séparée de nous, je n'ai pas +l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la première est que +cela ne rentre pas dans le plan de cet écrit, si l'on veut bien se +reporter à la préface (<i>praemio</i>) qui précède ce petit livre; la seconde +est que, en fût-il autrement, ma plume serait inhabile à traiter un +pareil sujet; la troisième est que, si je le faisais,<span class='pagenum'><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> il faudrait me +louer moi-même, ce qui est tout à fait blâmable.<a name="FNanchor_3_122" id="FNanchor_3_122"></a><a href="#Footnote_3_122" class="fnanchor">[3]</a></p> + +<p>Je laisse donc à un autre <i>glossatore</i> de faire ce récit. Cependant, +comme dans ce qui précède il a été souvent question du nombre 9, ce qui +n'a pas dû être sans raison, et que ce nombre paraît jouer un grand rôle +dans son départ, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera +tout à fait à propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son départ, et +puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9 +lui a toujours tenu fidèle compagnie.<a name="FNanchor_4_123" id="FNanchor_4_123"></a><a href="#Footnote_4_123" class="fnanchor">[4]</a></p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_120" id="Footnote_1_120"></a><a href="#FNanchor_1_120"><span class="label">[1]</span></a> Comment se fait-il que paraît déserte une ville si peuplée? +La reine des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de +Jérémie.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_121" id="Footnote_2_121"></a><a href="#FNanchor_2_121"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_185">ch. XXIX</a>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_122" id="Footnote_3_122"></a><a href="#FNanchor_3_122"><span class="label">[3]</span></a> <i>Il Convito</i>, trait. i, ch. I.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_123" id="Footnote_4_123"></a><a href="#FNanchor_4_123"><span class="label">[4]</span></a> 2. <i>Qual numero pu a lei colanto amico</i>. Ce mot <i>amico</i> ne +doit pas être pris dans le sens de favorable. Il comporte plutôt l'idée +de compagnie habituelle.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXX</h3> + +<p>Je dis que son âme très noble nous quitta à la première heure du +neuvième jour du mois, suivant le style<a name="FNanchor_1_124" id="FNanchor_1_124"></a><a href="#Footnote_1_124" class="fnanchor">[1]</a> d'Italie, et que suivant le +style de<span class='pagenum'><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> Syrie<a name="FNanchor_2_125" id="FNanchor_2_125"></a><a href="#Footnote_2_125" class="fnanchor">[2]</a> elle partit le neuvième jour de l'année dont le +premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond à notre mois +d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette année +de notre indiction<a name="FNanchor_3_126" id="FNanchor_3_126"></a><a href="#Footnote_3_126" class="fnanchor">[3]</a>, c'est-à-dire des années du Seigneur où le nombre +9 s'est complété neuf fois dans le siècle où elle est venue au monde. +Elle appartient donc au treizième siècle des Chrétiens.</p> + +<p>Pourquoi ce nombre lui était si familier peut venir de ce que, suivant +Ptolémée et suivant les vérités chrétiennes, il y a neuf cieux mobiles +(au-dessous de l'Empyrée, seul immobile), et, suivant la commune opinion +des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences +suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui était +familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles +s'étaient parfaitement combinés. En voilà une raison. Mais en y +regardant de plus<span class='pagenum'><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> près, et suivant une vérité incontestable, ce nombre +9 fut elle-même, je veux dire par similitude; et voici comment je +l'entends.</p> + +<p>Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun +autre nombre, en se multipliant par lui-même, il fait 9, car il est +clair que trois fois trois font 9.</p> + +<p>Donc 3 est par lui-même le facteur de 9, et si le facteur des miracles +est par lui-même 3, c'est-à-dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit, +lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagnée du nombre 9, ce +qui fait entendre qu'elle fut elle-même un 9, c'est-à-dire un miracle +dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinité.</p> + +<p>On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voilà ce que +j'y vois et ce qu'il me plaît le plus d'y voir.<a name="FNanchor_4_127" id="FNanchor_4_127"></a><a href="#Footnote_4_127" class="fnanchor">[4]</a></p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_124" id="Footnote_1_124"></a><a href="#FNanchor_1_124"><span class="label">[1]</span></a> On appelle <i>style</i> la manière de compter dans le +calendrier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_125" id="Footnote_2_125"></a><a href="#FNanchor_2_125"><span class="label">[2]</span></a> Béatrice mourut le 9 juin 1290, c'est-à-dire le neuvième +mois de l'année syriaque. Comme celle-ci commençait à partir du mois +<i>tismin</i> on <i>tisri</i>, lequel est pour nous octobre, le neuvième mois, +calculé suivant le style de Syrie, correspondait au mois de notre année, +juin 1290 (Giuliani).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_126" id="Footnote_3_126"></a><a href="#FNanchor_3_126"><span class="label">[3]</span></a> Indiction, terme de chronologie. Révolution de quinze +années, que l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de +quinze est fini.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_127" id="Footnote_4_127"></a><a href="#FNanchor_4_127"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_188">ch. XXX</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXI</h3> + +<p>Après que cette noble créature eut été séparée du monde, toute cette +ville demeura comme<span class='pagenum'><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> veuve et dépouillée de tout ce qui faisait son +ornement. Et moi, pleurant encore dans la cité désolée, j'écrivis aux +princes de la terre<a name="FNanchor_1_128" id="FNanchor_1_128"></a><a href="#Footnote_1_128" class="fnanchor">[1]</a> au sujet de la condition nouvelle où elle allait +se trouver, en partant de cette lamentation de Jérémie: «<i>Quomodo sedet +sola civitas</i>...?» Et je le dis pour qu'on ne s'étonne pas que j'en aie +fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher +de ne pas y avoir ajouté les mots qui suivent ce passage, c'est que mon +intention avait d'abord été de ne les écrire qu'en langue vulgaire, et +que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas été +conformes à mon intention. Et je sais bien que l'ami à qui j'adressais +ceci préférait également que je l'écrivisse en vulgaire.</p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_128" id="Footnote_1_128"></a><a href="#FNanchor_1_128"><span class="label">[1]</span></a> Ces mots «princes de la terre» <i>Scrivi a' principi della +terra</i>, doivent être pris dans le sens de «principaux de la ville». Voir +au commentaire du ch. XXXI.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXII</h3> + +<p>Après avoir pleuré quelque temps encore, mes yeux se trouvèrent fatigués +à ce point que<span class='pagenum'><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> je ne pouvais arriver à épancher ma tristesse. Je pensai +alors à essayer d'y parvenir en écrivant ma peine, et je voulus faire +une canzone où je parlerais de celle qui m'avait abîmé dans la douleur.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,<a name="FNanchor_1_129" id="FNanchor_1_129"></a><a href="#Footnote_1_129" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ont versé tant de larmes amères</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'ils en sont restés désormais épuisés.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Aujourd'hui, si je veux épancher la douleur</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui me conduit peu à peu à la mort,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il faut que je me lamente à haute voix.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et comme je me souviens que c'est avec vous,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Femmes aimables, que j'aimais à parler</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De ma Dame, quand elle vivait,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne veux en parler</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'à des coeurs exquis comme sont les vôtres.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je dirai ensuite en pleurant</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle est montée au ciel tout à coup,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et a laissé l'Amour gémissant avec moi.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Béatrice s'en est allée dans le ciel.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le royaume où les Anges jouissent de la paix,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle y demeure avec eux.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enlevée</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Comme les autres, Mesdames,</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Ce n'est que sa trop grande vertu.<a name="FNanchor_2_130" id="FNanchor_2_130"></a><a href="#Footnote_2_130" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car l'éclat de sa bonté</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">A rayonné si haut dans le ciel</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que le Seigneur s'en est émerveillé,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et qu'il lui est venu le désir</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">D'appeler à lui une telle perfection.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et il l'a fait venir d'ici-bas</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Par ce qu'il voyait que cette misérable vie</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">N'était pas digne «l'une chose aussi aimable.<a name="FNanchor_3_131" id="FNanchor_3_131"></a><a href="#Footnote_3_131" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Son âme si douce et si pleine de grâce</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'est séparée de sa belle personne,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle réside dans un lieu digne d'elle.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Celui qui parle d'elle sans pleurer</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">A un coeur de pierre.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et quelque élevée que soit l'intelligence,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elle ne parviendra jamais à la comprendre</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais tristesse et douleur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Soupirs et pleurs à en mourir,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et renoncement à toute consolation</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pensée</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ce qu'elle fut, et comment elle nous a été enlevée.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je ressens toutes les angoisses des soupirs</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand mon esprit opprimé</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Me ramène la pensée de celle qui a déchiré mon coeur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et souvent, en songeant à la mort,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il me vient un désir plein de douceur</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui change la couleur de mon visage.</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Quand je m'abandonne à mon imagination,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je me sens envahi de toutes parts</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Par tant de douleur que mon coeur en tressaille.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et je deviens tel</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que, la honte me séparant du monde.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je viens pleurer dans la solitude.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et j'appelle Béatrice, et je dis:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tu es donc morte à présent!</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et de l'appeler me réconforte.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dès que je me trouve seul,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et qui le verrait en aurait compassion.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ce qu'est devenue ma vie</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Depuis que ma Dame est entrée dans sa vie nouvelle,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ma langue ne saurait le redire.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La vie amère qui me travaille</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">M'est devenue si misérable</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tant mon aspect est mourant.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et j'espère encore d'elle quelque compassion.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurant</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Trouver les femmes et les jeunes filles</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">A qui tes soeurs<a name="FNanchor_4_132" id="FNanchor_4_132"></a><a href="#Footnote_4_132" class="fnanchor">[4]</a> avaient coutume d'apporter de la joie;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et toi, fille de la tristesse,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Va, pauvre affligée, et demeure auprès d'elles.<a name="FNanchor_5_133" id="FNanchor_5_133"></a><a href="#Footnote_5_133" class="fnanchor">[5]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_129" id="Footnote_1_129"></a><a href="#FNanchor_1_129"><span class="label">[1]</span></a> <i>Gli occhi dolenti per pietà del care</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_130" id="Footnote_2_130"></a><a href="#FNanchor_2_130"><span class="label">[2]</span></a> Elle n'est pas morte de maladie comme les autres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_131" id="Footnote_3_131"></a><a href="#FNanchor_3_131"><span class="label">[3]</span></a> Se reporter à la Canzone du ch. XIX.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_132" id="Footnote_4_132"></a><a href="#FNanchor_4_132"><span class="label">[4]</span></a> Ce sont les autres <i>Canzoni</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_133" id="Footnote_5_133"></a><a href="#FNanchor_5_133"><span class="label">[5]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_190">ch. XXXII</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span></p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXVI</h3> + +<p>Comme je venais de composer ce sonnet, vint à moi quelqu'un qui tenait +le second rang parmi mes amis, et il était le parent le plus rapproché +de cette glorieuse femme<a name="FNanchor_1_134" id="FNanchor_1_134"></a><a href="#Footnote_1_134" class="fnanchor">[1]</a>. Il se mit à causer avec moi et me pria de +dire quelque chose d'une femme qui était morte. Et il feignit de parler +d'une autre qui était morte récemment. De sorte que, m'apercevant bien +que ce qu'il disait se rapportait à cette femme bénie, je lui dis que je +ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet +dans lequel je me livrerais à mes lamentations, et de le donner à mon +ami, afin qu'il parût que c'était pour lui que je l'avais fait.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Venez entendre mes soupirs,<a name="FNanchor_2_135" id="FNanchor_2_135"></a><a href="#Footnote_2_135" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">O coeurs tendres, car la pitié le demande.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ils s'échappent désoles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et s'ils ne le faisaient pas</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je mourrais de douleur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car mes yeux me seraient cruels,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Plus souvent que je ne voudrais,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si je cessais de pleurer ma Dame<a name="FNanchor_3_136" id="FNanchor_3_136"></a><a href="#Footnote_3_136" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Alors que mon coeur se soulage en la pleurant.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Vous les entendrez souvent appeler</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ma douce Dame qui s'en est allée</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dans un monde digne de ses vertus,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et quelquefois invectiver la vie</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dans la personne de mon âme souffrante</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui a été abandonnée par sa Béatitude.<a name="FNanchor_4_137" id="FNanchor_4_137"></a><a href="#Footnote_4_137" class="fnanchor">[4]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_134" id="Footnote_1_134"></a><a href="#FNanchor_1_134"><span class="label">[1]</span></a> C'est ici le seul témoignage que nous rencontrions de +quelque rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de +Béatrice. Ce serait le frère de celle-ci qui s'appelait Manette +(Fraticelli).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_135" id="Footnote_2_135"></a><a href="#FNanchor_2_135"><span class="label">[2]</span></a> <i>Venite a intendere li sospiri miei</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_136" id="Footnote_3_136"></a><a href="#FNanchor_3_136"><span class="label">[3]</span></a> Il y a ici deux variantes: <i>lasso</i>, hélas, on <i>lascio</i>, je +laisse, je cesse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_137" id="Footnote_4_137"></a><a href="#FNanchor_4_137"><span class="label">[4]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_192">ch. XXXIII</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXIV</h3> + +<p>Après que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui était celui à qui je +comptais l'envoyer comme si je l'eusse composé pour lui, je vis combien +valait peu de chose le service que je rendais à celui qui était le plus +proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner,<span class='pagenum'><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> +je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-même, l'autre pour +moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donnée à ceux qui +n'y regarderaient pas de près. Mais, pour qui y regardera attentivement, +il paraîtra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne +pas à cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait +ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que +c'était pour lui que je l'avais fait.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Toutes les fois, hélas, que me revient<a name="FNanchor_1_138" id="FNanchor_1_138"></a><a href="#Footnote_1_138" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La pensée que je ne dois jamais revoir</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La femme pour qui je souffre tant,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeur</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que je dis: Mon âme,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Pourquoi ne t'en vas-tu pas?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car les tourmens que tu auras à subir</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dans ce monde qui t'est déjà si odieux</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Me pénètrent d'une grande frayeur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Aussi, j'appelle la mort</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Comme un doux et suave repos.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je dis: Viens à moi, avec tant d'amour</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que je suis jaloux de ceux qui meurent.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et dans mes soupirs se recueille</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une voix désolée</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Qui va toujours demandant la mort.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est vers elle que se tournèrent tous mes désirs</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand ma Dame</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En subit l'atteinte cruelle.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car sa beauté</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En se séparant de nos yeux</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Est devenue une beauté éclatante et spirituelle;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle répand dans le ciel</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une lueur d'amour que les anges saluent,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et elle remplit d'admiration</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Leur sublime et pénétrante intelligence</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tant elle est charmante.</span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_138" id="Footnote_1_138"></a><a href="#FNanchor_1_138"><span class="label">[1]</span></a> <i>Quantunque volte, lasso! mi rimembra</i>....</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXV</h3> + +<p>Le jour qui complétait l'année où cette femme était devenue citoyenne de +la vie éternelle, je me trouvais assis dans un endroit où, en mémoire +d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.<a name="FNanchor_1_139" id="FNanchor_1_139"></a><a href="#Footnote_1_139" class="fnanchor">[1]</a> Pendant que je +dessinais, comme je tournai les yeux, je vis près de moi plusieurs +personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je +faisais et, d'après ce qui<span class='pagenum'><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> m'a été dit plus tard, ils étaient là depuis +quelque temps avant que je ne les eusse aperçus. Quand je les vis, je me +levai et je leur dis en les saluant<a name="FNanchor_2_140" id="FNanchor_2_140"></a><a href="#Footnote_2_140" class="fnanchor">[2]</a>: «Il y avait là quelqu'un avec +moi, et c'est pour cela que j'étais tout à ma pensée.» Et, quand ils +furent partis, je me remis à mon oeuvre, c'est-à-dire à dessiner des +figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint à l'idée d'écrire +quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser à ceux qui +étaient venus là près de moi.</p> + + +<p><i>Premier commencement</i>.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">A mon esprit était venue<a name="FNanchor_3_141" id="FNanchor_3_141"></a><a href="#Footnote_3_141" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La gracieuse femme qui, à cause de son mérite,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Fut placée par le Seigneur</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dans le ciel de la paix où est Marie.</span><br /> +</p> + +<p><i>Second commencement</i>.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">A mon esprit était venue<a name="FNanchor_4_142" id="FNanchor_4_142"></a><a href="#Footnote_4_142" class="fnanchor">[4]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La gracieuse femme que l'amour pleure,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Au moment même où sa vertu secrète</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Vous engagea à regarder ce que je faisais.</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour qui la sentait dans mon esprit esprit</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'était réveillé dans mon coeur détruit,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et disait à mes soupirs: sortez,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et chacun sortait en gémissant.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ils sortaient de mon sein en pleurant,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Avec une voix qui ramène souvent</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Des larmes amères dans mes yeux attristés.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusement</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Étaient ceux qui disaient: ô âme noble,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il y a un an que tu es montée au ciel.<a name="FNanchor_5_143" id="FNanchor_5_143"></a><a href="#Footnote_5_143" class="fnanchor">[5]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_139" id="Footnote_1_139"></a><a href="#FNanchor_1_139"><span class="label">[1]</span></a> Dante aimait beaucoup le dessin. Il était l'ami de Giotto, +et l'on a dit qu'il avait travaillé dans l'atelier de Cimabue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_140" id="Footnote_2_140"></a><a href="#FNanchor_2_140"><span class="label">[2]</span></a> Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses +manières.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_141" id="Footnote_3_141"></a><a href="#FNanchor_3_141"><span class="label">[3]</span></a> <i>Era venuta nella mente mia</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_142" id="Footnote_4_142"></a><a href="#FNanchor_4_142"><span class="label">[4]</span></a> Il paraît s'être repris à deux fois pour écrire cette +canzone, car le même vers est répété à chacun des commencemens.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_143" id="Footnote_5_143"></a><a href="#FNanchor_5_143"><span class="label">[5]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_193">ch. XXXV</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXVI</h3> + +<p>Quelque temps après, comme je me trouvais dans un endroit où je me +rappelais le temps passé, je demeurais tout pensif, et mes réflexions +étaient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond +égarement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux +pour regarder si quelqu'un me voyait.</p> + +<p>Et j'aperçus une femme jeune et très belle qui semblait me regarder +d'une fenêtre, avec un air si compatissant qu'on eût dit que toutes les +compassions se fussent recueillies en elle. Et<span class='pagenum'><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> alors, comme les +malheureux qui, aussitôt qu'on leur témoigne quelque compassion, se +mettent à pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-mêmes, je sentis +les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre +faiblesse, je m'éloignai des yeux de cette femme, et je disais à part +moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne +soit pas très noble. Je résolus alors de faire un sonnet qui +s'adresserait à elle et raconterait ce que je viens de dire.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mes yeux ont vu combien de compassion<a name="FNanchor_1_144" id="FNanchor_1_144"></a><a href="#Footnote_1_144" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Se montrait sur votre visage</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand vous regardiez l'état</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Où ma douleur me met si souvent.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Alors je m'aperçus que vous pensiez</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Combien ma vie est angoissée,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte que vint à mon coeur la peur</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De trop laisser voir la profondeur de mon découragement,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et je me suis éloigné de vous en sentant</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les larmes qui montaient de mon coeur</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Bouleversé par votre aspect.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et je disais ensuite dans mon âme attristée:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il est bien dans cette femme</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Cet amour qui me fait pleurer ainsi.<a name="FNanchor_2_145" id="FNanchor_2_145"></a><a href="#Footnote_2_145" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_144" id="Footnote_1_144"></a><a href="#FNanchor_1_144"><span class="label">[1]</span></a> <i>Videro gli occhi miei quanta pietale</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_145" id="Footnote_2_145"></a><a href="#FNanchor_2_145"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_194">ch. XXXVI</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span></p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXVII</h3> + +<p>Il arriva ensuite que, partout où cette femme me voyait, son visage se +recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur +d'amour, ce qui me rappelait ma très noble dame à qui j'avais vu cette +même pâleur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus +pleurer ni décharger mon coeur angoissé, j'allais voir cette femme +compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je +voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Couleur d'amour et signes de compassion<a name="FNanchor_1_146" id="FNanchor_1_146"></a><a href="#Footnote_1_146" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ne se sont jamais imprimés aussi merveilleusement</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Sur le visage d'une femme,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Avec de doux regards et des pleurs douloureux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Comme sur le vôtre quand vous voyez devant vous</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ma figure affligée.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si bien que par vous me revient à l'esprit</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en éclate</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Je ne puis empêcher mes yeux obscurcis</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De vous regarder, souvent,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand ils ont envie de pleurer.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et vous accroissez tellement ce désir</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'ils s'y consument tout entiers.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.<a name="FNanchor_2_147" id="FNanchor_2_147"></a><a href="#Footnote_2_147" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_146" id="Footnote_1_146"></a><a href="#FNanchor_1_146"><span class="label">[1]</span></a> <i>Color d'amore, e di pietà sembianti</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_147" id="Footnote_2_147"></a><a href="#FNanchor_2_147"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire de <a href="#Page_197">ch. XXXVII</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXVIII</h3> + +<p>A force de regarder cette femme, j'en arrivai à ce point que mes yeux +commencèrent à trouver trop de plaisir à la voir. Aussi, je m'en +irritais souvent, et je me taxais de lâcheté, et je maudissais encore +mes yeux pour leur sécheresse, et je leur disais dans ma pensée: vous +faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous +êtes pénétrés, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour +cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde précisément que parce +qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites +comme bon vous semblera: je vous la rappellerai<span class='pagenum'><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> souvent, maudits yeux +dont la mort seule devait arrêter les larmes. Et, quand j'avais ainsi +parlé à mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus +angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi à +moi-même, ne demeurât pas connue seulement du malheureux qui la +subissait, je voulus en faire un sonnet qui décrivît cette horrible +situation.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les larmes amères que vous versiez,<a name="FNanchor_1_148" id="FNanchor_1_148"></a><a href="#Footnote_1_148" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">O mes yeux, depuis si longtemps,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Faisaient tressaillir les autres</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De pitié, comme vous l'avez vu.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si j'étais de mon côté assez lâche</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En vous rappelant celle que vous pleuriez.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Votre sécheresse me donne à penser.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elle m'épouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le visage d'une femme qui vous regarde.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Vous ne devriez jamais, si ce n'est après la mort,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Oublier notre Dame qui est morte.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Voilà ce que mon coeur dit; et puis il soupire.<a name="FNanchor_2_149" id="FNanchor_2_149"></a><a href="#Footnote_2_149" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_148" id="Footnote_1_148"></a><a href="#FNanchor_1_148"><span class="label">[1]</span></a> <i>L'amaro lagrimar che voi faceste</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_149" id="Footnote_2_149"></a><a href="#FNanchor_2_149"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_198">ch. XXXVIII</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span></p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXIX</h3> + +<p>La vue de cette femme me mettait dans un état si extraordinaire que je +pensais souvent à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et +voici comment je pensais à elle: cette femme est noble, belle, jeune et +sage; et c'est peut-être par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue +pour rendre le repos à ma vie. Et quelquefois j'y pensais si +amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma +raison. Puis, après cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc +cette pensée qui vient si méchamment me consoler, et ne me laisse plus +penser à autre chose? Puis se redressait encore une autre pensée qui +disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne +veux-tu pas te débarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est +un souffle qui t'apporte des désirs amoureux, et qui vient d'un côté +aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a témoigné tant de +compassion? Et,<span class='pagenum'><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> après avoir bien souvent combattu en moi-même, j'ai +voulu en dire quelques mots. Et comme c'était les pensées qui me +parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est à elle que j'ai cru devoir +adresser ce sonnet.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une pensée charmante s'en vient souvent,<a name="FNanchor_1_150" id="FNanchor_1_150"></a><a href="#Footnote_1_150" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En me parlant de vous, demeurer en moi.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Elle me parle avec tant de douceur</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle y entraîne mon coeur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mon âme dit alors à mon coeur: qui donc</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Vient consoler ainsi notre esprit,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et dont le pouvoir est si grand</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pensée?</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et mon coeur répond: O âme pensive,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'est un nouveau souffle d'amour</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui m'apporte ses désirs;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et il a tiré sa vie et son pouvoir</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Des yeux de cette compatissante</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que nos souffrances avaient tellement émue.<a name="FNanchor_2_151" id="FNanchor_2_151"></a><a href="#Footnote_2_151" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_150" id="Footnote_1_150"></a><a href="#FNanchor_1_150"><span class="label">[1]</span></a> <i>Gentil pensiero che mi parla di vui</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_151" id="Footnote_2_151"></a><a href="#FNanchor_2_151"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_199">ch. XXXIX</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XL</h3> + +<p>Un jour, vers l'heure de none, il s'éleva en moi contre cet adversaire +une puissante imagination qui me fit apparaître cette glorieuse Béatrice +avec ce vêtement rouge sous lequel elle s'était montrée à moi pour la +première fois. Alors, je me mis à penser à elle, et me reportant à +l'ordre du temps passé je me souvins, et mon coeur commença à se +repentir douloureusement du désir dont il s'était si lâchement laissé +posséder pendant quelques jours, en dépit de la constance de la raison. +Et rejetant tout désir coupable, mes pensées retournèrent à la divine +Béatrice. Et depuis lors je commençai à penser à elle de tout mon coeur +honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.</p> + +<p>Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans +mon coeur, c'est-à-dire le nom de cette femme, et comment elle nous +avait quittés. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se +renouvelaient en même temps les<span class='pagenum'><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> pleurs interrompus, de sorte que mes +yeux paraissaient être devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que +de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuité de ces pleurs, +ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des +pensées martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compensés de leur +sécheresse que désormais ils ne purent regarder personne sans que toutes +ces pensées leur revinssent.</p> + +<p>Aussi voulant que ces désirs coupables et ces vaines tentations fussent +détruits de manière qu'il ne restât aucune signification de ce qui +précède, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas, par la force des soupirs<a name="FNanchor_1_152" id="FNanchor_1_152"></a><a href="#Footnote_1_152" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui naissent des pensées contenues dans mon coeur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De regarder ceux qui les regardent.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux désirs:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Les cerne des stigmates du martyre.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ces pensées, et les soupirs que je pousse</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Me remplissent le coeur de telles angoisses</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que l'Amour s'évanouit en gémissant.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.<a name="FNanchor_2_153" id="FNanchor_2_153"></a><a href="#Footnote_2_153" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_152" id="Footnote_1_152"></a><a href="#FNanchor_1_152"><span class="label">[1]</span></a> <i>Lasso! per forza de' molti sospiri</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_153" id="Footnote_2_153"></a><a href="#FNanchor_2_153"><span class="label">[2]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_203">ch. XL</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XLI</h3> + +<p>Après que j'eus rendu cet hommage à sa mémoire, il arriva que tout le +monde venait voir cette image bénie que Jésus-Christ nous a laissée de +sa belle figure<a name="FNanchor_1_154" id="FNanchor_1_154"></a><a href="#Footnote_1_154" class="fnanchor">[1]</a>, image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui. +Une troupe de pèlerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de +la ville «où elle est née, où elle a vécu, où elle est morte....» Et ils +me semblaient marcher pensifs.</p> + +<p>Et moi, songeant à eux, je me disais: ces pèlerins me paraissent venir +de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme,<span class='pagenum'><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> +et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils à tout autre chose, +peut-être à leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je +pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne +sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui +feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, après qu'ils eurent +disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je +m'étais dit en dedans de moi, et pour qu'il fût plus touchant, je fis +comme si j'eusse parlé à eux-mêmes.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">O pèlerins, qui marchez en pensant<a name="FNanchor_2_155" id="FNanchor_2_155"></a><a href="#Footnote_2_155" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Peut-être à ceux qui sont loin de vous,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Vous venez donc de bien loin,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Comme on en peut juger par votre aspect;</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car vous ne pleurez pas, en traversant</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Cette ville affligée,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Comme des gens qui ne savent rien</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De ce qui la plonge dans la désolation.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Si vous vouliez rester et l'entendre,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mon coeur me dit en soupirant</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Cette ville a perdu sa Béatrice.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et tout ce qu'on peut dire d'elle</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Est fait pour faire pleurer les autres.<a name="FNanchor_3_156" id="FNanchor_3_156"></a><a href="#Footnote_3_156" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_154" id="Footnote_1_154"></a><a href="#FNanchor_1_154"><span class="label">[1]</span></a> C'est ce qu'on a appelé le mouchoir de Sainte-Véronique, +sur lequel, suivant la légende, se serait imprimée la figure de Jésus, +alors que Véronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la +montée au Calvaire. Ce mouchoir aurait été conservé dans une église de +Rome, où il était l'objet de pèlerinages.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_155" id="Footnote_2_155"></a><a href="#FNanchor_2_155"><span class="label">[2]</span></a> <i>Deh peregrini, che pensosi andate</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_156" id="Footnote_3_156"></a><a href="#FNanchor_3_156"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_204">ch. XLI</a>.<span class='pagenum'><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span></p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XLII</h3> + +<p>Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de +mes vers. Et moi, voyant qui elles étaient, je me proposai de le faire +et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour +répondre d'une manière honorable à leur prière. Je fis donc un sonnet +qui exprimait l'état de mon esprit, accompagné du précédent, avec un +autre qui commençait par <i>Venite a intendere</i><a name="FNanchor_1_157" id="FNanchor_1_157"></a><a href="#Footnote_1_157" class="fnanchor">[1]</a>. Voici ce sonnet.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Bien au delà de la sphère qui parcourt la plus large évolution<a name="FNanchor_2_158" id="FNanchor_2_158"></a><a href="#Footnote_2_158" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Monte le soupir qui sort de mon coeur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Une intelligence nouvelle que l'Amour</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En pleurant met en loi le pousse tout en haut.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il est arrivé là où il aspire</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il voit une femme qui est l'objet de tant d'honneur</span><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span><span style="margin-left: 2.5em;">Et brille d'une telle lumière</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'elle fascine et attire ce souffle errant.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je ne le comprends pas, tant il parie subtilement</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Au coeur souffrant qui le fait parler.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante créature qu'il parle,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car il me rappelle souvent le nom de Béatrice,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De sorte, chères Dames, que je le comprends alors.<a name="FNanchor_3_159" id="FNanchor_3_159"></a><a href="#Footnote_3_159" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_157" id="Footnote_1_157"></a><a href="#FNanchor_1_157"><span class="label">[1]</span></a> <i>Venite a intendere i miei sospiri</i>....(Voir le sonnet du +ch. XXIII.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_158" id="Footnote_2_158"></a><a href="#FNanchor_2_158"><span class="label">[2]</span></a> <i>Oltre la spera che più larga gira</i>.... C'est la sphère la +plus élevée et la plus rapprochée de l'Empyrée, c'est-à-dire le sommet +de la fin de l'Univers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_159" id="Footnote_3_159"></a><a href="#FNanchor_3_159"><span class="label">[3]</span></a> Commentaire du <a href="#Page_206">ch. XLII</a>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XLIII</h3> + +<p>Après que ce sonnet fut achevé, m'apparut une vision merveilleuse dans +laquelle je vis des choses qui me décidèrent à ne plus parler de cette +créature bénie, jusqu'à ce que je pusse le faire d'une manière digne +d'elle. Et je m'étudie à y arriver, autant que je le puis, comme elle le +sait bien.</p> + +<p>Si bien que, s'il plaira à celui par qui vivent toutes les choses que ma +vie se prolonge encore de quelques années, j'espère dire d'elle ce qui +n'a encore été dit d'aucune autre femme.</p> + +<p>Et puis, qu'il plaise à Dieu, qui est le Seigneur<span class='pagenum'><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> de toute grâce que +mon âme puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est-à-dire +de cette Béatrice bénie qui regarde la face de celui qui est <i>per omnia +saecula benedictus!</i>....</p> + + +<p>FIN DE LA VITA NUOVA<span class='pagenum'><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>ÉPILOGUE</h3> + + +<p>Les lecteurs de la <i>Vita Nuova</i> peuvent désirer de savoir si Dante a +toujours été fidèle à la mémoire de sa bien-aimée, après avoir repoussé +la séduction à laquelle il avait cédé dans un entraînement bientôt suivi +de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce +qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont prétendu nous +apprendre la légende, la tradition ou l'imagination des intarissables +commentateurs de l'oeuvre dantesque.</p> + +<p>Oui, l'âme de Dante a été fidèle à la mémoire de Béatrice. Car, c'est +peu de jours avant que sa glorieuse dépouille fût reçue par la modeste +église de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait +lui-même, son voyage terminé, regagnant la terre, et la laissant, elle, +au séjour des Bienheureux, devant cette lumière surhumaine qui était<span class='pagenum'><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> +Dieu, et, dans l'étincelante fulguration de la <i>Rose mystique</i>.<a name="FNanchor_1_160" id="FNanchor_1_160"></a><a href="#Footnote_1_160" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>Mais son coeur était resté sur la terre; séparé à jamais de sa Béatrice +que le ciel avait réclamée, séparé de toutes ses affections familiales +que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir définitivement +fermé aux séductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et à ce +besoin d'aimer que laissent transparaître ses haines les plus vivaces et +ses plus ardentes indignations.</p> + +<p>Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes, +aux racontars que l'on a multipliés, non plus qu'aux déductions +hasardées ou purement imaginaires que l'on a tirées de simples mots +rencontrés dans son oeuvre, ou de récits douteux. On a même énuméré les +maîtresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouvé les <i>mille e tre</i> +de don Juan. Mais il y en a plus que le respect dû à la mémoire d'un +grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources +infirmes et de venir ensuite offrir à l'histoire.</p> + +<p>Y eût-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne +devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul +qu'il faut demander<span class='pagenum'><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux +qu'il a voulu lui-même nous laisser entrevoir.</p> + +<p>La Divine Comédie est une véritable confession (Ozanam). Mais celle-ci +n'a pas été dictée, comme tant d'autres, par quelque vanité cynique ou +par une perversion ou un défaut de sens moral. C'est bien la confession +des premiers temps de l'Église, confession à haute voix et devant les +fidèles assemblés, et dont les larmes et le repentir consacraient +l'expiation.</p> + +<p>Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'apprêtait à franchir +les espaces célestes pour atteindre au Paradis le séjour des +Bienheureux, il se trouva soudain en présence de Béatrice transfigurée. +Ici se place une scène, peut-être un peu théâtrale, mais dont il serait +difficile de méconnaître la tragique grandeur.<a name="FNanchor_2_161" id="FNanchor_2_161"></a><a href="#Footnote_2_161" class="fnanchor">[2]</a></p> + +<p>Ce n'était plus la jeune fille de Florence, couronnée et vêtue de +candeur et de modestie, <i>tanto gentile e tanto modesta</i>. C'était une +sainte d'une grandeur écrasante. Sa tête était recouverte d'un voile +blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un vêtement +couleur de feu. Son aspect était fier et royal, et sa voix était celle +du commandement. Et sa beauté surpassait la beauté qui surpassait déjà +celle des autres, au temps où elle était encore avec elles.<span class='pagenum'><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span></p> + +<p>«Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien Béatrice.»</p> + +<p>Puis, s'adressant aux créatures célestes qui l'entouraient: «la grâce +divine avait si bien doué celui-ci que, dès le principe de sa vie, il +semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets +merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal +cultivée, devient d'autant plus mauvaise elle-même et plus sauvage +qu'elle possédait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon +aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le +droit chemin. Dès que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est séparé +de moi et il s'est donné à d'autres. Alors que mon corps s'est élevé à +l'état d'esprit, et que j'eus grandi en beauté et en vertu, je lui +devins moins chère et moins agréable. Il tourna ses pas vers un chemin +mensonger, courant après des images séduisantes et fausses qui ne +rendent rien de ce qu'elles promettent.»</p> + +<p>Puis, s'adressant à Dante lui-même: «Tu vas entendre quel effet +contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature +ni l'art ne t'a jamais représenté la beauté aussi bien que la belle +enveloppe qui m'avait revêtue, et qui n'était plus que de la terre. Et, +quand cette beauté suprême est venue à te manquer par ma mort, quelle +chose mortelle devait donc attirer tes désirs?... Et alors que tu +n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience<a name="FNanchor_3_162" id="FNanchor_3_162"></a><a href="#Footnote_3_162" class="fnanchor">[3]</a>,<span class='pagenum'><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> devais-tu +te laisser séduire par la beauté de quelque jeune fille et par d'autres +vanités dont la jouissance devait être éphémère?...»</p> + +<p>Dante se tenait d'abord devant elle «comme les enfans honteux et muets, +la tête baissée, qui restent à écouter, reconnaissant leurs fautes et se +repentant, et à peine put-il articuler: «Ce que je rencontrais avait +attiré mes pas par des plaisirs trompeurs, après que votre visage eut +disparu de mes yeux....»</p> + +<p>Puis il se sentit pénétré d'un repentir si poignant qu'il s'abîmait aux +pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses émotions, il +s'évanouit.</p> + +<p>Et les anges qui volaient autour de Béatrice chantaient: «<i>In te, +Domine, speravi</i>....» Et les créatures célestes imploraient son pardon, +et elles chantaient: «Nous sommes nymphes dans ce séjour, nous sommes +étoiles dans le ciel, tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints vers ton +fidèle qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de +contempler ta seconde beauté....»</p> + +<p>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_160" id="Footnote_1_160"></a><a href="#FNanchor_1_160"><span class="label">[1]</span></a> C'est l'année même de sa mort qu'il écrivait dans son +cantique du <i>Paradis</i> les derniers chants de la <i>Divine Comédie</i>. Il a +donné le nom de <i>Rose mystique</i> à l'extraordinaire figuration qu'il a +tentée de l'Assemblée des Bienheureux dans l'Empyrée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_161" id="Footnote_2_161"></a><a href="#FNanchor_2_161"><span class="label">[2]</span></a> Ce qui suit est emprunté au <i>Purgatoire</i> de la <i>Divine +Comédie</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_162" id="Footnote_3_162"></a><a href="#FNanchor_3_162"><span class="label">[3]</span></a> Voir la note de la page 14 de l'Introduction.<span class='pagenum'><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p></div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span></p> + +<h3>COMMENTAIRES</h3> + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p>On a généralement interprété ce titre: La <i>Vita nuova</i>, dans le sens +Ce période de la vie succédant à une autre période.</p> + +<p>Fraticelli, l'un des éditeurs et des commentateurs les plus autorisés de +la <i>Vita nuova</i> (comme de la <i>Divina Commedia</i>), pense que le mot +<i>nuova</i> peut être pris dans le sens où le Poète l'emploie souvent, +<i>nuova età</i>, jeune âge, enfance ou jeunesse. La <i>Vita nuova</i> +signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.<a name="FNanchor_1_163" id="FNanchor_1_163"></a><a href="#Footnote_1_163" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>Une telle interprétation m'avait paru d'abord très acceptable: mais il +me semble que le texte: <i>incipit vita nuova</i><span class='pagenum'><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> (ici commence une vie +nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu +donner au titre de son livre.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-même très nettement sur la genèse +de ce livre, comme aussi sur les époques respectives auxquelles on peut +en rapporter les diverses parties, c'est-à-dire soit la prose soit les +vers.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle +autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot <i>gentile</i> que +l'on rencontre à chaque page dans la <i>Vita nuova</i>.</p> + +<p>Si l'on ouvre un dictionnaire italien-français, on trouve que <i>gentile</i> +s'emploie dans le sens de agréable, noble, gracieux, gentil, qui a bon +air ou bonne mine.</p> + +<p>Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de +<i>gentile</i> (auquel répond <i>gentilezza</i>) est: aimable, avec une idée de +distinction qui y ajoute un caractère particulier de courtoisie.</p> + +<p>Dans la <i>Vita nuova</i>, cette qualification accompagne habituellement le +mot <i>donna</i> (femme), soit parce qu'il répondait à l'attrait que la femme +exerçait sur le Poète, soit parce que les femmes <span class='pagenum'><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> qu'il introduisait dans +son poème appartenaient toutes à une certaine classe de la Société. Il +accompagne à chaque instant le nom de Béatrice, et celle-ci est souvent +désignée simplement par <i>questa gentile</i>, ou la <i>gentilissima</i>. Et la +<i>donna gentile</i> est devenue la désignation typique de Béatrice.</p> + +<p>Il m'a donc fallu remplacer le mot <i>gentile</i> par les différentes +épithètes que m'offrait le vocabulaire français, sauf le mot <i>gentil</i> +qui n'aurait guère rencontré ici d'application.</p> + +<p>Quelques explications sont encore nécessaires au sujet du mot <i>donna</i>. +Le mot <i>donna</i> répond exactement au mot français <i>femme</i>, et s'applique +comme celui-ci au sexe féminin en général. Mais nous ne trouvons pas en +italien de mot correspondant exactement au mot <i>dame</i>, qui, en France ne +s'applique qu'à certaines conditions sociales.</p> + +<p>Le mot <i>signora</i> accompagne en général un nom propre, et ailleurs +correspond au mot <i>épouse</i>, que nous n'employons guère dans le langage +courant.</p> + +<p><i>Madonna</i>, dont nous avons fait <i>Madone</i>, n'est qu'une abréviation de +<i>mia donna</i>. Il ne s'emploie que pour les femmes mariées, et <i>madonna +Bice</i>,<span class='pagenum'><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> <i>madonna Vanna</i> semblerait signifier (on l'a du moins supposé), +que <i>Bice</i> (Béatrice) et <i>Vanna</i> (Giovanna) étaient mariées.</p> + +<p>Mademoiselle se dit <i>madamigella</i> ou <i>signorina</i>; ce dernier mot, plus +usité, accompagne habituellement le nom de la personne.</p> + +<p>Dante applique le mot <i>donna</i> aux demoiselles comme aux femmes. Dans la +<i>Vita nuova</i>, Béatrice est toujours désignée sous le nom de <i>donna, +donna Beatrice</i>, ou la <i>donna gentile</i>.</p> + +<p>Il n'emploie que deux fois un nom correspondant à celui de demoiselle: +<i>donne e donzelle,</i> dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre +XXXII.</p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_163" id="Footnote_1_163"></a><a href="#FNanchor_1_163"><span class="label">[1]</span></a> <i>Donna pietosa e di novella etate (di giovanile età)</i>.—<i>lo +son pargoletta</i> (jeune fille), <i>Bella e nuova</i>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<p>Ce n'est pas auprès des lecteurs de la <i>Vita nuova</i> qu'il est nécessaire +d'insister sur la réalité de l'existence de Béatrice, que l'on s'est plu +quelquefois à traiter de pur symbole et de création imaginaire. La <i>Vita +nuova</i> est un hymne enthousiaste à L'Amour glorieux et un lamento +<span class='pagenum'><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> touchant sur l'Amour brisé. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait +entendre, et le coeur ne peut se méprendre à la vérité de ses accens.</p> + +<p>On a élevé des doutes sur l'identité de la Béatrice de la <i>Vita nuova</i> +avec une Béatrice Portinari. On a prétendu que l'amie de Dante ne +s'appelait pas Béatrice de son propre nom, et que celui de Béatrice +était alors un nom banal et tellement répandu qu'il ne pouvait que +servir au secret que le Poète prétendait garder, alors qu'il le prononce +même avant, mais surtout après la mort de celle qu'il avait tant aimée. +Et ceci peut s'appuyer sur le sens énigmatique de ce passage où il dit: +«l'ont appelée Béatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.» +Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui +appliquait involontairement le nom de Béatrice, tant ce nom paraissait +lui convenir.<a name="FNanchor_1_164" id="FNanchor_1_164"></a><a href="#Footnote_1_164" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Voici le récit de la première rencontre de Dante avec Béatrice, tel +qu'il paraît pouvoir être reconstitué, d'après Boccace.</p> + +<p>Au mois de mai de l'année 1274, avait lieu à Florence la fête du +Printemps, qu'une coutume <span class='pagenum'><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> gracieuse et poétique avait sans doute +empruntée à des souvenirs païens. Ces fêtes du renouveau se célébraient +du reste également dans les pays environnans.<a name="FNanchor_2_165" id="FNanchor_2_165"></a><a href="#Footnote_2_165" class="fnanchor">[2]</a> Réjouissances publiques +et fêtes particulières mettaient alors la ville en liesse.</p> + +<p>Un signor Folco Portinari donnait à cette occasion une fête privée. +L'Alighieri, père de Dante, était au nombre des invités. Ce Folco +Portinari était un personnage riche et considérable dans le parti +Guelfe.</p> + +<p>A cette époque, il n'y avait pas à proprement parler d'aristocratie à +Florence. Celle-ci ne s'y est établie, au profit des marchands riches, +que plus tard, après que les Médicis eurent introduit dans la république +Florentine des institutions plutôt monarchiques. Il y avait seulement là +comme partout des gens riches et des gens qui ne l'étaient pas, et des +familles prépondérantes par leur fortune ou leur popularité. Il y avait +aussi, auprès de la ville, des châteaux où vivaient retirées de vieilles +familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cité où le +travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient +leur inaction de souvenirs, de <span class='pagenum'><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> rancunes et de rêves. Elles se montraient +rarement dans la ville; mais aux grandes fêtes, religieuses surtout, +elles y descendaient se mêler à des foules populaires, grossières, mal +odorantes<a name="FNanchor_3_166" id="FNanchor_3_166"></a><a href="#Footnote_3_166" class="fnanchor">[3]</a>, qu'y versaient les populations d'alentour, attirées par +l'attrait éternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait +y voir alors des regards étonnés et hautains venir se croiser avec des +regards défians ou hostiles.</p> + +<p>L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invité à la fête qu'il +donnait, demeurait à Florence dans une maison voisine de la sienne. Il +appartenait également au parti Guelfe: les Alighieri étaient Guelfes par +tradition de famille. Il était donc du même bord, si ce n'est du même +monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il +possédait une certaine aisance, il ne paraît pas avoir tenu une grande +place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui +venait d'atteindre sa neuvième année, à cette sorte de <i>garden party</i>.</p> + +<p>Suit le récit de la première rencontre du jeune Dante avec la fille de +Folco Portinari.<a name="FNanchor_4_167" id="FNanchor_4_167"></a><a href="#Footnote_4_167" class="fnanchor">[4]</a></p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span></p> +<p>Ce n'est donc qu'après un intervalle de plusieurs années après cette +courte entrevue, qui ne paraît pas s'être renouvelée, que le récit +reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.</p> + +<p>On s'est étonné que, vivant dans la même ville et dans un voisinage très +rapproché, le jeune homme n'eût pas trouvé d'occasion de se rapprocher +d'elle «bien qu'il cherchât toujours à la voir». Il peut cependant +paraître assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et +important ne fréquentât pas beaucoup les rues, ou du moins sans être +très accompagnée, et qu'un jeune garçon de condition modeste, et sans +relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorisé par une +simple rencontre à l'aborder. Il nous rend du reste lui-même très bien +compte de l'intimidation que son approche exerçait sur lui.<a name="FNanchor_5_168" id="FNanchor_5_168"></a><a href="#Footnote_5_168" class="fnanchor">[5]</a></p> + +<p>Une critique plus sérieuse a trait au mariage de Béatrice avec le +cavaliere Simone dei Bardi<a name="FNanchor_6_169" id="FNanchor_6_169"></a><a href="#Footnote_6_169" class="fnanchor">[6]</a> et à l'impossibilité de faire tenir la +mort de son père et son mariage et sa propre mort dans le court espace<span class='pagenum'><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> +de temps que comporte le récit du Poète.<a name="FNanchor_7_170" id="FNanchor_7_170"></a><a href="#Footnote_7_170" class="fnanchor">[7]</a></p> + +<p>C'est à Boccace que nous devons ces détails, uniformément répétés +depuis, sur la foi de son Commentaire <i>sull' amore per Beatrice</i><a name="FNanchor_8_171" id="FNanchor_8_171"></a><a href="#Footnote_8_171" class="fnanchor">[8]</a>, et, +fait remarquer l'un des commentateurs les plus autorisés du Poète, +faut-il accepter aveuglément tout ce qu'il nous raconte, sans faire la +part de sa propre imagination, de la facilité avec laquelle, à cette +époque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux témoignages les moins +respectables, ou encore de la vanité de ceux qui, voyant la gloire du +Poète grandir aussitôt après sa disparition, voulurent lui avoir +appartenu par un lien quelconque?<a name="FNanchor_9_172" id="FNanchor_9_172"></a><a href="#Footnote_9_172" class="fnanchor">[9]</a></p> + +<p>Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il +faut considérer la <i>Vita nuova</i>? Ce n'est pas une biographie précise ni +une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poète a +rassemblé ses souvenirs,<span class='pagenum'><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> il a fait un choix parmi eux, il les a +retouchés, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute +pas inquiété de leur donner une forme rigoureusement suivie.</p> + +<p>Qu'importe après tout que la femme aimée de Dante se soit appelée +Béatrice, qu'elle ait été ou non la fille d'un Portinari, et, plus tôt +ou plus tard, épouse d'un Simone dei Bardi? «c'est à Florence qu'elle +est née, qu'elle a vécu et qu'elle est morte.» Voilà ce qu'il nous faut +retenir de cette figure énigmatique. C'est à l'âme du Poète que nous +devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette âme, pas une +ligne ou un vers du poème, qui ne garde tout son prix, indépendamment de +toutes les circonstances qui peuvent être rattachées à son récit.</p> + +<p>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_164" id="Footnote_1_164"></a><a href="#FNanchor_1_164"><span class="label">[1]</span></a> Béatrix signifie «celle qui porte bonheur....» (OZANAM, +Oeuvres complètes, t. VI, p. 95).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_165" id="Footnote_2_165"></a><a href="#FNanchor_2_165"><span class="label">[2]</span></a> BÉDIER, les fêtes de Mai et les commencemens de la poésie +lyrique en France (<i>Revue des Deux Mondes</i>, l<sup>ère</sup> mai 1896).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_166" id="Footnote_3_166"></a><a href="#FNanchor_3_166"><span class="label">[3]</span></a> <i>Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione</i>. (La Divine +Comédie, <i>Il Paradiso</i>, chant XVI.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_167" id="Footnote_4_167"></a><a href="#FNanchor_4_167"><span class="label">[4]</span></a> Voir page 28.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_168" id="Footnote_5_168"></a><a href="#FNanchor_5_168"><span class="label">[5]</span></a> Voir pages 45 et 58.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_169" id="Footnote_6_169"></a><a href="#FNanchor_6_169"><span class="label">[6]</span></a> Le cavaliere Simone dei Bardi était un riche commerçant +comme l'étaient à cette époque les personnages les plus importans de +Florence.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_170" id="Footnote_7_170"></a><a href="#FNanchor_7_170"><span class="label">[7]</span></a> Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on +ne connaît pas l'époque de ce mariage, et que l'on a pu émettre cette +supposition, que l'héroïne du roman n'était pas une jeune fille, mais +une femme mariée!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_171" id="Footnote_8_171"></a><a href="#FNanchor_8_171"><span class="label">[8]</span></a> BOCCACCIO, <i>Commento sulla Commedia</i>, 1273.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_172" id="Footnote_9_172"></a><a href="#FNanchor_9_172"><span class="label">[9]</span></a> SCARTAZZINI, <i>Fu la Beatrice di Dante la Figlia di +Portinari</i> (<i>Giornale Dantesco</i>, an 1, quad. in).</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<p>A ciascun alma presa e gentil cuore....</p> + +<p><i>Ce sonnet se divise en deux parties; dans la première, je salue et +demande la réponse. Dans la deuxième est indiqué à quoi l'on doit +répondre.<span class='pagenum'><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> Cette deuxième partie commence à:</i> à peine étaient +arrivées....</p> + +<p>Les réponses suivantes ont été adressées à l'auteur du sonnet.</p> + +<p>CINO DA PISTOJA.<a name="FNanchor_1_173" id="FNanchor_1_173"></a><a href="#Footnote_1_173" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tout amoureux désire<a name="FNanchor_2_174" id="FNanchor_2_174"></a><a href="#Footnote_2_174" class="fnanchor">[2]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que son coeur soit connu de sa Dame.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrer</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Lorsque ta Dame humblement</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'est repue de ton coeur brûlant,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Pendant son long sommeil,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Enveloppée d'un manteau et insensible.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'Amour se montrait joyeux en venant</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Te donner ce que ton coeur désirait,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En unissant ainsi deux coeurs.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et quand il connut la peine amoureuse</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'il avait infusée en elle,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il partit en pleurant de compassion pour elle.</span><br /> +</p> + +<p>GUIDO CAVALCANTI.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tu as vu à mon avis toute perfection,<a name="FNanchor_3_175" id="FNanchor_3_175"></a><a href="#Footnote_3_175" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">S'il est dominé par le puissant Seigneur</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui gouverne le monde de l'honneur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il vit<a name="FNanchor_4_176" id="FNanchor_4_176"></a><a href="#Footnote_4_176" class="fnanchor">[4]</a> la où meurt toute peine,</span><span class='pagenum'><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et il s'établit dans tous les esprits tendres,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et il vient charmer les rêves de ceux</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Dont il a pris les coeurs. Voyant</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Que la mort demandait votre Dame,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quand il te sembla qu'il s'en allait en gémissant,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ce fut un doux sommeil qui s'achevait,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Car le réveil te gagnait.</span><br /> +</p> + +<p>L'interprétation de ce premier sonnet de Dante a été l'objet d'une +infinité de controverses et d'interprétations. Que signifie ce contraste +entre la joie que témoignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand +il partit?</p> + +<p>Il faut entendre d'abord que le rôle assigné à l'Amour par le Poète, +dans les circonstances où il simule son intervention, n'est autre chose +que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.</p> + +<p>La joie vient ici de l'espérance ou de la révélation que son amour sera +partagé. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue +funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Béatrice ou +une séparation fatale? Avait-il, derrière les illusions dont ne se +départ<span class='pagenum'><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> guère une passion exaltée, le sentiment que son union avec +Béatrice se heurterait à des obstacles infranchissables? On a encore +supposé que Béatrice était déjà promise, ou même mariée a Simone dei +Bardi. Mais il serait inutile de s'arrêter à des circonstances qui ne +peuvent être encore que de simples suppositions.</p> + +<p>Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-à-dire dans ce que +nous devons considérer comme la rédaction primitive, «le retour vers le +ciel» <i>ne gisse verso il cielo</i>, n'existe pas. On ne le trouve que dans +la prose ajoutée longtemps après, et alors que Béatrice était montée +<i>nel gran secolo</i>.</p> + +<p>Un véritable pressentiment de la mort de Béatrice, dont on a cru +rencontrer des traces dans bien des passages de la <i>Vita nuova</i>, ne +pouvait exister dès cette époque naissante de sa vie amoureuse et dès +cette première expression formulée et publiée d'une passion encore +secrète.</p> + +<p>Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde mélancolie +propre au caractère même du poète et à la nervosité qui le domina dès +son enfance, et propre aussi à cette époque où les esprits et les +consciences étaient<span class='pagenum'><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> livrés à un trouble inexprimable, et plongés dans +une atmosphère de doute angoissant, que les esprits d'élite subissaient +aussi bien que les foules?</p> + +<p>Les idées et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre +cette manière de parler, des procédés perdus aujourd'hui et bien +difficiles à retrouver. Les écrivains les plus distingués, à qui nous +devons tant de commentaires précieux de l'oeuvre dantesque, ont +peut-être eu le tort de trop chercher la logique et la clarté modernes +dans des esprits faits autrement que les nôtres.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La réponse de Guido n'est pas moins difficile à déchiffrer que le sonnet +de Dante. J'ai dû la traduire aussi littéralement qu'il m'était +possible, sans me préoccuper des interprétations auxquelles elle pouvait +être soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la +terminent, et ne sont qu'indiquées dans la réponse de Cino (beaucoup +plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de Béatrice, +déjà mariée à l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'être coupable<a name="FNanchor_5_177" id="FNanchor_5_177"></a><a href="#Footnote_5_177" class="fnanchor">[5]</a>. +Mais le sonnet ne<span class='pagenum'><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> comportait aucune révélation et ne pouvait donner lieu +à aucune suspicion. Ne faut-il pas voir là simplement une allusion +mélancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse, +sans aller chercher des explications qui me semblent tout à fait +imaginaires?</p> + +<p>Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument +amphibologique:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 18em;"><i>Veggendo</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;"><i>Che la vostra donna la morte chiedea....</i></span><br /> +</p> + +<p>Comme, en italien, le sujet et le régime suivent ou précèdent à peu près +indifféremment le verbe actif (ce qui n'est usité en français qu'assez +exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: «Votre Dame +demandait la mort» ou «la mort demandait (réclamait) votre Dame.» A quel +propos cette femme aurait-elle demandé la mort? Le sonnet de Dante ne +contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne +serait-ce pas simplement une allusion à la fragilité de la vie, +semblable<span class='pagenum'><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> à celle que le poète de la <i>Vita nuova</i> exprimera plus tard +(chap. XXVIII)?</p> + +<p>Le langage des rimeurs du <i>trecento</i>, même les plus avancés dans le +<i>dolce stil nuovo</i> est, autant qu'il m'a été permis d'en juger par +moi-même, beaucoup plus difficile à pénétrer et à reproduire que celui +de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurité symbolique dont +il aime à s'envelopper, le style en lui-même est généralement d'une +clarté remarquable.<a name="FNanchor_6_178" id="FNanchor_6_178"></a><a href="#Footnote_6_178" class="fnanchor">[6]</a></p> + +<p>Il me semble que pareille observation peut encore être faite à propos de +quelques <i>rimeurs</i> (poètes) modernes.</p> + +<p>C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus +difficiles à reproduire littéralement en français que ceux de la <i>Vita +nuova</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quoi qu'il en soit, il paraît que dès maintenant nous pouvons saisir +bien nettement les deux époques différentes auxquelles appartiennent +d'une part la poésie et de l'autre la prose de la <i>Vita nuova</i>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span></p> +<p>Ici la poésie, le sonnet, c'est-à-dire l'expression première, n'exprime +que de vagues pressentimens sans aucune signification précise.</p> + +<p>Dans la prose, c'est-à-dire dans la rédaction manifestement postérieure +à la mort de Béatrice, nous voyons celle-ci formellement exprimée: «avec +une courtoisie qui est aujourd'hui récompensée dans l'autre vie».<a name="FNanchor_7_179" id="FNanchor_7_179"></a><a href="#Footnote_7_179" class="fnanchor">[7]</a></p> + +<p>Ceci ne laisse donc aucun doute relativement à la date respective des +deux rédactions.</p> + +<p>Quant aux éclaircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux +réponses qui lui furent faites, on ne peut que répéter avec M. Melodia: +«Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«C'était la première fois que sa voix frappait mes oreilles.» Il paraît +donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Béatrice y +joignit quelques paroles, peut-être un compliment banal que permettait +seul la compagnie où elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose +pour transporter un amoureux tel que Dante l'était alors.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p> +<p>Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret à propos de tout ce +qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache à affirmer +la noblesse de son propre amour, et à écarter tout <i>vizioso pensiero</i>, +qui pourrait offenser le moins du monde la mémoire de Béatrice.<a name="FNanchor_8_180" id="FNanchor_8_180"></a><a href="#Footnote_8_180" class="fnanchor">[8]</a> +Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la pâleur des femmes +alors qu'elles se sentent touchées par l'amour, avouer qu'il avait vu +plus d'une fois pâlir ainsi le visage de Béatrice.<a name="FNanchor_9_181" id="FNanchor_9_181"></a><a href="#Footnote_9_181" class="fnanchor">[9]</a> Nous devons donc +croire, sans que cela doive entraîner aucune atteinte à la pureté de +l'affection qu'elle lui portait, qu'il a reçu d'elle des témoignages +plus significatifs que ceux qu'il nous laisse à peine entrevoir.</p> + +<p>Si, dans les oeuvres uniquement consacrées à la représentation des +passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques +lueurs de sentimens immatériels, nous ne devons pas l'être moins de voir +une oeuvre tout idéale et mystique s'éclairer de quelques rayons +humains.</p> + +<p>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_173" id="Footnote_1_173"></a><a href="#FNanchor_1_173"><span class="label">[1]</span></a> Ce sonnet est attribué, dans l'édition de M. Whitehead, à +Cino da Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer à Torino de Castel +Fiorentino (<i>alcuni capitoli</i>.... p. 330).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_174" id="Footnote_2_174"></a><a href="#FNanchor_2_174"><span class="label">[2]</span></a> <i>Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_175" id="Footnote_3_175"></a><a href="#FNanchor_3_175"><span class="label">[3]</span></a> <i>Vedesti al mio parer ogni valore</i>....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_176" id="Footnote_4_176"></a><a href="#FNanchor_4_176"><span class="label">[4]</span></a> Ce seigneur c'est-à-dire l'Amour.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_177" id="Footnote_5_177"></a><a href="#FNanchor_5_177"><span class="label">[5]</span></a> SCHERILLO, <i>alcuni capitoli della biografia di Dante</i>. Voir +aussi un article très intéressant de M. Melodia sur <i>le premier sonnet +de Dante</i>, dans le <i>Giornale Dantesco</i>, an V, nouv. série, <i>quaderno</i> +i-ii.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_178" id="Footnote_6_178"></a><a href="#FNanchor_6_178"><span class="label">[6]</span></a> Je ne connais pas de traduction française du sonnet de +Guido Cavalcanti, et n'ai rencontré aucun commentaire italien à son +sujet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_179" id="Footnote_7_179"></a><a href="#FNanchor_7_179"><span class="label">[7]</span></a> <i>Per la sua ineffabile cortesia, la quale è oggi meritata +nel gran secolo</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_180" id="Footnote_8_180"></a><a href="#FNanchor_8_180"><span class="label">[8]</span></a> P. GIULIANI, la <i>Vita nuova</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_181" id="Footnote_9_181"></a><a href="#FNanchor_9_181"><span class="label">[9]</span></a> Voir au chapitre XXXVII.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p> +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">O voi che per la via d'Amor passate....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce sonnet a deux parties principales: dans la première, j'entends +appeler les fidèles de l'Amour par ces paroles du prophète Jérémie</i>: O +vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut +dolor meus<a name="FNanchor_1_182" id="FNanchor_1_182"></a><a href="#Footnote_1_182" class="fnanchor">[1]</a>, <i>et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la +deuxième partie je raconte où m'avait mis l'Amour, dans un sens autre +que celui que montrent les dernières parties du sonnet, et je dis ce que +j'ai perdu. Cette seconde partie commence à</i>: l'Amour, non par mon peu +de mérite....</p> + +<p>On a recueilli, parmi les pièces se rapportant (<i>spettanti</i>) à la <i>Vita +nuova</i>, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer être +une de ces <i>cosette per rime</i> que Dante dit avoir écrites (il ne signale +pourtant que le sonnet reproduit ici page 39)<span class='pagenum'><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> à propos du départ de la +femme qui lui avait servi à dissimuler aux autres son véritable amour +(<i>la quale fece schermo alla veritade</i><a name="FNanchor_2_183" id="FNanchor_2_183"></a><a href="#Footnote_2_183" class="fnanchor">[2]</a>).</p> + +<p>BALLADE</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;"><i>In abito di saggia messaggera</i>....</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Revêtue comme une messagère intelligente,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Va, Ballade, sans t'attarder,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Vers cette belle dame à qui je t'envoie.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et dis-lui combien je sens ma vie réduite à peu de chose.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ta commenceras par dire que mes yeux,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">En regardant sa figure angélique,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Avaient coutume de porter la couronne du désir.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Maintenant qu'ils ne peuvent plus là voir</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">La mort les fait fondre dans une frayeur telle</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qu'ils en ont fait la couronne du martyre.<a name="FNanchor_3_184" id="FNanchor_3_184"></a><a href="#Footnote_3_184" class="fnanchor">[3]</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Hélas! je ne sais pas vers quel côté les tourner</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De sa part. Adresse-lui donc une douce prière.</span><br /> +</p> + +<p>Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, à propos d'une +simple simulation, <span class='pagenum'><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> on pourra penser que cette personne lui avait +peut-être inspiré un intérêt plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il +faudra penser également au langage habituel, et très conventionnel, des +poètes, et surtout des rimeurs de ce temps-là. Si aujourd'hui, dans le +langage de la polémique usuelle, traiter quelqu'un de scélérat signifie +souvent simplement qu'il ne partage pas votre manière de voir, dire à +une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on +avait du plaisir à la voir.</p> + +<p>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_182" id="Footnote_1_182"></a><a href="#FNanchor_1_182"><span class="label">[1]</span></a> O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est +une douleur semblable à la mienne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_183" id="Footnote_2_183"></a><a href="#FNanchor_2_183"><span class="label">[2]</span></a> FRATICELLI, <i>La Vita nuova de Dante Alighieri</i>, Fiorenze, +1890.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_184" id="Footnote_3_184"></a><a href="#FNanchor_3_184"><span class="label">[3]</span></a> Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que +nous retrouverons encore signifie simplement des paupières profondément +cernées.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Piangete amanti perchè piange Amore....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la première, +j'appelle et je sollicite les fidèles de l'Amour à pleurer, et je dis +que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer, +ils m'écoutent avec attention. Dans la deuxième partie, je raconte la +raison de ses pleurs. Dans la troisième, je parle de l'honneur que<span class='pagenum'><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 14</a></span> +l'Amour rend à cette femme. La seconde partie commence à</i>: l'Amour +entend ... <i>la troisième à</i>; écoutez comment l'amour....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Morte villana, di pietà nemica....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la première, j'appelle la +Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxième, +m'adressant à elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets à +l'accuser. Dans la troisième, je la flétris. Dans la quatrième, je me +mets à parler à une personne indéfinie, bien que dans ma pensée elle +soit bien définie</i>.</p> + +<p><i>La deuxième partie commence à</i>: puisque tu as donné ... <i>la troisième +à</i>: et si je te refuse ... <i>la quatrième à</i>: celui qui ne mérite pas....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les accens <i>douloureux</i> qu'inspire à Dante la mort de cette jeune femme, +dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes +éplorées, sont de nature à laisser croire que son coeur avait pris une +part assez particulière à ce douloureux événement. Mais il faut tenir +compte de l'exaltation facile de sa sensibilité, et de l'exubérance +habituelle propre à la poésie trécentiste.<span class='pagenum'><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> D'ailleurs son âme a toujours +été hantée par la pensée de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et +l'on pourrait dire que le poète de la <i>Divine comédie</i> a vécu dans la +mort.</p> + +<p>Dès les premières expressions de son amour juvénile et craintif et dans +les courts épanouissemens de ses béatitudes, on sent toujours planer +au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image +de son idole ne tardera pas à s'évanouir, et une ardente aspiration à +s'en aller avec elle.</p> + +<p>Mais ce n'est pas seulement un des caractères les plus originaux de la +poésie de Dante; c'est également un des caractères de toute la poésie du +<i>dolce stil nuovo</i>, cette mélancolie qui jette son ombre sur les +manifestations les plus joyeuses et les plus passionnées<a name="FNanchor_1_185" id="FNanchor_1_185"></a><a href="#Footnote_1_185" class="fnanchor">[1]</a>. C'est ainsi +que, peu après lui, Pétrarque célébrait les triomphes de la Mort, entre +les triomphes de l'Amour et ceux de la Renommée.</p> + +<p>Laissons passer plusieurs siècles, et nous entendrons le poète de la +tristesse et de la désespérance nous redire, comme les rimeurs du <i>dolce +stil nuovo</i>, que: <i>con l'amoroso affetto un desiderio di morte si<span class='pagenum'><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> +sente</i>. On connaît le beau poème de Leopardi: <i>Amore e morte</i>.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Le destin a engendré en même temps</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Deux frères, l'Amour et la Mort.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les étoiles</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Nulle autre chose aussi belle.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">De l'une naît le bien</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et naissent les plus grands plaisirs</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui se rencontrent dans la mer de l'Être.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'autre détruit tous les maux</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et toutes les douleurs....</span><br /> +</p> + +<p>Ne serait-ce pas un sujet intéressant que de rapprocher et comparer +entre elles les mélancolies issues des terres ensoleillées du Midi, et +les tristesses, filles des régions embrumées du Nord?</p> + +<p>NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_185" id="Footnote_1_185"></a><a href="#FNanchor_1_185"><span class="label">[1]</span></a> SCHERILLO, <i>alcuni capitoli della vita di Dante</i>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Cavalcando l'atro ier per un cammino....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce Sonnet a trois parties: dans la première, je dis comment je +rencontrai l'Amour et sous quelle apparence;<span class='pagenum'><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> dans la deuxième, je dis ce +qu'il m'a dit, quoique pas complètement, de peur de découvrir mon +secret. Dans la troisième, je dis comment il disparut. La seconde partie +commence à:</i> quand il me vit ... <i>la troisième à</i>: alors je pris ...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>On peut remarquer que ceci ne nous est pas donné précisément comme une +vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination +hantée par des pensées obstinées. Ce ne serait donc que la traduction de +ces pensées sous une forme figurative.</p> + +<p>Lorsque le Poète évoque la présence et l'inspiration de l'Amour, ce +n'est sans doute qu'une manière d'exprimer ce qui se passait au dedans +de lui-même. Lorsque l'Amour lui apparaît brillant et joyeux, c'est que +son âme était allègre et ouverte à de douces perspectives. S'il lui +apparaît ici mal vêtu, hésitant et inquiet, c'est que son âme à lui +était inquiète et hésitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'était la +préoccupation de sa propre dissimulation, de la défense de son amour +(comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait déjà à +remplacer, avec un empressement où l'on ne saurait nier qu'il y n'eût +quelque chose de suspect; c'était enfin un certain malaise, peut-être<span class='pagenum'><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> +quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du côté de la +belle rivière, symbole de son amour si pur.</p> + +<p>Il y a en effet dans le langage énigmatique qu'il se fait tenir par +l'Amour la trace d'arrière-pensées que, suivant son habitude, il ne peut +s'empêcher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout à deviner.</p> + +<p>Si l'Amour lui a rapporté son coeur d'auprès de celle qui avait servi de +défense à son secret pour qu'il lui serve près d'une autre, c'est donc +que son coeur était en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme +il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait +encore quelques places disponibles. N'est-ce pas à cela que l'Amour (ou +sa conscience) fait allusion quand il lui dit: «moi je suis toujours le +même, mais toi tu changes»? Et il lui recommande de n'en rien laisser +transpirer.</p> + +<p>Et ce n'est pas seulement le départ de la dame de l'église qui sollicite +l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune +et belle lui inspirer des accens non moins émus.<a name="FNanchor_1_186" id="FNanchor_1_186"></a><a href="#Footnote_1_186" class="fnanchor">[1]</a> Et plus tard enfin +les témoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux<span class='pagenum'><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> +yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour brisé.<a name="FNanchor_2_187" id="FNanchor_2_187"></a><a href="#Footnote_2_187" class="fnanchor">[2]</a></p> + +<p>Il semble que, dans ce grand poème en l'honneur de Béatrice, il ait tenu +à ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs +strophes à eux, comme des figures secondaires viennent orner les +soubassemens d'un monument élevé à une gloire qu'on a voulu +immortaliser.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>On s'est beaucoup occupé de cet éloignement de Florence qui devait +séparer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de +ses pensées. Ce n'était certainement pas une partie de plaisir qu'il +faisait avec de nombreux (<i>molti</i>) compagnons, mais une obligation qu'il +subissait à contre-coeur, et où, jeune homme de vingt ans, il emportait +les pensées obsédantes et mélancoliques d'un amoureux contraint +s'éloigner d'une maîtresse adorée. J'emprunte au Prof. del Lungo des +détails intéressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son +habitude, le poète laisse planer une obscurité toujours difficile à +éclaircir.<a name="FNanchor_3_188" id="FNanchor_3_188"></a><a href="#Footnote_3_188" class="fnanchor">[3]</a></p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span></p> +<p>Il y avait à Florence une organisation militaire que les occasions ne +manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de +voisins alliés ou de régler des contestations avec des voisins hostiles.</p> + +<p>Lorsque la Commune avait décidé quelque expédition de ce genre (<i>di fare +le oste</i>), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les +boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze à +soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms +chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester à la +garde de la ville, en payant (<i>pagando</i>). Et l'on formait un ou +plusieurs corps de 200 hommes qui montaient à cheval, escorté chacun +d'un compagnon bien armé et d'un cheval équipé; on déployait les +enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'était +généralement pas très éloigné).</p> + +<p>Ce fut donc à une expédition de ce genre que Dante dut prendre part. +Quelle fut cette expédition, que M. del Lungo rapporte à l'année 1288? +Quels en furent le caractère, la destination et la durée? C'est ce qu'il +ne lui a pas été possible de déterminer, malgré de patientes recherches +parmi les souvenirs et les actes officiels de cette époque. Ce n'était<span class='pagenum'><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> +là quelquefois que de simples démonstrations. Était-ce le cours de +l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en +soit, son éloignement de Florence ne paraît pas avoir été de longue +durée.<a name="FNanchor_4_189" id="FNanchor_4_189"></a><a href="#Footnote_4_189" class="fnanchor">[4]</a></p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_186" id="Footnote_1_186"></a><a href="#FNanchor_1_186"><span class="label">[1]</span></a> Chapitre VIII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_187" id="Footnote_2_187"></a><a href="#FNanchor_2_187"><span class="label">[2]</span></a> Chapitre XXXVI.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_188" id="Footnote_3_188"></a><a href="#FNanchor_3_188"><span class="label">[3]</span></a> DEL LUNGO, <i>Beatrice nella vita e nella poesia del secolo +XIII</i>, <i>Milano</i>,1891.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_189" id="Footnote_4_189"></a><a href="#FNanchor_4_189"><span class="label">[4]</span></a> Dans le XXII<sup>e</sup> chant +de l'Enfer de la <i>Comédie</i>, Dante fait allusion à une campagne qu'il aurait faite sur le territoire des Arétins: «J'ai vu +des coureurs parcourir vos terres, O Arétins....»</p></div> +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<p>Il est intéressant de rapprocher du onzième chapitre de la <i>Vita nuova</i> +cette pensée de Vauvenargues, c'est-à-dire d'un contemporain de Voltaire +et de Diderot:</p> + +<p>«Quand un jeune homme ingénu aime pour la première fois, tous ceux qui +le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main à ceux qui +ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il réconcilie: son amour +devient pour lui toutes les vertus.»</p> + +<p>N'est-ce pas une même inspiration qui a dicté ces lignes au poète<span class='pagenum'><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> +italien et au philosophe français? Et l'on peut se demander si l'un +d'eux n'a pas été le reflet direct de l'autre.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ballata, io vo'che tu ritruovi amore....</span><br /> +</p> + +<p><i>Cette ballade se divise en trois parties: Dans la première, je lui dis +où elle doit aller, et je l'encourage pour qu'elle s'en aille plus +hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller +en sécurité et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis +ce qu'il lui appartient de faire entendre. Dans la troisième, je la +laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage à la +fortune. La seconde partie commence à</i>: Dis-lui d'abord avec douceur.... +<i>La troisième à</i>: ma gentille ballade....</p> + +<p><i>On pourrait m'adresser un reproche, et dire que l'on ne saurait pas à +qui je me serais adressé à la seconde personne, parce que cette ballade +n'est autre chose que mes propres paroles: aussi je dis que ce doute, +j'entends le résoudre et l'éclaircir dans ce petit livre,<span class='pagenum'><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> ainsi qu'un +doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et +qui voudra me le reprocher de cette manière</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Si jusqu'ici nous n'avons guère vu dans la partie lyrique qu'une +répétition ou un développement de la prose qui la précède, nous trouvons +ici deux sujets différans dont l'un est la préparation de l'autre.</p> + +<p>Le Poète, dont la pensée, suivant son habitude, s'abrite sous la fiction +de l'Amour, se laisse d'abord aller à ses réflexions. Il sent bien qu'il +s'est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la +nouvelle défense de son amour a été compromise (<i>ha ricevuto alcuna +noia</i>) par les bavardages auxquels ont donné lieu ses assiduités +simulées. Béatrice (laquelle est <i>contraria di tutta la noia</i>) ne se +soucieras de se trouver mêlée à tous ces commérages, et elle en veut à +celui qui y a donné lieu. Dante en a conscience et cherche à corriger +les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l'exécution.</p> + +<p>Peut-être trouvera-t-on que le lyrisme dont la <i>nota suave</i> est pleine +de charme, recouvre plus de politique que d'inspiration. Mais cela même<span class='pagenum'><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> +témoigne de la sincérité du Poète et de la réalité de son récit.</p> + +<p>Quant à la ballade elle-même, elle nous représente une scène à quatre +personnages, l'amoureux qui l'a écrite, l'aimée à qui elle est destinée, +la ballade qui est chargée de présenter les excuses et les explications, +enfin, l'Amour qui devra l'accompagner pour la faire agréer.</p> + +<p>Il faut remarquer les précautions infinies que prend le premier. +D'abord, il n'ose s'adresser directement à celle qui s'est crue +offensée. Puis, il multiplie les formes les plus délicates et les plus +pressantes de la courtoisie et de l'humilité. Il espère que la forme +harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore +le pardon: mais il ne se fie pas suffisamment à sa propre éloquence et à +ses bonnes raisons. Alors il invoque l'Amour afin qu'il témoigne pour +lui et qu'il plaide sa cause. Mais ce n'est pas seulement à l'amour qui +habite son propre coeur, qu'il fait appel, c'est peut-être et surtout à +l'amour même de Béatrice.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XIII</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tutti li miei pensier parlan d'amore....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la première, je dis +et j'établis que toutes mes pensées sont d'amour. Dans la deuxième, je +dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversités. Dans la +troisième, je dis en quoi elles paraissent toutes s'accorder. Dans la +quatrième, je dis que, en voulant parler de l'Amour, je ne sais où je +dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que +j'appelle mon ennemie madame la pitié. Je dis madame</i> (madonna) <i>par +mode dédaigneux</i>.</p> + +<p><i>La deuxième partie commence à</i>: et le font.... <i>la troisième à</i>: elles +s'accordent seulement.... <i>la quatrième à</i>: c'est à ce point....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XIV</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Coll' altre donne mia vista gabbate....</span><br /> +</p> + +<p><i>Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l'on +n'établit de divisions que pour<span class='pagenum'><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> expliquer le sens des parties ainsi +divisées. Il n'y a donc pas lieu de le faire pour que la signification +en soit comprise</i>.</p> + +<p><i>Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet, +il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l'Amour tue +tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent +d'instrumens, ceci demeure inexplicable à qui n'est pas au même degré +fidèle de l'Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient +compris de ceux qui le sont</i>.</p> + +<p><i>Il n'est donc pas nécessaire de donner cette explication qui serait +inutile et même superflue.</i></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La scène qui vient d'être reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que +faisait ressentir aux Anciens l'approche imaginaire d'un Dieu, et +surtout l'approche de sanctuaires particulièrement redoutés? Il +s'agissait là de phénomènes d'hystéricisme soit isolés, soit communiqués +aux foules par une véritable contagion. L'état général des esprits +pendant toute la durée du moyen âge était tout à fait favorable à des +manifestations de ce genre. Quelque part que l'on puisse faire à +l'enveloppe romanesque dont sont entourés la plupart des incidents de la +<i>Vita nuova</i>, même les plus sûrement réels,<span class='pagenum'><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> on peut être assuré que le +Poète n'a pas inventé de toutes pièces les sensations extraordinaires +que l'aspect ou seulement l'approche de Béatrice déterminaient en lui.</p> + +<p>Il m'a été reproché d'avoir parlé d'hystérie à propos des phénomènes +singuliers qu'il s'attribue à lui-même dans mainte circonstance<a name="FNanchor_1_190" id="FNanchor_1_190"></a><a href="#Footnote_1_190" class="fnanchor">[1]</a>. Ce +sont des témoignages significatifs d'une nervosité véritablement +maladive. Il faut ici que ce trouble du système se soit produit avant +même que la présence de celle qui en était la cause se fût révélée ou +fût même prévue. Il s'agit là d'un phénomène qui rentre dans ceux +auxquels se rapporte la télépathie ou action à distance. Si je l'osais, +je dirai que Dante eût pu faire un excellent medium.</p> + +<p>NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_190" id="Footnote_1_190"></a><a href="#FNanchor_1_190"><span class="label">[1]</span></a><i>Giornale Dantesco</i>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XV</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ciò che m'incontra nella mente more....</span> +</p> +<p> <i>Ce sonnet se divise en deux parties: dans la première, je +dis la raison pour laquelle je ne me décide pas à<span class='pagenum'><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> +m'approcher de cette femme; dans la seconde, je dis ce qui m'arrive +quand je m'approche d'elle; et cette partie commence par</i>: et quand je +suis.... <i>Et cette seconde partie se divise aussi en</i> <i>cinq, suivant ce +qui s'y raconte. Dans la première,</i> <i>je dis ce que l'Amour, sur +le conseil de la raison,</i> <i>me dit quand je suis près d'elle; dans +la seconde,</i> <i>j'explique l'état de mon coeur d'après celui +de mon</i> <i>visage; dans la troisième, je dis comment je perds</i> +<i>tout courage; dans la quatrième, je dis combien a</i> <i>tort celui +qui ne me témoigne aucune compassion,</i> <i>parce que cela me +rassurerait; dans la dernière, je</i> <i>dis pourquoi les autres +devraient avoir pitié de</i> <i>moi, c'est-à-dire en raison de +l'angoisse qui me</i> <i>monte aux yeux; angoisse qui disparaît, +c'est-à-dire</i> <i>dont les autres ne s'aperçoivent pas, +à cause de</i> <i>la moquerie de cette femme, laquelle attire à +elle</i> <i>les regards de ceux qui verraient peut-être cette</i> +<i>angoisse. La seconde partie commence à</i>: mon visage montre.... +<i>la troisième à</i>: et tout frissonnant.... <i>la +quatrième à</i>: il a bien tort.... <i>la cinquième +à</i>: et me montre....</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XVI</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Spesse fiate vennemi alla mente....</span> +</p> + +<p><i>Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu'il comprend quatre +choses. Et comme ces choses ont été exprimées plus haut, je n'ai pas +besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis +donc seulement que la deuxième partie commence à</i>: que l'amour +m'assaille.... <i>La troisième à</i>: puis je, m'efforce.... <i>La quatrième +à</i>: et je lève mes yeux....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XVIII</h3> + +<p>Il faut admettre, d'après les dernières paroles qui venaient de lui être +adressées, que le Poète s'était plaint hautement de la, sévérité de sa +Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient reçu déjà quelque +publicité. Et nous<span class='pagenum'><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> voyons qu'il en est honteux et repentant; et il +exprime la résolution «de prendre toujours désormais ses louanges pour +sujet de ses paroles», et il se demande comment il a pu parler +différemment.</p> + +<p>On sait que la <i>Vita nuova</i> ne nous donne pas la reproduction intégrale +des pièces qu'il a composées à l'honneur ou à propos de Béatrice. Il en +est un certain nombre qui datent certainement de la même époque et qu'il +aura probablement éliminées lui-même, que l'on trouve généralement +annexées au texte de la <i>Vita nuova</i>.</p> + +<p>Mais il y avait alors des élémens de publicité dont il est difficile de +nous faire une idée précise, et un côté de cette Société qui nous +échappe complètement.</p> + +<p>Nous voyons que le premier sonnet de la <i>Vita nuova</i>, purement +symbolique, a été adressé à des rimeurs notables. «Sitôt que ce sonnet +fut répandu», dit le poète. Et nous connaissons quelques-unes des +réponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet <i>Donne ch'avete +intelletto d'amore....</i> (chap. XX), il dit encore: «Après que ce sonnet +eut été répandu dans le monde....» (chap. XX).</p> + +<p>Il y avait certainement là un mode de correspondance analogue à cette +correspondance<span class='pagenum'><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons +dans le XVIII<sup>e</sup> siècle, et dont Voltaire faisait un si large +usage.</p> + +<p>N'y avait-il pas également alors quelque chose d'analogue à ce qu'on +appelait, au dernier siècle, des bureaux d'esprit? Nous voyons un de ses +amis (le frère de Béatrice) venir demander à Dante de dire quelque chose +à propos d'une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de +ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c'est que l'amour (sonnet, +page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap. +LXII), et il en écrit de nouveaux pour mieux leur faire honneur.</p> + +<p>Les Florentins avaient l'habitude de se réunir le soir, <i>al fresco dei +marmi</i>, sur les bancs de marbre que l'on voit encore autour de la +cathédrale (<i>Santa Maria del fiore</i>), et où l'on montre <i>il sasso di +Dante</i>, la pierre où Dante venait s'asseoir.</p> + +<p>C'est là que devaient s'échanger les racontars de la ville et les +commérages du jour, et se communiquer les productions journalières des +rimeurs à la mode. N'est-ce pas la fidèle représentation des cafés et +des cercles de nos villes de province?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XIX</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Donne, ch' avete intelletto d'amore....</span><br /> +</p> + +<p><i>Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec +plus de soin que les précédentes, et j'en ferai ainsi trois parties</i>.</p> + +<p><i>La première partie est la préface de ce qui suit; la deuxième est le +sujet traité; la troisième est comme la servante</i> (una servigiale) <i>des +précédentes. La deuxième commence à</i>: un ange a fait appel...; <i>la +troisième à</i>: Canzone, je sais....</p> + +<p><i>La première partie se divise en quatre</i>.</p> + +<p><i>Dans la première, je dis à qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je +veux le faire. Dans la deuxième, je dis ce que je pense de ses mérites, +et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisième, je dis +comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas empêché par +timidité. Dans la quatrième, revenant à ceux à qui j'ai voulu +m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi</i>.</p> + +<p><i>La deuxième partie commence à</i>: je dis donc que lorsque...;<span class='pagenum'><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> <i>la +troisième à</i>: et je ne veux pas non plus...; <i>la quatrième à</i>: avec +vous, femmes et jeunes filles....</p> + +<p><i>Puis quand je dis</i>: un ange a fait appel.... <i>je commence à traiter de +cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la première, +je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxième qu'on +s'occupe d'elle sur la terre</i>: ma dame est désirée.... <i>Cette deuxième +partie se divise encore en deux: dans la première, je dis quelle est la +noblesse de son âme en parlant des vertus qui procèdent de celle-ci. +Dans la deuxième, je parle de la noblesse de son corps en signalant +quelques-unes de ses beautés, ainsi</i>: l'amour dit d'elle.... <i>Cette +deuxième partie se divise encore en deux. Dans la première, je parle des +beautés de toute sa personne; dans la deuxième, je parle de certaines +beautés appartenant à certaines parties déterminées de sa personne, +ainsi</i>: de ses yeux....</p> + +<p><i>Cette même deuxième partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je +parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa +bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite +aucune pensée blâmable, que le lecteur se rappelle ce qui a été écrit +plus haut: que le salut de cette femme, qui était<span class='pagenum'><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> l'opération de sa +bouche, était la fin de mes désirs, quand il m'était permis de le +recevoir</i>.</p> + +<p><i>Lorsque ensuite je dis</i>: Canzone, je sais.... <i>j'ajoute une stance qui +est comme la servante des autres, où je dis ce que je demande à cette +Canzone. Et comme cette dernière partie est facile à comprendre, je ne +m'occuperai plus d'autres divisions</i>.</p> + +<p><i>Je dis que pour bien pénétrer le sens de cette Canzone il faudrait +avoir recours à des divisions plus détaillées: mais cependant celui qui +n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me +déplaît pas qu'il s'en tienne â cela. Car certainement je crains d'avoir +expliqué à trop de gens la signification de cette Canzone</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le passage de ce sonnet entre «un ange a fait appel à la divine +Intelligence» et «ma Dame est donc désirée dans le ciel» est fort +difficile à interpréter, et a exercé sans grands résultats apparens la +sagacité des commentateurs.</p> + +<p>On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin prématurée de +Béatrice, et comme une allusion à la descente du Poète aux enfers.</p> + +<p>Mais, suivant cette hypothèse, il faudrait admettre que le plan de la<span class='pagenum'><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> +Comédie se fût trouvé déjà arrêté dans son esprit lorsqu'il écrivait ce +sonnet. On a fait observer que les expressions <i>inferno</i>, l'enfer, et +<i>mal nati</i>, les méchans, pourraient s'appliquer simplement à la +conception qu'il a plus d'une fois exprimée dans des termes analogues, +de la condition de notre monde, un véritable <i>inferno</i>, et des hommes, +<i>malvagi</i> ou <i>malnati</i>.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de cette interprétation, s'il n'a pas adressé cette +Canzone directement à Béatrice, mais aux femmes (<i>ch'avete intelletto +d'amore</i>), il dit qu'elle sera envoyée à celle dont il célèbre la +louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander à elle et à +l'Amour qui sera près d'elle. Et d'ailleurs, si elle est désirée dans le +ciel, c'est qu'elle est encore vivante.</p> + +<p>Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens +énigmatique de la première partie de la canzone. M. Scherillo pense +qu'il a dû y avoir une interpolation introduite dans sa rédaction plus +tard, après la mort de Béatrice<a name="FNanchor_1_191" id="FNanchor_1_191"></a><a href="#Footnote_1_191" class="fnanchor">[1]</a>. Dante ne se conforme pas toujours +dans ses récite à l'ordre des temps.<span class='pagenum'><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> La <i>Divine Comédie</i> est pleine de +prédictions qui n'étaient que la reproduction de faits accomplis. Il est +permis de croire que la <i>Vita nuova</i>, lors de sa rédaction définitive et +de son encadrement dans ses récits en prose, a subi plus de retouches, +de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner.</p> + +<p>Il ne me paraît pas possible d'admettre que, pendant que se déroulait le +roman de la <i>Vita nuova</i> et qu'il écrivait ce poème d'amour, alors qu'il +n'avait pas encore pénétré, bien avant au moins, dans la vie publique, +il eût déjà conçu le plan de la <i>Divine Comédie</i> et fait les préparatifs +de son voyage sacré.<a name="FNanchor_2_192" id="FNanchor_2_192"></a><a href="#Footnote_2_192" class="fnanchor">[2]</a></p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>Dans un article tout récent<a name="FNanchor_3_193" id="FNanchor_3_193"></a><a href="#Footnote_3_193" class="fnanchor">[3]</a> consacré à l'important ouvrage de +Scherillo (<i>alcuni capitoli dalla biografia di Dante</i>) un éminent +critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une +source antérieure à la <i>Vita nuova</i>. Je reproduis à peu près ses +paroles:</p> + +<p>Il ne pouvait prévoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes +ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour +lequel il n'avait aucun titre, «n'étant pas Énée ni saint Paul».<a name="FNanchor_4_194" id="FNanchor_4_194"></a><a href="#Footnote_4_194" class="fnanchor">[4]</a></p> + +<p>Alors que Dante écrivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient +pas encore donné l'expérience des besoins du siècle pour lui faire +concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.<a name="FNanchor_5_195" id="FNanchor_5_195"></a><a href="#Footnote_5_195" class="fnanchor">[5]</a></p> + +<p>C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comédie que +nous interprétons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement +en 1289 que Dieu fît dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du +Poète: «J'ai vu l'espérance des Bienheureux....»</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de faire encore remarquer le caractère de<span class='pagenum'><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> +politesse raffinée qui était dans les habitudes du Poète. Dans les +milieux les plus dramatiques de la Comédie, comme dans la vie sociale où +nous amène la <i>Vita nuova,</i> il se montre toujours d'une correction et +d'une courtoisie irréprochables, soit qu'il se rencontre avec des +femmes, soit qu'il se trouve en présence de personnages dont il veut +reconnaître la supériorité intellectuelle ou sociale. Il nous apparaît +toujours comme un homme bien élevé, et la délicatesse de ses manières et +de ses expressions nous laisse l'idée que nous nous faisons d'un homme +qui a été élevé par des femmes.<a name="FNanchor_6_196" id="FNanchor_6_196"></a><a href="#Footnote_6_196" class="fnanchor">[6]</a> Il y a là un contraste manifeste avec +l'apreté de son caractère et la violence habituelle de son langage.</p> + +<p>Nous ne savons rien du reste de sa première éducation et de son milieu +domestique. J'ai déjà rappelé le silence absolu qu'il garde sur sa +famille et sur les premières impressions de son enfance, en dehors de sa +passion précoce. Pour ce qui est de la Comédie, nous pouvons dire que le +Virgile qu'il nous présente pouvait bien lui servir de modèle en matière +de courtoisie; ce<span class='pagenum'><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> qui paraît mieux en harmonie avec les souvenirs de la +cour d'Auguste qu'avec le milieu où Dante a vécu, et avec la barbarie +effective que recouvraient encore à peine certains raffinemens bien +superficiels sans doute.</p> + +<p>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_191" id="Footnote_1_191"></a><a href="#FNanchor_1_191"><span class="label">[1]</span></a> SCHERILLO, <i>alcuni capitoli della biografia di +Dante</i>.«Quand Dieu dit: «il dira, aux âmes des <i>malvagi</i>», c'est déjà +une allusion à la <i>Comédie</i>.» (Page 835.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_192" id="Footnote_2_192"></a><a href="#FNanchor_2_192"><span class="label">[2]</span></a> Voir encore sur ce dernier sujet l'intéressant et +compendieux travail de M. Leynardi (<i>la Psicologia dell' arte nella +Divina Commedia</i>). L'éminent professeur de philosophie au lycée Doria de +Gênes a étudié avec autant de sagacité que de finesse (<i>sottilezza</i>) +tous les points qui se rapportent à la composition de la <i>Divine +Comédie</i>. Dans la dissertation <i>come avenne la preparazione dell' +opera</i>, il fait observer que l'intention première du Poète, entièrement +annoncée dans la <i>Vita nuova,</i> était d'élever un monument à Béatrice: et +ce n'est que peu à peu, et suivant le cours des événemens et l'évolution +de son propre esprit, et enfin le développement de son génie, que cette +oeuvre est devenue la <i>Divine Comédie</i>. Et il proteste contre l'idée +exprimée par Giuliani d'une construction architecturale de la <i>Divine +Comédie</i>, qui aurait été arrêtée dans l'esprit du Poète dès ses années +de jeunesse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_193" id="Footnote_3_193"></a><a href="#FNanchor_3_193"><span class="label">[3]</span></a> <i>Bullettino della Società Dantesca Italiana, Firenze</i>, +octobre, novembre 1896.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_194" id="Footnote_4_194"></a><a href="#FNanchor_4_194"><span class="label">[4]</span></a> <i>La Divine Comédie, l'Enfer</i>, ch. IL.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_195" id="Footnote_5_195"></a><a href="#FNanchor_5_195"><span class="label">[5]</span></a> Se reporter à mon Introduction, p. 14.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_196" id="Footnote_6_196"></a><a href="#FNanchor_6_196"><span class="label">[6]</span></a> Ceci a déjà été signalé dans <i>l'Introduction</i>.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XX</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Amor e cor gentil sono una cosa....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce sonnet se divise en deux parties: dans la première, je parle de +l'amour en tant qu'il est en puissance. Dans la seconde, j'en parle en +tant que de la puissance il s'est résolu en acte. Cette seconde commence +à</i>: puis la beauté apparaît....</p> + +<p><i>La première partie se divise elle-même en deux. Dans la première, je +dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment +ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un est +à l'autre, ce que la forme est à la matière. Cette seconde commence à</i>: +quand la nature....</p> + +<p><i>Et quand je dis</i>: puis la beauté apparaît ...<i>je dis<span class='pagenum'><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> comment cette +puissance s'est résolue en acte, et d'abord comment elle se fait chez +l'homme, ensuite comment elle se fait chez la femme</i>, e simil fa la +donna.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>L'amour en puissance est celui dont on a les éléments sans avoir eu +l'occasion de l'appliquer. L'amour en acte est celui qui s'adresse à un +objet déterminé.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXI</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Negli occhi porta la mia donna Amore....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce sonnet a trois parties. Dans la première,</i><span class='pagenum'><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span><i>je dis comment cette femme +résout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux; et la +troisième dit la même chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces +deux parties, il s'en trouve une moindre gui a l'air de demander leur +aide à celle qui précède et à celle qui suit: et elle commence à</i>: +Aidez-moi, Mesdames.... <i>Cette troisième commence à</i>: toute douceur.... +<i>La première partie se divise en trois. Dans la première, je dis comment +par sa vertu tout ce qu'elle voit devient noble, ce gui va jusqu'à +amener l'amour en puissance là où il n'était pas. Dans la seconde +partie, je dis comment elle résout l'amour en acte dans les coeurs de +tous ceux qu'elle voit. Dans la troisième, je dis ce qu'ensuite par sa +vertu elle accomplit dans leurs coeurs</i>.</p> + +<p><i>La deuxième partie commence à</i>: où elle passe.... <i>et la troisième +commence à</i>: et son salut.</p> + +<p><i>Quant je dis ensuite: aidez-moi, mesdames ... je donne à entendre à qui +j'ai l'intention de m'adresser, en demandant aux femmes de m'aider à +l'honorer. Puis quand je dis</i>: toute douceur ... <i>je répète ce que j'ai +dit dans la première partie à propos des deux actes de sa bouche dont +l'un est sa douce parole et l'autre son admirable sourire: sauf que je +ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les coeurs des autres, +parce que la mémoire ne peut le garder pas plus que l'impression qu'il a +produite</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XXII</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Voi che portate la sembianza umile....</span><br /> +</p> + +<p><i>Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la première, +j'appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d'auprès +d'elle, en leur disant que je le crois, alors qu'elles reviennent +ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me +parler d'elle. Cette seconde partie commence à</i>: et si vous venez....</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Se' tu colui c'hai trattato sovente....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom +desquelles je réponds auraient eu quatre réponses à me faire. Et, comme +je l'ai exprimé, plus haut, je n'ai pas à les reproduire; aussi j'en +fais seulement la distinction. La deuxième partie commence à</i>: pourquoi +pleures-tu?... <i>La troisième commence à</i>: laisse-nous pleurer ... <i>la +quatrième à</i>: elle a la pitié....</p> + +<p>M. Del Lungo nous a conservé le testament<span class='pagenum'><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> de Folco Portinari, daté du 14 +janvier 1287. Ce testament très long, et rédigé d'une manière fort +minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d'abord et pour la +plus grande partie à des oeuvres ou fondations pieuses et durables, puis +à chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice +(Béatrice) l'une de ses filles, <i>uxori domini Simonis dei Bardi</i>, pour +cinquante florins.<a name="FNanchor_1_197" id="FNanchor_1_197"></a><a href="#Footnote_1_197" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_197" id="Footnote_1_197"></a><a href="#FNanchor_1_197"><span class="label">[1]</span></a> Del Lungo, <i>Beatrice nella vita e nella poesia del secolo +XIII, Milano</i>, 1891.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXIII</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Donna pietosa e di novella etate....</span><br /> +</p> + +<p><i>Cette canzone a deux parties: dans la première, je dis en parlant à une +personne indéterminée comment je fus tiré d'une imagination délirante +par<span class='pagenum'><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter. +Dans la seconde, je dis comment je l'ai fait. La seconde commence à</i>: +tandis que je pensais.... <i>La première partie se divise en deux: dans la +première, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent +et firent au sujet de mon délire avant que j'eusse repris ma +connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent après +que feus cessé de divaguer, et elle commence à</i>: ma voix était.... +<i>Ensuite, quand je dis</i>: tandis que je pensais ... <i>je dis comment je +leur ai raconté mon imagination. Et relativement à ceci, je fais deux +parties: dans la première, je les raconte dans l'ordre. Dans la seconde, +en disant à quelle heure ces femmes m'ont appelé, je les remercie +intérieurement; et cette partie commence à</i>: vous m'avez appelé....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La femme jeune et compatissante (<i>donna pietosa e di novella etate</i>) qui +se trouve à la tête de la canzone est la même que la femme jeune et +gentille qui n'a fait que passer dans le récit. C'est celle qui se +tenait près de son lit, et que les autres femmes en avaient écartée, à +cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations.</p> + +<p>Il a suffi au poète de quelques mots à peine pour donner la vie à une +image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci était sa plus proche +parente (<i>eta meio di propinquissima sanguinità,</i>) c'est-à-dire sa +soeur, mariée depuis à un Léone Poggi (Fraticelli).</p> + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XXIV</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Io mi sentii svegliar dentro allo core....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce sonnet a plusieurs parties</i>.</p> + +<p><i>La première dit comment je sentis s'éveiller en moi le tremblement bien +connu de mon coeur, et comment il me sembla que l'amour venait à +m'apparaître de loin tout joyeux. La deuxième dit comment il me sembla +que l'amour parlait dans mon coeur et ce qu'il me semblait dire. La +troisième dit comment, après qu'il fut resté ainsi avec moi un peu de +temps, je vis et j'entendis certaines choses</i>.</p> + +<p><i>La deuxième partie commence à</i>: et il disait ... <i>la troisième commence +à</i>: et comme mon Seigneur....</p> + +<p><i>Cette troisième partie se divise en deux: dans la première, je dis ce +que j'ai vu; et dans la deuxième, ce que j'ai entendu. Et elle commence +à</i>: l'amour me dit....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ceci nous fait assister à la réconciliation de<span class='pagenum'><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> Dante avec Béatrice. Il a +plu au Poète de donner à ce récit une forme presque sibylline, sans +doute à cause du caractère solennel qu'il lui attribuait. Il paraîtra +peut-être difficile d'en saisir au premier abord la signification: voici +l'interprétation qui peut en être donnée.</p> + +<p>Guido Cavalcanti «le premier des amis de Dante», avait aussi une amie, +qui se nommait <i>Giovanna</i>. Dante la vit donc s'approcher de lui, et +derrière elle marchait Béatrice. Voilà tout ce que contient le récit. +Cette Giovanna, qui était connue sous le nom de <i>Primavera</i> qu'on lui +avait donné sans doute à cause de son genre de beauté, il traduit son +nom de Primavera par celui de <i>Prima verrà</i>(celle qui viendra la +première). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient +parce qu'il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait +annoncé la vraie lumière (<i>Vox clamantis</i> ...).</p> + +<p>Ici la vraie lumière, c'est Béatrice. Et c'est Giovanna qui la précède +et l'annonce, s'étant sans doute chargée de ramener Béatrice à Dante, et +de mettre fin à la brouille qui les séparait.</p> + +<p>Tout ceci est bien alambiqué et typique de l'époque, ainsi que cette +intrusion d'allusions sacrées au simple fait du rapprochement de deux +<span class='pagenum'><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>amans brouillés par suite d'un malentendu. Mais il ne faut pas oublier +que nous sommes au XIII<sup>e</sup> siècle.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Voici encore un sonnet, compris dans les <i>rime spettanti alla Vita +nuova</i>, qui se rapporte à ce même incident, et dont les termes mêmes ne +permettent aucun doute sur son authenticité.<a name="FNanchor_1_198" id="FNanchor_1_198"></a><a href="#Footnote_1_198" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">J'ai vu une gracieuse compagnie de femmes,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">C'était le jour de la Toussaint passée.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et l'une d'elles venait presque la première,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Menant avec elle l'amour à sa droite.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ses yeux jetaient une lumière</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Qui semblait un esprit enflammé:</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">J'y vis la figure d'un ange.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Cette douce et sainte créature</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Saluait de ses yeux</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Ceux qui en étaient dignes.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et le coeur de chacun s'imprégnait de sa vertu.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Je crois que c'est dans le ciel qu'est née cette merveille.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Et qu'elle est venue sur la terre pour notre salut.</span><br /> +<span style="margin-left: 2.5em;">Heureuses donc celles qui l'accompagnent.</span><br /> +</p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_198" id="Footnote_1_198"></a><a href="#FNanchor_1_198"><span class="label">[1]</span></a> <i>Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime +spettanti alla Vita nuova</i>.)</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XXV</h3> + +<p>Est-ce pour satisfaire aux règles qu'il vient d'établir qu'il exprimera +plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans <i>Il +Convito</i>? (Fraticelli.) Et, s'il a transformé la Philosophie en une +femme douée de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la +célébrer ainsi, et la louer dans un langage approprié? Et, chose assez +singulière, les expressions symboliques qu'il adresse à la Philosophie +ont un caractère de sensualité que nous ne rencontrons dans aucune des +invocations dont Béatrice est l'objet.</p> + +<p>On est très embarrassé avec le poète de la <i>Vita nuova</i> et de la <i>Divine +Comédie</i>. S'il a bien établi la distinction dans le discours du sens +littéral et du sens allégorique<a name="FNanchor_1_199" id="FNanchor_1_199"></a><a href="#Footnote_1_199" class="fnanchor">[1]</a>, il ne nous aide pas souvent à faire +la part de l'un et de l'autre. Il fait penser, si l'on ne trouve pas un +tel rapprochement un peu irrespectueux, à ces <span class='pagenum'><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>personnes que nous +rencontrons dans le monde, quelquefois très intelligentes ou très +spirituelles, mais d'un esprit ainsi fait qu'on ne sait jamais si elles +parlent sérieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce +qu'elles disent.</p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_199" id="Footnote_1_199"></a><a href="#FNanchor_1_199"><span class="label">[1]</span></a> <i>Il Convito</i>, Trait, ii.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXVI</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Tanto gentile e tanto onesta pare....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce sonnet est si facile à comprendre, après le récit gui précède, qu'il +n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration +que le poète adresse à sa bien-aimée, nous ne percevions aucun indice +propre à la personne même de Béatrice.</p> + +<p>Il nous dit bien: «quand on la voyait passer, on répétait: ce n'est pas +une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» Ou bien: «c'est une +merveille, béni soit Dieu qui a fait une <span class='pagenum'><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>oeuvre si belle!» Mais nous ne +connaissons rien de plus.</p> + +<p>Était-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux, +de ses beaux yeux, <i>begli occhi</i>, qui lui versaient ses joies et ses +douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une âme impalpable +et insaisissable.</p> + +<p>Si, dans les oeuvres consacrées à la représentation des passions +humaines, on aime à apercevoir quelques lueurs immatérielles, on n'aime +pas moins à voir une oeuvre idéale et mystique s'éclairer de quelques +rayons humains.</p> + +<p>Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai vécu, sans chercher à m'en +faire une représentation sensible.</p> + +<p>Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de Pétrarque, +mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de +celle-ci conservé à la <i>Lauranziana</i> de Florence. Ses yeux sont +changeants comme la surface de la Méditerranée, tantôt d'un saphir +étincelant et tantôt d'une teinte assombrie. Elle a la démarche d'une +Déesse et le charme d'une Grâce. Nous reconnaissons, dans la pâleur de +perle que son poète lui attribue, la pâle morbidesse de celles qui +doivent mourir jeunes....</p> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span></p> +<p>Et, si nous voulons compléter cette représentation tout idéale des +traits plus marqués que, plus tard, elle laissera entrevoir à celui +qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous +une beauté fulgurante que les yeux auront souvent de la peine à +supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment à prendre +auprès de ceux qu'elles sentent asservis à leurs charmes, un sourire +doux, indulgent, et par instant légèrement ironique.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXVII</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Vede perfettamente ogni salute....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce sonnet a trois parties: dans la première, je dis près de quelles +personnes cette personne paraissait le plus admirable; dans la seconde, +je dis combien sa compagnie était agréable; dans la troisième, je dis +l'effet qu'elle produisait sur les autres par la vertu de sa présence. +La deuxième partie commence à</i>: celles qui vont ... <i>la troisième à: </i>et +sa beauté....</p> + +<p><i>Cette dernière partie se divise en trois. Dans la première,<span class='pagenum'><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> je dis +l'action qu'elle exerçait sur les femmes au sujet d'elle-même; dans la +seconde, je dis l'action qu'elle exerçait sur elles au sujet des autres; +dans la troisième, je dis comment cette action se faisait sentir +merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non +seulement par sa présence mais aussi par son souvenir. La seconde partie +commence à</i>: à sa vue.... <i>La troisième à</i>: et tout ce qu'elle fait....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Lorsque le Poète nous dit que la noblesse et la beauté de Béatrice +répandaient leur reflet «sur les femmes qui allaient avec elle,» et que +tous ceux qui l'approchaient se pénétraient de sa perfection au point +d'en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d'abord se +livrer qu'à quelque amplification poétique.</p> + +<p>Lorsqu'il nous montre les anges du ciel réclamant cette merveille pour +qu'elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n'y apercevons +d'abord qu'une figure de rhétorique propre à nous faire pressentir la +destinée d'une créature dont «le monde où elle vit n'est pas digne».</p> + +<p>Cependant, n'est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce +assidu d'une grande beauté ou d'un pouvoir insigne nous relève aux yeux +<span class='pagenum'><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>des autres et à nos propres yeux, et que l'intimité avec une +intelligence supérieure ou une vertu éclatante réagit sur notre propre +personnalité, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos +jugemens et sur nos actes?</p> + +<p>Et qui, présent aux lamentations d'une mère pleurant une fille adorée ne +l'a entendue s'écrier, presque dans les mêmes termes que le Poète: elle +était trop belle et trop bonne, c'est le ciel qui nous l'a prise et qui +en a fait un ange?</p> + +<p>C'est que, sous ces hyperboles familières à la poésie, et surtout à la +poésie trécentiste, nous retrouvons toujours une conscience précise de +la réalité, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une +expression fidèle des sentimens et des sensations humaines. C'est là un +des caractères les plus frappans du génie du Poète que, dans ses +harmonies les plus éclatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais +une note douteuse.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXIX</h3> + +<p>Giuliani pense qu'en s'exprimant ainsi le Poète fait allusion par avance +à la place que <span class='pagenum'><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>Béatrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) auprès +de Marie, cette reine bénie, et qu'il faut voir là un «témoignage de +l'architecture qui a présidé à toute son oeuvre».<a name="FNanchor_1_200" id="FNanchor_1_200"></a><a href="#Footnote_1_200" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>C'est voir les choses de loin. Si l'on suppose que le nom de Marie est +invoqué ici parce que la place de Béatrice près de Marie dans la Rose +mystique se trouvait déjà déterminée dans l'esprit du Poète, on pourrait +aussi bien supposer que l'épisode paradisiaque de Marie n'est qu'un +souvenir de la <i>Vita nuova</i>.</p> + +<p>D'ailleurs Dante nous dit qu'il avait lui-même une dévotion particulière +à la Sainte Vierge, et l'invocation qu'il lui adresse (<i>nel paradiso +della Divina Commedia</i>) est une des plus belles pages du Poème.</p> + +<p>L'idée que, peu après la mort de Béatrice (1292), fût arrêté le plan du +Paradis de la Comédie, qu'il devait travailler encore et terminer vingt +ans après, c'est-à-dire l'année même de sa mort, me paraît tout à fait +inadmissible. Je suis déjà revenu à plusieurs reprises sur ce sujet.<a name="FNanchor_2_201" id="FNanchor_2_201"></a><a href="#Footnote_2_201" class="fnanchor">[2]</a></p> + +<p>On peut s'étonner de voir exprimées d'une<span class='pagenum'><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> façon aussi dogmatique les +raisons pour lesquelles le Poète ne parlera pas de la mort de Béatrice.</p> + +<p>M. Scherillo, dans le livre si intéressant que j'ai cité plusieurs fois, +s'est livré sur ce sujet à une longue dissertation où, comme d'habitude, +on voit chercher à relier avec l'oeuvre future du Poète les passages +dont l'interprétation paraît douteuse. Cette interprétation me paraît +cependant assez simple.</p> + +<p>Je ne dis pas cela pour la première raison, peu importante du reste, +parce qu'on ne comprend pas bien en quoi, de la préface <i>(proemio)</i> du +livre, il résulterait que ceci n'entrait pas dans son plan. La seconde +raison renvoie ce récit; qu'il ne saurait entreprendre lui-même (sans +doute parce qu'il lui serait trop douloureux), à un autre <i>glossatore</i>: +ceci peut être pris dans un sens général sans qu'il soit nécessaire de +chercher si l'auteur a entendu faire allusion à un glossateur en +particulier. Quanta la troisième raison,il ne saurait faire ce récit +sans s'y introduire lui-même, et dans un sens plutôt <i>laudatore</i>. Or il +a établi quelque part qu'il est toujours blâmable de parler de soi, sans +une nécessité formelle.<a name="FNanchor_3_202" id="FNanchor_3_202"></a><a href="#Footnote_3_202" class="fnanchor">[3]</a></p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_200" id="Footnote_1_200"></a><a href="#FNanchor_1_200"><span class="label">[1]</span></a> GIULIANI, Commentaires de la <i>Vita Nuova</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_201" id="Footnote_2_201"></a><a href="#FNanchor_2_201"><span class="label">[2]</span></a> Se reporter au commentaire du chapitre III.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_202" id="Footnote_3_202"></a><a href="#FNanchor_3_202"><span class="label">[3]</span></a> <i>Il Convito</i>, Tratt. i, chapitre 11.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XXX</h3> + +<p>On a pu remarquer, dans maint passage de la <i>Vita nuova</i>, comment Dante +s'arrête au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre.</p> + +<p>Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait été réglé +par les Nombres, et ils attachaient à certains nombres des propriétés +mystérieuses. C'est ce qu'on a appelé la <i>Doctrine des Nombres</i>.</p> + +<p>Nous ne sommes pas encore tout à fait affranchis, sinon de cette +doctrine, du moins de cette croyance à la propriété des nombres, «que +l'on a respectée, dit Voltaire, précisément parce qu'on n'y comprenait +rien».</p> + +<p>On voit que sur ce point Dante n'était pas en avance sur son temps. +Comment l'aurait-il été, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient, +après Ptolémée, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la +Vulgate «c'est-à-dire sur la vérité chrétienne, ce qui équivaut à vérité +infaillible.»<a name="FNanchor_1_203" id="FNanchor_1_203"></a><a href="#Footnote_1_203" class="fnanchor">[1]</a> +Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en dépit des progrès de la<span class='pagenum'><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> +science et de l'expérience, de telles idées ont, pendant des siècles +encore, exercé une certaine domination non seulement sur le vulgaire, +mais aussi sur les représentants les plus éclairés de la Société +moderne, et ne sont pas encore entièrement oubliées.</p> + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_203" id="Footnote_1_203"></a><a href="#FNanchor_1_203"><span class="label">[1]</span></a> Voir <i>Il Convito</i>, Tratt. ii, chap. IV.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXI</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">«Il écrivit aux princes de la terre....»</span><br /> +</p> + +<p>On a dépensé passablement d'érudition et d'imagination à propos de ce +passage, dont l'interprétation pourrait être beaucoup plus simple. +Qu'étaient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les +pays environnans?... Les Cardinaux à Rome? On peut s'étonner que l'on +n'ait pas songé que le mot <i>terra</i> s'appliquait souvent au territoire, +c'est-à-dire à un espace nettement déterminé. C'était donc sans doute +aux notabilités de la république<span class='pagenum'><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> Florentine qu'il s'adressait. Il faut +se prêter ici à l'exaltation du Poète, à la grandiloquence habituelle +avec laquelle, dans la <i>Comédie</i>, il semble attribuer une si grande part +dans l'univers et dans les vues de la providence divine à cette ville de +Florence, qui après tout n'occupait pas une si grande place dans le +monde. S'il veut que les pèlerins qui traversent la ville prennent part +à son deuil et unissent leurs larmes à celles de la cité devenue +<i>veuve</i><a name="FNanchor_1_204" id="FNanchor_1_204"></a><a href="#Footnote_1_204" class="fnanchor">[1]</a>, il peut bien avoir eu la pensée de convier à ce deuil les +gouvernans de son pays. Tout cela nous ramène aux moeurs de cette +époque, au caractère de la poésie médiévale, et encore une fois à +l'exaltation du Poète de la Comédie sur tous les sujets qui mettent en +jeu ses passions, ou même ses idées.</p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_204" id="Footnote_1_204"></a><a href="#FNanchor_1_204"><span class="label">[1]</span></a> Voir au chap. XLI.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXII</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Gli occhi dolenti per pietà del core....</span><br /> +</p> + +<p><i>Afin que eette canzone garde mieux son caractère de veuve, +après-qu'elle sera terminée, j'en<span class='pagenum'><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> marquerai les divisions avant de +l'écrire, et je ferai ainsi désormais</i>.<a name="FNanchor_1_205" id="FNanchor_1_205"></a><a href="#Footnote_1_205" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p><i>Je dis que cette triste canzone a trois parties: la première en est la +préface; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisième, c'est +à la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence à</i>: +Béatrice s'en est allée.... <i>La troisième à</i>: O ma pieuse canzone....</p> + +<p><i>La première se divise en trois. Dans la première division, je dis +pourquoi je me mets à parler. Dans la seconde, je dis à qui je veux +parler. Dans la troisième, je dis de qui je veux parler. La seconde +commence à</i>: et comme je me souviens ... <i>la troisième à</i>: je dirai +ensuite.... <i>Quand je dis plus loin</i>: Béatrice s'en est allée ... <i>je +parle d'elle, et je fais là deux parties</i>.</p> + +<p><i>Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enlevée; après je dis +comment les autres ont pleuré son départ; et je commence cette partie +par</i>: s'est séparée.... <i>Cette partie se divise en trois: dans la +première, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis +ceux qui la pleurent. Dans la troisième, je parle de ma propre +condition.<span class='pagenum'><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> La seconde commence à</i>: mais tristesse et douleur.... <i>La +troisième à</i>: Je ressens les angoisses....</p> + +<p><i>Quand je dis ensuite</i>: O ma plaintive canzone ... <i>je m'adresse à ma +canzone en lui désignant les femmes qu'elle doit aller trouver et près +de qui elle doit rester</i>.</p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_205" id="Footnote_1_205"></a><a href="#FNanchor_1_205"><span class="label">[1]</span></a> Malgré cette déclaration, je continue de renvoyer ces +divisions aux <i>Commentaires</i>, afin de ne pas interrompre le récit et les +accens poétiques qui en font partie.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXIII</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Venite a intender li sospiri miei....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce sonnet a deux parties: dans la première, je fais appel aux fidèles +de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma +condition misérable. Cette seconde partie commence à</i>: ils s'échappent +inconsolés....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXIV</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Quantunque volte, lasso! mi ricorda....</span><br /> +</p> + +<p><i>La canzone commence à</i>: toutes les fois, hélas!... <i>et elle a deux +parties. Dans l'une, c'est-à-dire<span class='pagenum'><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> dans la première stance, se lamente ce +cher ami, qui lui était si proche. Dans la seconde partie, je me lamente +moi-même, c'est-à-dire dans l'autre stance qui commence à</i>: dans mes +souvenirs, je recueille....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il paraît ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent, +l'une comme frère, l'autre comme serviteur.</p> + +<p>Dante avait annoncé deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans +l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui répondent à son idée +d'introduire deux personnages dans ses vers.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXV</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Era venuta nella mente mia....</span><br /> +</p> + +<p><i>Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la première, je dis +que cette femme était déjà dans ma mémoire. Dans la seconde, je dis +l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisième, je parle des effets +de l'amour</i>.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span><i>La deuxième commence à</i>: l'amour qu.... <i>La troisième à</i>: et chacun +sortait....</p> + +<p><i>Cette dernière partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous +mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient +certaines paroles différentes des autres</i>.</p> + +<p><i>La deuxième commence à</i>: mais ceux qui en sortaient.... <i>L'autre +commencement se divise de la même manière, sauf que dans la première +partie je dis quand cette femme est venue dans ma mémoire, ce que je ne +dis pas dans l'autre</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXVI</h3> + +<p>Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagné de son +excuse. Nous devons reconnaître que cette excuse est dans ce sentiment, +très humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui +rappelait les émotions ressenties naguère.</p> + +<p>Il retrouve sur le visage de cette femme la même pâleur (masque de +l'amour) que lui avait laissé voir le visage de Béatrice. Il lui semble +<span class='pagenum'><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le même) +que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent +les douleurs les plus vives qui se laissent pénétrer le plus facilement +par les marques d'une sincère et profonde sympathie.</p> + +<p>Ce n'est certainement pas un des côtés les moins saisissans de cette àme +de poète que ce besoin auquel il cède si souvent de confesser ses +faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en +retrouve la consécration suprême, dans la rencontre dramatique où sa +confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Béatrice, +aboutit au pardon dû à tout pêcheur repentant.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>On lit dans le <i>Bullettino della società Dantesca,</i> (vol. 11, fas. 1) +«que la <i>femme compatissante</i> de la <i>Vita nuova</i>(c'est-à-dire la femme à +la fenêtre) ne devait être qu'une représentation symbolique de la +<i>Philosophie</i>, à laquelle Dante dut d'efficaces consolations après la +mort de Béatrice».</p> + +<p>Mais que signifieraient alors son repentir et sa résolution de +s'arracher à cet entraînement sentimental, au moment même où nous +pouvons<span class='pagenum'><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> dire qu'il est prêt à se jeter dans les bras de la Philosophie. +Et comme il déclare en même temps qu'il n'écrira plus désormais que ce +qui sera à la louange de Béatrice, il semble que ce soit dans Béatrice +elle-même que l'on devra s'attendre à trouver la personnification de la +Philosophie, et non dans cette figure passagère à laquelle nous ne +rencontrerons plus aucune allusion.</p> + +<p>Mais voilà que <i>Il Convito</i> nous fait assister à une rivalité ardente +entre le souvenir d'un amour ancien et réel et l'entraînement d'un amour +nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous +perdons encore dans ce dédale où le poète se plaît à nous enfermer.</p> + +<p>Dans tous les cas, ce n'est pas encore à cette époque que le symbole de +la Philosophie paraît avoir pris figure dans l'esprit du Poète. Dante +nous initie dans <i>Il Convito</i>, avec de grands détails, aux consolations +qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les études qu'il +poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux +théologiens, les lectures où il se plongea. C'est Cicéron (Tullius) et +Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est<span class='pagenum'><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> dans leur +compagnie qu'il s'est épris (on pourrait dire qu'il s'est énamouré) de +la Philosophie.<a name="FNanchor_1_206" id="FNanchor_1_206"></a><a href="#Footnote_1_206" class="fnanchor">[1]</a> Et il me paraît certain que celle-ci ne s'est emparée +de lui qu'à une époque beaucoup plus avancée que celle où le poème nous +conduit ici.</p> + +<p>Au milieu de tout cela la <i>Femme compatissante</i> n'est plus qu'un épisode +de jeunesse où l'entraînement des sens a dû prendre une part, moindre +sans doute, que l'énervement qui suit les grandes douleurs.</p> + +<p>NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_206" id="Footnote_1_206"></a><a href="#FNanchor_1_206"><span class="label">[1]</span></a> Il ne paraît pas que les Écritures, c'est-à-dire l'ancien +ou le nouveau Testament, ni les Pères de l'Église, aient tenu grande +place dans les études auxquelles Dante a consacré ces années de +transition entre la mort de Béatrice (1289) et son entrée dans la vie +publique (1295). Dans la <i>Divine Comédie</i>, il les célèbre avec +éloquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas apparaître ici. +</p><p> +L'âme de Dante était profondément religieuse; mais il ne semble pas +avoir eu celle d'un dévot.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXVII</h3> + +<p>J'ai déjà signalé cet aveu du Poète, qu'il avait aperçu plus d'une fois +sur le visage de Béatrice cette même pâleur<span class='pagenum'><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> (couleur d'amour) qu'il +retrouve sur le visage de cette femme. Qu'il s'agisse de la voix de +Béatrice ou de sa physionomie, ce n'est ainsi que comme pur surprise et +comme dans un moment d'oubli qu'il laisse échapper les témoignages qu'il +a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens.</p> + +<p>Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu'il prend de tenir +l'image de sa bien-aimée enveloppée d'un nuage où l'oeil ne découvre que +de rares éclaircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se déchirera +que lorsque, dans les régions célestes, l'enfant habillée de rouge et la +jeune fille «couronnée de bonté et de modestie» sera transfigurée en une +sainte auréolée d'un nimbe éblouissant. Mais alors la tendresse de +Béatrice sera devenue toute maternelle.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXVIII</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">L'amaro lagrimar che voi faceste....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce sonnet a deux parties: dans la première, je parle à mes yeux comme +je parlais à mon coeur<span class='pagenum'><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> en dedans de moi-même; dans la seconde, je n'ai +aucun doute en montrant à qui je m'adresse, et cette partie commence à</i>: +ainsi parle.... <i>On pourrait bien encore admettre d'autres divisions, +mais ce serait inutile parce que ce qui précède est très clair</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XXXIX</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Gentil pensiero che parla di vui....</span><br /> +</p> + +<p><i>Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-même, suivant que mes +pensées étaient partagées en deux. J'appelle l'une le</i> coeur, +<i>c'est-à-dire l'appétit, j'appelle l'autre l'</i>âme, <i>c'est-à-dire la +raison. Et je dis comment l'une parle à l'autre. Et, que le coeur doive +s'appeler l'appétit et l'âme la raison, ceci paraîtra manifeste à ceux +par gui il me plaît que ce soit compris</i>.</p> + +<p><i>Il est vrai que dans le sonnet précédent j'opposais le rôle du coeur à +celui des yeux; et cela paraît contraire à ce que je dis présentement</i>.</p> + +<p><i>C'est pourquoi je dis également ici que c'est le coeur que j'entends +par l'appétit, parce qu'il<span class='pagenum'><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> entrait encore plus de désir à me rappeler ma +charmante Dame qu'à voir celle-ci, quoique j'en eusse déjà quelque +appétit, mais qui paraissait léger. D'où il est visible que l'un de mes +dires n'est pas contraire à l'autre</i>.</p> + +<p><i>Ce sonnet a trois parties: dans la première, je commence par dire de +cette femme comment mon désir se tourne tout entier vers elle. Dans la +deuxième, je dis comment l'âme, c'est-à-dire la raison, parle au coeur +c'est-à-dire à l'appétit. Dans la troisième, je dis comment celui-ci lui +répond. La seconde commence à</i>: mon âme lui dit ... <i>la troisième à</i>: et +mon coeur lui répond....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Sous sa forme subtile et enveloppée, cette canzone met ici en présence +et en opposition le coeur et l'âme, c'est-à-dire, suivant son langage, +l'appétit et la raison. Et l'interprétation que le Poète nous en donne +est cette fois plus intéressante encore, peut-être, que la canzone +elle-même.</p> + +<p>L'appétit, c'est ici le désir, et la raison c'est l'amour. Ne +vaudrait-il pas mieux dire la volonté que la raison? Car l'amour ne +s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage +philosophique la raison n'est pas précisément un attribut de l'âme.</p> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>Il faut remarquer avec quelle délicatesse le Poète fait allusion au +désir, au désir sensuel, qu'il appelle appétit, n'ayant employé qu'une +fois le mot désir.</p> + +<p>Cette canzone et les explications du Poète ne peuvent laisser aucun +doute touchant l'existence réelle de celle qu'on a appelée la dame +compatissante, ou la dame à la fenêtre, à laquelle on a si souvent +attribué un caractère purement idéal et symbolique; aucun doute non plus +au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait +éveillés en lui.</p> + +<p>La révolution qui s'est alors opérée dans l'esprit comme dans l'âme de +l'auteur d'<i>Il Convito,</i> alors qu'il écrivait celui-ci, se peint d'une +manière poignante dans les vers dictés par «l'angoisse de ses soupirs», +et dans l'emportement avec lequel il s'acharne à entrer en communion +avec sa nouvelle maîtresse, la Philosophie. C'est à elle que, par une +fiction indéfiniment poursuivie, il demandera l'oubli des émotions +passées et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas +sans lutte et sans déchirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait +convié l'univers tout entier. Et c'est aux péripéties de cette bataille +qu'il consacre les vers sibyllins<span class='pagenum'><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> d'une canzone où, sous des voiles +d'une transparence énigmatique, il nous initie aux évolutions de son âme +et aux transports contraires qui l'agitent.<a name="FNanchor_1_207" id="FNanchor_1_207"></a><a href="#Footnote_1_207" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p>Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable pureté qui fait le charme +inaltérable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant à un +pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement +sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme +qu'il adore et qu'il célèbre. Et l'on ne peut s'empêcher ici de penser +aux symboles brûlans du Cantique des Cantiques.</p> + +<p>Le combat que se livre son âme torturée, cédant à une séduction nouvelle +et irrésistible, les déchiremens que laisse une passion désertée et les +élans qui entraînent dans une passion naissante, sont reproduits avec +des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais +dépassés. Et tout ceci laisse à la figure de Béatrice, délaissée pour +une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant +peut-être et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la +<i>Vita nuova</i>, et<span class='pagenum'><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> demeure un témoignage non moins éloquent de l'existence +réelle de cette figure énigmatique.</p> + +<p>Cependant il faut bien constater que tous ces élans passionnés n'ont en +réalité pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les +préoccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pensées la +place qu'y avait occupée exclusivement d'abord l'image de Béatrice.</p> + +<p class="caption">NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_207" id="Footnote_1_207"></a><a href="#FNanchor_1_207"><span class="label">[1]</span></a> <i>Il Convito. Canzone</i> du Tratt. ii.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XL</h3> + +<p><i>J'ai dit</i> lasso (hélas) <i>dans ce sens que je me sentais honteux de ce +que mes yeux s'étaient ainsi égarés. Il n'y a pas de division à établir +dans ce sonnet, le sens en étant très clair</i>.</p> + +<p>Que faut-il donc penser en définitive de cet épisode de la dame à la +fenêtre? Le repentir que le Poète témoigne «du désir dont il s'est +lâchement laissé posséder» ne permet aucun doute sur le caractère qu'on +doit lui assigner. Mais ce n'est là, je le répète, qu'un épisode, comme +d'autres qui sont apparus dans le courant du poème. Il a définitivement +rejeté tout désir<span class='pagenum'><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> coupable, «<i>volendo che cota desiderio malvagio e vana +tentazione siano distrutti</i>». Il ne s'occupera plus d'elles mais +seulement de cette femme bénie «dont il dira des choses qui n'ont été +dites d'aucune autre femme».</p> + +<p>En effet, plus tard apparaîtra une nouvelle image qui viendra encore +s'élever à son tour entre lui et l'image de Béatrice. Mais cette fois +elle sera uniquement symbolique: ce sera la <i>Philosophie</i>. Ici nous +quittons la vie et ses réalités pour entrer dans le domaine de la +fantaisie pure. Et de même que Béatrice avait été l'héroïne de la <i>Vita +nuova</i>, la Philosophie sera l'héroïne de <i>Il Convito</i>, en attendant que +la <i>Donna gentile</i> recouvre plus tard son empire dans le monde céleste.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XLI</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Deh peregrini che pensosi andate....<a name="FNanchor_1_208" id="FNanchor_1_208"></a><a href="#Footnote_1_208" class="fnanchor">[1]</a></span><br /> +</p> + +<p><i>Je dis pèlerins</i>(peregrini) <i>suivant la plus large acception de ce mot. +Car pèlerin peut s'entendre<span class='pagenum'><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> de deux manières, l'une large et l'autre +étroite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est</i> +peregrino; <i>dans le sens étroit pèlerin s'entend seulement de celui qui +s'en va à la maison de Saint-Jacques</i><a name="FNanchor_2_209" id="FNanchor_2_209"></a><a href="#Footnote_2_209" class="fnanchor">[2]</a> <i>et en revient</i>.</p> + +<p><i>Il faut donc savoir qu'on appelle de trois manières ceux qui vont au +service du Très haut. On les appelle</i> palmieri <i>quand ils vont dans les +pays d'outremer, d'où ils rapportent souvent des palmes. On les appelle</i> +peregrini <i>quand ils vont à la maison de Galice parce que la sépulture +de Saint-Jacques fut plus éloignée de son pays que cette d'aucun autre +des apôtres. On les appelle</i> romei <i>quand ils vont à Rome, là où +allaient ceux que j'appelle pèlerins. Il n'y a pas de divisions dans ce +sonnet parce que la signification en est manifeste</i>.</p> + +<p>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_208" id="Footnote_1_208"></a><a href="#FNanchor_1_208"><span class="label">[1]</span></a> <i>Peregrino</i> ou <i>Pellegrino</i>, veut dire voyageur, il ne doit +se traduire par pèlerin qu'en raison de l'objet particulier du voyage.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_209" id="Footnote_2_209"></a><a href="#FNanchor_2_209"><span class="label">[2]</span></a> Allusion au pèlerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques +de Compostelle, le seul des apôtres qui ait été enseveli loin de son +pays.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><span class='pagenum'><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span></p> +<h3>CHAPITRE XLII</h3> + +<p> +<span style="margin-left: 2.5em;">Oltre la sfera che più larga gira....</span><br /> +</p> + +<p><i>Ce sonnet comprend en lui-même cinq parités</i>.</p> + +<p><i>Dans la première, je dis dans quel endroit va ma pensée en nommant cet +endroit dans quelqu'un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi +elle y monte, et qui l'y pousse. Dans la troisième, je dis ce qu'elle y +voit c'est-à-dire une femme honorée. Et je l'appelle un</i> esprit +voyageur, <i>parce qu'elle va là-haut en esprit voyageur, qui est hors de +sa patrie. Dans la quatrième, je dis qu'elle la voit telle, c'est-à-dire +dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c'est-à-dire que +mon esprit monte dans sa condition à un tel degré (d'élévation) que mon +intelligence ne peut le comprendre: attendu que notre intelligence n'est +à ces âmes bénies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit +Aristote dans le deuxième chap. de la</i> Métaphysique. <i>Dans la cinquième +partie, je dis que si je ne puis voir là où m'emmène ma pensée, +c'est-à-dire à une telle<span class='pagenum'><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> hauteur, du moins, je comprends ceci: que telle +est la pensée de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pensée</i>.</p> + +<p><i>Et puis à la fin de cette cinquième partie, je dis</i>: mes chères dames, +<i>pour donner à entendre que c'est bien à des femmes que je m'adresse. La +deuxième partie commence à</i>: une nouvelle intelligence ... <i>la troisième +à</i>: quand il est arrivé ... <i>la quatrième à</i>: il la voit si grande ... +<i>la cinquième à</i>: je sais qu'il parle....</p> + +<p><i>On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire +mieux comprendre: mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne +m'en occupe pas davantage</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>CHAPITRE XLIII</h3> + +<p>Après la mort de Béatrice, le roman est terminé. Mais le Poète a voulu +clore par un épilogue, la Dame compatissante, l'histoire de sa vie +nouvelle.</p> + +<p>Cette histoire suit une évolution complète. Elle commence le jour où +Dante rencontre pour la<span class='pagenum'><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> première fois celle dont il devait faire sa +Béatitude. Elle finit le jour où, après avoir cédé à une séduction +passagère, grâce à l'obsession même de souvenirs encore vivans, il se +promet de ne plus parler que de Béatrice et de dire d'elle ce qui n'a +jamais été dit d'aucune autre femme.</p> + +<p>C'est encore une vie nouvelle qui commence (<i>incipit vita nuova</i>), +partagée entre les <i>angoisses</i> de l'étude et les orages de la vie +publique, pour aboutir aux rêves héroïques d'un patriotisme indomptable +et aux songes fantastiques d'une imagination effrénée.</p> + +<p>Il poursuivra donc sa carrière, marquée d'abord d'une note d'infamie<a name="FNanchor_1_210" id="FNanchor_1_210"></a><a href="#Footnote_1_210" class="fnanchor">[1]</a>, +puis empreinte du sceau de la gloire et de l'immortalité. Et il fera +participer à celle-ci Béatrice, qu'il nous avait montrée d'abord parée +des grâces de l'enfance, et qu'il nous laissera nimbée de l'auréole +paradisiaque</p> + +<p>NOTE:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_210" id="Footnote_1_210"></a><a href="#FNanchor_1_210"><span class="label">[1]</span></a> C'est sur l'accusation de Baraterie, c'est-à-dire trafic +des choses de l'État, comme la Simonie est le trafic des choses de +l'Église, qu'avait été basée sa condamnation à l'exil, au feu s'il +reparaissait dans sa patrie, et à la confiscation de ses biens.</p></div> + + +<p>FIN DES COMMENTAIRES</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><span class='pagenum'><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p> +<h3>PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE</h3> + +<p>Le théâtre et le roman ont créé des êtres de pure imagination auxquels +nous avons prêté tous les attributs de la vie.</p> + +<p>Nous les avons doués de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se +sont attachés, de pensées auxquelles nos pensées se sont associées, de +joies et de douleurs que nous avons partagées.</p> + +<p>Avec quelles émotions ne devons-nous pas suivre le poète de la <i>Vita +nuova</i>, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son +récit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensité! Il ne +nous montre pas les traits qui l'ont séduit, il ne nous fait pas +entendre la voix dont il s'est enchanté. Mais nous savons quel jour +Béatrice est née et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour +elle est apparue<span class='pagenum'><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> pour la première fois à celui qui devait +l'immortaliser.</p> + +<p>Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'âme de Béatrice +dont nous percevons le reflet dans l'âme du poète?</p> + +<p>L'oeuvre de l'Alighieri viendrait à disparaître tout entière comme ont +été anéantis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre +enfouis dans la bibliothèque d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore +l'image de la divine Béatrice.</p> + +<p>C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'impérissables, c'est +sans doute l'image de la Grâce et de la Beauté.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="caption"><a name="TABLE_DE_LA_VITA_NUOVA" id="TABLE_DE_LA_VITA_NUOVA"></a>TABLE DE LA VITA NUOVA</p> + +<p> +<span class="smcap">Préface</span>.—<a href="#Page_1">pg.1</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Introduction</span>.—<a href="#Page_5">pg.5</a><br /> +<br /> +I.—Esquisse de la vie de Dante.—<a href="#Page_5">pg.5</a><br /> +<br /> +II.—La jeunesse de Dante.—<a href="#Page_8">pg.8</a><br /> +<br /> +III.—La littérature du moyen âge.—<a href="#Page_16">pg.16</a><br /> +<br /> +IV.—Construction de la <i>Vita Nuova</i>.—<a href="#Page_19">pg.19</a><br /> +<br /> +V.—Caractère de la traduction.—<a href="#Page_22">pg.22</a><br /> +<br /> +<br /> +LA VITA NUOVA<br /> +<br /> +<span class="smcap">Chapitre premier</span>.—<a href="#Page_27">p.27</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap.</span> II.—<a href="#Page_27">pg.27</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap.</span> III.—Sonnet: <i>A ciascun alma presa e gentil<br /> +cuore</i> ... A toute âme éprise et à tout noble coeur.—<a href="#Page_31">pg.31</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap.</span> IV.—<a href="#Page_33">pg.33</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap.</span> V.—<a href="#Page_36">pg.36</a><br /> +<br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span><span class="smcap">Chap.</span> VI.—<a href="#Page_37">pg.37</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. VII.—Sonnet: <i>O voi che per la via d'Amore<br /> +passate</i> ... O vous qui passez par le chemin de l'Amour.—<a href="#Page_38">pg.38</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. VIII.—Sonnet: <i>Piangete amanti, perchè piange<br /> +Amore</i> ... Pleurez, amans, parce que l'Amour pleure....—<a href="#Page_40">pg.40</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. IX.—Sonnet: <i>Cavalcando l'altr'ier per un cammino</i> ...<br /> +Chevauchant avant-hier sur un chemin....—<a href="#Page_42">pg.42</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. X.—<a href="#Page_44">pg.44</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XI.—<a href="#Page_45">pg.45</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XII.—Ballade: <i>Ballata io vo' che tu ritruori<br /> +Amore</i> ... Ballade: je veux que tu ailles retrouver l'Amour.—<a href="#Page_46">p.46</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XIII.—Sonnet: <i>Tutti li miei pensier parlan<br /> +d'Amore</i> ... Toutes mes pensées parlent d'Amour....—<a href="#Page_52">pg.52</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XIV. <i>—Sonnet: Coll'altre donne mia vista gabbate ...</i><br /> +Vous avez ri de moi avec, ces autres femmes....—<a href="#Page_56">pg.56</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XV.—Sonnet: <i>Cio che m'incontra nella mente<br /> +muore</i> ... Tout ce que j'ai dans mon coeur expira....—<a href="#Page_57">pg.57</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XVI.—Sonnet: <i>Spesse fiate vennemi alla mente ...</i><br /> +Souvent me revient à l'esprit....—<a href="#Page_59">pg.59</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XVII.—<a href="#Page_60">pg.60</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XVIII.—<a href="#Page_61">pg.61</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XIX.—Canzone: <i>donna ch' avete intelletto d'Amore</i> ...<br /> +Femmes qui comprenez l'amour....—<a href="#Page_63">pg.63</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XX.—Sonnet: <i>Amor e cor gentil sono una cosa</i> ...<br /> +Amour et noblesse de coeur sont une même chose....—<a href="#Page_67">pg.67</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXI.—Sonnet: <i>Negli occhi porta la mia donna Amore</i> ...<br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>Ma Dame porte l'Amour dans ses yeux....—<a href="#Page_68">pg.68</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXII.—Sonnets: <i>Voi che portate la sembianza umile</i> ...<br /> +Vous dont la contenance affaissée ... <i>Se tu colui<br /> +c'hai trattato sovente</i> ... Es-tu celui qui a parle si<br /> +souvent....—<a href="#Page_72">pg.72</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXIII.—Canzone: <i>Donna pietosa e di novella etate ...</i><br /> +Une femme jeune et compatissante....—<a href="#Page_77">pg.77</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXIV.—Sonnet: <i>Io mi sentii svegliar dentro allo core</i> ...<br /> +J'ai senti se réveiller dans mon coeur....—<a href="#Page_80">pg.80</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXV.—<a href="#Page_83">pg. 83</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXVI.—Sonnet: <i>Tanto gentile e tanto onesta pare ...</i><br /> +Ma Dame se montre si aimable....—<a href="#Page_89">pg.89</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXVII.—Sonnet: <i>Vette perfettamente ogni salute ...</i><br /> +Celui qui voit ma dame au milieu des autres femmes.—<a href="#Page_89">pg.89</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXVIII.—Canzone: <i>Si lungamente m'ha trattato Amore</i> ...<br /> +L'amour m'a possédé si longtemps....—<a href="#Page_90">pg.90</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXIX.—<a href="#Page_92">pg.92</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXX.—<a href="#Page_93">pg.93</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXI.—<a href="#Page_93">pg.93</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXII.—Sonnet: <i>Gli occhi dolenti per pietà del core</i> ...<br /> +Mes yeux exhalent les souffrances de mon coeur.—<a href="#Page_96">p.96</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXIII.—Sonnet: <i>Venite a intendere li sospiri miei</i> ...<br /> +Venez entendre mes soupirs....—<a href="#Page_100">pg.100</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXIV.—Canzone: <i>Quantunque volte, lassa! mi rimembra</i> ...<br /> +Toutes les fois, hélas! que me revient....—<a href="#Page_102">pg.102</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXV.—Sonnet: <i>Era venuto nella mente mia ...</i><br /> +A mon esprit était venue....—<a href="#Page_103">pg.103</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXVI—-Sonnet: <i>Videro gli occhi miei quanta pietate</i> ...<br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>Mes yeux ont vu combien de compassion....—<a href="#Page_105">pg.105</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXVII.—Sonnet: <i>Color d'amore e di pietà sembianti</i> ...<br /> +Couleur d'amour et signes de compassion....—<a href="#Page_107">pg.107</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXVIII.—Sonnet: <i>L'amaro lagrimar che voi faceste</i> ...<br /> +Les larmes amères que vous versiez....—<a href="#Page_108">pg.108</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXIX.—Sonnet: <i>Gentil pensiero che mi parla di vui</i> ...<br /> +Une pensée charmante s'en vient souvent....—<a href="#Page_110">pg.110</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XL.—Sonnet: <i>Lasso! per forza de' molti sospiri ...</i><br /> +Hélas, par la forre des soupirs....—<a href="#Page_112">pg.112</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XLI.—Sonnet: <i>Deh! peregrini che pensosi amiate ...</i><br /> +O pèlerins, qui marchez en pensant....—<a href="#Page_114">pg.114</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XLII.—Sonnet: <i>Oltre la spera che più larga gira ...</i><br /> +Bien au delà de la sphère....—<a href="#Page_116">pg.116</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XLIII....—<a href="#Page_117">pg.117</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Épilogue</span>.—<a href="#Page_118">pg.118</a><br /> +<br /> +La vie amoureuse de Dante. Légende et tradition.—<a href="#Page_118">pg.118</a><br /> +<br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>Apparition de Béatrice dans le Purgatoire.—<a href="#Page_121">pg.121</a><br /> +<br /></p> +<hr style='width: 45%;' /> +<p> +TABLE DES COMMENTAIRES<br /> +<br /> +<br /> +<span class="smcap">Chapitre premier</span>.—Sur le titre de la <i>Vita Nuova</i>.—<a href="#Page_125">pg.125</a><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sur le <i>mot Gentile</i>.—<a href="#Page_126">pg.126</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sur le mot <i>Donna</i>.—<a href="#Page_127">pg.127</a></span><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. II.—La réalité de l'existence de Béatrice.—<a href="#Page_128">pg.128</a><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Première rencontre de Dante avec Béatrice, d'après Boccace.—<a href="#Page_129">pg.129</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Conditions sociales à Florence.—<a href="#Page_130">pg.130</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pourquoi Dante ne s'approchait pas de Béatrice.—<a href="#Page_132">pg.132</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Doutes et suppositions.—<a href="#Page_132">pg.132</a></span><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. III.—Argument du sonnet <i>A ciascun alma</i>.—<a href="#Page_134">pg.134</a><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Réponses au sonnet de Dante.—<a href="#Page_134">pg.134</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sonnet de Cino da Pistoja.—<a href="#Page_135">pg.135</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sonnet de Guido Cavalcanti.—<a href="#Page_135">pg.135</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Interprétation du sonnet de Dante.—<a href="#Page_136">pg.136</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Interprétation du sonnet de Guido Cavalcanti.—<a href="#Page_138">pg.138</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La voix de Béatrice. Hésitations et scrupules du Poète.—<a href="#Page_141">pg.141</a></span><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. VII.—Argument du sonnet: <i>O voi che</i>.—<a href="#Page_143">pg.143</a><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span><span style="margin-left: 2em;">Ballade: <i>in abito di saggia messagera</i>.—<a href="#Page_144">pg.144</a></span><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap.</span> VIII.—Argument du sonnet: <i>Piangete amanti</i>—<a href="#Page_145">pg.145</a><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Argument du sonnet: <i>Morte villana</i>.—<a href="#Page_146">pg.146</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Hantise de la mort.—<a href="#Page_146">pg.146</a></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Leopardi (<i>Amore e morte</i>).—<a href="#Page_147">pg.147</a></span><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. IX.—Argument du sonnet: <i>Cavalcando l'altr'ier ...</i><br /> +Perplexités de Dante. Organisation militaire à Florence.—<a href="#Page_148">pg.148</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XI.—Rapprochement d'une pensée de Vauvenargues.—<a href="#Page_153">pg.153</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XII.—Argument de la ballade: <i>Ballata, io vo' ...</i><br /> +Interprétation de la ballade.—<a href="#Page_154">pg.154</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XIII.—Argument du sonnet: <i>Tutti li miei pensieri</i>.—<a href="#Page_157">pg.157</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XIV.—Argument du sonnet: <i>Coll' altre donne ...</i><br /> +Phénomènes de névrosisme.—<a href="#Page_157">pg.157</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XV.—Argument du sonnet: <i>Cio che m'incontra</i>.—<a href="#Page_159">pg.159</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XVI.—Argument du sonnet: <i>Spesse fiate</i>.—<a href="#Page_161">pg.161</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XVIII.—La publicité des vers et des correspondances<br /> +rimées an trecento.—<a href="#Page_161">pg.161</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XIX.—Argument de la canzone: <i>Donne ch'avete ...</i><br /> +Interprétations diverses de ce sonnet. Sur les habitudes de politesse<br /> +du Poète.—<a href="#Page_164">pg.164</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XX.—Argument du sonnet: <i>Amar e cor gentil ...</i><br /> +L'amour en puissance, et l'amour en acte.—<a href="#Page_171">pg.171</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXI.—Argument du sonnet: <i>Negli occhi</i>.—<a href="#Page_172">pg.172</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXII.—Argument du sonnet: <i>Voi che portate ...</i><br /> +Le testament de Folco Portinari.—<a href="#Page_174">pg.174</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXIII.—Argument de la canzone: <i>Donna pietosa ...</i><br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>La soeur de Dante.—<a href="#Page_175">pg.175</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXIV.—Argument du sonnet: <i>Io mi sentii svegliar ...</i><br /> +Réconciliation de Dante et de Béatrice. Sonnet compris dans les<br /> +<i>Rime spettanti alla Vita Nuova</i>.—<a href="#Page_177">pg.177</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXVI.—Argument du sonnet: <i>Tanto gentile ...</i><br /> +Portrait idéal de Béatrice.—<a href="#Page_181">pg.181</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXVII.—Argument du sonnet: <i>Vede perfettamente ...</i><br /> +Les amplifications poétiques et les hyperboles de la <i>Vita nuova</i> répondent<br /> +toujours à des sentiments humains et à des sensations réelles.—<a href="#Page_183">pg.183</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXIX.—Le plan de la <i>Divine Comédie</i> n'existait pas dans<br /> +l'esprit du Poète quand il composait la <i>Vita Nuova</i>. Pour quelles<br /> +raisons il ne nous entretient pas de la mort de Béatrice.—<a href="#Page_185">pg.185</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>, XXX.—Dissertation sur le nombre 9.—<a href="#Page_188">pg.188</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXI.—Qui étaient les <i>princes de la terre</i> à qui il<br /> +adresse ses lamentations?—<a href="#Page_189">pg.189</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXII.—Argument de la canzone: <i>Gli occhi dolenti</i>.—<a href="#Page_190">pg.190</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXIII.—Argument du sonnet: <i>Venite a intender</i>.—<a href="#Page_192">pg.192</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXIV.—Argument du sonnet: <i>Quantunque volte</i>. Cette<br /> +canzone est adressée à deux personnes, lui et le frère de Béatrice.—<a href="#Page_192">pg.192</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXV.—Argument du sonnet: <i>Era venuta....</i>—<a href="#Page_193">pg.193</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXVI.—Sur la dame compatissante. Le repentir de Dante.<br /> +Son nouvel amour pour la Philosophie symbolique.—<a href="#Page_194">pg.194</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXVII.—Grande délicatesse du Poète pour tout ce qui<br /> +concerne Béatrice.—<a href="#Page_197">pg.197</a><br /> +<br /> +<span class='pagenum'><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span><span class="smcap">Chap</span>. XXXVIII.—Argument du sonnet: <i>L'amaro lagrimar</i>.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XXXIX.—Argument du sonnet: <i>Gentil pensiero ...</i><br /> +Dissertation sur l'appétit ou le désir, et la raison ou l'amour.—<a href="#Page_199">pg.199</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XL.—Argument du sonnet: <i>Lasso</i> ... Que faut-il<br /> +penser de la dame à la fenêtre (la dame compatissante)?—<a href="#Page_203">pg.203</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XLI.—Argument du sonnet <i>: Deh peregrini</i>.—<a href="#Page_204">pg.204</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XLII.—Argument du sonnet: <i>Otre la spera</i>.—<a href="#Page_206">pg.206</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">Chap</span>. XLIII.—Fin de la <i>Vita Nuova</i>.—<a href="#Page_207">pg.207</a><br /> +<br /> +<span class="smcap">PÉRENNITÉ DE L'IMAGE DE BÉATRICE</span>.—<a href="#Page_209">pg.209</a><br /> +</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA *** + +***** This file should be named 17736-h.htm or 17736-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17736/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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