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+The Project Gutenberg EBook of Le positivisme anglais, by Hypolite Taine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le positivisme anglais
+ Etude sur Stuart Mill
+
+Author: Hypolite Taine
+
+Release Date: February 9, 2006 [EBook #17734]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POSITIVISME ANGLAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe.
+
+
+
+
+LE POSITIVISME ANGLAIS
+
+ÉTUDE SUR STUART MILL
+
+par
+
+HIPPOLYTE TAINE
+
+1864
+
+
+ * * * * *
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Lorsque cette étude parut pour la première fois, M. Stuart Mill me fit
+l'honneur de m'écrire «qu'on ne pouvait donner en peu de pages une idée
+plus exacte et plus complète du contenu de son livre, comme corps de
+doctrine philosophique. Seulement, ajoutait-il, je crois que vous vous
+trompez en regardant ce point de vue comme particulièrement anglais. Il
+le fut dans la première moitié du XVIIIe siècle, à partir de Locke, et
+jusqu'à la réaction contre Hume. Cette réaction, commencée en Écosse, a
+revêtu depuis longtemps la forme germanique, et a fini par tout envahir.
+Quand j'ai écrit mon livre, j'étais à peu près seul de mon opinion, et,
+bien que ma manière de voir ait trouvé un degré de sympathie auquel je
+ne m'attendais nullement, on compte encore en Angleterre vingt
+philosophes à priori et spiritualistes contre chaque partisan de la
+doctrine de l'Expérience.»
+
+Cette remarque est fort juste; moi-même j'avais pu la faire, ayant été
+élevé dans la philosophie écossaise et parmi les livres de Reid. Ma
+seule réponse est qu'il y a des philosophes qui ne comptent pas, et que
+tous ceux-là, Anglais ou non, spiritualistes ou non, on peut les
+négliger sans grand dommage. Tous les demi-siècles, et plus
+ordinairement tous les siècles ou tous les deux siècles, paraît un homme
+qui _pense_: Bacon et Hume en Angleterre, Descartes et Condillac en
+France, Kant et Hegel en Allemagne; le reste du temps la scène reste
+vide, et des hommes ordinaires viennent la remplir, offrant au public ce
+que le public désire, sensualistes ou idéalistes, selon la direction du
+temps, suffisamment instruits et habiles pour tenir le premier rôle,
+capables de rajeunir les vieux airs, exercés dans le répertoire, mais
+dépourvus de l'invention véritable, simples exécutants qui succèdent aux
+compositeurs. En ce moment, la scène est vide en Europe. Les Allemands
+transcrivent ou transposent le vieux matérialisme français; les
+Français, par habitude et dans une demi-somnolence, écoutent avec un air
+un peu ennuyé et distrait les morceaux de bravoure, les belles phrases
+éloquentes que l'enseignement public leur répète depuis trente ans. Dans
+ce grand silence, et parmi ces comparses monotones, voici un maître qui
+s'avance et qui parle. On n'a rien vu de semblable depuis Hegel.
+
+Janvier 1804.
+
+
+
+
+ÉTUDE
+
+SUR STUART MILL
+
+
+I
+
+J'étais à Oxford l'an dernier, pendant les séances de la _British
+Association for the advancement of learning_, et j'y avais trouvé, parmi
+les rares étudiants qui restaient encore, un jeune Anglais, homme
+d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le soir au
+nouveau muséum, tout peuplé de spécimens: on y professe de petits cours,
+on met en jeu des instruments nouveaux: les dames y assistent et
+s'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines d'enthousiasme,
+elles chantèrent _God save the Queen_. J'admirais ce zèle, cette
+solidité d'esprit, cette organisation de la science, ces souscriptions
+volontaires, cette aptitude à l'association et au travail, cette grande
+machine poussée par tant de bras, et si bien construite pour accumuler,
+contrôler et classer les faits. Et pourtant dans cette abondance il y
+avait un vide: quand je lisais les comptes rendus, je croyais assister à
+un congrès de chefs d'usines; tous ces savants vérifiaient des détails
+et échangeaient des recettes. Il me semblait entendre des contremaîtres
+occupés à se communiquer leurs procédés pour le tannage du cuir ou la
+teinture du coton: les idées générales étaient absentes. Je m'en
+plaignais à mon ami, et le soir, sous sa lampe, dans ce grand silence
+qui enveloppe là-bas une ville universitaire, nous en cherchions tous
+deux les raisons.
+
+
+
+II
+
+Un jour, je lui dis:--La philosophie vous manque, j'entends celle que
+les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des savants, vous n'avez
+pas de penseurs. Votre Dieu vous gène; il est la cause suprême, et vous
+n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est le
+personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je vois
+bien qu'il le mérite; car il fait partie de la constitution, il est le
+gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes les
+questions, il remplace avec avantage les préfets et les gendarmes dont
+les peuples du continent sont encore encombrés. Néanmoins ce haut rang
+a l'inconvénient de toutes les positions officielles; il produit un
+jargon, des préjugés, une intolérance et des courtisans. Voici tout près
+de nous le pauvre M. Max Millier qui, pour acclimater ici les études
+sanscrites, a été forcé de découvrir dans les Védas l'adoration d'un
+dieu moral, c'est-à-dire la religion de Paley et d'Addison. Il y a
+quinze jours, à Londres, je lisais une proclamation de la reine qui
+défend aux gens de jouer aux cartes, même chez eux, le dimanche. Il
+paraît que, si j'étais volé, je ne pourrais appeler mon voleur en
+justice sans prêter le serment théologique préalable; sinon, on a vu le
+juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et l'injurier par-dessus
+le marché. Chaque année, quand nous lisons dans vos journaux le discours
+de la couronne, nous y trouvons la mention obligée de la divine
+Providence; cette mention arrive mécaniquement, comme l'apostrophe aux
+dieux immortels à la quatrième page d'un discours de rhétorique, et vous
+savez qu'un jour la période pieuse ayant été omise, on fit tout exprès
+une seconde communication au parlement pour l'insérer. Toutes ces
+tracasseries et toutes ces pédanteries indiquent à mon gré une monarchie
+céleste; naturellement celle-ci ressemble à toutes les autres: je veux
+dire qu'elle s'appuie plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude
+que sur l'examen et la raison. Jamais monarchie n'invita les gens à
+vérifier ses titres. Comme d'ailleurs la vôtre est utile, voulue et
+morale, elle ne vous révolte pas; vous lui restez soumis sans
+difficulté, vous lui êtes attachés de coeur; vous craindriez, en la
+touchant, d'ébranler la constitution et la morale. Vous la laissez au
+plus haut des cieux parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous
+vous réduisez aux questions de fait, aux dissections menues, aux
+opérations de laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser
+des coquilles. La science se trouve décapitée; mais tout est pour le
+mieux, car la vie pratique s'améliore, et le dogme reste intact.
+
+
+
+III
+
+--Vous êtes bien Français, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous
+voilà de prime saut installé dans une théorie. Sachez qu'il y a chez
+nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, à Christ-Church par exemple.
+L'un d'eux, professeur de grec, a parlé si profondément de
+l'inspiration, de la création et des causes finales, qu'on l'a
+disgracié. Regardez ce petit recueil tout nouveau, _Essays and Reviews_;
+vos libertés philosophiques du dernier siècle, les conclusions récentes
+de la géologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'exégèse
+allemande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre
+autres les polissonneries de Voltaire, le jargon nébuleux d'outre-Rhin
+et la grossièreté prosaïque de M. Comte; à mon gré, la perle est petite.
+Attendez vingt ans, vous trouverez à Londres les idées de Paris et de
+Berlin.--Mais ce seront les idées de Paris et de Berlin. Qu'avez-vous
+d'original?--Stuart Mill.--Qu'est-ce que Stuart Mill?--Un politique. Son
+petit écrit _On liberty_; est aussi bon que le _Contrat social_ de votre
+Rousseau est mauvais.--C'est beaucoup dire.--Non, car Mill conclut aussi
+fortement à l'indépendance de l'individu que Rousseau au despotisme de
+l'État.--Soit, mais il n'y a pas là de quoi faire un philosophe.
+Qu'est-ce encore que votre Stuart Mill?--Un économiste qui va au delà de
+sa science et qui subordonne la production à l'homme, au lieu de
+subordonner l'homme à la production.--Soit, mais il n'y a pas là non
+plus de quoi faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre
+Stuart Mill?--Un logicien.--Bien; mais de quelle école?--De la sienne.
+Je vous ai dit qu'il est original.--Est-il hégélien?--Oh! pas du tout;
+il aime trop les faits et les preuves.--Suit-il Port-Royal?--Encore
+moins; lisait trop bien les sciences modernes.--Imite--t--il Condillac?
+--Non certes: Condillac n'enseigne qu'à bien écrire.--Alors quels sont
+ses amis?--Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et
+Newton.--Est-ce un systématique, un réformateur spéculatif?--Il a trop
+d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures théories et
+expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas majestueusement en
+restaurateur de la science; il ne déclare pas, comme vos Allemands, que
+son livre va ouvrir une nouvelle ère au genre humain. Il marche pas à
+pas, un peu lentement, et souvent terre à terre, à travers une multitude
+d'exemples. Il excelle à préciser une idée, à démêler un principe, à le
+retrouver sous une foule de cas différents, à réfuter, à distinguer, à
+argumenter. Il a la finesse, la patience, la méthode et la sagacité d'un
+légiste.--Très-bien, voilà que vous me donnez raison d'avance: légiste,
+parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons là que de
+la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande
+conception d'ensemble?--Oui.--A-t-il une idée personnelle et complète de
+la nature et de l'esprit?--Oui.--A-t-il rassemblé les opérations et les
+découvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne à
+toutes un tour nouveau?--Oui; seulement il faut démêler ce
+principe.--C'est votre affaire, et j'espère bien que vous allez vous en
+charger.--Mais je vais tomber dans les abstractions.--Il n'y a pas de
+mal.--Mais tout ce raisonnement serré sera comme une haie
+d'épines.--Nous nous piquerons les doigts.--Mais les trois quarts des
+gens jetteraient là ces spéculations comme oiseuses.--Tant pis pour eux.
+Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On n'est
+complètement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète
+descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il faudrait
+lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et
+le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence.
+Exposez-moi votre théorie; je m'en retournerai plus instruit qu'après
+avoir vu les las de briques que vous appelez Londres et Manchester.
+
+
+ * * * * *
+
+
+§ I. L'EXPÉRIENCE
+
+
+I
+
+Alors, nous allons prendre les choses en logiciens, par le commencement.
+Stuart Mill a écrit une logique. Qu'est-ce que la logique? C'est une
+science. Quel est son objet? Ce sont les sciences: car supposez que vous
+ayez parcouru l'univers et que vous le connaissiez tout entier, astres,
+terre, soleil, chaleur, pesanteur, affinités, espèces minérales,
+révolutions géologiques, plantes, animaux, événements humains, et tout
+ce qu'expliquent ou embrassent les classifications et les théories; il
+vous restera encore à connaître ces classifications et ces théories.
+Non-seulement il y a l'ordre des êtres, mais il y a encore l'ordre des
+pensées qui les représentent; non-seulement il y a des plantes et des
+animaux, mais encore il y a une botanique et une zoologie; non-seulement
+il y a des lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore
+il y a une géométrie et une arithmétique. Les sciences sont donc des
+choses réelles comme les faits eux-mêmes: elles peuvent donc être, comme
+les faits, un sujet d'étude. On peut les analyser comme on analyse les
+faits, rechercher leurs éléments, leur composition, leur ordre, leurs
+rapports et leur fin. Il y a donc une science des sciences: c'est cette
+science qu'on appelle logique, et qui est l'objet du livre de Stuart
+Mill. Ou n'y décompose point les opérations de l'esprit en elles-mêmes,
+la mémoire, l'association des idées, la perception extérieure: ceci est
+une affaire de psychologie. On n'y discute pas la valeur de ces
+opérations, la véracité de notre intelligence, la certitude absolue de
+nos connaissances élémentaires; ceci est une affaire de métaphysique.
+On y suppose nos facultés en exercice, et l'on y admet leurs découvertes
+originelles. On prend l'instrument tel que la nature nous le fournit, et
+l'on se fie à son exactitude. On laisse à d'autres le soin de démonter
+son mécanisme et la curiosité de contrôler ses résultats. On part de ses
+opérations primitives; on recherche comment elles s'ajoutent les unes
+aux autres, comment elles se combinent les unes avec les autres, comment
+elles se transforment les unes les autres; comment, à force d'additions,
+de combinaisons et de transformations, elles finissent par composer un
+système de vérités liées et croissantes. On fait la théorie de la
+science comme d'autres font la théorie de la végétation, de l'esprit,
+des nombres. Voilà l'idée de la logique, et il est clair qu'elle a, au
+même titre que les autres sciences, sa matière réelle, son domaine
+distinct, son importance visible, sa méthode propre et son avenir
+certain.
+
+
+
+II
+
+Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne
+sont que des amas de _propositions_, et que toute proposition ne fait
+que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un
+autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une
+autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce que
+nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous connaissons
+dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est la matière de
+toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y a un point par
+lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a un élément commun
+qui, perpétuellement répété, compose toutes nos idées. Il y a un petit
+cristal primitif qui, indéfiniment et diversement ajouté à lui-même,
+engendre la masse totale, et qui, une fois connu, nous enseigne d'avance
+les lois et la composition des corps complexes qu'il a formés.
+
+Or, quand nous regardons attentivement l'idée que nous nous faisons
+d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances,
+c'est-à-dire les corps et les esprits[1]. Cette table est brune,
+longue, large et haute de trois pieds à l'oeil: cela signifie qu'elle
+fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes
+qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle pèse
+dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort
+moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un
+poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine
+sensation musculaire. Elle est dure et carrée: cela signifie encore
+qu'étant poussée, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux
+espèces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand
+j'examine de près ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien
+d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre idée d'un corps
+ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les
+sensations qu'il excite en nous; nous le déterminons par l'espèce, le
+nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature
+intime, ou s'il en a une; nous affirmons simplement qu'il est la cause
+inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de nos
+sensations il a duré, nous voulons dire simplement que si, pendant ce
+temps-là, nous nous étions trouvés à sa portée, nous aurions eu les
+sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le définissons jamais que
+par nos impressions présentes ou passées, futures ou possibles,
+complexes ou simples. Cela est si vrai, que des philosophes comme
+Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la matière est un être
+imaginaire, et que tout l'univers sensible se réduit à un ordre de
+sensations. A tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et les
+jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les impressions
+par lesquelles il se manifeste à nous.
+
+Il en est de même pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a en
+nous une âme, un moi, un sujet ou «récipient» des sensations et de nos
+autres façons d'être, distinct de ces sensations et de nos autres façons
+d'être; mais nous n'en connaissons rien. «Tout ce que nous apercevons en
+nous-mêmes, dit Mill,[2] c'est une certaine trame d états intérieurs,
+une série d'impressions[3], sensations, pensées, émotions et volontés.»
+Nous n'avons pas plus d'idée de l'esprit que de la matière; nous ne
+pouvons rien dire de plus sur lui que sur la matière. Ainsi les
+substances, quelles qu'elles soient, corps ou esprit, en nous ou hors de
+nous, ne sont jamais pour nous que des tissus plus ou moins compliqués,
+plus ou moins réguliers, dont nos impressions ou manières d'être forment
+tous les fils.
+
+Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les
+substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par là
+que, lorsque la neige est présente à ma vue, j'ai la sensation de
+blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par là que,
+lorsque le feu est à portée de mon corps, j'ai la sensation de chaleur.
+«Quand nous disons d'un esprit qu'il est dévot ou superstitieux, ou
+méditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que les idées, les
+émotions, les volontés désignées par ces mots reviennent fréquemment
+dans la série de ses manières d'être[4].» Quand nous disons que les
+corps sont pesants, divisibles, mobiles, nous voulons dire simplement
+qu'abandonnés à eux-mêmes, ils tomberont; que, tranchés, ils se
+sépareront; que, poussés, ils se mettront en mouvement; c'est-à-dire
+qu'en telle et telle circonstance ils produiront telle ou telle
+sensation sur nos muscles ou sur notre vue. Toujours un attribut désigne
+une de nos manières d'être ou une série de nos manières d'être. En vain
+nous les déguisons en les groupant, en les cachant sous des mots
+abstraits, en les divisant, en les transformant de telle sorte que
+souvent nous avons peine à les reconnaître: toutes les fois que nous
+regardons au fond de nos mots et de nos idées, nous les y trouvons, et
+nous n'y trouvons pas autre chose. «Décomposez, dit Mill, une
+proposition abstraite; par exemple: Une personne généreuse est digne
+d'honneur[5].--Le mot _généreux_ désigne certains états habituels
+d'esprit et certaines particularités habituelles de conduite,
+c'est-à-dire des manières d'être intérieures et des faits extérieurs
+sensibles. Le mot _honneur_ exprime un sentiment d'approbation et
+d'admiration suivi à l'occasion par les actes extérieurs
+correspondants. Le mot _digne_ indique que nous approuvons l'action
+d'honorer. Toutes ces choses sont des phénomènes ou états d'esprit
+suivis ou accompagnés de faits sensibles.» Ainsi nous avons beau nous
+tourner de tous côtés, nous restons dans le même cercle. Que l'objet
+soit un attribut ou une substance, qu'il soit complexe ou abstrait,
+composé ou simple, son étoffe pour nous est la même: nous n'y mettons
+que nos manières d'être. Notre esprit est dans la nature comme un
+thermomètre est dans une chaudière: nous définissons les propriétés de
+la nature par les impressions de notre esprit, comme nous désignons les
+états de la chaudière par les variations du thermomètre. Nous ne savons
+de l'un et de l'autre que des états et des changements; nous ne
+composons l'un et l'autre que de données isolées et transitoires: une
+chose n'est pour nous qu'un amas de phénomènes. Ce sont là les seuls
+éléments de notre science: partant, tout l'effort de notre science sera
+d'ajouter des faits l'un à l'autre, ou de lier un fait à un fait.
+
+
+
+III
+
+Cette petite phrase est l'abrégé de tout le système; pénétrez-vous en.
+Elle explique toutes les théories de Mill. C'est à ce point de vue qu'il
+a tout défini. C'est d'après ce point de vue qu'il a partout innové. Il
+n'a reconnu dans toutes les formes et à tous les degrés de la
+connaissance que la connaissance des faits et de leurs rapports.
+
+Or, vous savez que la logique a deux pierres angulaires, la théorie de
+la _définition_ et la théorie de la _preuve_. Depuis Aristote, les
+logiciens ont passé leur temps à les polir. On n'osait y toucher que
+respectueusement. Elles étaient saintes. Tout au plus, de temps en
+temps, quelque novateur osait les retourner avec précaution pour les
+mettre en un meilleur jour. Mill les taille, les tranche, les renverse
+et les remplace toutes les deux, de la même manière et du même effort.
+
+
+
+IV
+
+Je sais bien qu'aujourd'hui on se moque des gens qui raisonnent sur la
+définition; j'espère pour vous que vous ne commettez pas cette sottise.
+Il n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et
+capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science
+humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer
+leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter
+une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les
+êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent.
+Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air
+d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers.
+
+Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une
+figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans
+doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se
+manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de qualités,
+mais toutes ces manières d'être sont les suites ou les oeuvres de sa
+nature intime. Il y a en lui un certain fonds caché, seul primitif, seul
+important, sans lequel il ne peut ni exister ni être conçu, et qui
+constitue son être et sa notion[6]. Ils appellent définitions les
+propositions qui la désignent, et décident que le meilleur de notre
+science consiste en ces sortes de propositions.
+
+Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien;
+elles enseignent le sens d'un mot, et sont purement verbales[7].
+Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal
+raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois
+lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot
+abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution
+développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même
+fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un fait,
+vous allez du même au même. Votre proposition n'est pas instructive.
+Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon esprit resterait
+aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais pas acquis une
+connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui concernent
+l'essence sont importantes, et que les propositions qui concernent les
+qualités sont accessoires, il faut dire que les propositions qui
+concernent l'essence sont accessoires, et que les propositions qui
+concernent les qualités sont importantes. Je n'apprends rien quand on me
+dit qu'un cercle est la figure formée par la révolution d'une droite
+autour d'un de ses points pris comme centre; j'apprends quelque chose
+lorsqu'on me dit que les cordes qui sous-tendent dans le cercle des arcs
+égaux sont égales, ou que trois points suffisent pour déterminer la
+circonférence. Ce qu'on appelle la nature d'un être est le réseau des
+faits qui constituent cet être. La nature d'un mammifère carnassier
+consiste en ce que la propriété d'allaiter, avec toutes les
+particularités de structure qui l'amènent, se trouve jointe à la
+possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux instincts chasseurs et aux
+facultés correspondantes. Voilà les éléments qui composent sa nature. Ce
+sont des faits liés l'un à l'autre comme une maille à une maille. Nous
+en apercevons quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science
+présente et de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses
+fils entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la
+somme indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill,
+n'exprime cette nature tout entière, et toute proposition exprime
+quelque partie de cette nature[8] .» Quittez donc la vaine espérance de
+démêler sous les propriétés quelque étre primitif et mystérieux, source
+et abrégé du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez pas
+qu'en sondant vos idées comme les Allemands, en classant les objets
+d'après le genre et l'espèce comme les scolastiques, en renouvelant la
+science nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de la métaphysique
+hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. 11 n'y a pas de
+définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne sont que des
+définitions de noms. Nulle phrase ne me dira ce que c'est qu'un cheval,
+mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces cinq
+lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité inépuisable des qualités
+qui font un être, mais plusieurs phrases pourront désigner les faits qui
+correspondent à un mot. Dans ce cas, la définition peut se faire, parce
+qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme abstrait et sommaire
+elle nous fait remonter aux attributs qu'il représente, et de ces
+attributs aux expériences intérieures ou sensibles qui leur servent de
+fondement. Du terme _chien_ elle nous fait remonter aux attributs
+mammifère, carnassier et autres qu'il représente, et de ces attributs
+aux expériences de vue, de toucher, de scalpel, qui leur servent de
+fondement. Elle réduit le composé au simple, le dérivé au primitif. Elle
+ramène notre connaissance à ses origines. Elle transforme les mots en
+faits. S'il y a des définitions, comme celles de la géométrie, qui
+semblent capables d'engendrer de longues suites de vérités neuves[9],
+c'est qu'outre l'explication d'un mot, elles contiennent l'affirmation
+d'une chose. Dans la définition du triangle, il y a deux propositions
+distinctes, l'une disant qu'il peut y avoir une figure terminée par
+trois lignes droites, l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un
+triangle. La première est un postulat, la seconde est une définition. La
+première est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible
+de vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de
+l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut
+faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer eu un mot les
+faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde une
+commodité; la première est une partie de la science, la seconde un
+expédient du langage. La première exprime une relation possible entre
+trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation. La
+première seule est fructueuse, parce que seule, conformément à l'office
+de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits. Comprenons donc
+exactement la nature de notre connaissance: elle s'applique ou aux mots,
+ou aux êtres, ou à tous les deux à la fois. S'il s'agit de mots, comme
+dans les définitions de noms, tout son effort est de ramener les mots
+aux expériences primitives, c'est-à-dire aux faits qui leur servent
+d'éléments. S'il s'agit d'êtres, comme dans les propositions de choses,
+tout son effort est de joindre un fait à un fait, pour rapprocher la
+somme finie des propriétés connues de la somme infinie des propriétés à
+connaître. S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui
+cachent une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et
+l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de
+s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre,
+c'est-à-dire de joindre des faits.
+
+
+
+V
+
+Voilà un premier rempart détruit; je suppose que vous attendez mon
+philosophe derrière le second, la théorie de la _preuve_. Celle-ci,
+depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive,
+inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la
+dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème établi. Eh bien,
+regardons-la. Qu'est-ce qu'une preuve? Selon les logiciens, c'est un
+syllogisme. Et qu'est-ce qu'un syllogisme? C'est un groupe de trois
+propositions comme celui-ci: «Tous les hommes sont mortels; le prince
+Albert est un homme; donc le prince Albert est mortel.» Voilà le modèle
+de la preuve, et toute preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon
+les logiciens, qu'y a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale
+concernant tous les hommes qui aboutit à une proposition particulière
+concernant un certain homme. De la première on passe à la seconde, parce
+que la seconde est contenue dans la première. Du général on passe au
+particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La
+seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par
+avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une
+vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les
+prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées du
+moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que la
+conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la marche
+de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître dans les
+individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail ce qu'il a
+établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à pièce ce
+qu'il a posé tout d'un coup une première fois.
+
+Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert à
+rien. Il n'est point un progrès, mais une répétition. Quand j'ai affirmé
+que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela même que le
+prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière, c'est-à-dire
+de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et notamment du
+prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de nouveau
+maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien; elle
+n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre sous
+une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est point
+fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement est ce
+que disent les logiciens, le raisonnement n'est point instructif. J'en
+sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini. J'ai transformé des
+mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or cela ne peut être,
+puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des vérités neuves.
+J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le prince Albert est
+mortel, et je la découvre par la vertu du raisonnement, puisque le
+prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu l'apprendre par
+l'observation directe. Ainsi les logiciens se trompent, et par delà la
+théorie toute scolastique du syllogisme qui réduit le raisonnement à des
+substitutions de mots, il faut chercher une théorie de la preuve, toute
+positive, qui démêle dans le raisonnement des découvertes de faits.
+
+Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est
+point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le
+paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les
+hommes que je conclus la mortalité du prince Albert; les prémisses sont
+ailleurs, et par derrière. La proposition générale n'est qu'un mémento,
+une sorte de registre abréviatif, où j'ai consigné le fruit de mes
+expériences. Tous pouvez considérer ce mémento comme un livre de notes
+où vous vous reportez quand vous voulez rafraîchir votre mémoire; mais
+ce n'est point du livre que vous tirez voire science: vous la tirez des
+objets que vous avez vus. Mon mémento n'a de valeur que par les
+expériences qu'il rappelle. Ma proposition générale n'a de valeur que
+par les faits particuliers qu'elle résume. «La mortalité de Jean, Thomas
+et compagnie[10] est après tout la seule preuve que nous ayons de la
+mortalité du prince Albert.»--«La vraie raison qui nous fait croire que
+le prince Albert mourra, c'est que ses ancêtres, et nos ancêtres, et
+toutes les autres personnes qui leur étaient contemporaines, sont morts.
+Ces faits sont les vraies prémisses du raisonnement.» C'est d'eux que
+nous avons tiré la proposition générale; ce sont eux qui lui
+communiquent sa portée et la vérité; elle se borne à les mentionner sous
+une forme plus courte; elle reçoit d'eux toute sa substance; ils
+agissent par elle et à travers elle pour amener la conclusion qu'elle
+semble engendrer. Elle n'est que leur représentant, et à l'occasion ils
+se passent d'elle. Les enfants, les ignorants, les animaux savent que le
+soleil se lèvera, que l'eau les noiera, que le feules brûlera, sans
+employer l'intermédiaire de cette proposition. Ils raisonnent et nous
+raisonnons aussi, non du général au particulier, mais du particulier au
+particulier. «L'esprit ne va jamais que des cas observés aux cas non
+observés, avec ou sans formules commémoratives. Nous ne nous en servons
+que pour la commodité[11].»--«Si nous avions une mémoire assez ample et
+la faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse de détails, nous
+pourrions raisonner sans employer une seule proposition générale[12].»
+Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mépris: ils ont donné le
+premier rang aux opérations verbales; ils ont laissé sur l'arrière-plan
+les opérations fructueuses. Ils ont donné la préférence aux mots sur les
+faits. Ils ont continué la science nominale du moyen âge. Ils ont pris
+l'explication des noms pour la nature des choses, et la transformation
+des idées pour le progrès de l'esprit. C'est à nous de renverser cet
+ordre en logique, puisque nous l'avons renversé dans les sciences, de
+relever les expériences particulières et instructives, et de leur rendre
+dans nos théories la primauté et l'importance que notre pratique leur
+confère depuis trois cents ans.
+
+
+
+VI
+
+Reste une sorte de forteresse philosophique où se réfugient les
+idéalistes. A l'origine de toutes les preuves il y a la source de toutes
+les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne peuvent
+enclore un espace; deux quantités égales à une troisième sont égales
+entre elles; si l'on ajoute des quantités égales à des quantités égales,
+les sommes ainsi formées sont encore égales: voilà des propositions
+instructives, car elles expriment non des sens de mots, mais des
+rapports de choses; et de plus, ce sont des propositions fécondes, car
+toute l'arithmétique, l'algèbre et la géométrie sont des suites de leur
+vérité. D'autre part, cependant, elles ne sont point l'oeuvre de
+l'expérience, car nous n'avons pas besoin de voir effectivement et avec
+nos yeux deux lignes droites pour savoir qu'elles ne peuvent enclore un
+espace; il nous suffit de consulter la conception intérieure que nous en
+avons: le témoignage de nos sens à cet égard est inutile; notre croyance
+naît tout entière, et avec toute sa force, de la simple comparaison de
+nos idées. De plus, l'expérience ne suit ces deux lignes que jusqu'à une
+distance bornée, dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour
+mille, cent mille, un million de lieues, et à l'infini; donc, à partir
+de l'endroit où l'expérience cesse, ce n'est plus elle qui établit
+l'axiome. Enfin l'axiome est nécessaire, c'est-à-dire que le contraire
+est inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux
+lignes droites; sitôt que nous imaginons l'espace comme enclos, les deux
+lignes cessent d'être droites; sitôt que nous imaginons les deux lignes
+comme droites, l'espace cesse d'être enclos. Dans l'affirmation des
+axiomes, les idées constitutives s'attirent invinciblement. Dans la
+négation des axiomes, les idées constitutives se repoussent
+invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions d'expérience;
+elles constatent un rapport accidentel, et non un rapport nécessaire;
+elles posent que deux faits sont liés, et non que les deux faits doivent
+être liés; elles établissent que les corps sont pesants, et non que les
+corps doivent être pesants. Ainsi les axiomes ne sont pas et ne peuvent
+pas être les produits de l'expérience. Ils ne le sont pas, puis-qu'on
+peut les former de tète et sans expérience. Ils ne peuvent pas l'être
+puisqu'ils dépassent, par la nature et la portée de leurs vérités, les
+vérités de l'expérience. Ils ont une autre source et une source plus
+profonde. Ils vont plus loin et ils viennent d'ailleurs.
+
+Point du tout, répond Mill. Ici, comme tout à l'heure, vous raisonnez en
+scolastique; vous oubliez les faits cachés derrière les conceptions:
+car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute vous pouvez
+découvrir, sans employer vos yeux et par une pure contemplation mentale,
+que deux lignes ne sauraient enclore un espace; mais cette contemplation
+n'est que l'expérience déplacée. Les lignes imaginaires remplacent ici
+les lignes réelles; vous reportez les figures en vous-même, au lieu de
+les reporter sur le papier: votre imagination fait le même office qu'un
+tableau; vous vous fiez à l'une comme vous vous fiez à l'autre, et une
+substitution vaut l'autre, car en fait de figures et de lignes
+l'imagination reproduit exactement la sensation. Ce que vous avez vu les
+yeux ouverts, vous le voyez exactement de même une minute après, les
+yeux fermés, et vous étudiez les propriétés géométriques transplantées
+dans le champ de la vision intérieure aussi sûrement que vous les
+étudieriez maintenues dans le champ de la vision extérieure. Il y a donc
+une expérience de tète comme il y en a une des yeux, et c'est justement
+d'après une expérience pareille que vous refusez aux deux lignes
+droites, même prolongées à l'infini, le pouvoir d'enclore un espace.
+Vous n'avez pas besoin pour cela de les suivre à l'infini, vous n'avez
+qu'à vous transporter par l'imagination à l'endroit où elles convergent,
+et vous avez à cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe,
+c'est-à-dire qui cesse d'être droite[13]. Cette présence imaginaire
+tient lieu d'une présence réelle; vous affirmez par l'une ce que vous
+affirmeriez par l'autre, et du même droit. La première n'est que la
+seconde plus maniable, ayant plus de mobilité et de portée. C'est un
+télescope au lieu d'un oeil. Or les témoignages du télescope sont des
+propositions d'expérience, donc les témoignages de l'imagination en sont
+aussi. Quant à l'argument qui distingue les axiomes et les propositions
+d'expérience, sous prétexte que le contraire des unes est concevable et
+le contraire des autres inconcevable, il est nul, car cette distinction
+n'existe pas. Rien n'empêche que le contraire de certaines propositions
+d'expérience soit concevable, et le contraire de certaines autres
+inconcevable. Cela dépend de la structure de notre esprit. Il se peut
+qu'en certains cas il puisse démentir son expérience, et qu'en certains
+autres il ne le puisse pas. Il se peut qu'en certains cas la conception
+diffère de la perception, et qu'en certains autres elle n'en diffère
+pas. Il se peut qu'en certains cas la vue extérieure s'oppose à la vue
+intérieure, et qu'en certains autres elle ne s'y oppose pas. Or on a
+déjà vu qu'en matière de figures, la vue intérieure reproduit exactement
+la vue extérieure. Donc, dans les axiomes de figure, la vue intérieure
+ne pourra s'opposer à la vue extérieure; l'imagination ne pourra
+contredire la sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes
+sera inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit
+inconcevable, sont des expériences d'une certaine classe, et c'est parce
+qu'ils sont des expériences d'une certaine classe que leur contraire est
+inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion, qui est l'abrégé
+du système: toute proposition instructive ou féconde vient d'une
+expérience, et n'est qu'une liaison de faits.
+
+
+
+VII
+
+Il suit de là que l'induction est la seule clef de la nature. Cette
+théorie est le chef d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan aussi
+dévoué de l'expérience qui pût faire la théorie de l'induction.
+
+Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opération «qui découvre et prouve des
+propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons que
+ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de toute la
+classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai en tout
+temps, les circonstances étant pareilles.»[14] C'est le raisonnement par
+lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre plus ou moins grand
+d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme mourra. Bref,
+l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme, c'est-à-dire deux
+faits généraux ordinairement successifs, et déclare que le premier est
+la _cause_ du second.
+
+Cela revient à dire que le cours de la nature est uniforme. Mais
+l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la
+trouvons pas au commencement, mais à la fin de nos recherches.[15] Au
+fond l'expérience ne présuppose rien hors d'elle-même. Nul principe à
+priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette
+pierre est tombée, que ce charbon rouge nous a brûlés, que cet homme est
+mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que l'addition et
+la comparaison de ces petits faits isolés et momentanés. Nous apprenons
+par la simple pratique que le soleil éclaire, que les corps tombent, que
+l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre ressource pour étendre ou
+contrôler ces inductions que d'autres inductions semblables. Chaque
+remarque, comme chaque induction, tire sa valeur d'elle-même et de ses
+voisines. C'est toujours l'expérience qui juge l'expérience, et
+l'induction qui juge l'induction.
+
+Le corps de nos vérités n'a point une âme différente de lui-même, qui
+lui communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties
+prises ensemble et par la vitalité de chacune de ses parties prises à
+part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a
+des hommes dont la tète est au-dessous des épaules. Vous ne refuseriez
+pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs. Et
+cependant votre expérience de la chose est la même dans les deux cas;
+vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez jamais vu
+que des hommes ayant la tête au-dessus des épaules. D'où vient donc que
+le second témoignage vous paraît plus croyable que le premier?
+«Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la couleur des
+animaux que dans la structure générale de leurs parties anatomiques.
+Mais comment savez-vous cela? Évidemment par l'expérience.[16] Il est
+donc vrai que nous avons besoin de l'expérience pour nous apprendre à
+quel degré, dans quels cas, dans quelles sortes de cas, nous pouvons
+nous fier à l'expérience. L'expérience doit être consultée pour
+apprendre d'elle dans quelles circonstances les arguments qu'on tire
+d'elle sont solides. Nous n'avons point une seconde pierre de touche
+d'après laquelle nous puissions vérifier l'expérience; nous faisons de
+l'expérience la pierre de touche de l'expérience.» Il n'y a qu'elle et
+elle est partout.
+
+Considérons donc comment sans autre secours que le sien nous pouvons
+former des propositions générales, particulièrement les plus nombreuses
+et les plus importantes de toutes, celles qui joignent deux événements
+successifs en disant que le premier est la cause du second.
+
+Il y a là un grand mot, celui de cause. Pesez-le. Il porte dans son sein
+toute une philosophie. De l'idée que vous y attachez, dépend toute votre
+idée de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est transformer la
+pensée humaine; et vous allez voir comment Mill, avec Hume et M. Comte,
+mais mieux que Hume et M. Comte, a transformé cette notion.
+
+Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de l'air
+humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps, il ne
+parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens attachent la
+cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et de la vertu
+génératrice que certaines philosophies insèrent entre le producteur et
+le produit. «La seule notion, dit-il[17], dont l'induction ait besoin à
+cet égard peut être donnée par l'expérience. Nous apprenons par
+l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de succession invariable,
+et que chaque fait y est toujours précédé par un autre fait. Nous
+appelons cause l'_antécédent invariable_, effet le _conséquent
+invariable_.»[18] Au fond, nous ne mettons rien d'autre sous ces deux
+mots. Nous voulons dire simplement que toujours, partout, le contact du
+fer et de l'air humide sera suivi par l'apparition de la rouille,
+l'application de la chaleur par la dilatation du corps. «La cause réelle
+est la série des conditions, l'ensemble des antécédents sans lesquels
+l'effet ne serait pas arrivé....[19] Il n'y a pas de fondement
+scientifique dans la distinction que l'on fait entre la cause d'un
+phénomène et ses conditions.... La distinction que l'on établit entre le
+patient et l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des
+conditions négatives et positives prises ensemble, la totalité des
+circonstances et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois
+données, sont invariablement suivies du conséquent.»[20] On fait grand
+bruit du mot nécessaire. «Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne
+pas être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que
+nous puissions faire à propos de toutes les autres choses.»[21] Voilà
+tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause
+enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est
+suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre que
+lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle autre
+condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la notion
+d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les philosophes se
+méprennent quand ils découvrent dans notre volonté un type différent de
+la cause, et déclarent que nous y voyons la force efficiente en acte et
+en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable. Nous n'apercevons là
+comme ailleurs que des successions constantes. Nous ne voyons pas un
+fait qui en engendre un autre, mais un fait qui en accompagne un autre.
+«Notre volonté, dit Mill, produit nos actions corporelles, comme le
+froid produit la glace, ou comme une étincelle produit une explosion de
+poudre à canon.» Il y a là un antécédent comme ailleurs, la résolution
+ou état de l'esprit, et un conséquent comme ailleurs, l'effort ou
+sensation physique. L'expérience les lie et nous fait prévoir que
+l'effort suivra la résolution, comme elle nous fait prévoir que
+l'explosion de la poudre suivra le contact de l'étincelle. Laissons donc
+ces illusions psychologiques, et cherchons simplement, sous le nom
+d'effet et de cause, les phénomènes qui _forment des couples sans
+exception ni condition_.
+
+Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre
+méthodes, et quatre méthodes seulement: celle des concordances[22],
+celle des différences[23], celle des résidus[24], celle des variations
+concomitantes[25]. Elles sont les seules voies par lesquelles nous
+puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a qu'elles, et elles sont
+partout. Et elles emploient toutes le même artifice. Cet artifice est
+l'_élimination_; et en effet l'induction n'est pas autre chose. Vous
+avez deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de conséquents, chacun
+d'eux contenant plus ou moins d'éléments: dix, par exemple. A quel
+antécédent chaque conséquent est-il joint? Le premier conséquent est-il
+joint au premier antécédent, ou bien au troisième, ou bien au sixième?
+Toute la difficulté et toute la découverte sont là. Pour résoudre la
+difficulté et pour opérer la découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire
+exclure les antécédents qui ne sont point liés au conséquent que l'on
+considère[26]. Mais comme effectivement on ne peut les exclure, et que,
+dans la nature, toujours le couple est entouré de circonstances, on
+assemble divers cas qui, par leur diversité, permettent à l'esprit de
+retrancher ces circonstances, et de voir le couple à nu. En définitive,
+on n'induit qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les
+isolant; on ne les isole que par des comparaisons.
+
+
+
+VIII
+
+Ce sont là des formules, un fait sera plus clair. En voici un: vous
+allez voir les méthodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble
+presque toutes. Il s'agit de la théorie de la rosée du docteur Well. Je
+cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes, qu'il faut vous
+donner le plaisir de les méditer.
+
+«Il faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que des
+brouillards, et la définir en disant qu' «elle est l'apparition
+spontanée d'une moiteur sur des corps exposés en plein air, quand il ne
+tombe point de pluie ni d'humidité visible.»[27] La rosée ainsi définie,
+quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouvée?
+
+«D'abord, nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur qui couvre
+un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui apparaît
+en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche qui sort du puits, qui se
+montre à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une pluie soudaine
+refroidit l'air extérieur, qui coule sur nos murs lorsqu'après un long
+froid arrive un dégel tiède et humide.--Comparant tous ces cas, nous
+trouvons qu'ils contiennent tous le phénomène en question. Or, tous ces
+cas s'accordent en un point, à savoir, que l'objet qui se couvre de
+rosée est plus froid que l'air qui le touche. Cela arrive-t-il aussi
+dans le cas de la rosée nocturne? Est-ce un fait que l'objet baigné de
+rosée est plus froid que l'air? Nous sommes tentés de répondre que non,
+car qui est-ce qui le rendrait plus froid? Mais l'expérience est aisée:
+nous n'avons qu'à mettre un thermomètre en contact avec la substance
+couverte de rosée, et en suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la
+portée de son influence. L'expérience a été faite, la question a été
+posée, et toujours la réponse s'est trouvée affirmative. Toutes les fois
+qu'un objet se recouvre de rosée, il est plus froid que l'air.[28]
+
+«Voilà une application complète de la _méthode de concordance_: elle
+établit une liaison invariable entre l'apparition de la rosée sur une
+surface et la froideur de cette surface comparée à l'air extérieur. Mais
+laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien sont-elles
+toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur ce point, la
+méthode de concordance ne nous fournit aucune lumière. Nous devons avoir
+recours à une méthode plus puissante: nous devons varier les
+circonstances, nous devons noter les cas où la rosée manque; car une des
+conditions nécessaires pour appliquer la _méthode de différence,_ c'est
+de comparer des cas où le phénomène se rencontre avec d'autres où il ne
+se rencontre pas.[29]
+
+«Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, tandis
+qu'elle se dépose très-abondamment sur le verre. Voilà un cas où l'effet
+se produit, et un autre où il ne se produit point.... Mais, comme les
+différences qu'il y a entre le verre et les métaux polis sont
+nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore être sûrs, c'est
+que la cause de la rosée se trouvera parmi les circonstances qui
+distinguent le verre des métaux polis[30].... Cherchons donc à démêler
+cette circonstance, et pour cela employons la seule méthode possible,
+celle des _variations concomitantes_. Dans le cas des métaux polis et du
+verre poli, le contraste montre évidemment que la _substance_ a une
+grande influence sur le phénomène. C'est pourquoi faisons varier autant
+que possible la substance seule, en exposant à l'air les surfaces
+polies de différentes sortes. Cela fait, on voit tout de suite paraître
+une échelle d'intensité. Les substances polies qui conduisent le plus
+mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le plus de rosée; celles qui
+conduisent le mieux la chaleur sont celles qui s'en humectent le
+moins[31]: d'où l'on conclut que «l'apparition de la rosée est liée au
+pouvoir que possède le corps de résister au passage de la chaleur.»
+
+« Mais si nous exposons à l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces
+polies, nous trouvons quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer
+rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, se mouille de rosée
+plus vite que le papier verni. L'_espèce de surface_ a donc beaucoup
+d'influence. C'est pourquoi exposons la même substance en faisant varier
+le plus possible l'état de sa surface (ce qui est un nouvel emploi de la
+méthode des variations concomitantes), et une nouvelle échelle
+d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur le plus
+aisément par le rayonnement sont celles qui se mouillent le plus
+abondamment de rosée.[32] On en conclut «que l'apparition de la rosée
+est liée à la capacité de perdre la chaleur par voie de rayonnement.»
+
+«A présent l'influence que nous venons de reconnaître à la _substance_
+et à la _surface_ nous conduit à considérer celle de la _texture_, et là
+nous rencontrons une troisième échelle d'intensité, qui nous montre les
+substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres et les
+métaux, comme défavorables à l'apparition de la rosée, et au contraire
+les substances d'une texture lâche, par exemple le drap, le velours, la
+laine, le duvet, comme éminemment favorables à la production de la
+rosée. La texture lâche est donc une des circonstances qui la
+provoquent. Mais cette troisième cause se ramène à la première, qui est
+le pouvoir de résister au passage de la chaleur, car les substances de
+texture lâche sont précisément celles qui fournissent les meilleurs
+vêtements, en empêchant la chaleur de passer de la peau à l'air, ce
+qu'elles font en maintenant leur surface intérieure très-chaude,
+pendant que leur surface extérieure est très-froide[33].
+
+«Ainsi les cas très-variés dans lesquels beaucoup de rosée se dépose
+s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci
+seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent
+rapidement,--deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui
+est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend à perdre sa chaleur
+par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui être restituée par le
+dedans. Au contraire, les cas très-variés dans lesquels la rosée manque
+ou est très-peu abondante s'accordent en ceci, et, autant que nous
+pouvons l'observer, en ceci seulement, qu'ils n'ont pas cette propriété.
+Nous pouvons maintenant répondre à la question primitive et savoir
+lequel des deux, du froid et de la rosée, est la cause de l'autre. Nous
+venons de trouver que la substance sur laquelle la rosée se dépose doit,
+par ses seules propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons
+donc rendre compte de sa froideur, abstraction faite de la rosée, et,
+comme il y a une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dépend de
+la froideur; en d'autres termes, la froideur est la cause de la
+rosée.[34]
+
+«Maintenant cette loi si amplement établie peut se confirmer de trois
+manières différentes. Premièrement, par déduction, en partant des lois
+connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air ou
+dans tout autre gaz. On sait par l'expérience directe que la quantité
+d'eau qui peut rester suspendue dans l'air à l'état de vapeur est
+limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum devient
+moindre à mesure que la température diminue. Il suit de là déductivement
+que, s'il y a déjà autant de vapeur suspendue dans l'air que peut en
+contenir sa température présente, tout abaissement de cette température
+portera une portion de la vapeur à se condenser et à se changer en eau.
+Mais, de plus, nous savons déductivement, d'après les lois de la
+chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus froid que lui-même
+abaissera nécessairement la température de la couche d'air immédiatement
+appliquée à sa surface, et par conséquent la forcera d'abandonner une
+portion de son eau, laquelle, d'après les lois ordinaires de la
+gravitation ou cohésion, s'attachera à la surface du corps, ce qui
+constituera la rosée.... Cette preuve déductive a l'avantage de rendre
+compte des exceptions, c'est-à-dire des cas où, ce corps étant plus
+froid que l'air, il ne se dépose pourtant point de rosée: car elle
+montre qu'il en sera nécessairement ainsi, lorsque l'air sera si peu
+fourni de vapeur aqueuse, comparativement à sa température, que même,
+étant un peu refroidi par le contact d'un corps plus froid, il sera
+encore capable de tenir en suspension toute la vapeur qui s'y trouvait
+d'abord suspendue. Ainsi, dans un été très-sec, il n'y a pas de rosée,
+ni dans un hiver très-sec de gelées blanches.[35]
+
+«La seconde confirmation de la théorie se tire de l'expérience directe
+pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en refroidissant
+la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous les cas une
+température à laquelle la rosée commence à se déposer. Nous ne pouvons,
+à la vérité, faire cela que sur une petite échelle; mais nous avons
+d'amples raisons pour conclure que la même opération, si elle était
+conduite dans le grand laboratoire de la nature, aboutirait au même
+effet.
+
+«Et finalement nous sommes capables de vérifier le résultat, même sur
+cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares où la nature fait
+l'expérience pour nous de la même manière que nous la ferions
+nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des
+choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement définie, et en
+manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour tout
+autre changement considérable dans les circonstances antérieures. On a
+observé que la rosée ne se dépose jamais abondamment dans des endroits
+fort abrités contre le ciel ouvert, et point du tout dans les nuits
+nuageuses; mais que, si les nuages s'écartent, fût-ce pour quelques
+minutes seulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée commence à
+se déposer, et va en augmentant. Ici il est complètement prouvé que la
+présence ou l'absence d'une communication non interrompue avec le ciel
+cause la présence ou l'absence de la rosée; mais puisqu'un ciel clair
+n'est que l'absence des nuages, et que les nuages, comme tous les corps
+entre lesquels et un objet donné il n'y a rien qu'un fluide élastique,
+ont cette propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à maintenir la
+température de la surface de l'objet en rayonnant vers lui de la
+chaleur, nous voyons à l'instant que la retraite des nuages refroidira
+la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un changement
+dans l'antécédent par des moyens connus et définis, le conséquent suit
+et doit suivre: expérience naturelle conforme aux règles de la méthode
+de différence.»[36]
+
+
+
+IX
+
+Ce ne sont pas là tous les procédés des sciences, mais ceux-ci mènent
+aux autres. Vous allez voir comme chez Mill tout s'enchaîne. Il n'y a
+pas d'esprit plus rigoureux. Sans doute ces procédés d'isolement en
+beaucoup de cas sont impuissants, et ces cas sont ceux où l'effet, étant
+produit par un concours de causes, ne peut être divisé en ses éléments.
+Les méthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus
+éliminer, et par conséquent nous ne pouvons plus induire. Et cette
+difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du mouvement,
+car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de forces, et les
+effets respectifs des diverses forces se trouvent en lui mêlés à un tel
+point qu'on ne peut les séparer sans le détruire, en sorte qu'il semble
+impossible de savoir quelle part chaque force a dans la production de ce
+mouvement. Prenez un corps sollicité par deux forces dont les directions
+font un angle, il se meut suivant la diagonale; chaque partie, chaque
+moment, chaque position, chaque élément de son mouvement est l'effet
+combiné des deux forces sollicitantes. Les deux effets se pénètrent
+tellement qu'on n'en peut isoler aucun et le rapporter à sa source. Pour
+apercevoir séparément chaque effet, il faudrait considérer des
+mouvements différents, c'est-à-dire supprimer le mouvement donné et le
+remplacer par d'autres. Ni la méthode de concordance ou de différence,
+ni la méthode des résidus ou des variations concomitantes, qui sont
+toutes décomposantes et éliminatives, ne peuvent servir contre un
+phénomène qui par nature exclut toute élimination et toute
+décomposition. Il faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît
+la dernière clef de la nature, la méthode de déduction. Nous quittons le
+phénomène, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions d'autres
+plus simples, nous établissons leurs lois, et nous lions chacun d'eux à
+sa cause par les procédés de l'induction ordinaire; puis, supposant le
+concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous concluons d'après
+leurs lois connues quel devra être leur effet total. Nous vérifions
+ensuite si le mouvement donné est exactement semblable au mouvement
+prédit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'où nous l'avons
+déduit. Ainsi, pour découvrir les causes des mouvements des planètes,
+nous recherchons par des inductions simples les lois de deux causes,
+l'une qui est la force d'impulsion primitive dirigée selon la tangente,
+l'autre qui est la force accélératrice attractive. De ces lois induites
+nous déduisons par le calcul le mouvement d'un corps qui serait soumis à
+leurs sollicitations combinées, et, vérifiant que les mouvements
+planétaires observés coïncident exactement avec les mouvements prévus,
+nous concluons que les deux forces en question sont effectivement les
+causes des mouvements planétaires. «C'est à cette méthode, dit Mill, que
+l'esprit humain doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes
+les théories qui ont réuni des phénomènes vastes et compliqués sous
+quelques lois simples.» Ses détours nous ont conduits plus loin que la
+voie directe; elle a tiré son efficacité de son imperfection.
+
+
+
+X
+
+Que si nous comparons maintenant les deux méthodes, leur opportunité,
+leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrégé l'histoire,
+les divisions, les espérances et les limites de la science humaine. La
+première apparaît au début, la seconde à la fin. La première a dû
+prendre l'empire au temps de Bacon,[37] et commence à le perdre; la
+seconde a dû perdre l'empire au temps de Bacon, et commence à le
+prendre: en sorte que la science, après avoir passé de l'état déductif
+à l'état expérimental, passe de l'état expérimental à l'état déductif.
+La première a pour province les phénomènes décomposables et sur lesquels
+nous pouvons expérimenter. La seconde a pour domaine les phénomènes
+indécomposables, ou sur lesquels nous ne pouvons expérimenter. La
+première est efficace en physique, en chimie, en zoologie, en botanique,
+dans les premières démarches de toute science, partout où les phénomènes
+sont médiocrement compliqués, proportionnés à notre force, capables
+d'être transformés par les moyens dont nous disposons. La seconde est
+puissante en astronomie, dans les parties supérieures de la physique, en
+physiologie, en histoire, dans les dernières démarches de toute science,
+partout où les phénomènes sont fort compliqués, comme la vie animale et
+sociale, ou placés hors de nos prises, comme le mouvement des corps
+célestes et les révolutions de l'enveloppe terrestre. Quand la méthode
+convenable n'est pas employée, la science s'arrête; quand la méthode
+convenable est pratiquée, la science marche. Là est tout le secret de
+son passé et de son présent. Si les sciences physiques sont restées
+immobiles jusqu'à Bacon, c'est qu'on déduisait lorsqu'il fallait
+induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui sont en
+retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait déduire. C'est par
+déductions et d'après les lois physiques et chimiques qu'on pourra
+expliquer les phénomènes physiologiques. C'est par déduction et d'après
+les lois mentales qu'on pourra expliquer les phénomènes historiques.[38]
+Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se trouve le but de
+toutes les autres. Toutes tendent à devenir déductives; toutes aspirent
+à se résumer en quelques propositions générales desquelles le reste
+puisse se déduire. Moins ces propositions sont nombreuses, plus la
+science est avancée. Moins une science exige de suppositions et de
+données, plus elle est parfaite. Cette réduction est son état final.
+L'astronomie, l'acoustique, l'optique, lui offrent son modèle. Nous
+connaîtrons la nature quand nous aurons déduit ses millions de faits de
+deux ou trois lois.
+
+J'ose dire que la théorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en
+ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnaître
+que nulle part l'induction n'a été expliquée d'une façon si complète et
+si précise, avec une telle abondance de distinctions fines et justes,
+avec des applications si étendues et si exactes, avec une telle
+connaissance des pratiques effectives et des découvertes acquises, avec
+une plus entière exclusion des principes à priori et des suppositions
+métaphysiques, dans un esprit plus conforme aux procédés rigoureux de
+l'expérience moderne. Vous me demandiez tout à l'heure ce que nous avons
+fait en philosophie; je réponds: la théorie de l'induction. Mill est le
+dernier d'une grande lignée qui commence à Bacon, et qui, par Hobbes,
+Newton, Locke, Hume, Herschel, s'est continuée jusqu'à nous. Ils ont
+porté dans la philosophie notre esprit national; ils ont été positifs et
+pratiques; ils ne se sont point envolés au-dessus des faits; ils n'ont
+point tenté des routes extraordinaires; ils ont purgé le cerveau humain
+de ses illusions, de ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employé
+du seul côté où il puisse agir; ils n'ont voulu que planter des
+barrières et des flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences
+fructueuses. Ils n'ont point voulu dépenser vainement leur travail hors
+de la voie explorée et vérifiée. Ils ont aidé à la grande oeuvre
+moderne, la découverte des lois applicables; ils ont contribué, comme
+les savants spéciaux, à augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi
+beaucoup de philosophies qui en aient fait autant.
+
+
+
+XI
+
+Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour
+fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience
+borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but; elle
+nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les éléments
+qui la composent et les événements dont elle part pour comprendre que sa
+portée est restreinte. Sa nature et son procédé réduisent sa marche à
+quelques pas. Et d'abord[39] les lois dernières de la nature ne peuvent
+être moins nombreuses que les espèces distinctes de nos sensations. Nous
+pouvons bien réduire un mouvement à un autre mouvement, mais non la
+sensation de chaleur à la sensation d'odeur, ou de couleur, ou de son,
+ni l'une ou l'autre à un mouvement. Nous pouvons bien ramener l'un à
+l'autre des phénomènes de degré différent, mais non des phénomènes
+d'espèce différente. Nous trouvons les sensations distinctes au fond de
+toutes nos connaissances, comme des éléments simples, indécomposables,
+absolument séparés les uns des autres, absolument incapables d'être
+ramenés les uns aux autres. L'expérience a beau faire, elle ne peut
+supprimer ces diversités qui la fondent. D'autre part, l'expérience a
+beau faire, elle ne peut se soustraire aux conditions dans lesquelles
+elle agit. Quel que soit son domaine, il est limité dans le temps et
+dans l'espace; le fait qu'elle observe est borné et amené par une
+infinité d'autres qu'elle ne peut atteindre. Elle est obligée de
+supposer ou de reconnaître quelque état primordial d'où elle part et
+qu'elle n'explique pas.[40] Tout problème a ses données accidentelles ou
+arbitraires: on en déduit le reste, mais on ne les déduit de rien. Le
+soleil, la terre, les planètes, l'impulsion initiale des corps célestes,
+les propriétés primitives des substances chimiques, sont de ces
+données.[41] Si nous les possédions toutes, nous pourrions tout
+expliquer par elles, mais nous ne saurions les expliquer elles-mêmes.
+Pourquoi, demande Mill, ces agents naturels ont-ils existé à l'origine
+plutôt que d'autres? Pourquoi ont-ils été mêlés en telles ou telles
+proportions? Pourquoi ont-ils été distribués de telle ou telle manière
+dans l'espace? C'est là une question à laquelle nous ne pouvons
+répondre. Bien plus, nous ne pouvons découvrir rien de régulier dans
+cette distribution même; nous ne pouvons la réduire à quelque
+uniformité, à quelque loi. L'assemblage de ces agents n'est pour nous
+qu'un pur accident[42]. Et l'astronomie, qui tout à l'heure nous offrait
+le modèle de la science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la
+science limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de
+tous les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre
+l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa loi,
+les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons. Nous
+comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de faits
+que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences
+nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si
+la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux
+grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au
+début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre
+renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les sensations
+primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre science, dit
+votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa source la plus
+élevée.»
+
+Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le sont
+qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire qu'elles
+ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les causes?
+Pouvons-nous décider que tout événement à tout point du temps et de
+l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde si bien réglé
+est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome, sortir de
+notre enceinte si étroite, et affirmer quelque chose de l'univers? En
+aucune façon, et c'est ici que Mill pousse aux dernières conséquences;
+car la loi qui attribue une cause à tout événement n'a pour lui d'autre
+fondement, d'autre valeur et d'autre portée que notre expérience. Elle
+ne renferme point sa nécessité en elle-même; elle tire toute son
+autorité du grand nombre des cas où on l'a reconnue vraie; elle ne fait
+que résumer une somme d'observations; elle lie deux données qui,
+considérées en elles-mêmes, n'ont point de liaison intime; elle joint
+l'antécédent et le conséquent pris en général, comme la loi de la
+pesanteur joint un antécédent et un conséquent pris en particulier; elle
+constate un couple, comme font toutes les lois expérimentales, et
+participe à leur incertitude comme à leurs restrictions. Ecoutez ces
+fortes paroles: «Je suis convaincu que si un homme habitué à
+l'abstraction et à l'analyse exerçait loyalement ses facultés à cet
+effet, il ne trouverait point de difficulté, quand son imagination
+aurait pris le pli, à concevoir qu'en certains endroits, par exemple
+dans un des firmaments dont l'astronomie sidérale compose à présent
+l'univers, les événements puissent se succéder au hasard, sans aucune
+loi fixe; et rien, ni dans notre expérience, ni dans notre constitution
+mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni même une raison
+quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part.»[43] Pratiquement,
+nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais «dans les parties
+lointaines des régions stellaires, où les phénomènes peuvent être
+entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce serait folie
+d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale, comme ce serait
+folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois spéciales qui se
+maintiennent universellement exactes sur notre planète.»[44] Nous sommes
+donc chassés irrévocablement de l'infini; nos facultés et nos assertions
+n'y peuvent rien atteindre; nous restons confinés dans un tout petit
+cercle; notre esprit ne porte pas au delà de son expérience; nous ne
+pouvons établir entre les faits aucune liaison universelle et
+nécessaire; peut-être même n'existe-t-il entre les faits aucune liaison
+universelle et nécessaire. Mill s'arrête là; mais certainement, en
+menant son idée jusqu'au bout, on arriverait à considérer le monde comme
+un simple morceau de faits. Nulle nécessité intérieure ne produirait
+leur liaison ni leur existence. Ils seraient de pures données,
+c'est-à-dire des accidents. Quelquefois, comme dans notre système, ils
+se trouveraient assemblés de façon à amener des retours réguliers;
+quelquefois ils seraient assemblés de manière à n'en pas amener du tout.
+Le hasard, comme chez Démocrite, serait au coeur des choses. Les lois en
+dériveraient, et n'en dériveraient que çà et là. Il en serait des êtres
+comme des nombres, comme des fractions par exemple, qui, selon le hasard
+des deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent, tantôt ne s'étalent pas
+en périodes régulières. Voilà sans doute une conception originale et
+haute. Elle est la dernière conséquence de l'idée primitive et dominante
+que nous avons démêlée au commencement du système, qui a transformé les
+théories de la définition, de la proposition et du syllogisme; qui a
+réduit les axiomes à des vérités d'expérience; qui a développé et
+perfectionné la théorie de l'induction; qui a établi le but, les bornes,
+les provinces, et les méthodes de la science; qui dans la nature et dans
+la science a partout supprimé les liaisons intérieures; qui a remplacé
+le nécessaire par l'accidentel, la cause par l'antécédent, et qui
+consiste à prétendre que toute assertion utile a pour effet de former un
+couple, c'est-à-dire de joindre deux faits qui, par leur nature, sont
+séparés.
+
+
+ * * * * *
+
+
+§ II.
+
+L'ABSTRACTION
+
+
+I.
+
+--Un abîme de hasard et un abîme d'ignorance. La perspective est sombre;
+il n'importe, si elle est vraie. A tout le moins, cette théorie de la
+science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde,
+un penseur a mieux résumé par sa doctrine la pratique de son pays;
+rarement un homme a mieux représenté par ses négations et ses
+découvertes les limites et la portée de sa race. Les procédés dont
+celui-ci compose la science sont ceux où vous excellez par-dessus tous
+les autres, et les procédés qu'il exclut de la science sont ceux qui
+vous manquent plus qu'à personne. Il a décrit l'esprit anglais en
+croyant décrire l'esprit humain. C'est là sa gloire, mais c'est aussi là
+sa faiblesse. Il y a dans votre idée de la connaissance une lacune qui,
+incessamment ajoutée à elle-même, finit par creuser ce gouffre de hasard
+du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre
+d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arrêter. Et
+voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la connaissance
+des premières causes, c'est-à-dire des choses divines, vous réduisez
+l'homme à devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec,
+ou bien mystique, exalté, méthodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce
+grand vide inconnu que vous placez au delà de notre petit monde, les
+gens à tète chaude ou à conscience triste peuvent loger tous leurs
+rêves, et les hommes à jugement froid, désespérant d'y rien atteindre,
+n'ont plus qu'à se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui
+peuvent améliorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces
+deux dispositions se rencontrent dans une tète anglaise. L'esprit
+religieux et l'esprit positif y vivent côte à côte et séparés. Cela fait
+un mélange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la manière dont les
+Allemands ont concilié la science et la foi.
+
+--Mais leur philosophie n'est qu'une poésie mal écrite.--Peut-être.
+--Mais ce qu'ils appellent raison ou intuition des principes n'est que
+la puissance de bâtir des hypothèses.--Peut-être.--Mais les systèmes
+qu'ils ont arrangés n'ont pas tenu devant l'expérience.--Je vous
+abandonne leur oeuvre.--Mais leur absolu, leur sujet, leur objet et le
+reste ne sont que de grands mots.--Je vous abandonne leur style. -Alors
+que gardez-vous?--Leur idée de la cause.--Vous croyez, comme eux, qu'on
+découvre les causes par une révélation de la raison?--Point du
+tout.--Vous croyez comme nous qu'on découvre les causes par la simple
+expérience?--Pas davantage.--Vous pensez qu'il y a une faculté autre que
+l'expérience et la raison propre à découvrir les causes?--Oui.--Vous
+croyez qu'il y a une opération moyenne, située entre l'illumination et
+l'observation, capable d'atteindre des principes comme on l'assure de la
+première, capable d'atteindre des vérités comme on l'éprouve pour la
+seconde?--Oui.--Laquelle?--L'abstraction. Reprenons votre idée
+primitive; je tâcherai de dire en quoi je la trouve incomplète, et en
+quoi il me semble que vous mutilez l'esprit humain. Seulement il faudra
+que vous m'accordiez de l'espace; ce sera tout un plaidoyer.
+
+
+
+II
+
+Votre point de départ est bon: en effet, l'homme ne connaît point les
+substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps; il n'aperçoit que ses
+états intérieurs tout passagers et isolés; il s'en sert pour affirmer et
+désigner des états extérieurs, positions, mouvements, changements, et ne
+s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que des faits, soit au
+dedans, soit au dehors, tantôt caducs, quand son impression ne se répète
+pas, tantôt permanents, quand son impression, maintes fois répétée, lui
+fait supposer qu'elle sera répétée toutes les fois qu'il voudra
+l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des sons, des résistances, des
+mouvements, tantôt momentanés et variables, tantôt semblables à
+eux-mêmes et renouvelés. Il ne suppose des qualités et propriétés que
+par un artifice de langage, et pour grouper plus commodément des faits.
+Nous allons même plus loin que vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits
+ni corps, mais simplement des groupes de mouvements présents ou
+possibles, et des groupes de pensées présentes ou possibles. Nous
+croyons qu'il n'y a point de substances, mais seulement des systèmes de
+faits. Nous regardons l'idée de substance comme une illusion
+psychologique. Nous considérons la substance, la force et tous les êtres
+métaphysiques des modernes comme un reste des entités scolastiques. Nous
+pensons qu'il n'y a rien au monde que des faits et des lois,
+c'est-à-dire des événements et leurs rapports, et nous reconnaissons
+comme vous que toute connaissance consiste d'abord à lier ou à
+additionner des faits. Mais cela terminé, une nouvelle opération
+commence, la plus féconde de toutes, et qui consiste à décomposer ces
+données complexes en données simples. Une faculté magnifique apparaît,
+source du langage, interprète de la nature, mère des religions et des
+philosophies, seule distinction véritable, qui, selon son degré, sépare
+l'homme de la brute, et les grands hommes des petits: je veux dire
+l'_abstraction_, qui est le pouvoir d'isoler les éléments des faits et
+de les considérer à part. Mes yeux suivent le contour d'un carré, et
+l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité des
+côtés et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre, et
+l'abstraction en isole les deux éléments générateurs, la notion de
+rectangle et la révolution de ce rectangle autour d'un de ses côtés pris
+comme axe. Cent mille expériences me développent par une infinité de
+détails la série des opérations physiologiques qui font la vie, et
+l'abstraction isole la direction de cette série, qui est un circuit de
+déperdition constante et de réparation continue. Douze cents pages
+m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties de la science,
+et l'abstraction isole son idée fondamentale, à savoir, que les seules
+propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait à un fait non
+contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de même. Toujours un
+fait ou une série de faits peut être résolu en ses composants. C'est
+cette décomposition que l'on réclame lorsqu'on demande quelle est la
+nature d'un objet. Ce sont ces composants que l'on cherche lorsqu'on
+veut pénétrer dans l'intérieur d'un être. Ce sont eux que l'on désigne
+sous les noms de forces, causes, lois, essences, propriétés primitives.
+Ils ne sont pas un nouveau fait ajouté aux premiers; ils en sont une
+portion, un extrait: ils sont contenus en eux, ils ne sont autre chose
+que les faits eux-mêmes. On ne passe pas, en les découvrant, d'une
+donnée à une donnée différente, mais de la même à la même, du tout à la
+partie, du composé aux composants. On ne fait que voir la même chose
+sous deux formes, d'abord entière, puis divisée; on ne fait que
+traduire la même idée d'un langage en un autre, du langage sensible en
+langage abstrait, comme on traduit une courbe en une équation, comme on
+exprime un cube par une fonction de son côté. Que cette traduction soit
+difficile ou non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la
+comparaison d'un nombre énorme de faits pour y atteindre, et que maintes
+fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe encore.
+Toujours est-il que dans cette opération, qui est évidemment fructueuse,
+au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même au même; au
+lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à part quelque
+portion de la première; au lieu d'avancer, on s'arrête pour creuser en
+place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs, et qui cependant
+ne sont pas des expériences; il y a donc des propositions qui concernent
+l'essence, et qui cependant ne sont pas verbales; il y a donc une
+opération différente de l'expérience, qui agit par retranchement au
+lieu d'agir par addition, qui, au lieu d'acquérir, s'applique aux
+données acquises, et qui par delà l'observation, ouvrant aux sciences
+une carrière nouvelle, définit leur nature, détermine leur marche,
+complète leurs ressources et marque leur but.
+
+Voilà la grande omission du système: l'abstraction y est laissée sur
+l'arrière-plan, à peine mentionnée, recouverte par les autres opérations
+de l'esprit, traitée comme un appendice des expériences; nous n'avons
+qu'à la rétablir dans la théorie générale pour reformer les théories
+particulières où elle a manqué.
+
+
+
+III
+
+D'abord la définition. Il n'y a pas, dit Mill, de définition des choses,
+et quand on me définit la sphère le solide engendré par la révolution
+d'un demi-cercle autour de son diamètre, on ne me définit qu'un nom.
+Sans doute on vous apprend par là le sens d'un nom, mais on vous apprend
+encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les propriétés de
+toute sphère dérivent de cette formule génératrice. On réduit une donnée
+infiniment complexe à deux éléments. On transforme la donnée sensible en
+données abstraites; on exprime l'essence de la sphère, c'est-à-dire la
+cause intérieure et primordiale de toutes ses propriétés. Voilà la
+nature de toute vraie définition; elle ne se contente pas d'expliquer un
+nom, elle n'est pas un simple signalement; elle n'indique pas simplement
+une propriété distinctive, elle ne se borne pas à coller sur l'objet une
+étiquette propre à le faire reconnaître entre tous. Il y a en dehors de
+la définition plusieurs façons de faire reconnaître l'objet; il y a
+telle autre propriété qui n'appartient qu'à lui; on pourrait désigner la
+sphère en disant que, de tous les corps, elle est celui qui, à surface
+égale, occupe le plus d'espace, et autrement encore. Seulement ces
+désignations ne sont pas des définitions; elles exposent une propriété
+caractéristique et dérivée, non une propriété génératrice et première;
+elles ne ramènent pas la chose à ses facteurs, elles ne la recréent pas
+sous nos yeux, elles ne montrent pas sa nature intime et ses éléments
+irréductibles. La définition est la proposition qui marque dans un objet
+la qualité d'où dérivent les autres, et qui ne dérive point d'une autre
+qualité. Ce n'est point là une proposition verbale, car elle vous
+enseigne la qualité d'une chose. Ce n'est point là l'affirmation d'une
+qualité ordinaire, car elle vous révèle la qualité qui est la source du
+reste. C'est une assertion d'une espèce extraordinaire, la plus féconde
+et la plus précieuse de toutes, qui résume toute une science, et en qui
+toute science aspire à se résumer. Il y a une définition dans chaque
+science; il y en a une pour chaque objet. Nous ne la possédons pas
+partout, mais nous la cherchons partout. Nous sommes parvenus à définir
+le mouvement des planètes par la force tangentielle et l'attraction qui
+le composent; nous définissons déjà en partie le corps chimique par la
+notion d'équivalent, et le corps vivant par la notion de type. Nous
+travaillons à transformer chaque groupe de phénomènes en quelques lois,
+forces ou notions abstraites. Nous nous efforçons d'atteindre en chaque
+objet les éléments générateurs, comme nous les atteignons dans la
+sphère, dans le cylindre, dans le cercle, dans le cône, et dans tous
+les composés mathématiques. Nous réduisons les corps naturels à deux ou
+trois sortes de mouvements, attraction, vibration, polarisation, comme
+nous réduisons les corps géométriques à deux ou trois sortes d'éléments,
+le point, le mouvement, la ligne, et nous jugeons notre science
+partielle ou complète, provisoire ou définitive, suivant que cette
+réduction est approximative ou absolue, imparfaite ou achevée.
+
+
+
+IV
+
+Même changement dans la théorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve
+pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont
+mortels, car ce serait dire deux fois la même chose, mais en posant que
+Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons entendu
+parler, sont morts.--Je réponds que la vraie preuve n'est ni dans la
+mortalité de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalité de tous les
+hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit Aristote[45], en montrant
+sa cause. On prouvera donc la mortalité du prince Albert en montrant la
+cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi mourra-t-il, sinon parce que le
+corps humain, étant un composé chimique instable, doit se dissoudre au
+bout d'un temps; en d'autres termes, parce que la mortalité est jointe à
+la qualité d'homme? Voilà la cause et voilà la preuve. C'est cette loi
+abstraite qui, présente dans la nature, amènera la mort du prince, et
+qui, présente dans mon esprit, me montre la mort du prince. C'est cette
+proposition abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition
+particulière, ni la proposition générale. Elle est si bien la preuve
+qu'elle prouve les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts,
+c'est parce que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Si tous
+les hommes sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalité
+est jointe à la qualité d'homme. Ici, une fois de plus, le rôle de
+l'abstraction a été oublié. Mill l'a confondue avec les expériences; il
+n'a pas distingué la preuve et les matériaux de la preuve, la loi
+abstraite et le nombre fini ou indéfini de ses applications. Les
+applications contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la
+loi ni la preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent
+la cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce ne n'est pas assez
+d'additionner les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez
+d'expérimenter, il faut abstraire. Voilà la grande opération
+scientifique. Le syllogisme ne va pas du particulier au particulier,
+comme dit Mill, ni du général au particulier, comme disent les logiciens
+ordinaires, mais de l'abstrait au concret, c'est-à-dire de la cause à
+l'effet. C'est à ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et
+il en marque tous les chaînons; il relie les principes aux effets; il
+fait communiquer les définitions avec les phénomènes. Il porte sur toute
+l'échelle de la science l'abstraction que la définition a portée au
+sommet.
+
+
+
+V
+
+La même opération explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous savons
+que des grandeurs égales ajoutées à des grandeurs égales font des sommes
+égales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace, c'est par une
+expérience extérieure faite avec nos yeux, ou par une expérience
+intérieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut savoir ainsi
+que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on peut le savoir
+encore d'une autre façon. On peut se représenter une droite par
+l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la raison. On peut
+considérer son image ou sa définition. On peut l'étudier en elle-même ou
+dans les éléments générateurs. Je puis me représenter une droite toute
+faite, mais je puis aussi la résoudre en ses facteurs. Je puis assister
+à sa formation, et dégager les éléments abstraits qui l'engendrent,
+comme j'ai assisté à la formation du cylindre et dégagé le rectangle en
+révolution qui l'a engendré. Je puis dire non pas que la ligne droite
+est la plus courte d'un point à un autre, ce qui est une propriété
+dérivée, mais qu'elle est la ligne formée par le mouvement d'un point
+qui tend à se rapprocher d'un autre, et de cet autre seulement; ce qui
+revient à dire que deux points suffisent à déterminer une droite, en
+d'autres termes que deux droites ayant deux points communs coïncident
+dans toute leur étendue intermédiaire; d'où l'on voit que si deux
+droites enfermaient un espace, elles ne feraient qu'une droite et
+n'enfermeraient rien du tout. Voilà une seconde manière de connaître
+l'axiome, et il est clair qu'elle diffère beaucoup de la première. Dans
+la première, on le constate; dans la seconde, on le déduit. Dans la
+première, on éprouve qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il
+est vrai. Dans la première, on l'admet; dans la seconde, on l'explique.
+Dans la première, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome
+est inconcevable; dans la seconde, on découvre en plus que le contraire
+de l'axiome est contradictoire. Étant donné la définition de la ligne
+droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y
+trouve compris; il en dérive comme une conséquence de son principe. En
+somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son
+sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes séparés,
+irréductibles l'un à l'autre: il unit deux termes dont le second est une
+portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes sont
+ainsi. Il suffit de les décomposer pour apercevoir qu'ils vont non d'un
+objet à un objet différent, mais du même au même. Il suffit de résoudre
+les notions d'égalité, de cause, de substance, de temps et d'espace en
+leurs abstraits, pour démontrer les axiomes d'égalité, de substance, de
+cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome, celui d'identité.
+Les autres ne sont que ses applications ou ses suites. Cela admis, on
+voit à l'instant que la portée de notre esprit se trouve changée. Nous
+ne sommes plus simplement capables de connaissances relatives et
+bornées: nous sommes capables aussi de connaissances absolues et
+infinies; nous possédons dans les axiomes des données qui non-seulement
+s'accompagnent l'une l'autre, mais encore dont l'une enferme l'autre.
+Si, comme dit Mill, elles ne faisaient que s'accompagner, nous serions
+forcés de conclure, comme Mill, que peut-être elles ne s'accompagnent
+pas toujours. Nous ne verrions point la nécessité intérieure de leur
+jonction, nous ne la poserions qu'en fait; nous dirions que les deux
+données étant de leur nature isolées, il peut se rencontrer des
+circonstances qui les séparent; nous n'affirmerions la vérité des
+axiomes qu'au regard de notre monde et de notre esprit. Si au contraire
+les deux données sont telles que la première enferme la seconde, nous
+établissons par cela même la nécessité de leur jonction: partout où sera
+la première, elle emportera la seconde, puisque la seconde est une
+partie d'elle-même, et qu'elle ne peut pas se séparer de soi. Il n'y a
+point de place entre elles deux pour une circonstance qui vienne les
+disjoindre, car elles ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur
+liaison est donc absolue et universelle, et nous possédons des vérités
+qui ne souffrent ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions.
+L'abstraction rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et
+nous restituons à la science la portée qu'on lui ôte en restituant à
+l'esprit la faculté qu'on lui ôtait.
+
+
+
+VI
+
+Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure expérience. Et
+c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction.
+Lorsque je découvre par induction que le froid cause la rosée, ou que le
+passage de l'état liquide à l'état solide produit la cristallisation,
+j'établis un rapport entre deux abstraits. Ni le froid, ni la rosée, ni
+le passage de l'état solide à l'état liquide, ni la cristallisation
+n'existent en soi. Ce sont des portions de phénomènes, des extraits de
+cas complexes, des éléments simples enfermés dans des ensembles plus
+composés. Je les en retire et je les isole; j'isole la rosée prise en
+général de toutes les rosées locales, temporaires, particulières, que je
+puis observer; j'isole le froid pris en général de tous les froids
+spéciaux, variés, distincts, qui peuvent se produire parmi toutes les
+différences de texture, toutes les diversités de substance, toutes les
+inégalités de température, toutes les complications de circonstances. Je
+joins un antécédent abstrait à un conséquent abstrait, et je les joins,
+comme le montre Mill lui-même, par des retranchements, des suppressions,
+des éliminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes
+les circonstances adjacentes; je démêle le couple dans l'entourage qui
+l'offusque; je détache, par une série de comparaisons et d'expériences,
+tous les accidents parasites qui se sont collés à lui, et je finis ainsi
+par le mettre à nu. J'ai l'air de considérer vingt cas différents, et
+dans le fond je n'en considère qu'un seul; j'ai l'air de procéder par
+addition, et en somme je n'opère que par soustraction. Tous les procédés
+de l'induction sont donc des moyens d'abstraire, et toutes les oeuvres
+de l'induction sont donc des liaisons d'abstraits.
+
+
+
+VII
+
+Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les deux
+grandes apparences de la nature. Il y a deux opérations, l'expérience et
+l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits complexes et celui
+des éléments simples. Le premier est l'effet, le second la cause. Le
+premier est contenu dans le second et s'en déduit, comme une conséquence
+de son principe. Tous deux s'équivalent; ils sont une seule chose
+considérée sous deux aspects. Ce magnifique monde mouvant, ce chaos
+tumultueux d'événements entrecroisés, cette vie incessante infiniment
+variée et multiple, se réduisent à quelques éléments et à leurs
+rapports. Tout notre effort consiste à passer de l'un à l'autre, du
+complexe au simple, des faits aux lois, des expériences aux formules. Et
+la raison en est visible; car ce fait que j'aperçois par les sens ou la
+conscience n'est qu'une tranche arbitraire que mes sens ou ma conscience
+découpent dans la trame infinie et continue de l'être. S'ils étaient
+construits autrement, ils en intercepteraient une autre; c'est le hasard
+de leur structure qui a déterminé celle-là. Ils sont comme un compas
+ouvert, qui pourrait l'être moins, et qui pourrait l'être davantage. Le
+cercle qu'ils décrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si
+bien, qu'il l'est en deux manières, à l'extérieur et à l'intérieur. Car,
+lorsque je constate un événement, je l'isole artificiellement de son
+entourage naturel, et je le compose artificiellement d'éléments qui ne
+font point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je
+sépare la chute des circonstances antérieures qui réellement lui sont
+jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la
+couleur, le son, et vingt autres circonstances qui réellement ne sont
+point liées. Un fait est donc un amas arbitraire, en même temps qu'une
+coupure arbitraire, c'est-à-dire un groupe factice, qui sépare ce qui
+est uni, et unit ce qui est séparé[46]. Ainsi, tant que nous ne
+regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas
+telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une idée provisoire et
+illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons qu'à
+l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous
+efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels, qui
+soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient composés
+d'éléments effectivement unis. Nous découvrons des couples, c'est-à-dire
+des composés réels et des liaisons réelles. Nous passons de l'accidentel
+au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'apparence à la vérité; et,
+ces premiers couples trouvés, nous pratiquons sur eux la même opération
+que sur les faits, car, à un moindre degré, ils ont la même nature.
+Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils peuvent être
+décomposés et expliqués. Ils ont une raison d'être. Il y a quelque cause
+qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux, comme pour les
+faits, de chercher les éléments générateurs en qui ils peuvent se
+résoudre et de qui ils peuvent se déduire, et l'opération doit continuer
+jusqu'à ce qu'on soit arrivé à des éléments tout à fait simples,
+c'est-à-dire tels que leur décomposition soit contradictoire. Que nous
+puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des causes serait
+démenti, s'ils manquaient. Il y a donc des éléments indécomposables,
+desquels dérivent les lois les plus générales, et de celles-ci les lois
+particulières, et de ces lois les faits que nous observons, ainsi qu'il
+y a en géométrie deux ou trois notions primitives, desquelles dérivent
+les propriétés des lignes, et de celles-ci les propriétés des surfaces,
+des solides et des formes innombrables que la nature peut effectuer ou
+l'esprit imaginer. Nous pouvons maintenant comprendre la vertu et le
+sens de cet axiome des causes qui régit toutes choses, et que Mill a
+mutilé. Il y a une force intérieure et contraignante qui suscite tout
+événement, qui lie tout composé, qui engendre toute donnée. Cela
+signifie, d'une part, qu'il y a une raison à toute chose, que tout fait
+a sa loi; que tout composé se réduit en simples; que tout produit
+implique des facteurs; que toute qualité et toute existence doivent se
+déduire de quelque terme supérieur et antérieur. Et cela signifie,
+d'autre part, que le produit équivaut aux facteurs, que tous deux ne
+sont qu'une même chose sous deux apparences; que la cause ne diffère pas
+de l'effet; que les puissances génératrices ne sont que les propriétés
+élémentaires; que la force active par laquelle nous figurons la nature
+n'est que la nécessité logique qui transforme l'un dans l'autre le
+composé et le simple, le fait et la loi. Par là nous désignons d'avance
+le terme de toute science, et nous tenons la puissante formule qui,
+établissant la liaison invincible et la production spontanée des êtres,
+pose dans la nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle
+enfonce et serre au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier
+de la nécessité.
+
+
+
+VIII
+
+Pouvons-nous connaître ces éléments premiers? Pour mon compte, je le
+pense, et la raison en est qu'étant des abstraits, ils ne sont pas
+situés en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il
+n'y a qu'à les en retirer. Bien plus, étant les plus abstraits,
+c'est-à-dire les plus généraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne les
+comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limitée que soit notre
+expérience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'après cette
+remarque que les modernes métaphysiciens d'Allemagne ont tenté leurs
+grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions simples,
+c'est-à-dire des abstraits indécomposables, que leurs combinaisons
+engendrent le reste, et que les règles de leurs unions ou de leurs
+contrariétés mutuelles sont les lois premières de l'univers. Ils ont
+essayé de les atteindre et de retrouver par la pensée pure le monde tel
+que l'observation nous l'a montré. Ils ont échoué à demi, et leur
+gigantesque bâtisse, toute factice et fragile, pend en ruine, semblable
+à ces échafaudages provisoires qui ne servent qu'à marquer le plan d'un
+édifice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre puissance, ils
+n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous sommes débordés de
+tous côtés par l'infinité du temps et de l'espace; nous nous trouvons
+jetés dans ce monstrueux univers comme un coquillage au bord d'une
+grève, ou comme une fourmi au pied d'un talus. En ceci, Mill dit vrai;
+le hasard se rencontre au terme de toutes nos connaissances comme au
+commencement de toutes nos données: nous avons beau faire, nous ne
+pouvons que remonter, et par conjecture encore, jusqu'à un état
+initial; mais cet état dépend d'un précédent, qui dépend d'un autre, et
+ainsi de suite, en sorte que nous sommes obligés de l'accepter comme une
+pure donnée, et de renoncer à le déduire, quoique nous sachions qu'il
+doive être déduit. Il en est ainsi dans toutes les sciences, en
+géologie, en histoire naturelle, en physique, en chimie, en psychologie,
+en histoire, et l'accident primitif étend ses effets dans toutes les
+parties de la sphère où il est compris. S'il avait été différent, nous
+n'aurions ni les mêmes planètes, ni les mêmes espèces chimiques, ni les
+mêmes végétaux, ni les mêmes animaux, ni les mêmes races d'hommes, ni
+peut-être aucune de ces sortes d'êtres. Si la fourmi était portée dans
+une autre contrée, elle ne verrait ni les mêmes arbres, ni les mêmes
+insectes, ni la même disposition du sol, ni les mêmes révolutions de
+l'air, ni peut-être aucune de ces formes de l'être. Il y a donc en tout
+fait et en tout objet une portion accidentelle et locale, portion
+énorme, qui, comme le reste, dépend des lois primitives, mais n'en
+dépend qu'à travers un circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre
+elle et les lois primitives il y a une lacune infinie qu'une série
+infinie de déductions pourrait seule combler.
+
+Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les
+métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu déduire
+de leurs théorèmes élémentaires la forme du système planétaire, les
+diverses lois de la physique et de la chimie, les principaux types de la
+vie, la succession des civilisations et des pensées humaines. Ils ont
+torturé leurs formules universelles pour en tirer des cas tout
+particuliers; ils ont pris des suites indirectes et lointaines pour des
+suites directes et prochaines; ils ont omis ou supprimé le grand jeu qui
+s'interpose entre les premières lois et les dernières conséquences; ils
+ont écarté de leurs fondements le hasard, comme une assise indigne de la
+science, et ce vide qu'ils laissaient, mal rempli par des matériaux
+postiches, a fait écrouler tout le bâtiment.
+
+Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers nous
+fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était capable
+d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi physique, d'une
+forme vivante, d'une sensation représentative, d'une pensée abstraite;
+car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau qui pense renferme
+tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il contient
+des données générales, c'est-à-dire répandues sur des territoires
+extérieurs fort vastes, où sa limitation l'empêche de pénétrer. Si la
+fourmi était capable de raisonner, elle pourrait construire
+l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique; car un mouvement
+d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps, l'espace, le
+nombre et la force, tous les matériaux des mathématiques: donc, si
+limité que soit le champ d'un esprit, il renferme des données
+universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps et
+de l'espace. Si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler les
+idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la métaphysique; car
+un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur, suffit pour les
+présenter; donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il contient
+des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il n'y a nul objet où elles
+puissent manquer. Et il faut bien qu'il en soit ainsi; car à mesure
+qu'une donnée est plus générale, il faut parcourir moins de faits pour
+la rencontrer: si elle est universelle, on la rencontre partout; si elle
+est absolue, on ne peut pas ne pas la rencontrer. C'est pourquoi, malgré
+l'étroitesse de notre expérience, la métaphysique, j'entends la
+recherche des premières causes, est possible, à la condition que l'on
+reste à une grande hauteur, que l'on ne descende point dans le détail,
+que l'on considère seulement les éléments les plus simples de l'être et
+les tendances les plus générales do la nature. Si quelqu'un recueillait
+les trois ou quatre grandes idées où aboutissent nos sciences, et les
+trois ou quatre genres d'existence qui résument notre univers; s'il
+comparait ces deux étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue,
+ces principales formes ou détermination de la quantité qu'on appelle les
+lois physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette
+merveilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans
+tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il
+découvrait, entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité
+déterminée et la quantité supprimée[47], un ordre tel que la première
+appelât la seconde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi
+que la quantité pure est le commencement nécessaire de la nature, et que
+la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière
+suspendue; si ensuite, isolant les éléments de ces données, il montrait
+qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non autrement;
+s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres d'éléments, et qu'il ne
+peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique sans
+empiéter sur les sciences positives, et touché la source sans être
+obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.
+
+A mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous
+l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir,
+font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est la
+direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première
+conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la seconde
+comme un système de lois: employée seule, la première est anglaise;
+employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place entre les
+deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées anglaises au
+XVIIIe siècle; nous pouvons, au XIXe siècle, préciser les idées
+allemandes. Notre affaire est de tempérer, de corriger, de compléter les
+deux esprits l'un par l'autre, de les fondre en un seul, de les
+exprimer dans un style que tout le monde entende, et d'en faire ainsi
+l'esprit universel.
+
+
+
+IX
+
+Nous sortîmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des deux
+avait fait réfléchir l'autre, et aucun des deux n'avait persuadé
+l'autre; mais ces réflexions furent courtes: devant une belle matinée
+d'août, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres
+rongées par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumière jeune se
+posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades,
+sur le feuillage éclatant des lierres. Les roses grimpantes, les
+chèvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles
+tremblaient et luisaient au souffle léger de l'air. Les jets d'eau
+murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville
+sortait de la brume matinale aussi parée et aussi tranquille qu'un
+palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe
+ouvragée de la renaissance, était bossuée par une broderie de clochers,
+de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et dans ses
+fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs ogives et
+leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps avait fondu
+leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumière, et la vieille
+cité semblait un écrin où tous les siècles et tous les génies avaient
+pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur joyau. Au dehors, la
+rivière coulait à pleins bords en larges nappes d'argent reluisantes.
+Les prairies regorgeaient de hautes herbes, les faucheurs y entraient
+jusqu'au-dessus du genou. Les boutons-d'or, les reines-des-prés par
+myriades, les graminées penchées sous le poids de leur tête grisâtre,
+les plantes abreuvées par la rosée de la nuit, avaient pullulé dans la
+riche terre plantureuse. Il n'y a point de mot pour exprimer cette
+fraîcheur de teintes et cette abondance de sève. A mesure que la grande
+ligne d'ombre reculait, les fleurs apparaissaient au jour brillantes et
+vivantes. A les voir virginales et timides dans ce voile doré, on
+pensait aux joues empourprées, aux beaux yeux modestes d'une jeune fille
+qui pour la première fois met son collier de pierreries. Autour d'elles
+comme pour les garder, des arbres énormes, vieux de quatre siècles,
+allongeaient leurs files régulières; et j'y trouvais une nouvelle trace
+de ce bon sens pratique qui a accompli des révolutions sans commettre de
+ravages, qui, en améliorant tout, n'a rien renversé; qui a conservé ses
+arbres comme sa constitution, qui a élagué les vieilles branches sans
+abattre le tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit
+non-seulement du présent, mais du passé.
+
+FIN.
+
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] It is certain, then, that a part of our notion of a body consists of
+the notion of a number of sensations of our own, or of other sentient
+beings, habitually occuring simultaneously. My conception of the table
+at which I am writing is compounded of its visible form and size, which
+are complex sensations of sight; its tangible form and size, which are
+complex sensations of our organs of touch and of our muscles; its
+weight, which is also a sensation of touch and of the muscles; its
+colour, which is a sensation of sight; its hardness, which is a
+sensation of the muscles; its composition, which is another word for all
+the varieties of sensation which we receive under various circumstances
+from the wood of which it is made; and so forth. All or most of these
+various sensations frequently are, and, as we learn by experience,
+always might be experienced simultaneously, or in many different orders
+of succession, at our own choice: and hence the thought of any one of
+them makes us think of the others, and the whole becomes mentally
+amalgamated into one mixed state of consciousness, which, in the
+language of the school of Locke and Hartley, is termed a complex idea.
+
+[2] For, as our conception of a body is that of an unknown exciting
+cause of sensations, so our conception of a mind is that of an unknown
+recipient, or percipient, of them; and not of them alone, but of all our
+other feelings. As body is the mysterious something which excites the
+mind to feel, so mind is the mysterious something which feels and
+thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we gave in the
+case of matter, a particular statement of the sceptical system by which
+its existence as a Thing in itself, distinct from the series of what are
+denominated its states, is called in question. But it is necessary to
+remark, that on the inmost nature of the thinking principle, as well as
+on the inmost nature of matter, we are, and with our faculties must
+always remain entirely in the dark. All which we are aware of, even in
+our own minds, is (in the words of Mr. Mill) a certain "thread of
+consciousness"; a series of feelings, that is, of sensations, thoughts,
+emotions, and volitions, more or less numerous and complicated.
+
+[3] "Feelings, states of consciousness."
+
+[4] Every attribute of a mind consists either in being itself affected
+in a certain way, or affecting other minds in a certain way. Considered
+in itself, we can predicate nothing of it but the series of its own
+feelings. When we say of any mind, that it is devout, or superstitions,
+or meditative, or cheerful, we mean that the ideas, emotions, or
+volitions implied in those words, form a frequently recurring part of
+the series of feelings, or states of consciousness, which fill up the
+sentient existence of that mind.
+
+In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded
+on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it, in
+the same manner as to a body, grounded on the feelings which it excites
+in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite sensations,
+but it may excite thoughts or emotions. The most important example of
+attributes ascribed on this ground, is the employment of terms
+expressive of approbation of blame. When, for example, we say of any
+character, or (in other words) of any mind, that it is admirable, we
+mean that the contemplation of it excites the sentiment of admiration;
+and indeed somewhat more, for the word implies that we not only feel
+admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some cases,
+under the semblance of a single attribute, two are really predicated:
+one of them, a state of the mind itself, the other, a state with which
+other minds are affected by thinking of it. As when we say of any one
+that he is generous, the word generosity expresses a certain state of
+mind, but being a term of praise, it also expresses that this state of
+mind excites in us another mental state, called approbation. The
+assertion made, therefore, is twofold, and of the following purport:
+Certain feelings form habitually a part of this person's sentient
+existence; and the idea of those feelings of his excites the sentiment
+of approbation in ourselves or others.
+
+[5] Take the following example: A generous person is worthy of honour.
+Who would expect to recognize here a case of coexistence between
+phenomena? But so it is. The attribute which causes a person to be
+termed generous, is ascribed to him on the ground of states of his mind,
+and particulars of his conduct: both are phenomena; the former are facts
+of internal consciousness, the latter, so far as distinct from the
+former, are physical facts, or perceptions of the senses. Worthy of
+honour, admits a similar analysis. Honour, as here used, means a state
+of approving and admiring emotion, followed on occasion by corresponding
+outward acts. "Worthy of honour" connotes all this, together with our
+approval of the act of showing honour. All these are phenomena, states
+of internal consciousness, accompanied or followed by physical facts.
+When we say, A generous person is worthy of honour, we affirm
+coexistence between the two complicated phenomena connoted by the two
+terms respectively. We affirm, that wherever and whenever the inward
+feelings and outward facts implied in the word generosity have place,
+then and there the existence and manifestation of an inward feeling,
+honour, would be followed in our minds by another inward feeling,
+approval.
+
+[6] Selon les logiciens idéalistes, on démêle cet être en consultant
+cette notion, et l'idée décomposée met l'essence à nu. Selon les
+logiciens classificateurs, on atteint cet être en logeant l'objet dans
+son groupe, et l'on définit cette notion en nommant le genre voisin et
+la différence propre. Les uns et les autres s'accordent à croire que
+nous pouvons saisir l'essence.
+
+[7] An essential proposition, then, is one which is purely verbal; which
+asserts of a thing under a particular name only what is asserted of it
+in the fact of calling it by that name; and which therefore either gives
+no information, or gives it respecting the name, not the thing.
+Non-essential, or accidental propositions, on the contrary, may be
+called Real Propositions, in opposition to Verbal. They predicate of a
+thing some fact not involved in the signification of the name by which
+the proposition speaks of it; some attribute not connoted by that name.
+
+[8] The definition, they say; unfolds the nature of the thing: but no
+definition can unfold its whole nature; and every proposition in which
+any quality whatever is predicated of the thing, unfolds some part of
+its nature. The true state of the case we take to be this. All
+definitions are of names, and of names only; but, in some definitions,
+it is clearly apparent, that nothing is intended except to explain the
+meaning of the word; while in others, besides explaining the meaning of
+the word, it is intended to be implied that there exists a thing,
+corresponding to the word.
+
+[9] The definition above given of a triangle, obviously comprises not
+one, but two propositions, perfectly distinguishable. The one is, "There
+may exist a figure bounded by three straight lines;" the other, "And
+this figure may be termed a triangle". The former of these propositions
+is not a definition at all; the latter is a mere nominal defition, or
+explanation of the use and application of a term. The first is
+susceptible of truth or falsehood, and may therefore be made the
+foundation of a train of reasoning. The latter can neither be true nor
+false; the only character it is susceptible of is that of conformity to
+the ordinary usage of language.
+
+[10] The mortality of John, Thomas and company is, after all, the whole
+evidence we have for the mortality of the duke of Wellington. Not one
+iota is added to the proof by interpolating a general proposition. Since
+the individual cases are all the evidence we can possess, evidence which
+no logical form into which we choose to throw it can make greater than
+it is; and since that evidence is either sufficient in itself, or, if
+insufficient for the one purpose, cannot be sufficient for the other; I
+am unable to see why we should be forbidden to take the shortest cut
+from these sufficient premisses to the conclusion, and constrained to
+travel the "high priori road", by the arbitrary fiat of logicians.
+
+[11] All inference is from particulars to particulars: General
+propositions are merely registers of such inferences already made, and
+short formulae for making more: The major premiss of a syllogism,
+consequently, is a formula of this description: and the conclusion is
+not an inference drawn _from_ the formula, but an inference drawn
+_according_ to the formula: the real logical antecedent, or premisses,
+being the particular facts from which the general proposition was
+collected by induction. Those facts, and the individual instances which
+supplied them, may have been forgotten; but a record remains, not indeed
+descriptive of the facts themselves, but showing how those cases may be
+distinguished respecting which the facts, when known, were considered to
+warrant a given inference. According to the indications of this record
+we draw our conclusion, which is, to ail intents and purposes, a
+conclusion from the forgotten facts. For this it is essential that we
+should read the record correctly: and the rules of the syllogism are a
+set of precautions to ensure our doing so.
+
+[12] If we had sufficiently capacious memories, and a sufficient power
+of maintaining order among a huge masse of details, the reasoning could
+go on without any general propositions; they are mere formulae for
+inferring particulars from particulars.
+
+[13] For though, in order actually to see that two given lines never
+meet, it would be necessary to follow them to infinity; yet without
+doing so, we may know that if they ever do meet, or if, after diverging
+from one another, they begin again to approach, this must take place not
+at an infinite, but at a finite distance. Supposing, therefore, such to
+be the case, we can transport ourselves thither in imagination, and can
+frame a mental image of the appearance which one or both of the lines
+must present at that point, which we may rely on as being precisely
+similar to the reality. Now, whether we fix our contemplation upon this
+imaginary picture, or call to mind the generalizations we have had
+occasion to make from former ocular observation, we learn by the
+evidence of experience, that a line which, after diverging from another
+straight line, begins to approach to it, produces the impression on our
+senses which we describe by the expression "a bent line", not by the
+expression, "a straight line".
+
+[14] Induction, then, is that operation of the mind, by which we infer
+that what we know to be true in a particular case or cases, will be true
+in all cases which resemble the former in certain assignable respects.
+In other words, Induction is the process by which we conclude that what
+is true of certain individuals of a class is true of the whole class, or
+that what is true at certain times will be true in similar circumstances
+at all times.
+
+[15] We must first observe, that there is a principe implied in the very
+statement of what Induction is; an assumption with regard to the course
+of nature and the order of universe: namely, that there are such things
+in nature as parallel cases; that what happens once, will, under a
+sufficient degree of similarity of circumstances, happen again, and not
+only again, but as often as the same circumstances recur. This, I say,
+is an assumption, involved in every case of induction. And, if we
+consult the actual course of nature, we find that the assumption is
+warranted. The universe, we find, is so constitued, that whatever is
+true in any one case, is true at all cases of a certain description; the
+only difficulty is, to find _what_ description.
+
+[16] Why it is that, with exactly the same amount of evidence, both
+negative and positive, we did not reject the assertion that there are
+black swans while we should refuse credence to any testimony which
+asserted there were men wearing their heads underneath their shoulders.
+The first assertion was more credible than the latter. But why more
+credible? So long as neither phenomenon had been actually witnessed,
+what reason was there for finding the one harder to be believed than the
+other? Apparently, because there is less constancy in the colours of
+animals, than in the generai structure of their internal anatomy. But
+how do we know this? Doubtless, from experience. It appears, then, that
+we need experience to inform us in what degree, and in what cases, or
+sorts of cases, experience is to be relied on. Experience must be
+consulted in order to learn from it under what circumstances arguments
+from it will be valid. We have no ulterior test to which we subject
+experience in general; but we make experience its own test. Experience
+testifies that among the uniformities which it exhibits or seems to
+exhibit, some are more to be relied on than others; and uniformity,
+therefore, may be presumed, from any given number of instances, with a
+greater degree of assurance, in proportion as the case belongs to a
+class in which the uniformities have hitherto been found more uniform.
+
+[17] Tome I, p. 338, 340, 341, 345, 351.
+
+[18] The only notion of a cause, which the theory of induction requires,
+is such a notion as can be gained from experience. The Law of Causation,
+the recognition of which is the main pillar of inductive science, is but
+the familiar truth, that invariability of succession is found by
+observation to obtain between every fact in nature and some other fact
+which has preceded it; independently of all consideration respecting the
+ultimate mode of production of phenomena, and of every other question
+regarding the nature of "Things in themselves ".
+
+[19] The real Cause, is the whole of these antecedents.
+
+[20] The cause, then, philosophically speaking, is the sum total of the
+conditions, positive and negative, taken together; the whole of the
+contingencies of every description, which being realized, the consequent
+invariably follows.
+
+[21] If there be any meaning which confessedly belongs to the term
+necessity, it is _unconditionalness_. That which is necessary, that
+which _must_ be, means that which will be, whatever supposition we may
+make in regard to all other things.
+
+[22] 1° Prenons cinquante creusets de matière fondue qu'on laisse
+refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse évaporer; toutes
+cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les substances,
+les températures, les circonstances sont aussi différentes que possible.
+Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de l'état liquide
+à l'état solide; nous concluons que ce passage est l'antécédent
+invariable de la cristallisation. Voilà un exemple de la méthode de
+concordance: sa règle fondamentale est que «si deux ou plusieurs cas du
+phénomène en question n'ont qu'une circonstance commune, celte
+circonstance en est la cause ou l'effet» (tome Ier, p. 396).
+
+[23] Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire; plongeons-le dans
+l'acide carbonique, il cesse de respirer. La suffocation se rencontre
+dans le second cas, elle ne se rencontre pas dans le premier; du reste
+les deux cas sont aussi semblables que possible, puisqu'il s'agit dans
+tous les deux du même oiseau et presque au même instant; ils ne
+diffèrent que par une circonstance, l'immersion dans l'acide carbonique
+substituée à l'immersion dans l'air. On en conclut que cette
+circonstance est un des antécédents invariables de la suffocation. Voilà
+un exemple de la méthode de différence; sa règle fondamentale est que
+«si un cas où le phénomène en question se rencontre et un cas où il ne
+se rencontre pas ont toutes leurs circonstances communes, sauf une, le
+phénomène a cette circonstance pour cause ou pour effet.»
+
+[24] Prenons deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de conséquents.
+On a lié tous les antécédents, moins un, à leurs conséquents, et tous
+les conséquents, moins un, à leurs antécédents. Ou peut conclure que
+l'antécédent qui reste est lié au conséquent qui reste. Par exemple, les
+physiciens, ayant calculé, d'après les lois de la propagation des ondes
+sonores, quelle doit être la vitesse du son, trouvèrent qu'en fait les
+sons vont plus vite que le calcul ne semble l'indiquer. Ce surplus ou
+résidu de vitesse est un conséquent et suppose un antécédent; Laplace
+trouva l'antécédent dans la chaleur que développe la condensation de
+chaque onde sonore, et cet élément nouveau introduit dans le calcul le
+rendit parfaitement exact. Voilà un exemple de la méthode des résidus.
+Sa règle est que «si l'on retranche d'un phénomène la partie qui est
+l'effet de certains antécédents, le résidu du phénomène est l'effet des
+antécédents qui restent.»
+
+[25] Prenons deux faits: la présence de la terre et l'oscillation du
+pendule, ou bien encore la présence de la lune et le mouvement des
+marées. Pour joindre directement ces deux phénomènes l'un à l'autre, il
+faudrait pouvoir supprimer le premier, et vérifier si cette suppression
+entraînerait l'absence du second. Or cette suppression est, dans l'un et
+l'autre de ces cas, matériellement impossible. Alors nous employons une
+voie indirecte pour joindre les deux phénomènes. Nous remarquons que
+toutes les variations de l'un correspondent à certaines variations de
+l'autre; que toutes les oscillations du pendule correspondent aux
+diverses positions de la terre; que toutes les circonstances des marées
+correspondent aux positions de la lune. Nous en concluons que le second
+fait est l'antécédent du premier. Voilà un exemple de la méthode des
+variations concomitantes: sa règle fondamentale est que «si un phénomène
+varie d'une façon quelconque toutes les fois qu'un autre phénomène varie
+d'une certaine façon, le premier est une cause ou un effet direct ou
+indirect du second.»
+
+[26] «La méthode de différence, dit Mill, a pour fondement, que tout ce
+qui ne saurait être éliminé est lié au phénomène par une loi. La méthode
+de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut être éliminé n'est
+point lié au phénomène par une loi.» La méthode des résidus est un cas
+de la méthode de différence; la méthode des variations concomitantes en
+est un autre cas, avec cette distinction qu'elle opère, non sur les deux
+phénomènes, mais sur leurs variations.
+
+[27] "We must separate dew from rain, and the moisture of fogs, and
+limite the application of the term to what is really meant, which is,
+the spontaneous appearance of moisture on substances exposed in the open
+air when no rain or _visible_ wet is falling."
+
+[28] "Now, here we have analogous phenomena in the moisture which bedews
+a cold metal or stone when we breathe upon it; that which appears on a
+glass of water fresh from the well in hot weather; that which appears on
+the inside of windows when sudden rain or hail chills the external air;
+that which runs down our walls when, after a long frost, a warm moist
+thaw comes on." Comparing these cases, we find that they all contain the
+phenomenon which was proposed as the subject of investigation. Now "all
+these instances agree in one point, the coldness of the object dewed, in
+comparison with the air in contact with it." But there still remains the
+most important case of ail, that of nocturnal dew: does the same
+circumstance exist in this case?" Is it a fact that the object dewed
+_is_ colder than the air? Certainly not, one would at first be inclined
+to say; for what is to make it so? But ... the experiment is easy; we
+have only to lay a thermometer in contact with the dewed substance, and
+hang one at a little distance above it, out of reach of its influence.
+The experiment has been therefore made; the question has been asked, and
+the answer has been invariably in the affirmative. Whenever an object
+contracts dew, it _is_ colder than the air."
+
+[29] Here then is a complete application of the Method of Agreement,
+establishing the fact of an invariable connexion between the deposition
+of dew on a surface, and the coldness of that surface compared with the
+external air. But which of these is cause, and which effect? or are they
+both effects of something else? On this subject the Method of Agreement
+can afford us no light: we must call in a more potent method. We must
+collect more facts, or, which comes to the same thing, vary the
+circumstances; since every instance in which the circumstances differ is
+a fresh fact: and especially, we must note the contrary or negatives
+cases, i.e., where no dew is produced: for a comparison between
+instances of dew and instances of no dew is the condition necessary to
+bring the Method of Difference into play.
+
+[30] "Now, first, no dew is produced on the surface of polished metals,
+but it _is_ very copiously on glass, both exposed with their faces
+upwards, and in some cases the under side of a horizontal plate of glass
+is also dewed." Here is an instance in which the effect is produced, and
+another instance in which it is not produced; but we cannot yet
+pronounce, as the canon of the Method of Difference requires, that the
+latter instance agrees with the former in all its circumstances except
+in one; for the differences between glass and polished metals are
+manifold, and the only thing we can as yet be sure of, is, that the
+cause of dew will be found among the circumstances by which the former
+substance is distinguished from the latter.
+
+[31] "In the cases of polished metal and polished glass, the contrast
+shows evidently that the _substance_ has much to do with the phenomenon;
+therefore let the substance _alone_ be diversified as much as possible,
+by exposing polished surfaces of various kinds. This done, a _scale of
+intensity_ becomes obvious. Those polished substances are found to be
+most strongly dewed which conduct heat worst, while those which conduct
+well, resist dew most effectually."
+
+[32] The conclusion obtained is, that, _caeteris paribus_, the
+deposition of dew is in some proportion to the power winch the body
+possesses of resisting the passage of heat; and that this, therefore (or
+something connected with this), must be at least one of the causes which
+assist in producing the deposition of dew on the surface.
+
+"But if we expose rough surfaces instead of polished, we sometimes find
+this law interfered with. Thus, roughened iron, especially if painted
+over or blackened, becomes dewed sooner than varnished paper: the kind
+of _surface,_ therefore, has a great influence. Expose, then, the _same_
+material in very diversified states as to surface" (that is, employ the
+Method of Difference to ascertain concomitance of variations), "and
+another scale of intensity becomes at once apparent; those _surfaces_
+which _part with their heat_ most readily by radiation, are found to
+contract dew most copiously."
+
+[33] The conclusion obtained by this new application of the method is,
+that, _caeteris paribus_, the deposition of dew is also in some
+proportion to the power of radiating heat; and that the quality of doing
+this abundantly (or some cause on which that quality dépends) is another
+of the causes which promote the deposition of dew on the substance.
+
+"Again, the influence ascertained to exist of _substance_ and _surface_
+leads us to consider that of _texture_: and hère, again, we are
+presented on trial with remarkable differences, and with a third scale
+of intensity, pointing out substances of a close firm texture, such as
+stones, metals, etc., as unfavourable, but those of a loose one, as
+cloth, velvet, wool, eiderdown, cotton, etc., as eminently favourable to
+the contraction of dew. The Method of concomitant Variations is here,
+for the third time, had recourse to; and, as before, from necessity,
+since the texture of no substance is absolutely firm or absolutely
+loose. Looseness of texture, therefore, or something which is the cause
+of that quality, is another circumstance which promotes the deposition
+of dew; but this third cause resolves itself into the first, viz. the
+quality of resisting the passage of heat: for substances of loose
+texture are precisely those which are best adapted for clothing or for
+impeding the free passage of heat from the skin into the air, so as to
+allow their outer surfaces to be very cold, while they remain warm
+within."
+
+[34] It thus appears that the instances in which much dew is deposited,
+which are very various, agree in this, and, so far as we are able to
+observe, in this only, that they either radiate heat rapidly or conduct
+it slowly: qualities between which there is no other circumstance of
+agreement, than that by virtue of either, the body tends to lose heat
+from the surface more rapidly than it can be restored from within. The
+instances, on the contrary, in which no dew, or but a small quantity of
+it, is formed, and which are also extremely various, agree (so far as we
+can observe) in nothing, except in _not_ having this same property.
+
+This doubt we are not able to resolve. We have found that, in every such
+instance, the substance must be one which, by its own properties or
+laws, would, if exposed in the night, become colder than the surrounding
+air. The coldness therefore, being accounted for independently of the
+dew, while it is proved that there is a connexion between the two, it
+must be the dew which depends on the coldness; or in other words, the
+coldness is the cause of the dew.
+
+[35] The law of causation, already so amply established, admits,
+howewer, of efficient additional corroboration in no less than three
+ways. First, by deduction from the known laws of aqueous vapour when
+diffused through air or any other gas; and though we have not yet come
+to the Deductive Method, we will not omit what is necessary to render
+the speculation complete. It is known by direct experiment that only a
+limited quantity of water can remain suspended in the state of vapour at
+each degree of temperature, and that this maximum grows less and less as
+the temperature diminishes. From this it follows, deductively, that if
+there is already as much vapour suspended as the air will contain at its
+existing temperature, any lowering of that temperature will cause a
+portion of the vapour to be condensed, and become water. But, again, we
+know deductively, from the laws of heat, that the contact of the air
+with a body colder than itself, will necessary lower the temperature of
+the stratum of air immediately applied to its surface; and will
+therefore cause it to part with a portion of its water, which
+accordingly will, by the ordinary laws of gravitation or cohesion,
+attach itself to the surface of the body, thereby constituting dew. This
+deductive proof, it will have been seen, has the advantage of proving at
+once causation as well as coexistence; and it has the additional
+advantage that it also accounts for the _exceptions_ to the occurrence
+of the phenomenon, the cases in which, although the body is colder than
+the air, yet no dew is deposited; by shewing that this will necessarily
+be the case when the air is so under-supplied with aqueous vapour,
+comparatively to its temperature, that even when somewhat cooled by the
+contact of the colder body, it can still continue to hold in suspension
+all the vapour which was previously suspended in it: thus in a very dry
+summer there are no dews, in a very dry winter no hoar frost.
+
+[36] The second corroboration of the theory is by direct experiment,
+according to the canon of the Method of Difference. We can, by cooling
+the surface of any body, find in all cases some temperature (more or
+less inferior to that of the surrounding air, according to its
+hygrometric condition), at which dew will begin to be deposited. Here,
+too, therefore the causation is directly proved. We can, it is true,
+accomplish this only on a small scale; but we have ample reason to
+conclude that the same operation, if conducted in Nature's great
+laboratory, would equally produce the effect.
+
+And, finally, even on that great scale we are able to verify the result.
+The case is one of those rare cases, as we have shown them to be, in
+which nature works the experiment for us in the same manner in which we
+ourselves perform it; introducing into the previous state of things a
+single and perfectly definite new circumstance, and manifesting the
+effect so rapidly, that there is not time for any other material change
+in the pre-existing circumstances. It is observed that dew is never
+copiously deposited in situations much screened from the open sky, and
+not at all in a cloudy night, but _if the clouds withdraw even for a few
+minutes, and leave a clear opening, a deposition of dew presently
+begins_, and goes on increasing.... Dew formed in clear intervals will
+often even evaporate again, when the sky becomes thickly overcast. The
+proof, therefore, is complete that the presence or absence of an
+uninterrupted communication with the sky causes the deposition or
+non-deposition of dew. Now, since a clear sky is nothing but the absence
+of clouds, and it is a known property of clouds, as of all other bodies
+between which and any given object nothing intervenes but an elastic
+fluid, that they tend to raise or keep up the superficial temperature of
+the object by radiating heat to it, we see at once that the
+disappearance of clouds will cause the surface to cool; so that Nature,
+in this case, produces a change in the antecedent by definite and known
+means, and the consequent follows accordingly: a natural experiment
+which satisfies the requisitions of the Method of Difference.
+
+[37] Tome I, page 500.
+
+[38] Tome II, liv. vi, ch. 9. Tome I, p. 487. Explication, d'après
+Liebig, de la décomposition, de la respiration, de l'empoisonnement,
+etc. Il y a un livre entier sur la méthode des sciences morales; je ne
+connais pas de meilleur traité sur ce sujet.
+
+[39] Tome II, page 4.
+
+[40] There exist in nature a number of permanent causes, which have
+subsisted ever since the human race has been in existence, and for an
+indefinite and probably an enormous length of time previous. The sun,
+the earth, and planets, with their varions constituents, air, water, and
+the other distinguishable substances, whether simple or compound, of
+which nature is made up, are such Permanent Causes. They have existed,
+and the effects or consequences which they were fitted to produce have
+taken place (as often as the other conditions of the production met),
+from the very beginning of our experience. But we can give no account of
+the origine of the Permanent Causes themselves.
+
+[41] The resolution of the laws of the heavenly motions, established the
+previously unknown ultimate property of a mutual attraction between the
+bodies: the resolution, so far as it has yet proceeded, of the laws of
+crystallization, or chemical composition, electricity, magnetism, etc.,
+points to various polarities, ultimately inherent in the particles of
+which bodies are composed; the comparative atomic weights of different
+kinds of bodies were ascertained by resolving, into more generai laws,
+the uniformities observed in the proportions in which substances combine
+with one another; and so forth. Thus although every resolution of a
+complex uniformity into simpler and more elementary laws has an apparent
+tendency to diminish the number of the ultimate properties, and really
+does remove many properties from the list; yet (since the result of this
+simplifying process is to trace up an ever greater variety of differents
+effects to the same agents), the further we advance in this direction,
+the greater number of distinct properties we are forced to recognise in
+one and the same object: the coexistences of which properties must
+accordingly be ranked among the ultimate generalities of nature.
+
+[42] Why these particular natural agents existed originally and no
+others, or why they are commingled in such and such proportions, and
+distributed in such a manner throughout space, is a question we cannot
+answer. More than this: we can discover nothing regular in the
+distribution itself; we can reduce it to no uniformity, to no law. There
+are no means by which, from the distribution of these causes or agents
+in one part of space, we could conjecture whether a similar distribution
+prevails in another.
+
+[43] I am convinced that any one accustomed to abstraction and analysis,
+who will fairly exert his faculties for the purpose, will, when his
+imagination has once learnt to entertain the notion, find no difficulty
+in conceiving that in some one for instance of the many firmaments into
+which sidereal astronomy now divides the universe, events may succeed
+one another at random, without any fixed law; nor can anything in our
+experience, or in our mental nature, constitute a sufficient, or indeed
+any reason for believing that this is nowhere the case. The grounds,
+therefore, which warrant us in rejecting such a supposition with respect
+to any of the phenomena of which we have experience, must be sought
+elsewhere than in any supposed necessity of our intellectual faculties.
+
+[44] In distant parts of the stellar regions, where the phenomena may be
+entirely unlike those with which we are acquainted, it would be folly to
+affirm confidently that this general law prevails, any more than those
+special ones which we have found to hold universally on our own planet.
+The uniformity in the succession of events, otherwise called the law of
+causation, must be received not as a law of the universe, but of that
+portion of it only which is within the range of our means of sure
+observation, with a reasonable degree of extension to adjacent cases. To
+extend it further is to make a supposition without evidence, and to
+which, in the absence of any ground from experience for estimating its
+degree of probability, it would be idle to attempt to assign any.
+
+[45] Voyez les seconds analytiques, si supérieurs aux premiers: [Greek:
+hoi aitioon kai protiroon]
+
+[46] «Un fait, me disait un physicien éminent, est une superposition de
+lois.»
+
+[47] Die aufgehobene quantität.
+
+
+ * * * * *
+
+/#
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+ PRÉFACE.
+
+ I. La philosophie en Angleterre--Organisation de la science
+ positive.--Absence des idées générales.
+
+ II. Pourquoi la métaphysique manque.--Autorité de la religion.
+
+ III. Indices et éclats de la pensée libre.--L'exégèse
+ nouvelle.--Stuart Mill.--Ses oeuvres.--Son genre d'esprit.
+ --A quelle famille de philosophes il appartient.--Valeur des
+ spéculations supérieures dans la civilisation humain.
+
+ § I.--EXPOSITION.
+
+ I. Objet de la logique.--En quoi elle se distingue de la
+ psychologie et de la métaphysique.
+
+ II. Ce que c'est qu'un jugement.--Ce que nous connaissons du monde
+ extérieur et du monde intérieur.--Tout l'effort de la science est
+ d'ajouter ou de lier un fait à un fait.
+
+ III. Théorie de la définition.--En quoi cette théorie est
+ importante.--Réfutation de l'ancienne théorie.--Il n'y a pas de
+ définition des choses, mais des définitions des noms.
+
+ IV. Théorie de la preuve.--Théorie ordinaire. Réfutation.--Quelle
+ est dans un raisonnement la partie probante.
+
+ V. Théorie des axiomes.--Théorie ordinaire.--Réfutation.--Les
+ axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe.
+
+ VI. Théorie de l'induction.--La cause d'un fait n'est que son
+ antécédent invariable.--L'expérience seule prouve la stabilité des
+ lois de la nature.--En quoi consiste une loi.--Par quelles méthodes
+ on découvre les lois.--La méthode des concordances, la méthode des
+ différences, la méthode des résidus, la méthode des variations
+ concomitantes.
+
+ VII. Exemples et applications.--Théorie de la rosée.
+
+ VIII. La méthode de déduction.--Son domaine.--Ses procédés.
+
+ IX. Comparaison de la méthode d'induction et de la la méthode de
+ déduction.--Emploi ancien de la première.--Emploi moderne de la
+ seconde.--Sciences qui réclament la première.--Sciences qui
+ réclament la seconde.--Caractère positif de l'oeuvre de
+ Mill.--Lignée de ses prédécesseurs.
+
+ X. Limites de notre science.--Il n'est pas certain que tous les
+ événements arrivent selon des lois.--Le hasard dans la nature.
+
+ § II.--DISCUSSION.
+
+ I. Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais.--Liaison
+ de l'esprit positif et de l'esprit religieux.--Quelle faculté ouvre
+ le monde des causes.
+
+ II. Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits
+ et des lois.--Nature de l'abstraction.--Rôle de l'abstraction dans
+ la science.
+
+ III. Théorie de la définition.--Elle est l'exposé des abstraits
+ générateurs.
+
+ IV. Théorie de la preuve.--La partie probante du raisonnement est
+ une loi abstraite.
+
+ V. Théorie des axiomes.--Les axiomes sont des relations
+ d'abstraits.--Ils se ramènent à l'axiome d'identité.
+
+ VI. Théorie de l'induction.--Ses procédés sont des éliminations ou
+ abstractions.
+
+ VII. Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience et
+ l'abstraction.--Les deux grandes apparences des choses, les faits
+ sensibles et les lois abstraites.--Pourquoi nous devons passer des
+ premiers aux secondes.--Sens et portée de l'axiome des causes.
+
+ VIII. Il est possible de connaître les éléments premiers.--Erreur
+ de la métaphysique allemande.--Elle a négligé la part du hasard et
+ les perturbations locales.--Ce qu'une fourmi philosophe pourrait
+ savoir.--Idée et limites d'une métaphysique.--Position de la
+ métaphysique chez les trois nations pensantes.--Une matinée à
+ Oxford.
+#/
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le positivisme anglais, by Hypolite Taine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POSITIVISME ANGLAIS ***
+
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+Produced by Marc D'Hooghe.
+
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
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+
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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