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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:47 -0700
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+ The Project Gutenberg eBook of Le Positivisme Anglais, by Hypolite Taine.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le positivisme anglais, by Hypolite Taine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le positivisme anglais
+ Etude sur Stuart Mill
+
+Author: Hypolite Taine
+
+Release Date: February 9, 2006 [EBook #17734]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POSITIVISME ANGLAIS ***
+
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+Produced by Marc D'Hooghe.
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+
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+<h1>LE POSITIVISME ANGLAIS</h1>
+
+<h3>&Eacute;TUDE SUR STUART MILL</h3>
+
+<h3>par</h3>
+
+<h2>HIPPOLYTE TAINE</h2>
+
+<h4>1864</h4>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+<p><a href="#TABLE">Table des matières</a></p>
+
+<h3><a name="PREacuteFACE" id="PREacuteFACE"></a>PR&Eacute;FACE</h3>
+
+
+<p>Lorsque cette &eacute;tude parut pour la premi&egrave;re fois, M. Stuart Mill me fit
+l'honneur de m'&eacute;crire &laquo;qu'on ne pouvait donner en peu de pages une id&eacute;e
+plus exacte et plus compl&egrave;te du contenu de son livre, comme corps de
+doctrine philosophique. Seulement, ajoutait-il, je crois que vous vous
+trompez en regardant ce point de vue comme particuli&egrave;rement anglais. Il
+le fut dans la premi&egrave;re moiti&eacute; du XVIII<sup>e</sup> si&egrave;cle, &agrave; partir de
+Locke, et jusqu'&agrave; la r&eacute;action contre Hume. Cette r&eacute;action, commenc&eacute;e en
+&Eacute;cosse, a rev&ecirc;tu depuis longtemps la forme germanique, et a fini par
+tout envahir. Quand j'ai &eacute;crit mon livre, j'&eacute;tais &agrave; peu pr&egrave;s seul de mon
+opinion, et, bien que ma mani&egrave;re de voir ait trouv&eacute; un degr&eacute; de
+sympathie auquel je ne m'attendais nullement, on compte encore en
+Angleterre vingt philosophes &agrave; priori et spiritualistes contre chaque
+partisan de la doctrine de l'Exp&eacute;rience.&raquo;</p>
+
+<p>Cette remarque est fort juste; moi-m&ecirc;me j'avais pu la faire, ayant &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute; dans la philosophie &eacute;cossaise et parmi les livres de Reid. Ma
+seule r&eacute;ponse est qu'il y a des philosophes qui ne comptent pas, et que
+tous ceux-l&agrave;, Anglais ou non, spiritualistes ou non, on peut les
+n&eacute;gliger sans grand dommage. Tous les demi-si&egrave;cles, et plus
+ordinairement tous les si&egrave;cles ou tous les deux si&egrave;cles, para&icirc;t un homme
+qui <i>pense</i>: Bacon et Hume en Angleterre, Descartes et Condillac en
+France, Kant et Hegel en Allemagne; le reste du temps la sc&egrave;ne reste
+vide, et des hommes ordinaires viennent la remplir, offrant au public ce
+que le public d&eacute;sire, sensualistes ou id&eacute;alistes, selon la direction du
+temps, suffisamment instruits et habiles pour tenir le premier r&ocirc;le,
+capables de rajeunir les vieux airs, exerc&eacute;s dans le r&eacute;pertoire, mais
+d&eacute;pourvus de l'invention v&eacute;ritable, simples ex&eacute;cutants qui succ&egrave;dent aux
+compositeurs. En ce moment, la sc&egrave;ne est vide en Europe. Les Allemands
+transcrivent ou transposent le vieux mat&eacute;rialisme fran&ccedil;ais; les
+Fran&ccedil;ais, par habitude et dans une demi-somnolence, &eacute;coutent avec un air
+un peu ennuy&eacute; et distrait les morceaux de bravoure, les belles phrases
+&eacute;loquentes que l'enseignement public leur r&eacute;p&egrave;te depuis trente ans. Dans
+ce grand silence, et parmi ces comparses monotones, voici un ma&icirc;tre qui
+s'avance et qui parle. On n'a rien vu de semblable depuis Hegel.</p>
+
+<p>Janvier 1804.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="ETUDE" id="ETUDE"></a>&Eacute;TUDE SUR STUART MILL</h2>
+
+
+<h3><a name="one-I" id="one-I"></a>I</h3>
+
+<p>J'&eacute;tais &agrave; Oxford l'an dernier, pendant les s&eacute;ances de la <i>British
+Association for the advancement of learning</i>, et j'y avais trouv&eacute;, parmi
+les rares &eacute;tudiants qui restaient encore, un jeune Anglais, homme
+d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le soir au
+nouveau mus&eacute;um, tout peupl&eacute; de sp&eacute;cimens: on y professe de petits cours,
+on met en jeu des instruments nouveaux: les dames y assistent et
+s'int&eacute;ressent aux exp&eacute;riences; le dernier jour, pleines d'enthousiasme,
+elles chant&egrave;rent <i>God save the Queen</i>. J'admirais ce z&egrave;le, cette
+solidit&eacute; d'esprit, cette organisation de la science, ces souscriptions
+volontaires, cette aptitude &agrave; l'association et au travail, cette grande
+machine pouss&eacute;e par tant de bras, et si bien construite pour accumuler,
+contr&ocirc;ler et classer les faits. Et pourtant dans cette abondance il y
+avait un vide: quand je lisais les comptes rendus, je croyais assister &agrave;
+un congr&egrave;s de chefs d'usines; tous ces savants v&eacute;rifiaient des d&eacute;tails
+et &eacute;changeaient des recettes. Il me semblait entendre des contrema&icirc;tres
+occup&eacute;s &agrave; se communiquer leurs proc&eacute;d&eacute;s pour le tannage du cuir ou la
+teinture du coton: les id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales &eacute;taient absentes. Je m'en
+plaignais &agrave; mon ami, et le soir, sous sa lampe, dans ce grand silence
+qui enveloppe l&agrave;-bas une ville universitaire, nous en cherchions tous
+deux les raisons.</p>
+
+
+
+<h3><a name="one-II" id="one-II"></a>II</h3>
+
+<p>Un jour, je lui dis:&mdash;La philosophie vous manque, j'entends celle que
+les Allemands appellent m&eacute;taphysique. Vous avez des savants, vous n'avez
+pas de penseurs. Votre Dieu vous g&egrave;ne; il est la cause supr&ecirc;me, et vous
+n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est le
+personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je vois
+bien qu'il le m&eacute;rite; car il fait partie de la constitution, il est le
+gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes les
+questions, il remplace avec avantage les pr&eacute;fets et les gendarmes dont
+les peuples du continent sont encore encombr&eacute;s. N&eacute;anmoins ce haut rang
+a l'inconv&eacute;nient de toutes les positions officielles; il produit un
+jargon, des pr&eacute;jug&eacute;s, une intol&eacute;rance et des courtisans. Voici tout pr&egrave;s
+de nous le pauvre M. Max Millier qui, pour acclimater ici les &eacute;tudes
+sanscrites, a &eacute;t&eacute; forc&eacute; de d&eacute;couvrir dans les V&eacute;das l'adoration d'un
+dieu moral, c'est-&agrave;-dire la religion de Paley et d'Addison. Il y a
+quinze jours, &agrave; Londres, je lisais une proclamation de la reine qui
+d&eacute;fend aux gens de jouer aux cartes, m&ecirc;me chez eux, le dimanche. Il
+para&icirc;t que, si j'&eacute;tais vol&eacute;, je ne pourrais appeler mon voleur en
+justice sans pr&ecirc;ter le serment th&eacute;ologique pr&eacute;alable; sinon, on a vu le
+juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et l'injurier par-dessus
+le march&eacute;. Chaque ann&eacute;e, quand nous lisons dans vos journaux le discours
+de la couronne, nous y trouvons la mention oblig&eacute;e de la divine
+Providence; cette mention arrive m&eacute;caniquement, comme l'apostrophe aux
+dieux immortels &agrave; la quatri&egrave;me page d'un discours de rh&eacute;torique, et vous
+savez qu'un jour la p&eacute;riode pieuse ayant &eacute;t&eacute; omise, on fit tout expr&egrave;s
+une seconde communication au parlement pour l'ins&eacute;rer. Toutes ces
+tracasseries et toutes ces p&eacute;danteries indiquent &agrave; mon gr&eacute; une monarchie
+c&eacute;leste; naturellement celle-ci ressemble &agrave; toutes les autres: je veux
+dire qu'elle s'appuie plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude
+que sur l'examen et la raison. Jamais monarchie n'invita les gens &agrave;
+v&eacute;rifier ses titres. Comme d'ailleurs la v&ocirc;tre est utile, voulue et
+morale, elle ne vous r&eacute;volte pas; vous lui restez soumis sans
+difficult&eacute;, vous lui &ecirc;tes attach&eacute;s de coeur; vous craindriez, en la
+touchant, d'&eacute;branler la constitution et la morale. Vous la laissez au
+plus haut des cieux parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous
+vous r&eacute;duisez aux questions de fait, aux dissections menues, aux
+op&eacute;rations de laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser
+des coquilles. La science se trouve d&eacute;capit&eacute;e; mais tout est pour le
+mieux, car la vie pratique s'am&eacute;liore, et le dogme reste intact.</p>
+
+
+
+<h3><a name="one-III" id="one-III"></a>III</h3>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien Fran&ccedil;ais, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous
+voil&agrave; de prime saut install&eacute; dans une th&eacute;orie. Sachez qu'il y a chez
+nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, &agrave; Christ-Church par exemple.
+L'un d'eux, professeur de grec, a parl&eacute; si profond&eacute;ment de
+l'inspiration, de la cr&eacute;ation et des causes finales, qu'on l'a
+disgraci&eacute;. Regardez ce petit recueil tout nouveau, <i>Essays and Reviews</i>;
+vos libert&eacute;s philosophiques du dernier si&egrave;cle, les conclusions r&eacute;centes
+de la g&eacute;ologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'ex&eacute;g&egrave;se
+allemande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre
+autres les polissonneries de Voltaire, le jargon n&eacute;buleux d'outre-Rhin
+et la grossi&egrave;ret&eacute; prosa&iuml;que de M. Comte; &agrave; mon gr&eacute;, la perle est petite.
+Attendez vingt ans, vous trouverez &agrave; Londres les id&eacute;es de Paris et de
+Berlin.&mdash;Mais ce seront les id&eacute;es de Paris et de Berlin. Qu'avez-vous
+d'original?&mdash;Stuart Mill.&mdash;Qu'est-ce que Stuart Mill?&mdash;Un politique. Son
+petit &eacute;crit <i>On liberty</i>; est aussi bon que le <i>Contrat social</i> de votre
+Rousseau est mauvais.&mdash;C'est beaucoup dire.&mdash;Non, car Mill conclut aussi
+fortement &agrave; l'ind&eacute;pendance de l'individu que Rousseau au despotisme de
+l'&Eacute;tat.&mdash;Soit, mais il n'y a pas l&agrave; de quoi faire un philosophe.
+Qu'est-ce encore que votre Stuart Mill?&mdash;Un &eacute;conomiste qui va au del&agrave; de
+sa science et qui subordonne la production &agrave; l'homme, au lieu de
+subordonner l'homme &agrave; la production.&mdash;Soit, mais il n'y a pas l&agrave; non
+plus de quoi faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre
+Stuart Mill?&mdash;Un logicien.&mdash;Bien; mais de quelle &eacute;cole?&mdash;De la sienne.
+Je vous ai dit qu'il est original.&mdash;Est-il h&eacute;g&eacute;lien?&mdash;Oh! pas du tout;
+il aime trop les faits et les preuves.&mdash;Suit-il Port-Royal?&mdash;Encore
+moins; lisait trop bien les sciences modernes.&mdash;Imite&mdash;t&mdash;il Condillac?
+&mdash;Non certes: Condillac n'enseigne qu'&agrave; bien &eacute;crire.&mdash;Alors quels sont
+ses amis?&mdash;Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et
+Newton.&mdash;Est-ce un syst&eacute;matique, un r&eacute;formateur sp&eacute;culatif?&mdash;Il a trop
+d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures th&eacute;ories et
+expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas majestueusement en
+restaurateur de la science; il ne d&eacute;clare pas, comme vos Allemands, que
+son livre va ouvrir une nouvelle &egrave;re au genre humain. Il marche pas &agrave;
+pas, un peu lentement, et souvent terre &agrave; terre, &agrave; travers une multitude
+d'exemples. Il excelle &agrave; pr&eacute;ciser une id&eacute;e, &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler un principe, &agrave; le
+retrouver sous une foule de cas diff&eacute;rents, &agrave; r&eacute;futer, &agrave; distinguer, &agrave;
+argumenter. Il a la finesse, la patience, la m&eacute;thode et la sagacit&eacute; d'un
+l&eacute;giste.&mdash;Tr&egrave;s-bien, voil&agrave; que vous me donnez raison d'avance: l&eacute;giste,
+parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons l&agrave; que de
+la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande
+conception d'ensemble?&mdash;Oui.&mdash;A-t-il une id&eacute;e personnelle et compl&egrave;te de
+la nature et de l'esprit?&mdash;Oui.&mdash;A-t-il rassembl&eacute; les op&eacute;rations et les
+d&eacute;couvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne &agrave;
+toutes un tour nouveau?&mdash;Oui; seulement il faut d&eacute;m&ecirc;ler ce
+principe.&mdash;C'est votre affaire, et j'esp&egrave;re bien que vous allez vous en
+charger.&mdash;Mais je vais tomber dans les abstractions.&mdash;Il n'y a pas de
+mal.&mdash;Mais tout ce raisonnement serr&eacute; sera comme une haie
+d'&eacute;pines.&mdash;Nous nous piquerons les doigts.&mdash;Mais les trois quarts des
+gens jetteraient l&agrave; ces sp&eacute;culations comme oiseuses.&mdash;Tant pis pour eux.
+Pourquoi vit une nation ou un si&egrave;cle, sinon pour les former? On n'est
+compl&egrave;tement homme que par l&agrave;. Si quelque habitant d'une autre plan&egrave;te
+descendait ici pour nous demander o&ugrave; en est notre esp&egrave;ce, il faudrait
+lui montrer les cinq ou six grandes id&eacute;es que nous avons sur l'esprit et
+le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence.
+Exposez-moi votre th&eacute;orie; je m'en retournerai plus instruit qu'apr&egrave;s
+avoir vu les las de briques que vous appelez Londres et Manchester.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>&sect; I. L'EXP&Eacute;RIENCE</h3>
+
+
+<h3><a name="two-I" id="two-I"></a>I</h3>
+
+<p>Alors, nous allons prendre les choses en logiciens, par le commencement.
+Stuart Mill a &eacute;crit une logique. Qu'est-ce que la logique? C'est une
+science. Quel est son objet? Ce sont les sciences: car supposez que vous
+ayez parcouru l'univers et que vous le connaissiez tout entier, astres,
+terre, soleil, chaleur, pesanteur, affinit&eacute;s, esp&egrave;ces min&eacute;rales,
+r&eacute;volutions g&eacute;ologiques, plantes, animaux, &eacute;v&eacute;nements humains, et tout
+ce qu'expliquent ou embrassent les classifications et les th&eacute;ories; il
+vous restera encore &agrave; conna&icirc;tre ces classifications et ces th&eacute;ories.
+Non-seulement il y a l'ordre des &ecirc;tres, mais il y a encore l'ordre des
+pens&eacute;es qui les repr&eacute;sentent; non-seulement il y a des plantes et des
+animaux, mais encore il y a une botanique et une zoologie; non-seulement
+il y a des lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore
+il y a une g&eacute;om&eacute;trie et une arithm&eacute;tique. Les sciences sont donc des
+choses r&eacute;elles comme les faits eux-m&ecirc;mes: elles peuvent donc &ecirc;tre, comme
+les faits, un sujet d'&eacute;tude. On peut les analyser comme on analyse les
+faits, rechercher leurs &eacute;l&eacute;ments, leur composition, leur ordre, leurs
+rapports et leur fin. Il y a donc une science des sciences: c'est cette
+science qu'on appelle logique, et qui est l'objet du livre de Stuart
+Mill. Ou n'y d&eacute;compose point les op&eacute;rations de l'esprit en elles-m&ecirc;mes,
+la m&eacute;moire, l'association des id&eacute;es, la perception ext&eacute;rieure: ceci est
+une affaire de psychologie. On n'y discute pas la valeur de ces
+op&eacute;rations, la v&eacute;racit&eacute; de notre intelligence, la certitude absolue de
+nos connaissances &eacute;l&eacute;mentaires; ceci est une affaire de m&eacute;taphysique.
+On y suppose nos facult&eacute;s en exercice, et l'on y admet leurs d&eacute;couvertes
+originelles. On prend l'instrument tel que la nature nous le fournit, et
+l'on se fie &agrave; son exactitude. On laisse &agrave; d'autres le soin de d&eacute;monter
+son m&eacute;canisme et la curiosit&eacute; de contr&ocirc;ler ses r&eacute;sultats. On part de ses
+op&eacute;rations primitives; on recherche comment elles s'ajoutent les unes
+aux autres, comment elles se combinent les unes avec les autres, comment
+elles se transforment les unes les autres; comment, &agrave; force d'additions,
+de combinaisons et de transformations, elles finissent par composer un
+syst&egrave;me de v&eacute;rit&eacute;s li&eacute;es et croissantes. On fait la th&eacute;orie de la
+science comme d'autres font la th&eacute;orie de la v&eacute;g&eacute;tation, de l'esprit,
+des nombres. Voil&agrave; l'id&eacute;e de la logique, et il est clair qu'elle a, au
+m&ecirc;me titre que les autres sciences, sa mati&egrave;re r&eacute;elle, son domaine
+distinct, son importance visible, sa m&eacute;thode propre et son avenir
+certain.</p>
+
+
+
+<h3><a name="two-II" id="two-II"></a>II</h3>
+
+<p>Ceci pos&eacute;, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne
+sont que des amas de <i>propositions</i>, et que toute proposition ne fait
+que lier ou s&eacute;parer un sujet et un attribut, c'est-&agrave;-dire un nom et un
+autre nom, une qualit&eacute; et une substance, c'est-&agrave;-dire une chose et une
+autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce que
+nous d&eacute;signons par un nom; en d'autres termes, ce que nous connaissons
+dans les objets, ce que nous lions et s&eacute;parons, ce qui est la mati&egrave;re de
+toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y a un point par
+lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a un &eacute;l&eacute;ment commun
+qui, perp&eacute;tuellement r&eacute;p&eacute;t&eacute;, compose toutes nos id&eacute;es. Il y a un petit
+cristal primitif qui, ind&eacute;finiment et diversement ajout&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me,
+engendre la masse totale, et qui, une fois connu, nous enseigne d'avance
+les lois et la composition des corps complexes qu'il a form&eacute;s.</p>
+
+<p>Or, quand nous regardons attentivement l'id&eacute;e que nous nous faisons
+d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances,
+c'est-&agrave;-dire les corps et les esprits<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Cette table est brune,
+longue, large et haute de trois pieds &agrave; l'oeil: cela signifie qu'elle
+fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes
+qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle p&egrave;se
+dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort
+moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un
+poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine
+sensation musculaire. Elle est dure et carr&eacute;e: cela signifie encore
+qu'&eacute;tant pouss&eacute;e, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux
+esp&egrave;ces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand
+j'examine de pr&egrave;s ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien
+d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre id&eacute;e d'un corps
+ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les
+sensations qu'il excite en nous; nous le d&eacute;terminons par l'esp&egrave;ce, le
+nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature
+intime, ou s'il en a une; nous affirmons simplement qu'il est la cause
+inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de nos
+sensations il a dur&eacute;, nous voulons dire simplement que si, pendant ce
+temps-l&agrave;, nous nous &eacute;tions trouv&eacute;s &agrave; sa port&eacute;e, nous aurions eu les
+sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le d&eacute;finissons jamais que
+par nos impressions pr&eacute;sentes ou pass&eacute;es, futures ou possibles,
+complexes ou simples. Cela est si vrai, que des philosophes comme
+Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la mati&egrave;re est un &ecirc;tre
+imaginaire, et que tout l'univers sensible se r&eacute;duit &agrave; un ordre de
+sensations. A tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et les
+jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les impressions
+par lesquelles il se manifeste &agrave; nous.</p>
+
+<p>Il en est de m&ecirc;me pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a en
+nous une &acirc;me, un moi, un sujet ou &laquo;r&eacute;cipient&raquo; des sensations et de nos
+autres fa&ccedil;ons d'&ecirc;tre, distinct de ces sensations et de nos autres fa&ccedil;ons
+d'&ecirc;tre; mais nous n'en connaissons rien. &laquo;Tout ce que nous apercevons en
+nous-m&ecirc;mes, dit Mill,<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> c'est une certaine trame d &eacute;tats int&eacute;rieurs,
+une s&eacute;rie d'impressions<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, sensations, pens&eacute;es, &eacute;motions et volont&eacute;s.&raquo;
+Nous n'avons pas plus d'id&eacute;e de l'esprit que de la mati&egrave;re; nous ne
+pouvons rien dire de plus sur lui que sur la mati&egrave;re. Ainsi les
+substances, quelles qu'elles soient, corps ou esprit, en nous ou hors de
+nous, ne sont jamais pour nous que des tissus plus ou moins compliqu&eacute;s,
+plus ou moins r&eacute;guliers, dont nos impressions ou mani&egrave;res d'&ecirc;tre forment
+tous les fils.</p>
+
+<p>Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les
+substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par l&agrave;
+que, lorsque la neige est pr&eacute;sente &agrave; ma vue, j'ai la sensation de
+blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par l&agrave; que,
+lorsque le feu est &agrave; port&eacute;e de mon corps, j'ai la sensation de chaleur.
+&laquo;Quand nous disons d'un esprit qu'il est d&eacute;vot ou superstitieux, ou
+m&eacute;ditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que les id&eacute;es, les
+&eacute;motions, les volont&eacute;s d&eacute;sign&eacute;es par ces mots reviennent fr&eacute;quemment
+dans la s&eacute;rie de ses mani&egrave;res d'&ecirc;tre<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.&raquo; Quand nous disons que les
+corps sont pesants, divisibles, mobiles, nous voulons dire simplement
+qu'abandonn&eacute;s &agrave; eux-m&ecirc;mes, ils tomberont; que, tranch&eacute;s, ils se
+s&eacute;pareront; que, pouss&eacute;s, ils se mettront en mouvement; c'est-&agrave;-dire
+qu'en telle et telle circonstance ils produiront telle ou telle
+sensation sur nos muscles ou sur notre vue. Toujours un attribut d&eacute;signe
+une de nos mani&egrave;res d'&ecirc;tre ou une s&eacute;rie de nos mani&egrave;res d'&ecirc;tre. En vain
+nous les d&eacute;guisons en les groupant, en les cachant sous des mots
+abstraits, en les divisant, en les transformant de telle sorte que
+souvent nous avons peine &agrave; les reconna&icirc;tre: toutes les fois que nous
+regardons au fond de nos mots et de nos id&eacute;es, nous les y trouvons, et
+nous n'y trouvons pas autre chose. &laquo;D&eacute;composez, dit Mill, une
+proposition abstraite; par exemple: Une personne g&eacute;n&eacute;reuse est digne
+d'honneur<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.&mdash;Le mot <i>g&eacute;n&eacute;reux</i> d&eacute;signe certains &eacute;tats habituels
+d'esprit et certaines particularit&eacute;s habituelles de conduite,
+c'est-&agrave;-dire des mani&egrave;res d'&ecirc;tre int&eacute;rieures et des faits ext&eacute;rieurs
+sensibles. Le mot <i>honneur</i> exprime un sentiment d'approbation et
+d'admiration suivi &agrave; l'occasion par les actes ext&eacute;rieurs
+correspondants. Le mot <i>digne</i> indique que nous approuvons l'action
+d'honorer. Toutes ces choses sont des ph&eacute;nom&egrave;nes ou &eacute;tats d'esprit
+suivis ou accompagn&eacute;s de faits sensibles.&raquo; Ainsi nous avons beau nous
+tourner de tous c&ocirc;t&eacute;s, nous restons dans le m&ecirc;me cercle. Que l'objet
+soit un attribut ou une substance, qu'il soit complexe ou abstrait,
+compos&eacute; ou simple, son &eacute;toffe pour nous est la m&ecirc;me: nous n'y mettons
+que nos mani&egrave;res d'&ecirc;tre. Notre esprit est dans la nature comme un
+thermom&egrave;tre est dans une chaudi&egrave;re: nous d&eacute;finissons les propri&eacute;t&eacute;s de
+la nature par les impressions de notre esprit, comme nous d&eacute;signons les
+&eacute;tats de la chaudi&egrave;re par les variations du thermom&egrave;tre. Nous ne savons
+de l'un et de l'autre que des &eacute;tats et des changements; nous ne
+composons l'un et l'autre que de donn&eacute;es isol&eacute;es et transitoires: une
+chose n'est pour nous qu'un amas de ph&eacute;nom&egrave;nes. Ce sont l&agrave; les seuls
+&eacute;l&eacute;ments de notre science: partant, tout l'effort de notre science sera
+d'ajouter des faits l'un &agrave; l'autre, ou de lier un fait &agrave; un fait.</p>
+
+
+
+<h3><a name="two-III" id="two-III"></a>III</h3>
+
+<p>Cette petite phrase est l'abr&eacute;g&eacute; de tout le syst&egrave;me; p&eacute;n&eacute;trez-vous en.
+Elle explique toutes les th&eacute;ories de Mill. C'est &agrave; ce point de vue qu'il
+a tout d&eacute;fini. C'est d'apr&egrave;s ce point de vue qu'il a partout innov&eacute;. Il
+n'a reconnu dans toutes les formes et &agrave; tous les degr&eacute;s de la
+connaissance que la connaissance des faits et de leurs rapports.</p>
+
+<p>Or, vous savez que la logique a deux pierres angulaires, la th&eacute;orie de
+la <i>d&eacute;finition</i> et la th&eacute;orie de la <i>preuve</i>. Depuis Aristote, les
+logiciens ont pass&eacute; leur temps &agrave; les polir. On n'osait y toucher que
+respectueusement. Elles &eacute;taient saintes. Tout au plus, de temps en
+temps, quelque novateur osait les retourner avec pr&eacute;caution pour les
+mettre en un meilleur jour. Mill les taille, les tranche, les renverse
+et les remplace toutes les deux, de la m&ecirc;me mani&egrave;re et du m&ecirc;me effort.</p>
+
+
+
+<h3><a name="two-IV" id="two-IV"></a>IV</h3>
+
+<p>Je sais bien qu'aujourd'hui on se moque des gens qui raisonnent sur la
+d&eacute;finition; j'esp&egrave;re pour vous que vous ne commettez pas cette sottise.
+Il n'y a pas de th&eacute;orie plus f&eacute;conde en cons&eacute;quences universelles et
+capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science
+humaine v&eacute;g&egrave;te et se soutient. Car d&eacute;finir les choses, c'est marquer
+leur nature. Apporter une id&eacute;e neuve de la d&eacute;finition, c'est apporter
+une id&eacute;e neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les
+&ecirc;tres, de quoi ils se composent, en quels &eacute;l&eacute;ments ils se r&eacute;duisent.
+Voil&agrave; le m&eacute;rite de ces sp&eacute;culations si s&egrave;ches; le philosophe a l'air
+d'aligner des formules; la v&eacute;rit&eacute; est qu'il y renferme l'univers.</p>
+
+<p>Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une
+figure de g&eacute;om&eacute;trie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans
+doute l'objet a ses propri&eacute;t&eacute;s, mais il a aussi son essence. Il se
+manifeste au dehors par une multitude ind&eacute;finie d'effets et de qualit&eacute;s,
+mais toutes ces mani&egrave;res d'&ecirc;tre sont les suites ou les oeuvres de sa
+nature intime. Il y a en lui un certain fonds cach&eacute;, seul primitif, seul
+important, sans lequel il ne peut ni exister ni &ecirc;tre con&ccedil;u, et qui
+constitue son &ecirc;tre et sa notion<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. Ils appellent d&eacute;finitions les
+propositions qui la d&eacute;signent, et d&eacute;cident que le meilleur de notre
+science consiste en ces sortes de propositions.</p>
+
+<p>Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien;
+elles enseignent le sens d'un mot, et sont purement verbales<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.
+Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal
+raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois
+lignes? La premi&egrave;re partie de votre phrase m'exprime par un mot
+abr&eacute;viatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution
+d&eacute;velopp&eacute;e. Vous me dites deux fois la m&ecirc;me chose; vous mettez le m&ecirc;me
+fait sous deux termes diff&eacute;rents: vous n'ajoutez pas un fait &agrave; un fait,
+vous allez du m&ecirc;me au m&ecirc;me. Votre proposition n'est pas instructive.
+Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon esprit resterait
+aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais pas acquis une
+connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui concernent
+l'essence sont importantes, et que les propositions qui concernent les
+qualit&eacute;s sont accessoires, il faut dire que les propositions qui
+concernent l'essence sont accessoires, et que les propositions qui
+concernent les qualit&eacute;s sont importantes. Je n'apprends rien quand on me
+dit qu'un cercle est la figure form&eacute;e par la r&eacute;volution d'une droite
+autour d'un de ses points pris comme centre; j'apprends quelque chose
+lorsqu'on me dit que les cordes qui sous-tendent dans le cercle des arcs
+&eacute;gaux sont &eacute;gales, ou que trois points suffisent pour d&eacute;terminer la
+circonf&eacute;rence. Ce qu'on appelle la nature d'un &ecirc;tre est le r&eacute;seau des
+faits qui constituent cet &ecirc;tre. La nature d'un mammif&egrave;re carnassier
+consiste en ce que la propri&eacute;t&eacute; d'allaiter, avec toutes les
+particularit&eacute;s de structure qui l'am&egrave;nent, se trouve jointe &agrave; la
+possession des dents &agrave; ciseaux ainsi qu'aux instincts chasseurs et aux
+facult&eacute;s correspondantes. Voil&agrave; les &eacute;l&eacute;ments qui composent sa nature. Ce
+sont des faits li&eacute;s l'un &agrave; l'autre comme une maille &agrave; une maille. Nous
+en apercevons quelques-unes, et nous savons qu'au del&agrave; de notre science
+pr&eacute;sente et de notre exp&eacute;rience future, le filet &eacute;tend &agrave; l'infini ses
+fils entrecrois&eacute;s et multipli&eacute;s. L'essence ou nature d'un &ecirc;tre est la
+somme ind&eacute;finie de ses propri&eacute;t&eacute;s. &laquo;Nulle d&eacute;finition, dit Mill,
+n'exprime cette nature tout enti&egrave;re, et toute proposition exprime
+quelque partie de cette nature<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> .&raquo; Quittez donc la vaine esp&eacute;rance de
+d&eacute;m&ecirc;ler sous les propri&eacute;t&eacute;s quelque &eacute;tre primitif et myst&eacute;rieux, source
+et abr&eacute;g&eacute; du reste; laissez les entit&eacute;s &agrave; Duns Scott; ne croyez pas
+qu'en sondant vos id&eacute;es comme les Allemands, en classant les objets
+d'apr&egrave;s le genre et l'esp&egrave;ce comme les scolastiques, en renouvelant la
+science nominale du moyen &acirc;ge, ou les jeux d'esprit de la m&eacute;taphysique
+h&eacute;g&eacute;lienne, vous puissiez suppl&eacute;er &agrave; l'exp&eacute;rience. 11 n'y a pas de
+d&eacute;finitions de choses; s'il y a des d&eacute;finitions, ce ne sont que des
+d&eacute;finitions de noms. Nulle phrase ne me dira ce que c'est qu'un cheval,
+mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces cinq
+lettres. Nulle phrase n'&eacute;puisera la totalit&eacute; in&eacute;puisable des qualit&eacute;s
+qui font un &ecirc;tre, mais plusieurs phrases pourront d&eacute;signer les faits qui
+correspondent &agrave; un mot. Dans ce cas, la d&eacute;finition peut se faire, parce
+qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme abstrait et sommaire
+elle nous fait remonter aux attributs qu'il repr&eacute;sente, et de ces
+attributs aux exp&eacute;riences int&eacute;rieures ou sensibles qui leur servent de
+fondement. Du terme <i>chien</i> elle nous fait remonter aux attributs
+mammif&egrave;re, carnassier et autres qu'il repr&eacute;sente, et de ces attributs
+aux exp&eacute;riences de vue, de toucher, de scalpel, qui leur servent de
+fondement. Elle r&eacute;duit le compos&eacute; au simple, le d&eacute;riv&eacute; au primitif. Elle
+ram&egrave;ne notre connaissance &agrave; ses origines. Elle transforme les mots en
+faits. S'il y a des d&eacute;finitions, comme celles de la g&eacute;om&eacute;trie, qui
+semblent capables d'engendrer de longues suites de v&eacute;rit&eacute;s neuves<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>,
+c'est qu'outre l'explication d'un mot, elles contiennent l'affirmation
+d'une chose. Dans la d&eacute;finition du triangle, il y a deux propositions
+distinctes, l'une disant qu'il peut y avoir une figure termin&eacute;e par
+trois lignes droites, l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un
+triangle. La premi&egrave;re est un postulat, la seconde est une d&eacute;finition. La
+premi&egrave;re est cach&eacute;e, la seconde est visible; la premi&egrave;re est susceptible
+de v&eacute;rit&eacute; ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de
+l'autre. La premi&egrave;re est la source de tous les th&eacute;or&egrave;mes qu'on peut
+faire sur les triangles, la seconde ne fait que r&eacute;sumer eu un mot les
+faits contenus dans l'autre. La premi&egrave;re est une v&eacute;rit&eacute;, la seconde une
+commodit&eacute;; la premi&egrave;re est une partie de la science, la seconde un
+exp&eacute;dient du langage. La premi&egrave;re exprime une relation possible entre
+trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation. La
+premi&egrave;re seule est fructueuse, parce que seule, conform&eacute;ment &agrave; l'office
+de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits. Comprenons donc
+exactement la nature de notre connaissance: elle s'applique ou aux mots,
+ou aux &ecirc;tres, ou &agrave; tous les deux &agrave; la fois. S'il s'agit de mots, comme
+dans les d&eacute;finitions de noms, tout son effort est de ramener les mots
+aux exp&eacute;riences primitives, c'est-&agrave;-dire aux faits qui leur servent
+d'&eacute;l&eacute;ments. S'il s'agit d'&ecirc;tres, comme dans les propositions de choses,
+tout son effort est de joindre un fait &agrave; un fait, pour rapprocher la
+somme finie des propri&eacute;t&eacute;s connues de la somme infinie des propri&eacute;t&eacute;s &agrave;
+conna&icirc;tre. S'il s'agit des deux, comme dans les d&eacute;finitions de nom qui
+cachent une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et
+l'autre. Partout l'op&eacute;ration est la m&ecirc;me. Il ne s'agit partout que de
+s'entendre, c'est-&agrave;-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre,
+c'est-&agrave;-dire de joindre des faits.</p>
+
+
+
+<h3><a name="two-V" id="two-V"></a>V</h3>
+
+<p>Voil&agrave; un premier rempart d&eacute;truit; je suppose que vous attendez mon
+philosophe derri&egrave;re le second, la th&eacute;orie de la <i>preuve</i>. Celle-ci,
+depuis deux mille ans, passe pour une v&eacute;rit&eacute; acquise, d&eacute;finitive,
+inattaquable. Plusieurs l'ont jug&eacute;e inutile, mais personne n'a os&eacute; la
+dire fausse. Chacun l'a consid&eacute;r&eacute;e comme un th&eacute;or&egrave;me &eacute;tabli. Eh bien,
+regardons-la. Qu'est-ce qu'une preuve? Selon les logiciens, c'est un
+syllogisme. Et qu'est-ce qu'un syllogisme? C'est un groupe de trois
+propositions comme celui-ci: &laquo;Tous les hommes sont mortels; le prince
+Albert est un homme; donc le prince Albert est mortel.&raquo; Voil&agrave; le mod&egrave;le
+de la preuve, et toute preuve compl&egrave;te se ram&egrave;ne &agrave; celle-l&agrave;. Or, selon
+les logiciens, qu'y a-t-il dans cette preuve? Une proposition g&eacute;n&eacute;rale
+concernant tous les hommes qui aboutit &agrave; une proposition particuli&egrave;re
+concernant un certain homme. De la premi&egrave;re on passe &agrave; la seconde, parce
+que la seconde est contenue dans la premi&egrave;re. Du g&eacute;n&eacute;ral on passe au
+particulier, parce que le particulier est contenu dans le g&eacute;n&eacute;ral. La
+seconde n'est qu'un cas de la premi&egrave;re; sa v&eacute;rit&eacute; est enferm&eacute;e par
+avance dans celle de la premi&egrave;re, et c'est pour cela qu'elle est une
+v&eacute;rit&eacute;. En effet, sit&ocirc;t que la conclusion n'est plus contenue dans les
+pr&eacute;misses, le raisonnement est faux, et toutes les r&egrave;gles compliqu&eacute;es du
+moyen &acirc;ge ont &eacute;t&eacute; r&eacute;duites par Port-Royal &agrave; cette seule r&egrave;gle, que la
+conclusion doit &ecirc;tre contenue dans les pr&eacute;misses. Ainsi toute la marche
+de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste &agrave; reconna&icirc;tre dans les
+individus ce qu'il a connu de la classe, &agrave; affirmer en d&eacute;tail ce qu'il a
+&eacute;tabli pour l'ensemble, &agrave; poser une seconde fois et pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce ce
+qu'il a pos&eacute; tout d'un coup une premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Point du tout, r&eacute;pond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert &agrave;
+rien. Il n'est point un progr&egrave;s, mais une r&eacute;p&eacute;tition. Quand j'ai affirm&eacute;
+que tous les hommes sont mortels, j'ai affirm&eacute; par cela m&ecirc;me que le
+prince Albert est mortel. En parlant de la classe enti&egrave;re, c'est-&agrave;-dire
+de tous les individus, j'ai parl&eacute; de chaque individu, et notamment du
+prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de nouveau
+maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien; elle
+n'ajoute rien &agrave; ma connaissance positive; elle ne fait que mettre sous
+une autre forme une connaissance que j'avais d&eacute;j&agrave;. Elle n'est point
+fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement est ce
+que disent les logiciens, le raisonnement n'est point instructif. J'en
+sais autant en le commen&ccedil;ant qu'apr&egrave;s l'avoir fini. J'ai transform&eacute; des
+mots en d'autres mots; j'ai pi&eacute;tin&eacute; sur place. Or cela ne peut &ecirc;tre,
+puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des v&eacute;rit&eacute;s neuves.
+J'apprends une v&eacute;rit&eacute; neuve quand je d&eacute;couvre que le prince Albert est
+mortel, et je la d&eacute;couvre par la vertu du raisonnement, puisque le
+prince Albert &eacute;tant encore en vie, je n'ai pu l'apprendre par
+l'observation directe. Ainsi les logiciens se trompent, et par del&agrave; la
+th&eacute;orie toute scolastique du syllogisme qui r&eacute;duit le raisonnement &agrave; des
+substitutions de mots, il faut chercher une th&eacute;orie de la preuve, toute
+positive, qui d&eacute;m&ecirc;le dans le raisonnement des d&eacute;couvertes de faits.</p>
+
+<p>Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition g&eacute;n&eacute;rale n'est
+point la v&eacute;ritable preuve de la proposition particuli&egrave;re. Elle le
+para&icirc;t, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalit&eacute; de tous les
+hommes que je conclus la mortalit&eacute; du prince Albert; les pr&eacute;misses sont
+ailleurs, et par derri&egrave;re. La proposition g&eacute;n&eacute;rale n'est qu'un m&eacute;mento,
+une sorte de registre abr&eacute;viatif, o&ugrave; j'ai consign&eacute; le fruit de mes
+exp&eacute;riences. Tous pouvez consid&eacute;rer ce m&eacute;mento comme un livre de notes
+o&ugrave; vous vous reportez quand vous voulez rafra&icirc;chir votre m&eacute;moire; mais
+ce n'est point du livre que vous tirez voire science: vous la tirez des
+objets que vous avez vus. Mon m&eacute;mento n'a de valeur que par les
+exp&eacute;riences qu'il rappelle. Ma proposition g&eacute;n&eacute;rale n'a de valeur que
+par les faits particuliers qu'elle r&eacute;sume. &laquo;La mortalit&eacute; de Jean, Thomas
+et compagnie<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> est apr&egrave;s tout la seule preuve que nous ayons de la
+mortalit&eacute; du prince Albert.&raquo;&mdash;&laquo;La vraie raison qui nous fait croire que
+le prince Albert mourra, c'est que ses anc&ecirc;tres, et nos anc&ecirc;tres, et
+toutes les autres personnes qui leur &eacute;taient contemporaines, sont morts.
+Ces faits sont les vraies pr&eacute;misses du raisonnement.&raquo; C'est d'eux que
+nous avons tir&eacute; la proposition g&eacute;n&eacute;rale; ce sont eux qui lui
+communiquent sa port&eacute;e et la v&eacute;rit&eacute;; elle se borne &agrave; les mentionner sous
+une forme plus courte; elle re&ccedil;oit d'eux toute sa substance; ils
+agissent par elle et &agrave; travers elle pour amener la conclusion qu'elle
+semble engendrer. Elle n'est que leur repr&eacute;sentant, et &agrave; l'occasion ils
+se passent d'elle. Les enfants, les ignorants, les animaux savent que le
+soleil se l&egrave;vera, que l'eau les noiera, que le feules br&ucirc;lera, sans
+employer l'interm&eacute;diaire de cette proposition. Ils raisonnent et nous
+raisonnons aussi, non du g&eacute;n&eacute;ral au particulier, mais du particulier au
+particulier. &laquo;L'esprit ne va jamais que des cas observ&eacute;s aux cas non
+observ&eacute;s, avec ou sans formules comm&eacute;moratives. Nous ne nous en servons
+que pour la commodit&eacute;<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.&raquo;&mdash;&laquo;Si nous avions une m&eacute;moire assez ample et
+la facult&eacute; de maintenir l'ordre dans une grosse masse de d&eacute;tails, nous
+pourrions raisonner sans employer une seule proposition g&eacute;n&eacute;rale<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.&raquo;
+Ici, comme plus haut, les logiciens se sont m&eacute;pris: ils ont donn&eacute; le
+premier rang aux op&eacute;rations verbales; ils ont laiss&eacute; sur l'arri&egrave;re-plan
+les op&eacute;rations fructueuses. Ils ont donn&eacute; la pr&eacute;f&eacute;rence aux mots sur les
+faits. Ils ont continu&eacute; la science nominale du moyen &acirc;ge. Ils ont pris
+l'explication des noms pour la nature des choses, et la transformation
+des id&eacute;es pour le progr&egrave;s de l'esprit. C'est &agrave; nous de renverser cet
+ordre en logique, puisque nous l'avons renvers&eacute; dans les sciences, de
+relever les exp&eacute;riences particuli&egrave;res et instructives, et de leur rendre
+dans nos th&eacute;ories la primaut&eacute; et l'importance que notre pratique leur
+conf&egrave;re depuis trois cents ans.</p>
+
+
+
+<h3><a name="two-VI" id="two-VI"></a>VI</h3>
+
+<p>Reste une sorte de forteresse philosophique o&ugrave; se r&eacute;fugient les
+id&eacute;alistes. A l'origine de toutes les preuves il y a la source de toutes
+les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne peuvent
+enclore un espace; deux quantit&eacute;s &eacute;gales &agrave; une troisi&egrave;me sont &eacute;gales
+entre elles; si l'on ajoute des quantit&eacute;s &eacute;gales &agrave; des quantit&eacute;s &eacute;gales,
+les sommes ainsi form&eacute;es sont encore &eacute;gales: voil&agrave; des propositions
+instructives, car elles expriment non des sens de mots, mais des
+rapports de choses; et de plus, ce sont des propositions f&eacute;condes, car
+toute l'arithm&eacute;tique, l'alg&egrave;bre et la g&eacute;om&eacute;trie sont des suites de leur
+v&eacute;rit&eacute;. D'autre part, cependant, elles ne sont point l'oeuvre de
+l'exp&eacute;rience, car nous n'avons pas besoin de voir effectivement et avec
+nos yeux deux lignes droites pour savoir qu'elles ne peuvent enclore un
+espace; il nous suffit de consulter la conception int&eacute;rieure que nous en
+avons: le t&eacute;moignage de nos sens &agrave; cet &eacute;gard est inutile; notre croyance
+na&icirc;t tout enti&egrave;re, et avec toute sa force, de la simple comparaison de
+nos id&eacute;es. De plus, l'exp&eacute;rience ne suit ces deux lignes que jusqu'&agrave; une
+distance born&eacute;e, dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour
+mille, cent mille, un million de lieues, et &agrave; l'infini; donc, &agrave; partir
+de l'endroit o&ugrave; l'exp&eacute;rience cesse, ce n'est plus elle qui &eacute;tablit
+l'axiome. Enfin l'axiome est n&eacute;cessaire, c'est-&agrave;-dire que le contraire
+est inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux
+lignes droites; sit&ocirc;t que nous imaginons l'espace comme enclos, les deux
+lignes cessent d'&ecirc;tre droites; sit&ocirc;t que nous imaginons les deux lignes
+comme droites, l'espace cesse d'&ecirc;tre enclos. Dans l'affirmation des
+axiomes, les id&eacute;es constitutives s'attirent invinciblement. Dans la
+n&eacute;gation des axiomes, les id&eacute;es constitutives se repoussent
+invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions d'exp&eacute;rience;
+elles constatent un rapport accidentel, et non un rapport n&eacute;cessaire;
+elles posent que deux faits sont li&eacute;s, et non que les deux faits doivent
+&ecirc;tre li&eacute;s; elles &eacute;tablissent que les corps sont pesants, et non que les
+corps doivent &ecirc;tre pesants. Ainsi les axiomes ne sont pas et ne peuvent
+pas &ecirc;tre les produits de l'exp&eacute;rience. Ils ne le sont pas, puis-qu'on
+peut les former de t&egrave;te et sans exp&eacute;rience. Ils ne peuvent pas l'&ecirc;tre
+puisqu'ils d&eacute;passent, par la nature et la port&eacute;e de leurs v&eacute;rit&eacute;s, les
+v&eacute;rit&eacute;s de l'exp&eacute;rience. Ils ont une autre source et une source plus
+profonde. Ils vont plus loin et ils viennent d'ailleurs.</p>
+
+<p>Point du tout, r&eacute;pond Mill. Ici, comme tout &agrave; l'heure, vous raisonnez en
+scolastique; vous oubliez les faits cach&eacute;s derri&egrave;re les conceptions:
+car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute vous pouvez
+d&eacute;couvrir, sans employer vos yeux et par une pure contemplation mentale,
+que deux lignes ne sauraient enclore un espace; mais cette contemplation
+n'est que l'exp&eacute;rience d&eacute;plac&eacute;e. Les lignes imaginaires remplacent ici
+les lignes r&eacute;elles; vous reportez les figures en vous-m&ecirc;me, au lieu de
+les reporter sur le papier: votre imagination fait le m&ecirc;me office qu'un
+tableau; vous vous fiez &agrave; l'une comme vous vous fiez &agrave; l'autre, et une
+substitution vaut l'autre, car en fait de figures et de lignes
+l'imagination reproduit exactement la sensation. Ce que vous avez vu les
+yeux ouverts, vous le voyez exactement de m&ecirc;me une minute apr&egrave;s, les
+yeux ferm&eacute;s, et vous &eacute;tudiez les propri&eacute;t&eacute;s g&eacute;om&eacute;triques transplant&eacute;es
+dans le champ de la vision int&eacute;rieure aussi s&ucirc;rement que vous les
+&eacute;tudieriez maintenues dans le champ de la vision ext&eacute;rieure. Il y a donc
+une exp&eacute;rience de t&egrave;te comme il y en a une des yeux, et c'est justement
+d'apr&egrave;s une exp&eacute;rience pareille que vous refusez aux deux lignes
+droites, m&ecirc;me prolong&eacute;es &agrave; l'infini, le pouvoir d'enclore un espace.
+Vous n'avez pas besoin pour cela de les suivre &agrave; l'infini, vous n'avez
+qu'&agrave; vous transporter par l'imagination &agrave; l'endroit o&ugrave; elles convergent,
+et vous avez &agrave; cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe,
+c'est-&agrave;-dire qui cesse d'&ecirc;tre droite<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. Cette pr&eacute;sence imaginaire
+tient lieu d'une pr&eacute;sence r&eacute;elle; vous affirmez par l'une ce que vous
+affirmeriez par l'autre, et du m&ecirc;me droit. La premi&egrave;re n'est que la
+seconde plus maniable, ayant plus de mobilit&eacute; et de port&eacute;e. C'est un
+t&eacute;lescope au lieu d'un oeil. Or les t&eacute;moignages du t&eacute;lescope sont des
+propositions d'exp&eacute;rience, donc les t&eacute;moignages de l'imagination en sont
+aussi. Quant &agrave; l'argument qui distingue les axiomes et les propositions
+d'exp&eacute;rience, sous pr&eacute;texte que le contraire des unes est concevable et
+le contraire des autres inconcevable, il est nul, car cette distinction
+n'existe pas. Rien n'emp&ecirc;che que le contraire de certaines propositions
+d'exp&eacute;rience soit concevable, et le contraire de certaines autres
+inconcevable. Cela d&eacute;pend de la structure de notre esprit. Il se peut
+qu'en certains cas il puisse d&eacute;mentir son exp&eacute;rience, et qu'en certains
+autres il ne le puisse pas. Il se peut qu'en certains cas la conception
+diff&egrave;re de la perception, et qu'en certains autres elle n'en diff&egrave;re
+pas. Il se peut qu'en certains cas la vue ext&eacute;rieure s'oppose &agrave; la vue
+int&eacute;rieure, et qu'en certains autres elle ne s'y oppose pas. Or on a
+d&eacute;j&agrave; vu qu'en mati&egrave;re de figures, la vue int&eacute;rieure reproduit exactement
+la vue ext&eacute;rieure. Donc, dans les axiomes de figure, la vue int&eacute;rieure
+ne pourra s'opposer &agrave; la vue ext&eacute;rieure; l'imagination ne pourra
+contredire la sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes
+sera inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit
+inconcevable, sont des exp&eacute;riences d'une certaine classe, et c'est parce
+qu'ils sont des exp&eacute;riences d'une certaine classe que leur contraire est
+inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion, qui est l'abr&eacute;g&eacute;
+du syst&egrave;me: toute proposition instructive ou f&eacute;conde vient d'une
+exp&eacute;rience, et n'est qu'une liaison de faits.</p>
+
+
+
+<h3><a name="two-VII" id="two-VII"></a>VII</h3>
+
+<p>Il suit de l&agrave; que l'induction est la seule clef de la nature. Cette
+th&eacute;orie est le chef d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan aussi
+d&eacute;vou&eacute; de l'exp&eacute;rience qui p&ucirc;t faire la th&eacute;orie de l'induction.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que l'induction? C'est l'op&eacute;ration &laquo;qui d&eacute;couvre et prouve des
+propositions g&eacute;n&eacute;rales. C'est le proc&eacute;d&eacute; par lequel nous concluons que
+ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de toute la
+classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai en tout
+temps, les circonstances &eacute;tant pareilles.&raquo;<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> C'est le raisonnement par
+lequel, ayant remarqu&eacute; que Pierre, Jean et un nombre plus ou moins grand
+d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme mourra. Bref,
+l'induction lie la mortalit&eacute; et la qualit&eacute; d'homme, c'est-&agrave;-dire deux
+faits g&eacute;n&eacute;raux ordinairement successifs, et d&eacute;clare que le premier est
+la <i>cause</i> du second.</p>
+
+<p>Cela revient &agrave; dire que le cours de la nature est uniforme. Mais
+l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la
+trouvons pas au commencement, mais &agrave; la fin de nos recherches.<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> Au
+fond l'exp&eacute;rience ne pr&eacute;suppose rien hors d'elle-m&ecirc;me. Nul principe &agrave;
+priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette
+pierre est tomb&eacute;e, que ce charbon rouge nous a br&ucirc;l&eacute;s, que cet homme est
+mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que l'addition et
+la comparaison de ces petits faits isol&eacute;s et momentan&eacute;s. Nous apprenons
+par la simple pratique que le soleil &eacute;claire, que les corps tombent, que
+l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre ressource pour &eacute;tendre ou
+contr&ocirc;ler ces inductions que d'autres inductions semblables. Chaque
+remarque, comme chaque induction, tire sa valeur d'elle-m&ecirc;me et de ses
+voisines. C'est toujours l'exp&eacute;rience qui juge l'exp&eacute;rience, et
+l'induction qui juge l'induction.</p>
+
+<p>Le corps de nos v&eacute;rit&eacute;s n'a point une &acirc;me diff&eacute;rente de lui-m&ecirc;me, qui
+lui communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties
+prises ensemble et par la vitalit&eacute; de chacune de ses parties prises &agrave;
+part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a
+des hommes dont la t&egrave;te est au-dessous des &eacute;paules. Vous ne refuseriez
+pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs. Et
+cependant votre exp&eacute;rience de la chose est la m&ecirc;me dans les deux cas;
+vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez jamais vu
+que des hommes ayant la t&ecirc;te au-dessus des &eacute;paules. D'o&ugrave; vient donc que
+le second t&eacute;moignage vous para&icirc;t plus croyable que le premier?
+&laquo;Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la couleur des
+animaux que dans la structure g&eacute;n&eacute;rale de leurs parties anatomiques.
+Mais comment savez-vous cela? &Eacute;videmment par l'exp&eacute;rience.<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> Il est
+donc vrai que nous avons besoin de l'exp&eacute;rience pour nous apprendre &agrave;
+quel degr&eacute;, dans quels cas, dans quelles sortes de cas, nous pouvons
+nous fier &agrave; l'exp&eacute;rience. L'exp&eacute;rience doit &ecirc;tre consult&eacute;e pour
+apprendre d'elle dans quelles circonstances les arguments qu'on tire
+d'elle sont solides. Nous n'avons point une seconde pierre de touche
+d'apr&egrave;s laquelle nous puissions v&eacute;rifier l'exp&eacute;rience; nous faisons de
+l'exp&eacute;rience la pierre de touche de l'exp&eacute;rience.&raquo; Il n'y a qu'elle et
+elle est partout.</p>
+
+<p>Consid&eacute;rons donc comment sans autre secours que le sien nous pouvons
+former des propositions g&eacute;n&eacute;rales, particuli&egrave;rement les plus nombreuses
+et les plus importantes de toutes, celles qui joignent deux &eacute;v&eacute;nements
+successifs en disant que le premier est la cause du second.</p>
+
+<p>Il y a l&agrave; un grand mot, celui de cause. Pesez-le. Il porte dans son sein
+toute une philosophie. De l'id&eacute;e que vous y attachez, d&eacute;pend toute votre
+id&eacute;e de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est transformer la
+pens&eacute;e humaine; et vous allez voir comment Mill, avec Hume et M. Comte,
+mais mieux que Hume et M. Comte, a transform&eacute; cette notion.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de l'air
+humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps, il ne
+parle pas du lien myst&eacute;rieux par lequel les m&eacute;taphysiciens attachent la
+cause &agrave; l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et de la vertu
+g&eacute;n&eacute;ratrice que certaines philosophies ins&egrave;rent entre le producteur et
+le produit. &laquo;La seule notion, dit-il<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, dont l'induction ait besoin &agrave;
+cet &eacute;gard peut &ecirc;tre donn&eacute;e par l'exp&eacute;rience. Nous apprenons par
+l'exp&eacute;rience qu'il y a dans la nature un ordre de succession invariable,
+et que chaque fait y est toujours pr&eacute;c&eacute;d&eacute; par un autre fait. Nous
+appelons cause l'<i>ant&eacute;c&eacute;dent invariable</i>, effet le <i>cons&eacute;quent
+invariable</i>.&raquo;<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> Au fond, nous ne mettons rien d'autre sous ces deux
+mots. Nous voulons dire simplement que toujours, partout, le contact du
+fer et de l'air humide sera suivi par l'apparition de la rouille,
+l'application de la chaleur par la dilatation du corps. &laquo;La cause r&eacute;elle
+est la s&eacute;rie des conditions, l'ensemble des ant&eacute;c&eacute;dents sans lesquels
+l'effet ne serait pas arriv&eacute;....<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> Il n'y a pas de fondement
+scientifique dans la distinction que l'on fait entre la cause d'un
+ph&eacute;nom&egrave;ne et ses conditions.... La distinction que l'on &eacute;tablit entre le
+patient et l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des
+conditions n&eacute;gatives et positives prises ensemble, la totalit&eacute; des
+circonstances et contingences de toute esp&egrave;ce, lesquelles, une fois
+donn&eacute;es, sont invariablement suivies du cons&eacute;quent.&raquo;<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> On fait grand
+bruit du mot n&eacute;cessaire. &laquo;Ce qui est n&eacute;cessaire, ce qui ne peut pas ne
+pas &ecirc;tre, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que
+nous puissions faire &agrave; propos de toutes les autres choses.&raquo;<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> Voil&agrave;
+tout ce que l'on veut dire quand on pr&eacute;tend que la notion de cause
+enferme la notion de n&eacute;cessit&eacute;. On veut dire que l'ant&eacute;c&eacute;dent est
+suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre que
+lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle autre
+condition n'est exig&eacute;e. Succ&eacute;der sans condition, voil&agrave; toute la notion
+d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les philosophes se
+m&eacute;prennent quand ils d&eacute;couvrent dans notre volont&eacute; un type diff&eacute;rent de
+la cause, et d&eacute;clarent que nous y voyons la force efficiente en acte et
+en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable. Nous n'apercevons l&agrave;
+comme ailleurs que des successions constantes. Nous ne voyons pas un
+fait qui en engendre un autre, mais un fait qui en accompagne un autre.
+&laquo;Notre volont&eacute;, dit Mill, produit nos actions corporelles, comme le
+froid produit la glace, ou comme une &eacute;tincelle produit une explosion de
+poudre &agrave; canon.&raquo; Il y a l&agrave; un ant&eacute;c&eacute;dent comme ailleurs, la r&eacute;solution
+ou &eacute;tat de l'esprit, et un cons&eacute;quent comme ailleurs, l'effort ou
+sensation physique. L'exp&eacute;rience les lie et nous fait pr&eacute;voir que
+l'effort suivra la r&eacute;solution, comme elle nous fait pr&eacute;voir que
+l'explosion de la poudre suivra le contact de l'&eacute;tincelle. Laissons donc
+ces illusions psychologiques, et cherchons simplement, sous le nom
+d'effet et de cause, les ph&eacute;nom&egrave;nes qui <i>forment des couples sans
+exception ni condition</i>.</p>
+
+<p>Or, pour &eacute;tablir ces liaisons exp&eacute;rimentales, Mill d&eacute;couvre quatre
+m&eacute;thodes, et quatre m&eacute;thodes seulement: celle des concordances<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>,
+celle des diff&eacute;rences<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, celle des r&eacute;sidus<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, celle des variations
+concomitantes<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. Elles sont les seules voies par lesquelles nous
+puissions p&eacute;n&eacute;trer dans la nature. Il n'y a qu'elles, et elles sont
+partout. Et elles emploient toutes le m&ecirc;me artifice. Cet artifice est
+l'<i>&eacute;limination</i>; et en effet l'induction n'est pas autre chose. Vous
+avez deux groupes, l'un d'ant&eacute;c&eacute;dents, l'autre de cons&eacute;quents, chacun
+d'eux contenant plus ou moins d'&eacute;l&eacute;ments: dix, par exemple. A quel
+ant&eacute;c&eacute;dent chaque cons&eacute;quent est-il joint? Le premier cons&eacute;quent est-il
+joint au premier ant&eacute;c&eacute;dent, ou bien au troisi&egrave;me, ou bien au sixi&egrave;me?
+Toute la difficult&eacute; et toute la d&eacute;couverte sont l&agrave;. Pour r&eacute;soudre la
+difficult&eacute; et pour op&eacute;rer la d&eacute;couverte, il faut &eacute;liminer, c'est-&agrave;-dire
+exclure les ant&eacute;c&eacute;dents qui ne sont point li&eacute;s au cons&eacute;quent que l'on
+consid&egrave;re<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Mais comme effectivement on ne peut les exclure, et que,
+dans la nature, toujours le couple est entour&eacute; de circonstances, on
+assemble divers cas qui, par leur diversit&eacute;, permettent &agrave; l'esprit de
+retrancher ces circonstances, et de voir le couple &agrave; nu. En d&eacute;finitive,
+on n'induit qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les
+isolant; on ne les isole que par des comparaisons.</p>
+
+
+
+<h3><a name="two-VIII" id="two-VIII"></a>VIII</h3>
+
+<p>Ce sont l&agrave; des formules, un fait sera plus clair. En voici un: vous
+allez voir les m&eacute;thodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble
+presque toutes. Il s'agit de la th&eacute;orie de la ros&eacute;e du docteur Well. Je
+cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes, qu'il faut vous
+donner le plaisir de les m&eacute;diter.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut d'abord distinguer la ros&eacute;e de la pluie aussi bien que des
+brouillards, et la d&eacute;finir en disant qu' &laquo;elle est l'apparition
+spontan&eacute;e d'une moiteur sur des corps expos&eacute;s en plein air, quand il ne
+tombe point de pluie ni d'humidit&eacute; visible.&raquo;<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> La ros&eacute;e ainsi d&eacute;finie,
+quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouv&eacute;e?</p>
+
+<p>&laquo;D'abord, nous avons des ph&eacute;nom&egrave;nes analogues dans la moiteur qui couvre
+un m&eacute;tal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui appara&icirc;t
+en &eacute;t&eacute; sur les parois d'un verre d'eau fra&icirc;che qui sort du puits, qui se
+montre &agrave; l'int&eacute;rieur des vitres quand la gr&ecirc;le ou une pluie soudaine
+refroidit l'air ext&eacute;rieur, qui coule sur nos murs lorsqu'apr&egrave;s un long
+froid arrive un d&eacute;gel ti&egrave;de et humide.&mdash;Comparant tous ces cas, nous
+trouvons qu'ils contiennent tous le ph&eacute;nom&egrave;ne en question. Or, tous ces
+cas s'accordent en un point, &agrave; savoir, que l'objet qui se couvre de
+ros&eacute;e est plus froid que l'air qui le touche. Cela arrive-t-il aussi
+dans le cas de la ros&eacute;e nocturne? Est-ce un fait que l'objet baign&eacute; de
+ros&eacute;e est plus froid que l'air? Nous sommes tent&eacute;s de r&eacute;pondre que non,
+car qui est-ce qui le rendrait plus froid? Mais l'exp&eacute;rience est ais&eacute;e:
+nous n'avons qu'&agrave; mettre un thermom&egrave;tre en contact avec la substance
+couverte de ros&eacute;e, et en suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la
+port&eacute;e de son influence. L'exp&eacute;rience a &eacute;t&eacute; faite, la question a &eacute;t&eacute;
+pos&eacute;e, et toujours la r&eacute;ponse s'est trouv&eacute;e affirmative. Toutes les fois
+qu'un objet se recouvre de ros&eacute;e, il est plus froid que l'air.<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a></p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; une application compl&egrave;te de la <i>m&eacute;thode de concordance</i>: elle
+&eacute;tablit une liaison invariable entre l'apparition de la ros&eacute;e sur une
+surface et la froideur de cette surface compar&eacute;e &agrave; l'air ext&eacute;rieur. Mais
+laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien sont-elles
+toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur ce point, la
+m&eacute;thode de concordance ne nous fournit aucune lumi&egrave;re. Nous devons avoir
+recours &agrave; une m&eacute;thode plus puissante: nous devons varier les
+circonstances, nous devons noter les cas o&ugrave; la ros&eacute;e manque; car une des
+conditions n&eacute;cessaires pour appliquer la <i>m&eacute;thode de diff&eacute;rence,</i> c'est
+de comparer des cas o&ugrave; le ph&eacute;nom&egrave;ne se rencontre avec d'autres o&ugrave; il ne
+se rencontre pas.<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a></p>
+
+<p>&laquo;Or la ros&eacute;e ne se d&eacute;pose pas sur la surface des m&eacute;taux polis, tandis
+qu'elle se d&eacute;pose tr&egrave;s-abondamment sur le verre. Voil&agrave; un cas o&ugrave; l'effet
+se produit, et un autre o&ugrave; il ne se produit point.... Mais, comme les
+diff&eacute;rences qu'il y a entre le verre et les m&eacute;taux polis sont
+nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore &ecirc;tre s&ucirc;rs, c'est
+que la cause de la ros&eacute;e se trouvera parmi les circonstances qui
+distinguent le verre des m&eacute;taux polis<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.... Cherchons donc &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler
+cette circonstance, et pour cela employons la seule m&eacute;thode possible,
+celle des <i>variations concomitantes</i>. Dans le cas des m&eacute;taux polis et du
+verre poli, le contraste montre &eacute;videmment que la <i>substance</i> a une
+grande influence sur le ph&eacute;nom&egrave;ne. C'est pourquoi faisons varier autant
+que possible la substance seule, en exposant &agrave; l'air les surfaces
+polies de diff&eacute;rentes sortes. Cela fait, on voit tout de suite para&icirc;tre
+une &eacute;chelle d'intensit&eacute;. Les substances polies qui conduisent le plus
+mal la chaleur sont celles qui s'impr&egrave;gnent le plus de ros&eacute;e; celles qui
+conduisent le mieux la chaleur sont celles qui s'en humectent le
+moins<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>: d'o&ugrave; l'on conclut que &laquo;l'apparition de la ros&eacute;e est li&eacute;e au
+pouvoir que poss&egrave;de le corps de r&eacute;sister au passage de la chaleur.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo; Mais si nous exposons &agrave; l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces
+polies, nous trouvons quelquefois cette loi renvers&eacute;e. Ainsi le fer
+rude, particuli&egrave;rement s'il est peint ou noirci, se mouille de ros&eacute;e
+plus vite que le papier verni. L'<i>esp&egrave;ce de surface</i> a donc beaucoup
+d'influence. C'est pourquoi exposons la m&ecirc;me substance en faisant varier
+le plus possible l'&eacute;tat de sa surface (ce qui est un nouvel emploi de la
+m&eacute;thode des variations concomitantes), et une nouvelle &eacute;chelle
+d'intensit&eacute; se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur le plus
+ais&eacute;ment par le rayonnement sont celles qui se mouillent le plus
+abondamment de ros&eacute;e.<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> On en conclut &laquo;que l'apparition de la ros&eacute;e
+est li&eacute;e &agrave; la capacit&eacute; de perdre la chaleur par voie de rayonnement.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;A pr&eacute;sent l'influence que nous venons de reconna&icirc;tre &agrave; la <i>substance</i>
+et &agrave; la <i>surface</i> nous conduit &agrave; consid&eacute;rer celle de la <i>texture</i>, et l&agrave;
+nous rencontrons une troisi&egrave;me &eacute;chelle d'intensit&eacute;, qui nous montre les
+substances d'une texture ferme et serr&eacute;e, par exemple les pierres et les
+m&eacute;taux, comme d&eacute;favorables &agrave; l'apparition de la ros&eacute;e, et au contraire
+les substances d'une texture l&acirc;che, par exemple le drap, le velours, la
+laine, le duvet, comme &eacute;minemment favorables &agrave; la production de la
+ros&eacute;e. La texture l&acirc;che est donc une des circonstances qui la
+provoquent. Mais cette troisi&egrave;me cause se ram&egrave;ne &agrave; la premi&egrave;re, qui est
+le pouvoir de r&eacute;sister au passage de la chaleur, car les substances de
+texture l&acirc;che sont pr&eacute;cis&eacute;ment celles qui fournissent les meilleurs
+v&ecirc;tements, en emp&ecirc;chant la chaleur de passer de la peau &agrave; l'air, ce
+qu'elles font en maintenant leur surface int&eacute;rieure tr&egrave;s-chaude,
+pendant que leur surface ext&eacute;rieure est tr&egrave;s-froide<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi les cas tr&egrave;s-vari&eacute;s dans lesquels beaucoup de ros&eacute;e se d&eacute;pose
+s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci
+seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent
+rapidement,&mdash;deux qualit&eacute;s qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui
+est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend &agrave; perdre sa chaleur
+par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui &ecirc;tre restitu&eacute;e par le
+dedans. Au contraire, les cas tr&egrave;s-vari&eacute;s dans lesquels la ros&eacute;e manque
+ou est tr&egrave;s-peu abondante s'accordent en ceci, et, autant que nous
+pouvons l'observer, en ceci seulement, qu'ils n'ont pas cette propri&eacute;t&eacute;.
+Nous pouvons maintenant r&eacute;pondre &agrave; la question primitive et savoir
+lequel des deux, du froid et de la ros&eacute;e, est la cause de l'autre. Nous
+venons de trouver que la substance sur laquelle la ros&eacute;e se d&eacute;pose doit,
+par ses seules propri&eacute;t&eacute;s, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons
+donc rendre compte de sa froideur, abstraction faite de la ros&eacute;e, et,
+comme il y a une liaison entre les deux, c'est la ros&eacute;e qui d&eacute;pend de
+la froideur; en d'autres termes, la froideur est la cause de la
+ros&eacute;e.<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a></p>
+
+<p>&laquo;Maintenant cette loi si amplement &eacute;tablie peut se confirmer de trois
+mani&egrave;res diff&eacute;rentes. Premi&egrave;rement, par d&eacute;duction, en partant des lois
+connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air ou
+dans tout autre gaz. On sait par l'exp&eacute;rience directe que la quantit&eacute;
+d'eau qui peut rester suspendue dans l'air &agrave; l'&eacute;tat de vapeur est
+limit&eacute;e pour chaque degr&eacute; de temp&eacute;rature, et que ce maximum devient
+moindre &agrave; mesure que la temp&eacute;rature diminue. Il suit de l&agrave; d&eacute;ductivement
+que, s'il y a d&eacute;j&agrave; autant de vapeur suspendue dans l'air que peut en
+contenir sa temp&eacute;rature pr&eacute;sente, tout abaissement de cette temp&eacute;rature
+portera une portion de la vapeur &agrave; se condenser et &agrave; se changer en eau.
+Mais, de plus, nous savons d&eacute;ductivement, d'apr&egrave;s les lois de la
+chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus froid que lui-m&ecirc;me
+abaissera n&eacute;cessairement la temp&eacute;rature de la couche d'air imm&eacute;diatement
+appliqu&eacute;e &agrave; sa surface, et par cons&eacute;quent la forcera d'abandonner une
+portion de son eau, laquelle, d'apr&egrave;s les lois ordinaires de la
+gravitation ou coh&eacute;sion, s'attachera &agrave; la surface du corps, ce qui
+constituera la ros&eacute;e.... Cette preuve d&eacute;ductive a l'avantage de rendre
+compte des exceptions, c'est-&agrave;-dire des cas o&ugrave;, ce corps &eacute;tant plus
+froid que l'air, il ne se d&eacute;pose pourtant point de ros&eacute;e: car elle
+montre qu'il en sera n&eacute;cessairement ainsi, lorsque l'air sera si peu
+fourni de vapeur aqueuse, comparativement &agrave; sa temp&eacute;rature, que m&ecirc;me,
+&eacute;tant un peu refroidi par le contact d'un corps plus froid, il sera
+encore capable de tenir en suspension toute la vapeur qui s'y trouvait
+d'abord suspendue. Ainsi, dans un &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-sec, il n'y a pas de ros&eacute;e,
+ni dans un hiver tr&egrave;s-sec de gel&eacute;es blanches.<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a></p>
+
+<p>&laquo;La seconde confirmation de la th&eacute;orie se tire de l'exp&eacute;rience directe
+pratiqu&eacute;e selon la m&eacute;thode de diff&eacute;rence. Nous pouvons, en refroidissant
+la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous les cas une
+temp&eacute;rature &agrave; laquelle la ros&eacute;e commence &agrave; se d&eacute;poser. Nous ne pouvons,
+&agrave; la v&eacute;rit&eacute;, faire cela que sur une petite &eacute;chelle; mais nous avons
+d'amples raisons pour conclure que la m&ecirc;me op&eacute;ration, si elle &eacute;tait
+conduite dans le grand laboratoire de la nature, aboutirait au m&ecirc;me
+effet.</p>
+
+<p>&laquo;Et finalement nous sommes capables de v&eacute;rifier le r&eacute;sultat, m&ecirc;me sur
+cette grande &eacute;chelle. Le cas est un de ces cas rares o&ugrave; la nature fait
+l'exp&eacute;rience pour nous de la m&ecirc;me mani&egrave;re que nous la ferions
+nous-m&ecirc;mes, c'est-&agrave;-dire en introduisant dans l'&eacute;tat ant&eacute;rieur des
+choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement d&eacute;finie, et en
+manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour tout
+autre changement consid&eacute;rable dans les circonstances ant&eacute;rieures. On a
+observ&eacute; que la ros&eacute;e ne se d&eacute;pose jamais abondamment dans des endroits
+fort abrit&eacute;s contre le ciel ouvert, et point du tout dans les nuits
+nuageuses; mais que, si les nuages s'&eacute;cartent, f&ucirc;t-ce pour quelques
+minutes seulement, de fa&ccedil;on &agrave; laisser une ouverture, la ros&eacute;e commence &agrave;
+se d&eacute;poser, et va en augmentant. Ici il est compl&egrave;tement prouv&eacute; que la
+pr&eacute;sence ou l'absence d'une communication non interrompue avec le ciel
+cause la pr&eacute;sence ou l'absence de la ros&eacute;e; mais puisqu'un ciel clair
+n'est que l'absence des nuages, et que les nuages, comme tous les corps
+entre lesquels et un objet donn&eacute; il n'y a rien qu'un fluide &eacute;lastique,
+ont cette propri&eacute;t&eacute; connue, qu'ils tendent &agrave; &eacute;lever ou &agrave; maintenir la
+temp&eacute;rature de la surface de l'objet en rayonnant vers lui de la
+chaleur, nous voyons &agrave; l'instant que la retraite des nuages refroidira
+la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un changement
+dans l'ant&eacute;c&eacute;dent par des moyens connus et d&eacute;finis, le cons&eacute;quent suit
+et doit suivre: exp&eacute;rience naturelle conforme aux r&egrave;gles de la m&eacute;thode
+de diff&eacute;rence.&raquo;<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a></p>
+
+
+
+<h3><a name="two-IX" id="two-IX"></a>IX</h3>
+
+<p>Ce ne sont pas l&agrave; tous les proc&eacute;d&eacute;s des sciences, mais ceux-ci m&egrave;nent
+aux autres. Vous allez voir comme chez Mill tout s'encha&icirc;ne. Il n'y a
+pas d'esprit plus rigoureux. Sans doute ces proc&eacute;d&eacute;s d'isolement en
+beaucoup de cas sont impuissants, et ces cas sont ceux o&ugrave; l'effet, &eacute;tant
+produit par un concours de causes, ne peut &ecirc;tre divis&eacute; en ses &eacute;l&eacute;ments.
+Les m&eacute;thodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus
+&eacute;liminer, et par cons&eacute;quent nous ne pouvons plus induire. Et cette
+difficult&eacute; si grave se rencontre dans presque tous les cas du mouvement,
+car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de forces, et les
+effets respectifs des diverses forces se trouvent en lui m&ecirc;l&eacute;s &agrave; un tel
+point qu'on ne peut les s&eacute;parer sans le d&eacute;truire, en sorte qu'il semble
+impossible de savoir quelle part chaque force a dans la production de ce
+mouvement. Prenez un corps sollicit&eacute; par deux forces dont les directions
+font un angle, il se meut suivant la diagonale; chaque partie, chaque
+moment, chaque position, chaque &eacute;l&eacute;ment de son mouvement est l'effet
+combin&eacute; des deux forces sollicitantes. Les deux effets se p&eacute;n&egrave;trent
+tellement qu'on n'en peut isoler aucun et le rapporter &agrave; sa source. Pour
+apercevoir s&eacute;par&eacute;ment chaque effet, il faudrait consid&eacute;rer des
+mouvements diff&eacute;rents, c'est-&agrave;-dire supprimer le mouvement donn&eacute; et le
+remplacer par d'autres. Ni la m&eacute;thode de concordance ou de diff&eacute;rence,
+ni la m&eacute;thode des r&eacute;sidus ou des variations concomitantes, qui sont
+toutes d&eacute;composantes et &eacute;liminatives, ne peuvent servir contre un
+ph&eacute;nom&egrave;ne qui par nature exclut toute &eacute;limination et toute
+d&eacute;composition. Il faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'appara&icirc;t
+la derni&egrave;re clef de la nature, la m&eacute;thode de d&eacute;duction. Nous quittons le
+ph&eacute;nom&egrave;ne, nous nous reportons &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, nous en &eacute;tudions d'autres
+plus simples, nous &eacute;tablissons leurs lois, et nous lions chacun d'eux &agrave;
+sa cause par les proc&eacute;d&eacute;s de l'induction ordinaire; puis, supposant le
+concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous concluons d'apr&egrave;s
+leurs lois connues quel devra &ecirc;tre leur effet total. Nous v&eacute;rifions
+ensuite si le mouvement donn&eacute; est exactement semblable au mouvement
+pr&eacute;dit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'o&ugrave; nous l'avons
+d&eacute;duit. Ainsi, pour d&eacute;couvrir les causes des mouvements des plan&egrave;tes,
+nous recherchons par des inductions simples les lois de deux causes,
+l'une qui est la force d'impulsion primitive dirig&eacute;e selon la tangente,
+l'autre qui est la force acc&eacute;l&eacute;ratrice attractive. De ces lois induites
+nous d&eacute;duisons par le calcul le mouvement d'un corps qui serait soumis &agrave;
+leurs sollicitations combin&eacute;es, et, v&eacute;rifiant que les mouvements
+plan&eacute;taires observ&eacute;s co&iuml;ncident exactement avec les mouvements pr&eacute;vus,
+nous concluons que les deux forces en question sont effectivement les
+causes des mouvements plan&eacute;taires. &laquo;C'est &agrave; cette m&eacute;thode, dit Mill, que
+l'esprit humain doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes
+les th&eacute;ories qui ont r&eacute;uni des ph&eacute;nom&egrave;nes vastes et compliqu&eacute;s sous
+quelques lois simples.&raquo; Ses d&eacute;tours nous ont conduits plus loin que la
+voie directe; elle a tir&eacute; son efficacit&eacute; de son imperfection.</p>
+
+
+
+<h3><a name="two-X" id="two-X"></a>X</h3>
+
+<p>Que si nous comparons maintenant les deux m&eacute;thodes, leur opportunit&eacute;,
+leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abr&eacute;g&eacute; l'histoire,
+les divisions, les esp&eacute;rances et les limites de la science humaine. La
+premi&egrave;re appara&icirc;t au d&eacute;but, la seconde &agrave; la fin. La premi&egrave;re a d&ucirc;
+prendre l'empire au temps de Bacon,<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> et commence &agrave; le perdre; la
+seconde a d&ucirc; perdre l'empire au temps de Bacon, et commence &agrave; le
+prendre: en sorte que la science, apr&egrave;s avoir pass&eacute; de l'&eacute;tat d&eacute;ductif
+&agrave; l'&eacute;tat exp&eacute;rimental, passe de l'&eacute;tat exp&eacute;rimental &agrave; l'&eacute;tat d&eacute;ductif.
+La premi&egrave;re a pour province les ph&eacute;nom&egrave;nes d&eacute;composables et sur lesquels
+nous pouvons exp&eacute;rimenter. La seconde a pour domaine les ph&eacute;nom&egrave;nes
+ind&eacute;composables, ou sur lesquels nous ne pouvons exp&eacute;rimenter. La
+premi&egrave;re est efficace en physique, en chimie, en zoologie, en botanique,
+dans les premi&egrave;res d&eacute;marches de toute science, partout o&ugrave; les ph&eacute;nom&egrave;nes
+sont m&eacute;diocrement compliqu&eacute;s, proportionn&eacute;s &agrave; notre force, capables
+d'&ecirc;tre transform&eacute;s par les moyens dont nous disposons. La seconde est
+puissante en astronomie, dans les parties sup&eacute;rieures de la physique, en
+physiologie, en histoire, dans les derni&egrave;res d&eacute;marches de toute science,
+partout o&ugrave; les ph&eacute;nom&egrave;nes sont fort compliqu&eacute;s, comme la vie animale et
+sociale, ou plac&eacute;s hors de nos prises, comme le mouvement des corps
+c&eacute;lestes et les r&eacute;volutions de l'enveloppe terrestre. Quand la m&eacute;thode
+convenable n'est pas employ&eacute;e, la science s'arr&ecirc;te; quand la m&eacute;thode
+convenable est pratiqu&eacute;e, la science marche. L&agrave; est tout le secret de
+son pass&eacute; et de son pr&eacute;sent. Si les sciences physiques sont rest&eacute;es
+immobiles jusqu'&agrave; Bacon, c'est qu'on d&eacute;duisait lorsqu'il fallait
+induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui sont en
+retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait d&eacute;duire. C'est par
+d&eacute;ductions et d'apr&egrave;s les lois physiques et chimiques qu'on pourra
+expliquer les ph&eacute;nom&egrave;nes physiologiques. C'est par d&eacute;duction et d'apr&egrave;s
+les lois mentales qu'on pourra expliquer les ph&eacute;nom&egrave;nes historiques.<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>
+Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se trouve le but de
+toutes les autres. Toutes tendent &agrave; devenir d&eacute;ductives; toutes aspirent
+&agrave; se r&eacute;sumer en quelques propositions g&eacute;n&eacute;rales desquelles le reste
+puisse se d&eacute;duire. Moins ces propositions sont nombreuses, plus la
+science est avanc&eacute;e. Moins une science exige de suppositions et de
+donn&eacute;es, plus elle est parfaite. Cette r&eacute;duction est son &eacute;tat final.
+L'astronomie, l'acoustique, l'optique, lui offrent son mod&egrave;le. Nous
+conna&icirc;trons la nature quand nous aurons d&eacute;duit ses millions de faits de
+deux ou trois lois.</p>
+
+<p>J'ose dire que la th&eacute;orie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en
+ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconna&icirc;tre
+que nulle part l'induction n'a &eacute;t&eacute; expliqu&eacute;e d'une fa&ccedil;on si compl&egrave;te et
+si pr&eacute;cise, avec une telle abondance de distinctions fines et justes,
+avec des applications si &eacute;tendues et si exactes, avec une telle
+connaissance des pratiques effectives et des d&eacute;couvertes acquises, avec
+une plus enti&egrave;re exclusion des principes &agrave; priori et des suppositions
+m&eacute;taphysiques, dans un esprit plus conforme aux proc&eacute;d&eacute;s rigoureux de
+l'exp&eacute;rience moderne. Vous me demandiez tout &agrave; l'heure ce que nous avons
+fait en philosophie; je r&eacute;ponds: la th&eacute;orie de l'induction. Mill est le
+dernier d'une grande lign&eacute;e qui commence &agrave; Bacon, et qui, par Hobbes,
+Newton, Locke, Hume, Herschel, s'est continu&eacute;e jusqu'&agrave; nous. Ils ont
+port&eacute; dans la philosophie notre esprit national; ils ont &eacute;t&eacute; positifs et
+pratiques; ils ne se sont point envol&eacute;s au-dessus des faits; ils n'ont
+point tent&eacute; des routes extraordinaires; ils ont purg&eacute; le cerveau humain
+de ses illusions, de ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employ&eacute;
+du seul c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; il puisse agir; ils n'ont voulu que planter des
+barri&egrave;res et des flambeaux sur le chemin d&eacute;j&agrave; fray&eacute; par les sciences
+fructueuses. Ils n'ont point voulu d&eacute;penser vainement leur travail hors
+de la voie explor&eacute;e et v&eacute;rifi&eacute;e. Ils ont aid&eacute; &agrave; la grande oeuvre
+moderne, la d&eacute;couverte des lois applicables; ils ont contribu&eacute;, comme
+les savants sp&eacute;ciaux, &agrave; augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi
+beaucoup de philosophies qui en aient fait autant.</p>
+
+
+
+<h3><a name="two-XI" id="two-XI"></a>XI</h3>
+
+<p>Vous allez me dire que mon philosophe s'est coup&eacute; les ailes pour
+fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'exp&eacute;rience
+borne la carri&egrave;re qu'elle nous ouvre; elle nous a donn&eacute; notre but; elle
+nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'&agrave; regarder les &eacute;l&eacute;ments
+qui la composent et les &eacute;v&eacute;nements dont elle part pour comprendre que sa
+port&eacute;e est restreinte. Sa nature et son proc&eacute;d&eacute; r&eacute;duisent sa marche &agrave;
+quelques pas. Et d'abord<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a> les lois derni&egrave;res de la nature ne peuvent
+&ecirc;tre moins nombreuses que les esp&egrave;ces distinctes de nos sensations. Nous
+pouvons bien r&eacute;duire un mouvement &agrave; un autre mouvement, mais non la
+sensation de chaleur &agrave; la sensation d'odeur, ou de couleur, ou de son,
+ni l'une ou l'autre &agrave; un mouvement. Nous pouvons bien ramener l'un &agrave;
+l'autre des ph&eacute;nom&egrave;nes de degr&eacute; diff&eacute;rent, mais non des ph&eacute;nom&egrave;nes
+d'esp&egrave;ce diff&eacute;rente. Nous trouvons les sensations distinctes au fond de
+toutes nos connaissances, comme des &eacute;l&eacute;ments simples, ind&eacute;composables,
+absolument s&eacute;par&eacute;s les uns des autres, absolument incapables d'&ecirc;tre
+ramen&eacute;s les uns aux autres. L'exp&eacute;rience a beau faire, elle ne peut
+supprimer ces diversit&eacute;s qui la fondent. D'autre part, l'exp&eacute;rience a
+beau faire, elle ne peut se soustraire aux conditions dans lesquelles
+elle agit. Quel que soit son domaine, il est limit&eacute; dans le temps et
+dans l'espace; le fait qu'elle observe est born&eacute; et amen&eacute; par une
+infinit&eacute; d'autres qu'elle ne peut atteindre. Elle est oblig&eacute;e de
+supposer ou de reconna&icirc;tre quelque &eacute;tat primordial d'o&ugrave; elle part et
+qu'elle n'explique pas.<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a> Tout probl&egrave;me a ses donn&eacute;es accidentelles ou
+arbitraires: on en d&eacute;duit le reste, mais on ne les d&eacute;duit de rien. Le
+soleil, la terre, les plan&egrave;tes, l'impulsion initiale des corps c&eacute;lestes,
+les propri&eacute;t&eacute;s primitives des substances chimiques, sont de ces
+donn&eacute;es.<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a> Si nous les poss&eacute;dions toutes, nous pourrions tout
+expliquer par elles, mais nous ne saurions les expliquer elles-m&ecirc;mes.
+Pourquoi, demande Mill, ces agents naturels ont-ils exist&eacute; &agrave; l'origine
+plut&ocirc;t que d'autres? Pourquoi ont-ils &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;s en telles ou telles
+proportions? Pourquoi ont-ils &eacute;t&eacute; distribu&eacute;s de telle ou telle mani&egrave;re
+dans l'espace? C'est l&agrave; une question &agrave; laquelle nous ne pouvons
+r&eacute;pondre. Bien plus, nous ne pouvons d&eacute;couvrir rien de r&eacute;gulier dans
+cette distribution m&ecirc;me; nous ne pouvons la r&eacute;duire &agrave; quelque
+uniformit&eacute;, &agrave; quelque loi. L'assemblage de ces agents n'est pour nous
+qu'un pur accident<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>. Et l'astronomie, qui tout &agrave; l'heure nous offrait
+le mod&egrave;le de la science achev&eacute;e, nous offre maintenant l'exemple de la
+science limit&eacute;e. Nous pouvons bien pr&eacute;dire les innombrables positions de
+tous les corps plan&eacute;taires; mais nous sommes oblig&eacute;s de supposer, outre
+l'impulsion primitive et son degr&eacute;, outre la force attractive et sa loi,
+les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons. Nous
+comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de faits
+que nous ne comprenons pas; nous atteignons des cons&eacute;quences
+n&eacute;cessaires, mais au moyen d'ant&eacute;c&eacute;dents accidentels, en sorte que, si
+la th&eacute;orie de notre univers &eacute;tait achev&eacute;e, elle aurait encore deux
+grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au
+d&eacute;but du monde moral; l'une comprenant les &eacute;l&eacute;ments de l'&ecirc;tre, l'autre
+renfermant les &eacute;l&eacute;ments de l'exp&eacute;rience; l'une contenant les sensations
+primitives, l'autre contenant les agents primitifs. &laquo;Notre science, dit
+votre Royer-Collard, consiste &agrave; puiser l'ignorance &agrave; sa source la plus
+&eacute;lev&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Pouvons-nous au moins affirmer que ces donn&eacute;es irr&eacute;ductibles ne le sont
+qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire qu'elles
+ont des causes comme les faits d&eacute;riv&eacute;s dont elles sont les causes?
+Pouvons-nous d&eacute;cider que tout &eacute;v&eacute;nement &agrave; tout point du temps et de
+l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde si bien r&eacute;gl&eacute;
+est un abr&eacute;g&eacute; du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome, sortir de
+notre enceinte si &eacute;troite, et affirmer quelque chose de l'univers? En
+aucune fa&ccedil;on, et c'est ici que Mill pousse aux derni&egrave;res cons&eacute;quences;
+car la loi qui attribue une cause &agrave; tout &eacute;v&eacute;nement n'a pour lui d'autre
+fondement, d'autre valeur et d'autre port&eacute;e que notre exp&eacute;rience. Elle
+ne renferme point sa n&eacute;cessit&eacute; en elle-m&ecirc;me; elle tire toute son
+autorit&eacute; du grand nombre des cas o&ugrave; on l'a reconnue vraie; elle ne fait
+que r&eacute;sumer une somme d'observations; elle lie deux donn&eacute;es qui,
+consid&eacute;r&eacute;es en elles-m&ecirc;mes, n'ont point de liaison intime; elle joint
+l'ant&eacute;c&eacute;dent et le cons&eacute;quent pris en g&eacute;n&eacute;ral, comme la loi de la
+pesanteur joint un ant&eacute;c&eacute;dent et un cons&eacute;quent pris en particulier; elle
+constate un couple, comme font toutes les lois exp&eacute;rimentales, et
+participe &agrave; leur incertitude comme &agrave; leurs restrictions. Ecoutez ces
+fortes paroles: &laquo;Je suis convaincu que si un homme habitu&eacute; &agrave;
+l'abstraction et &agrave; l'analyse exer&ccedil;ait loyalement ses facult&eacute;s &agrave; cet
+effet, il ne trouverait point de difficult&eacute;, quand son imagination
+aurait pris le pli, &agrave; concevoir qu'en certains endroits, par exemple
+dans un des firmaments dont l'astronomie sid&eacute;rale compose &agrave; pr&eacute;sent
+l'univers, les &eacute;v&eacute;nements puissent se succ&eacute;der au hasard, sans aucune
+loi fixe; et rien, ni dans notre exp&eacute;rience, ni dans notre constitution
+mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni m&ecirc;me une raison
+quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part.&raquo;<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> Pratiquement,
+nous pouvons nous fier &agrave; une loi si bien &eacute;tablie; mais &laquo;dans les parties
+lointaines des r&eacute;gions stellaires, o&ugrave; les ph&eacute;nom&egrave;nes peuvent &ecirc;tre
+enti&egrave;rement diff&eacute;rents de ceux que nous connaissons, ce serait folie
+d'affirmer hardiment le r&egrave;gne de cette loi g&eacute;n&eacute;rale, comme ce serait
+folie d'affirmer pour l&agrave;-bas le r&egrave;gne des lois sp&eacute;ciales qui se
+maintiennent universellement exactes sur notre plan&egrave;te.&raquo;<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a> Nous sommes
+donc chass&eacute;s irr&eacute;vocablement de l'infini; nos facult&eacute;s et nos assertions
+n'y peuvent rien atteindre; nous restons confin&eacute;s dans un tout petit
+cercle; notre esprit ne porte pas au del&agrave; de son exp&eacute;rience; nous ne
+pouvons &eacute;tablir entre les faits aucune liaison universelle et
+n&eacute;cessaire; peut-&ecirc;tre m&ecirc;me n'existe-t-il entre les faits aucune liaison
+universelle et n&eacute;cessaire. Mill s'arr&ecirc;te l&agrave;; mais certainement, en
+menant son id&eacute;e jusqu'au bout, on arriverait &agrave; consid&eacute;rer le monde comme
+un simple morceau de faits. Nulle n&eacute;cessit&eacute; int&eacute;rieure ne produirait
+leur liaison ni leur existence. Ils seraient de pures donn&eacute;es,
+c'est-&agrave;-dire des accidents. Quelquefois, comme dans notre syst&egrave;me, ils
+se trouveraient assembl&eacute;s de fa&ccedil;on &agrave; amener des retours r&eacute;guliers;
+quelquefois ils seraient assembl&eacute;s de mani&egrave;re &agrave; n'en pas amener du tout.
+Le hasard, comme chez D&eacute;mocrite, serait au coeur des choses. Les lois en
+d&eacute;riveraient, et n'en d&eacute;riveraient que &ccedil;&agrave; et l&agrave;. Il en serait des &ecirc;tres
+comme des nombres, comme des fractions par exemple, qui, selon le hasard
+des deux facteurs primitifs, tant&ocirc;t s'&eacute;talent, tant&ocirc;t ne s'&eacute;talent pas
+en p&eacute;riodes r&eacute;guli&egrave;res. Voil&agrave; sans doute une conception originale et
+haute. Elle est la derni&egrave;re cons&eacute;quence de l'id&eacute;e primitive et dominante
+que nous avons d&eacute;m&ecirc;l&eacute;e au commencement du syst&egrave;me, qui a transform&eacute; les
+th&eacute;ories de la d&eacute;finition, de la proposition et du syllogisme; qui a
+r&eacute;duit les axiomes &agrave; des v&eacute;rit&eacute;s d'exp&eacute;rience; qui a d&eacute;velopp&eacute; et
+perfectionn&eacute; la th&eacute;orie de l'induction; qui a &eacute;tabli le but, les bornes,
+les provinces, et les m&eacute;thodes de la science; qui dans la nature et dans
+la science a partout supprim&eacute; les liaisons int&eacute;rieures; qui a remplac&eacute;
+le n&eacute;cessaire par l'accidentel, la cause par l'ant&eacute;c&eacute;dent, et qui
+consiste &agrave; pr&eacute;tendre que toute assertion utile a pour effet de former un
+couple, c'est-&agrave;-dire de joindre deux faits qui, par leur nature, sont
+s&eacute;par&eacute;s.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>&sect; II. L'ABSTRACTION</h3>
+
+
+<h3><a name="three-I" id="three-I"></a>I</h3>
+
+<p>&mdash;Un ab&icirc;me de hasard et un ab&icirc;me d'ignorance. La perspective est sombre;
+il n'importe, si elle est vraie. A tout le moins, cette th&eacute;orie de la
+science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde,
+un penseur a mieux r&eacute;sum&eacute; par sa doctrine la pratique de son pays;
+rarement un homme a mieux repr&eacute;sent&eacute; par ses n&eacute;gations et ses
+d&eacute;couvertes les limites et la port&eacute;e de sa race. Les proc&eacute;d&eacute;s dont
+celui-ci compose la science sont ceux o&ugrave; vous excellez par-dessus tous
+les autres, et les proc&eacute;d&eacute;s qu'il exclut de la science sont ceux qui
+vous manquent plus qu'&agrave; personne. Il a d&eacute;crit l'esprit anglais en
+croyant d&eacute;crire l'esprit humain. C'est l&agrave; sa gloire, mais c'est aussi l&agrave;
+sa faiblesse. Il y a dans votre id&eacute;e de la connaissance une lacune qui,
+incessamment ajout&eacute;e &agrave; elle-m&ecirc;me, finit par creuser ce gouffre de hasard
+du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre
+d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arr&ecirc;ter. Et
+voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la connaissance
+des premi&egrave;res causes, c'est-&agrave;-dire des choses divines, vous r&eacute;duisez
+l'homme &agrave; devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec,
+ou bien mystique, exalt&eacute;, m&eacute;thodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce
+grand vide inconnu que vous placez au del&agrave; de notre petit monde, les
+gens &agrave; t&egrave;te chaude ou &agrave; conscience triste peuvent loger tous leurs
+r&ecirc;ves, et les hommes &agrave; jugement froid, d&eacute;sesp&eacute;rant d'y rien atteindre,
+n'ont plus qu'&agrave; se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui
+peuvent am&eacute;liorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces
+deux dispositions se rencontrent dans une t&egrave;te anglaise. L'esprit
+religieux et l'esprit positif y vivent c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te et s&eacute;par&eacute;s. Cela fait
+un m&eacute;lange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la mani&egrave;re dont les
+Allemands ont concili&eacute; la science et la foi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais leur philosophie n'est qu'une po&eacute;sie mal &eacute;crite.&mdash;Peut-&ecirc;tre.
+&mdash;Mais ce qu'ils appellent raison ou intuition des principes n'est que
+la puissance de b&acirc;tir des hypoth&egrave;ses.&mdash;Peut-&ecirc;tre.&mdash;Mais les syst&egrave;mes
+qu'ils ont arrang&eacute;s n'ont pas tenu devant l'exp&eacute;rience.&mdash;Je vous
+abandonne leur oeuvre.&mdash;Mais leur absolu, leur sujet, leur objet et le
+reste ne sont que de grands mots.&mdash;Je vous abandonne leur style. -Alors
+que gardez-vous?&mdash;Leur id&eacute;e de la cause.&mdash;Vous croyez, comme eux, qu'on
+d&eacute;couvre les causes par une r&eacute;v&eacute;lation de la raison?&mdash;Point du
+tout.&mdash;Vous croyez comme nous qu'on d&eacute;couvre les causes par la simple
+exp&eacute;rience?&mdash;Pas davantage.&mdash;Vous pensez qu'il y a une facult&eacute; autre que
+l'exp&eacute;rience et la raison propre &agrave; d&eacute;couvrir les causes?&mdash;Oui.&mdash;Vous
+croyez qu'il y a une op&eacute;ration moyenne, situ&eacute;e entre l'illumination et
+l'observation, capable d'atteindre des principes comme on l'assure de la
+premi&egrave;re, capable d'atteindre des v&eacute;rit&eacute;s comme on l'&eacute;prouve pour la
+seconde?&mdash;Oui.&mdash;Laquelle?&mdash;L'abstraction. Reprenons votre id&eacute;e
+primitive; je t&acirc;cherai de dire en quoi je la trouve incompl&egrave;te, et en
+quoi il me semble que vous mutilez l'esprit humain. Seulement il faudra
+que vous m'accordiez de l'espace; ce sera tout un plaidoyer.</p>
+
+
+
+<h3><a name="three-II" id="three-II"></a>II</h3>
+
+<p>Votre point de d&eacute;part est bon: en effet, l'homme ne conna&icirc;t point les
+substances; il ne conna&icirc;t ni l'esprit ni le corps; il n'aper&ccedil;oit que ses
+&eacute;tats int&eacute;rieurs tout passagers et isol&eacute;s; il s'en sert pour affirmer et
+d&eacute;signer des &eacute;tats ext&eacute;rieurs, positions, mouvements, changements, et ne
+s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que des faits, soit au
+dedans, soit au dehors, tant&ocirc;t caducs, quand son impression ne se r&eacute;p&egrave;te
+pas, tant&ocirc;t permanents, quand son impression, maintes fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;e, lui
+fait supposer qu'elle sera r&eacute;p&eacute;t&eacute;e toutes les fois qu'il voudra
+l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des sons, des r&eacute;sistances, des
+mouvements, tant&ocirc;t momentan&eacute;s et variables, tant&ocirc;t semblables &agrave;
+eux-m&ecirc;mes et renouvel&eacute;s. Il ne suppose des qualit&eacute;s et propri&eacute;t&eacute;s que
+par un artifice de langage, et pour grouper plus commod&eacute;ment des faits.
+Nous allons m&ecirc;me plus loin que vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits
+ni corps, mais simplement des groupes de mouvements pr&eacute;sents ou
+possibles, et des groupes de pens&eacute;es pr&eacute;sentes ou possibles. Nous
+croyons qu'il n'y a point de substances, mais seulement des syst&egrave;mes de
+faits. Nous regardons l'id&eacute;e de substance comme une illusion
+psychologique. Nous consid&eacute;rons la substance, la force et tous les &ecirc;tres
+m&eacute;taphysiques des modernes comme un reste des entit&eacute;s scolastiques. Nous
+pensons qu'il n'y a rien au monde que des faits et des lois,
+c'est-&agrave;-dire des &eacute;v&eacute;nements et leurs rapports, et nous reconnaissons
+comme vous que toute connaissance consiste d'abord &agrave; lier ou &agrave;
+additionner des faits. Mais cela termin&eacute;, une nouvelle op&eacute;ration
+commence, la plus f&eacute;conde de toutes, et qui consiste &agrave; d&eacute;composer ces
+donn&eacute;es complexes en donn&eacute;es simples. Une facult&eacute; magnifique appara&icirc;t,
+source du langage, interpr&egrave;te de la nature, m&egrave;re des religions et des
+philosophies, seule distinction v&eacute;ritable, qui, selon son degr&eacute;, s&eacute;pare
+l'homme de la brute, et les grands hommes des petits: je veux dire
+l'<i>abstraction</i>, qui est le pouvoir d'isoler les &eacute;l&eacute;ments des faits et
+de les consid&eacute;rer &agrave; part. Mes yeux suivent le contour d'un carr&eacute;, et
+l'abstraction en isole les deux propri&eacute;t&eacute;s constitutives, l'&eacute;galit&eacute; des
+c&ocirc;t&eacute;s et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre, et
+l'abstraction en isole les deux &eacute;l&eacute;ments g&eacute;n&eacute;rateurs, la notion de
+rectangle et la r&eacute;volution de ce rectangle autour d'un de ses c&ocirc;t&eacute;s pris
+comme axe. Cent mille exp&eacute;riences me d&eacute;veloppent par une infinit&eacute; de
+d&eacute;tails la s&eacute;rie des op&eacute;rations physiologiques qui font la vie, et
+l'abstraction isole la direction de cette s&eacute;rie, qui est un circuit de
+d&eacute;perdition constante et de r&eacute;paration continue. Douze cents pages
+m'ont expos&eacute; le jugement de Mill sur les diverses parties de la science,
+et l'abstraction isole son id&eacute;e fondamentale, &agrave; savoir, que les seules
+propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait &agrave; un fait non
+contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de m&ecirc;me. Toujours un
+fait ou une s&eacute;rie de faits peut &ecirc;tre r&eacute;solu en ses composants. C'est
+cette d&eacute;composition que l'on r&eacute;clame lorsqu'on demande quelle est la
+nature d'un objet. Ce sont ces composants que l'on cherche lorsqu'on
+veut p&eacute;n&eacute;trer dans l'int&eacute;rieur d'un &ecirc;tre. Ce sont eux que l'on d&eacute;signe
+sous les noms de forces, causes, lois, essences, propri&eacute;t&eacute;s primitives.
+Ils ne sont pas un nouveau fait ajout&eacute; aux premiers; ils en sont une
+portion, un extrait: ils sont contenus en eux, ils ne sont autre chose
+que les faits eux-m&ecirc;mes. On ne passe pas, en les d&eacute;couvrant, d'une
+donn&eacute;e &agrave; une donn&eacute;e diff&eacute;rente, mais de la m&ecirc;me &agrave; la m&ecirc;me, du tout &agrave; la
+partie, du compos&eacute; aux composants. On ne fait que voir la m&ecirc;me chose
+sous deux formes, d'abord enti&egrave;re, puis divis&eacute;e; on ne fait que
+traduire la m&ecirc;me id&eacute;e d'un langage en un autre, du langage sensible en
+langage abstrait, comme on traduit une courbe en une &eacute;quation, comme on
+exprime un cube par une fonction de son c&ocirc;t&eacute;. Que cette traduction soit
+difficile ou non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la
+comparaison d'un nombre &eacute;norme de faits pour y atteindre, et que maintes
+fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe encore.
+Toujours est-il que dans cette op&eacute;ration, qui est &eacute;videmment fructueuse,
+au lieu d'aller d'un fait &agrave; un autre fait, on va du m&ecirc;me au m&ecirc;me; au
+lieu d'ajouter une exp&eacute;rience &agrave; une exp&eacute;rience, on met &agrave; part quelque
+portion de la premi&egrave;re; au lieu d'avancer, on s'arr&ecirc;te pour creuser en
+place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs, et qui cependant
+ne sont pas des exp&eacute;riences; il y a donc des propositions qui concernent
+l'essence, et qui cependant ne sont pas verbales; il y a donc une
+op&eacute;ration diff&eacute;rente de l'exp&eacute;rience, qui agit par retranchement au
+lieu d'agir par addition, qui, au lieu d'acqu&eacute;rir, s'applique aux
+donn&eacute;es acquises, et qui par del&agrave; l'observation, ouvrant aux sciences
+une carri&egrave;re nouvelle, d&eacute;finit leur nature, d&eacute;termine leur marche,
+compl&egrave;te leurs ressources et marque leur but.</p>
+
+<p>Voil&agrave; la grande omission du syst&egrave;me: l'abstraction y est laiss&eacute;e sur
+l'arri&egrave;re-plan, &agrave; peine mentionn&eacute;e, recouverte par les autres op&eacute;rations
+de l'esprit, trait&eacute;e comme un appendice des exp&eacute;riences; nous n'avons
+qu'&agrave; la r&eacute;tablir dans la th&eacute;orie g&eacute;n&eacute;rale pour reformer les th&eacute;ories
+particuli&egrave;res o&ugrave; elle a manqu&eacute;.</p>
+
+
+
+<h3><a name="three-III" id="three-III"></a>III</h3>
+
+<p>D'abord la d&eacute;finition. Il n'y a pas, dit Mill, de d&eacute;finition des choses,
+et quand on me d&eacute;finit la sph&egrave;re le solide engendr&eacute; par la r&eacute;volution
+d'un demi-cercle autour de son diam&egrave;tre, on ne me d&eacute;finit qu'un nom.
+Sans doute on vous apprend par l&agrave; le sens d'un nom, mais on vous apprend
+encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les propri&eacute;t&eacute;s de
+toute sph&egrave;re d&eacute;rivent de cette formule g&eacute;n&eacute;ratrice. On r&eacute;duit une donn&eacute;e
+infiniment complexe &agrave; deux &eacute;l&eacute;ments. On transforme la donn&eacute;e sensible en
+donn&eacute;es abstraites; on exprime l'essence de la sph&egrave;re, c'est-&agrave;-dire la
+cause int&eacute;rieure et primordiale de toutes ses propri&eacute;t&eacute;s. Voil&agrave; la
+nature de toute vraie d&eacute;finition; elle ne se contente pas d'expliquer un
+nom, elle n'est pas un simple signalement; elle n'indique pas simplement
+une propri&eacute;t&eacute; distinctive, elle ne se borne pas &agrave; coller sur l'objet une
+&eacute;tiquette propre &agrave; le faire reconna&icirc;tre entre tous. Il y a en dehors de
+la d&eacute;finition plusieurs fa&ccedil;ons de faire reconna&icirc;tre l'objet; il y a
+telle autre propri&eacute;t&eacute; qui n'appartient qu'&agrave; lui; on pourrait d&eacute;signer la
+sph&egrave;re en disant que, de tous les corps, elle est celui qui, &agrave; surface
+&eacute;gale, occupe le plus d'espace, et autrement encore. Seulement ces
+d&eacute;signations ne sont pas des d&eacute;finitions; elles exposent une propri&eacute;t&eacute;
+caract&eacute;ristique et d&eacute;riv&eacute;e, non une propri&eacute;t&eacute; g&eacute;n&eacute;ratrice et premi&egrave;re;
+elles ne ram&egrave;nent pas la chose &agrave; ses facteurs, elles ne la recr&eacute;ent pas
+sous nos yeux, elles ne montrent pas sa nature intime et ses &eacute;l&eacute;ments
+irr&eacute;ductibles. La d&eacute;finition est la proposition qui marque dans un objet
+la qualit&eacute; d'o&ugrave; d&eacute;rivent les autres, et qui ne d&eacute;rive point d'une autre
+qualit&eacute;. Ce n'est point l&agrave; une proposition verbale, car elle vous
+enseigne la qualit&eacute; d'une chose. Ce n'est point l&agrave; l'affirmation d'une
+qualit&eacute; ordinaire, car elle vous r&eacute;v&egrave;le la qualit&eacute; qui est la source du
+reste. C'est une assertion d'une esp&egrave;ce extraordinaire, la plus f&eacute;conde
+et la plus pr&eacute;cieuse de toutes, qui r&eacute;sume toute une science, et en qui
+toute science aspire &agrave; se r&eacute;sumer. Il y a une d&eacute;finition dans chaque
+science; il y en a une pour chaque objet. Nous ne la poss&eacute;dons pas
+partout, mais nous la cherchons partout. Nous sommes parvenus &agrave; d&eacute;finir
+le mouvement des plan&egrave;tes par la force tangentielle et l'attraction qui
+le composent; nous d&eacute;finissons d&eacute;j&agrave; en partie le corps chimique par la
+notion d'&eacute;quivalent, et le corps vivant par la notion de type. Nous
+travaillons &agrave; transformer chaque groupe de ph&eacute;nom&egrave;nes en quelques lois,
+forces ou notions abstraites. Nous nous effor&ccedil;ons d'atteindre en chaque
+objet les &eacute;l&eacute;ments g&eacute;n&eacute;rateurs, comme nous les atteignons dans la
+sph&egrave;re, dans le cylindre, dans le cercle, dans le c&ocirc;ne, et dans tous
+les compos&eacute;s math&eacute;matiques. Nous r&eacute;duisons les corps naturels &agrave; deux ou
+trois sortes de mouvements, attraction, vibration, polarisation, comme
+nous r&eacute;duisons les corps g&eacute;om&eacute;triques &agrave; deux ou trois sortes d'&eacute;l&eacute;ments,
+le point, le mouvement, la ligne, et nous jugeons notre science
+partielle ou compl&egrave;te, provisoire ou d&eacute;finitive, suivant que cette
+r&eacute;duction est approximative ou absolue, imparfaite ou achev&eacute;e.</p>
+
+
+
+<h3><a name="three-IV" id="three-IV"></a>IV</h3>
+
+<p>M&ecirc;me changement dans la th&eacute;orie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve
+pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont
+mortels, car ce serait dire deux fois la m&ecirc;me chose, mais en posant que
+Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons entendu
+parler, sont morts.&mdash;Je r&eacute;ponds que la vraie preuve n'est ni dans la
+mortalit&eacute; de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalit&eacute; de tous les
+hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit Aristote<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, en montrant
+sa cause. On prouvera donc la mortalit&eacute; du prince Albert en montrant la
+cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi mourra-t-il, sinon parce que le
+corps humain, &eacute;tant un compos&eacute; chimique instable, doit se dissoudre au
+bout d'un temps; en d'autres termes, parce que la mortalit&eacute; est jointe &agrave;
+la qualit&eacute; d'homme? Voil&agrave; la cause et voil&agrave; la preuve. C'est cette loi
+abstraite qui, pr&eacute;sente dans la nature, am&egrave;nera la mort du prince, et
+qui, pr&eacute;sente dans mon esprit, me montre la mort du prince. C'est cette
+proposition abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition
+particuli&egrave;re, ni la proposition g&eacute;n&eacute;rale. Elle est si bien la preuve
+qu'elle prouve les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts,
+c'est parce que la mortalit&eacute; est jointe &agrave; la qualit&eacute; d'homme. Si tous
+les hommes sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalit&eacute;
+est jointe &agrave; la qualit&eacute; d'homme. Ici, une fois de plus, le r&ocirc;le de
+l'abstraction a &eacute;t&eacute; oubli&eacute;. Mill l'a confondue avec les exp&eacute;riences; il
+n'a pas distingu&eacute; la preuve et les mat&eacute;riaux de la preuve, la loi
+abstraite et le nombre fini ou ind&eacute;fini de ses applications. Les
+applications contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la
+loi ni la preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent
+la cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce ne n'est pas assez
+d'additionner les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez
+d'exp&eacute;rimenter, il faut abstraire. Voil&agrave; la grande op&eacute;ration
+scientifique. Le syllogisme ne va pas du particulier au particulier,
+comme dit Mill, ni du g&eacute;n&eacute;ral au particulier, comme disent les logiciens
+ordinaires, mais de l'abstrait au concret, c'est-&agrave;-dire de la cause &agrave;
+l'effet. C'est &agrave; ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et
+il en marque tous les cha&icirc;nons; il relie les principes aux effets; il
+fait communiquer les d&eacute;finitions avec les ph&eacute;nom&egrave;nes. Il porte sur toute
+l'&eacute;chelle de la science l'abstraction que la d&eacute;finition a port&eacute;e au
+sommet.</p>
+
+
+
+<h3><a name="three-V" id="three-V"></a>V</h3>
+
+<p>La m&ecirc;me op&eacute;ration explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous savons
+que des grandeurs &eacute;gales ajout&eacute;es &agrave; des grandeurs &eacute;gales font des sommes
+&eacute;gales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace, c'est par une
+exp&eacute;rience ext&eacute;rieure faite avec nos yeux, ou par une exp&eacute;rience
+int&eacute;rieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut savoir ainsi
+que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on peut le savoir
+encore d'une autre fa&ccedil;on. On peut se repr&eacute;senter une droite par
+l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la raison. On peut
+consid&eacute;rer son image ou sa d&eacute;finition. On peut l'&eacute;tudier en elle-m&ecirc;me ou
+dans les &eacute;l&eacute;ments g&eacute;n&eacute;rateurs. Je puis me repr&eacute;senter une droite toute
+faite, mais je puis aussi la r&eacute;soudre en ses facteurs. Je puis assister
+&agrave; sa formation, et d&eacute;gager les &eacute;l&eacute;ments abstraits qui l'engendrent,
+comme j'ai assist&eacute; &agrave; la formation du cylindre et d&eacute;gag&eacute; le rectangle en
+r&eacute;volution qui l'a engendr&eacute;. Je puis dire non pas que la ligne droite
+est la plus courte d'un point &agrave; un autre, ce qui est une propri&eacute;t&eacute;
+d&eacute;riv&eacute;e, mais qu'elle est la ligne form&eacute;e par le mouvement d'un point
+qui tend &agrave; se rapprocher d'un autre, et de cet autre seulement; ce qui
+revient &agrave; dire que deux points suffisent &agrave; d&eacute;terminer une droite, en
+d'autres termes que deux droites ayant deux points communs co&iuml;ncident
+dans toute leur &eacute;tendue interm&eacute;diaire; d'o&ugrave; l'on voit que si deux
+droites enfermaient un espace, elles ne feraient qu'une droite et
+n'enfermeraient rien du tout. Voil&agrave; une seconde mani&egrave;re de conna&icirc;tre
+l'axiome, et il est clair qu'elle diff&egrave;re beaucoup de la premi&egrave;re. Dans
+la premi&egrave;re, on le constate; dans la seconde, on le d&eacute;duit. Dans la
+premi&egrave;re, on &eacute;prouve qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il
+est vrai. Dans la premi&egrave;re, on l'admet; dans la seconde, on l'explique.
+Dans la premi&egrave;re, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome
+est inconcevable; dans la seconde, on d&eacute;couvre en plus que le contraire
+de l'axiome est contradictoire. &Eacute;tant donn&eacute; la d&eacute;finition de la ligne
+droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y
+trouve compris; il en d&eacute;rive comme une cons&eacute;quence de son principe. En
+somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son
+sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes s&eacute;par&eacute;s,
+irr&eacute;ductibles l'un &agrave; l'autre: il unit deux termes dont le second est une
+portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes sont
+ainsi. Il suffit de les d&eacute;composer pour apercevoir qu'ils vont non d'un
+objet &agrave; un objet diff&eacute;rent, mais du m&ecirc;me au m&ecirc;me. Il suffit de r&eacute;soudre
+les notions d'&eacute;galit&eacute;, de cause, de substance, de temps et d'espace en
+leurs abstraits, pour d&eacute;montrer les axiomes d'&eacute;galit&eacute;, de substance, de
+cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome, celui d'identit&eacute;.
+Les autres ne sont que ses applications ou ses suites. Cela admis, on
+voit &agrave; l'instant que la port&eacute;e de notre esprit se trouve chang&eacute;e. Nous
+ne sommes plus simplement capables de connaissances relatives et
+born&eacute;es: nous sommes capables aussi de connaissances absolues et
+infinies; nous poss&eacute;dons dans les axiomes des donn&eacute;es qui non-seulement
+s'accompagnent l'une l'autre, mais encore dont l'une enferme l'autre.
+Si, comme dit Mill, elles ne faisaient que s'accompagner, nous serions
+forc&eacute;s de conclure, comme Mill, que peut-&ecirc;tre elles ne s'accompagnent
+pas toujours. Nous ne verrions point la n&eacute;cessit&eacute; int&eacute;rieure de leur
+jonction, nous ne la poserions qu'en fait; nous dirions que les deux
+donn&eacute;es &eacute;tant de leur nature isol&eacute;es, il peut se rencontrer des
+circonstances qui les s&eacute;parent; nous n'affirmerions la v&eacute;rit&eacute; des
+axiomes qu'au regard de notre monde et de notre esprit. Si au contraire
+les deux donn&eacute;es sont telles que la premi&egrave;re enferme la seconde, nous
+&eacute;tablissons par cela m&ecirc;me la n&eacute;cessit&eacute; de leur jonction: partout o&ugrave; sera
+la premi&egrave;re, elle emportera la seconde, puisque la seconde est une
+partie d'elle-m&ecirc;me, et qu'elle ne peut pas se s&eacute;parer de soi. Il n'y a
+point de place entre elles deux pour une circonstance qui vienne les
+disjoindre, car elles ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur
+liaison est donc absolue et universelle, et nous poss&eacute;dons des v&eacute;rit&eacute;s
+qui ne souffrent ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions.
+L'abstraction rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et
+nous restituons &agrave; la science la port&eacute;e qu'on lui &ocirc;te en restituant &agrave;
+l'esprit la facult&eacute; qu'on lui &ocirc;tait.</p>
+
+
+
+<h3><a name="three-VI" id="three-VI"></a>VI</h3>
+
+<p>Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure exp&eacute;rience. Et
+c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction.
+Lorsque je d&eacute;couvre par induction que le froid cause la ros&eacute;e, ou que le
+passage de l'&eacute;tat liquide &agrave; l'&eacute;tat solide produit la cristallisation,
+j'&eacute;tablis un rapport entre deux abstraits. Ni le froid, ni la ros&eacute;e, ni
+le passage de l'&eacute;tat solide &agrave; l'&eacute;tat liquide, ni la cristallisation
+n'existent en soi. Ce sont des portions de ph&eacute;nom&egrave;nes, des extraits de
+cas complexes, des &eacute;l&eacute;ments simples enferm&eacute;s dans des ensembles plus
+compos&eacute;s. Je les en retire et je les isole; j'isole la ros&eacute;e prise en
+g&eacute;n&eacute;ral de toutes les ros&eacute;es locales, temporaires, particuli&egrave;res, que je
+puis observer; j'isole le froid pris en g&eacute;n&eacute;ral de tous les froids
+sp&eacute;ciaux, vari&eacute;s, distincts, qui peuvent se produire parmi toutes les
+diff&eacute;rences de texture, toutes les diversit&eacute;s de substance, toutes les
+in&eacute;galit&eacute;s de temp&eacute;rature, toutes les complications de circonstances. Je
+joins un ant&eacute;c&eacute;dent abstrait &agrave; un cons&eacute;quent abstrait, et je les joins,
+comme le montre Mill lui-m&ecirc;me, par des retranchements, des suppressions,
+des &eacute;liminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes
+les circonstances adjacentes; je d&eacute;m&ecirc;le le couple dans l'entourage qui
+l'offusque; je d&eacute;tache, par une s&eacute;rie de comparaisons et d'exp&eacute;riences,
+tous les accidents parasites qui se sont coll&eacute;s &agrave; lui, et je finis ainsi
+par le mettre &agrave; nu. J'ai l'air de consid&eacute;rer vingt cas diff&eacute;rents, et
+dans le fond je n'en consid&egrave;re qu'un seul; j'ai l'air de proc&eacute;der par
+addition, et en somme je n'op&egrave;re que par soustraction. Tous les proc&eacute;d&eacute;s
+de l'induction sont donc des moyens d'abstraire, et toutes les oeuvres
+de l'induction sont donc des liaisons d'abstraits.</p>
+
+
+
+<h3><a name="three-VII" id="three-VII"></a>VII</h3>
+
+<p>Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les deux
+grandes apparences de la nature. Il y a deux op&eacute;rations, l'exp&eacute;rience et
+l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits complexes et celui
+des &eacute;l&eacute;ments simples. Le premier est l'effet, le second la cause. Le
+premier est contenu dans le second et s'en d&eacute;duit, comme une cons&eacute;quence
+de son principe. Tous deux s'&eacute;quivalent; ils sont une seule chose
+consid&eacute;r&eacute;e sous deux aspects. Ce magnifique monde mouvant, ce chaos
+tumultueux d'&eacute;v&eacute;nements entrecrois&eacute;s, cette vie incessante infiniment
+vari&eacute;e et multiple, se r&eacute;duisent &agrave; quelques &eacute;l&eacute;ments et &agrave; leurs
+rapports. Tout notre effort consiste &agrave; passer de l'un &agrave; l'autre, du
+complexe au simple, des faits aux lois, des exp&eacute;riences aux formules. Et
+la raison en est visible; car ce fait que j'aper&ccedil;ois par les sens ou la
+conscience n'est qu'une tranche arbitraire que mes sens ou ma conscience
+d&eacute;coupent dans la trame infinie et continue de l'&ecirc;tre. S'ils &eacute;taient
+construits autrement, ils en intercepteraient une autre; c'est le hasard
+de leur structure qui a d&eacute;termin&eacute; celle-l&agrave;. Ils sont comme un compas
+ouvert, qui pourrait l'&ecirc;tre moins, et qui pourrait l'&ecirc;tre davantage. Le
+cercle qu'ils d&eacute;crivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si
+bien, qu'il l'est en deux mani&egrave;res, &agrave; l'ext&eacute;rieur et &agrave; l'int&eacute;rieur. Car,
+lorsque je constate un &eacute;v&eacute;nement, je l'isole artificiellement de son
+entourage naturel, et je le compose artificiellement d'&eacute;l&eacute;ments qui ne
+font point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je
+s&eacute;pare la chute des circonstances ant&eacute;rieures qui r&eacute;ellement lui sont
+jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la
+couleur, le son, et vingt autres circonstances qui r&eacute;ellement ne sont
+point li&eacute;es. Un fait est donc un amas arbitraire, en m&ecirc;me temps qu'une
+coupure arbitraire, c'est-&agrave;-dire un groupe factice, qui s&eacute;pare ce qui
+est uni, et unit ce qui est s&eacute;par&eacute;<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. Ainsi, tant que nous ne
+regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas
+telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une id&eacute;e provisoire et
+illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons qu'&agrave;
+l'envers. Voil&agrave; pourquoi nous t&acirc;chons de la retourner. Nous nous
+effor&ccedil;ons de d&eacute;m&ecirc;ler des lois, c'est-&agrave;-dire des groupes naturels, qui
+soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient compos&eacute;s
+d'&eacute;l&eacute;ments effectivement unis. Nous d&eacute;couvrons des couples, c'est-&agrave;-dire
+des compos&eacute;s r&eacute;els et des liaisons r&eacute;elles. Nous passons de l'accidentel
+au n&eacute;cessaire, du relatif &agrave; l'absolu, de l'apparence &agrave; la v&eacute;rit&eacute;; et,
+ces premiers couples trouv&eacute;s, nous pratiquons sur eux la m&ecirc;me op&eacute;ration
+que sur les faits, car, &agrave; un moindre degr&eacute;, ils ont la m&ecirc;me nature.
+Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils peuvent &ecirc;tre
+d&eacute;compos&eacute;s et expliqu&eacute;s. Ils ont une raison d'&ecirc;tre. Il y a quelque cause
+qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux, comme pour les
+faits, de chercher les &eacute;l&eacute;ments g&eacute;n&eacute;rateurs en qui ils peuvent se
+r&eacute;soudre et de qui ils peuvent se d&eacute;duire, et l'op&eacute;ration doit continuer
+jusqu'&agrave; ce qu'on soit arriv&eacute; &agrave; des &eacute;l&eacute;ments tout &agrave; fait simples,
+c'est-&agrave;-dire tels que leur d&eacute;composition soit contradictoire. Que nous
+puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des causes serait
+d&eacute;menti, s'ils manquaient. Il y a donc des &eacute;l&eacute;ments ind&eacute;composables,
+desquels d&eacute;rivent les lois les plus g&eacute;n&eacute;rales, et de celles-ci les lois
+particuli&egrave;res, et de ces lois les faits que nous observons, ainsi qu'il
+y a en g&eacute;om&eacute;trie deux ou trois notions primitives, desquelles d&eacute;rivent
+les propri&eacute;t&eacute;s des lignes, et de celles-ci les propri&eacute;t&eacute;s des surfaces,
+des solides et des formes innombrables que la nature peut effectuer ou
+l'esprit imaginer. Nous pouvons maintenant comprendre la vertu et le
+sens de cet axiome des causes qui r&eacute;git toutes choses, et que Mill a
+mutil&eacute;. Il y a une force int&eacute;rieure et contraignante qui suscite tout
+&eacute;v&eacute;nement, qui lie tout compos&eacute;, qui engendre toute donn&eacute;e. Cela
+signifie, d'une part, qu'il y a une raison &agrave; toute chose, que tout fait
+a sa loi; que tout compos&eacute; se r&eacute;duit en simples; que tout produit
+implique des facteurs; que toute qualit&eacute; et toute existence doivent se
+d&eacute;duire de quelque terme sup&eacute;rieur et ant&eacute;rieur. Et cela signifie,
+d'autre part, que le produit &eacute;quivaut aux facteurs, que tous deux ne
+sont qu'une m&ecirc;me chose sous deux apparences; que la cause ne diff&egrave;re pas
+de l'effet; que les puissances g&eacute;n&eacute;ratrices ne sont que les propri&eacute;t&eacute;s
+&eacute;l&eacute;mentaires; que la force active par laquelle nous figurons la nature
+n'est que la n&eacute;cessit&eacute; logique qui transforme l'un dans l'autre le
+compos&eacute; et le simple, le fait et la loi. Par l&agrave; nous d&eacute;signons d'avance
+le terme de toute science, et nous tenons la puissante formule qui,
+&eacute;tablissant la liaison invincible et la production spontan&eacute;e des &ecirc;tres,
+pose dans la nature le ressort de la nature, en m&ecirc;me temps qu'elle
+enfonce et serre au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier
+de la n&eacute;cessit&eacute;.</p>
+
+
+
+<h3><a name="three-VIII" id="three-VIII"></a>VIII</h3>
+
+<p>Pouvons-nous conna&icirc;tre ces &eacute;l&eacute;ments premiers? Pour mon compte, je le
+pense, et la raison en est qu'&eacute;tant des abstraits, ils ne sont pas
+situ&eacute;s en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il
+n'y a qu'&agrave; les en retirer. Bien plus, &eacute;tant les plus abstraits,
+c'est-&agrave;-dire les plus g&eacute;n&eacute;raux de tous, il n'y a pas de faits qui ne les
+comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limit&eacute;e que soit notre
+exp&eacute;rience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'apr&egrave;s cette
+remarque que les modernes m&eacute;taphysiciens d'Allemagne ont tent&eacute; leurs
+grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions simples,
+c'est-&agrave;-dire des abstraits ind&eacute;composables, que leurs combinaisons
+engendrent le reste, et que les r&egrave;gles de leurs unions ou de leurs
+contrari&eacute;t&eacute;s mutuelles sont les lois premi&egrave;res de l'univers. Ils ont
+essay&eacute; de les atteindre et de retrouver par la pens&eacute;e pure le monde tel
+que l'observation nous l'a montr&eacute;. Ils ont &eacute;chou&eacute; &agrave; demi, et leur
+gigantesque b&acirc;tisse, toute factice et fragile, pend en ruine, semblable
+&agrave; ces &eacute;chafaudages provisoires qui ne servent qu'&agrave; marquer le plan d'un
+&eacute;difice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre puissance, ils
+n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous sommes d&eacute;bord&eacute;s de
+tous c&ocirc;t&eacute;s par l'infinit&eacute; du temps et de l'espace; nous nous trouvons
+jet&eacute;s dans ce monstrueux univers comme un coquillage au bord d'une
+gr&egrave;ve, ou comme une fourmi au pied d'un talus. En ceci, Mill dit vrai;
+le hasard se rencontre au terme de toutes nos connaissances comme au
+commencement de toutes nos donn&eacute;es: nous avons beau faire, nous ne
+pouvons que remonter, et par conjecture encore, jusqu'&agrave; un &eacute;tat
+initial; mais cet &eacute;tat d&eacute;pend d'un pr&eacute;c&eacute;dent, qui d&eacute;pend d'un autre, et
+ainsi de suite, en sorte que nous sommes oblig&eacute;s de l'accepter comme une
+pure donn&eacute;e, et de renoncer &agrave; le d&eacute;duire, quoique nous sachions qu'il
+doive &ecirc;tre d&eacute;duit. Il en est ainsi dans toutes les sciences, en
+g&eacute;ologie, en histoire naturelle, en physique, en chimie, en psychologie,
+en histoire, et l'accident primitif &eacute;tend ses effets dans toutes les
+parties de la sph&egrave;re o&ugrave; il est compris. S'il avait &eacute;t&eacute; diff&eacute;rent, nous
+n'aurions ni les m&ecirc;mes plan&egrave;tes, ni les m&ecirc;mes esp&egrave;ces chimiques, ni les
+m&ecirc;mes v&eacute;g&eacute;taux, ni les m&ecirc;mes animaux, ni les m&ecirc;mes races d'hommes, ni
+peut-&ecirc;tre aucune de ces sortes d'&ecirc;tres. Si la fourmi &eacute;tait port&eacute;e dans
+une autre contr&eacute;e, elle ne verrait ni les m&ecirc;mes arbres, ni les m&ecirc;mes
+insectes, ni la m&ecirc;me disposition du sol, ni les m&ecirc;mes r&eacute;volutions de
+l'air, ni peut-&ecirc;tre aucune de ces formes de l'&ecirc;tre. Il y a donc en tout
+fait et en tout objet une portion accidentelle et locale, portion
+&eacute;norme, qui, comme le reste, d&eacute;pend des lois primitives, mais n'en
+d&eacute;pend qu'&agrave; travers un circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre
+elle et les lois primitives il y a une lacune infinie qu'une s&eacute;rie
+infinie de d&eacute;ductions pourrait seule combler.</p>
+
+<p>Voil&agrave; la portion inexplicable des ph&eacute;nom&egrave;nes, et voil&agrave; ce que les
+m&eacute;taphysiciens d'outre-Rhin ont tent&eacute; d'expliquer. Ils ont voulu d&eacute;duire
+de leurs th&eacute;or&egrave;mes &eacute;l&eacute;mentaires la forme du syst&egrave;me plan&eacute;taire, les
+diverses lois de la physique et de la chimie, les principaux types de la
+vie, la succession des civilisations et des pens&eacute;es humaines. Ils ont
+tortur&eacute; leurs formules universelles pour en tirer des cas tout
+particuliers; ils ont pris des suites indirectes et lointaines pour des
+suites directes et prochaines; ils ont omis ou supprim&eacute; le grand jeu qui
+s'interpose entre les premi&egrave;res lois et les derni&egrave;res cons&eacute;quences; ils
+ont &eacute;cart&eacute; de leurs fondements le hasard, comme une assise indigne de la
+science, et ce vide qu'ils laissaient, mal rempli par des mat&eacute;riaux
+postiches, a fait &eacute;crouler tout le b&acirc;timent.</p>
+
+<p>Est-ce &agrave; dire que dans les donn&eacute;es que ce petit canton de l'univers nous
+fournit, tout soit local? En aucune fa&ccedil;on. Si la fourmi &eacute;tait capable
+d'exp&eacute;rimenter, elle pourrait atteindre l'id&eacute;e d'une loi physique, d'une
+forme vivante, d'une sensation repr&eacute;sentative, d'une pens&eacute;e abstraite;
+car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau qui pense renferme
+tout cela; donc, si limit&eacute; que soit le champ d'un esprit, il contient
+des donn&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales, c'est-&agrave;-dire r&eacute;pandues sur des territoires
+ext&eacute;rieurs fort vastes, o&ugrave; sa limitation l'emp&ecirc;che de p&eacute;n&eacute;trer. Si la
+fourmi &eacute;tait capable de raisonner, elle pourrait construire
+l'arithm&eacute;tique, l'alg&egrave;bre, la g&eacute;om&eacute;trie, la m&eacute;canique; car un mouvement
+d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps, l'espace, le
+nombre et la force, tous les mat&eacute;riaux des math&eacute;matiques: donc, si
+limit&eacute; que soit le champ d'un esprit, il renferme des donn&eacute;es
+universelles, c'est-&agrave;-dire r&eacute;pandues sur tout le territoire du temps et
+de l'espace. Si la fourmi &eacute;tait philosophe, elle pourrait d&eacute;m&ecirc;ler les
+id&eacute;es de l'&ecirc;tre, du n&eacute;ant, et tous les mat&eacute;riaux de la m&eacute;taphysique; car
+un ph&eacute;nom&egrave;ne quelconque, int&eacute;rieur ou ext&eacute;rieur, suffit pour les
+pr&eacute;senter; donc, si limit&eacute; que soit le champ d'un esprit, il contient
+des donn&eacute;es absolues, c'est-&agrave;-dire telles qu'il n'y a nul objet o&ugrave; elles
+puissent manquer. Et il faut bien qu'il en soit ainsi; car &agrave; mesure
+qu'une donn&eacute;e est plus g&eacute;n&eacute;rale, il faut parcourir moins de faits pour
+la rencontrer: si elle est universelle, on la rencontre partout; si elle
+est absolue, on ne peut pas ne pas la rencontrer. C'est pourquoi, malgr&eacute;
+l'&eacute;troitesse de notre exp&eacute;rience, la m&eacute;taphysique, j'entends la
+recherche des premi&egrave;res causes, est possible, &agrave; la condition que l'on
+reste &agrave; une grande hauteur, que l'on ne descende point dans le d&eacute;tail,
+que l'on consid&egrave;re seulement les &eacute;l&eacute;ments les plus simples de l'&ecirc;tre et
+les tendances les plus g&eacute;n&eacute;rales do la nature. Si quelqu'un recueillait
+les trois ou quatre grandes id&eacute;es o&ugrave; aboutissent nos sciences, et les
+trois ou quatre genres d'existence qui r&eacute;sument notre univers; s'il
+comparait ces deux &eacute;tranges quantit&eacute;s qu'on nomme la dur&eacute;e et l'&eacute;tendue,
+ces principales formes ou d&eacute;termination de la quantit&eacute; qu'on appelle les
+lois physiques, les types chimiques et les esp&egrave;ces vivantes, et cette
+merveilleuse puissance repr&eacute;sentative qui est l'esprit, et qui, sans
+tomber dans la quantit&eacute;, reproduit les deux autres et elle-m&ecirc;me; s'il
+d&eacute;couvrait, entre ces trois termes, la quantit&eacute; pure, la quantit&eacute;
+d&eacute;termin&eacute;e et la quantit&eacute; supprim&eacute;e<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, un ordre tel que la premi&egrave;re
+appel&acirc;t la seconde, et la seconde la troisi&egrave;me; s'il &eacute;tablissait ainsi
+que la quantit&eacute; pure est le commencement n&eacute;cessaire de la nature, et que
+la pens&eacute;e est le terme extr&ecirc;me auquel la nature est tout enti&egrave;re
+suspendue; si ensuite, isolant les &eacute;l&eacute;ments de ces donn&eacute;es, il montrait
+qu'ils doivent se combiner comme ils sont combin&eacute;s, et non autrement;
+s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres d'&eacute;l&eacute;ments, et qu'il ne
+peut y en avoir d'autres, il aurait esquiss&eacute; une m&eacute;taphysique sans
+empi&eacute;ter sur les sciences positives, et touch&eacute; la source sans &ecirc;tre
+oblig&eacute; de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.</p>
+
+<p>A mon avis, ces deux grandes op&eacute;rations, l'exp&eacute;rience telle que vous
+l'avez d&eacute;crite et l'abstraction telle que j'ai essay&eacute; de la d&eacute;finir,
+font &agrave; elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est la
+direction pratique, l'autre la direction sp&eacute;culative. La premi&egrave;re
+conduit &agrave; consid&eacute;rer la nature comme une rencontre de faits, la seconde
+comme un syst&egrave;me de lois: employ&eacute;e seule, la premi&egrave;re est anglaise;
+employ&eacute;e seule, la seconde est allemande. S'il y a une place entre les
+deux nations, c'est la n&ocirc;tre. Nous avons &eacute;largi les id&eacute;es anglaises au
+XVIII<sup>e</sup> si&egrave;cle; nous pouvons, au XIX<sup>e</sup> si&egrave;cle,
+pr&eacute;ciser les id&eacute;es allemandes. Notre affaire est de temp&eacute;rer, de
+corriger, de compl&eacute;ter les deux esprits l'un par l'autre, de les fondre
+en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde entende, et
+d'en faire ainsi l'esprit universel.</p>
+
+
+
+<h3><a name="three-IX" id="three-IX"></a>IX</h3>
+
+<p>Nous sort&icirc;mes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des deux
+avait fait r&eacute;fl&eacute;chir l'autre, et aucun des deux n'avait persuad&eacute;
+l'autre; mais ces r&eacute;flexions furent courtes: devant une belle matin&eacute;e
+d'ao&ucirc;t, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres
+rong&eacute;es par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumi&egrave;re jeune se
+posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades,
+sur le feuillage &eacute;clatant des lierres. Les roses grimpantes, les
+ch&egrave;vrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles
+tremblaient et luisaient au souffle l&eacute;ger de l'air. Les jets d'eau
+murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville
+sortait de la brume matinale aussi par&eacute;e et aussi tranquille qu'un
+palais de f&eacute;es, et sa robe de molle vapeur rose, semblable &agrave; une jupe
+ouvrag&eacute;e de la renaissance, &eacute;tait bossu&eacute;e par une broderie de clochers,
+de clo&icirc;tres et de palais, chacun encadr&eacute; dans sa verdure et dans ses
+fleurs. Les architectures de tous les &acirc;ges m&ecirc;laient leurs ogives et
+leurs tr&egrave;fles, leurs statues et leurs colonnes; le temps avait fondu
+leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumi&egrave;re, et la vieille
+cit&eacute; semblait un &eacute;crin o&ugrave; tous les si&egrave;cles et tous les g&eacute;nies avaient
+pris soin tour &agrave; tour d'apporter et de ciseler leur joyau. Au dehors, la
+rivi&egrave;re coulait &agrave; pleins bords en larges nappes d'argent reluisantes.
+Les prairies regorgeaient de hautes herbes, les faucheurs y entraient
+jusqu'au-dessus du genou. Les boutons-d'or, les reines-des-pr&eacute;s par
+myriades, les gramin&eacute;es pench&eacute;es sous le poids de leur t&ecirc;te gris&acirc;tre,
+les plantes abreuv&eacute;es par la ros&eacute;e de la nuit, avaient pullul&eacute; dans la
+riche terre plantureuse. Il n'y a point de mot pour exprimer cette
+fra&icirc;cheur de teintes et cette abondance de s&egrave;ve. A mesure que la grande
+ligne d'ombre reculait, les fleurs apparaissaient au jour brillantes et
+vivantes. A les voir virginales et timides dans ce voile dor&eacute;, on
+pensait aux joues empourpr&eacute;es, aux beaux yeux modestes d'une jeune fille
+qui pour la premi&egrave;re fois met son collier de pierreries. Autour d'elles
+comme pour les garder, des arbres &eacute;normes, vieux de quatre si&egrave;cles,
+allongeaient leurs files r&eacute;guli&egrave;res; et j'y trouvais une nouvelle trace
+de ce bon sens pratique qui a accompli des r&eacute;volutions sans commettre de
+ravages, qui, en am&eacute;liorant tout, n'a rien renvers&eacute;; qui a conserv&eacute; ses
+arbres comme sa constitution, qui a &eacute;lagu&eacute; les vieilles branches sans
+abattre le tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit
+non-seulement du pr&eacute;sent, mais du pass&eacute;.</p>
+
+<p>FIN.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p class="caption">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> It is certain, then, that a part of our notion of a body
+consists of the notion of a number of sensations of our own, or of other
+sentient beings, habitually occuring simultaneously. My conception of
+the table at which I am writing is compounded of its visible form and
+size, which are complex sensations of sight; its tangible form and size,
+which are complex sensations of our organs of touch and of our muscles;
+its weight, which is also a sensation of touch and of the muscles; its
+colour, which is a sensation of sight; its hardness, which is a
+sensation of the muscles; its composition, which is another word for all
+the varieties of sensation which we receive under various circumstances
+from the wood of which it is made; and so forth. All or most of these
+various sensations frequently are, and, as we learn by experience,
+always might be experienced simultaneously, or in many different orders
+of succession, at our own choice: and hence the thought of any one of
+them makes us think of the others, and the whole becomes mentally
+amalgamated into one mixed state of consciousness, which, in the
+language of the school of Locke and Hartley, is termed a complex idea.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> For, as our conception of a body is that of an unknown
+exciting cause of sensations, so our conception of a mind is that of an
+unknown recipient, or percipient, of them; and not of them alone, but of
+all our other feelings. As body is the mysterious something which
+excites the mind to feel, so mind is the mysterious something which
+feels and thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we
+gave in the case of matter, a particular statement of the sceptical
+system by which its existence as a Thing in itself, distinct from the
+series of what are denominated its states, is called in question. But it
+is necessary to remark, that on the inmost nature of the thinking
+principle, as well as on the inmost nature of matter, we are, and with
+our faculties must always remain entirely in the dark. All which we are
+aware of, even in our own minds, is (in the words of Mr. Mill) a certain
+"thread of consciousness"; a series of feelings, that is, of sensations,
+thoughts, emotions, and volitions, more or less numerous and
+complicated.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> "Feelings, states of consciousness."</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Every attribute of a mind consists either in being itself
+affected in a certain way, or affecting other minds in a certain way.
+Considered in itself, we can predicate nothing of it but the series of
+its own feelings. When we say of any mind, that it is devout, or
+superstitions, or meditative, or cheerful, we mean that the ideas,
+emotions, or volitions implied in those words, form a frequently
+recurring part of the series of feelings, or states of consciousness,
+which fill up the sentient existence of that mind.
+</p><p>
+In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded
+on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it, in
+the same manner as to a body, grounded on the feelings which it excites
+in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite sensations,
+but it may excite thoughts or emotions. The most important example of
+attributes ascribed on this ground, is the employment of terms
+expressive of approbation of blame. When, for example, we say of any
+character, or (in other words) of any mind, that it is admirable, we
+mean that the contemplation of it excites the sentiment of admiration;
+and indeed somewhat more, for the word implies that we not only feel
+admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some cases,
+under the semblance of a single attribute, two are really predicated:
+one of them, a state of the mind itself, the other, a state with which
+other minds are affected by thinking of it. As when we say of any one
+that he is generous, the word generosity expresses a certain state of
+mind, but being a term of praise, it also expresses that this state of
+mind excites in us another mental state, called approbation. The
+assertion made, therefore, is twofold, and of the following purport:
+Certain feelings form habitually a part of this person's sentient
+existence; and the idea of those feelings of his excites the sentiment
+of approbation in ourselves or others.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Take the following example: A generous person is worthy of
+honour. Who would expect to recognize here a case of coexistence between
+phenomena? But so it is. The attribute which causes a person to be
+termed generous, is ascribed to him on the ground of states of his mind,
+and particulars of his conduct: both are phenomena; the former are facts
+of internal consciousness, the latter, so far as distinct from the
+former, are physical facts, or perceptions of the senses. Worthy of
+honour, admits a similar analysis. Honour, as here used, means a state
+of approving and admiring emotion, followed on occasion by corresponding
+outward acts. "Worthy of honour" connotes all this, together with our
+approval of the act of showing honour. All these are phenomena, states
+of internal consciousness, accompanied or followed by physical facts.
+When we say, A generous person is worthy of honour, we affirm
+coexistence between the two complicated phenomena connoted by the two
+terms respectively. We affirm, that wherever and whenever the inward
+feelings and outward facts implied in the word generosity have place,
+then and there the existence and manifestation of an inward feeling,
+honour, would be followed in our minds by another inward feeling,
+approval.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Selon les logiciens id&eacute;alistes, on d&eacute;m&ecirc;le cet &ecirc;tre en
+consultant cette notion, et l'id&eacute;e d&eacute;compos&eacute;e met l'essence &agrave; nu. Selon
+les logiciens classificateurs, on atteint cet &ecirc;tre en logeant l'objet
+dans son groupe, et l'on d&eacute;finit cette notion en nommant le genre voisin
+et la diff&eacute;rence propre. Les uns et les autres s'accordent &agrave; croire que
+nous pouvons saisir l'essence.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> An essential proposition, then, is one which is purely
+verbal; which asserts of a thing under a particular name only what is
+asserted of it in the fact of calling it by that name; and which
+therefore either gives no information, or gives it respecting the name,
+not the thing. Non-essential, or accidental propositions, on the
+contrary, may be called Real Propositions, in opposition to Verbal. They
+predicate of a thing some fact not involved in the signification of the
+name by which the proposition speaks of it; some attribute not connoted
+by that name.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> The definition, they say; unfolds the nature of the thing:
+but no definition can unfold its whole nature; and every proposition in
+which any quality whatever is predicated of the thing, unfolds some part
+of its nature. The true state of the case we take to be this. All
+definitions are of names, and of names only; but, in some definitions,
+it is clearly apparent, that nothing is intended except to explain the
+meaning of the word; while in others, besides explaining the meaning of
+the word, it is intended to be implied that there exists a thing,
+corresponding to the word.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> The definition above given of a triangle, obviously
+comprises not one, but two propositions, perfectly distinguishable. The
+one is, "There may exist a figure bounded by three straight lines;" the
+other, "And this figure may be termed a triangle". The former of these
+propositions is not a definition at all; the latter is a mere nominal
+defition, or explanation of the use and application of a term. The first
+is susceptible of truth or falsehood, and may therefore be made the
+foundation of a train of reasoning. The latter can neither be true nor
+false; the only character it is susceptible of is that of conformity to
+the ordinary usage of language.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> The mortality of John, Thomas and company is, after all,
+the whole evidence we have for the mortality of the duke of Wellington.
+Not one iota is added to the proof by interpolating a general
+proposition. Since the individual cases are all the evidence we can
+possess, evidence which no logical form into which we choose to throw it
+can make greater than it is; and since that evidence is either
+sufficient in itself, or, if insufficient for the one purpose, cannot be
+sufficient for the other; I am unable to see why we should be forbidden
+to take the shortest cut from these sufficient premisses to the
+conclusion, and constrained to travel the "high priori road", by the
+arbitrary fiat of logicians.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> All inference is from particulars to particulars: General
+propositions are merely registers of such inferences already made, and
+short formulae for making more: The major premiss of a syllogism,
+consequently, is a formula of this description: and the conclusion is
+not an inference drawn <i>from</i> the formula, but an inference drawn
+<i>according</i> to the formula: the real logical antecedent, or premisses,
+being the particular facts from which the general proposition was
+collected by induction. Those facts, and the individual instances which
+supplied them, may have been forgotten; but a record remains, not indeed
+descriptive of the facts themselves, but showing how those cases may be
+distinguished respecting which the facts, when known, were considered to
+warrant a given inference. According to the indications of this record
+we draw our conclusion, which is, to ail intents and purposes, a
+conclusion from the forgotten facts. For this it is essential that we
+should read the record correctly: and the rules of the syllogism are a
+set of precautions to ensure our doing so.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> If we had sufficiently capacious memories, and a
+sufficient power of maintaining order among a huge masse of details, the
+reasoning could go on without any general propositions; they are mere
+formulae for inferring particulars from particulars.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> For though, in order actually to see that two given lines
+never meet, it would be necessary to follow them to infinity; yet
+without doing so, we may know that if they ever do meet, or if, after
+diverging from one another, they begin again to approach, this must take
+place not at an infinite, but at a finite distance. Supposing,
+therefore, such to be the case, we can transport ourselves thither in
+imagination, and can frame a mental image of the appearance which one or
+both of the lines must present at that point, which we may rely on as
+being precisely similar to the reality. Now, whether we fix our
+contemplation upon this imaginary picture, or call to mind the
+generalizations we have had occasion to make from former ocular
+observation, we learn by the evidence of experience, that a line which,
+after diverging from another straight line, begins to approach to it,
+produces the impression on our senses which we describe by the
+expression "a bent line", not by the expression, "a straight line".</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Induction, then, is that operation of the mind, by which
+we infer that what we know to be true in a particular case or cases,
+will be true in all cases which resemble the former in certain
+assignable respects. In other words, Induction is the process by which
+we conclude that what is true of certain individuals of a class is true
+of the whole class, or that what is true at certain times will be true
+in similar circumstances at all times.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> We must first observe, that there is a principe implied in
+the very statement of what Induction is; an assumption with regard to
+the course of nature and the order of universe: namely, that there are
+such things in nature as parallel cases; that what happens once, will,
+under a sufficient degree of similarity of circumstances, happen again,
+and not only again, but as often as the same circumstances recur. This,
+I say, is an assumption, involved in every case of induction. And, if we
+consult the actual course of nature, we find that the assumption is
+warranted. The universe, we find, is so constitued, that whatever is
+true in any one case, is true at all cases of a certain description; the
+only difficulty is, to find <i>what</i> description.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Why it is that, with exactly the same amount of evidence,
+both negative and positive, we did not reject the assertion that there
+are black swans while we should refuse credence to any testimony which
+asserted there were men wearing their heads underneath their shoulders.
+The first assertion was more credible than the latter. But why more
+credible? So long as neither phenomenon had been actually witnessed,
+what reason was there for finding the one harder to be believed than the
+other? Apparently, because there is less constancy in the colours of
+animals, than in the generai structure of their internal anatomy. But
+how do we know this? Doubtless, from experience. It appears, then, that
+we need experience to inform us in what degree, and in what cases, or
+sorts of cases, experience is to be relied on. Experience must be
+consulted in order to learn from it under what circumstances arguments
+from it will be valid. We have no ulterior test to which we subject
+experience in general; but we make experience its own test. Experience
+testifies that among the uniformities which it exhibits or seems to
+exhibit, some are more to be relied on than others; and uniformity,
+therefore, may be presumed, from any given number of instances, with a
+greater degree of assurance, in proportion as the case belongs to a
+class in which the uniformities have hitherto been found more uniform.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Tome I, p. 338, 340, 341, 345, 351.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> The only notion of a cause, which the theory of induction
+requires, is such a notion as can be gained from experience. The Law of
+Causation, the recognition of which is the main pillar of inductive
+science, is but the familiar truth, that invariability of succession is
+found by observation to obtain between every fact in nature and some
+other fact which has preceded it; independently of all consideration
+respecting the ultimate mode of production of phenomena, and of every
+other question regarding the nature of "Things in themselves ".</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> The real Cause, is the whole of these antecedents.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> The cause, then, philosophically speaking, is the sum
+total of the conditions, positive and negative, taken together; the
+whole of the contingencies of every description, which being realized,
+the consequent invariably follows.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> If there be any meaning which confessedly belongs to the
+term necessity, it is <i>unconditionalness</i>. That which is necessary, that
+which <i>must</i> be, means that which will be, whatever supposition we may
+make in regard to all other things.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> 1&deg; Prenons cinquante creusets de mati&egrave;re fondue qu'on
+laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse &eacute;vaporer;
+toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les
+substances, les temp&eacute;ratures, les circonstances sont aussi diff&eacute;rentes
+que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de
+l'&eacute;tat liquide &agrave; l'&eacute;tat solide; nous concluons que ce passage est
+l'ant&eacute;c&eacute;dent invariable de la cristallisation. Voil&agrave; un exemple de la
+m&eacute;thode de concordance: sa r&egrave;gle fondamentale est que &laquo;si deux ou
+plusieurs cas du ph&eacute;nom&egrave;ne en question n'ont qu'une circonstance
+commune, celte circonstance en est la cause ou l'effet&raquo; (tome
+I<sup>er</sup>, p. 396).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire;
+plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La
+suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas
+dans le premier; du reste les deux cas sont aussi semblables que
+possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du m&ecirc;me oiseau et presque
+au m&ecirc;me instant; ils ne diff&egrave;rent que par une circonstance, l'immersion
+dans l'acide carbonique substitu&eacute;e &agrave; l'immersion dans l'air. On en
+conclut que cette circonstance est un des ant&eacute;c&eacute;dents invariables de la
+suffocation. Voil&agrave; un exemple de la m&eacute;thode de diff&eacute;rence; sa r&egrave;gle
+fondamentale est que &laquo;si un cas o&ugrave; le ph&eacute;nom&egrave;ne en question se rencontre
+et un cas o&ugrave; il ne se rencontre pas ont toutes leurs circonstances
+communes, sauf une, le ph&eacute;nom&egrave;ne a cette circonstance pour cause ou pour
+effet.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Prenons deux groupes, l'un d'ant&eacute;c&eacute;dents, l'autre de
+cons&eacute;quents. On a li&eacute; tous les ant&eacute;c&eacute;dents, moins un, &agrave; leurs
+cons&eacute;quents, et tous les cons&eacute;quents, moins un, &agrave; leurs ant&eacute;c&eacute;dents. Ou
+peut conclure que l'ant&eacute;c&eacute;dent qui reste est li&eacute; au cons&eacute;quent qui
+reste. Par exemple, les physiciens, ayant calcul&eacute;, d'apr&egrave;s les lois de
+la propagation des ondes sonores, quelle doit &ecirc;tre la vitesse du son,
+trouv&egrave;rent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble
+l'indiquer. Ce surplus ou r&eacute;sidu de vitesse est un cons&eacute;quent et suppose
+un ant&eacute;c&eacute;dent; Laplace trouva l'ant&eacute;c&eacute;dent dans la chaleur que d&eacute;veloppe
+la condensation de chaque onde sonore, et cet &eacute;l&eacute;ment nouveau introduit
+dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voil&agrave; un exemple de la
+m&eacute;thode des r&eacute;sidus. Sa r&egrave;gle est que &laquo;si l'on retranche d'un ph&eacute;nom&egrave;ne
+la partie qui est l'effet de certains ant&eacute;c&eacute;dents, le r&eacute;sidu du
+ph&eacute;nom&egrave;ne est l'effet des ant&eacute;c&eacute;dents qui restent.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Prenons deux faits: la pr&eacute;sence de la terre et
+l'oscillation du pendule, ou bien encore la pr&eacute;sence de la lune et le
+mouvement des mar&eacute;es. Pour joindre directement ces deux ph&eacute;nom&egrave;nes l'un
+&agrave; l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et v&eacute;rifier si
+cette suppression entra&icirc;nerait l'absence du second. Or cette suppression
+est, dans l'un et l'autre de ces cas, mat&eacute;riellement impossible. Alors
+nous employons une voie indirecte pour joindre les deux ph&eacute;nom&egrave;nes. Nous
+remarquons que toutes les variations de l'un correspondent &agrave; certaines
+variations de l'autre; que toutes les oscillations du pendule
+correspondent aux diverses positions de la terre; que toutes les
+circonstances des mar&eacute;es correspondent aux positions de la lune. Nous en
+concluons que le second fait est l'ant&eacute;c&eacute;dent du premier. Voil&agrave; un
+exemple de la m&eacute;thode des variations concomitantes: sa r&egrave;gle
+fondamentale est que &laquo;si un ph&eacute;nom&egrave;ne varie d'une fa&ccedil;on quelconque
+toutes les fois qu'un autre ph&eacute;nom&egrave;ne varie d'une certaine fa&ccedil;on, le
+premier est une cause ou un effet direct ou indirect du second.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> &laquo;La m&eacute;thode de diff&eacute;rence, dit Mill, a pour fondement, que
+tout ce qui ne saurait &ecirc;tre &eacute;limin&eacute; est li&eacute; au ph&eacute;nom&egrave;ne par une loi. La
+m&eacute;thode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut &ecirc;tre
+&eacute;limin&eacute; n'est point li&eacute; au ph&eacute;nom&egrave;ne par une loi.&raquo; La m&eacute;thode des
+r&eacute;sidus est un cas de la m&eacute;thode de diff&eacute;rence; la m&eacute;thode des
+variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction
+qu'elle op&egrave;re, non sur les deux ph&eacute;nom&egrave;nes, mais sur leurs variations.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> "We must separate dew from rain, and the moisture of fogs,
+and limite the application of the term to what is really meant, which
+is, the spontaneous appearance of moisture on substances exposed in the
+open air when no rain or <i>visible</i> wet is falling."</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> "Now, here we have analogous phenomena in the moisture
+which bedews a cold metal or stone when we breathe upon it; that which
+appears on a glass of water fresh from the well in hot weather; that
+which appears on the inside of windows when sudden rain or hail chills
+the external air; that which runs down our walls when, after a long
+frost, a warm moist thaw comes on." Comparing these cases, we find that
+they all contain the phenomenon which was proposed as the subject of
+investigation. Now "all these instances agree in one point, the coldness
+of the object dewed, in comparison with the air in contact with it." But
+there still remains the most important case of ail, that of nocturnal
+dew: does the same circumstance exist in this case?" Is it a fact that
+the object dewed <i>is</i> colder than the air? Certainly not, one would at
+first be inclined to say; for what is to make it so? But ... the
+experiment is easy; we have only to lay a thermometer in contact with
+the dewed substance, and hang one at a little distance above it, out of
+reach of its influence. The experiment has been therefore made; the
+question has been asked, and the answer has been invariably in the
+affirmative. Whenever an object contracts dew, it <i>is</i> colder than the
+air."</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Here then is a complete application of the Method of
+Agreement, establishing the fact of an invariable connexion between the
+deposition of dew on a surface, and the coldness of that surface
+compared with the external air. But which of these is cause, and which
+effect? or are they both effects of something else? On this subject the
+Method of Agreement can afford us no light: we must call in a more
+potent method. We must collect more facts, or, which comes to the same
+thing, vary the circumstances; since every instance in which the
+circumstances differ is a fresh fact: and especially, we must note the
+contrary or negatives cases, i.e., where no dew is produced: for a
+comparison between instances of dew and instances of no dew is the
+condition necessary to bring the Method of Difference into play.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> "Now, first, no dew is produced on the surface of polished
+metals, but it <i>is</i> very copiously on glass, both exposed with their
+faces upwards, and in some cases the under side of a horizontal plate of
+glass is also dewed." Here is an instance in which the effect is
+produced, and another instance in which it is not produced; but we
+cannot yet pronounce, as the canon of the Method of Difference requires,
+that the latter instance agrees with the former in all its circumstances
+except in one; for the differences between glass and polished metals are
+manifold, and the only thing we can as yet be sure of, is, that the
+cause of dew will be found among the circumstances by which the former
+substance is distinguished from the latter.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> "In the cases of polished metal and polished glass, the
+contrast shows evidently that the <i>substance</i> has much to do with the
+phenomenon; therefore let the substance <i>alone</i> be diversified as much
+as possible, by exposing polished surfaces of various kinds. This done,
+a <i>scale of intensity</i> becomes obvious. Those polished substances are
+found to be most strongly dewed which conduct heat worst, while those
+which conduct well, resist dew most effectually."</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> The conclusion obtained is, that, <i>caeteris paribus</i>, the
+deposition of dew is in some proportion to the power winch the body
+possesses of resisting the passage of heat; and that this, therefore (or
+something connected with this), must be at least one of the causes which
+assist in producing the deposition of dew on the surface.
+</p><p>
+"But if we expose rough surfaces instead of polished, we sometimes find
+this law interfered with. Thus, roughened iron, especially if painted
+over or blackened, becomes dewed sooner than varnished paper: the kind
+of <i>surface,</i> therefore, has a great influence. Expose, then, the <i>same</i>
+material in very diversified states as to surface" (that is, employ the
+Method of Difference to ascertain concomitance of variations), "and
+another scale of intensity becomes at once apparent; those <i>surfaces</i>
+which <i>part with their heat</i> most readily by radiation, are found to
+contract dew most copiously."</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> The conclusion obtained by this new application of the
+method is, that, <i>caeteris paribus</i>, the deposition of dew is also in
+some proportion to the power of radiating heat; and that the quality of
+doing this abundantly (or some cause on which that quality d&eacute;pends) is
+another of the causes which promote the deposition of dew on the
+substance.
+</p><p>
+"Again, the influence ascertained to exist of <i>substance</i> and <i>surface</i>
+leads us to consider that of <i>texture</i>: and h&egrave;re, again, we are
+presented on trial with remarkable differences, and with a third scale
+of intensity, pointing out substances of a close firm texture, such as
+stones, metals, etc., as unfavourable, but those of a loose one, as
+cloth, velvet, wool, eiderdown, cotton, etc., as eminently favourable to
+the contraction of dew. The Method of concomitant Variations is here,
+for the third time, had recourse to; and, as before, from necessity,
+since the texture of no substance is absolutely firm or absolutely
+loose. Looseness of texture, therefore, or something which is the cause
+of that quality, is another circumstance which promotes the deposition
+of dew; but this third cause resolves itself into the first, viz. the
+quality of resisting the passage of heat: for substances of loose
+texture are precisely those which are best adapted for clothing or for
+impeding the free passage of heat from the skin into the air, so as to
+allow their outer surfaces to be very cold, while they remain warm
+within."</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> It thus appears that the instances in which much dew is
+deposited, which are very various, agree in this, and, so far as we are
+able to observe, in this only, that they either radiate heat rapidly or
+conduct it slowly: qualities between which there is no other
+circumstance of agreement, than that by virtue of either, the body tends
+to lose heat from the surface more rapidly than it can be restored from
+within. The instances, on the contrary, in which no dew, or but a small
+quantity of it, is formed, and which are also extremely various, agree
+(so far as we can observe) in nothing, except in <i>not</i> having this same
+property.
+</p><p>
+This doubt we are not able to resolve. We have found that, in every such
+instance, the substance must be one which, by its own properties or
+laws, would, if exposed in the night, become colder than the surrounding
+air. The coldness therefore, being accounted for independently of the
+dew, while it is proved that there is a connexion between the two, it
+must be the dew which depends on the coldness; or in other words, the
+coldness is the cause of the dew.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> The law of causation, already so amply established,
+admits, howewer, of efficient additional corroboration in no less than
+three ways. First, by deduction from the known laws of aqueous vapour
+when diffused through air or any other gas; and though we have not yet
+come to the Deductive Method, we will not omit what is necessary to
+render the speculation complete. It is known by direct experiment that
+only a limited quantity of water can remain suspended in the state of
+vapour at each degree of temperature, and that this maximum grows less
+and less as the temperature diminishes. From this it follows,
+deductively, that if there is already as much vapour suspended as the
+air will contain at its existing temperature, any lowering of that
+temperature will cause a portion of the vapour to be condensed, and
+become water. But, again, we know deductively, from the laws of heat,
+that the contact of the air with a body colder than itself, will
+necessary lower the temperature of the stratum of air immediately
+applied to its surface; and will therefore cause it to part with a
+portion of its water, which accordingly will, by the ordinary laws of
+gravitation or cohesion, attach itself to the surface of the body,
+thereby constituting dew. This deductive proof, it will have been seen,
+has the advantage of proving at once causation as well as coexistence;
+and it has the additional advantage that it also accounts for the
+<i>exceptions</i> to the occurrence of the phenomenon, the cases in which,
+although the body is colder than the air, yet no dew is deposited; by
+shewing that this will necessarily be the case when the air is so
+under-supplied with aqueous vapour, comparatively to its temperature,
+that even when somewhat cooled by the contact of the colder body, it can
+still continue to hold in suspension all the vapour which was previously
+suspended in it: thus in a very dry summer there are no dews, in a very
+dry winter no hoar frost.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> The second corroboration of the theory is by direct
+experiment, according to the canon of the Method of Difference. We can,
+by cooling the surface of any body, find in all cases some temperature
+(more or less inferior to that of the surrounding air, according to its
+hygrometric condition), at which dew will begin to be deposited. Here,
+too, therefore the causation is directly proved. We can, it is true,
+accomplish this only on a small scale; but we have ample reason to
+conclude that the same operation, if conducted in Nature's great
+laboratory, would equally produce the effect.
+</p><p>
+And, finally, even on that great scale we are able to verify the result.
+The case is one of those rare cases, as we have shown them to be, in
+which nature works the experiment for us in the same manner in which we
+ourselves perform it; introducing into the previous state of things a
+single and perfectly definite new circumstance, and manifesting the
+effect so rapidly, that there is not time for any other material change
+in the pre-existing circumstances. It is observed that dew is never
+copiously deposited in situations much screened from the open sky, and
+not at all in a cloudy night, but <i>if the clouds withdraw even for a few
+minutes, and leave a clear opening, a deposition of dew presently
+begins</i>, and goes on increasing.... Dew formed in clear intervals will
+often even evaporate again, when the sky becomes thickly overcast. The
+proof, therefore, is complete that the presence or absence of an
+uninterrupted communication with the sky causes the deposition or
+non-deposition of dew. Now, since a clear sky is nothing but the absence
+of clouds, and it is a known property of clouds, as of all other bodies
+between which and any given object nothing intervenes but an elastic
+fluid, that they tend to raise or keep up the superficial temperature of
+the object by radiating heat to it, we see at once that the
+disappearance of clouds will cause the surface to cool; so that Nature,
+in this case, produces a change in the antecedent by definite and known
+means, and the consequent follows accordingly: a natural experiment
+which satisfies the requisitions of the Method of Difference.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Tome I, page 500.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Tome II, liv. vi, ch. 9. Tome I, p. 487. Explication,
+d'apr&egrave;s Liebig, de la d&eacute;composition, de la respiration, de
+l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la m&eacute;thode des
+sciences morales; je ne connais pas de meilleur trait&eacute; sur ce sujet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Tome II, page 4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> There exist in nature a number of permanent causes, which
+have subsisted ever since the human race has been in existence, and for
+an indefinite and probably an enormous length of time previous. The sun,
+the earth, and planets, with their varions constituents, air, water, and
+the other distinguishable substances, whether simple or compound, of
+which nature is made up, are such Permanent Causes. They have existed,
+and the effects or consequences which they were fitted to produce have
+taken place (as often as the other conditions of the production met),
+from the very beginning of our experience. But we can give no account of
+the origine of the Permanent Causes themselves.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> The resolution of the laws of the heavenly motions,
+established the previously unknown ultimate property of a mutual
+attraction between the bodies: the resolution, so far as it has yet
+proceeded, of the laws of crystallization, or chemical composition,
+electricity, magnetism, etc., points to various polarities, ultimately
+inherent in the particles of which bodies are composed; the comparative
+atomic weights of different kinds of bodies were ascertained by
+resolving, into more generai laws, the uniformities observed in the
+proportions in which substances combine with one another; and so forth.
+Thus although every resolution of a complex uniformity into simpler and
+more elementary laws has an apparent tendency to diminish the number of
+the ultimate properties, and really does remove many properties from the
+list; yet (since the result of this simplifying process is to trace up
+an ever greater variety of differents effects to the same agents), the
+further we advance in this direction, the greater number of distinct
+properties we are forced to recognise in one and the same object: the
+coexistences of which properties must accordingly be ranked among the
+ultimate generalities of nature.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Why these particular natural agents existed originally and
+no others, or why they are commingled in such and such proportions, and
+distributed in such a manner throughout space, is a question we cannot
+answer. More than this: we can discover nothing regular in the
+distribution itself; we can reduce it to no uniformity, to no law. There
+are no means by which, from the distribution of these causes or agents
+in one part of space, we could conjecture whether a similar distribution
+prevails in another.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> I am convinced that any one accustomed to abstraction and
+analysis, who will fairly exert his faculties for the purpose, will,
+when his imagination has once learnt to entertain the notion, find no
+difficulty in conceiving that in some one for instance of the many
+firmaments into which sidereal astronomy now divides the universe,
+events may succeed one another at random, without any fixed law; nor can
+anything in our experience, or in our mental nature, constitute a
+sufficient, or indeed any reason for believing that this is nowhere the
+case. The grounds, therefore, which warrant us in rejecting such a
+supposition with respect to any of the phenomena of which we have
+experience, must be sought elsewhere than in any supposed necessity of
+our intellectual faculties.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> In distant parts of the stellar regions, where the
+phenomena may be entirely unlike those with which we are acquainted, it
+would be folly to affirm confidently that this general law prevails, any
+more than those special ones which we have found to hold universally on
+our own planet. The uniformity in the succession of events, otherwise
+called the law of causation, must be received not as a law of the
+universe, but of that portion of it only which is within the range of
+our means of sure observation, with a reasonable degree of extension to
+adjacent cases. To extend it further is to make a supposition without
+evidence, and to which, in the absence of any ground from experience for
+estimating its degree of probability, it would be idle to attempt to
+assign any.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Voyez les seconds analytiques, si sup&eacute;rieurs aux premiers:
+[Greek: hoi aitioon kai protiroon]</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> &laquo;Un fait, me disait un physicien &eacute;minent, est une
+superposition de lois.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Die aufgehobene quantit&auml;t.</p></div>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="blockquot"><p class="caption"><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE DES MATI&Egrave;RES</p>
+
+<p><a href="#PREacuteFACE">PR&Eacute;FACE.</a></p>
+
+<p><a href="#one-I">I.</a> La philosophie en Angleterre&mdash;Organisation de la science
+positive.&mdash;Absence des id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales.</p>
+
+<p><a href="#one-II">II.</a> Pourquoi la m&eacute;taphysique manque.&mdash;Autorit&eacute; de la religion.</p>
+
+<p><a href="#one-III">III.</a> Indices et &eacute;clats de la pens&eacute;e libre.&mdash;L'ex&eacute;g&egrave;se
+nouvelle.&mdash;Stuart Mill.&mdash;Ses oeuvres.&mdash;Son genre d'esprit.&mdash;A quelle famille de philosophes
+il appartient.&mdash;Valeur des
+sp&eacute;culations sup&eacute;rieures dans la civilisation humain.</p>
+
+<p>&sect; I.&mdash;EXPOSITION.</p>
+
+<p><a href="#two-I">I.</a> Objet de la logique.&mdash;En quoi elle se distingue de la
+psychologie et de la m&eacute;taphysique.</p>
+
+<p><a href="#two-II">II.</a> Ce que c'est qu'un jugement.&mdash;Ce que nous connaissons du monde
+ext&eacute;rieur et du monde int&eacute;rieur.&mdash;Tout l'effort de la science est
+d'ajouter ou de lier un fait &agrave; un fait.</p>
+
+<p><a href="#two-III">III.</a> Th&eacute;orie de la d&eacute;finition.&mdash;En quoi cette th&eacute;orie est
+importante.&mdash;R&eacute;futation de l'ancienne th&eacute;orie.&mdash;Il n'y a pas de
+d&eacute;finition des choses, mais des d&eacute;finitions des noms.</p>
+
+<p><a href="#two-IV">IV.</a> Th&eacute;orie de la preuve.&mdash;Th&eacute;orie ordinaire. R&eacute;futation.&mdash;Quelle
+est dans un raisonnement la partie probante.</p>
+
+<p><a href="#two-V">V.</a> Th&eacute;orie des axiomes.&mdash;Th&eacute;orie ordinaire.&mdash;R&eacute;futation.&mdash;Les
+axiomes ne sont que des exp&eacute;riences d'une certaine classe.</p>
+
+<p><a href="#two-VI">VI.</a> Th&eacute;orie de l'induction.&mdash;La cause d'un fait n'est que son
+ant&eacute;c&eacute;dent invariable.&mdash;L'exp&eacute;rience seule prouve la stabilit&eacute; des
+lois de la nature.&mdash;En quoi consiste une loi.&mdash;Par quelles m&eacute;thodes
+on d&eacute;couvre les lois.&mdash;La m&eacute;thode des concordances, la m&eacute;thode des
+diff&eacute;rences, la m&eacute;thode des r&eacute;sidus, la m&eacute;thode des variations
+concomitantes.</p>
+
+<p><a href="#two-VII">VII.</a> Exemples et applications.&mdash;Th&eacute;orie de la ros&eacute;e.</p>
+
+<p><a href="#two-VIII">VIII.</a> La m&eacute;thode de d&eacute;duction.&mdash;Son domaine.&mdash;Ses proc&eacute;d&eacute;s.</p>
+
+<p><a href="#two-IX">IX.</a> Comparaison de la m&eacute;thode d'induction et de la la m&eacute;thode de
+d&eacute;duction.&mdash;Emploi ancien de la premi&egrave;re.&mdash;Emploi moderne de la
+seconde.&mdash;Sciences qui r&eacute;clament la premi&egrave;re.&mdash;Sciences qui
+r&eacute;clament la seconde.&mdash;Caract&egrave;re positif de l'oeuvre de
+Mill.&mdash;Lign&eacute;e de ses pr&eacute;d&eacute;cesseurs.</p>
+
+<p><a href="#two-X">X.</a> Limites de notre science.&mdash;Il n'est pas certain que tous les
+&eacute;v&eacute;nements arrivent selon des lois.&mdash;Le hasard dans la nature.</p>
+
+<p>&sect; II.&mdash;DISCUSSION.</p>
+
+<p><a href="#three-I">I.</a> Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais.&mdash;Liaison
+de l'esprit positif et de l'esprit religieux.&mdash;Quelle facult&eacute; ouvre
+le monde des causes.</p>
+
+<p><a href="#three-II">II.</a> Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits
+et des lois.&mdash;Nature de l'abstraction.&mdash;R&ocirc;le de l'abstraction dans
+la science.</p>
+
+<p><a href="#three-III">III.</a> Th&eacute;orie de la d&eacute;finition.&mdash;Elle est l'expos&eacute; des abstraits
+g&eacute;n&eacute;rateurs.</p>
+
+<p><a href="#three-IV">IV.</a> Th&eacute;orie de la preuve.&mdash;La partie probante du raisonnement est
+une loi abstraite.</p>
+
+<p><a href="#three-V">V.</a> Th&eacute;orie des axiomes.&mdash;Les axiomes sont des relations
+d'abstraits.&mdash;Ils se ram&egrave;nent &agrave; l'axiome d'identit&eacute;.</p>
+
+<p><a href="#three-VI">VI.</a> Th&eacute;orie de l'induction.&mdash;Ses proc&eacute;d&eacute;s sont des &eacute;liminations ou
+abstractions.</p>
+
+<p><a href="#three-VII">VII.</a> Les deux grandes op&eacute;rations de l'esprit, l'exp&eacute;rience et
+l'abstraction.&mdash;Les deux grandes apparences des choses, les faits
+sensibles et les lois abstraites.&mdash;Pourquoi nous devons passer des
+premiers aux secondes.&mdash;Sens et port&eacute;e de l'axiome des causes.</p>
+
+<p><a href="#three-VIII">VIII.</a> Il est possible de conna&icirc;tre les &eacute;l&eacute;ments premiers.&mdash;Erreur
+de la m&eacute;taphysique allemande.&mdash;Elle a n&eacute;glig&eacute; la part du hasard et
+les perturbations locales.&mdash;Ce qu'une fourmi philosophe pourrait
+savoir.&mdash;Id&eacute;e et limites d'une m&eacute;taphysique.&mdash;Position de la
+m&eacute;taphysique chez les trois nations pensantes.&mdash;Une matin&eacute;e &agrave;
+Oxford.</p></div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le positivisme anglais, by Hypolite Taine
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POSITIVISME ANGLAIS ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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