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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le positivisme anglais + Etude sur Stuart Mill + +Author: Hypolite Taine + +Release Date: February 9, 2006 [EBook #17734] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POSITIVISME ANGLAIS *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe. + + + + + +</pre> + + + +<h1>LE POSITIVISME ANGLAIS</h1> + +<h3>ÉTUDE SUR STUART MILL</h3> + +<h3>par</h3> + +<h2>HIPPOLYTE TAINE</h2> + +<h4>1864</h4> + + +<hr style='width: 45%;' /> +<p><a href="#TABLE">Table des matières</a></p> + +<h3><a name="PREacuteFACE" id="PREacuteFACE"></a>PRÉFACE</h3> + + +<p>Lorsque cette étude parut pour la première fois, M. Stuart Mill me fit +l'honneur de m'écrire «qu'on ne pouvait donner en peu de pages une idée +plus exacte et plus complète du contenu de son livre, comme corps de +doctrine philosophique. Seulement, ajoutait-il, je crois que vous vous +trompez en regardant ce point de vue comme particulièrement anglais. Il +le fut dans la première moitié du XVIII<sup>e</sup> siècle, à partir de +Locke, et jusqu'à la réaction contre Hume. Cette réaction, commencée en +Écosse, a revêtu depuis longtemps la forme germanique, et a fini par +tout envahir. Quand j'ai écrit mon livre, j'étais à peu près seul de mon +opinion, et, bien que ma manière de voir ait trouvé un degré de +sympathie auquel je ne m'attendais nullement, on compte encore en +Angleterre vingt philosophes à priori et spiritualistes contre chaque +partisan de la doctrine de l'Expérience.»</p> + +<p>Cette remarque est fort juste; moi-même j'avais pu la faire, ayant été +élevé dans la philosophie écossaise et parmi les livres de Reid. Ma +seule réponse est qu'il y a des philosophes qui ne comptent pas, et que +tous ceux-là, Anglais ou non, spiritualistes ou non, on peut les +négliger sans grand dommage. Tous les demi-siècles, et plus +ordinairement tous les siècles ou tous les deux siècles, paraît un homme +qui <i>pense</i>: Bacon et Hume en Angleterre, Descartes et Condillac en +France, Kant et Hegel en Allemagne; le reste du temps la scène reste +vide, et des hommes ordinaires viennent la remplir, offrant au public ce +que le public désire, sensualistes ou idéalistes, selon la direction du +temps, suffisamment instruits et habiles pour tenir le premier rôle, +capables de rajeunir les vieux airs, exercés dans le répertoire, mais +dépourvus de l'invention véritable, simples exécutants qui succèdent aux +compositeurs. En ce moment, la scène est vide en Europe. Les Allemands +transcrivent ou transposent le vieux matérialisme français; les +Français, par habitude et dans une demi-somnolence, écoutent avec un air +un peu ennuyé et distrait les morceaux de bravoure, les belles phrases +éloquentes que l'enseignement public leur répète depuis trente ans. Dans +ce grand silence, et parmi ces comparses monotones, voici un maître qui +s'avance et qui parle. On n'a rien vu de semblable depuis Hegel.</p> + +<p>Janvier 1804.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ETUDE" id="ETUDE"></a>ÉTUDE SUR STUART MILL</h2> + + +<h3><a name="one-I" id="one-I"></a>I</h3> + +<p>J'étais à Oxford l'an dernier, pendant les séances de la <i>British +Association for the advancement of learning</i>, et j'y avais trouvé, parmi +les rares étudiants qui restaient encore, un jeune Anglais, homme +d'esprit, avec qui j'avais mon franc-parler. Il me conduisait le soir au +nouveau muséum, tout peuplé de spécimens: on y professe de petits cours, +on met en jeu des instruments nouveaux: les dames y assistent et +s'intéressent aux expériences; le dernier jour, pleines d'enthousiasme, +elles chantèrent <i>God save the Queen</i>. J'admirais ce zèle, cette +solidité d'esprit, cette organisation de la science, ces souscriptions +volontaires, cette aptitude à l'association et au travail, cette grande +machine poussée par tant de bras, et si bien construite pour accumuler, +contrôler et classer les faits. Et pourtant dans cette abondance il y +avait un vide: quand je lisais les comptes rendus, je croyais assister à +un congrès de chefs d'usines; tous ces savants vérifiaient des détails +et échangeaient des recettes. Il me semblait entendre des contremaîtres +occupés à se communiquer leurs procédés pour le tannage du cuir ou la +teinture du coton: les idées générales étaient absentes. Je m'en +plaignais à mon ami, et le soir, sous sa lampe, dans ce grand silence +qui enveloppe là-bas une ville universitaire, nous en cherchions tous +deux les raisons.</p> + + + +<h3><a name="one-II" id="one-II"></a>II</h3> + +<p>Un jour, je lui dis:—La philosophie vous manque, j'entends celle que +les Allemands appellent métaphysique. Vous avez des savants, vous n'avez +pas de penseurs. Votre Dieu vous gène; il est la cause suprême, et vous +n'osez raisonner sur les causes par respect pour lui. Il est le +personnage le plus important de l'Angleterre, je le sais, et je vois +bien qu'il le mérite; car il fait partie de la constitution, il est le +gardien de la morale, il juge en dernier ressort dans toutes les +questions, il remplace avec avantage les préfets et les gendarmes dont +les peuples du continent sont encore encombrés. Néanmoins ce haut rang +a l'inconvénient de toutes les positions officielles; il produit un +jargon, des préjugés, une intolérance et des courtisans. Voici tout près +de nous le pauvre M. Max Millier qui, pour acclimater ici les études +sanscrites, a été forcé de découvrir dans les Védas l'adoration d'un +dieu moral, c'est-à-dire la religion de Paley et d'Addison. Il y a +quinze jours, à Londres, je lisais une proclamation de la reine qui +défend aux gens de jouer aux cartes, même chez eux, le dimanche. Il +paraît que, si j'étais volé, je ne pourrais appeler mon voleur en +justice sans prêter le serment théologique préalable; sinon, on a vu le +juge renvoyer le plaignant, lui refuser justice et l'injurier par-dessus +le marché. Chaque année, quand nous lisons dans vos journaux le discours +de la couronne, nous y trouvons la mention obligée de la divine +Providence; cette mention arrive mécaniquement, comme l'apostrophe aux +dieux immortels à la quatrième page d'un discours de rhétorique, et vous +savez qu'un jour la période pieuse ayant été omise, on fit tout exprès +une seconde communication au parlement pour l'insérer. Toutes ces +tracasseries et toutes ces pédanteries indiquent à mon gré une monarchie +céleste; naturellement celle-ci ressemble à toutes les autres: je veux +dire qu'elle s'appuie plus volontiers sur la tradition et sur l'habitude +que sur l'examen et la raison. Jamais monarchie n'invita les gens à +vérifier ses titres. Comme d'ailleurs la vôtre est utile, voulue et +morale, elle ne vous révolte pas; vous lui restez soumis sans +difficulté, vous lui êtes attachés de coeur; vous craindriez, en la +touchant, d'ébranler la constitution et la morale. Vous la laissez au +plus haut des cieux parmi les hommages publics; vous vous repliez, vous +vous réduisez aux questions de fait, aux dissections menues, aux +opérations de laboratoire. Vous allez cueillir des plantes et ramasser +des coquilles. La science se trouve décapitée; mais tout est pour le +mieux, car la vie pratique s'améliore, et le dogme reste intact.</p> + + + +<h3><a name="one-III" id="one-III"></a>III</h3> + +<p>—Vous êtes bien Français, me dit-il; vous enjambez les faits, et vous +voilà de prime saut installé dans une théorie. Sachez qu'il y a chez +nous des penseurs, et pas bien loin d'ici, à Christ-Church par exemple. +L'un d'eux, professeur de grec, a parlé si profondément de +l'inspiration, de la création et des causes finales, qu'on l'a +disgracié. Regardez ce petit recueil tout nouveau, <i>Essays and Reviews</i>; +vos libertés philosophiques du dernier siècle, les conclusions récentes +de la géologie et de la cosmogonie, les hardiesses de l'exégèse +allemande y sont en raccourci. Plusieurs choses y manquent, entre +autres les polissonneries de Voltaire, le jargon nébuleux d'outre-Rhin +et la grossièreté prosaïque de M. Comte; à mon gré, la perle est petite. +Attendez vingt ans, vous trouverez à Londres les idées de Paris et de +Berlin.—Mais ce seront les idées de Paris et de Berlin. Qu'avez-vous +d'original?—Stuart Mill.—Qu'est-ce que Stuart Mill?—Un politique. Son +petit écrit <i>On liberty</i>; est aussi bon que le <i>Contrat social</i> de votre +Rousseau est mauvais.—C'est beaucoup dire.—Non, car Mill conclut aussi +fortement à l'indépendance de l'individu que Rousseau au despotisme de +l'État.—Soit, mais il n'y a pas là de quoi faire un philosophe. +Qu'est-ce encore que votre Stuart Mill?—Un économiste qui va au delà de +sa science et qui subordonne la production à l'homme, au lieu de +subordonner l'homme à la production.—Soit, mais il n'y a pas là non +plus de quoi faire un philosophe. Y a-t-il encore autre chose dans votre +Stuart Mill?—Un logicien.—Bien; mais de quelle école?—De la sienne. +Je vous ai dit qu'il est original.—Est-il hégélien?—Oh! pas du tout; +il aime trop les faits et les preuves.—Suit-il Port-Royal?—Encore +moins; lisait trop bien les sciences modernes.—Imite—t—il Condillac? +—Non certes: Condillac n'enseigne qu'à bien écrire.—Alors quels sont +ses amis?—Locke et M. Comte au premier rang, ensuite Hume et +Newton.—Est-ce un systématique, un réformateur spéculatif?—Il a trop +d'esprit pour cela: il ne fait qu'ordonner les meilleures théories et +expliquer les meilleures pratiques. Il ne se pose pas majestueusement en +restaurateur de la science; il ne déclare pas, comme vos Allemands, que +son livre va ouvrir une nouvelle ère au genre humain. Il marche pas à +pas, un peu lentement, et souvent terre à terre, à travers une multitude +d'exemples. Il excelle à préciser une idée, à démêler un principe, à le +retrouver sous une foule de cas différents, à réfuter, à distinguer, à +argumenter. Il a la finesse, la patience, la méthode et la sagacité d'un +légiste.—Très-bien, voilà que vous me donnez raison d'avance: légiste, +parent de Locke, de Newton, de Comte et de Hume, nous n'avons là que de +la philosophie anglaise; mais il n'importe. A-t-il atteint une grande +conception d'ensemble?—Oui.—A-t-il une idée personnelle et complète de +la nature et de l'esprit?—Oui.—A-t-il rassemblé les opérations et les +découvertes de l'intelligence sous un principe unique qui leur donne à +toutes un tour nouveau?—Oui; seulement il faut démêler ce +principe.—C'est votre affaire, et j'espère bien que vous allez vous en +charger.—Mais je vais tomber dans les abstractions.—Il n'y a pas de +mal.—Mais tout ce raisonnement serré sera comme une haie +d'épines.—Nous nous piquerons les doigts.—Mais les trois quarts des +gens jetteraient là ces spéculations comme oiseuses.—Tant pis pour eux. +Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former? On n'est +complètement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète +descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il faudrait +lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur l'esprit et +le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre intelligence. +Exposez-moi votre théorie; je m'en retournerai plus instruit qu'après +avoir vu les las de briques que vous appelez Londres et Manchester.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>§ I. L'EXPÉRIENCE</h3> + + +<h3><a name="two-I" id="two-I"></a>I</h3> + +<p>Alors, nous allons prendre les choses en logiciens, par le commencement. +Stuart Mill a écrit une logique. Qu'est-ce que la logique? C'est une +science. Quel est son objet? Ce sont les sciences: car supposez que vous +ayez parcouru l'univers et que vous le connaissiez tout entier, astres, +terre, soleil, chaleur, pesanteur, affinités, espèces minérales, +révolutions géologiques, plantes, animaux, événements humains, et tout +ce qu'expliquent ou embrassent les classifications et les théories; il +vous restera encore à connaître ces classifications et ces théories. +Non-seulement il y a l'ordre des êtres, mais il y a encore l'ordre des +pensées qui les représentent; non-seulement il y a des plantes et des +animaux, mais encore il y a une botanique et une zoologie; non-seulement +il y a des lignes, des surfaces, des volumes et des nombres, mais encore +il y a une géométrie et une arithmétique. Les sciences sont donc des +choses réelles comme les faits eux-mêmes: elles peuvent donc être, comme +les faits, un sujet d'étude. On peut les analyser comme on analyse les +faits, rechercher leurs éléments, leur composition, leur ordre, leurs +rapports et leur fin. Il y a donc une science des sciences: c'est cette +science qu'on appelle logique, et qui est l'objet du livre de Stuart +Mill. Ou n'y décompose point les opérations de l'esprit en elles-mêmes, +la mémoire, l'association des idées, la perception extérieure: ceci est +une affaire de psychologie. On n'y discute pas la valeur de ces +opérations, la véracité de notre intelligence, la certitude absolue de +nos connaissances élémentaires; ceci est une affaire de métaphysique. +On y suppose nos facultés en exercice, et l'on y admet leurs découvertes +originelles. On prend l'instrument tel que la nature nous le fournit, et +l'on se fie à son exactitude. On laisse à d'autres le soin de démonter +son mécanisme et la curiosité de contrôler ses résultats. On part de ses +opérations primitives; on recherche comment elles s'ajoutent les unes +aux autres, comment elles se combinent les unes avec les autres, comment +elles se transforment les unes les autres; comment, à force d'additions, +de combinaisons et de transformations, elles finissent par composer un +système de vérités liées et croissantes. On fait la théorie de la +science comme d'autres font la théorie de la végétation, de l'esprit, +des nombres. Voilà l'idée de la logique, et il est clair qu'elle a, au +même titre que les autres sciences, sa matière réelle, son domaine +distinct, son importance visible, sa méthode propre et son avenir +certain.</p> + + + +<h3><a name="two-II" id="two-II"></a>II</h3> + +<p>Ceci posé, remarquez que toutes ces sciences, objet de la logique, ne +sont que des amas de <i>propositions</i>, et que toute proposition ne fait +que lier ou séparer un sujet et un attribut, c'est-à-dire un nom et un +autre nom, une qualité et une substance, c'est-à-dire une chose et une +autre chose. Cherchons donc ce que nous entendons par une chose, ce que +nous désignons par un nom; en d'autres termes, ce que nous connaissons +dans les objets, ce que nous lions et séparons, ce qui est la matière de +toutes nos propositions et de toutes nos sciences. Il y a un point par +lequel se ressemblent toutes nos connaissances. Il y a un élément commun +qui, perpétuellement répété, compose toutes nos idées. Il y a un petit +cristal primitif qui, indéfiniment et diversement ajouté à lui-même, +engendre la masse totale, et qui, une fois connu, nous enseigne d'avance +les lois et la composition des corps complexes qu'il a formés.</p> + +<p>Or, quand nous regardons attentivement l'idée que nous nous faisons +d'une chose, qu'y trouvons-nous? Prenez d'abord les substances, +c'est-à-dire les corps et les esprits<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Cette table est brune, +longue, large et haute de trois pieds à l'oeil: cela signifie qu'elle +fait une petite tache dans le champ de la vision, en d'autres termes +qu'elle produit une certaine sensation dans le nerf optique. Elle pèse +dix livres: cela signifie qu'il faudra pour la soulever un effort +moindre que pour un poids de onze livres, et plus grand que pour un +poids de neuf livres, en d'autres termes qu'elle produit une certaine +sensation musculaire. Elle est dure et carrée: cela signifie encore +qu'étant poussée, puis parcourue par la main, elle y suscitera deux +espèces distinctes de sensations musculaires. Et ainsi de suite. Quand +j'examine de près ce que je sais d'elle, je trouve que je ne sais rien +d'autre que les impressions qu'elle fait sur moi. Notre idée d'un corps +ne comprend pas autre chose: nous ne connaissons de lui que les +sensations qu'il excite en nous; nous le déterminons par l'espèce, le +nombre et l'ordre de ces sensations; nous ne savons rien de sa nature +intime, ou s'il en a une; nous affirmons simplement qu'il est la cause +inconnue de ces sensations. Quand nous disons qu'en l'absence de nos +sensations il a duré, nous voulons dire simplement que si, pendant ce +temps-là, nous nous étions trouvés à sa portée, nous aurions eu les +sensations que nous n'avons pas eues. Nous ne le définissons jamais que +par nos impressions présentes ou passées, futures ou possibles, +complexes ou simples. Cela est si vrai, que des philosophes comme +Berkeley ont soutenu avec vraisemblance que la matière est un être +imaginaire, et que tout l'univers sensible se réduit à un ordre de +sensations. A tout le moins, il est tel pour notre connaissance, et les +jugements qui composent nos sciences ne portent que sur les impressions +par lesquelles il se manifeste à nous.</p> + +<p>Il en est de même pour l'esprit. Nous pouvons bien admettre qu'il y a en +nous une âme, un moi, un sujet ou «récipient» des sensations et de nos +autres façons d'être, distinct de ces sensations et de nos autres façons +d'être; mais nous n'en connaissons rien. «Tout ce que nous apercevons en +nous-mêmes, dit Mill,<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> c'est une certaine trame d états intérieurs, +une série d'impressions<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, sensations, pensées, émotions et volontés.» +Nous n'avons pas plus d'idée de l'esprit que de la matière; nous ne +pouvons rien dire de plus sur lui que sur la matière. Ainsi les +substances, quelles qu'elles soient, corps ou esprit, en nous ou hors de +nous, ne sont jamais pour nous que des tissus plus ou moins compliqués, +plus ou moins réguliers, dont nos impressions ou manières d'être forment +tous les fils.</p> + +<p>Et cela est encore bien plus visible pour les attributs que pour les +substances. Quand je dis que la neige est blanche, je veux dire par là +que, lorsque la neige est présente à ma vue, j'ai la sensation de +blancheur. Quand je dis que le feu est chaud, je veux dire par là que, +lorsque le feu est à portée de mon corps, j'ai la sensation de chaleur. +«Quand nous disons d'un esprit qu'il est dévot ou superstitieux, ou +méditatif, ou gai, nous voulons dire simplement que les idées, les +émotions, les volontés désignées par ces mots reviennent fréquemment +dans la série de ses manières d'être<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.» Quand nous disons que les +corps sont pesants, divisibles, mobiles, nous voulons dire simplement +qu'abandonnés à eux-mêmes, ils tomberont; que, tranchés, ils se +sépareront; que, poussés, ils se mettront en mouvement; c'est-à-dire +qu'en telle et telle circonstance ils produiront telle ou telle +sensation sur nos muscles ou sur notre vue. Toujours un attribut désigne +une de nos manières d'être ou une série de nos manières d'être. En vain +nous les déguisons en les groupant, en les cachant sous des mots +abstraits, en les divisant, en les transformant de telle sorte que +souvent nous avons peine à les reconnaître: toutes les fois que nous +regardons au fond de nos mots et de nos idées, nous les y trouvons, et +nous n'y trouvons pas autre chose. «Décomposez, dit Mill, une +proposition abstraite; par exemple: Une personne généreuse est digne +d'honneur<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.—Le mot <i>généreux</i> désigne certains états habituels +d'esprit et certaines particularités habituelles de conduite, +c'est-à-dire des manières d'être intérieures et des faits extérieurs +sensibles. Le mot <i>honneur</i> exprime un sentiment d'approbation et +d'admiration suivi à l'occasion par les actes extérieurs +correspondants. Le mot <i>digne</i> indique que nous approuvons l'action +d'honorer. Toutes ces choses sont des phénomènes ou états d'esprit +suivis ou accompagnés de faits sensibles.» Ainsi nous avons beau nous +tourner de tous côtés, nous restons dans le même cercle. Que l'objet +soit un attribut ou une substance, qu'il soit complexe ou abstrait, +composé ou simple, son étoffe pour nous est la même: nous n'y mettons +que nos manières d'être. Notre esprit est dans la nature comme un +thermomètre est dans une chaudière: nous définissons les propriétés de +la nature par les impressions de notre esprit, comme nous désignons les +états de la chaudière par les variations du thermomètre. Nous ne savons +de l'un et de l'autre que des états et des changements; nous ne +composons l'un et l'autre que de données isolées et transitoires: une +chose n'est pour nous qu'un amas de phénomènes. Ce sont là les seuls +éléments de notre science: partant, tout l'effort de notre science sera +d'ajouter des faits l'un à l'autre, ou de lier un fait à un fait.</p> + + + +<h3><a name="two-III" id="two-III"></a>III</h3> + +<p>Cette petite phrase est l'abrégé de tout le système; pénétrez-vous en. +Elle explique toutes les théories de Mill. C'est à ce point de vue qu'il +a tout défini. C'est d'après ce point de vue qu'il a partout innové. Il +n'a reconnu dans toutes les formes et à tous les degrés de la +connaissance que la connaissance des faits et de leurs rapports.</p> + +<p>Or, vous savez que la logique a deux pierres angulaires, la théorie de +la <i>définition</i> et la théorie de la <i>preuve</i>. Depuis Aristote, les +logiciens ont passé leur temps à les polir. On n'osait y toucher que +respectueusement. Elles étaient saintes. Tout au plus, de temps en +temps, quelque novateur osait les retourner avec précaution pour les +mettre en un meilleur jour. Mill les taille, les tranche, les renverse +et les remplace toutes les deux, de la même manière et du même effort.</p> + + + +<h3><a name="two-IV" id="two-IV"></a>IV</h3> + +<p>Je sais bien qu'aujourd'hui on se moque des gens qui raisonnent sur la +définition; j'espère pour vous que vous ne commettez pas cette sottise. +Il n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et +capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science +humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer +leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter +une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les +êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent. +Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air +d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers.</p> + +<p>Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une +figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans +doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se +manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de qualités, +mais toutes ces manières d'être sont les suites ou les oeuvres de sa +nature intime. Il y a en lui un certain fonds caché, seul primitif, seul +important, sans lequel il ne peut ni exister ni être conçu, et qui +constitue son être et sa notion<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. Ils appellent définitions les +propositions qui la désignent, et décident que le meilleur de notre +science consiste en ces sortes de propositions.</p> + +<p>Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien; +elles enseignent le sens d'un mot, et sont purement verbales<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. +Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal +raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois +lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot +abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution +développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même +fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un fait, +vous allez du même au même. Votre proposition n'est pas instructive. +Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon esprit resterait +aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais pas acquis une +connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui concernent +l'essence sont importantes, et que les propositions qui concernent les +qualités sont accessoires, il faut dire que les propositions qui +concernent l'essence sont accessoires, et que les propositions qui +concernent les qualités sont importantes. Je n'apprends rien quand on me +dit qu'un cercle est la figure formée par la révolution d'une droite +autour d'un de ses points pris comme centre; j'apprends quelque chose +lorsqu'on me dit que les cordes qui sous-tendent dans le cercle des arcs +égaux sont égales, ou que trois points suffisent pour déterminer la +circonférence. Ce qu'on appelle la nature d'un être est le réseau des +faits qui constituent cet être. La nature d'un mammifère carnassier +consiste en ce que la propriété d'allaiter, avec toutes les +particularités de structure qui l'amènent, se trouve jointe à la +possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux instincts chasseurs et aux +facultés correspondantes. Voilà les éléments qui composent sa nature. Ce +sont des faits liés l'un à l'autre comme une maille à une maille. Nous +en apercevons quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science +présente et de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses +fils entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la +somme indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill, +n'exprime cette nature tout entière, et toute proposition exprime +quelque partie de cette nature<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> .» Quittez donc la vaine espérance de +démêler sous les propriétés quelque étre primitif et mystérieux, source +et abrégé du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez pas +qu'en sondant vos idées comme les Allemands, en classant les objets +d'après le genre et l'espèce comme les scolastiques, en renouvelant la +science nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de la métaphysique +hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. 11 n'y a pas de +définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne sont que des +définitions de noms. Nulle phrase ne me dira ce que c'est qu'un cheval, +mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces cinq +lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité inépuisable des qualités +qui font un être, mais plusieurs phrases pourront désigner les faits qui +correspondent à un mot. Dans ce cas, la définition peut se faire, parce +qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme abstrait et sommaire +elle nous fait remonter aux attributs qu'il représente, et de ces +attributs aux expériences intérieures ou sensibles qui leur servent de +fondement. Du terme <i>chien</i> elle nous fait remonter aux attributs +mammifère, carnassier et autres qu'il représente, et de ces attributs +aux expériences de vue, de toucher, de scalpel, qui leur servent de +fondement. Elle réduit le composé au simple, le dérivé au primitif. Elle +ramène notre connaissance à ses origines. Elle transforme les mots en +faits. S'il y a des définitions, comme celles de la géométrie, qui +semblent capables d'engendrer de longues suites de vérités neuves<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, +c'est qu'outre l'explication d'un mot, elles contiennent l'affirmation +d'une chose. Dans la définition du triangle, il y a deux propositions +distinctes, l'une disant qu'il peut y avoir une figure terminée par +trois lignes droites, l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un +triangle. La première est un postulat, la seconde est une définition. La +première est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible +de vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de +l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut +faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer eu un mot les +faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde une +commodité; la première est une partie de la science, la seconde un +expédient du langage. La première exprime une relation possible entre +trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation. La +première seule est fructueuse, parce que seule, conformément à l'office +de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits. Comprenons donc +exactement la nature de notre connaissance: elle s'applique ou aux mots, +ou aux êtres, ou à tous les deux à la fois. S'il s'agit de mots, comme +dans les définitions de noms, tout son effort est de ramener les mots +aux expériences primitives, c'est-à-dire aux faits qui leur servent +d'éléments. S'il s'agit d'êtres, comme dans les propositions de choses, +tout son effort est de joindre un fait à un fait, pour rapprocher la +somme finie des propriétés connues de la somme infinie des propriétés à +connaître. S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui +cachent une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et +l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de +s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre, +c'est-à-dire de joindre des faits.</p> + + + +<h3><a name="two-V" id="two-V"></a>V</h3> + +<p>Voilà un premier rempart détruit; je suppose que vous attendez mon +philosophe derrière le second, la théorie de la <i>preuve</i>. Celle-ci, +depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive, +inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la +dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème établi. Eh bien, +regardons-la. Qu'est-ce qu'une preuve? Selon les logiciens, c'est un +syllogisme. Et qu'est-ce qu'un syllogisme? C'est un groupe de trois +propositions comme celui-ci: «Tous les hommes sont mortels; le prince +Albert est un homme; donc le prince Albert est mortel.» Voilà le modèle +de la preuve, et toute preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon +les logiciens, qu'y a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale +concernant tous les hommes qui aboutit à une proposition particulière +concernant un certain homme. De la première on passe à la seconde, parce +que la seconde est contenue dans la première. Du général on passe au +particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La +seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par +avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une +vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les +prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées du +moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que la +conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la marche +de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître dans les +individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail ce qu'il a +établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à pièce ce +qu'il a posé tout d'un coup une première fois.</p> + +<p>Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert à +rien. Il n'est point un progrès, mais une répétition. Quand j'ai affirmé +que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela même que le +prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière, c'est-à-dire +de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et notamment du +prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de nouveau +maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien; elle +n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre sous +une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est point +fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement est ce +que disent les logiciens, le raisonnement n'est point instructif. J'en +sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini. J'ai transformé des +mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or cela ne peut être, +puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des vérités neuves. +J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le prince Albert est +mortel, et je la découvre par la vertu du raisonnement, puisque le +prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu l'apprendre par +l'observation directe. Ainsi les logiciens se trompent, et par delà la +théorie toute scolastique du syllogisme qui réduit le raisonnement à des +substitutions de mots, il faut chercher une théorie de la preuve, toute +positive, qui démêle dans le raisonnement des découvertes de faits.</p> + +<p>Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est +point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le +paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les +hommes que je conclus la mortalité du prince Albert; les prémisses sont +ailleurs, et par derrière. La proposition générale n'est qu'un mémento, +une sorte de registre abréviatif, où j'ai consigné le fruit de mes +expériences. Tous pouvez considérer ce mémento comme un livre de notes +où vous vous reportez quand vous voulez rafraîchir votre mémoire; mais +ce n'est point du livre que vous tirez voire science: vous la tirez des +objets que vous avez vus. Mon mémento n'a de valeur que par les +expériences qu'il rappelle. Ma proposition générale n'a de valeur que +par les faits particuliers qu'elle résume. «La mortalité de Jean, Thomas +et compagnie<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> est après tout la seule preuve que nous ayons de la +mortalité du prince Albert.»—«La vraie raison qui nous fait croire que +le prince Albert mourra, c'est que ses ancêtres, et nos ancêtres, et +toutes les autres personnes qui leur étaient contemporaines, sont morts. +Ces faits sont les vraies prémisses du raisonnement.» C'est d'eux que +nous avons tiré la proposition générale; ce sont eux qui lui +communiquent sa portée et la vérité; elle se borne à les mentionner sous +une forme plus courte; elle reçoit d'eux toute sa substance; ils +agissent par elle et à travers elle pour amener la conclusion qu'elle +semble engendrer. Elle n'est que leur représentant, et à l'occasion ils +se passent d'elle. Les enfants, les ignorants, les animaux savent que le +soleil se lèvera, que l'eau les noiera, que le feules brûlera, sans +employer l'intermédiaire de cette proposition. Ils raisonnent et nous +raisonnons aussi, non du général au particulier, mais du particulier au +particulier. «L'esprit ne va jamais que des cas observés aux cas non +observés, avec ou sans formules commémoratives. Nous ne nous en servons +que pour la commodité<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.»—«Si nous avions une mémoire assez ample et +la faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse de détails, nous +pourrions raisonner sans employer une seule proposition générale<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.» +Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mépris: ils ont donné le +premier rang aux opérations verbales; ils ont laissé sur l'arrière-plan +les opérations fructueuses. Ils ont donné la préférence aux mots sur les +faits. Ils ont continué la science nominale du moyen âge. Ils ont pris +l'explication des noms pour la nature des choses, et la transformation +des idées pour le progrès de l'esprit. C'est à nous de renverser cet +ordre en logique, puisque nous l'avons renversé dans les sciences, de +relever les expériences particulières et instructives, et de leur rendre +dans nos théories la primauté et l'importance que notre pratique leur +confère depuis trois cents ans.</p> + + + +<h3><a name="two-VI" id="two-VI"></a>VI</h3> + +<p>Reste une sorte de forteresse philosophique où se réfugient les +idéalistes. A l'origine de toutes les preuves il y a la source de toutes +les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne peuvent +enclore un espace; deux quantités égales à une troisième sont égales +entre elles; si l'on ajoute des quantités égales à des quantités égales, +les sommes ainsi formées sont encore égales: voilà des propositions +instructives, car elles expriment non des sens de mots, mais des +rapports de choses; et de plus, ce sont des propositions fécondes, car +toute l'arithmétique, l'algèbre et la géométrie sont des suites de leur +vérité. D'autre part, cependant, elles ne sont point l'oeuvre de +l'expérience, car nous n'avons pas besoin de voir effectivement et avec +nos yeux deux lignes droites pour savoir qu'elles ne peuvent enclore un +espace; il nous suffit de consulter la conception intérieure que nous en +avons: le témoignage de nos sens à cet égard est inutile; notre croyance +naît tout entière, et avec toute sa force, de la simple comparaison de +nos idées. De plus, l'expérience ne suit ces deux lignes que jusqu'à une +distance bornée, dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour +mille, cent mille, un million de lieues, et à l'infini; donc, à partir +de l'endroit où l'expérience cesse, ce n'est plus elle qui établit +l'axiome. Enfin l'axiome est nécessaire, c'est-à-dire que le contraire +est inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux +lignes droites; sitôt que nous imaginons l'espace comme enclos, les deux +lignes cessent d'être droites; sitôt que nous imaginons les deux lignes +comme droites, l'espace cesse d'être enclos. Dans l'affirmation des +axiomes, les idées constitutives s'attirent invinciblement. Dans la +négation des axiomes, les idées constitutives se repoussent +invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions d'expérience; +elles constatent un rapport accidentel, et non un rapport nécessaire; +elles posent que deux faits sont liés, et non que les deux faits doivent +être liés; elles établissent que les corps sont pesants, et non que les +corps doivent être pesants. Ainsi les axiomes ne sont pas et ne peuvent +pas être les produits de l'expérience. Ils ne le sont pas, puis-qu'on +peut les former de tète et sans expérience. Ils ne peuvent pas l'être +puisqu'ils dépassent, par la nature et la portée de leurs vérités, les +vérités de l'expérience. Ils ont une autre source et une source plus +profonde. Ils vont plus loin et ils viennent d'ailleurs.</p> + +<p>Point du tout, répond Mill. Ici, comme tout à l'heure, vous raisonnez en +scolastique; vous oubliez les faits cachés derrière les conceptions: +car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute vous pouvez +découvrir, sans employer vos yeux et par une pure contemplation mentale, +que deux lignes ne sauraient enclore un espace; mais cette contemplation +n'est que l'expérience déplacée. Les lignes imaginaires remplacent ici +les lignes réelles; vous reportez les figures en vous-même, au lieu de +les reporter sur le papier: votre imagination fait le même office qu'un +tableau; vous vous fiez à l'une comme vous vous fiez à l'autre, et une +substitution vaut l'autre, car en fait de figures et de lignes +l'imagination reproduit exactement la sensation. Ce que vous avez vu les +yeux ouverts, vous le voyez exactement de même une minute après, les +yeux fermés, et vous étudiez les propriétés géométriques transplantées +dans le champ de la vision intérieure aussi sûrement que vous les +étudieriez maintenues dans le champ de la vision extérieure. Il y a donc +une expérience de tète comme il y en a une des yeux, et c'est justement +d'après une expérience pareille que vous refusez aux deux lignes +droites, même prolongées à l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. +Vous n'avez pas besoin pour cela de les suivre à l'infini, vous n'avez +qu'à vous transporter par l'imagination à l'endroit où elles convergent, +et vous avez à cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe, +c'est-à-dire qui cesse d'être droite<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. Cette présence imaginaire +tient lieu d'une présence réelle; vous affirmez par l'une ce que vous +affirmeriez par l'autre, et du même droit. La première n'est que la +seconde plus maniable, ayant plus de mobilité et de portée. C'est un +télescope au lieu d'un oeil. Or les témoignages du télescope sont des +propositions d'expérience, donc les témoignages de l'imagination en sont +aussi. Quant à l'argument qui distingue les axiomes et les propositions +d'expérience, sous prétexte que le contraire des unes est concevable et +le contraire des autres inconcevable, il est nul, car cette distinction +n'existe pas. Rien n'empêche que le contraire de certaines propositions +d'expérience soit concevable, et le contraire de certaines autres +inconcevable. Cela dépend de la structure de notre esprit. Il se peut +qu'en certains cas il puisse démentir son expérience, et qu'en certains +autres il ne le puisse pas. Il se peut qu'en certains cas la conception +diffère de la perception, et qu'en certains autres elle n'en diffère +pas. Il se peut qu'en certains cas la vue extérieure s'oppose à la vue +intérieure, et qu'en certains autres elle ne s'y oppose pas. Or on a +déjà vu qu'en matière de figures, la vue intérieure reproduit exactement +la vue extérieure. Donc, dans les axiomes de figure, la vue intérieure +ne pourra s'opposer à la vue extérieure; l'imagination ne pourra +contredire la sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes +sera inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit +inconcevable, sont des expériences d'une certaine classe, et c'est parce +qu'ils sont des expériences d'une certaine classe que leur contraire est +inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion, qui est l'abrégé +du système: toute proposition instructive ou féconde vient d'une +expérience, et n'est qu'une liaison de faits.</p> + + + +<h3><a name="two-VII" id="two-VII"></a>VII</h3> + +<p>Il suit de là que l'induction est la seule clef de la nature. Cette +théorie est le chef d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan aussi +dévoué de l'expérience qui pût faire la théorie de l'induction.</p> + +<p>Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opération «qui découvre et prouve des +propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons que +ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de toute la +classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai en tout +temps, les circonstances étant pareilles.»<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> C'est le raisonnement par +lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre plus ou moins grand +d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme mourra. Bref, +l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme, c'est-à-dire deux +faits généraux ordinairement successifs, et déclare que le premier est +la <i>cause</i> du second.</p> + +<p>Cela revient à dire que le cours de la nature est uniforme. Mais +l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la +trouvons pas au commencement, mais à la fin de nos recherches.<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> Au +fond l'expérience ne présuppose rien hors d'elle-même. Nul principe à +priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette +pierre est tombée, que ce charbon rouge nous a brûlés, que cet homme est +mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que l'addition et +la comparaison de ces petits faits isolés et momentanés. Nous apprenons +par la simple pratique que le soleil éclaire, que les corps tombent, que +l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre ressource pour étendre ou +contrôler ces inductions que d'autres inductions semblables. Chaque +remarque, comme chaque induction, tire sa valeur d'elle-même et de ses +voisines. C'est toujours l'expérience qui juge l'expérience, et +l'induction qui juge l'induction.</p> + +<p>Le corps de nos vérités n'a point une âme différente de lui-même, qui +lui communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties +prises ensemble et par la vitalité de chacune de ses parties prises à +part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a +des hommes dont la tète est au-dessous des épaules. Vous ne refuseriez +pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs. Et +cependant votre expérience de la chose est la même dans les deux cas; +vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez jamais vu +que des hommes ayant la tête au-dessus des épaules. D'où vient donc que +le second témoignage vous paraît plus croyable que le premier? +«Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la couleur des +animaux que dans la structure générale de leurs parties anatomiques. +Mais comment savez-vous cela? Évidemment par l'expérience.<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> Il est +donc vrai que nous avons besoin de l'expérience pour nous apprendre à +quel degré, dans quels cas, dans quelles sortes de cas, nous pouvons +nous fier à l'expérience. L'expérience doit être consultée pour +apprendre d'elle dans quelles circonstances les arguments qu'on tire +d'elle sont solides. Nous n'avons point une seconde pierre de touche +d'après laquelle nous puissions vérifier l'expérience; nous faisons de +l'expérience la pierre de touche de l'expérience.» Il n'y a qu'elle et +elle est partout.</p> + +<p>Considérons donc comment sans autre secours que le sien nous pouvons +former des propositions générales, particulièrement les plus nombreuses +et les plus importantes de toutes, celles qui joignent deux événements +successifs en disant que le premier est la cause du second.</p> + +<p>Il y a là un grand mot, celui de cause. Pesez-le. Il porte dans son sein +toute une philosophie. De l'idée que vous y attachez, dépend toute votre +idée de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est transformer la +pensée humaine; et vous allez voir comment Mill, avec Hume et M. Comte, +mais mieux que Hume et M. Comte, a transformé cette notion.</p> + +<p>Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de l'air +humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps, il ne +parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens attachent la +cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et de la vertu +génératrice que certaines philosophies insèrent entre le producteur et +le produit. «La seule notion, dit-il<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, dont l'induction ait besoin à +cet égard peut être donnée par l'expérience. Nous apprenons par +l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de succession invariable, +et que chaque fait y est toujours précédé par un autre fait. Nous +appelons cause l'<i>antécédent invariable</i>, effet le <i>conséquent +invariable</i>.»<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> Au fond, nous ne mettons rien d'autre sous ces deux +mots. Nous voulons dire simplement que toujours, partout, le contact du +fer et de l'air humide sera suivi par l'apparition de la rouille, +l'application de la chaleur par la dilatation du corps. «La cause réelle +est la série des conditions, l'ensemble des antécédents sans lesquels +l'effet ne serait pas arrivé....<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> Il n'y a pas de fondement +scientifique dans la distinction que l'on fait entre la cause d'un +phénomène et ses conditions.... La distinction que l'on établit entre le +patient et l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des +conditions négatives et positives prises ensemble, la totalité des +circonstances et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois +données, sont invariablement suivies du conséquent.»<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a> On fait grand +bruit du mot nécessaire. «Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne +pas être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que +nous puissions faire à propos de toutes les autres choses.»<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> Voilà +tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause +enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est +suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre que +lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle autre +condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la notion +d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les philosophes se +méprennent quand ils découvrent dans notre volonté un type différent de +la cause, et déclarent que nous y voyons la force efficiente en acte et +en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable. Nous n'apercevons là +comme ailleurs que des successions constantes. Nous ne voyons pas un +fait qui en engendre un autre, mais un fait qui en accompagne un autre. +«Notre volonté, dit Mill, produit nos actions corporelles, comme le +froid produit la glace, ou comme une étincelle produit une explosion de +poudre à canon.» Il y a là un antécédent comme ailleurs, la résolution +ou état de l'esprit, et un conséquent comme ailleurs, l'effort ou +sensation physique. L'expérience les lie et nous fait prévoir que +l'effort suivra la résolution, comme elle nous fait prévoir que +l'explosion de la poudre suivra le contact de l'étincelle. Laissons donc +ces illusions psychologiques, et cherchons simplement, sous le nom +d'effet et de cause, les phénomènes qui <i>forment des couples sans +exception ni condition</i>.</p> + +<p>Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre +méthodes, et quatre méthodes seulement: celle des concordances<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, +celle des différences<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, celle des résidus<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, celle des variations +concomitantes<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. Elles sont les seules voies par lesquelles nous +puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a qu'elles, et elles sont +partout. Et elles emploient toutes le même artifice. Cet artifice est +l'<i>élimination</i>; et en effet l'induction n'est pas autre chose. Vous +avez deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de conséquents, chacun +d'eux contenant plus ou moins d'éléments: dix, par exemple. A quel +antécédent chaque conséquent est-il joint? Le premier conséquent est-il +joint au premier antécédent, ou bien au troisième, ou bien au sixième? +Toute la difficulté et toute la découverte sont là. Pour résoudre la +difficulté et pour opérer la découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire +exclure les antécédents qui ne sont point liés au conséquent que l'on +considère<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Mais comme effectivement on ne peut les exclure, et que, +dans la nature, toujours le couple est entouré de circonstances, on +assemble divers cas qui, par leur diversité, permettent à l'esprit de +retrancher ces circonstances, et de voir le couple à nu. En définitive, +on n'induit qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les +isolant; on ne les isole que par des comparaisons.</p> + + + +<h3><a name="two-VIII" id="two-VIII"></a>VIII</h3> + +<p>Ce sont là des formules, un fait sera plus clair. En voici un: vous +allez voir les méthodes en exercice; il y a un exemple qui les rassemble +presque toutes. Il s'agit de la théorie de la rosée du docteur Well. Je +cite les propres paroles de Mill; elles sont si nettes, qu'il faut vous +donner le plaisir de les méditer.</p> + +<p>«Il faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que des +brouillards, et la définir en disant qu' «elle est l'apparition +spontanée d'une moiteur sur des corps exposés en plein air, quand il ne +tombe point de pluie ni d'humidité visible.»<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> La rosée ainsi définie, +quelle en est la cause, et comment l'a-t-on trouvée?</p> + +<p>«D'abord, nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur qui couvre +un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons dessus, qui apparaît +en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche qui sort du puits, qui se +montre à l'intérieur des vitres quand la grêle ou une pluie soudaine +refroidit l'air extérieur, qui coule sur nos murs lorsqu'après un long +froid arrive un dégel tiède et humide.—Comparant tous ces cas, nous +trouvons qu'ils contiennent tous le phénomène en question. Or, tous ces +cas s'accordent en un point, à savoir, que l'objet qui se couvre de +rosée est plus froid que l'air qui le touche. Cela arrive-t-il aussi +dans le cas de la rosée nocturne? Est-ce un fait que l'objet baigné de +rosée est plus froid que l'air? Nous sommes tentés de répondre que non, +car qui est-ce qui le rendrait plus froid? Mais l'expérience est aisée: +nous n'avons qu'à mettre un thermomètre en contact avec la substance +couverte de rosée, et en suspendre un autre un peu au-dessus, hors de la +portée de son influence. L'expérience a été faite, la question a été +posée, et toujours la réponse s'est trouvée affirmative. Toutes les fois +qu'un objet se recouvre de rosée, il est plus froid que l'air.<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a></p> + +<p>«Voilà une application complète de la <i>méthode de concordance</i>: elle +établit une liaison invariable entre l'apparition de la rosée sur une +surface et la froideur de cette surface comparée à l'air extérieur. Mais +laquelle des deux est cause, et laquelle effet? ou bien sont-elles +toutes les deux les effets de quelque chose d'autre? Sur ce point, la +méthode de concordance ne nous fournit aucune lumière. Nous devons avoir +recours à une méthode plus puissante: nous devons varier les +circonstances, nous devons noter les cas où la rosée manque; car une des +conditions nécessaires pour appliquer la <i>méthode de différence,</i> c'est +de comparer des cas où le phénomène se rencontre avec d'autres où il ne +se rencontre pas.<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a></p> + +<p>«Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, tandis +qu'elle se dépose très-abondamment sur le verre. Voilà un cas où l'effet +se produit, et un autre où il ne se produit point.... Mais, comme les +différences qu'il y a entre le verre et les métaux polis sont +nombreuses, la seule chose dont nous puissions encore être sûrs, c'est +que la cause de la rosée se trouvera parmi les circonstances qui +distinguent le verre des métaux polis<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.... Cherchons donc à démêler +cette circonstance, et pour cela employons la seule méthode possible, +celle des <i>variations concomitantes</i>. Dans le cas des métaux polis et du +verre poli, le contraste montre évidemment que la <i>substance</i> a une +grande influence sur le phénomène. C'est pourquoi faisons varier autant +que possible la substance seule, en exposant à l'air les surfaces +polies de différentes sortes. Cela fait, on voit tout de suite paraître +une échelle d'intensité. Les substances polies qui conduisent le plus +mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le plus de rosée; celles qui +conduisent le mieux la chaleur sont celles qui s'en humectent le +moins<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>: d'où l'on conclut que «l'apparition de la rosée est liée au +pouvoir que possède le corps de résister au passage de la chaleur.»</p> + +<p>« Mais si nous exposons à l'air des surfaces rudes au lieu de surfaces +polies, nous trouvons quelquefois cette loi renversée. Ainsi le fer +rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, se mouille de rosée +plus vite que le papier verni. L'<i>espèce de surface</i> a donc beaucoup +d'influence. C'est pourquoi exposons la même substance en faisant varier +le plus possible l'état de sa surface (ce qui est un nouvel emploi de la +méthode des variations concomitantes), et une nouvelle échelle +d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur le plus +aisément par le rayonnement sont celles qui se mouillent le plus +abondamment de rosée.<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> On en conclut «que l'apparition de la rosée +est liée à la capacité de perdre la chaleur par voie de rayonnement.»</p> + +<p>«A présent l'influence que nous venons de reconnaître à la <i>substance</i> +et à la <i>surface</i> nous conduit à considérer celle de la <i>texture</i>, et là +nous rencontrons une troisième échelle d'intensité, qui nous montre les +substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres et les +métaux, comme défavorables à l'apparition de la rosée, et au contraire +les substances d'une texture lâche, par exemple le drap, le velours, la +laine, le duvet, comme éminemment favorables à la production de la +rosée. La texture lâche est donc une des circonstances qui la +provoquent. Mais cette troisième cause se ramène à la première, qui est +le pouvoir de résister au passage de la chaleur, car les substances de +texture lâche sont précisément celles qui fournissent les meilleurs +vêtements, en empêchant la chaleur de passer de la peau à l'air, ce +qu'elles font en maintenant leur surface intérieure très-chaude, +pendant que leur surface extérieure est très-froide<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p> + +<p>«Ainsi les cas très-variés dans lesquels beaucoup de rosée se dépose +s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci +seulement, qu'ils conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent +rapidement,—deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui +est qu'en vertu de l'une et de l'autre le corps tend à perdre sa chaleur +par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui être restituée par le +dedans. Au contraire, les cas très-variés dans lesquels la rosée manque +ou est très-peu abondante s'accordent en ceci, et, autant que nous +pouvons l'observer, en ceci seulement, qu'ils n'ont pas cette propriété. +Nous pouvons maintenant répondre à la question primitive et savoir +lequel des deux, du froid et de la rosée, est la cause de l'autre. Nous +venons de trouver que la substance sur laquelle la rosée se dépose doit, +par ses seules propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons +donc rendre compte de sa froideur, abstraction faite de la rosée, et, +comme il y a une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dépend de +la froideur; en d'autres termes, la froideur est la cause de la +rosée.<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a></p> + +<p>«Maintenant cette loi si amplement établie peut se confirmer de trois +manières différentes. Premièrement, par déduction, en partant des lois +connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air ou +dans tout autre gaz. On sait par l'expérience directe que la quantité +d'eau qui peut rester suspendue dans l'air à l'état de vapeur est +limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum devient +moindre à mesure que la température diminue. Il suit de là déductivement +que, s'il y a déjà autant de vapeur suspendue dans l'air que peut en +contenir sa température présente, tout abaissement de cette température +portera une portion de la vapeur à se condenser et à se changer en eau. +Mais, de plus, nous savons déductivement, d'après les lois de la +chaleur, que le contact de l'air avec un corps plus froid que lui-même +abaissera nécessairement la température de la couche d'air immédiatement +appliquée à sa surface, et par conséquent la forcera d'abandonner une +portion de son eau, laquelle, d'après les lois ordinaires de la +gravitation ou cohésion, s'attachera à la surface du corps, ce qui +constituera la rosée.... Cette preuve déductive a l'avantage de rendre +compte des exceptions, c'est-à-dire des cas où, ce corps étant plus +froid que l'air, il ne se dépose pourtant point de rosée: car elle +montre qu'il en sera nécessairement ainsi, lorsque l'air sera si peu +fourni de vapeur aqueuse, comparativement à sa température, que même, +étant un peu refroidi par le contact d'un corps plus froid, il sera +encore capable de tenir en suspension toute la vapeur qui s'y trouvait +d'abord suspendue. Ainsi, dans un été très-sec, il n'y a pas de rosée, +ni dans un hiver très-sec de gelées blanches.<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a></p> + +<p>«La seconde confirmation de la théorie se tire de l'expérience directe +pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en refroidissant +la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous les cas une +température à laquelle la rosée commence à se déposer. Nous ne pouvons, +à la vérité, faire cela que sur une petite échelle; mais nous avons +d'amples raisons pour conclure que la même opération, si elle était +conduite dans le grand laboratoire de la nature, aboutirait au même +effet.</p> + +<p>«Et finalement nous sommes capables de vérifier le résultat, même sur +cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares où la nature fait +l'expérience pour nous de la même manière que nous la ferions +nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des +choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitement définie, et en +manifestant l'effet si rapidement, que le temps manquerait pour tout +autre changement considérable dans les circonstances antérieures. On a +observé que la rosée ne se dépose jamais abondamment dans des endroits +fort abrités contre le ciel ouvert, et point du tout dans les nuits +nuageuses; mais que, si les nuages s'écartent, fût-ce pour quelques +minutes seulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée commence à +se déposer, et va en augmentant. Ici il est complètement prouvé que la +présence ou l'absence d'une communication non interrompue avec le ciel +cause la présence ou l'absence de la rosée; mais puisqu'un ciel clair +n'est que l'absence des nuages, et que les nuages, comme tous les corps +entre lesquels et un objet donné il n'y a rien qu'un fluide élastique, +ont cette propriété connue, qu'ils tendent à élever ou à maintenir la +température de la surface de l'objet en rayonnant vers lui de la +chaleur, nous voyons à l'instant que la retraite des nuages refroidira +la surface. Ainsi, dans ce cas, la nature ayant produit un changement +dans l'antécédent par des moyens connus et définis, le conséquent suit +et doit suivre: expérience naturelle conforme aux règles de la méthode +de différence.»<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a></p> + + + +<h3><a name="two-IX" id="two-IX"></a>IX</h3> + +<p>Ce ne sont pas là tous les procédés des sciences, mais ceux-ci mènent +aux autres. Vous allez voir comme chez Mill tout s'enchaîne. Il n'y a +pas d'esprit plus rigoureux. Sans doute ces procédés d'isolement en +beaucoup de cas sont impuissants, et ces cas sont ceux où l'effet, étant +produit par un concours de causes, ne peut être divisé en ses éléments. +Les méthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus +éliminer, et par conséquent nous ne pouvons plus induire. Et cette +difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du mouvement, +car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de forces, et les +effets respectifs des diverses forces se trouvent en lui mêlés à un tel +point qu'on ne peut les séparer sans le détruire, en sorte qu'il semble +impossible de savoir quelle part chaque force a dans la production de ce +mouvement. Prenez un corps sollicité par deux forces dont les directions +font un angle, il se meut suivant la diagonale; chaque partie, chaque +moment, chaque position, chaque élément de son mouvement est l'effet +combiné des deux forces sollicitantes. Les deux effets se pénètrent +tellement qu'on n'en peut isoler aucun et le rapporter à sa source. Pour +apercevoir séparément chaque effet, il faudrait considérer des +mouvements différents, c'est-à-dire supprimer le mouvement donné et le +remplacer par d'autres. Ni la méthode de concordance ou de différence, +ni la méthode des résidus ou des variations concomitantes, qui sont +toutes décomposantes et éliminatives, ne peuvent servir contre un +phénomène qui par nature exclut toute élimination et toute +décomposition. Il faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît +la dernière clef de la nature, la méthode de déduction. Nous quittons le +phénomène, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions d'autres +plus simples, nous établissons leurs lois, et nous lions chacun d'eux à +sa cause par les procédés de l'induction ordinaire; puis, supposant le +concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous concluons d'après +leurs lois connues quel devra être leur effet total. Nous vérifions +ensuite si le mouvement donné est exactement semblable au mouvement +prédit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'où nous l'avons +déduit. Ainsi, pour découvrir les causes des mouvements des planètes, +nous recherchons par des inductions simples les lois de deux causes, +l'une qui est la force d'impulsion primitive dirigée selon la tangente, +l'autre qui est la force accélératrice attractive. De ces lois induites +nous déduisons par le calcul le mouvement d'un corps qui serait soumis à +leurs sollicitations combinées, et, vérifiant que les mouvements +planétaires observés coïncident exactement avec les mouvements prévus, +nous concluons que les deux forces en question sont effectivement les +causes des mouvements planétaires. «C'est à cette méthode, dit Mill, que +l'esprit humain doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes +les théories qui ont réuni des phénomènes vastes et compliqués sous +quelques lois simples.» Ses détours nous ont conduits plus loin que la +voie directe; elle a tiré son efficacité de son imperfection.</p> + + + +<h3><a name="two-X" id="two-X"></a>X</h3> + +<p>Que si nous comparons maintenant les deux méthodes, leur opportunité, +leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrégé l'histoire, +les divisions, les espérances et les limites de la science humaine. La +première apparaît au début, la seconde à la fin. La première a dû +prendre l'empire au temps de Bacon,<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> et commence à le perdre; la +seconde a dû perdre l'empire au temps de Bacon, et commence à le +prendre: en sorte que la science, après avoir passé de l'état déductif +à l'état expérimental, passe de l'état expérimental à l'état déductif. +La première a pour province les phénomènes décomposables et sur lesquels +nous pouvons expérimenter. La seconde a pour domaine les phénomènes +indécomposables, ou sur lesquels nous ne pouvons expérimenter. La +première est efficace en physique, en chimie, en zoologie, en botanique, +dans les premières démarches de toute science, partout où les phénomènes +sont médiocrement compliqués, proportionnés à notre force, capables +d'être transformés par les moyens dont nous disposons. La seconde est +puissante en astronomie, dans les parties supérieures de la physique, en +physiologie, en histoire, dans les dernières démarches de toute science, +partout où les phénomènes sont fort compliqués, comme la vie animale et +sociale, ou placés hors de nos prises, comme le mouvement des corps +célestes et les révolutions de l'enveloppe terrestre. Quand la méthode +convenable n'est pas employée, la science s'arrête; quand la méthode +convenable est pratiquée, la science marche. Là est tout le secret de +son passé et de son présent. Si les sciences physiques sont restées +immobiles jusqu'à Bacon, c'est qu'on déduisait lorsqu'il fallait +induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui sont en +retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait déduire. C'est par +déductions et d'après les lois physiques et chimiques qu'on pourra +expliquer les phénomènes physiologiques. C'est par déduction et d'après +les lois mentales qu'on pourra expliquer les phénomènes historiques.<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> +Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se trouve le but de +toutes les autres. Toutes tendent à devenir déductives; toutes aspirent +à se résumer en quelques propositions générales desquelles le reste +puisse se déduire. Moins ces propositions sont nombreuses, plus la +science est avancée. Moins une science exige de suppositions et de +données, plus elle est parfaite. Cette réduction est son état final. +L'astronomie, l'acoustique, l'optique, lui offrent son modèle. Nous +connaîtrons la nature quand nous aurons déduit ses millions de faits de +deux ou trois lois.</p> + +<p>J'ose dire que la théorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en +ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnaître +que nulle part l'induction n'a été expliquée d'une façon si complète et +si précise, avec une telle abondance de distinctions fines et justes, +avec des applications si étendues et si exactes, avec une telle +connaissance des pratiques effectives et des découvertes acquises, avec +une plus entière exclusion des principes à priori et des suppositions +métaphysiques, dans un esprit plus conforme aux procédés rigoureux de +l'expérience moderne. Vous me demandiez tout à l'heure ce que nous avons +fait en philosophie; je réponds: la théorie de l'induction. Mill est le +dernier d'une grande lignée qui commence à Bacon, et qui, par Hobbes, +Newton, Locke, Hume, Herschel, s'est continuée jusqu'à nous. Ils ont +porté dans la philosophie notre esprit national; ils ont été positifs et +pratiques; ils ne se sont point envolés au-dessus des faits; ils n'ont +point tenté des routes extraordinaires; ils ont purgé le cerveau humain +de ses illusions, de ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employé +du seul côté où il puisse agir; ils n'ont voulu que planter des +barrières et des flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences +fructueuses. Ils n'ont point voulu dépenser vainement leur travail hors +de la voie explorée et vérifiée. Ils ont aidé à la grande oeuvre +moderne, la découverte des lois applicables; ils ont contribué, comme +les savants spéciaux, à augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi +beaucoup de philosophies qui en aient fait autant.</p> + + + +<h3><a name="two-XI" id="two-XI"></a>XI</h3> + +<p>Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour +fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience +borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but; elle +nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les éléments +qui la composent et les événements dont elle part pour comprendre que sa +portée est restreinte. Sa nature et son procédé réduisent sa marche à +quelques pas. Et d'abord<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a> les lois dernières de la nature ne peuvent +être moins nombreuses que les espèces distinctes de nos sensations. Nous +pouvons bien réduire un mouvement à un autre mouvement, mais non la +sensation de chaleur à la sensation d'odeur, ou de couleur, ou de son, +ni l'une ou l'autre à un mouvement. Nous pouvons bien ramener l'un à +l'autre des phénomènes de degré différent, mais non des phénomènes +d'espèce différente. Nous trouvons les sensations distinctes au fond de +toutes nos connaissances, comme des éléments simples, indécomposables, +absolument séparés les uns des autres, absolument incapables d'être +ramenés les uns aux autres. L'expérience a beau faire, elle ne peut +supprimer ces diversités qui la fondent. D'autre part, l'expérience a +beau faire, elle ne peut se soustraire aux conditions dans lesquelles +elle agit. Quel que soit son domaine, il est limité dans le temps et +dans l'espace; le fait qu'elle observe est borné et amené par une +infinité d'autres qu'elle ne peut atteindre. Elle est obligée de +supposer ou de reconnaître quelque état primordial d'où elle part et +qu'elle n'explique pas.<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a> Tout problème a ses données accidentelles ou +arbitraires: on en déduit le reste, mais on ne les déduit de rien. Le +soleil, la terre, les planètes, l'impulsion initiale des corps célestes, +les propriétés primitives des substances chimiques, sont de ces +données.<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a> Si nous les possédions toutes, nous pourrions tout +expliquer par elles, mais nous ne saurions les expliquer elles-mêmes. +Pourquoi, demande Mill, ces agents naturels ont-ils existé à l'origine +plutôt que d'autres? Pourquoi ont-ils été mêlés en telles ou telles +proportions? Pourquoi ont-ils été distribués de telle ou telle manière +dans l'espace? C'est là une question à laquelle nous ne pouvons +répondre. Bien plus, nous ne pouvons découvrir rien de régulier dans +cette distribution même; nous ne pouvons la réduire à quelque +uniformité, à quelque loi. L'assemblage de ces agents n'est pour nous +qu'un pur accident<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>. Et l'astronomie, qui tout à l'heure nous offrait +le modèle de la science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la +science limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de +tous les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre +l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa loi, +les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons. Nous +comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de faits +que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences +nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si +la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux +grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au +début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre +renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les sensations +primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre science, dit +votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa source la plus +élevée.»</p> + +<p>Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le sont +qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire qu'elles +ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les causes? +Pouvons-nous décider que tout événement à tout point du temps et de +l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde si bien réglé +est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome, sortir de +notre enceinte si étroite, et affirmer quelque chose de l'univers? En +aucune façon, et c'est ici que Mill pousse aux dernières conséquences; +car la loi qui attribue une cause à tout événement n'a pour lui d'autre +fondement, d'autre valeur et d'autre portée que notre expérience. Elle +ne renferme point sa nécessité en elle-même; elle tire toute son +autorité du grand nombre des cas où on l'a reconnue vraie; elle ne fait +que résumer une somme d'observations; elle lie deux données qui, +considérées en elles-mêmes, n'ont point de liaison intime; elle joint +l'antécédent et le conséquent pris en général, comme la loi de la +pesanteur joint un antécédent et un conséquent pris en particulier; elle +constate un couple, comme font toutes les lois expérimentales, et +participe à leur incertitude comme à leurs restrictions. Ecoutez ces +fortes paroles: «Je suis convaincu que si un homme habitué à +l'abstraction et à l'analyse exerçait loyalement ses facultés à cet +effet, il ne trouverait point de difficulté, quand son imagination +aurait pris le pli, à concevoir qu'en certains endroits, par exemple +dans un des firmaments dont l'astronomie sidérale compose à présent +l'univers, les événements puissent se succéder au hasard, sans aucune +loi fixe; et rien, ni dans notre expérience, ni dans notre constitution +mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni même une raison +quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part.»<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> Pratiquement, +nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais «dans les parties +lointaines des régions stellaires, où les phénomènes peuvent être +entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce serait folie +d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale, comme ce serait +folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois spéciales qui se +maintiennent universellement exactes sur notre planète.»<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a> Nous sommes +donc chassés irrévocablement de l'infini; nos facultés et nos assertions +n'y peuvent rien atteindre; nous restons confinés dans un tout petit +cercle; notre esprit ne porte pas au delà de son expérience; nous ne +pouvons établir entre les faits aucune liaison universelle et +nécessaire; peut-être même n'existe-t-il entre les faits aucune liaison +universelle et nécessaire. Mill s'arrête là; mais certainement, en +menant son idée jusqu'au bout, on arriverait à considérer le monde comme +un simple morceau de faits. Nulle nécessité intérieure ne produirait +leur liaison ni leur existence. Ils seraient de pures données, +c'est-à-dire des accidents. Quelquefois, comme dans notre système, ils +se trouveraient assemblés de façon à amener des retours réguliers; +quelquefois ils seraient assemblés de manière à n'en pas amener du tout. +Le hasard, comme chez Démocrite, serait au coeur des choses. Les lois en +dériveraient, et n'en dériveraient que çà et là. Il en serait des êtres +comme des nombres, comme des fractions par exemple, qui, selon le hasard +des deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent, tantôt ne s'étalent pas +en périodes régulières. Voilà sans doute une conception originale et +haute. Elle est la dernière conséquence de l'idée primitive et dominante +que nous avons démêlée au commencement du système, qui a transformé les +théories de la définition, de la proposition et du syllogisme; qui a +réduit les axiomes à des vérités d'expérience; qui a développé et +perfectionné la théorie de l'induction; qui a établi le but, les bornes, +les provinces, et les méthodes de la science; qui dans la nature et dans +la science a partout supprimé les liaisons intérieures; qui a remplacé +le nécessaire par l'accidentel, la cause par l'antécédent, et qui +consiste à prétendre que toute assertion utile a pour effet de former un +couple, c'est-à-dire de joindre deux faits qui, par leur nature, sont +séparés.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>§ II. L'ABSTRACTION</h3> + + +<h3><a name="three-I" id="three-I"></a>I</h3> + +<p>—Un abîme de hasard et un abîme d'ignorance. La perspective est sombre; +il n'importe, si elle est vraie. A tout le moins, cette théorie de la +science est celle de la science anglaise. Rarement, je vous l'accorde, +un penseur a mieux résumé par sa doctrine la pratique de son pays; +rarement un homme a mieux représenté par ses négations et ses +découvertes les limites et la portée de sa race. Les procédés dont +celui-ci compose la science sont ceux où vous excellez par-dessus tous +les autres, et les procédés qu'il exclut de la science sont ceux qui +vous manquent plus qu'à personne. Il a décrit l'esprit anglais en +croyant décrire l'esprit humain. C'est là sa gloire, mais c'est aussi là +sa faiblesse. Il y a dans votre idée de la connaissance une lacune qui, +incessamment ajoutée à elle-même, finit par creuser ce gouffre de hasard +du fond duquel, selon lui, les choses naissent, et ce gouffre +d'ignorance au bord duquel, selon lui, notre science doit s'arrêter. Et +voyez ce qui en advient. En retranchant de la science la connaissance +des premières causes, c'est-à-dire des choses divines, vous réduisez +l'homme à devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec, +ou bien mystique, exalté, méthodiste, s'il a l'imagination vive. Dans ce +grand vide inconnu que vous placez au delà de notre petit monde, les +gens à tète chaude ou à conscience triste peuvent loger tous leurs +rêves, et les hommes à jugement froid, désespérant d'y rien atteindre, +n'ont plus qu'à se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui +peuvent améliorer notre condition. Il me semble que le plus souvent ces +deux dispositions se rencontrent dans une tète anglaise. L'esprit +religieux et l'esprit positif y vivent côte à côte et séparés. Cela fait +un mélange bizarre, et j'avoue que j'aime mieux la manière dont les +Allemands ont concilié la science et la foi.</p> + +<p>—Mais leur philosophie n'est qu'une poésie mal écrite.—Peut-être. +—Mais ce qu'ils appellent raison ou intuition des principes n'est que +la puissance de bâtir des hypothèses.—Peut-être.—Mais les systèmes +qu'ils ont arrangés n'ont pas tenu devant l'expérience.—Je vous +abandonne leur oeuvre.—Mais leur absolu, leur sujet, leur objet et le +reste ne sont que de grands mots.—Je vous abandonne leur style. -Alors +que gardez-vous?—Leur idée de la cause.—Vous croyez, comme eux, qu'on +découvre les causes par une révélation de la raison?—Point du +tout.—Vous croyez comme nous qu'on découvre les causes par la simple +expérience?—Pas davantage.—Vous pensez qu'il y a une faculté autre que +l'expérience et la raison propre à découvrir les causes?—Oui.—Vous +croyez qu'il y a une opération moyenne, située entre l'illumination et +l'observation, capable d'atteindre des principes comme on l'assure de la +première, capable d'atteindre des vérités comme on l'éprouve pour la +seconde?—Oui.—Laquelle?—L'abstraction. Reprenons votre idée +primitive; je tâcherai de dire en quoi je la trouve incomplète, et en +quoi il me semble que vous mutilez l'esprit humain. Seulement il faudra +que vous m'accordiez de l'espace; ce sera tout un plaidoyer.</p> + + + +<h3><a name="three-II" id="three-II"></a>II</h3> + +<p>Votre point de départ est bon: en effet, l'homme ne connaît point les +substances; il ne connaît ni l'esprit ni le corps; il n'aperçoit que ses +états intérieurs tout passagers et isolés; il s'en sert pour affirmer et +désigner des états extérieurs, positions, mouvements, changements, et ne +s'en sert pas pour autre chose. Il n'atteint que des faits, soit au +dedans, soit au dehors, tantôt caducs, quand son impression ne se répète +pas, tantôt permanents, quand son impression, maintes fois répétée, lui +fait supposer qu'elle sera répétée toutes les fois qu'il voudra +l'avoir. Il ne saisit que des couleurs, des sons, des résistances, des +mouvements, tantôt momentanés et variables, tantôt semblables à +eux-mêmes et renouvelés. Il ne suppose des qualités et propriétés que +par un artifice de langage, et pour grouper plus commodément des faits. +Nous allons même plus loin que vous: nous pensons qu'il n'y a ni esprits +ni corps, mais simplement des groupes de mouvements présents ou +possibles, et des groupes de pensées présentes ou possibles. Nous +croyons qu'il n'y a point de substances, mais seulement des systèmes de +faits. Nous regardons l'idée de substance comme une illusion +psychologique. Nous considérons la substance, la force et tous les êtres +métaphysiques des modernes comme un reste des entités scolastiques. Nous +pensons qu'il n'y a rien au monde que des faits et des lois, +c'est-à-dire des événements et leurs rapports, et nous reconnaissons +comme vous que toute connaissance consiste d'abord à lier ou à +additionner des faits. Mais cela terminé, une nouvelle opération +commence, la plus féconde de toutes, et qui consiste à décomposer ces +données complexes en données simples. Une faculté magnifique apparaît, +source du langage, interprète de la nature, mère des religions et des +philosophies, seule distinction véritable, qui, selon son degré, sépare +l'homme de la brute, et les grands hommes des petits: je veux dire +l'<i>abstraction</i>, qui est le pouvoir d'isoler les éléments des faits et +de les considérer à part. Mes yeux suivent le contour d'un carré, et +l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité des +côtés et des angles. Mes doigts touchent la surface d'un cylindre, et +l'abstraction en isole les deux éléments générateurs, la notion de +rectangle et la révolution de ce rectangle autour d'un de ses côtés pris +comme axe. Cent mille expériences me développent par une infinité de +détails la série des opérations physiologiques qui font la vie, et +l'abstraction isole la direction de cette série, qui est un circuit de +déperdition constante et de réparation continue. Douze cents pages +m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties de la science, +et l'abstraction isole son idée fondamentale, à savoir, que les seules +propositions fructueuses sont celles qui joignent un fait à un fait non +contenu dans le premier. Partout ailleurs il en est de même. Toujours un +fait ou une série de faits peut être résolu en ses composants. C'est +cette décomposition que l'on réclame lorsqu'on demande quelle est la +nature d'un objet. Ce sont ces composants que l'on cherche lorsqu'on +veut pénétrer dans l'intérieur d'un être. Ce sont eux que l'on désigne +sous les noms de forces, causes, lois, essences, propriétés primitives. +Ils ne sont pas un nouveau fait ajouté aux premiers; ils en sont une +portion, un extrait: ils sont contenus en eux, ils ne sont autre chose +que les faits eux-mêmes. On ne passe pas, en les découvrant, d'une +donnée à une donnée différente, mais de la même à la même, du tout à la +partie, du composé aux composants. On ne fait que voir la même chose +sous deux formes, d'abord entière, puis divisée; on ne fait que +traduire la même idée d'un langage en un autre, du langage sensible en +langage abstrait, comme on traduit une courbe en une équation, comme on +exprime un cube par une fonction de son côté. Que cette traduction soit +difficile ou non, peu importe; qu'il faille souvent l'accumulation ou la +comparaison d'un nombre énorme de faits pour y atteindre, et que maintes +fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe encore. +Toujours est-il que dans cette opération, qui est évidemment fructueuse, +au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même au même; au +lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à part quelque +portion de la première; au lieu d'avancer, on s'arrête pour creuser en +place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs, et qui cependant +ne sont pas des expériences; il y a donc des propositions qui concernent +l'essence, et qui cependant ne sont pas verbales; il y a donc une +opération différente de l'expérience, qui agit par retranchement au +lieu d'agir par addition, qui, au lieu d'acquérir, s'applique aux +données acquises, et qui par delà l'observation, ouvrant aux sciences +une carrière nouvelle, définit leur nature, détermine leur marche, +complète leurs ressources et marque leur but.</p> + +<p>Voilà la grande omission du système: l'abstraction y est laissée sur +l'arrière-plan, à peine mentionnée, recouverte par les autres opérations +de l'esprit, traitée comme un appendice des expériences; nous n'avons +qu'à la rétablir dans la théorie générale pour reformer les théories +particulières où elle a manqué.</p> + + + +<h3><a name="three-III" id="three-III"></a>III</h3> + +<p>D'abord la définition. Il n'y a pas, dit Mill, de définition des choses, +et quand on me définit la sphère le solide engendré par la révolution +d'un demi-cercle autour de son diamètre, on ne me définit qu'un nom. +Sans doute on vous apprend par là le sens d'un nom, mais on vous apprend +encore bien autre chose. On vous annonce que toutes les propriétés de +toute sphère dérivent de cette formule génératrice. On réduit une donnée +infiniment complexe à deux éléments. On transforme la donnée sensible en +données abstraites; on exprime l'essence de la sphère, c'est-à-dire la +cause intérieure et primordiale de toutes ses propriétés. Voilà la +nature de toute vraie définition; elle ne se contente pas d'expliquer un +nom, elle n'est pas un simple signalement; elle n'indique pas simplement +une propriété distinctive, elle ne se borne pas à coller sur l'objet une +étiquette propre à le faire reconnaître entre tous. Il y a en dehors de +la définition plusieurs façons de faire reconnaître l'objet; il y a +telle autre propriété qui n'appartient qu'à lui; on pourrait désigner la +sphère en disant que, de tous les corps, elle est celui qui, à surface +égale, occupe le plus d'espace, et autrement encore. Seulement ces +désignations ne sont pas des définitions; elles exposent une propriété +caractéristique et dérivée, non une propriété génératrice et première; +elles ne ramènent pas la chose à ses facteurs, elles ne la recréent pas +sous nos yeux, elles ne montrent pas sa nature intime et ses éléments +irréductibles. La définition est la proposition qui marque dans un objet +la qualité d'où dérivent les autres, et qui ne dérive point d'une autre +qualité. Ce n'est point là une proposition verbale, car elle vous +enseigne la qualité d'une chose. Ce n'est point là l'affirmation d'une +qualité ordinaire, car elle vous révèle la qualité qui est la source du +reste. C'est une assertion d'une espèce extraordinaire, la plus féconde +et la plus précieuse de toutes, qui résume toute une science, et en qui +toute science aspire à se résumer. Il y a une définition dans chaque +science; il y en a une pour chaque objet. Nous ne la possédons pas +partout, mais nous la cherchons partout. Nous sommes parvenus à définir +le mouvement des planètes par la force tangentielle et l'attraction qui +le composent; nous définissons déjà en partie le corps chimique par la +notion d'équivalent, et le corps vivant par la notion de type. Nous +travaillons à transformer chaque groupe de phénomènes en quelques lois, +forces ou notions abstraites. Nous nous efforçons d'atteindre en chaque +objet les éléments générateurs, comme nous les atteignons dans la +sphère, dans le cylindre, dans le cercle, dans le cône, et dans tous +les composés mathématiques. Nous réduisons les corps naturels à deux ou +trois sortes de mouvements, attraction, vibration, polarisation, comme +nous réduisons les corps géométriques à deux ou trois sortes d'éléments, +le point, le mouvement, la ligne, et nous jugeons notre science +partielle ou complète, provisoire ou définitive, suivant que cette +réduction est approximative ou absolue, imparfaite ou achevée.</p> + + + +<h3><a name="three-IV" id="three-IV"></a>IV</h3> + +<p>Même changement dans la théorie de la preuve. Selon Mill, on ne prouve +pas que le prince Albert mourra en posant que tous les hommes sont +mortels, car ce serait dire deux fois la même chose, mais en posant que +Jean, Pierre et compagnie, bref tous les hommes dont nous avons entendu +parler, sont morts.—Je réponds que la vraie preuve n'est ni dans la +mortalité de Jean, Pierre et compagnie, ni dans la mortalité de tous les +hommes, mais ailleurs. On prouve un fait, dit Aristote<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, en montrant +sa cause. On prouvera donc la mortalité du prince Albert en montrant la +cause qui fait qu'il mourra. Et pourquoi mourra-t-il, sinon parce que le +corps humain, étant un composé chimique instable, doit se dissoudre au +bout d'un temps; en d'autres termes, parce que la mortalité est jointe à +la qualité d'homme? Voilà la cause et voilà la preuve. C'est cette loi +abstraite qui, présente dans la nature, amènera la mort du prince, et +qui, présente dans mon esprit, me montre la mort du prince. C'est cette +proposition abstraite qui est probante; ce n'est ni la proposition +particulière, ni la proposition générale. Elle est si bien la preuve +qu'elle prouve les deux autres. Si Jean, Pierre et compagnie sont morts, +c'est parce que la mortalité est jointe à la qualité d'homme. Si tous +les hommes sont morts ou mourront, c'est encore parce que la mortalité +est jointe à la qualité d'homme. Ici, une fois de plus, le rôle de +l'abstraction a été oublié. Mill l'a confondue avec les expériences; il +n'a pas distingué la preuve et les matériaux de la preuve, la loi +abstraite et le nombre fini ou indéfini de ses applications. Les +applications contiennent la loi et la preuve, mais elles ne sont ni la +loi ni la preuve. Les exemples de Pierre, Jean et des autres contiennent +la cause, mais ils ne sont pas la cause. Ce ne n'est pas assez +d'additionner les cas, il faut en retirer la loi. Ce n'est pas assez +d'expérimenter, il faut abstraire. Voilà la grande opération +scientifique. Le syllogisme ne va pas du particulier au particulier, +comme dit Mill, ni du général au particulier, comme disent les logiciens +ordinaires, mais de l'abstrait au concret, c'est-à-dire de la cause à +l'effet. C'est à ce titre qu'il fait partie de la science; il en fait et +il en marque tous les chaînons; il relie les principes aux effets; il +fait communiquer les définitions avec les phénomènes. Il porte sur toute +l'échelle de la science l'abstraction que la définition a portée au +sommet.</p> + + + +<h3><a name="three-V" id="three-V"></a>V</h3> + +<p>La même opération explique aussi les axiomes. Selon Mill, si nous savons +que des grandeurs égales ajoutées à des grandeurs égales font des sommes +égales, ou que deux droites ne peuvent enclore un espace, c'est par une +expérience extérieure faite avec nos yeux, ou par une expérience +intérieure faite avec notre imagination. Sans doute on peut savoir ainsi +que deux droites ne sauraient enclore un espace, mais on peut le savoir +encore d'une autre façon. On peut se représenter une droite par +l'imagination, et l'on peut la concevoir aussi par la raison. On peut +considérer son image ou sa définition. On peut l'étudier en elle-même ou +dans les éléments générateurs. Je puis me représenter une droite toute +faite, mais je puis aussi la résoudre en ses facteurs. Je puis assister +à sa formation, et dégager les éléments abstraits qui l'engendrent, +comme j'ai assisté à la formation du cylindre et dégagé le rectangle en +révolution qui l'a engendré. Je puis dire non pas que la ligne droite +est la plus courte d'un point à un autre, ce qui est une propriété +dérivée, mais qu'elle est la ligne formée par le mouvement d'un point +qui tend à se rapprocher d'un autre, et de cet autre seulement; ce qui +revient à dire que deux points suffisent à déterminer une droite, en +d'autres termes que deux droites ayant deux points communs coïncident +dans toute leur étendue intermédiaire; d'où l'on voit que si deux +droites enfermaient un espace, elles ne feraient qu'une droite et +n'enfermeraient rien du tout. Voilà une seconde manière de connaître +l'axiome, et il est clair qu'elle diffère beaucoup de la première. Dans +la première, on le constate; dans la seconde, on le déduit. Dans la +première, on éprouve qu'il est vrai; dans la seconde, on prouve qu'il +est vrai. Dans la première, on l'admet; dans la seconde, on l'explique. +Dans la première, on remarquait seulement que le contraire de l'axiome +est inconcevable; dans la seconde, on découvre en plus que le contraire +de l'axiome est contradictoire. Étant donné la définition de la ligne +droite, l'axiome que deux droites ne peuvent enclore un espace s'y +trouve compris; il en dérive comme une conséquence de son principe. En +somme, il n'est qu'une proposition identique, ce qui veut dire que son +sujet contient son attribut; il ne joint pas deux termes séparés, +irréductibles l'un à l'autre: il unit deux termes dont le second est une +portion du premier. Il est une simple analyse. Et tous les axiomes sont +ainsi. Il suffit de les décomposer pour apercevoir qu'ils vont non d'un +objet à un objet différent, mais du même au même. Il suffit de résoudre +les notions d'égalité, de cause, de substance, de temps et d'espace en +leurs abstraits, pour démontrer les axiomes d'égalité, de substance, de +cause, de temps et d'espace. Il n'y a qu'un axiome, celui d'identité. +Les autres ne sont que ses applications ou ses suites. Cela admis, on +voit à l'instant que la portée de notre esprit se trouve changée. Nous +ne sommes plus simplement capables de connaissances relatives et +bornées: nous sommes capables aussi de connaissances absolues et +infinies; nous possédons dans les axiomes des données qui non-seulement +s'accompagnent l'une l'autre, mais encore dont l'une enferme l'autre. +Si, comme dit Mill, elles ne faisaient que s'accompagner, nous serions +forcés de conclure, comme Mill, que peut-être elles ne s'accompagnent +pas toujours. Nous ne verrions point la nécessité intérieure de leur +jonction, nous ne la poserions qu'en fait; nous dirions que les deux +données étant de leur nature isolées, il peut se rencontrer des +circonstances qui les séparent; nous n'affirmerions la vérité des +axiomes qu'au regard de notre monde et de notre esprit. Si au contraire +les deux données sont telles que la première enferme la seconde, nous +établissons par cela même la nécessité de leur jonction: partout où sera +la première, elle emportera la seconde, puisque la seconde est une +partie d'elle-même, et qu'elle ne peut pas se séparer de soi. Il n'y a +point de place entre elles deux pour une circonstance qui vienne les +disjoindre, car elles ne font qu'une seule chose sous deux aspects. Leur +liaison est donc absolue et universelle, et nous possédons des vérités +qui ne souffrent ni doute, ni limites, ni conditions, ni restrictions. +L'abstraction rend aux axiomes leur valeur en montrant leur origine, et +nous restituons à la science la portée qu'on lui ôte en restituant à +l'esprit la faculté qu'on lui ôtait.</p> + + + +<h3><a name="three-VI" id="three-VI"></a>VI</h3> + +<p>Reste l'induction, qui semble le triomphe de la pure expérience. Et +c'est justement l'induction qui est le triomphe de l'abstraction. +Lorsque je découvre par induction que le froid cause la rosée, ou que le +passage de l'état liquide à l'état solide produit la cristallisation, +j'établis un rapport entre deux abstraits. Ni le froid, ni la rosée, ni +le passage de l'état solide à l'état liquide, ni la cristallisation +n'existent en soi. Ce sont des portions de phénomènes, des extraits de +cas complexes, des éléments simples enfermés dans des ensembles plus +composés. Je les en retire et je les isole; j'isole la rosée prise en +général de toutes les rosées locales, temporaires, particulières, que je +puis observer; j'isole le froid pris en général de tous les froids +spéciaux, variés, distincts, qui peuvent se produire parmi toutes les +différences de texture, toutes les diversités de substance, toutes les +inégalités de température, toutes les complications de circonstances. Je +joins un antécédent abstrait à un conséquent abstrait, et je les joins, +comme le montre Mill lui-même, par des retranchements, des suppressions, +des éliminations. J'expulse des deux groupes qui les contiennent toutes +les circonstances adjacentes; je démêle le couple dans l'entourage qui +l'offusque; je détache, par une série de comparaisons et d'expériences, +tous les accidents parasites qui se sont collés à lui, et je finis ainsi +par le mettre à nu. J'ai l'air de considérer vingt cas différents, et +dans le fond je n'en considère qu'un seul; j'ai l'air de procéder par +addition, et en somme je n'opère que par soustraction. Tous les procédés +de l'induction sont donc des moyens d'abstraire, et toutes les oeuvres +de l'induction sont donc des liaisons d'abstraits.</p> + + + +<h3><a name="three-VII" id="three-VII"></a>VII</h3> + +<p>Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les deux +grandes apparences de la nature. Il y a deux opérations, l'expérience et +l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits complexes et celui +des éléments simples. Le premier est l'effet, le second la cause. Le +premier est contenu dans le second et s'en déduit, comme une conséquence +de son principe. Tous deux s'équivalent; ils sont une seule chose +considérée sous deux aspects. Ce magnifique monde mouvant, ce chaos +tumultueux d'événements entrecroisés, cette vie incessante infiniment +variée et multiple, se réduisent à quelques éléments et à leurs +rapports. Tout notre effort consiste à passer de l'un à l'autre, du +complexe au simple, des faits aux lois, des expériences aux formules. Et +la raison en est visible; car ce fait que j'aperçois par les sens ou la +conscience n'est qu'une tranche arbitraire que mes sens ou ma conscience +découpent dans la trame infinie et continue de l'être. S'ils étaient +construits autrement, ils en intercepteraient une autre; c'est le hasard +de leur structure qui a déterminé celle-là. Ils sont comme un compas +ouvert, qui pourrait l'être moins, et qui pourrait l'être davantage. Le +cercle qu'ils décrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si +bien, qu'il l'est en deux manières, à l'extérieur et à l'intérieur. Car, +lorsque je constate un événement, je l'isole artificiellement de son +entourage naturel, et je le compose artificiellement d'éléments qui ne +font point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je +sépare la chute des circonstances antérieures qui réellement lui sont +jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la +couleur, le son, et vingt autres circonstances qui réellement ne sont +point liées. Un fait est donc un amas arbitraire, en même temps qu'une +coupure arbitraire, c'est-à-dire un groupe factice, qui sépare ce qui +est uni, et unit ce qui est séparé<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. Ainsi, tant que nous ne +regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas +telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une idée provisoire et +illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons qu'à +l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous +efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels, qui +soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient composés +d'éléments effectivement unis. Nous découvrons des couples, c'est-à-dire +des composés réels et des liaisons réelles. Nous passons de l'accidentel +au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'apparence à la vérité; et, +ces premiers couples trouvés, nous pratiquons sur eux la même opération +que sur les faits, car, à un moindre degré, ils ont la même nature. +Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils peuvent être +décomposés et expliqués. Ils ont une raison d'être. Il y a quelque cause +qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux, comme pour les +faits, de chercher les éléments générateurs en qui ils peuvent se +résoudre et de qui ils peuvent se déduire, et l'opération doit continuer +jusqu'à ce qu'on soit arrivé à des éléments tout à fait simples, +c'est-à-dire tels que leur décomposition soit contradictoire. Que nous +puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des causes serait +démenti, s'ils manquaient. Il y a donc des éléments indécomposables, +desquels dérivent les lois les plus générales, et de celles-ci les lois +particulières, et de ces lois les faits que nous observons, ainsi qu'il +y a en géométrie deux ou trois notions primitives, desquelles dérivent +les propriétés des lignes, et de celles-ci les propriétés des surfaces, +des solides et des formes innombrables que la nature peut effectuer ou +l'esprit imaginer. Nous pouvons maintenant comprendre la vertu et le +sens de cet axiome des causes qui régit toutes choses, et que Mill a +mutilé. Il y a une force intérieure et contraignante qui suscite tout +événement, qui lie tout composé, qui engendre toute donnée. Cela +signifie, d'une part, qu'il y a une raison à toute chose, que tout fait +a sa loi; que tout composé se réduit en simples; que tout produit +implique des facteurs; que toute qualité et toute existence doivent se +déduire de quelque terme supérieur et antérieur. Et cela signifie, +d'autre part, que le produit équivaut aux facteurs, que tous deux ne +sont qu'une même chose sous deux apparences; que la cause ne diffère pas +de l'effet; que les puissances génératrices ne sont que les propriétés +élémentaires; que la force active par laquelle nous figurons la nature +n'est que la nécessité logique qui transforme l'un dans l'autre le +composé et le simple, le fait et la loi. Par là nous désignons d'avance +le terme de toute science, et nous tenons la puissante formule qui, +établissant la liaison invincible et la production spontanée des êtres, +pose dans la nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle +enfonce et serre au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier +de la nécessité.</p> + + + +<h3><a name="three-VIII" id="three-VIII"></a>VIII</h3> + +<p>Pouvons-nous connaître ces éléments premiers? Pour mon compte, je le +pense, et la raison en est qu'étant des abstraits, ils ne sont pas +situés en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il +n'y a qu'à les en retirer. Bien plus, étant les plus abstraits, +c'est-à-dire les plus généraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne les +comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limitée que soit notre +expérience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'après cette +remarque que les modernes métaphysiciens d'Allemagne ont tenté leurs +grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions simples, +c'est-à-dire des abstraits indécomposables, que leurs combinaisons +engendrent le reste, et que les règles de leurs unions ou de leurs +contrariétés mutuelles sont les lois premières de l'univers. Ils ont +essayé de les atteindre et de retrouver par la pensée pure le monde tel +que l'observation nous l'a montré. Ils ont échoué à demi, et leur +gigantesque bâtisse, toute factice et fragile, pend en ruine, semblable +à ces échafaudages provisoires qui ne servent qu'à marquer le plan d'un +édifice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre puissance, ils +n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous sommes débordés de +tous côtés par l'infinité du temps et de l'espace; nous nous trouvons +jetés dans ce monstrueux univers comme un coquillage au bord d'une +grève, ou comme une fourmi au pied d'un talus. En ceci, Mill dit vrai; +le hasard se rencontre au terme de toutes nos connaissances comme au +commencement de toutes nos données: nous avons beau faire, nous ne +pouvons que remonter, et par conjecture encore, jusqu'à un état +initial; mais cet état dépend d'un précédent, qui dépend d'un autre, et +ainsi de suite, en sorte que nous sommes obligés de l'accepter comme une +pure donnée, et de renoncer à le déduire, quoique nous sachions qu'il +doive être déduit. Il en est ainsi dans toutes les sciences, en +géologie, en histoire naturelle, en physique, en chimie, en psychologie, +en histoire, et l'accident primitif étend ses effets dans toutes les +parties de la sphère où il est compris. S'il avait été différent, nous +n'aurions ni les mêmes planètes, ni les mêmes espèces chimiques, ni les +mêmes végétaux, ni les mêmes animaux, ni les mêmes races d'hommes, ni +peut-être aucune de ces sortes d'êtres. Si la fourmi était portée dans +une autre contrée, elle ne verrait ni les mêmes arbres, ni les mêmes +insectes, ni la même disposition du sol, ni les mêmes révolutions de +l'air, ni peut-être aucune de ces formes de l'être. Il y a donc en tout +fait et en tout objet une portion accidentelle et locale, portion +énorme, qui, comme le reste, dépend des lois primitives, mais n'en +dépend qu'à travers un circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre +elle et les lois primitives il y a une lacune infinie qu'une série +infinie de déductions pourrait seule combler.</p> + +<p>Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les +métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu déduire +de leurs théorèmes élémentaires la forme du système planétaire, les +diverses lois de la physique et de la chimie, les principaux types de la +vie, la succession des civilisations et des pensées humaines. Ils ont +torturé leurs formules universelles pour en tirer des cas tout +particuliers; ils ont pris des suites indirectes et lointaines pour des +suites directes et prochaines; ils ont omis ou supprimé le grand jeu qui +s'interpose entre les premières lois et les dernières conséquences; ils +ont écarté de leurs fondements le hasard, comme une assise indigne de la +science, et ce vide qu'ils laissaient, mal rempli par des matériaux +postiches, a fait écrouler tout le bâtiment.</p> + +<p>Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers nous +fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était capable +d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi physique, d'une +forme vivante, d'une sensation représentative, d'une pensée abstraite; +car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau qui pense renferme +tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il contient +des données générales, c'est-à-dire répandues sur des territoires +extérieurs fort vastes, où sa limitation l'empêche de pénétrer. Si la +fourmi était capable de raisonner, elle pourrait construire +l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique; car un mouvement +d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps, l'espace, le +nombre et la force, tous les matériaux des mathématiques: donc, si +limité que soit le champ d'un esprit, il renferme des données +universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps et +de l'espace. Si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler les +idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la métaphysique; car +un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur, suffit pour les +présenter; donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il contient +des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il n'y a nul objet où elles +puissent manquer. Et il faut bien qu'il en soit ainsi; car à mesure +qu'une donnée est plus générale, il faut parcourir moins de faits pour +la rencontrer: si elle est universelle, on la rencontre partout; si elle +est absolue, on ne peut pas ne pas la rencontrer. C'est pourquoi, malgré +l'étroitesse de notre expérience, la métaphysique, j'entends la +recherche des premières causes, est possible, à la condition que l'on +reste à une grande hauteur, que l'on ne descende point dans le détail, +que l'on considère seulement les éléments les plus simples de l'être et +les tendances les plus générales do la nature. Si quelqu'un recueillait +les trois ou quatre grandes idées où aboutissent nos sciences, et les +trois ou quatre genres d'existence qui résument notre univers; s'il +comparait ces deux étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, +ces principales formes ou détermination de la quantité qu'on appelle les +lois physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette +merveilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans +tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il +découvrait, entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité +déterminée et la quantité supprimée<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, un ordre tel que la première +appelât la seconde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi +que la quantité pure est le commencement nécessaire de la nature, et que +la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière +suspendue; si ensuite, isolant les éléments de ces données, il montrait +qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non autrement; +s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres d'éléments, et qu'il ne +peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique sans +empiéter sur les sciences positives, et touché la source sans être +obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.</p> + +<p>A mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous +l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir, +font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est la +direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première +conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la seconde +comme un système de lois: employée seule, la première est anglaise; +employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place entre les +deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées anglaises au +XVIII<sup>e</sup> siècle; nous pouvons, au XIX<sup>e</sup> siècle, +préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer, de +corriger, de compléter les deux esprits l'un par l'autre, de les fondre +en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde entende, et +d'en faire ainsi l'esprit universel.</p> + + + +<h3><a name="three-IX" id="three-IX"></a>IX</h3> + +<p>Nous sortîmes. Comme il arrive toujours en pareil cas, chacun des deux +avait fait réfléchir l'autre, et aucun des deux n'avait persuadé +l'autre; mais ces réflexions furent courtes: devant une belle matinée +d'août, tous les raisonnements tombent. Les vieux murs, les pierres +rongées par la pluie souriaient au soleil levant. Une lumière jeune se +posait sur les dentelures des murailles, sur les festons des arcades, +sur le feuillage éclatant des lierres. Les roses grimpantes, les +chèvrefeuilles montaient le long des meneaux, et leurs corolles +tremblaient et luisaient au souffle léger de l'air. Les jets d'eau +murmuraient dans les grandes cours silencieuses. La charmante ville +sortait de la brume matinale aussi parée et aussi tranquille qu'un +palais de fées, et sa robe de molle vapeur rose, semblable à une jupe +ouvragée de la renaissance, était bossuée par une broderie de clochers, +de cloîtres et de palais, chacun encadré dans sa verdure et dans ses +fleurs. Les architectures de tous les âges mêlaient leurs ogives et +leurs trèfles, leurs statues et leurs colonnes; le temps avait fondu +leurs teintes; le soleil les unissait dans sa lumière, et la vieille +cité semblait un écrin où tous les siècles et tous les génies avaient +pris soin tour à tour d'apporter et de ciseler leur joyau. Au dehors, la +rivière coulait à pleins bords en larges nappes d'argent reluisantes. +Les prairies regorgeaient de hautes herbes, les faucheurs y entraient +jusqu'au-dessus du genou. Les boutons-d'or, les reines-des-prés par +myriades, les graminées penchées sous le poids de leur tête grisâtre, +les plantes abreuvées par la rosée de la nuit, avaient pullulé dans la +riche terre plantureuse. Il n'y a point de mot pour exprimer cette +fraîcheur de teintes et cette abondance de sève. A mesure que la grande +ligne d'ombre reculait, les fleurs apparaissaient au jour brillantes et +vivantes. A les voir virginales et timides dans ce voile doré, on +pensait aux joues empourprées, aux beaux yeux modestes d'une jeune fille +qui pour la première fois met son collier de pierreries. Autour d'elles +comme pour les garder, des arbres énormes, vieux de quatre siècles, +allongeaient leurs files régulières; et j'y trouvais une nouvelle trace +de ce bon sens pratique qui a accompli des révolutions sans commettre de +ravages, qui, en améliorant tout, n'a rien renversé; qui a conservé ses +arbres comme sa constitution, qui a élagué les vieilles branches sans +abattre le tronc; qui seul aujourd'hui, entre tous les peuples, jouit +non-seulement du présent, mais du passé.</p> + +<p>FIN.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p class="caption">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> It is certain, then, that a part of our notion of a body +consists of the notion of a number of sensations of our own, or of other +sentient beings, habitually occuring simultaneously. My conception of +the table at which I am writing is compounded of its visible form and +size, which are complex sensations of sight; its tangible form and size, +which are complex sensations of our organs of touch and of our muscles; +its weight, which is also a sensation of touch and of the muscles; its +colour, which is a sensation of sight; its hardness, which is a +sensation of the muscles; its composition, which is another word for all +the varieties of sensation which we receive under various circumstances +from the wood of which it is made; and so forth. All or most of these +various sensations frequently are, and, as we learn by experience, +always might be experienced simultaneously, or in many different orders +of succession, at our own choice: and hence the thought of any one of +them makes us think of the others, and the whole becomes mentally +amalgamated into one mixed state of consciousness, which, in the +language of the school of Locke and Hartley, is termed a complex idea.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> For, as our conception of a body is that of an unknown +exciting cause of sensations, so our conception of a mind is that of an +unknown recipient, or percipient, of them; and not of them alone, but of +all our other feelings. As body is the mysterious something which +excites the mind to feel, so mind is the mysterious something which +feels and thinks. It is unnecessary to give in the case of mind, as we +gave in the case of matter, a particular statement of the sceptical +system by which its existence as a Thing in itself, distinct from the +series of what are denominated its states, is called in question. But it +is necessary to remark, that on the inmost nature of the thinking +principle, as well as on the inmost nature of matter, we are, and with +our faculties must always remain entirely in the dark. All which we are +aware of, even in our own minds, is (in the words of Mr. Mill) a certain +"thread of consciousness"; a series of feelings, that is, of sensations, +thoughts, emotions, and volitions, more or less numerous and +complicated.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> "Feelings, states of consciousness."</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Every attribute of a mind consists either in being itself +affected in a certain way, or affecting other minds in a certain way. +Considered in itself, we can predicate nothing of it but the series of +its own feelings. When we say of any mind, that it is devout, or +superstitions, or meditative, or cheerful, we mean that the ideas, +emotions, or volitions implied in those words, form a frequently +recurring part of the series of feelings, or states of consciousness, +which fill up the sentient existence of that mind. +</p><p> +In addition, however, to those attributes of a mind which are grounded +on its own states of feeling, attributes may also be ascribed to it, in +the same manner as to a body, grounded on the feelings which it excites +in other minds. A mind does not, indeed, like a body, excite sensations, +but it may excite thoughts or emotions. The most important example of +attributes ascribed on this ground, is the employment of terms +expressive of approbation of blame. When, for example, we say of any +character, or (in other words) of any mind, that it is admirable, we +mean that the contemplation of it excites the sentiment of admiration; +and indeed somewhat more, for the word implies that we not only feel +admiration, but approve that sentiment in ourselves. In some cases, +under the semblance of a single attribute, two are really predicated: +one of them, a state of the mind itself, the other, a state with which +other minds are affected by thinking of it. As when we say of any one +that he is generous, the word generosity expresses a certain state of +mind, but being a term of praise, it also expresses that this state of +mind excites in us another mental state, called approbation. The +assertion made, therefore, is twofold, and of the following purport: +Certain feelings form habitually a part of this person's sentient +existence; and the idea of those feelings of his excites the sentiment +of approbation in ourselves or others.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Take the following example: A generous person is worthy of +honour. Who would expect to recognize here a case of coexistence between +phenomena? But so it is. The attribute which causes a person to be +termed generous, is ascribed to him on the ground of states of his mind, +and particulars of his conduct: both are phenomena; the former are facts +of internal consciousness, the latter, so far as distinct from the +former, are physical facts, or perceptions of the senses. Worthy of +honour, admits a similar analysis. Honour, as here used, means a state +of approving and admiring emotion, followed on occasion by corresponding +outward acts. "Worthy of honour" connotes all this, together with our +approval of the act of showing honour. All these are phenomena, states +of internal consciousness, accompanied or followed by physical facts. +When we say, A generous person is worthy of honour, we affirm +coexistence between the two complicated phenomena connoted by the two +terms respectively. We affirm, that wherever and whenever the inward +feelings and outward facts implied in the word generosity have place, +then and there the existence and manifestation of an inward feeling, +honour, would be followed in our minds by another inward feeling, +approval.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Selon les logiciens idéalistes, on démêle cet être en +consultant cette notion, et l'idée décomposée met l'essence à nu. Selon +les logiciens classificateurs, on atteint cet être en logeant l'objet +dans son groupe, et l'on définit cette notion en nommant le genre voisin +et la différence propre. Les uns et les autres s'accordent à croire que +nous pouvons saisir l'essence.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> An essential proposition, then, is one which is purely +verbal; which asserts of a thing under a particular name only what is +asserted of it in the fact of calling it by that name; and which +therefore either gives no information, or gives it respecting the name, +not the thing. Non-essential, or accidental propositions, on the +contrary, may be called Real Propositions, in opposition to Verbal. They +predicate of a thing some fact not involved in the signification of the +name by which the proposition speaks of it; some attribute not connoted +by that name.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> The definition, they say; unfolds the nature of the thing: +but no definition can unfold its whole nature; and every proposition in +which any quality whatever is predicated of the thing, unfolds some part +of its nature. The true state of the case we take to be this. All +definitions are of names, and of names only; but, in some definitions, +it is clearly apparent, that nothing is intended except to explain the +meaning of the word; while in others, besides explaining the meaning of +the word, it is intended to be implied that there exists a thing, +corresponding to the word.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> The definition above given of a triangle, obviously +comprises not one, but two propositions, perfectly distinguishable. The +one is, "There may exist a figure bounded by three straight lines;" the +other, "And this figure may be termed a triangle". The former of these +propositions is not a definition at all; the latter is a mere nominal +defition, or explanation of the use and application of a term. The first +is susceptible of truth or falsehood, and may therefore be made the +foundation of a train of reasoning. The latter can neither be true nor +false; the only character it is susceptible of is that of conformity to +the ordinary usage of language.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> The mortality of John, Thomas and company is, after all, +the whole evidence we have for the mortality of the duke of Wellington. +Not one iota is added to the proof by interpolating a general +proposition. Since the individual cases are all the evidence we can +possess, evidence which no logical form into which we choose to throw it +can make greater than it is; and since that evidence is either +sufficient in itself, or, if insufficient for the one purpose, cannot be +sufficient for the other; I am unable to see why we should be forbidden +to take the shortest cut from these sufficient premisses to the +conclusion, and constrained to travel the "high priori road", by the +arbitrary fiat of logicians.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> All inference is from particulars to particulars: General +propositions are merely registers of such inferences already made, and +short formulae for making more: The major premiss of a syllogism, +consequently, is a formula of this description: and the conclusion is +not an inference drawn <i>from</i> the formula, but an inference drawn +<i>according</i> to the formula: the real logical antecedent, or premisses, +being the particular facts from which the general proposition was +collected by induction. Those facts, and the individual instances which +supplied them, may have been forgotten; but a record remains, not indeed +descriptive of the facts themselves, but showing how those cases may be +distinguished respecting which the facts, when known, were considered to +warrant a given inference. According to the indications of this record +we draw our conclusion, which is, to ail intents and purposes, a +conclusion from the forgotten facts. For this it is essential that we +should read the record correctly: and the rules of the syllogism are a +set of precautions to ensure our doing so.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> If we had sufficiently capacious memories, and a +sufficient power of maintaining order among a huge masse of details, the +reasoning could go on without any general propositions; they are mere +formulae for inferring particulars from particulars.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> For though, in order actually to see that two given lines +never meet, it would be necessary to follow them to infinity; yet +without doing so, we may know that if they ever do meet, or if, after +diverging from one another, they begin again to approach, this must take +place not at an infinite, but at a finite distance. Supposing, +therefore, such to be the case, we can transport ourselves thither in +imagination, and can frame a mental image of the appearance which one or +both of the lines must present at that point, which we may rely on as +being precisely similar to the reality. Now, whether we fix our +contemplation upon this imaginary picture, or call to mind the +generalizations we have had occasion to make from former ocular +observation, we learn by the evidence of experience, that a line which, +after diverging from another straight line, begins to approach to it, +produces the impression on our senses which we describe by the +expression "a bent line", not by the expression, "a straight line".</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Induction, then, is that operation of the mind, by which +we infer that what we know to be true in a particular case or cases, +will be true in all cases which resemble the former in certain +assignable respects. In other words, Induction is the process by which +we conclude that what is true of certain individuals of a class is true +of the whole class, or that what is true at certain times will be true +in similar circumstances at all times.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> We must first observe, that there is a principe implied in +the very statement of what Induction is; an assumption with regard to +the course of nature and the order of universe: namely, that there are +such things in nature as parallel cases; that what happens once, will, +under a sufficient degree of similarity of circumstances, happen again, +and not only again, but as often as the same circumstances recur. This, +I say, is an assumption, involved in every case of induction. And, if we +consult the actual course of nature, we find that the assumption is +warranted. The universe, we find, is so constitued, that whatever is +true in any one case, is true at all cases of a certain description; the +only difficulty is, to find <i>what</i> description.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Why it is that, with exactly the same amount of evidence, +both negative and positive, we did not reject the assertion that there +are black swans while we should refuse credence to any testimony which +asserted there were men wearing their heads underneath their shoulders. +The first assertion was more credible than the latter. But why more +credible? So long as neither phenomenon had been actually witnessed, +what reason was there for finding the one harder to be believed than the +other? Apparently, because there is less constancy in the colours of +animals, than in the generai structure of their internal anatomy. But +how do we know this? Doubtless, from experience. It appears, then, that +we need experience to inform us in what degree, and in what cases, or +sorts of cases, experience is to be relied on. Experience must be +consulted in order to learn from it under what circumstances arguments +from it will be valid. We have no ulterior test to which we subject +experience in general; but we make experience its own test. Experience +testifies that among the uniformities which it exhibits or seems to +exhibit, some are more to be relied on than others; and uniformity, +therefore, may be presumed, from any given number of instances, with a +greater degree of assurance, in proportion as the case belongs to a +class in which the uniformities have hitherto been found more uniform.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Tome I, p. 338, 340, 341, 345, 351.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> The only notion of a cause, which the theory of induction +requires, is such a notion as can be gained from experience. The Law of +Causation, the recognition of which is the main pillar of inductive +science, is but the familiar truth, that invariability of succession is +found by observation to obtain between every fact in nature and some +other fact which has preceded it; independently of all consideration +respecting the ultimate mode of production of phenomena, and of every +other question regarding the nature of "Things in themselves ".</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> The real Cause, is the whole of these antecedents.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> The cause, then, philosophically speaking, is the sum +total of the conditions, positive and negative, taken together; the +whole of the contingencies of every description, which being realized, +the consequent invariably follows.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> If there be any meaning which confessedly belongs to the +term necessity, it is <i>unconditionalness</i>. That which is necessary, that +which <i>must</i> be, means that which will be, whatever supposition we may +make in regard to all other things.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> 1° Prenons cinquante creusets de matière fondue qu'on +laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse évaporer; +toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les +substances, les températures, les circonstances sont aussi différentes +que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de +l'état liquide à l'état solide; nous concluons que ce passage est +l'antécédent invariable de la cristallisation. Voilà un exemple de la +méthode de concordance: sa règle fondamentale est que «si deux ou +plusieurs cas du phénomène en question n'ont qu'une circonstance +commune, celte circonstance en est la cause ou l'effet» (tome +I<sup>er</sup>, p. 396).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire; +plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La +suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas +dans le premier; du reste les deux cas sont aussi semblables que +possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du même oiseau et presque +au même instant; ils ne diffèrent que par une circonstance, l'immersion +dans l'acide carbonique substituée à l'immersion dans l'air. On en +conclut que cette circonstance est un des antécédents invariables de la +suffocation. Voilà un exemple de la méthode de différence; sa règle +fondamentale est que «si un cas où le phénomène en question se rencontre +et un cas où il ne se rencontre pas ont toutes leurs circonstances +communes, sauf une, le phénomène a cette circonstance pour cause ou pour +effet.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Prenons deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de +conséquents. On a lié tous les antécédents, moins un, à leurs +conséquents, et tous les conséquents, moins un, à leurs antécédents. Ou +peut conclure que l'antécédent qui reste est lié au conséquent qui +reste. Par exemple, les physiciens, ayant calculé, d'après les lois de +la propagation des ondes sonores, quelle doit être la vitesse du son, +trouvèrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble +l'indiquer. Ce surplus ou résidu de vitesse est un conséquent et suppose +un antécédent; Laplace trouva l'antécédent dans la chaleur que développe +la condensation de chaque onde sonore, et cet élément nouveau introduit +dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voilà un exemple de la +méthode des résidus. Sa règle est que «si l'on retranche d'un phénomène +la partie qui est l'effet de certains antécédents, le résidu du +phénomène est l'effet des antécédents qui restent.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Prenons deux faits: la présence de la terre et +l'oscillation du pendule, ou bien encore la présence de la lune et le +mouvement des marées. Pour joindre directement ces deux phénomènes l'un +à l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et vérifier si +cette suppression entraînerait l'absence du second. Or cette suppression +est, dans l'un et l'autre de ces cas, matériellement impossible. Alors +nous employons une voie indirecte pour joindre les deux phénomènes. Nous +remarquons que toutes les variations de l'un correspondent à certaines +variations de l'autre; que toutes les oscillations du pendule +correspondent aux diverses positions de la terre; que toutes les +circonstances des marées correspondent aux positions de la lune. Nous en +concluons que le second fait est l'antécédent du premier. Voilà un +exemple de la méthode des variations concomitantes: sa règle +fondamentale est que «si un phénomène varie d'une façon quelconque +toutes les fois qu'un autre phénomène varie d'une certaine façon, le +premier est une cause ou un effet direct ou indirect du second.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> «La méthode de différence, dit Mill, a pour fondement, que +tout ce qui ne saurait être éliminé est lié au phénomène par une loi. La +méthode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut être +éliminé n'est point lié au phénomène par une loi.» La méthode des +résidus est un cas de la méthode de différence; la méthode des +variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction +qu'elle opère, non sur les deux phénomènes, mais sur leurs variations.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> "We must separate dew from rain, and the moisture of fogs, +and limite the application of the term to what is really meant, which +is, the spontaneous appearance of moisture on substances exposed in the +open air when no rain or <i>visible</i> wet is falling."</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> "Now, here we have analogous phenomena in the moisture +which bedews a cold metal or stone when we breathe upon it; that which +appears on a glass of water fresh from the well in hot weather; that +which appears on the inside of windows when sudden rain or hail chills +the external air; that which runs down our walls when, after a long +frost, a warm moist thaw comes on." Comparing these cases, we find that +they all contain the phenomenon which was proposed as the subject of +investigation. Now "all these instances agree in one point, the coldness +of the object dewed, in comparison with the air in contact with it." But +there still remains the most important case of ail, that of nocturnal +dew: does the same circumstance exist in this case?" Is it a fact that +the object dewed <i>is</i> colder than the air? Certainly not, one would at +first be inclined to say; for what is to make it so? But ... the +experiment is easy; we have only to lay a thermometer in contact with +the dewed substance, and hang one at a little distance above it, out of +reach of its influence. The experiment has been therefore made; the +question has been asked, and the answer has been invariably in the +affirmative. Whenever an object contracts dew, it <i>is</i> colder than the +air."</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Here then is a complete application of the Method of +Agreement, establishing the fact of an invariable connexion between the +deposition of dew on a surface, and the coldness of that surface +compared with the external air. But which of these is cause, and which +effect? or are they both effects of something else? On this subject the +Method of Agreement can afford us no light: we must call in a more +potent method. We must collect more facts, or, which comes to the same +thing, vary the circumstances; since every instance in which the +circumstances differ is a fresh fact: and especially, we must note the +contrary or negatives cases, i.e., where no dew is produced: for a +comparison between instances of dew and instances of no dew is the +condition necessary to bring the Method of Difference into play.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> "Now, first, no dew is produced on the surface of polished +metals, but it <i>is</i> very copiously on glass, both exposed with their +faces upwards, and in some cases the under side of a horizontal plate of +glass is also dewed." Here is an instance in which the effect is +produced, and another instance in which it is not produced; but we +cannot yet pronounce, as the canon of the Method of Difference requires, +that the latter instance agrees with the former in all its circumstances +except in one; for the differences between glass and polished metals are +manifold, and the only thing we can as yet be sure of, is, that the +cause of dew will be found among the circumstances by which the former +substance is distinguished from the latter.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> "In the cases of polished metal and polished glass, the +contrast shows evidently that the <i>substance</i> has much to do with the +phenomenon; therefore let the substance <i>alone</i> be diversified as much +as possible, by exposing polished surfaces of various kinds. This done, +a <i>scale of intensity</i> becomes obvious. Those polished substances are +found to be most strongly dewed which conduct heat worst, while those +which conduct well, resist dew most effectually."</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> The conclusion obtained is, that, <i>caeteris paribus</i>, the +deposition of dew is in some proportion to the power winch the body +possesses of resisting the passage of heat; and that this, therefore (or +something connected with this), must be at least one of the causes which +assist in producing the deposition of dew on the surface. +</p><p> +"But if we expose rough surfaces instead of polished, we sometimes find +this law interfered with. Thus, roughened iron, especially if painted +over or blackened, becomes dewed sooner than varnished paper: the kind +of <i>surface,</i> therefore, has a great influence. Expose, then, the <i>same</i> +material in very diversified states as to surface" (that is, employ the +Method of Difference to ascertain concomitance of variations), "and +another scale of intensity becomes at once apparent; those <i>surfaces</i> +which <i>part with their heat</i> most readily by radiation, are found to +contract dew most copiously."</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> The conclusion obtained by this new application of the +method is, that, <i>caeteris paribus</i>, the deposition of dew is also in +some proportion to the power of radiating heat; and that the quality of +doing this abundantly (or some cause on which that quality dépends) is +another of the causes which promote the deposition of dew on the +substance. +</p><p> +"Again, the influence ascertained to exist of <i>substance</i> and <i>surface</i> +leads us to consider that of <i>texture</i>: and hère, again, we are +presented on trial with remarkable differences, and with a third scale +of intensity, pointing out substances of a close firm texture, such as +stones, metals, etc., as unfavourable, but those of a loose one, as +cloth, velvet, wool, eiderdown, cotton, etc., as eminently favourable to +the contraction of dew. The Method of concomitant Variations is here, +for the third time, had recourse to; and, as before, from necessity, +since the texture of no substance is absolutely firm or absolutely +loose. Looseness of texture, therefore, or something which is the cause +of that quality, is another circumstance which promotes the deposition +of dew; but this third cause resolves itself into the first, viz. the +quality of resisting the passage of heat: for substances of loose +texture are precisely those which are best adapted for clothing or for +impeding the free passage of heat from the skin into the air, so as to +allow their outer surfaces to be very cold, while they remain warm +within."</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> It thus appears that the instances in which much dew is +deposited, which are very various, agree in this, and, so far as we are +able to observe, in this only, that they either radiate heat rapidly or +conduct it slowly: qualities between which there is no other +circumstance of agreement, than that by virtue of either, the body tends +to lose heat from the surface more rapidly than it can be restored from +within. The instances, on the contrary, in which no dew, or but a small +quantity of it, is formed, and which are also extremely various, agree +(so far as we can observe) in nothing, except in <i>not</i> having this same +property. +</p><p> +This doubt we are not able to resolve. We have found that, in every such +instance, the substance must be one which, by its own properties or +laws, would, if exposed in the night, become colder than the surrounding +air. The coldness therefore, being accounted for independently of the +dew, while it is proved that there is a connexion between the two, it +must be the dew which depends on the coldness; or in other words, the +coldness is the cause of the dew.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> The law of causation, already so amply established, +admits, howewer, of efficient additional corroboration in no less than +three ways. First, by deduction from the known laws of aqueous vapour +when diffused through air or any other gas; and though we have not yet +come to the Deductive Method, we will not omit what is necessary to +render the speculation complete. It is known by direct experiment that +only a limited quantity of water can remain suspended in the state of +vapour at each degree of temperature, and that this maximum grows less +and less as the temperature diminishes. From this it follows, +deductively, that if there is already as much vapour suspended as the +air will contain at its existing temperature, any lowering of that +temperature will cause a portion of the vapour to be condensed, and +become water. But, again, we know deductively, from the laws of heat, +that the contact of the air with a body colder than itself, will +necessary lower the temperature of the stratum of air immediately +applied to its surface; and will therefore cause it to part with a +portion of its water, which accordingly will, by the ordinary laws of +gravitation or cohesion, attach itself to the surface of the body, +thereby constituting dew. This deductive proof, it will have been seen, +has the advantage of proving at once causation as well as coexistence; +and it has the additional advantage that it also accounts for the +<i>exceptions</i> to the occurrence of the phenomenon, the cases in which, +although the body is colder than the air, yet no dew is deposited; by +shewing that this will necessarily be the case when the air is so +under-supplied with aqueous vapour, comparatively to its temperature, +that even when somewhat cooled by the contact of the colder body, it can +still continue to hold in suspension all the vapour which was previously +suspended in it: thus in a very dry summer there are no dews, in a very +dry winter no hoar frost.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> The second corroboration of the theory is by direct +experiment, according to the canon of the Method of Difference. We can, +by cooling the surface of any body, find in all cases some temperature +(more or less inferior to that of the surrounding air, according to its +hygrometric condition), at which dew will begin to be deposited. Here, +too, therefore the causation is directly proved. We can, it is true, +accomplish this only on a small scale; but we have ample reason to +conclude that the same operation, if conducted in Nature's great +laboratory, would equally produce the effect. +</p><p> +And, finally, even on that great scale we are able to verify the result. +The case is one of those rare cases, as we have shown them to be, in +which nature works the experiment for us in the same manner in which we +ourselves perform it; introducing into the previous state of things a +single and perfectly definite new circumstance, and manifesting the +effect so rapidly, that there is not time for any other material change +in the pre-existing circumstances. It is observed that dew is never +copiously deposited in situations much screened from the open sky, and +not at all in a cloudy night, but <i>if the clouds withdraw even for a few +minutes, and leave a clear opening, a deposition of dew presently +begins</i>, and goes on increasing.... Dew formed in clear intervals will +often even evaporate again, when the sky becomes thickly overcast. The +proof, therefore, is complete that the presence or absence of an +uninterrupted communication with the sky causes the deposition or +non-deposition of dew. Now, since a clear sky is nothing but the absence +of clouds, and it is a known property of clouds, as of all other bodies +between which and any given object nothing intervenes but an elastic +fluid, that they tend to raise or keep up the superficial temperature of +the object by radiating heat to it, we see at once that the +disappearance of clouds will cause the surface to cool; so that Nature, +in this case, produces a change in the antecedent by definite and known +means, and the consequent follows accordingly: a natural experiment +which satisfies the requisitions of the Method of Difference.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Tome I, page 500.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Tome II, liv. vi, ch. 9. Tome I, p. 487. Explication, +d'après Liebig, de la décomposition, de la respiration, de +l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la méthode des +sciences morales; je ne connais pas de meilleur traité sur ce sujet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Tome II, page 4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> There exist in nature a number of permanent causes, which +have subsisted ever since the human race has been in existence, and for +an indefinite and probably an enormous length of time previous. The sun, +the earth, and planets, with their varions constituents, air, water, and +the other distinguishable substances, whether simple or compound, of +which nature is made up, are such Permanent Causes. They have existed, +and the effects or consequences which they were fitted to produce have +taken place (as often as the other conditions of the production met), +from the very beginning of our experience. But we can give no account of +the origine of the Permanent Causes themselves.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> The resolution of the laws of the heavenly motions, +established the previously unknown ultimate property of a mutual +attraction between the bodies: the resolution, so far as it has yet +proceeded, of the laws of crystallization, or chemical composition, +electricity, magnetism, etc., points to various polarities, ultimately +inherent in the particles of which bodies are composed; the comparative +atomic weights of different kinds of bodies were ascertained by +resolving, into more generai laws, the uniformities observed in the +proportions in which substances combine with one another; and so forth. +Thus although every resolution of a complex uniformity into simpler and +more elementary laws has an apparent tendency to diminish the number of +the ultimate properties, and really does remove many properties from the +list; yet (since the result of this simplifying process is to trace up +an ever greater variety of differents effects to the same agents), the +further we advance in this direction, the greater number of distinct +properties we are forced to recognise in one and the same object: the +coexistences of which properties must accordingly be ranked among the +ultimate generalities of nature.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Why these particular natural agents existed originally and +no others, or why they are commingled in such and such proportions, and +distributed in such a manner throughout space, is a question we cannot +answer. More than this: we can discover nothing regular in the +distribution itself; we can reduce it to no uniformity, to no law. There +are no means by which, from the distribution of these causes or agents +in one part of space, we could conjecture whether a similar distribution +prevails in another.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> I am convinced that any one accustomed to abstraction and +analysis, who will fairly exert his faculties for the purpose, will, +when his imagination has once learnt to entertain the notion, find no +difficulty in conceiving that in some one for instance of the many +firmaments into which sidereal astronomy now divides the universe, +events may succeed one another at random, without any fixed law; nor can +anything in our experience, or in our mental nature, constitute a +sufficient, or indeed any reason for believing that this is nowhere the +case. The grounds, therefore, which warrant us in rejecting such a +supposition with respect to any of the phenomena of which we have +experience, must be sought elsewhere than in any supposed necessity of +our intellectual faculties.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> In distant parts of the stellar regions, where the +phenomena may be entirely unlike those with which we are acquainted, it +would be folly to affirm confidently that this general law prevails, any +more than those special ones which we have found to hold universally on +our own planet. The uniformity in the succession of events, otherwise +called the law of causation, must be received not as a law of the +universe, but of that portion of it only which is within the range of +our means of sure observation, with a reasonable degree of extension to +adjacent cases. To extend it further is to make a supposition without +evidence, and to which, in the absence of any ground from experience for +estimating its degree of probability, it would be idle to attempt to +assign any.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Voyez les seconds analytiques, si supérieurs aux premiers: +[Greek: hoi aitioon kai protiroon]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> «Un fait, me disait un physicien éminent, est une +superposition de lois.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Die aufgehobene quantität.</p></div> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="blockquot"><p class="caption"><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE DES MATIÈRES</p> + +<p><a href="#PREacuteFACE">PRÉFACE.</a></p> + +<p><a href="#one-I">I.</a> La philosophie en Angleterre—Organisation de la science +positive.—Absence des idées générales.</p> + +<p><a href="#one-II">II.</a> Pourquoi la métaphysique manque.—Autorité de la religion.</p> + +<p><a href="#one-III">III.</a> Indices et éclats de la pensée libre.—L'exégèse +nouvelle.—Stuart Mill.—Ses oeuvres.—Son genre d'esprit.—A quelle famille de philosophes +il appartient.—Valeur des +spéculations supérieures dans la civilisation humain.</p> + +<p>§ I.—EXPOSITION.</p> + +<p><a href="#two-I">I.</a> Objet de la logique.—En quoi elle se distingue de la +psychologie et de la métaphysique.</p> + +<p><a href="#two-II">II.</a> Ce que c'est qu'un jugement.—Ce que nous connaissons du monde +extérieur et du monde intérieur.—Tout l'effort de la science est +d'ajouter ou de lier un fait à un fait.</p> + +<p><a href="#two-III">III.</a> Théorie de la définition.—En quoi cette théorie est +importante.—Réfutation de l'ancienne théorie.—Il n'y a pas de +définition des choses, mais des définitions des noms.</p> + +<p><a href="#two-IV">IV.</a> Théorie de la preuve.—Théorie ordinaire. Réfutation.—Quelle +est dans un raisonnement la partie probante.</p> + +<p><a href="#two-V">V.</a> Théorie des axiomes.—Théorie ordinaire.—Réfutation.—Les +axiomes ne sont que des expériences d'une certaine classe.</p> + +<p><a href="#two-VI">VI.</a> Théorie de l'induction.—La cause d'un fait n'est que son +antécédent invariable.—L'expérience seule prouve la stabilité des +lois de la nature.—En quoi consiste une loi.—Par quelles méthodes +on découvre les lois.—La méthode des concordances, la méthode des +différences, la méthode des résidus, la méthode des variations +concomitantes.</p> + +<p><a href="#two-VII">VII.</a> Exemples et applications.—Théorie de la rosée.</p> + +<p><a href="#two-VIII">VIII.</a> La méthode de déduction.—Son domaine.—Ses procédés.</p> + +<p><a href="#two-IX">IX.</a> Comparaison de la méthode d'induction et de la la méthode de +déduction.—Emploi ancien de la première.—Emploi moderne de la +seconde.—Sciences qui réclament la première.—Sciences qui +réclament la seconde.—Caractère positif de l'oeuvre de +Mill.—Lignée de ses prédécesseurs.</p> + +<p><a href="#two-X">X.</a> Limites de notre science.—Il n'est pas certain que tous les +événements arrivent selon des lois.—Le hasard dans la nature.</p> + +<p>§ II.—DISCUSSION.</p> + +<p><a href="#three-I">I.</a> Concordance de cette doctrine et de l'esprit anglais.—Liaison +de l'esprit positif et de l'esprit religieux.—Quelle faculté ouvre +le monde des causes.</p> + +<p><a href="#three-II">II.</a> Qu'il n'y a ni substances ni forces, mais seulement des faits +et des lois.—Nature de l'abstraction.—Rôle de l'abstraction dans +la science.</p> + +<p><a href="#three-III">III.</a> Théorie de la définition.—Elle est l'exposé des abstraits +générateurs.</p> + +<p><a href="#three-IV">IV.</a> Théorie de la preuve.—La partie probante du raisonnement est +une loi abstraite.</p> + +<p><a href="#three-V">V.</a> Théorie des axiomes.—Les axiomes sont des relations +d'abstraits.—Ils se ramènent à l'axiome d'identité.</p> + +<p><a href="#three-VI">VI.</a> Théorie de l'induction.—Ses procédés sont des éliminations ou +abstractions.</p> + +<p><a href="#three-VII">VII.</a> Les deux grandes opérations de l'esprit, l'expérience et +l'abstraction.—Les deux grandes apparences des choses, les faits +sensibles et les lois abstraites.—Pourquoi nous devons passer des +premiers aux secondes.—Sens et portée de l'axiome des causes.</p> + +<p><a href="#three-VIII">VIII.</a> Il est possible de connaître les éléments premiers.—Erreur +de la métaphysique allemande.—Elle a négligé la part du hasard et +les perturbations locales.—Ce qu'une fourmi philosophe pourrait +savoir.—Idée et limites d'une métaphysique.—Position de la +métaphysique chez les trois nations pensantes.—Une matinée à +Oxford.</p></div> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le positivisme anglais, by Hypolite Taine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE POSITIVISME ANGLAIS *** + +***** This file should be named 17734-h.htm or 17734-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/7/3/17734/ + +Produced by Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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