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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:38 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Eric le Mendiant, by Pierre Zaccone
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Eric le Mendiant
+
+Author: Pierre Zaccone
+
+Release Date: February 3, 2006 [EBook #17673]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ERIC LE MENDIANT ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also
+available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+Pierre Zaccone
+
+ÉRIC LE MENDIANT
+
+(1853)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+
+
+
+
+I
+
+
+Le 15 juin 1848, un paysan et une jeune fille sortirent de bon
+matin du bourg de Lanmeur, et s'acheminèrent vers le petit village
+de Saint-Jean-du-Doigt, situé à quelques lieues de là, sur le bord
+de la mer.
+
+Il pouvait être sept heures.
+
+La journée promettait d'être superbe; le ciel étendait au-dessus
+de leurs têtes son éclatante tenture bleue, frangée de nuages
+blancs; le soleil sortait étincelant des montagnes lointaines; le
+souffle frais du matin courbait les arbres en fleur, et semait sur
+la route les gouttes odorantes que la rosée venait d'y verser. Il
+régnait de toutes parts un calme, une paix, une sorte de
+recueillement pieux, mêlé de doux et ineffables tressaillements;
+on eût dit que la terre encore à demi assoupie luttait en
+soupirant contre les dernières étreintes de la nuit, et qu'elle
+murmurait doucement sa prière au dieu du jour.
+
+Le paysan portait le costume breton dans toute son austère
+simplicité -- Le chapeau rond à larges bords, la veste de drap
+noir, le long gilet brun, la ceinture de couleurs diverses, la
+culotte large et flottante, les guêtres de toile, et les souliers
+ferrés. -- Il était grand et fort, robuste et nerveux, fumait une
+pipe grossière, et s'appuyait, en marchant, sur un énorme _peu-
+bas_, ce rude instrument des _vendette_ bretonnes.
+
+Cet homme pouvait avoir une cinquantaine d'années environ; mais il
+était encore si extraordinairement bien taillé, son visage, qui
+rappelait dans son ovale anguleux, le type primitif des Kimris,
+présentait un cachet si éclatant de fermeté et d'ardeur, il y
+avait dans son regard tant de feu, dans son allure, tant
+d'activité, que c'est à peine si on lui eût donné quarante ans.
+
+On l'appelait dans le pays le père Tanneguy, et c'était le dernier
+descendant mâle de la famille des Tanneguy-Duchâtel.
+
+Quant à la jeune fille qui le suivait, c'était sa propre fille;
+elle s'appelait _Margaït_, ce qui veut dire Marguerite en breton.
+
+Marguerite avait seize ans: belle, comme doivent l'être les anges,
+elle n'avait point encore réveillé son âme, qui dormait enveloppée
+dans les douces illusions de l'enfance. Elle vivait auprès de son
+père, heureuse, souriante, folle, et ne cherchait point à deviner
+pourquoi, à de certains moments, elle sentait son coeur battre
+avec précipitation, pourquoi une tristesse indéfinie imprégnait
+parfois sa pensée d'amertume et de mélancolie: quand ces vagues
+aspirations s'emparaient d'elle, ouvrant tout à coup sous ses pas
+des routes ignorées, elle accourait auprès de son père, lui
+racontait avec naïveté ses tourments et ses désirs; et trouvant
+alors une force surnaturelle dans la parole douce et grave du
+vieillard, la tempête passionnelle soulevée dans son coeur se
+taisait, et la tristesse fuyait, la laissant candide et calme
+comme auparavant!...
+
+Le jour elle courait, suivant dans ses capricieux détours la
+petite rivière artificielle qui alimentait les prairies
+dépendantes de la ferme: elle allait gaie, rieuse, folâtre,
+cueillant les pervenches et les bluets, pourchassant le papillon
+aux ailes diaprées, écoutant le chant des oiseaux ou le cri des
+bêtes fauves.
+
+Si elle rencontrait un malheureux qui lui tendait la main, elle
+ouvrait sans hésiter la petite bourse où elle renfermait le trésor
+de ses modestes épargnes, et jetait généreusement une petite pièce
+d'argent dans la main du mendiant.
+
+Bien souvent elle rentrait à la ferme sans la moindre obole; et
+alors si son père lui disait, en prenant un air grondeur:
+
+-- Margaït! Margaït! vous avez fait bien des folies!
+
+-- Bon père, répondait-elle avec candeur, j'ai rencontré tant de
+malheureux!
+
+Et son père l'embrassait; il était fier d'elle, comme elle était
+heureuse de lui.
+
+Aussi, quand Tanneguy, conduisant sa fille par la main se rendait
+le dimanche à l'église du bourg, c'était à qui chanterait sur leur
+passage les plus jolis _guerz_ bretons.
+
+Les vieillards saluaient le père qui passait gravement au milieu
+d'eux.
+
+Les jeunes gens souriaient à la jeune fille dont le regard
+éclatait de franche gaieté.
+
+C'était un doux murmure où l'admiration et le respect étaient
+mêlés et confondus, et qui les accompagnait jusqu'au seuil de la
+vieille église gothique, comme un pieux et touchant concert!
+
+Telle était Margaït.
+
+Jamais le moindre souci n'était venu mettre une ride sur son front
+si pur; jamais la plus légère inquiétude n'avait troublé la
+sérénité calme de son coeur.
+
+Elle allait à travers la ville comme le voyageur à travers les
+forêts vierges de l'Amérique, écoutant avec ravissement les douces
+harmonies de la nature, admirant les merveilles de cette
+vigoureuse et féconde végétation, s'oubliant, enfin, dans la
+contemplation de sublimes beautés que l'art ne peut égaler.
+
+Margaït ne se doutait pas même des amères douleurs qui peuvent
+faire la vie triste et désespérée, et elle buvait sans crainte à
+la coupe d'or des joies terrestres dans laquelle, jusqu'alors,
+aucune larme n'était encore tombée de ses beaux yeux!
+
+Depuis quelque temps cependant Margaït grandissait à vue d'oeil,
+ses formes se développaient avec grâce, ses épaules
+s'arrondissaient comme sous l'amoureux ciseau d'un sculpteur
+invisible, une flamme discrète brillait sous ses paupières
+brunies.
+
+La pauvre enfant ne comprenait pas bien encore ce qui se passait
+dans son coeur; elle s'étonnait naïvement de ces changements
+merveilleux, et s'effrayait même quelquefois, en admirant le
+triple diadème de jeunesse, de grâce et de candeur dont la nature
+couronnait son beau front.
+
+Le vieux Tanneguy et sa fille marchèrent ainsi pendant une heure
+environ, le premier, saluant de la voix et du geste les paysans
+que l'aube matinale appelait aux champs, la seconde, envoyant un
+bonjour et un sourire aux jeunes filles du bourg qui partaient
+pour le marché. -- Toutefois, il est bon de remarquer que ces
+échanges de politesse empruntaient, de la part des passants, un
+caractère particulier de contrainte et de froideur; mais le père
+Tanneguy n'y prit point garde... Peu à peu, la route devint plus
+solitaire; ils ne rencontrèrent, à de longs intervalles, que
+quelques voyageurs isolés, dont le visage leur était inconnu, et
+quand le soleil s'éleva à l'horizon, ils se trouvèrent seuls, à un
+endroit où la route se bifurque tout d'un coup.
+
+Il y a, en cet endroit deux chemins qui conduisent par des détours
+différents, à un même but. L'un, plus roide et plus rocailleux,
+offre au voyageur les sites pittoresques, mais nus et désolés de
+la côte; l'autre, qui n'est qu'un petit sentier creux, descend par
+une pente insensible jusqu'à la mer.
+
+Le vieux Tanneguy se tourna alors vers sa fille, et lisant
+d'avance dans ses yeux:
+
+-- Margaït, lui dit-il, avec un tendre et paternel sourire, quel
+chemin prendrons-nous aujourd'hui?...
+
+Margaït battit des mains sans répondre, frappa la terre de ses
+petits pieds impatients, et s'élança en poussant un doux cri de
+joie vers le chemin creux.
+
+Le vieux Breton la regarda un moment s'enfoncer et disparaître
+dans le sentier plein d'ombre, puis, ayant secoué sur son pouce la
+cendre de sa pipe éteinte, il serra le _peu-bas_ qu'il tenait à la
+main, et pressa le pas pour rejoindre sa fille.
+
+Le soleil s'était levé, et sa vive lumière semblait tomber en
+pluie d'or, à travers les branches d'arbres qui s'arrondissaient
+en berceau au-dessus du sentier: les oiseaux cachés sous les
+feuilles vertes saluaient les premières splendeurs du printemps;
+et les deux ruisseaux qui côtoient le sentier, passaient en
+chantant, sous les fleurs embaumées de leurs rives!
+
+La nature a un langage inconnu et mélodieux qui remue profondément
+le coeur et fait doucement rêver.
+
+Le vieux Tanneguy sentit une singulière tristesse s'emparer de son
+esprit, et il laissa sa pensée s'envoler un moment vers les mondes
+infinis de l'imagination.
+
+Quant à _Margaït_, elle était déjà loin!...
+
+Elle avait détaché le chapeau de paille aux larges bords, par
+lequel elle avait remplacé ce jour-là la coiffe traditionnelle des
+filles de Bretagne; ses longs cheveux flottaient au vent sur ses
+épaules, et la blonde enfant courait devant elle, avec un fol
+enivrement.
+
+De temps en temps seulement, quand après avoir arraché aux revers
+du chemin, bon nombre de fleurs bleues et jaunes, elle se
+retournait tout à coup, et n'apercevait plus derrière elle la
+silhouette aimée du vieux Tanneguy, elle remontait en courant la
+pente qu'elle venait de descendre et s'empressait de reprendre,
+pour un moment, sa place accoutumée auprès de son père.
+
+Ce n'est pas que Margaït eût peur de se trouver ainsi seule au
+milieu du sentier; Margaït n'avait peur que des farfadets et des
+sorcières, et elle savait bien que les sorcières et les farfadets
+ne battent pas la campagne pendant le jour. Mais Margaït aimait
+son père, et quand les papillons, la brise ou les fleurs ne lui
+inspiraient plus de graves distractions, son coeur tout entier
+revenait à son père bien-aimé!
+
+C'était une noble enfant que Marguerite, et le vieux Tanneguy
+n'ignorait pas quel pur trésor Dieu lui avait envoyé!...
+
+Dans un de ces moments, où emportée loin de son père, par l'élan
+de sa course, la blonde enfant ne songeait plus qu'à pourchasser
+les papillons et les vertes demoiselles, elle atteignit un endroit
+solitaire où la route se dégage tout à coup des petites haies
+vives qui jusque-là masquent l'horizon et permet au regard de
+planer au loin sur les vastes grèves de l'Océan.
+
+Soit que Marguerite se sentît touchée de la beauté du spectacle
+qui s'offrait si inopinément à ses yeux, soit qu'une autre cause
+eût fait naître en elle un sentiment mêlé de crainte et de joie,
+elle s'arrêta aussitôt et croisa ses deux bras demi-nus sur sa
+poitrine! Puis, comme si la gaieté qui l'avait accompagnée
+jusqu'alors, l'eût tout à coup abandonnée, comme si même une
+certaine terreur se fût emparée d'elle, elle regarda
+instinctivement à ses côtés ne sachant si elle devait avancer ou
+reculer!...
+
+Enfin, elle parut prendre son parti en brave, tourna vivement sur
+elle-même, et après un nouveau mouvement d'hésitation, elle reprit
+sa course, et s'en alla rejoindre son père qu'elle ne tarda pas
+d'ailleurs à apercevoir.
+
+La cause des craintes et des hésitations de Marguerite, est trop
+naturelle et a trop d'importance dans cette histoire, pour que
+nous en fassions plus longtemps un secret au lecteur.
+
+Disons donc de suite, qu'au moment où la jeune fille atteignait
+l'extrémité du sentier où nous l'avons vue s'arrêter, un jeune
+homme, vêtu d'un costume élégant du matin, venait à elle, monté
+sur un magnifique cheval de race.
+
+C'était presque un enfant encore... Il avait des yeux vifs et
+noirs, de longs cheveux bruns qui tombaient en boucles le long de
+ses tempes, et la petite moustache noire qui décrivait une courbe
+gracieuse sur sa lèvre, faisait ressortir la belle pâleur de sa
+peau...
+
+Le jeune cavalier n'avait point remarqué Marguerite, ou s'il
+l'avait remarquée, il ne l'avait assurément pas reconnue, car il
+continua sa route, sans chercher à accélérer le pas tranquille de
+sa monture.
+
+Son regard errait vaguement à droite et à gauche et sa pensée
+suivait son regard.
+
+Il rêvait!...
+
+Il rêvait... à ces mille choses douces ou graves, charmantes ou
+terribles, qui se présentent fatalement à tout homme qui entre
+dans la vie!...
+
+Il se disait qu'il avait vingt-deux ans déjà, que la vie s'ouvrait
+devant lui, et qu'il ne savait quelle route choisir, parmi toutes
+ces routes qui s'offraient à lui.
+
+Il se demandait quel sentiment inconnu, étrange, évoquait en son
+coeur enthousiaste le spectacle de l'Océan, ou cette sublime et
+triste harmonie des grandes solitudes.
+
+C'était un enfant encore, et devant le problème insondable et
+irrésolu de la vie humaine, il se sentait hésiter, et il avait
+peur!...
+
+Quand le vieux Tanneguy et le jeune cavalier se rencontrèrent, le
+visage du premier parut s'épanouir, et il lui fit un signe de tête
+plein de bienveillance et de sympathie. -- Bonjour, monsieur
+Octave, lui dit-il en le saluant de la main, j'espère que vous
+voilà matinal aujourd'hui.
+
+Le jeune cavalier avait arrêté son cheval, et après s'être incliné
+devant le père de Marguerite, il avait envoyé à cette dernière un
+sourire particulier qui témoignait de relations antérieures.
+
+Puis, il se retourna vers Tanneguy.
+
+-- Il a bien fallu se lever de bonne heure, lui répondit-il en lui
+tendant une main que le Breton serra avec une affection toute
+paternelle, ma mère est allée à Morlaix ce matin, et je vais à sa
+rencontre.
+
+-- Madame la comtesse est bien?... demanda Tanneguy.
+
+-- Fort bien, je vous remercie» répondit le jeune homme.
+
+-- Ah! nous avons souvent parlé de vous Marguerite et moi,
+poursuivit Tanneguy après un moment de silence; il y a déjà
+quelque temps qu'on ne vous a vu à la ferme, et je vous croyais
+reparti pour Paris...
+
+-- Non, interrompit Octave, et je n'ai nulle envie de repartir
+encore... mais j'ai eu de graves préoccupations depuis que je ne
+vous ai vu...
+
+-- Des préoccupations politiques?... fit le vieux Tanneguy en
+souriant avec bonhomie.
+
+-- Peut-être bien! répondit Octave en jetant à la dérobée un
+regard sur Marguerite.
+
+Marguerite devint rouge comme une cerise.
+
+Mais le jeune homme était pour le moins aussi embarrassé que la
+jeune fille, et après quelques paroles banales échangées encore
+avec Tanneguy, il les salua tous deux par un geste gracieux, leur
+promit d'aller bientôt les voir à leur ferme de Lanmeur, et
+enfonça lestement ses éperons dans les flancs de son cheval.
+
+La noble bête prit aussitôt le trot, et monture et cavalier
+disparurent un instant après aux regards de Tanneguy et de sa
+fille.
+
+Quand ces derniers l'eurent perdu de vue, ils reprirent
+silencieusement leur chemin, et se dirigèrent du côté de Saint-
+Jean-du-Doigt, dont on voyait déjà poindre à l'horizon les
+premières maisons...
+
+À l'extrémité du village, sur une petite langue de terre, qui
+avançait presque aux bords de la grève, et derrière un bouquet
+d'arbres touffus, dont les tons verts et vifs, se détachaient
+nettement sur le fond sablonneux de la côte, s'élevaient les
+blanches murailles d'une sorte de cottage solitaire.
+
+Dès qu'ils aperçurent cette charmante habitation, un rayon de joie
+brilla un moment dans les regards de Tanneguy et dans ceux de sa
+fille, et, instinctivement, ils pressèrent le pas et hâtèrent leur
+marche...
+
+Cette habitation, c'était le presbytère de Saint-Jean-du-Doigt!...
+
+
+
+
+II
+
+
+Le bourg de Saint-Jean-du-Doigt est loin d'offrir à la curiosité
+du touriste ce que le touriste est habitué à chercher en Bretagne,
+c'est-à-dire des monuments d'une haute antiquité, ou quelque objet
+digne d'être soumis à l'appréciation des antiquaires de Paris. --
+À part son église dont quelques parties rappellent, avec assez de
+fidélité, l'architecture du quinzième siècle, et un vase d'argent
+richement ciselé, que l'on y conserve comme un don authentique
+fait à la commune par la reine Anne, le petit bourg ne présente
+guère d'intérêt au voyageur, que sa position pittoresque, et la
+beauté du site qui l'environne!
+
+Le voisinage de la mer imprime à tout paysage un caractère de
+force et de grandeur; il y a dans le spectacle de cette immensité
+sans horizon, comme dans la sauvage harmonie de ces vagues
+incessamment agitées, quelque chose qui fascine, tourmente le
+regard et imprègne l'âme d'une tristesse amère et douce à la
+fois...
+
+En présence de cette page sublime du livre de la nature, c'est en
+vain que l'on chercherait à nier Dieu... Dieu est là, il faut
+courber le front et adorer!...
+
+Saint-Jean-du-Doigt est bâti sur les deux versants opposés d'une
+petite vallée, que la mer envahit souvent dans les jours de grande
+marée.
+
+Par suite de cette disposition naturelle du village, la population
+s'est partagée presque également en marins et en laboureurs.
+
+Pendant la semaine, le village n'est habité que par les femmes,
+les vieillards infirmes et les mendiants; quand le temps n'est pas
+absolument mauvais, les laboureurs vont aux champs, tandis que les
+matelots gagnent la haute mer.
+
+Ce jour-là, Tanneguy et Marguerite ne furent donc pas surpris de
+trouver Saint-Jean-du-Doigt presque désert, et de n'apercevoir de
+loin en loin que quelques vieilles femmes occupées à filer le lin,
+ou quelques vieillards qui se rendaient à l'église.
+
+Ils traversèrent ainsi le petit village, et arrivèrent en peu de
+temps au presbytère.
+
+Cette habitation est l'une des plus heureusement situées de toute
+la côte; placée sur le versant de l'est, elle domine à pic la
+vallée et la grève qui s'étend jusqu'aux extrémités les plus
+reculées de l'horizon. Rien n'a été négligé pour augmenter le
+charme de sa situation. À droite et à gauche de la cour d'entrée,
+s'élèvent deux bâtiments de forme rustique, où l'on enferme
+pendant la nuit les boeufs et les chevaux de labour; au fond se
+détache vivement sur le ciel bleu la silhouette blanche du
+presbytère, à moitié caché derrière les arbres fruitiers du petit
+verger qui le précède.
+
+C'est là que résidait l'abbé Kersaint.
+
+Avant d'être curé de Saint-Jean-du-Doigt, il avait été longtemps
+vicaire à Lanmeur, et c'est dans cette dernière localité qu'il
+avait connu Tanneguy. C'est lui qui avait baptisé Marguerite,
+c'est lui encore qui avait donné à la femme de Tanneguy les
+suprêmes consolations de la religion.
+
+L'abbé Kersaint était un de ces nobles et vénérables prêtres qui
+exercent leur saint ministère avec la sérénité d'une conscience
+pure et l'élan courageux d'une âme dévouée à l'humanité. À Saint-
+Jean-du-Doigt, comme à Lanmeur, il était devenu le père naturel
+des pauvres de la commune, et, sur toute la côte, on ne prononçait
+son nom qu'avec une sainte et pieuse vénération.
+
+Tanneguy et Marguerite connaissaient le presbytère, pour y être
+venus fort souvent déjà; ils poussèrent donc la porte sans sonner,
+et entrèrent dans la cour.
+
+Un énorme chien gardait le seuil de la porte, mais il reconnut
+vraisemblablement dans ces nouveaux hôtes deux figures de
+connaissance, car après avoir relevé la tête, et fait entendre un
+grognement sourd et inarticulé, il se recoucha nonchalamment à
+deux pas de sa niche, et regarda passer les visiteurs...
+
+Ainsi rassurée par l'attitude bienveillante du cerbère breton, la
+petite Marguerite quitta aussitôt la main de son père, et courut
+devant elle.
+
+Déjà les voyageurs avaient été signalés, et la blonde enfant
+atteignait à peine le seuil de la porte, que l'abbé Kersaint lui-
+même arrivait à leur rencontre.
+
+-- C'est donc toi, Margaït, dit le vieillard en prenant les mains
+de l'enfant avec une paternelle tendresse, allons, voilà une bonne
+journée, puisque je te vois, et que tu es en bonne santé...
+
+-- Monsieur le curé est bien bon...
+
+-- Et nous sommes toujours sage?...
+
+Marguerite rougit un peu et leva les yeux vers son père qui
+approchait.
+
+L'abbé Kersaint fit quelques pas, et tendit cordialement la main à
+ce dernier.
+
+-- Le ciel soit avec vous, Tanneguy, lui dit-il, vous êtes un
+heureux père, et c'est une chose rare que de vous voir sur la
+côte... il ne vous est rien arrivé au moins depuis que je ne vous
+ai vu?...
+
+-- Oh! rien, répondit Tanneguy en serrant la main que lui tendait
+le vieillard, rien, monsieur l'abbé, si ce n'est que la république
+nous a envoyé quelques préoccupations que nous n'avions pas
+auparavant!... Mais, Dieu merci, tout prospère à Lanmeur; la
+moisson s'annonce bien; les foins ont peut-être un peu souffert,
+mais les blés seront magnifiques, et tant qu'il y aura de quoi
+faire du pain au pays, les pauvres gens n'auront pas trop à se
+plaindre...
+
+-- Vous avez raison, interrompit l'abbé avec un soupir, mais il y
+a bien des pauvres gens dans nos campagnes...
+
+En parlant ainsi, ils étaient entrés dans le presbytère; l'abbé
+avait fait passer ses hôtes dans la salle à manger, et on leur
+avait servi une collation frugale.
+
+Toutefois, Marguerite grillait du désir de parcourir le jardin et
+le verger; le bon curé s'en aperçut, il fit un signe à Tanneguy,
+et ce dernier permit à l'enfant de s'éloigner.
+
+Cette dernière ne se le fit pas répéter, et quelques secondes
+après, on entendit les éclats de sa voix fraîche et sonore,
+retentir autour de l'habitation.
+
+-- Une belle et joyeuse enfant que le bon Dieu vous a donnée
+là!... dit le vieil abbé, lorsque Marguerite eut disparu.
+
+Tanneguy sourit avec un faux air de modestie, à travers lequel
+éclatait tout ton orgueil de père.
+
+-- C'est ma seule consolation, répondit-il gravement, Dieu m'avait
+repris la mère, c'était bien le moins, n'est-ce pas, qu'il
+m'envoyât un de ses anges pour la remplacer!...
+
+-- Elle se fait grande déjà...
+
+-- Seize ans à peine!...
+
+-- Et vous ne songez point à la marier?...
+
+Tanneguy sourit encore, et montrant du geste Marguerite qui
+courait en ce moment sous les fenêtres de la salle à manger:
+
+-- La marier!... répondit-il, voyez-la... elle n'aime que les
+fleurs et les papillons; elle naît à peine, la pauvre enfant; je
+veux qu'elle ignore longtemps encore les soucis et les
+préoccupations de la vie; tant qu'elle le voudra, je serai là pour
+lui épargner les douleurs qui sont le partage de la femme, et si
+Dieu me la conserve, comme il me l'a donnée, je ferai en sorte
+qu'elle ne connaisse de ce monde que les pures joies et les
+bonheurs réels...
+
+Puis le vieux Tanneguy ajouta, mais cette fois avec une sorte de
+complaisance paternelle:
+
+-- D'ailleurs, dit-il, Marguerite sera un jour, s'il plaît à Dieu,
+le plus riche parti de Lanmeur. Voilà bientôt seize ans que je
+travaille pour elle... J'ai au pays une ferme qui m'appartient en
+propre, et qui est d'un assez bon rapport... j'ai acheté
+dernièrement quelques bons arpents de terre; avec une belle paire
+de boeufs, et quelques chevaux de labour, cela lui fera une dot
+présentable. Marguerite peut donc attendre et choisir. Je la
+laisse libre. Elle a été élevée pieusement, je suis sûr d'elle
+comme de moi, et quand viendra le moment où il me faudra la
+remettre aux mains de celui qu'elle aura choisi, je m'y résignerai
+sans crainte, bien certain d'avance que Dieu l'aura guidée dans
+son choix, et que son choix sera bon!...
+
+-- Brave Tanneguy!... interrompit le bon curé avec bonhomie, vous
+avez été le meilleur des maris, vous serez le meilleur des pères.
+
+-- Oh! ce me sera pénible de me séparer de ma jolie Marguerite,
+répondit Tanneguy en soupirant, mais je me suis fait à cette idée
+depuis longtemps, et quand viendra l'heure, je serai prêt.
+D'ailleurs, ajouta-t-il avec un pâle et triste sourire, vous le
+savez bien, monsieur Kersaint, j'ai toujours nourri en moi un
+désir secret, celui de me retirer au bord de la mer. Cela me
+rappellera mon ancien métier, et je m'ennuierai moins dans ma
+solitude si je puis, tous les matins, faire un tour sur la grève.
+Il y a longtemps que je serais venu habiter Saint-Jean-du-Doigt,
+si je n'avais pas vu au cimetière de Lanmeur, le tombeau de ma
+pauvre femme!
+
+-- Une brave et digne femme! interrompit l'abbé.
+
+-- Ma petite Margaït sera son portrait, repartit Tanneguy: même
+beauté sereine, même vivacité, même coeur surtout!...
+
+Le vieil abbé suivait en ce moment les mouvements de Marguerite
+qui courait, éblouie par les rayons du soleil, presque enivrée par
+l'air vif et pur du matin. Une certaine gravité s'était tout à
+coup répandue sur ses traits, et il reporta doucement son regard
+sur le visage de Tanneguy.
+
+-- Tanneguy, lui dit-il alors d'une voix lente et comme s'il eût
+pesé chacune de ses paroles, il y a bien longtemps que vous
+n'étiez venu au presbytère, et si vous aviez tardé encore quelques
+jours, mon intention était d'aller vous trouver à Lanmeur.
+
+-- Vraiment!... fit Tanneguy dont l'oeil s'éclaira d'une joie
+sympathique.
+
+-- Oui, poursuivit l'abbé, j'avais besoin de vous voir!...
+
+-- Est-ce qu'il serait survenu quelque changement dans votre
+position?
+
+-- Il ne s'agit pas de moi.
+
+-- Et de qui donc?
+
+-- De vous, mon ami.
+
+Tanneguy regarda l'abbé avec étonnement; jamais il ne l'avait vu
+si grave, et il sentait une vague terreur monter de son coeur et
+troubler déjà son esprit.
+
+Pourtant, il tenta de faire bonne contenance.
+
+-- Eh bien! reprit-il après un moment de silence donné à la
+surprise et à l'étonnement, je suis heureux de vous avoir épargné
+le voyage; je suis prêt à entendre ce que vous aviez à me dire!...
+et croyez bien d'avance que vous me trouverez tout disposé à
+suivre vos bons conseils.
+
+Le vieil abbé sembla alors se recueillir, puis il reprit:
+
+-- Je ne sais, mon ami, dit-il, si vous connaissez au pays un
+homme que l'on a pris l'habitude de désigner sous la dénomination
+d'Éric le mendiant...
+
+-- Je le connais, répondit Tanneguy en fronçant le sourcil.
+
+-- Cet homme, poursuivit l'abbé, parcourt journellement les
+communes de la côte, et il va partout, semant les nouvelles bonnes
+ou mauvaises, vraies ou fausses, qu'il a recueillies sur son
+chemin.
+
+-- Je lui ai souvent fait l'aumône, et Margaït aussi!... objecta
+Tanneguy...
+
+-- Cela ne m'étonne pas!... il prélève dans la contrée une dîme
+considérable, dont j'ai ouï dire qu'il faisait mauvais usage.
+C'est, je crois, une nature perverse, mais cet homme n'est pas
+seulement méchant, il est encore très dangereux.
+
+-- Je le sais!... fit Tanneguy.
+
+-- Vous avez eu à vous en plaindre...
+
+-- Une seule fois.
+
+-- Et depuis, vous ne lui faites plus l'aumône?...
+
+-- Moi, je l'ai chassé de la ferme... mais Margaït lui donne,
+encore de temps à autre, à ce que j'ai appris.
+
+-- Alors, je commence à m'expliquer l'espèce de haine qu'il vous a
+vouée.
+
+-- Ah! il me hait.
+
+-- Il dit du moins beaucoup de mal de vous...
+
+-- Mais on n'y ajoute pas foi...
+
+-- Tanneguy, c'est une des erreurs les plus funestes des natures
+loyales et droites, de ne jamais croire à la puissance des
+méchants!... il est bien souvent difficile, même aux hommes les
+plus vertueux, de se préserver de leurs terribles atteintes.
+
+-- Et qu'importe ce que cet Éric peut dire de moi! s'écria
+Tanneguy en redressant le front avec une fierté pleine de
+noblesse; il y a vingt ans que j'habite le pays, monsieur l'abbé,
+et j'y ai assez d'amis dévoués, pour leur laisser le soin de me
+défendre contre les calomnies de tous les mendiants...
+
+-- Mais s'il ne s'agissait pas précisément de vous?
+
+-- Comment?...
+
+-- S'il s'agissait de Margaït, par exemple?
+
+-- Margaït!...
+
+-- Vous ne resteriez pas, je le suppose, tout à fait aussi
+indifférent aux calomnies qui pourraient l'atteindre.
+
+-- Il a dit du mal de Margaït!...
+
+Le père Tanneguy s'était levé à moitié, son visage avait tout à
+coup pâli, et sa main puissante et robuste s'appuyait carrément
+sur la table de chêne.
+
+Mais l'abbé Kersaint était trop l'ami de Tanneguy, pour ne pas
+aller jusqu'au bout, et il poursuivit, malgré la colère qui
+grondait sourdement dans la poitrine du père de Margaït.
+
+-- Mon ami, lui dit-il, je me suis promis de vous dire toute la
+vérité, et je ne veux vous en rien cacher. Éric a dit, et je vous
+le répète, pour vous mettre à même de prendre des mesures qui
+fassent cesser de telles calomnies, Éric a dit que depuis
+plusieurs mois vous receviez fréquemment chez vous un jeune homme
+que sa position sociale devrait au contraire éloigner de Margaït.
+
+-- Octave!... balbutia Tanneguy.
+
+-- Octave! répéta le curé; je sais moi, et tous vos amis savent
+aussi que le jeune Octave passe chez, vous, qui êtes le fermier de
+sa mère, quand le désir d'aller chasser dans les environs l'a
+réveillé de bonne heure; mais Éric voit les choses autrement, et
+il les répand avec des commentaires qui peuvent nuire à la
+réputation de Marguerite.
+
+-- Le misérable!...grommela Tanneguy en enfonçant ses ongles dans
+la table.
+
+-- Voilà ce qu'il dit, mon ami; il est triste, il est douloureux,
+d'avoir à défendre une enfant aussi pure que Marguerite de
+pareilles indignités, mais malheureusement, plus les calomnies
+sont absurdes, plus elles trouvent de crédit auprès de nos
+paysans... Vous y aviserez... et dans peu, j'en suis sûr, il n'en
+sera plus question...
+
+Tanneguy ne répondit pas: son oeil s'était ardemment fixé au
+parquet; une pâleur livide s'était répandue sur ses joues, son
+coeur battait à se rompre.
+
+Il se leva.
+
+-- Monsieur l'abbé, dit-il alors d'une voix profondément émue, je
+vous remercie pour Marguerite et pour moi, vous avez le courage de
+me dire la vérité, et maintenant je comprends bien des choses que
+je ne parvenais pas à m'expliquer.
+
+-- Quelles choses? fit l'abbé.
+
+-- Oh!... des riens; les sourires des uns, l'air contraint des
+autres, la joie maligne de tous... l'infamie, monsieur l'abbé.
+Marguerite est perdue...
+
+-- Y pensez-vous!...
+
+-- Perdue, vous dis-je... Marguerite est pure comme la rosée de
+mai; mais on ne le croit plus... je me vengerai.
+
+-- Tanneguy!...
+
+-- Ce n'est rien... soyez tranquille... j'aurai du calme, mais il
+y a du sang des Tanneguy dans mes veines, et nous verrons bien.
+
+-- Que comptez-vous faire?
+
+-- Vous allez le savoir, et en peu de mots, comme il convient...
+Marguerite va retourner avec votre domestique, la vieille Jeanne,
+à ma ferme de Lanmeur... Moi, pendant ce temps, j'irai régler mes
+affaires avec l'intendant des Kerhor, et demain je quitterai le
+pays...
+
+-- Partir!
+
+-- Demain, monsieur l'abbé...
+
+-- Vous reviendrez sur cette résolution.
+
+-- Je ne partirai pas sans vous serrer la main, monsieur l'abbé,
+mais je partirai...
+
+En parlant ainsi, Tanneguy fit un geste d'adieu à l'abbé Kersaint,
+et franchit résolument le seuil de la porte.
+
+Cependant, on entendait toujours derrière les arbres du verger les
+éclats joyeux de la voix de Marguerite.
+
+
+
+
+III
+
+
+En sortant de Saint-Jean-du-Doigt, deux chemins conduisent au
+château de Kerhor, habitation d'été de la mère d'Octave: l'un a
+été établi à grands frais pour les voitures; l'autre s'est trouvé
+tout naturellement tracé par les piétons.
+
+En quittant le presbytère, Tanneguy se mit à gravir le petit
+sentier rocailleux qui suit les sinuosités capricieuses de la côte
+jusqu'au château.
+
+Il était profondément agité.
+
+Son bâton s'appuyait, avec un bruit sec, sur les pointes vives du
+roc, et sa main en serrait rudement de temps à autre la poignée. À
+mesure que l'on s'éloigne de Saint-Jean-du-Doigt, l'aspect du sol
+devient monotone, âpre et nu; la végétation luxuriante de
+l'intérieur des terres disparaît; on n'aperçoit plus çà et là, que
+quelques pousses souffreteuses qui essayent de végéter sur les
+flancs inféconds du roc, ou encore quelques prairies arides, où
+l'herbe a été flétrie et brûlée par les vents d'orage.
+
+Bien que les rayons d'un soleil éclatant éclairassent ce tableau,
+tout cela était d'une tristesse morne et désespérée, et Tanneguy
+en reçut une impression fâcheuse qui ajouta encore à ses cruelles
+préoccupations.
+
+Tout à coup, il s'arrêta.
+
+À quelques pas devant lui, et sur la pointe extrême d'un rocher
+qui dominait à pic toute la grève, venait de se dresser une
+misérable cabane recouverte de chaume.
+
+Sur le seuil de cette cabane, un homme assis nonchalamment,
+accommodait philosophiquement les guenilles dont il était vêtu.
+
+Cet homme, Tanneguy le reconnut de suite.
+
+C'était celui que, dans le pays, on appelait Éric le mendiant.
+
+Au cri sauvage que le vieux Breton poussa à cette vue, le mendiant
+releva la tête et pâlit.
+
+Par une sorte de divination magnétique, il avait pressenti quelque
+catastrophe, et conçut un moment la pensée de se soustraire à
+cette visite indiscrète... Mais il était déjà trop tard.
+
+Quand il voulut fuir, il se trouva en face du vieux Breton qui
+avançait.
+
+Il fallait faire contre mauvaise fortune bon coeur, et Éric, qui
+ne manquait pas d'adresse, alla résolument au-devant du danger.
+
+-- Bonjour, monsieur Tanneguy, dit-il en se découvrant avec
+humilité devant le vieux descendant du connétable; le pauvre Éric
+ne vous a point oublié ce matin dans ses prières, ni vous ni votre
+charmante fille, et s'il plaît à Dieu de les exaucer, les
+bénédictions du ciel descendront sur votre demeure.
+
+-- Je vous remercie, Éric, répondit Tanneguy en se contenant de
+son mieux, les prières des pauvres sont agréables à Dieu, et je ne
+doute pas qu'il n'exauce les vôtres, si elles sont sincères.
+
+-- En pouvez-vous douter? fit Éric avec componction.
+
+-- J'en ai douté quelquefois, repartit Tanneguy, dont les sourcils
+se froncèrent malgré lui.
+
+-- Cependant...
+
+-- Cependant, j'ai à vous parler, maître Éric.
+
+-- À moi?
+
+-- À vous-même.
+
+-- J'allais sortir.
+
+-- Vous sortirez plus tard.
+
+-- Le matin, c'est le meilleur moment de la journée.
+
+-- Eh bien! je vous en tiendrai compte, objecta brusquement
+Tanneguy en lui jetant une pièce de monnaie que le mendiant se
+hâta de ramasser; mais j'ai à vous parler, et il faut que je vous
+parle!
+
+Le mendiant fit disparaître dans sa poche la pièce de monnaie
+qu'on venait de lui jeter, et montra sa cabane à Tanneguy, comme
+pour l'inviter à y entrer.
+
+La cabane dont il s'agit avait été construite par le mendiant lui-
+même, avec quelques poutres que la mer avait jetées sur la côte un
+jour d'orage, et de la terre qu'il avait ramassée sur la route;
+les pluies et les vents des nuits d'hiver l'avaient
+considérablement détériorée, et le toit, qui se composait de
+mauvaise paille et de branches d'arbres desséchées, commençait
+déjà à s'effondrer. Mais cette habitation, quelque chétive qu'elle
+fût, suffisait à Éric, qui, d'ailleurs, n'y demeurait pas d'une
+manière régulière et continue; dans les mauvais jours, il
+s'estimait encore heureux de trouver là un abri, qu'il n'était pas
+toujours certain de rencontrer ailleurs.
+
+Une ou deux bottes de paille jetées dans un coin lui servaient de
+lit, et la cabane n'avait pas d'autre ornement, si ce n'est un
+mauvais escabeau boiteux, que le mendiant devait à la charité des
+domestiques du château de Kerhor.
+
+Quand Tanneguy fut entré, Éric s'allongea sur sa botte de paille,
+son _peu-bas_ à gauche et sa besace à droite. Il avait fait ses
+réflexions: il avait deviné tout de suite ce dont il s'agissait,
+et il était décidé à affronter jusqu'au bout la colère du vieux
+Breton; il n'ignorait pas que Tanneguy était violent, emporté, et
+qu'il ne s'arrêterait peut-être pas devant les conséquences
+extrêmes de son emportement; mais le mendiant se sentait fort, et,
+au surplus, il n'était pas fâché, que le hasard lui offrit
+l'occasion d'avoir une explication décisive avec le père de
+Marguerite.
+
+Il n'éprouva donc aucune émotion en voyant entrer ce dernier, et
+un sourire presque ironique vint même effleurer ses lèvres,
+lorsqu'il s'aperçut que Tanneguy parcourait silencieusement la
+cabane, sans savoir probablement de quelle façon entamer
+l'entretien.
+
+Éric eut pitié de lui; il alla au-devant de ses désirs et
+commença:
+
+-- Vous avez désiré me parler, monsieur Tanneguy, dit-il, me voilà
+tout prêt à vous écouter, et à vous rendre tous les services qu'un
+pauvre mendiant comme moi peut rendre. Je connais bien du monde au
+pays et ailleurs, sans me vanter, et si c'est pour avoir des
+renseignements sur quelque bonne terre à acheter, je suis votre
+homme.
+
+-- Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
+
+-- Et de quoi donc? demanda le mendiant avec une naïveté feinte.
+
+-- Il s'agit de vous, et de vous seul, poursuivit Tanneguy, dont
+les joues se colorèrent vivement, et qui frappa le sol de son
+énorme _peu-bas_.
+
+Éric le regardait stupidement, et comme s'il eût vainement cherché
+à comprendre le sens de ses paroles.
+
+-- De moi? répondit-il avec un étonnement admirablement joué; moi,
+monsieur Tanneguy, je suis un pauvre mendiant, qui doit son
+existence à la charité des habitants de la côte. Je serais trop
+heureux de pouvoir vous être utile à quelque chose..., et je le
+répète, pour cela je suis votre homme.
+
+-- Soit! fit Tanneguy en réprimant un mouvement d'impatience, vous
+vous obstinez à ne pas comprendre le sens très-clair de mes
+paroles, eh bien! je parlerai avec encore plus de clarté...
+Écoutez moi donc, maître mendiant, et retenez bien surtout ce que
+je vais vous dire, car je vous l'assure, il pourrait vous en
+coûter cher de l'oublier.
+
+En parlant ainsi, le vieux Breton serrait son _peu-bas_ dans sa
+main crispée; ses sourcils se fronçaient, et ses regards lançaient
+d'ardentes étincelles.
+
+Éric cependant suivait chacun de ses mouvements avec une
+impassibilité vraiment remarquable.
+
+Tanneguy reprit:
+
+-- Il m'est revenu, dit-il d'une voix ferme et brève, que vous ne
+vous contentiez pas, dans vos courses de vagabond, d'implorer la
+charité publique, et que vous ajoutiez encore à ce métier celui
+d'espion et de calomniateur.
+
+-- Moi? fit Éric, qui se sentit pâlir malgré lui.
+
+-- Vous! poursuivit Tanneguy, vous, Éric, le mendiant!... Et ce
+qu'il y a peut-être de plus lâche et de plus infâme dans ce rôle
+que vous jouez, c'est que vous vous gardez bien de vous en prendre
+à ceux qui pourraient vous faire taire en vous châtiant, ou se
+venger en vous tuant, et que vous vous attaquez de préférence à
+des enfants qui n'ont d'autre défense que leurs larmes, ou d'autre
+refuge que leur silence!
+
+La physionomie de Tanneguy avait revêtu, pendant qu'il parlait, un
+caractère particulier d'ardente colère qui parut inquiétant à
+Éric.
+
+Toutefois, il surmonta cette inquiétude passagère, et essaya un
+sourire modeste.
+
+-- On vous a trompé sur mon compte, monsieur Tanneguy, répondit-
+il; je vas et viens à travers le pays, vivant des aumônes de tous,
+et l'idée ne m'est jamais venue de dire du mal de ceux qui me
+donnent!... Sans doute j'apprends et je vois beaucoup de choses en
+voyageant ainsi, et quand je rentre le soir dans ma pauvre cabane,
+j'ai souvent la mémoire bien plus remplie que ma besace; mais je
+prends le bon Dieu à témoin que jamais il ne m'est arrivé de
+raconter ce que j'apprenais ou ce que je voyais...
+
+-- Cependant on me l'a dit... objecta Tanneguy.
+
+-- On vous aura trompé, repartit le mendiant qui reprenait peu à
+peu toute son assurance, et voyez-vous, ajouta-t-il avec une sorte
+de complaisance nonchalante, il y en a qui m'aiment au pays et il
+y en a qui ne m'aiment pas... Les uns disent du bien de moi, les
+autres disent du mal... c'est une chose qu'on ne peut pas
+empêcher, monsieur Tanneguy, et quand on a la conscience honnête,
+et qu'on croit n'avoir rien à se reprocher, on va toujours son
+chemin, sans s'inquiéter des mauvaises gens, et des mauvais
+propos...
+
+Tanneguy s'arrêta à deux pas d'Éric.
+
+Les paroles du mendiant ne l'avaient pas calmé, ses sourcils
+s'étaient rapprochés, ses dents mordaient ses lèvres avec une
+fureur mal contenue.
+
+-- C'est bien, dit-il d'un accent impérieux et comme s'il eût
+voulu imposer silence au mendiant, c'est bien, tu n'es pas
+coupable... tu n'as rien dit, on m'a trompé... puisque tu
+l'assures, je te crois; je ne veux plus parler de ce qui est
+arrivé, je veux seulement te donner un avertissement pour
+l'avenir!... Il est possible que quelqu'un te paye pour venir
+espionner ce qui se passe chez moi, mais c'est une chose que je ne
+puis souffrir davantage, et que j'ai la ferme intention
+d'empêcher.
+
+-- Et comment donc cela? interrompit Éric avec un sourire presque
+moqueur.
+
+-- En te défendant d'approcher de la ferme, répondit Tanneguy.
+
+Éric haussa les épaules:
+
+-- Est-ce que ça se peut, ça? dit-il en jouant avec son bâton; je
+vais à Lanmeur tous les jours, et il n'y a que le bon Dieu qui
+puisse m'empêcher d'y aller.
+
+-- C'est ce que nous verrons, fit Tanneguy, qui s'enivrait peu à
+peu de sa propre colère.
+
+-- Oh! c'est tout vu!...
+
+-- Tu viendras?
+
+-- J'irai!...
+
+-- Même si je te le défends?...
+
+-- Surtout si vous me le défendez.
+
+-- Misérable! s'écria Tanneguy.
+
+Et sa figure prit aussitôt une expression terrible; ses yeux
+s'injectèrent de sang, et il leva son bâton noueux sur la tête du
+mendiant.
+
+Ce dernier n'avait pas bougé; seulement sa main s'était doucement
+glissée dans la besace qui gisait à ses côtés, et il en retira un
+instant après une sorte de mauvais pistolet de poche qu'il y
+tenait constamment caché.
+
+Cependant, la colère de Tanneguy semblait s'être éteinte aussi
+vite qu'elle s'était allumée, et son arme demeura un moment
+suspendue sur la tête d'Éric, sans qu'il pût se résoudre à la
+laisser retomber.
+
+Mais lorsqu'il aperçut le mouvement du mendiant, quand il vit que
+sa main s'était armée tout à coup du pistolet qu'il venait de
+retirer de sa besace, et qu'il paraissait disposé à en faire
+usage, sa colère se ranima instantanément, ses mains se crispèrent
+et d'un coup de _peu-bas_ vigoureusement appliqué, il fit tomber à
+ses pieds le pistolet du mendiant.
+
+Éric fut comme abasourdi de cette soudaine attaque, il se releva
+d'un bond, et se jeta avidement sur le pistolet qui venait de lui
+échapper.
+
+Mais déjà Tanneguy avait eu le temps de poser le pied sur l'arme,
+et son bâton s'était aussitôt relevé:
+
+Éric le regarda stupidement, ne sachant pas trop s'il devait
+reculer ou avancer.
+
+-- Vous êtes un misérable, maître Éric, dit enfin le vieux Breton,
+mais cette fois d'une voix plus calme, et si je n'avais écouté que
+ma colère, j'aurais vengé, d'un seul coup, tous les honnêtes gens
+de la commune, que vous avez calomniés, comme ma pauvre Margaït...
+mais vous ne perdrez rien pour attendre, je vous le prédis, si
+vous continuez à vous faire ainsi le digne instrument des
+vengeances du château.
+
+Et comme Éric, muet et immobile, ne quittait pas des yeux le
+pistolet sur lequel Tanneguy avait mis le pied:
+
+-- Prenez-y garde, poursuivit ce dernier en lançant d'un coup de
+_peu-bas_ l'arme dehors la cabane, prenez-y garde, maître Éric,
+vous jouez là un vilain jeu, qui vous conduira peut être plus loin
+que vous ne voudriez aller... C'est tout ce que je puis vous dire,
+aujourd'hui; mais nous pourrons renouer cette conversation, si le
+désir vous prend jamais de revenir rôder autour de la ferme!...
+
+En parlant ainsi, Tanneguy gagna la porte, et disparut bientôt
+dans le sentier de Kerhor.
+
+Éric l'avait suivi jusque sur le seuil; quand il l'eut vu
+disparaître, il rentra dans la cabane, passa tranquillement sa
+besace à son cou et releva son bâton.
+
+-- Si vous le voulez bien, monsieur Tanneguy, se dit-il alors, et
+tout en ajustant ses haillons, c'est ce soir que nous reprendrons
+la conversation.
+
+Et il s'éloigna rapidement, en prenant la direction de Saint-Jean-
+du-Doigt.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Vers la fin du jour, Marguerite se trouvait dans sa chambre, et
+elle songeait tristement à tous les événements qui s'étaient
+succédé depuis quelques heures seulement.
+
+Marguerite savait les projets de départ de son père, et son coeur
+se brisait quand elle venait à penser que, sous peu de jours, que
+le lendemain peut-être, il lui faudrait quitter ce pays, où elle
+se sentait retenue par des liens mystérieux et irrésistibles:
+quand cette amère pensée s'emparait de son esprit, l'image sombre
+et désespérée d'Octave passait devant elle, et ses yeux
+s'emplissaient de larmes.
+
+Marguerite aimait Octave d'une sainte et pure amitié; mais
+l'amitié d'une enfant naïve comme elle aboutit souvent à l'amour.
+
+Depuis quelque temps surtout, la pauvre Marguerite éprouvait à
+l'approche d'Octave de singuliers symptômes qui jetaient bien
+souvent le trouble et l'effroi dans son esprit. Son coeur battait
+plus vite dans sa poitrine; le sang circulait plus ardent dans ses
+veines; tout son corps tressaillait d'une joie sans seconde quand,
+par hasard, sa main rencontrait la sienne. La nuit, Marguerite
+avait des insomnies étranges; aux pâles rayons de la lune, il lui
+semblait voir les anges, ses soeurs, s'asseoir à son chevet, et la
+contempler tristement; elle s'effrayait malgré elle, et, par une
+contradiction qu'elle ne pouvait comprendre, elle aimait ce
+trouble, cette frayeur, cette vague inquiétude dont son âme était
+pleine.
+
+Qu'allait-elle devenir quand il lui faudrait s'éloigner? quand il
+lui faudrait quitter le bourg pour n'y plus revenir? quand il lui
+faudrait renoncer à revoir jamais Octave?
+
+Marguerite ne se sentait pas la force de lutter contre la volonté
+de son père; elle n'en avait ni le courage ni la pensée; elle
+était décidée d'avance à faire le sacrifice de son amour, à mourir
+lentement, plutôt que d'attrister, par un refus, la vieillesse de
+son père; et cependant combien de larmes, combien de tristesses,
+de désespoirs!...
+
+La vieille Jeanne, la servante de l'abbé Kersaint, n'avait pas
+quitté Marguerite; il se faisait tard cependant, et c était
+l'heure du repos. La vieille Jeanne se mit en devoir d'aider la
+fille de Tanneguy à se dépouiller de ses vêtements du jour.
+
+Ces soins arrachèrent pour un moment Marguerite à ses tristes
+préoccupations. La femme redevenait enfant, pour admirer chaque
+parure qu'on lui ôtait, et elle ne se lassait de regarder sa
+petite glace, comme pour s'assurer qu'elle restait jolie.
+
+Tantôt c'était son collier de perles blanches qu'on lui enlevait,
+et elle redressait avec fierté son beau col de cygne, aussi blanc
+que la neige. Une autre fois c'était son surtout de drap piqué que
+la vieille allait déposer dans un grand bahut sculpté, et son
+regard caressait avec amour les contours délicieux de sa taille;
+mais ce fut surtout lorsque Jeanne détacha le noeud qui retenait
+ses cheveux et qu'elle les sentit retomber en longues boucles sur
+ses épaules et son sein nus, qu'elle se prit à rougir, croisant
+ses deux bras sur sa gorge naissante par un geste plein de pudeur.
+
+Elle était si belle ainsi! Il y avait dans sa pose tant de
+chasteté et de beauté; son regard à demi voilé étincelait de tant
+d'amour contenu et de tant de pudeur, que la vieille Jeanne
+s'arrêta un instant pour la contempler et l'admirer. Elle était
+belle, et sainte, et pure; le vent des passions terrestres n'avait
+point encore soufflé sur cette frêle enveloppe; son coeur était
+aussi pur que son âme, son âme était aussi blanche qu'au sortir
+des mains de Dieu!
+
+Quand Marguerite vit que Jeanne restait debout devant elle,
+plongée dans une admiration muette, elle jeta un petit rire, vif
+et doux comme un cri d'oiseau, et alla elle-même prendre un long
+vêtement de toile blanche, puis, s'étant assurée que tout aide
+étrangère lui était désormais inutile, elle congédia Jeanne, et
+demeura seule.
+
+Alors, elle se reprit encore à songer à son départ, essaya de
+mettre en ordre tous les objets qu'elle allait emporter, et comme
+l'horloge de Lanmeur sonnait onze heures, elle alla s'agenouiller
+près de son lit, et commença sa prière, les mains jointes, les
+yeux levés au ciel.
+
+Mais à peine eut-elle commencé, qu'une émotion fébrile fit
+trembler ses mains, elle baissa les yeux, et s'étant détournée
+avec vivacité, elle aperçut un homme debout au milieu de la
+chambre.
+
+Octave!... s'écria-t-elle en devenant pâle comme une morte,
+Octave!
+
+-- Marguerite!... répondit le jeune homme, d'un ton suppliant.
+
+-- Vous, ici! poursuivit Marguerite, vous! oh! mon Dieu... mais
+quelle a été votre pensée, dites? qui vous y a conduit? comment y
+êtes-vous venu?... dites! dites!... mais répondez...
+
+Et comme elle ne se sentit pas la force d'en dire davantage, elle
+laissa retomber sa tête dans ses mains, et se prit à sangloter.
+
+Le jeune homme s'élança alors vers elle, et, avant qu'elle eût eu
+le temps de s'éloigner, il lui prit les deux mains dans les
+siennes.
+
+-- Marguerite!... lui dit-il, d'une voix pleine de larmes; ma
+jolie Marguerite... ne pleurez pas ainsi; écoutez-moi, vous allez
+partir!
+
+-- Partir! fit Marguerite en relevant la tôle.
+
+-- Demain, m'a-t-on dit... demain, il faudra me séparer de vous,
+pour toujours...
+
+Oh! je n'ai pu accepter cette pensée cruelle; j'ai voulu vous
+revoir encore une fois, vous dire un dernier adieu... et je suis
+venu... Marguerite, auriez-vous la cruauté de me dire que j'ai mal
+fait?
+
+-- Eh bien! répondit Marguerite, vous êtes venu, Octave, vous
+m'avez vue... et maintenant, vous pouvez partir.
+
+Et comme elle se dirigeait vers la porte de la chambre qu'elle se
+disposait à ouvrir, Octave l'arrêta:
+
+-- Y pensez-vous, lui dit-il, je ne puis sortir par cette porte,
+je rencontrerais quelqu'un en ce moment, et vous seriez perdue.
+
+Marguerite courut alors vers la fenêtre qu'elle ouvrit. La
+campagne était calme, le ciel chargé de nuages; personne ne
+veillait alentour; mais il y avait quinze pieds d'élévation, et
+l'on pouvait se tuer en tombant...
+
+Elle revint s'asseoir triste et rêveuse auprès de son lit.
+
+Pendant quelques secondes un silence embarrassant régna dans la
+chambre.
+
+Octave restait debout et regardait Marguerite accablée, les yeux
+fixés vers le parquet. Dans un moment même, il vit des larmes
+couler silencieusement le long de ses joues.
+
+Un profond sentiment de pitié s'empara de lui: il comprit que sa
+position devenait odieuse. C'était la première fois qu'il faisait
+trembler cette enfant, et il se reprocha sa lâcheté.
+
+Il alla donc se mettre à genoux à deux pas d'elle, et joignant les
+mains a son tour:
+
+-- Marguerite!... dit-il, je vous aime!... je vous aime de tout ce
+que Dieu a mis en moi d'amour et de passion; je vous aime comme un
+insensé; voilà ma faute!... ne me pardonnerez-vous pas?... Oh! ne
+pleurez pas ainsi... je puis sortir!... cette fenêtre n'est pas si
+élevée qu'on ne puisse s'échapper par cette issue... je
+partirai!... et qu'importe après tout que je meure si vous êtes
+sauvée... vous, vous, Marguerite, ma Marguerite, bien-aimée...
+
+Marguerite le regarda à travers ses larmes avec une mélancolie
+profonde.
+
+-- Octave, répondit-elle, vous m'aimez, dites-vous; j'ai bien
+besoin de vous croire, dans ce moment surtout.
+
+Et elle prit un ton grave et une pose sérieuse et réfléchie.
+
+-- Octave, poursuivit-elle, vous ne pouvez vous retirer par cette
+porte, car, ainsi que vous le disiez, on vous rencontrerait, et je
+serais perdue. Cette fenêtre ne vous offrirait pas un moyen
+meilleur de retraite, et quoique vous me le proposiez, je serai
+aussi généreuse que vous, je n'accepterai pas. Il faut donc que
+vous restiez ici jusqu'au jour.
+
+Mais, ajouta-t-elle en lui désignant un des coins de la chambre,
+j'attends de votre loyauté, de ne point franchir la distance que
+vous allez mettre entre nous!...
+
+C'étaient deux enfants, l'un âgé de vingt ans, l'antre de seize...
+âge heureux où l'on se souvient encore de sa première pureté, où
+l'âme n'a pas perdu toute sa naïveté et sa candeur; âge terrible
+aussi, où les premières passions, les plus doux sentiments, les
+plus irrésistibles penchants s'éveillent au coeur de l'homme.
+
+Octave était un bon et simple jeune homme, qui n'avait pris aucun
+des travers du milieu dans lequel il avait vécu. Fils unique,
+dernier rejeton d'une famille aristocratique, il avait été
+entouré, dès son enfance, de tous les soins, de toutes les
+fantaisies qui flattent l'esprit, et cependant, son coeur ni son
+esprit n'en avaient été gâtés. Il s'était développé au milieu de
+ce monde de luxe, sans se laisser entraîner sur la pente si douce
+des plaisirs faciles que le monde tolère, et à vingt ans, il avait
+encore sa première pureté, et aucune séduction ne l'avait entraîné
+au-delà des limites sacrées de l'honneur et du devoir.
+
+Octave avait aimé Marguerite dès le premier jour; il avait bien
+senti le trouble pénétrer dans son coeur, avec ce nouveau
+sentiment; mille désirs impatients avaient vingt fois sollicité sa
+jeunesse; mais la passion ne l'avait pas emporté jusqu'à
+l'aveuglement, et jamais la pensée ne lui était venue de ternir la
+chasteté de son amour par une trop vive ardeur de la possession.
+
+Pour Marguerite, nous l'avons dit, les choses s'étaient passées
+autrement. Pour elle, en effet, la vie n'avait pas toujours eu des
+joies sans amertume; privée, dès sa plus tendre jeunesse des
+caresses d'une mère chérie, elle avait vécu, un peu isolée,
+quelquefois même, en proie à des découragements indéfinissables.
+L'amour de son père ne lui avait pas toujours suffi. Puis, un
+soir, elle avait vu Octave, et elle l'avait aimé. Cela s'était
+passé aussi simplement que nous le racontons. Elle crut lire dans
+les yeux du jeune homme qui se rapprochait d'elle, une pitié
+tendre qui s'adressait à sa souffrance cachée, une promesse de
+bonheur qu'on lui envoyait pour l'aider à supporter ses douleurs
+secrètes, et elle, la pauvre enfant naïve, s'était laissé prendre
+à la joie, à l'espérance, à la vie, en rencontrant cette chaste
+sympathie. Il y avait dans le coeur d'Octave trop de pur amour,
+pour que l'idée lui vînt de faire rougir Marguerite.
+
+Il se serait tué plutôt.
+
+Et cependant, du coin où l'amoureuse jeune fille l'avait relégué,
+il jetait un coup d'oeil avide sur ces charmes divins, qu'un voile
+léger lui dérobait à peine.
+
+Il ne l'avait point encore vue ainsi.
+
+Et son regard s'allumait, sa poitrine était en feu; vingt fois
+même, par un mouvement irréfléchi, il fut sur le point de se
+précipiter vers elle, et de la prendre dans ses bras...
+
+Mais un geste de Marguerite, geste moitié impératif, moitié
+suppliant venait l'arrêter, et le retenir à sa place.
+
+Ils s'aimaient tous deux, et c'est ce qui les sauva!...
+
+Pourtant, dans un de ces moments où le sang refluait avec tant
+d'abondance vers la poitrine d'Octave, où le feu circulait, ardent
+dans ses veines, où mille désirs mal combattus l'emportaient
+malgré lui, vers une solution dont il eût rougi de sang-froid, la
+vertu dont il avait fait preuve jusqu'alors fut vaincue, et il
+marcha à Marguerite, les cheveux en désordre, et la tête perdue!
+
+En le voyant ainsi venir à elle, Marguerite poussa un cri de
+détresse, et croisa ses deux bras sur sa poitrine:
+
+-- Octave, cria-t-elle d'une voix désespérée, vous mentez à votre
+parole.
+
+-- Marguerite, essaya de répondre Octave, qui déjà, d'un geste
+puissant, saisissait ses deux mains effrayées.
+
+-- Oh! mon Dieu!... dit la jeune fille accablée.
+
+-- Marguerite! Marguerite!... tais-toi... poursuivit Octave, tais-
+toi, je t'aime... des préjugés de famille nous séparent
+aujourd'hui... mais tu peux être à moi!... devant Dieu, tu seras
+ma femme, ma Marguerite bien-aimée... Oh! je te le jure, enfant
+chère, mon plus saint désir, ma plus noble ambition est de
+consacrer ma vie à ton bonheur; et quoiqu'il arrive, mes jours
+sont désormais liés aux tiens... Marguerite.
+
+-- Laissez-moi! dit la fille de Tanneguy d'une voix mourante.
+
+-- Jamais!
+
+-- Octave! Octave! vous êtes mon plus implacable ennemi!...
+
+Mais Octave n'écoutait plus rien, un instant encore, et Marguerite
+était perdue... Elle fit un effort désespéré; la honte et la
+pudeur lui donnèrent des forces surhumaines, et, dégageant ses
+mains de l'étreinte passionnée de son amant, elle courut effarée
+vers la fenêtre qu'elle se hâta d'ouvrir:
+
+-- Si vous faites un pas de plus, dit-elle en indiquant cette
+nouvelle issue qu'elle venait de se frayer, Octave, je me tue.
+
+Mais Octave n'avait nulle envie de la suivre; déjà son sang
+s'était refroidi, et il avait honte du mouvement qui l'avait un
+moment emporté. D'ailleurs la porte venait de s'ouvrir, et la
+silhouette du père de Marguerite s'y dressait maintenant grave et
+sévère.
+
+-- Octave! dit le vieillard d'une voix lente et sombre, je vous ai
+estimé jusqu'aujourd'hui à l'égal d'un gentilhomme et d'un homme
+de coeur; mais l'action que vous venez de commettre est une
+lâcheté, et je vous méprise...
+
+-- Monsieur, balbutia Octave.
+
+-- Une lâcheté, répéta Tanneguy avec fermeté; une pauvre fille
+sans défense, une enfant, innocente et pure; ne pas se contenter
+de la séduction du regard et de la parole, pousser l'infamie
+jusqu'à la violence, ah! c'est trop, monsieur, et tout autre que
+moi, peut-être, vous eût fait payer cher une semblable conduite...
+
+-- Mais je l'aime! interrompit Octave; mon seul désir est de faire
+de Marguerite ma femme devant Dieu et devant les hommes!
+
+Tanneguy haussa les épaules, et sourit:
+
+-- Que vous l'aimiez, monsieur, répondit-il, c'est possible: mais
+que vous ayez l'intention de l'épouser, c'est faux.
+
+-- Pourtant...
+
+-- C'est faux, vous dis-je, car vous savez bien, comme moi, que
+Mme la comtesse de Kerhor ne consentirait jamais à une pareille
+union. Et cependant, poursuivit Tanneguy, toujours avec la même
+gravité triste, il fut un temps où les Tanneguy eussent peut-être
+hésité, eux aussi, à contracter une alliance avec les Kerhor. Mes
+ancêtres m'ont légué à moi aussi, monsieur le comte, un blason que
+je n'étale pas aux yeux du monde, mais dont je suis fier, et je ne
+permettrai à personne, à personne, entendez-vous, de le souffleter
+impunément!
+
+Et comme Octave demeurait interdit et muet, le vieux Breton
+continua:
+
+-- C'est le malheur des temps, monsieur le comte, dit-il, les
+jeunes gens d'aujourd'hui, qui, à l'âge de vingt ans ne croient
+plus à l'amour, à la fidélité, à la loyauté, à l'honneur,
+s'arrogent le droit de porter insolemment le trouble et la honte
+dans les familles... Que leur importe à eux la vieillesse du père
+ou la pureté candide de la fille; ils vont droit leur chemin, sans
+s'inquiéter de ce qu'ils laissent derrière. Mais il peut se
+trouver cependant, et j'en suis une preuve vivante, monsieur le
+comte, un homme, un vieillard, que de pareilles actions révoltent,
+qui a encore dans les veines un sang jeune et vigoureux, et qui,
+au besoin, ne l'oubliez pas, saurait venger par l'épée, et d'une
+main sûre, l'outrage fait à son honneur! Allez donc, monsieur le
+comte; demain, grâce à vous, ma fille et moi nous quitterons le
+pays... Et je vous le dis, avant de vous quitter, je vous le dis
+sans colère et sans forfanterie, je prie Dieu qu'il vous éloigne à
+tout jamais de ma demeure.
+
+Octave avait tout écouté sans répondre.
+
+Toutes ces insultes il les avait dévorées sans mot dire; c'était
+le père de Marguerite qui parlait, et il faisait sans hésiter le
+sacrifice de sa vanité à son amour.
+
+Mais quand le vieux Tanneguy eut cessé de parler, il releva la
+tête et fit quelques pas vers lui:
+
+-- Monsieur, lui dit-il d'une voix ferme, les apparences accusent
+aujourd'hui la sincérité de mon amour, et ce n'est ici ni le lieu
+ni le moment de me disculper!... Pour Marguerite, pour moi, pour
+vous-même, je me tairai... Je n'ai qu'un mot à dire cependant, et
+ce mot renfermera toute l'explication de ma conduite: j'aime
+Marguerite, et je jure Dieu qu'elle sera ma femme.
+
+Puis, se tournant alors vers la jeune femme qui se tenait plus
+morte que vive adossée à la fenêtre ouverte:
+
+-- Adieu, lui dit-il, mais cette fois la voix pleine de larmes et
+le coeur brisé, adieu, Marguerite. Oh! ne m'oubliez pas trop vite,
+et un jour vous saurez combien je vous aimais!
+
+Et, sans attendre de réponse, il franchit le seuil de la porte,
+sans même oser regarder en arrière.
+
+Cependant Marguerite était tombée à genoux, la tête dans ses
+mains.
+
+Elle sanglotait.
+
+Le lendemain, la ferme fut vendue à la hâte, et le père Tanneguy
+et sa fille quittèrent précipitamment le pays, sans que l'on pût
+dire quelle direction ils avaient prise.
+
+
+
+
+V
+
+
+Deux années s'étaient écoulées depuis les événements que nous
+avons racontés aux chapitres précédents. Si le lecteur veut bien
+nous suivre, nous allons le mener vers une partie de la Bretagne,
+en l'assurant d'avance qu'il n'aura rien perdu au change.
+
+La Bretagne est assez riche pour fournir un cadre heureux à tout
+ce que la vie habituelle peut offrir de scènes saisissantes et
+dramatiques.
+
+Il faisait nuit déjà depuis quelques heures; on était au mois de
+septembre; des nuages noirs et lourds couraient dans le ciel; le
+vent soufflait âpre et froid sur la côte.
+
+Deux cavaliers venaient de sortir de Brest, et se laissant aller
+au pas tranquille de leur monture, ils avaient pris le chemin qui
+mène au Conquet, en côtoyant la rade.
+
+L'un pouvait avoir vingt-huit ans, l'autre en avait à peine vingt-
+deux.
+
+Le plus âgé était un grand gaillard aux allures vives et décidées,
+qui portait hardiment son chapeau de feutre sur l'oreille, et dont
+le visage rayonnait de gaieté et de bonne humeur.
+
+Le plus jeune, au contraire, était petit, quoique bien pris dans
+sa taille; une extrême pâleur était répandue sur ses joues, et une
+certaine teinte de mélancolie attristait ses traits.
+
+Ils cheminaient l'un à côté de l'autre sans échanger la moindre
+parole.
+
+Du reste la route était déserte, quelques gouttes de pluie
+commençaient à tomber, et l'on entendait du sentier ce bruit
+tourmenté qui s'élève des flots que le flux et le reflux agitent
+incessamment.
+
+La situation prêtait peu à la conversation.
+
+L'aspect de la rade était sans charmes, et avec le vent et la
+pluie, cinq lieues à faire n'étaient certainement pas chose bien
+attrayante.
+
+Toutefois, le plus âgé des deux voyageurs sembla penser autrement,
+car après quelques minutes de silence il se tourna brusquement
+vers son compagnon, et arrêta son cheval en poussant un éclat de
+rire qu'aucun écho ne lui renvoya.
+
+-- Ah çà! mon cher Octave, dit-il avec un accent de brusquerie de
+bon aloi, je ne vous trouve guère charmant cejourd'hui; et si
+j'avais prévu le cas où vous deviendriez aussi monotone, je me
+serais bien gardé de quitter notre chère capitale pour vous suivre
+dans ce pays qui, s'il ne manque pas de pittoresque, manque
+essentiellement de lune et de soleil.
+
+-- Vous aimez donc, bien le soleil? repartit ironiquement son
+compagnon.
+
+-- Vrai Dieu, mon ami, s'écria le plus âgé d'un certain ton
+enthousiaste qui avait sa séduction, j'ai vécu dix ans de mes plus
+belles années dans un affreux taudis de l'une des plus horribles
+rues de Paris; l'escalier était étroit et sombre, la chambre ornée
+de ses quatre murs; je montais cent vingt-huit marches pour y
+atteindre, et jamais, durant les dix années de labeur opiniâtre et
+de luttes incessantes, je n'ai eu une heure de lassitude ou une
+seconde de découragement.
+
+-- Et pourquoi cela? objecta Octave.
+
+--Ah dame! poursuivit son compagnon, c'est que ma chambre, ou ma
+mansarde si vous l'aimez mieux, avait deux grandes fenêtres
+ouvrant sur le ciel et recevait de première main les plus purs et
+les plus riants rayons du soleil. Le matin, à midi, le soir, du
+soleil! c'est-à-dire, mon cher ami, de la gaieté, de la confiance
+en Dieu, de l'indépendance, de l'amour, ces mille sentiments bénis
+qui font de la vie un éternel enchantement...
+
+-- Vous n'avez pas l'air médecin, Horace, objecta Octave.
+
+-- Pourquoi donc?
+
+-- À votre enthousiasme!...
+
+-- Ah çà! mon bon, moi j'avoue mon faible; j'aime la vie; je n'ai
+jamais, comme vous, nourri d'affreuses et froides pensées de
+suicide. Le hasard m'a ramassé un jour dans les rues de Paris, où
+je peignais des enseignes; j'avais quatorze ans, je ne connaissais
+ni mon père ni ma mère, mais j'étais intelligent, Dieu merci, et
+je portais dans mon coeur cette fleur d'éternelle jeunesse que
+rien au monde n'a pu encore flétrir... Ah! Octave, je voudrais
+bien vous donner quelquefois un peu de ma gaieté et de mon
+insouciance.
+
+-- Votre existence n'a pas été secouée par les mêmes douleurs,
+répondit Octave avec un sourire triste.
+
+-- La mort de votre mère!...
+
+-- Oui; et plus que cela peut-être, la perte d'un amour dont
+j'avais fait mon seul rêve.
+
+-- Vous m'avez compté cela... mais enfin on se console.
+
+-- Le croyez-vous?
+
+-- Je n'en sais rien... mais on se distrait, on travaille, on
+voyage...
+
+-- Et que faisons-nous donc?
+
+-- Pardieu! vous avez raison... nous voyageons, nous allons pour
+le moment... où diable m'avez-vous dit que nous allions?
+
+-- Au Conquet.
+
+-- Non, à l'abbaye de Saint-Matthieu, un monastère antique, planté
+audacieusement sur un promontoire battu par les flots, suspendu
+comme un vaisseau de pierre entre le ciel et l'eau... Ce doit être
+superbe!
+
+-- Et cependant vous maugréez.
+
+-- Aussi, avouez que je n'ai pas tout à fait tort; voilà bientôt
+huit jours que nous arpentons la Bretagne, un délicieux pays, ma
+foi, tantôt à pied, tantôt à cheval; et depuis huit jours nous
+n'avons pas couru le moindre danger et rencontré le moindre
+voleur.
+
+-- Vous vous croyez toujours en Italie?
+
+-- Le fait est qu'en Italie nous aurions eu le temps d'être
+dévalisés vingt fois.
+
+-- Grand merci.
+
+-- Bah! l'imprévu, cher ami, n'est-ce pas la vie? Je donnerais,
+moi, la moitié de mon existence pour ignorer ce que je ferai
+durant l'autre moitié.
+
+Tout en devisant ainsi, les deux amis avaient laissé bien loin
+derrière eux la ville de Brest et les petites habitations qui
+s'échelonnent le long de la côte.
+
+À mesure qu'ils avançaient, le chemin devenait plus difficile,
+plus montueux; les chevaux avaient bien de la peine à suivre le
+sentier, que les pluies récentes avaient détrempé. D'ailleurs la
+route avait cessé de côtoyer la rade, et maintenant ils
+s'enfonçaient à chaque pas davantage dans les terres.
+
+Octave était retombé dans sa mélancolie ordinaire. Horace,
+désespérant de l'en arracher, se contentait de le suivre sans rien
+dire.
+
+Le silence s'était donc rétabli, et un incident seul pouvait
+désormais le rompre.
+
+Cependant Octave s'arrêta tout à coup et se tourna vers son
+compagnon avec une certaine vivacité qui ne lui était pas
+habituelle.
+
+-- On se distrait, on travaille, avez-vous dit, s'écria-t-il
+brusquement. Vous croyez donc, vous, Horace, que l'on puisse
+oublier...
+
+-- Je le crois, répondit Horace un peu surpris de cette boutade
+inattendue.
+
+-- Ah! c'est que vous n'avez jamais aimé!
+
+-- Jamais!
+
+-- Eh bien! moi, Horace, moi j'avais vingt ans alors, c'est-à-dire
+que je n'avais pas encore souffert: la vie ouvrait devant moi ses
+deux portes dorées, et mon coeur, que rien n'avait blasé,
+acceptait sans défiance les premières promesses de bonheur...
+Avoir vingt ans et se croire aimé d'une femme que l'on aime,
+Horace, le ciel n'a pas de plus douces ni de plus pures joies...
+Ce que j'avais fait de rêves insensés, Dieu seul le sait... et un
+seul jour, une heure a brisé tout cet avenir de bonheur. Voilà de
+ces malheurs que l'on ne peut oublier, mon ami!
+
+-- Pauvre Octave!
+
+-- Ah! vous qui êtes médecin, Horace, vous qui, grâce à un travail
+surhumain, êtes parvenu à conquérir à vingt-huit ans une des
+places les plus illustres parmi les célébrités européennes, dites-
+moi donc pourquoi l'on ne meurt pas de douleur, ou plutôt, ce que
+c'est que cette douleur qui vous tue peu à peu, lentement,
+longuement. Dites-moi ce que c'est que la vie, l'amour, ce que
+c'est que la mort.
+
+-- Ceci ne rentre pas clans la chirurgie, mon ami, objecta Horace.
+
+-- Ah! tenez, poursuivit Octave avec un geste de découragement,
+l'amour est un sentiment triste... J'ai songé bien souvent à me
+tuer, depuis que j'ai perdu Marguerite. Où est-elle?... qu'est-
+elle devenue?... est-elle morte, elle, morte de honte et de
+désespoir? dois-je la rencontrer un jour, ou faut-il que j'use ma
+vie, ainsi, heure par heure, dans cet isolement qui m'épuise,
+m'absorbe, et m'enlève à chaque instant un peu de ma force et de
+mon courage?...
+
+Horace ne répondit pas... Depuis quelques minutes, un bruit de pas
+s'était fait entendre derrière eux, et cet incident mit fin
+momentanément à la conversation.
+
+D'ailleurs ni Octave ni Horace n'étaient bien certains du chemin
+qu'ils suivaient en ce moment, et ils n'étaient pas fâchés l'un et
+l'autre d'avoir, à ce sujet, quelques renseignements positifs.
+
+Horace arrêta son cheval.
+
+Par imitation, Octave en fit autant.
+
+Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, qu'ils virent
+poindre, derrière eux, au bout du sentier, la silhouette d'un
+homme, qui portait le costume du pays.
+
+Cet homme marchait d'un bon pas, et s'appuyait sur un bâton ferré.
+
+La lune était cachée derrière les nuages noirs que le vent
+chassait de la côte; mais les pâles rayons qu'elle laissait
+glisser de temps à autre suffisaient à détailler les parties
+importantes de son costume.
+
+Il portait le chapeau aux larges bords, l'habit de drap brun des
+hommes du canton de Saint-Thégonnec, et des guêtres de cuir qui
+lui montaient à mi-jambes. Cet homme paraissait être encore dans
+toute la force de l'âge.
+
+Comme les deux cavaliers s'étaient arrêtés au milieu du sentier,
+il les eut bientôt rejoints, et passa près d'eux, sans ralentir le
+pas.
+
+Seulement, et selon l'antique et solennelle coutume du pays
+breton, en passant près d'eux, il porta la main à son chapeau, et
+salua.
+
+Les deux jeunes gens lui rendirent respectueusement, son salut, et
+Horace se mit aussitôt en devoir de l'interpeller.
+
+-- Pardon, monsieur, lui dit il, pardon de vous arrêter, mais mon
+ami et moi, nous nous sommes engagés dans ce sentier, un peu
+imprudemment, et nous ne savons vraiment pas s'il nous conduira où
+nous désirons aller.
+
+-- Et où désirez-vous aller?... demanda le Breton, en s'appuyant
+sur son _peu-bas_, au milieu du sentier.
+
+-- Au Conquet...
+
+-- Ce chemin y mène tout droit, messieurs...
+
+-- Et combien avons-nous encore de lieues, pour y arriver?
+
+-- Trois, au plus, répondit le Breton, qui, sans attendre nue
+autre question, salua de nouveau les deux cavaliers, et reprit sa
+route du même pas rapide et pressé.
+
+-- C'est égal!... murmura Horace dès que le Breton eut pris une
+certaine avance, les habitants de ce pays, sont d'étranges gens...
+N'avez-vous pas remarqué, Octave, l'énorme ceinture de cuir que
+celui-ci portait autour des reins?...
+
+--En effet! fit Octave.
+
+-- Diable d'idée de rentrer chez soi, à une pareille heure de la
+nuit, quand on porte de pareilles sommes...
+
+-- La côte est sûre.
+
+--Que sait-on?...
+
+-- Les Bretons ne volent pas...
+
+-- Non, mais les forçats?...
+
+Il y eut un silence.
+
+Silence plein d'angoisses, car tous les deux avaient cru entendre
+les arbustes du sentier tressaillir sous une pression, qui n'était
+pas celle du vent.
+
+-- N'avez-vous pas entendu?... demanda presque aussitôt Horace.
+
+-- Si fait!... répondit Octave.
+
+-- Il y avait quelqu'un dans le champ voisin...
+
+-- Peut-être bien...
+
+-- Je vous avoue que je ne serais pas très-rassuré à la place de
+notre Breton.
+
+-- Vous ne rêvez qu'aventures, mon ami...
+
+-- Vous avez raison, sans doute, Octave, mais si vous m'en croyez,
+nous presserons le pas...
+
+-- Pour fuir! fit Octave en riant.
+
+-- Pour escorter ce brave homme... répondit Horace... et tenez,
+ajouta-t-il presque immédiatement, voyez si mes pressentiments me
+trompaient!...
+
+Les deux cavaliers étaient arrivés à ce moment, dans un endroit
+élevé, d'où le voyageur domine les lieux environnants.
+
+Octave avait arrêté une seconde fois son cheval, et il tourna les
+regards vers l'endroit que lui désignait son compagnon.
+
+À une distance d'environ deux cents pas, trois hommes traversaient
+un champ de blé noir, en courant, et se dirigeaient en toute hâte,
+vers le sentier dans lequel le Breton venait de s'engager.
+
+-- Vous avez raison, dit Octave.
+
+-- En avant donc, répondit Horace, et Dieu veuille que nous
+arrivions à temps.
+
+Les deux jeunes gens lancèrent aussitôt leur cheval, mais à peine
+eurent-ils franchi une certaine distance, que le bruit d'une
+lutte, suivi peu après d'un cri épouvantable s'éleva du milieu de
+la nuit, et vint les glacer d'effroi...
+
+-- Un crime! s'écria Octave.
+
+-- Un assassinat! ajouta Horace.
+
+Et ils reprirent leur course plus rapide, enfonçant leurs éperons
+sanglants, dans le ventre de leur bête.
+
+En dix minutes, ils furent sur le lieu de la scène.
+
+Mais les assassins avertis par le bruit de leur course, avaient eu
+le temps de prendre la fuite, et il ne restait plus sur le revers
+de la route que le cadavre inanimé du Breton.
+
+Horace sauta aussitôt à bas de son cheval, détacha sa trousse de
+la selle, et s'avança rapidement vers la victime.
+
+Son chapeau gisait loin de lui; sa ceinture de cuir avait disparu,
+une large blessure ouvrait sa poitrine.
+
+Octave était descendu de son cheval, comme son compagnon, avait
+attaché les deux bêtes à la haie du chemin, et plein d'anxiété, il
+s'était rapproché d'Horace qui déjà tenait la main du blessé...
+
+-- Il n'est pas mort, au moins? demanda-t-il vivement, à voix
+basse.
+
+-- Heureusement, répondit Horace.
+
+-- La blessure est-elle mortelle?...
+
+-- Non.
+
+-- Je respire...
+
+-- Ah! ne nous flattons pas trop cependant, mon ami, poursuivit le
+jeune médecin, ceci n'est point seulement un vol ordinaire,
+croyez-moi; il y a là quelque atroce et épouvantable vengeance.
+
+-- Qui peut vous faire supposer...
+
+-- La nature de la blessure même.
+
+-- Comment...
+
+-- Regardez vous-même.
+
+En ce moment, la lune venait de se dégager des quelques nuages qui
+interceptaient les rayons, et grâce à sa clarté douteuse, Octave
+put examiner l'état de la victime.
+
+-- Par un hasard providentiel, poursuivit Horace, en découvrant la
+poitrine du Breton avec le même sang froid que s'il se fût cru
+encore, professant l'anatomie dans l'un des hôpitaux de Paris; par
+un hasard providentiel, le couteau a porté sur une côte, et s'y
+est arrêté; mais il est facile de voir avec quelle vigueur, disons
+avec quelle haine le coup a été porté. Dans une attaque ordinaire,
+l'assassin se fût contenté de mettre son adversaire hors de
+combat; ici, il a choisi sa place... et je dirai plus, je gagerais
+que la victime a été frappée après le vol...
+
+-- Je vous avoue que je ne comprends pas... objecta Octave.
+
+-- Vous allez comprendre, ... repartit Horace, il y a eu lutte
+d'abord, c'est évident... Voici les vêtements déchirés, le linge
+froissé, le chapeau lancé au loin, tous indices certains d'un
+combat acharné, lequel a dû se terminer par la chute de notre
+Breton... il avait affaire à trois adversaires, nous les avons
+vus; il a dû succomber... et remarquez ceci, Octave, c'est que cet
+homme n'a pas reçu durant le combat la moindre égratignure; qu'il
+était d'ailleurs désarmé, puisque nous ne retrouvons plus son
+bâton;... qu'enfin, lorsqu'il est tombé, les trois voleurs étaient
+maîtres de lui, et qu'il n'avait aucun intérêt à commettre un
+meurtre désormais inutile.
+
+-- À moins cependant que l'un des assassins ne fût connu de la
+victime, dit Octave.
+
+-- Voilà la vérité, ajouta vivement Horace, vous l'avez trouvée...
+Oui, pendant la lutte, le malheureux aura prononcé un mot, un nom
+peut-être... Ce nom était celui de l'un des assassins, et cela a
+suffi... Quand il est tombé, il était déjà condamné... On l'a
+assassiné à froid.
+
+-- Voilà une terrible histoire.
+
+-- Bah! fit Horace, il en sera quitte pour quelques milliers de
+francs de moins.
+
+Et, sans ajouter une parole de plus, le jeune médecin se mit en
+devoir de panser la blessure du Breton, qui déjà, d'ailleurs,
+commençait à revenir de son évanouissement.
+
+C'était, il faut le dire, une scène profondément, saisissante,
+surtout à l'heure et dans le lieu où elle se passait.
+
+Le paysage qui les entourait avait un aspect particulièrement
+triste.
+
+Quelques champs sablonneux où poussait une végétation sans force;
+çà et là, de frêles bouquets de bouleaux brûlés par les vents
+d'ouest; partout une campagne nue et sans charme; enfin, une
+certaine harmonie monotone et désolée, qui se composait du bruit
+des vagues sur les falaises prochaines, ou des plaintes du vent de
+mer dans les genêts.
+
+Les deux jeunes gens s'étaient tus, en proie à mille sentiments
+contraires, et penchés avidement sur le patient, ils épiaient,
+chacun de ses mouvements, attendant avec une anxiété mortelle
+qu'il revint à lui!
+
+Le Breton ne se fit pas longtemps attendre; il agita d'abord ses
+deux bras, comme au sortir d'un long sommeil, passa à plusieurs
+reprises sa main sur son front et dans ses cheveux, et promena
+enfin son regard effaré autour de lui:
+
+-- Où suis-je?... demanda-t-il d'une voix faible.
+
+-- Près de deux amis, répondit Horace, et surtout près d'un
+médecin que Dieu avait envoyé là pour vous sauver.
+
+-- Mais... que s'est-il donc passé? ajouta encore le vieux Breton,
+qui ne se rappelait pas.
+
+Puis, passant de nouveau sa main sur ses tempes glacées, il
+chercha à fixer ses esprits; son regard examina une à une les
+touffes de genêts qui ornaient les revers de la route, les chevaux
+attachés à la haie, Octave, Horace, tout ce qui l'entourait; et
+quand il le reporta sur lui-même, il s'arrêta et laissa échapper
+un mouvement d'effroi, en apercevant sa propre blessure:
+
+-- Du sang!... s'écria-t-il; mais cette fois d'une voix ferme et
+qui ne tremblait plus... Du sang...! oh! je me rappelle... tout à
+l'heure... ici... Éric. Éric le mendiant... le misérable... C'est
+lui, messieurs, c'est lui, il voulait m'assassiner!
+
+-- Que vous disais-je? fit Horace à l'oreille d'Octave.
+
+-- Silence! interrompit ce dernier.
+
+Depuis quelques secondes, en effet, Octave semblait s'être
+transformé.
+
+La voix du Breton, ce nom d'Éric qu'il avait jeté au milieu de sa
+phrase, cet éclair sauvage qui jaillissait de ses yeux, toutes ces
+particularités, insignifiantes ou naturelles en apparence,
+l'avaient profondément agité; et maintenant, pâle, ému, respirant
+à peine, il attendait, suspendu aux lèvres du patient, qu'un mot
+vint encore qui fixât ses irrésolutions.
+
+Mais le Breton paraissait s'être calmé; il avait saisi la main
+d'Horace, et la serrait dans les siennes avec effusion.
+
+-- Vous l'avez dit, monsieur, poursuivit-il d'une voix pleine de
+larmes, c'est Dieu qui vous a envoyé à mon secours... car ma mort
+eût été un grand malheur, savez-vous bien?... non pour moi, qui
+n'ai plus grand temps à vivre sans doute, mais pour une pauvre
+enfant qui se serait trouvée seule au monde, et qui serait morte
+dans l'isolement et le désespoir.
+
+-- Vous avez une fille?
+
+-- Un ange, monsieur, et c'est une grande bonté de Dieu d'avoir
+détourné le couteau de ce misérable, car, à l'heure qu'il est,
+Marguerite serait perdue.
+
+-- Marguerite? s'écria Octave qui ne pouvait plus se contenir, et
+se précipita vers Tanneguy dont il prit les mains.
+
+-- Vous la connaissez? fit ce dernier en retirant ses mains par un
+mouvement de défiance.
+
+-- Mais je suis Octave!... Tanneguy, Octave Kerhor; ne me
+reconnaissez-vous pas?
+
+Le vieux Tanneguy se tut, regarda un moment Octave, qui se tenait
+debout devant, lui, haletant, éperdu, attendant, une réponse, et
+remua tristement la tête:
+
+-- Oui, vous êtes Octave, dit-il après un moment de silence, je
+vous reconnais bien maintenant. Sans le vouloir sans doute,
+monsieur, c'est vous qui avez attiré sur nous tous les malheurs
+que nous déplorons... Marguerite est maintenant perdue pour vous,
+comme elle est perdue pour le monde.
+
+-- Que dites-vous?
+
+-- Je dis, Monsieur Octave, que vous êtes un gentilhomme, et que
+j'attends de votre honneur que vous n'irez pas plus loin sur cette
+route, quand je vous aurai appris que Marguerite est à deux pas
+d'ici.
+
+-- Mais je l'aime!
+
+-- C'est un aveu que vous m'avez déjà fait, jeune homme, et
+aujourd'hui comme il y a deux ans, cet aveu le repousse.
+
+-- Ah! c'est de la cruauté.
+
+-- Non, de l'humanité, monsieur.
+
+-- Comment?
+
+-- Et si vous n'avez pas su respecter naguère l'innocence de
+Marguerite, j'espère qu'aujourd'hui, du moins, vous saurez
+respecter sa folie.
+
+-- Marguerite folle!... s'écria Octave, qui fut obligé de se
+retenir au bras d'Horace pour ne pas tomber.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Marguerite folle!...
+
+Cette pensée ne sortait plus de l'esprit d'Octave, et depuis trois
+jours qu'il était au Conquet, il avait, vainement, cherché à
+calmer la douleur dont il avait été frappé en apprenant cette
+cruelle nouvelle.
+
+Marguerite folle!
+
+Toute la journée on le voyait errer sur la côte déserte, marchant
+de rocher en rocher, quelquefois sombre, muet, le regard fixe et
+le front penché; puis souvent, s'arrêtant sur la grève pour
+prendre sa tête dans ses mains et pleurer...
+
+Il n'avait pas songé à raconter à Tanneguy sa vie, son amour, la
+mort de sa mère, qui le laissait libre; il avait laissé Horace
+reconduire le vieux Breton à sa demeure, et n'avait pas insisté
+pour y aller lui-même.
+
+Qu'y eût-il été faire...?
+
+Maintenant Marguerite était perdue pour lui, perdue à jamais, sans
+espoir... La vue de la pauvre enfant, dans sa pénible position,
+eût renouvelé toutes ses souffrances, sans y apporter le moindre
+remède; il valait mieux la quitter sans la revoir, il valait mieux
+partir sans lui parler.
+
+D'ailleurs, il avait encore, dans son coeur, l'image ineffable de
+l'enfant heureuse qu'il avait connue et aimée; il ne voulait pas
+attrister sa vie, en apportant dans sa solitude le souvenir cruel
+de son malheur!
+
+C'est ainsi qu'il avait raisonné dès les premiers moments; il
+espérait alors qu'Horace lui apporterait des nouvelles de
+Marguerite, que quelqu'un lui parlerait d'elle, qu'il saurait
+enfin d'une manière certaine que penser et que faire.
+
+Mais Horace n'avait point encore rencontré Marguerite; pour
+complaire à Octave, il avait, à diverses reprises, demandé au père
+Tanneguy à la voir; sa qualité de médecin lui donnait le droit
+d'être indiscret, elle lui en imposait presque le devoir. Le père
+Tanneguy avait repoussé toute avance à ce sujet: la solitude,
+prétendait-il, convenait surtout à l'état de sa fille; elle vivait
+fort retirée, ne voyait que son père, et souriait seulement le
+soir quand la journée avait été belle.
+
+Le père Tanneguy avait ajouté que sa santé propre était pour ainsi
+dire rétablie, qu'il n'oublierait jamais le service qu'Horace et
+Octave lui avaient rendu, mais qu'il désirait bien vivement ne pas
+les retenir dans le pays plus longtemps qu'il ne leur convenait à
+eux-mêmes.
+
+C'était une manière indirecte de les congédier; mais Horace, par
+amitié pour Octave, n'y voulut point prendre garde.
+
+-- Ainsi, disait Octave après que son ami l'avait entretenu
+longuement de l'intérieur de la ferme du père Tanneguy, ainsi,
+vous n'avez pu voir Marguerite?
+
+-- Impossible!
+
+-- Et du moins vous a-t-il fait connaître le caractère particulier
+de sa folie?
+
+-- Nullement.
+
+-- Vous ne le lui avez peut-être pas demandé?
+
+-- Si fait.
+
+-- Et qu'a-t-il répondu?
+
+-- Il a éludé.
+
+-- C'est étrange! disait Octave.
+
+-- C'est étrange, si l'on veut, ajoutait Horace, car enfin cet
+homme ne veut pas vous voir; je comprends cela jusqu'à un certain
+point, et vous aussi. Le plus sage donc est de nous en tenir là,
+mon ami, de faire notre valise, et de prendre une autre direction.
+
+-- Partir sans la voir?
+
+-- Mais elle ne vous reconnaîtra pas!
+
+-- Mais moi, Horace, moi, je la verrai; je presserai sa main,
+j'entendrai encore une fois le son de sa voix; dans l'expression
+de son regard, je retrouverai peut-être quelques rayons de son
+beau regard d'autrefois... et que sait-on?... Dieu ne m'aurait-il
+pas envoyé ici pour la rendre à la raison et à l'amour?
+
+-- Les amoureux ont toujours d'excellentes raisons qui ne valent
+pas mieux que les vôtres, dit Horace en haussant les épaules.
+
+-- Mais n'êtes-vous pas de mon avis? Pensez-vous que sa folie
+doive être éternelle?
+
+-- C'est selon.
+
+-- N'avez-vous pas envie de le savoir?
+
+-- Peut-être.
+
+-- Vous êtes savant.
+
+-- Vous êtes bien bon!
+
+-- Et curieux.
+
+-- Je ne m'en cache pas.
+
+-- Eh bien! restez, mon ami. Allez encore chez le père Tanneguy...
+Pour moi, pour vous, pour elle aussi, ne parlons pas; tentez
+encore de les rencontrer; notre persévérance sera couronnée de
+succès; et si vous pouvez la voir seulement dix minutes, vous me
+l'avez dit, vous saurez si cette folie est incurable.
+
+-- Je vous le promets.
+
+Et tous les jours c'étaient les mêmes instances de la part
+d'Octave et la même condescendance de celle d'Horace.
+
+Il est vrai de dire que ce dernier n'était peut-être pas
+complètement désintéressé dans la question.
+
+Le mystère dont on entourait Marguerite, les précautions inouïes
+que prenait le père pour n'en laisser approcher personne, pas même
+un médecin: tout cela avait éveillé sa curiosité au dernier point,
+et l'obligeance avec laquelle il semblait servir les intérêts
+d'Octave, était bien un peu mêlée d'entêtement pour son propre
+compte.
+
+Mais jusqu'alors ses efforts avaient été vains, et rien ne pouvait
+faire supposer qu'il dût mener l'affaire à bonne fin.
+
+Un jour, Octave était sorti du Conquet, et tout en se promenant,
+il avait insensiblement gagné la plaine, et son instinct, plus que
+sa volonté, l'avait dirigé vers la demeure de Marguerite.
+
+C'était une petite habitation, placée sur une légère éminence, qui
+dominait conséquemment toute la côte, et devait jouir des beaux
+spectacles qu'offre la mer par les jours de grandes tempêtes.
+
+On a beaucoup exploré la Bretagne, dans ces derniers temps
+surtout; les touristes s'y sont donné rendez-vous de tous les
+points de la France, et cette terre, éminemment pittoresque, a été
+pendant quelques années presque aussi fréquentée que la Suisse ou
+l'Italie.
+
+Mais les touristes n'ont guère visité que les lieux dont les
+_Guides du voyageur_ leur indiquaient le nom et la position
+topographique. Ils ont parcouru les plaines de Karnac, les rives
+enchantées de l'Ellé, les montagnes d'Arrès; ils se sont arrêtés à
+Penmarch, au Foll-Cout, à Saint-Paul-de-Léon, et bien peu ont osé
+pousser leur course, jusqu'aux bords de l'Océan. Les côtes de
+Bretagne ont rarement été foulées par le pied du voyageur, et les
+historiens du pays eux-mêmes ont complètement négligé d'en faire
+mention.
+
+Que de ravissants paysages, que de puissantes fantaisies de la
+nature restent là, ignorées ou méconnues. Quel plus beau spectacle
+que celle longue suite d'énormes rochers que la mer, dans ses
+gigantesques caprices, a taillés avec un art qu'envierait le plus
+habile sculpteur! De Saint-Matthieu à Saint-Paul-de-Léon le regard
+se lasse à admirer; les glaciers de la Suisse n'ont pas de plus
+beaux aspects, les bords de la Baltique n'offrent pas de plus
+curieux sujets d'étude. Il y aurait tout un livre à écrire sur
+cette partie de la Bretagne, livre coloré, attrayant, saisissant
+et dramatique. Il sera fait tôt ou tard.
+
+La ferme du vieux Tanneguy était à une demi-lieue environ de la
+côte, mais par sa position elle dominait, nous l'avons dit, toute
+cette plaine qui s'étend entre le Conquet et Saint-Matthieu; un
+bouquet de petits arbres en formait une ceinture mouvante, et elle
+s'en dégageait coquettement pour laisser s'élever vers le ciel les
+petites tourelles à cul-de-lampe, dont elle était ornée: un vieux
+reste de la féodalité.
+
+Octave examinait un à un tous les détails de cette charmante
+habitation, et son coeur battait à se rompre quand la pensée lui
+venait que Marguerite était là, sans doute, et que d'un moment à
+l'autre il pouvait la voir. C'était la première fois qu'il lui
+arrivait de pousser ses excursions jusqu'à cet endroit, et il se
+sentait rougir et trembler comme un écolier pris en défaut.
+
+Mais le désir de voir Marguerite fut plus fort; il s'assit au pied
+de l'un des arbres qui servent d'allée à l'habitation, et attendit
+patiemment.
+
+Il était six heures environ; le soleil se couchait à l'horizon, il
+avait fait une journée magnifique. Il espérait la voir sortir, la
+rencontrer, lui parler; mille rêves insensés à la réalisation
+desquels il ne croyait pas. Mais il attendait, et cette attente
+suffisait à emplir son coeur d'une douce émotion.
+
+Une heure se passa ainsi sans qu'aucun incident vint troubler sa
+solitude; Octave était désappointé, mais que pouvait-il faire? Se
+résigner et revenir le lendemain, c'était le parti le plus sage,
+et déjà il se disposait à se lever quand un bruit de pas vint
+détourner son attention.
+
+Ce pouvait être Marguerite! et tout son être tressaillit; mais
+cette joie dura peu, car dès qu'il se fut retourné, il aperçut un
+vieux mendiant qui venait à lui du bout de l'allée.
+
+Le vieux mendiant s'appuyait sur un bâton noueux, et paraissait
+marcher avec beaucoup de peine. Octave eut pitié de lui et alla à
+sa rencontre.
+
+-- La charité, s'il vous plaît, mon bon monsieur, fit le vieillard
+dès qu'Octave fut à portée du chapeau qu'il tenait à la main et
+avec cette voix chevrotante et plaintive qui semble appartenir
+exclusivement aux mendiants bretons.
+
+Octave laissa tomber une pièce blanche dans le chapeau qu'on lui
+tendait et se disposa à passer outre; mais il s'arrêta presque
+aussitôt, comme poussé par une idée soudaine, et fit signe au
+mendiant de s'approcher.
+
+Celui-ci accourut avec toute la prestesse d'un jeune homme, et
+leva vers Octave sa tête et ses regards avides.
+
+-- Pour vous servir, mon bon monsieur, dit-il en s'inclinant
+humblement, malgré mes soixante-dix ans et mes infirmités, il y a
+bien des services que je puis rendre encore; et me voilà prêt, mon
+bon monsieur.
+
+Octave l'examina.
+
+Ce mendiant, pouvait avoir cinquante ans au plus, malgré les
+soixante-dix qu'il s'attribuait si généreusement. Il portait le
+costume déguenillé de l'emploi; une besace vide pendait à son
+côté, et un bandeau couvrait une partie de sa figure.
+
+D'ailleurs il avait l'air fort respectable, et nul, si ce n'est
+Tanneguy, n'eût pu reconnaître dans cet homme Éric, le mendiant de
+Saint-Jean-du-Doigt.
+
+C'était lui cependant, toujours aussi vert, aussi vigoureux,
+jouant encore avec la même astuce et le même bonheur la comédie de
+la mendicité. Éric avait été obligé de fuir les environs de Saint-
+Jean-du-Doigt après le départ de Tanneguy; on avait su ses
+calomnies, et tout le canton avait cessé presque instantanément de
+lui faire l'aumône.
+
+Éric avait donc quitté le pays et s'était dirigé vers Saint-
+Matthieu, conservant au fond du coeur une haine implacable contre
+Tanneguy et sa fille dont il avait fait le malheur, mais qu'il
+accusait d'avoir fait le sien.
+
+Éric était une mauvaise nature; aucun bienfait ne pouvait le
+ramener. Il s'était promis de se venger de Tanneguy, et rien
+n'aurait pu le faire renoncer à ses projets de vengeance. Sans
+s'en douter, ou sans s'en inquiéter, il suivait cette pente
+sanglante qui mène tout droit au bagne.
+
+Du reste le bagne est à Brest, à deux pas de la côte, et, l'on
+doit le dire, le voisinage d'une pareille institution est
+pernicieux pour les campagnes qui entourent cette ville; non que
+nous entendions prétendre que le sens moral y soit plus perverti,
+que l'on y rencontre plus de criminels que dans tout autre lieu;
+Dieu nous garde d'exprimer une pareille pensée. Mais il nous
+semble que le bagne doit rayonner tristement sur les environs. Il
+s'échappe presque tous les jours un ou deux forçats de Brest, et
+ces forçats se répandent d'habitude dans les communes qui
+l'entourent; quelquefois ils y séjournent; c'est une dangereuse
+compagnie; ce sont de terribles professeurs de vol et
+d'assassinat. Il ne faut pas laisser l'esprit populaire se
+familiariser avec ces épouvantails nécessaires; il faut craindre
+qu'ils ne deviennent de sanglants soliveaux!
+
+Éric s'était vite formé à cette école: le premier pas était fait;
+il entra de plain-pied dans cette voie terrible, et, comme on l'a
+vu dans le chapitre précédent, il s'était assez bien acquitté de
+sa première affaire.
+
+Octave examinait donc Éric le mendiant et hésitait à l'interroger.
+
+Éric se trouvait gêné par cette espèce d'examen dont il était
+l'objet; il craignait à chaque instant qu'Octave ne vînt à
+rappeler ses traits et à le reconnaître, et il ne lui convenait
+pas, dans le moment du moins, de renouveler connaissance.
+
+Il recommença donc ses propositions.
+
+-- Monsieur veut peut-être un guide pour visiter les environs,
+reprit-il avec le même ton paterne; quoique je ne sois plus aussi
+ingambe que je l'ai été, je pourrai cependant lui être de quelque
+utilité, et personne ne connaît la côte mieux que moi. Tel que
+vous me voyez, j'ai fait autrefois jusqu'à vingt lieues dans ma
+journée.
+
+-- C'est bien marcher! murmura Octave, mais ce n'est pas un
+service de cette nature que j'attends de vous, mon brave homme.
+
+-- Il m'appelle brave homme, pensa Éric, il ne me reconnaît pas.
+
+-- En votre qualité de mendiant, poursuivit Octave, vous devez
+fréquenter toutes tes fermes du pays et en connaître les
+habitants: ce sont des renseignements que je veux avoir; êtes-vous
+à même de me les donner?
+
+-- Tout ce qui pourra vous être agréable, répondit Éric.
+
+Et un sourire plein de malice, d'astuce et de satisfaction passa
+sur ses lèvres.
+
+Mais Octave était trop profondément préoccupé pour s'apercevoir
+d'un semblable détail.
+
+-- Voyez-vous, poursuivit Éric, voilà vingt ans bientôt que je
+suis dans le pays, et je puis vous donner sur les familles qui y
+demeurent les renseignements les plus circonstanciés.
+
+-- Les renseignements que je désire avoir, dit Octave, n'ont
+qu'une importance purement relative, et d'ailleurs la personne
+dont il s'agit n'habite guère cette côte que depuis deux ans...
+
+-- Depuis deux ans? fit Éric comme s'il eût cherché à se rappeler.
+
+-- Oh! il est inutile de chercher longtemps, ajoute Octave, je
+n'ai point d'intérêt à cacher le nom de cette personne; nous
+sommes sur sa propriété, et c'est Tanneguy qu'elle s'appelle.
+
+-- Tanneguy, dit Éric en relevant la tête.
+
+-- Vous le connaissez?
+
+-- Beaucoup, mon bon monsieur.
+
+-- Il y a deux ans qu'il est au pays, n'est-il pas vrai?
+
+-- Deux ans, en effet.
+
+-- Et quelle réputation y a-t-il acquise?
+
+-- Oh! celle d'un respectable et digne fermier... il n'y a qu'une
+voix là-dessus.
+
+-- Il vit fort retiré cependant?
+
+-- Il ne sort jamais, pour ainsi dire.
+
+-- Et qui fréquente-t-il?
+
+-- Personne.
+
+-- Mais comment le connaît-on alors?
+
+Éric remua la tête avec un faux air de finesse et de bonhomie.
+
+-- Eh! mon bon monsieur, répondit-il, par le bien qu'il fait.
+
+-- Il en fait donc beaucoup?
+
+-- Tout son avoir y passe, quoi!
+
+Octave hésita, puis il poursuivit:
+
+-- Mais dites-moi, mon brave homme, ajouta-t-il, à quoi, dans le
+pays, attribue-t-on cette sorte de solitude dans laquelle il se
+renferme?
+
+-- Oh! à ceci et à cela, répondit Éric, à tout et à rien, vous
+savez, les uns disent blanc, les autres disent noir. Ceux qui sont
+plus près de la vérité rapportent cela à des malheurs que le
+bonhomme Tanneguy a éprouvés dans le pays qu'il habitait
+auparavant.
+
+-- Quels malheurs?
+
+-- Sa fille...
+
+-- Ah! il a une enfant?
+
+-- Et un beau brin de fille!
+
+-- Vous l'avez vue?
+
+-- Comme je vous vois.
+
+-- Et elle est jeune?
+
+-- Dix-sept ans approchant.
+
+-- Et jolie?
+
+-- Comme un ange du bon Dieu.
+
+-- Et pourquoi semblez-vous mêler la fille à la cause des malheurs
+du père?
+
+-- Oh! c'est une histoire...
+
+-- On la dit folle, n'est-ce pas?
+
+-- Pour cela, mon bon monsieur, je l'ai souvent entendu dire.
+
+-- Est-ce que vous ne le croiriez pas?
+
+-- Elle vit fort retirée, la pauvre enfant, et il est bien
+impossible de savoir ce qu'elle pense et ce qu'elle dit.
+
+-- Mais alors, pourquoi ces bruits?
+
+-- Çà, c'est le père Tanneguy, un brave homme, voyez-vous, qui a
+quelquefois des idées singulières.
+
+-- Comment?
+
+-- Mon avis à moi est que la pauvre jeune Marguerite n'est pas
+heureuse.
+
+-- Vous pensez donc que son père aurait poussé la cruauté jusqu'à
+la séparer des vivants; qu'elle ne serait pas folle?
+
+-- Je le pense.
+
+-- Mais alors, ce serait une action généreuse que de l'enlever à
+cette prison inique dans laquelle on l'enferme, où on la tue
+lentement.
+
+Un sourire passa rapidement sur les lèvres d'Éric, et Octave se
+tut.
+
+Son coeur battait avec précipitation: un espoir soudain s'était
+fait jour à travers ses irrésolutions, et ses regards fixement
+arrêtés sur les tourelles du manoir cherchaient à y découvrir
+celle qu'il aimait.
+
+Cependant, malgré l'assurance d'Éric, malgré le désir qu'il
+nourrissait dans son esprit, il ne pouvait encore croire à cette
+révélation. Pourquoi le vieux Tanneguy, qui aimait tant sa fille,
+l'aurait-il ainsi cruellement condamnée à la solitude, à la folie?
+Pourquoi Marguerite se serait-elle résignée à jouer ce rôle dont
+elle devait souffrir? N'y avait-il pas, au contraire, mille
+raisons de croire qu'il en était autrement? Et Octave lui-même
+n'était-il pas fondé à penser que la douleur avait pu égarer la
+raison de Marguerite jusqu'à la folie?
+
+Octave retomba lourdement de la hauteur de ses espérances dans la
+réalité, et il sentit de nouveau son coeur se briser et la
+confiance s'en échapper.
+
+D'ailleurs, ce qui le confirma encore davantage dans cette pensée,
+que le mendiant avait calomnié le père de Marguerite, c'est que,
+lorsqu'il sortit de ses rêveries et releva la tête, le mendiant
+avait disparu, ne croyant pas devoir attendre de nouvelles
+interpellations.
+
+Octave poussa un profond soupir, et reprit son chemin vers le
+Conquet.
+
+Il était profondément triste: une amertume sans seconde emplissait
+sa poitrine; un désespoir morne se lisait sur ses traits.
+
+Pauvre Marguerite!... Marguerite, folle!... folle à cause de son
+amour.
+
+Il ne l'avait pas vue, il lui faudrait repartir sans la voir; il
+allait être contraint de s'éloigner pour toujours.
+
+Octave comprenait qu'il valait mieux, pour son repos, pour son
+bonheur, qu'il en fût ainsi. Et cependant il ne pouvait se
+résigner à celle nécessité; et il marchait, à pas lents, dans
+l'allée de tilleuls, espérant toujours vaguement que Dieu
+prendrait pitié de lui, et mettrait fin à son atroce douleur.
+
+Tout à coup il s'arrêta.
+
+Un bruit imperceptible s'était fait entendre, et Octave avait
+tressailli.
+
+Une fenêtre de l'une des tourelles venait de s'ouvrir, et
+l'amoureux jeune homme s'était retourné précipitamment. C'était
+Marguerite!
+
+Le jour n'avait pas fui encore. Il régnait de toutes parts un
+calme et un recueillement ineffables; quelques rayons de soleil se
+jouaient encore sur les toits bleus du petit manoir.
+
+C'était bien Marguerite!
+
+Mais comme elle avait pâli et maigri, ce n'était plus la blonde et
+charmante enfant rieuse qu'il avait connue et aimée; maintenant
+c'était la pâle et douce image d'Ophélia, pleurant son amour
+perdu, ou souriant tristement aux rêves de sa raison égarée.
+
+Octave demeura comme frappé de cette transformation, et ne pouvant
+avancer ni reculer, sans force, sans voix, la poitrine haletante,
+il laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes.
+
+Et alors, tout son passé revint radieux, rire et danser autour de
+lui; toute cette vie heureuse, enchantée, bénie de Dieu, passa
+devant lui jour à jour, heure à heure, avec ses fleurs et ses
+parfums, ses chants et ses fêtes.
+
+Il revit la vallée de Saint-Jean-du-Doigt, la ferme du père
+Tanneguy; le chemin creux qu'il prenait pour y aller, le sentier
+rude et rocailleux qu'il suivait pour en revenir.
+
+Comme il était jeune et gai! Comme il aimait!
+
+Et Marguerite? la pauvre sainte enfant!
+
+Elle courait alors à travers la prairie, laissant flotter ses
+cheveux sur son dos; quelle grâce exquise dans ses gestes! quelle
+candeur sur son front! quelle touchante expression dans son
+regard!
+
+Dieu n'avait pas d'ange plus pur; jamais homme n'avait été aimé
+par un coeur plus naïf!
+
+Octave suivait un à un ces fantômes gracieux du passé, et il les
+saluait les yeux pleins de larmes et le coeur désespéré.
+
+Tout était fini maintenant. Le vide s'était fait autour de lui; la
+solitude, une solitude froide et sans écho l'entourait, et il ne
+voyait plus de refuge que dans la mort.
+
+Ainsi absorbé par les souvenirs du passé, Octave n'entendait pas
+la voix de Marguerite, qui, grâce au calme de la soirée, semblait
+flotter dans l'air comme une ravissante harmonie.
+
+Elle chantait une de ces légendes bretonnes qui sont si
+profondément imprégnées de la mélancolie du pays et de ses
+habitants, et sa voix était émue, en racontant des malheurs dont
+elle semblait comprendre toute l'amertume.
+
+C'était l'héritière de Keroulay.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Marguerite avait cessé de chanter; Octave écoutait encore,
+suspendu à ses lèvres. La nuit était venue, laissant tomber de son
+front étoilé ses premières ombres transparentes, et bien que
+Marguerite eût disparu depuis quelques minutes, Octave ne pouvait
+se résoudre à abandonner la place. Un désir immodéré s'était
+emparé de lui; il voulait la voir encore, lui parler, entendre
+cette voix qui lui avait rappelé tant de choses de son passé.
+
+Les fous, pensait-il, ont quelquefois des moments de lucidité;
+alors, ils se souviennent, ils retrouvent pour un instant
+seulement l'amour, la joie, l'espoir du passé. Marguerite doit
+être ainsi. Une heure passée à ses genoux suffirait à la rendre
+heureuse et à la faire souvenir!
+
+Il s'arracha de la place qu'il occupait et fit quelques pas vers
+la ferme. Il était plein d'hésitation et de terreurs; mais une
+volonté plus forte que la sienne le poussait en avant, et il
+obéissait à cette impulsion, sans en chercher la cause.
+
+Il ne connaissait pas la ferme, mais son coeur le dirigeait, et il
+arriva peu après à deux pas du verger, lequel n'était séparé de la
+voie publique que par une mauvaise clôture en branches de houx.
+
+Une émotion indicible s'empara de son esprit, quand il posa le
+pied sur ce terrain. C'était là qu'habitait Marguerite; ces lieux
+étaient pleins d'elle; elle y venait quelquefois sans doute; les
+allées sablées qu'il foulait avaient été sans doute souvent
+foulées par ses pas. Une exaltation singulière saisit son coeur,
+et il marcha devant lui, à pas rapides et pressés.
+
+Combien il l'aimait en ce moment! Son amour s'était augmenté du
+mystère qui l'entourait, et plus encore peut-être de cette
+sympathique pitié qui s'adresse à tout être qui souffre.
+
+Octave se félicitait d'avoir surmonté ses craintes, d'avoir fait
+taire ses hésitations, et son pied s'appuyait ferme sur le sol.
+
+Qu'avait-il à craindre, d'ailleurs? et quel était son crime?
+
+Il avait aimé Marguerite, et il l'aimait encore autant qu'un homme
+peut aimer une femme; il avait fait de cet amour le seul rêve de
+sa vie; il n'avait pas d'autre désir, pas d'autre ambition.
+
+Pourquoi aurait-il reculé?
+
+Il s'assit sur un tertre de gazon que le vent d'automne avait
+flétri, et, prenant sa tête dans ses mains, il songea avec
+amertume à tout ce qu'il avait perdu!
+
+Les amants ont parfois d'inexplicables divinations.
+
+Octave pouvait croire que Marguerite reposait déjà, qu'elle était
+près de son père, qu'on ne la laisserait pas sortir seule dans la
+campagne à pareille heure de nuit; et cependant son coeur était
+plein d'espoir, et il attendait.
+
+Une demi-heure se passa de la sorte, une demi-heure pendant
+laquelle le plus léger doute ne vint pas même ébranler sa
+confiance.
+
+Et quand, après ce laps de temps écoulé, il releva la tête et
+promena autour de lui son regard incertain, il vit une forme pâle
+et blanche tourner l'allée et s'avancer de son côté.
+
+Avant qu'il l'eût reconnue, il avait deviné Marguerite.
+
+C'était elle en effet.
+
+Marguerite seule, suivie seulement à quelque distance par un beau
+chien de race.
+
+Marguerite était-elle entraînée à cette heure, et dans cet
+endroit, par quelque attraction magnétique? Dieu seul le sait...
+Mais dès qu'elle vit Octave, elle s'arrêta comme effrayée, et
+parut vouloir rebrousser chemin; ce dernier remarqua ce mouvement,
+et il se précipita à sa rencontre.
+
+-- Marguerite! lui cria-t-il d'une voix où tremblaient mille
+sentiments divers, Marguerite!... c'est moi, Octave!...
+
+Il y avait, dans le ton dont cet appel fut prononcé, quelque chose
+de si profondément déchirant, que Marguerite s'arrêta au moment de
+s'éloigner, et se retourna vers son amant.
+
+-- Octave! dit-elle en croisant ses deux bras sur son coeur comme
+pour en comprimer les battements, Octave, est-ce possible! ne me
+trompez-vous pas?
+
+Octave était déjà près d'elle, et serrait ses mains dans les
+siennes.
+
+-- Moi, moi, vous tromper, dit-il dans tout l'enivrement de sa
+joie... Oh! Marguerite, ne me reconnaissez-vous donc point... ou
+ne m'aimez-vous plus?
+
+-- Si! si! je vous reconnais; c'est bien vous que j'avais cru
+perdu... qui m'avez oubliée, peut-être!...
+
+Et Marguerite regardait Octave avec un air de doux reproche, et
+Octave ne pouvait se lasser de la contempler.
+
+Ce dernier avait tout oublié, le vieux Tanneguy, Horace, Éric le
+mendiant; il remerciait Dieu dans toute l'effusion de son coeur,
+d'avoir accordé à Marguerite assez de lucidité pour le reconnaître
+et l'aimer encore, ne fût-ce qu'une seconde.
+
+-- Si vous saviez, Marguerite, reprit-il après quelques minutes de
+contemplation muette, si vous saviez combien j'ai été malheureux
+depuis notre séparation! Comme je me suis trouvé seul et triste,
+et que de larmes amères j'ai versées sur notre amour perdu!... Je
+vous ai cherchée à Lanmeur, mais vous étiez partie, et nul n'a pu
+me dire quelle route vous aviez suivie; tenez, je vous aimais,
+moi, Marguerite, et, plus d'une fois, la pensée du suicide a
+troublé mes nuits.
+
+-- Octave! interrompit la jeune fille avec un cri, et en se
+serrant avec épouvante contre son amant.
+
+-- Et croyez-vous, poursuivit ce dernier, que je n'eusse pas
+préféré cent fois la mort à cette existence que j'ai menée jusqu'à
+ce jour? J'étais si seul au monde, et je craignais de ne vous
+revoir jamais. Pauvre Marguerite, ah! vous avez dû bien souffrir
+vous-même!
+
+Un sourire d'une ineffable douceur vint effleurer en ce moment les
+lèvres de la jeune fille.
+
+-- Ai-je souffert? répondit-elle en oubliant son beau regard sur
+le front d'Octave, je ne m'en souviens plus. Vous étiez parti,
+j'étais seule aussi comme vous; comme vous je pleurais un amour
+brisé, un passé perdu. L'avenir s'était fermé tout à coup devant
+mes regards; il n'y avait plus rien autour de moi qu'une solitude
+profonde et triste... Mais que vous dirai-je, Octave? j'avais
+confiance en Dieu, en moi, en vous-même. Je ne pouvais croire que
+vous m'oublieriez; j'espérais toujours, et je vous attendais...
+
+-- Bonne Marguerite!
+
+-- Pourquoi cela était-il ainsi? qui mettait cette foi dans mon
+coeur? d'où vient que je n'ai pas désespéré? je l'ignore. Mais
+Dieu a béni mon courage, et aujourd'hui, à cette heure où je vous
+revois, il me semble que ces deux années d'absence ont passé comme
+un rêve; et je cherche en vain à me rappeler si j'ai souffert et
+si j'ai pleuré.
+
+Octave ne répondit pas; mais son coeur se serra douloureusement.
+Les paroles de Marguerite le rappelaient à la réalité de la
+situation; un mot avait suffi pour rouvrir l'abîme insondable qui
+les séparait désormais. Les vains efforts que la jeune fille
+faisait pour réédifier ce passé qui venait de s'écouler sans
+laisser aucune trace dans son souvenir disaient assez l'état de
+son esprit: c'était un mal sans remède; la pauvre enfant était
+bien folle, folle comme Ophélia...
+
+Octave frissonna.
+
+-- Ainsi, reprit-il bientôt, en se contenant, vous m'avez
+pardonné?
+
+-- Vous en ai-je donc voulu?
+
+-- Et vous m'aimez toujours?
+
+-- Toujours, Octave.
+
+Il y eut un moment de silence: Octave luttait contre ses propres
+impressions, et cherchait encore à se tromper lui-même.
+
+-- Quand vous avez quitté Lanmeur, dit-il presque aussitôt, c'est
+dans cette ferme que vous êtes venue habiter?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous sortiez rarement, m'a-t-on dit?
+
+-- Mon père me le défendait.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Je l'ignore.
+
+-- Et l'idée ne vous est-elle jamais venue de lui demander la
+raison de cette claustration singulière?
+
+-- Jamais.
+
+-- Que faisiez-vous donc?
+
+-- J'attendais.
+
+Octave se tut; il ne savait plus que penser: toutes ces réponses
+étaient faites d'un ton calme et parfaitement lucides; elles
+ébranlaient ses convictions, et rappelaient encore une fois le
+doute dans son esprit.
+
+Une heure s'écoula dans cet entretien; la lune montait à
+l'horizon, et ses pâles rayons glissaient doucement sous les
+allées ombrageuses. Il régnait de tous côtés un silence plaintif
+que troublait seul le lointain murmure de l'Océan sur les
+falaises. Octave et Marguerite étaient profondément émus.
+
+Enfin l'heure du départ sonna... Marguerite avait à craindre que
+son absence ne fût remarquée; son père était sévère; il avait
+gardé rancune à Octave: il fallait se séparer...
+
+Elle, se leva.
+
+Elle était belle et souriante; son regard éclatait d'amour et de
+pudeur contenus; elle tendit avec abandon ses deux mains à Octave.
+
+-- Octave, lui dit-elle d'une voix émue, voulez-vous que je sois
+bien heureuse, et que je vous aime comme aux beaux jours de notre
+passé?
+
+-- Oh! parlez! parlez! fit Octave en baisant les mains de
+Marguerite avec un fol élan.
+
+-- Eh bien! reprit la jeune fille, allez demain trouver mon père,
+et obtenez de lui votre pardon et le mien.
+
+Et, en disant ces mots, elle lui fit un geste d'adieu, et disparut
+sous l'allée qui conduisait à la ferme.
+
+Une heure après, Octave regagnait son logis, la tête bouleversée,
+l'esprit plus irrésolu que jamais, et racontait à Horace ce qui
+venait de lui arriver.
+
+Horace sortait de chez Tanneguy; il paraissait fort soucieux quand
+Octave survint; il écouta d'un air profondément attentif tout ce
+que ce dernier lui dit, et finit par se renverser nonchalamment
+dans son fauteuil de cuir, les jambes croisées, le visage tourné
+vers le plafond.
+
+-- Ainsi, lui dit-il en lâchant une bouffée de tabac de la Havane,
+qui s'enfuit lentement en spirales bleues vers la fenêtre, ainsi,
+vous avez revu Marguerite?
+
+-- À l'instant, répondit Octave.
+
+-- Alors nous allons partir demain.
+
+-- Comment?
+
+-- N'était-ce point là votre intention?
+
+-- Eh quoi! vous voudriez que je l'abandonnasse au moment où je
+viens de la retrouver?
+
+-- Mais qu'espérez-vous donc?
+
+-- Je ne sais.
+
+-- On a vu peu de fous revenir à la raison.
+
+-- Pensez-vous qu'il n'y ait point de remède?
+
+-- Je le crains.
+
+-- Mais Marguerite m'aimait; si je la voyais souvent, peut-être
+réussirai-je...
+
+Horace remua la tête d'un air d'incrédulité.
+
+-- Tenez, mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous que je vous parle
+franchement?
+
+-- Parlez, fit Octave.
+
+-- Eh bien! je crains que vous n'éprouviez plus pour Marguerite
+que cette sympathique pitié que nous inspire naturellement tout
+être qui souffre: vous avez aimé cette jeune fille avec l'ardeur
+d'une passion de vingt ans, et aujourd'hui que vous la retrouvez
+après deux années d'une séparation cruelle, aujourd'hui qu'elle
+vous apparaît pâle et triste comme Ophélia, c'est plutôt votre
+imagination que votre coeur qui se frappe; votre générosité
+s'exalte, et vous vous laissez séduire par le côté chevaleresque
+de la mémoire que vous vous imposez. Croyez-moi, Octave,
+consultez-vous bien avant de vous engager plus avant dans cette
+voie; songez que Marguerite est folle, et qu'elle ne pourra peut-
+être jamais être rendue à la raison; songez que son père vous
+accuse de tous ses malheurs; songez enfin quelle existence serait
+la vôtre, si vous persistiez dans votre résolution. Ne vaut-il pas
+mieux, dites, rentrer dans la vie ordinaire, et faire ce que mille
+autres ont fait avant vous... oublier? Marguerite est perdue pour
+tous; Dieu seul peut faire ce miracle de vous la rendre telle que
+vous l'avez connue et que vous l'avez aimée. Laissez donc le père
+Tanneguy dans cette solitude où il est venu s'enfermer avec sa
+fille; reprenons notre bâton de voyage, et hâtons-nous de rentrer
+à Paris où l'on nous attend.
+
+Octave avait écouté sans faire la moindre observation; quand
+Horace eut fini, il lui prit les mains et les serra avec
+affection.
+
+-- Merci, lui dit-il d'un ton sérieux et grave, merci, mon ami, de
+vos conseils; je les accepte comme je le dois, mais je ne puis les
+suivre. L'amour que j'ai voué à Marguerite est né le jour où, pour
+la première fois, j'ai senti battre et tressaillir mon coeur; cet
+amour ne finira qu'avec ma vie! Vous savez si je suis capable d'un
+attachement sérieux; j'ai eu le bonheur de vous en donner quelques
+preuves; eh bien! à cette heure, je vous le dis, Horace J'aime
+Marguerite comme je l'aimais il y a deux années; mon amour s'est
+augmenté même de cette sympathique pitié qui, comme vous le
+disiez, s'attache à toute femme qui souffre et qui pleure. Je ne
+pourrais aimer une autre femme; je sens que je n'aimerai jamais
+que Marguerite. Dans cette situation, voyez jusqu'à quel point
+vous m'aviez méconnu et comme vous vous trompiez... dans cette
+situation, il m'est venu une pensée, une pensée étrange peut-être,
+déraisonnable, folle, que le monde jugera diversement, mais à
+l'accomplissement de laquelle j'attacherai le bonheur de toute ma
+vie...
+
+-- Et cette pensée? interrompit Horace qui changea tout à coup de
+ton.
+
+-- C'est de demander la main de Marguerite à son père.
+
+-- Vous voulez l'épouser?
+
+-- Oui, mon ami.
+
+-- Une folle!
+
+Octave sourit:
+
+-- Dieu ne fait plus de miracles, répondit-il; mais il est un
+sentiment qui peut encore en faire.
+
+-- Lequel?
+
+-- L'amour!
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le lendemain soir, Octave partit du Conquet, et s'achemina vers le
+manoir de Marguerite.
+
+Une partie de la journée s'était passée en conversation avec
+Horace, et aucune observation n'avait pu ébranler ses résolutions.
+
+Octave partit plein d'espoir.
+
+Toutefois, et bien qu'il eût une entière confiance dans l'amitié
+et le dévouement d'Horace, quelques mots jetés par ce dernier au
+milieu de leurs longs entretiens lui avaient inspiré de singuliers
+doutes.
+
+Octave parlait de Marguerite, et il expliquait, pour la centième
+fois, comment il avait passé plus d'une heure près d'elle, et avec
+quelle lucidité elle avait répondu à toutes ses questions.
+
+-- C'est le miracle de l'amour qui commence, avait dit Horace d'un
+ton ironique.
+
+-- Vous raillez? fit Octave.
+
+-- Je ne crois pas aux miracles.
+
+-- Avez-vous vu Marguerite?
+
+-- Une fois.
+
+-- Et que pensez-vous de son état?
+
+Horace eut un singulier sourire à cette question; il haussa les
+épaules et remua la tête:
+
+-- La médecine rend positif en diable, répondit-il, et je vous
+avouerai que j'hésite à me prononcer sur cette jeune fille.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Ah! comment cela! Mon ami, je n'en sais rien. On m'accorde
+généralement quelque mérite à la Faculté; j'ai sauvé des
+malheureux que l'on avait déclarés incurables, et j'ai fait, dit-
+on, des miracles, moi, qui ne crois pas à ceux des autres; eh
+bien! à franchement parler, les quelques minutes que j'ai passées
+près de Marguerite m'ont amené à douter de moi-même et de la
+science.
+
+-- Expliquez-vous... dit Octave qui écoutait avec anxiété.
+
+Horace parut se recueillir un moment, puis il reprit bientôt
+après:
+
+-- Voici, dit-il à voix lente et en pesant chacune de ses paroles;
+la folie se manifeste d'ordinaire par des indices connus, que la
+médecine a classés, et que vous avez pu observer par vous-même;
+tous les fous ont le sourire contracté, le regard vague et fixe,
+le geste heurté; leur voix emprunte un accent guttural; ils
+marchent d'une façon particulière; ils écoutent sans entendre, ou
+ils entendent sans écouter; tout le monde sait cela, et ces
+observations sont élémentaires. Eh bien! chez Marguerite, je n'ai
+constaté aucun de ces indices.
+
+-- C'est vrai, interrompt Octave.
+
+-- Et cependant, poursuivit Horace, je la considérais bien plus en
+médecin curieux et indiscret, qu'en amoureux aveugle; Marguerite
+regarde avec deux yeux clairs d'une transparence virginale; son
+geste est gracieux et arrondi, sa voix douce et caressante; elle
+écoute fort bien ce qu'on lui dit, et, chose surprenante par-
+dessus tout, je l'ai vue rougir quand je me suis approché
+d'elle!...
+
+-- Mais que concluez-vous de ces observations? demanda Octave.
+
+-- Rougir! continua Horace; avez-vous jamais vu un fou rougir,
+vous? Cela ne peut pas être, et si Marguerite est bien réellement
+folle, elle échappe à toutes les observations faites jusqu'à ce
+jour, et sa folie doit être incurable.
+
+Tout en s'avançant vers la demeure de Marguerite, Octave repassait
+dans sa mémoire les moindres détails de cette conversation, et y
+puisait à chaque instant de nouveaux motifs d'espérer:
+
+«Si Marguerite est bien réellement folle,» avait dit Horace; il
+était donc possible qu'elle ne le fut pas.
+
+Et là-dessus, son esprit partait, pour ne s'arrêter qu'aux pieds
+de Marguerite rendue à la raison, à l'amour, au bonheur!
+
+Quand il parvint à la demeure du père Tanneguy, la nuit était
+venue. Une vieille servante le reçut sur le seuil de la porte, et
+l'introduisit dans une salle basse donnant sur la cour d'entrée.
+
+Marguerite ne tarda pas à paraître. Elle était seule au logis, et
+le père Tanneguy ne devait rentrer que fort tard.
+
+Marguerite accourut souriante et joyeuse:
+
+-- C'est donc bien vous, Octave? dit-elle au jeune homme en lui
+tendant les mains avec abandon; ce n'était donc pas un rêve? Oh!
+je craignais déjà de ne plus vous revoir!
+
+-- Voilà bientôt deux années que je vous cherche, répondit Octave.
+
+--Deux années?
+
+-- Nul ne savait ce que vous étiez devenue.
+
+-- Mon père l'a voulu ainsi. Il était fort irrité contre vous, et
+j'ai pleuré souvent en secret.
+
+-- Bonne Marguerite!
+
+Octave considérait la jeune fille avec une attention profonde pour
+découvrir sur son visage quelques traces d'une folie récente; mais
+ses investigations restèrent sans résultat. Rien ne troublait en
+ce moment la radieuse sérénité de Marguerite, et son limpide et
+beau regard ne s'abaissait pas même devant l'ardent regard de son
+amant.
+
+Octave lui prit la main, et bien que la confiance commençât à
+renaître dans son coeur, il craignait à chaque instant que quelque
+révélation inattendue et terrible ne vînt la lui enlever. Ses
+tempes battirent, un nuage passa devant ses yeux.
+
+-- Marguerite, dit-il d'une voix émue, j'ai résolu hier d'aller
+trouver votre père; je lui dirai que je vous aime, que je suis
+libre désormais du ma fortune et de mon nom, et que ma seule
+ambition au monde est de vous voir partager l'une et l'autre...
+Croyez-vous que Tanneguy me refuse?
+
+-- Peut-être! répondit Marguerite.
+
+-- Qu'a-t-il à craindre cependant?
+
+-- Oh! rien pour vous, Octave, mais pour moi.
+
+-- Comment!
+
+-- Le passé est un triste enseignement.
+
+-- Ne l'ai-je pas assez expié?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Et ces deux années qui viennent de s'écouler n'ont-elles pas
+été une assez longue épreuve?
+
+-- C'est vrai!
+
+-- Vous me l'avez dit vous-même; cette séparation vous a été
+douloureuse.
+
+-- Dites cruelle, Octave. Nous étions seuls, loin du monde, avec
+l'Océan et la grève déserte pour tout horizon... Ah! je pourrais
+raconter jour par jour les tristesses de ces deux années.
+
+-- Est-ce possible?
+
+-- Mon père ne voulait pas me laisser sortir; il prenait mille
+précautions pour que je ne fusse vue de personne. Il redoutait
+votre présence... J'ai dépassé bien rarement les limites de notre
+verger.
+
+Octave ne répondit pas de suite; les dernières paroles de la jeune
+fille avaient éveillé de singuliers doutes dans son esprit; il
+pressentait vaguement la vérité, mais il frémissait en songeant
+qu'il pouvait encore se tromper.
+
+Il reprit:
+
+-- Ainsi, dit-il avec anxiété, personne n'a passé le seuil de
+votre demeure pendant ces deux années?
+
+-- Personne.
+
+-- Et vous vous rappelez, jour par jour, et vos tristesses et vos
+ennuis?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Il n'y a dans votre souvenir aucune lacune?
+
+-- Aucune.
+
+-- C'est étrange!
+
+-- Qu'avez-vous?
+
+-- On m'avait dit...
+
+-- Quoi donc?
+
+-- Tenez, Marguerite, pardonnez-moi toutes ces questions; mais je
+vous aime, voyez-vous, je vous aime comme au premier jour, et tant
+que je vivrai, cet amour restera pur et inaltérable dans mon
+coeur... Eh bien!...
+
+-- Parlez.
+
+-- On m'avait dit qu'en quittant Saint-Jean-du-Doigt une cruelle
+maladie... que sais-je? le délire...
+
+Octave n'osa pas achever, il trembla de réveiller par une parole
+imprudente toutes les souffrances passées de la jeune fille, et
+leva vers elle un regard craintif et troublé.
+
+Marguerite souriait.
+
+-- Ce que vous me dites, Octave, répondit-elle, n'a pas lieu de
+m'étonner, et vous n'êtes pas la première personne qui me teniez
+un pareil langage.
+
+-- Dites-vous vrai?
+
+-- À plusieurs reprises déjà ce propos m'est revenu, et l'on a
+même été jusqu'à prétendre que j'étais folle.
+
+Octave frémit, et un frisson glacé passa sous ses cheveux.
+
+-- Folle! répéta-t-il en serrant les mains de Marguerite dans les
+siennes.
+
+L'attitude de Marguerite était douce, calme et reposée; un beau
+sourire éclairait son visage, et ses deux yeux éclataient
+d'intelligence et de candeur.
+
+-- J'ignore, reprit-elle, dans quel intérêt ce bruit a été
+répandu; l'espèce d'isolement dans lequel je vivais a pu jusqu'à
+un certain point l'autoriser, et je n'ai rien fait pour
+l'empêcher.
+
+-- Mais Tanneguy... fit Octave.
+
+-- Mon père?
+
+-- Lui, du moins, aurait pu s'en préoccuper. À sa place, j'aurais
+pris des mesures...
+
+Marguerite remua doucement la tête à ces paroles, et regarda
+autour d'elle comme si elle eût craint qu'on ne l'entendît.
+
+-- Octave, dit-elle alors à voix basse et mystérieuse, depuis deux
+années je porte un soupçon dans mon coeur; voulez-vous que je vous
+le confie?
+
+-- Dites! oh! dites.
+
+-- Eh bien! Mon père a été douloureusement frappé par l'événement
+de Saint-Jean-du-Doigt, il s'est vu contraint de vendre la ferme,
+de renoncer à ses habitudes, à ses amis; de quitter enfin un pays
+où nous laissions la tombe de ma mère. Cette nécessité a aigri son
+caractère, peut-être troublé sa raison, et j'ai souvent pensé que,
+dans le but d'éloigner de nous les curieux et les indiscrets, il
+avait lui-même répandu le bruit de ma folie.
+
+-- Est-ce possible?
+
+-- Mon père m'aimait tant, qu'il craignait de me perdre une
+seconde fois.
+
+Comme ils en étaient là de leur entretien, un grand cri retentit
+tout à coup dans la ferme, et un épais tourbillon de fumée
+l'enveloppa tout entière.
+
+La vieille servante accourut effarée auprès des deux amants.
+
+-- Que le bon Dieu nous protège! s'écria-t-elle dès qu'elle
+aperçut la jeune fille, le feu est à la grange!
+
+-- Le feu! dit Marguerite.
+
+-- Le feu! répéta Octave.
+
+Et tous les deux s'élancèrent au dehors pleins d'épouvante et
+d'anxiété.
+
+En quelques minutes l'incendie avait fait de rapides progrès. Le
+feu avait trouvé dans la grange un aliment terrible, et maintenant
+les flammes grimpaient avec activité le long des murs, dévorant
+les solives, trouant le toit de chaume, lançant vers le ciel des
+flots de fumée et d'étincelles.
+
+La nuit était épaisse et noire; le vent soufflait avec force,
+venant de la côte, et les flammes traçaient alentour d'éclatants
+sillons.
+
+Octave se multipliait sur tous les points; Marguerite pleurait de
+désespoir, appelant son père absent: c'était un sombre et lugubre
+tableau.
+
+Un incendie est toujours un événement redoutable; mais à la
+campagne, loin de tout secours organisé, un pareil sinistre
+acquiert en peu de secondes des proportions considérables. On
+avait envoyé au Conquet pour demander des bras, et rien
+n'arrivait. Marguerite songeait à son père; cette ferme était leur
+unique fortune, l'incendie menaçait de leur enlever leurs
+dernières ressources et de les réduire à la misère.
+
+Toutefois, la grange que la flamme dévorait était assez éloignée
+de la ferme, et il y avait lieu d'espérer que l'incendie
+s'arrêterait bientôt faute d'aliment. Octave en fit l'observation
+à Marguerite, mais cet espoir ne devait pas être de longue durée,
+car au moment où le feu diminuait d'intensité du côté de la
+grange, la ferme s'éclaira à son tour des rouges et sanglantes
+lueurs de l'incendie.
+
+Tous les assistants poussèrent à cette vue un cri de rage et de
+désespoir. Leurs efforts devenaient désormais inutiles: la
+malveillance avait allumé le feu, et elle l'entretenait avec une
+activité impie et cruelle.
+
+Marguerite s'assit éplorée sur le seuil de la cour, et Octave,
+silencieux et morne, prit place à ses côtés.
+
+Ils n'osaient se communiquer leurs pensées; leur âme tout entière
+s'abandonnait sans partage à la douleur du moment.
+
+Tout à coup Octave et Marguerite se retournèrent et frémirent.
+
+Derrière eux venait de se dessiner la nerveuse silhouette du vieux
+Tanneguy, auquel la porte de la cour servait de cadre.
+
+Il était pâle; ses longs cheveux grisonnants tombaient, humides et
+roide, le long de ses tempes; il s'appuyait sur son _peu-bas_ et
+regardait.
+
+Son oeil était sec et brillait d'un feu sombre; sa poitrine se
+soulevait péniblement; il n'avait pas même aperçu sa fille.
+
+Marguerite se pressait contre Octave muette d'épouvante et comme
+terrifiée; elle n'osait faire un pas ni proférer une parole; elle
+avait peur de ce sombre désespoir qui se peignait sur les traits
+décomposés du vieillard.
+
+Enfin son amour filial l'emporta; elle comprit que si son père
+avait jamais eu besoin de sympathie ardente et dévouée, c'était
+surtout à ce moment où les débris de son avoir allaient s'abîmer
+dans les derniers tourbillons de l'incendie; elle domina
+l'épouvante qui la glaçait, et, quittant aussitôt les mains
+d'Octave, elle alla se jeter éperdue dans les bras de son père.
+
+-- Mon père! mon père! s'écria-t-elle en pleurant et en présentant
+son front brûlant aux baisers du vieillard.
+
+-- Marguerite! balbutia ce dernier d'une voix chevrotante, voilà
+la dernière et suprême épreuve... Dieu veuille qu'il nous reste la
+force de la supporter!
+
+-- Je travaillerai, mon père, fit Marguerite avec un filial
+entraînement.
+
+Tanneguy la considéra un moment avec amour, et posa ses lèvres sur
+son front; deux larmes coulèrent en même temps le long de ses
+joues maigres et creuses, et il la serra quelques secondes contre
+sa poitrine sans pouvoir prononcer une parole.
+
+-- Pauvre chère! dit-il bientôt après, tu avais été cependant
+assez éprouvée. Ce nouveau malheur te tuera, s'il ne m'emporte pas
+moi-même avant toi... Ah! pourquoi faut-il que nous ayons
+abandonné le sol où repose ta mère?
+
+Tanneguy revenait à un autre ordre d'idées, quand son regard
+s'arrêta sur Octave.
+
+Ce fut comme un coup de foudre.
+
+Ses sourcils se rapprochèrent, un mouvement de violence nerveuse
+contracta ses lèvres; un gémissement étouffé sortit de sa
+poitrine:
+
+-- Vous ici, Monsieur le comte? dit-il avec une amertume
+sanglante; et de quel droit avez-vous osé pénétrer dans cette
+ferme, quand je vous avais défendu d'en passer jamais le seuil?
+
+Octave voulut parler, Tanneguy lui imposa silence avec autorité.
+
+-- Taisez-vous, monsieur, dit-il d'une voix qui tremblait d'une
+colère mal contenue, car c'est peut-être aujourd'hui le jour de la
+justice... Je ne vous avais rien fait, moi, et du moment où vous
+êtes entré dans ma demeure, la honte, le désespoir, le malheur y
+ont pénétré à votre suite!... Taisez-vous, vous dis-je, car si je
+n'écoutais que la colère qui gronde dans ma poitrine, peut-être y
+aurait-il tout à l'heure en Bretagne un comte de moins et un
+criminel de plus.
+
+Et comme en parlant ainsi il tourmentait d'une façon terrible le
+_peu-bas_ retenu à son bras par une lanière de cuir, comme ses
+yeux s'injectaient de sang, et qu'un malheur allait peut-être
+arriver, Marguerite se jeta à son cou une seconde fois, et chercha
+à l'éloigner du lieu de cette scène.
+
+-- Laissez-moi! dit le vieillard en repoussant rudement sa fille;
+si les miens se font aujourd'hui les complices de nos ennemis les
+plus acharnés, je saurai bien défendre et venger seul l'honneur du
+nom que je porte... Or ça, monsieur le comte, répondez-moi et de
+suite et sans détour: Qu'êtes-vous venu faire dans cette ferme à
+cette heure?
+
+Octave s'était approché du vieillard; il était ému, mais son coeur
+ne tremblait pas.
+
+-- Tanneguy, répondit-il d'une voix ferme, j'ai peut-être été la
+cause des malheurs qui vous ont frappé pendant les deux années qui
+viennent de s'écouler; j'aimais Marguerite, et je ne pensais pas
+alors qu'aucun obstacle humain pût jamais s'opposer à notre
+union... Si vous saviez quelles douleurs ont été les miennes!...
+J'ai souffert sans accuser personne; j'espérais toujours que, sûr
+de la sincérité de mon amour, vous me rappelleriez à vous, que
+vous me rendriez Marguerite!... Il n'en a rien été: et aujourd'hui
+même, aujourd'hui que votre colère devrait s'être apaisée, je vous
+retrouve aussi irrité, aussi cruel que par le passé!... Tanneguy,
+mon amour ne s'est cependant pas démenti une seconde pendant ce
+temps d'épreuve, et maintenant, comme alors, je viens avec la même
+sincérité et la même confiance, vous demander la main de
+Marguerite.
+
+-- Sa main? fit Tanneguy d'un ton ironique.
+
+-- Marguerite m'aime, et je suis libre.
+
+-- Que dites-vous?
+
+-- Je dis, Tanneguy, que madame la comtesse de Kerhor, ma mère,
+est morte, et que je n'ai pas d'autre ambition que de devenir
+l'époux de Marguerite.
+
+Comme Octave achevait de parler, Horace accourait du Conquet avec
+des bras suffisants pour se rendre maître de l'incendie: ce
+secours arrivait un peu tard, car quelques minutes après la ferme
+du père Tanneguy s'abîmait dans un tourbillon de flamme et de
+fumée.
+
+
+
+
+IX
+
+
+À quelques jours de là, le père Tanneguy et sa fille
+s'acheminèrent, le premier à pied, la dernière montée sur un petit
+cheval de pie d'Ouessant, vers le village de Saint-Jean-du-Doigt.
+
+Ils étaient l'un et l'autre diversement agités.
+
+Tanneguy songeait qu'il allait revoir la tombe où reposait sa
+femme, son vieil ami, l'abbé Kersaint, et qu'il pourrait désormais
+habiter la grève.
+
+Marguerite repassait tous les événements des jours derniers; elle
+revoyait Octave; et une émotion inconnue, étrange, sillonnait son
+coeur quand elle venait à penser que dans quelques jours elle
+serait la femme du jeune comte de Kerhor.
+
+Ils étaient heureux l'un et l'autre, heureux même de leur bonheur
+réciproque.
+
+Tout avait été préparé pour les recevoir. L'abbé Kersaint alla à
+leur rencontre, et ils passèrent cette nuit au presbytère.
+
+Ce ne fut que le lendemain qu'ils arrivèrent au château de Kerhor.
+Marguerite était aimée au pays, on l'y vit revenir avec joie, et
+tous les pauvres des environs accoururent dès le matin sur son
+passage, pour fêter son retour.
+
+Le soir même ils furent installés au château, et quelques jours
+après l'union de Marguerite et d'Octave était bénie par le
+vénérable abbé.
+
+Qu'ajouter à ce qui précède?... rien, sinon que Marguerite fut
+heureuse autant qu'une femme peut l'être sur cette terre; que le
+père Tanneguy s'éteignit lentement dans une vieillesse exempte de
+soucis, et que l'abbé Kersaint continua longtemps à faire la
+consolation des malheureux qui connaissaient le chemin du
+presbytère.
+
+Quant à Éric le mendiant, il eut une fin naturelle et facile à
+prévoir.
+
+Il avait été depuis longtemps signalé à l'autorité sous la
+prévention de faits équivoques; il fut arrêté à quelque temps de
+là comme fauteur de l'incendie de la ferme Tanneguy, et il repose
+aujourd'hui à l'ombre des murailles épaisses du bagne.
+
+On m'a assuré qu'il avait fait partie de l'un des derniers convois
+à destination de Cayenne.
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Eric le Mendiant, by Pierre Zaccone
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ERIC LE MENDIANT ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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