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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:38 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Eric le Mendiant + +Author: Pierre Zaccone + +Release Date: February 3, 2006 [EBook #17673] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ERIC LE MENDIANT *** + + + + +Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also +available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com + + + + + + +Pierre Zaccone + +ÉRIC LE MENDIANT + +(1853) + + + + +Table des matières + +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX + + + + +I + + +Le 15 juin 1848, un paysan et une jeune fille sortirent de bon +matin du bourg de Lanmeur, et s'acheminèrent vers le petit village +de Saint-Jean-du-Doigt, situé à quelques lieues de là, sur le bord +de la mer. + +Il pouvait être sept heures. + +La journée promettait d'être superbe; le ciel étendait au-dessus +de leurs têtes son éclatante tenture bleue, frangée de nuages +blancs; le soleil sortait étincelant des montagnes lointaines; le +souffle frais du matin courbait les arbres en fleur, et semait sur +la route les gouttes odorantes que la rosée venait d'y verser. Il +régnait de toutes parts un calme, une paix, une sorte de +recueillement pieux, mêlé de doux et ineffables tressaillements; +on eût dit que la terre encore à demi assoupie luttait en +soupirant contre les dernières étreintes de la nuit, et qu'elle +murmurait doucement sa prière au dieu du jour. + +Le paysan portait le costume breton dans toute son austère +simplicité -- Le chapeau rond à larges bords, la veste de drap +noir, le long gilet brun, la ceinture de couleurs diverses, la +culotte large et flottante, les guêtres de toile, et les souliers +ferrés. -- Il était grand et fort, robuste et nerveux, fumait une +pipe grossière, et s'appuyait, en marchant, sur un énorme _peu- +bas_, ce rude instrument des _vendette_ bretonnes. + +Cet homme pouvait avoir une cinquantaine d'années environ; mais il +était encore si extraordinairement bien taillé, son visage, qui +rappelait dans son ovale anguleux, le type primitif des Kimris, +présentait un cachet si éclatant de fermeté et d'ardeur, il y +avait dans son regard tant de feu, dans son allure, tant +d'activité, que c'est à peine si on lui eût donné quarante ans. + +On l'appelait dans le pays le père Tanneguy, et c'était le dernier +descendant mâle de la famille des Tanneguy-Duchâtel. + +Quant à la jeune fille qui le suivait, c'était sa propre fille; +elle s'appelait _Margaït_, ce qui veut dire Marguerite en breton. + +Marguerite avait seize ans: belle, comme doivent l'être les anges, +elle n'avait point encore réveillé son âme, qui dormait enveloppée +dans les douces illusions de l'enfance. Elle vivait auprès de son +père, heureuse, souriante, folle, et ne cherchait point à deviner +pourquoi, à de certains moments, elle sentait son coeur battre +avec précipitation, pourquoi une tristesse indéfinie imprégnait +parfois sa pensée d'amertume et de mélancolie: quand ces vagues +aspirations s'emparaient d'elle, ouvrant tout à coup sous ses pas +des routes ignorées, elle accourait auprès de son père, lui +racontait avec naïveté ses tourments et ses désirs; et trouvant +alors une force surnaturelle dans la parole douce et grave du +vieillard, la tempête passionnelle soulevée dans son coeur se +taisait, et la tristesse fuyait, la laissant candide et calme +comme auparavant!... + +Le jour elle courait, suivant dans ses capricieux détours la +petite rivière artificielle qui alimentait les prairies +dépendantes de la ferme: elle allait gaie, rieuse, folâtre, +cueillant les pervenches et les bluets, pourchassant le papillon +aux ailes diaprées, écoutant le chant des oiseaux ou le cri des +bêtes fauves. + +Si elle rencontrait un malheureux qui lui tendait la main, elle +ouvrait sans hésiter la petite bourse où elle renfermait le trésor +de ses modestes épargnes, et jetait généreusement une petite pièce +d'argent dans la main du mendiant. + +Bien souvent elle rentrait à la ferme sans la moindre obole; et +alors si son père lui disait, en prenant un air grondeur: + +-- Margaït! Margaït! vous avez fait bien des folies! + +-- Bon père, répondait-elle avec candeur, j'ai rencontré tant de +malheureux! + +Et son père l'embrassait; il était fier d'elle, comme elle était +heureuse de lui. + +Aussi, quand Tanneguy, conduisant sa fille par la main se rendait +le dimanche à l'église du bourg, c'était à qui chanterait sur leur +passage les plus jolis _guerz_ bretons. + +Les vieillards saluaient le père qui passait gravement au milieu +d'eux. + +Les jeunes gens souriaient à la jeune fille dont le regard +éclatait de franche gaieté. + +C'était un doux murmure où l'admiration et le respect étaient +mêlés et confondus, et qui les accompagnait jusqu'au seuil de la +vieille église gothique, comme un pieux et touchant concert! + +Telle était Margaït. + +Jamais le moindre souci n'était venu mettre une ride sur son front +si pur; jamais la plus légère inquiétude n'avait troublé la +sérénité calme de son coeur. + +Elle allait à travers la ville comme le voyageur à travers les +forêts vierges de l'Amérique, écoutant avec ravissement les douces +harmonies de la nature, admirant les merveilles de cette +vigoureuse et féconde végétation, s'oubliant, enfin, dans la +contemplation de sublimes beautés que l'art ne peut égaler. + +Margaït ne se doutait pas même des amères douleurs qui peuvent +faire la vie triste et désespérée, et elle buvait sans crainte à +la coupe d'or des joies terrestres dans laquelle, jusqu'alors, +aucune larme n'était encore tombée de ses beaux yeux! + +Depuis quelque temps cependant Margaït grandissait à vue d'oeil, +ses formes se développaient avec grâce, ses épaules +s'arrondissaient comme sous l'amoureux ciseau d'un sculpteur +invisible, une flamme discrète brillait sous ses paupières +brunies. + +La pauvre enfant ne comprenait pas bien encore ce qui se passait +dans son coeur; elle s'étonnait naïvement de ces changements +merveilleux, et s'effrayait même quelquefois, en admirant le +triple diadème de jeunesse, de grâce et de candeur dont la nature +couronnait son beau front. + +Le vieux Tanneguy et sa fille marchèrent ainsi pendant une heure +environ, le premier, saluant de la voix et du geste les paysans +que l'aube matinale appelait aux champs, la seconde, envoyant un +bonjour et un sourire aux jeunes filles du bourg qui partaient +pour le marché. -- Toutefois, il est bon de remarquer que ces +échanges de politesse empruntaient, de la part des passants, un +caractère particulier de contrainte et de froideur; mais le père +Tanneguy n'y prit point garde... Peu à peu, la route devint plus +solitaire; ils ne rencontrèrent, à de longs intervalles, que +quelques voyageurs isolés, dont le visage leur était inconnu, et +quand le soleil s'éleva à l'horizon, ils se trouvèrent seuls, à un +endroit où la route se bifurque tout d'un coup. + +Il y a, en cet endroit deux chemins qui conduisent par des détours +différents, à un même but. L'un, plus roide et plus rocailleux, +offre au voyageur les sites pittoresques, mais nus et désolés de +la côte; l'autre, qui n'est qu'un petit sentier creux, descend par +une pente insensible jusqu'à la mer. + +Le vieux Tanneguy se tourna alors vers sa fille, et lisant +d'avance dans ses yeux: + +-- Margaït, lui dit-il, avec un tendre et paternel sourire, quel +chemin prendrons-nous aujourd'hui?... + +Margaït battit des mains sans répondre, frappa la terre de ses +petits pieds impatients, et s'élança en poussant un doux cri de +joie vers le chemin creux. + +Le vieux Breton la regarda un moment s'enfoncer et disparaître +dans le sentier plein d'ombre, puis, ayant secoué sur son pouce la +cendre de sa pipe éteinte, il serra le _peu-bas_ qu'il tenait à la +main, et pressa le pas pour rejoindre sa fille. + +Le soleil s'était levé, et sa vive lumière semblait tomber en +pluie d'or, à travers les branches d'arbres qui s'arrondissaient +en berceau au-dessus du sentier: les oiseaux cachés sous les +feuilles vertes saluaient les premières splendeurs du printemps; +et les deux ruisseaux qui côtoient le sentier, passaient en +chantant, sous les fleurs embaumées de leurs rives! + +La nature a un langage inconnu et mélodieux qui remue profondément +le coeur et fait doucement rêver. + +Le vieux Tanneguy sentit une singulière tristesse s'emparer de son +esprit, et il laissa sa pensée s'envoler un moment vers les mondes +infinis de l'imagination. + +Quant à _Margaït_, elle était déjà loin!... + +Elle avait détaché le chapeau de paille aux larges bords, par +lequel elle avait remplacé ce jour-là la coiffe traditionnelle des +filles de Bretagne; ses longs cheveux flottaient au vent sur ses +épaules, et la blonde enfant courait devant elle, avec un fol +enivrement. + +De temps en temps seulement, quand après avoir arraché aux revers +du chemin, bon nombre de fleurs bleues et jaunes, elle se +retournait tout à coup, et n'apercevait plus derrière elle la +silhouette aimée du vieux Tanneguy, elle remontait en courant la +pente qu'elle venait de descendre et s'empressait de reprendre, +pour un moment, sa place accoutumée auprès de son père. + +Ce n'est pas que Margaït eût peur de se trouver ainsi seule au +milieu du sentier; Margaït n'avait peur que des farfadets et des +sorcières, et elle savait bien que les sorcières et les farfadets +ne battent pas la campagne pendant le jour. Mais Margaït aimait +son père, et quand les papillons, la brise ou les fleurs ne lui +inspiraient plus de graves distractions, son coeur tout entier +revenait à son père bien-aimé! + +C'était une noble enfant que Marguerite, et le vieux Tanneguy +n'ignorait pas quel pur trésor Dieu lui avait envoyé!... + +Dans un de ces moments, où emportée loin de son père, par l'élan +de sa course, la blonde enfant ne songeait plus qu'à pourchasser +les papillons et les vertes demoiselles, elle atteignit un endroit +solitaire où la route se dégage tout à coup des petites haies +vives qui jusque-là masquent l'horizon et permet au regard de +planer au loin sur les vastes grèves de l'Océan. + +Soit que Marguerite se sentît touchée de la beauté du spectacle +qui s'offrait si inopinément à ses yeux, soit qu'une autre cause +eût fait naître en elle un sentiment mêlé de crainte et de joie, +elle s'arrêta aussitôt et croisa ses deux bras demi-nus sur sa +poitrine! Puis, comme si la gaieté qui l'avait accompagnée +jusqu'alors, l'eût tout à coup abandonnée, comme si même une +certaine terreur se fût emparée d'elle, elle regarda +instinctivement à ses côtés ne sachant si elle devait avancer ou +reculer!... + +Enfin, elle parut prendre son parti en brave, tourna vivement sur +elle-même, et après un nouveau mouvement d'hésitation, elle reprit +sa course, et s'en alla rejoindre son père qu'elle ne tarda pas +d'ailleurs à apercevoir. + +La cause des craintes et des hésitations de Marguerite, est trop +naturelle et a trop d'importance dans cette histoire, pour que +nous en fassions plus longtemps un secret au lecteur. + +Disons donc de suite, qu'au moment où la jeune fille atteignait +l'extrémité du sentier où nous l'avons vue s'arrêter, un jeune +homme, vêtu d'un costume élégant du matin, venait à elle, monté +sur un magnifique cheval de race. + +C'était presque un enfant encore... Il avait des yeux vifs et +noirs, de longs cheveux bruns qui tombaient en boucles le long de +ses tempes, et la petite moustache noire qui décrivait une courbe +gracieuse sur sa lèvre, faisait ressortir la belle pâleur de sa +peau... + +Le jeune cavalier n'avait point remarqué Marguerite, ou s'il +l'avait remarquée, il ne l'avait assurément pas reconnue, car il +continua sa route, sans chercher à accélérer le pas tranquille de +sa monture. + +Son regard errait vaguement à droite et à gauche et sa pensée +suivait son regard. + +Il rêvait!... + +Il rêvait... à ces mille choses douces ou graves, charmantes ou +terribles, qui se présentent fatalement à tout homme qui entre +dans la vie!... + +Il se disait qu'il avait vingt-deux ans déjà, que la vie s'ouvrait +devant lui, et qu'il ne savait quelle route choisir, parmi toutes +ces routes qui s'offraient à lui. + +Il se demandait quel sentiment inconnu, étrange, évoquait en son +coeur enthousiaste le spectacle de l'Océan, ou cette sublime et +triste harmonie des grandes solitudes. + +C'était un enfant encore, et devant le problème insondable et +irrésolu de la vie humaine, il se sentait hésiter, et il avait +peur!... + +Quand le vieux Tanneguy et le jeune cavalier se rencontrèrent, le +visage du premier parut s'épanouir, et il lui fit un signe de tête +plein de bienveillance et de sympathie. -- Bonjour, monsieur +Octave, lui dit-il en le saluant de la main, j'espère que vous +voilà matinal aujourd'hui. + +Le jeune cavalier avait arrêté son cheval, et après s'être incliné +devant le père de Marguerite, il avait envoyé à cette dernière un +sourire particulier qui témoignait de relations antérieures. + +Puis, il se retourna vers Tanneguy. + +-- Il a bien fallu se lever de bonne heure, lui répondit-il en lui +tendant une main que le Breton serra avec une affection toute +paternelle, ma mère est allée à Morlaix ce matin, et je vais à sa +rencontre. + +-- Madame la comtesse est bien?... demanda Tanneguy. + +-- Fort bien, je vous remercie» répondit le jeune homme. + +-- Ah! nous avons souvent parlé de vous Marguerite et moi, +poursuivit Tanneguy après un moment de silence; il y a déjà +quelque temps qu'on ne vous a vu à la ferme, et je vous croyais +reparti pour Paris... + +-- Non, interrompit Octave, et je n'ai nulle envie de repartir +encore... mais j'ai eu de graves préoccupations depuis que je ne +vous ai vu... + +-- Des préoccupations politiques?... fit le vieux Tanneguy en +souriant avec bonhomie. + +-- Peut-être bien! répondit Octave en jetant à la dérobée un +regard sur Marguerite. + +Marguerite devint rouge comme une cerise. + +Mais le jeune homme était pour le moins aussi embarrassé que la +jeune fille, et après quelques paroles banales échangées encore +avec Tanneguy, il les salua tous deux par un geste gracieux, leur +promit d'aller bientôt les voir à leur ferme de Lanmeur, et +enfonça lestement ses éperons dans les flancs de son cheval. + +La noble bête prit aussitôt le trot, et monture et cavalier +disparurent un instant après aux regards de Tanneguy et de sa +fille. + +Quand ces derniers l'eurent perdu de vue, ils reprirent +silencieusement leur chemin, et se dirigèrent du côté de Saint- +Jean-du-Doigt, dont on voyait déjà poindre à l'horizon les +premières maisons... + +À l'extrémité du village, sur une petite langue de terre, qui +avançait presque aux bords de la grève, et derrière un bouquet +d'arbres touffus, dont les tons verts et vifs, se détachaient +nettement sur le fond sablonneux de la côte, s'élevaient les +blanches murailles d'une sorte de cottage solitaire. + +Dès qu'ils aperçurent cette charmante habitation, un rayon de joie +brilla un moment dans les regards de Tanneguy et dans ceux de sa +fille, et, instinctivement, ils pressèrent le pas et hâtèrent leur +marche... + +Cette habitation, c'était le presbytère de Saint-Jean-du-Doigt!... + + + + +II + + +Le bourg de Saint-Jean-du-Doigt est loin d'offrir à la curiosité +du touriste ce que le touriste est habitué à chercher en Bretagne, +c'est-à-dire des monuments d'une haute antiquité, ou quelque objet +digne d'être soumis à l'appréciation des antiquaires de Paris. -- +À part son église dont quelques parties rappellent, avec assez de +fidélité, l'architecture du quinzième siècle, et un vase d'argent +richement ciselé, que l'on y conserve comme un don authentique +fait à la commune par la reine Anne, le petit bourg ne présente +guère d'intérêt au voyageur, que sa position pittoresque, et la +beauté du site qui l'environne! + +Le voisinage de la mer imprime à tout paysage un caractère de +force et de grandeur; il y a dans le spectacle de cette immensité +sans horizon, comme dans la sauvage harmonie de ces vagues +incessamment agitées, quelque chose qui fascine, tourmente le +regard et imprègne l'âme d'une tristesse amère et douce à la +fois... + +En présence de cette page sublime du livre de la nature, c'est en +vain que l'on chercherait à nier Dieu... Dieu est là, il faut +courber le front et adorer!... + +Saint-Jean-du-Doigt est bâti sur les deux versants opposés d'une +petite vallée, que la mer envahit souvent dans les jours de grande +marée. + +Par suite de cette disposition naturelle du village, la population +s'est partagée presque également en marins et en laboureurs. + +Pendant la semaine, le village n'est habité que par les femmes, +les vieillards infirmes et les mendiants; quand le temps n'est pas +absolument mauvais, les laboureurs vont aux champs, tandis que les +matelots gagnent la haute mer. + +Ce jour-là, Tanneguy et Marguerite ne furent donc pas surpris de +trouver Saint-Jean-du-Doigt presque désert, et de n'apercevoir de +loin en loin que quelques vieilles femmes occupées à filer le lin, +ou quelques vieillards qui se rendaient à l'église. + +Ils traversèrent ainsi le petit village, et arrivèrent en peu de +temps au presbytère. + +Cette habitation est l'une des plus heureusement situées de toute +la côte; placée sur le versant de l'est, elle domine à pic la +vallée et la grève qui s'étend jusqu'aux extrémités les plus +reculées de l'horizon. Rien n'a été négligé pour augmenter le +charme de sa situation. À droite et à gauche de la cour d'entrée, +s'élèvent deux bâtiments de forme rustique, où l'on enferme +pendant la nuit les boeufs et les chevaux de labour; au fond se +détache vivement sur le ciel bleu la silhouette blanche du +presbytère, à moitié caché derrière les arbres fruitiers du petit +verger qui le précède. + +C'est là que résidait l'abbé Kersaint. + +Avant d'être curé de Saint-Jean-du-Doigt, il avait été longtemps +vicaire à Lanmeur, et c'est dans cette dernière localité qu'il +avait connu Tanneguy. C'est lui qui avait baptisé Marguerite, +c'est lui encore qui avait donné à la femme de Tanneguy les +suprêmes consolations de la religion. + +L'abbé Kersaint était un de ces nobles et vénérables prêtres qui +exercent leur saint ministère avec la sérénité d'une conscience +pure et l'élan courageux d'une âme dévouée à l'humanité. À Saint- +Jean-du-Doigt, comme à Lanmeur, il était devenu le père naturel +des pauvres de la commune, et, sur toute la côte, on ne prononçait +son nom qu'avec une sainte et pieuse vénération. + +Tanneguy et Marguerite connaissaient le presbytère, pour y être +venus fort souvent déjà; ils poussèrent donc la porte sans sonner, +et entrèrent dans la cour. + +Un énorme chien gardait le seuil de la porte, mais il reconnut +vraisemblablement dans ces nouveaux hôtes deux figures de +connaissance, car après avoir relevé la tête, et fait entendre un +grognement sourd et inarticulé, il se recoucha nonchalamment à +deux pas de sa niche, et regarda passer les visiteurs... + +Ainsi rassurée par l'attitude bienveillante du cerbère breton, la +petite Marguerite quitta aussitôt la main de son père, et courut +devant elle. + +Déjà les voyageurs avaient été signalés, et la blonde enfant +atteignait à peine le seuil de la porte, que l'abbé Kersaint lui- +même arrivait à leur rencontre. + +-- C'est donc toi, Margaït, dit le vieillard en prenant les mains +de l'enfant avec une paternelle tendresse, allons, voilà une bonne +journée, puisque je te vois, et que tu es en bonne santé... + +-- Monsieur le curé est bien bon... + +-- Et nous sommes toujours sage?... + +Marguerite rougit un peu et leva les yeux vers son père qui +approchait. + +L'abbé Kersaint fit quelques pas, et tendit cordialement la main à +ce dernier. + +-- Le ciel soit avec vous, Tanneguy, lui dit-il, vous êtes un +heureux père, et c'est une chose rare que de vous voir sur la +côte... il ne vous est rien arrivé au moins depuis que je ne vous +ai vu?... + +-- Oh! rien, répondit Tanneguy en serrant la main que lui tendait +le vieillard, rien, monsieur l'abbé, si ce n'est que la république +nous a envoyé quelques préoccupations que nous n'avions pas +auparavant!... Mais, Dieu merci, tout prospère à Lanmeur; la +moisson s'annonce bien; les foins ont peut-être un peu souffert, +mais les blés seront magnifiques, et tant qu'il y aura de quoi +faire du pain au pays, les pauvres gens n'auront pas trop à se +plaindre... + +-- Vous avez raison, interrompit l'abbé avec un soupir, mais il y +a bien des pauvres gens dans nos campagnes... + +En parlant ainsi, ils étaient entrés dans le presbytère; l'abbé +avait fait passer ses hôtes dans la salle à manger, et on leur +avait servi une collation frugale. + +Toutefois, Marguerite grillait du désir de parcourir le jardin et +le verger; le bon curé s'en aperçut, il fit un signe à Tanneguy, +et ce dernier permit à l'enfant de s'éloigner. + +Cette dernière ne se le fit pas répéter, et quelques secondes +après, on entendit les éclats de sa voix fraîche et sonore, +retentir autour de l'habitation. + +-- Une belle et joyeuse enfant que le bon Dieu vous a donnée +là!... dit le vieil abbé, lorsque Marguerite eut disparu. + +Tanneguy sourit avec un faux air de modestie, à travers lequel +éclatait tout ton orgueil de père. + +-- C'est ma seule consolation, répondit-il gravement, Dieu m'avait +repris la mère, c'était bien le moins, n'est-ce pas, qu'il +m'envoyât un de ses anges pour la remplacer!... + +-- Elle se fait grande déjà... + +-- Seize ans à peine!... + +-- Et vous ne songez point à la marier?... + +Tanneguy sourit encore, et montrant du geste Marguerite qui +courait en ce moment sous les fenêtres de la salle à manger: + +-- La marier!... répondit-il, voyez-la... elle n'aime que les +fleurs et les papillons; elle naît à peine, la pauvre enfant; je +veux qu'elle ignore longtemps encore les soucis et les +préoccupations de la vie; tant qu'elle le voudra, je serai là pour +lui épargner les douleurs qui sont le partage de la femme, et si +Dieu me la conserve, comme il me l'a donnée, je ferai en sorte +qu'elle ne connaisse de ce monde que les pures joies et les +bonheurs réels... + +Puis le vieux Tanneguy ajouta, mais cette fois avec une sorte de +complaisance paternelle: + +-- D'ailleurs, dit-il, Marguerite sera un jour, s'il plaît à Dieu, +le plus riche parti de Lanmeur. Voilà bientôt seize ans que je +travaille pour elle... J'ai au pays une ferme qui m'appartient en +propre, et qui est d'un assez bon rapport... j'ai acheté +dernièrement quelques bons arpents de terre; avec une belle paire +de boeufs, et quelques chevaux de labour, cela lui fera une dot +présentable. Marguerite peut donc attendre et choisir. Je la +laisse libre. Elle a été élevée pieusement, je suis sûr d'elle +comme de moi, et quand viendra le moment où il me faudra la +remettre aux mains de celui qu'elle aura choisi, je m'y résignerai +sans crainte, bien certain d'avance que Dieu l'aura guidée dans +son choix, et que son choix sera bon!... + +-- Brave Tanneguy!... interrompit le bon curé avec bonhomie, vous +avez été le meilleur des maris, vous serez le meilleur des pères. + +-- Oh! ce me sera pénible de me séparer de ma jolie Marguerite, +répondit Tanneguy en soupirant, mais je me suis fait à cette idée +depuis longtemps, et quand viendra l'heure, je serai prêt. +D'ailleurs, ajouta-t-il avec un pâle et triste sourire, vous le +savez bien, monsieur Kersaint, j'ai toujours nourri en moi un +désir secret, celui de me retirer au bord de la mer. Cela me +rappellera mon ancien métier, et je m'ennuierai moins dans ma +solitude si je puis, tous les matins, faire un tour sur la grève. +Il y a longtemps que je serais venu habiter Saint-Jean-du-Doigt, +si je n'avais pas vu au cimetière de Lanmeur, le tombeau de ma +pauvre femme! + +-- Une brave et digne femme! interrompit l'abbé. + +-- Ma petite Margaït sera son portrait, repartit Tanneguy: même +beauté sereine, même vivacité, même coeur surtout!... + +Le vieil abbé suivait en ce moment les mouvements de Marguerite +qui courait, éblouie par les rayons du soleil, presque enivrée par +l'air vif et pur du matin. Une certaine gravité s'était tout à +coup répandue sur ses traits, et il reporta doucement son regard +sur le visage de Tanneguy. + +-- Tanneguy, lui dit-il alors d'une voix lente et comme s'il eût +pesé chacune de ses paroles, il y a bien longtemps que vous +n'étiez venu au presbytère, et si vous aviez tardé encore quelques +jours, mon intention était d'aller vous trouver à Lanmeur. + +-- Vraiment!... fit Tanneguy dont l'oeil s'éclaira d'une joie +sympathique. + +-- Oui, poursuivit l'abbé, j'avais besoin de vous voir!... + +-- Est-ce qu'il serait survenu quelque changement dans votre +position? + +-- Il ne s'agit pas de moi. + +-- Et de qui donc? + +-- De vous, mon ami. + +Tanneguy regarda l'abbé avec étonnement; jamais il ne l'avait vu +si grave, et il sentait une vague terreur monter de son coeur et +troubler déjà son esprit. + +Pourtant, il tenta de faire bonne contenance. + +-- Eh bien! reprit-il après un moment de silence donné à la +surprise et à l'étonnement, je suis heureux de vous avoir épargné +le voyage; je suis prêt à entendre ce que vous aviez à me dire!... +et croyez bien d'avance que vous me trouverez tout disposé à +suivre vos bons conseils. + +Le vieil abbé sembla alors se recueillir, puis il reprit: + +-- Je ne sais, mon ami, dit-il, si vous connaissez au pays un +homme que l'on a pris l'habitude de désigner sous la dénomination +d'Éric le mendiant... + +-- Je le connais, répondit Tanneguy en fronçant le sourcil. + +-- Cet homme, poursuivit l'abbé, parcourt journellement les +communes de la côte, et il va partout, semant les nouvelles bonnes +ou mauvaises, vraies ou fausses, qu'il a recueillies sur son +chemin. + +-- Je lui ai souvent fait l'aumône, et Margaït aussi!... objecta +Tanneguy... + +-- Cela ne m'étonne pas!... il prélève dans la contrée une dîme +considérable, dont j'ai ouï dire qu'il faisait mauvais usage. +C'est, je crois, une nature perverse, mais cet homme n'est pas +seulement méchant, il est encore très dangereux. + +-- Je le sais!... fit Tanneguy. + +-- Vous avez eu à vous en plaindre... + +-- Une seule fois. + +-- Et depuis, vous ne lui faites plus l'aumône?... + +-- Moi, je l'ai chassé de la ferme... mais Margaït lui donne, +encore de temps à autre, à ce que j'ai appris. + +-- Alors, je commence à m'expliquer l'espèce de haine qu'il vous a +vouée. + +-- Ah! il me hait. + +-- Il dit du moins beaucoup de mal de vous... + +-- Mais on n'y ajoute pas foi... + +-- Tanneguy, c'est une des erreurs les plus funestes des natures +loyales et droites, de ne jamais croire à la puissance des +méchants!... il est bien souvent difficile, même aux hommes les +plus vertueux, de se préserver de leurs terribles atteintes. + +-- Et qu'importe ce que cet Éric peut dire de moi! s'écria +Tanneguy en redressant le front avec une fierté pleine de +noblesse; il y a vingt ans que j'habite le pays, monsieur l'abbé, +et j'y ai assez d'amis dévoués, pour leur laisser le soin de me +défendre contre les calomnies de tous les mendiants... + +-- Mais s'il ne s'agissait pas précisément de vous? + +-- Comment?... + +-- S'il s'agissait de Margaït, par exemple? + +-- Margaït!... + +-- Vous ne resteriez pas, je le suppose, tout à fait aussi +indifférent aux calomnies qui pourraient l'atteindre. + +-- Il a dit du mal de Margaït!... + +Le père Tanneguy s'était levé à moitié, son visage avait tout à +coup pâli, et sa main puissante et robuste s'appuyait carrément +sur la table de chêne. + +Mais l'abbé Kersaint était trop l'ami de Tanneguy, pour ne pas +aller jusqu'au bout, et il poursuivit, malgré la colère qui +grondait sourdement dans la poitrine du père de Margaït. + +-- Mon ami, lui dit-il, je me suis promis de vous dire toute la +vérité, et je ne veux vous en rien cacher. Éric a dit, et je vous +le répète, pour vous mettre à même de prendre des mesures qui +fassent cesser de telles calomnies, Éric a dit que depuis +plusieurs mois vous receviez fréquemment chez vous un jeune homme +que sa position sociale devrait au contraire éloigner de Margaït. + +-- Octave!... balbutia Tanneguy. + +-- Octave! répéta le curé; je sais moi, et tous vos amis savent +aussi que le jeune Octave passe chez, vous, qui êtes le fermier de +sa mère, quand le désir d'aller chasser dans les environs l'a +réveillé de bonne heure; mais Éric voit les choses autrement, et +il les répand avec des commentaires qui peuvent nuire à la +réputation de Marguerite. + +-- Le misérable!...grommela Tanneguy en enfonçant ses ongles dans +la table. + +-- Voilà ce qu'il dit, mon ami; il est triste, il est douloureux, +d'avoir à défendre une enfant aussi pure que Marguerite de +pareilles indignités, mais malheureusement, plus les calomnies +sont absurdes, plus elles trouvent de crédit auprès de nos +paysans... Vous y aviserez... et dans peu, j'en suis sûr, il n'en +sera plus question... + +Tanneguy ne répondit pas: son oeil s'était ardemment fixé au +parquet; une pâleur livide s'était répandue sur ses joues, son +coeur battait à se rompre. + +Il se leva. + +-- Monsieur l'abbé, dit-il alors d'une voix profondément émue, je +vous remercie pour Marguerite et pour moi, vous avez le courage de +me dire la vérité, et maintenant je comprends bien des choses que +je ne parvenais pas à m'expliquer. + +-- Quelles choses? fit l'abbé. + +-- Oh!... des riens; les sourires des uns, l'air contraint des +autres, la joie maligne de tous... l'infamie, monsieur l'abbé. +Marguerite est perdue... + +-- Y pensez-vous!... + +-- Perdue, vous dis-je... Marguerite est pure comme la rosée de +mai; mais on ne le croit plus... je me vengerai. + +-- Tanneguy!... + +-- Ce n'est rien... soyez tranquille... j'aurai du calme, mais il +y a du sang des Tanneguy dans mes veines, et nous verrons bien. + +-- Que comptez-vous faire? + +-- Vous allez le savoir, et en peu de mots, comme il convient... +Marguerite va retourner avec votre domestique, la vieille Jeanne, +à ma ferme de Lanmeur... Moi, pendant ce temps, j'irai régler mes +affaires avec l'intendant des Kerhor, et demain je quitterai le +pays... + +-- Partir! + +-- Demain, monsieur l'abbé... + +-- Vous reviendrez sur cette résolution. + +-- Je ne partirai pas sans vous serrer la main, monsieur l'abbé, +mais je partirai... + +En parlant ainsi, Tanneguy fit un geste d'adieu à l'abbé Kersaint, +et franchit résolument le seuil de la porte. + +Cependant, on entendait toujours derrière les arbres du verger les +éclats joyeux de la voix de Marguerite. + + + + +III + + +En sortant de Saint-Jean-du-Doigt, deux chemins conduisent au +château de Kerhor, habitation d'été de la mère d'Octave: l'un a +été établi à grands frais pour les voitures; l'autre s'est trouvé +tout naturellement tracé par les piétons. + +En quittant le presbytère, Tanneguy se mit à gravir le petit +sentier rocailleux qui suit les sinuosités capricieuses de la côte +jusqu'au château. + +Il était profondément agité. + +Son bâton s'appuyait, avec un bruit sec, sur les pointes vives du +roc, et sa main en serrait rudement de temps à autre la poignée. À +mesure que l'on s'éloigne de Saint-Jean-du-Doigt, l'aspect du sol +devient monotone, âpre et nu; la végétation luxuriante de +l'intérieur des terres disparaît; on n'aperçoit plus çà et là, que +quelques pousses souffreteuses qui essayent de végéter sur les +flancs inféconds du roc, ou encore quelques prairies arides, où +l'herbe a été flétrie et brûlée par les vents d'orage. + +Bien que les rayons d'un soleil éclatant éclairassent ce tableau, +tout cela était d'une tristesse morne et désespérée, et Tanneguy +en reçut une impression fâcheuse qui ajouta encore à ses cruelles +préoccupations. + +Tout à coup, il s'arrêta. + +À quelques pas devant lui, et sur la pointe extrême d'un rocher +qui dominait à pic toute la grève, venait de se dresser une +misérable cabane recouverte de chaume. + +Sur le seuil de cette cabane, un homme assis nonchalamment, +accommodait philosophiquement les guenilles dont il était vêtu. + +Cet homme, Tanneguy le reconnut de suite. + +C'était celui que, dans le pays, on appelait Éric le mendiant. + +Au cri sauvage que le vieux Breton poussa à cette vue, le mendiant +releva la tête et pâlit. + +Par une sorte de divination magnétique, il avait pressenti quelque +catastrophe, et conçut un moment la pensée de se soustraire à +cette visite indiscrète... Mais il était déjà trop tard. + +Quand il voulut fuir, il se trouva en face du vieux Breton qui +avançait. + +Il fallait faire contre mauvaise fortune bon coeur, et Éric, qui +ne manquait pas d'adresse, alla résolument au-devant du danger. + +-- Bonjour, monsieur Tanneguy, dit-il en se découvrant avec +humilité devant le vieux descendant du connétable; le pauvre Éric +ne vous a point oublié ce matin dans ses prières, ni vous ni votre +charmante fille, et s'il plaît à Dieu de les exaucer, les +bénédictions du ciel descendront sur votre demeure. + +-- Je vous remercie, Éric, répondit Tanneguy en se contenant de +son mieux, les prières des pauvres sont agréables à Dieu, et je ne +doute pas qu'il n'exauce les vôtres, si elles sont sincères. + +-- En pouvez-vous douter? fit Éric avec componction. + +-- J'en ai douté quelquefois, repartit Tanneguy, dont les sourcils +se froncèrent malgré lui. + +-- Cependant... + +-- Cependant, j'ai à vous parler, maître Éric. + +-- À moi? + +-- À vous-même. + +-- J'allais sortir. + +-- Vous sortirez plus tard. + +-- Le matin, c'est le meilleur moment de la journée. + +-- Eh bien! je vous en tiendrai compte, objecta brusquement +Tanneguy en lui jetant une pièce de monnaie que le mendiant se +hâta de ramasser; mais j'ai à vous parler, et il faut que je vous +parle! + +Le mendiant fit disparaître dans sa poche la pièce de monnaie +qu'on venait de lui jeter, et montra sa cabane à Tanneguy, comme +pour l'inviter à y entrer. + +La cabane dont il s'agit avait été construite par le mendiant lui- +même, avec quelques poutres que la mer avait jetées sur la côte un +jour d'orage, et de la terre qu'il avait ramassée sur la route; +les pluies et les vents des nuits d'hiver l'avaient +considérablement détériorée, et le toit, qui se composait de +mauvaise paille et de branches d'arbres desséchées, commençait +déjà à s'effondrer. Mais cette habitation, quelque chétive qu'elle +fût, suffisait à Éric, qui, d'ailleurs, n'y demeurait pas d'une +manière régulière et continue; dans les mauvais jours, il +s'estimait encore heureux de trouver là un abri, qu'il n'était pas +toujours certain de rencontrer ailleurs. + +Une ou deux bottes de paille jetées dans un coin lui servaient de +lit, et la cabane n'avait pas d'autre ornement, si ce n'est un +mauvais escabeau boiteux, que le mendiant devait à la charité des +domestiques du château de Kerhor. + +Quand Tanneguy fut entré, Éric s'allongea sur sa botte de paille, +son _peu-bas_ à gauche et sa besace à droite. Il avait fait ses +réflexions: il avait deviné tout de suite ce dont il s'agissait, +et il était décidé à affronter jusqu'au bout la colère du vieux +Breton; il n'ignorait pas que Tanneguy était violent, emporté, et +qu'il ne s'arrêterait peut-être pas devant les conséquences +extrêmes de son emportement; mais le mendiant se sentait fort, et, +au surplus, il n'était pas fâché, que le hasard lui offrit +l'occasion d'avoir une explication décisive avec le père de +Marguerite. + +Il n'éprouva donc aucune émotion en voyant entrer ce dernier, et +un sourire presque ironique vint même effleurer ses lèvres, +lorsqu'il s'aperçut que Tanneguy parcourait silencieusement la +cabane, sans savoir probablement de quelle façon entamer +l'entretien. + +Éric eut pitié de lui; il alla au-devant de ses désirs et +commença: + +-- Vous avez désiré me parler, monsieur Tanneguy, dit-il, me voilà +tout prêt à vous écouter, et à vous rendre tous les services qu'un +pauvre mendiant comme moi peut rendre. Je connais bien du monde au +pays et ailleurs, sans me vanter, et si c'est pour avoir des +renseignements sur quelque bonne terre à acheter, je suis votre +homme. + +-- Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. + +-- Et de quoi donc? demanda le mendiant avec une naïveté feinte. + +-- Il s'agit de vous, et de vous seul, poursuivit Tanneguy, dont +les joues se colorèrent vivement, et qui frappa le sol de son +énorme _peu-bas_. + +Éric le regardait stupidement, et comme s'il eût vainement cherché +à comprendre le sens de ses paroles. + +-- De moi? répondit-il avec un étonnement admirablement joué; moi, +monsieur Tanneguy, je suis un pauvre mendiant, qui doit son +existence à la charité des habitants de la côte. Je serais trop +heureux de pouvoir vous être utile à quelque chose..., et je le +répète, pour cela je suis votre homme. + +-- Soit! fit Tanneguy en réprimant un mouvement d'impatience, vous +vous obstinez à ne pas comprendre le sens très-clair de mes +paroles, eh bien! je parlerai avec encore plus de clarté... +Écoutez moi donc, maître mendiant, et retenez bien surtout ce que +je vais vous dire, car je vous l'assure, il pourrait vous en +coûter cher de l'oublier. + +En parlant ainsi, le vieux Breton serrait son _peu-bas_ dans sa +main crispée; ses sourcils se fronçaient, et ses regards lançaient +d'ardentes étincelles. + +Éric cependant suivait chacun de ses mouvements avec une +impassibilité vraiment remarquable. + +Tanneguy reprit: + +-- Il m'est revenu, dit-il d'une voix ferme et brève, que vous ne +vous contentiez pas, dans vos courses de vagabond, d'implorer la +charité publique, et que vous ajoutiez encore à ce métier celui +d'espion et de calomniateur. + +-- Moi? fit Éric, qui se sentit pâlir malgré lui. + +-- Vous! poursuivit Tanneguy, vous, Éric, le mendiant!... Et ce +qu'il y a peut-être de plus lâche et de plus infâme dans ce rôle +que vous jouez, c'est que vous vous gardez bien de vous en prendre +à ceux qui pourraient vous faire taire en vous châtiant, ou se +venger en vous tuant, et que vous vous attaquez de préférence à +des enfants qui n'ont d'autre défense que leurs larmes, ou d'autre +refuge que leur silence! + +La physionomie de Tanneguy avait revêtu, pendant qu'il parlait, un +caractère particulier d'ardente colère qui parut inquiétant à +Éric. + +Toutefois, il surmonta cette inquiétude passagère, et essaya un +sourire modeste. + +-- On vous a trompé sur mon compte, monsieur Tanneguy, répondit- +il; je vas et viens à travers le pays, vivant des aumônes de tous, +et l'idée ne m'est jamais venue de dire du mal de ceux qui me +donnent!... Sans doute j'apprends et je vois beaucoup de choses en +voyageant ainsi, et quand je rentre le soir dans ma pauvre cabane, +j'ai souvent la mémoire bien plus remplie que ma besace; mais je +prends le bon Dieu à témoin que jamais il ne m'est arrivé de +raconter ce que j'apprenais ou ce que je voyais... + +-- Cependant on me l'a dit... objecta Tanneguy. + +-- On vous aura trompé, repartit le mendiant qui reprenait peu à +peu toute son assurance, et voyez-vous, ajouta-t-il avec une sorte +de complaisance nonchalante, il y en a qui m'aiment au pays et il +y en a qui ne m'aiment pas... Les uns disent du bien de moi, les +autres disent du mal... c'est une chose qu'on ne peut pas +empêcher, monsieur Tanneguy, et quand on a la conscience honnête, +et qu'on croit n'avoir rien à se reprocher, on va toujours son +chemin, sans s'inquiéter des mauvaises gens, et des mauvais +propos... + +Tanneguy s'arrêta à deux pas d'Éric. + +Les paroles du mendiant ne l'avaient pas calmé, ses sourcils +s'étaient rapprochés, ses dents mordaient ses lèvres avec une +fureur mal contenue. + +-- C'est bien, dit-il d'un accent impérieux et comme s'il eût +voulu imposer silence au mendiant, c'est bien, tu n'es pas +coupable... tu n'as rien dit, on m'a trompé... puisque tu +l'assures, je te crois; je ne veux plus parler de ce qui est +arrivé, je veux seulement te donner un avertissement pour +l'avenir!... Il est possible que quelqu'un te paye pour venir +espionner ce qui se passe chez moi, mais c'est une chose que je ne +puis souffrir davantage, et que j'ai la ferme intention +d'empêcher. + +-- Et comment donc cela? interrompit Éric avec un sourire presque +moqueur. + +-- En te défendant d'approcher de la ferme, répondit Tanneguy. + +Éric haussa les épaules: + +-- Est-ce que ça se peut, ça? dit-il en jouant avec son bâton; je +vais à Lanmeur tous les jours, et il n'y a que le bon Dieu qui +puisse m'empêcher d'y aller. + +-- C'est ce que nous verrons, fit Tanneguy, qui s'enivrait peu à +peu de sa propre colère. + +-- Oh! c'est tout vu!... + +-- Tu viendras? + +-- J'irai!... + +-- Même si je te le défends?... + +-- Surtout si vous me le défendez. + +-- Misérable! s'écria Tanneguy. + +Et sa figure prit aussitôt une expression terrible; ses yeux +s'injectèrent de sang, et il leva son bâton noueux sur la tête du +mendiant. + +Ce dernier n'avait pas bougé; seulement sa main s'était doucement +glissée dans la besace qui gisait à ses côtés, et il en retira un +instant après une sorte de mauvais pistolet de poche qu'il y +tenait constamment caché. + +Cependant, la colère de Tanneguy semblait s'être éteinte aussi +vite qu'elle s'était allumée, et son arme demeura un moment +suspendue sur la tête d'Éric, sans qu'il pût se résoudre à la +laisser retomber. + +Mais lorsqu'il aperçut le mouvement du mendiant, quand il vit que +sa main s'était armée tout à coup du pistolet qu'il venait de +retirer de sa besace, et qu'il paraissait disposé à en faire +usage, sa colère se ranima instantanément, ses mains se crispèrent +et d'un coup de _peu-bas_ vigoureusement appliqué, il fit tomber à +ses pieds le pistolet du mendiant. + +Éric fut comme abasourdi de cette soudaine attaque, il se releva +d'un bond, et se jeta avidement sur le pistolet qui venait de lui +échapper. + +Mais déjà Tanneguy avait eu le temps de poser le pied sur l'arme, +et son bâton s'était aussitôt relevé: + +Éric le regarda stupidement, ne sachant pas trop s'il devait +reculer ou avancer. + +-- Vous êtes un misérable, maître Éric, dit enfin le vieux Breton, +mais cette fois d'une voix plus calme, et si je n'avais écouté que +ma colère, j'aurais vengé, d'un seul coup, tous les honnêtes gens +de la commune, que vous avez calomniés, comme ma pauvre Margaït... +mais vous ne perdrez rien pour attendre, je vous le prédis, si +vous continuez à vous faire ainsi le digne instrument des +vengeances du château. + +Et comme Éric, muet et immobile, ne quittait pas des yeux le +pistolet sur lequel Tanneguy avait mis le pied: + +-- Prenez-y garde, poursuivit ce dernier en lançant d'un coup de +_peu-bas_ l'arme dehors la cabane, prenez-y garde, maître Éric, +vous jouez là un vilain jeu, qui vous conduira peut être plus loin +que vous ne voudriez aller... C'est tout ce que je puis vous dire, +aujourd'hui; mais nous pourrons renouer cette conversation, si le +désir vous prend jamais de revenir rôder autour de la ferme!... + +En parlant ainsi, Tanneguy gagna la porte, et disparut bientôt +dans le sentier de Kerhor. + +Éric l'avait suivi jusque sur le seuil; quand il l'eut vu +disparaître, il rentra dans la cabane, passa tranquillement sa +besace à son cou et releva son bâton. + +-- Si vous le voulez bien, monsieur Tanneguy, se dit-il alors, et +tout en ajustant ses haillons, c'est ce soir que nous reprendrons +la conversation. + +Et il s'éloigna rapidement, en prenant la direction de Saint-Jean- +du-Doigt. + + + + +IV + + +Vers la fin du jour, Marguerite se trouvait dans sa chambre, et +elle songeait tristement à tous les événements qui s'étaient +succédé depuis quelques heures seulement. + +Marguerite savait les projets de départ de son père, et son coeur +se brisait quand elle venait à penser que, sous peu de jours, que +le lendemain peut-être, il lui faudrait quitter ce pays, où elle +se sentait retenue par des liens mystérieux et irrésistibles: +quand cette amère pensée s'emparait de son esprit, l'image sombre +et désespérée d'Octave passait devant elle, et ses yeux +s'emplissaient de larmes. + +Marguerite aimait Octave d'une sainte et pure amitié; mais +l'amitié d'une enfant naïve comme elle aboutit souvent à l'amour. + +Depuis quelque temps surtout, la pauvre Marguerite éprouvait à +l'approche d'Octave de singuliers symptômes qui jetaient bien +souvent le trouble et l'effroi dans son esprit. Son coeur battait +plus vite dans sa poitrine; le sang circulait plus ardent dans ses +veines; tout son corps tressaillait d'une joie sans seconde quand, +par hasard, sa main rencontrait la sienne. La nuit, Marguerite +avait des insomnies étranges; aux pâles rayons de la lune, il lui +semblait voir les anges, ses soeurs, s'asseoir à son chevet, et la +contempler tristement; elle s'effrayait malgré elle, et, par une +contradiction qu'elle ne pouvait comprendre, elle aimait ce +trouble, cette frayeur, cette vague inquiétude dont son âme était +pleine. + +Qu'allait-elle devenir quand il lui faudrait s'éloigner? quand il +lui faudrait quitter le bourg pour n'y plus revenir? quand il lui +faudrait renoncer à revoir jamais Octave? + +Marguerite ne se sentait pas la force de lutter contre la volonté +de son père; elle n'en avait ni le courage ni la pensée; elle +était décidée d'avance à faire le sacrifice de son amour, à mourir +lentement, plutôt que d'attrister, par un refus, la vieillesse de +son père; et cependant combien de larmes, combien de tristesses, +de désespoirs!... + +La vieille Jeanne, la servante de l'abbé Kersaint, n'avait pas +quitté Marguerite; il se faisait tard cependant, et c était +l'heure du repos. La vieille Jeanne se mit en devoir d'aider la +fille de Tanneguy à se dépouiller de ses vêtements du jour. + +Ces soins arrachèrent pour un moment Marguerite à ses tristes +préoccupations. La femme redevenait enfant, pour admirer chaque +parure qu'on lui ôtait, et elle ne se lassait de regarder sa +petite glace, comme pour s'assurer qu'elle restait jolie. + +Tantôt c'était son collier de perles blanches qu'on lui enlevait, +et elle redressait avec fierté son beau col de cygne, aussi blanc +que la neige. Une autre fois c'était son surtout de drap piqué que +la vieille allait déposer dans un grand bahut sculpté, et son +regard caressait avec amour les contours délicieux de sa taille; +mais ce fut surtout lorsque Jeanne détacha le noeud qui retenait +ses cheveux et qu'elle les sentit retomber en longues boucles sur +ses épaules et son sein nus, qu'elle se prit à rougir, croisant +ses deux bras sur sa gorge naissante par un geste plein de pudeur. + +Elle était si belle ainsi! Il y avait dans sa pose tant de +chasteté et de beauté; son regard à demi voilé étincelait de tant +d'amour contenu et de tant de pudeur, que la vieille Jeanne +s'arrêta un instant pour la contempler et l'admirer. Elle était +belle, et sainte, et pure; le vent des passions terrestres n'avait +point encore soufflé sur cette frêle enveloppe; son coeur était +aussi pur que son âme, son âme était aussi blanche qu'au sortir +des mains de Dieu! + +Quand Marguerite vit que Jeanne restait debout devant elle, +plongée dans une admiration muette, elle jeta un petit rire, vif +et doux comme un cri d'oiseau, et alla elle-même prendre un long +vêtement de toile blanche, puis, s'étant assurée que tout aide +étrangère lui était désormais inutile, elle congédia Jeanne, et +demeura seule. + +Alors, elle se reprit encore à songer à son départ, essaya de +mettre en ordre tous les objets qu'elle allait emporter, et comme +l'horloge de Lanmeur sonnait onze heures, elle alla s'agenouiller +près de son lit, et commença sa prière, les mains jointes, les +yeux levés au ciel. + +Mais à peine eut-elle commencé, qu'une émotion fébrile fit +trembler ses mains, elle baissa les yeux, et s'étant détournée +avec vivacité, elle aperçut un homme debout au milieu de la +chambre. + +Octave!... s'écria-t-elle en devenant pâle comme une morte, +Octave! + +-- Marguerite!... répondit le jeune homme, d'un ton suppliant. + +-- Vous, ici! poursuivit Marguerite, vous! oh! mon Dieu... mais +quelle a été votre pensée, dites? qui vous y a conduit? comment y +êtes-vous venu?... dites! dites!... mais répondez... + +Et comme elle ne se sentit pas la force d'en dire davantage, elle +laissa retomber sa tête dans ses mains, et se prit à sangloter. + +Le jeune homme s'élança alors vers elle, et, avant qu'elle eût eu +le temps de s'éloigner, il lui prit les deux mains dans les +siennes. + +-- Marguerite!... lui dit-il, d'une voix pleine de larmes; ma +jolie Marguerite... ne pleurez pas ainsi; écoutez-moi, vous allez +partir! + +-- Partir! fit Marguerite en relevant la tôle. + +-- Demain, m'a-t-on dit... demain, il faudra me séparer de vous, +pour toujours... + +Oh! je n'ai pu accepter cette pensée cruelle; j'ai voulu vous +revoir encore une fois, vous dire un dernier adieu... et je suis +venu... Marguerite, auriez-vous la cruauté de me dire que j'ai mal +fait? + +-- Eh bien! répondit Marguerite, vous êtes venu, Octave, vous +m'avez vue... et maintenant, vous pouvez partir. + +Et comme elle se dirigeait vers la porte de la chambre qu'elle se +disposait à ouvrir, Octave l'arrêta: + +-- Y pensez-vous, lui dit-il, je ne puis sortir par cette porte, +je rencontrerais quelqu'un en ce moment, et vous seriez perdue. + +Marguerite courut alors vers la fenêtre qu'elle ouvrit. La +campagne était calme, le ciel chargé de nuages; personne ne +veillait alentour; mais il y avait quinze pieds d'élévation, et +l'on pouvait se tuer en tombant... + +Elle revint s'asseoir triste et rêveuse auprès de son lit. + +Pendant quelques secondes un silence embarrassant régna dans la +chambre. + +Octave restait debout et regardait Marguerite accablée, les yeux +fixés vers le parquet. Dans un moment même, il vit des larmes +couler silencieusement le long de ses joues. + +Un profond sentiment de pitié s'empara de lui: il comprit que sa +position devenait odieuse. C'était la première fois qu'il faisait +trembler cette enfant, et il se reprocha sa lâcheté. + +Il alla donc se mettre à genoux à deux pas d'elle, et joignant les +mains a son tour: + +-- Marguerite!... dit-il, je vous aime!... je vous aime de tout ce +que Dieu a mis en moi d'amour et de passion; je vous aime comme un +insensé; voilà ma faute!... ne me pardonnerez-vous pas?... Oh! ne +pleurez pas ainsi... je puis sortir!... cette fenêtre n'est pas si +élevée qu'on ne puisse s'échapper par cette issue... je +partirai!... et qu'importe après tout que je meure si vous êtes +sauvée... vous, vous, Marguerite, ma Marguerite, bien-aimée... + +Marguerite le regarda à travers ses larmes avec une mélancolie +profonde. + +-- Octave, répondit-elle, vous m'aimez, dites-vous; j'ai bien +besoin de vous croire, dans ce moment surtout. + +Et elle prit un ton grave et une pose sérieuse et réfléchie. + +-- Octave, poursuivit-elle, vous ne pouvez vous retirer par cette +porte, car, ainsi que vous le disiez, on vous rencontrerait, et je +serais perdue. Cette fenêtre ne vous offrirait pas un moyen +meilleur de retraite, et quoique vous me le proposiez, je serai +aussi généreuse que vous, je n'accepterai pas. Il faut donc que +vous restiez ici jusqu'au jour. + +Mais, ajouta-t-elle en lui désignant un des coins de la chambre, +j'attends de votre loyauté, de ne point franchir la distance que +vous allez mettre entre nous!... + +C'étaient deux enfants, l'un âgé de vingt ans, l'antre de seize... +âge heureux où l'on se souvient encore de sa première pureté, où +l'âme n'a pas perdu toute sa naïveté et sa candeur; âge terrible +aussi, où les premières passions, les plus doux sentiments, les +plus irrésistibles penchants s'éveillent au coeur de l'homme. + +Octave était un bon et simple jeune homme, qui n'avait pris aucun +des travers du milieu dans lequel il avait vécu. Fils unique, +dernier rejeton d'une famille aristocratique, il avait été +entouré, dès son enfance, de tous les soins, de toutes les +fantaisies qui flattent l'esprit, et cependant, son coeur ni son +esprit n'en avaient été gâtés. Il s'était développé au milieu de +ce monde de luxe, sans se laisser entraîner sur la pente si douce +des plaisirs faciles que le monde tolère, et à vingt ans, il avait +encore sa première pureté, et aucune séduction ne l'avait entraîné +au-delà des limites sacrées de l'honneur et du devoir. + +Octave avait aimé Marguerite dès le premier jour; il avait bien +senti le trouble pénétrer dans son coeur, avec ce nouveau +sentiment; mille désirs impatients avaient vingt fois sollicité sa +jeunesse; mais la passion ne l'avait pas emporté jusqu'à +l'aveuglement, et jamais la pensée ne lui était venue de ternir la +chasteté de son amour par une trop vive ardeur de la possession. + +Pour Marguerite, nous l'avons dit, les choses s'étaient passées +autrement. Pour elle, en effet, la vie n'avait pas toujours eu des +joies sans amertume; privée, dès sa plus tendre jeunesse des +caresses d'une mère chérie, elle avait vécu, un peu isolée, +quelquefois même, en proie à des découragements indéfinissables. +L'amour de son père ne lui avait pas toujours suffi. Puis, un +soir, elle avait vu Octave, et elle l'avait aimé. Cela s'était +passé aussi simplement que nous le racontons. Elle crut lire dans +les yeux du jeune homme qui se rapprochait d'elle, une pitié +tendre qui s'adressait à sa souffrance cachée, une promesse de +bonheur qu'on lui envoyait pour l'aider à supporter ses douleurs +secrètes, et elle, la pauvre enfant naïve, s'était laissé prendre +à la joie, à l'espérance, à la vie, en rencontrant cette chaste +sympathie. Il y avait dans le coeur d'Octave trop de pur amour, +pour que l'idée lui vînt de faire rougir Marguerite. + +Il se serait tué plutôt. + +Et cependant, du coin où l'amoureuse jeune fille l'avait relégué, +il jetait un coup d'oeil avide sur ces charmes divins, qu'un voile +léger lui dérobait à peine. + +Il ne l'avait point encore vue ainsi. + +Et son regard s'allumait, sa poitrine était en feu; vingt fois +même, par un mouvement irréfléchi, il fut sur le point de se +précipiter vers elle, et de la prendre dans ses bras... + +Mais un geste de Marguerite, geste moitié impératif, moitié +suppliant venait l'arrêter, et le retenir à sa place. + +Ils s'aimaient tous deux, et c'est ce qui les sauva!... + +Pourtant, dans un de ces moments où le sang refluait avec tant +d'abondance vers la poitrine d'Octave, où le feu circulait, ardent +dans ses veines, où mille désirs mal combattus l'emportaient +malgré lui, vers une solution dont il eût rougi de sang-froid, la +vertu dont il avait fait preuve jusqu'alors fut vaincue, et il +marcha à Marguerite, les cheveux en désordre, et la tête perdue! + +En le voyant ainsi venir à elle, Marguerite poussa un cri de +détresse, et croisa ses deux bras sur sa poitrine: + +-- Octave, cria-t-elle d'une voix désespérée, vous mentez à votre +parole. + +-- Marguerite, essaya de répondre Octave, qui déjà, d'un geste +puissant, saisissait ses deux mains effrayées. + +-- Oh! mon Dieu!... dit la jeune fille accablée. + +-- Marguerite! Marguerite!... tais-toi... poursuivit Octave, tais- +toi, je t'aime... des préjugés de famille nous séparent +aujourd'hui... mais tu peux être à moi!... devant Dieu, tu seras +ma femme, ma Marguerite bien-aimée... Oh! je te le jure, enfant +chère, mon plus saint désir, ma plus noble ambition est de +consacrer ma vie à ton bonheur; et quoiqu'il arrive, mes jours +sont désormais liés aux tiens... Marguerite. + +-- Laissez-moi! dit la fille de Tanneguy d'une voix mourante. + +-- Jamais! + +-- Octave! Octave! vous êtes mon plus implacable ennemi!... + +Mais Octave n'écoutait plus rien, un instant encore, et Marguerite +était perdue... Elle fit un effort désespéré; la honte et la +pudeur lui donnèrent des forces surhumaines, et, dégageant ses +mains de l'étreinte passionnée de son amant, elle courut effarée +vers la fenêtre qu'elle se hâta d'ouvrir: + +-- Si vous faites un pas de plus, dit-elle en indiquant cette +nouvelle issue qu'elle venait de se frayer, Octave, je me tue. + +Mais Octave n'avait nulle envie de la suivre; déjà son sang +s'était refroidi, et il avait honte du mouvement qui l'avait un +moment emporté. D'ailleurs la porte venait de s'ouvrir, et la +silhouette du père de Marguerite s'y dressait maintenant grave et +sévère. + +-- Octave! dit le vieillard d'une voix lente et sombre, je vous ai +estimé jusqu'aujourd'hui à l'égal d'un gentilhomme et d'un homme +de coeur; mais l'action que vous venez de commettre est une +lâcheté, et je vous méprise... + +-- Monsieur, balbutia Octave. + +-- Une lâcheté, répéta Tanneguy avec fermeté; une pauvre fille +sans défense, une enfant, innocente et pure; ne pas se contenter +de la séduction du regard et de la parole, pousser l'infamie +jusqu'à la violence, ah! c'est trop, monsieur, et tout autre que +moi, peut-être, vous eût fait payer cher une semblable conduite... + +-- Mais je l'aime! interrompit Octave; mon seul désir est de faire +de Marguerite ma femme devant Dieu et devant les hommes! + +Tanneguy haussa les épaules, et sourit: + +-- Que vous l'aimiez, monsieur, répondit-il, c'est possible: mais +que vous ayez l'intention de l'épouser, c'est faux. + +-- Pourtant... + +-- C'est faux, vous dis-je, car vous savez bien, comme moi, que +Mme la comtesse de Kerhor ne consentirait jamais à une pareille +union. Et cependant, poursuivit Tanneguy, toujours avec la même +gravité triste, il fut un temps où les Tanneguy eussent peut-être +hésité, eux aussi, à contracter une alliance avec les Kerhor. Mes +ancêtres m'ont légué à moi aussi, monsieur le comte, un blason que +je n'étale pas aux yeux du monde, mais dont je suis fier, et je ne +permettrai à personne, à personne, entendez-vous, de le souffleter +impunément! + +Et comme Octave demeurait interdit et muet, le vieux Breton +continua: + +-- C'est le malheur des temps, monsieur le comte, dit-il, les +jeunes gens d'aujourd'hui, qui, à l'âge de vingt ans ne croient +plus à l'amour, à la fidélité, à la loyauté, à l'honneur, +s'arrogent le droit de porter insolemment le trouble et la honte +dans les familles... Que leur importe à eux la vieillesse du père +ou la pureté candide de la fille; ils vont droit leur chemin, sans +s'inquiéter de ce qu'ils laissent derrière. Mais il peut se +trouver cependant, et j'en suis une preuve vivante, monsieur le +comte, un homme, un vieillard, que de pareilles actions révoltent, +qui a encore dans les veines un sang jeune et vigoureux, et qui, +au besoin, ne l'oubliez pas, saurait venger par l'épée, et d'une +main sûre, l'outrage fait à son honneur! Allez donc, monsieur le +comte; demain, grâce à vous, ma fille et moi nous quitterons le +pays... Et je vous le dis, avant de vous quitter, je vous le dis +sans colère et sans forfanterie, je prie Dieu qu'il vous éloigne à +tout jamais de ma demeure. + +Octave avait tout écouté sans répondre. + +Toutes ces insultes il les avait dévorées sans mot dire; c'était +le père de Marguerite qui parlait, et il faisait sans hésiter le +sacrifice de sa vanité à son amour. + +Mais quand le vieux Tanneguy eut cessé de parler, il releva la +tête et fit quelques pas vers lui: + +-- Monsieur, lui dit-il d'une voix ferme, les apparences accusent +aujourd'hui la sincérité de mon amour, et ce n'est ici ni le lieu +ni le moment de me disculper!... Pour Marguerite, pour moi, pour +vous-même, je me tairai... Je n'ai qu'un mot à dire cependant, et +ce mot renfermera toute l'explication de ma conduite: j'aime +Marguerite, et je jure Dieu qu'elle sera ma femme. + +Puis, se tournant alors vers la jeune femme qui se tenait plus +morte que vive adossée à la fenêtre ouverte: + +-- Adieu, lui dit-il, mais cette fois la voix pleine de larmes et +le coeur brisé, adieu, Marguerite. Oh! ne m'oubliez pas trop vite, +et un jour vous saurez combien je vous aimais! + +Et, sans attendre de réponse, il franchit le seuil de la porte, +sans même oser regarder en arrière. + +Cependant Marguerite était tombée à genoux, la tête dans ses +mains. + +Elle sanglotait. + +Le lendemain, la ferme fut vendue à la hâte, et le père Tanneguy +et sa fille quittèrent précipitamment le pays, sans que l'on pût +dire quelle direction ils avaient prise. + + + + +V + + +Deux années s'étaient écoulées depuis les événements que nous +avons racontés aux chapitres précédents. Si le lecteur veut bien +nous suivre, nous allons le mener vers une partie de la Bretagne, +en l'assurant d'avance qu'il n'aura rien perdu au change. + +La Bretagne est assez riche pour fournir un cadre heureux à tout +ce que la vie habituelle peut offrir de scènes saisissantes et +dramatiques. + +Il faisait nuit déjà depuis quelques heures; on était au mois de +septembre; des nuages noirs et lourds couraient dans le ciel; le +vent soufflait âpre et froid sur la côte. + +Deux cavaliers venaient de sortir de Brest, et se laissant aller +au pas tranquille de leur monture, ils avaient pris le chemin qui +mène au Conquet, en côtoyant la rade. + +L'un pouvait avoir vingt-huit ans, l'autre en avait à peine vingt- +deux. + +Le plus âgé était un grand gaillard aux allures vives et décidées, +qui portait hardiment son chapeau de feutre sur l'oreille, et dont +le visage rayonnait de gaieté et de bonne humeur. + +Le plus jeune, au contraire, était petit, quoique bien pris dans +sa taille; une extrême pâleur était répandue sur ses joues, et une +certaine teinte de mélancolie attristait ses traits. + +Ils cheminaient l'un à côté de l'autre sans échanger la moindre +parole. + +Du reste la route était déserte, quelques gouttes de pluie +commençaient à tomber, et l'on entendait du sentier ce bruit +tourmenté qui s'élève des flots que le flux et le reflux agitent +incessamment. + +La situation prêtait peu à la conversation. + +L'aspect de la rade était sans charmes, et avec le vent et la +pluie, cinq lieues à faire n'étaient certainement pas chose bien +attrayante. + +Toutefois, le plus âgé des deux voyageurs sembla penser autrement, +car après quelques minutes de silence il se tourna brusquement +vers son compagnon, et arrêta son cheval en poussant un éclat de +rire qu'aucun écho ne lui renvoya. + +-- Ah çà! mon cher Octave, dit-il avec un accent de brusquerie de +bon aloi, je ne vous trouve guère charmant cejourd'hui; et si +j'avais prévu le cas où vous deviendriez aussi monotone, je me +serais bien gardé de quitter notre chère capitale pour vous suivre +dans ce pays qui, s'il ne manque pas de pittoresque, manque +essentiellement de lune et de soleil. + +-- Vous aimez donc, bien le soleil? repartit ironiquement son +compagnon. + +-- Vrai Dieu, mon ami, s'écria le plus âgé d'un certain ton +enthousiaste qui avait sa séduction, j'ai vécu dix ans de mes plus +belles années dans un affreux taudis de l'une des plus horribles +rues de Paris; l'escalier était étroit et sombre, la chambre ornée +de ses quatre murs; je montais cent vingt-huit marches pour y +atteindre, et jamais, durant les dix années de labeur opiniâtre et +de luttes incessantes, je n'ai eu une heure de lassitude ou une +seconde de découragement. + +-- Et pourquoi cela? objecta Octave. + +--Ah dame! poursuivit son compagnon, c'est que ma chambre, ou ma +mansarde si vous l'aimez mieux, avait deux grandes fenêtres +ouvrant sur le ciel et recevait de première main les plus purs et +les plus riants rayons du soleil. Le matin, à midi, le soir, du +soleil! c'est-à-dire, mon cher ami, de la gaieté, de la confiance +en Dieu, de l'indépendance, de l'amour, ces mille sentiments bénis +qui font de la vie un éternel enchantement... + +-- Vous n'avez pas l'air médecin, Horace, objecta Octave. + +-- Pourquoi donc? + +-- À votre enthousiasme!... + +-- Ah çà! mon bon, moi j'avoue mon faible; j'aime la vie; je n'ai +jamais, comme vous, nourri d'affreuses et froides pensées de +suicide. Le hasard m'a ramassé un jour dans les rues de Paris, où +je peignais des enseignes; j'avais quatorze ans, je ne connaissais +ni mon père ni ma mère, mais j'étais intelligent, Dieu merci, et +je portais dans mon coeur cette fleur d'éternelle jeunesse que +rien au monde n'a pu encore flétrir... Ah! Octave, je voudrais +bien vous donner quelquefois un peu de ma gaieté et de mon +insouciance. + +-- Votre existence n'a pas été secouée par les mêmes douleurs, +répondit Octave avec un sourire triste. + +-- La mort de votre mère!... + +-- Oui; et plus que cela peut-être, la perte d'un amour dont +j'avais fait mon seul rêve. + +-- Vous m'avez compté cela... mais enfin on se console. + +-- Le croyez-vous? + +-- Je n'en sais rien... mais on se distrait, on travaille, on +voyage... + +-- Et que faisons-nous donc? + +-- Pardieu! vous avez raison... nous voyageons, nous allons pour +le moment... où diable m'avez-vous dit que nous allions? + +-- Au Conquet. + +-- Non, à l'abbaye de Saint-Matthieu, un monastère antique, planté +audacieusement sur un promontoire battu par les flots, suspendu +comme un vaisseau de pierre entre le ciel et l'eau... Ce doit être +superbe! + +-- Et cependant vous maugréez. + +-- Aussi, avouez que je n'ai pas tout à fait tort; voilà bientôt +huit jours que nous arpentons la Bretagne, un délicieux pays, ma +foi, tantôt à pied, tantôt à cheval; et depuis huit jours nous +n'avons pas couru le moindre danger et rencontré le moindre +voleur. + +-- Vous vous croyez toujours en Italie? + +-- Le fait est qu'en Italie nous aurions eu le temps d'être +dévalisés vingt fois. + +-- Grand merci. + +-- Bah! l'imprévu, cher ami, n'est-ce pas la vie? Je donnerais, +moi, la moitié de mon existence pour ignorer ce que je ferai +durant l'autre moitié. + +Tout en devisant ainsi, les deux amis avaient laissé bien loin +derrière eux la ville de Brest et les petites habitations qui +s'échelonnent le long de la côte. + +À mesure qu'ils avançaient, le chemin devenait plus difficile, +plus montueux; les chevaux avaient bien de la peine à suivre le +sentier, que les pluies récentes avaient détrempé. D'ailleurs la +route avait cessé de côtoyer la rade, et maintenant ils +s'enfonçaient à chaque pas davantage dans les terres. + +Octave était retombé dans sa mélancolie ordinaire. Horace, +désespérant de l'en arracher, se contentait de le suivre sans rien +dire. + +Le silence s'était donc rétabli, et un incident seul pouvait +désormais le rompre. + +Cependant Octave s'arrêta tout à coup et se tourna vers son +compagnon avec une certaine vivacité qui ne lui était pas +habituelle. + +-- On se distrait, on travaille, avez-vous dit, s'écria-t-il +brusquement. Vous croyez donc, vous, Horace, que l'on puisse +oublier... + +-- Je le crois, répondit Horace un peu surpris de cette boutade +inattendue. + +-- Ah! c'est que vous n'avez jamais aimé! + +-- Jamais! + +-- Eh bien! moi, Horace, moi j'avais vingt ans alors, c'est-à-dire +que je n'avais pas encore souffert: la vie ouvrait devant moi ses +deux portes dorées, et mon coeur, que rien n'avait blasé, +acceptait sans défiance les premières promesses de bonheur... +Avoir vingt ans et se croire aimé d'une femme que l'on aime, +Horace, le ciel n'a pas de plus douces ni de plus pures joies... +Ce que j'avais fait de rêves insensés, Dieu seul le sait... et un +seul jour, une heure a brisé tout cet avenir de bonheur. Voilà de +ces malheurs que l'on ne peut oublier, mon ami! + +-- Pauvre Octave! + +-- Ah! vous qui êtes médecin, Horace, vous qui, grâce à un travail +surhumain, êtes parvenu à conquérir à vingt-huit ans une des +places les plus illustres parmi les célébrités européennes, dites- +moi donc pourquoi l'on ne meurt pas de douleur, ou plutôt, ce que +c'est que cette douleur qui vous tue peu à peu, lentement, +longuement. Dites-moi ce que c'est que la vie, l'amour, ce que +c'est que la mort. + +-- Ceci ne rentre pas clans la chirurgie, mon ami, objecta Horace. + +-- Ah! tenez, poursuivit Octave avec un geste de découragement, +l'amour est un sentiment triste... J'ai songé bien souvent à me +tuer, depuis que j'ai perdu Marguerite. Où est-elle?... qu'est- +elle devenue?... est-elle morte, elle, morte de honte et de +désespoir? dois-je la rencontrer un jour, ou faut-il que j'use ma +vie, ainsi, heure par heure, dans cet isolement qui m'épuise, +m'absorbe, et m'enlève à chaque instant un peu de ma force et de +mon courage?... + +Horace ne répondit pas... Depuis quelques minutes, un bruit de pas +s'était fait entendre derrière eux, et cet incident mit fin +momentanément à la conversation. + +D'ailleurs ni Octave ni Horace n'étaient bien certains du chemin +qu'ils suivaient en ce moment, et ils n'étaient pas fâchés l'un et +l'autre d'avoir, à ce sujet, quelques renseignements positifs. + +Horace arrêta son cheval. + +Par imitation, Octave en fit autant. + +Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, qu'ils virent +poindre, derrière eux, au bout du sentier, la silhouette d'un +homme, qui portait le costume du pays. + +Cet homme marchait d'un bon pas, et s'appuyait sur un bâton ferré. + +La lune était cachée derrière les nuages noirs que le vent +chassait de la côte; mais les pâles rayons qu'elle laissait +glisser de temps à autre suffisaient à détailler les parties +importantes de son costume. + +Il portait le chapeau aux larges bords, l'habit de drap brun des +hommes du canton de Saint-Thégonnec, et des guêtres de cuir qui +lui montaient à mi-jambes. Cet homme paraissait être encore dans +toute la force de l'âge. + +Comme les deux cavaliers s'étaient arrêtés au milieu du sentier, +il les eut bientôt rejoints, et passa près d'eux, sans ralentir le +pas. + +Seulement, et selon l'antique et solennelle coutume du pays +breton, en passant près d'eux, il porta la main à son chapeau, et +salua. + +Les deux jeunes gens lui rendirent respectueusement, son salut, et +Horace se mit aussitôt en devoir de l'interpeller. + +-- Pardon, monsieur, lui dit il, pardon de vous arrêter, mais mon +ami et moi, nous nous sommes engagés dans ce sentier, un peu +imprudemment, et nous ne savons vraiment pas s'il nous conduira où +nous désirons aller. + +-- Et où désirez-vous aller?... demanda le Breton, en s'appuyant +sur son _peu-bas_, au milieu du sentier. + +-- Au Conquet... + +-- Ce chemin y mène tout droit, messieurs... + +-- Et combien avons-nous encore de lieues, pour y arriver? + +-- Trois, au plus, répondit le Breton, qui, sans attendre nue +autre question, salua de nouveau les deux cavaliers, et reprit sa +route du même pas rapide et pressé. + +-- C'est égal!... murmura Horace dès que le Breton eut pris une +certaine avance, les habitants de ce pays, sont d'étranges gens... +N'avez-vous pas remarqué, Octave, l'énorme ceinture de cuir que +celui-ci portait autour des reins?... + +--En effet! fit Octave. + +-- Diable d'idée de rentrer chez soi, à une pareille heure de la +nuit, quand on porte de pareilles sommes... + +-- La côte est sûre. + +--Que sait-on?... + +-- Les Bretons ne volent pas... + +-- Non, mais les forçats?... + +Il y eut un silence. + +Silence plein d'angoisses, car tous les deux avaient cru entendre +les arbustes du sentier tressaillir sous une pression, qui n'était +pas celle du vent. + +-- N'avez-vous pas entendu?... demanda presque aussitôt Horace. + +-- Si fait!... répondit Octave. + +-- Il y avait quelqu'un dans le champ voisin... + +-- Peut-être bien... + +-- Je vous avoue que je ne serais pas très-rassuré à la place de +notre Breton. + +-- Vous ne rêvez qu'aventures, mon ami... + +-- Vous avez raison, sans doute, Octave, mais si vous m'en croyez, +nous presserons le pas... + +-- Pour fuir! fit Octave en riant. + +-- Pour escorter ce brave homme... répondit Horace... et tenez, +ajouta-t-il presque immédiatement, voyez si mes pressentiments me +trompaient!... + +Les deux cavaliers étaient arrivés à ce moment, dans un endroit +élevé, d'où le voyageur domine les lieux environnants. + +Octave avait arrêté une seconde fois son cheval, et il tourna les +regards vers l'endroit que lui désignait son compagnon. + +À une distance d'environ deux cents pas, trois hommes traversaient +un champ de blé noir, en courant, et se dirigeaient en toute hâte, +vers le sentier dans lequel le Breton venait de s'engager. + +-- Vous avez raison, dit Octave. + +-- En avant donc, répondit Horace, et Dieu veuille que nous +arrivions à temps. + +Les deux jeunes gens lancèrent aussitôt leur cheval, mais à peine +eurent-ils franchi une certaine distance, que le bruit d'une +lutte, suivi peu après d'un cri épouvantable s'éleva du milieu de +la nuit, et vint les glacer d'effroi... + +-- Un crime! s'écria Octave. + +-- Un assassinat! ajouta Horace. + +Et ils reprirent leur course plus rapide, enfonçant leurs éperons +sanglants, dans le ventre de leur bête. + +En dix minutes, ils furent sur le lieu de la scène. + +Mais les assassins avertis par le bruit de leur course, avaient eu +le temps de prendre la fuite, et il ne restait plus sur le revers +de la route que le cadavre inanimé du Breton. + +Horace sauta aussitôt à bas de son cheval, détacha sa trousse de +la selle, et s'avança rapidement vers la victime. + +Son chapeau gisait loin de lui; sa ceinture de cuir avait disparu, +une large blessure ouvrait sa poitrine. + +Octave était descendu de son cheval, comme son compagnon, avait +attaché les deux bêtes à la haie du chemin, et plein d'anxiété, il +s'était rapproché d'Horace qui déjà tenait la main du blessé... + +-- Il n'est pas mort, au moins? demanda-t-il vivement, à voix +basse. + +-- Heureusement, répondit Horace. + +-- La blessure est-elle mortelle?... + +-- Non. + +-- Je respire... + +-- Ah! ne nous flattons pas trop cependant, mon ami, poursuivit le +jeune médecin, ceci n'est point seulement un vol ordinaire, +croyez-moi; il y a là quelque atroce et épouvantable vengeance. + +-- Qui peut vous faire supposer... + +-- La nature de la blessure même. + +-- Comment... + +-- Regardez vous-même. + +En ce moment, la lune venait de se dégager des quelques nuages qui +interceptaient les rayons, et grâce à sa clarté douteuse, Octave +put examiner l'état de la victime. + +-- Par un hasard providentiel, poursuivit Horace, en découvrant la +poitrine du Breton avec le même sang froid que s'il se fût cru +encore, professant l'anatomie dans l'un des hôpitaux de Paris; par +un hasard providentiel, le couteau a porté sur une côte, et s'y +est arrêté; mais il est facile de voir avec quelle vigueur, disons +avec quelle haine le coup a été porté. Dans une attaque ordinaire, +l'assassin se fût contenté de mettre son adversaire hors de +combat; ici, il a choisi sa place... et je dirai plus, je gagerais +que la victime a été frappée après le vol... + +-- Je vous avoue que je ne comprends pas... objecta Octave. + +-- Vous allez comprendre, ... repartit Horace, il y a eu lutte +d'abord, c'est évident... Voici les vêtements déchirés, le linge +froissé, le chapeau lancé au loin, tous indices certains d'un +combat acharné, lequel a dû se terminer par la chute de notre +Breton... il avait affaire à trois adversaires, nous les avons +vus; il a dû succomber... et remarquez ceci, Octave, c'est que cet +homme n'a pas reçu durant le combat la moindre égratignure; qu'il +était d'ailleurs désarmé, puisque nous ne retrouvons plus son +bâton;... qu'enfin, lorsqu'il est tombé, les trois voleurs étaient +maîtres de lui, et qu'il n'avait aucun intérêt à commettre un +meurtre désormais inutile. + +-- À moins cependant que l'un des assassins ne fût connu de la +victime, dit Octave. + +-- Voilà la vérité, ajouta vivement Horace, vous l'avez trouvée... +Oui, pendant la lutte, le malheureux aura prononcé un mot, un nom +peut-être... Ce nom était celui de l'un des assassins, et cela a +suffi... Quand il est tombé, il était déjà condamné... On l'a +assassiné à froid. + +-- Voilà une terrible histoire. + +-- Bah! fit Horace, il en sera quitte pour quelques milliers de +francs de moins. + +Et, sans ajouter une parole de plus, le jeune médecin se mit en +devoir de panser la blessure du Breton, qui déjà, d'ailleurs, +commençait à revenir de son évanouissement. + +C'était, il faut le dire, une scène profondément, saisissante, +surtout à l'heure et dans le lieu où elle se passait. + +Le paysage qui les entourait avait un aspect particulièrement +triste. + +Quelques champs sablonneux où poussait une végétation sans force; +çà et là, de frêles bouquets de bouleaux brûlés par les vents +d'ouest; partout une campagne nue et sans charme; enfin, une +certaine harmonie monotone et désolée, qui se composait du bruit +des vagues sur les falaises prochaines, ou des plaintes du vent de +mer dans les genêts. + +Les deux jeunes gens s'étaient tus, en proie à mille sentiments +contraires, et penchés avidement sur le patient, ils épiaient, +chacun de ses mouvements, attendant avec une anxiété mortelle +qu'il revint à lui! + +Le Breton ne se fit pas longtemps attendre; il agita d'abord ses +deux bras, comme au sortir d'un long sommeil, passa à plusieurs +reprises sa main sur son front et dans ses cheveux, et promena +enfin son regard effaré autour de lui: + +-- Où suis-je?... demanda-t-il d'une voix faible. + +-- Près de deux amis, répondit Horace, et surtout près d'un +médecin que Dieu avait envoyé là pour vous sauver. + +-- Mais... que s'est-il donc passé? ajouta encore le vieux Breton, +qui ne se rappelait pas. + +Puis, passant de nouveau sa main sur ses tempes glacées, il +chercha à fixer ses esprits; son regard examina une à une les +touffes de genêts qui ornaient les revers de la route, les chevaux +attachés à la haie, Octave, Horace, tout ce qui l'entourait; et +quand il le reporta sur lui-même, il s'arrêta et laissa échapper +un mouvement d'effroi, en apercevant sa propre blessure: + +-- Du sang!... s'écria-t-il; mais cette fois d'une voix ferme et +qui ne tremblait plus... Du sang...! oh! je me rappelle... tout à +l'heure... ici... Éric. Éric le mendiant... le misérable... C'est +lui, messieurs, c'est lui, il voulait m'assassiner! + +-- Que vous disais-je? fit Horace à l'oreille d'Octave. + +-- Silence! interrompit ce dernier. + +Depuis quelques secondes, en effet, Octave semblait s'être +transformé. + +La voix du Breton, ce nom d'Éric qu'il avait jeté au milieu de sa +phrase, cet éclair sauvage qui jaillissait de ses yeux, toutes ces +particularités, insignifiantes ou naturelles en apparence, +l'avaient profondément agité; et maintenant, pâle, ému, respirant +à peine, il attendait, suspendu aux lèvres du patient, qu'un mot +vint encore qui fixât ses irrésolutions. + +Mais le Breton paraissait s'être calmé; il avait saisi la main +d'Horace, et la serrait dans les siennes avec effusion. + +-- Vous l'avez dit, monsieur, poursuivit-il d'une voix pleine de +larmes, c'est Dieu qui vous a envoyé à mon secours... car ma mort +eût été un grand malheur, savez-vous bien?... non pour moi, qui +n'ai plus grand temps à vivre sans doute, mais pour une pauvre +enfant qui se serait trouvée seule au monde, et qui serait morte +dans l'isolement et le désespoir. + +-- Vous avez une fille? + +-- Un ange, monsieur, et c'est une grande bonté de Dieu d'avoir +détourné le couteau de ce misérable, car, à l'heure qu'il est, +Marguerite serait perdue. + +-- Marguerite? s'écria Octave qui ne pouvait plus se contenir, et +se précipita vers Tanneguy dont il prit les mains. + +-- Vous la connaissez? fit ce dernier en retirant ses mains par un +mouvement de défiance. + +-- Mais je suis Octave!... Tanneguy, Octave Kerhor; ne me +reconnaissez-vous pas? + +Le vieux Tanneguy se tut, regarda un moment Octave, qui se tenait +debout devant, lui, haletant, éperdu, attendant, une réponse, et +remua tristement la tête: + +-- Oui, vous êtes Octave, dit-il après un moment de silence, je +vous reconnais bien maintenant. Sans le vouloir sans doute, +monsieur, c'est vous qui avez attiré sur nous tous les malheurs +que nous déplorons... Marguerite est maintenant perdue pour vous, +comme elle est perdue pour le monde. + +-- Que dites-vous? + +-- Je dis, Monsieur Octave, que vous êtes un gentilhomme, et que +j'attends de votre honneur que vous n'irez pas plus loin sur cette +route, quand je vous aurai appris que Marguerite est à deux pas +d'ici. + +-- Mais je l'aime! + +-- C'est un aveu que vous m'avez déjà fait, jeune homme, et +aujourd'hui comme il y a deux ans, cet aveu le repousse. + +-- Ah! c'est de la cruauté. + +-- Non, de l'humanité, monsieur. + +-- Comment? + +-- Et si vous n'avez pas su respecter naguère l'innocence de +Marguerite, j'espère qu'aujourd'hui, du moins, vous saurez +respecter sa folie. + +-- Marguerite folle!... s'écria Octave, qui fut obligé de se +retenir au bras d'Horace pour ne pas tomber. + + + + +VI + + +Marguerite folle!... + +Cette pensée ne sortait plus de l'esprit d'Octave, et depuis trois +jours qu'il était au Conquet, il avait, vainement, cherché à +calmer la douleur dont il avait été frappé en apprenant cette +cruelle nouvelle. + +Marguerite folle! + +Toute la journée on le voyait errer sur la côte déserte, marchant +de rocher en rocher, quelquefois sombre, muet, le regard fixe et +le front penché; puis souvent, s'arrêtant sur la grève pour +prendre sa tête dans ses mains et pleurer... + +Il n'avait pas songé à raconter à Tanneguy sa vie, son amour, la +mort de sa mère, qui le laissait libre; il avait laissé Horace +reconduire le vieux Breton à sa demeure, et n'avait pas insisté +pour y aller lui-même. + +Qu'y eût-il été faire...? + +Maintenant Marguerite était perdue pour lui, perdue à jamais, sans +espoir... La vue de la pauvre enfant, dans sa pénible position, +eût renouvelé toutes ses souffrances, sans y apporter le moindre +remède; il valait mieux la quitter sans la revoir, il valait mieux +partir sans lui parler. + +D'ailleurs, il avait encore, dans son coeur, l'image ineffable de +l'enfant heureuse qu'il avait connue et aimée; il ne voulait pas +attrister sa vie, en apportant dans sa solitude le souvenir cruel +de son malheur! + +C'est ainsi qu'il avait raisonné dès les premiers moments; il +espérait alors qu'Horace lui apporterait des nouvelles de +Marguerite, que quelqu'un lui parlerait d'elle, qu'il saurait +enfin d'une manière certaine que penser et que faire. + +Mais Horace n'avait point encore rencontré Marguerite; pour +complaire à Octave, il avait, à diverses reprises, demandé au père +Tanneguy à la voir; sa qualité de médecin lui donnait le droit +d'être indiscret, elle lui en imposait presque le devoir. Le père +Tanneguy avait repoussé toute avance à ce sujet: la solitude, +prétendait-il, convenait surtout à l'état de sa fille; elle vivait +fort retirée, ne voyait que son père, et souriait seulement le +soir quand la journée avait été belle. + +Le père Tanneguy avait ajouté que sa santé propre était pour ainsi +dire rétablie, qu'il n'oublierait jamais le service qu'Horace et +Octave lui avaient rendu, mais qu'il désirait bien vivement ne pas +les retenir dans le pays plus longtemps qu'il ne leur convenait à +eux-mêmes. + +C'était une manière indirecte de les congédier; mais Horace, par +amitié pour Octave, n'y voulut point prendre garde. + +-- Ainsi, disait Octave après que son ami l'avait entretenu +longuement de l'intérieur de la ferme du père Tanneguy, ainsi, +vous n'avez pu voir Marguerite? + +-- Impossible! + +-- Et du moins vous a-t-il fait connaître le caractère particulier +de sa folie? + +-- Nullement. + +-- Vous ne le lui avez peut-être pas demandé? + +-- Si fait. + +-- Et qu'a-t-il répondu? + +-- Il a éludé. + +-- C'est étrange! disait Octave. + +-- C'est étrange, si l'on veut, ajoutait Horace, car enfin cet +homme ne veut pas vous voir; je comprends cela jusqu'à un certain +point, et vous aussi. Le plus sage donc est de nous en tenir là, +mon ami, de faire notre valise, et de prendre une autre direction. + +-- Partir sans la voir? + +-- Mais elle ne vous reconnaîtra pas! + +-- Mais moi, Horace, moi, je la verrai; je presserai sa main, +j'entendrai encore une fois le son de sa voix; dans l'expression +de son regard, je retrouverai peut-être quelques rayons de son +beau regard d'autrefois... et que sait-on?... Dieu ne m'aurait-il +pas envoyé ici pour la rendre à la raison et à l'amour? + +-- Les amoureux ont toujours d'excellentes raisons qui ne valent +pas mieux que les vôtres, dit Horace en haussant les épaules. + +-- Mais n'êtes-vous pas de mon avis? Pensez-vous que sa folie +doive être éternelle? + +-- C'est selon. + +-- N'avez-vous pas envie de le savoir? + +-- Peut-être. + +-- Vous êtes savant. + +-- Vous êtes bien bon! + +-- Et curieux. + +-- Je ne m'en cache pas. + +-- Eh bien! restez, mon ami. Allez encore chez le père Tanneguy... +Pour moi, pour vous, pour elle aussi, ne parlons pas; tentez +encore de les rencontrer; notre persévérance sera couronnée de +succès; et si vous pouvez la voir seulement dix minutes, vous me +l'avez dit, vous saurez si cette folie est incurable. + +-- Je vous le promets. + +Et tous les jours c'étaient les mêmes instances de la part +d'Octave et la même condescendance de celle d'Horace. + +Il est vrai de dire que ce dernier n'était peut-être pas +complètement désintéressé dans la question. + +Le mystère dont on entourait Marguerite, les précautions inouïes +que prenait le père pour n'en laisser approcher personne, pas même +un médecin: tout cela avait éveillé sa curiosité au dernier point, +et l'obligeance avec laquelle il semblait servir les intérêts +d'Octave, était bien un peu mêlée d'entêtement pour son propre +compte. + +Mais jusqu'alors ses efforts avaient été vains, et rien ne pouvait +faire supposer qu'il dût mener l'affaire à bonne fin. + +Un jour, Octave était sorti du Conquet, et tout en se promenant, +il avait insensiblement gagné la plaine, et son instinct, plus que +sa volonté, l'avait dirigé vers la demeure de Marguerite. + +C'était une petite habitation, placée sur une légère éminence, qui +dominait conséquemment toute la côte, et devait jouir des beaux +spectacles qu'offre la mer par les jours de grandes tempêtes. + +On a beaucoup exploré la Bretagne, dans ces derniers temps +surtout; les touristes s'y sont donné rendez-vous de tous les +points de la France, et cette terre, éminemment pittoresque, a été +pendant quelques années presque aussi fréquentée que la Suisse ou +l'Italie. + +Mais les touristes n'ont guère visité que les lieux dont les +_Guides du voyageur_ leur indiquaient le nom et la position +topographique. Ils ont parcouru les plaines de Karnac, les rives +enchantées de l'Ellé, les montagnes d'Arrès; ils se sont arrêtés à +Penmarch, au Foll-Cout, à Saint-Paul-de-Léon, et bien peu ont osé +pousser leur course, jusqu'aux bords de l'Océan. Les côtes de +Bretagne ont rarement été foulées par le pied du voyageur, et les +historiens du pays eux-mêmes ont complètement négligé d'en faire +mention. + +Que de ravissants paysages, que de puissantes fantaisies de la +nature restent là, ignorées ou méconnues. Quel plus beau spectacle +que celle longue suite d'énormes rochers que la mer, dans ses +gigantesques caprices, a taillés avec un art qu'envierait le plus +habile sculpteur! De Saint-Matthieu à Saint-Paul-de-Léon le regard +se lasse à admirer; les glaciers de la Suisse n'ont pas de plus +beaux aspects, les bords de la Baltique n'offrent pas de plus +curieux sujets d'étude. Il y aurait tout un livre à écrire sur +cette partie de la Bretagne, livre coloré, attrayant, saisissant +et dramatique. Il sera fait tôt ou tard. + +La ferme du vieux Tanneguy était à une demi-lieue environ de la +côte, mais par sa position elle dominait, nous l'avons dit, toute +cette plaine qui s'étend entre le Conquet et Saint-Matthieu; un +bouquet de petits arbres en formait une ceinture mouvante, et elle +s'en dégageait coquettement pour laisser s'élever vers le ciel les +petites tourelles à cul-de-lampe, dont elle était ornée: un vieux +reste de la féodalité. + +Octave examinait un à un tous les détails de cette charmante +habitation, et son coeur battait à se rompre quand la pensée lui +venait que Marguerite était là, sans doute, et que d'un moment à +l'autre il pouvait la voir. C'était la première fois qu'il lui +arrivait de pousser ses excursions jusqu'à cet endroit, et il se +sentait rougir et trembler comme un écolier pris en défaut. + +Mais le désir de voir Marguerite fut plus fort; il s'assit au pied +de l'un des arbres qui servent d'allée à l'habitation, et attendit +patiemment. + +Il était six heures environ; le soleil se couchait à l'horizon, il +avait fait une journée magnifique. Il espérait la voir sortir, la +rencontrer, lui parler; mille rêves insensés à la réalisation +desquels il ne croyait pas. Mais il attendait, et cette attente +suffisait à emplir son coeur d'une douce émotion. + +Une heure se passa ainsi sans qu'aucun incident vint troubler sa +solitude; Octave était désappointé, mais que pouvait-il faire? Se +résigner et revenir le lendemain, c'était le parti le plus sage, +et déjà il se disposait à se lever quand un bruit de pas vint +détourner son attention. + +Ce pouvait être Marguerite! et tout son être tressaillit; mais +cette joie dura peu, car dès qu'il se fut retourné, il aperçut un +vieux mendiant qui venait à lui du bout de l'allée. + +Le vieux mendiant s'appuyait sur un bâton noueux, et paraissait +marcher avec beaucoup de peine. Octave eut pitié de lui et alla à +sa rencontre. + +-- La charité, s'il vous plaît, mon bon monsieur, fit le vieillard +dès qu'Octave fut à portée du chapeau qu'il tenait à la main et +avec cette voix chevrotante et plaintive qui semble appartenir +exclusivement aux mendiants bretons. + +Octave laissa tomber une pièce blanche dans le chapeau qu'on lui +tendait et se disposa à passer outre; mais il s'arrêta presque +aussitôt, comme poussé par une idée soudaine, et fit signe au +mendiant de s'approcher. + +Celui-ci accourut avec toute la prestesse d'un jeune homme, et +leva vers Octave sa tête et ses regards avides. + +-- Pour vous servir, mon bon monsieur, dit-il en s'inclinant +humblement, malgré mes soixante-dix ans et mes infirmités, il y a +bien des services que je puis rendre encore; et me voilà prêt, mon +bon monsieur. + +Octave l'examina. + +Ce mendiant, pouvait avoir cinquante ans au plus, malgré les +soixante-dix qu'il s'attribuait si généreusement. Il portait le +costume déguenillé de l'emploi; une besace vide pendait à son +côté, et un bandeau couvrait une partie de sa figure. + +D'ailleurs il avait l'air fort respectable, et nul, si ce n'est +Tanneguy, n'eût pu reconnaître dans cet homme Éric, le mendiant de +Saint-Jean-du-Doigt. + +C'était lui cependant, toujours aussi vert, aussi vigoureux, +jouant encore avec la même astuce et le même bonheur la comédie de +la mendicité. Éric avait été obligé de fuir les environs de Saint- +Jean-du-Doigt après le départ de Tanneguy; on avait su ses +calomnies, et tout le canton avait cessé presque instantanément de +lui faire l'aumône. + +Éric avait donc quitté le pays et s'était dirigé vers Saint- +Matthieu, conservant au fond du coeur une haine implacable contre +Tanneguy et sa fille dont il avait fait le malheur, mais qu'il +accusait d'avoir fait le sien. + +Éric était une mauvaise nature; aucun bienfait ne pouvait le +ramener. Il s'était promis de se venger de Tanneguy, et rien +n'aurait pu le faire renoncer à ses projets de vengeance. Sans +s'en douter, ou sans s'en inquiéter, il suivait cette pente +sanglante qui mène tout droit au bagne. + +Du reste le bagne est à Brest, à deux pas de la côte, et, l'on +doit le dire, le voisinage d'une pareille institution est +pernicieux pour les campagnes qui entourent cette ville; non que +nous entendions prétendre que le sens moral y soit plus perverti, +que l'on y rencontre plus de criminels que dans tout autre lieu; +Dieu nous garde d'exprimer une pareille pensée. Mais il nous +semble que le bagne doit rayonner tristement sur les environs. Il +s'échappe presque tous les jours un ou deux forçats de Brest, et +ces forçats se répandent d'habitude dans les communes qui +l'entourent; quelquefois ils y séjournent; c'est une dangereuse +compagnie; ce sont de terribles professeurs de vol et +d'assassinat. Il ne faut pas laisser l'esprit populaire se +familiariser avec ces épouvantails nécessaires; il faut craindre +qu'ils ne deviennent de sanglants soliveaux! + +Éric s'était vite formé à cette école: le premier pas était fait; +il entra de plain-pied dans cette voie terrible, et, comme on l'a +vu dans le chapitre précédent, il s'était assez bien acquitté de +sa première affaire. + +Octave examinait donc Éric le mendiant et hésitait à l'interroger. + +Éric se trouvait gêné par cette espèce d'examen dont il était +l'objet; il craignait à chaque instant qu'Octave ne vînt à +rappeler ses traits et à le reconnaître, et il ne lui convenait +pas, dans le moment du moins, de renouveler connaissance. + +Il recommença donc ses propositions. + +-- Monsieur veut peut-être un guide pour visiter les environs, +reprit-il avec le même ton paterne; quoique je ne sois plus aussi +ingambe que je l'ai été, je pourrai cependant lui être de quelque +utilité, et personne ne connaît la côte mieux que moi. Tel que +vous me voyez, j'ai fait autrefois jusqu'à vingt lieues dans ma +journée. + +-- C'est bien marcher! murmura Octave, mais ce n'est pas un +service de cette nature que j'attends de vous, mon brave homme. + +-- Il m'appelle brave homme, pensa Éric, il ne me reconnaît pas. + +-- En votre qualité de mendiant, poursuivit Octave, vous devez +fréquenter toutes tes fermes du pays et en connaître les +habitants: ce sont des renseignements que je veux avoir; êtes-vous +à même de me les donner? + +-- Tout ce qui pourra vous être agréable, répondit Éric. + +Et un sourire plein de malice, d'astuce et de satisfaction passa +sur ses lèvres. + +Mais Octave était trop profondément préoccupé pour s'apercevoir +d'un semblable détail. + +-- Voyez-vous, poursuivit Éric, voilà vingt ans bientôt que je +suis dans le pays, et je puis vous donner sur les familles qui y +demeurent les renseignements les plus circonstanciés. + +-- Les renseignements que je désire avoir, dit Octave, n'ont +qu'une importance purement relative, et d'ailleurs la personne +dont il s'agit n'habite guère cette côte que depuis deux ans... + +-- Depuis deux ans? fit Éric comme s'il eût cherché à se rappeler. + +-- Oh! il est inutile de chercher longtemps, ajoute Octave, je +n'ai point d'intérêt à cacher le nom de cette personne; nous +sommes sur sa propriété, et c'est Tanneguy qu'elle s'appelle. + +-- Tanneguy, dit Éric en relevant la tête. + +-- Vous le connaissez? + +-- Beaucoup, mon bon monsieur. + +-- Il y a deux ans qu'il est au pays, n'est-il pas vrai? + +-- Deux ans, en effet. + +-- Et quelle réputation y a-t-il acquise? + +-- Oh! celle d'un respectable et digne fermier... il n'y a qu'une +voix là-dessus. + +-- Il vit fort retiré cependant? + +-- Il ne sort jamais, pour ainsi dire. + +-- Et qui fréquente-t-il? + +-- Personne. + +-- Mais comment le connaît-on alors? + +Éric remua la tête avec un faux air de finesse et de bonhomie. + +-- Eh! mon bon monsieur, répondit-il, par le bien qu'il fait. + +-- Il en fait donc beaucoup? + +-- Tout son avoir y passe, quoi! + +Octave hésita, puis il poursuivit: + +-- Mais dites-moi, mon brave homme, ajouta-t-il, à quoi, dans le +pays, attribue-t-on cette sorte de solitude dans laquelle il se +renferme? + +-- Oh! à ceci et à cela, répondit Éric, à tout et à rien, vous +savez, les uns disent blanc, les autres disent noir. Ceux qui sont +plus près de la vérité rapportent cela à des malheurs que le +bonhomme Tanneguy a éprouvés dans le pays qu'il habitait +auparavant. + +-- Quels malheurs? + +-- Sa fille... + +-- Ah! il a une enfant? + +-- Et un beau brin de fille! + +-- Vous l'avez vue? + +-- Comme je vous vois. + +-- Et elle est jeune? + +-- Dix-sept ans approchant. + +-- Et jolie? + +-- Comme un ange du bon Dieu. + +-- Et pourquoi semblez-vous mêler la fille à la cause des malheurs +du père? + +-- Oh! c'est une histoire... + +-- On la dit folle, n'est-ce pas? + +-- Pour cela, mon bon monsieur, je l'ai souvent entendu dire. + +-- Est-ce que vous ne le croiriez pas? + +-- Elle vit fort retirée, la pauvre enfant, et il est bien +impossible de savoir ce qu'elle pense et ce qu'elle dit. + +-- Mais alors, pourquoi ces bruits? + +-- Çà, c'est le père Tanneguy, un brave homme, voyez-vous, qui a +quelquefois des idées singulières. + +-- Comment? + +-- Mon avis à moi est que la pauvre jeune Marguerite n'est pas +heureuse. + +-- Vous pensez donc que son père aurait poussé la cruauté jusqu'à +la séparer des vivants; qu'elle ne serait pas folle? + +-- Je le pense. + +-- Mais alors, ce serait une action généreuse que de l'enlever à +cette prison inique dans laquelle on l'enferme, où on la tue +lentement. + +Un sourire passa rapidement sur les lèvres d'Éric, et Octave se +tut. + +Son coeur battait avec précipitation: un espoir soudain s'était +fait jour à travers ses irrésolutions, et ses regards fixement +arrêtés sur les tourelles du manoir cherchaient à y découvrir +celle qu'il aimait. + +Cependant, malgré l'assurance d'Éric, malgré le désir qu'il +nourrissait dans son esprit, il ne pouvait encore croire à cette +révélation. Pourquoi le vieux Tanneguy, qui aimait tant sa fille, +l'aurait-il ainsi cruellement condamnée à la solitude, à la folie? +Pourquoi Marguerite se serait-elle résignée à jouer ce rôle dont +elle devait souffrir? N'y avait-il pas, au contraire, mille +raisons de croire qu'il en était autrement? Et Octave lui-même +n'était-il pas fondé à penser que la douleur avait pu égarer la +raison de Marguerite jusqu'à la folie? + +Octave retomba lourdement de la hauteur de ses espérances dans la +réalité, et il sentit de nouveau son coeur se briser et la +confiance s'en échapper. + +D'ailleurs, ce qui le confirma encore davantage dans cette pensée, +que le mendiant avait calomnié le père de Marguerite, c'est que, +lorsqu'il sortit de ses rêveries et releva la tête, le mendiant +avait disparu, ne croyant pas devoir attendre de nouvelles +interpellations. + +Octave poussa un profond soupir, et reprit son chemin vers le +Conquet. + +Il était profondément triste: une amertume sans seconde emplissait +sa poitrine; un désespoir morne se lisait sur ses traits. + +Pauvre Marguerite!... Marguerite, folle!... folle à cause de son +amour. + +Il ne l'avait pas vue, il lui faudrait repartir sans la voir; il +allait être contraint de s'éloigner pour toujours. + +Octave comprenait qu'il valait mieux, pour son repos, pour son +bonheur, qu'il en fût ainsi. Et cependant il ne pouvait se +résigner à celle nécessité; et il marchait, à pas lents, dans +l'allée de tilleuls, espérant toujours vaguement que Dieu +prendrait pitié de lui, et mettrait fin à son atroce douleur. + +Tout à coup il s'arrêta. + +Un bruit imperceptible s'était fait entendre, et Octave avait +tressailli. + +Une fenêtre de l'une des tourelles venait de s'ouvrir, et +l'amoureux jeune homme s'était retourné précipitamment. C'était +Marguerite! + +Le jour n'avait pas fui encore. Il régnait de toutes parts un +calme et un recueillement ineffables; quelques rayons de soleil se +jouaient encore sur les toits bleus du petit manoir. + +C'était bien Marguerite! + +Mais comme elle avait pâli et maigri, ce n'était plus la blonde et +charmante enfant rieuse qu'il avait connue et aimée; maintenant +c'était la pâle et douce image d'Ophélia, pleurant son amour +perdu, ou souriant tristement aux rêves de sa raison égarée. + +Octave demeura comme frappé de cette transformation, et ne pouvant +avancer ni reculer, sans force, sans voix, la poitrine haletante, +il laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes. + +Et alors, tout son passé revint radieux, rire et danser autour de +lui; toute cette vie heureuse, enchantée, bénie de Dieu, passa +devant lui jour à jour, heure à heure, avec ses fleurs et ses +parfums, ses chants et ses fêtes. + +Il revit la vallée de Saint-Jean-du-Doigt, la ferme du père +Tanneguy; le chemin creux qu'il prenait pour y aller, le sentier +rude et rocailleux qu'il suivait pour en revenir. + +Comme il était jeune et gai! Comme il aimait! + +Et Marguerite? la pauvre sainte enfant! + +Elle courait alors à travers la prairie, laissant flotter ses +cheveux sur son dos; quelle grâce exquise dans ses gestes! quelle +candeur sur son front! quelle touchante expression dans son +regard! + +Dieu n'avait pas d'ange plus pur; jamais homme n'avait été aimé +par un coeur plus naïf! + +Octave suivait un à un ces fantômes gracieux du passé, et il les +saluait les yeux pleins de larmes et le coeur désespéré. + +Tout était fini maintenant. Le vide s'était fait autour de lui; la +solitude, une solitude froide et sans écho l'entourait, et il ne +voyait plus de refuge que dans la mort. + +Ainsi absorbé par les souvenirs du passé, Octave n'entendait pas +la voix de Marguerite, qui, grâce au calme de la soirée, semblait +flotter dans l'air comme une ravissante harmonie. + +Elle chantait une de ces légendes bretonnes qui sont si +profondément imprégnées de la mélancolie du pays et de ses +habitants, et sa voix était émue, en racontant des malheurs dont +elle semblait comprendre toute l'amertume. + +C'était l'héritière de Keroulay. + + + + +VII + + +Marguerite avait cessé de chanter; Octave écoutait encore, +suspendu à ses lèvres. La nuit était venue, laissant tomber de son +front étoilé ses premières ombres transparentes, et bien que +Marguerite eût disparu depuis quelques minutes, Octave ne pouvait +se résoudre à abandonner la place. Un désir immodéré s'était +emparé de lui; il voulait la voir encore, lui parler, entendre +cette voix qui lui avait rappelé tant de choses de son passé. + +Les fous, pensait-il, ont quelquefois des moments de lucidité; +alors, ils se souviennent, ils retrouvent pour un instant +seulement l'amour, la joie, l'espoir du passé. Marguerite doit +être ainsi. Une heure passée à ses genoux suffirait à la rendre +heureuse et à la faire souvenir! + +Il s'arracha de la place qu'il occupait et fit quelques pas vers +la ferme. Il était plein d'hésitation et de terreurs; mais une +volonté plus forte que la sienne le poussait en avant, et il +obéissait à cette impulsion, sans en chercher la cause. + +Il ne connaissait pas la ferme, mais son coeur le dirigeait, et il +arriva peu après à deux pas du verger, lequel n'était séparé de la +voie publique que par une mauvaise clôture en branches de houx. + +Une émotion indicible s'empara de son esprit, quand il posa le +pied sur ce terrain. C'était là qu'habitait Marguerite; ces lieux +étaient pleins d'elle; elle y venait quelquefois sans doute; les +allées sablées qu'il foulait avaient été sans doute souvent +foulées par ses pas. Une exaltation singulière saisit son coeur, +et il marcha devant lui, à pas rapides et pressés. + +Combien il l'aimait en ce moment! Son amour s'était augmenté du +mystère qui l'entourait, et plus encore peut-être de cette +sympathique pitié qui s'adresse à tout être qui souffre. + +Octave se félicitait d'avoir surmonté ses craintes, d'avoir fait +taire ses hésitations, et son pied s'appuyait ferme sur le sol. + +Qu'avait-il à craindre, d'ailleurs? et quel était son crime? + +Il avait aimé Marguerite, et il l'aimait encore autant qu'un homme +peut aimer une femme; il avait fait de cet amour le seul rêve de +sa vie; il n'avait pas d'autre désir, pas d'autre ambition. + +Pourquoi aurait-il reculé? + +Il s'assit sur un tertre de gazon que le vent d'automne avait +flétri, et, prenant sa tête dans ses mains, il songea avec +amertume à tout ce qu'il avait perdu! + +Les amants ont parfois d'inexplicables divinations. + +Octave pouvait croire que Marguerite reposait déjà, qu'elle était +près de son père, qu'on ne la laisserait pas sortir seule dans la +campagne à pareille heure de nuit; et cependant son coeur était +plein d'espoir, et il attendait. + +Une demi-heure se passa de la sorte, une demi-heure pendant +laquelle le plus léger doute ne vint pas même ébranler sa +confiance. + +Et quand, après ce laps de temps écoulé, il releva la tête et +promena autour de lui son regard incertain, il vit une forme pâle +et blanche tourner l'allée et s'avancer de son côté. + +Avant qu'il l'eût reconnue, il avait deviné Marguerite. + +C'était elle en effet. + +Marguerite seule, suivie seulement à quelque distance par un beau +chien de race. + +Marguerite était-elle entraînée à cette heure, et dans cet +endroit, par quelque attraction magnétique? Dieu seul le sait... +Mais dès qu'elle vit Octave, elle s'arrêta comme effrayée, et +parut vouloir rebrousser chemin; ce dernier remarqua ce mouvement, +et il se précipita à sa rencontre. + +-- Marguerite! lui cria-t-il d'une voix où tremblaient mille +sentiments divers, Marguerite!... c'est moi, Octave!... + +Il y avait, dans le ton dont cet appel fut prononcé, quelque chose +de si profondément déchirant, que Marguerite s'arrêta au moment de +s'éloigner, et se retourna vers son amant. + +-- Octave! dit-elle en croisant ses deux bras sur son coeur comme +pour en comprimer les battements, Octave, est-ce possible! ne me +trompez-vous pas? + +Octave était déjà près d'elle, et serrait ses mains dans les +siennes. + +-- Moi, moi, vous tromper, dit-il dans tout l'enivrement de sa +joie... Oh! Marguerite, ne me reconnaissez-vous donc point... ou +ne m'aimez-vous plus? + +-- Si! si! je vous reconnais; c'est bien vous que j'avais cru +perdu... qui m'avez oubliée, peut-être!... + +Et Marguerite regardait Octave avec un air de doux reproche, et +Octave ne pouvait se lasser de la contempler. + +Ce dernier avait tout oublié, le vieux Tanneguy, Horace, Éric le +mendiant; il remerciait Dieu dans toute l'effusion de son coeur, +d'avoir accordé à Marguerite assez de lucidité pour le reconnaître +et l'aimer encore, ne fût-ce qu'une seconde. + +-- Si vous saviez, Marguerite, reprit-il après quelques minutes de +contemplation muette, si vous saviez combien j'ai été malheureux +depuis notre séparation! Comme je me suis trouvé seul et triste, +et que de larmes amères j'ai versées sur notre amour perdu!... Je +vous ai cherchée à Lanmeur, mais vous étiez partie, et nul n'a pu +me dire quelle route vous aviez suivie; tenez, je vous aimais, +moi, Marguerite, et, plus d'une fois, la pensée du suicide a +troublé mes nuits. + +-- Octave! interrompit la jeune fille avec un cri, et en se +serrant avec épouvante contre son amant. + +-- Et croyez-vous, poursuivit ce dernier, que je n'eusse pas +préféré cent fois la mort à cette existence que j'ai menée jusqu'à +ce jour? J'étais si seul au monde, et je craignais de ne vous +revoir jamais. Pauvre Marguerite, ah! vous avez dû bien souffrir +vous-même! + +Un sourire d'une ineffable douceur vint effleurer en ce moment les +lèvres de la jeune fille. + +-- Ai-je souffert? répondit-elle en oubliant son beau regard sur +le front d'Octave, je ne m'en souviens plus. Vous étiez parti, +j'étais seule aussi comme vous; comme vous je pleurais un amour +brisé, un passé perdu. L'avenir s'était fermé tout à coup devant +mes regards; il n'y avait plus rien autour de moi qu'une solitude +profonde et triste... Mais que vous dirai-je, Octave? j'avais +confiance en Dieu, en moi, en vous-même. Je ne pouvais croire que +vous m'oublieriez; j'espérais toujours, et je vous attendais... + +-- Bonne Marguerite! + +-- Pourquoi cela était-il ainsi? qui mettait cette foi dans mon +coeur? d'où vient que je n'ai pas désespéré? je l'ignore. Mais +Dieu a béni mon courage, et aujourd'hui, à cette heure où je vous +revois, il me semble que ces deux années d'absence ont passé comme +un rêve; et je cherche en vain à me rappeler si j'ai souffert et +si j'ai pleuré. + +Octave ne répondit pas; mais son coeur se serra douloureusement. +Les paroles de Marguerite le rappelaient à la réalité de la +situation; un mot avait suffi pour rouvrir l'abîme insondable qui +les séparait désormais. Les vains efforts que la jeune fille +faisait pour réédifier ce passé qui venait de s'écouler sans +laisser aucune trace dans son souvenir disaient assez l'état de +son esprit: c'était un mal sans remède; la pauvre enfant était +bien folle, folle comme Ophélia... + +Octave frissonna. + +-- Ainsi, reprit-il bientôt, en se contenant, vous m'avez +pardonné? + +-- Vous en ai-je donc voulu? + +-- Et vous m'aimez toujours? + +-- Toujours, Octave. + +Il y eut un moment de silence: Octave luttait contre ses propres +impressions, et cherchait encore à se tromper lui-même. + +-- Quand vous avez quitté Lanmeur, dit-il presque aussitôt, c'est +dans cette ferme que vous êtes venue habiter? + +-- Oui. + +-- Vous sortiez rarement, m'a-t-on dit? + +-- Mon père me le défendait. + +-- Pourquoi cela? + +-- Je l'ignore. + +-- Et l'idée ne vous est-elle jamais venue de lui demander la +raison de cette claustration singulière? + +-- Jamais. + +-- Que faisiez-vous donc? + +-- J'attendais. + +Octave se tut; il ne savait plus que penser: toutes ces réponses +étaient faites d'un ton calme et parfaitement lucides; elles +ébranlaient ses convictions, et rappelaient encore une fois le +doute dans son esprit. + +Une heure s'écoula dans cet entretien; la lune montait à +l'horizon, et ses pâles rayons glissaient doucement sous les +allées ombrageuses. Il régnait de tous côtés un silence plaintif +que troublait seul le lointain murmure de l'Océan sur les +falaises. Octave et Marguerite étaient profondément émus. + +Enfin l'heure du départ sonna... Marguerite avait à craindre que +son absence ne fût remarquée; son père était sévère; il avait +gardé rancune à Octave: il fallait se séparer... + +Elle, se leva. + +Elle était belle et souriante; son regard éclatait d'amour et de +pudeur contenus; elle tendit avec abandon ses deux mains à Octave. + +-- Octave, lui dit-elle d'une voix émue, voulez-vous que je sois +bien heureuse, et que je vous aime comme aux beaux jours de notre +passé? + +-- Oh! parlez! parlez! fit Octave en baisant les mains de +Marguerite avec un fol élan. + +-- Eh bien! reprit la jeune fille, allez demain trouver mon père, +et obtenez de lui votre pardon et le mien. + +Et, en disant ces mots, elle lui fit un geste d'adieu, et disparut +sous l'allée qui conduisait à la ferme. + +Une heure après, Octave regagnait son logis, la tête bouleversée, +l'esprit plus irrésolu que jamais, et racontait à Horace ce qui +venait de lui arriver. + +Horace sortait de chez Tanneguy; il paraissait fort soucieux quand +Octave survint; il écouta d'un air profondément attentif tout ce +que ce dernier lui dit, et finit par se renverser nonchalamment +dans son fauteuil de cuir, les jambes croisées, le visage tourné +vers le plafond. + +-- Ainsi, lui dit-il en lâchant une bouffée de tabac de la Havane, +qui s'enfuit lentement en spirales bleues vers la fenêtre, ainsi, +vous avez revu Marguerite? + +-- À l'instant, répondit Octave. + +-- Alors nous allons partir demain. + +-- Comment? + +-- N'était-ce point là votre intention? + +-- Eh quoi! vous voudriez que je l'abandonnasse au moment où je +viens de la retrouver? + +-- Mais qu'espérez-vous donc? + +-- Je ne sais. + +-- On a vu peu de fous revenir à la raison. + +-- Pensez-vous qu'il n'y ait point de remède? + +-- Je le crains. + +-- Mais Marguerite m'aimait; si je la voyais souvent, peut-être +réussirai-je... + +Horace remua la tête d'un air d'incrédulité. + +-- Tenez, mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous que je vous parle +franchement? + +-- Parlez, fit Octave. + +-- Eh bien! je crains que vous n'éprouviez plus pour Marguerite +que cette sympathique pitié que nous inspire naturellement tout +être qui souffre: vous avez aimé cette jeune fille avec l'ardeur +d'une passion de vingt ans, et aujourd'hui que vous la retrouvez +après deux années d'une séparation cruelle, aujourd'hui qu'elle +vous apparaît pâle et triste comme Ophélia, c'est plutôt votre +imagination que votre coeur qui se frappe; votre générosité +s'exalte, et vous vous laissez séduire par le côté chevaleresque +de la mémoire que vous vous imposez. Croyez-moi, Octave, +consultez-vous bien avant de vous engager plus avant dans cette +voie; songez que Marguerite est folle, et qu'elle ne pourra peut- +être jamais être rendue à la raison; songez que son père vous +accuse de tous ses malheurs; songez enfin quelle existence serait +la vôtre, si vous persistiez dans votre résolution. Ne vaut-il pas +mieux, dites, rentrer dans la vie ordinaire, et faire ce que mille +autres ont fait avant vous... oublier? Marguerite est perdue pour +tous; Dieu seul peut faire ce miracle de vous la rendre telle que +vous l'avez connue et que vous l'avez aimée. Laissez donc le père +Tanneguy dans cette solitude où il est venu s'enfermer avec sa +fille; reprenons notre bâton de voyage, et hâtons-nous de rentrer +à Paris où l'on nous attend. + +Octave avait écouté sans faire la moindre observation; quand +Horace eut fini, il lui prit les mains et les serra avec +affection. + +-- Merci, lui dit-il d'un ton sérieux et grave, merci, mon ami, de +vos conseils; je les accepte comme je le dois, mais je ne puis les +suivre. L'amour que j'ai voué à Marguerite est né le jour où, pour +la première fois, j'ai senti battre et tressaillir mon coeur; cet +amour ne finira qu'avec ma vie! Vous savez si je suis capable d'un +attachement sérieux; j'ai eu le bonheur de vous en donner quelques +preuves; eh bien! à cette heure, je vous le dis, Horace J'aime +Marguerite comme je l'aimais il y a deux années; mon amour s'est +augmenté même de cette sympathique pitié qui, comme vous le +disiez, s'attache à toute femme qui souffre et qui pleure. Je ne +pourrais aimer une autre femme; je sens que je n'aimerai jamais +que Marguerite. Dans cette situation, voyez jusqu'à quel point +vous m'aviez méconnu et comme vous vous trompiez... dans cette +situation, il m'est venu une pensée, une pensée étrange peut-être, +déraisonnable, folle, que le monde jugera diversement, mais à +l'accomplissement de laquelle j'attacherai le bonheur de toute ma +vie... + +-- Et cette pensée? interrompit Horace qui changea tout à coup de +ton. + +-- C'est de demander la main de Marguerite à son père. + +-- Vous voulez l'épouser? + +-- Oui, mon ami. + +-- Une folle! + +Octave sourit: + +-- Dieu ne fait plus de miracles, répondit-il; mais il est un +sentiment qui peut encore en faire. + +-- Lequel? + +-- L'amour! + + + + +VIII + + +Le lendemain soir, Octave partit du Conquet, et s'achemina vers le +manoir de Marguerite. + +Une partie de la journée s'était passée en conversation avec +Horace, et aucune observation n'avait pu ébranler ses résolutions. + +Octave partit plein d'espoir. + +Toutefois, et bien qu'il eût une entière confiance dans l'amitié +et le dévouement d'Horace, quelques mots jetés par ce dernier au +milieu de leurs longs entretiens lui avaient inspiré de singuliers +doutes. + +Octave parlait de Marguerite, et il expliquait, pour la centième +fois, comment il avait passé plus d'une heure près d'elle, et avec +quelle lucidité elle avait répondu à toutes ses questions. + +-- C'est le miracle de l'amour qui commence, avait dit Horace d'un +ton ironique. + +-- Vous raillez? fit Octave. + +-- Je ne crois pas aux miracles. + +-- Avez-vous vu Marguerite? + +-- Une fois. + +-- Et que pensez-vous de son état? + +Horace eut un singulier sourire à cette question; il haussa les +épaules et remua la tête: + +-- La médecine rend positif en diable, répondit-il, et je vous +avouerai que j'hésite à me prononcer sur cette jeune fille. + +-- Comment cela? + +-- Ah! comment cela! Mon ami, je n'en sais rien. On m'accorde +généralement quelque mérite à la Faculté; j'ai sauvé des +malheureux que l'on avait déclarés incurables, et j'ai fait, dit- +on, des miracles, moi, qui ne crois pas à ceux des autres; eh +bien! à franchement parler, les quelques minutes que j'ai passées +près de Marguerite m'ont amené à douter de moi-même et de la +science. + +-- Expliquez-vous... dit Octave qui écoutait avec anxiété. + +Horace parut se recueillir un moment, puis il reprit bientôt +après: + +-- Voici, dit-il à voix lente et en pesant chacune de ses paroles; +la folie se manifeste d'ordinaire par des indices connus, que la +médecine a classés, et que vous avez pu observer par vous-même; +tous les fous ont le sourire contracté, le regard vague et fixe, +le geste heurté; leur voix emprunte un accent guttural; ils +marchent d'une façon particulière; ils écoutent sans entendre, ou +ils entendent sans écouter; tout le monde sait cela, et ces +observations sont élémentaires. Eh bien! chez Marguerite, je n'ai +constaté aucun de ces indices. + +-- C'est vrai, interrompt Octave. + +-- Et cependant, poursuivit Horace, je la considérais bien plus en +médecin curieux et indiscret, qu'en amoureux aveugle; Marguerite +regarde avec deux yeux clairs d'une transparence virginale; son +geste est gracieux et arrondi, sa voix douce et caressante; elle +écoute fort bien ce qu'on lui dit, et, chose surprenante par- +dessus tout, je l'ai vue rougir quand je me suis approché +d'elle!... + +-- Mais que concluez-vous de ces observations? demanda Octave. + +-- Rougir! continua Horace; avez-vous jamais vu un fou rougir, +vous? Cela ne peut pas être, et si Marguerite est bien réellement +folle, elle échappe à toutes les observations faites jusqu'à ce +jour, et sa folie doit être incurable. + +Tout en s'avançant vers la demeure de Marguerite, Octave repassait +dans sa mémoire les moindres détails de cette conversation, et y +puisait à chaque instant de nouveaux motifs d'espérer: + +«Si Marguerite est bien réellement folle,» avait dit Horace; il +était donc possible qu'elle ne le fut pas. + +Et là-dessus, son esprit partait, pour ne s'arrêter qu'aux pieds +de Marguerite rendue à la raison, à l'amour, au bonheur! + +Quand il parvint à la demeure du père Tanneguy, la nuit était +venue. Une vieille servante le reçut sur le seuil de la porte, et +l'introduisit dans une salle basse donnant sur la cour d'entrée. + +Marguerite ne tarda pas à paraître. Elle était seule au logis, et +le père Tanneguy ne devait rentrer que fort tard. + +Marguerite accourut souriante et joyeuse: + +-- C'est donc bien vous, Octave? dit-elle au jeune homme en lui +tendant les mains avec abandon; ce n'était donc pas un rêve? Oh! +je craignais déjà de ne plus vous revoir! + +-- Voilà bientôt deux années que je vous cherche, répondit Octave. + +--Deux années? + +-- Nul ne savait ce que vous étiez devenue. + +-- Mon père l'a voulu ainsi. Il était fort irrité contre vous, et +j'ai pleuré souvent en secret. + +-- Bonne Marguerite! + +Octave considérait la jeune fille avec une attention profonde pour +découvrir sur son visage quelques traces d'une folie récente; mais +ses investigations restèrent sans résultat. Rien ne troublait en +ce moment la radieuse sérénité de Marguerite, et son limpide et +beau regard ne s'abaissait pas même devant l'ardent regard de son +amant. + +Octave lui prit la main, et bien que la confiance commençât à +renaître dans son coeur, il craignait à chaque instant que quelque +révélation inattendue et terrible ne vînt la lui enlever. Ses +tempes battirent, un nuage passa devant ses yeux. + +-- Marguerite, dit-il d'une voix émue, j'ai résolu hier d'aller +trouver votre père; je lui dirai que je vous aime, que je suis +libre désormais du ma fortune et de mon nom, et que ma seule +ambition au monde est de vous voir partager l'une et l'autre... +Croyez-vous que Tanneguy me refuse? + +-- Peut-être! répondit Marguerite. + +-- Qu'a-t-il à craindre cependant? + +-- Oh! rien pour vous, Octave, mais pour moi. + +-- Comment! + +-- Le passé est un triste enseignement. + +-- Ne l'ai-je pas assez expié? + +-- Sans doute. + +-- Et ces deux années qui viennent de s'écouler n'ont-elles pas +été une assez longue épreuve? + +-- C'est vrai! + +-- Vous me l'avez dit vous-même; cette séparation vous a été +douloureuse. + +-- Dites cruelle, Octave. Nous étions seuls, loin du monde, avec +l'Océan et la grève déserte pour tout horizon... Ah! je pourrais +raconter jour par jour les tristesses de ces deux années. + +-- Est-ce possible? + +-- Mon père ne voulait pas me laisser sortir; il prenait mille +précautions pour que je ne fusse vue de personne. Il redoutait +votre présence... J'ai dépassé bien rarement les limites de notre +verger. + +Octave ne répondit pas de suite; les dernières paroles de la jeune +fille avaient éveillé de singuliers doutes dans son esprit; il +pressentait vaguement la vérité, mais il frémissait en songeant +qu'il pouvait encore se tromper. + +Il reprit: + +-- Ainsi, dit-il avec anxiété, personne n'a passé le seuil de +votre demeure pendant ces deux années? + +-- Personne. + +-- Et vous vous rappelez, jour par jour, et vos tristesses et vos +ennuis? + +-- Parfaitement. + +-- Il n'y a dans votre souvenir aucune lacune? + +-- Aucune. + +-- C'est étrange! + +-- Qu'avez-vous? + +-- On m'avait dit... + +-- Quoi donc? + +-- Tenez, Marguerite, pardonnez-moi toutes ces questions; mais je +vous aime, voyez-vous, je vous aime comme au premier jour, et tant +que je vivrai, cet amour restera pur et inaltérable dans mon +coeur... Eh bien!... + +-- Parlez. + +-- On m'avait dit qu'en quittant Saint-Jean-du-Doigt une cruelle +maladie... que sais-je? le délire... + +Octave n'osa pas achever, il trembla de réveiller par une parole +imprudente toutes les souffrances passées de la jeune fille, et +leva vers elle un regard craintif et troublé. + +Marguerite souriait. + +-- Ce que vous me dites, Octave, répondit-elle, n'a pas lieu de +m'étonner, et vous n'êtes pas la première personne qui me teniez +un pareil langage. + +-- Dites-vous vrai? + +-- À plusieurs reprises déjà ce propos m'est revenu, et l'on a +même été jusqu'à prétendre que j'étais folle. + +Octave frémit, et un frisson glacé passa sous ses cheveux. + +-- Folle! répéta-t-il en serrant les mains de Marguerite dans les +siennes. + +L'attitude de Marguerite était douce, calme et reposée; un beau +sourire éclairait son visage, et ses deux yeux éclataient +d'intelligence et de candeur. + +-- J'ignore, reprit-elle, dans quel intérêt ce bruit a été +répandu; l'espèce d'isolement dans lequel je vivais a pu jusqu'à +un certain point l'autoriser, et je n'ai rien fait pour +l'empêcher. + +-- Mais Tanneguy... fit Octave. + +-- Mon père? + +-- Lui, du moins, aurait pu s'en préoccuper. À sa place, j'aurais +pris des mesures... + +Marguerite remua doucement la tête à ces paroles, et regarda +autour d'elle comme si elle eût craint qu'on ne l'entendît. + +-- Octave, dit-elle alors à voix basse et mystérieuse, depuis deux +années je porte un soupçon dans mon coeur; voulez-vous que je vous +le confie? + +-- Dites! oh! dites. + +-- Eh bien! Mon père a été douloureusement frappé par l'événement +de Saint-Jean-du-Doigt, il s'est vu contraint de vendre la ferme, +de renoncer à ses habitudes, à ses amis; de quitter enfin un pays +où nous laissions la tombe de ma mère. Cette nécessité a aigri son +caractère, peut-être troublé sa raison, et j'ai souvent pensé que, +dans le but d'éloigner de nous les curieux et les indiscrets, il +avait lui-même répandu le bruit de ma folie. + +-- Est-ce possible? + +-- Mon père m'aimait tant, qu'il craignait de me perdre une +seconde fois. + +Comme ils en étaient là de leur entretien, un grand cri retentit +tout à coup dans la ferme, et un épais tourbillon de fumée +l'enveloppa tout entière. + +La vieille servante accourut effarée auprès des deux amants. + +-- Que le bon Dieu nous protège! s'écria-t-elle dès qu'elle +aperçut la jeune fille, le feu est à la grange! + +-- Le feu! dit Marguerite. + +-- Le feu! répéta Octave. + +Et tous les deux s'élancèrent au dehors pleins d'épouvante et +d'anxiété. + +En quelques minutes l'incendie avait fait de rapides progrès. Le +feu avait trouvé dans la grange un aliment terrible, et maintenant +les flammes grimpaient avec activité le long des murs, dévorant +les solives, trouant le toit de chaume, lançant vers le ciel des +flots de fumée et d'étincelles. + +La nuit était épaisse et noire; le vent soufflait avec force, +venant de la côte, et les flammes traçaient alentour d'éclatants +sillons. + +Octave se multipliait sur tous les points; Marguerite pleurait de +désespoir, appelant son père absent: c'était un sombre et lugubre +tableau. + +Un incendie est toujours un événement redoutable; mais à la +campagne, loin de tout secours organisé, un pareil sinistre +acquiert en peu de secondes des proportions considérables. On +avait envoyé au Conquet pour demander des bras, et rien +n'arrivait. Marguerite songeait à son père; cette ferme était leur +unique fortune, l'incendie menaçait de leur enlever leurs +dernières ressources et de les réduire à la misère. + +Toutefois, la grange que la flamme dévorait était assez éloignée +de la ferme, et il y avait lieu d'espérer que l'incendie +s'arrêterait bientôt faute d'aliment. Octave en fit l'observation +à Marguerite, mais cet espoir ne devait pas être de longue durée, +car au moment où le feu diminuait d'intensité du côté de la +grange, la ferme s'éclaira à son tour des rouges et sanglantes +lueurs de l'incendie. + +Tous les assistants poussèrent à cette vue un cri de rage et de +désespoir. Leurs efforts devenaient désormais inutiles: la +malveillance avait allumé le feu, et elle l'entretenait avec une +activité impie et cruelle. + +Marguerite s'assit éplorée sur le seuil de la cour, et Octave, +silencieux et morne, prit place à ses côtés. + +Ils n'osaient se communiquer leurs pensées; leur âme tout entière +s'abandonnait sans partage à la douleur du moment. + +Tout à coup Octave et Marguerite se retournèrent et frémirent. + +Derrière eux venait de se dessiner la nerveuse silhouette du vieux +Tanneguy, auquel la porte de la cour servait de cadre. + +Il était pâle; ses longs cheveux grisonnants tombaient, humides et +roide, le long de ses tempes; il s'appuyait sur son _peu-bas_ et +regardait. + +Son oeil était sec et brillait d'un feu sombre; sa poitrine se +soulevait péniblement; il n'avait pas même aperçu sa fille. + +Marguerite se pressait contre Octave muette d'épouvante et comme +terrifiée; elle n'osait faire un pas ni proférer une parole; elle +avait peur de ce sombre désespoir qui se peignait sur les traits +décomposés du vieillard. + +Enfin son amour filial l'emporta; elle comprit que si son père +avait jamais eu besoin de sympathie ardente et dévouée, c'était +surtout à ce moment où les débris de son avoir allaient s'abîmer +dans les derniers tourbillons de l'incendie; elle domina +l'épouvante qui la glaçait, et, quittant aussitôt les mains +d'Octave, elle alla se jeter éperdue dans les bras de son père. + +-- Mon père! mon père! s'écria-t-elle en pleurant et en présentant +son front brûlant aux baisers du vieillard. + +-- Marguerite! balbutia ce dernier d'une voix chevrotante, voilà +la dernière et suprême épreuve... Dieu veuille qu'il nous reste la +force de la supporter! + +-- Je travaillerai, mon père, fit Marguerite avec un filial +entraînement. + +Tanneguy la considéra un moment avec amour, et posa ses lèvres sur +son front; deux larmes coulèrent en même temps le long de ses +joues maigres et creuses, et il la serra quelques secondes contre +sa poitrine sans pouvoir prononcer une parole. + +-- Pauvre chère! dit-il bientôt après, tu avais été cependant +assez éprouvée. Ce nouveau malheur te tuera, s'il ne m'emporte pas +moi-même avant toi... Ah! pourquoi faut-il que nous ayons +abandonné le sol où repose ta mère? + +Tanneguy revenait à un autre ordre d'idées, quand son regard +s'arrêta sur Octave. + +Ce fut comme un coup de foudre. + +Ses sourcils se rapprochèrent, un mouvement de violence nerveuse +contracta ses lèvres; un gémissement étouffé sortit de sa +poitrine: + +-- Vous ici, Monsieur le comte? dit-il avec une amertume +sanglante; et de quel droit avez-vous osé pénétrer dans cette +ferme, quand je vous avais défendu d'en passer jamais le seuil? + +Octave voulut parler, Tanneguy lui imposa silence avec autorité. + +-- Taisez-vous, monsieur, dit-il d'une voix qui tremblait d'une +colère mal contenue, car c'est peut-être aujourd'hui le jour de la +justice... Je ne vous avais rien fait, moi, et du moment où vous +êtes entré dans ma demeure, la honte, le désespoir, le malheur y +ont pénétré à votre suite!... Taisez-vous, vous dis-je, car si je +n'écoutais que la colère qui gronde dans ma poitrine, peut-être y +aurait-il tout à l'heure en Bretagne un comte de moins et un +criminel de plus. + +Et comme en parlant ainsi il tourmentait d'une façon terrible le +_peu-bas_ retenu à son bras par une lanière de cuir, comme ses +yeux s'injectaient de sang, et qu'un malheur allait peut-être +arriver, Marguerite se jeta à son cou une seconde fois, et chercha +à l'éloigner du lieu de cette scène. + +-- Laissez-moi! dit le vieillard en repoussant rudement sa fille; +si les miens se font aujourd'hui les complices de nos ennemis les +plus acharnés, je saurai bien défendre et venger seul l'honneur du +nom que je porte... Or ça, monsieur le comte, répondez-moi et de +suite et sans détour: Qu'êtes-vous venu faire dans cette ferme à +cette heure? + +Octave s'était approché du vieillard; il était ému, mais son coeur +ne tremblait pas. + +-- Tanneguy, répondit-il d'une voix ferme, j'ai peut-être été la +cause des malheurs qui vous ont frappé pendant les deux années qui +viennent de s'écouler; j'aimais Marguerite, et je ne pensais pas +alors qu'aucun obstacle humain pût jamais s'opposer à notre +union... Si vous saviez quelles douleurs ont été les miennes!... +J'ai souffert sans accuser personne; j'espérais toujours que, sûr +de la sincérité de mon amour, vous me rappelleriez à vous, que +vous me rendriez Marguerite!... Il n'en a rien été: et aujourd'hui +même, aujourd'hui que votre colère devrait s'être apaisée, je vous +retrouve aussi irrité, aussi cruel que par le passé!... Tanneguy, +mon amour ne s'est cependant pas démenti une seconde pendant ce +temps d'épreuve, et maintenant, comme alors, je viens avec la même +sincérité et la même confiance, vous demander la main de +Marguerite. + +-- Sa main? fit Tanneguy d'un ton ironique. + +-- Marguerite m'aime, et je suis libre. + +-- Que dites-vous? + +-- Je dis, Tanneguy, que madame la comtesse de Kerhor, ma mère, +est morte, et que je n'ai pas d'autre ambition que de devenir +l'époux de Marguerite. + +Comme Octave achevait de parler, Horace accourait du Conquet avec +des bras suffisants pour se rendre maître de l'incendie: ce +secours arrivait un peu tard, car quelques minutes après la ferme +du père Tanneguy s'abîmait dans un tourbillon de flamme et de +fumée. + + + + +IX + + +À quelques jours de là, le père Tanneguy et sa fille +s'acheminèrent, le premier à pied, la dernière montée sur un petit +cheval de pie d'Ouessant, vers le village de Saint-Jean-du-Doigt. + +Ils étaient l'un et l'autre diversement agités. + +Tanneguy songeait qu'il allait revoir la tombe où reposait sa +femme, son vieil ami, l'abbé Kersaint, et qu'il pourrait désormais +habiter la grève. + +Marguerite repassait tous les événements des jours derniers; elle +revoyait Octave; et une émotion inconnue, étrange, sillonnait son +coeur quand elle venait à penser que dans quelques jours elle +serait la femme du jeune comte de Kerhor. + +Ils étaient heureux l'un et l'autre, heureux même de leur bonheur +réciproque. + +Tout avait été préparé pour les recevoir. L'abbé Kersaint alla à +leur rencontre, et ils passèrent cette nuit au presbytère. + +Ce ne fut que le lendemain qu'ils arrivèrent au château de Kerhor. +Marguerite était aimée au pays, on l'y vit revenir avec joie, et +tous les pauvres des environs accoururent dès le matin sur son +passage, pour fêter son retour. + +Le soir même ils furent installés au château, et quelques jours +après l'union de Marguerite et d'Octave était bénie par le +vénérable abbé. + +Qu'ajouter à ce qui précède?... rien, sinon que Marguerite fut +heureuse autant qu'une femme peut l'être sur cette terre; que le +père Tanneguy s'éteignit lentement dans une vieillesse exempte de +soucis, et que l'abbé Kersaint continua longtemps à faire la +consolation des malheureux qui connaissaient le chemin du +presbytère. + +Quant à Éric le mendiant, il eut une fin naturelle et facile à +prévoir. + +Il avait été depuis longtemps signalé à l'autorité sous la +prévention de faits équivoques; il fut arrêté à quelque temps de +là comme fauteur de l'incendie de la ferme Tanneguy, et il repose +aujourd'hui à l'ombre des murailles épaisses du bagne. + +On m'a assuré qu'il avait fait partie de l'un des derniers convois +à destination de Cayenne. + +FIN. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Eric le Mendiant, by Pierre Zaccone + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ERIC LE MENDIANT *** + +***** This file should be named 17673-8.txt or 17673-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/7/17673/ + +Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also +available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17673-8.zip b/17673-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6251e95 --- /dev/null +++ b/17673-8.zip diff --git a/17673-r.zip b/17673-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ab45c1b --- /dev/null +++ b/17673-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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