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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:35 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La confession d'un abbé + +Author: Louis Ulbach + +Release Date: January 31, 2006 [EBook #17643] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION D'UN ABBÉ *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + LA CONFESSION D'UN ABBÉ + + PAR + + LOUIS ULBACH + + TROISIÈME ÉDITION + + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR, PARIS + + 1883 + + * * * * * + + +PROLOGUE + + + + +I + + +M. le garde des sceaux donnait son premier dîner, un dîner +d'installation. + +Il était nommé depuis huit jours; il ne pouvait pas savoir pour combien +de jours; aussi, en homme prudent, rompu aux habitudes officielles, +ayant été déjà cinq fois appelé au ministère et cinq fois obligé d'en +sortir, s'était-il hâté de lancer ses invitations. + +Il savait que le premier fonctionnaire à faire fonctionner, dans une +administration où l'inamovibilité est un principe, c'est celui qui est +plus inamovible que tous les juges du monde, le cuisinier. + +Les autres grands fonctionnaires, convoqués pour rendre hommage à +celui-là , s'étaient promis d'être exacts. + +M. le ministre était vieux. Son estomac, resté puritain et n'ayant +jamais varié dans les hasards d'une vie politique qui comptait cinquante +ans d'opposition, entrecoupés de ministères, sous trois régimes +différents, restait fidèle à l'habitude de six heures. + +La seule concession que le progrès eût arrachée à cet estomac farouche, +depuis la République, c'était d'ajouter une demi-heure de répit à +l'heure sacramentelle. Mais, jamais, chez M. le garde des sceaux, on ne +prolongeait l'opportunisme jusqu'à sept heures. Le président de la +Chambre des députés, les jours de dîner à la place Vendôme qui pouvaient +coïncider avec des jours de grande discussion parlementaire, +s'arrangeait toujours pour que les ministres fussent libres vers six +heures, et, la plupart du temps, faisait remettre la suite de la +discussion au lendemain. + +On comprend donc qu'avec un chef hiérarchique si ponctuel, le +sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, M. Barbier, eût pris +la précaution d'être en cravate blanche et en habit noir, dès cinq +heures, et achevât, dans cette toilette qui est la livrée égalitaire des +hommes du monde et de leurs maîtres d'hôtel, la lecture des dossiers ou +l'expédition des quelques affaires que M. le ministre lui avait laissé à +terminer. + +Il était plus de six heures, près de six heures un quart. + +M. Barbier qui avait pris, par superstition, pour aimanter son ambition, +la place de son ministre, devant le beau bureau, incrusté de bois +variés, qui a appartenu, dit-on, à Louis XVI, dans le grand cabinet du +rez-de-chaussée, mit en équilibre les paperasses représentant les +sollicitations des magistrats, les rapports des procureurs généraux, les +suppliques des condamnés, poussa un soupir pour refouler la nuée confuse +de toutes ces exhalaisons de consciences échauffées par le désir +d'avancement ou de libération, recula son fauteuil, se frotta les mains, +comme si elles avaient pris de la poussière en feuilletant ces +confidences, se leva, se regarda dans la glace, rectifia le nÅ“ud de sa +cravate, et se dit: + +--Je crois qu'il est temps de monter! + +M. le sous-secrétaire d'État était jeune, presque nouveau venu à Paris, +où son département l'avait envoyé comme député depuis moins d'un an, et +l'idée de _monter_ était, à propos de toutes choses, son idée fixe. + +Il sortit, en chantonnant, du cabinet solennel, traversa le grand salon +d'attente où les portraits en pied de quelques chanceliers célèbres +intimident les solliciteurs naïfs, et entra sans précaution dans le +grand vestibule fermé où se tiennent les huissiers, ne prévoyant pas +qu'il dût, à cette heure-là , se heurter à des quémandeurs d'audience. + +Mais, précisément, l'huissier en chef, celui qui n'était pas obligé +d'aller servir à table, et qui, par formalisme, restait seul, le +dernier, à son poste, attendant le départ du sous-secrétaire d'État, +paraissait en train d'éconduire, difficilement un vieillard, fort +convenablement vêtu, qui n'avait pas de lettre d'audience et qui +voulait, disait-il, parler à M. le ministre, ou à son secrétaire. + +M. Barbier, avec la pétulance et l'imprudence d'un néophyte, peut-être +avec la tentation orgueilleuse de jeter en passant un rayon de sa jeune +gloire sur cet importun, s'arrêta, se raidit et, d'un ton haut, qu'il +avait rapporté d'un parquet de province: + +--Qu'est-ce? demanda-t-il. + +L'huissier, soulagé de ce renfort, ou bien dépité de l'intervention de +M. Barbier, quand il avait répété lui même à satiété qu'il n'y avait +personne au cabinet de M. le garde des sceaux, ou bien encore, enchanté +comme un vieil employé, de faire pièce et d'enseigner son rôle à un +débutant fonctionnaire, sans répondre à la question de celui-ci, se +recula et dit à l'homme qu'il poussait vers la porte: + +--Tenez! voilà M. le sous-secrétaire d'État. Parlez-lui. + +L'homme se retourna, s'avança, et, saluant avec une humilité sans +bassesse: + +--Pourrais-je, monsieur, vous entretenir quelques instants? + +--Ce n'est plus l'heure des audiences! + +--Je le sais. Mais croyez, monsieur, qu'il faut un motif bien +puissant... + +--Revenez demain! + +--Je ne reviendrai, monsieur, que si, après m'avoir écouté pendant cinq +minutes, vous pensez avoir besoin de m'entendre de nouveau. + +Il y avait dans la façon de parler de cet inconnu, plus que dans ses +paroles, une douceur et une fermeté, une politesse et une sorte de +hardiesse, une supplication involontaire de mendiant et une raideur +d'homme incapable de mendier, qui saisirent M. Barbier. + +Son premier zèle n'était pas encore émoussé. Il pouvait donner ou perdre +cinq minutes. Comme il était en appétit, il eut celui d'un mystère à +déguster avant le dîner. + +L'élan même avec lequel il partait pour monter dîner, le disposait aux +imprudences du cÅ“ur et de la curiosité. + +Il fit un geste de résignation, rouvrit la porte, à peine fermée +derrière lui, et, d'un mouvement de la tête, invitant l'étranger à le +suivre: + +--Entrez, monsieur, lui dit-il vivement. + +L'huissier maintint le battant de la porte, pendant que l'homme passait, +suivant le sous-secrétaire d'État, et revint ensuite, avec un sourire, +reprendre sa place devant le bureau de l'antichambre, qui est l'ancien +bureau des gardes des sceaux, détrôné, depuis M. Émile Ollivier, je +crois, par le bureau de Louis XVI. + +Le sourire que l'huissier laissait tomber sur sa chaîne semblait dire de +M. Barbier. + +--S'il est encore ici dans trois mois, il ne m'exposera plus à me +démentir. Il ne retiendra plus les gens que je renvoie. C'est jeune! Ça +manque d'expérience! + +Pendant que ce monologue muet s'élargissait dans le sourire de +l'huissier expérimenté, le jeune sous-secrétaire d'État introduisait, en +passant le premier, le visiteur inconnu jusque dans le cabinet du +ministre. Là , au lieu de prendre place devant le bureau, il attira +l'étranger dans l'embrasure d'une des portes-fenêtres donnant sur le +jardin de l'hôtel, n'offrant pas, ni ne prenant pas de siège, pour bien +faire comprendre qu'il n'avait tout juste que cinq minutes à donner, +profitant du jour qui baissait pour regarder et dévisager son +interlocuteur. + +--C'est quelque juge de paix destitué ou quelque magistrat mécontent, +pensait-il, après un regard rapide et présomptueux. + +Il se hâtait de conclure, pour n'être pas embarrassé par l'examen de ce +personnage grave et intimidant. + +L'homme paraissait avoir environ soixante ans. Il était grand; se +voûtait par moments, par habitude de saluer ou de se recueillir; puis, +se redressait avec lenteur, non par fierté, mais par indépendance. Ses +cheveux grisonnaient et s'espaçaient, sur un front large, bien modelé. +Ses yeux, d'un bleu profond, paraissaient endormir une flamme, bien +contenue sous des arcades avancées. La pâleur du teint mat dénonçait une +souffrance chronique, victorieuse, que tout pourtant voulait dompter, +dans cette physionomie si mâle dans sa douceur. Sa lèvre, un peu forte, +mais d'un dessin correct, était accoutumée au sourire, comme au symbole +silencieux de la douleur. Le menton soigneusement rasé, un peu +proéminent, trahissait une volonté solide; on devinait un homme +peut-être foudroyé au dedans, mais bravant encore la foudre. + +Le costume était sévère, sans recherche. Il consistait en une redingote +longue, boutonnée, devenue un peu large pour le corps qui, tout robuste +qu'il était, avait certainement maigri. Une cravate noire à pans +retombants et retenus, dans un gilet haut, par une simple épingle, ne +laissait voir, dans tout ce costume sombre, au-dessous de cette +blancheur épanouie du visage, qu'un liseré de linge blanc autour du cou. +Les mains dégantées, mais dont l'une tenait les gants serrés et +allongés, étaient fort belles, sans anneau. Tout, dans cet homme, était +grave, harmonieux, simple et peu commun. On pouvait se livrer, sur son +état ancien ou actuel, dans le monde, à plusieurs hypothèses; mais le +caractère profondément, absolument humain, était celui qui s'offrait +tout d'abord à l'observateur. + +M. Barbier n'avait pas le temps d'observer. En subissant le charme, il +le justifiait par la similitude des professions. Il avait une hâte naïve +d'entendre encore la voix, sonore et juste, qui lui avait mis dans +l'oreille, dès les premiers mots, comme l'écho d'un prétoire. + +--Parlez, monsieur, dit-il avec dignité. + +L'inconnu hésita, eut un gonflement de la poitrine, qu'il apaisa sous sa +main, et répondit enfin: + +--Excusez-moi, monsieur. J'ai tant désiré cet entretien, que je ne +pensais plus à la difficulté de le commencer. Je voudrais, avant tout, +vous inspirer de la confiance. + +M. Barbier que cette diction, savante jusque dans son effusion sincère, +prédisposait de mieux en mieux, eut un mouvement de la tête et fit un +geste de la main qui exprimait une intention formelle de respect ou au +moins de déférence, en tout cas, une exhortation courtoise. + +L'inconnu s'inclina, et lentement, avec cette coquetterie que les +suppliants mettent dans une caresse qui leur est permise, en modulant la +phrase: + +--Je vous remercie. + +Il se redressa, et on eût dit qu'il avait puisé du sang dans son cÅ“ur +pour le faire remonter à ses joues, qui se colorèrent, comme du reflet +d'un crépuscule invisible au dehors. Le jour gris-cendré venant du +jardin rendait cette rougeur plus éclatante. + +Elle dura peu. L'homme voulait redevenir froid. Il passa sa main blanche +sur son front, sur ses joues, et les glaça, puis la promenant sur sa +bouche, il rendit à celle-ci sa souplesse; alors, droit, regardant bien +en face le sous-secrétaire d'État: + +--Monsieur, lui dit-il, je viens vous dénoncer un crime! + +M. Barbier tressaillit, se recula, heurta de son épaule la vitre de la +grande fenêtre, et presque effaré, balbutia: + +--Un crime! Cela ne me regarde pas. + +--Comment! ne représentez-vous pas la justice? + +--Oui, celle qui nomme les magistrats. Vous auriez plus tôt fait de vous +adresser au parquet, à la préfecture de police, ou simplement au +commissaire de votre quartier. Moi, je ne pourrais que transmettre des +instructions. + +--Cela serait bien, si le crime était consommé... + +--Quoi! il n'est pas commis? + +--Non. + +--Alors, ce n'est qu'une supposition de votre part? + +--Dites: la certitude qu'il se commettra! + +M. Barbier abasourdi de l'étrangeté de cette confidence, eut, un +sourire, et croyant se soustraire au charme qui le taquinait, demanda +d'une voix qui s'aiguisait: + +--Ce crime est-il imminent? + +--Dans trois semaines, il sera sans remède. + +--Dans trois semaines! Alors, il n'y a pas une urgence absolue... + +Le sous-secrétaire d'État était maintenant moins curieux que +désappointé. + +Cette moquerie supérieure, qui entre pour beaucoup dans la vocation des +hommes d'État, s'agitait en lui. Il voulait se venger d'une émotion +surprise, malavisée; il commençait à croire qu'il avait eu affaire à un +maniaque. + +Mais la raillerie naissante s'éteignit sous le rayon qui partit des +grands yeux bleus de l'inconnu. Les cheveux du vieillard, qui pencha la +tête et qui la mit sous le jour tombant, parurent blanchir davantage. + +Avec une douceur indulgente et souveraine, il dit: + +--Vous me prenez pour un fou, n'est-ce pas? Oh! je le comprends! C'était +ma crainte, la raison de mon embarras. J'espère pourtant que, quand vous +m'aurez entendu, vous ne verrez plus en moi qu'un homme très malheureux, +qui a besoin de se confier à des cÅ“urs honnêtes... J'avais, en me +présentant ici, l'ambition de parvenir directement au ministre. C'est un +vieillard, comme moi, plus âgé que moi, un père de famille. Si vous +voulez obtenir qu'il m'écoute!... + +Ce fut au tour du sous-secrétaire d'État à rougir. Cet étranger lui +donnait une leçon. Il repartit très poliment: + +--M. le ministre ne pourrait vous recevoir, ni ce soir, ni demain; je +suis prêt à vous écouter. + +--C'est que... vous n'aviez que cinq minutes à m'accorder, et en voilà +une ou deux... + +--De perdues? voulez-vous dire, interrompit courtoisement M. Barbier. Si +vous le pouvez et si vous le voulez, monsieur, si l'affaire très grave, +à ce qu'il paraît, dont vous avez à m'entretenir, ne doit pas s'aggraver +pour un retard de quelques heures, je me tiendrai demain, pendant toute +la matinée, à votre disposition. Ce soir, il est vrai, je suis un peu +pressé... Cependant si vous voulez me dire sommairement ce dont il +s'agit... + +--Sommairement! + +Ce mot avait presque blessé le vieillard. Il eut un sourire qui ne +voilait rien de sa tristesse. + +--Sommairement! répéta-t-il, ce serait m'exposer encore au soupçon de +folie. Je tiens à vous persuader que j'ai toute ma raison. Mais, pour me +croire, il faut entendre des explications qui ne peuvent être sommaires. +Vous le savez, monsieur, quand on porte longtemps en soi une idée, on +l'a roulée si souvent qu'on l'a resserrée, qu'on en a fait une balle; on +la croit irrésistible. Mais le jour de frapper, on s'aperçoit que le +plomb gagne à s'émietter. Il ne s'agit plus de trouer la conviction, il +faut l'envelopper, la pénétrer. + +L'inconnu s'arrêta, comme scandalisé de l'image dont il se servait, +honteux de sa rhétorique, un reste de vieille habitude oratoire que +l'émotion ravivait. + +Il craignit de gâter l'opinion favorable qu'il voyait naître malgré +tout, et alors, simplement, avec une bonhomie d'homme supérieur, en même +temps qu'avec une aisance d'homme du monde, il dit au sous-secrétaire +d'État: + +--Vous l'avez très justement remarqué, monsieur; s'il ne s'agissait que +d'un crime vulgaire, banal, bien qu'il n'y ait encore que le flagrant +délit de la préméditation et que l'acte infâme ne soit pas accompli, je +devrais m'adresser au parquet, à la police, au commissaire, aux +gendarmes; mais ce crime est d'une nature si spéciale, les coupables +sont d'un rang qui les met si sûrement au-dessus des intimidations +ordinaires, que j'ai besoin d'un secours, délicat autant que +tout-puissant... que je m'adresse à la justice, en dehors des juges qui +punissent les crimes bien avérés, palpables, mais qui ne les empêchent +pas, et qui, d'ailleurs, ne punissent pas toujours. + +--Vous excitez ma curiosité! ne put s'empêcher d'avouer le +sous-secrétaire d'État. + +--C'est un augure que j'emporte. Puisse-t-il me valoir votre pitié! + +--Pour vous, monsieur? + +--Oh! moi, il ne faut pas me plaindre. Ce n'est pas pour moi que je suis +ici. Je ne peux plus être ni sauvé, ni perdu. J'ai ma croix; je la +porte, et je veux la porter seul. C'est pour un être innocent, que j'ai +recours à vous. + +La voix du vieillard, toujours basse, sonore, s'était mouillée d'une +larme cachée. + +Il leva les yeux au plafond, et avant que M. Barbier, intimidé, attiré +de plus en plus par le charme de ce désespoir austère, fût intervenu de +nouveau, l'homme continua avec une politesse extrême: + +--Je vous suis profondément reconnaissant, monsieur, de l'audience que +vous m'accordez pour demain; à quelle heure? + +--Je suis à mon bureau à dix heures. + +--A dix heures, soit. + +L'inconnu saluait pour se retirer. + +--Vous donnerez votre nom à l'huissier, dit M. Barbier, sans trop de +malice, avertissant ce visiteur qu'il ne s'était pas nommé. + +--Mon nom! + +Le vieillard s'arrêta, surpris, fit un léger mouvement en arrière; mais +reprenant aussitôt son attitude digne et simple: + +--C'est juste!... Mon nom vous ne l'avez pas; voici ma carte. + +Dans l'obscurité croissante du cabinet, le sous-secrétaire d'État prit +la carte et la glissa dans une des poches de son gilet; puis, +respectueusement, il reconduisit, comme il eût reconduit un procureur +général, ou un conseiller à la cour de cassation, cet étranger qu'on +n'avait pas voulu introduire. + +En traversant le grand salon d'attente, sans doute un peu confus d'être +escorté, l'étranger jeta un regard aux portraits des chanceliers, dont +l'hermine se distinguait dans le crépuscule d'une soirée de mars, et +parut les saluer, en les invoquant. On eût dit qu'il les connaissait de +vue. + +La politesse de M. Barbier n'était pas due tout entière à la +fascination. Instinctivement, le sous-secrétaire d'État voulait +reprendre sur l'huissier la supériorité que celui-ci avait prétendu +s'attribuer en renvoyant un importun, et, dans le vestibule, saluant une +dernière fois l'inconnu: + +--C'est convenu; à dix heures; je vous attendrai. On vous indiquera mon +bureau. + +--Je le connais, dit l'homme mystérieux, en répondant au salut et en +sortant. + +L'huissier tenait ouverte la porte extérieure. + +Il se crut obligé de saluer plus bas que ne l'avait fait M. Barbier, ce +solliciteur soudainement réhabilité et transfiguré, qui connaissait les +êtres du ministère, qui était venu souvent sans doute, autrefois, au bon +temps, quand les huissiers étaient considérés et habillés plus souvent à +neuf, à l'époque des belles livrées, sous l'empire. + + + + +II + + +Le sous-secrétaire d'État fit son entrée dans le salon de M. le garde +des sceaux, au moment où celui-ci regardait sa pendule, les sourcils +froncés, et où la pendule sonnait la demie. + +Le ministre salua d'un hochement de tête son jeune collaborateur; mais +ne lui fit, ni compliment d'arriver à l'heure exacte, ni reproche +d'avoir failli se faire attendre. Cette ponctualité était d'un zèle +suffisant. + +Les dîners ministériels, surtout quand ils sont nombreux, paraissent les +repas de corps des croque-morts de l'esprit. On y célèbre l'enterrement +du défunt, mais sans que rien le rappelle. + +Les dimensions de la table, la diversité et l'importance des convives, +la peur d'être pris au mot, quand on n'est pas sûr d'en dire plus d'un +par quart d'heure, la présence des domestiques, qui peuvent comparer les +ministres en exercice aux ministres passés, et souvent dénoncer à +ceux-ci les prétentions de ceux-là , l'embarras d'une argenterie +d'apparat, entremêlée de fleurs traditionnelles et qui isole les +vis-à -vis, plus encore que la distance, tout paralyse la conversation +générale et ne permet, tout au plus, que les dialogues entre voisins. + +Le sous-secrétaire d'État se trouvait placé à côté du préfet de police. + +Tous deux étaient jeunes, tous deux nouveaux en fonction. La lune de +miel des fonctionnaires leur suggère des intempérances de tendresse et +des indiscrétions de bonheur. Tous sont bavards, au début de leur +importance. Leur première fatuité se décèle par la confidence de leurs +bonnes fortunes administratives. + +Le préfet égaya le sous-secrétaire d'État par quelques révélations +malicieuses. + +La police est un confessionnal et un dispensaire, et, comme les +pénitents ou les malades n'y vont pas offrir leurs confessions, le +secret n'est pas rendu absolument obligatoire par la confiance. + +Tout à coup, M. Barbier, qui n'avait à opposer que des cancans +administratifs aux _racontars_ de la police secrète, fit un petit bond +sur sa chaise, et, interrompant son voisin: + +--Je vais probablement empiéter sur vos attributions, mon cher préfet. + +--A quel propos? + +--On s'adresse au ministère de la justice pour prévenir un crime. + +--Un complot? + +--Je ne crois pas. On m'a parlé d'une victime innocente. + +--Il n'y a pas alors de politique dans l'affaire. Est-ce un meurtre? + +--Je ne sais pas. + +--Un viol? un enlèvement? une séquestration? + +--C'est possible! + +Le préfet vida un verre de bourgogne qu'on venait de lui verser, et, +d'un ton de raillerie: + +--Comment! vous ne savez rien? + +--Non, rien encore. + +--On se moque de vous. + +--Je ne crois pas. + +Le préfet écrasa sur le bord de son assiette une boulette de mie de pain +qu'il avait triturée, pendant ses divers récits, et avec un sourire +d'artiste qui va professer: + +--Vous le verrez! on se moque de vous. Quant à moi, si je _gobais_ le +quart des dénonciations qui m'arrivent tous les matins, je ferais, tous +les soirs, arrêter cent personnes dans Paris. + +Le mot _gober_ était permis entre deux anciens camarades du même banc, +au centre gauche de la Chambre; d'ailleurs qui donc est plus à portée de +puiser dans l'argot que le préfet de police? Mais le mot n'en était pas +moins une moquerie. M. Barbier sourit, à son tour à cette piqûre sans +venin. + +--Mon cher, je ne suis pas plus _gobeur_ qu'un autre. Quand le +dénonciateur a une apparence respectable... + +Le préfet interrompit: + +--Si les coquins n'étaient pas capables de surprendre le respect, il y +aurait moins de dupes. + +--Je serais bien étonné d'avoir affaire à un coquin. Le chef de la +police avança son coude sur la table, comme il eût fait à la tribune, et +répliqua: + +--Les honnêtes gens ne sont pas moins sujets à caution que les coquins. +Leur candeur les abuse grossièrement et leur vertu les rend infatigables +à harceler la police. Vous ne savez pas à quel héroïsme d'espionnage +l'honnêteté peut pousser? On se fait, en général, une très fausse idée +dans le public du nombre des instruments que nous mettons en Å“uvre. +Paris serait extraordinairement surpris d'apprendre avec combien peu +d'agents embrigadés nous veillons sur lui. La plupart de nos captures +importantes nous sont facilitées par des amis, pris de scrupule, qui ne +veulent pas avoir sur la conscience la cachette d'un voleur ou d'un +assassin, qui nous le livrent, sous la seule condition d'être tenus à +l'écart de l'instruction, pour ne pas être exposés à des vengeances... +Je ne vous parle pas des complices qui _mangent le morceau_, afin de +bénéficier de cette complaisance... Voilà pour les crimes accomplis et +dont nous poursuivons les auteurs. Mais les soupçons, faciles à +concevoir, après une audience de cour d'assises, après la représentation +d'un drame! mais les billevesées des peureux! Rappelez-vous, pendant le +siège de Paris, la terreur patriotique conçue par de braves gardes +nationaux, toutes les fois qu'ils voyaient une chandelle allumée, ou une +lampe à abat-jour de couleurs, au cinquième étage d'une maison du +boulevard Montmartre! Ils allaient dénoncer des espions, qu'on ne trouva +jamais. Avant d'être préfet de police, pendant la Commune, j'ai connu un +épicier, estimé, incapable de fausser la vérité, autrement qu'avec ses +balances, qui a dénoncé et fait fusiller, le plus innocemment du monde, +par l'armée de Versailles, le plus innocent de ses voisins, un chimiste, +parce que celui-ci se livrait à des manifestations inconnues dans +l'épicerie et qu'on assurait être des fabrications de fusées +incendiaires! Cela m'a rendu défiant. Je reçois des lettres de femmes +mariées, me demandant de faire expulser, ou de faire enrégimenter par le +bureau des mÅ“urs des demoiselles qui les font jalouses; sans compter les +belles-mères qui ne se rendent pas compte des agissements de leur +gendre; les concierges et les propriétaires qui veulent sauvegarder la +réputation de leur immeuble, compromise par des locataires mystérieux! +On méprise mes agents, sans se douter qu'ils ont des émules, plus +féroces et plus crédules dans beaucoup d'honnêtes gens. + +--Et les honnêtes gens ne vous donnent jamais un bon avis? + +--Jamais c'est trop dire. Si; quelquefois. + +--Vous voyez donc bien! + +--Mais ils se trompent quatre-vingt-quinze fois sur cent. + +--Vous avez plus confiance dans les coquins que vous exploitez et qui +vous exploitent? + +--Non, pas plus, mais tout autant. Les naïfs se trompent; les coquins +veulent nous tromper. Il n'y a pas de catégorie pour la vérité. + +--C'est égal, reprit M. Barbier, en insinuant deux doigts dans la poche +de son gilet, vous avez beau dire, j'ai bonne opinion de l'homme que +j'ai reçu ce soir. + +--Ah! il vous a remis un premier rapport? + +--Non. Je l'attends demain. + +--Je suis à vos ordres, si vous croyez qu'il vous indique une piste à +suivre. + +M. Barbier se mit à rire. + +--Je tâcherai de me passer de vous. + +--Je vous en défie! + +--Vous m'en défiez? + +--Sans doute; et si vous y tenez, je prends même l'engagement de savoir, +une heure après vous, ce dont il s'agit et d'aviser, deux heures avant +vous, à ce qu'il faudra faire. + +Le sous-secrétaire d'État promena les yeux autour de lui: + +--Est-ce que vous auriez des agents ici? + +Le préfet s'amusa à passer rapidement la revue des domestiques en +livrée, qui servaient à table. + +--Peut-être! En tout cas, il ne m'est pas difficile, vous le comprenez, +de mettre quelques-uns de mes gens, en observation sur la place Vendôme; +d'avoir les noms, les adresses, de toutes les personnes qui sortiront +d'ici, après une audience... + +--C'est vrai, répliqua le sous-secrétaire d'État, qui avait pris du bout +des doigts la carte de son visiteur, et la remuait dans son gousset. +Vous pouvez filer tout le monde. Faisons mieux, voulez-vous? +Collaborons... Pouvez-vous, d'ici demain matin dix heures, savoir quel +est le personnage qui m'a remis sa carte... que je n'ai pas encore lue? + +M. Barbier tira de sa poche le petit carton sur lequel un nom était +écrit à la plume et non imprimé. Il lut: + +LOUIS HERMENT _Boulevard des Batignolles_, 20 + +Il passa la carte à son voisin. + +Le préfet la reçut, comme un expert reçoit une pièce à juger; il +l'examina, et dit ensuite: + +--Votre visiteur ne rend guère de visites. Je gagerais que cet +autographe est le seul de son espèce. Votre homme a prévu qu'il serait +obligé de vous donner son nom et son adresse. Il a confectionné ceci à +votre seule intention. Le carton a été découpé par un canif et une +règle, ce matin; l'écriture est toute fraîche; quant au nom, il est +tracé avec une application qu'on n'a pas d'ordinaire, en reproduisant sa +signature. Aucun trait n'échappe à la volonté de bien écrire. +Voulez-vous mon sentiment? C'est là un faux nom. + +--Pourquoi, alors, aurait-il ajouté son adresse? + +--Si le nom est faux, l'adresse est fausse. Il s'agissait uniquement de +vous inspirer une demi-heure de confiance. L'homme ne prévoyait pas que +vous me rencontreriez et que j'enverrais un agent à son prétendu +domicile. + +--De sorte que, demain matin, à dix heures, vous pourriez me donner des +renseignements sur cet individu? + +--A dix heures, soit. Je ne vous garantis pas, pour une heure si +matinale, toute la vérité, ni même la vérité vraie; mais nous aurons des +vraisemblances, des conjectures, et, pour un commencement d'enquête, +cela suffit... Tenez! Je vois déjà que ce M. Herment est un homme déchu. + +--A quoi voyez-vous cela? + +--A la petite prétention de la carte, et à l'adresse. Nous avons bien +des naufragés dans ce quartier-là ! + +--Je vous affirme qu'il a l'air très respectable, une belle figure. + +--On sauve tout cela du naufrage. Quel linge a-t-il? + +--Ah! parbleu, vous m'en demandez trop. Il faisait presque nuit. Mais +vous voyez qu'il a les mains propres, puisque sa carte est immaculée. + +Le dîner était fini. Le ministre se levait de table. + +La conversation en resta là . Mais elle se renoua pour une seconde, +quand, d'assez bonne heure, avant tous les convives, après avoir pris +congé du garde des sceaux, d'une façon ostensible, pour être, remarqué, +le préfet de police se retira. + +C'est la coquetterie d'un fonctionnaire de cet ordre de paraître pressé +de partir, comme si Paris brûlait, s'insurgeait ou s'égorgeait, pendant +chaque minute perdue dans le monde. + +M. Barbier, qui semblait le guetter, le retint à la porte du salon +principal, et le reconduisant jusqu'à , l'antichambre, avec l'aisance +d'un homme qui est presque chez lui: + +--J'ai oublié de vous demander un renseignement, mon cher préfet. Je ne +sais pas ce que M. Herment doit me raconter; mais dans le cas où ce +brave homme--car je m'en tiens à ma première impression--me dénoncerait +réellement un crime, une machination contre quelqu'un; bien que je sois +décidé à rester dans une grande réserve, je voudrais cependant savoir +quels sont les moyens préventifs que possède la police. + +--Elle n'en a qu'un, l'intimidation. Cela réussit auprès des malheureux, +des jeunes gens, mineurs ou majeurs, qui ont l'instinct du salut, sans +en avoir la force, auprès des déclassés, des gens nerveux. C'est notre +plus beau rôle; mais c'est le moins justifié par la loi. Nous rendons, +sous ce rapport, à bien des familles, des services qui nous seraient +interdits, si les gens que nous faisons venir osaient invoquer la +légalité. Mais ils l'ignorent, ou ils n'osent pas, et c'est tant mieux +pour la morale. On connaît si peu la loi en France, et on croit la +liberté individuelle si mal garantie! Le code est si souvent une arme +excellente pour les coquins et les mauvais sujets, qu'il faut bien +excuser un peu d'arbitraire, au profit des honnêtes gens qui se +défendent. Si vous saviez combien de pères de famille, combien de mères +elles-mêmes viennent nous demander naïvement des lettres de cachet! + +--Et vous en donnez? + +--En général, nous n'arrêtons personne, arbitrairement. Mais notre +triomphe est de faire croire que nous pouvons arrêter tout le monde. + +--Qui donc peut croire cela? + +--Qui? Les malheureux, je vous l'ai dit, les jeunes gens; mais encore +faut-il qu'ils soient d'une certaine catégorie sociale. Les gens du +monde sont difficiles à intimider, autrement que par la peur du +scandale. Quant aux gens du _grand, grand monde_, ils nous échappent +avant le crime; c'est bien assez de les attraper quelquefois après... +Voilà , mon cher collaborateur, ce que je mets à votre disposition... +Comme il est probable qu'il ne s'agit pas d'une affaire du grand monde, +nous pourrons toujours dire à Croquemitaine de faire du bruit dans la +coulisse... + +--Je vous remercie, dit M. Barbier. Ce n'est pas grand'chose que +Croquemitaine: il n'y a plus d'enfants! + +--Plus d'enfants? Mais il n'y a que cela! + +--Taisez-vous! Si le ministre vous entendait! + +--Croit-il donc avoir affaire à des hommes? + +--Chut! mauvaise langue. + +--Mon cher, dans un gouvernement démocratique il faut toujours se +maintenir en verve d'ironie; on peut retourner si vite à +l'opposition!... Au revoir, à demain! + +--A demain! + + + + +III + + +Le lendemain, M. Barbier arrivait au ministère de la justice avant dix +heures. + +Il avait surpris le garçon en train d'épousseter d'un regard lent et +habitué les lettres éparses sur le bureau. Ce vieil employé fut tenté de +croire à un coup d'État: car depuis le 2 décembre 1851, jamais un +ministre, ou son clair de lune, n'avait lui de si bon matin. + +M. Barbier lui-même fut très étonné, après coup, d'avoir été si matinal. +Il sourit en remarquant que la pendule officielle n'était pas plus en +avance que sa montre; c'était sa curiosité seule qui l'avait trompé. + +Il s'occupa de quelques affaires; mais elles furent examinées en cinq +minutes et il eut le loisir d'un peu d'ennui. + +A dix heures un quart, on venait le prévenir que M. Louis Herment était +là . + +Avant de le faire introduire, le sous-secrétaire d'État s'assura qu'il +n'était venu, ni pour lui, ni adressé directement au ministre, aucun +message de la préfecture de police. + +Le mystère n'était pas si facile à pénétrer! C'était une première manche +gagnée dans la partie engagée avec le préfet de police. Mais le +sous-secrétaire d'État fut moins frappé que dépité de ce succès négatif. +Il donna l'ordre de faire entrer M. Herment. + +En le revoyant, au jour clair et matinal, M. Barbier le trouva moins +vieux que la veille, mais aussi imposant, aussi attirant. + +Le visage, qui gardait la même pâleur, avait cependant une translucidité +plus facile. On sentait qu'un feu intérieur pouvait, au moindre souffle, +s'y répandre et le colorer. Les yeux brillaient d'une angoisse contenue +et aussi d'une espérance forcée. La bouche était comme préparée à +l'éloquence, tant elle s'ouvrit vite à un sourire de courtoisie, de +remerciement et de supplication, qui était charmant dans ce masque +sévère et qui, pourtant, n'avait rien de contraint. + +--Décidément, c'est un ancien magistrat, pensa M. Barbier. + +Il montra un fauteuil, placé près de son bureau qui lui permettait de +bien voir son visiteur, en ayant l'air de lui permettre seulement de le +bien écouter. + +M. Herment, en s'asseyant, éloigna un peu le fauteuil. Il n'avait pas +l'habitude de parler de si près. Sa voix, son émotion, sa conviction +avaient assez de portée. Il plaça presque familièrement son chapeau sur +le bord du bureau plat, justifiant cette prise de possession par un +rouleau de papier qu'il déposa dans le chapeau; puis il remercia, en +quelques mots, polis sans obséquiosité, le haut fonctionnaire qui lui +avait réservé cette audience. + +--On ne nous dérangera pas, dit obligeamment M. Barbier. + +--Je vous ai prévenu, monsieur, reprit d'une voix grave M. Herment, que +j'avais à vous dénoncer un crime. Je ne crois pas qu'il puisse s'en +commettre un plus grand... + +Il s'arrêta, respira; son inquiétude l'oppressait. Après deux secondes +de repos, il continua: + +--Vous savez sans doute, monsieur, tous les journaux en parlent, qu'on +doit célébrer dans trois semaines, à l'église de la Madeleine, le +mariage de mademoiselle Marie-Louise de Thorvilliers avec le prince de +Lévigny. + +M. Barbier ignorait absolument l'annonce de ce mariage. Ce n'était pas +sur les faits-divers de cette nature, qu'il recevait tous les jours, un +rapport du bureau chargé de lire, de contrôler et d'analyser les +journaux; mais il n'ignorait pas que le duc de Thorvilliers portait un +des plus grands noms du faubourg Saint-Germain, et que le prince de +Lévigny était, par sa fortune, par ses alliances, un des partis les plus +considérables du même quartier. + +Le sous-secrétaire d'État fit un signe de tête, comme s'il était très +informé de cet événement mondain, et demanda avec un étonnement +légèrement ironique: + +--C'est à propos de ce mariage que vous avez une communication à me +faire? + +--Oui, monsieur. + +--Je vous écoute. + +--Ce mariage serait un crime. Il faut, à tout prix, l'empêcher. + +M. Barbier eut un petit bondissement de surprise sur son siège. + +--Un crime! Un si beau mariage! L'empêcher à tout prix, dites-vous? Je +ne comprends pas. + +Il regardait M. Herment, repris du doute qu'il avait eu la veille, se +demandant si son visiteur n'était pas fou. + +Celui-ci devinait bien la surprise qu'il provoquait. D'une voix +vibrante, fermant à demi les yeux pour ne pas voir les paroles qui +allaient effleurer ses lèvres, il continua: + +--J'espère que vous comprendrez bientôt. Est-ce qu'il y a un plus grand +crime, par exemple, que de sacrifier une enfant à la plus effroyable +ambition, à la plus basse vengeance?... que de marier une jeune fille +chaste, d'une admirable candeur, à un débauché, perdu d'honneur, perdu +de vices, perdu de santé? + +M. Herment avait parlé avec véhémence; il laissa cependant tomber les +derniers mots, hésitant à les prononcer. + +M. Barbier craignait d'être déçu. Le crime ne lui apparaissait pas +nettement; il n'en mesurait pas la profondeur. Sa déception se +compliquait d'un prodigieux effarement. Qu'est-ce que M. Herment, cet +habitant du boulevard des Batignolles, pouvait avoir à démêler avec ce +projet de mariage aristocratique? Une jeune fille mariée par ambition; +n'était-ce pas le drame vulgaire? + +Il se taisait et réfléchissait; M. Herment reprit vivement, en se +redressant sur son fauteuil: + +--Oui, le prince de Lévigny n'est pas seulement un niais, incapable de +comprendre l'âme de celle qu'on prétend lui donner; ce n'est pas +seulement un joueur éhonté, qui serait ruiné, s'il n'était pas trop +riche pour être jamais au bout de sa fortune et des héritages qu'il +n'attendra pas; car avant six mois il sera mort; c'est encore, je vous +le répète, monsieur, le rebut des boudoirs de la prostitution... Il a +une maîtresse qu'il gardera après son mariage, car elle a le secret de +toutes ses infamies, mais qui n'est que l'infirmière de ce gangrené. +Je le sais... J'ai acheté à cette femme la preuve, les prescriptions des +spécialistes, et c'est à ce cadavre que le duc de Thorvilliers, +méchamment, scélératement, dans un but que vous saurez, veut lier cette +jeune fille charmante, pure. Il sait la vérité sur ce gendre honteux; +mais il en a besoin pour son orgueil et pour sa vengeance. Voyez-vous le +crime, monsieur? Flétrir, empoisonner sciemment une enfant sans +défense... Voilà ce qu'il faut empêcher, au nom de la morale, au nom de +la pitié... Voilà ce que je ne veux pas... Ce que je viens vous +dénoncer. + +M. Herment frappait de sa main large et blanche le bras de son fauteuil; +il ne baissait plus les yeux. Il regardait le sous-secrétaire d'État en +face, essayant de le magnétiser de la flamme de ses prunelles, de le +convaincre par le frissonnement de sa bouche. + +M. Barbier soutint le choc de cette éloquence électrique. Il comprenait +un peu, mais pas assez. + +--Décidément, se disait-il, pour s'excuser d'être ému et pour s'en +venger, c'est un ancien avocat général ou un président. Mais de quoi se +mêle-t-il? + +--Avant tout, monsieur, reprit-il d'un ton de condescendance, je vous +demanderai à quel titre vous voulez intervenir dans ce drame de famille. + +--A quel titre? + +M. Herment se troubla, rougit; mais sa pâleur reprit le dessus, et aussi +son courage: + +--Ne vous suffit-il pas de savoir que le fait est vrai? Ne vous +suffit-il pas que je vous en donne la preuve? que vous puissiez +l'acquérir vous-même? Qu'importe qui je suis! Un vieillard qui connaît, +depuis sa naissance, cette jeune fille, cette orpheline, car sa mère est +morte, et M. le duc de Thorvilliers ne compte pas pour l'amour +paternel... Je suis le premier venu, mis au courant d'une atrocité... Je +viens vous la dénoncer, crier au meurtre! + +--Mais il n'y a pas de meurtre, répliqua M. Barbier. + +--Il y a pis que cela; il y a le supplice de l'innocence. + +--En tout cas, ce cri de détresse ne vous est pas permis, si vous n'êtes +ni le tuteur, ni le parent, à un degré quelconque. + +--C'est vrai! dit tristement le vieillard. Voilà pourquoi, au lieu de +m'adresser à la police, je m'adresse à vous. Non, je le sais, on me +fermerait la bouche, si je dénonçais publiquement cet attentat; on me +traiterait de calomniateur; on me condamnerait; on m'enfermerait. Je +n'ai aucun droit, que celui de l'intérêt que je porte depuis vingt ans à +cette enfant. Cela ne suffit pas pour une action publique; mais cela +doit suffire pour une action... discrète; car enfin, il y a la loi +morale au-dessus de la loi étroite... Ah! si vous pouviez pénétrer toute +l'horreur de ce crime! + +M. Herment éleva les bras, par un geste, si solennellement tragique, +qu'il étonna plus qu'il n'émut M. Barbier. + +On eût dit un acteur, jouant avec génie une scène, mais la jouant au +naturel, ou un procureur fulminant un réquisitoire, en tout cas, un +orateur que l'art transfigurait dans son explosion la plus élevée, la +plus sincère. + +M. Barbier, intrigué par ce mélange de passion et de suprême habileté, +ne fut que plus curieux de connaître son visiteur. + +--Vous ne m'avez pas répondu, monsieur, reprit-il d'un ton presque +caressant. Je ne doute pas de votre parole, mais encore faut-il que je +sache... + +--J'ai été le premier maître... plus que cela, le premier ami, de cette +jeune fille, répondit M. Herment avec une précipitation singulière, en +coupant la parole à M. Barbier. + +--Son professeur? demanda le sous-secrétaire d'État, de plus en surpris. + +--Oui, monsieur. + +En disant cela, M. Herment rougissait. + +--Est-ce M. le duc de Thorvilliers qui vous avait donné cette fonction +auprès de sa fille? + +M. Barbier faisait cette question, faute d'en trouver une autre. + +Ce singulier professeur confondait toutes ses idées. + +Sa question cingla le cÅ“ur de M. Herment qui se souleva de son fauteuil, +en s'appuyant sur les bras, et, avec un étincellement des yeux, presque +farouche: + +--Non, balbutia-t-il, ce n'est pas le duc qui m'avait chargé de ce +devoir. + +--Alors, veuillez m'expliquer... + +M. Herment retomba dans son fauteuil, baissa la tête, et, la relevant +presque aussitôt, avec décision: + +--Il faut bien que vous sachiez tout... je suis résolu à tout dire: je +ne suis pas seulement le premier maître de cette jeune fille... je suis +son père. + +La confidence devenait fort intéressante. + +M. Barbier, accoudé sur son bureau, caressait lentement sa bouche de son +doigt, pour y attirer des paroles sages; il réfléchissait. + +A ce moment, on frappa légèrement à la porte, et un huissier apporta une +lettre qu'il tendit silencieusement au sous-secrétaire d'État. + +C'était le rapport attendu. Le préfet de police s'excusait d'être un peu +en retard; mais les renseignements avaient été difficiles à prendre, +tant M. Herment vivait entouré de précautions et enveloppé de silence. + +On avait pu faire causer une femme qui s'occupait de son ménage, et +voici ce qu'on avait recueilli. + +«Herment n'est pas son nom. Il cache son nom véritable. Il reçoit peu de +visites. Il sort souvent, surtout depuis un mois. Il lui est arrivé de +rentrer fort tard, et quelquefois de ne rentrer que le matin. Les +voisines prétendent qu'il assiste à des conciliabules légitimistes. Il +occupe une petite chambre, au troisième, dans une maison meublée. +Quelques bijoux de famille font supposer qu'il avait autrefois une +grande fortune. Il a sur un cachet et sur une bague des armoiries. La +propriétaire est persuadée que c'est un grand seigneur qui se cache. Sa +femme de ménage a découvert, pendant la visite qu'un chanoine de +Notre-Dame a rendu un jour au prétendu M. Herment, qu'il est un prêtre +interdit; ce qui alarme sa conscience de dévote... On le saura tantôt.» + +M. Barbier laissa tomber le rapport devant lui. + +Pendant qu'il lisait, M. Herment, les mains jointes et pressées sur sa +poitrine pour y faire rentrer le secret de tendresse qui s'en était +échappé, avait une attitude ecclésiastique, dans une sorte de +contemplation paternelle, qui achevait la révélation. + +Le sous-secrétaire d'État sentait dans son front des piqûres +d'aiguilles. Le mystère devenait dramatique. S'il n'appréciait pas +encore à toute sa valeur le crime dénoncé, il entrevoyait dans le +dénonciateur du crime, lui-même, sinon un criminel, au sens juridique du +mot, du moins un grand coupable selon le morale. Le personnage, toujours +mystérieux, ne perdait pas de son intérêt pour cela. + +Quel drame ou quel roman sous ces trois révélations? Un grand nom caché, +une grande fortune perdue, un prêtre qui était père, dans ce pauvre +homme logé en garni, aux Batignolles! + +--Monsieur, dit brusquement M. Barbier, en posant devant lui la note de +la police, vous ne portez pas votre nom! + +M. Herment s'éveilla en sursaut de son rêve, darda ses yeux qui se +reculèrent dans leurs orbites profondes, vit et devina sur le bureau le +papier de la police, que l'enveloppe, bâillant encore après +l'effraction, dénonçait. + +Il eut un plissement du front; son sourire s'aiguisa. Il répondit avec +une intention de fierté: + +--Il serait plus exact de dire que je ne porte pas mon nom tout entier +et que j'en ai traduit une partie en français. + +--Vous êtes étranger? + +--Non, monsieur, mon nom de famille est alsacien. Je suis le comte Louis +Hermann d'Altenbourg. J'ai bien le droit, sous la République, de ne pas +me targuer d'un titre, et depuis que mon pays est allemand, de traduire +Hermann par Herment... Est-ce là , monsieur, tout ce que la police a +découvert sur mon compte? + +--Non. + +--Ah! + +M. Barbier hésita à continuer. Cette femme de ménage, après tout, +s'était peut-être trompée! Sans être ni dévot, ni catholique, ni +peut-être chrétien, le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice +l'était également au ministère des cultes. Cela suffisait pour qu'il lui +répugnât de trouver un prêtre réfractaire et adultère dans cet homme si +grave, si digne, si émouvant. + +Pendant sa courte hésitation, et tout en remuant le papier accusateur, +M. Barbier se souvint que M. Herment connaissait très bien le ministère +et ses êtres. Il y était venu sans doute, comme ecclésiastique, +solliciter de l'avancement, ou essayer de s'y faire défendre. + +Le sous-secrétaire d'État voulut durcir sa voix, lui donner la tonalité +d'un fonctionnaire qui fonctionne; mais sa gêne persistait. Il dit: + +--La note que j'ai là me donne un renseignement que vous avez omis et +qui vous embarrassait sans doute... Vous êtes un prêtre interdit? + +M. Herment s'attendait à cette question. Il resta impassible: + +--Oui, monsieur. + +Il se fit un petit silence. + +M. Barbier regardait un peu en dessous le prêtre, et celui-ci le +regardait fixement, de ses yeux qui n'étaient plus tentés de pleurer. + +M. Herment ajouta simplement, gravement, lentement: + +--C'est parce que je suis frappé d'indignité, que j'ai besoin de vous, +monsieur. + +--Vous ne me facilitez pas la besogne! + +--Serait-elle plus facile, si j'étais un homme marié, doublement +adultère? + +La remarque était audacieuse, étrange. Elle pouvait paraître cynique, de +la part de ce prêtre, en apparence si respectable; mais il avait une +façon si ordinaire de dire les choses extraordinaires, qu'il fallait +croire à une aberration, plutôt qu'à une émancipation brutale de sa +conscience, à une illusion candide de sa tendresse paternelle, plutôt +qu'à l'entêtement d'un révolté. + +--De toute façon, en effet, répliqua M. Barbier, en admettant la réalité +de ce... danger pour votre enfant, nous sommes sans armes pour agir +contre celui que la loi reconnaît comme père. M. le duc de Thorvilliers +n'a pas, évidemment, désavoué sa...fille? + +--Non, monsieur. + +--Je crains que vous ne m'ayez fait une confidence inutile. + +M. Herment secoua la tête. + +--Vous ne savez rien encore! + +M. Barbier eut un mouvement. Le récit promettait d'être intéressant, +mais le tête-à -tête pouvait être long. + +M. Herment se hâta d'ajouter: + +--Ne craignez rien, monsieur, je n'abuserai pas de la faveur que vous +m'avez faite ce matin. J'ai préparé, pour le jour où je rencontrerais un +homme de cÅ“ur, de bonne volonté, qui pût m'aider, une confession écrite, +que je me permets de vous laisser. Ce sera, si je meurs désespéré, mon +testament moral. En tout cas, monsieur, je le jure devant Dieu, en qui +je crois encore, c'est l'exacte vérité. J'ai voulu de très bonne foi me +juger... Vous ne pourrez pas être plus sévère pour moi que je ne l'ai +été moi-même, et cette sévérité-là m'a fait supporter le mépris de mes +supérieurs... En me faisant descendre de la chaire où j'ai prêché, il y +a vingt ans, avec succès, on m'a affranchi de l'obligation d'un mensonge +qui m'eût accablé... C'était, bien assez du deuil effroyable que je +portais... Vous verrez pourquoi je traite de deuil ce que d'autres +appelleraient le remords; mais le repentir est-il autre chose que le +regret d'une vertu flétrie, d'une illusion morte dans l'âme?... Voici, +monsieur, ce manuscrit... Je voudrais qu'il fût plus court; mais j'ai +tenu à expliquer tout... Je l'ai écrit sans vanité littéraire; lisez-le +sans méfiance. Laissez-moi vous dire, en toute franchise, que je ne +doute pas de vous; je veux que vous ne doutiez pas de moi. Cette +confiance réciproque nous donnera une force et une inspiration qui +n'auraient pu se dégager de relations vagues. Remarquez, monsieur, que +je ne prétends pas usurper sur votre conscience. Ce n'est pas moi qui ai +franchi le premier les limites d'une audience officielle. En demandant +si vite à la préfecture de police ces renseignements sur moi, en +manifestant une curiosité, dont je vous remercie, vous avez engagé un +peu de votre cÅ“ur. Vous aviez la volonté de ne pas me traiter comme un +importun et vous ne comprenez pas encore quel crime je vous dénonce. +Vous ne me considérez plus comme un fou, de vous l'avoir dénoncé. C'est +quelque chose. Ma démarche vous surprend; mais ma figure ne vous a pas +donné l'indice d'un malhonnête homme. Je comprends la surprise; je suis +touché de la présomption favorable. Ma situation de déclassé vous a +causé un certain effroi. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une protection +publique, ni d'une protestation contre la sentence qui m'a frappé, vous +vous demandez s'il n'y a pas une antithèse trop forte, trop brutale, +entre le sous-secrétaire d'État au ministère des cultes et le prêtre +interdit. J'espère, monsieur, que ces hésitations de votre part +disparaîtront à la lecture de ces pages. J'en attends, non pas plus +d'estime pour moi, mais plus de pitié pour mon malheur... Je suis bien +malheureux! Nul homme ne peut l'être autant que moi!... Il y a un mot +qui m'est interdit; car en quittant par force le costume de prêtre, je +n'ai pas abjuré toute ma foi, c'est le mot de fatalité... Si je croyais +que mon malheur fût fatal, je fléchirais sous le fardeau; mais je le +subis comme une épreuve. Je me crois le droit de lutter, comme une +créature punie, mais soumise au châtiment, en ne voulant pas que la +méchanceté des hommes s'étende à une créature innocente. Sauvez ma +fille; je vous en conjure, puisqu'elle va payer pour un coupable... Je +reviendrai, monsieur, quand votre conviction sera faite, et elle se +fera... Je vous renouvelle mes remerciements, de votre accueil, de votre +enquête. J'en aurai d'autres à vous offrir, j'en suis sûr. + +M. Herment laissa tomber sa voix, alourdie par des larmes retenues, sur +ces derniers mots. + +Peu à peu, en parlant, il s'était soulevé, il s'était levé. Ce fut +debout et en tendant le manuscrit au sous-secrétaire d'État qu'il acheva +ce petit discours. + +M. Barbier l'avait écouté avec émotion, avec ce battement de cÅ“ur, tout +à la fois égoïste et généreux, qui tient à la recherche d'un secret +dramatique et au désir de se mêler d'une grande infortune à corriger. + +M. Herment grandissait, au lieu de se diminuer, par ses fautes mêmes; il +se redressait sans audace, mais noblement, pour laisser voir toutes les +brûlures de la foudre, et, maintenant que le secret de son état se +trouvait divulgué, il n'avait plus à prendre ces précautions qui lui +donnaient des façons indécises. + +Tout s'expliquait dans son aspect extérieur, son attitude, son geste, sa +parole, par ses antécédents, par ses habitudes de prédication. Sa +paternité tragique donnait à sa tristesse une majesté invincible; il +restait fier par ce côté divin, sous les humiliations méritées par le +prêtre. + +M. Barbier ne refusa pas la confession qui lui était offerte; il promit +de la lire, fixa un rendez-vous nouveau à quelques jours de là , et, se +levant de son fauteuil en même temps que son visiteur, non avant lui, il +le reconduisit avec respect jusqu'à l'antichambre. + +Seul, revenu à sa place, M. Barbier souleva, soupesa, à plusieurs +reprises, le manuscrit déposé, sans oser l'ouvrir, de crainte de se +laisser prendre immédiatement au piège de cette lecture. Il se +promettait la volupté de ce travail pour le soir, la solitude. Car, de +bonne foi, il s'engageait à étudier ce drame. + +En attendant, il enferma le rouleau de papier dans un tiroir; mais il +ouvrit plusieurs fois le tiroir dans la journée, et à travers ses +audiences, ses conversations avec le ministre, auquel il cacha cette +visite, il ne cessa de penser à cet homme pâle, triste, doux et +solennel, qui devait avoir beaucoup souffert. + +Il se rendait compte du charme multiple et spontané de ce visiteur, qui +était de grande race, de grande éducation, qui avait traversé les orages +de la passion et en gardait l'électricité domptée, qui, après des +épreuves, encore inconnues, mais vraisemblablement bien douloureuses, +s'était réfugié, comme sur un cap suprême au-dessus d'un abîme, dans +l'amour qui contient et résume tous les autres, dans le plus pur, même +quand son origine est impure. + +M. Barbier se croyait toujours aussi convaincu de ne pouvoir venir en +aide à ce solliciteur intéressant; mais il se disait en +soupirant:--C'est dommage! + +Ce regret, uni à la curiosité de connaître le secret; de l'abbé Hermann +d'Altenbourg l'agita toute la journée d'une petite fièvre, dont il +s'enorgueillit, pour la gloire de sa fonction. + +Louis Hermann d'Altenbourg! M. Barbier se répéta si souvent ce nom qu'il +finit par croire qu'il se le rappelait, pour l'avoir entendu répéter +autrefois. + +Il fit faire des recherches dans les collections de journaux +ecclésiastiques, notamment dans la _Semaine religieuse_, et il trouva +que vingt ans auparavant, en effet, monseigneur Hermann d'Altenbourg, +prélat romain, chanoine primicier de Saint-Denis, avait prêché, pendant +tout un carême, à Notre-Dame de Paris. Son auditoire était toujours +illustre et nombreux. Le prédicateur à la mode, au moins pendant ce +printemps-là , avait été appelé aux Tuileries pour y prêcher; mais il ne +semblait pas qu'il eût réussi devant ce parterre mondain. La véhémence +de ses anathèmes contre les frivolités du siècle et la malencontreuse +idée qu'il eut un jour de tonner contre le parjure paraissaient avoir +déplu à la cour. + +Le journal des confréries le laissait entendre pour l'en blâmer. + +Qui donc aurait pu savoir, à cette époque et dans ce monde-là , que la +colère méprisante du grand orateur chrétien n'était que le cri d'un +amour crucifié? + +Le soir, chez lui, la porte rigoureusement close, M. Barbier commença la +lecture de cette confession d'un prêtre faite à un laïque, confession +dont il a gardé le manuscrit, et dont il a permis de prendre une copie +exacte, en changeant quelque chose aux noms. + +La voici: + + + + +MA CONFESSION + +IV + + +Je suis le fils unique du comte François Hermann d'Altenbourg. Ma +famille est originaire du Danemark. Un de mes ancêtres, ambassadeur à +Vienne, et devenu prince du Saint-Empire, hérita de grands biens en +Alsace, par la mort d'un oncle, évêque-électeur de Strasbourg. +Toutefois, ma famille ne quitta Copenhague, qu'à l'époque du procès fait +au grand chancelier Greffenfield. Depuis, elle résida en Autriche. + +Mon grand-père fut un de ceux qui protestèrent, comme princes étrangers, +dans un mémoire adressé à l'Assemblée nationale de 1789, contre le +décret qui abolissait les droits féodaux en Alsace, et qui prétendait, +malgré les stipulations faites avec Louis XVI, astreindre ces +propriétaires, d'une espèce particulière, aux impôts et aux +contributions dont étaient frappés les Alsaciens possesseurs de +biens-fonds. + +La réclamation fut écartée. Mon père, qui était imbu des idées +nouvelles, et qui ne partageait pas les idées, c'est-à -dire les préjugés +de mon aïeul, protesta contre la protestation, se rallia violemment à la +Révolution, se fit naturaliser Français, perdit à cette révolte une +assez grosse portion de la fortune des d'Altenbourg, acheta un château +aux environs de Saverne, s'y installa, et mena, dès lors, une existence +fort agitée; il s'y maria, à la Restauration, pour rentrer en grâce +auprès des princes. + +On se souvient encore, dans le pays, de ses grandes chasses, de ses +grands démêlés avec ses voisins, de ses grandes démonstrations libérales +sous la République, égalées seulement par ses grands enthousiasmes sous +l'Empire... + +Ce n'est pas pour juger mon père que j'expose les griefs de la +conscience publique à son égard; c'est pour me faire juger moi-même. + +Ce n'est pas, non plus, par orgueil, pour faire excuser mon insoumission +à mes vÅ“ux d'humilité que je cite la prétention et les origines de ma +famille; c'est pour faire mieux comprendre en moi les influences +héréditaires. Je suis le dernier des d'Altenbourg; je les confesse, en +me confessant. + +Ne peut-on pas dire que je dois à ces ancêtres, venus du pays d'Hamlet, +les brumes de mélancolie qui auraient fait de moi un mauvais poète, si +le souvenir de quelques évêques-électeurs, de mon nom, dont j'ai vu les +portraits me regarder longtemps, dans mon enfance, n'avait peut-être +décidé de ma vocation de mauvais prêtre? + +Je dois aux passions paternelles le feu qui, dans ce brouillard, +s'allume parfois et fait explosion; je dois à ma mère, la tendresse de +cÅ“ur, la vocation _maternelle_ qui survit à toutes mes passions +éteintes. + +Pauvre mère! je l'ai connue, en réalité, et il me semble, à chaque +douleur plus aiguë de moi, que je la connais un peu plus. J'étais un +enfant, quand elle est morte. + +Mourut-elle par un accident involontaire, par un suicide? Le doute m'est +venu depuis que je réfléchis. Quand j'avais quatre ans, on ne me donna +aucun détail; quand je fus grand, je n'en demandai pas; je +m'interrogeai. + +Un soir d'été, tout le château fut en alerte. La comtesse d'Altenbourg, +sortie pour une promenade dans le parc, ne rentra pas à l'heure du +dîner. On la chercha longtemps, quand, enfin, on s'avisa de fouiller une +pièce d'eau qui semblait attendre les désespérés, sous la voûte sombre +des grands arbres. + +Il est possible que ma mère, trompée par l'opacité de l'allée couverte +dans laquelle sa rêverie l'égarait, soit tombée brusquement, n'ait pu +appeler au secours, et n'ait pu se sauver, à cause des bords droits et +maçonnés de la rive... + +J'ai voulu, il y a un an, visiter ce château, dont je n'ai pas hérité et +que je n'ai pas eu la douleur de vendre. J'ai retrouvé la pièce d'eau, +sous l'allée épaisse; de grands nénufars flottent sur la tombe de cette +Ophélie conjugale. + +Était-ce uniquement l'influence d'Hamlet qui me faisait évoquer, dans +cette solitude, une ombre légère, passant comme un souffle devant moi, +pour s'engloutir dans cette eau mystérieuse qui porte des fleurs depuis +sa chute? + +Mon père s'était marié, par contrition politique, plutôt que par +repentir de sa jeunesse. Il était incapable de rendre ma mère heureuse. +Il eut du chagrin de sa perte, des remords aussi; il se consola +cependant, et ce fut alors qu'il se débarrassa du château. + +Les pères joyeux font souvent les enfants tristes. Hérouard raconte, +dans ses mémoires naïfs sur l'enfance de Louis XIII, que comme on +demandait au fils de Henri IV, âgé de six ans à peu près, et initié déjà +à toutes sortes de licences, s'il serait plus tard un _vert-galant_, un +bon vivant comme son père, l'enfant, visiblement choqué dans ses pudeurs +instinctives par les attitudes obscènes dont le Béarnais ne s'abstenait +pas devant lui, répondit vivement:--Oh non! + +Le caractère de ce grand ennuyé qui n'était qu'un grand dégoûté, se +trouve ainsi expliqué. + +J'ai prétendu agir autrement que mon père; ai-je mieux agi? Le portrait +que je suis obligé de tracer de moi va devenir plus facile à faire et +plus facile à comprendre. + +Enfant songeur, silencieux, voué au deuil par une vision vague, +lointaine, mais persistante, d'une mère si vite disparue, qui revient +aujourd'hui et qui se précise, depuis que j'ai une fille; enfant violent +et brusque, quand on me contraignait à un effort, je paraissais un +sournois, à cause de ces échappées hors de mon état naturel, et mon père +fut le premier qui me traita d'hypocrite. + +Mon éducation n'aida pas ma franchise à s'émanciper. + +Le comte d'Altenbourg, qui se croyait athée, mais qui allait à la messe +du roi Charles X, quand il faisait un voyage à Paris, me confia tout +enfant à un bon prêtre, l'abbé Cabirand, excellent homme, émerveillé des +évêques que l'on comptait dans ma famille et ne rêvant pas pour moi de +destinée plus belle. C'était un homme pur, qui n'ignorait pas le mal +chez les autres, mais qui le traitait comme un adversaire, dont il +croyait triompher par des duels mystiques. + +Il me trouvait l'innocence nécessaire. Quand je laissais voir un peu de +fougue dans cette douceur de surface, il pensait que la prière et la +méditation achèveraient de parfumer pour le ciel ce cÅ“ur où le feu +était prédestiné à consumer l'encens. + +Comme j'avais douze ans, mon père, dont la fortune mal administrée se +trouvait réduite, vendit ses terres et vint se fixer à Paris. L'abbé +Cabirand fut congédié. Il me quitta avec douleur, me fit promettre de +lui écrire, me fit jurer de rester à Paris un bon chrétien, et fut nommé +deux mois après notre départ d'Alsace, professeur de rhétorique au +séminaire de Strasbourg. + +Je fus mis dans une grande institution du faubourg Saint-Germain. + +Ma candeur y fut scandalisée; ma dévotion persista d'autant plus. J'eus +des succès, et, comme dans ce temps-là les élèves étaient très fiers de +la gloire de leurs camarades, mes couronnes du grand concours me +donnaient une considération qui compensait l'estime insuffisante que +l'on avait pour mon caractère. + +Je souffrais beaucoup d'être, non pas méconnu, mais inconnu de mes +jeunes contemporains. Je faisais de mon mieux pour être à leur niveau; +mais, ne m'ayant jamais tout à fait comme complice, et m'ayant souvent +comme censeur, ils se faisaient de ma connivence passagère une arme pour +attaquer mon rigorisme de béat. + +A mesure que je montai en âge, en grade, en succès, je souffris de ce +malentendu. Je m'entêtais, par probité de croyant, à protester contre +des exemples qui suscitaient en moi des colères très sincères, et +pourtant qui remuaient aussi d'effroyables tentations... + +J'abrège autant que je le peux ces préliminaires. Ce n'est pas pour me +raconter, c'est pour me confesser mieux, que je dis tout cela. + +La sève montait et m'étourdissait. A dix-huit ans, j'avais une chasteté +relative qui ne me faisait grâce d'aucun mauvais rêve. Peut-être +n'étais-je que timide! + +A l'âge des premières escapades viriles et des débauches qui émancipent +fièrement les écoliers, j'écoutais, avec un demi-sourire, les +confidences, les vanteries de mes camarades. Je me repaissais de ces +confessions; mais quand je voulais à mon tour me débaucher; quand +j'avais promis ma part de ce que je croyais une orgie; à la première +sortie, j'hésitais, j'avais peur. J'essayais de pactiser avec ma honte. +Je voulais parfois me hasarder tout seul, mystérieusement, dans une +aventure que je poétisais d'avance; mais un dégoût subit, invincible, +m'assaillait et me faisait reculer dès les premiers pas. Je fuyais, je +me sentais souillé par mes désirs; je courais dans une église; je me +prosternais, et, dans des invocations éplorées à un amour surhumain, je +dépensais, je fatiguais une énergie, haletante sous une pudeur réelle, +qui voulait être surprise et ne voulait pas se rendre. + +On épouse son âme, comme on épouse une femme. Je ne voulais pas violer +la mienne; je désirais un hymen impossible de ma chair et de mon esprit. + +J'étais grand, fort, de bonne santé. La lutte n'en était que plus rude, +et l'énigme ne paraissait que plus invraisemblable. On m'appelait +Tartufe; je haussais les épaules, et me consolais par des vers. + +Ces vers, que je faisais avec sincérité, me paraissaient très bons; mes +camarades s'en moquaient, et fortifiaient ainsi, avec ma prétendue +vocation, un goût héroïque pour supporter l'injustice. N'osant me +proclamer martyr de mes tentations, je me posais en martyr de la poésie. + +Je n'en veux pas à ces chers tyrans de ma jeunesse. Comment +m'eussent-ils compris, moi qui me perdais à me chercher? Je les trouvais +logiques dans leurs injustices, et me voyant sans rancune sous leurs +sarcasmes, comme j'étais sans orgueil sous mes couronnes universitaires, +ils avaient des trêves d'indulgence et de pitié, qui me réconfortaient +et me donnaient des rayonnements d'esprit et de gaieté. + +Mon père s'occupait fort peu de moi, et, quand il mourut, je pus porter +au dehors le deuil que je portais au dedans. Ce fut le seul changement +sérieux de mon existence. + + + + +V + + +J'avais dix-neuf ans; je venais d'être reçu bachelier. J'étais hésitant +au seuil du monde. Rien ne m'y appelait; rien ne m'en détournait. La +société que mon père fréquentait, sans s'épurer, avait vieilli, et +j'avais ainsi deux raisons, au lieu d'une, pour ne point la rechercher. + +Mes camarades allaient à leur ambition, à leurs affaires, à leurs +plaisirs. Moi, je n'avais pas de but, et je n'osais prendre pour un +appel de la vie ecclésiastique cet ennui qui m'enchaînait devant la vie +grande ouverte, et m'effrayait, quand je voulais la contempler. + +J'étais resté en correspondance avec mon maître, l'abbé Cabirand. Il me +donnait d'excellents conseils; mais il était plutôt guidé par l'instinct +droit de son cÅ“ur que par l'expérience. Loin de m'encourager à embrasser +la même carrière que lui, il me répétait que mon nom, ma fortune +m'obligeaient à un rôle actif. Je servirais mieux l'Église, en restant +chrétien dans le monde. Ces raisons-là ne répondaient à aucune des +inquiétudes de mon esprit; mais je les acceptais, par le besoin que +j'avais de me soumettre à un avis. + +Il me restait assez de fortune pour être indépendant et pour choisir +librement un état. Lequel prendre? Je me fis inscrire à l'école de +droit; mais je suivis les cours du collège de France. Parler, instruire, +du haut d'une tribune, répandre sur une foule ce que je sentais +bouillonner en moi, c'était la seule chose qui me parût tentante... + +Je griffonnais toujours des vers; j'essayais de la prose; je ne +redoutais plus les indiscrétions de mes camarades; mais cette sécurité +ne suppléait pas à mon peu de talent. + +Je me disposais à voyager, quand, soudainement, dans cette brume, je +crus voir une étoile. Je rencontrai ma muse. + +M. le duc de Thorvilliers, le père du duc actuel, un peu parent de ma +mère, m'avait été donné comme tuteur. + +Il ne prit guère au sérieux une tutelle qui s'exerçait, si tard pour lui +qui était vieux et goutteux, si tard pour moi, qui étais en âge d'être +émancipé. + +J'aurais pu réclamer cette émancipation. Je la méritais. A quoi bon? +J'avais plutôt peur qu'envie de cette nouvelle indépendance, succédant à +celle que l'insouciance paternelle m'avait laissée. + +Par politesse, pour aider à l'effusion de cette paternité passagère, +gracieusement acceptée, je devins un convive régulier du duc, et l'ami +de son fils. + +Gaston de Thorvilliers avait été élevé chez son père. Je ne l'avais +rencontré que rarement. C'était alors un beau jeune homme, au regard +rayonnant, aux joues pleines et roses, aux cheveux noirs, épais, faciles +à boucler, à la prestance fière, un de ceux qui naissent et vivent +cambrés, busqués. + +N'ayant jamais eu besoin de se soumettre à un règlement, à une +discipline, à un pauvre devenu un maître, de compter avec des +condisciples plus forts ou plus habiles que lui; n'ayant subi aucun +contact qui eût émoussé son caractère; n'ayant pas eu de rivaux qui +stimulassent son goût capricieux pour l'étude, il était resté, et avait +fleuri dans toute la candeur de sa force, de son orgueil d'être beau et +d'être riche, dans toute l'ingénuité d'une ignorance vernie. + +Il riait de tous et de toutes choses. Il se croyait bon, parce qu'il +n'avait jamais été tenté d'être méchant, et parce qu'il était gai. Il ne +doutait pas de son esprit, réel, mais intermittent, parce qu'il avait la +moquerie facile; sa verve l'éblouissait tout le premier. + +Je fus charmé de cet appétit universel des sens, et de cette bonne +humeur de la conscience; secrètement même j'en fus jaloux. Je me +comparais et je me sentais moins homme, moins gentilhomme. J'avais le +même âge. J'avais droit, sinon aux mêmes prétentions de fortune, du +moins à la même fierté pour ma race. J'avais, de plus, le sentiment de +mes succès universitaires, la conscience d'une valeur morale qui pouvait +s'épanouir avec éclat. Si j'étais froid en apparence; si l'épiderme plus +épais laissait moins venir à fleur de peau le sang qui fleurissait les +joues de Gaston, j'avais peut-être un brasier plus ardent au cÅ“ur. + +Pourquoi n'étais-je pas comme lui? Pourquoi, en m'habillant de même, +gardais-je avec mes vêtements pareils, une sorte d'allure ecclésiastique +dont il me raillait avec bienveillance, pour que je devinsse un +compagnon tout à fait digne de lui et de mon nom? + +Gaston n'attendit pas une intimité, qui s'affirma bien vite par le +tutoiement échangé sans résistance, pour me demander des confidences, +pour m'en faire. + +Il parut fort surpris qu'à dix-neuf ans, je n'eusse pas de maîtresse. Il +m'offrit de m'en désigner une, à prendre dans le monde. C'était si +facile! Il ne comprenait pas qu'une femme bien née pût se défendre +longtemps contre des beaux cavaliers de notre espèce. Quant aux +maîtresses qu'on entretient et qui sont de luxe, comme l'écurie, il les +prévoyait dans son budget; mais ne les admettait pas encore, par +coquetterie de mondain, peut-être bien par économie; lui qui aimait +tout, il aimait aussi beaucoup l'argent. + +J'aurais peut-être été corrompu par ce mauvais sujet naïf dont les vices +embaumaient, si je n'avais rencontré celle qui a disposé de toute ma +vie. + +C'était à une vente de charité, dans le faubourg Saint-Germain. J'y +étais allé par déférence pour des invitations reçues; Gaston +m'accompagnait, surtout pour voir des marquises et des duchesses, +bourgeoisement installées devant des comptoirs. Cela lui semblait un +travestissement piquant. + +Nous avions parcouru divers salons et fait quelques emplettes de +politesse, nous sortions, quand, à la porte d'entrée, comme un dernier +piège, je vis une jeune fille, debout, à côté d'un guéridon sur lequel +s'amoncelaient des roses... + +Je ne me permettrai aucune comparaison poétique; je n'aurai recours à +aucun agrément littéraire, pour raconter mon impression souveraine, +ineffaçable, éternelle. + +Tout ce qui s'est passé depuis, le drame, le deuil, la honte, le +supplice de ma vie, disparaissent, quand j'évoque cette vision. Mon cÅ“ur +recommence à battre, comme il a battu dans cet instant qui a embrasé +tout mon être. Je ressens quelque chose de foudroyant et d'ineffable qui +me mord la poitrine, qui me met un éclair au cerveau, et qui infiltre +dans mes veines une langueur accablante. + +Je dus pâlir. Je me souviens que je m'appuyai fortement au bras de +Gaston de Thorvilliers. + +Elle était grande, mince, mais admirablement faite, avec des cheveux +noirs, en bandeaux légèrement renflés, au-dessus d'un front correct, +blanc, uni, qui rayonnait d'innocence simple, fière, hardie. Les yeux +étaient noirs; ils cherchaient le regard, plus qu'ils ne l'attiraient; +ils avaient une lumière paisible, intense, qui vivait de son foyer et ne +s'attisait d'aucune coquetterie, ayant le charme suprême. Le sourire de +sa bouche étonnait. On eût dit que la vendeuse de roses avait mangé une +de ses fleurs, en gardant une feuille serrée et retroussée entre ses +dents... + +Mais voilà que je la décris et que je me complais dans cette évocation! +Je la vis, je l'aimai, et ce fut tout. + +Avec une grâce sans minauderie, avec une hardiesse d'ingénue qui se sait +comprise d'avance, et qui n'a pas de précautions à prendre, elle fit un +pas vers moi, m'offrit une rose et me dit: + +--Pour les pauvres! + +Je pris la fleur, je saluai, je me prosternai en intention, et me tenant +toujours au bras de Gaston, je voulus l'entraîner; je ne voulais pas +contempler cette apparition. + +--Eh bien! tu ne paies pas? me dit Gaston, en riant. + +C'était vrai. Je ne songeais pas que cette fleur dût être payée. + +La jeune fille, à peine étonnée, souriait. Je tirai un louis; je le +déposai dans la main blanche qu'on me tendait, au nom des pauvres et je +balbutiai un mot d'excuse. + +Gaston riait toujours. + +--Bonjour, Reine, dit-il familièrement à ma vision. + +Je fus choqué, comme je l'aurais été depuis, quand je fus prêtre, si un +sacrilège m'avait arraché des mains l'hostie que j'allais consacrer. Je +me retournai vers mon ami. + +--Bonjour, Gaston, répondit mademoiselle Reine d'une voix mélodieuse que +j'entends encore, que j'entendrai toujours. + +Ils se mirent à causer de choses simples, de la recette que la jeune +fille avait faite comme marchande, de celle qu'elle espérait encore. Ils +s'étaient pris, serré, et abandonné les mains. J'écoutais avidement. + +Je crois que j'aurais poussé un cri de fureur et de haine, si le moindre +mot, non de galanterie, mais seulement de politesse affectueuse eût été +prononcé entre Gaston et la jeune fille. Ils se parlaient en camarades, +presque en bons garçons. + +--Tu ne m'achètes rien? demanda-t-elle. + +--Tu ne vends pas de cigares? répliqua Gaston. + +--Si tu veux, j'en emprunterai à la boutique de madame de +Ville-sur-Terre. C'est cinq louis le paquet. + +--Merci, j'aime mieux une rose. + +--Tiens! en voilà deux. + +--Combien? + +--Cinq louis, comme le paquet de cigares. + +--Pourquoi me les fais-tu payer plus cher, à moi qu'à lui? + +--Parce que tu marchandes. + +--Je ne marchande pas; je proteste. + +--Gros avare! + +--Je ne suis pas avare; je ne veux pas être dupe. + +La jeune fille n'insista pas; un mouvement de tête, légèrement hautain +et dédaigneux, exprima sa pensée. + +Gaston était sensible au reproche. + +--Tu vois comme ces dames nous exploitent! me dit-il assez niaisement. + +Il s'exécuta toutefois et tira de son portefeuille en cuir de Russie un +billet de cent francs qu'il agita triomphalement dans ses doigts. + +La jeune fille enleva prestement l'offrande pour empêcher l'avaricieux +de se raviser, et d'une voix moqueuse, qui érailla comme d'une pointe de +diamant le cristal derrière lequel elle m'était apparue: + +--Ah! si l'on ne t'exploite jamais autrement!... + +Je regardai alors fixement mademoiselle Reine, croyant que j'allais la +trouver moins belle. Ses yeux noirs s'étaient illuminés de malice. Je ne +cessai pas de la trouver adorable; mais je souffris de la soupçonner +maligne. Cette plaisanterie, dont je m'exagérai l'importance, me +paraissait une déchéance; l'ange était une demoiselle mondaine habile à +la réplique. Elle n'avait ni pâli, ni rougi. Elle avait dit cela, tout +uniment, en remettant de l'ordre dans son joli étalage, en passant ses +doigts effilés sur les roses qu'elle redressait et qu'elle faisait +refleurir. + +--Je me plaindrai à ta grand'mère! riposta Gaston du ton d'un écolier. + +--Plains-toi tout de suite... Tu entends! bonne maman. + +Elle se haussa, se pencha par-dessus ses roses, et je vis alors que +derrière le guéridon une dame, très âgée, était assise sur une chaise +basse, gardant la jolie marchande. Elle se leva, s'approcha; et sa +vieille tête ridée, mais dont chaque pli était comme la marque d'un +sourire, enveloppée de mèches grises, apparut, ainsi qu'un hiver doux et +badin, au-dessus de cette jonchée de printemps. + +Gaston s'inclina avec courtoisie: + +--Vous allez bien, marquise? Excusez-moi de ne pas vous avoir devinée, +derrière ces fleurs de vos jardins. + +--Je vais aussi bien que vous, mauvais sujet. Qu'avez-vous à dire contre +ma petite-fille? + +--Qu'elle se moque toujours du monde. + +--C'est son droit. + +--Dans une vente de charité, ce n'est pas son devoir. + +--Avec vous? Si, vraiment! + +--Ah! marquise, elle est bien votre petite-fille! Mais nous verrons, +quand elle sera ma femme! + +La grand'mère et la jeune fille partirent ensemble du même éclat de +rire, qui me rassura. + +La note ailée, aérienne, d'une moquerie innocente, palpitait sur les +lèvres roses; la note basse, chevrotante, frissonna gaiement sur les +lèvres décolorées de la douairière. + +--Toi, mon mari? s'écria mademoiselle Reine. + +--Je l'ai été! + +--Oh! il y a si longtemps de cela! Tu étais encore en robe, et l'on me +portait! + +--C'est égal, c'est un titre. + +--Il est avec mes vieux joujoux. + +--Avisez-vous donc de me la demander! dit à son tour la marquise. + +--Ne m'en défiez pas. + +Malgré son ton inoffensif, ce verbiage commençait à me déplaire. + +Reine, au lieu de continuer cette dispute, se tourna vers moi et me +prenant à témoin, avec une moue de grande enfant. + +--Quel fou! + +--Ah! si tu me calomnies auprès de mon ami, dit Gaston en plantant les +roses dans sa boutonnière, je me fâcherai! + +Puis, se souvenant qu'il ne m'avait pas présenté, il répara son oubli, +et gracieusement, avec une sorte de solennité, jouée et enjouée: + +--Madame la marquise, je vous présente M. Louis d'Altenbourg, le pupille +de mon père. Mademoiselle Reine de Chavanges, je vous présente mon +frère, votre futur beau-frère. + +Je m'inclinai. Mademoiselle de Chavanges, tout en me faisant la +révérence, dit à Gaston, d'un air plus sérieux et d'un ton plus net: + +--Mon cher, tu en veux trop pour ton argent. Moi, ta femme! j'aimerais +mieux vendre des roses, pour deux sous, dans Paris. + +Gaston était, après tout, un jeune homme du monde. Il n'était sot que +par une sorte de débraillé de son esprit. Il comprit que la plaisanterie +avait assez duré. D'un geste vague il indiqua qu'il n'insistait plus et +que la taquinerie était remise à une autre rencontre. + +Pendant ce temps-là , la marquise me disait avec une nuance de +mélancolie, un peu banale: + +--J'ai beaucoup connu votre père. C'était un homme charmant! Vous lui +ressemblez... + +Le compliment, dans un autre moment, m'eût choqué. Par quel éveil de +fatuité honteuse et sournoise me donna-t-il de l'orgueil? + +Je crus que mademoiselle Reine, redevenant sérieuse, me regardait +cependant avec indulgence. + +La marquise ajouta en continuant de me regarder: + +--Oui, oui, vous ressemblez fort à votre père. Je n'ai pas connu votre +mère. + +Elle prit sa petite-fille à témoin: + +--_Reinette_, voilà un orphelin comme toi; mais il n'a pas, comme toi, +une grand'maman qui vit par miracle, pour l'aimer, et pour ne pas le +laisser seul. + +Elle joua l'attendrissement; c'est-à -dire qu'elle fit claquer ses lèvres +comme pour avaler un soupir, et que sa voix avait eu un trémolo discret. + +Reine ouvrit tout grands ses yeux noirs, et m'enveloppa d'un regard +profond, curieux, sans émotion apparente. + +Je me sentis brûlé par ce regard froid au dehors. + +Cette conversation courte, subitement tournée au grave, me paraissait +aussi étrange que quand elle était gaie. On avait plaisanté avec +étourderie sur les fiançailles enfantines de Gaston et de mademoiselle +Reine. Voilà que tout à coup, à première vue, la marquise de Chavanges +avait l'air de vouloir me fiancer à sa petite-fille, moi qu'elle n'avait +jamais vu, qui passais! + +J'avais le cÅ“ur gonflé. Mademoiselle Reine me regardait toujours. Elle +avait pris une rose et, machinalement, par la tige, la faisait tourner +entre ses doigts. Si elle me l'avait offerte, j'aurais cru qu'elle +m'acceptait pour mari. + +Je remerciai la marquise. Je promis d'aller la voir. Pendant que je la +saluais, mademoiselle Reine, elle, fermait à demi les yeux, pour +continuer à m'observer, avec attention, sans baisser son regard. + +Je ne sais trop ce que dit Gaston. Je remarquai seulement qu'il ne donna +pas la main à mademoiselle Reine. Celle-ci, d'ailleurs, avait les deux +mains occupées par la rose qu'elle faisait tourner. Ils se dirent adieu +avec un petit rire de camarades qui ne m'offensa plus, et nous +partîmes... + + + + +VI + + +Dans la rue de Grenelle,--je vois encore l'endroit où commença cet +entretien qui enchaîna ma vie; c'était devant une haute porte, un lion +tenant dans sa gueule un serpent enroulé servait de marteau,--Gaston, +sans attendre une question, passa son bras sous le mien et me dit +gaiement: + +--Te voilà sur la liste des prétendants! + +--Quels prétendants? + +--Hypocrite! Tu n'as pas entendu la marquise? + +--Elle a été aimable, gracieuse. + +--Oui, mais elle t'a étiqueté! C'est son idée fixe, à la pauvre femme! +Voilà pourquoi je me suis amusé à la taquiner. Je savais bien qu'au fond +je flattais sa manie. Moi, je n'ai pas assez de vocation. + +Je répliquai assez vivement: + +--Il est assez naturel qu'elle veuille marier sa petite-fille et qu'elle +soit inquiète... + +--Elle, inquiète! de quoi donc? de la mort? Elle n'y croit que tout +juste pour donner, à l'occasion, à sa voix, toujours un peu criarde, un +son plus doux. De la jeunesse de sa petite-fille? Elle la respire comme +un bouquet qui ne doit jamais se faner. De ce que Reine pourrait +demeurer seule au monde? Elle ne peut pas croire cela. Si elle songeait +à son départ, ce serait pour regretter de ne pas voir, le lendemain, les +princes de féerie qui viendront faire cortège à sa petite-fille. Non, +elle racole des soupirants, par tradition, pour se dédommager de n'en +plus voir à ses genoux et pour se venger des airs dédaigneux de Reine. +Ne te laisse pas prendre à cette sentimentalité ridicule... La marquise +est la plus grande _marieuse_ du faubourg Saint-Germain. Voilà ce que +c'est que d'avoir été la plus enragée _démarieuse_ de son temps. + +Je regardai Gaston, sans comprendre. + +--Ah ça! tu ne connais donc rien? Ton père, qui était un homme aimable, +ne t'a donc jamais parlé, de la marquise de Chavanges? + +--Jamais. + +--Eh bien, on a respecté ton innocence. Cette vénérable dame a été la +plus folle, la plus étourdie des coquettes. On assure que le pauvre +marquis, son mari, n'osait plus courir les cerfs, de peur de mettre trop +de dépit dans la poursuite, et tant ses oreilles tintaient d'un hallali +perpétuel. La marquise s'est mariée à dix-huit ans. Reine en a plus de +dix-sept, et elle trouve que Reine est en retard. A vingt-deux ans, elle +s'est fait enlever par le chevalier de Mettrais. A trente-cinq ans, elle +a enlevé, à son tour, un pianiste (c'était la mode), mais elle l'a lâché +sur la route d'Italie, oh! pas bien loin, à Fontainebleau; plus tard, +pendant une crise de dévotion, vers cinquante ans, elle a voulu aller à +Rome, confesser ses péchés au pape lui-même. Elle s'était fait +accompagner par un jeune abbé, qui n'est jamais revenu à Saint-Thomas +d'Aquin, et qu'elle a lancé à Rome. Il paraît que le pape lui avait +donné un approvisionnement d'absolutions; car elle en a distribué à +toutes ses amies et elle a gaspillé le reste. Elle avait un fils qui, +par bonheur ou par hasard, ressemblait au marquis. Il s'est honnêtement +marié à une femme honnête. Voilà ce qui explique quelque chose du +caractère de Reine. Ce couple vertueux est mort du choléra. La marquise, +veuve déjà , a eu un peu de chagrin, car elle est bonne, au fond et à la +surface. Mais elle a été bientôt ravie d'avoir une belle petite-fille à +habiller, à gâter, à faire aimer. Elle s'était garée de la manie des +épagneuls, du goût des cartes; elle attendait inactive qu'on remît des +ailes à son pauvre cÅ“ur alourdi. Reine lui a ramené les zéphirs. Comme +il avait neigé sur les roses de son teint, elle s'est barbouillée des +baisers de sa petite-fille et a planté des roses vraies dans toutes ses +corbeilles. La petite boutique de la vente de charité est un rêve de +Watteau qu'elle a tenu à réaliser. Le monde a pardonné à cette +pécheresse, poudrée de grâce maternelle. Rien d'ailleurs dans cette +tutelle n'est de nature à scandaliser le monde, notre monde. La marquise +fait les choses, comme il faut les faire, et toutes celles qu'il faut +faire. Elle va à la messe. Elle s'y tient, comme tu l'as vue à +l'instant. Je crois bien même qu'elle fait de bonne foi des minauderies +au bon Dieu, et qu'elle lui brûle des petites bougies roses, pour qu'il +envoie des maris à sa petite-fille. Après avoir tant fourragé le +mariage, la bonne vieille ne voudrait pas s'en aller, sans avoir +arrangé, béni un joli petit mariage. Voilà , mon cher, pourquoi je l'ai +mise si facilement sur ce chapitre-là ; pourquoi du premier coup, elle +t'a _reluqué_, inscrit sur sa liste, et voilà pourquoi te voyant un peu +ténébreux, elle t'a joué un petit air de tristesse. + +Je me souviens des paroles de Gaston comme de toutes celles qui ont pour +la première fois ensemencé mon cÅ“ur. Elles pétillaient en moi. Je voulus +répondre en plaisantant aussi: + +--Et toi, quel rang as-tu parmi les prétendants? + +--Moi! je suis un en-cas, mais peu sérieux. J'ai été élevé avec Reine; +sa mère était une amie, un peu cousine de la mienne. Elle me connaît à +fond. Nous nous sommes fièrement battus dans le château de Chavanges! +Reine a gardé l'habitude de me maltraiter. Quand elle me donne une +poignée de main, c'est encore une tape sur les doigts. Nous avons été si +camarades que nous ne pouvons pas nous aimer; or, je suis sûr que Reine +voudra aimer son mari. + +Je me mordis la lèvre, pour empêcher un spasme qui me montait de la +poitrine. Gaston, comme s'il eût deviné cet espoir subit, ajouta: + +--Tu ferais bien mieux son affaire, toi... Mais je t'avertis qu'elle +n'aime pas les bigots. + +--Est-ce que je le suis? + +--Peut-être pas; mais tu t'en donnes la mine. Après tout, mon cher, cela +te regarde. Tu es présenté; on t'a invité; Reine, je m'y connais, t'a +admis dans sa collection. Nous irons demain rendre notre visite, et +quand ces dames seront à Chavanges, nous irons passer quelques jours au +château. + +--Comment? Elles reçoivent des jeunes gens? + +--Et aussi quelques vieux... Mais oui, la marquise est trop grande dame +pour ne pas recevoir qui elle veut. Cela ne semble pas plus +extraordinaire et cela paraît aussi innocent que le reste. Quant à +Reine, elle est avec les danseurs, les visiteurs, comme tu l'as vue avec +les acheteurs, toujours la même, simple, ou terriblement coquette, +hardie, libre, point sentimentale, positive et tiède... Entre nous, pour +être franc, je t'avouerai que je ne la comprends pas tout à fait. Elle a +une belle santé, un appétit de la vie qui jaillit de ses yeux, assez peu +d'illusions, car sa grand'maman en les lui caressant les étouffe sous +ses caresses; pourtant, par instants, on la dirait fixée, emprisonnée +dans une candeur marmoréenne, comme ces statues qui ne sont des femmes +que jusqu'au buste et qui finissent en termes de marbre. Tu vois comme +elle a été élevée, pas bégueule, pas fière, et pourtant il serait +impossible de pousser avec elle la gaminerie un peu loin. C'est bien à +elle seule, ou à une influence de race honnête qui aura passé par-dessus +la grand'maman, qu'elle doit ce qu'elle vaut. Si elle a des petites +idées malsaines, blotties quelque part, crois bien que c'est sa +grand'mère qui les a nichées ou laissées se nicher là . Te voilà mis au +courant. Je résume mon opinion sur Reine de Chavanges. Belle et bonne +personne, poussée droit et non maintenue droite par un tuteur, charmante +à voir, à entendre, facile à fréquenter, difficile à séduire, plus +difficile encore à épouser, qui redoute d'être dupe d'elle-même et dupe +des autres, qui vous regarde, qui se garde, et à qui, lorsqu'on est un +platonique comme toi, il faut prendre bien garde! + +Gaston continua à me donner sur la famille de Chavanges, sur sa fortune, +plus de détails que je ne lui en demandais. Sur la fortune surtout, il +était exactement informé. Si la jolie marchande de roses avait un peu +exagéré, en reprochant à mon ami son avarice, il n'en était pas moins +vrai que Gaston aimait l'argent, les belles propriétés, les gros +revenus. Il en parlait volontiers. Il supputait sur le bout du doigt les +dots qui méritaient d'être considérées dans le faubourg Saint-Germain, +et même ailleurs. Il les énumérait avec le plaisir d'un musicien qui se +chante des airs de musique. + +Je l'écoutais mal. Il me plaisait qu'il fît à côté de moi un bruit dans +lequel le nom de Reine de Chavanges tintait avec sonorité. Cela me +suffisait pour rêver; je ne l'interrompais plus; je n'avais plus besoin +de l'interroger. + +Je suis de ceux qui croient au chemin de Damas. Je le cherchais; je +l'avais rencontré. + +Je devais revoir mademoiselle de Chavanges; je pouvais concevoir +l'espérance d'en être aimé, d'en être choisi. J'étais de son monde. +J'ignorais au juste ce que la succession paternelle, liquidée, me +laisserait de fortune; mais, je ne voyais pas là d'obstacle; au surplus, +je ne voulais pas en voir. + +Je sentais sourdre une volonté, une vocation. Il s'y mêlait, à coup sûr, +une ivresse physique; mais, par pudeur, je n'en rêvais que plus vivement +la possession d'une âme fière, indépendante, retenue, froissée dans un +milieu qui l'alarmait. + +Je serais pour elle un mari honnête, comme l'avait été son père. Je lui +apporterais un amour fidèle qui avait manqué à ma mère. Je m'imaginais +qu'en me faisant connaître, qu'en amenant la confiance entre +mademoiselle Reine et moi, je dégagerais sa pensée hésitante qui +cherchait, sans doute, comme la mienne, à s'affranchir de certains +souvenirs de famille. + +Ce que j'avais retenu avec un empressement jaloux, c'était cet hommage +sincère rendu par Gaston à la pureté de cette pupille d'une vieille +femme légère. J'y croyais avec extase. Les antécédents mythologiques de +son aïeule la maintenaient chaste, comme les gaîtés de mon père +m'avaient rendu triste. Nos consciences d'orphelins étaient +fraternelles. + +Pauvre enfant! je la devinais, je la lisais dans mon cÅ“ur. Je l'aiderais +à rentrer en possession de la belle vie régulière, dans un devoir doux +et partagé, à laquelle, sans s'en douter, peut-être, elle aspirait comme +moi. + +Elle semblait coquette à un être frivole comme Gaston; mais sa +coquetterie était la bravoure de sa mélancolie. Elle se défendait contre +les convoitises banales, par ses beaux éclats de rire. Quel homme +heureux serait celui qui amènerait des larmes dans ces yeux noirs, et +qui, s'agenouillant quand elle pleurerait, lui prendrait les mains et +lui dirait doucement:--Ma chère femme!--provoquant ainsi le sourire +immuable des amours profondes et vraies!... + +Je remuais confusément ces idées, en revenant à l'hôtel de Thorvilliers. + +Une lumière attendue, espérée, mais inconnue pourtant, descendait en moi +et me révélait à moi-même. + +Mes dispositions mystiques, poétiques, n'étaient que l'aurore brumeuse +de cette vocation conjugale qui m'apparaissait un apostolat. Mari! père! +Ces deux idées jaillissaient avant toutes les autres, purifiant la voie +sur laquelle d'autres rêves profanes viendraient ensuite... + +Encore une fois, je n'écris pas un roman; je ne veux pas non plus me +défendre. J'explique comment j'aurais été un chef de famille, aussi +ardent que j'ai été depuis un missionnaire célèbre; comment cette +timidité, que mes camarades calomniaient, était sincère; comment, avec +une prédisposition à recevoir les coups du ciel, je ne luttai pas contre +ce foudroiement d'un amour absolu, qui a été bien torturé, bien égaré, +bien puni, et qui, maudit par les autres, condamné même par moi, n'a pu +s'éteindre à aucune heure de ma vie, et s'alimente de mes remords, des +angoisses de ma douloureuse paternité. Je veux que l'on comprenne bien +mon droit mystérieux, humain, que les hommes me nient, que Dieu m'a +donné... + +A plusieurs reprises dans la journée et dans la soirée, Gaston me +reparla de Reine de Chavanges. Y mettait-il de la raillerie? Se +doutait-il de cette possession qui commençait? Étais-je plus pâle que +d'habitude, ou bien étais-je trahi par ma rougeur? Une joie qui +bouillonnait en moi me rendait-elle, par crainte, plus triste +d'apparence, ou bien laissais-je voir que j'étais jeune aussi, et plus +amoureux que tous mes camarades? + + + + +VII + + +J'allai avec Gaston, et je retournai seul, chez la marquise de +Chavanges. + +J'acquis par moi-même la preuve de ce que mon ami m'avait affirmé. + +La grand'mère avait augmenté d'un nom la liste des prétendants, et Reine +acceptait, avec son indifférence habituelle, ce soupirant de plus à +écouter, à éconduire. + +Avec indifférence? non. Avec curiosité? à coup sûr. Avec dédain? +peut-être. + +En effet, les regards de la jeune fille, vagues et d'une politesse égale +pour tout le monde, se concentraient et se durcissaient, quand je la +saluais. + +Elle ne me disait rien de désagréable; au contraire; sa façon de parler, +rieuse, étourdie, libre, se calmait, se contraignait, pour m'interroger +ou me répondre. Il y avait dans ses moindres mots une bonne volonté +polie; mais le regard trahissait la méfiance. + +Je tirais de cette attitude une raison d'espérer, autant qu'une raison +de craindre. Ce qui se montrait de sérieux et de grave m'enchantait et +prouvait bien que cette jeune fille pouvait devenir une femme sérieuse. +Mais ce qui se laissait voir de gracieux en elle n'était que l'effort de +sa pitié pour mieux voiler son dédain, son antipathie... + +Ah! c'était bien l'amour qui était entré en moi, puisque la douleur y +était entrée aussitôt. J'aimais cette douleur et j'attisais cet amour +lointain, immense, jaloux, muet... + +Ces dames quittèrent Paris pour le château de Chavanges, un mois après +notre première rencontre. On ne m'invita pas directement à une visite; +mais Gaston, vers l'époque des chasses, ayant reçu un petit mot de la +marquise, me le montra. J'étais, en post-scriptum, prié d'accompagner +mon ami. + +--L'idée de m'avoir pour tuer son gibier vient de la marquise, me dit +Gaston; l'idée de te voir à Chavanges vient de Reine, j'en suis sûr. +C'est elle qui a dicté le post-scriptum. + +Le cÅ“ur me battit bien fort à cette remarque. Quand mon ami me donnait +une espérance, je le croyais sincère. Peut-être se moquait-il de moi, +cependant. Mais je pensais que l'ironie est, pour certaines natures, une +façon involontaire de céder à la vérité... + +Je partis avec Gaston. + +Nous n'étions pas les seuls hôtes de Chavanges. La marquise, moins par +sentiment de convenance que pour avoir plus de bruit autour d'elle, +invitait des amis de tous les âges. Seulement, elle n'acceptait que des +vieilles femmes de son caractère, voulant que Reine exerçât sans lutte +et despotiquement, tout son pouvoir. + +Le château de la marquise, situé dans les Ardennes, en avant d'une belle +forêt, et en amphithéâtre au-dessus de la Meuse, était très gai, de +face, quand on y arrivait par une belle avenue; quand on voyait rire le +soleil dans les grandes fenêtres à petites vitres et étinceler les toits +en ardoises. Mais il était sévère et un peu triste, quand on sortait par +l'autre côté, pour entrer dans le parc qui montait vers la forêt. Une +vaste pièce d'eau, carrée, s'encadrant comme un miroir dans une pelouse +assombrie par l'ombre projetée de la maison, rappelait la pièce d'eau du +château paternel. C'était une cause de plus d'attendrissement. +Seulement, comme cette pièce d'eau était plus élevée que la cour +d'honneur, dépavée et plantée de massifs, située entre la façade et la +grille d'entrée, elle alimentait un jet d'eau, figuré par un grand cygne +battant de l'aile et tendant le cou au ciel, au milieu d'un bassin. + +L'architecture du château était double et l'édifice avait deux masques. +Le visage qui faisait accueil aux arrivants était une sorte de corps +avancé, construit, enjolivé et signé par le dix-huitième siècle. Il +s'adossait à une bâtisse du temps de Louis XIII dont la face avait +disparu, et dont le péristyle servait de décor à un vestibule intérieur +traversant le château dans sa largeur. + +La marquise habitait naturellement la partie ensoleillée du dix-huitième +siècle; les hôtes avaient pour horizon la forêt à l'arrière-plan, un +bout de parc sévère au-dessous de leurs fenêtres, et des roses à droite +et à gauche. Reine était logée de ce côté, dans la partie pompadour +encore, mais qui rejoignait celle du dix-septième siècle. Une haute +bibliothèque, boisée comme une sacristie, salle de dessin, de musique, +ayant, parmi trois portes, une qui communiquait avec l'appartement de +Reine, servait de transition et de transaction entre les deux époques. + +Quand j'eus pris mes habitudes dans le château, cette pièce douce et +fraîche m'attirait souvent. + +Puisque la chasse était le prétexte de ces invitations, on faisait, bon +gré, mal gré, de grandes parties en forêt. + +La marquise avait une espèce de meute. Elle avait soin surtout +d'utiliser les chasseurs des environs. Elle invitait les chevaux en même +temps que les cavaliers. Nous étions venus de Paris, Gaston et moi, +chacun avec notre cheval. + +Mais si j'aimais à Paris une promenade matinale, solitaire, au bois de +Boulogne, je n'aimais guère à Chavanges ces courses furieuses qui +secouaient la pensée, la torturaient, sans l'empêcher d'agir. + +Quand Reine n'était pas de la chasse, je n'en étais pas longtemps. Je +désertais, d'abord avec timidité, puis au bout de quinze jours avec +audace; je revenais hardiment au château, espérant la rencontrer seule, +la voir, m'enhardir à lui parler simplement, sans les éclats de rire qui +entrecoupaient toujours les conversations, aux heures où tous les +invités étaient réunis, à établir entre nous une intimité d'amis, qui +résistait à mon grand désir et qui me semblait, tour à tour, souhaitée +ou redoutée par elle. + +Mais toute ma hardiesse consistait dans cette désertion de la chasse. +Arrivé au château, si je la rencontrais, je cherchais des excuses, sans +donner la raison vraie de mon retour. + +Elle paraissait étonnée de ma désertion, m'en raillait, se refusait à +empêcher le repos que j'étais venu chercher, ne me laissait pas +bénéficier une minute du tête-à -tête paisible que je m'étais ménagé, ou +bien, paraissant tout à coup me deviner, me donnait, en riant, un +rendez-vous pour le lendemain, à la chasse, où elle irait, afin de +m'empêcher de m'y ennuyer. + +Ces jours-là , elle affectait de me retenir auprès d'elle; mais c'était +pour m'emmener, au grand galop, à travers la forêt, ne me laissant pas +le temps de lui dire un mot dans les haltes rapides que nous faisions, +se fatiguant avec une sorte de colère contre elle-même; puis, au plus +beau moment de son exaltation d'écuyère, tournant bride, cherchant à +rejoindre les chasseurs, les dissuadant de continuer, proposant une +course à fond de train jusqu'au château et galopant à la tête de cette +meute d'hommes déchaînés qui criaient, hurlaient, jouaient des fanfares +et faisaient se pâmer d'aise la vieille marquise, assise sur le perron +du château, du côté Louis XIII, et souriant au seul tapage qu'elle pût +encore provoquer. + +Au retour, après un baiser qui effleurait les rides de sa grand'mère, +Reine allait s'enfermer dans sa chambre, en traversant la bibliothèque; +souvent, quelques instants après elle, j'y allais prendre un livre que +je ne lisais pas, mais pour m'accouder à l'angle d'une table et regarder +sur le parquet la petite trace, l'esquisse des contours, que son pied +nerveux faisait avec la poussière de la forêt, en marchant vivement, +nerveusement, en frappant le plancher. + +Elle ne sortait de chez elle qu'à l'heure du dîner, fatiguée de son +repos, presque maussade, presque triste, plus belle sous ce voile de +gravité descendu sur sa mutinerie. + +Dans la soirée, si la marquise ne restait pas dehors, pendant que les +hommes fumaient dans les allées du parc, Reine se mettait au piano, +déchiffrait de la musique difficile, s'oubliait à la bien jouer. + +Elle avait une belle voix: elle se laissait aller à chanter des notes +sans paroles. Mais, dès qu'elle s'apercevait qu'on l'écoutait avec +attention, avec émotion, elle fermait bruyamment le piano, à moins +qu'elle ne proposât un chÅ“ur comique, grotesque, dans lequel chacun +faisait sa partie, et la journée folle qui n'avait eu qu'un intervalle +de raison, s'achevait par cette folie. + +Ces caprices me tourmentaient comme des symptômes de douleur. + +D'un autre côté, cette liberté de paroles, d'attitude de cette belle +jeune fille, qui m'avait surpris à notre première rencontre, +m'effrayait. Je redoutais toujours que la gaieté ne fît éclore un mot +équivoque dans cette réunion d'hommes provoqués à rire. Mais +mademoiselle de Chavanges n'était hardie que parce qu'elle se savait +forte de sa volonté. Si un mot trivial, emprunté à l'argot des théâtres, +échappait à quelque étourdi, elle se redressait, rougissait d'un peu de +dépit, plutôt que de honte, et, d'un ton bref, de commandement, avec un +geste précis, comme si elle eût donné de la cravache sur les doigts de +l'impertinent, elle le mettait à sa place et le réduisait au silence. + +Entre jeunes gens, le soir, quand invités par un beau clair de lune, +nous prolongions la veillée plus tard que ces dames, dans le jardin, on +parlait de Reine de Chavanges; on essayait d'expliquer son caractère. +Moi, je me taisais ou je me récusais. Gaston disait toujours: + +--C'est une bonne fille qui s'ennuie et que nous n'amusons pas. + +C'était le jugement le plus favorable; je l'acceptais. Personne +n'avouait qu'il était disposé à l'aimer, parmi tous ces soupirants +empressés à la recevoir pour femme. + +Quelques-uns la trouvaient folle, coquette, et ceux qui se retenaient de +dire des inconvenances devant elle, se dédommageaient, en en disant à +propos d'elle. + +Combien de fois ne fus-je pas tenté de bondir, de menacer, ou de +souffleter même celui qui la calomniait si lâchement? Mais ces +lâchetés-là n'avaient prise sur personne; on les tolérait comme les +badinages nécessaires entre hommes. + +Je rentrais furieux, rugissant dans ma chambre; je passais la nuit à +étouffer ma colère, à retourner dans tous les sens le problème que je me +donnais à résoudre, d'amener à la simplicité, à la tranquillité, à +l'apaisement vrai, à une franchise moins intermittente et moins brutale, +cette enfant isolée dans un milieu mesquin, qui avait sans doute peur du +monde, qui le narguait, ne sachant comment le dominer, le piétiner +définitivement et s'en affranchir. + +Le lendemain, je retournais écouter les méchancetés qu'on débitait sur +son compte; j'en nourrissais ma piété; je voulais en faire des moyens de +la connaître mieux, en la défendant contre des exagérations grossières. +Il était si visible qu'on la méconnaissait, que ces vilenies me +faisaient mépriser mes camarades, sans entamer l'estime que je voulais +garder pour elle. + +J'ai dit que personne entre nous ne se posait en amoureux, et que cela +n'empêchait pas de se poser en prétendant. Il fallait bien alors, devant +mademoiselle de Chavanges, affecter des petites attentions, prendre des +airs de soupirant. + +Elle riait, démasquait la tactique, et avec une autorité de femme, +singulière dans une si jeune fille, elle dénonçait tout haut à nos +châtiments le félon qui rompait le pacte de bonne camaraderie. + +Je me serais bien gardé de jouer un pareil jeu avec elle, quand même il +n'eût pas répugné à mon caractère. Je l'aimais trop. Je l'observais, +mais je m'observais moi-même, et rien ne me ravissait plus que quand, +dans le salon, ou à la promenade, n'étant pas assez empressé pour lui +rendre un petit service, lui cueillir une rose qu'elle ne pouvait +détacher de la branche, lui avancer un siège de jardin, elle me disait: + +--Savez-vous, monsieur d'Altenbourg, que vous n'êtes pas galant? + +Elle avait un bon sourire de sÅ“ur indulgente qui paraissait me remercier +de ce que je méritais ce reproche de sa part, et quand la familiarité +amena la substitution de mon prénom à mon nom de famille, quand elle +m'appela Louis, tout court, je me crus bien près d'être aimé... + +Je suis tenté de déchirer ces pages. Pourquoi ne pas m'en tenir à des +faits? A quoi bon raconter tout cela? Ne puis-je pas dire en quelques +lignes ce qui advint de tous ces beaux sentiments? Est-ce bien ma +confession que je fais? Suis-je un romancier malgré moi? Vous qui me +lisez et qui savez que ce mémoire est l'Å“uvre d'un vieillard, d'un +prêtre, d'un homme qui se débat dans la plus poignante angoisse, je vous +en conjure, pardonnez-moi ces détails; ne me méprisez pas, si je prends +dans l'herbier, dans le cercueil de ma jeunesse ces fleurs séchées que +mes larmes ne peuvent faire revivre. Il faut que vous compreniez mon +erreur. Il faut que vous sachiez quelle terrible destinée se préparait +pour l'orpheline, à demi gâtée, sans être corrompue, par ces frivolités +mondaines, et pour l'orphelin que sa chasteté ardente rendait inhabile à +juger, à deviner cette âme fière dans ce corps enfiévré à son insu par +sa jeunesse!... + +J'ai dit que, quand je le pouvais, j'allais m'installer dans la +bibliothèque du château; c'était là que j'étais libre d'écrire à mon +vieux maître, l'abbé Cabirand. + +Plus tard, il m'a raconté, malgré son inexpérience des passions, qu'il +avait deviné dans ces lettres littéraires, poétiques, sentimentales, les +inquiétudes d'un cÅ“ur agité par un amour terrestre, et qu'il avait été +tenté de m'avertir. De quoi m'eût-il averti? De ne plus aimer? J'aurais +désobéi. M'eût-il enseigné à me faire comprendre et à comprendre? + +J'aimais, je le répète, cette belle salle boisée, cette bibliothèque +d'intention, où les livres étaient rares, et, plus d'une fois depuis, je +l'avoue, en entrant dans une sacristie pour passer mon surplis, avant de +monter en chaire, quand je devais prêcher, si je regardais les moulures, +les ornements des grandes armoires où l'on enferme les habits +sacerdotaux, une morsure au cÅ“ur m'avertissait d'une évocation +sacrilège. Je revoyais les grandes armoires de chêne du château de +Chavanges; je tournais la tête au bruit lent d'une porte qu'on ouvrait +doucement; je croyais voir passer, légère et imposante cependant dans sa +grâce, cette belle jeune fille si pure et si hardie, si fière, qui +traversait la grande salle, en l'effleurant à peine, qui dans les +premiers temps me saluait d'un mouvement de tête, pour me dire:--Ne vous +dérangez pas, travaillez!--et qui, plus tard, s'arrêtait, causait, en +voulant visiblement me déranger de mon travail. + +La porte qui ajoutait une évocation à celle des armoires de la +sacristie, communiquait avec l'église; la robe blanche qui entrait était +un surplis; la robe sombre était celle d'un prêtre qui m'avertissait de +monter en chaire, et, le cÅ“ur dévoré par cette vision, j'allais parler +de l'amour de Dieu, de l'amour du prochain, selon l'Évangile, à ces âmes +dévotes, auxquelles j'aurais révélé avec plus d'éloquence le véritable +amour humain, que je portais tout entier, pur et débordant en moi... + +A la fin de notre séjour au château, je n'étais pas plus avancé que lors +de ma rencontre avec Reine, à la vente de charité; sinon que cet amour +subit s'était enraciné en moi par toutes mes fibres, et que je n'aurais +pu y renoncer, mais qu'il ne m'avait communiqué aucune révélation +certaine sur le caractère de la jeune fille, et que, si je sentais bien +que j'étais pour quelque chose dans ses variations d'humeur, j'ignorais +si elle m'aimait, si elle était près de m'aimer, si elle pouvait +m'aimer, si je n'étais pas seulement pour elle un être original, curieux +à observer, une couleur tranchée dans l'harmonie banale des êtres qui +l'entouraient, mais, avant tout, un importun qui la gênait, qui +l'ennuyait. + +Il était impossible que, dans cette situation, n'ayant pas de confident, +me défendant contre la curiosité de Gaston, je ne me prisse pas +moi-même, pour ainsi dire, pour unique dépositaire de mon secret. + +Si jamais la poésie fut le duo mystérieux de l'âme qui s'interroge et +qui se répond, ce fut bien dans les vers qui me sollicitaient par +fragments, par bribes d'hémistiches, et qui, un jour, m'obligèrent à les +écrire, à les corriger, à les revoir, à me les réciter. + +C'était deux jours avant notre départ. Il pleuvait à torrents. On +n'avait organisé ni chasse, ni promenade. Le château bruissait +intérieurement de voix, de rires, de tapotements de piano, de chocs de +billes sur le tapis du billard. + +J'avais pu, après le déjeuner, quitter la compagnie joyeuse et enfermée +qui n'avait pas besoin de moi, monter à la chère bibliothèque, m'y +installer, prendre un livre, essayer de lire, et, au bout d'un quart +d'heure, distrait de ma lecture par la pensée qui ne me laissait pas me +distraire, attirer du papier, des plumes, et griffonner des vers. + +J'entendais par instants, au loin, au-dessous de moi, dans un silence +relatif qui s'établissait au salon, Reine, chantant ou jouant, puis des +applaudissements. Je prenais une sorte de plaisir cruel à humer, à +travers les murs, cette vie qui coulait en moi comme une sève nouvelle +dont mon être s'enivrait et s'exaltait. + +Je me défendais de descendre. J'aurais été, ce jour-là , plus maladroit +que d'habitude, plus ridicule, plus triste dans cette gaieté, triste +comme le temps dont on se moquait. Il pleuvait dans mon cÅ“ur, comme dans +le ciel. J'avais de grosses larmes aux yeux et je les laissais tomber +sur le papier. Je n'aurais pu les retenir devant elle; peut-être bien +qu'elle eût ri, pour amuser ses hôtes. + +Ah! si j'écrivais pour le public, comme j'aurais plaisir à retracer +cette phase délicieuse d'un amour ardent et innocent, ce bonheur des +larmes, qui est la rosée des illusions printanières et qui garde le +secret du rajeunissement, quand plus tard, homme vieilli, on se sent +suffoquer. + +Mais, encore une fois, je ne fais pas un livre. + +Peu à peu, le travail auquel je me livrais, cette gymnastique de la +versification qui n'éteint pas l'enthousiasme, qui le rythme dans +l'esprit, en même temps qu'il le rythme prosodiquement, m'avait absorbé. +Je percevais encore un bourdonnement vague; je ne l'écoutais plus. + +Il y avait bien deux heures que j'étais là , la tête soutenue par une +main et penchée sur le papier. Je n'entendis pas ouvrir la porte; je +n'entendis pas quelqu'un s'avancer. Tout à coup, une voix qui me fit +tressaillir, me dit: + +--Aurez-vous bientôt fini d'écrire? + +Je levai la tête, et instinctivement, comme lorsque j'étais écolier et +que j'avais peur de laisser surprendre mes manuscrits, je croisai mes +mains sur mon papier. + +Reine se mit à rire: + +--Oh! n'ayez pas peur! je ne veux pas lire vos lettres! + +Elle rayonnait de gentillesse, de malice, de bonté, et tout en disant +qu'elle ne voulait pas lire, elle se tenait légèrement penchée sur la +table, pour s'y accouder. + +Je la vois... je me souviens de la couleur, des plis de sa robe qui se +creusait sur la poitrine dans ce mouvement en avant. + +La table était large; sans cela, j'aurais eu le souffle de sa bouche sur +la mienne, le rayon de ses yeux dans les miens. Mais il s'exhalait de +cette jolie tête lumineuse, tout ensemble un arôme et une clarté qui +m'enivraient. J'écartai doucement les mains et laissai voir les lignes +inégales que j'avais écrites. + +--Ce n'est pas une lettre! répondis-je avec un sourire suppliant, +subitement décidé à tout dire. + +Je souriais; mais elle devait voir que j'avais pleuré. + +Elle le vit, en effet, mais, chose singulière, cette sincérité la fâcha, +au lieu de l'attendrir. Elle se redressa un peu, se renversa en arrière; +son corsage se tendit et la tentation de sa beauté se faisait plus +réelle, en même temps que sa figure prenait un air plus sérieux. + +--Ah! c'est vrai! murmura-t-elle, vous faites des vers! + +Je ne répliquai pas. J'avançai doucement les feuilles griffonnées. Mais +Reine se reculait, avec un dédain visible. Elle était debout. La +compassion se mêla sur sa bouche à l'ironie qui la plissait. + +--Vous avez donc du chagrin? + +--Non. + +--Si je vous demandais de nous lire vos vers? + +Je m'effrayai: + +--A tout le monde? + +Elle rougit légèrement: + +--Sans doute... dans le salon. + +--C'est que je ne les ai pas faits pour qu'ils fussent lus devant tout +le monde. + +--Ah! pour vous seul alors? + +Je sentis que ma bouche blêmissait et tremblait. + +--Vous les destiniez à quelqu'un? ajouta Reine de Chavanges. + +--Oui. + +Il y eut un silence de quelques secondes, silence terrible. Je devais +être bien pâle; tout mon être frémissait. Mon regard était suspendu à +celui de Reine. Je voyais le sien s'allonger, s'approcher, se lier au +mien. Nous allions lire l'un dans l'autre. L'amour descendait entre +nous, comme Dieu descend dans la communion. Cette gravité, que Reine +avait reprise, vibrait, pour ainsi dire, comme une nuée légère traversée +par l'aiguillon du soleil. Elle étendit la main vers le manuscrit. + +--C'est pour moi? me dit-elle, avec une grâce simple et fière. + +Je balbutiai oui, et me levant à mon tour, je lui tendis mes vers. + +Elle hésita, baissa la tête, la releva. + +Que vit-elle en moi qui éteignit son beau sourire, qui dissipa la nuée +lumineuse, qui rendit son visage froid, presque dur? Pouvait-elle se +méprendre? + +--Je ne me connais pas en vers, reprit-elle d'un autre accent. + +Je voulais croire qu'elle disait cela par modestie. Les feuilles +remuaient dans ma main. Son visage devint de marbre. + +--Je n'aime que la prose, ajouta-t-elle. Vous voilà prévenu. Ne perdez +plus votre temps! + +Pourquoi cette dureté subite, cette méchanceté? + +Elle eut comme la conscience de cette cruauté inouïe; elle voulut +l'adoucir. + +--Excusez-moi, monsieur d'Altenbourg. Je ne croyais pas vous surprendre, +vous déranger dans un moment d'inspiration. Sans cela, je ne serais pas +entrée. Continuez. + +Elle salua de la tête, s'éloigna. Elle allait sortir par la porte qui +donnait sur l'escalier et par laquelle elle était entrée. Elle n'était +donc pas montée, pour aller dans sa chambre. + +Craignit-elle que je fisse la remarque qu'elle était venue pour moi? +Elle se retourna légèrement, mais soudainement, elle me dit: + +--Ces messieurs: proposaient de jouer ce soir une charade. Je venais +vous demander de nous faire un petit scénario. Si j'avais su!... +Voulez-vous venir en causer?... C'est mauvais de rester seul. Vous avez +l'air de nous bouder. + +Elle sortit. La lumière qui emplissait la bibliothèque disparut avec +elle. + +Je retombai dans le grand fauteuil de cuir que j'avais pris, rompu par +une immense lassitude. Quelle créature compliquée, trop naïve ou trop +corrompue pour moi, était-elle donc? Je faisais appel à mon courage, à +ma psychologie, à mon amour? Lui seul me répondait et me forçait à +l'aimer toujours, davantage encore, pour cette bizarrerie, pour cette +énigme. + +Je ramassai mes vers, et, sans hésiter, je les déchirai en petits +morceaux; puis comme j'étais embarrassé de ces débris que je ne pouvais +laisser sur la table ou sur le parquet, je les jetai dans la grande +cheminée vide, où rien n'était disposé pour faire du feu. Je les fis +flamber avec une allumette de fumeur, et je les regardai brûler, en +pensant assez singulièrement, par une vanité de poète qui essayait de +panser mes déchirures d'amoureux: + +--Cela fera un peu de cendre qui s'éparpillera au moindre souffle dans +la salle. Peut-être, en passant, verra-t-elle que je les ai brûlés, et +aura-t-elle des remords! + +Je n'eus pas besoin de compter longtemps sur ce hasard. + +Le soir même, en sortant de table, pouvant me parier sans être entendue, +dans un brouhaha universel, elle me dit, en se penchant à mon oreille: + +--J'ai voulu tantôt ménager votre amour-propre de calligraphe. Votre +manuscrit me paraissait bien mal écrit. Je veux lire vos vers; vous me +les copierez. + +--Je les ai brûlés. + +--Ils n'étaient pas bons? + +--Ils étaient inutiles. + +--Qu'en savez-vous?... Mais, vous vous les rappelez! + +--Non. + +--Alors vous m'en referez d'autres? + +Je m'inclinai, sans acquiescer à cette exigence capricieuse. + +--Vous ne voulez pas? + +--Quand j'écrirai pour vous, mademoiselle, ce sera en prose! + +La réponse qui prétendait à la finesse, à la dignité, était peut-être +gauche, maladroite. Reine eut un faible sourire. + +--Après tout, reprit-elle, vous avez raison. La poésie est un mensonge. +Les gens qui veulent dire nettement leur pensée, la disent en prose. + +Elle eut comme une rêverie rapide qui passa sur son beau front, et avec +sentiment: + +--Cependant, s'il y avait en vous l'étoffe d'un grand poète, je ne me +moquerais plus... mais je vous plaindrais. + +Elle s'était éloignée; elle revint à moi, en me tendant la main: + +--Sans rancune, n'est-ce pas? + +Je pris sa main, je la serrai doucement. C'était la première fois +qu'elle me faisait l'honneur de cette familiarité de camarade. + +Si j'avais pu lui en vouloir, j'aurais été désarmé par cette étreinte +amicale, et puis, je sentis à sa main une moiteur chaude qui me parut la +révélation d'une petite fièvre dissimulée. + +Je n'avais pas besoin de lui jurer que je ne garderais aucune rancune. +Elle le savait bien, et n'attendit pas de réponse. + +Deux ou trois fois dans la soirée, nos yeux se rencontrèrent: les siens +étaient calmes, confiants. Je m'efforçais de ne laisser venir dans les +miens aucune lueur de présomption, de contentement, d'indulgence. + +Quand il fut l'heure de se retirer, Gaston, le seul avant moi qui eût le +privilège de serrer la main de mademoiselle de Chavanges, lui dit son +_bonsoir_ habituel accentué par un secouement du poignet, à l'anglaise, +qui ne me rendait pas jaloux. + +En la saluant, j'essayai de constater, de confirmer le droit d'ami +qu'elle m'avait donné; mais ses bras s'étaient croisés autour de sa +taille, et, de la tête seulement, elle me donna un bonsoir quasi +fraternel. + +Je passai la nuit entière à remuer en moi ces menus incidents de la +journée. Au matin, j'étais bien las, et tout aussi incertain que la +veille. + +Les deux journées que nous passâmes encore au château, n'eurent aucun +épisode saillant. Reine parut me traiter comme tous ses hôtes; elle +était forcée d'être aimable envers tout le monde; c'était un devoir dont +sa grand'mère l'avait chargée. La seule marque de sympathie particulière +que je m'attribuai, fut le sens que j'attachai à son adieu. + +--Nous repartirons pour Paris plus tôt que l'année dernière, me +dit-elle. A bientôt! + +Elle ne dit cela qu'à moi, et j'emportai ces simples paroles comme un +aveu. + + + + +VIII + + +Reine avait pour demoiselle de compagnie une Anglaise, miss Sharp, jolie +et d'une tenue parfaite. + +Pendant mon premier séjour au château de Chavanges, j'eus peu +d'occasions de lui parler. Elle voilait son charme d'une modestie fière. +Passant au milieu de cette société évaporée, comme une sorte de rayon +lunaire qui viendrait couper un rayon de soleil, silencieuse dans les +conversations bruyantes, paraissant causer avec facilité, quand elle se +trouvait en tiers avec la marquise et Reine; lisant beaucoup, +travaillant à des petits ouvrages d'aiguille, gardant une humeur égale +qui ne dilatait jamais le demi-sourire blotti sur sa bouche, qui ne +mettait jamais un rayon joyeux dans ses prunelles grises, toujours à +demi-voilées; servant avec une grâce un peu froide le café, le thé ou +les rafraîchissements, le soir, sur le perron du château; se mettant au +piano, quand on lui demandait d'accompagner un chanteur; se retirant la +première du salon; ne sourcillant pas aux plaisanteries parfois un peu +vives qu'elle était forcée d'entendre, que Reine n'écoutait jamais, que +la marquise provoquait, elle était une ombre douce à l'éclat de +mademoiselle de Chavanges. On la saluait poliment; quelques-uns lui +donnaient la main; Gaston s'amusait à lui dire bonsoir en anglais; mais +personne n'eût songé à lui manquer de respect. + +Je fus étonné, à Paris, d'apprendre qu'elle n'avait que vingt-trois ans. +Sa douceur grave la vieillissait. + +Deux ou trois fois, je m'étais rencontré avec elle, dans la bibliothèque +du château. Elle venait y chercher des livres d'histoire, assez rares, +des mémoires. Un jour, elle, était attablée et commençait une +traduction. Un autre jour, elle m'avait consulté sur un roman à lire, ne +me disant pas, mais me faisant sentir combien elle se méfiait de la +liberté que les romanciers français, surtout les romanciers féminins, +prenaient dans leurs analyses, dans leurs tableaux des passions. + +Elle n'affectait aucune façon de prude; mais elle était décente +naturellement. La faible rougeur qui passait sur ses joues rondes et +blanches, suffisait pour dénoncer le déplaisir qu'on lui causait. + +Reine était excellente avec elle, sans que la sympathie s'affirmât par +des démonstrations trop vives. J'ai pensé souvent que mademoiselle de +Chavanges était surtout ravie d'avoir dans cette demoiselle de +compagnie, une sorte d'écran qu'elle attirait à elle, quand elle avait +besoin d'interposer de la pudeur entre elle et les hôtes de sa +grand'mère. + +Elle s'en servait aussi pour calmer la bonne maman, quand celle-ci +s'évaporait au feu de ses souvenirs. + +A Paris, dès ma première visite à madame de Chavanges, je résolus de +prendre miss Sharp pour confidente. + +La marquise était souffrante, alitée; Reine gardait sa grand'mère. Ce +fut l'Anglaise qui me reçut. + +Elle fut bien obligée de causer, pendant le quart d'heure que je passai +avec elle, et tout de suite elle entama l'éloge de sa jeune maîtresse. + +Elle le fit simplement, sans flatterie, sans cette ironie doucereuse qui +trahit la révolte des subalternes. Elle me vanta, par-dessus tout, la +loyauté (c'était un des mots qu'elle affectionnait), la sûreté de +caractère de mademoiselle de Chavanges, et insensiblement, elle en vint +à me dire que son rêve était de voir sa chère élève bientôt mariée à un +homme de grande famille, de grande éducation, digne de sa grande +intelligence et de son grand cÅ“ur. La marquise n'avait plus guère +d'années à vivre, si même on pouvait parler d'années; le moindre rhume +faisait penser au deuil. Que deviendrait mademoiselle Reine tout à coup +seule? Quel tuteur lui donnerait-on? Quelle tutelle vaudrait pour elle +l'amour d'un mari? + +Je souriais en écoutant. Je m'entendais parler sans que j'eusse rien +dit. Miss Sharp me regardait franchement de ses yeux d'un gris bleu et +je me sentais fouillé par ce regard. Ce mari souhaité, c'était moi. Elle +me le faisait entendre, et, comme si son regard n'eût pas été assez +explicite, elle en arriva à prononcer le nom de Gaston de Thorvilliers +pour me déclarer, avec une sorte d'énergie, qu'il ne serait pas du tout +le mari convenable pour mademoiselle de Chavanges. + +Sans aucun doute, c'était un charmant garçon. Miss Sharp prononçait +_charmant_, en écrasant le mot entre ses lèvres qui s'amincissaient, et +pour laisser voir qu'elle faisait une concession à l'opinion publique, +sans s'y soumettre. Mais elle ajoutait que le caractère de ce _charmant_ +M. de Thorvilliers ne pouvait s'allier au caractère sérieux de +mademoiselle Reine. + +Elle ouvrait la bouche pour dire Reine, sans cependant desserrer tout à +fait les dents, et ce mot vibrait comme un titre royal. + +Reine était certainement une enfant gâtée. Elle affectait la gâterie, +pour gâter à son tour sa grand'mère. Mais quand la marquise ne serait +plus là ; quand un mari remplacerait l'influence de la vieille dame, on +verrait comment mademoiselle de Chavanges se transformerait, et quelle +véritable grande dame, jalouse de _respectability_, se dégagerait de +cette jeune fille méconnue par les convives ordinaires de la marquise, +inconnue de ceux qui étaient dignes de la connaître. + +Miss Sharp citait des noms de duchesses d'Angleterre qu'elle comparait à +Reine, pour donner tout l'avantage à celle-ci. + +Ces confidences allaient, si étrangement, si directement, au-devant de +mes rêves, que je me défendis mal de comprendre, et que je perdis mon +sang-froid. Pourtant, cette première fois, je ne formulai aucun aveu, +probablement inutile. Par un mystère étrange, il me semblait que si je +me reconnaissais dans ce mari souhaité, j'offenserais l'admirable +candeur de cette Anglaise. + +Je me bornai à de vagues formules de félicitations, pour l'amitié +intelligente de miss Sharp à l'égard de mademoiselle de Chavanges, et de +remerciements pour l'aimable confiance dont j'étais honoré. + +Vit-elle mon embarras? Elle n'en abusa pas, et, quand ma visite lui +parut avoir assez duré, elle se leva sans affectation. + +Miss Sharp était de bonne famille. Son père, baronnet et colonel, avait +fort malheureusement spéculé; si bien que, sous le faux semblant de +perfectionner son instruction française, miss Sharp avait accepté la +position qui lui avait été offerte par mademoiselle de Chavanges. Rien +ne sentait en elle la domesticité, ni même l'humilité d'une compagne +salariée. Elle avait si peu de prétentions, et se tenait si bien à sa +place, que sa place était partout. + +--A quoi tient la destinée! pensais-je en la quittant. Si je n'aimais +Reine de Chavanges qui élève mon ambition, j'aurais de la joie à aimer +cette noble jeune fille, et à lui rendre son rang dans le monde. + +Suggestion de l'orgueil! Frivolité d'un amour débordant qui veut faire +profiter les autres de son ivresse! Je voulais associer ma +reconnaissance envers miss Sharp à mon amour absolu. + +L'indisposition de la marquise, ce délabrement qui finit par avertir les +plus obstinés, empêcha les réceptions régulières, et Reine ne pouvant +recevoir seule, on ne reçut pas pendant tout cet hiver. + +Je n'avais d'autre aliment à ma patience que mes rencontres avec miss +Sharp. J'avais le droit de l'interroger sur la santé de la marquise. +Elle me donnait bien vite des nouvelles, et puis nous causions de Reine. + +A la seconde visite, je m'étais livré. Pour la première fois de ma vie, +je me racontais, et c'était un bonheur d'allègement qui me rappelait les +délices du confessionnal, fort négligées depuis quelques années. + +L'Anglaise, discrète, pudique, sentimentale, accueillit avec bonté cette +confidence d'un amour sublime. Elle était fière de l'avoir deviné. + +--Tout de suite, me dit-elle avec animation, dès le premier coup d'Å“il, +j'avais bien vu, Roméo, que vous aviez donné votre âme à Juliette! Mais +rassurez-vous, il n'y a pas de Montagu, ni de Capulet pour vous empêcher +de lui donner votre nom. + +Je n'osais parler des autres prétendants, ni, surtout, de Gaston de +Thorvilliers. Je craignais d'outrager, tout à la fois l'amour et +l'amitié, en paraissant douter de la toute-puissance de mon amour, en +paraissant suspecter l'amitié. + +Mais miss Sharp comprenait ma réserve et la bravait. Elle entamait +toujours, avec une vivacité presque haineuse, le chapitre de Gaston. Si +j'avais pu me méfier d'elle, je me serais demandé pourquoi elle me +donnait tant de raisons de haïr mon ami, et pourquoi, en se vantant de +le déprécier à tout propos dans l'esprit de mademoiselle de Chavanges, +elle courait le risque de pousser la jeune fille, fière et indépendante, +à le défendre par générosité, à l'aimer plus qu'un camarade d'enfance. + +Je jugeais que ce zèle pour moi était excessif; mais quelle méfiance +aurais-je eue? Miss Sharp connaissait mieux que moi le caractère de +Reine. Mon amour avec sa mélancolie m'emplissait l'âme de bonté. Je +trouvais tout aimable. C'était avec une passion d'amitié que je serrais +les mains de miss Sharp. Elle me faisait entendre, sans se départir de +sa modestie britannique, qu'elle parlait souvent de moi avec Reine. Bien +qu'elle ne me donnât aucune affirmation positive, elle était convaincue +que mademoiselle de Chavanges m'aimerait bientôt, comme je méritais +d'être aimé. Reine était aussi sentimentale que moi! + +Je souris, la première fois qu'elle me dit cela. Il me fallut expliquer +mon sourire. Je racontai la petite scène de la bibliothèque. + +Miss Sharp réfléchit, hocha la tête. + +--C'est de la coquetterie de sa part; elle se vengeait, ce jour-là , sur +vous, des leçons que je lui donne Vous verrez qu'elle vous demandera de +lui faire des vers! + +--Elle me l'a demandé. + +--Quand je vous dis! + +--Mais par politesse, pour guérir la blessure faite au poète. + +Miss Sharp eut un doux mouvement des paupières qui ressemblait à un +battement d'ailes, et, mettant ses deux mains sur les miennes, elle +reprit en souriant: + +--Aimez! Ne vous occupez que de cela! L'heure de la poésie viendra pour +elle, j'en réponds, j'en suis sûre, si elle n'est pas venue. + +La prédiction de l'Anglaise parut se réaliser. + +Un incident nouveau qui marqua cette seconde période de mon amour et qui +fut symétriquement la contre-partie de l'épisode de la bibliothèque, me +fit penser du moins que miss Sharp travaillait réellement à incliner +l'âme de mademoiselle de Chavanges vers les choses de sentiment. + +Pendant un de ces courtes visites que je faisais, pour ainsi dire, +debout, près de la porte du salon, Reine entra un jour. + +Je l'avais vue plusieurs fois passer en landau, dans les Champs-Élysées, +quand elle faisait une promenade hygiénique avec miss Sharp, pour se +délasser de la fatigue de veiller sa grand'mère. L'excellente miss Sharp +m'avait prévenu des jours, des heures, où j'avais la chance de +l'entrevoir. + +Elle m'avait paru triste et pâle. Une fois son regard, qui flottait en +dehors de la voiture, s'accrocha au mien. Elle eut un tressaillement et +un sourire, et comme je la saluais, elle me salua de la tête avec une +gravité tendre. Il me sembla qu'elle voulait me dire: + +--Je pensais à vous! Pourquoi n'ai-je pas le droit de faire arrêter la +voiture, de causer, de vous faire monter? Quelle solitude que la mienne, +et quand je serai en deuil, ce sera pis encore! + +J'avais vu tout cela dans son salut, dans son sourire. + +Un jour donc elle entra. Miss Sharp, évidemment, avait obtenu cette +apparition. + +Je prenais congé de l'Anglaise. Mademoiselle de Chavanges me barra le +passage, en ouvrant la porte et délibérément, sans me dire bonjour, +d'une voix brève, pressée, saccadée: + +--Merci, monsieur d'Altenbourg, je savais que vous étiez là ... +Grand'maman le sait aussi. Je vous apporte ses remerciements avec les +miens. Elle est bien touchée de vos visites. Je crois qu'elle pourra +sortir dans quelques jours; mais cela ne servira pas à nos amitiés de +Paris. Nous partirons aussitôt pour l'Italie. Elle veut aller passer +l'hiver à Rome; le médecin approuve beaucoup ce voyage. Si le voyage la +guérit, je serai contente de voir Rome; mais je n'ai guère envie de +voyager pourtant; il me semble que je suis lasse d'un tas de voyages, et +que j'ai besoin de me reposer. + +Elle tourna à demi un fauteuil qui était à côté d'elle, pour s'y +asseoir; mais elle eut probablement honte de cette faiblesse. Elle se +contenta de poser son coude sur le dossier et changeant d'idée, avec la +même façon de parler: + +--Comment va Gaston? Est-ce que c'est lui qui apporte tous les jours la +carte qu'on nous remet de sa part? + +--Sans doute! répondit vivement l'Anglaise, sans me laisser le temps de +répondre, et en baissant les yeux comme devant une évocation +désagréable. + +--Il doit bien vous ennuyer, miss Sharp, car vous ne l'aimez guère. + +--Oh! oh! dit l'Anglaise scandalisée. + +Reine était revenue à son prochain voyage: + +--Nous passerons le reste de l'hiver, le printemps, peut-être l'été, en +Italie. Quand reviendrai-je? + +Avec une ingénuité qui débordait sa piété filiale, elle ne disait plus +_nous_, en pensant au retour. Son instinct violent de franchise, qu'elle +pouvait combattre dans certains cas et réduire à une certaine réserve, +mais non soumettre, lui suggérait que pour être libre de revenir, il +fallait peut-être qu'elle fût tout à fait orpheline. + +Sa voix était devenue lente, en proférant ces dernières paroles. Elle +eut un soupir, et, avec une tendresse qui ne m'était jamais apparue, +joignant ses deux jolies mains sur le dossier du fauteuil, dans une +sorte de geste de prière, elle murmura: + +--Oh! ma chère grand'maman! quand je l'embrasse, j'espère toujours lui +insuffler la vie ou lui prendre un peu de sa vieillesse! + +Ses yeux bleus se voilèrent et restèrent quelques minutes baissés pour +cacher une larme, puis, les relevant et les ranimant: + +--Monsieur d'Altenbourg, vous qui êtes poète, vous devriez mettre en +vers le rêve que j'ai fait. + +Je la regardai avec un frisson. Cette capricieuse allait-elle se moquer +de moi, reprendre l'avantage compromis par son accès de sensibilité? Ou +bien, cette indulgence pour la poésie que miss Sharp m'avait annoncée +était-elle venue déjà , si vite? + +--Oui, continua-t-elle, j'ai rêvé, absolument comme dans une tragédie. +Nous étions au bord de la mer, grand'maman et moi, sur un petit rocher, +à regarder voler des mouettes... Tout à coup, la marée nous gagna, nous +enveloppa. Grand'maman ne dit rien, ne poussa pas un cri, se détacha de +moi, ne tomba pas dans la mer, mais s'éloigna, grandit, devint +transparente, se dispersa comme un flocon de nuage, en se mêlant aux +autres. Moi, je voulais la retenir, m'élancer... Je glissai. J'allais +tomber, me noyer, quand j'étendis la main et la posai sur une main +robuste... Et voilà tout, je m'éveillai. + +--Oh! joli! joli! dit l'Anglaise avec une extase encourageante. + +--Ce serait peut-être joli en vers... J'ai songé à vous dire cela, +monsieur Louis... Voulez-vous en faire un petit poème? Quant à moi je +n'ai pas été contente de ce rêve. Il m'a semblé que je tournais à +l'héroïne de tragédie. Tâchez de me raccommoder tout à fait avec la +poésie et un peu avec les rêves. + +--Quelle était cette main qui vous a soutenue? insinua miss Sharp avec +une bonne volonté que son regard de côté soulignait. + +--Ah! voilà le mystère! Je ne sais pas. C'était peut-être la main d'un +douanier, d'un baigneur! + +Elle eut un sourire de moquerie qui ne me blessa pas, et, comme si elle +eût craint de paraître coquette, voulant réparer les torts qu'elle +s'attribuait, depuis mes fameux vers déchirés, elle se hâta d'ajouter: + +--Je vous étonne, n'est-ce pas? Miss Sharp vous a-t-elle raconté que +nous faisions une grande consommation de poètes, depuis quelque temps. +Je lui lis Victor Hugo, Lamartine! Elle me traduit lord Byron. A +Chavanges, mon éducation sera complète. En tous cas, j'en saurai assez +pour ne plus faire de peine à des poètes et à des amis. + +Elle riait toujours. Mais je voyais luire une gravité de femme dans ce +rire de jeune fille. + +C'était la première fois que l'âme de Reine voletait si près de sa +bouche; ce fut la première fois qu'elle m'apparut ainsi, bonne dans sa +malice, pure dans ses audaces, naïve dans sa rouerie! + +Elle avait une robe de soie grise, toute simple, qui moulait étroitement +son corps. Aucun bijou, ni au cou, ni au doigt, ni aux oreilles, ne +troublait par un étincellement cette harmonie douce. + +Pourquoi, à ce moment, n'ai-je pas trouvé la formule d'un aveu, d'une +prière, d'une adoration qui nous eût sauvés, elle, moi!... Elle m'eût +aimé; elle m'aimait, et je ne l'aurais pas maudite plus tard! Le bonheur +était là , loyal, religieux, naturel. Je n'avais qu'à étendre la main; +elle eût laissé prendre la sienne; nous nous serions fiancés, et chacun +eût gardé la foi promise. + +Fut-ce la présence de miss Sharp qui me gêna? Fut-ce la crainte +d'offenser ses dix-huit ans, si ingénus dans leur hardiesse? Dois-je +m'en prendre à ma stupeur, à mon respect? + +Je ne sus que dire; je balbutiai de vagues encouragements, à propos des +grands poètes; je voulus plaisanter à propos de mes vers; je fus +stupide. J'étais trop pur pour être habile. Elle était trop innocente, +pour comprendre mon embarras et m'en savoir gré. + +Je surpris une lueur serpentante dans les yeux gris de miss Sharp, une +menace de mépris. Les beaux yeux de Reine s'élargirent pour mesurer ma +maladresse. + + + + +IX + + +Je sortis de l'hôtel de Chavanges, confondu de ma timidité, et, dans la +rue, je retrouvai soudainement ce que j'aurais dû dire, ce que j'aurais +dû faire. + +Qui donc aurait pu m'enseigner la science de cette diplomatie +nécessaire, imposée par la civilisation à la sincérité des cÅ“urs de +vingt ans? Il semble qu'on doive instituer un jour dans les écoles, des +leçons pour enseigner à devenir fiancé, mari, éternellement amant, selon +la loi, toujours faussée, toujours méconnue de la nature immortelle?... + +Je m'égare; je prie qu'on m'excuse. Mais quand je pense à cet effroyable +malentendu qui fit le malheur de deux êtres, dignes alors de tout le +bonheur que la terre peut donner, je ressens encore les mouvements d'une +révolte, non contre Dieu qui m'a châtié, mais contre l'humanité, qui ne +m'a pas dit son secret, à moi, homme dans toute la loyauté de ma nature +humaine. + +La partie idyllique de mon amour n'a que ces épisodes qui ont préparé le +drame. Je la vis, vendant des roses et je l'aimai. Elle me surprit +griffonnant des vers et hésita à prendre au sérieux un amour sentimental +qu'elle devinait. Puis, quand attristée de son isolement, inquiète de +l'avenir, mue par une sorte de remords, elle me parla poésie et me +tendit l'âme, j'hésitai à mon tour; je fus aveugle, impie, absurde et je +me perdis, en la perdant... + +Cette année-là , je ne la revis plus. La marquise de Chavanges se +rétablit assez pour entrer dans une sorte de convalescence indéfinie qui +est le bercement lent du dernier sommeil. Elle partit avec sa +petite-fille et l'Anglaise pour l'Italie. Elles se fixèrent à Rome, +pendant l'hiver. J'eus indirectement de leurs nouvelles, sans avoir le +droit d'écrire. Je fus tenté, plusieurs fois, de m'adresser à miss +Sharp; je n'osai pas. Étais-je sûr de ce que j'écrirais, de l'effet que +produirait ma lettre, si elle était communiquée à Reine. + +Je passai cet hiver dans une agitation douloureuse. J'allai beaucoup +dans le monde, afin de le connaître bien, m'imaginant que j'avais besoin +de m'y corrompre un peu, pour servir infailliblement la pureté de mon +amour. Gaston voyagea. Je sus, à son retour, qu'il avait passé par Rome. +Il me parla de l'installation de ces dames, dans un superbe palais, des +hommages que la beauté de Reine s'attirait; mais la marquise avait la +coquetterie patriote pour sa petite-fille; elle n'admettait aucun +Italien parmi les prétendants. + +--Tu gardes tes chances! me dit-il en riant. + +Je ne lui avais fait aucune confidence; mais il savait à quoi s'en +tenir. + +Je lui demandai des nouvelles de miss Sharp. Il parut étonné de la +question. + +--Elle va bien. Ah ça! est-ce que tu voudrais faire la cour à cette +blonde sentimentale? + +--Pourquoi pas? repartis-je d'un rire que je croyais léger, moqueur, +cynique, et qui fit hausser les épaules à ce mauvais sujet expert, qu'on +ne pouvait tromper. + +Au printemps, j'allai à Strasbourg, embrasser mon vieux maître, l'abbé +Cabirand: je lui fis ma confidence complète. + +--Faites la demande à la grand'maman, dès qu'elle sera de retour, me +dit-il sagement; et il ajouta: Voulez-vous que je m'en charge? je lui +écrirai. + +Je le remerciai. Il n'eût plus manqué que la rhétorique de l'excellent +homme pour tout gâter. Je voyais en imagination sa lettre, sa grosse +écriture, avec des citations latines et une devise en tête de la page, +tirée d'un psaume! + +Quand je revins à Paris, j'appris que ces dames l'avaient traversé, sans +défaire leurs malles, et étaient reparties directement pour les +Ardennes. + +Gaston m'annonça que nous serions invités au château avec son père; mais +qu'il n'y aurait ni chasses, ni tapage, ni hôtes nombreux. La marquise +se croyait guérie, mais gardait une faiblesse qui rendait impossible +toute hospitalité bruyante. + +--Il y aura des séries, me dit mon ami. C'est une tournée de révision; +la marquise l'a dit à mon père; elle compte bien cette fois qu'elle +commandera le notaire, le curé et les violons pour l'automne. Prends +garde à toi! Je t'avertis que si tu t'y prends mal, je m'en mêlerai. + +--Pour me conseiller? + +--Non, pour te supplanter. Après tout, Reine est une très belle +personne. + +J'eus un tressaillement que j'attribuai à cet éloge brutal, et non à la +jalousie. + +Avec quelle anxiété je comptai les jours, et dans quelles transes je fis +le voyage! + +Nous arrivâmes, par une matinée radieuse. Gaston chantait tout haut dans +la voiture; moi, au bruit de sa voix, comme au bruit d'une cascade, je +rêvais, et je me jurais d'être brave, habile. + +Je ne fis plus de serment, quand je la vis, tant je fus stupéfait devant +sa toute-puissante beauté. + +Elle était revenue d'Italie, non pas transformée, mais arrêtée, fixée +dans sa forme définitive, tout à la fois idéale et réelle. La tête avait +gardé de cette atmosphère chaude, où flottent les atomes de la beauté +suprême, une coloration, une perfection de teint, un agrandissement du +feu dans le regard, un adoucissement plus profond du sourire sur la +bouche, et aussi une façon plus artistique, en restant naïve, d'être +belle, que nous n'avions pu le rêver. Des bijoux achetés à Rome +complétaient cette transfiguration de sa physionomie. Je la trouvais +grandie. C'était peut-être seulement qu'elle marchait plus haut sur la +terre. + +Elle nous accueillit avec autant de liberté qu'autrefois, mais avec une +liberté plus mondaine, plus femme, moins jeune fille. Elle restait aussi +chaste de maintien; mais elle était plus décolletée, et ses beaux bras +faisaient cliqueter ses bracelets de corail ou de mosaïque qu'elle +montrait fièrement, comme des souvenirs de voyage, en retroussant sa +manche, en mettant son poignet blanc et ferme près des lèvres, sous les +yeux. + +Maintenant que je suis vieux et que je vois clair dans ce passé, je me +rends compte du sentiment d'effroi, autant que d'adoration, qui me +saisit à l'aspect de cette jeune fille, si vivante et si corporellement +belle. + +J'allais l'aimer, non plus seulement de cet amour mystique qui veut +ruser avec la chair, mais de cet âpre amour, le vrai, celui qui confond +tous les désirs et qui veut la possession complète. + +Je dus la regarder avec des yeux qu'elle ne m'avait jamais vus, car, +pour la première fois, elle baissa les siens, et sa poitrine se souleva, +comme alarmée d'être si brutalement regardée. + +Le père de Gaston était arrivé un jour avant nous. La marquise, si +frivole qu'elle fût, avait sans doute posé la condition de cette visite +pour nous admettre. Peut-être aussi, en faisant, par séries, +l'inventaire des prétendants à la main de sa petite-fille, voulait-elle +avoir à sa portée, dans le cas d'une décision, un partenaire pour +conclure aussitôt le mariage. M. de Thorvilliers était mon tuteur, en +même temps que le père de Gaston. Il pouvait être le répondant de l'un +et de l'autre. + +Miss Sharp paraissait me garder rancune et ne plus vouloir de mon +secret. Elle fut d'une politesse exacte, sans sourire, et je ne la +rencontrai plus dans la bibliothèque. + +Il est vrai que je me souciais peu des livres; que je ne voulais plus +trouver de prétextes pour m'isoler. J'avais la fierté de mon âge, de mon +nom, et aussi, je puis l'avouer, de ma figure. + +Le soir de mon arrivée, pensant aux honnêtes intentions de mon maître, +je me disais, devant mon miroir: + +--C'est moi qui la demanderai; c'est moi qui l'obtiendrai d'elle-même, +moi, moi! + +Le lendemain de ce pacte orgueilleux avec mon pauvre courage, je me +trouvai tremblant devant Reine de Chavanges, que je rencontrai de bon +matin, dehors, quand je la croyais encore chez elle. + +Je n'avais pas dormi; j'étais tout en feu, et quand je la vis, venant de +la partie du jardin située devant le balcon de la bibliothèque, où l'on +cultivait toutes les variétés de roses, les mains chargées de fleurs, +j'eus une angoisse subite qui faillit me rendre muet. + +Elle fut surprise de me voir, et rougit, comme je rougissais. Ce fut +elle qui parla d'abord. + +--Par quel miracle êtes-vous descendu avant neuf heures? + +Elle riait. J'osai sourire. + +--Et vous, mademoiselle? + +--Moi, c'est mon habitude. Vous ne le savez pas? + +J'aurais pu répondre que je le savais; que c'était pour cela que j'étais +venu dans le jardin. Mais je ne voulais pas mentir, quand j'étais +tourmenté du désir d'être vrai. + +--Non, mademoiselle, je ne le savais pas. + +Elle fut contente de ma réponse. Mon mensonge l'eût blessée. + +--Vous me prenez donc pour une Parisienne? Je suis une campagnarde; mais +vous? + +--Moi, je suis un paysan. + +--Oh! un paysan qui fait des vers! + +--Une campagnarde qui admire Victor Hugo et qui traduit Byron! + +--J'ai fini mes lectures et mes études. + +--Et moi, mademoiselle, j'ai suivi votre conseil: je ne fais plus que de +la prose. + +Elle porta sa botte de roses à son visage pour les respirer et ne +répliqua pas. Je m'enhardis, et, montrant les fleurs: + +--Est-ce que vous avez encore une vente de charité? + +--Non. + +--Tant pis. + +--Pourquoi? + +--Je vous achèterais votre récolte. + +--Tout cela? Ce serait bien cher! + +Sa voix s'était légèrement voilée, et, se masquant avec les roses, elle +fit quelques pas dans l'allée. + +Le sang me battait dans les tempes, avec force. Je marchais à côté +d'elle. J'eus peur qu'elle ne rentrât bientôt, et, m'arrêtant, pour +l'inviter à s'arrêter, du ton le plus léger, ou le moins fort que je pus +prendre, je lui dis: + +--Si vous n'en vendez pas, en donnez-vous? + +Elle se démasqua, et, me regardant pendant une seconde, de ses yeux +noirs, profonds et clairs. + +--A ceux qui sont mes amis? Oui, volontiers. + +--A ce titre, je puis prétendre... + +--Oh! s'écria-t-elle, avec un rire qui vibra sans amertume, ne prononcez +pas ce vilain mot, _prétendre_! Je l'ai pris en horreur. Êtes-vous mon +ami? Dites-le moi, simplement, sans prétention. + +J'essayai de mettre toute mon âme dans une réponse banale: + +--Oui, je le suis. + +--Eh bien, voilà une rose! + +--Merci. + +Nous fîmes encore quelques pas. Nous allions nous trouver hors du +parterre, dans la place nue et sablée qui séparait le jardin de la +maison. Elle s'arrêta, hésita, puis se retournant et rentrant dans +l'allée: + +--Gaston n'est pas descendu avec vous? + +--Non. + +--Le paresseux! il dort encore; il ne s'éveille avec l'aurore que les +jours de grande chasse. Mais, au fait, vous ne m'avez pas dit pourquoi +vous êtes descendu de si grand matin? + +Le nom de Gaston m'avait rendu jaloux. Je devins intrépide. + +--Si je vous le dis, vous vous fâcherez peut-être! + +Reine me regarda, mais de côté, non plus directement. Ses sourcils se +froncèrent, puis se détendirent. Elle prit cet air de dignité qui lui +allait si bien dans ses hardiesses, qui la défendait mieux que toutes +les réserves. + +--Que pourriez-vous me dire, monsieur d'Altenbourg, qui pût me fâcher? + +Cette fierté, tempérée par un sourire, au lieu de m'intimider, me +rassura. + +--Si je vous disais, par exemple, que je n'ai pas eu de peine à +m'éveiller, parce que je n'ai pas dormi, et que, sans espérer vous +rencontrer, j'avais hâte de venir dans cette partie du jardin où vous +venez si souvent! + +Je suffoquais; je m'arrêtai. + +Elle eut un sourire plus doux et sa voix se fondit dans son sourire. + +--Il n'y a rien là -dedans qui puisse me fâcher. + +--Et si je vous dis que je vous aime? + +Elle me frappa légèrement le bras, avec la botte de roses, pour +m'interrompre et essayant de plaisanter: + +--Vous m'avez déjà dit que vous étiez mon ami. + +--Votre ami, oh! oui, je vous le jure; car je puis l'être, même malgré +vous... mais, votre... mari? + +Elle eut un petit rire et un petit frissonnement: + +--Oh! cela! c'est plus sérieux! + +--Cela vous effraye? + +--Non. + +--Cela vous étonne? + +--Eh bien, non! Mais je m'imaginais que vous m'auriez dit cela +autrement, moins vite, moins brusquement. + +--Vous voulez de la prose! + +Mon aveu lancé, je me sentais devenir brave. Elle avait baissé la tête. +Je ne voyais pas sa figure; mais dans l'ombre projetée par son chapeau +de jardin, je distinguais la rougeur qui envahissait son cou. + +Après un court silence qui me parut bien long, elle se redressa: + +--Après tout, vous avez raison de me parler ainsi, et vous auriez bien +tort d'ajouter quoi que ce soit. J'accepte l'amitié, j'y compte, et je +vous donne franchement la mienne. Je vous en avertis; elle a plus de +prix que mes roses; car je n'ai pas eu jusqu'ici un ami. Tous ces jeunes +gens qui défilent, qui demanderaient ma main à cause du million qu'on +peut y mettre, ne voudraient pas de mon amitié, sans dot. Nous avons des +raisons pour être amis. Cela suffit-il pour être mari et femme? Je vous +scandalise, n'est-ce pas? + +Je n'étais pas scandalisé, j'étais inquiet. + +Elle continua: + +--Que voulez-vous? On m'a tant parlé du mariage que je suis tout à la +fois blasée sur cette idée et mise en défiance pourtant. Depuis deux ou +trois ans, à chaque coup de chapeau qu'on nous donne dans la rue, à +chaque invitation qu'on m'adresse dans un bal, je me dis:--Ah! mon Dieu, +en voilà encore un qui va demander ma main!--Je laisse bonne maman +grossir le nombre des prétendants, espérant tout ensemble qu'il y en +aura tant, que je ne pourrai choisir, et que dans cette quantité, j'en +trouverai peut-être un. + +Reine affectait la gaieté; mais la tristesse se montrait. Je voyais +distinctement toutes sortes d'idées voltiger comme des papillons autour +d'elles, en faisant mouvoir leur reflet sur son visage. Pour la première +fois, cette jeune fille qui disait ordinairement tout ce qu'elle +voulait, était agitée de la volonté fière de dire ce qu'elle avait +toujours réservé. Son instinct pudique, sa raison hâtivement mûrie, et +aussi sa jeunesse qui s'épanouissait au soleil levant, la troublaient, +l'agitaient, lui donnaient un embarras qu'elle savourait, tout en +essayant de s'en affranchir. + +Elle marcha plus vite. L'allée du parterre aboutissait à un couvert de +tilleuls. Nous allâmes jusque-là , et nous nous arrêtâmes devant l'ombre +trop épaisse. Reine retira son chapeau, le laissa tomber sur un banc de +pierre qui était adossé aux tilleuls, passa la main sur le bandeau de +ses cheveux, et me regardant en face: + +--Je comprends que vous ne pouvez pas me demander autre chose que de +devenir comtesse d'Altenbourg. Vous êtes obligé de me dire ce que tous +ces messieurs me diraient s'ils n'avaient pas peur que je leur rie au +nez; ce que Gaston me débite pour se moquer de moi. Oui, c'est dans +l'ordre, et pourtant cela ne me rassure pas. Dans les romans, au +théâtre, le mariage est un dénouement; dans la vie réelle, il est un +commencement. Je redoute ce commencement, et j'aurais honte d'avoir +dénoué mon petit roman sans l'avoir commencé... C'est bien hardi ce que +je vous dis là . Mais j'ai été si mal élevée. Vous devez vous en douter. + +Elle eut un rire nerveux. Les roses la gênaient; elle les jeta sur le +banc, à côté de son chapeau, et joignant les deux mains avec force: + +--Encore, si l'on ne m'avait jamais parlé que de mariage! Je +l'accepterais comme un hasard qui ne doit pas effrayer une âme +vaillante, et je me dirais que je suis résolue à être, quand même, une +honnête femme, comme ma mère. Mais, si vous saviez! si vous saviez! +Bonne maman ne retient pas tous ses souvenirs. Elle en laisse s'envoler +qui sont de singuliers avertissements pour une jeune fille, et de +singulières leçons pour une jeune femme. Elle a parfois des repentirs +qui sont aussi profanes que ses gaietés; et puis miss Sharp, la +sentimentale miss Sharp ne veut pas que je me marie, sans être bien sûre +d'aimer mon mari, comme un héros; et puis, il y a les poètes dont on ne +se méfie pas; et puis, il y a cela, tenez, ce soleil, ces roses, je ne +sais quoi encore qui me conseille le bonheur, sans me le montrer, en me +faisant redouter de l'accueillir trop vite, trop tôt... Puisque vous +êtes mon ami, je ne me gêne pas avec vous; eh bien, la vérité, c'est que +je souffre et que je sens que je ne dois pas souffrir. Qu'avez-vous à me +dire pour me consoler et me rassurer? + +Elle était resplendissante et son beau visage était comme un ciel ouvert +où l'on voyait combattre des dieux. Elle avait fait un grand effort pour +me dire cela. Son front était rougi, ses yeux pétillaient d'un rire +moqueur ou d'une larme. + +Moi, ébloui, enivré, j'aurais voulu la prendre entre mes bras et dans un +baiser lui donner l'initiation au bonheur sacré qu'elle rêvait et que +mon amour sacré lui eût gardé! + +J'étais sans doute très pâle, dans l'extase ardente qui accumulait le +sang au cÅ“ur et qui m'étouffait. + +Elle m'observait et se trompa à cette pâleur. + +--Vous aussi, vous souffrez, me dit-elle avec une candeur d'enfant. Je +vous fais de la peine. Ce n'est pourtant pas ma volonté; mais il faut +bien que nous nous expliquions. + +Ce qu'il y avait d'innocence radieuse, en elle, autour d'elle, sur son +front, dans ses yeux, me pénétra. Mon cÅ“ur battit avec moins de +violence; je lui souris d'un sourire fraternel, me croyant bien fort, +parce qu'elle était bien pure, malgré tout. + +Elle s'assit sur le banc, en repoussant les roses, et, me montrant une +place à côté d'elle: + +--Causons raisonnablement; voulez-vous? + +--Ce n'est donc pas raisonnable, ce que nous avons dit? + +Elle reprit en secouant la tête: + +--Je suis toujours plus romanesque que je ne veux l'être; c'est un +défaut qui me vient de bonne maman. Je voudrais avoir le sang-froid de +miss Sharp... Je vous propose de ne plus parler de tout cela, au moins +pendant huit jours; voulez-vous? + +--Je veux tout ce que vous voudrez. + +--C'est une réponse de prétendant. + +--C'est la soumission d'un cÅ“ur qui vous aime. + +Elle eut un battement des paupières, sur ses yeux noirs qui se +rallumaient et qu'elle voulait éteindre. + +--Avec quelle facilité, vous autres hommes, vous prononcez certains +mots! Eh bien, moi, monsieur mon ami, je vous estime beaucoup, mais je +ne sais que vous répondre, pour ne pas forcer la vérité. Ne dites rien à +bonne maman. N'allez pas me demander en mariage; je refuserais. +Faisons-nous un secret à nous deux de cette promenade. Restez avec moi +ce que vous étiez hier, bon, simple, confiant. Quand j'aurai pris mon +parti, je vous le dirai loyalement. Est-ce convenu? + +Elle me tendit la main que je saisis, que je gardai et qu'elle n'essaya +pas de retirer. + +--Si je vous renvoie, ajouta-t-elle, vous vous en irez sans me maudire? + +--En vous aimant toujours. + +--Ah! voilà que vous contrevenez déjà à la convention! + +Elle pencha la tête, qu'elle secoua pour me gronder. Elle était adorable +de grâce. + +--Et si vous ne me renvoyez pas? lui demandai-je doucement. + +Elle rougit de nouveau, voulut rire; mais son rire était factice: + +--Si je ne vous renvoie pas, vous vous en irez par condescendance, +parce que vous me gêneriez. + +Je me serrai un peu contre elle: + +--Pourquoi? + +Elle se tourna vers moi. Ses yeux parurent se troubler; elle me dit +lentement, presque confuse de ce qu'elle avait entrepris de dire: + +--Parce que celui auquel je laisserais deviner que je l'aime ne recevra +de moi, tout haut, cet aveu que le jour de notre mariage. + +--Ah! si je devinais jamais cet aveu! dis-je en portant sa main à mes +lèvres et en la couvrant de baisers. + +Sa main frémit dans la mienne mais se détendit, et les doigts +s'allongèrent sous la caresse. Reine était un peu pressée contre moi; je +crus qu'elle s'appuyait; je l'enlaçai pour la soutenir. Le vertige du +sacrilège m'affolait. Je penchai mon visage sur le sien qui se +renversait. Ses yeux qui s'étaient fermés avec langueur, palpitèrent, se +rouvrirent, flamboyèrent. Elle se redressa, se dégagea, et, debout, à +deux pas, indignée contre elle autant que contre moi, elle me dit, les +dents serrées: + +--Vous feriez bien de partir tout de suite. + +J'allais protester, m'excuser. Elle m'interrompit d'un geste énergique: + +--Non, non, pas un mot, je vous en conjure! C'est ma faute encore plus +que la vôtre. + +--Comme je vous aime! m'écriai-je, sans calculer si ce cri d'amour +n'était pas, dans ce moment même, un redoublement d'offense. + +Mais cette imprudence parut me donner la victoire. + +Elle s'approcha de moi, et plongeant ses yeux dans les miens: + +--Si je vous en disais autant, me laisseriez-vous? partiriez-vous? + +Je crus que j'allais tomber à ses pieds. + +--Vous m'aimez? + +Elle pencha la tête, se croisa les bras, se refroidit dans cette +attitude pendant deux secondes, puis se redressant avec un soupir de +lassitude, d'une voix étonnée, comme si elle venait de peser et de juger +les paroles d'une autre: + +--Franchement, je ne sais pas... Tenons-nous en à la trêve conclue. + +Elle ramassa son chapeau de paille, ne le remit pas sur sa tête et +s'avança dans le parterre. + +Moi, tout décontenancé par ces brusques variations, sans remords d'avoir +contredit notre amitié fraternelle, que démentaient inconsciemment ses +précautions pudiques, agité, malgré tout, d'un espoir immense, incertain +de ce que je pouvais dire pour ne pas la blesser dans cet état de +surexcitation nerveuse, je ramassai naïvement les roses. + +--Vous oubliez vos fleurs. + +--Je n'en veux plus! laissez-les là . + +Elle était redevenue la jeune fille despotique, hautaine, qui me +désespérait si souvent; l'autre, qui avait rayonné et palpité d'une vie +si vraie, si logique dans ses inconséquences, avait disparu. + +Je jetai sur le tas de roses qu'elle laissait à terre la rose qu'elle +m'avait donnée et que j'avais mise à ma boutonnière. + +Elle se dirigeait vers le château, mais sans se hâter. Je me tins +quelques instants en arrière, puis, l'ayant rejointe, je marchai à côté +d'elle. La moitié de ce retour se fit en silence; pourtant, en arrivant +à l'extrémité, du parterre de roses, elle me dit, tout à coup, d'une +voix calme, limpide, presque gaie. + +--Avez-vous lu _Ruy-Blas_, monsieur d'Altenbourg? + +--Je l'ai vu jouer. + +Le drame de Victor Hugo avait été représenté au mois de novembre +précédent, pendant que Reine et la marquise étaient à Rome, et j'avais +assisté à la première représentation. La pièce imprimée était sur une +table, dans le salon du château. C'était Gaston qui l'avait apportée. + +Comme mademoiselle de Chavanges s'était interrompue, je l'interrogeai à +mon tour. + +--Pourquoi me demandez-vous cela? + +--Parce que miss Sharp voulait me persuader de n'accepter pour mari que +le soupirant assez agile pour escalader, comme Ruy-Blas, ce balcon, +là -bas, qui donne accès à la bibliothèque, et accrocher sa +correspondance à la fenêtre. Mais comme ce héros ne courrait ni le +risque d'une hallebarde, ni le danger de broussailles en fer, j'ai dit à +miss Sharp que le moyen n'aurait rien d'héroïque. Une échelle de +jardinier suffirait; on monterait chez moi, comme à la cueillette des +pommes... Pourquoi faire? Je ne suis _reine_ que par le prénom, pas même +par le nom... On peut me parler, sans en mourir, me toucher même, sans +en être foudroyé, et, à moins d'inspirer une passion à un valet de +chambre... + +Elle partit d'un éclat de rire étourdi. Cette gaieté m'attristait comme +une cruauté envers elle et envers moi. + +Elle poursuivit: + +--Bonne maman ne trouvait pas l'idée absurde. Seulement elle n'a pas lu +_Ruy-Blas_. De son temps, quand on escaladait un balcon, la fenêtre +s'ouvrait. C'était bien plus grave. Je ne suis pas Juliette; vous n'êtes +pas Roméo; aucun Montagu et nul Capulet ne nous gênent. La sérénade, +l'échelle sont inutiles. Si je changeais d'avis, je vous le dirais, +monsieur, mon ami. Au revoir! + +Elle s'échappa, rentra au château. Moi j'errai encore dans le jardin, +ravi d'avoir osé faire mon aveu, honteux de ce qui l'avait suivi, +déconcerté du sang-froid de cette singulière fille, tour à tour si +charmante et si effrontée. + +N'était-il pas extraordinaire qu'elle eût pensé, de même que miss Sharp, +à Roméo et Juliette? L'Anglaise lui avait-elle parlé de moi, en citant +Shakespeare? + + + + +X + + +Ai-je besoin de répéter l'excuse que j'ai déjà invoquée? + +Le vieillard ne raconte cette scène de jeunesse, de passion naïve, que +pour faire mieux comprendre le désespoir qu'elle a amené, le malheur +dont elle est la cause. Je ne cherche à ranimer aucune étincelle dans +ces cendres. Mon âme tout entière est à ma fille. Mais qui sait si ma +fille, un jour, ne lira pas ces pages! Je veux qu'en apprenant de quel +amour coupable elle est née, elle sache aussi de quel amour innocent et +sublime l'adultère a été la revanche désespérée. + +Au déjeuner qui suivit notre rencontre dans le jardin, Reine, sans +affectation, ne m'adressa pas une seule fois directement la parole. Elle +taquina M. de Thorvilliers, causa avec Gaston, avec tout le monde, +librement, gaiement. + +Je me dis qu'il y avait dans cette réserve une sorte de pudeur +rétrospective et une précaution. Elle m'avertissait que je ne devais me +prévaloir d'aucun droit, et qu'il fallait expier les témérités de notre +promenade. Elle ne savait, d'ailleurs, comment me parler, pour rester +simple et discrète. Si elle était familière, le serait-elle trop pour +les autres qu'elle renseignerait, pour moi dont elle encouragerait la +présomption? Enfin, elle commençait l'exécution du contrat. Ne pas se +parler était le meilleur moyen de ne pas trahir les conventions. + +Je fus donc calme et rassuré. + +Quand je me retrouvai seul, j'analysai les émotions de ma promenade, et +j'en conclus, avec fierté, que si je n'étais aimé déjà , je le serais +bientôt; qu'un combat s'était livré entre la pureté et la jeunesse, +entre la raison d'une jeune fille émancipée par la sagesse mondaine et +ses instincts féminins; qu'elle s'était défendue sincèrement, comme elle +s'était exposée candidement; que les influences de sa grand'mère, de +miss Sharp et les élans de sa nature motivaient ces ondulations de +caractère qui effaraient parfois ma logique, et, qu'après tout, elle +était intelligente, bonne et admirablement belle. + +Je n'avais à m'effrayer que de l'immensité du bonheur entrevu. Je +n'avais pas assez souffert pour le mériter. + +Mais le lendemain et le surlendemain, quand, poursuivant la même +tactique, Reine ne m'adressa pas davantage la parole, affecta de causer +avec Gaston, devint presque tendre, câline avec lui, je commençai à +m'alarmer. La stratégie ne me paraissait pas devoir aller jusque-là . Je +n'étais pas encore jaloux; je comprenais que je pouvais l'être avec +frénésie. + +Je donnai un prétexte à cette inquiétude. Je connaissais la témérité de +Gaston. Il n'avait guère de principes que ceux qui suffisent pour se +tenir bien dans la bonne compagnie. Le décorum le retenait, sans +l'obliger; mais il rusait continuellement avec la morale. Il avait un +esprit si habile à se risquer; il trouvait des sous-entendus si +ingénieux pour ménager les oreilles, le goût, en piquant la curiosité la +plus équivoque; je lui avais si souvent entendu répéter que dans le +monde, dans le meilleur, il ne faut jamais craindre, même sans plan +arrêté, d'amorcer à tout hasard, le cÅ“ur et les sens des jeunes femmes +et des jeunes filles, comme on amorce, en passant devant une belle eau, +les poissons qu'on n'a pas l'intention de pêcher; je connaissais si +intimement sa perversité élégante, parfaitement gantée, qu'en lui voyant +prendre plus fréquemment la main de Reine; qu'en le voyant se pencher à +son oreille, pour lui murmurer je ne savais quelles paroles qui +faisaient rire parfois et parfois rougir mademoiselle de Chavanges, je +sentis sourdre en moi un dépit nouveau et s'amasser de la colère. + +Si Reine avait ajourné nos fiançailles, moi je les avais accomplies. Je +ne voulais permettre à personne de mettre une ombre sur cette âme que je +m'adjugeais, d'alarmer une pudeur qui était celle de ma femme, de jeter +dans cette nature abondante et saine, aucun ferment dangereux. + +Le souvenir même de cette langueur dans le jardin me faisait supposer +des périls, des surprises, de la part d'un mauvais sujet sans scrupules +comme Gaston. + +Au bout de huit jours, j'étais tout à fait au supplice. + +On devait le voir. Reine s'en aperçut, mais elle s'offensa de cette +inquiétude, comme d'un manque de confiance; elle la bravait en +l'irritant. + +Sans me parler davantage, elle me décochait indirectement des traits que +seul, d'abord, je reconnaissais pour être à mon adresse, et qui parurent +ensuite, à tout le monde, m'être trop manifestement destinés, quand, à +plusieurs reprises, je me trahis. + +Miss Sharp, qui ne savait rien sans doute de la scène du jardin, et qui +pendant ce dernier séjour de moi au château, était restée dans une +réserve complète à mon égard, me prit cependant en pitié. + +Un soir, dans le salon, après dîner, nous nous trouvâmes pendant +quelques instants isolés. + +Les portes-fenêtres ouvrant sur le jardin étaient ouvertes. On avait +roulé sur le perron le grand fauteuil de la marquise. Reine sur un +tabouret, aux genoux de sa grand'mère, caquetait gentiment avec M. de +Thorvilliers et Gaston. + +Miss Sharp était près de se retirer, selon sa coutume. Elle me rencontra +accoudé à l'angle du piano. J'écoutais de loin, avant de m'approcher, le +bavardage qui s'envolait dans le jardin. Il faisait sombre dans la +partie où j'étais; je ne pouvais être vu. Je fis un geste de douleur ou +de dépit. Miss Sharp qui passait à côté de moi s'arrêta et me murmura: + +--Prenez garde! Vous êtes jaloux! + +Je tressaillis; je voulus nier. + +--Oui, oui, vous êtes jaloux, reprit-elle, en me touchant le bras: je +le sais, je le comprends. Soyez-le beaucoup, si vous voulez, mais ne le +laissez pas voir. Vous le deviendriez avec raison; tandis que vous +n'avez encore aucune raison pour le devenir. + +Elle n'attendit pas ma réponse et disparut sans bruit. + +Cette sympathie de miss Sharp me fortifia; ce conseil me plut. Je +rejoignis la groupe des causeurs. Je m'appuyai au dossier du fauteuil de +la marquise; je fis ma partie dans le caquetage entamé; il paraît que +j'eus de la verve, plus que d'habitude; Gaston le constata en riant et +m'en félicita. + +Un peu plus tard, la marquise étant remontée chez elle, reconduite par +sa petite-fille, le duc de Thorvilliers et Gaston étant descendus dans +le parc, je guettai le retour de Reine, et seul avec elle, quand elle +redescendit, je l'abordai résolument et lui dis: + +--Voilà les huit jours expirés; dois-je partir? dois-je rester? + +--Déjà ! répondit-elle gaiement. Oh! comme le temps passe! Est-ce qu'il +vous a paru long? + +--Vous voyez que je l'ai compté! + +--Si je vous demandais de me faire crédit? + +--Je consentirais; à une condition... + +J'allais, maladroitement, lui parler de Gaston, de son jeu avec lui. +Elle m'interrompit: + +--Oh! sans condition! Je croirais que le courage va vous manquer. + +--Vous avez raison, répliquai-je, j'aurais l'air de douter de vous. Sans +condition! + +--Merci, et je vais vous prouver que je vous estime. Huit jours ne me +suffisent plus, il m'en faut quinze. + +--Tant que cela? + +--Oui, tant que cela. Cela prouve au moins l'importance que vous avez +dans mon esprit, et c'est pour vous punir. Prenez garde qu'à l'échéance +je ne vous demande un mois! + +Je me soumis de bonne grâce. Les jours suivants, elle me parla +davantage, elle parla moins à Gaston. + +J'étais ravi. Mais Gaston n'était pas homme à laisser diminuer la petite +importance qu'il avait prise pendant huit jours. Je crus m'apercevoir +qu'il se révoltait; qu'il insistait à toute occasion; qu'il menaçait +même. + +Trois jours après ce renouvellement du pacte, entre Reine et moi, un +matin, avant le déjeuner, Gaston entra dans ma chambre, gai, moqueur +comme d'habitude, le cigare à la bouche, une rose à la boutonnière; mais +sa gaieté, à certains moments, vibrait; ses yeux avaient des reflets +d'acier qui en changeaient la couleur. + +Il ne me dit pas bonjour; s'assit familièrement sur le bras d'un grand +fauteuil, huma par trois fois son cigare, et me dit brusquement: + +--Est-ce que c'est toi qui défends à Reine d'être avec moi comme par le +passé? + +Mon cÅ“ur tressauta; j'étais surpris et, dans le premier moment, plus +fier qu'alarmé de cette plainte, qui me reconnaissait des avantages. + +--Tu es fou, lui dis-je avec bonté. + +--Ne t'évade pas. Réponds nettement. + +--Je réponds non. J'ajoute que c'est me supposer fat que de m'attribuer +cette prétention, et c'est faire injure à mademoiselle de Chavanges. + +--Jésuite, va! + +--Quel jésuitisme vois-tu là dedans? + +--Est-ce que je ne sais pas bien que tu fais la cour à mon ancienne +camarade? + +--Tu n'as pas de mérite à deviner que je l'aime. Qu'as-tu donc ce matin? + +Il partit d'un grand éclat de rire. + +--Je n'ai rien. Je m'amuse de la comédie que vous me donnez depuis huit +jours, Reine et toi, et je voudrais être dans la coulisse. Qu'est-ce qui +s'est passé entre vous? Voyons, je suis ton ami, presque ton frère, tu +me dois une confidence. Je la veux, je l'exige. + +--Il ne s'est rien passé! + +--Tu me dis cela, en face? Répète-le devant la glace. Tu n'oseras pas; +tu te verrais rougir. + +Je sentis en effet le sang m'envahir les joues. + +--Encore une fois, Gaston, tu es absurde, avec tes suppositions. + +--Vrai? dit-il, en se levant et en envoyant des bouffées de tabac au +plafond, vous n'avez pas de rendez-vous au jardin, à la bibliothèque, +ailleurs, que sais-je? Si tu pouvais te rendre compte de l'étrangeté de +votre attitude! Vous vous parliez trop peu devant le monde, il y a +quelques jours, pour n'avoir pas trop de choses à vous dire en +tête-à -tête; à moins que le dialogue ne soit remplacé par la +correspondance. Pendant ce temps-là Reine trouvait bien le moyen de +m'extraire des détails sur ton compte. Maintenant elle en sait assez; tu +as complété les renseignements... Montre-moi un de ses billets doux! + +--Gaston! Gaston! + +--Tu t'emportes, parce que je vois dans ton jeu. + +--Il n'y a pas de jeu, et je ne m'emporte pas. Je te le répète, mes +sentiments pour mademoiselle de Chavanges ne sont pas des mystères pour +toi. Dès le premier jour, je te les ai avoués et tu as été le premier à +m'encourager. + +--C'est possible; mais tu es ingrat. + +--Je t'affirme sur l'honneur!... + +Il redoubla de gaieté: + +--Diable! tu en es là ? Tu jures sur l'honneur? En pareille matière, plus +un serment est gros, plus il cache de secrets. Quand on offre son +honneur pour caution, c'est qu'on est en train d'ébrécher celui... + +J'étais indigné: + +--Gaston! je te défends de continuer. + +--Ah! ah! les choses en sont à ce point? Eh bien, au lieu de me fâcher, +je vais te donner un conseil. Tu commets une grande maladresse. Tu me +refuses pour allié; prends garde de m'avoir pour adversaire! + +--Je veux te garder pour ami. + +--C'est en ami que je te parle, en ami de Reine aussi. Pourquoi ne pas +recourir à ma vieille expérience? Je vous aiderais; je serais un +excellent confident. Vous vous y prenez mal. + +Je voulus protester; Gaston m'arrêta d'un geste. + +--Quand je te dis qu'on ne peut pas me tromper. J'ai le flair de +l'amour. Lorsqu'il commence à fleurir quelque part, je le sens tout de +suite, et cela me rend amoureux. Méfie-toi! Je me contenterais de vous +voir cueillir la fleur éclose; si tu prétends me la cacher, je la +cueillerai pour moi. Tu entends! + +--C'est à propos de mademoiselle de Chavanges, que tu parles ainsi? +murmurai-je avec stupeur. + +--Pourquoi pas? Reine sera une femme comme les autres, plus jolie, plus +désirable que bien d'autres! Elle ne voudrait de moi, pour mari, qu'à la +dernière extrémité, et que si sainte Catherine la menaçait. Je ne sais +pas trop si, à ce moment-là , je me déciderais à l'épouser. Je ne tiens +pas à la reconnaissance des vieilles filles; je tiens davantage à la +discrétion des jeunes. Sans être présomptueux, je crois que si je le +voulais bien... comme je sais vouloir, avec une nature aussi complète +que celle de mademoiselle de Chavanges, il ne me faudrait pas beaucoup +d'efforts pour la faire rire de ce qui la rend rêveuse, et pour +incruster un solide baiser sur cette jolie bouche... + +A la grossièreté de ce propos, je me sentis pris d'une fureur sacrée. + +--Tais-toi, misérable! C'est abominable de parler ainsi. Pas un mot de +plus, où nous nous fâcherons. + +J'étais pâle; je tremblais de tous mes membres. Je me croyais tout +entier à l'indignation que me causait cette impiété, ce cynisme. Depuis, +en repassant mes souvenirs, j'ai compris que ces paroles brutales +évoquaient précisément cette scène de tentation, d'ardeur, du fond du +jardin qui, pendant une seconde, m'avait fait tenir mademoiselle de +Chavanges dans mes bras. Le baiser dont il parlait avec impudence, ne +l'avais-je pas souhaité? N'en sentais-je pas encore la fièvre irritante +sur la lèvre? Je me croyais scandalisé; je n'étais que jaloux. + +Gaston, plus expert que moi, vit mieux dans ma conscience. + +--Je te fais venir l'eau à la bouche, me dit-il en ricanant. + +Je m'avançai sur lui, sans trop savoir ce que je voulais, agitant la +main, la levant. + +L'aurais-je frappé? Pour le tuer, peut-être; non pour me contenter d'une +insulte. + +Il me saisit prestement, fortement, le poignet, sans paraître se +défendre, et me maintenant ainsi, en me regardant avec ses beaux yeux +qui rayonnaient: + +--Encore une fois ne me mets pas au défi! + +Il pâlissait à son tour, malgré son air de sang-froid. + +--Au défi de commettre un crime? demandai-je solennellement. + +--Au défi de te supplanter, d'aller plus vite que toi en besogne. Reine +est embarrassée; c'est visible. Tu l'ennuies, autant que tu +l'intéresses. Elle ne peut pas te demander d'avoir moins de respect; +mais elle souffre d'être une madone. Elle craint de chercher une +comparaison... prends garde que je ne la lui offre... Je te l'ai déjà +dit, fais la cour à miss Sharp. Voilà une fille sentimentale qui te +convient tout à fait. + +L'idée de miss Sharp le remit en gaieté. Il me lâcha le poignet et se +laissant tomber dans le fauteuil: + +--Sais-tu qu'elle est jolie miss Sharp, délicate, blonde. Ah! les +blondes, voilà ton affaire. Laisse-moi les brunes! + +Son rire, devenu gros, secouait sa poitrine. J'avais repris un peu de +sang-froid. Je devinais confusément que ma colère était une maladresse. +J'aurais dû me mettre au ton de ses railleries. Je l'avais blessé; il me +garderait rancune. + +J'essayai de regagner un peu du terrain perdu. Je voulus le flatter. + +--Mon cher Gaston, je ne te mettrai jamais au défi d'être plus aimable +que moi; tu n'as pas de preuves à me donner de ta supériorité. Ne +luttons pas. Je ne t'ai fait tort auprès de personne; ne me fais pas +plus de tort que ma gaucherie ne m'en donne. Quant à miss Sharp, je +l'estime... + +--Tu dis cela bien froidement. Tu m'en as parlé avec plus de chaleur! + +--C'est possible. + +--Je sais qu'elle te trouve poli, aimable. + +--Eh bien, je veux qu'elle garde cette bonne opinion de moi. + +--A ton aise! Pourtant, avec elle, ton vÅ“u de chasteté eût été plus +facile, moins gênant. + +Je tressaillis. Gaston allait-il se permettre sur le compte de +mademoiselle de Chavanges un de ces commentaires impudiques dont il ne +se privait guère. + +Avec un fanfaron de vices et un vicieux assez intrépide pour tenir la +gageure de ses fanfaronnades, tout était possible, tout était dangereux. + +Je lui aurais sauté à la gorge, s'il avait continué. Mais il jugea +inutile de me torturer davantage. + +--Ainsi, ce n'est pas toi qui es cause des grands airs que prend avec +moi mademoiselle de Chavanges? + +--Non. + +--Alors, c'est elle qui me le paiera. + +Il paraissait adouci; mais la raillerie qui pétillait dans ses yeux, +sans me provoquer davantage, me menaçait tout autant. + +Il me quitta, en sifflotant, et sans me donner la main. La loyauté lui +défendait de dissimuler tout à fait avec moi, et de me traiter autrement +qu'en rival. + +Il est parfaitement admis dans le meilleur monde qu'il est moins lâche +de mentir aux femmes qu'aux hommes. Gaston voulait garder une certaine +sincérité de rancune avec moi. + +Voilà du moins ce que je pensai ce matin-là . + + + + +XI + + +De cette conversation data la crise qui me perdit. + +Elle commença la vie d'appréhensions folles, de jalousie, plus +douloureuse que celle d'Othello, car j'étais à moi-même Iago. + +Je connus alors toute l'ardeur de ma passion. L'être ardent qui se +concentrait dans l'amour, qui ne voulait en distraire aucune étincelle, +s'agrandit, doubla ses forces et son feu dans un foyer de haine. + +Il n'est pas vrai qu'en dehors de l'amour évangélique qui se crucifie +sur le Christ, et qui ne suffit pas à me rendre miséricordieux, aucun +autre amour rende bon. Tout ce qui est humain et qui trempe ses racines +au plus profond de notre égoïsme, se sent fragile, tremble et se défend +par un combat. + +Gaston voulait me disputer Reine. Il me l'avait dit; il me l'avait fait +comprendre plus encore qu'il ne me l'avait dit, et il était surtout +capable de le faire, sans avoir besoin de le dire. + +Une phrase de lui m'avait particulièrement frappé. C'était cette +vanterie, à propos de son flair en amour. Il se vantait; pourtant il +n'était que juste. Par des confidences antérieures, je savais que dans +plusieurs circonstances, il n'avait songé tout à coup à certaines +conquêtes que pour supplanter des gens dont le bonheur épanoui l'avait +tenté. Pourquoi respecterait-il mon espérance? + +Pauvre fou que j'étais! Pauvre novice! Je ne savais pas que dans +certains cas la crainte d'un danger est un appel au malheur. Ce que nous +prenons pour un pressentiment n'est souvent que la lâcheté de notre +cÅ“ur, qui, en admettant la possibilité d'un mal improbable, le rend tout +à coup vraisemblable. + +Je devais défendre celle que j'aimais d'un si ardent amour, en l'aimant +davantage, uniquement, avec une confiance enivrée, plutôt qu'en +soupçonnant Gaston, et en tremblant qu'il n'en fût écouté. + +Je l'épiai, quand il se retrouva devant moi avec Reine, il vit que je +l'épiais, et il s'en amusa. + +Il avait sur moi, auprès d'elle, la supériorité d'une intimité qui +datait de l'enfance. C'était un avantage considérable que de la tutoyer. +Tout à coup le tutoiement me sembla une sorte de baiser invisible qui +s'échangeait impunément devant des témoins, pour le supplice des jaloux, +sans qu'on pût l'intercepter au passage. + +Lorsque Reine se refusait à causer, à donner la réplique à Gaston; +lorsque, sans se douter de ce qui s'était passé entre lui et moi, elle +hésitait à me laisser à l'écart de leur entretien, et ne savait comment +m'y mêler, il évoquait soudainement une histoire de leurs jeunes années. + +--Te souviens-tu? lui demandait-il gaiement. + +Elle se souvenait, et à son tour, elle évoquait une scène qui les +faisait rire, qui les rapprochait, qui renouait les enlacements +enfantins, elle la bouche épanouie de ce rire charmant, lui la bouche +avide. + +C'est de l'amitié! balbutiait ma raison; mais mon amour se demandait, si +cette belle amitié-là ne l'eût pas enivré. D'ailleurs ne savais-je pas +que Gaston, en remuant la mémoire, voulait remuer le cÅ“ur, et éveiller +les sens? En rappelant les jours où l'on se prenait à bras-le-corps pour +rouler sur l'herbe, il prenait les mains, les serrait, regardait la +jeune fille avec une effronterie que l'innocence d'autrefois paraissait +protéger, en s'efforçant de répandre dans l'atmosphère qu'elle +respirait, l'arôme, le charme, le magnétisme d'un attendrissement +corrupteur. + +--Que faire? + +Je n'osais plus me confier à miss Sharp. Elle voyait bien ce que je +souffrais. Elle-même me semblait inquiète, et, plus d'une fois, je la +surpris, s'approchant pour les séparer, sous un prétexte quelconque, ou +les entourant de ses évolutions, quand elle les voyait engagés dans une +conversation trop sérieuse. + +Elle hésitait à me parler, de peur d'aviver mes blessures; mais en +passant près de moi, elle soupirait. Gaston eût été capable d'une +raillerie éhontée, s'il avait pu soupçonner la moindre confidence entre +miss Sharp et moi. Il m'eût rendu ridicule aux yeux de Reine. + +Plusieurs fois, je fus tenté de m'adresser à mademoiselle de Chavanges; +de la conjurer d'abréger l'épreuve; de la rendre moins atroce, d'être +généreuse au moins, si elle ne pouvait m'aimer; mais d'un mot, d'un +regard, Reine, sans me consoler, sans me persuader, me ramenait à la +soumission; elle déconcertait mon désespoir. + +Si elle prévoyait de ma part des paroles sérieuses, elle élevait, en +souriant, la main à la hauteur de ses yeux, et comptait avec ses doigts, +sans dire un mot, les jours de silence qu'elle avait encore à m'imposer. +Alors, navré, haletant, je souriais, et je m'en allais bien vite, dans +un coin du parc, me faire ronger à l'aise par cette jalousie que je +tenais assez cachée, pour lui épargner quelque maladresse suprême. + +Gaston ne m'évitait pas, mais ne me parlait plus qu'aux repas ou dans +les conversations générales. Il jouait avec mon cÅ“ur, négligemment, et +le tiraillait, sans paraître avoir aucune attention méchante. Par un mot +familier dit de certaine façon à Reine, ou par une affectation subite de +respect, comme pour dissimuler une intimité compromettante, il savait me +pincer les fibres les plus tendres, les plus secrètes, et m'épouvanter. + +Enfin, je n'avais plus qu'un jour, qu'une nuit à attendre la réponse de +mademoiselle de Chavanges. J'étais décidé à ne plus accorder de délai, +si Reine m'en demandait un nouveau. J'avais préparé des paroles +décisives. Il était impossible qu'elle ne fût pas obligée de +s'expliquer. Je me répétais: + +--Si elle ne m'aime pas, j'aurai le courage de partir, sans larmes, sans +plaintes, fièrement. Je dévouerai ma vie à cet amour méprisé, ou bien je +tâcherai de me persuader qu'elle n'était pas digne de me comprendre. + +La veille de ce jour-là , je m'étais levé avec les plus belles +résolutions de courage, d'héroïsme. Je me faisais une armure de raisons +et de raisonnements. + +Il va sans dire que je n'avais pas dormi. Comme ces héros qui vont en +guerre, je montai à cheval de grand matin, pour n'avoir pas l'allure en +marchant, en piétinant, d'un rêveur sentimental qui redoute l'exercice +et qui n'a pas de jarrets. Je parcourus tous les pays d'alentour; je +galopai dans la forêt, jusqu'au déjeuner. Je ne rentrai que quelques +minutes avant qu'on sonnât la cloche, et je m'excusai auprès de la +marquise de garder mon habit de cheval. Je tenais à me donner une sorte +de rusticité qui fortifiât mon cÅ“ur. + +Reine parut surprise d'abord; puis elle sourit comme si elle m'eût +deviné; mais je trouvai de la gêne dans son sourire. Il est vrai qu'elle +se plaignit d'un peu de migraine. Elle avait, en effet, une pâleur +palpitante, pour ainsi dire, qu'un afflux de sang soulevait par +intervalle, et je crus remarquer (est-ce une illusion qui m'est entrée +depuis dans le souvenir?) qu'elle jetait de temps à autre à Gaston, des +regards d'effroi ou de prière. + +Lui demandait-elle grâce pour des méchancetés impitoyablement débitées +sur mon compte? Ou bien, se défendait-elle d'une fascination, alarmante +pour sa conscience, à la veille d'une démarche décisive? + +Quant à Gaston, il rayonnait, avec une discrétion affectée, pleine de +fatuité. + +Peut-être pourtant avait-elle la migraine, peut-être n'était-elle pas +effrayée, et peut-être Gaston n'était-il ce jour-là que ce qu'il était +toujours, beau et vaniteux! + +Pendant le déjeuner, le duc de Thorvilliers parla de notre prochain +départ. La marquise se récria, demanda une prolongation de séjour, et, +cherchant des alliés autour d'elle, me regarda avec une offre de +complicité visible. + +Pourquoi eus-je l'idée d'être de l'avis du duc? + +--Moi, madame, dis-je en m'inclinant, je n'attendrai peut-être pas le +départ de M. de Thorvilliers. + +Reine leva la tête, fronça le sourcil. Elle jugeait ma menace ou ma mise +en demeure de fort mauvais goût. Gaston eut un écarquillement des yeux +fort ironique. + +Miss Sharp fit voleter vers moi un regard qui s'abattit avec compassion +sur le mien. + +--Qu'est-ce qui vous rappelle à Paris? demanda le duc. Avez-vous projeté +avec Gaston quelque autre voyage? + +--Moi, je reste tant qu'on voudra de moi! s'écria Gaston. + +--Il y a longtemps, répondis-je, en mentant à demi, que j'ai promis une +visite à mon vieil ami l'abbé Cabirand. + +--Attendez au moins qu'il soit en vacances! repartit le duc. + +--C'est pour aller à confesse que vous partirez avant tout le monde? dit +la marquise avec un rire moqueur et en regardant malignement sa +petite-fille. + +Reine, encouragée par sa grand'mère, dit, à son tour: + +--Vous n'êtes pas galant, monsieur d'Altenbourg. + +C'était la formule, je l'ai raconté, des reproches de sÅ“ur qu'elle +m'adressait deux ans auparavant. Elle l'avait proférée avec sa bonté +d'autrefois. + +Je parus, confus, repentant; mais, au dedans, je me félicitais d'avoir +mérité cette chère gronderie de mademoiselle de Chavanges. Elle +m'avertissait de ne pas désespérer, comme je l'avais avertie que je +n'espérais plus. + +On n'insista pas. + +En sortant de table, la marquise refusa le bras du duc et prit le mien, +pour se faire conduire au salon, jusqu'à la chaise longue qui +d'ordinaire berçait sa sieste. On comprit qu'en me faisant cet honneur, +la marquise songeait à me parler en tête-à -tête; on nous suivait à +distance. Quand nous fûmes bien en avant, madame de Chavanges qui pesait +un peu sur mon bras, me pinça le poignet et de sa voix chevrotante que +la gaieté fêlait davantage: + +--Mauvais sujet! vous voulez donc m'enlever ma petite fille? + +--Moi, madame! + +--Eh bien, si vous ne l'enlevez pas, pourquoi partez-vous? + +Je la regardai. Sa petite figure plissée s'était illuminée dans tous ses +plis; ses yeux clignotaient. Elle me sembla tout à coup une de ces +bonnes vieilles fées, qui rajeunissent subitement, en mariant la +jeunesse, au dénouement des pièces. Je fus tenté de lui prendre la main, +de la porter à mes lèvres. Elle continua gaiement: + +--Je sais tout! + +--Reine vous a dit... + +--Que vous attendiez une réponse pour demain? Oui, ne fallait-il pas que +je fusse consultée? Eh bien! vous l'aurez. + +--Je l'ai déjà ! balbutiai-je à demi étranglé par la joie. + +--Oh! oh! pas si vite! d'ici demain, on peut changer d'avis. Moi toute +la première. D'ailleurs, je ne suis pas chargée de vous prévenir; Reine +me gronderait. + +Nous parlions à mi-voix; la marquise retira son bras et s'étendit dans +la chaise longue. + +Reine nous avait rejoints, sans nous écouter, elle se substitua à moi, +et aida sa grand'mère à s'étendre. Elle lui mit un coussin sous la tête, +ramena sur les pieds, coquettement chaussés de souliers à boucles, une +couverture de soie brodée qui servait quotidiennement à cet usage, et +s'agenouilla pour sourire à la vieille enfant gâtée, sans que celle-ci +eût besoin de lever la tête. + +J'avais bien envie de m'agenouiller de l'autre côté de ce lit de repos. + +Je me reculais, en extase; je me trouvais profane d'usurper sur le +bonheur promis, en savourant de trop près ce tableau de famille, en +restant dans l'auréole de ce groupe charmant. + +Gaston et son père n'avaient fait que traverser le salon et étaient dans +le jardin. Je ne voulus pas les suivre; je ne voulais pas non plus +rester, pour demander à Reine d'augmenter par un mot, par un serrement +de main, ce bonheur immense; je reculai presque jusqu'à la porte et je +montai chez moi, pour cacher l'orgueil et la joie qui me jaillissaient +du cÅ“ur et des yeux. + +Je restai plus de deux heures, plongé dans l'avenir. Quand je +redescendis au salon, la marquise était éveillée, un peu redressée sur +la chaise longue, et de ses ongles, qui n'avaient jamais déchiré +personne, elle parfilait de la soie, pour se faire d'autres coussins de +fauteuil. Miss Sharp lui faisait la lecture; Reine était sortie; le +salon n'avait plus qu'une lumière paisible, banale. J'en sortis sans que +madame de Chavanges se fût même aperçue que j'y étais entré. + +J'allai au jardin. Je me dirigeai tout droit vers le parterre des roses +où le pacte avait été conclu avec Reine. J'espérais l'y trouver. Elle +n'y était pas. + +J'allais chercher ailleurs, quand il me sembla entendre des voix, sous +le couvert de tilleuls dont j'ai parlé, qui fermait le parterre. + +C'était la voix de Reine; c'était aussi la voix de Gaston. + +On riait, mais les rires s'interrompirent subitement. Un cri fut jeté. +Je courus. + +Reine, semblant s'échapper d'une étreinte, parut hors des arbres. + +--Qu'avez-vous? demandai-je, tout haletant. + +Reine ne m'avait pas entendu venir. + +--Vous étiez là ? Vous écoutiez? me demanda-t-elle avec cette vivacité +hautaine qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps avec moi. + +Elle rajustait une manchette autour de son poignet. Le bandeau de ses +cheveux était dérangé sur son front. + +--Je n'écoutais pas, répondis-je; j'étais dans le parterre, j'ai entendu +un cri... + +Gaston, à son tour, sans se hâter, émergea de l'ombre épaisse des +tilleuls. Il tenait à la main une des roses que sans doute mademoiselle +de Chavanges avait cueillies, et qu'il lui avait prise. + +--Vous vous êtes trompé, repartit Reine. Pourquoi aurais-je crié? De +qui, de quoi aurais-je eu peur? Vous êtes trop chevaleresque, monsieur +d'Altenbourg je vous remercie. + +Elle dit cela, en déchiquetant les mots, et, m'écartant d'un petit geste +de la main, elle passa agitée, impatiente. + +Était-ce contre moi qu'elle devait avoir de la colère? Il était inutile +de la suivre. Gaston, d'ailleurs, resté en face de moi me retenait et +m'attirait. + +J'allai à lui. + +--Toi, tu vas me dire ce qui s'est passé. + +Il eut un dandinement, insolent, effleura son nez avec la rose et me +répondit: + +--Il faut te dire tout? + +--Oui, tout. + +--Et si je refuse? + +--C'est que tu as peur! + +Un éclair traversa ses yeux; il haussa les épaules. + +--Tu es fou! me dit-il. Si je suis discret, c'est qu'il me plaît de +l'être. Reine n'avait pas plus peur que moi, et elle ne t'a rien dit. Je +ne te donnerai pas la revanche de son silence. + +--Gaston, ce persiflage n'est plus possible entre nous. Je veux savoir +ce qui vient de se passer. + +Gaston se croisa les bras, et s'avançant à son tour jusqu'à me heurter, +ses yeux dans les miens: + +--Ah! tu veux savoir!... Eh bien, tant pis pour toi. Je disais à Reine +qu'elle allait faire une sottise, en te laissant croire qu'elle serait +un jour ta femme; que je l'aime... + +--C'est tout? + +--Non, et que j'irais le lui répéter ce soir, cette nuit, chez elle! + +--C'est pour cela qu'elle a crié. + +--Pas tout à fait, c'est parce que j'ai voulu prendre l'acompte d'un +baiser. + +--Misérable! + +Gaston se recula devant la menace de mon regard, mais il était sur la +défensive. + +Je fermai mes poings et les tins baissés le long de mon corps. J'avais +le temps de le souffleter; je voulais savoir jusqu'où il pousserait +l'impudence. + +Mon mépris retenait ma colère. + +--Tu viens de dire un mot que tu rétracteras, reprit Gaston froidement. + +--Non. + +--Alors tu le paieras cher! + +--Je suis prêt, battons-nous. + +--Pas à coups de poing, je pense! + +--Avec les armes que tu choisiras. + +--Plus tard, demain, si tu veux; laisse-moi cette nuit. + +--Menteur! + +Il ne parut pas offensé de ma nouvelle injure; mais ricanant: + +--Viens-y voir, si tu doutes! + +--C'est infâme ce que tu dis là . + +--C'est bien ridicule ce que tu fais là . + +--Tu as osé lui demander un rendez-vous? + +--J'ai osé ce que tu n'oses pas, et ce dont tu meurs d'envie. + +--Tu prétends me faire croire qu'elle n'a pas répondu avec mépris? + +--Je prétends que j'irai au rendez-vous et que je serai reçu! + +L'effronterie de Gaston devait me désarmer. J'eus la conscience qu'en +discutant avec lui la possibilité même d'une tentative d'outrage envers +mademoiselle de Chavanges, j'outrageais celle-ci. Je lui tournai le dos +et fis quelques pas pour m'éloigner. + +--Je t'avais prévenu, me dit-il d'une voix aiguë; c'est de ta faute. + +Je ne répliquai pas. Je l'entendis marcher derrière moi sur le sable +qu'il faisait crier. + +--Alors, tu ne me crois pas? reprit-il avec une insistance moqueuse. + +Je fis une dénégation de la tête. Ce qu'il disait ne valait pas la peine +d'une réponse parlée. + +--Tu ne me crois pas? répéta-t-il avec menace. + +Cette fois, impatienté, je me retournai: + +--Non! + +--Veux-tu me donner ta parole d'honneur de ne pas crier au feu ou au +voleur, si tu me vois cette nuit monter par ce balcon? + +Ce qu'il me disait devait me paraître encore plus insensé que tout le +reste. Pourquoi sentis-je dans mes cheveux un frisson d'épouvante? +Pourquoi eus-je au front une sueur subite? Pourquoi le souvenir de +Ruy-Blas me frappa-t-il tout à coup d'un pressentiment absurde, mais +atroce? Reine lui avait-elle aussi parlé, comme à moi, de cette +singulière épreuve; mais avait-il pris au mot un défi que je n'avais pas +compris? + +Est-ce que je devenais fou? + +J'avais si peur que je me mis à rire: + +--Je te donne ma parole d'honneur que je n'appellerai personne, puisque +je ne ferai pas le guet. + +--J'aime autant cela! reprit-il. + +--Oui, lui dis-je, la mort dans l'âme, en redoublant de gaieté, cela +doit t'arranger, tu pourras raconter ensuite ce que tu voudras. + +Je marchai plus vite pour lui échapper. Si je m'étais retourné, s'il +avait dit un mot de plus, je me serais jeté sur lui. En le fuyant, je +voulais fuir aussi l'idée saugrenue, qui voulait me tenailler. + +Je rentrai dans le château. Si j'avais rencontré Reine, je n'aurais pu +m'empêcher de lui raconter cette monstrueuse calomnie. + +Par malheur, je ne la rencontrai pas. Je remontai à la bibliothèque où +je n'allais plus guère. Je m'assis devant une table; je pris ma tête à +deux mains, et, pendant un quart d'heure, je restai inerte, sans pouvoir +fixer ma réflexion, accablé de ce qui bourdonnait en moi, autour de moi, +murmurant:--C'est infâme! c'est infâme! + +A qui disais-je cela? à moi? à lui? à elle? + +Oui, c'était infâme de douter. Je finis par me persuader. Cette salle +qui précédait la chambre de Reine, ces boiseries austères que j'avais +tant de fois interrogées, et qui, dans leurs angles dans leurs moulures, +avaient un peu de mes rêves blotti, rêves d'un amour si pieux, si +croyant, cette atmosphère grave me répondait d'elle. + +C'était évident! Gaston poussé à bout, dépité par le dédain de cette +jeune fille honnête, était devenu extravagant, dans la crainte de ne +plus paraître irrésistible. Le cri de mademoiselle de Chavanges, son +irritation visible eussent persuadé un cÅ“ur plus défiant. Quand je +l'avais vue s'échapper du couvert de tilleuls, elle ne pouvait feindre; +une jeune fille si indignée ne venait pas de consentir à un rendez-vous! + +Gaston ne sachant que dire, pour appuyer son odieuse invention, avait +désigné de loin le balcon, comme il eût désigné une porte, une fenêtre +quelconque. Il avait montré ce qui était en face de lui: l'idée de cette +escalade acceptée lui était venue pour me narguer davantage, moi qu'il +traitait d'amoureux sentimental. S'il avait pu obtenir la permission +d'entrer dans la chambre de Reine, il s'y fût rendu par l'escalier, par +une porte intérieure, par cette bibliothèque. L'idée du balcon +démontrait la grossièreté de son mensonge. J'avais bien fait de me +moquer de lui. Je ne tomberais pas dans le piège tendu et je n'irais pas +monter la faction à laquelle il me provoquait, pour me bafouer ensuite. +Le lendemain, j'aurais le droit d'être généreux. Reine se prononcerait, +et, devant mon triomphe, il serait bien obligé de convenir du mauvais +sentiment auquel il s'était abandonné. + +Je resterais au surplus à sa disposition, et s'il voulait toujours se +battre, nous nous battrions. J'allais être si fort, si certain de le +désarmer, sans le punir trop de ses honteuses vantardises! + +Je quittai la bibliothèque, avec un fléchissement de ma colère que je +prenais pour un apaisement, pour un retour à la sérénité, et qui n'était +que la prostration plus profonde de mon amour blessé par la plus +incompréhensible des jalousies. + + + + +XII + + +Il y avait toujours, pendant ce dernier séjour au château de Chavanges, +quelques heures vides dans l'après-midi. + +Les grandes chevauchées des années précédentes n'avaient été remplacées +ni par des promenades, ni par des réunions dans le salon ou dans le +jardin. La santé de la marquise amenait un grand silence dont chacun +profitait. + +Reine remontait chez elle, après avoir endormi sa grand'mère, et ne +redescendait que pour sourire à son réveil. Miss Sharp veillait la +marquise, lui donnait la réplique, si de rares insomnies entrecoupaient +sa somnolence et lui faisait la lecture, après le réveil définitif. +Gaston disparaissait, sans doute aussi pour dormir. Le duc prétextait +des lettres à écrire, qu'on ne mettait jamais à la poste, et faisait +probablement, comme Gaston et la marquise, sa sieste. Moi qui redoutais +le repos, comme un abîme à contempler, j'errais volontiers dans le +jardin, dans le parc, dans le pays. + +A vingt ans, on n'aime guère la nature pour la nature. On lui chante ses +espérances; on lui crie ses peines; mais on serait désolé qu'elle prît +sa part de nos joies et qu'elle nous consolât de nos chagrins. C'est le +cadre harmonieux de notre vanité qui s'exhale. Si la nature parlait aux +âmes jeunes le langage persuasif qu'elle débite aux âmes vieilles ou +vieillies, il y aurait trop de sages dans le monde, et les passions ne +seraient qu'un encens fumant vers le ciel, sans rien brûler sur la +terre. + +Je me promenais donc habituellement, pour fatiguer ma mélancolie, plutôt +que pour l'entretenir, et, ce jour-là , ayant besoin de ne pas penser aux +provocations absurdes de Gaston, aux terreurs stupides qui s'agitaient +en moi, je voulus fortifier ma sérénité par l'exercice. + +Au dîner seulement, nous nous retrouvâmes tous en présence. + +Reine était un peu pâle; elle boudait; mais comme elle semblait me +garder rancune autant qu'à Gaston, il m'était difficile de deviner si +elle se trouvait plus offensée des audacieuses tentatives de mon ami que +de mon empressement à la défendre. + +Était-ce à la réponse qu'elle devait me faire le lendemain, était-ce à +cette insulte d'un rendez-vous demandé qu'elle songeait, en baissant la +tête sur son assiette, en lançant des regards, qui me paraissaient +effarés, à Gaston et à moi? + +Miss Sharp aussi était grave. Savait-elle quelque chose de ce qui +s'était passé? + +Gaston, malgré son aplomb, ses habitudes du monde, n'était point à +l'aise. + +Le dîner fut triste, et certainement plus court que les autres. + +La marquise n'avait plus rien à me dire; peut-être avait-elle été +grondée par sa petite-fille, pour ce qu'elle m'avait dit. Elle ne +dérogea plus à l'étiquette et prit le bras du duc pour passer au salon. +Gaston s'évada et ne reparut plus de la soirée. Miss Sharp et Reine +prirent place à une table de whist pour servir de partenaires aux deux +vieillards. + +J'avais horreur des cartes; je n'entendais rien au whist, et si, par +dévouement, par soumission, j'avais été plus d'une fois tenté de +demander des leçons à mademoiselle de Chavanges, pour prendre sa place +et la suppléer, mon égoïsme d'amoureux m'empêchait de renoncer à la joie +de la contempler, sous le prétexte d'observer le jeu de son partenaire. + +Ces parties de whist silencieuses, longues, somnolentes, organisées pour +la marquise et le duc, n'étaient devenues un peu régulières que depuis +le séjour de M. de Thorvilliers. Reine les acceptait, avec la +résignation d'une fille de grande maison qui ne doit pas oublier que +l'ennui est une tradition à respecter. Miss Sharp s'y dévouait par +orgueil national. + +Ce soir-là , je n'allai pas me mettre en face de mademoiselle de +Chavanges, derrière le fauteuil de M. de Thorvilliers, qui lui faisait +vis-à -vis; mais assis dans l'ombre, de côté, j'observais. + +Reine, à plusieurs reprises, parut gênée par le regard qu'elle ne voyait +pas, et qui venait la chercher moins franchement que de coutume. Elle +finit par me dire, en faisant un effort pour être gracieuse: + +--Décidément, vous ne prenez plus de leçons, monsieur d'Altenbourg? + +Je me levai. Je me crus autorisé à me placer derrière elle, à m'accouder +même sur son fauteuil. Un petit sourire glissa des lèvres de la +marquise, passa sur celles du duc, qui rangeait les cartes, et vint +disparaître, comme une lueur dans un nuage, sur la bouche discrète de +miss Sharp. + +Jamais je n'avais eu si près, sous mon regard, sous mon souffle, le cou, +les épaules de mademoiselle de Chavanges. Elle ne m'avait pas appelé à +cette place; elle pensait sans doute que je me tiendrais, comme +d'habitude, en face. Elle froissa ses cartes, en les rangeant. Elle +jouait avec dépit. Elle commit plusieurs fautes, dont M. de Thorvilliers +se plaignit, et, posant nerveusement son jeu sur la table: + +--C'est la faute de M. d'Altenbourg, dit-elle. Je n'aime pas qu'on soit +derrière moi. + +Je m'excusai; je fis le tour de la table, et me postai devant elle, +derrière le fauteuil du duc. + +Cette manÅ“uvre ne parut pas l'apaiser. L'agitation de ses doigts fut la +même; ses distractions continuèrent, ses bévues aussi. M. de +Thorvilliers lui adressa de nouveau des reproches avec indulgence; la +marquise les aigrit, en triomphant des avantages dus à ces distractions; +si bien que Reine, tout à coup, jeta les cartes sur la table, et dit +avec un sanglot: + +--Je ne peux pas jouer ce soir; je ne sais pas ce que j'ai; je suis +malade. + +Elle renversa sa belle tête sur le dossier de son fauteuil. Miss Sharp +craignit une attaque de nerfs et se leva pour lui porter secours; moi je +tremblais; le duc repentant demanda pardon de ses plaintes; quant à la +marquise, elle eut un petit hochement de tête, légèrement moqueur, +légèrement complaisant, comme une bonne vieille qui se souvenait de son +bon temps où la santé de l'âme lui donnait la fièvre, et elle dit de sa +voix aigrelette: + +--Ce ne sera rien! ce ne sera rien! Miss Sharp, c'est à vous de jouer. + +Ce ne fut rien, en effet. Reine se redressa, se mit à rire: + +--Je ne croyais pas avoir des nerfs si faciles à troubler. C'est fort +ridicule. Excusez-moi, monsieur le duc. Continuons. Ce rob ne compte +pas. + +Mais la marquise, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, déclara +qu'elle était fatiguée, abandonna la partie, et quitta la table devant +laquelle miss Sharp resta seule à ranger les cartes et les fiches. + +La soirée était assez avancée pour que la marquise, sans l'abréger trop, +remontât chez elle. Pendant qu'elle échangeait quelques mots avec le +duc, je m'approchai de Reine: + +--Pardonnez-moi, lui dis-je humblement. + +Elle me regarda avec des yeux qui étincelaient, et, d'une voix vibrante: + +--Je n'ai rien à vous pardonner. Décidément, ce n'est pas votre faute, +si je suis une sotte. + +Elle regarda autour d'elle pour trouver un prétexte de ne pas continuer +l'entretien: + +--Où donc est Gaston? pourquoi n'est-il pas ici? pourquoi vous +laisse-t-il seul? + +Et après une pause, elle ajouta: + +--Quand partez-vous? + +Ces interrogations successives, dont la dernière devait me blesser, ne +prouvaient que son extrême surexcitation. + +Je me crus généreux, en me montrant brave, et je répondis: + +--Vous savez, mademoiselle, que mon prompt départ dépend de vous seule +et que demain... + +Elle interrompit: + +--Ah! demain, c'est demain! je puis mourir cette nuit! A tout hasard, +vous auriez mieux fait de partir; on vous eût écrit: revenez ou restez +loin! + +--Je suis prêt à partir, s'il vous est plus facile de me répondre par +une lettre. + +--Écrire, moi! pas plus en prose qu'en vers! Je sais bien que miss Sharp +a un fort beau style, qu'elle pourrait écrire pour moi... Non, puisque +vous n'êtes pas parti, tant pis pour vous! + +Elle fit un geste de la main; je voulus la saisir; elle se recula; me +lança un regard dont il me fut impossible de saisir le sens, sinon +qu'elle me défendait d'insister, et elle alla à sa grand'mère, dont elle +prit le bras qu'elle assujettit sous le sien. + +Elles passèrent devant moi, l'aïeule fatiguée, penchant la tête et +secouant, non pas une bénédiction, ce qui eût été trop solennel pour +cette aïeule profane, mais un «_au revoir_, monsieur Louis,» tendre, +maternel; Reine, les yeux baissés, se raidissant, se comprimant, me +saluant à peine d'un battement des cils. + +Que se passait-il en elle? Je ne voulais interroger que moi, comme si je +devais seul démêler la vérité. Je laissai partir miss Sharp; le duc +remonta dans sa chambre et j'allai dans le parc, avec une angoisse que +je refusais de m'avouer. + +La soirée était belle; la nuit devait être superbe. + +Sans croire que je pensais à autre chose qu'à la réponse attendue le +lendemain; que je pouvais avoir une autre inquiétude que le désir +fiévreux de faire une sorte de veillée des armes, je m'éloignai du +château à la hâte, afin que l'on me crût rentré, et qu'on fermât les +portes en me laissant dehors. + +Je fis cela, mais sans presque y songer. Pendant que je m'engageais dans +une allée, j'entendis Gaston qui rentrait par une autre. + +Arrivé au perron, il jeta son cigare dont la petite lumière décrivit un +arc, dans la nuit. Il échangea quelques mots avec le valet de chambre, +qui commençait à fermer les grands volets. Sans doute il lui demandait +si j'étais remonté chez moi; le valet de chambre lui répondit assurément +oui, puisque aussitôt Gaston rentra et que la dernière ouverture de la +façade donnant sur le parc fut fermée. + +J'étais satisfait d'être contraint de passer la nuit à la belle étoile. +J'en serais quitte pour me faufiler dans le château, sans être aperçu, +dès qu'on rouvrirait les portes, à la première heure, le lendemain, et +je croyais n'avoir pas à m'accuser de céder à un soupçon, à une crainte +involontaire, en restant dehors. La sérénité de la nuit m'apaisait. + +Des soupçons? Je n'en avais plus. J'étais convaincu, à cette heure-là , +de n'en avoir eu aucun. Je voulais me recueillir dans un attendrissement +doux et pieux; mais mon cÅ“ur sautait en moi, m'exhortant à sauter. Ma +jeunesse était affranchie de toute contrainte, libre dans ce beau +jardin, qui m'appartenait pour toute la nuit, qui m'appartiendrait pour +toute la vie, quand Reine m'aurait choisi. + +Je marchai, pour marcher, pour aspirer les senteurs confuses des +parterres, des pelouses, des arbres, qui semblaient donner des sens +délicats à mon âme. + +C'était au mois d'août, vers la fin du mois. La journée avait été +chaude; la nuit gardait une tiédeur admirable. Je n'osais pas la prendre +directement à témoin, lui dire mon amour; mais je la remerciais; je la +flattais, et je murmurais, comme si elle eût pu recueillir mes paroles +échappées dans une sorte de baiser: + +--La belle nuit! la belle nuit!... + +Je tiens à raconter cette exaltation, ce rêve. On comprendra mieux +l'horreur du réveil, le vertige. + +J'errai pendant deux heures, à travers le parc, dans toutes les +directions; puis, quand il me sembla que les murs mêmes du château +étaient endormis, je m'en rapprochai... + +Qu'on m'excuse de détailler toutes ces folies... J'ai besoin de prouver +que je devins fou... + +J'allai vers le côté où Reine avait sa chambre. A travers les persiennes +fermées, une lumière filtrait. Je m'assis devant cette lumière, sur un +banc de pierre, à l'angle d'un boulingrin, devant un grand vase de +marbre, d'où s'épandait l'odeur pénétrante de je ne sais plus quelle +plante. Le piédestal du vase me servait d'appui et me cachait. La lune +en projetait l'ombre devant moi, avec celle de quelques buissons de +lilas. + +Cette lumière qui glissait comme sous une paupière entr'ouverte, +semblait me regarder autant que je la regardais. + +--Aie confiance! me disait-elle, j'éclaire la méditation d'un cÅ“ur loyal +qui prépare l'aveu que tu attends. Si je brûle encore, c'est que Reine +n'a pas achevé sa prière; mais je vais m'éteindre bientôt; tu aurais +trop d'orgueil si je te laissais croire qu'elle pensera toute la nuit à +toi! + +Oui, elle me disait cela, cette chère petite lumière, chaste, immobile. +Je n'avais rien entrevu de la chambre de mademoiselle de Chavanges, je +ne savais rien de son ameublement; mais, dans cette nuit, je l'imaginais +blanche, plus virginale encore, pendant que la jeune fille interrogeait +sa conscience. + +On est superstitieux, quand on a peur d'avoir trop de foi. J'attachais +un oracle à la durée de cette lueur. Je fixai l'heure à laquelle elle +devait s'éteindre, pour ne pas m'inquiéter en faisant croire à une trop +longue délibération. + +J'entendis sonner minuit, au loin, dans l'église du village. + +Bonne et vieille église, était-ce là que nous irions nous faire bénir? +Reine entendait-elle, comme moi, le tintement de la cloche? + +Je vis la lumière se mouvoir; le rayon glissa le long des lames des +persiennes. + +Presque au même instant, il me sembla entendre, à ma droite, un léger +bruit. Je me penchai, je regardai. + +Une serre, une espèce de jardin d'hiver formait une aile en retour, à +l'extrémité d'une salle de billard, à côté du salon. La lune faisait +étinceler la toiture des vitres, et mettait de l'argent sur les +ferrures. + +La porte de la serre sur le jardin venait d'être ouverte. Un homme en +sortit. + +Ce pouvait être un jardinier. + +Je n'hésitai pas une seconde à reconnaître Gaston, et je me rappelai +instantanément qu'on communiquait directement du salon, par la salle de +billard, avec cette serre; jamais la porte de communication n'était +fermée. + +On verrouillait les portes d'apparat, mais on n'avait jamais songé à +verrouiller cette porte intérieure. Il y a de ces négligences dans +toutes les grandes demeures, à la campagne. + +Il était donc facile à Gaston de sortir. + +C'était bien lui. Il s'avança, regarda à droite et à gauche, leva la +tête. La lune le contraria; mais il prit son parti; rentra dans la serre +et en ressortit presque aussitôt avec une petite échelle de jardinier +qui servait à palissader la vigne. + +Par quelle lucidité me rendais-je compte de tout? Avais-je le souvenir +rapide de ce que j'aurais cru ignorer? Je reportai les yeux vers la +fenêtre de mademoiselle de Chavanges; je ne vis plus de lumière. +Était-elle éteinte? Reine était-elle sortie de sa chambre? + +Je ne songeai pas à me lever de mon banc, à courir au-devant de Gaston. +Une stupeur étrange me clouait sur place. + +Je ne me rappelle plus si je calculai qu'un esclandre de ma part ne +punirait pas assez Gaston. + +Je sais que j'avais tout ensemble des idées confuses qui m'obstruaient +le cerveau et des idées claires, brutales qui traversaient cette +confusion. + +Peut-être bien que je me dis que je devais laisser faire cette +tentative, pour que la présomption lâche de Gaston fût démontrée. Il +savait probablement que j'étais dans le jardin. Il avait dû frapper à la +porte de ma chambre, et, convaincu que je faisais le guet, bien que +j'eusse affirmé que je ne le ferais pas, il venait me donner la comédie +qu'il m'avait promise. + +Il en serait pour sa méchante action, pour son mensonge infâme. Il ne +saurait pas tout de suite que j'étais là ; je ne lui servirais pas à +trouver le moyen de masquer sa défaite. + +N'avais-je pas donné ma parole de ne pas crier au voleur? Je ne crierais +pas; le voleur serait volé. Il aurait sa honte complète. + +Je saisis à deux mains le banc de pierre, pour m'y retenir, m'y +incruster, et, le cÅ“ur battant d'une rage que je croyais bien n'être que +de l'indignation, faisant aller mes yeux avides, de la fenêtre de Reine +à Gaston qui s'avançait doucement, j'attendis. + +Arrivé sous le balcon de la bibliothèque, Gaston posa son échelle contre +le mur. + +Mes dents claquaient de colère; j'aurais pu rire pourtant, d'un rire de +sarcasme, de défi; mais je me mordis la bouche. Il me semblait qu'il +entendrait mes dents claquer. + +Il regarda encore une fois autour de lui. Me cherchait-il? redoutait-il +un autre témoin? Il ne pouvait me voir; il ne me devina pas. Je me dis +que peut-être il oubliait qu'il m'avait donné rendez-vous devant ce +balcon et que c'était pour lui seul qu'il faisait cette expédition! + +Mon front était en sueur; un serpent se dressait dans ma poitrine... + +Pourquoi la lumière s'était-elle éteinte dans la chambre de Reine, quand +minuit avait sonné, quand Gaston était sorti de la serre? J'avais +souhaité qu'elle s'éteignît; j'aurais voulu l'attiser, la faire +flamboyer, pour quelle dévorât les persiennes, pour qu'elle éclatât au +dehors, pour qu'elle devînt un incendie. Il m'eût bien fallu alors crier +au feu! + +Ce n'était qu'une coïncidence, cette nuit subite, derrière la persienne, +au moment où Gaston était sorti. + +Je regardai le balcon. On distinguait derrière les grandes vitres de la +fenêtre les volets intérieurs fermés. J'étais fou. Gaston ne briserait +pas les carreaux, ne forcerait pas les volets! Il redescendrait comme il +était monté. + +Je me dis cela, et je détachai mes mains de la pierre; je me soulevai +sur le banc, prêt à m'élancer vers Gaston. + +Il montait; il atteignit le balcon; il l'enjamba. + +Je sortis de mon ombre pour courir à lui. J'y rentrai, ou plutôt j'y fus +rejeté par une vision terrible. + +Les volets intérieurs de la bibliothèque s'écartaient, la fenêtre +s'ouvrait, et Reine tendait la main à Gaston. + +Était-ce possible? N'étais-je pas le jouet d'une illusion? d'une +gageure? d'une épreuve? + +Non, non, c'était Reine. Ce qui me rendait la vision sensible, c'était +précisément cette robe de mousseline blanche, que j'avais remarquée dans +la soirée, qui laissait transparaître la blancheur de la peau sous le +tissu... Le doute n'était pas possible. J'espérai que j'allais mourir. +Je voulais crier. Gaston s'était penché sur le cou de la jeune fille. +Ah! cette fois, elle ne s'était ni défendue, ni irritée! + +J'eus un étranglement, un spasme; mes yeux s'injectèrent; tout mon sang +remonta violemment au cerveau, et je crus que ma tête se fendait. + +Je tombai sur le banc, regardant avec une hébétude de fou ou d'agonisant +ce qui se passait. + +La fenêtre s'était refermée sans bruit; mais j'eus un choc et un +tressaillement, comme si on l'eût poussée avec fracas. Je me raidis +contre la torpeur qui m'engourdissait, et m'enlevant du banc, je courus +au balcon, pour y monter, pour y frapper aux vitres, pour appeler, +provoquer Gaston, Reine, les maudire, leur crier mon désespoir, les +empêcher de consommer cette trahison infâme. + +J'avais des visions de meurtre. + +Je montai. Quand j'eus franchi la balustrade en fer; quand je fus devant +les grandes vitres de cette large fenêtre qui faisaient un miroir dans +lequel la lune me montrait mon visage terrifié, je n'osai pas briser les +carreaux d'un coup de poing; je n'osai pas faire de bruit. Ce que je +voulais était trop effrayant. Je l'aurais perdue, si je ne l'avais pas +tuée; et puis une involontaire espérance m'arrêtait. + +Quand un malheur est trop brusque, trop profond, il dépasse tellement la +mesure humaine que son infini lui fait tort, et qu'en le subissant, on +se prend à croire qu'il est un mirage. + +Je l'avais vue; mais étais-je bien sûr de l'avoir vue? Elle était +loyale; pourquoi tout à coup serait-elle devenue si déloyale? Elle +allait apparaître de nouveau, en riant, en se moquant de moi. Pourquoi +cette fille, qui se gardait toute seule, serait-elle déshonorée, pour +avoir paru céder à une fantaisie, à une escapade de Gaston? Elle allait +le chasser, l'éconduire! + +Je m'accoudai sur la balustrade; je pris ma tête à deux mains. Je +cherchai à voir en moi, comme dans une chambre noire, ce qui se passait +ailleurs. Mais je revoyais distinctement mademoiselle de Chavanges +pendant la soirée, son trouble, sa nervosité, sa façon de me regarder, +inquiète. Je me rappelais ses étranges paroles. J'étais devant le +parterre de roses où je lui avais fait l'aveu de mon amour, où j'avais +reçu d'elle une promesse, mais, aussi, où je l'avais tenue pendant une +minute dans mes bras, où elle avait eu l'éclair d'un vertige. + +Ah! le balcon de Roméo, le balcon de Ruy-Blas, dont Reine m'avait parlé +d'un ton railleur, qui n'était peut-être que l'impudence de sa +coquetterie sensuelle, j'y étais venu, mais le second, mais le dernier, +pour constater qu'un autre avait été plus habile, moins niais que moi! + +Si Gaston sortait bientôt, il me heurterait en riant, il me soufflerait +son ivresse de baisers au visage, et Reine qui l'aurait reconduit, nous +verrait nous battre, pour que l'un de nous fût précipité de la fenêtre +sur le sable. La chute serait grotesque; on ne s'y tuerait pas; on +n'aurait pas tué son adversaire. + +J'eus honte d'être à cette place, comme à un pilori. Je me tournai +encore vers la fenêtre; j'essayai de la remuer. Elle était soigneusement +close. Les infâmes! ils avaient eu assez de sang-froid pour ne négliger +aucune précaution. + +Je redescendis vivement. Je ne me souviens pas d'avoir posé le pied sur +un seul échelon. Dans ces moments-là , le corps agit sans que la pensée +s'en inquiète, et il agit avec la sûreté des somnambules. + +Une fois à terre, je m'éloignai du château; je voulais gagner une allée +couverte, pour y rugir à l'aise; le ciel blanc me gênait. Mais une +angoisse subite m'arrêta. + +S'il allait fuir, pendant que je n'étais plus là ! S'il allait être +chassé! D'ailleurs un fil brûlant me tenait la poitrine et me ramenait. + +Je l'ai compris depuis, j'étais jaloux du crime de Gaston, autant que +j'en étais indigné. Il ne dévastait pas seulement mon âme; il usurpait +le droit de ma jeunesse; il prenait ma part de volupté humaine. Je +brûlais des baisers qu'il donnait. J'avais dans le sang la frénésie +vraie que ce débauché feignait d'avoir. Il profanait, il déshonorait, il +possédait ma fiancée, ma femme, ma maîtresse... + +Je parle de cette tempête des sens, que j'abrège avec un apaisement que +rien ne peut troubler. Mais, vieillard et prêtre, en proclamant qu'elle +était naturelle, j'estime qu'elle était juste et sensée. Je n'aurais pas +mérité le nom d'homme, si j'avais eu tout d'abord un mépris de +philosophe, une pitié de chrétien, et si, avant de s'élever à la +résignation, mon désespoir n'avait pas rampé, ne s'était pas roulé à +terre, devant ce brasier de mes désirs. + +Plus tard, quand j'ai été prêtre, je me suis confessé à moi-même, et en +toute sécurité de conscience je me suis absous de ce délire. Je +m'appliquai à n'en point tirer d'orgueil pour mon nouvel état, mais je +n'en rougis point pour le passé... + +J'ai bien souffert... Je me trouvai des cheveux blancs, à partir de +cette nuit-là . + +J'étais revenu à ma place, à mon banc. + +Je m'y couchai; j'étreignais la pierre; je l'eusse mordue; j'essayais +d'y refroidir mes lèvres, et, de temps en temps, me redressant avec des +soubresauts de fureur, je regardais ces fenêtres fermées, obscures, +derrière lesquelles, dans la nuit, on riait en s'embrassant, on me +bafouait cyniquement, si l'on pensait à moi; si l'oubli, plus +outrageant, n'enlevait pas jusqu'à l'ombre d'un remords à celle que +j'avais proclamée ma femme. + +Combien dura ce supplice? Je ne comptais plus le temps. L'horloge de la +vieille église me paraissait leur complice, en allongeant les heures. Je +me bouchais les oreilles, quand j'entendais le premier tintement. A quoi +bon mesurer mon agonie? Toute heure était un jour, toute minute était +une heure. + +La lune s'était masquée avec les arbres de la forêt, en descendant +derrière la montagne. Un commencement d'aurore la remplaçait et +répandait une lueur vague, triste, désenchantante, sur les grands toits +vitrés de la serre. + +Je vois le décor. Il est resté, après quarante ans, aussi présent à mes +yeux que le lendemain de ce drame... + +J'entendis crier la fenêtre; on l'ouvrait. Gaston sortait. On ne le +chassait pas; on le reconduisait avec tendresse; on le retenait; on le +rappelait pour un dernier adieu, qui n'était pas le dernier. Je +distinguai une fois, dans le noir de la large ouverture, leur silhouette +enlacée... + +C'était trop. Je me levai et sans sortir de mon ombre rendue plus +épaisse, je poussai un cri. Gaston enjamba lestement le balcon, sauta +plutôt qu'il ne descendit et emporta l'échelle en courant; la fenêtre se +ferma vite, les volets revinrent, au dedans, obscurcir les vitres. + +Il y a dans le flagrant délit un secret de ridicule qui intimide les +plus hardis. Roméo, surpris dans son escalade, aurait eu honte, avant +d'avoir peur. Gaston ne pensait plus, en ce moment, à la possibilité de +ma présence dans le jardin, au défi qu'il m'avait jeté. Il sortait d'un +rendez-vous, à la façon d'un voleur, avec une échelle apportée; il ne +songea plus qu'à l'apparence de son rôle; il craignit d'être grotesque, +et se mit à courir. + +Quant à Reine, je souhaitai que mon cri m'eût fait reconnaître, et +qu'elle l'eût emporté comme un coup de couteau, pour en mourir, dans +cette chambre où elle avait été infidèle à son orgueil. + +Je suivais sur le mur le chemin qu'elle faisait pour retourner à sa +chambre. Je regardais ses persiennes. La lueur éteinte depuis plusieurs +heures se ralluma et le rayon que j'avais contemplé, béni, reparut pour +me narguer. + +C'était juste. En Italie, on voile la lampe devant la madone, avant le +tête-à -tête; on la découvre ingénument après la faute. Reine avait +rapporté cette mode de son voyage d'Italie! + +J'avais bien le droit maintenant de jeter des pierres à cette fenêtre, +d'avertir que j'étais là , que j'avais tout vu! + +Je n'eus pas le temps. Cinq minutes à peine après le départ de Gaston, +je m'aperçus que les volets de la bibliothèque étaient de nouveau +ouverts, et que la fenêtre s'ouvrait encore. Je vis distinctement alors, +avec l'impossibilité de douter, de me méprendre, je vis, comme en plein +jour, comme à dix pas, mademoiselle de Chavanges s'avancer sur le +balcon, se pencher, regarder à droite, à gauche, devant elle, cherchant +à savoir qui avait crié, puis s'accoudant et souriant. + +Je vis bien son sourire, puisque je voyais bien son visage que la lueur +montante de l'aurore éclairait. Oui, je la reconnaissais, l'intrépide +petite-fille de la marquise de Chavanges; elle n'avait pas peur; elle se +repentait de s'être retirée du balcon, elle eût voulu appeler le +scandale. + +Elle était digne de Gaston, elle n'était plus digne de moi. + +J'eus un accès d'âcre dégoût. Si je m'avançais? C'était peut-être moi +que Reine attendait! Mon tour était peut-être venu! Gaston lui avait +peut-être demandé pour moi l'aumône dérisoire d'un rendez-vous! Quelle +nausée de fiel et de sang, je ressentis tout à coup! Je m'effrayai de la +tant mépriser, et je voulus me donner de la pitié pour elle, à force de +la regarder. + +Ses cheveux étaient à demi défaits et se déroulaient sur son cou. Elle +avait cette robe blanche à petits dessins que je connaissais bien; +seulement, le corsage était un peu ouvert par le haut. Les bras +n'avaient plus de bijoux. + +Elle était plus belle, non! elle était aussi belle. + +--Mon Dieu! me disais-je avec une douleur qui noyait ma colère, est-ce +que l'impudeur peut avoir cette beauté? Est-ce qu'on peut conserver cet +air d'innocence, fière, paisible, donner, avec cette confiance, à la +brise matinale ses joues à rafraîchir, ses lèvres à calmer? + +Reine dans le monde, sans cesser jamais d'être naturelle, avait une +attitude voulue. Là , je la voyais dans toute l'ingénuité de sa nature et +j'étais confondu. + +Il fut évident, au bout de quelques minutes, qu'oppressée d'une grande +inquiétude, elle venait la répandre dans le ciel. Elle appuya sa tête +sur sa main, son coude, que je voyais nu dans les grandes manches de sa +robe, sur la balustrade du balcon, et elle leva les yeux au-dessus +d'elle. + +Quelle impiété! Je crois bien que si elle avait pleuré, j'aurais eu la +lâcheté ou l'héroïsme de me traîner sur le sable, devant le balcon, et, +me montrant, de l'exhorter à un repentir qui l'eût transfigurée. Mais +les yeux eurent de la rêverie sans faiblesse. Son visage pâle devint +presque souriant. Elle poussa un gros soupir qui n'était pas un sanglot, +et après avoir joint ses mains, les avoir portées à sa poitrine pour y +refouler l'amour qui avait débordé dans cette singulière extase, elle +rentra dans la bibliothèque, referma la fenêtre et poussa les volets. + +Je vis ensuite une ombre passer devant la bougie, dans sa chambre; la +lumière parut se reculer, mais resta. + +Cette apparition était comme un dénouement qui ne laisse plus rien à +conjecturer. + +Il n'y a jamais de conviction assez solide qui ne s'augmente et ne +s'enracine encore sous une preuve nouvelle. Cette fois, l'éclat de la +preuve me fit pleurer. + +La fureur était du doute; maintenant que j'étais persuadé absolument, je +me sentis désarmé, faible comme un vaincu; c'était l'instant de la +lâcheté nécessaire, permise. + +Je n'avais plus rien à faire dans ce monde, puisque cette jeune fille si +belle, que j'avais crue si loyale, arrachait de moi l'estime de la +femme, le culte de la beauté, l'amour enfin! Je n'étais qu'un débris; je +n'avais plus besoin de me diriger; le hasard, le souffle passant +suffirait à me conduire! + + + + +XIII + + +Je me levai du banc; je marchai, et d'instinct je cherchai les endroits +sombres dans ce jour qui commençait. + +Je me trouvai bientôt devant cette large pièce d'eau dont j'ai parlé, +derrière le château, à mi-côte. + +Elle était entourée de grands arbres qui d'ordinaire la faisaient noire +sur les bords, en ne laissant tomber qu'un peu de clarté au milieu. Le +jour naissant faisait filtrer sous les branches des lueurs violettes +indécises, qui teintaient l'eau immobile et lui donnaient une vague +couleur de sang refroidi. + +Je me rappelai la pièce d'eau du château paternel où ma mère s'était +noyée. Celle-ci m'invitait-elle à mourir? Je tombai sur l'herbe et je +m'abandonnai à une de ces douleurs enfantines qui sont des relais +sublimes dans la virilité, car elles rajeunissent tout, et que l'on +regrette autant que des bonheurs, plus tard, quand on est vieux. + +Ma poitrine se gonfla. Le cercle qui m'étreignait le front se détendit; +tout mon être se dénoua. J'étais comme répandu au bord de cette eau +attirante dans laquelle j'allais me verser. + +L'anéantissement me séduisait. Le narcotisme des désespoirs absolus +succédait à cette activité d'une espérance qui avait lutté jusqu'à la +fin. Il m'eût semblé doux de mourir; cette eau assez profonde pour me +recueillir eût semblé me rendre le baiser maternel dont je ne me +souvenais plus. + +Le jour montait cependant, et, après une heure de cette prostration, un +rayon de soleil vif qui se posa sur les hautes branches, laissa tomber +au milieu de l'eau une goutte d'or, une étoile tremblante. + +Cette lumière qui miroitait devant mes yeux m'éveilla de ma torpeur. La +vie me rappelait au devoir, à la douleur vaillante. + +On ne se tue pas devant l'aurore, quand on a l'âme jeune, l'enthousiasme +facile. Une prière indistincte, sans formule, s'éleva en moi, comme une +rosée matinale et ranima un peu mon courage. + +Je n'avais pas assez de forces pour haïr; il m'en restait seulement pour +aimer; car ce fonds-là est inépuisable. Si j'aimais encore, je ne devais +pas renoncer à souffrir de mon amour; je devais lui rester fidèle. +Meurtri, sanglant, mort, je le porterais, pour l'honneur de mon âme. + +Depuis que j'ai traversé tant d'épreuves et expérimenté le malheur à +tous les degrés, j'ai acquis cette conviction que Dieu m'a élu pour +souffrir. Ce n'est pas une fatalité; c'est une tâche mystérieuse que je +remplis sans en connaître le but. Seulement, il ne me semble pas que +Dieu ait sur moi des vues assez hautes pour me meurtrir encore une fois +dans mon amour paternel; pour qu'il impose à mon courage cette suprême +épreuve... qui serait au-dessus de mes forces. + +Je veux sauver ma fille, et je demanderai ensuite à Dieu de mourir, +renonçant aux délices de voir mon enfant heureuse, ne voulant pas tenter +ma vocation, en essayant un peu de bonheur, pour la fin de ma vie... + +Je me relevai donc, et, essuyant mes larmes, je réfléchis. Devais-je +rester au château? Devais-je partir? Rester pour provoquer Gaston? pour +revoir mademoiselle de Chavanges? Pour me venger? pour punir? + +Me venger! de qui? d'elle qui ne m'avait encore rien promis! Punir qui? +Ce séducteur sans scrupule, mais, après tout, ce séducteur libre de +séduire, comme j'étais moi, libre de souffrir. La morale que je +prétendais servir serait le masque de ma douleur égoïste. L'idée de +faire du mal se mêlait trop à l'idée de donner une leçon, et, depuis que +j'avais pleuré, je me sentais moins capable de sévir. + +Mais comment partir? Sous quel prétexte? Que dire à madame de Chavanges? +à M. de Thorvilliers, à Reine elle-même, cette grande coupable que je +n'oserais pas flétrir, même en tête-à -tête? + +Cette perplexité acheva de me rendre des forces. Je redescendis vers le +château, décidé à rentrer par les portes de la serre, en suivant le +chemin que Gaston avait pris, à remonter dans ma chambre, pour y faire +disparaître les traces de cette nuit terrible, pour y méditer, en +attendant qu'il fût l'heure de rencontrer la marquise, Reine, le duc et +Gaston. + +J'allais ouvrir, dans la serre, la porte intérieure qui communiquait, +ainsi que je l'ai dit, avec la salle de billard, quand cette porte +s'ouvrit d'elle-même. + +Je me heurtai presque à miss Sharp. + +Nous poussâmes tous deux un cri. Mon aspect étrange parut lui faire +peur. Moi qui n'avais pas songé à elle, dans toutes les péripéties de ma +torture, je me dis instantanément qu'elle s'offrait à moi, comme une +auxiliaire, une amie, un bon conseil. + +Elle pâlit, en voyant mes cheveux défaits, mes vêtements froissés, +salis, mon visage livide, mes yeux rougis et gonflés, tout ce ravage de +la nuit. + +Elle me demanda anxieusement: + +--Qu'avez-vous donc, monsieur d'Altenbourg? d'où venez-vous? + +--Je viens du parc. + +--A cette heure? + +--J'y ai passé la nuit. + +Ses yeux s'élargirent; son regard muet m'interrogea. + +--Oui, continuai-je, toute la nuit. + +--Que vous est-il arrivé? + +Je ne sus comment lui confier ce que je devais pourtant lui dire. Elle +cherchait, elle aussi, à avoir ma confidence. Je lui pris les mains qui +étaient moites; je les serrai; elle eut un sourire rapide, à cette +marque de sympathie. Elle me dit: + +--Vous avez eu une querelle avec quelqu'un? + +Elle ne prononça pas le nom de Gaston, mais évidemment c'était à lui +qu'elle pensait. + +--Non, mais, j'ai vu... + +J'hésitai. + +--Quoi donc? balbutia-t-elle d'une voix tremblante. + +Je me penchai sur elle, pour faire pénétrer plus vite mes paroles, et +pour parler bas, et je lui dis en haletant, avec un remords, comme si je +commettais une trahison: + +--J'ai vu Gaston entrer par le balcon, dans la bibliothèque. + +Elle poussa un cri, se rejeta un peu en arrière, raidissant ses mains +dans les miennes: + +--Vous avez vu cela? + +Un nuage rouge passa sur son visage. Elle baissa la tête. + +--Et j'ai vu mademoiselle de Chavanges le recevoir. + +Elle releva les yeux, et me dit, avec stupeur, avec confusion: + +--Vous avez vu M. Gaston? + +--Oui. + +--Vous avez vu mademoiselle Reine? + +--Oui, comme je vous vois. + +Elle tressaillit; sa rougeur disparut; elle devint très pâle. Ses yeux +plongeaient dans les miens; nous restâmes deux secondes ainsi, nous +contemplant. Elle murmura enfin: + +--Êtes-vous bien sûr?... + +Elle disait cela sans élan, avec un embarras visible; elle n'était pas +indignée, mais attristée. Je pensai qu'elle savait tout et qu'elle +voulait seulement faire naître un doute dans mon esprit. + +--Oui, miss Sharp, je suis bien sûr de ce que j'ai vu. Vous le savez +bien. + +Elle dégagea ses mains par un mouvement rapide et les joignit: + +--Moi! + +--Oui, vous, la confidente de mademoiselle de Chavanges. Elle vous avait +prévenue de ce rendez-vous, n'est-ce pas? + +--Oh! monsieur d'Altenbourg! + +--Miss Sharp, je vous crois sincère. Niez donc que vous saviez tout! + +Elle eût voulu mentir; elle n'osa pas, et poussa un grand soupir, +vibrant comme un sanglot. + +Cet aveu m'était inutile; seulement il élargissait et envenimait encore +ma plaie. + +Miss Sharp, correctement habillée, lissée, cravatée, gantée, +représentait si bien la vertu simple, le devoir exact, que j'eus un +mouvement de colère contre elle. + +--Vous avez souffert cela, miss Sharp! + +--Hélas! + +--Vous ne lui avez pas dit que c'était un assassinat? + +Elle eut un mouvement de compassion. A son tour, elle chercha à me +prendre la main. + +Je me reculai, j'ajoutai avec amertume: + +--Vous étiez peut-être là ! + +Sa rougeur lui revint; ses yeux se voilèrent. Je l'offensais +injustement. Je fis un effort: + +--Pardon, miss Sharp! + +Elle fit le geste de m'interrompre. Elle ne voulait pas plus d'excuses, +pour l'injustice de ma douleur, qu'elle ne voulait tolérer de calomnies. + +Je me détournai, et, me laissant tomber sur un banc de fer, placé sous +des palmiers, je cédai à l'attendrissement que je croyais avoir tari; +des larmes me vinrent aux yeux. + +L'Anglaise s'approcha doucement, resta debout devant moi, et, d'une voix +profonde, qu'elle n'avait jamais prise pour me parler: + +--Pauvre monsieur Louis! + +Ordinairement, miss Sharp, quand elle n'ajoutait pas mon titre à mon +nom, m'appelait M. d'Altenbourg. C'était la première fois qu'elle s'en +tenait à mon prénom. + +Cette familiarité était une grâce de sa pitié; j'y fus sensible, mais en +même temps elle consacrait mon malheur. + +Je m'imaginais que l'Anglaise était envoyée par Reine. + +--Vous venez de la voir? lui demandai-je. + +--Non. + +--Cependant, pour sortir à cette heure? + +--Cela m'arrive souvent. + +--Vous n'allez pas de sa part vous assurer si l'échelle a laissé une +trace sur le mur? + +--Non. + +--Et si l'homme qui a poussé un cri est toujours en face du balcon? + +--Non. + +Miss Sharp répondait vivement, mais avec une timidité qui me touchait. +Elle voulait épargner à la fois mon ressentiment et ma douleur. + +--C'est elle, c'est elle, que je voudrais voir là , repartis-je en +secouant la tête. Je m'étonne qu'elle ne soit pas descendue elle-même, +pour constater, comme cette nuit, que tout est bien tranquille et que +celui qui l'a bien vue ne la trahira pas. + +--Vous l'avez vue? demanda encore une fois l'Anglaise avec surprise. + +--Oui, quand elle l'a reçu, quand elle l'a reconduit, et surtout quand +elle est venue, après, braver le ciel. + +Miss Sharp parut ne pas comprendre. Elle se pencha pour m'envelopper +d'un regard méfiant. + +--Que voulez-vous dire? + +Sa voix était si basse que je devinai ses paroles, plutôt que je ne les +entendis. + +Je racontai alors cette apparition dernière de mademoiselle de Chavanges +au balcon. + +L'Anglaise en parut saisie. + +--Oh! dit-elle lentement. + +Elle laissa tomber son front dans ses deux mains et médita pendant une +minute. + +--Quel malheur! quel malheur! dit-elle enfin en relevant la tête. + +Elle s'éloigna de quelques pas, puis revenant résolument à moi, et me +regardant en face, avec un étincellement qui me provoquait, avec une +énergie que je ne lui soupçonnais pas: + +--Monsieur d'Altenbourg, vous êtes un homme d'honneur. Si je vous +demande le secret? Si je vous prie de me donner votre parole que, quoi +qu'il arrive, vous ne provoquerez pas votre ami?... + +Je l'interrompis. + +--Est-ce que j'ai un ami? Est-ce qu'on provoque un voleur? On le châtie. +Ne voulez-vous pas aussi, que je continue à lui dire à elle, que je +l'aime, que je veux l'épouser! + +Miss Sharp redevint très pâle, et se froissant les mains: + +--Non, non, c'est impossible! c'est impossible! Ah! je le vois, vous +voulez vous venger! + +--Me venger! Il y a deux vieillards que je ne veux pas frapper; quant à +elle, vous pourrez lui dire que je l'aimais trop cette nuit, pour que je +ne craigne pas ma colère: non, je ne me vengerai pas, soyez tranquille, +je la laisse à Gaston. + +L'Anglaise tressaillit, et avec emportement: + +--Il ne l'épousera pas! + +--Qui donc alors peut l'épouser? + +--Vous croyez qu'elle peut l'aimer. + +La question était étrange. + +--Je crois qu'elle peut l'épouser! Cela me suffit; il me vengera! + +Après un silence, miss Sharp reprit: + +--Alors, qu'allez-vous faire? + +--Partir. + +--Quand? + +--Tout de suite; ce matin. + +--Sans attendre le réveil?... + +--De qui? de la marquise? cela me ferait rester trop longtemps; du duc? +cela me gênerait; d'elle? je ne répondrais pas de ma fierté; de Gaston? +je ne partirais peut-être pas, si je le revoyais! + +L'Anglaise avait suivi mes paroles avec un éclair jaillissant à chaque +mot. Quand j'eus fini, elle eut un rayonnement suprême de +reconnaissance. + +--Partez donc! s'écria-t-elle. + +Je trouvais juste qu'elle acceptât mon départ; je trouvais un peu cruel +qu'elle l'acceptât si vite. + +--Cela arrange tout, n'est-ce pas? répliquai-je avec amertume? + +--Vous êtes bon! vous êtes généreux! monsieur d'Altenbourg. + +--Je suis si malheureux, que je n'ai pas de mérite à partir. + +--Où allez-vous? A Paris? + +--Non. + +--A l'étranger? + +--Peut-être. + +--Dites-moi où l'on pourrait vous écrire. + +--Je ne veux de lettre de personne. + +--Pas même de moi? + +--De vous, miss Sharp? + +Je me rappelais que la veille, il avait été question entre mademoiselle +de Chavanges et moi du style épistolaire de miss Sharp. Je trouvais de +l'ironie à cette offre bienveillante de sa part. + +--Ne m'écrivez pas, miss Sharp. Vous ne pourriez, ni me faire oublier ce +qui s'est passé cette nuit, ni m'habituer mieux à ce souvenir que je ne +vais le faire dans ma solitude. Il n'y a de dignité pour moi que dans un +départ qui brise tout lien. J'accepte, auprès de la marquise et du duc, +la responsabilité d'un acte qu'on traitera sévèrement. On m'accusera +d'hypocrisie. J'ai été accusé souvent d'être un hypocrite, par Gaston +lui-même. M. de Thorvilliers n'est plus mon tuteur. Il m'a rendu ses +comptes, je n'en ai pas à lui rendre. Gaston fera de son bonheur l'usage +qu'il voudra. Je veux l'ignorer. La marquise se moquera de moi, et sa +petite-fille lui expliquera aisément ce qui pourrait paraître +inexplicable. Quant à vous, miss Sharp, votre amitié ne peut me servir, +qu'en n'essayant pas de troubler le deuil que j'emporte. Je ne veux pas +que vous m'écriviez. Vous n'auriez, d'ailleurs, rien à m'écrire. + +--Peut-être! + +Miss Sharp laissait voir une émotion extraordinaire. Quel moyen +rêvait-elle, ou croyait-elle rêver de détruire le passé? Je ne voulais +pas me faire le complice de cette sympathie pour moi; mais cependant, +elle me fortifiait. Une heure auparavant, j'aurais été incapable de la +fermeté qui me soutenait. + +Le courage le plus difficile est celui qu'on a tout seul, en secret. Un +témoin suffit pour faire un héros. Je me sentais soutenu, élevé par +cette approbation. La phase d'attendrissement était passée. La phase de +colère n'était plus possible. L'une et l'autre pouvaient revenir, et +sont revenues. Mais j'entrais dans cette langueur résolue, dans cette +fatigue d'émotion, qu'on rapporte du cimetière. + +--Ne lui donnez pas trop de repentir! dis-je à miss Sharp. + +Celle-ci se débattait contre l'enlacement de je ne sais quelle pensée +héroïque. + +--Je vous en conjure, me dit-elle encore, ne me cachez pas le lieu de +votre retraite. Ne croyez pas que tout soit fini! Il est nécessaire que +vous partiez maintenant, oui; mais il se peut que vous appreniez des +choses... + +Mon amour eut un dernier sursaut. + +--Quoi! quelles choses? que savez-vous? que pressentez-vous que vous ne +puissiez me révéler maintenant? Ai-je donc été victime d'une illusion? +N'est-ce pas elle que j'ai vue, que j'ai reconnue? Oh! alors, je me +mettrais à ses pieds; je lui demanderais pardon de ma douleur insensée. +Parlez, miss... S'il y a un mystère qui me donne une illusion, +confiez-le moi. Faites-moi douter, et je vous bénirai. + +Je m'échauffais; miss Sharp se refroidit. La lumière répandue sur son +visage s'éteignit comme sous des cendres. Sa bouche qui s'était +épanouie, se resserra. Son regard se détourna du mien; l'inexorable +raison lui donna un accent presque dur, tant il était net, décisif. + +--Je n'ai rien à vous dire aujourd'hui; partez, monsieur d'Altenbourg. + +Nous échangeâmes alors quelques paroles froides, pratiques, sur la +meilleure façon pour moi de quitter le château. Miss Sharp était d'un +excellent conseil. Quand je fus renseigné sur les dispositions à +prendre, je remerciai l'Anglaise. La lueur lui revint aux joues, au +front. Elle baissa la tête. + +--Je devrais partir aussi, soupira-t-elle. + +--Pourquoi? + +Elle ne répliqua pas; elle resta quelques secondes immobile. Je crus +m'apercevoir qu'elle pleurait. + +Comme je lui faisais un geste d'adieu, par une démonstration de pitié et +d'amitié, excessive en toute circonstance, mais incompréhensible de la +part d'une Anglaise, miss Sharp me saisit la main et la porta à sa +bouche. + +--Adieu! adieu! me dit-elle en suffoquant. Ah! comme vous méritez d'être +aimé! + +Je pris cette exclamation enthousiaste pour une condamnation nouvelle de +la conduite de Reine, et, me dégageant doucement: + +--Je ne méritais pas d'aimer, dis-je à la confidente de mademoiselle de +Chavanges, puisque je n'ai pas su lui persuader de m'aimer. Adieu! + +--Adieu! + +Je sortis de la serre et traversai la salle de billard. Miss Sharp me +suivait silencieusement. Nous allâmes ainsi jusqu'au bas du grand +escalier du château. Je montai dans ma chambre, en marchant doucement; +j'écrivis à M. de Thorvilliers, sans choisir le prétexte de mon départ, +sans m'inquiéter des banalités que j'entassais. + +Je chargeai le duc de mes excuses auprès de la marquise. + +Je posai la lettre sur une table, bien en évidence, comme fait un homme +qui va se suicider, et je m'occupai rapidement de mes préparatifs de +départ. + +Comme j'étais descendu pour chercher un domestique, doutant qu'il en fût +un d'éveillé dans le château, je trouvai miss Sharp à la porte de ma +chambre, avec un palefrenier qu'elle avait été chercher elle-même dans +les écuries, en même temps qu'elle avait prévenu le vieux cocher de la +marquise que j'avais besoin de partir par le premier train qui passait à +Rocroy. + +Elle veillait à tout; elle avait hâte de me voir parti. + +Je la remerciai; le domestique descendit mes bagages, et le coupé +pendant ce temps était attelé. Tout se fit silencieusement. + +Quand il était nécessaire de dire un mot, on le disait à voix basse. +Nous craignions de donner l'éveil. A deux ou trois reprises, il me +sembla que miss Sharp écoutait dans la direction de la chambre de +mademoiselle de Chavanges, comme si elle eût particulièrement redouté +que celle-ci, mal endormie, ne vînt au bruit. + +Il avait été facile à l'Anglaise d'ouvrir de l'intérieur la porte qui +donnait sur les communs. + +Ce fut elle qui ferma la portière du coupé, quand j'y fus installé; nous +échangeâmes une étreinte, sans échanger d'adieu inutile. Nos yeux +étaient fixés sur nos mains brûlantes. + +Lorsque la voiture, sortie de la cour des communs, entra dans la cour +d'honneur, miss Sharp se retrouva debout, sur le perron, en face de la +grille d'entrée. + +Elle regardait alternativement la voiture et les fenêtres closes, pour +s'assurer que le bruit des roues sur le sable de cette cour plantée +n'avertissait pas la marquise, ou Reine de Chavanges, de ma fuite. + + + + +XIV + + +Il ne faut jamais fuir. Je me suis cru généreux et humble; j'ai été +implacable et orgueilleux. Il fallait rester, affronter Reine, Gaston, +miss Sharp; me débattre davantage contre cette crudité effroyable du +fait qui violait tous mes sentiments, ne pas abandonner celle que +j'avais tant estimée, et que j'aurais dû plaindre, ne pouvant la haïr. + +Hélas! il m'eût fallu une expérience que je ne pouvais avoir. J'aurais +dû être, pour posséder cette lueur de raison, autre chose qu'une moitié +de poète, d'homme à demi religieux, fanatique de générosité par besoin +de se sentir fort et clément, agité, à travers tout, de frissons +sensuels qu'il prenait pour de l'indignation... + +Je viens de relire ce que j'ai écrit sur cette nuit fatale, et je +m'aperçois que je n'ai pas tout dit; que je n'ai pas assez insisté sur +ces déchirures, sur ces brûlures de la chair. J'ai eu honte de tout +analyser, et pourtant, il faut bien que l'on m'absolve de ma grande +innocence, pour que je ne sois pas trop accablé ensuite de ma faute. + +Ce mémoire prend les proportions d'un livre. Mais, je l'atteste; je ne +mets aucune vanité d'auteur dans mon récit. Je n'ai que le scrupule +d'étendre à ma fille, pure et chaste, l'intérêt que l'on portera +peut-être à son père coupable. + +Coupable? Oui, je l'ai été, mais d'abord, mais surtout en désertant le +supplice; l'autre faute n'a été que la contre-partie de celle-là . + +En m'éloignant du château, je pleurais, et cela m'était doux, car les +larmes empêchent de penser. Je n'avais qu'une idée, et tout de suite je +m'étais donné un but; courir à mon vieux maître l'abbé Cabirand, non pas +seulement parce qu'il était mon seul ami, mais parce que dans cette +crise il m'apparaissait comme le seul médecin auquel je voulusse me +confier. + +Le poète venait de recevoir une atteinte terrible; le chrétien s'exalta +et substitua une poésie éternelle à la poésie éphémère. + +L'abbé Cabirand fut stupéfait, consterné et effrayé. Je lui disais que +je n'aimais plus, et je le disais avec tant de douleur qu'il s'alarma de +ce que je lui apportais encore de passion à éteindre. Il me conseilla +tout ce qu'il pouvait me conseiller, le repos près de lui, la prière. + +Il voulut aussi, ce bon prêtre, écrire à mademoiselle de Chavanges. Il +songeait à susciter un repentir qui eût désarmé mon juste ressentiment; +il rêvait la purification par les larmes, et sans se préoccuper des +répugnances de la vanité, de l'amour-propre humain, il croyait encore à +la possibilité d'un mariage. + +Il essaya aussi, avec la même inexpérience infaillible, de me persuader +que j'avais mal vu, mal interprété une vision imparfaite. + +Mais s'apercevant que ce moyen de guérison irritait mes plaies, sans les +guérir, se sentant inhabile à se reconnaître dans le labyrinthe des +caprices féminins, il s'évada bien vite de ce terrain, et s'en tint +exclusivement aux arguments de pardon, de charité. + +Il avait obtenu pour moi la permission d'habiter le séminaire où il +professait, afin que notre tête-à -tête fût aussi peu interrompu que +possible, et que nous pussions reprendre, dans l'intervalle d'une leçon +à une autre, d'un office à un autre, l'éternel sujet de nos confidences. + +On comprendra qu'avec mon caractère et dans les dispositions où j'étais, +l'idée de l'apostolat me vint vite au milieu de cette vie religieuse. + +Je dis l'idée de l'apostolat et non pas celle de la retraite. Sous cet +accablement de mon cÅ“ur, je sentais une énergie qui voulait être +employée et qui redoutait l'inaction. + +Je ne suis contemplatif qu'à mes heures. La vie du cloître m'eût +narcotisé sans me calmer, ou m'eût exaspéré. Je devinais que j'aurais +moins d'assauts à soutenir dans la solitude peuplée que dans la solitude +vide. + +Quand je m'ouvris à l'abbé Cabirand de mon projet de rester, comme +élève, et de me faire prêtre, il eut une vivacité d'opposition tendre, +paternelle, qui me toucha, sans me convaincre. Il assurait que ce désir +était l'effet d'un dépit plutôt que d'une vocation. Cet homme chaste, +paisible, qu'aucun souffle mauvais n'avait jamais agité, ne comprenait +qu'une façon de prêtre, le pasteur candide et studieux. Serais-je +celui-là ? Il n'admettait qu'une façon de tuer le démon dans la +conscience d'un homme qui a goûté aux passions humaines, le jeûne, la +macération, la lutte continue; car, selon lui, le confesseur des autres +doit n'avoir pas à se battre d'abord avec lui-même. + +Il se mêlait aussi, à l'insu de sa sagesse, un grain d'ambition pour moi +à tous ces raisonnements. + +L'abbé Cabirand me croyait appelé à de hautes destinées dans le monde. +Il m'avait souvent prédit que j'irais à la Chambre des pairs et que je +m'y ferais ma place. Il ne pouvait se résigner à me voir simple curé, ou +simple vicaire. Il est vrai qu'avec mon nom et ma fortune, je pouvais +prétendre à de grands honneurs dans l'Église même. Elle est bien obligée +de demander du renfort aux influences aristocratiques. Mais la modestie +du bon prêtre lui interdisait de souhaiter pour moi une si belle +carrière dans l'état religieux; tandis qu'il se croyait en règle avec la +terre et le ciel, en me poussant à devenir un grand orateur politique et +laïque. + +Il me parla avec une éloquence naïve, qui n'empruntait rien à sa +rhétorique usuelle, du mal que je me ferais à moi-même et que je ferais +aux autres, si j'apportais à Dieu un cÅ“ur palpitant encore d'un +désespoir humain, trop violent, pour être définitif. + +--Mon pauvre enfant, me disait-il, en citant saint Augustin, vous +n'aimez plus celle qui vous a trompé, mais vous aimez toujours l'amour. + +Je discutais; je répondais que cette tendresse, crucifiée en moi, +voulait s'épancher et non se concentrer pour une torture égoïste et +dangereuse; que je voulais devenir prêtre, au plus vite, pour agir et +non pour me recueillir; que la politique me paraissait mesquine. +J'aimais mieux aller prêcher les sauvages que la majorité ministérielle +ou l'opposition, si je n'avais pas assez d'éloquence pour dire ces +vérités cruelles au monde que j'avais traversé et qui ne m'avait pas +compris. + +J'étais croyant; je l'avais toujours été. Mon détachement de la vie +ordinaire était complet. C'était me condamner à un désÅ“uvrement fatal +que de refouler en moi ces aspirations de tout mon être. Oui, j'aimais +l'amour, mais l'amour infini, pour me guérir des désenchantements de +l'amour terrestre et borné, pour satisfaire la soif immense qui me +restait de cette première amertume. + +Je triomphai des résistances de l'abbé Cabirand. Peut-être bien que sans +s'en douter le professeur de rhétorique se rendit à la rhétorique +ingénieuse de son élève. + +Quand il fut persuadé, une vie douce, la convalescence de mon cÅ“ur +commença vraiment dans cette intimité. Je n'avais plus à rougir de ma +tristesse; j'en faisais un moyen de m'observer, de m'épurer. + +J'étudiai avec ardeur. Je me tins parole. Aucun signe de moi n'alla me +rappeler à ceux qui m'oubliaient peut-être, ou me défendre près de ceux +qui m'accusaient. Je trouvais un âpre plaisir à songer aux calomnies +dont je devais être la proie. Je souriais, avec un soupir dédaigneux, à +ce déchaînement de mépris que je ne méritais pas. + +J'étais depuis six mois au séminaire, quand, un malin, l'abbé Cabirand +vint me trouver dans la cour de récréation et m'attirant à part, me mit +sous les yeux un journal, dont il me priait de lire un entrefilet. + +Ce journal, la _Quotidienne_, annonçait le mariage de Gaston de +Thorvilliers avec mademoiselle Reine de Chavanges. + +La _Quotidienne_ énumérait, à propos du mariage de Reine et de Gaston, +les grandes alliances dans le passé des deux nobles familles. J'appris +en même temps, par cette notice même, que la marquise était morte. + +Mon vieil ami m'observait, pendant que je lisais cet entrefilet; il me +prit la main et me la serra. + +--Courage! me dit-il. + +Je trouvai l'exhortation superflue. J'avais bien ressenti un peu de +palpitation au cÅ“ur; j'avais peut-être un peu de sueur à la main; mais +je me sentais un grand courage, et comme un apaisement de doutes +infimes, obstinés, secrets. + +Ce mariage n'était-il pas le meilleur dénouement que ma générosité pût +souhaiter à cette intrigue, à cette aventure? N'était-ce pas aussi pour +moi le meilleur écho que ma conscience pût recevoir du monde où j'avais +souffert? + +Tout était fini, réparé. J'étais libre devant mon devoir, sans avoir à +redouter, sous prétexte d'âme à sauver, un retour sournois vers le +passé. + +Mademoiselle de Chavanges et Gaston avaient fait ce qu'ils devaient +faire. Je n'aurais pu leur conseiller autre chose. + +Je n'étais pas encore prêtre; je pouvais me permettre une dernière +remarque ironique, et tandis que le chrétien approuvait, l'homme du +monde éconduit, supplanté, indignement trahi, se disait qu'après tout +Gaston avait trouvé moyen de conquérir une belle femme et une belle +fortune. Sa logique infâme ne péchait que devant Dieu; elle était +infaillible devant les hommes. + +Décidément je faisais bien de me retrancher du tumulte des hommes. + +--Je suis heureux de ces nouvelles, dis-je à mon vieux maître; c'était +la seule consolation qui pût me tenter. + +Je fus cependant triste, préoccupé, agité par une sorte d'inquiétude, +pendant toute la journée. + +Je me demandais, malgré moi, si la mort de la marquise n'était pas, pour +beaucoup plus que la nécessité d'une réparation, dans les motifs de ce +mariage. Je me rappelais le mot de mademoiselle de Chavanges, avant son +départ pour l'Italie. Elle avait peur de la solitude. + +Gaston avait été, comme il le disait lui-même, un _en-cas_. Peut-être +n'y avait-il aucun amour dans cette union, et quel eût été cet amour, +souillé avant de se faire sanctifier! + +Le lendemain, j'étais calme. Cette inquiétude, descendue plus +profondément en moi, était devenue si sourde, qu'elle semblait +disparue... + +Je fus ordonné prêtre avec un certain éclat. Mon nom était historique en +Alsace, où ma famille avait été apparentée à des évêques électeurs de +Strasbourg. + +La _Quotidienne_ parla de mon ordination, comme elle avait parlé du +mariage de Gaston. + +Je crois bien que l'abbé Cabirand, qui s'attribuait, comme abonné, des +droits de collaborateur, avait arrangé cette sorte de revanche, ce +pendant symétrique à la nouvelle du mariage, et qu'il avait écrit +lui-même au journal. + +La _Quotidienne_ me proposait comme modèle à certains gentilshommes +désÅ“uvrés. C'était encore un moyen de servir la bonne cause que de se +faire, auprès de celui dont le royaume n'est pas de ce monde, +l'intercesseur du roi terrestre dépossédé... + +Je ne raconterai pas ma vie ecclésiastique. A quoi bon? + +Je fus ce que j'avais résolu d'être, un prêtre, militant, mais ne +provoquant l'ennemi que sur des sommets. + +Je restai missionnaire en France, pour ne pas m'éloigner de mon cher +abbé Cabirand, qui ne vivait plus qu'entre moi et Dieu. Il pleura à mes +premiers sermons. Un jour qu'il ne pouvait plus marcher, il se fit +porter à la cathédrale de Strasbourg pour m'entendre parler de la vie +éternelle. C'était lui qui m'avait fourni le texte. + +A la péroraison, il s'évanouit, et ne reprit connaissance un peu, dans +la soirée, que pour me remercier et me bénir. Il mourut, en me disant +avec un orgueil de saint: + +--Je vais au ciel! Vous m'avez mis des ailes! + +Ce fut un grand deuil pour moi; mais dans les dispositions où j'étais, +ce deuil fut comme une consécration nouvelle qui m'avança dans la voie +religieuse. + +A partir de ce moment, je m'absentai souvent du diocèse. + +Je fis un voyage à Rome qui faillit changer ma destinée. Quel attrait +mystérieux me fit décliner les avances du Vatican, et refuser de quitter +pour toujours la France? Je serais aujourd'hui cardinal. Je croirais +peut-être à ma vertu. + +Je fus longtemps sans accepter les invitations qui me venaient de Paris. +Avais-je peur de rencontrer la duchesse de Thorvilliers? Car le vieux +duc était mort; et Gaston avait maintenant le titre. Craignais-je de me +sentir moins fort dans une atmosphère plus agitée? + +Le marbre que j'avais scellé sur mes souvenirs pouvait-il être soulevé +par le sourire dédaigneux d'une femme? + +Je ne scrutais pas les raisons instinctives qui me retenaient. + +Pendant dix ans, je demeurai en province. Je n'étais, pour ainsi dire, +attaché à aucune paroisse. Je n'avais de devoirs réguliers que pendant +les retraites. J'étais l'orateur à la mode. Je me refusai toujours +obstinément à confesser. + +J'ai dit qu'il m'arrivait parfois, devant les boiseries sculptées des +sacristies, de me rappeler les grandes armoires de la bibliothèque de +Chavanges; mais je sortais sans amertume de ces surprises passagères de +ma mémoire. Je ne prétendrais pas que le passé fût mort en moi; +seulement je ne m'irritais pas contre ses secousses, et je ne mettais +aucune complaisance à y céder. Je le rendais inoffensif, en restant +d'ailleurs très prudent. + +Quelquefois, dans la chaire d'une cathédrale, quand mes regards +tombaient sur des mondaines de mon auditoire, venues là comme au +théâtre, pour écouter un acteur, je me laissais emporter par des +souffles, non de colère ou de mépris, mais de compassion véhémente pour +la coquetterie, la frivolité des femmes. Quel que fût le sujet de mon +sermon, j'y faisais entrer une leçon indirecte à ces dévotes +d'elles-mêmes, à ces ennemies de toute foi sérieuse. + +Je reçus un jour une invitation d'aller à Paris, qui ressemblait à un +ordre. J'obéis avec une émotion qui était peut-être du plaisir, quand +elle me semblait de la peine. Je n'avais pas à me reprocher cette +rupture d'une sorte de vÅ“u. La responsabilité de ce qui m'attendait à +Paris se trouvait un peu diminuée; et puis, je le reconnus plus tard, je +me croyais maintenant assez fort pour ne pas craindre la brusque +apparition de la duchesse de Thorvilliers. + +Dix années s'étaient écoulées: Reine devait être mère de famille. Sa +loyauté naïve, qui avait été surprise par une tentation trop forte pour +son inexpérience, était gardée maintenant par ses enfants. Je ne voulais +pas rêver l'attitude que nous prendrions l'un et l'autre, en nous +heurtant du regard; mais il me semblait très facile de la saluer +respectueusement, et elle était assez grande dame pour ne pas paraître +confuse. + +Enfin, quand je poussais profondément en moi cet examen de conscience je +me disais qu'il y avait un enseignement, un conseil utile à donner, un +peu de bien à faire à cette âme, peut-être encore troublée par le +remords, en lui montrant ma sérénité, la paix miséricordieuse que je lui +apportais. + +Subtilités, paradoxes, hypocrisies involontaires! + +Je prêchai dans différentes églises, et la chaire de Notre-Dame me +consacra, me donna la gloire. Les honneurs dès lors m'arrivèrent, sans +que j'eusse aucun droit de les refuser. + +Je n'étais plus riche; je m'étais fait presque pauvre. Pour compléter +mon renoncement à la vie laïque, j'avais, dès les premières années qui +suivirent mon ordination, consacré à des fondations d'asiles, d'écoles, +d'ouvroirs, de maisons de refuge, la plus grande partie de ma fortune. +Sans le conseil de l'abbé, Cabirand, cette fois, qui se révéla un homme +pratique, j'aurais tout dépensé. Mais ce saint homme me parla des +disgrâces possibles pour un prêtre, de la vieillesse surtout. Combien +n'avait-il pas vu de prêtres, misérables, à la fin de leur vie, pour +avoir été des dissipateurs, du temps de leur fortune! + +--Il ne faut pas placer toutes ses rentes dans le Paradis, me disait-il +malignement. + +Grâce à lui, je conservai de quoi vivre modestement et me permettre +encore le luxe de quelques aumônes. + +J'eus à Paris huit années de triomphe. La cour impériale, qui était dans +son neuf, m'avait attiré à la chapelle des Tuileries; mais je me raidis +sans doute en y allant, car j'eus la preuve de mon insuccès. On me +trouvait intolérant dans mes paroles, fier dans ma tenue. Je ne voulus +pas accepter la présidence de petites confréries charitables qui +m'eussent enrubanné. Je n'aidai pas à rallier ceux qui boudaient encore +dans le faubourg Saint-Germain. J'oubliais trop que j'étais le comte +Hermann d'Altenbourg. On fut poli envers moi; mais on ne me demanda plus +de prêcher devant l'empereur. + +Je crois que ma popularité s'accrut de cette disgrâce, racontée par les +journaux d'opposition; disgrâce, d'ailleurs, ou plutôt bouderie, qui me +laissait libre, sans diminuer rien de la déférence que l'on avait pour +moi. + +Il y a, dans la vie de tout homme que le hasard, ou son ambition, amène +à un certain degré de gloire, ou de prospérité, une heure de plénitude, +d'éclat rayonnant en tous sens, de sérénité dans le succès qui ressemble +au bonheur. C'est le moment où l'on voudrait dresser sa tente, comme sur +les hauteurs où Dieu se fait visible. + +Je n'attendais pas de bonheur; je ne voulais pas de prospérité plus +grande, et, si je me sentais affranchi par mon importance, je n'avais +plus d'autre ambition que celle de suivre, mon chemin, droit, dallé, +lumineux. + +Je tenais mon pacte avec le passé; le présent me satisfaisait; je ne +demandais rien de plus à l'avenir. + +J'allais avoir quarante ans. J'étais en paix avec moi-même. Rien de +suspect ne se mouvait dans ma conscience. Mes souvenirs dormaient leur +bon sommeil. J'étais sorti de cet automne anticipé que mes douleurs +avaient substitué à ma jeunesse, et je me sentais devenir jeune, dans +cette tranquillité acquise avec l'âge. Mes idées avaient assez d'espace +dans un devoir superbe, élevé, pour ne pas se reposer, ni retourner, en +arrière. + +Si l'on m'eût dit qu'une passion couvait en moi, j'aurais souri, avec +une confiance sincère... + +Un soir, j'étais à une grande réception du ministère de la justice et +des cultes. Je causais avec le nonce, qui voulait me donner de +l'ambition, quand tout à coup, le son d'une voix que je n'avais pas +entendue depuis dix-huit ans, me fit tressaillir. + +Le duc de Thorvilliers, mon ancien ami, venait de mon côté, tout en +causant familièrement avec le ministre. + +La tournure de Gaston avait pris de la solennité, c'est-à -dire qu'il +parait son embonpoint. Sa beauté physique s'étalait dans une grâce fixée +par sa fatuité même et qui n'avait plus d'exubérance. C'était la gravité +tempérée d'un homme de bonne humeur qui ne prend que lui au sérieux, +mais qui daigne se sourire. + +Je n'avais pas appris que Gaston eût rempli aucune fonction dans la +diplomatie, ou ailleurs. Pourtant sa poitrine avait un étincellement de +décorations et de plaques qui attestait de grandes relations +internationales. + +Il faisait sans doute un de ces récits plaisants, qu'il avait toujours +aimés, car le ministre avait des gestes d'effarouchement poli, tout en +souriant, et Gaston, se penchant à son oreille, insistait pour que le +trait piquant, mordant ou badin, ne pût échapper à son interlocuteur. + +Le tressaillement que je ressentis m'avertissait de m'interroger. Je ne +me sentis pas d'abord ému d'autre chose que d'une curiosité vague, +presque charitable. Était-il heureux, l'homme qui m'avait pris mon +bonheur? Je souhaitais qu'il le fût, pour n'avoir pas à plaindre celle +qui ne l'aurait fait souffrir que parce qu'elle aurait souffert +elle-même. + +Il paraît qu'involontairement, j'avais souri. Ce n'était sans doute que +pour démontrer que je n'avais pas peur. Gaston me vit, me reconnut, se +crut assuré d'un bon accueil, et familièrement, avec cette promptitude +de mouvement qui ne choquait jamais en lui, tant elle était naturelle, +quittant le bras du ministre, il put tout à la fois le saluer, saluer le +nonce, et me tendre les deux mains en me disant: + +--Bonjour, Louis, comment vas-tu? + +Je ne donnai pas mes mains; je m'inclinai toutefois d'assez bonne grâce, +sans répondre à la question sur ma santé. Il devait voir que j'allais +bien. Je trouvais inutile de me vanter de la santé intérieure qui me +donnait cette santé extérieure. + +Le nonce s'écarta de nous pour rejoindre le ministre; nous restâmes +isolés dans le salon. + +--Je te fais mon compliment! continua Gaston. Il paraît que tu es en +train de dépasser Bossuet. Est-il vrai que tu te présentes à l'Académie? +On le disait hier à ma femme. + +--Non, répondis-je, légèrement troublé par cette brusque intrusion de +madame de Thorvilliers dans le dialogue. + +Gaston qui avait appuyé sur ces deux mots, _ma femme_, leur donnant un +sens bourgeois qui n'était pas dans ses habitudes, n'avait évidemment +fait allusion à ma prétendue candidature académique, que pour me mettre +tout de suite en face de cette évocation. + +Je ne sais pas si je rougis; mais j'eus dans les oreilles le +bourdonnement que provoque le sang, quand il afflue trop vite. + +Gaston insista. + +--Tu ne sais pas que notre salon est une parlotte académique? Si tu +étais candidat, tu devrais faire discuter tes titres par nos amis sous +la présidence de _ma femme_. + +Il souligna encore les deux mots: _ma femme_, s'arrêta, et riant tout à +fait, après cette pause habile: + +--Allons, je vois que je n'ai pas ce prétexte-là pour t'attirer. + +Je ne parus pas comprendre l'invitation. Gaston sentant qu'elle était +refusée, mais trop fin pour faire préciser le refus, me parla d'autre +chose, je ne sais plus de quoi. + +Ces propos qu'on échange, dans des rencontres pareilles, après une +rupture d'intimité qui a duré près de vingt ans, sont comme les feuilles +qu'on arrache machinalement aux arbustes devant lesquels on passe, en se +promenant à deux, dans une allée, quand on ne sait que dire. On les +cueille, on les tortille, on les abandonne. + +Ce bavardage qui n'empêche pas de penser à autre chose ne m'était pas +désagréable. Je m'y prêtai peu à peu, et forcément la conversation +s'allongea. + +Gaston trouva moyen, incidemment, de me donner des détails, nécessaires +au but qu'il venait d'improviser. Il me renseigna, sans paraître me +faire de confidences que je ne demandais pas, sur les principaux +événements de sa vie, depuis dix-huit ans. Ils étaient rares, +d'ailleurs. La mort du duc, son père, qui avait suivi son mariage, la +mort de la marquise de Chavanges, qui l'avait précédé, l'agrandissement +de sa fortune; c'était tout. J'appris que le château de Chavanges était +vendu. La pièce d'eau où j'avais miré mon désespoir, comme celle où ma +mère était morte, appartenait à des étrangers. + +De qui était venue l'idée de cette vente? De lui qui, par galanterie, +par bienséance conjugale, ne voulait pas ramener la duchesse de +Thorvilliers dans la maison où Reine de Chavanges s'était abandonnée? +D'elle qui avait eu de la honte ou des remords? + +J'appris encore qu'il n'avait pas d'enfants, et qu'il en était fort +aise, car il ne se sentait aucune vocation paternelle. La duchesse était +de son avis; elle avait remplacé les soucis maternels par des intrigues +académiques. Elle avait un salon, un vrai salon: on y buvait de la prose +ou des vers avec du thé; Madame de Thorvilliers tenait tête à des +philosophes et à des dévots; elle n'avait jamais été dévote; elle était +devenue experte en philosophie. + +On eût dit qu'en voulant me faire croire que sa femme était +libre-penseuse, Gaston me signifiait clairement que le désaccord entre +elle et moi était devenu plus profond que jamais. + +Il raillait en disant tout cela, il se raillait lui-même. + +J'éprouvais à l'écouter une surprise mélancolique. Cet homme, qui +s'était si atrocement joué de moi, était vraiment inconscient de son +forfait. Était-ce même à ses yeux un forfait? Il s'était fait aimer de +celle qui hésitait à m'aimer. Il s'y était pris à sa manière, qui lui +avait réussi. Il l'avait épousée. Ma façon de me consoler lui aurait +enlevé des remords, s'il en avait eu. Il avait servi ma vraie vocation, +qui était d'être orateur chrétien, prêtre. J'avais bonne mine, il me le +dit plusieurs fois. + +Je n'étais pas à plaindre. J'étais chanoine, quasi-prélat; je devenais +illustre; j'avais des succès de conversions, d'attendrissement, devant +le premier auditoire du monde, et l'on sait que les femmes composent la +meilleure partie de cet auditoire. Je devais avoir, comme tous les +prédicateurs, sans péché assurément, des admiratrices, c'est-à -dire des +adoratrices, dans le plus grand monde. + +Voilà ce que je devinais, quand il ne me le disait pas clairement. + +Et moi, pourquoi me serais-je plaint? A quoi servirait une rancune qui +me rapetisserait comme prêtre, qui m'aigrirait inutilement comme homme? +Pourquoi, puisqu'il me provoquait, me sentant fort et inattaquable, +refuserais-je d'aller chez lui? De quoi aurais-je peur? + +Je n'étais plus qu'un curieux de la vie mondaine. Si je ne portais pas +toujours la soutane; si profitant d'un privilège que j'avais accepté, à +la suite de mon voyage de Rome et d'un titre honorifique, j'allais dans +les salons officiels dans cette tenue de _Monsignor_, qui effarouchait +moins le monde, je n'en sentais pas moins, même invisible, la robe noire +qui couvrait ma poitrine refroidie comme un drap de cercueil. + +Puisque j'étais un prêtre, célèbre, sage, à l'abri de tout reproche; +puisque j'avais sur le front et dans le cÅ“ur la neige pure de vingt ans +de vertu, quelle contagion, quelle reprise des sens ou du sentiment +pouvais-je craindre, en revoyant la femme, justement condamnée, que +j'étais bien sûr de ne plus aimer? + +C'était à elle, s'il lui restait quelque chose des fiertés de +mademoiselle de Chavanges, à ne pas accepter cette rencontre. Je me +croyais presque sûr de son refus. Aussi, quand Gaston, avec son habileté +de séduction, revint à la charge, parlant même de m'enlever sur l'heure, +dans sa voiture, pour aller prendre le thé avec la duchesse, qui devait +rentrer bientôt de l'Opéra, je lui répondis que j'irais lui rendre +visite, mais que je le priais auparavant d'obtenir l'assentiment de la +duchesse. + +--Pourquoi? me demanda-t-il, avec une impudence si gaie, si naïve, que +je ne pus m'empêcher de sourire. + +Il m'était difficile de répondre. + +--Est-ce que tu crois qu'on t'en veut encore de ton brusque départ? +répliqua-t-il avec la même effronterie. + +--Non, je ne crois pas cela. + +--Eh bien, alors! + +Il y avait du mépris pour mon état actuel, dans cette confiance de +Gaston. Je me sentis défié. + +De toutes les passions, la plus indéracinable, c'est l'orgueil. On tord +ses racines et on le fait ramper en soi-même, quand il ne peut plus +sortir et grandir d'un jet libre et droit; mais on ne le déracine pas. +J'ai connu bien des humbles, dont l'humilité n'était que le prolongement +en dessous de l'orgueil qui ne pouvait plus se dresser. + +A l'heure même ou j'écris, après tant de foudroiements, je sens encore +mon orgueil; c'est lui qui me fait écrire avec trop de complaisance, +pour moi, cette confession... + +Je repris d'un ton ferme et net: + +--Si je t'ai bien compris, madame de Thorvilliers reçoit plus de +philosophes que de prêtres? + +--C'est vrai. + +--Je serais dès lors une nouveauté dans son programme. C'est pourquoi il +me semble convenable de la consulter. + +--Tu y tiens? soit, dit Gaston. Je lui en parlerai et je t'écrirai. On +voit bien que tu fais de la casuistique! Mais veux-tu que je te l'avoue, +l'abbé? Tu avais plus l'air d'un prêtre, il y a vingt ans, quand tu ne +l'étais pas, qu'aujourd'hui. + +--C'est que, maintenant, je suis plus habitué à ne pas faire scandale. + +Gaston reprenait une occasion de taquinerie avec moi, qu'il avait perdue +pendant dix-huit ans. + +--Sais-tu, reprit-il, que ton costume te va bien? + +--Tu trouves? + +--Il ne te manque qu'un nuage de poudre, pour ressembler à un abbé du +dix-huitième siècle. + +--Tu ne penses pas que j'ai assez de cheveux blancs? + +--Fat! Si j'en ai moins que toi, c'est que les têtes de fous grisonnent +tard, ou ne grisonnent pas. + +Je pensais en moi-même: + +--Qui peut se vanter de n'avoir pas été fou! + +La conversation prenait un tour de badinage qui se continua quelques +instants encore. + +Sans y prendre goût, je m'aperçus que j'étais plus habile qu'autrefois à +cette escarmouche. Ma confiance s'augmenta de cette persuasion. + +--Ah! madame la duchesse! me disais-je tout bas, quand je quittai +Gaston, je vous défie bien, cette fois de me faire trembler! Si votre +esprit est resté le même, le mien s'est affilé. A nous deux! + + + + +XVI + + +J'avais donné mon adresse à Gaston. Le lendemain, il m'écrivait que la +duchesse me recevrait avec plaisir. Il ne m'indiquait spécialement ni +son jour, ni son soir de réception. Il m'avait dit d'ailleurs, en +causant, qu'on était certain, tous les soirs, de trouver l'hospitalité +dans le petit salon de madame de Thorvilliers, quand le grand salon +n'était pas allumé. + +Si elle était obligée ou tentée d'aller aux Italiens ou à l'Opéra, les +gens de sa société qui ne la rejoignaient pas le soir, dans sa loge, +pouvaient l'attendre chez elle. Il y avait toujours un thé préparé, et, +jusqu'à minuit, les intimes, en revenant du théâtre ou de soirée, +avaient le droit de se faire annoncer chez elle. + +Il me parut plus convenable, puisque je me décidais à cette visite, de +me présenter un soir qui ne fût pas le soir des réceptions académiques. +J'aimais mieux affronter tout de suite la gêne d'une conversation non +interrompue par des visiteurs, que de faire figure dans un cercle +nombreux où mon nom, ma réputation, me vaudraient une attention plus +embarrassante, où je serais un spectacle, au lieu d'être un spectateur. + +Il y avait encore de l'orgueil qui se masquait de modestie dans cette +résolution. + +Quand je soulevai le lourd marteau de l'hôtel de Thorvilliers, un soir, +vers dix heures, je m'interrogeai avant de le laisser retomber. +J'écoutai pour ainsi dire si mon cÅ“ur battait trop fort. + +La palpitation sourde que je sentais n'était pas de nature à +m'inquiéter. Il était tout simple que je fusse ému de revoir celle à qui +j'apportais le pardon. + +Puisque j'écris ma confession entière, je dirai que la question de mon +costume avait été l'objet d'une assez longue délibération avec moi-même. +Le costume a autant d'importance pour le prêtre que pour la femme. + +Devais-je me présenter en soutane ou en frac? + +Un esprit alerte comme celui de madame de Thorvilliers verrait du +pédantisme, de l'affectation puritaine dans la sévérité de mon uniforme +de prêtre. Devais-je poser en missionnaire? Mais devais-je poser en abbé +mondain? + +Il était vrai que Gaston avait dû esquisser mon costume, en racontant +notre rencontre. Elle s'attendait à me voir comme il m'avait vu. +Pourquoi changer? + +Je pris le parti qui me parut le plus simple et le plus brave, celui de +ne pas mettre trop de disparates entre le souvenir lointain du comte +Louis d'Altenbourg et la vision de l'abbé Hermann. J'étais bien obligé +de me faire un titre de mes habitudes dans le passé, puisque je ne +prétendais pas m'en faire un de ma position actuelle. + +Je m'habillai donc, comme pour la soirée du garde des sceaux, et ce fut +avec l'assurance d'un cÅ“ur fier, qui n'a rien à craindre, qui ne va +au-devant d'aucune menace et qui n'en apporte aucune, que je laissai +retomber le marteau de la grande porte, que je traversai la cour et que +je me fis annoncer! + +Je remarquai dans la cour une voiture attelée avec le cocher sur le +siège; la duchesse allait sortir. Tant mieux; j'avais un prétexte pour +abréger la visite. + +J'avais presque regretté, en frappant à la porte, de n'être pas venu un +soir de grande réception. Je m'étais avisé tout à coup qu'il vaudrait +mieux avoir l'encadrement d'un monde indifférent pour notre première +rencontre. Et puis, subtilité de l'orgueil! il n'était peut-être pas +inutile que ma gloire saluée par des indifférents mît tout d'abord une +sorte d'égalité hautaine entre la duchesse et l'orateur célèbre. + +Je traversai le salon d'apparat où l'on faisait des académiciens. Il +était éclairé par une seule lampe. Le valet de pied, soulevant une +lourde tapisserie de velours, ornée des armes en applique, des maisons +de Thorvilliers et de Chavanges, s'effaça pour me laisser entrer dans le +salon intime de la duchesse. + +Elle était seule, assise sur un fauteuil bas, devant le feu, enveloppée +d'une grande pelisse de satin noir, la tête constellée d'étoiles de +diamants dans ses cheveux noirs. Je compris qu'elle était en toilette de +bal. Dès que je sentis derrière moi le glissement, le souffle de +l'épaisse portière qui s'abaissait en m'enfermant, j'eus le regret +d'être venu, et l'éclair d'un danger imprévu. + +La duchesse ne se souleva pas, ne parut pas troublée. Son admirable +visage resta impassible. Seulement, avec une nonchalance ironique qui me +faisait retrouver, à première vue, dès l'échange du premier regard, la +jeune Reine d'autrefois, devenue une véritable _reine_, trônant dans une +grâce majestueuse, elle tourna vers moi ses yeux que j'avais éteints +dans ma pensée, et que je revoyais, plus grands, plus noirs, plus +profonds. + +--Bonsoir, monsieur l'abbé, me dit-elle, de cette voix sonore, restée +jeune, dont le cristal réveilla subitement un écho; et elle me désigna +du doigt un fauteuil plus élevé que le sien, à côté d'elle. + +Je remarquai qu'elle serra sa pelisse, par une précaution de frileuse, +et qu'elle eut le petit mouvement d'un frisson. + +Je commençai par une excuse banale, sur le retard que j'allais apporter +à une visite, à une soirée; j'avais vu la voiture dans la cour; mais je +ne la dérangerais pas longtemps. + +Je débutais sottement; je ne trouvais pas autre chose à dire. + +Elle me laissa me dépêtrer de mon compliment, de mon exorde, sans se +tourner vers moi. Était-elle déjà ravie de surprendre en flagrant délit +de balbutiement un orateur si fameux? Ou bien, cherchait-elle à se +souvenir de la voix qu'elle entendait? La comparait-elle à la voix +tremblante du pauvre soupirant d'autrefois? Elle regardait obstinément +le feu. + +Un petit silence avait suivi mon début. Soudain, s'appuyant de tout le +corps sur le bras capitonné du fauteuil, et se penchant de mon côté, en +levant vers les miens ses yeux qui flambèrent d'une curiosité intense, +d'une colère contenue, ou d'un mépris longtemps envenimé: + +--Puisque vous n'avez que peu de temps à me donner, voulez-vous bien me +dire, tout de suite, monsieur l'abbé, pourquoi vous êtes parti si +brusquement, il y a... combien d'années? vingt ans, n'est-ce pas? ou +dix-huit ans? + +C'était de l'audace! + +--Vous l'avez oublié? répliquai-je brusquement. + +Ses sourcils qui s'étaient abaissés se soulevèrent et se déployèrent; +son regard s'élargit. + +--Je ne l'ai jamais su, dit-elle simplement. + +A mon tour, je m'étonnai. + +--Comment? Vous ne savez pas?... Miss Sharp ne vous a rien dit? + +--Miss Sharp! Quelle commission lui aviez-vous donnée? Rappelez-la moi. + +Son assurance, quoique hautaine, paraissait si naturelle, que j'eus un +tremblement intérieur, un commencement d'angoisse. Avait-elle oublié? Il +me répugnait de revenir sur les émotions atroces de cette nuit. +J'espérais qu'elle m'aurait épargné cette évocation. Mais, puisqu'elle +l'exigeait, je devais être implacable. + +Je fouettai mon cÅ“ur pour y réveiller la colère, et des battements +précipités me firent croire qu'elle s'éveillait. + +Me voyant hésiter, madame de Thorvilliers reprit avec impatience: + +--Je vous répète que je ne sais rien de précis. Les raisons que m'a +données miss Sharp n'en étaient pas. Elle était aussi embarrassée que +moi pour trouver un motif qui ne fût pas une injure inconcevable. Si +vous n'aviez pas emporté votre malle, on eût pu croire à un suicide! + +--Un suicide! murmurai-je douloureusement, en me rappelant mon agonie au +bord de la pièce d'eau. + +--Oui, un suicide! Mais, Dieu merci, vous n'êtes pas mort, et vous ne +paraissez pas avoir eu envie de mourir. Alors, c'est donc la passion du +célibat, la vocation de vous faire prêtre, qui vous a pris, comme cela, +subitement, entre cinq et six heures du matin, le jour même où nous +devions avoir, vous le savez peut-être encore, un entretien sérieux?... +Ah! vous n'aviez pas prévu ce qui arriverait! + +On eût dit qu'un sanglot entrecoupait la vibration de ses paroles. +Était-ce la colère qui se dressait en moi, ou une épouvante inconnue? + +--C'est l'entretien que vous avez eu pendant la nuit, répondis-je avec +effort, qui m'a empêché d'attendre celui que vous m'aviez promis. + +--Quel entretien? Que voulez-vous dire? + +Elle se penchait vers moi. J'avais sous mes yeux la flamme des siens. Sa +pelisse s'entr'ouvrit, me laissant voir l'étincellement d'un collier de +diamants sur son cou. + +Il fallait finir. Je devenais ridicule, et, puisqu'elle osait nier, je +devais la forcer à pâlir devant l'évidence. + +--Je veux dire que, cette nuit-là , j'étais dans le jardin, sous vos +fenêtres, et que j'ai vu... + +--Quoi? + +--Gaston aller au rendez-vous que vous lui aviez donné. + +--Vous mentez! s'écria-t-elle avec une furie superbe. + +Elle se leva d'un bond, pâle en effet, mais non de honte. La pelisse +glissa de ses épaules qui étaient nues, sur ses bras nus aussi. Je fus +ébloui. + +Elle me toisait, grandie, imposante: + +--Vous mentez! vous mentez! répéta-t-elle, en secouant les feux de ses +diamants, de ses prunelles. + +--Je jure, répondis-je avec toute la solennité qu'il me fut possible de +prendre, que je parle avec sincérité. + +--Alors, vous avez mal vu, on vous a trompé! C'est Gaston qui s'est +vanté! + +--Non, madame; je n'ai pas parlé à Gaston avant de partir. + +--Il y a dans ce cas un mystère, un malentendu. Vous me faites peur! + +Elle sonna vivement, et, en attendant qu'on vînt, ramenant sa pelisse +sur ses épaules et sur ses bras, elle reprit sa place devant le feu. + +Un valet de pied souleva la portière. + +--Dites à M. le duc que je le prie de venir. + +--M. le duc est sorti! + +--Ah! c'est bien. Qu'on détèle; je ne sortirai pas, Je n'y suis pour +personne! + +Le valet de pied s'inclina et sortit. Madame de Thorvilliers éloigna son +fauteuil du mien, pour pouvoir me regarder mieux en face, et, tout en +retirant ses longs gants avec une vivacité fiévreuse: + +--Nous avons le temps maintenant. Je veux tout savoir, vos soupçons +infâmes, surtout s'ils sont infâmes... Je me doutais bien qu'il y avait +une trahison du hasard ou de quelqu'un... Je m'en serais trop voulu de +m'être trompée sur vous... Parlez... Ainsi vous prétendez, vous croyez +avoir vu Gaston venir à un rendez-vous que je lui aurais donné, moi, +moi! Répétez cela, que je l'entende encore. + +Elle battait le tapis avec ses pieds. Ses mains dégantées étaient +croisées sur ses genoux. + +J'étais interdit, comme si un voile noir derrière lequel eût flamboyé +une grande lumière se fût levé à demi. A sa façon de me démentir, je la +croyais, et je me sentais petit, misérable, d'oser raconter ce que +j'avais cru voir. + +--J'attends! me dit-elle, à travers ses dents serrées. + +Il fallait bien pourtant parler de la menace de Gaston; puisque c'était +elle qui m'avait fait veiller dans le jardin, et qui m'avait fait donner +un sens précis à ma vision. Je rappelai à la duchesse mon intervention +dans le parterre de roses, quand elle s'était échappée de l'allée +couverte. + +--Oui, oui! dit-elle, en m'interrompant, je me souviens. Gaston m'avait +taquinée. Il avait eu l'insolence de vouloir m'embrasser; je me suis +échappée; je me suis heurtée à vous; j'étais humiliée de cette +rencontre; je vous ai parlé durement, c'est vrai; j'étais exaspérée. +Mais... continuez. Après? + +Je ne pouvais plus hésiter. J'avouai l'espèce de gageure proposée par +Gaston. + +Madame de Thorvilliers ne m'interrompit pas. Elle écoutait en se +recueillant. Sa bouche se resserrait pour contenir des paroles de +mépris. Comme je m'arrêtais, après avoir raconté les menaces, les propos +violents, échangés entre moi et Gaston, d'un signe de tête, sans parler, +elle me demanda de continuer. + +Je n'omis rien de l'agitation extraordinaire à laquelle j'avais été en +proie toute la journée, du supplice qu'elle avait augmenté par ses +caprices, de son état nerveux, le soir pendant le whist, de ses paroles +méchantes en nous séparant, les dernières paroles que j'eusse reçues +d'elle! de cette quasi-injonction de départ qui avait terminé la soirée. +Puis j'expliquai comment, sans y songer, je n'étais pas remonté chez +moi; mes promenades dans le parc, mes stations devant sa fenêtre; +comment j'avais longtemps regardé sa lumière, filtrant à travers ses +persiennes. + +A ce détail, elle soupira, et d'une voix douce, que je n'aurais pas +voulu entendre, elle murmura: + +--C'est vrai, je ne me suis pas couchée! + +Puis, d'une voix brève: + +--Eh bien, ce rendez-vous, il n'y est pas venu? + +Je racontai comment j'avais vu Gaston sortir de la serre, apporter une +échelle, l'appliquer au balcon et monter. + +--Après? dit la duchesse d'un air grave, inquiet, on ne lui a pas +ouvert? + +--Si. + +--Qui donc? + +--Une femme vêtue de blanc... comme vous. + +--Une femme! mais il n'y en avait pas au château!... une femme de +chambre peut-être! Et vous avez cru, tout de suite, sans examen, que +c'était moi, Reine de Chavanges! Ah! vous avez bien fait de partir, si +vous étiez capable de croire cela, et vous faites bien de revenir. +Quelle idée aviez-vous donc de l'honneur d'une fille comme moi? +Qu'est-ce qui pouvait vous faire supposer qu'à côté de la chambre de ma +grand'mère, dont je laissais la porte ouverte, pour la garder, et non +pour me garder, j'aurais reçu, moi, un homme. Gaston? Comment ai-je +mérité de vous un pareil affront? + +Je me taisais devant cette explosion de fierté. Mes raisons si évidentes +de croire à ce que j'avais vu me paraissaient suspectes. Je devais +pourtant me défendre de l'avoir trop vite soupçonnée. Alors, j'évoquai +cette plaisanterie sur les escalades de Ruy Blas, cette allusion à +Roméo, dont je m'étais souvenu pendant la nuit. + +Reine eut un rire douloureux. + +--Cela vous a suffi? J'ai eu tort, je le reconnais, de me moquer de vos +timidités qui me ravissaient pourtant. Après? Vous avez fini? C'est +tout? + +--Non, madame. + +Je racontai mon attente horrible, mes fureurs. Je ne sais même pas, si +dans ma volonté d'être sincère et de prouver ma sincérité, je n'exagérai +pas ce désespoir qui, après dix-huit ans, me semblait avoir besoin +d'être rendu plus vrai encore. + +La duchesse écouta avec une attention pénétrante. + +Je l'entendis soupirer tout bas: + +--Pauvre ami! + +Cette compassion m'interrompit: + +--Vous avez vu redescendre Gaston, me demanda-t-elle, et cette femme +vêtue de blanc comme moi, ou simplement en peignoir, était revenue à la +fenêtre? + +--Sans doute, et c'est alors que j'ai poussé un cri. + +--Ce cri, je l'ai entendu, répliqua vivement, presque violemment, madame +de Thorvilliers, que ces apparences irritaient. Je ne dormais pas; je +n'ai pas dormi. J'avais pris au sérieux ce que vous m'aviez dit, et je +me préparais à vous répondre sérieusement. Ah! nous faisions chacun une +veillée bien différente! Pendant que vous espionniez cette lumière que +j'éteignis pendant plusieurs heures, pour forcer la nuit à me donner le +sommeil, moi, je revoyais vos yeux suppliants; je me reprochais mes +caprices; j'avais cru, à diverses reprises, entendre du bruit dans la +bibliothèque. Votre cri fut suivi d'un petit claquement des volets à +l'intérieur. Je rallumai ma bougie, et j'allai voir ce qui se passait... +J'étais si contente de mes résolutions nouvelles, que je n'avais peur de +rien... La bibliothèque était vide et devenue silencieuse... J'ouvris +les volets, la fenêtre, et je me mis pendant quelques minutes au balcon. +Voulez-vous savoir ce que je pensais, à ce moment-là , les yeux levés au +ciel?... Je me rappelais une lecture faite quelques jours auparavant +avec miss Sharp, un passage de _Werther_, quand Charlotte, le cÅ“ur +tremblant d'une émotion confuse, vient s'accouder à la fenêtre et jette +dans la nuit ce simple cri, cette invocation au poète: ô Klopstock!... +Oui, voilà la niaiserie sentimentale que vous avez calomniée! Je voulais +vous mériter par ces minutes de dévotion poétique, et, cherchant un mot +à jeter au ciel, je n'en trouvai pas d'autre que votre nom; il me +paraissait doux aux lèvres... Je me croyais bien heureuse!... Ah! si +j'avais su que vous étiez là , devant moi, dans la nuit qui unissait!... +Croyez-vous encore que j'étais la première apparition? + +--Non, non, balbutiai-je, en joignant les mains et prêt à m'agenouiller. + +--Et savez-vous qui attendait Gaston? qui l'a reçu? qui l'a reconduit? +cette vision en peignoir?... Miss Sharp. + +Je répétai, altéré, confondu: + +--Miss Sharp! + +--Oui, miss Sharp! reprit Reine. Tout s'explique, non seulement ce qui +s'est passé cette nuit-là , mais ce qui s'est passé depuis. + +--Miss Sharp! me disais-je encore intérieurement; et tout à coup j'étais +accablé de n'avoir pas songé à elle. + +La duchesse continua: + +--Je savais qu'elle avait un secret, cette hypocrite! Elle me rendait +jalouse avec son faux enthousiasme pour vos talents et vos vertus. Elle +m'agitait de son souffle doucereux afin d'être libre! Gaston lui-même a +laissé échapper depuis des mots de raillerie qui me reviennent +maintenant comme des éclairs... Nous parlerons de lui plus tard... La +chambre de miss Sharp, ne le saviez-vous pas? communiquait avec la +bibliothèque. Elle courait moins de risques à faire monter son amant par +le balcon que par le grand escalier; j'aurais pu entendre ouvrir la +porte qui touchait à la mienne, tandis qu'un couloir et deux portes la +garantissaient du côté de la bibliothèque. Il fallait crier, quand il +est entré et non quand il est parti... J'aurais entendu votre cri..., je +serais venue, je les aurais surpris; je ne serais pas sa femme, je +serais la vôtre! Vous ne seriez pas prêtre! Et moi!... et moi! + +Elle porta ses deux mains à son visage, puis, les retirant avec effort, +pour se contraindre à voir ce qui révoltait sa pudeur et sa fierté: + +--Oh! cette miss Sharp! cette fille d'Iago! je la retrouverai; je lui +ferai confesser son crime. Je sais où elle est. Nous nous sommes +séparées, huit jours après votre fuite. Elle a eu peur; son complice la +méprisait trop. Mon désespoir l'a effrayée... Car, enfin, il faut que +vous le sachiez, j'ai eu un accès de douleur qui s'est transformé en +accès de colère. Vous vous jetiez dans les bras de Dieu; moi j'ai été +plus folle, plus lâche!... J'avais des soupçons sur miss Sharp. Mais +j'avais beau être une fille hardie, mal élevée; il y avait des choses +que je ne prévoyais pas, que je ne pouvais pas prévoir... Ce qui +m'étonne, c'est que vous, un homme, à qui Gaston avait dû faire toutes +sortes de confidences, vous n'ayez rien su par lui, rien soupçonné +d'après lui! Comment ce fat n'a-t-il pas eu la fatuité de se vanter +d'avoir pour maîtresse cette jolie prude, cette miss! Ah! mon ami, nous +étions trop purs, et cette pureté nous a perdus! + +Elle s'était levée, tout en parlant. Elle fit quelques pas dans son +petit salon, alla jusqu'à une autre portière de velours qui fermait +l'entrée d'un boudoir, la toucha, parut vouloir la soulever, et revenant +à son fauteuil elle y retomba; puis d'une voix saccadée: + +--Plus tard je vous ferai lire... Achevez d'abord. Je veux savoir ce que +vous avez souffert, tout; n'oubliez rien; vous entendez, tout!... Oh! +cette miss Sharp, ce Gaston! Ainsi vous m'avez vue! Pourquoi ne +m'avez-vous pas insultée quand je paraissais vous braver? Vite, vite, +dites-moi tout. + +Je lui obéis; j'achevai mon récit. Je racontai ma course dans le parc, +cette tentation de mourir devant la pièce d'eau, mon retour au château, +ma rencontre de miss Sharp, ma conversation avec elle, l'empressement +qu'elle avait mis à aider mon départ. + +--Et je ne l'ai pas châtiée, souffletée, tuée! s'écria Reine de +Chavanges. Oui, elle allait s'assurer qu'il ne restait aucune trace de +cette escalade... Pourquoi ne suis-je pas descendue aussi? Moi, j'avais +peur de vous rencontrer. Quelle comédie elle a jouée! Avec quelle +perfection elle a menti! Vous ne l'aviez chargée de rien, m'a-t-elle +dit. Vous vous trouviez seulement indigne de moi. Vous craigniez que nos +deux caractères ne pussent s'accorder. Elle avait deviné cela à votre +silence... Elle s'y prit de façon à vous faire haïr... si j'avais pu +vous haïr! Je vous murai dans un mépris qui ne tenait guère, et que la +moindre chose eût démoli... Je m'étais laissée prendre à ses raisons, à +ses larmes; car elle a pleuré, la misérable!... Mais dès qu'elle a vu +que dans ma folie, dans mon vertige, je lui prenais son amant, à elle +qui m'avait pris mon bonheur, elle s'est trouvée punie, prise au piège; +elle est partie!... Qui sait? ajouta la duchesse après un silence, en +devenant rêveuse, ils se revoient peut-être... Ils se sont peut-être +revus, le lendemain de mon désespoir... le lendemain de mon mariage... +Je voudrais bien que le duc de Thorvilliers rentrât maintenant; je le +forcerais à m'avouer toutes ces infamies! + +Reine, baissant la voix, comme pour abaisser sa pensée, reprit: + +--Gaston n'a pas cessé d'avoir des maîtresses; il en a toujours eu. +Cette ignominie manquait à mon châtiment... J'ai été bien malade, après +votre départ, malade de la tête... Personne n'en a rien su. Sans ma +pauvre grand'mère, j'aurais voulu mourir. Il eût été étrange que +j'allasse me jeter dans ce bassin où vous avez failli tomber, et que je +mourusse, comme votre mère est morte!... Ce n'est pas l'expérience de +bonne maman qui m'a fait vivre, c'est l'orgueil; nous en avions trop à +nous deux. Un jour Gaston a été meilleur enfant que d'habitude... Il a +profité de mon deuil récent, ma grand'mère était morte, de mon +isolement, pour me persuader que nos fiançailles de cinq ans étaient un +engagement sérieux. Pendant six mois, j'avais espéré une démarche de +vous, une lettre, un mot, un regard! Ne voyant rien venir, croyant que +tout était fini, je m'imaginai que mon cÅ“ur allait enfin s'éteindre; que +c'était après tout un abîme digne d'un désespoir hautain que ce titre de +duchesse... Ma grand'mère m'avait fait consentir d'avance à ce mariage, +en mourant. Vous savez, c'était son rêve de me marier. Elle le garda +jusqu'à son dernier souffle... je lui obéis. Je ne m'excuse pas. Mais +pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? + +Il y avait de la colère mêlée à une touchante douleur dans l'accent, +dans la physionomie de Reine, colère et douleur qu'elle partageait entre +nous deux, prenant pour elle les reproches, et me donnant de son +chagrin! + +Je tremblais, je me sentais coupable. Quel point d'honneur honteux, +stupide, m'avait empêché d'écrire? Était-ce la vocation qui +m'entraînait? Je me rappelais, dans ce joli salon, devant cette femme +très belle, attirante, mes conversations dans la chambre pauvre et nue +de l'abbé Cabirand, ses objections à mon désir de me faire prêtre. +J'étais en face de la tentation, du regret, qu'il avait prévu. Je me +sentais deux fois sacrilège, en me retrouvant coupable, devant une +victime innocente de ma pudeur égoïste. + +Oui, j'avais trahi cette âme vierge, comme maintenant, en la plaignant, +j'allais trahir mon Dieu! Un flot de larmes montait en moi et voulait +déborder. J'étais tenté de m'agenouiller devant Reine, embellie par +cette beauté suprême de la mélancolie, de lui demander pardon, ou de la +supplier de ne pas ajouter un mot de plus; car je me déracinais des +dalles de marbre du sanctuaire que je sentais, depuis dix-huit ans, +froides et fortifiantes sous mes pieds. Un souffle d'orage +m'enveloppait. + +Reine s'adoucit tout à coup. L'effusion qu'elle avait gardée secrètement +et portée en elle sous l'ironie mondaine s'échappa de sa poitrine +soulevée. + +--Je ne dois accuser personne que moi, dit-elle tristement. Vous ne +m'avez pas comprise, parce que je n'ai pas su me faire comprendre... +Vous savez comme j'ai été mal élevée. On eût osé tout dire devant moi, +si j'avais été curieuse de tout entendre. Je me gardais avec d'autant +plus de vanité aigre, que l'on m'attirait. Mais j'avais des révoltes +violentes, tantôt contre ma méfiance pudique, tantôt contre ce +bouillonnement instinctif de mes veines. Je suis une femme d'expérience +maintenant. J'ai lu tant de romans, j'ai reçu tant de confidences, j'ai +tant vu fleurir et se faner de prétendues passions qui n'étaient que la +minauderie, l'hypocrisie des sens, que je vois clair dans mon passé... +J'étais, je vous le jure, dans ces fougues de caprices, sincère, pure, +tourmentée de ma sincérité et de ma pureté... Après cette nuit, où nous +avons veillé tous les deux, vous pour renoncer à moi, et moi pour me +décider à un aveu complet, tout eût été uni, et quand je suis descendue +pour aller au-devant de vous, dans ce parterre des roses où j'étais +certaine de vous rencontrer, je n'étais plus ni capricieuse, ni +hautaine, ni même troublée. Tout ce que les folles histoires de ma +pauvre grand'mère et les leçons sentimentales de miss Sharp avaient jeté +de fausses fleurs, de faux parfums sur ce feu clair de ma conscience, +s'était consumé, dispersé. Je serais allée à vous, en toute candeur, et +je vous aurais dit:--Louis, quand voulez-vous que je sois votre +femme?--Vous auriez bien vu dans mes yeux que je n'étais ni une +coquette, ni une méchante! Ce n'était pas l'embarras de choisir qui +m'avait fait hésiter, car du premier jour, du premier instant, je vous +avais choisi; mais je voulais me rendre digne de la simplicité que je +voyais en vous... Je me suis moquée de vos vers! J'aurais voulu les +apprendre... Vous souvenez-vous de ceux que vous avez brûlés?... J'en ai +trouvé les cendres. Savez-vous ce que j'ai fait de ces cendres? C'est +bien là une folie de jeune fille qui n'avait pas de leçons sentimentales +à recevoir de miss Sharp! je les ai délayées dans un verre d'eau et je +les ai bues!... Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela! J'ai besoin de +le dire; j'étouffe de ce passé... Ah! le passé, le passé! J'ai bien +compris qu'en consentant à venir, vous aviez une intention secrète de +dédain, de pitié superbe. Moi aussi, je voulais lutter de fierté... +Peut-être aussi espérais-je cette explication décisive. Je ne veux plus +que vous me méprisiez, et si vous avez pitié de moi, je veux que votre +pitié soit douce, comme l'eût été notre amour! + +Elle me regardait avec une supplication tendre qui pouvait me rendre +fou. + +--C'est moi qui vous demande de ne pas me mépriser, dis-je en joignant +les mains. + +--Vous, pauvre martyr! Votre supplice est plus sûr que le mien! Il vous +suit partout... Je n'ai jamais voulu aller vous entendre. Je m'imaginais +que cette éloquence qu'on admire en vous m'eût fait horreur, et tout +bas, quand on vous vantait, devant ces femmes qui s'extasiaient, je me +disais: «Le comédien!» Mais, moi aussi, j'ai reculé à mon tour devant la +tentation de vous braver. Je ne m'y serais pas trompée. En vous +écoutant, j'aurais deviné tout ce que vous avez souffert... Oh! ce +Gaston, il vous a laissé croire que j'avais accepté un rendez-vous de +lui! Souvenez-vous donc de cette minute dans le jardin, le jour des +roses cueillies! J'ai gardé trois semaines la brûlure que votre main +m'avait faite en me touchant. Ah! le misérable! le misérable! Et je +porte son nom! + +Elle se leva de nouveau, pour marcher dans le petit salon. Sa pelisse +traînait sur sa robe. Ses épaules, ses bras, sa poitrine étaient à nu. +Une lueur lactée, comme celle d'une aube, transsudait à travers sa peau +blanche. J'avais des tourbillons dans la tête; je voulus aussi me lever; +ce fut impossible. + +Elle revint à son fauteuil, sans s'asseoir et posant sa main sur le +satin du dossier: + +--Je vous ai bien cherché, reprit-elle, ce matin-là . Quand on m'eut dit +que vous étiez parti, je ne voulus pas le croire. Parti! vous! sans +m'écrire? Je suis montée à votre chambre. C'est moi qui ai porté au +vieux duc la lettre à son adresse; c'est moi qui l'ai décachetée, qui +l'ai lue, et je l'ai jetée après l'avoir lue, et j'ai couru chez ma +grand'mère.--Il est parti! lui ai-je crié.--Elle m'a vue si bouleversée, +qu'elle a eu très peur.--Qu'est-ce qui s'est passé entre vous? +m'a-t-elle demandé.--Rien! Je devais lui dire que je l'aimais, et il est +parti!--Je le lui avais dit déjà de ta part! reprit ma bonne maman. +Pourquoi est-il parti?--Nous ne comprenions pas. Je me disais:--Il +reviendra! Gaston était stupéfait; mais probablement que sa maîtresse +l'avertit bien vite des raisons de votre fuite, car il ne resta pas +longtemps étonné. Quant à cette abominable créature, je voudrais +reprendre les confidences que je lui ai faites. Il me semble que ma +douleur s'est salie en s'épanchant en elle! Comment son cÅ“ur n'a-t-il +pas éclaté sous le feu du mien? Elle a eu le courage de me voir +souffrir, et le remords ne lui a pas arraché un aveu! Comme je lui +aurais pardonné son rendez-vous, son amant! Comme notre amour eût grandi +de cette erreur! Elle m'a quittée; c'est tout ce qu'elle a pu faire. +Vous me croyez, n'est-ce pas? Je n'ai pas besoin de preuves, de témoins. +Je veux cependant vous en donner. D'abord, il me plaît qu'elle confesse +son infamie. Vous lui donnerez l'absolution si vous voulez; moi, je +l'écraserai. Et puis, je veux vous faire lire, à l'instant, ce que je +vous ai écrit, ce que je ne vous ai pas envoyé, ce que j'ai relu bien +souvent, ce que j'ai gardé par superstition... La seule superstition qui +me soit restée. Venez! + +Outre la lampe qui éclairait le petit salon, deux flambeaux à deux +branches étaient allumés sur la cheminée. Reine en prit un, et, allant à +la portière qu'elle avait déjà voulu soulever, elle entra dans son +boudoir. Je l'y suivis. + +--C'est ici que je venais pleurer, quand je pouvais pleurer, me +dit-elle. J'ai rassemblé ici tous mes souvenirs de Chavanges, mes +meubles de jeune fille. + +Elle posa son flambeau sur un petit pupitre en bois de rose, ouvrit un +tiroir, en tira quelques papiers satinés et me les tendant: + +--Lisez! + +Je tremblai en touchant ce papier parfumé qui me semblait un épiderme. + +Elle vit que j'hésitais, que je ne lirais pas; alors elle reprit ce +petit paquet de lettres, en ouvrit une: + +--Tenez, voici ce que je vous écrivais; ce que j'aurais pu envoyer à +tout hasard, à ce vieil ami, à ce maître dont vous m'avez parlé. Je me +doutais bien que vous aviez couru vers lui; mais je ne croyais pas que +vous y seriez resté... C'est une fatalité ajoutée à toutes les autres, +que cet orgueil intraitable qui m'a retenue. + +La lettre tremblait dans sa main. Je me repentais de ne l'avoir pas +prise. Me la céderait-elle après l'avoir lue? + +Un divan bas faisait le tour de ce boudoir de forme circulaire. Reine +tomba assise près du petit pupitre et m'attirant à côté d'elle: + +--Écoutez, je veux vous lire moi-même ce que je n'aurais pas pu vous +dire; mais je suis si vieille maintenant!... + +Elle essayait un petit rire tremblant, agité, en parlant. + +Sa beauté la démentait. Elle semblait seulement s'épanouir. J'obéissais, +enchaîné par un galvanisme qui enveloppait et faisait vibrer tout mon +être; je me plaçai tout près d'elle, pâle, tremblant aussi. + +Reine dans une sorte d'enthousiasme retenu, dans un délire, à demi-voix, +commença. + +Son langage de dix-neuf ans séduisait la femme de trente-sept ans. +Quelle lettre! Chaque mot, comme une goutte d'or, me trouait la poitrine +et tombait en moi, au plus profond de moi, avec un bruit doux et +pourtant sonore, et m'enivrait. + +La fière jeune fille s'humiliait et me demandait pardon. Elle me +conjurait de revenir. Elle me disait avec uns sensibilité chaste et +ardente combien je la rendrais malheureuse, en paraissant douter de sa +confiance en moi. Le mot amour n'était pas écrit une seule fois dans ces +lignes amoureuses; mais il s'en exhalait, et je l'entendais comme un +chant qui se dégage d'un accompagnement confus. + +Reine, d'ailleurs, en lisant, à son insu, dominée par la sincérité des +émotions, donnait un accent expressif aux mots les plus ordinaires. +Quand elle lisait qu'elle avait beaucoup d'estime pour moi, elle +relisait deux fois le passage, le mimait de sa bouche charmante, et les +mots devenaient des baisers flottants. + +Dans un endroit, mademoiselle de Chavanges m'avait écrit qu'elle me +tendait la main pour des fiançailles. + +Brusquement, madame de Thorvilliers s'interrompit, enleva de son doigt +sa bague de femme, et avec une colère fébrile, la jeta loin d'elle. Peu +à peu la voix de la lectrice s'élevait, et mon attention haletante me +soulevait; un délire contagieux nous rapprochait. + +Quand elle eut achevé, je pris dans ma main la main qui n'avait plus +d'anneau, je la serrai, et cette audace nous parut si naturelle, +qu'aucun des deux ne s'en aperçut. + +--Eh bien! pouvez-vous douter me dit-elle, en approchant sa tête de la +mienne. + +J'avais le souffle de sa bouche sur ma bouche. + +--Est-ce que je ne vous aimais pas d'un amour absolu? reprit-elle. + +--Oui, balbutiai-je. + +--Est-ce qu'un pareil amour n'est pas plus fort que l'abandon, la +calomnie? Vous m'auriez trahie, que, moi, je vous aimerais encore. Je +vous aurais vraiment sacrifié à cet homme que vous devriez m'aimer +encore, n'est-ce pas? n'est-ce pas? + +Elle secouait la tête et son défi brisait toute résistance. Ses yeux +profonds qui étincelaient comme des diamants noirs, attestaient une +sincérité sublime. Tout disparaissait, hors cet amour jeune, loyal, +invincible, que je lui avais demandé, qu'elle m'avait donné, et que je +n'avais pas pris. + +J'avais été fou; je le fus encore. Je m'imaginai que nous nous +retrouvions sous un soleil splendide, dans le parterre de Chavanges, sur +ce banc où je l'avais tenue dans mes bras. Le parfum des roses +lointaines me grisa d'une bouffée. J'entourai sa taille de mon bras, +comme j'avais fait; j'approchai ma bouche. Seulement, la jeune fille +s'était échappée, dix-huit ans auparavant. La femme resta... + +Voilà mon crime. Dieu me le pardonnera. Les hommes sont plus sévères, +parce qu'ils jugent la chute et qu'ils ne jugent pas l'abîme. + + + + +XVII + + +Nous nous séparâmes dans une ivresse qui nous rendait muets. Je marchais +vite pour ne pas chanceler. Je traversai la cour presque en courant. + +Dans la rue, quand la porte de l'hôtel fut fermée, je sentis +l'écrasement subit de ma vie soutenue jusque-là si fièrement. Mais je +n'en étais ni accablé, ni, à vrai dire, humilié. La chair vibrait de ce +spasme foudroyant. Si je m'étais arrêté, j'aurais peut-être voulu +rentrer, m'étaler follement dans ce bonheur qui me paraissait légitime. +Ce n'était pas moi, l'adultère! Le contrat de nos âmes avait précédé les +autres. + +On voit que je ne dissimule rien. Si la passion se justifie par la +violence même, le repentir ne se fait que par la sincérité. + +Chez moi, dans mon appartement grave, simple, empli de livres de +théologie, la mémoire du présent se refroidit vite et souffla sur celle +du passé. + +Cette illumination que j'avais emportée s'éteignit. Cette traînée +d'étoiles qui m'avait suivi, s'envola et disparut. Il ne me resta que la +perception claire, brutale, d'un petit tressaillement que j'avais +ressenti, en sortant du boudoir. + +J'avais marché sur la pelisse tombée sur le seuil et j'avais cru mettre +le pied sur un corps étendu. + +En effet: j'avais franchi un cadavre, j'avais tué un prêtre. + +Quelle nuit, après quelle soirée! + +Une lucidité implacable pénétra de toutes parts ma conscience. Je vis +distinctement la portée de ma faute, avec ses excuses atténuantes, avec +ses imprudences aggravantes. Mes sens réhabilités se taisaient. Ma +passion délivrée n'avait plus que des devoirs. + +Mais quels devoirs me restaient à remplir? Il fallait les chercher, les +trouver, les préciser dans cette nuit. Je voulais être fixé avant +l'aurore. + +Le premier point fut facile à régler. Je ne remonterais plus dans une +chaire chrétienne. Je ne voulais pas me mentir. Je n'avais plus le droit +de condamner ni d'absoudre; puisque je ne pouvais me faire condamner ou +absoudre, en confessant publiquement ma faute. + +Quand bien même mes supérieurs devant Dieu me jugeraient digne, après +une pénitence sévère, de continuer mes fonctions d'évangélisateur, je me +maintiendrais volontairement dans mon indignité. Dieu était encore plus +mon supérieur qu'un évêque, et ma conscience aurait surtout affaire à +lui. + +J'avais une complice. Devais-je la revoir? Fallait-il la fuir, comme +dix-huit ans auparavant, et cette fois l'abandon ne serait-il pas plus +cruel que le premier? Fallait-il poursuivre une revanche qui ne +s'autoriserait plus que d'un sentiment flétri? N'avions-nous pas +déshonoré notre amour? + +Malgré tout, et avant tout, je me devais, comme homme, à cette femme qui +s'était donnée à moi. Si elle voulait me suivre, je ne pouvais la +chasser. La crainte du scandale serait une félonie humaine. J'avais +failli à ma probité d'ecclésiastique; je ne faillirais pas à ma probité +d'homme et de gentilhomme. La noblesse, qui n'est plus qu'une vanité, +peut servir du moins de prétexte à certains sursauts de l'honneur ou à +certaines transactions qui en maintiennent l'apparence. + +Je redeviendrais le comte Hermann d'Altenbourg, et je resterais à la +disposition de la duchesse de Thorvilliers. Oui, c'était à elle à +disposer de moi. + +Je m'arrêtai à cette idée; je m'en garrottai le cÅ“ur; je me défendis de +penser à autre chose; je craignais presque des tentations de trop +d'humilité et de trop de repentir, dans ce moment, comme des suggestions +de lâcheté. + +Ma vie serait horrible; je le voyais; mais j'acceptais le supplice, et +le retour même de cette nuit serait un supplice. La volupté, furtivement +goûtée par une surprise si fatale qu'elle en devenait presque innocente, +ne pouvait plus être désormais qu'un poison. + +Mon amour subitement rallumé, ou plutôt subitement dégagé des cendres +dont je l'avais couvert, allait-il, devait-il s'éteindre subitement? +Étais-je le maître de mon âme? Devais-je aspirer à le devenir, au risque +d'en tyranniser une autre? Si je parvenais à me dégager de ma faute, +pouvais-je en dégager aussi facilement celle qui l'avait partagée? Sur +quelle puissance compterais-je? Mon éloquence? Ma foi? Mon amour? Il me +faudrait donc aimer encore, pour persuader à Reine de ne pas m'aimer? +Mes remords devaient s'associer aux siens, pour les soutenir, les +fortifier, mais dans la mesure qu'il lui plairait de m'imposer. +L'entraîner vers Dieu, sans la certitude de l'y amener, c'était la faire +retomber de plus haut, en lui donnant un moyen de me mépriser, sans la +guérir de son estime passée. + +J'avais bien vu que sa raison, si indépendante à dix-huit ans, ne +subirait aucun joug. Ce qu'elle avait laissé voir de soumission dans cet +aveu amené par son récit, n'était que l'attendrissement des souvenirs. +La grande dame, la femme intelligente, qui lisait tout, qui comprenait +tout, qui se mêlait à tout, dont le salon était un tribunal souverain +dans les choses de l'esprit, reprendrait toute son autorité et +l'exercerait plus despotiquement sur moi, du droit que sa chute même lui +donnerait. + +Comment songer à la plier sous le respect que je lui apporterais? +Aurais-je de l'habileté, de l'éloquence, du prestige, n'ayant plus de +vertu? et mon repentir ne paraîtrait-il pas intéressé? + +Je m'étais exposé imprudemment à l'abîme. C'était maintenant sans +illusion, sans espoir, que je devais le tenter de nouveau. + +J'attendis une partie de la journée, fuyant mes souvenirs anciens, plus +encore que les souvenirs de la veille, n'ayant plus, moi! prêtre, +convaincu de ma foi, la ressource de la prière que je conseillais aux +autres; car la prière eût été un combat, dont je ne voulais pas que Dieu +sortît vainqueur, avant mon devoir humain accompli! + +J'attendis donc, dans une anxiété ardente, l'heure de me présenter à +l'hôtel de Thorvilliers. + +Au moindre bruit, je m'imaginais qu'on m'apportait une lettre d'elle, +cri de douleur ou cri d'amour, qui m'eût repoussé ou qui m'eût appelé. + +Si en entrant je me heurtais à Gaston, que faudrait-il faire? De ce côté +encore, quelle attitude difficile et douloureuse à prendre! + +Dans ma jeunesse mondaine, j'avais plaint souvent le rôle de l'amant qui +sourit au mari trompé. Combien de fois, à Gaston lui-même, n'avais-je +pas reproché, dans la franchise et la droiture de mes vingt ans, cette +duplicité honteuse! + +Aucune subtilité ne pouvait atténuer l'infamie de cette situation. +J'aurais beau me dire que Gaston m'avait pris ma femme, pour en faire la +sienne; j'étais prêtre pour pardonner et non pour me venger. + +Je n'avais même pas la ressource de cette solution brutale qui est à la +portée de tous les hommes du monde. Je ne pouvais ni accepter de lui une +provocation, ni le provoquer. J'étais encore assez prêtre pour que le +duel fût impossible. + +Quant à lui sourire, à mentir, à feindre d'être redevenu son ami, comme +par le passé, pour jouer plus facilement le rôle plus digne que je +m'assignais auprès de sa femme, c'était une épreuve au-dessus de mes +forces. D'ailleurs, ma déchéance, qui m'abaissait au niveau de Gaston, +n'effaçait pas mon crime; ma trahison était la revanche de la sienne. + +Dans la rue, tous ces combats avaient cessé. Quand je traversai la cour +de l'hôtel de Thorvilliers, je levais haut la tête, j'affrontais la +destinée que je m'étais faite. Peut-être bien avais-je peur d'apercevoir +sur les pavés de la cour la trace de ma fuite de la veille. + +Le domestique qui m'ouvrit la porte du vestibule n'eut pas besoin que je +lui rappelasse mon nom; il me sourit humblement et mit un respect +d'adoption dans la façon de me dire: Oui, monseigneur, quand je lui +demandai si la duchesse était visible. + +Il m'adoptait comme un hôte digne de la maison. On avait, depuis la +veille, discuté, dans l'antichambre, le meilleur titre que mes bas +violets exigeaient, et j'étais au moins un évêque, pour les gens de M. +le duc. + +Pourquoi sentis-je vivement l'ironie de cette vanité qui me pesait? Je +dus rougir en recevant cet hommage. + +La duchesse était dans son grand salon. A l'annonce de mon nom, elle se +leva brusquement de son fauteuil, resta droite, accoudée au velours de +la cheminée. Elle était en robe sombre, et son visage blanc se détachait +sur une sorte d'obscurité mêlée de dorures étouffées, de tentures +éteintes, de vases pâlis. + +Le trajet me parut bien long de la porte à la cheminée. Je fus une +seconde ou deux, sans distinguer, ou plutôt, sans vouloir regarder les +yeux de la duchesse. Quand je les vis, je compris que c'était, non plus +Reine, mais la duchesse de Thorvilliers qui me recevait. + +Je la saluai: j'avançai timidement la main; ses mains restèrent +immobiles. Elle inclina seulement la tête, et sans me désigner un siège. + +--Je ne reçois que vous, me dit-elle sourdement. J'ai fermé ma porte aux +visiteurs habituels. Je suis souffrante. Je n'ai fait d'exception que +pour vous... + +Sa voix qui s'était durcie s'aiguisa: + +--C'est tout simple, un prêtre a ses privilèges, comme le médecin. Il +vient confesser ou il vient chercher des aumônes. + +Je ne pouvais me méprendre à cette menace. Je compris le sourire et le +respect de l'antichambre. C'était un commencement d'ironie, abandonné +aux valets. + +--Je vous remercie, madame, répondis-je en saluant de nouveau. + +--Il n'y a pas de quoi, monsieur l'abbé, répliqua-t-elle avec une +vivacité fébrile, presque haineuse! + +Pauvre femme! elle s'essayait à la méchanceté! elle devait avoir bien +souffert! Mon remords n'était rien auprès de celui que je sentais brûler +dans ce regard profond; à moins qu'il n'y eût seulement que le premier +embarras de la femme du monde dans cette brutalité, et qu'elle fût moins +guérie qu'alarmée. + +Je me disais cela, sans aucune fatuité, et s'il y avait un regret +égoïste au fond de mon cÅ“ur, il se dissimulait sous ma charité d'amant. + +--Je vous remercie de m'avoir attendu, repris-je avec fermeté. + +Elle ne me laissa pas continuer. + +--Ne me remerciez pas. + +Sa figure prit une expression d'angoisse et d'horreur. + +--C'est hier que vous n'auriez pas dû venir. Vous m'auriez laissé un +chagrin dont je vivais avec une fierté secrète... Je voudrais mourir de +celui que j'ai maintenant. + +--Pardonnez-moi! murmurai-je. + +Elle eut un sourire douloureux, sifflant: + +--Je n'ai pas à vous pardonner. Vous arrangerez cela à confesse! Est-ce +vous qui allez m'absoudre? + +Cette allusion amère à mon état révélait le supplice de son orgueil, et +me frappait deux fois dans ma conscience, comme homme et comme prêtre. + +Avec cette mobilité d'expression, qui était le mystère de cette femme +sincère, toujours combattue, elle adoucit un peu la voix. Elle était +admirablement féminine, blessant pour guérir et déchirant les +cicatrices, de peur de laisser les plaies se refermer sur un venin. + +--Avant de vous avoir revu, me dit-elle, j'avais essayé de vous +mépriser. Votre fuite m'était un prétexte, qui ne suffisait guère. C'est +moi maintenant que je méprise, et vous ne pouvez pas m'enlever ce +mépris-là . Que veniez-vous me dire? + +Hélas! je n'avais plus rien à lui dire. La moindre parole de compassion +lui eût semblé une raillerie, et d'autres paroles eussent brûlé ma +bouche, sans en pouvoir sortir. Je baissai la tête. + +Reine poursuivit, s'attendrissant un peu, mais avec colère: + +--Vous ne pensiez pas que j'allais vous recevoir comme une maîtresse +reçoit son amant. Mon amant! vous? Une femme de mon monde +s'accommoderait peut-être de ce roman monstrueux qui termine, après +dix-huit ans de probité conjugale, une idylle innocente! Je n'ai pas +besoin de l'attrait de ce supplice pour occuper ma vie, et je me sens +plus honnête dans l'âme aujourd'hui qu'hier. Je n'ai pas de mérité à +cela. C'est le dégoût qui me guérit. + +Elle frissonna: + +--Moi, la maîtresse d'un prêtre!... + +Je me reculai; elle me retint par un mouvement de la tête. + +--Je vous dis ce que je pense; mais ne vous méprenez pas à mes paroles. +Je suis sans doute une femme superstitieuse, malgré mes prétentions à +vaincre les préjugés! Si vous étiez le comte d'Altenbourg, un mondain +que j'ai aimé, que j'ai cru perdre, que j'ai retrouvé, aurais-je cette +brûlure et cette amertume? Peut-être bien! Je ne suis pas plus faite +pour avoir un amant, fût-il le plus à la mode et le plus excusable que, +jeune fille, je n'étais faite pour donner le rendez-vous auquel vous +avez cru! Je me suis interrogée pendant cette nuit. Je veux que vous le +sachiez; je ne vous hais point, je ne veux pas vous haïr! Si le mot +d'amour ne me semblait pas aujourd'hui une lâcheté, je vous répéterais +aujourd'hui que je vous aime. Je ne peux arracher de mon cÅ“ur le +souvenir de notre jeunesse. Ce que je déteste, ce n'est pas vous, c'est +le prêtre que j'ai tenté, c'est l'impuissance de l'honneur qui ne +préserve pas deux âmes loyales et hautes du piège où tomberait un homme +comme Gaston avec la première soubrette venue... Je ne veux plus vous +revoir; non que j'aie peur de retomber; mais je veux ressaisir, si c'est +possible, la vision de ce jeune et charmant ami que j'aimais, que +j'avais perdu, que j'accusais, que je cherchais, qu'une trahison infâme +avait séparé de moi!... Je vous en prie, laissez-moi ce souvenir. +Partez! ne me dites rien! + +Elle suppliait et, en me signifiant une séparation éternelle, elle +faisait ingénument tout pour me la rendre plus douloureuse. + +Je sentais la profondeur de mon amour à mon admiration pour sa douleur. +Nous étions si dignes de nous aimer, que nous avions le même effroi +devant le sacrilège d'une possession honteuse. Je ne pouvais lui +répondre que, moi aussi, j'essaierais de me réfugier dans le passé, car +ce refuge m'était interdit, et pendant que nous nous détachions ainsi +l'un de l'autre, en réalité, nous refaisions des liens secrets, +mystérieux, et notre double anathème contre les sens qui nous avaient +surpris n'empêchait pas que j'aurais été foudroyé si elle m'eût effleuré +la main, et qu'elle se reculait toujours un peu, dans la peur de me +toucher en parlant. + +Je cherchais un mot qui ne fût ni une effroyable galanterie, ni un +mensonge, et je tremblais en même temps de trouver un mot juste qui +l'eût satisfaite. Je ne trouvais rien. + +Il y a des circonstances où la stupidité feinte est de l'héroïsme. Je +n'avais pas besoin d'effort pour paraître stupide, et je l'étais si +candidement devant elle, que cette femme admirable, dans le désordre de +sa pudeur souillée, irritée, de son amour saignant, mais fidèle, ne se +méprit pas à mon silence, à ma stupidité, et parut m'en remercier. + +Elle reprit doucement: + +--Vous allez quitter Paris, n'est-ce pas? + +--La France aussi, madame. + +--C'est bien... Adieu! + +Sa voix tremblait. Elle desserra ses mains qu'elle avait jointes et fit +un mouvement contraint, forcé, pour m'en tendre une. Elle voulait être +brave; elle n'osa pas; ses mains se rejoignirent: + +--C'est horrible! murmura-t-elle. Je ne sais être ni implacable ni +généreuse. Généreuse! Ne serais-je pas plutôt misérable, en voulant +croire que nous pourrions vivre ici, à Paris, près l'un de l'autre, nous +revoir, parler d'amitié? Ah! nous n'avions pas mérité d'être si +malheureux!... Je vous attendais pour vous chasser... Je ne vous chasse +pas; je vous demande seulement de ne plus revenir... + +--Je vous le jure! m'écriai-je avec autant d'ardeur, que si j'avais fait +le serment de ne pas la quitter. + +--Merci! me dit-elle, merci! + +Je voulais partir; mais je me sentais enraciné dans le tapis. Il me +fallait un effort énergique pour m'en détacher. + +La beauté fière qui montait comme un parfum libre de cette âme mise à +nu, se répandait sur la beauté physique de Reine et la transfigurait. Ce +n'était plus de l'amour, c'était de l'adoration qui m'emplissait le +cÅ“ur. Je ne pensais plus à ce qui s'était passé; je ne me reconnaissais +aucun droit sur cette femme. Il m'eût semblé impossible de l'avoir +possédée. + +J'ai connu de jeunes prêtres extatiques et purs qui, trompant leurs +sens, enveloppaient d'une dévotion étrange, passionnée, une image, et +lui rendaient une sorte de culte ardent, jaloux, comme si le tableau ou +la statue leur devait une tendresse personnelle. + +Je devins devant Reine de Chavanges un de ces amoureux et ne sachant +comment lui témoigner mon repentir, ma soumission, mon amour transformé +en vénération, comment la quitter, sans lui laisser ce souvenir de +dégoût qui lui reviendrait, je fléchis le genou devant elle avec une +dévotion naïve et, les mains jointes, je la regardai, comme si j'eusse +attendu qu'elle bénît. + +Ce pouvait être ridicule. Le prêtre cédait à des habitudes qui pouvaient +précisément trahir son intention; mais c'était pourtant tout ce qu'il +m'était possible d'imaginer. + +Elle ne s'offensa pas de cette dévotion. Elle ne vit pas le prêtre dans +cet agenouillement ecclésiastique; elle l'oublia; elle fut frappée +uniquement de mon désespoir, de ma résignation. Jamais, aussi bien que +dans cette minute où, penchée sur moi, elle me sourit avec une tristesse +ineffable, je ne compris quel amour sublime nous avait été promis et +nous avions perdu!... + +Un bruit troubla cette extase. + +Reine se redressa et regarda la porte du salon qui s'ouvrait derrière +moi. Je me relevais; elle étendit la main, avec autorité: + +--Restez ainsi, me dit-elle. + +Je n'obéis qu'à demi, en me relevant avec lenteur. Je me retournai, et +marchai au-devant de l'interrupteur. C'était Gaston. + +Il eut un rire faux, moqueur: + +--Quelle scène jouez-vous? demanda-t-il. + +La duchesse lui répondit d'un air de défi: + +--M. d'Altenbourg me fait ses adieux. + +--Ah! siffla Gaston, d'ordinaire ce n'est pas le confesseur qui +s'agenouille devant sa pénitente? + +--C'est toujours l'amant, répliqua durement la duchesse, en allant +au-devant de son mari. + +Gaston devint pâle; mais le rire était une habitude si invétérée en lui, +que sa colère même ne s'en débarrassait pas. + +--Que signifie cette plaisanterie? dit-il. + +--Est-ce qu'elle ne vaut pas celle que vous avez faite, il y a dix-huit +ans, en laissant croire que je vous avais donné un rendez-vous? + +Gaston ricana, mais il blêmissait. + +--Vous avez parlé de cela? + +--Oui. + +--Alors, Louis vous demandait pardon d'avoir douté de vous? + +--Non, monsieur, c'est hier qu'il m'a demandé ce pardon-là , et c'est +hier que je le lui ai donné! + +Reine avait accentué d'une façon si terrible le mot _donné_, que je me +raidis, comme si Gaston avait compris et allait s'élancer sur moi. Mais +il ne voulait pas comprendre. Sa voix, toujours aussi claire, +s'amincissait en filtrant à travers ses dents. + +--Alors, que vous demandait-il aujourd'hui? + +--Il n'a plus rien à me demander. + +Reine dit cela avec une audace qui eût été cynique, si elle n'eût été +surtout tragique. Elle semblait aise de déchirer un mensonge de plus +autour de sa conscience. + +Gaston se refusait encore à mettre dans ces étranges paroles un sens qui +l'eût outragé. Il se laissa tomber, avec une aisance d'homme du grand +monde, dans un fauteuil, comme s'il allait assister à un spectacle. + +--Décidément, ma chère, vous jouez une charade! + +--Vous croyez? Écoutez-moi donc et vous aurez bien vite le mot à +deviner. + +Cette fois, la parole était si haute, si flagellante, que Gaston se leva +et, avec dignité: + +--Pardon, madame, c'est à M. le comte d'Altenbourg que je demanderai ce +mot-là . + +Un éclair passa dans les yeux de Reine. + +--Pourquoi ne l'appelez-vous plus l'abbé? + +--Parce que l'abbé que je surprends à vos genoux doit se souvenir qu'il +est gentilhomme. + +--Vraiment! C'est vous qui l'avez fait prêtre le jour où vous avez +oublié que vous étiez noble! + +--Madame!... + +Reine le toisa avec un incomparable dédain qui me rendit fier de la +répugnance que j'avais subie. + +--Ainsi, dit-elle, vous étiez, vous êtes peut-être encore l'amant de +miss Sharp! Ainsi, quand vous alliez chez elle, la nuit, vous laissiez +croire que vous veniez chez moi! Ainsi, vous ne m'avez épousée qu'en +exploitant un mensonge infâme! Je ne vous aimais pas comme je me sentais +capable d'aimer, vous le saviez, je vous l'ai dit; mais je m'étais +résignée follement à être votre femme, parce que j'avais besoin d'un +ami. Depuis dix-huit ans, j'ai gardé l'honneur de votre nom que vous ne +gardiez pas, comme si votre nom avait eu de l'honneur. Aujourd'hui, +veillez seul. Peut-être ne vous aurais-je pas dit ce que je pense; nous +échangeons si peu nos idées! Mais puisque vous nous surprenez, je me +trouverais indigne de vous mentir... Oui, voilà l'homme que j'ai aimé, +que j'aime, que je méritais et qui m'avait méritée! Vous vous êtes mis +entre nous! Vous nous avez volé dix-huit années de bonheur et d'honneur! +Est-ce cela qui vous donne le droit de parler haut, de menacer? Je vous +avertis, monsieur, que je n'ai pas peur du scandale; je n'ai peur que de +la vengeance qui s'est offerte à moi. Croyez ce que vous voulez! Vous ne +supposerez jamais autant d'amour et de désespoir qu'il y en a d'échangé +entre vos deux victimes!... S'il vous plaît que nous soyons plus +séparés, vous et moi, que nous ne le sommes déjà , je suis prête à +accepter la réparation. Mais, je vous en avertis, monsieur, ce n'est pas +vous qui me séparez de _lui_; nous nous sommes dit un adieu éternel. +N'en triomphez pas! Il y a plus d'amour dans cet adieu qui nous déchire +que vous n'en avez jamais rencontré près de vos maîtresses. Nous n'avons +plus besoin de nous revoir... Voilà ce que nous nous disions, quand vous +êtes entré... Cela vous paraît-il clair maintenant? + +--Très clair! répondit Gaston en saluant avec une hauteur ironique, puis +faisant un pas vers moi et toujours pâle, toujours souriant, mais d'un +sourire qui montrait l'envie d'une morsure: + +--Monsieur, on ne se bat pas plus avec un prêtre qu'avec une femme; mais +on le chasse! + +Il était près de la cheminée; il fit le geste de saisir le cordon de la +sonnette. + +Je ne bougeai pas. + +--Prenez garde! lui dit Reine. Si M. d'Altenbourg ne sort pas d'ici, +comme je veux qu'il en sorte, je prendrai son bras et je sortirai avec +lui. Vous aurez deux scandales, au lieu d'un. + +La colère que Gaston avait retenue, quand elle l'eut mis dans son tort, +s'offrait à lui maintenant qu'il pouvait couvrir sa retraite. + +Il brandit ses deux poings, et, me menaçant: + +--Je me vengerai pourtant! + +--Je m'en rapporte à vous, répliqua la duchesse avec mépris. + +--Et moi, je vous en défie, répliquai-je. + +Je crus que Gaston allait se ruer sur moi; il fit un geste; puis +brusquement nous tourna le dos et sortit du salon. + +Nous restâmes seuls pendant une minute, Reine et moi. Son beau visage +laissa tomber son masque enflammé. La douleur et le désespoir +reparurent: les nerfs se détendirent. Elle allait pleurer et ne voulait +pas je visse ses larmes. + +--Adieu, murmura-t-elle d'une voix morne, sans faire un mouvement des +yeux, de la main. + +--Adieu, répondis-je. + +Nous nous quittâmes comme deux ombres qui n'ont pas de corps à étreindre +dans un déchirement suprême... + +J'étais préparé à un guet-apens. Le duc de Thorvilliers m'attendait +peut-être dans l'antichambre. + +Je retrouvai le même domestique respectueux qui s'inclina encore, comme +devant un évêque, en m'ouvrant la porte du vestibule. La cour, la rue +étaient libres. + + + + +XIX + + +Gaston avait promis de se venger; il se vengea. + +Deux jours après cette scène, j'étais mandé à l'archevêché. Le duc +m'avait dénoncé, en m'accusant de je ne sais quelle intrigue subalterne, +honteuse. + +Il m'eût été facile de me défendre; il eût peut-être été dangereux pour +la duchesse de repousser cette dénonciation. Je ne me défendis pas. + +On voulut bien m'écrire à plusieurs reprises, par une condescendance +qu'on paraissait devoir à mes services, pour me prier de répondre aux +dénonciations dont j'étais l'objet. J'ajoutai aux griefs faux un grief +vrai, en ne tenant pas compte par une réplique polie de cette politesse. +Dès lors, on n'avait plus de considération à garder. On attendit deux +mois avant de me frapper, et, au bout de ces deux mois, la sentence me +fut signifiée. + +Je n'étais plus qu'un prêtre interdit. + +Si j'étais la victime d'une dénonciation mensongère, je n'en étais pas +moins coupable. Je pensai à ma faute, pour accepter plus docilement +l'injustice d'un châtiment mérité. + +J'étais, socialement, un assez important personnage, et j'avais, dans +l'Église, un rang assez élevé pour que cette punition ne fût, à la +rigueur, qu'une disgrâce passagère; pour qu'il me parût facile de m'en +faire relever, quand il me plairait de donner des explications, même +incomplètes. + +Je ne protestai pas; j'étonnai mes juges par mon silence. Ils me +rendaient la liberté que je me faisais scrupule de prendre moi-même, +liberté qui soulageait ma conscience, en m'imposant la règle d'une +dignité volontaire plus étroite. + +Rien dans le costume laïque que j'adoptai ne rappelait mon état. + +Je quittai Paris pendant trois mois, pour dépister des curiosités que je +n'aurais pu satisfaire, pour laisser se calmer et s'effacer ces cercles +concentriques que fait, dans l'eau qui passe, une nouvelle subite, un +scandale qui y tombe. + +Je ne m'inquiétai pas de savoir quelle interprétation on donnerait à ma +déchéance. + +J'ai su, par hasard, depuis, qu'on voulut voir une persécution contre ma +foi indépendante et la censure de quelques paroles téméraires, dans +cette interdiction. Des insinuations me furent faites pour m'attirer +dans des camps absolument hostiles. Il était tout simple qu'on me crût +disposé à me venger d'une injustice, à m'insurger. + +Je suppose aussi que, malgré la rectitude de ma vie antérieure, mes +mÅ“urs furent calomniées. Quand j'eus le soupçon de cette ignominie, j'en +frémis. Cette fois, la malignité instinctive et routinière pouvait +effleurer la vérité. + +Je lus aussi dans un journal que ma disgrâce était une conséquence de +mon attitude aux Tuileries. + +Je n'eus jamais occasion de réfuter ces erreurs, ni même de repousser +une indiscrétion trop directe. + +Quand je revins de ce petit voyage de précaution, le bruit léger qui +s'était fait dans le monde de mes auditeurs habituels était apaisé. Les +ecclésiastiques me saluaient gravement, comme un pestiféré qui sort du +lazaret, qu'on plaint, mais dont on redoute la contagion. Les gens du +monde eurent une façon de me serrer la main qui me parut en général +bienveillante, mais dont le sens variait selon les caractères. + +Les uns me reprochaient de m'être fait prêtre, pour subir cet affront, +moi gentilhomme de si haute naissance; d'autres soupçonnaient une +histoire de femme et souriaient; d'autres, n'y comprenant rien, avaient +l'air mystérieux de gens qui ont pris l'engagement formel de respecter +un secret, même devant celui qui le sait mieux qu'eux. + +J'étais calme, en apparence, bien que je portasse en moi une angoisse +terrible, que la prière, l'étude, n'attiédissaient pas. + +Je me reprochais de subir si facilement mon expiation, de ne pouvoir +rien pour l'inquiétude dont j'étais cause. Je croyais bien n'avoir plus +d'autre sentiment qu'une compassion passionnée, attendrie; c'était +l'illusion définitive d'un amour obstiné; mais je ne pouvais l'éteindre +en moi. En tout cas, le trouble de cet amour était salutaire à porter, +et n'offensait pas ma conscience. Que faisait-elle? Comment vivait-elle? +Une femme si fière devant ce mari démasqué! + +Je m'effrayais à l'idée qu'elle pouvait se guérir par l'ironie, et je +m'effrayais davantage encore à l'idée qu'elle ne guérirait pas. + +Je ne fis rien pour la voir, même de loin. Je n'oubliais pas que j'avais +promis de quitter Paris, la France; mais je me souvenais que j'avais +fait cette promesse, avant l'intervention du duc de Thorvilliers, avant +ses menaces, avant l'interdiction dont j'étais frappé. + +Rien ne pouvait être changé à la détermination que j'avais prise. +J'avais seulement le devoir de certaines précautions, et je ne voulais +pas paraître fuir Gaston, en voulant m'éloigner de la duchesse. + +Il me fallait être prêt à un scandale si le duc se ravisait et en +provoquait un. Il fallait rester exposé à d'autres vengeances, si Gaston +ne se contentait pas de celle qu'il avait improvisée. + +Elle était excellente, cependant. Il me retranchait du monde, du mien et +de celui des autres. Je n'étais plus ni gentilhomme, ni prêtre, et, +comme homme, je devais éveiller partout la méfiance. Les déclassés ont +toujours un stigmate. + +Peut-être aussi Gaston, à qui nul détail positif, financier, +n'échappait, savait-il que je n'avais plus de fortune, et que si j'avais +gardé de quoi conserver mon indépendance, je n'avais pas les ressources +d'armer ma révolte, si je songeais à la révolte, et de reprendre +seulement l'apparence extérieure de la situation morale que j'avais +perdue. + +L'abbé Cabirand avait eu raison de me mettre en garde contre +l'imprévoyance de ma charité. + +Au défaut des rentes qui me suffisaient pour vivre, voyager, quelles +fonctions aurais-je remplies? J'aurais écrit. Mais quoi? Suspect à la +libre pensée pour mon passé, suspect aux chrétiens pour mon présent, +j'aurais été un traître aux yeux de ceux-ci, un inconséquent aux yeux de +ceux-là , pour tous un hypocrite. + +J'ai pu étudier la question des prêtres interdits. C'est une des plus +douloureuses, à tous les points de vue. L'armée a des corps +disciplinaires, pourquoi l'Église n'en a-t-elle pas? Pourquoi +jette-t-elle sans ressources des êtres qu'elle croit entachés d'un vice +à la société dont les vices mêmes leur sont familiers, et qui peuvent +difficilement y vivre, rarement s'y relever? + +Les prêtres de campagne ont la ressource de se faire cochers de fiacre, +charretiers, comme ils l'étaient dans la ferme paternelle. Mais l'homme +d'une instruction, d'une éducation supérieure, dont la société laïque +suspecte même l'abjuration forcée, que la société religieuse +anathématise, que peut-il faire pour se maintenir à son rang? + +J'ai connu d'autres prêtres frappés comme moi. Je ne veux pas savoir +s'ils avaient mérité plus ou autant que moi leur châtiment. Je n'en ai +connu aucun qui ait pu dominer sa déchéance, et j'en ai connu un grand +nombre qui ont roulé plus bas, faute d'avoir trouvé dans l'Église, qui +les frappait, un encouragement à remonter, dans la société civile, un +secours qui fût d'accord avec la dignité de leur conscience. + +Je me permets ces réflexions, parce que j'espère être lu par ceux qui +songent ou doivent songer, par devoir, à l'imperfection des lois +humaines... Qu'on me les pardonne! Elles ne sont pas d'ailleurs, au +point de vue de ma confession, un hors-d'Å“uvre. Elles précèdent le récit +des difficultés nouvelles, des tortures qui m'attendaient. + +J'étais décidé à voyager, à écrire mes voyages, à m'intéresser à quelque +Å“uvre de découvertes lointaines, à devenir un missionnaire de la +science, puisque je ne pouvais plus l'être de la foi. En attendant, je +passais mes journées dans les bibliothèques, à augmenter cette curiosité +d'apprendre, qu'on appelle le savoir, à me procurer toutes les notions +indispensables pour le but que j'aurais choisi. + +J'ajouterai, afin d'en finir avec cette phase de ma vie, et pour ne rien +omettre, sans avoir à m'étendre sur ses tristesses, que je continuai +toutes les pratiques de l'état religieux. + +Je dis cela, pour qu'on sache bien que je restais soumis, et non pour me +vanter. Les douleurs nouvelles qui m'étaient réservées, les difficultés +de la tâche que j'allais avoir à remplir devaient s'accroître et se +compliquer de cette fidélité même, tout à la fois instinctive et +volontaire, du prêtre interdit. + +Peut-être, en croyant rester fidèle à Dieu, n'étais-je fidèle qu'à +l'amour! Le besoin de sacrifice me consacrait de nouveau, et je ne +priais pas pour moi, sans prier en même temps pour elle. L'homme sincère +ne peut se définir et se contenir dans une formule. A mesure que je +m'étudie, même à mon âge je me découvre des dessous inconnus. L'unité de +l'âme est comme l'unité du monde: l'harmonie de milliers de petits +mondes qu'on ne finirait jamais d'analyser, de subdiviser. + +Je m'étais assigné un an de délai, avant de partir. + +Un soir d'hiver, huit mois environ après ma dernière entrevue avec la +duchesse de Thorvilliers, j'étais dans mon cabinet de travail; je +lisais, pour prendre sur ma nuit tout ce que je pouvais enlever à mon +insomnie habituelle, quand on sonna à ma porte. J'étais seul. Très +surpris d'une visite à pareille heure (il était près de minuit), moi qui +recevais si rarement des visites dans le jour, j'allai ouvrir. + +Je me trouvai en face d'un vieillard de grand air, de tenue un peu +pareille à la mienne, qui me demanda si j'étais le comte d'Altenbourg. + +Je remarquai qu'il avait eu une légère hésitation, comme s'il avait pu +être tenté de dire: l'_abbé_ d'Altenbourg. + +Je l'introduisis, et, quand je lui offris un siège: + +--Non, monsieur, me dit-il gravement, nous n'avons pas le temps de +causer, je viens vous chercher. + +J'eus peur, et je le regardai. Mon regard l'interrogeait. + +--Je suis le docteur X... me dit-il. + +Je connaissais son nom, c'était celui d'un médecin célèbre. + +Il ajouta, avec une nuance de respect qui me toucha et m'effraya: + +--Nos professions se ressemblent, monsieur... J'ai reçu une confession +qui nous associe à la même Å“uvre. + +--Que se passe-t-il? balbutiai-je, et, ne me contenant plus devant cette +sympathie si touchante, si discrète dans sa gravité, sentant un frère +dans ce médecin confesseur: + +--Elle est malade? m'écriai-je. + +--Très malade. Oui, monsieur. + +--Elle veut me voir? + +--Tout de suite. + +--Partons! + +--Ma voiture est en bas. + +Pendant que je m'apprêtais à la hâte, le docteur, qui trouvait tout +simple ce qui s'échangeait de paroles étranges entre nous, me disait, +pour empêcher le silence: + +--J'ai eu de la peine à vous trouver. Je craignais aussi que vous ne +fussiez absent. On m'avait dit que vous deviez être loin de Paris. + +J'étais prêt; j'ouvris ma porte, j'éteignis ma lampe. + +--C'est à l'archevêché qu'on m'a donné votre adresse, ajouta le docteur +en prenant la rampe de l'escalier. + +Il disait tout cela avec bonhomie. Mais ce grand savant était plein de +précautions pour les blessures. Il tenait sans doute à me persuader +qu'en apprenant mon secret, il avait appris aussi la rigidité de ma vie. +Reine de Chavanges n'avait pu lui dire où je demeurais; elle me croyait +parti. Il n'avait pas craint d'aller à l'archevêché s'informer de la +demeure d'un prêtre qui pour lui n'était pas déchu. + +Je ne pensais pas à ces délicatesses; je les sentais instinctivement. + +Nous descendîmes en silence. Quand nous fûmes assis dans le coupé, +j'aurais dû, j'aurais voulu interroger le docteur. Je n'osai pas. +J'étais épouvanté de ce qu'il pouvait me répondre et j'aimais mieux +cette torture vague. + +Dans l'angoisse d'une tendresse qui recevait le droit de se manifester, +je songeais qu'elle était bien malade, qu'elle était en danger, que +j'allais la revoir; qu'il me fallait obtenir de Dieu son salut, puisque +le médecin se sentait vaincu et venait me chercher comme auxiliaire. + +Deux ou trois fois, pendant le trajet, je me tournai vers le docteur, +pour lui demander un renseignement sur la maladie de la duchesse; chaque +fois j'hésitai. + +A quoi bon connaître le mal qui la tuait? Elle allait mourir; elle +mourait de notre faute; elle m'appelait; tout ce qu'il y avait de +terrible et de précis tenait dans cette idée. Je n'avais pas besoin d'en +savoir plus. + +Sans que je m'en aperçusse, je laissais venir à mes lèvres, non ce que +je voulais demander, non pas même ce que je croyais penser, mais +l'arrière sentiment qui s'agitait en moi, et je répétais à mi-voix: + +--C'est horrible! c'est horrible! + +Le docteur mit sa main douce et froide sur la mienne. + +--Du courage, monsieur. + +Pourquoi ne me disait-il que cela? Il n'espérait donc plus rien? + +J'eus alors la hardiesse désespérée de lui demander le nom de la +maladie. Il me le donna. Je ne le compris pas, si je l'entendis. C'était +un nom technique, scientifique. Je secouai la tête, comme si ce terme +mettait une lueur dans mon esprit, et je retombai dans le bercement de +ma terreur vague. + +Au bout de dix minutes, nous étions à la porte de l'hôtel. + +Le marteau me retentit au cÅ“ur, quand le docteur le laissa retomber. + +La cour était sombre; la lanterne du vestibule n'était pas allumée; +aucun domestique de l'antichambre n'attendait. + +Seulement, quand le docteur eut ouvert la porte vitrée du vestibule, une +lueur apparut dans les hauteurs d'un escalier solennel, puis descendit +en s'élargissant. + +Une sÅ“ur de charité, de celles qui veillent les malades, parut, tenant +une bougie. + +--Eh bien? demanda le docteur. + +--Toujours dans le même état; peut-être la fièvre est-elle moins forte. +Madame la duchesse a entendu venir la voiture et m'a envoyée au-devant +de ces messieurs. + +Je crus que cette religieuse allait reconnaître en moi un prêtre. Mais +la sainte fille n'avait sans doute jamais eu le temps de venir à mes +sermons, et elle ne songeait pas à m'examiner. + +Elle passa devant nous, en nous éclairant, monta jusqu'au premier étage, +et, avant d'ouvrir la porte d'une chambre, sur un vaste palier, elle dit +tout bas, en montrant une autre porte plus petite, à côté: + +--Je serai là , monsieur le docteur. Après la consultation, s'il y a une +ordonnance à faire faire, ces messieurs n'auront qu'à me sonner. + +Elle me prenait pour un médecin, ou bien on avait pris la précaution de +lui mentir. + +Elle ouvrit la porte, et, d'une voix douce, s'adressant à la malade: + +--Madame, ce sont MM. les docteurs. + +Puis, faisant une révérence, elle passa devant nous et nous laissa. + +La chambre était éclairée par une lampe posée en arrière du lit, qui +occupait le milieu de la pièce; un abat-jour jeté sur le globe +adoucissait la lumière et la rendait flottante; mais on voyait bien le +grand lit à colonnes, de la Renaissance, et, se détachant sur l'oreiller +blanc, le visage de madame de Thorvilliers. Les yeux avaient leur +flamme, battue d'un souffle intérieur qui l'attisait jusqu'à l'épuiser. + +Cette clarté fixe, dans cette lumière ambiante et voilée m'attirait. Je +m'avançai sur le tapis épais de la chambre, comme si j'avais marché sur +une nuée; je n'avais pas, dans cette minute, la notoriété du réel. Mes +sentiments entiers, confondus, s'exhalaient de moi avec ce mélange de +passion et de mysticisme que les diversités de ma vie leur avaient +donné, et me soulevaient. + +J'en atteste Dieu qui ne m'a jamais abandonné, j'en atteste l'innocence +de ma fille, je ne veux rien écrire qui ne soit à l'honneur d'un amour +purifié, et je me trouverais misérable pourtant de profaner en moi le +caractère indélébile du prêtre. Il me faut avouer que le prêtre et +l'amant ne faisaient qu'un, en entrant dans ce sanctuaire où la mort +mettait sa solennité, et que rien de sacrilège ne battait en moi. + +Le docteur était resté un peu en arrière. + +Reine me regardait venir, avec un sourire qui tremblait sur sa bouche et +une fièvre menaçante dans les yeux. + +Comment se pouvait-il qu'elle fût mourante? Elle était si belle! Mais +dès que je me fus approché de son lit, dès que, se tournant avec effort +de côté, elle m'eut indiqué par ce mouvement un fauteuil placé près du +chevet, je vis bien que la fièvre seule la soutenait, et que cette vie +qui rayonnait encore en elle n'était que la palpitation suprême d'une +âme qui concentre tous ses rayons avant de s'envoler dans un éclair. + +J'avais le cÅ“ur rempli d'une immense pitié et d'un incommensurable +amour; mais je ne songeai qu'à pleurer, qu'à laisser voir lâchement ma +terreur. Je voulus m'agenouiller, et, comme sa main moite était tendue +vers moi, je la pris doucement et la baisai. + +Mais en appuyant ses doigts sur ma bouche, Reine me repoussait et me +défendait de me prosterner. Elle non plus, ne voulait pas que la mort +dominât l'amour qui avait cette dernière minute, avant l'infini, et mît +trop de solennité dans cette effusion humaine. + +--Je suis heureuse... bien heureuse de vous voir, me dit-elle d'une voix +oppressée. Je me reprochais de vous avoir dit de partir. Merci de +m'avoir désobéi. + +Elle laissa retomber sa tête qu'elle avait levée. Le docteur s'approcha +du lit, lui prit le poignet, tâta le pouls, se baissa pour regarder de +plus près la dilatation de la pupille de ces yeux éclatants. + +La malade devina l'intention de cet examen. + +--Je souffre moins, docteur. Je ne veux pas souffrir. Il est inutile de +me mettre encore du poison sous la peau... Merci... Vous avez été bien +bon... Quel dommage que vous ne puissiez pas me ramener aussi, moi! + +Elle voulut agrandir son sourire, mais un tressaillement de la douleur +l'interrompit. Un spasme fit trembler sa bouche, ses yeux se voilèrent; +elle mit les deux mains sur sa poitrine, les appuya, comme pour empêcher +le mal de monter jusqu'au cÅ“ur, et, après une minute, rouvrant les +paupières: + +--Pourquoi me plaindrais-je? Docteur, vous me donnez plus que la vie... +Écoutez-moi, mon ami. J'ai des choses bien sérieuses à vous dire. + +Elle m'attira d'un geste du doigt, je me penchai; sa voix était +haletante; une convulsion l'entrecoupait: + +--J'ai voulu vous voir. Il vous eût été trop pénible d'apprendre par une +note de journal que j'étais partie; comme vous avez appris autrefois que +je vous avais été infidèle... Vous pouviez me supposer des idées que je +n'ai pas... Je suis aujourd'hui ce que j'étais la première fois que nous +nous sommes vus. Il n'y a plus de danger à vous dire que je vous aime +tout autant... sinon plus qu'au premier jour... Vous entendez, +docteur... Il faut que vous entendiez cela... Ne vous éloignez pas, pour +ne pas entendre... Quand je vous ai tout avoué, vous avez reconnu que +cet amour loyal, vrai, qu'on a trompé, volé, était légitime... La faute +qui nous a unis doit-elle nous séparer à jamais?... Il me faut bien +croire maintenant que nous nous rejoindrons. Je veux revivre, pour me +dédommager de la vie infâme qu'on m'a faite ici... + +Elle fut interrompue par une douleur plus vive; mais, la surmontant avec +un courage de martyre: + +--Il faut que je me dépêche... J'ai écrit à miss Sharp, j'ai voulu avoir +sa confession... La voici, aussi sincère qu'on peut l'espérer d'une +vieille fille qui a respiré et exhalé l'hypocrisie toute sa vie... + +Elle avait devant elle, sur la couverture, une lettre, qu'elle me +tendit. + +Je ne voulais pas la prendre. Que m'importait miss Sharp! Elle insista: + +--Il faut que vous la preniez; que vous la gardiez!... C'est la seule +arme que je puisse vous léguer, et il faut que vous soyez armé! + +A ce moment, derrière le rideau qui retombait sur un des côtés du lit, +un petit cri se fit entendre. + +Je me dressai debout à cette voix, à ce vagissement. Une morsure au sein +m'aurait arraché un cri de douleur, si j'avais été capable d'autre chose +que d'une stupeur muette, d'une sorte de joie foudroyante, d'une +révélation paternelle qui m'envahit par toutes les veines. + +Instantanément, je compris pourquoi j'étais là . + +Mon effarement était si vrai que Reine dit au docteur: + +--Comment! Il ne savait donc pas?... + +--Non, répondit le médecin avec bonhomie, M. d'Altenbourg ne m'a pas +interrogé... D'ailleurs, nous n'avons pas eu le temps... + +En disant cela, le docteur faisait le tour du lit et allait à un berceau +que le rideau cachait; et, pendant que, haletant, suant d'une angoisse +sublime, je regardais Reine qui s'efforçait de sourire à mon émotion +comme à une découverte de plus qui nous unissait, le médecin revint à +moi tenant un enfant. + +--C'est une fille, me dit-il en la posant dans mes bras. + +--C'est notre fille! murmura Reine de Chavanges. + +Je regardais ce petit être qui cessait de pleurer, distrait par le +mouvement. Un besoin terrible d'adoration, d'assouvissement, de +tendresse me pénétrait; mon cÅ“ur fondait dans ma poitrine; je la +baptisai d'une larme. + +J'approchai ma bouche timidement de cette petite bouche si frêle; j'y +mis un baiser qui lui communiquait toute mon âme, et, avec un égoïsme +qui n'enlevait rien pourtant à ma douleur, je pensai en moi-même: + +--Vous êtes bon, mon Dieu! + +On ne sait jamais tout ce que peut contenir de pensées un éclair si +profond. + +J'entrevoyais un but nouveau, un devoir, une protection, un supplice +nouveau à compter dans la vie et je m'extasiais. + +Ma fille recommença à crier. Je la tenais mal sans doute. Mes lèvres +impies ne s'étaient pas faites assez chastes, assez douces pour ce +baiser. Une porte s'ouvrit, la porte de la chambre où la religieuse +attendait l'issue de la consultation. Elle pensait bien que la +consultation n'était pas finie; mais l'enfant l'interrompait, et elle +venait chercher l'enfant pour la remettre à la nourrice. + +Cette religieuse emporta l'enfant d'un prêtre avec une tendresse naïve, +qui se fût étrangement changée en horreur, dans ce cÅ“ur simple, si elle +avait pu soupçonner la vérité. + +Je retombai dans le fauteuil et je pleurai, dès que ma fille eut +disparu. + +--Oui, reprit Reine d'une voix plus faible et plus agitée, c'est notre +fille. C'est pour elle encore, c'est pour elle surtout que j'ai voulu +vous voir. Le duc ne s'y est pas trompé, et le doute d'ailleurs n'était +plus possible pour lui. Il s'est arrangé pour n'être pas ici... Il a un +prétexte pour voyager en Italie... Il saura du même coup qu'il est veuf +et père... Il ne désavouera pas cette enfant; il ne peut pas la +désavouer... L'orgueil lui donnera la force de mentir. Quant à moi, je +ne peux pas infliger au duc de Thorvilliers une honte, qui serait +peut-être un acte de justice... Ah! si je devais vivre, peut-être lui +disputerais-je notre enfant. Pauvre petite fille! Il ne la tuera pas! Il +lui laissera donner les soins qu'on donnerait à son enfant. Le duc sait +que je me suis confessée au docteur et que j'ai constitué ce grand +honnête homme le gardien de ma fille. Vous ne serez pas trop de deux +pour veiller sur elle... Le docteur a de grandes occupations. Vous, vous +ne penserez qu'à cela. Le duc aura toujours peur d'un scandale... Voilà +ce que je voulais vous dire... Le reste n'est plus rien! + +La voix de Reine s'éteignit en finissant. Elle parut subitement épuisée; +sa tête retomba plus lourdement sur l'oreiller. Le docteur fronça le +sourcil, se pencha sur la malade, l'examina, et se tournant vers moi me +regarda, sans dire un mot. + +Quel regard effrayant dans son calme! Le médecin réclamait la place pour +lui seul, et m'avertissait de partir. Tout ce qui était humain était +fini; l'autre mystère allait commencer. Je n'avais aucun droit légitime +d'y assister. + +Pouvais-je obéir facilement? Il me semblait que j'étais le médecin, +puisqu'il était le confesseur, et que c'était moi qui la retenais, qui +la retiendrais dans la vie. + +Il devinait évident que le mal, sinon interrompu, du moins retardé par +la volonté de Reine, et, je l'ai su, par des piqûres de morphine, allait +redoubler. Il y a des luttes qu'on ne recommence pas contre la mort, Je +vis pourtant que le docteur songeait à renouveler les piqûres +bienfaisantes, mais je vis aussi qu'après avoir regardé les yeux de la +duchesse, il hésita. + +Elle eut conscience de cette hésitation. Dans le trouble qui commençait, +dans l'hallucination qui précédait la nuit cérébrale, elle redit, en +donnant un autre ton à ses dernières paroles: + +--Plus rien! N'est-ce pas, docteur, plus rien? C'est fini. + +Chose horrible! en même temps que son regard divin se noyait dans une +brume, sa voix au timbre d'or s'alourdissait, s'épaississait dans un +balbutiement sourd. + +--Ah! je souffre! dit-elle. C'est bien dur de mourir, et pourtant c'est +bon! + +Elle eut une seconde d'assoupissement; puis elle tourna la tête à droite +et à gauche, regardant, cherchant à voir; mais un voile s'amassait sur +ses yeux. Ses prunelles dilatées m'enveloppèrent sans m'étreindre. Tout +lui échappait. + +Je ne pus retenir un murmure d'épouvante: + +--Docteur! docteur! + +Comme si j'avais eu besoin de rappeler son devoir à ce grand médecin! + +Il me rappela le mien, en levant les yeux au plafond. Je tombai à +genoux; mais j'oubliais que j'étais prêtre; savais-je encore que j'étais +chrétien? J'étais tremblant devant ce supplice qui m'apparaissait comme +une péripétie dernière d'un meurtre accompli par moi. Je voyais pâlir, +et pour ainsi dire se dissoudre dans une vague blancheur, ce beau visage +dont j'aurais voulu retenir sous mon regard les lignes délicates et +superbes, le rayonnement même fiévreux. + +J'étais désespéré et je n'étais que désespéré. + +Reine ne reprit plus connaissance. Il y a de ces chutes subites dans les +crépuscules que la volonté prolonge. La mort a de ces revanches +soudaines, sournoises, après avoir cédé. + +A plusieurs reprises, le docteur, tout en donnant à la malade ces soins +inutiles qui sont les dernières piétés de la science envers l'inconnu, +me toucha l'épaule pour m'avertir de me retirer. + +Mais je ne comprenais pas. J'attendais, ou l'irréparable ou le réveil. +Je ressaisissais dans ma mémoire, je retenais les paroles que Reine +avait prononcées quelques minutes auparavant, comme si elles eussent été +emportées à demi déjà dans un lointain qui me les volait. Je voulais, +lui parler à mon tour, l'évoquer, la ressaisir. Si j'avais pu, si +j'avais osé lui dire ce que j'avais dans l'âme, peut-être bien qu'elle +eût hésité à mourir. Sa main n'était pas froide; je l'empêcherais de se +refroidir sous ma bouche. Il était impie de songer à me renvoyer, tant +que sa main ne serait pas refroidie. + +Devant l'obstination de ma douleur, le médecin fut obligé de devenir +clair, catégorique; il me dit avec autorité, mais doucement: + +--Votre place n'est plus ici, monsieur... Voulez-vous dire à la +religieuse d'entrer? + +J'obéis. Je me levai, je reculai. Le docteur en prenant ma place, en se +penchant de nouveau sur la malade, me la cacha. Je reculai jusqu'à la +porte de la chambre qui communiquait avec celle de la nourrice. + +La religieuse, tout en étant prête à entrer dans la chambre de la +malade, regardait ma fille qu'une belle paysanne allaitait. Elle fut +frappée de ma pâleur et comprit. + +--Ah! la chère dame! murmura-t-elle en froissant son chapelet, a-t-elle +demandé un prêtre? + +Elle passa vivement devant moi, referma la porte, me laissant devant ce +groupe de la nourrice et de mon enfant. Je ne pouvais pas pleurer. +Cherchant à me retenir à une image vivante, je contemplai ce pauvre +petit être qui m'était légué. + +La nourrice, gênée de cette contemplation et troublée de ce qui se +passait de l'autre côté de la porte, me dit, croyant parler à un +médecin: + +--C'est un grand malheur qu'une si jolie petite fille qui ne demande +qu'à vivre fasse mourir sa mère; elle a pris le sein tout de suite! + +Ces mots me donnèrent le frisson. J'étais condamné à ne pouvoir +prononcer une parole. Je me retournai vers la chambre de Reine. Mais de +quel droit, maintenant, en aurais-je franchi le seuil? Le masque de +médecin ne pouvait plus me servir; on n'avait besoin que d'un prêtre, et +je n'étais plus prêtre! Je n'osai rester. + +Je ne sais comment je sortis, sans tomber à genoux, pour demander pardon +à ma fille de la vie qu'elle recevait, pour demander pardon à la mère de +de la mort que je lui avais donnée. + +Je m'en allai, à tâtons, dans cet appartement obscur, courbé sous ma +douleur, la retenant; je gagnai l'escalier et je le descendis, +m'arrêtant à chaque marche, m'imaginant qu'on allait me rappeler, que +Reine n'était pas mourante, qu'elle avait encore des choses à me dire. +Ou bien, espérant qu'on me heurterait, qu'on me chasserait comme un +intrus, comme un meurtrier. J'avais besoin d'être frappé physiquement, +d'être insulté. Ce coup invisible, ce châtiment silencieux était trop +lourd à porter. + +Au bas de l'escalier, sur la dernière marche, dans la nuit, je m'assis +et j'attendis; puis, entendant du bruit au premier étage, voyant +reparaître une lueur semblable à celle qui nous avait accueillis, je me +redressai, je traversai le vestibule et la cour, m'évadant de la mort de +Reine, comme je m'étais évadé de son amour. + +La porte cochère était entr'ouverte, une lumière était allumée dans la +loge du concierge. Quelqu'un était sorti en courant; sans doute, la +religieuse avait envoyé chercher le prêtre. Je ne voulus pas le +rencontrer; le jour eût reparu soudainement pour me dénoncer à lui. + +La voiture du docteur était toujours à la porte: j'y montai, et là , +enfermé, bien seul, j'eus la force de pleurer comme j'avais pleuré +dix-neuf ans auparavant, dans le jardin de Chavanges, quand je croyais +tout perdu; comme j'avais pleuré, huit mois auparavant. + +Je restai une heure dans cet abandon, secoué de remords qui m'entraient +comme des pointes aiguës dans toutes mes fibres, secoué de désespoirs +qui alternaient avec mes remords, me trouvant odieux de vivre, +puisqu'elle mourait par moi, et m'étonnant tout ensemble que Dieu permît +cette mort, et qu'il eût ainsi châtié un amour dont il avait vu la +pureté primitive et la sincérité. + +La glace de la voiture était levée; je vis passer à plusieurs reprises, +comme à travers un brouillard, des ombres qui entraient dans l'hôtel ou +qui en sortaient... + +Au bout d'une heure de cette torture, le docteur ouvrit la portière. + +--Je pensais vous trouver là , monsieur l'abbé, me dit-il avec la même +douceur, mais en me traitant maintenant de prêtre, et non plus d'homme +du monde. + +Espérait-il ainsi me donner plus de courage? Croyait-il nécessaire de me +rappeler que je devais élever ma douleur et l'idéaliser? + +--Elle a bien souffert? demandai-je à voix basse. + +Je ressemblais à un de ces meurtriers qui ont la curiosité de leur crime +et qui retournent au cadavre, pour en mesurer la plaie. + +--Non, me répondit le docteur, elle avait presque fini de souffrir quand +vous êtes venu. Le cerveau est si vite atteint! Je suis étonné de la +lucidité qu'elle a gardée, pendant une partie de votre visite. + +La voiture partit; le docteur me reconduisait. + +Il me donna en route des explications, que j'écoutai cette fois et que +je compris, sur la maladie de la duchesse. Ces détails techniques, +douloureux pour tout homme qui les eût reçus à propos d'une femme +ardemment aimée, l'étaient doublement pour moi, prêtre, en dénudant une +fois de plus la pudeur de mon amour. Je dus apprendre, malgré les +précautions du récit, que cette grossesse tardive avait rendu plus +difficile la délivrance. Depuis plusieurs mois, Reine était malade. Le +docteur avait redouté qu'elle ne pût atteindre le terme ordinaire; elle +l'avait devancé d'un mois. Pendant deux ou trois jours on avait espéré +le salut; puis une péritonite était survenue, que les médecins les plus +exercés, réunis en consultation, n'avaient pu conjurer. + +Le docteur essayait de lasser ma douleur par les détails mêmes. + +Quand je fus arrivé à ma porte: + +--Je reviendrai vous voir demain, me dit-il avec bonté. Vous êtes mon +malade, vous m'êtes confié. Nous avons aussi à nous concerter pour le +legs qui nous a été fait... J'ai envoyé, cette nuit même, une dépêche au +duc. Il est convenable qu'il revienne. J'oserai lui dire bien des +choses... Quant à vous, je ne vous demande pas d'avoir du courage. Vous +en avez. Voulez-vous me permettre seulement, à partir de cette nuit, de +vous considérer comme mon ami... comme mon enfant. Puisque je suis le +grand-père de cette petite fille, il faut bien que vous soyez mon fils. + +Je répondis par un sanglot cette effusion cordiale. Je crois me rappeler +que le docteur me serra dans ses bras, me secoua... Je montai chez moi +en haletant, et enfermé, libre, je pus laisser rugir tout à son aise mon +effroyable douleur. + + + + +XX + + +Je ne dois plus que la confession de mes inquiétudes paternelles. + +Je me suis cru obligé de raconter, en détails, l'histoire de cette +paternité coupable. Mais j'ai tenu à montrer comment elle devait +inspirer de pitié. J'ai eu peur si souvent d'avoir besoin de m'adresser +à des cÅ“urs, farouches dans leurs vertus ou leurs préventions, qui +verraient, d'abord et surtout, dans ma fille, un scandale monstrueux, +que j'ai toujours eu la crainte d'oublier une excuse concernant sa +naissance. + +Ce n'est pas mon pardon que je plaide, c'est celui de cette chère et +belle innocente. + +J'ai abrégé, j'ai refroidi bien des confidences dont je n'ai montré que +la cendre, dont j'ai gardé le feu... + +On me dispensera donc de raconter ma douleur, mon deuil, mon remords, +mes visites au tombeau de la duchesse de Thorvilliers, si vite abandonné +par ceux qui le firent bâtir fastueux et mensonger. + +Tout ce côté sombre de ma vie, saignant encore, je le garde. Il est +inutile au but que je veux atteindre. J'ai tant à parler de ma fille, +que je ne parlerai plus autant de moi. + +Je le répète, si j'écrivais un livre, j'aurais quelques chapitres de +mélancolie à ajouter, et pour ceux qui veulent dans les histoires +romanesques, invraisemblables à force de vérité, autre chose que +l'extraordinaire dans les événements, c'est-à -dire un intérêt +philosophique, cette analyse du veuvage d'un prêtre, qui acceptait la +paternité comme une grâce et une expiation, cette analyse-là serait +curieuse à faire, curieuse à lire. + +Mais il suffit aux hommes discrets et graves qui doivent lire +spécialement ces pages, de savoir que, si je fus accablé de ce malheur, +j'eus bientôt repris le courage, l'énergie, l'activité nécessaires pour +veiller sur mon enfant. + +Le duc joua convenablement son rôle. Il revint assez à temps pour les +funérailles; il eut l'apparat d'un très grand deuil. + +Le docteur, dans plusieurs conférences, régla avec lui ce qui concernait +la petite fille, et le duc parut très reconnaissant au grand médecin de +la peine qu'il acceptait. Il s'excusa, pour sa part, de ne pouvoir +garder près de lui _son_ enfant. Il n'avait ni mère, ni sÅ“ur, ni +cousine, aucune parente à qui il pût la confier. Tous les arrangements +que le docteur prendrait, et qui seraient compatibles avec le nom de +Thorvilliers, avec l'affection légitime d'un père pour sa fille, avec la +fortune aussi dont l'enfant héritait et dont il avait à régler l'emploi, +étaient acceptés d'avance. + +Il ne voulait certes pas qu'on mît vulgairement en nourrice la fille du +duc de Thorvilliers! Mais il consentit à ce qu'on louât pour elle, aux +portes de Paris, à Meudon, dans une situation particulièrement salubre, +une jolie villa; qu'une dame présentée par le docteur, eût la direction +de cette _nursery_ élégante. Il prit lui-même la peine de visiter une +fois l'installation, trouva tout parfait, et déclara qu'il pourrait +repartir désormais sans inquiétude. Les intérêts qu'il avait en Italie +nécessitaient son prompt départ et servaient sa douleur. + +Il comptait bien, d'ailleurs, recevoir du docteur des bulletins +réguliers sur la santé de la petite fille; tous les mois, ce serait +assez. + +Je ne sais au juste tout ce qui fut dit dans ces conférences courtes, +hâtives. Je crois qu'il fut inutile au médecin d'exercer aucune +pression, ni de faire aucune allusion à ce qu'il savait. + +Le duc, convaincu de la fermeté, de l'habileté, de la discrétion du +savant, n'eut pas la maladresse d'hésiter, et ne joua que tout juste ce +qu'il fallait pour la comédie sentimentale et paternelle à laquelle sa +première fourberie le condamnait. + +Quant à moi, je n'apparus pas dans ces explications. Qu'étais-je? Une +nuée qui avait contenu un orage, un fantôme de nuée vide et éraillée qui +flottait à l'horizon. Il ne convenait pas au duc de s'inquiéter de moi, +de paraître rien prescrire ou rien défendre qui me concernât. + +J'ai dit que l'enfant de la duchesse héritait de la grande fortune qui +n'avait pas été adjugée par contrat au duc de Thorvilliers. Gaston, pour +épouser cette riche héritière prévenue contre lui, avait dû se défendre +d'un calcul d'intérêt. Il l'avait pris de très haut, quand le vieux +notaire de la famille de Chavanges s'était excusé pour des conditions +qui étaient traditionnelles dans la famille. + +Ce désintéressement, assez habile dans le présent, et qui ne pouvait +être préjudiciable dans l'avenir que si le duc n'avait pas d'enfant, +avait été pour Reine une des raisons déterminantes de ce mariage. La +jeune fille qui se croyait trahie, méconnue par moi, s'était dit +qu'après tout Gaston était moins ambitieux de fortune qu'elle ne l'avait +cru. Elle l'estima presque de n'avoir pas été un spéculateur, le jour où +il avait conduit à l'autel l'amie d'enfance, l'admirable créature qu'un +grand désespoir lui donnait à consoler. + +Cette résignation du duc à un contrat qui limitait sa gestion des biens +de la duchesse, facile au début, devint bientôt forcée. La duchesse, en +se réveillant de ce sommeil douloureux de son âme, pendant lequel elle +s'était livrée à un homme qu'elle n'aimait pas, n'avait pu songer à +corriger par des libéralités dont elle avait gardé le droit, ce qu'il +avait pu y avoir de rigoureux ou d'injuste dans les précautions du +contrat. + +Gaston avait donc un intérêt positif à être père. La crainte d'un +scandale et d'un ridicule désastreux, qui se mêle toujours aux plus +tragiques aventures conjugales, ne l'eût pas arrêté, que la raison +économique l'eût fléchi. C'était à son orgueil à s'arranger avec sa +résignation. + +Si Gaston songeait à moi, s'il pouvait me supposer (ce qui eût été bien +invraisemblable de sa part) une tendresse paternelle capable de me +pousser au rapt de mon enfant, il était si sûr de sa force, si certain +de n'avoir qu'à étendre la main, qu'à faire un signe pour écraser le +prêtre interdit, qu'il ne craignait rien. D'ailleurs, le docteur était +ma caution, et puis Gaston pouvait me haïr, mais il ne pouvait pas ne +pas m'estimer. + +Il est plus facile de duper son cÅ“ur que sa raison, de s'infiltrer la +haine que le mépris. + +--Me haïssait-t-il? me hait-il? Je n'en sais rien. + +Tout homme d'esprit a un fonds inaltérable de justice qu'il violente, à +son gré, mais qu'il ne peut méconnaître. Voilà pourquoi il y a toujours +une ressource pour la vertu avec un coquin spirituel qu'on peut +convaincre, et pourquoi il y a-t-il toujours aussi un danger permanent +pour l'innocence devant l'égoïsme avisé qui ne veut pas qu'on le +persuade. + +La méchanceté est une des formes de l'ignorance, et souvent une des +feintes de l'esprit. La brute se satisfait; l'homme d'esprit se +contraint dans la méchanceté. + +Voilà mon sentiment. Je veux être juste envers l'homme que je veux +vaincre. + +Je crois donc que si je pouvais, que si quelqu'un pouvait offrir +aujourd'hui au duc de Thorvilliers un gendre plus riche, plus en crédit, +non en France, mais dans le grand monde européen, que le piètre débauché +qu'il a choisi, il consentirait à l'échange. + +Ce n'est pas par férocité d'instinct, par vengeance fatale qu'il livre +cette belle et pure victime à ce monstre. + +Il y a bien de tout cela dans sa conduite; mais il y a surtout le dédain +du bonheur des autres, l'ambition de l'influence, de la fortune, +l'esprit d'orgueil. Il faudrait lui prouver que son calcul est +maladroit, pour le dissuader d'une action vile, dont il ne voit que les +avantages mondains. + +Après tout, ce mariage, envié par bien des mères, n'a d'inconvénient +qu'à cause de l'état physique du prince de Lévigny. Mais le prince est +homme du monde, et parera sa pourriture. Peut-être n'est-il pas +inguérissable! Mais s'il l'était, sa mort, pourvu qu'elle arrivât quand +le duc aurait obtenu de cette alliance tout ce qu'il en espère, +laisserait une jeune veuve très riche, très jolie, qui pourrait être +l'enjeu d'une nouvelle spéculation. + +Voilà ce que pense le duc de Thorvilliers, et voilà ce qui m'épouvante. +Voilà ce qui sert de prétexte à sa vengeance. Mais encore une fois, il +n'y aurait pas de vengeance, si le duc trouvait plus d'intérêt à un bon +et honnête mariage. Est-ce là l'envers ou le beau côté du crime? + +Dieu sait si j'ai cherché ce beau et loyal mariage, si je l'ai rêvé, si, +un moment même, je n'ai pas cru l'avoir trouvé! Mais que puis-je tout +seul, pauvre, désarmé, redevenu obscur, interdit? + +Ah! si j'avais le temps de redevenir le prêtre célèbre, honoré, respecté +d'autrefois, je pourrais peut-être à moi seul sauver ma fille! + +On m'a offert plusieurs fois de me relever d'un châtiment que j'ai si +facilement accepté qu'il semble plutôt une humiliation volontaire. On +trouve, en tout cas, que j'ai assez expié cette faute, restée +mystérieuse, vagué. Les prêtres avec qui j'ai conservé des relations, ne +sentant en moi ni révolte contre l'Église, ni cause de séparation plus +longue, m'ont souvent offert leur intervention. Même aujourd'hui, après +des refus qui tenaient à mes scrupules paternels, je n'aurais qu'à +consentir à ma grâce! + +A quoi bon? Je n'ai pas le temps; le danger est là ; menaçant, terrible. +On tue ma fille! Puis-je agir mieux que je ne le fais? Puis-je lui +crier, à cette chère victime, que je suis son père? que l'autre la +sacrifie, la vend? Elle ne le croirait pas; je l'ai si purement élevée. +D'ailleurs elle est enchaînée par son nom. + +Je ne puis lui flétrir le cÅ“ur pour la sauver, lui donner le mépris de +sa mère, l'horreur de ma paternité sacrilège, en lui donnant l'horreur +de la paternité apparente! + +Voilà pourquoi j'appelle les honnêtes gens à mon secours. + + * * * * * + +Quand ma fille fut installée à Meudon, il me fut facile de louer une +maisonnette tout près de là , et grâce au docteur X., qui sut me +présenter avec assez de franchise, comme son ami, pour ne pas mettre en +défiance la dame chargée de veiller sur la petite Marie-Louise; grâce +peut-être aux conjectures que fit discrètement cette dame, qui ne +devinrent jamais de sa part l'objet d'une tentative de curiosité; grâce +à la nourrice qui m'avait vu chez la duchesse de Thorvilliers la nuit de +la mort, et qui me prenait pour un médecin, je fus admis sans difficulté +dans la villa, amené par le docteur, et quand j'appris que le duc, les +affaires réglées, était reparti pour l'étranger, j'y vins assidûment, +quotidiennement, m'initier à cette joie d'être père, regarder fleurir et +s'épanouir ma fille. + +Ce cher petit être, que je vis tout de suite dans sa beauté future, et +qui dès le premier jour m'apparut rayonnant, ineffable, comme ces +enfants divins auxquels les peintres donnent l'indulgence des fautes, +dès les premiers balbutiements de la crèche, et qui bénissent de leurs +doigts levés le monde, tout en cherchant la mamelle, cette adorable +créature paraissait me comprendre. + +Elle ne me consola pas. Les enfants, même quand on peut les avouer, +après un grand deuil, n'en consolent pas; ils ajoutent à la sensibilité, +loin de la calmer. On leur doit de pleurer plus aisément: c'est là leur +grand bienfait. + +Les joies particulières de la paternité ont ce mérite de ne rien +distraire des émotions pieuses dont le cÅ“ur s'est empli. Ma fille +mettait plus de ciel au-dessus, autour de ma douleur, et quand je la +regardais dans ses langes, la dilatation de cet orgueil caché qui me +gonflait le cÅ“ur, me soulevait de la terre, bien haut. Parfois, je me +rêvais agenouillé dans un nuage, au pied d'un _bambino_ qui m'emportait +avec lui vers Dieu. + +Mais les voluptés les plus profondes, les plus réelles, les plus +humaines de cette contemplation m'étaient révélées dans les promenades +que l'on faisait, par les beaux jours, dans la forêt. + +La voiture s'arrêtait dans l'allée; la nourrice et la dame de compagnie +entraient sous les arbres. Alors j'intervenais; je prenais un prétexte, +ou plutôt je n'en prenais plus au bout de trois ou quatre fois, et, +m'emparant de ma fille, j'étais père librement, au murmure des feuilles +dans les arbres, au gazouillement des oiseaux qui chantaient le cantique +de la vie; je la portais, je la berçais, je la regardais, je la buvais +des yeux, l'effleurant, la goûtant de temps en temps de ma bouche, +voulant lui communiquer mon âme, le secret de ma paternité, dans le +souffle chaud et tremblant dont je l'enveloppais. + +Je connus toute la plénitude de ce sentiment, supérieur à tous les +autres, celui qui donne à l'homme plus qu'il ne lui promet, dont les +déceptions sont encore une ivresse, puisqu'elles révèlent la gloire +secrète du martyre. + +Le roi Lear est digne d'envie; il souffre par tout ce qu'il y a de divin +dans l'homme. + +Comme je m'émerveillais de cette vocation paternelle, qui m'agrandissait +en élargissant ma vie!... + +Je ne veux faire aucune théorie, et ce n'est pas le cas de plaider une +cause sociale, quand je plaide ma cause particulière. Les prêtres qui +ont eu besoin de se marier sont des avocats suspects du mariage. On les +croirait davantage, s'ils étaient désintéressés. Je ne veux pas, même à +bonne intention, me dissimuler derrière les autres hommes, et solliciter +les sympathies, en parlant au nom d'une foule. Je dirai seulement qu'il +y a bien de l'amour paternel comprimé, déçu, refoulé, inconscient, dans +des ardeurs, dans des résolutions de sacrifice qui se croient +désintéressées des passions humaines. + +Quant à moi, je me trouvais, je me découvrais; je savais pourquoi +j'avais été amoureux de la pureté. J'étais dans la vie, pour aimer +surtout de cet amour qui contient tous les autres. + +Quand je me croyais poète, je cédais à un courant de tendresse qui me +faisait rêver une Å“uvre palpitante à créer, à aimer. + +Quand j'aimais de cet amour violent, viril, humain, dont les fièvres +étaient entrecoupées d'apaisements chastes comme des bénédictions, je +cédais à un amour qui ne se fût satisfait de rien d'égoïste et de +simplement terrestre. + +Quand, me croyant trahi, j'allais me jeter grelottant d'amour, avec un +désespoir filial, au pied de la croix, c'était la vocation trompée de +l'amour paternel qui me prosternait. + +Combien de fois, à l'écart, sous les arbres, tout seul, en murmurant à +l'oreille rose, aux yeux voilés de longs cils, à la bouche moulée par +l'allaitement, ces mots qui me semblaient une formule créatrice, un +_fiat lux_ prêté par Dieu aux hommes: Ma fille! ma file! combien de fois +ne me suis-je pas rappelé que du haut de la chaire, dans certaines +minutes d'extase évangélique, j'avais eu du plaisir à dire à ceux qui +m'écoutaient: _Mes enfants!_ _mes fils!_ + +Ma fille me donnait le droit de penser à sa mère. Il me semblait que mon +amour était légitimé dans le passé par cette innocence qui le purifiait +dans l'avenir, dans l'infini. Je n'évoquais rien de profane; je voyais +Reine de Chavanges pâle, mourante, brisée de sa maternité, me confiant +notre fille, et en lui jurant de la protéger, de la garder avec un amour +jaloux, qui nous unissait au delà de la mort, je la remerciais de +m'avoir légué ce trésor. + +Quelle eût été ma vie, si j'avais appris que la duchesse de Thorvilliers +était morte, laissant une fille, et sans que j'eusse aucun moyen de m'en +approcher! + +Je frémissais, en la serrant contre ma poitrine, à l'idée que j'aurais +pu la désirer, en être séparé. + +J'aimais passionnément le bon docteur, pour avoir été le confident de +Reine, pour rester le mien, pour me garantir cette possession de mon +enfant. + +Hélas! je ne prévoyais pas, je ne voulais pas prévoir que la séparation +était inévitable, foudroyante... + +Pendant six ans tout entiers, qui furent six années de printemps, +d'aurore, de fleurs épanouies, de parfums, sans hiver, malgré les hivers +(car les contemplations auprès du feu valaient les promenades au bois), +pendant six ans, je savourai, je n'ose dire ce bonheur, mais cette vertu +qui me rachetait. + +Pendant six ans, j'eus une famille. J'avais avec le docteur toutes +sortes de consultations, à la moindre indisposition de ma fille. Je lui +appris ses premiers mots; je les entendis le premier. J'éveillai sa +petite conscience. C'est moi qui lui enseignai à marcher, et quand elle +trébuchait, j'étais aussi ravi qu'effrayé, car j'étais, d'avance, +accroupi, courbé, prosterné devant elle et je pouvais la recevoir dans +mes bras, comme dans un refuge, la rassurer en l'embrassant, me relever +en l'emportant!... + +Le duc recevait des nouvelles du docteur, en envoyait, sans donner +aucune instruction superflue. Moi, je m'appliquais à restreindre, à +dissimuler ma possession, à mesure que ma fille grandissait. + +Ce ne fut pas moi qui lui enseignai le mot _papa_. + +Mais en encourageant celle qui le lui apprenait, je savourais la mélodie +de cette formule enfantine et je la prenais pour moi. + +On ne m'appelait que le docteur Hermann à la villa de Meudon et dans le +pays. Le grand médecin lui-même donnait l'exemple. Il avait d'abord +souri de cette tricherie; puis il avait fini par s'y habituer tout le +premier, et quand je lui faisais parfois remarquer en plaisantant que je +n'avais pas de brevet, il me répondait à demi sérieusement: + +--Voilà une petite fille qui vous donne vos grades. Vous verrez que vous +serez bientôt aussi médecin que moi. + +Mes prescriptions, en effet, en l'absence du docteur, étaient reçues +avec autant de déférence que s'il les avait formulées lui-même. + +Ma fille s'appelle Marie-Louise. La duchesse, qui l'avait fait baptiser, +le jour même de sa naissance, avait voulu qu'elle eût ces deux noms, qui +étaient ceux de sa mère. Le dernier m'associait indirectement à ce +baptême, mais, sous prétexte d'abréviation, je disais simplement Louise. + +Quand elle put parler, elle m'appela _mon ami_, et je partageai ce terme +avec le docteur. + +Au bout de six ans de cette vie contemplative, qui me paraissait si +belle, que je la croyais éternelle, un jour, vers midi, le docteur vint +me trouver. + +Ce n'était pas l'heure des visites du docteur, qui étaient matinales ou +tardives. + +Je n'eus besoin que d'un regard, pour comprendre qu'il m'apportait une +mauvaise nouvelle. + +--Louise est malade? + +--Non, mais le duc est à Paris, et je l'attends. + +--Pourquoi? + +--Il vient chercher sa fille. + +--Sa fille! + +Cela me parut subitement monstrueux que cet homme eût des droits sur mon +enfant et songeât à venir la chercher. + +--Il ne faut pas qu'il l'emmène, docteur. + +--Vous êtes fou, mon pauvre ami. + +En effet, j'étais fou; car je sentis immédiatement, dans ma tête, le +retour d'une idée folle que j'avais eue et repoussée souvent, l'idée +d'enlever ma fille, de partir avec elle, de fuir au loin, de disparaître +pour le monde. + +C'était le droit de mon cÅ“ur, c'était le devoir de ma sollicitude +paternelle. Ce qui m'était resté de fortune, après le naufrage de ma +charité, suffirait à nous faire vivre, et puis je travaillerais, je +donnerais des leçons à l'étranger. Quel bonheur! Travailler pour elle! + +Le docteur qui m'observait vit ce rêve insensé mais naturel, flamber +dans mes yeux. Il appuya sa main douce et ferme sur ma main, ainsi qu'il +avait fait six ans auparavant, et me répéta ce qu'il m'avait dit dans la +nuit funèbre: + +--Du courage, mon ami. + +N'était-ce pas un appel direct à ma raison? + +--J'aurais du courage, répondis-je avec un embarras mal dissimulé, s'il +ne s'agissait que d'une séparation; mais pouvons-nous savoir ce qu'il +fera de cette âme? + +Le docteur eut un sourire de compassion à cette subtilité, à cette +hypocrisie de ma conscience. Le père doublé du prêtre se servait de ce +biais. Était-ce bien l'âme de ma fille que je voulais garder? N'était-ce +pas aussi, et surtout, cette petite tête rose, ces cheveux bouclés, +cette bouche adorée qui versait des harmonies si profondes et si +délicates dans le mot d'_ami_? + +--Rassurez-vous, me dit l'excellent docteur, avec une prescience +admirable, cette enfant est un otage trop précieux pour que le duc n'en +ait pas grand soin. + +--J'ai peur de ses soins! + +--Dites que vous en êtes jaloux! + +Je répondis par un soupir. + +--Eh bien! ne suis-je pas là ?, continua le médecin. Pendant ces six +années, le duc m'a donné des droits que je continuerai à faire valoir, +et m'a confirmé ceux que j'avais reçus; et, à moins que je ne meure +bientôt... + +Il s'interrompit, frappé peut-être de cette éventualité, plus menaçante +pour moi que pour lui. + +Étrange égoïsme de la passion paternelle, j'eus un petit frisson; je +regardai le docteur avec des yeux de médecin; je ressentis l'effroi de +son âge; il avait trente ans de plus que moi. En effet, il pouvait +mourir bientôt! Je n'avais pas pensé à cela. Que deviendrais-je, s'il +mourait, si je restais seul! Il ne me resterait que la ressource de ce +vol de mon enfant. + +Mais quand le duc me l'aurait reprise, et l'aurait gardée pendant +quelques années ou quelques mois même, me serait-il possible de la +retrouver comme je la lui laissais? M'aimerait-elle encore? A six ans on +oublie vite! Qu'est-ce que le souvenir pour ces ailes qui ne +s'alourdissent de rien jusqu'à ce qu'elles aient la force de voler +seules! Reconnaîtrait-elle son _bon ami_ dans le ravisseur qui viendrait +l'enlever à ses curiosités nouvelles? N'invoquerait-elle pas son faux +père pour se défendre de son père véritable? + +J'eus la terreur de ce danger, avec celle de la mort possible du +docteur. + +--Il serait plus prudent de ne pas la laisser partir! dis-je naïvement. + +--De quelle façon? + +--En osant poser des conditions au duc. Vous savez que je puis le +démasquer, que j'ai une arme... + +Le docteur, cette fois, haussa doucement les épaules. + +--Pauvre ami! De quelle arme parlez-vous? De cette lettre qui vous a été +léguée? C'est tout au plus une arme défensive contre le mari: ce n'en +est pas une contre le père putatif. C'est l'illusion, le prétexte d'une +mourante, pour vous faire aimer la vie. Que ferait au duc cette bulle de +savon? Nous nous heurtons à un fait brutal. Il est le père selon la loi, +et quand vous le menaceriez de démontrer que vous êtes le père selon la +nature; que cette paternité clandestine est une revanche de sa félonie, +vous auriez remué de la honte autour de votre fille, autour de sa mère, +autour de vous, sans entamer, sans érailler seulement le granit sur +lequel il s'appuie. Prenez garde! si vous tentez un acte violent, vous +autorisez le duc à user de tous les moyens violents pour se défendre. La +légalité est pour lui; ne mettez pas encore de son côté la pudeur, et ne +l'obligez pas à paraître défendre l'honneur de sa femme, la légitimité +de son enfant... Soumettez-vous, mon ami. + +--Me soumettre à ne plus la voir! à la perdre pour toujours! + +--Qui parle de cela? C'est une crise, mais ce n'est pas une maladie, +fatalement mortelle. Je n'en connais pas qui doive décourager le +médecin. Est-ce que je vais être obligé, mon ami, de vous parler du bon +Dieu, qui se mêle parfois des intérêts des honnêtes gens? Laissez-moi +faire. Je m'imagine que le duc tient à une démonstration paternelle, +plus qu'à l'exercice mensonger de sa paternité légale. On lui aura sans +doute demandé trop souvent des nouvelles de sa fille; il veut en donner, +en la montrant. Il craint qu'on ne trouve les années de nourrice un peu +longues. Cette enfant le gênerait; il ne la prend que pour mettre plus +de précaution dans sa façon définitive de la placer, hors de sa vie +galante et affairée. Croyez-moi, c'est une épreuve de quelques mois, de +quelques semaines, de quelques jours. Résignez-vous, et comptez sur moi. + +Il fallut bien me résigner. + +Le duc vint dans la journée; le docteur l'attendait à la villa. Quant à +moi, je le guettai de loin. + +Je trouvai qu'il restait bien longtemps. + +Enfin, vers cinq heures, le duc sortit de la villa tenant par la main +Louise, pimpante, habillée de velours, de dentelles, qui sautillait, en +remuant les plumes d'un grand chapeau. Elle s'admirait; elle se savait +belle; dès la première entrevue, il lui avait appris la coquetterie; +elle montait gaiement dans la belle voiture qui venait la chercher. + +Elle ne songeait guère à son bon ami! Le docteur qui était resté à +Meudon, sacrifiant, ce jour-là , sa clientèle, afin de ne perdre sans +doute aucun détail de ce qui se passerait, et sous le prétexte de causer +longuement avec le duc de la santé de l'enfant, le docteur prit bien +garde que Louise ne pensât à moi. + +Du massif d'arbres, dans une avenue où je m'étais établi, sans être vu, +j'assistai à ce départ. J'entendis le roulement de la voiture sur le +sable; je crus qu'un petit bruit, clair, sautillant, comme celui d'un +rire enfantin qui s'envole, accompagnait ce roulement. Le duc avait fait +monter le docteur avec lui. La femme de chambre suivait dans la voiture +du docteur. La dame de compagnie qui devait rejoindre, plus tard, Louise +à l'hôtel de Thorvilliers restait pour tout fermer dans la villa, pour +veiller au déménagement. + +Un léger tourbillon de poussière s'éleva derrière le landau du duc, +comme un symbole de tout ce qui finit et ne laisse plus de trace; puis +tout disparut. + +Je restai jusqu'à la nuit close, sentant et laissant saigner ma +déchirure. Je pleurais et je murmurais, de minute en minute: ma fille! +ma fille! ma fille! + +Elle riait, en toute innocence, à son ravisseur. Ce beau rire avait dû +s'augmenter, s'exalter en entrant dans Paris. Le duc avait dû faire une +course triomphale dans le bois de Boulogne, dans les Champs-Élysées, +pour se parer, devant tout Paris, de la petite duchesse qu'il ramenait, +et elle, à la portière, battant des mains aux belles voitures, aux beaux +cavaliers, entrant dans la féerie de ce piège, se trouvait bien +contente, se servait des mots que je lui avais enseignés pour exprimer +sa joie, et proclamait que son papa était magnifiquement bon de lui +montrer, de lui donner de si belles choses! + +J'évoquais le triomphe. Peut-être sa grâce enfantine allait-elle entamer +l'égoïsme, l'indifférence de cet homme! Peut-être lui qui réglait ses +sentiments par vanité, allait-il aimer ma fille, en faire la sienne! + +Une âpre jalousie, celle qui met dans le sang des fureurs de meurtre, me +saisit tout à coup. Mon Dieu, étais-je condamné à être toujours jaloux +de lui, et devait-il me prendre toujours ce que j'aimais? + + + + +XXI + + +Le lendemain de ce rapt de ma fille, de grand matin, j'étais chez le +docteur. + +--Eh bien? lui demandai-je tout haletant. + +L'excellent homme sourit de ma question, et aussi de ma pâleur, de +l'angoisse peinte sur mon visage. + +Je ne connais rien de plus cordial, de plus accueillant, de plus +consolant, de plus puissant que ce sourire des guérisseurs, quand ils se +moquent doucement de la douleur, même la plus légitime. + +Je devins honteux de mon désespoir. + +Le docteur me raconta les incidents du voyage fait la veille, me désarma +avec les petites mines de l'enfant. Il n'eut pas de peine à me +convaincre que le duc de Thorvilliers avait besoin de plusieurs jours +pour prendre un parti. + +--J'avais bien raison, ajouta-t-il, il est très embarrassé. Il essaiera +peut-être d'une institutrice; mais il comprend bien qu'il ne peut pas la +laisser seule à Paris, dans un hôtel, et à aucun prix il ne veut traîner +une _nursery_ derrière lui. Attendons. Il ne fera rien sans me +consulter. + +Le docteur ajouta d'excellents conseils. Je ne devais compromettre par +aucune démarche apparente le résultat attendu. Le duc ne paraissait pas +soupçonner ma rivalité paternelle. L'enfant avait parlé de beaucoup de +choses, mais n'avait pas parlé de moi. Les chances d'oubli +augmenteraient avec les heures. Dans deux jours je serais effacé, +momentanément au moins, de cette mémoire ouverte, avide. Rien ne +mettrait le duc en défiance. + +Je promis d'être prudent, patient; mais je ne promis pas d'être calme. + +Les jours, les semaines, les mois mêmes s'écoulèrent, et le duc ne +savait que résoudre. Je n'apercevais Louise que par les après-midi +ensoleillés, quand on la promenait aux Champs-Élysées. Elle ne +descendait de voiture que pour faire quelques pas, accompagnée d'une +femme de chambre, et suivie d'un valet de pied. + +Je me gardais bien de me laisser voir. Ma fatuité paternelle voulait +encore douter de son oubli. Je la suivais de loin, me dissimulant +derrière les promeneurs. Elle me paraissait plus jolie encore dans le +luxe de ses toilettes. C'était un chef-d'Å“uvre encadré. Elle semblait +heureuse. Était-ce son instinct féminin qui se satisfaisait de cette +parure? Était-ce son instinct ingénu qui s'extasiait à propos de tout? +Le bruit, les jeux divers l'émerveillaient. La voiture aux chèvres lui +fit battre les mains. + +J'étais décidément oublié! Je ne m'en plaignais pas à moi-même. Je +faisais le sacrifice de cette ingratitude inconsciente à la joie de la +voir. + +Comment n'aurais-je pas été consolé de cet oubli, en voyant trottiner +sur l'asphalte des contre-allées ces chers petits pieds roses que +j'avais tant de fois baisés, que je contemplais nus dans leurs bottines, +et dont je croyais entendre de loin le pas marqué, sonore? + +Qu'on m'excuse d'évoquer ces enfantillages... Il n'y a pas de miette du +bonheur paternel qui ne soit comme une miette de l'hostie consacrée et +qui ne contienne l'être divin tout entier. + +Cette attente dura un an. Elle fut entremêlée d'atroces souffrances. Les +jours de froid et de pluie me laissaient seuls dans ce grand désert de +Paris. Comme il y pleut souvent! Il faut avoir compté les jours de +solitude pour le savoir. + +Il m'arriva plusieurs fois de m'approcher si près de ma fille, que je +pouvais l'entendre jouer; que je pouvais presque la toucher. + +Un jour, je me mis sur son passage; elle me heurta, me regarda, et ne me +reconnut pas. + +Ah! ce naïf oubli, je lui valus du moins de me baisser, pour ramasser je +ne sais quel jouet qu'elle laissa tomber, et, en le lui rendant, j'osai +effleurer sa joue avec mes doigts. Elle ne parut pas offensée et sourit. + +Une réminiscence involontaire s'éveillait-elle dans son cÅ“ur? La femme +de chambre surprit ma familiarité et s'en offusqua. C'était une femme de +chambre nouvelle. Celle de Meudon avait été congédiée. Le valet de pied +me regarda avec hauteur. + +Je ne fis que sourire de cette insolence. Le sourire de ma fille ne me +semblait pas payé assez cher. + +Au bout d'un an, le duc, qui avait fait de fréquentes et courtes +absences, fit mander le docteur et le consulta. + +La santé de Marie-Louise était le premier prétexte. Le mandat d'amitié +reçu au lit de mort de la duchesse, et dont Gaston n'avait jamais osé +mesurer l'étendue, était le motif réel. Le duc redoutait certainement ce +grand et honnête praticien. Soupçonnant qu'il était initié à tous les +secrets de sa vie, il le ménageait et s'en faisait un répondant devant +sa propre conscience. + +Il y eut donc une délibération sérieuse sur le régime à faire suivre par +l'enfant, sur l'éducation à lui donner. + +Le duc parlait d'abord de la placer en Italie, dans un couvent, auprès +de Florence, où les filles de grandes maisons, qui n'étaient pas élevées +dans leur famille, recevaient des soins particuliers. + +Le docteur répondit, en souriant, qu'il lui serait bien difficile +d'aller, toutes les semaines, rendre à Marie-Louise les visites dont il +avait l'habitude et le devoir. + +Le duc céda facilement; il ne voulait que paraître céder. L'idée d'un +grand couvent à Paris, du Sacré-CÅ“ur, des Oiseaux, s'offrit tout +naturellement. Mais avec un tact particulier, sans que nous eussions +touché ce point délicat dans nos conférences, l'excellent docteur +combattit l'idée d'un couvent. Il pensait qu'il me serait plus difficile +d'y entrer, de m'y faire des alliés. + +Au fond, le duc ne tenait au couvent que par préjugé nobiliaire, et +quand le docteur lui eut déclaré qu'il découvrirait une institution +digne d'une si noble élève, l'orgueilleux ne fit plus aucune objection. + +Mais où la trouver, cette institution exquise? + +Le docteur s'était, à part lui, réservé d'en causer avec moi, avant de +la désigner. Il s'agissait de mettre d'accord la vanité du duc, non +seulement sa vanité intime, mais celle qui recherchait et absorbait les +regards curieux, de son monde, avec ma sollicitude paternelle. Il +fallait que M. de Thorvilliers n'eût pas à rougir devant ses +connaissances, et que j'eusse obtenu le droit de voir ma fille. + +Grâce au docteur, ce problème fut résolu. + +Dans une des rares institutions de jeunes filles qui ont conservé un +lustre aristocratique, on loua un pavillon spécial, isolé, dans le +jardin. La petite fille y fut très luxueusement installée, avec la femme +de chambre et une vieille dame, veuve d'un officier retraité, de grand +air, pour accompagner l'enfant au dehors, et d'une infirmité suffisante +pour n'exercer au dedans que la surveillance nécessaire. + +L'enfant aurait à suivre les cours de l'institution et ne se mêlerait, +pendant la récréation, aux élèves, qu'autant qu'il le faudrait pour la +distraire. + +Le docteur avait très habilement, très judicieusement calculé qu'une +élève de cette importance, installée dans de pareilles conditions, et +pour une durée de temps assez longue, serait une trop belle affaire, +pour qu'il ne posât pas des conditions à celle qui en profiterait. Il +avait un bénéfice à réclamer dans celui que taisait la directrice, et il +l'exigea. + +Voici ce qu'il réclama et ce qu'il obtint. + +Je serais agréé comme professeur. Je ne prendrais la place de personne; +je laisserais les appointements. J'aurais plutôt offert de payer le +droit de professer. + +Le fameux _sans dot_ est toujours un argument dans les affaires de ce +monde; mais il n'est pas le seul argument. Comme je n'assistais pas à +cette conférence entre le docteur et madame Ruinet, je ne sais au juste +ce que le docteur ébrécha de mon secret pour la persuader. + +Mais les femmes qui ont charge d'âmes sont aussi des confesseurs. +Celle-là était une excellente femme, une mère éprouvée, une épouse +endolorie, une veuve qui avait reçu la pointe de tous les glaives dans +la poitrine, et qui les portait doucement, modestement, c'est-à -dire +selon la vraie fierté. Malheureuse en ménage, ayant travaillé longtemps +pour un dissipateur qui la ruinait, travaillant encore pour des enfants +qui l'exploitaient, femme du monde, qui n'avait songé à se faire +institutrice qu'après quarante années, et à passer des examens, à l'âge +où, d'ordinaire, on se repose d'avoir étudié, elle ajoutait la science +de la vie à la science des livres, et comprenant à demi-mot, respectant +les secrets qu'on ne lui confiait pas, autant que ceux qu'on lui +confiait, elle ne fit aucune objection aux exigences du docteur, +s'excusa, pour la forme, d'accepter un professeur sans appointements, +devina que si mademoiselle de Thorvilliers était le prétexte de cet +arrangement, c'était sans doute pour qu'elle en retirât un premier +avantage moral, et, sans s'informer de mes antécédents, de moi, de ma +situation, acceptant avec confiance ce que le docteur lui offrait, me +reconnaissant comme une épave d'un grand naufrage, au même titre +qu'elle, la première fois qu'elle me vit, elle fut bienfaisante, autant +que bienveillante, et je lui dois les années superbes de ma paternité... + +Je ressens un scrupule bizarre et vrai pourtant à raconter cette période +lumineuse d'un bonheur, d'autant plus grand, qu'il était acheté chaque +jour par une inquiétude. + +Ai-je peur qu'on me trouve assez payé de mes années misérables et même +de celles dont je suis encore menacé, par ces dix années de possession +délicate et profonde de ma fille? Ai-je la crainte de paraître sacrilège +par mon amour paternel, comme je l'ai été par mon amour humain? + +Il s'agite, en moi, des vagues douces et clapotantes, qui me heurtent +doucement la poitrine, au souvenir que j'évoque. Je voudrais le raconter +pour bien convaincre ceux qui me liront qu'il serait infâme aujourd'hui +de m'enlever ma fille, c'est-à -dire de la tuer devant moi. Je n'ose +pourtant le décrire, pour ne pas lasser Dieu, pour ne pas abuser de mon +désespoir actuel, en abusant de cette grande joie disparue. + +Je veux être bref. Il sera d'ailleurs si facile de comprendre ce que je +ne dirai pas et de suppléer à ma discrétion... + +Les arrangements pris par le docteur réussirent au delà de mes souhaits. +Je devins le maître de ma fille, en devenant un des professeurs de +l'institution de madame Ruinet. + +J'avais l'émotion d'un néophyte, le jour où je vins donner ma première +leçon. Louise eut un étonnement à ma vue, un instant de stupeur qui +n'alla pas jusqu'à une reconnaissance nette, absolue. + +Une année s'était écoulée. Il y a un abîme entre l'enfant de six ans et +l'enfant de sept ans. Elle l'avait franchi d'un vol de papillon. La +chrysalide de Meudon s'était transformée. Je retrouvais une petite +duchesse mignonne, à la place d'une petite fille, une femme en +miniature, ressemblant à sa mère par des petits airs de fierté ingénue, +n'osant pas mépriser le petit monde qui l'entourait, mais voulant en +être particulièrement regardée et estimée. + +Il était temps de greffer cette églantine. Reine avait dû être ainsi. + +Hélas! pourquoi ne s'était-il pas trouvé un maître prudent, aimant, pour +diriger cette intelligence volontaire, alerte, et la préserver de ces +malaises, de ces doutes précoces que la tutelle de la vieille marquise +de Chavanges arrosait d'une ironie desséchante? + +Pourquoi, au lieu de Gaston, n'avais-je pas été le camarade d'enfance, +le compagnon de jeu, le petit mari prédestiné de Reine, comme je l'étais +de par la nature, de par Dieu? Quelle différence alors dans nos +destinées! Quel exemple de bonheur et d'amour perdu! + +Ce qu'on n'avait pas fait pour Reine de Chavanges, je le ferais pour sa +fille, pour la mienne. Je la conduirais doucement, mais sûrement, vers +le devoir humain, vers le bonheur féminin, vers l'amour... + +On n'a pas de vocation paternelle, sans avoir en même temps le génie +maternel. Je me sentais élu pour ce double apostolat. J'avais en moi +cette double tendresse. On est bien fort, quand on n'a qu'une idée à +servir. Les entreprises gigantesques, invraisemblables, des prisonniers +perçant des bastilles, s'expliquent. Il leur a suffi de regarder +obstinément, uniquement la muraille épaisse, pour la trouer et s'évader. + +Je ne me sentais pas présomptueux, en répondant devant ma conscience et +devant Dieu, de l'âme de ma fille. + +J'avais désormais un prétexte pour être son père. On ne pouvait pas +m'interdire de me faire aimer, puisqu'elle me devrait de la +reconnaissance. + +Endetter ma fille envers moi, c'était un rêve sublime, fou, qui +m'enivrait. + +En attendant l'heure de sa gratitude réfléchie et volontaire, il fallait +lui enseigner à bien lire, à bien calculer. Je m'appliquai à cette +tâche, et, pour meubler son esprit, j'y entrai, je le fouillai... + +J'ai dit qu'en m'apercevant, Louise avait eu une sorte d'effarement. +Elle ne se rappelait pas précisément qu'elle m'avait vu déjà . J'étais +comme la réalisation étrange d'un rêve. + +Je la laissai dans ce sentiment vague. Je lui parlai comme si je la +voyais pour la première fois. Je m'amusai de cet écho indéfini que le +son de ma voix, éveillait en elle. C'était une innocente rouerie, une +amorce délicieuse de mon ambition paternelle! Elle était ainsi plus +facilement amenée à la sympathie. + +Les autres élèves profitèrent de la douceur que la présence de ma fille +mettait dans mes yeux, sur ma bouche, dans mon cÅ“ur. Tout le monde +m'aima; comment ne m'eût-elle pas aimé? + +On devina bien vite que Louise de Thorvilliers était ma préférée; mais, +outre qu'on trouvait tout naturel que la petite élève privilégiée qui +habitait un pavillon à part, qui n'était pas du petit troupeau commun, +fût l'objet de soins particuliers, comme Louise, par ses progrès, par +son intelligence, se fit bien vite la première place dans la classe, ce +qui aurait pu paraître une faveur ne fut bientôt plus qu'un droit, +garanti par les règles. + +J'allais faire ma classe, comme j'allais autrefois aux offices, en +épurant d'avance mon cÅ“ur par une méditation de foi, d'amour. Je +m'abstenais soigneusement de tout ce qui rappelait le prédicateur +d'autrefois. Je m'appliquais à un parler doux, bonhomme, paternel; mais +en redevenant prêtre, à force d'amour nouveau, je songeais surtout au +maître qui laissait venir à lui les petits enfants, et je portais +quelque chose de divin dans la plénitude de mon bonheur humain. + +Heureux! oui, j'étais heureux; mais ce n'est pas mon bonheur que je +regrette, c'est le spectacle d'un bonheur plus légitime qu'il me +révélait. Avais-je mérité d'être heureux? Je n'ose plus me demander +cela. Si j'usurpais, je jure que ce vol fait à la vie de famille me +laissait sans remords. + +Pendant les premiers temps, je ne voyais Louise qu'aux heures de la +classe; puis, sous le prétexte d'arriver trop tôt, ou de m'attarder, je +la vis dans le jardin de récréation. + +Je fus transporté d'une joie immense le jour où je m'aperçus que Louise +venait jouer volontiers avec ses petites camarades, surtout quand +j'étais là , et je faillis tomber à genoux devant elle, le jour où, +venant directement, peut-être instinctivement, à moi, elle me tendit les +mains, et, avec ingénuité, retrouvant sur sa bouche les mots que je lui +avais appris, elle me dit: _Mon ami_, par erreur, au lieu de me dire: +monsieur! + +Quel livre j'écrirais, quel gros livre, avec ces détails, avec ces +impressions, avec ces riens qui sont des mondes! Chaque année serait un +chapitre, un poème dans un grand poème. Ce fut une conquête graduée, +sans mécompte. De même que je la voyais accourir vers moi, je sentais +son âme rejoindre la mienne et l'étreindre! + +J'éprouvais pourtant une amertume, une angoisse poignante, mais qui +avivait encore les délices de cette vie de désirs continus: c'était de +ne pouvoir serrer ma fille dans mes bras, de ne pouvoir mettre sur son +front le baiser qui brûlait ma bouche, qui me donnait la fièvre; c'était +de n'oser me prosterner devant elle, comme je le faisais, quand elle +était toute petite, dans le bois de Meudon. + +Mais quel scandale, si le maître avait poussé à ce point la familiarité! +Et quel scandale plus effroyable encore si l'on avait découvert que ce +maître audacieux était un prêtre. + +Le secret de mon état était bien gardé. L'aumônier ne me connaissait +pas; les quelques relations que j'avais conservées dans le monde +ecclésiastique ne savaient que mon adresse et ne venaient me chercher +que là . D'ailleurs, devant ces amis, je n'aurais pas eu à rougir d'être +professeur. C'est le plus honnête des métiers qui puissent être exercés +par un homme stigmatisé comme moi. + +Je veillais avec un soin scrupuleux sur ma démarche, sur ma tenue. Il y +allait de mon bonheur. Je savais par le docteur quand le duc de +Thorvilliers était à Paris, quand il devait venir voir sa fille, ou +l'envoyer chercher. Le jour de sa visite, je m'abstenais de venir donner +ma leçon, et, les autres jours, redoutant l'imprévu, j'entrais à +l'institution, pour ainsi dire, à tâtons. + +Les vacances nous séparaient; mais il était fort rare que le duc +s'adjugeât leur durée entière. Il y avait toujours, au début ou à la +fin, une part pour moi. Sous prétexte de répétitions à donner, ou +simplement de visites à madame Ruinet, je venais à l'institution, et je +jouissais alors à mon aise, dans une intimité plus complète, de cette +chère tendresse que Louise ressentait peu à peu pour moi. + +Elle m'aimait, je m'en faisais aimer. Que pouvais-je demander de plus? + +Il avait été convenu que le professeur suivrait ses élèves dans leurs +études ascendantes. De cette façon, je me retrouvais, après chaque +vacance, le maître de ma fille. + +Je ne calculais pas d'avance le jour où Louise quitterait l'institution. +Mais, à tout hasard, je croyais habile d'augmenter l'affinité, de +resserrer l'intimité entre ma fille et moi; quoi qu'il dût arriver, le +lien ne serait jamais rompu entre nous. + +Un seul accident sérieux, au bout de cinq ans, compromit ce bonheur. + +Madame Ruinet, très confuse, m'avoua un jour que les grands sacrifices +qu'elle faisait pour ses enfants avaient à ce point épuisé ses +ressources, qu'elle allait être contrainte d'abandonner son institution. +Il lui fallait, à bref délai, une somme importante pour une échéance. La +vente seule, immédiate, de l'institution pouvait la lui donner. Elle me +prévenait de ce malheur, avant qu'il eût transpiré, pour que j'eusse à +prendre mes précautions et à me mettre en mesure vis-à -vis des +propriétaires nouveaux. + +A cette confidence, j'eus l'éblouissement d'un éclair qui passe sans +foudroyer. Je ne ressentis que la peur rétrospective du danger auquel +j'échappais! + +--Ne vendez pas! dis-je à madame Ruinet, je vous prête l'argent +nécessaire. + +--Vous, monsieur Hermann! + +Elle me croyait très pauvre, parce que je m'efforçais d'être très +simple. + +--Oui, moi! répliquai-je vivement, et je suis très heureux de mettre à +la disposition d'une mère de famille si vaillante, une part du petit +capital qui me reste. + +L'excellente femme savait bien que ce n'était pas uniquement pour elle +que j'offrais la moitié de mon bien; mais sa reconnaissance n'en était +pas moindre, ni moins attendrie. Si jusque-là , en ce qui me concernait, +elle ignorait la vérité, elle dut, à ce moment-là , la soupçonner, sinon +la deviner. + +Elle eut des larmes sincères dans les yeux, et, me tendant la main: + +--Comme vous êtes bon! + +--Je n'ai pas de mérite à cela. + +--Mais si je ne puis pas, plus tard, vous rendre cette somme? + +--Eh bien! vous ne me la rendrez pas; vous m'en payerez l'intérêt, tant +que cela vous sera possible. + +Elle baissa la tête, touchée de mon élan, et presque repentante d'avoir +paru le provoquer. + +--Oh! monsieur, murmura-t-elle, comme les enfants vous forcent à des +sacrifices! C'est pour les miens que je travaille, et que j'accepte +votre offre, sans savoir si ce secours ne sera pas seulement un répit. + +--Vous avez raison, madame, lui dis-je, on doit tout à ses enfants. Ce +sont des créanciers dont la dette ne se prescrit jamais. Les autres +viennent après. N'ayez aucun scrupule. Ne me remerciez pas... Vous +m'avez fait peur tout d'abord, et maintenant vous me rendez heureux. + +Nous nous regardâmes, avec la même émotion. Son angoisse maternelle +était rassurée; mon épouvante paternelle était apaisée... + +Je remis à madame Ruinet, quelques jours après, une somme qui +représentait à peu près la moitié de mon modeste avoir, m'en fiant à la +probité courageuse de cette femme excellente, mais pourtant ne voulant +garder aucune illusion. En même temps que je courais le risque de +m'appauvrir de moitié, je calculais qu'à tout prendre, s'il le fallait, +je donnerais encore, sans hésiter, le reste de ma petite fortune pour +sauver l'institution, pour m'assurer la continuité de cette vie +heureuse. + +Toutefois cette alerte m'avait secoué. Elle me laissa la fièvre sourde +d'un pressentiment, d'une menace. Elle m'avait rappelé tout à coup la +fragilité, pour moi, d'un bonheur qui est le seul réel et durable, même, +ainsi que je l'ai dit, quand ce bonheur s'alimente surtout par les +larmes. + +Madame Ruinet, travaillant, s'épuisant, empruntant pour ses enfants, +peut-être ingrats, à coup sûr égoïstes, mais qu'elle pouvait avouer, qui +étaient publiquement à elle, dont elle savourait les ingratitudes autant +que les tendresses, me faisait envie. On ne pouvait pas plus lui prendre +ses joies que ses tourments. + + * * * * * + +Ce récit s'allonge et je me suis promis de l'abréger. Je ne sais comment +faire, il me semble que j'ai ouvert une source. Ma main veut la +comprimer; mais l'eau jaillit, filtre à travers mes doigts, m'inonde. +Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas laisser le flot m'emporter, +me noyer... + +Louise grandit ainsi, dans cette maison paisible, sous un demi-jour qui +ménageait la sève; sans grand épanouissement, mais sans tristesse. +L'amitié de ses compagnes la préservait de l'impatience d'aimer, et la +tendresse que je voilais près d'elle, autant que je la lui montrais, lui +donnait une satisfaction mélancolique, un peu curieuse d'autres +sentiments. + +C'était là mon but; je ne voulais ni l'éveiller trop, ni lui donner des +goûts de recluse. Sa pensée agissait et je la laissais agir. + +Louise faisait certainement de jour en jour une comparaison plus étroite +et sentait de mieux en mieux que ma paternité intellectuelle doublait, +sans prétendre la supplanter dans son cÅ“ur, la paternité qu'elle croyait +naturelle. + +Je me rends cette justice, et je souffre même cruellement aujourd'hui +d'avoir à me donner ce témoignage, que jamais je n'essayai de diminuer +dans ma fille le respect qu'elle pouvait, qu'elle devait avoir pour le +duc de Thorvilliers. Je croyais mériter davantage ma part, en ne faisant +rien pour la dérober. Je serais sans doute d'autant plus fort contre +Gaston, si jamais l'heure d'une lutte entre nous deux venait à sonner, +que je me serais résigné, sacrifié, que je n'aurais rien tenté contre la +conscience de Louise, rien laissé transpirer de la mienne, qui eût +troublé la pureté de son cÅ“ur. + +Si j'avais agi autrement, c'est-à -dire méchamment; si, profitant de la +liberté de cet asile, des conversations longues, intimes, paternelles et +filiales que nous avions, à mesure que l'enfant devenait une jeune +fille, je lui avais révélé le secret de cette affinité qui me ravissait +et qui paraissait toujours l'étonner; si je lui avais dit ou laissé +deviner que j'étais son père; j'aurais sans doute flétri ses rêves +d'innocence; mais du feu de mon amour, j'aurais cicatrisé la blessure +faite, et ma fille, avertie du piège, défiante de l'homme qui la livre +aujourd'hui, se refuserait à ce mariage odieux, s'évaderait de son faux +devoir, serait libre. + +Elle n'aime pas celui dont on veut lui donner le nom. Elle est soumise, +avec une affection voulue, et non instinctive, à celui qu'elle croit son +père. Chaste, fière, noble, elle va au sacrifice, en pensant seulement +que Dieu la bénit d'obéir, avec la tristesse profonde d'une vraie jeune +fille qui a la vocation de l'existence d'une vraie femme. Elle a pensé à +moi, j'en suis sûr, au vieil ami qui ne peut plus la guider, qu'elle ne +sait où trouver, mais dont la pensée rôde autour de la sienne, tout au +fond d'elle-même, vaguement, sans le savoir, elle me désire; et parce +que j'ai trop veillé sur cette chasteté de son cÅ“ur, sur cette droiture +de son esprit, elle m'échappe, elle peut être perdue! + +Je ne me repens pas pourtant d'avoir agi ainsi. J'ai fait, selon Dieu, +ce que j'avais à faire. Dieu fera-t-il, selon moi, ce qui peut +m'empêcher de désespérer? + +Si demain, pour sauver ma fille, je devais lui crier la vérité, je crois +que la vérité me brûlerait la bouche, comme si elle était un mensonge. + +Louise me parlait souvent du duc de Thorvilliers. De mon propre +mouvement, je ne lui en parlais jamais. Je me bornais à lui répondre +brièvement, discrètement. Une seule fois, pendant la seconde année de +son séjour chez madame Ruinet, par conséquent lorsqu'elle était encore +une enfant, avec l'obstination qu'elle tenait de sa mère, elle voulut me +présenter au duc. Elle mit dans ce désir une insistance telle que je dus +avec froideur lui répondre par un refus très net très catégorique. + +Elle se le tint pour dit. Depuis, elle ne me reparla plus de ce caprice. +Ce jour-là , j'avais certainement ébranlé en elle le respect filial. +J'eus peur de mon triomphe. Elle me regarda de ses beaux yeux pensifs +qu'elle avait hérités de sa mère. Elle comprit que je jugeais le duc de +Thorvilliers, et que je le jugeais sévèrement. Elle me bouda tout un +jour, puis elle revint, le lendemain, aussi caressante qu'elle l'avait +été la veille. Elle me demandait presque pardon d'avoir compromis notre +amitié, en voulant la faire consacrer par son père. + +Ce fut notre seul différend, notre seul secret, plus mystérieux que +notre amitié. Je fus assuré dès lors qu'elle me parlerait jamais de moi +à Gaston. + +Cette vie étrange, simple en apparence, bonne, malgré tout, avec les +phases que provoque le développement régulier, normal d'une belle +intelligence, d'une belle nature physique, dura neuf ans. + +Je comprenais bien que quand elle n'aurait plus rien à apprendre, que +quand son instruction serait aussi complète que le devenait sa beauté, +Louise m'échapperait. Le duc serait forcé de s'en embarrasser, +c'est-à -dire de s'en parer pour le monde. Ce qui avait paru dans le due +de Thorvilliers de l'abnégation paternelle serait regardé bientôt comme +l'égoïsme d'un viveur endurci, que sa fille pouvait gêner, s'il +s'obstinait à la laisser en pension, au delà du terme ordinaire. + +Mais, en m'armant d'avance contre cette séparation, je formais mille +projets pour qu'elle ne fût pas absolue, définitive. + +Louise viendrait voir madame Ruinet. Elle me rencontrerait dans ces +visites. Le duc lui laisserait une liberté relative, sinon absolue, dont +nous profiterions. Peut-être trouverais-je un moyen de correspondre avec +elle! En tout cas, personne au monde ne me défendrait de la voir, de +loin, dans les promenades, dans les églises, dans les musées, dont je +lui donnais le goût par avance. Maintenant que j'avais noué nos deux +âmes, je savais que rien ne pouvait rompre le lien; on le distendrait +tout au plus. + +N'étais-je pas habitué à n'être heureux qu'avec réserve, indirectement? +Le bon docteur était toujours là pour intervenir. Qu'il fût encore +présent, pendant quelques années, cela suffirait pour ménager la +transition heureuse, jusqu'à la liberté complète que Louise obtiendrait +par le mariage, pour établir un moyen de vivre contre lequel rien +ensuite ne prévaudrait. + +Hélas! mon égoïsme reçut un coup terrible. Le docteur me manqua +soudainement. Il ne fut pas malade. Un soir, il s'arrêta de faire le +bien, et dans un soupir de lassitude il exhala son âme. + +J'allais le voir souvent. Elle et lui étaient les deux pôles de ma vie. +En allant de l'une à l'autre, je m'arrêtais à prier pour l'un et pour +l'autre. + +J'arrivai, ce soir-là , une demi-heure après cet évanouissement de +l'excellent homme dans la mort. Je le veillai toute la nuit; j'eus dans +le silence, à travers une méditation austère, un entretien suprême de +mon âme avec la sienne. Je lui demandai de veiller toujours sur moi, +d'entrer en moi, de me soutenir, de me conserver sa protection, car +j'allais être seul désormais. + +Louise avait seize ans. C'était à peu près à cet âge que sa mère m'était +apparue. La vision était pareille. Je ne pouvais voir ma fille cueillir +des roses, ou en porter, sans me souvenir de cette vente de charité où +Reine était venue au-devant de moi. + +Ce fut dans la saison des roses, et avec des roses à la ceinture, que +Louise me fut enlevée. + +Oh! ce jour-là , il était inévitable, mais il pouvait être moins cruel. +Il eut toutes les ironies et toutes les foudres. Je le pressentais, je +le répète, mais je ne l'avais pas prévu si terrible. + +La mort du docteur m'avait occupé trois jours. Je ne l'avais pas quitté, +depuis la minute de mon entrée dans la chambre mortuaire, jusqu'à +l'heure où avec des discours et des fleurs la tombe s'était refermée sur +lui. + +A son chevet, je m'étais souvenu que j'étais prêtre, et je n'avais +semblé qu'un dévot, en priant à côté du prêtre et des religieuses qui +l'avaient gardé. Je m'étais mêlé à la foule qui avait suivi ce grand +homme de bien, et après la cérémonie, un des neveux, son seul héritier, +que j'avais connu chez lui, dans mes visites, m'avait prié de l'aider +dans un premier rangement des papiers essentiels, de ceux qui devaient +plus tard, par leur publication, faire de la gloire avec la grande +notoriété de l'habile praticien. + +Ces trois jours de piété m'avaient semblé trois heures. Ils m'avaient +élevé dans une atmosphère de sérénité triste et fortifiante; je m'étais +reposé de la terre. Je ne supposais pas qu'il eût pu se passer quelque +chose de plus grave, pendant cette courte et douloureuse absence. + +Le quatrième jour, à l'heure habituelle, j'allai donner ma leçon. En +route, je me disais que je préviendrais doucement Louise de cette mort. +Elle l'ignorait sans doute. Mais je boirais ses premières larmes, je les +essuierais, je la consolerais en me consolant. Nous partagerions entre +nous un deuil chrétien qui nous unirait encore plus étroitement... + +Dans la rue, de loin, j'aperçus à la porte de l'institution une voiture +arrêtée, un landau que je reconnus. Le duc était-il venu me devancer et +annoncer à mon enfant qu'elle avait un ami de moins? + +Cette fois, au lieu de m'arrêter, de retourner sur mes pas, je marchai +plus vite. + +La mort du docteur pesa sur moi tout à coup, comme l'annonce, comme le +début d'une série de deuils et de malheurs. + +J'arrivai, haletant, à la porte. + +C'était bien la voiture du duc de Thorvilliers. Ses armes luisaient sur +la portière, et le valet de pied en livrée transportait, de l'intérieur +de l'institution à l'intérieur du landau, des cartons et des paquets. + +Je compris. L'épouvante me retenait fixé au pavé, mais je la violai et +la brisai, sans rien calculer. Comme je me fusse jeté au feu ou à l'eau +pour sauver ma fille, en danger de brûler ou de se noyer, je me +précipitai dans la maison, je courus au parloir. + +Je n'eus pas besoin d'en ouvrir, d'en enfoncer la porte, elle était +toute grande ouverte. Le duc de Thorvilliers, saluant madame Ruinet, +pour prendre congé d'elle, se retirait, emmenant Louise qui, habillée, +coiffée, gantée pour le départ, avec un mantelet autour de la taille, +pâle, ayant pleuré, le suivait. + +Madame Ruinet pleurait aussi. + +Je ne pus étouffer le cri qui m'eût étouffé, si je l'avais retenu. + +Le duc se retourna, tressaillit, pâlit de colère, avec une lueur +menaçante dans les yeux. + +Je m'étais arrêté devant lui, après l'avoir heurté, mais je ne le +regardai pas; je regardais Louise, en la suppliant, en l'interrogeant. +Qu'allait-elle me dire? + +Oh! dans cette minute d'agonie, je vis pourtant le ciel. Je sentis bien +qu'il y avait en elle une tendresse filiale inconsciente, et que pendant +ces neuf années, moi le père déshérité, je m'étais créé une enfant qui +serait toujours à moi! + +Elle eut un mouvement de la bouche, un baiser des yeux, un élan naïf de +tout son être vers moi qui me ravit et me foudroya. + +--J'avais peur de partir sans vous avoir vu, me dit-elle d'une voix qui +eut tout à coup les inflexions de la voix sonore et vibrante de Reine de +Chavanges. + +--Vous partez? balbutiai-je, hébété. + +Le duc intervint, et, de cette voix froide, railleuse quand même, +impertinente dans sa hauteur, que je connaissais: + +--Monsieur est un de vos professeurs? demanda-t-il à Louise. + +--C'est mon maître! répliqua l'enfant avec un enthousiasme de tendresse. + +--Alors faites-lui vos adieux. + +Tout en disant cela de son air le plus froid, le duc se campait, défiant +presque l'héritière des Thorvilliers de commettre sa dignité, dans un +adieu trop sentimental avec un homme de peu comme un professeur de +petites filles. + +Faut-il croire à une fermentation subite du sang? à une pitié du ciel? + +Louise releva ce défi, et les yeux pleins de larmes, avec un sourire +tremblant, mais avec une résolution douce, me tendit les mains et le +front. + +Il m'eût été facile de lui donner, devant ce bourreau de ma vie, un +baiser paternel qui m'eût vengé. Je n'osai pas. J'eus peur de ce front +pur que je n'avais pas effleuré une seule fois, pendant ces neuf années +de tendresse. Je me serais trahi. Je l'aurais perdue davantage. J'étais +comme devant une chose radieuse, ailée, qui peut s'envoler, quand on +prétend y toucher, et qu'on admire avec un désir qui s'immole pour +s'éterniser. + +Je m'inclinai, je lui touchai seulement les doigts; je les sentis +brûlants. + +Gaston retenait sa haine et sa surprise. Lui aussi, redoutait d'aggraver +la scène. Une explosion de moi ou de Louise l'eût obligé à un rôle +tyrannique, manifestement odieux et ridicule. Il voulait m'avertir. + +--Depuis combien de temps monsieur est-il professeur dans votre maison? +demanda-t-il avec plus d'aisance à madame Ruinet. + +--Mais... depuis neuf ans, je crois. + +--Ah! je conçois alors l'émotion de Marie-Louise. Il en coûte de quitter +un vieil ami... Je vous remercie, monsieur, de vous être fait aimer; +c'est faire aimer la science... Venez-vous, ma fille? + +--Oui, mon père! + +S'approchant encore, en baissant de nouveau le front, Louise me dit avec +courage: + +--Au revoir, mon ami. + +Elle passa comme une vision. En froissant son mantelet, elle effeuilla +les roses qu'elle avait à la ceinture, et les feuilles embaumées +tombèrent sur ses pas. Le sang qui afflua à mon cerveau troublait ma +vue. Je vis une traînée lumineuse et rose derrière ma fille, et puis je +ne vis plus rien. + +J'étais adossé au chambranle de la porte, ivre de ma stupeur. Si j'avais +fait un pas à la poursuite de ma fille, je serais tombé. + +Madame Ruinet reconduisit le duc et Louise jusqu'à leur voiture. +J'entendis se refermer la porte cochère, je l'entends encore retentir +avec le bruit de ses ferrailles: ce bruit me frappa la poitrine et me +provoqua. + +Je voulus courir; je serrai les poings; mais je n'eus pas la force. + +Madame Ruinet, d'ailleurs, revenait; elle me barra la route, me refoula +dans le parloir et ferma la porte. + +Cette mère devinait mon supplice. Je tombai dans un fauteuil et je +criai, me tordant les mains: + +--Partie! elle est partie! Pourquoi est-elle partie? Vous saviez qu'elle +devait partir? + +--Non. Le duc est arrivé, il y a une heure, me signifier qu'il emmenait +sa fille; on déménagera le pavillon plus tard. + +--Sa fille! sa fille! m'écriai-je avec fureur; est-ce que vous n'avez +pas vu qu'elle n'est pas sa fille? + +--Taisez-vous! me dit madame Ruinet effrayée. Si on vous entendait! + +--Ah! ce n'est pas elle qui m'entendrait! Et c'est à elle que je +voudrais dire: Mon enfant! mon enfant! + +Que m'importait maintenant mon secret! Je n'y tenais plus. Je vis bien +que s'il n'était pas connu, il était au moins soupçonné de madame +Ruinet. Elle laissa paraître plus de compassion que de surprise, et, ne +me questionnant pas, me laissant pleurer, m'aidant à pleurer, elle +pleura avec moi. + +J'étais, tout à la fois, débordant d'une colère qui était contenue +devant Louise, et qui se fût satisfaite d'une provocation folle, d'une +objurgation implacable, et débordant d'une douleur sainte qui palpitait, +écrasée sous ce ressentiment humain. + +Je me repentais de n'avoir pas essayé d'intimider cet homme qui me +prenait mon enfant pour la haïr, et je me repentais aussi de n'avoir pas +su me contenir assez pour empêcher Louise d'emporter un trouble qui +s'augmenterait et la rendrait malheureuse. J'aurais voulu tout ensemble +la mieux défendre et la mieux céder. + +Une amertume encore se mêlait à toutes ces amertumes, le sentiment de +l'implacable nécessité. Ce qui s'était passé devait se passer. J'aurais +dû m'y attendre. + +Je racontai ma vie à madame Ruinet. Cette mère tant éprouvée pouvait +m'indiquer une espérance. Elle m'écoutait, en comparant son existence à +la mienne, et à certains tressaillements douloureux, à certains +sourires, je croyais sentir que celle que j'avais enviée pour sa +maternité légitime, officielle, saluait au passage ces douleurs sublimes +et idéales de ma paternité clandestine. Moi, du moins, je trouvais dans +la destinée une excuse à mon malheur. Mais elle, pour avoir suivi +simplement, régulièrement, correctement, le chemin ordinaire, elle était +aussi accablée que moi. Le malheur était avec elle dans son tort plus +qu'avec moi. + +Pauvre femme! elle ne put me donner de conseils. Je devais attendre. +Louise était défendue contre ce mauvais père par sa situation même. Un +duc, si pervers qu'il soit, ne séquestre pas, ne torture pas un enfant +comme le ferait un être pauvre, isolé. Il y a tant de témoins qui le +surveillent, sans compter son orgueil! + +J'écoutais ces vaines raisons; je feignais de les accueillir, mais je +revoyais le regard haineux de Gaston qui, en s'adressant à moi, avait +passé comme un éclair sur le front de ma fille. + +Il se vengerait, et je ne pourrais la défendre. Je n'imaginais pourtant +pas cette férocité lâche, ce monstrueux mariage. Je supposais au +contraire qu'il imposerait les langueurs, les hontes du célibat à cette +admirable jeune fille; qu'il prendrait plaisir à laisser s'étioler, dans +un abandon dédaigneux, cette beauté fraîche, cette grâce décente, cet +esprit élevé, cette raison simple et droite. + +Il est plus raffiné dans ses tortures, ce voluptueux de méchanceté. Il +lui plaît que cette innocence soit alliée à cette corruption; que cette +vie épanouie soit gangrenée par ce cadavre; que cette vertu soit +martyrisée; et son orgueil, autant que sa haine, trouve son compte, à ce +hideux accouplement. + +J'ai dit que le duc de Thorvilliers, plus égoïste que méchant, serait +peut-être désarmé par un intérêt qui primerait celui d'une alliance de +sa famille avec celle des princes de Lévigny. Quand je me souviens de +cette soirée, de cette rencontre, de ce qu'il y eut de menace dans son +regard affilé, je me rétracte. L'entêtement de l'orgueil donne la +volonté du crime au plus sceptique, au plus spirituel, comme l'ignorance +la donne au plus fou. + +Peut-être sacrifierait-il les avantages plus grands à retirer d'un autre +mariage à ce désir de se venger, d'en finir une bonne fois avec cette +rivalité entre nous qui se perpétue, avec ce mépris de l'homme écrasé +qui le provoque encore. + +Oui, c'est un crime qui va s'accomplir, et c'est un criminel que je +dénonce. + +Il fut évident pour madame Ruinet et pour moi que le duc de +Thorvilliers, maintenu par l'autorité du docteur, s'était senti libre à +la mort de cet excellent homme, et avait voulu jouir, abuser +immédiatement de cette liberté. Cette conscience éteinte qui n'allait +plus luire au-dessus de ma fille ne menacerait plus cette conscience +trouble. + +Qui sait si Gaston n'espérait pas que la mort, en supprimant le +protecteur visible de l'enfant, démasquerait un protecteur invisible, +mystérieux, qu'il voulait atteindre, piétiner une dernière fois? + +Il a bien calculé sa vengeance; car il a mon cÅ“ur saignant et celui de +ma fille sous son pied. + +Dieu juste, hommes bons, souffrirez-vous cet attentat? + + + + +XXII + + +A partir de ce jour-là , je n'ai plus mené qu'une existence lamentable, +inénarrable. Les douleurs s'y trouvent mêlées à des détails grotesques, +et ma piété paternelle a eu ses mascarades nécessaires. + +Quand il m'arrivait d'apercevoir Louise, j'avais mon aumône de joie; +mais jamais je n'eus le bonheur de pouvoir l'en remercier. + +Tout d'abord, je craignis que le duc ne quittât Paris, pour s'en aller +bien loin, sans laisser de traces; mais il était trop infatué de sa +force, trop certain de me tenir en respect avec cet otage, pour prendre +cette précaution. + +On était à la fin du printemps. Ce fut une raison pour que la voiture de +M. de Thorvilliers fût remarquée au Bois, aux Champs-Élysées, avec cette +fleur de printemps qu'il promenait fièrement. + +La beauté de ma fille fut vite connue. Je lus un jour son nom dans un +journal qui enregistre les succès mondains. Cette célébrité eût ravi un +père comme Gaston. Peut-être que sa rancune contre cette chère innocente +s'étourdit un peu à cette bouffée d'encens. Moi, j'eus honte et j'eus +peur de cette gloire inexorable que les mÅ“urs indiscrètes et frivoles du +jour imposent à la jeunesse. + +Mais Louise, je l'espère, l'ignora toujours; ou bien si on eut le +courage de la lui annoncer, elle n'en prit aucun sujet de coquetterie. +Quand je la voyais passer, je lisais de loin, sur son front, comme dans +un devoir d'écolière, l'imperturbable candeur, voilée seulement d'une +vague mélancolie, que j'avais si soigneusement préservée. + +Mon existence se résumait en ceci: j'espionnais incessamment le duc. + +J'étais toute la journée en faction. Je ne rentrais me coucher que quand +j'étais certain que tout était éteint à l'hôtel de Thorvilliers, et +j'étais à mon poste le matin, guettant le réveil de l'hôtel, comme si, +dans les allures de la domesticité, j'allais surprendre les intentions +du maître. + +Je suis étonné que la police ne se soit jamais inquiétée de ce rôdeur +continuel. Mais la police ne sait que ce qu'on lui apprend et n'a que +les inquiétudes qu'on lui donne. + +Il est vrai, je le répète, que j'étais contraint à toutes sortes de +déguisements. Mais à quoi bon raconter cela? Ce sont les vilenies du +martyre... On devine mon supplice. Tous les matins, en m'éveillant, je +me demandais avec anxiété:--Que va-t-il se passer? où la verrai-je? Tous +les soirs, toutes les nuits, quand je rentrais las de mes courses, +désespéré, si je ne l'avais pas entrevue, ravi et plus disposé encore au +désespoir, s'il m'avait été donné de l'apercevoir, mais certain qu'elle +était à Paris, je remerciais Dieu de cette journée gagnée. + +Tout l'été se passa dans ces transes. + +Une fois, elle alla à l'Opéra; j'y entrai derrière elle, et, placé de +manière à la voir, sans être vu, à ne rien perdre de ses émotions, je +passai une soirée idéale, au spectacle de sa grâce. + +Je ne sais pas quel opéra on chantait. Je n'en entendis rien. Mais, +sourd au bruit, je _voyais_ une harmonie, un poème, une extase monter +dans ses yeux. + +Elle ne se doutait pas qu'elle était admirablement belle; que le duc +l'avait fait parer pour son début; que tous les regards papillonnaient +autour d'elle, comme autour d'un lis. Elle s'abandonnait à son +recueillement. + +Je frissonnai d'épouvante et de joie tout ensemble quand je vis, à un +moment, qu'elle levait les yeux au-dessus d'elle; qu'elle les envoyait +au delà de ce plafond symbolique; qu'une larme brillait dans ses beaux +yeux. La bouche eut une palpitation tendre. + +Je me souvins de cette nuit de délire où j'ai vu sa mère accoudée au, +balcon de la bibliothèque du château de Chavanges, cherchant aussi, avec +le même regard, le sillage d'un rêve de tendresse dans l'infini. + +J'avais calomnié ce soupir et ce regard. Tout mon malheur venait de +cette impiété de mon amour. + +Cette fois, je ne m'y trompai pas; je ne pouvais pas m'y tromper. L'âme +de la mère était sur les lèvres de la fille, et je demandai pardon à +Reine, en bénissant Louise. + +Le duc, solennellement installé derrière Louise, et qui recueillait les +hommages de toute la salle, remarqua sans doute, comme moi, cette minute +d'extase. Il en fut choqué, comme d'une naïveté trop primitive. + +Il ne lui convenait pas que mademoiselle de Thorvilliers eût de ces +élans de l'âme à l'Opéra, surtout quand tous les regards étaient fixés +sur elle. Il se pencha, l'avertit; Louise eut une légère pâleur; le +regard, blessé dans son vol, descendit, s'abattit sur la scène, où des +danseurs faisaient irruption, et alors je remarquai avec douleur la +fixité morne des yeux de mon enfant. + +J'aurais voulu, de l'éclair des miens, transpercer, foudroyer Gaston. + +J'allais, de temps en temps, me reposer et déposer le secret de mes +poignantes inquiétudes chez madame Ruinet. + +La pauvre femme était en disgrâce complète auprès du duc. Louise n'était +pas revenue une seule fois la voir, ne lui avait pas écrit, et comme il +nous était impossible de douter du cÅ“ur de Louise, nous comprenions à +quelle défense elle obéissait. J'appris aussi que des jeunes filles, des +amies de l'institution, avaient essayé vainement de la voir, de lui +écrire. Elles n'avaient pas été reçues, et si les lettres avaient été +remises, on avait défendu à Louise d'y répondre. + +Je commençais à croire que le duc ne quitterait pas Paris et avait +renoncé aux attractions de diverses natures qui, depuis longtemps, le +fixaient presque en Italie, quand, à l'automne, je devinai, à certains +préparatifs dans l'hôtel, que je m'étais trompé et que M. de +Thorvilliers allait partir. + +J'étais prêt à le suivre. + +J'avais réalisé tout ce qui me restait de ma fortune. Je pouvais +l'emporter avec moi. Ce reste était peu de chose. Je l'épuiserais +peut-être à suivre ma fille, à acheter chaque heure que j'allais donner +à cette poursuite; mais quand je serais tout à fait pauvre, je +travaillerais. Le néophyte missionnaire se retrouvait dans le père +affolé; les obstacles n'étaient rien: le but mettait une lumière divine +sur tous les moyens employés. Il ne fallait que de la foi. + +Quelle foi eût rivalisé avec la mienne? Quel but était plus saint? + +Je partis. Je suivis le duc; quelquefois je le devançais, bien sûr de ne +pas perdre sa trace; car je m'appliquai toujours à partir avec les gens +de sa maison, à le rejoindre ou à préparer ses étapes. Je courais moins +de risques d'être aperçu, en ne partant pas en même temps que lui. + +Louise m'eût reconnu parmi les voyageurs des petites places. Mais les +serviteurs d'une si grande maison voyageaient souvent en première +classe, et, quand ils étaient réduits aux secondes classes, ils ne +s'occupaient guère des gens humbles, peu causeurs, tristes et vieux +comme moi. + +J'ai dit, à plusieurs reprises, que le séjour ordinaire et préféré du +duc de Thorvilliers était l'Italie. + +Je n'avais jamais su pourquoi; je l'appris en le suivant. + +Il était engagé dans de grandes entreprises de canalisation agricole en +Lombardie, et il avait à Florence une maîtresse, madame Paola +Buondelmonti qui se prétendait veuve d'un descendant des comtes de +Buondelmonti, les guelfes fameux du onzième siècle. + +Les membres, à peu près authentiques de cette vieille famille, +laissaient dire cette belle personne qui s'était mariée à Rome, qui +était devenue veuve à Venise, sans que son mari eût jamais figuré dans +sa vie. + +Elle n'était pas riche, mais elle était fort belle. Gaston, qui savait +accorder le culte fou de la beauté plastique avec certaines vertus +économiques, réparait discrètement les torts de la fortune envers la +grande dame exilée de sa gloire, mais spéculer sous son inspiration, +pour ne pas s'appauvrir en l'enrichissant. + +Cette liaison est la cause du mariage infâme qui se prépare. Le vice a +engendré le crime. Les spéculations du duc n'ont pas réussi. Sa fortune +personnelle est compromise; il ne peut toucher à celle de sa fille. Mais +ce qui lui est interdit est facile à un gendre. Voilà pourquoi la +Buondelmonti, qui ne voulait pas de cette pourriture armoriée, de peur +de s'y gâter, la fait resplendir sous le rayonnement des millions, aux +yeux d'un spéculateur compromis, et voilà comment Louise, ma fille, +cette vierge dont personne n'est digne, va payer de sa pureté, de son +âme, de sa vie, la rançon du duc de Thorvilliers envers une vieille +courtisane. + +Non, cette monstruosité ne s'accomplira pas. Non, je le jure; je veux le +faire jurer aux honnêtes gens. + +A mesure que, dans ce mémoire, je m'approche de cette boue, tout mon +être, qui s'est calmé au récit de mon amour, de ma douloureuse +paternité, se redresse, se révolte. Non, maintenant que j'ai prouvé mon +droit à aimer, je veux prouver mon droit à haïr. Il faut que la justice +sorte éclatante, invincible, de ce récit. + +Le duc alla directement de Paris à Rome. Il avait des réclamations, des +demandes à faire au gouvernement italien. + +A Rome, Louise eut la permission de visiter les églises, les musées, les +ruines. Je n'osais la rejoindre dans ces promenades intéressantes; elle +m'aurait vu; la dame qui l'accompagnait et qui me connaissait bien, +m'eût dénoncé. + +Je me privai donc, par prudence, de ce bonheur nouveau et délicat, de +voir s'épanouir ce sentiment du beau, que je m'étais efforcé d'éveiller +en elle. Mais, quand elle sortait d'une de ces églises, d'un de ces +musées, je surprenais de loin un éclair radieux sur son doux visage, +parfois, une émotion grave et la trace d'une larme. + +Le duc mettait une complaisance qui n'était que la mise en scène de son +calcul à se promener en voiture, aux heures réglementaires de la fashion +romaine, au Pincio ou au Corso. Sous le prétexte de montrer le beau +monde de Rome à Louise, il montrait Louise au beau monde. C'était le +chef-d'Å“uvre dont il était fier, comme d'un Raphaël, qu'il faisait +apprécier par ces collectionneurs de chefs-d'Å“uvre. + +Je jouissais de ces promenades, et sachant que le duc partirait un jour +ou l'autre pour Florence où était sa maîtresse, pour Milan où était le +siège de son entreprise, je rêvais la bonne fortune d'une absence de +lui, qui me permettrait, non pas d'aborder ma fille, et de m'en faire +reconnaître, mais de m'en approcher avec plus de sécurité et de la voir +plus à mon aise. + +A Rome, bien des choses m'étaient faciles. J'y avais fait plusieurs +séjours pendant ma vie apostolique. J'y avais laissé, au Vatican même, +des amis puissants qui auraient pu me venir en aide, et si ce mariage +qui me menace avait dû se faire à Rome, même depuis que le pape est +dépossédé de sa souveraineté, j'aurais pu l'empêcher. + +Mon interdiction eût été facilement levée, et si un scrupule que je ne +voulais pas vaincre ne m'eût empêché de reprendre l'habit +ecclésiastique, j'aurais pu, à Rome, me déguiser en prêtre, pour exercer +plus commodément ma fonction paternelle. + +C'est à Rome que je fus exactement renseigné sur les intérêts que le duc +avait en Italie, et ce fut un cardinal de mes amis qui me raconta la +liaison de M. de Thorvilliers avec la Paola Buondelmonti. + +Un jour, j'étais dans le Corso, sur le trottoir, derrière deux jeunes +gens, élégants, qui à un angle de la place Colonna regardaient défiler +les équipages, quand, au moment où la voiture découverte du duc de +Thorvilliers passait, j'entendis un de ces deux promeneurs dire, en +français, à son compagnon, en montrant Louise: + +--Oh! la belle jeune fille! + +J'eus une brusque palpitation. Je me penchai et regardai de côté le +jeune homme qui parlait ainsi. + +Je crois que si j'avais surpris dans son air, la moindre marque d'une +admiration frivole, galante, impertinente, je l'aurais détourné, par une +intervention quelconque. Mais il y avait dans les yeux de ce jeune +Français une surprise si pieuse; il saluait si bien, sans qu'elle l'eût +aperçu, cette vision qui passait; il la suivit d'un regret si visible, +si touchant, qu'au lieu d'être irrité et jaloux, je fus attendri. + +Je restai à ma place et j'écoutai. Après un silence, le même jeune homme +dit à son ami: + +--Toi qui habites Rome depuis deux ans, sais-tu son nom? + +--C'est mademoiselle de Thorvilliers. + +--Ah!... c'est là le duc? + +Il y eut un accent de dédain craintif, de peur involontaire, dans ces +paroles. + +Bon jeune homme! J'aurais voulu lui serrer la main, le remercier de ce +qu'il paraissait avoir des raisons de ne pas estimer le duc! + +J'appris, en écoutant, que l'interlocuteur de ce sympathique jeune homme +était secrétaire d'une des deux ambassades françaises, et que c'était à +ce titre qu'il avait vu le duc de Thorvilliers, soit au palais Farnèse, +soit au palais Colonna. Quant au jeune homme lui-même, il était arrivé +le matin de Florence. Il connaissait le scandale de la liaison du duc +avec la Buondelmonti, et après avoir renseigné, sur ce point, son ami, +il ajouta avec animation: + +--J'espère bien que le duc ne promènera pas aux Cascine sa maîtresse +avec cette belle enfant. + +--Qu'est-ce que cela te fait? répliqua l'autre. + +--Cela m'offense dans mes idées de pudeur et de fierté. + +--Te voilà bien, mon poète! + +--Poète si tu veux! Je ne connais pas cette jeune fille; je la vois pour +la première fois. Je jurerais qu'elle a l'âme aussi belle, aussi pure +que son visage, et je sais que son père est un vieux mauvais sujet. +Voilà pourquoi je me révolte d'avance à la pensée que la Buondelmonti +peut vouloir servir de chaperon à cette enfant... Elle semble toute +jeune... Viens la voir encore. + +Et riant d'un bon rire qui résonna dans mon cÅ“ur, il entraîna son ami. + +Je les suivis. J'étais curieux de connaître ce jeune homme que l'autre +traitait de poète et qui devinait si bien ma fille! + +Poète! j'avais cru l'être aussi, à l'âge de ce jeune inconnu, dans mes +années d'innocence, d'amour pur, de premier élan! Ma poésie ne m'avait +pas préservé d'un grossier prestige de mes sens. J'avais commencé à +admirer Reine de Chavanges de la même façon que ce jeune homme admirait +Louise. Mais s'il était digne d'elle, je me jurai bien qu'il ne se +tromperait pas comme moi, aux apparences et que, dût-il voir cet ange +assis un jour à côté de la Buondelmonti, il n'en conclurait pas la +possibilité d'une atteinte à l'innocence de ma fille. + +Mais, ne pouvait-il pas empêcher ce rapprochement, ce sacrilège? + +Je m'informerais: je saurais quel était ce jeune Français. + +Qu'on ne s'étonne pas de cette promptitude de ma part à adopter ce beau +premier venu. Le captif accueille toutes les chances d'évasion, et +j'étais captif, dans le désert de ma vie, avec le bonheur de mon enfant, +entrevu comme une terre promise... + +Je suivis ces deux jeunes gens. Ils eurent bientôt rejoint la voiture du +duc qui s'avançait à son rang dans la foule. Je vis l'inconnu contempler +Louise, aspirer pour ainsi dire cette lumière souriante qui se dégageait +du visage de mon enfant. + +Quand, arrivée à la place du Peuple, la voiture prit un trot rapide et +s'éloigna, le jeune contemplateur resta un instant immobile, puis se +décida à prendre le bras de son ami pour s'y appuyer. Son cÅ“ur alourdi +lui donnait un peu de lassitude. + +Je l'entendis qui disait: + +--Oui, elle est bien belle! Elle est bien pure! Heureux celui qui en +sera aimé! + +--Tâche que ce soit toi. + +--Heureux celui qui l'aimera! continua-t-il avec un soupir et sans +répondre à son ami, oui, bien heureux, même s'il doit souffrir et mourir +de n'être point aimé! + +Je portai vivement mes mains à mes yeux pour retenir des larmes, et pour +m'empêcher de saisir ce jeune homme, de l'obliger à se retourner, de +l'embrasser, de lui dire: + +--Vous avez raison. Ce serait un grand bonheur d'être aimé d'elle. C'en +est un d'être torturé de l'amour qu'on a pour elle. + +Je le bénis de toute mon âme, je le suivis encore et je sus où il +demeurait, me réservant d'apprendre son nom, par cette police officieuse +et irrégulière qu'on trouve à sa disposition, dans tous les coins des +grandes villes d'Italie. + +Le lendemain, les jours suivants, je retrouvai le même inconnu à la même +place, guettant la même vision. + +Il revint seul. Il avait la pudeur de sa curiosité, de son amour +naissant. Je l'aimai encore pour cela. + +Il me tardait de le connaître, de savoir si mes rêves paternels qui +battaient de l'aile pouvaient s'envoler avec les siens. Sans doute, pour +arriver à la réalisation, il y avait de grandes difficultés à vaincre, +en admettant les convenances de fortune, de famille. Comment faire +agréer ce prétendant par le duc, et comment, surtout, serais-je certain +qu'il serait aimé par Louise, en n'étant pas repoussé par M. de +Thorvilliers? + +Si le roman qui commençait à Rome pouvait s'y dénouer, j'espérais bien, +ainsi que je l'ai dit à propos du mariage infâme qui se prépare, faire +jouer des ressorts assez puissants pour que le duc, sans soupçonner mon +intervention, fût dominé et conduit par elle. + +Le but qui surgissait tout à coup me donnait de nouvelles angoisses; +mais m'excitait à la vie. + +Comment! après avoir meublé l'âme de ma fille, j'aurais le bonheur +d'aider à son mariage, de lui donner un ami jeune, beau, intelligent, +sans doute de bonne naissance, de belle fortune? + +On ne fait pas de si grands rêves, sans les enrubanner de toutes sortes +de folies. Quand l'âme d'un père s'ouvre à cet horizon du mariage de son +enfant, il entre par cette ouverture toute sorte de fleurettes, de +marottes, de petits riens qu'un vent pousse et fait tourbillonner. + +Je m'appliquais à aimer celui qui serait aimé de ma fille. Je le dotais +de toutes les vertus qu'il trouverait dans Louise. Je me disais que +puisqu'il avait des amis dans les ambassades, il était d'un monde où +l'on recrute des diplomates. Pas de difficultés de ce côté-là . Il serait +un futur ambassadeur. + +Je faisais aussi des souhaits plus ambitieux, moins vaniteux, et je +m'exposais à retomber de plus haut. + +Quoi! J'aurais un fils, et par ce fils, plus tard, qui sait? J'aurais ma +fille! Quand le mariage serait conclu, quand Louise serait émancipée de +cette paternité pesante du duc de Thorvilliers; quand, à la faveur des +souvenirs d'autrefois, je serais entré dans l'intimité de son ménage, +j'aurais peut-être un jour, dans une heure de causerie, d'effusion, le +droit de laisser deviner quelque chose de mon secret! + +Mais si ce bonheur était trop grand, trop égoïste, si je devais me +l'interdire, pour empêcher Louise de voiler le souvenir pieux qu'elle +avait de sa mère, et pour l'empêcher d'avoir honte ou horreur de ma +paternité sacrilège, je pourrais du moins me confier à l'ami, à celui +qui l'aurait reçue de moi!... Mais non. Je ne dirais rien. Je resterais +dans mon ombre; je les contemplerais à mon aise dans leur bonheur, sans +le leur faire payer par un sacrifice à leur conscience. Je serais +toujours, jusqu'à la fin, jusqu'à la mort, le vieux maître, seulement le +vieux maître, et cela me suffirait. + +Voilà les folies que je remuais en moi, pendant que, me dissimulant dans +la foule, je regardais de loin ce charmant jeune homme, ce poète qui +faisait son rêve en regardant ma fille. + +Il me fut facile, ayant appris son nom, de faire prendre des +renseignements sur sa famille. + +J'appris qu'il s'appelait Jules de Soulaignes, qu'il était de petite +noblesse champenoise. Personnellement, il n'avait pas une très grande +fortune. Il était le seul enfant de la comtesse de Soulaignes, restée +veuve à vingt ans. Après avoir été élevé soigneusement par sa mère, une +femme intelligente et lettrée, comme il était incertain sur le choix +d'une carrière, il s'était décidé à voyager, continuant ou commençant à +s'instruire réellement, travaillant, prenant des notes, allant, dans +chaque pays, consulter les bibliothèques. + +J'ai su depuis qu'à Florence il avait passé des semaines entières dans +cette magnifique bibliothèque Laurentienne que Michel-Ange a dessinée +pour les érudits éternels. + +Un de ses oncles, le marquis de Montieramey, devait lui laisser tous ses +biens et prétendait même, par une adoption, lui laisser tous ses titres. + +Jules de Soulaignes pouvait donc devenir un bon parti, très acceptable +pour un vaniteux et un calculateur, comme le duc de Thorvilliers. Il +était pour moi un parti désirable. Père dans des conditions humaines, +normales, je n'aurais pas voulu d'autre gendre. Son instruction, ses +dispositions studieuses, graves, m'eussent répondu de sa raison. La mère +sérieuse et instruite qui l'avait élevé, et qui l'abandonnait avec +confiance aux hasards de la vie, bien certaine qu'il ne s'égarerait pas, +me répondait de son cÅ“ur. + +Le vieux cardinal de mes amis, dont j'ai parlé, avait fait venir de +France pour moi, tous ces renseignements, qui me comblaient. Il restait +à savoir quelles pouvaient être les intentions du duc de Thorvilliers. +Le doute me prenait à cette question. + +Je ne croyais pas à la tendresse possible de Gaston pour ma fille. Mais +cette affectation qu'il mettait à la promener, comme son luxe, comme une +élégance de plus dans sa vie, m'indiquait bien que s'il était désireux +de s'en débarrasser aussitôt qu'il le pourrait, il voudrait assurément +en tirer parti pour sa vanité. + +J'ignorais alors la gêne, les désastres du duc, et je n'osais pas, dans +mes préventions, aller jusqu'à le supposer capable d'un crime, comme +celui qu'il veut commettre. Je comptais sur son égoïsme. Le comte de +Soulaignes était d'assez bonne famille, après tout, et avait assez +d'espérances, pour n'être pas, aux yeux du monde du faubourg +Saint-Germain, un gendre indigne du duc de Thorvilliers. + +Sur cet échafaudage de calculs, je dressais, j'édifiais l'autel où je +voyais Louise s'agenouiller, avec l'attendrissement d'un cÅ“ur vierge qui +va docilement au-devant de l'amour, voilé par le devoir, et je bénissais +Dieu de cette merveilleuse rencontre, de cette récompense qu'il +accordait à ma sollicitude, du couronnement magnifique qu'il donnait à +mon supplice. + +Un jour, Jules de Soulaignes ne se trouva pas à son poste habituel. Je +ne le vis, ni au Pincio, ni au Corso, ni dans les jardins Borghèse, et +pourtant la voiture du duc parcourut tous ces lieux de rendez-vous. + +Elle passa à l'heure habituelle, Louise comme la veille, comme toujours, +avec son sourire vague, ingénu, plus triste que gai, avec ses beaux yeux +noirs comme ceux de sa mère, regardant sans chercher personne, et le +duc, renversé indolemment, ne s'interrompant de répondre à des saluts +que pour bâiller. + +Que signifiait cette absence? Qui avait retenu M. de Soulaignes? Le +lendemain il ne reparut pas davantage. + +Je m'informai à son hôtel. Il était parti. Ce fut un désappointement +cruel, une surprise aiguë. + +Je n'osai pas aller trouver le secrétaire d'ambassade, ami de Jules de +Soulaignes, et pourtant je songeai à cette démarche. Mais peut-être cet +amoureux fier et pudique avait-il gardé son secret! Était-ce la santé de +sa mère, celle de son oncle qui le rappelait en France? Était-il allé +demander le consentement de madame de Soulaignes? Il était aussi +impossible qu'il eût renoncé à Louise, qu'il lui était impossible de ne +plus l'admirer. + +Je ne m'expliquai rien, mais je souffris beaucoup. Les semaines se +passèrent, les mois aussi. Le duc passa une grande partie de l'hiver à +Rome. Il fit deux ou trois absences très courtes, et Louise ne sortait +pas. J'en vins à souhaiter chaque fois le retour de Gaston. + +Je n'apercevais plus ma fille que derrière la grande vitre d'une +fenêtre, au premier étage d'un palais, où le duc avait loué un +appartement. Il me semblait que Louise était plus triste. + +Vers la fin de l'hiver, le duc quitta Rome pour Milan. Louise eut des +curiosités nouvelles à satisfaire, des églises, des musées, des +promenades à visiter. J'étais sur sa route, de la même façon, invisible +et voyant bien. Je surpris le même éveil de l'esprit dans ses yeux, le +même éclair sur son front, puis les mêmes mélancolies, les mêmes ennuis, +combattus par la raison. + +Deux fois je rencontrai Gaston sans ma fille. Il avait dans sa voiture +formée une femme que je reconnus aussitôt, d'après ce qu'on m'avait dit. +C'était la Buondelmonti. Que venait-elle faire? pourquoi avait-elle +quitté Florence? Venait-elle chercher le duc? enlever ma fille? Le +pressentiment de ce qui se passe aujourd'hui m'effleura. + +Je frémis à la pensée qu'elle était peut-être descendue dans le même +hôtel que le duc de Thorvilliers. Mais non, elle habitait seule. Je les +suivis, et j'eus des raisons de supposer qu'elle ne vit pas Louise; que +celle-ci ne lui fut pas présentée. + +Je pensais obstinément à Jules de Soulaignes. Saurait-il qu'il devait +venir à Milan? Pourquoi ne venait-il pas? Devais-je perdre ma confiance +en lui? Son mépris pour le duc avait-il triomphé de son admiration pour +Louise? Me faudrait-il, aux raisons que j'avais de haïr Gaston, ajouter +encore celle-là ? Sa mauvaise réputation compromettrait l'avenir de mon +enfant, comme sa dépravation inconnue avait perdu celui de ma fiancée. + + + + +XXIII + + +Je ne sais pas à quelle imprudence pouvait me pousser ce regret, presque +insensé, d'un jeune homme rencontré quelquefois, et qui était, sans que +je lui eusse adressé la parole, mon fils d'adoption. + +J'avais des envies folles de lui écrire, à tout hasard, en France, des +lettres mystérieuses, le rappelant en Italie. Je regrettais de n'avoir +pas fait, pendant mon séjour à Rome, la visite qui m'avait tenté, à son +ami, le jeune secrétaire d'ambassade. Car c'était celui-ci qui avait eu +la première inspiration d'un conseil à Jules de Soulaignes, en lui +nommant ma fille, en l'exhortant à l'aimer. Il aurait bien le moyen de +le faire revenir, si je me confiais à lui. + +J'écrivis à madame Ruinet. Mais que pouvait-elle! Elle ne sut même pas +me dire si M. de Soulaignes était rentré en France. Elle n'avait trouvé +aucun intermédiaire pour avoir des renseignements sur lui. + +Ah! ce cher et vaillant cÅ“ur, je l'invoquais, je l'aspirais à tous les +bouts de l'horizon. Je me reprochais d'avoir été timide, maladroit, et, +lui donnant, dans ce lointain inaccessible, plus de vertus sans doute +qu'il n'en possédait, je le pleurais au dedans de moi, comme l'idéal de +bonté, de force, de courage, d'amour honnête et profond que le père le +plus ardent à marier sa fille, le plus jaloux de son bonheur, pût rêver. + +J'étais ainsi successivement initié à toutes les misères sublimes de la +paternité. + +Ce fut un supplice dans un autre que ce regret du jeune homme parti. Je +m'en voulais, comme si je l'eusse chassé, en ne prenant aucune +précaution pour le retenir. + +Combien de fois, rentré chez moi, me dévorant de cette âpre inquiétude, +ayant peur d'être devancé par Gaston dans le choix d'un mari pour ma +fille, n'ayant pas songé jusque-là que l'heure de la marier dût venir si +tôt, je priai Dieu, avec transport, de me renvoyer ce fiancé, et après +ces prières, combien de fois ne me suis-je pas dit, avec une âcre +amertume, qui soulageait ma douleur en la faisant crier: + +--Que demandes-tu, misérable? Tu n'as pas plus le droit d'être père que +tu n'as eu celui d'être amant? Tu t'es retranché toi-même du nombre des +hommes qui sont maris, pères de famille! Tu as douté de l'amour, et tu +n'as que toi à invoquer, amour deux fois maudit, dans ta fidélité et +dans ton parjure! Prêtre sacrilège, qui te sens encore prêtre, en étant +devenu homme, amant adultère, de quel droit espères-tu jouir d'une +paternité usurpée? + +Ces cauchemars du repentir, ces élans de mon amour transfiguré et ces +menaces d'une sorte d'enfer, ces alternatives étaient les visions +apportées de Rome. Là , j'avais vu des prélats sourire à mon +interdiction, et me proposer en plaisantant de m'absoudre de péchés plus +graves que les miens. Là , j'avais vu les humbles du clergé, les petits, +les moines, tremblants, devant la menace d'une damnation éternelle pour +moins que cela! + +D'ailleurs toute tendresse profonde est craintive, et ma tendresse +paternelle doublée par ces préoccupations de mariage devenait maladive, +fiévreuse, et s'exaltait dans ce pays où rien n'est tempéré. + +Un soir, à Milan, j'étais dans un café, sur la place de la Scala, à +l'heure du spectacle, regardant les voitures qui déposaient des +spectateurs devant le péristyle, m'attendant à voir passer et descendre +le duc de Thorvilliers et Louise; car je savais que la représentation +annoncée était une des dernières de la saison, que le théâtre allait +faire sa clôture annuelle, et j'avais prévu que le duc, qui avait sa +loge, se croirait obligé d'y venir. + +Tout à coup, je découvris, appuyé contre une des colonnes de l'entrée, +un jeune homme qu'il me sembla reconnaître. + +Lui aussi attendait. + +Je ne pus maîtriser mon émotion. J'eus une griserie subite. Je me levai, +je quittai le café, et marchant avec précaution pour ne pas être aperçu +de Louise ou du duc, si leur voiture arrivait en même temps que moi au +péristyle du théâtre, je rejoignis le jeune homme; je me plaçai à deux +pas derrière lui. + +C'était bien Jules de Soulaignes, mais il était changé, pâle, maigri. Je +lui pardonnai, m'imaginant que je lui en avais voulu. Sa figure +expliquait son absence et la justifiait trop. Il avait été malade, bien +malade; il l'était encore. J'eus une pitié qui me fit oublier tout. Il +regardait avec des yeux enfiévrés, dans la même direction que moi. +J'aurais voulu lui dire: courage! elle va venir! + +Enfin, la voiture tant attendue déboucha de la place. Le duc en +descendit d'abord, et Louise, légère, enveloppée d'un voile sur sa tête +nue, s'en échappa et disparut, comme une étoile qui sombre, dans le +sillon opaque fait par les curieux ordinaires, de chaque côté de la +porte d'entrée. + +Nous l'avions trop peu vue. Jules de Soulaignes poussa un soupir de +tristesse, mais aussi d'allégement. Sa vision n'avait été qu'un éclair, +mais c'était la chère vision. + +Il se retourna, ayant peur que son soupir n'eût été entendu. + +Il heurta son regard au mien. Je lui souriais, et subitement, entraîné +par une force invincible, sans réfléchir à l'étrangeté de ma démarche, +je lui dis: + +--Vous avez donc été malade, monsieur de Soulaignes? + +Il tressaillit, me regarda avec plus d'attention, cherchant mon nom, mon +visage. J'ajoutai aussitôt: + +--Ne cherchez pas, monsieur; vous ne me connaissez pas; mais, moi, je +vous connais. + +Il fronça les sourcils, sa curiosité devenait défiante, menaçante. Je +continuai, baissant la voix et me penchant vers lui: + +--Oui, monsieur, je sais pourquoi, à Rome, vous regardiez tous les jours +passer la voiture du duc de Thorvilliers, et je sais pourquoi vous êtes +ici maintenant... + +Une stupeur d'épouvante dilata ses yeux. + +--Qui vous a dit?... balbutia-t-il. Puis, s'excitant à la colère:--De +quel droit vous permettez-vous?... + +Il n'acheva pas. + +Je souriais, mais avec une offre si visible de mon cÅ“ur, et j'avais sans +doute si peu l'air d'un indiscret, d'un espion, d'un intrigant, que +perdant aussitôt son air de résistance, M. de Soulaignes reprit d'un ton +plus doux, presque suppliant: + +--Qui êtes-vous, monsieur? + +--Un vieil ami de mademoiselle de Thorvilliers, qui voudrait devenir le +vôtre. + +Un éclair de sympathie passa dans les yeux du jeune homme; mais il se +défiait toujours un peu et m'interrogeait toujours du regard. + +--Vous vous étonnez, lui dis-je, de me voir si bien informé d'un secret +que vous n'avez confié qu'à un ami, ou qu'à votre mère? La chose est +toute simple. Il vous est arrivé une première fois de penser tout haut +dans le Corso, à Rome, quand la voiture du duc passait. J'ai recueilli +cette pensée. J'étais là pour regarder dans la voiture la jeune fille +que vous avez admirée à haute voix. Il m'a été bien facile de vous +comprendre et, vous ayant compris, de savoir qui vous étiez. Depuis +lors, nous nous sommes rencontrés, sans que vous vous en soyez douté, +aux mêmes endroits, pour jouir du même spectacle... C'est aussi pour +cela que nous sommes ici tous les deux... A votre âge, et quand on est +poète, car je sais aussi que vous êtes poète, on retient mal ses +secrets. D'ailleurs, il y en a qui ne peuvent rester dans l'âme. Ils la +traversent comme une lumière et s'en échappent, pour rayonner au dehors. +Vos yeux parlent quand vous vous taisez, et moi le vieux maître, qui +veux être le père de mon élève, je ne puis pas plus retenir mes regrets, +mon amitié, ma tendresse pour cette enfant que vous ne pouvez retenir +votre amour. Voilà pourquoi je vous aborde sans être connu de vous. Je +me nomme Louis Herment; j'ai été pendant neuf ans le professeur de +mademoiselle de Thorvilliers; je puis vous parler d'elle. Voulez-vous +être mon ami? + +Jules de Soulaignes m'écoutait avec une surprise ardente, naïve. Il +paraît que mes yeux étaient aussi éloquents que les siens. Il ne se +méprit pas à mes paroles. Il vit toute ma sincérité. Son amour devina le +mien, en lui donnant un caractère d'adoption paternelle qui le +rapprochait de la vérité. J'étais son confident nécessaire, comme il +était pour moi le fils souhaité. + +Quand j'eus fini, il me dit simplement, d'une voix tremblante: + +--Je vous crois, monsieur. Je vois que je n'ai rien à vous apprendre. + +--Vous vous trompez, répliquai-je, en passant familièrement mon bras +sous le sien et en l'attirant hors du péristyle, vous avez à me dire +pourquoi depuis huit mois je ne vous ai rencontré ni à Rome, ni à Milan; +pourquoi vous revenez avec ce visage pâle. + +--J'ai quitté Rome pour aller tout confier à ma mère, repartit avec la +même simplicité le jeune homme, et si j'ai tant tardé à revenir, c'est +que j'ai bien souffert, c'est que j'ai pensé mourir. + +--Mourir! parce que votre mère... + +--Oh! ma mère ne m'a rien refusé, dit-il en m'interrompant; mais je +dépends, pour mon état futur dans le monde, des bontés d'un oncle... + +--Oui, je sais, de M. le marquis de Montieramey, qui vous laissera sa +fortune et vous dotera. + +Jules eut un faible sourire. + +--Ah! vous savez cela aussi? + +--C'est ce qu'il y a de plus facile à savoir. Il fallait bien que je +m'informasse de vos espérances pour vous aider à réussir. + +--Mes espérances! soupira le jeune homme avec tristesse. Ah! monsieur, +elles seraient odieuses, s'il me fallait les attacher à la mort d'un +oncle que je vénère, que j'aime! Mais elles sont mortes depuis qu'il m'a +signifié qu'il ne consentirait pas à une alliance avec la famille du duc +de Thorvilliers. + +--Que lui reproche-t-il? Le duc est de grande naissance; il a un beau +nom. + +--Sans doute; mais mon oncle est un puritain en royalisme. Il s'est +exprimé sur les variations politiques du duc avec une sévérité +implacable. + +--Sa fille n'a pas d'opinion; elle n'a rien trahi? + +--Non... mais... + +--Quoi donc?... + +Jules de Soulaignes était redevenu très pâle. Il hésitait à continuer. +Je fus saisi d'une peur secrète. + +--Osez tout me dire, mon ami, je suis un vieux confesseur. + +Il me plaisait de dire la vérité, sans me trahir. + +Alors, Jules de Soulaignes, avec un embarras qui tenait surtout à sa +douleur, me raconta ce que j'ignorais et ce qui me flagella d'un nouveau +et terrible remords. + +Il paraît qu'il avait couru, dix-huit ans auparavant, à la naissance de +Louise, des bruits fâcheux sur la duchesse de Thorvilliers. Reine, par +ses allures, par les libertés philosophiques de son salon, avait heurté, +plus d'une fois, les jansénistes de l'aristocratie. On avait été surpris +de sa maternité tardive et on l'avait malignement commentée. Les +absences de Gaston fortifiaient ces commentaires. Pourtant on n'en +voulait pas beaucoup à la mémoire de la duchesse. Dieu l'avait jugée. Le +monde dévot ne prétendait plus rien. Mais on gardait rancune au mari des +torts que s'était donnés sa femme, pensant bien qu'il les avait trop +subis, après les avoir provoqués par sa conduite. On le savait engagé +dans des spéculations, retenu aussi en Italie par des liens équivoques. +M. de Montieramey ne voulait pas que son neveu eût un jour pour +quasi-belle-mère la vieille Paola Buondelmonti, et subît en attendant, +comme beau-père, un mauvais sujet renégat de sa cause, de la trempe du +duc de Thorvilliers. + +Les grâces de Louise étaient indifférentes à ce vieillard prévenu contre +les grâces de la défunte duchesse. Il était de ceux qui croient par +préjugé, avant la science, aux influences fatales de l'hérédité. Il +refusait donc obstinément de rien donner, de rien promettre pour ce +mariage. Jules de Soulaignes, désespéré de ce refus, sachant l'inutilité +d'une résistance ou d'une insistance, avait pleuré avec sa mère, s'était +tordu, pendant huit mois, dans un désespoir qui l'eût poussé au suicide, +s'il n'eût eu la vocation des héros qui les force à retourner à la +bataille, pour y élargir leurs blessures. + +Après s'être bien convaincu qu'il ne pouvait guérir, il était revenu +pour aimer encore, toujours, pour souffrir sans relâche de cette vue +d'un rêve inaccessible, pour aspirer au seul bonheur qui lui fût permis, +et qu'il avait proclamé, en voyant Louise pour la première fois, +l'ineffable supplice de se sentir consumé par un sentiment qui n'a rien +des égoïsmes vulgaires. + +Voilà ce que Jules de Soulaignes me raconta, dans un angle de la place +de la Scala, en se détournant de temps en temps pour regarder le +théâtre; comme s'il eût redouté que ces confidences, faites à mi-voix, +pénétrassent à travers les murs et allassent troubler, comme un +reproche, celle qui devait inspirer son courage, et ignorer toujours ses +tortures, ou, comme s'il eût espéré qu'un rayon d'elle pût s'échapper du +théâtre et venir le récompenser! + +Je l'avais écouté avec une tristesse profonde. Je m'étais cru châtié +jusque-là . Je me trompais. Le châtiment véritable commençait, et +celui-là , je ne pouvais le renier. J'étais puni dans ma fille. + +Cette sainte, cet ange, ce lis, gardait une vapeur flétrissante autour +d'elle, qui était comme la buée de ma faute. + +C'était en vain que je m'étais appliqué à épanouir en vertus ses +dispositions natives; par le fait seul de son origine soupçonnée, elle +était impliquée dans une sorte de mépris. + +L'adultère, le plus excusable, le moins criminel, porte toujours ses +fruits de cendres. + +Hors du sacrifice absolu, de la rectitude étroite, il n'y a pas de +bonheur assuré. + +Le coupable n'est pas seulement poursuivi, mortifié dans son orgueil par +le sentiment de sa faute; il n'a pas seulement la morsure de sa +conscience, l'appréhension du dédain public; il lui faut encore sentir +qu'il a porté malheur à l'innocence, qu'il a profané l'avenir dont il +attendait sa consolation, son absolution. + +A cause de moi, ces deux enfants s'ignoreraient toujours et devaient +s'ignorer. Louise passerait à côté du bonheur, aussi certain que peut +l'être celui de la vie, pour aller vers le hasard, et ce jeune homme +naïf, ardent, loyal, que j'aurais voulu appeler mon fils, me maudirait, +s'il apprenait mon secret, et serait malheureux uniquement pour avoir +aimé ma fille innocente et belle! + +Il se méprit à ma compassion. Il n'y vit que de la honte; il n'y vit pas +des remords. + +Je le rassurai, pour me rassurer moi-même. En attisant sa foi, je +rallumais la mienne. + +Il était impossible, lui disais-je, que la jeunesse, l'honneur et +l'amour, quand ils étaient en face de la jeunesse, de la pureté, ne +fussent pas attirés par un aimant irrésistible. Le marquis de +Montieramey n'avait que des préventions qui se dissiperaient à la vue de +Louise, et quand Louise serait à Paris, il faudrait bien que le marquis +la rencontrât un jour, et, s'il la rencontrait, pourquoi n'en serait-il +pas charmé? + +Intérieurement, en disant cela je pensais que s'il fallait après tout +que j'allasse me confesser, m'humilier devant ce vieillard rigide, je +n'hésiterais pas. En apprenant ma vie, il n'aurait plus de rancune +contre la mémoire de Reine; il ne redouterait pas les influences +héréditaires. Sa générosité s'échaufferait à l'idée de cette première +victime morte de sa faute, à l'idée de cette seconde victime dont le +sort dépendrait en partie de lui. Il mépriserait davantage le duc de +Thorvilliers, et il me prendrait en pitié... Je retrouverais les sources +perdues de mon éloquence. Ne puisais-je pas autrefois à un amour infini +dont je savais maintenant le nom? + +Mais, insensé que j'étais, ce vieillard aurait horreur de l'amour d'un +prêtre, comme Reine de Chavanges elle-même s'en était trouvée +empoisonnée. Il ne persisterait qu'avec plus de hauteur dans son +refus... + +Alors, mon égoïsme paternel sortait de ces rêves utopiques, pour rêver +une solution féroce mais pratique. Le marquis de Montieramey était bien +vieux; Louise était bien jeune. L'oncle de M. de Soulaignes n'attendrait +pas le mariage de son neveu; ma fille pouvait attendre le bonheur. + +Ce qui était essentiel, urgent, c'était d'empêcher le duc de +Thorvilliers de hâter l'heure de marier Louise. + +J'espérais maintenant qu'il ne lui serait pas facile de se débarrasser +de sa paternité. Ces préventions vagues, ces préjugés flottant autour de +Gaston et de Louise seraient pour d'autres que le marquis de Montieramey +des raisons d'hésiter. Celui-là , Dieu merci, n'était pas le seul qui eût +de la fierté, de l'entêtement, dans le faubourg Saint-Germain. Gaston +aurait l'ambition d'une alliance considérable, et cette ambition-là nous +donnerait du répit. + +Peut-être ne serait-il pas imprudent de mettre Jules de Soulaignes sur +sa route. Il saurait bien vite, s'il ne le savait déjà , que ce jeune +homme hériterait un jour du marquis de Montieramey. Ce serait une Å“uvre +d'une diplomatie profonde et permise, que d'avoir indirectement pour +allié celui-là même auquel nous voulions enlever Louise. Gaston +travaillerait pour sa vanité, et moi pour le bonheur de mon enfant. + +Ces pensées multiples m'assaillaient à la fois, et corrigeaient +l'amertume de mes remords, pendant que je pressais les mains de Jules de +Soulaignes dans les miennes. J'aurais voulu l'embrasser pour sa douleur, +et pour cette foi déchirée mais vivace qui le ramenait en Italie. + +Je l'exhortai de mon mieux. Je voulus lui persuader que tout n'était pas +désespéré et qu'il devait agir comme si le consentement de son oncle eût +précédé ses démarches. Ne pouvait-il trouver dans ses relations, en +Italie ou en France, un introducteur auprès du duc de Thorvilliers? + +Au nom du duc, ce fier et doux jeune homme éprouvait une répulsion +instinctive. Il acheva de m'initier aux désordres financiers et moraux +de Gaston. Cette démonstration ne pouvait rien ajouter à mon mépris; +mais elle me donnait des espérances. Si le duc pouvait arriver à +convoiter l'héritage futur, imminent, du marquis de Montieramey, il +serait favorable aux prétentions sentimentales de l'héritier. + +Pour toute réplique à mes exhortations, à mes conseils, à mon amitié, +Jules s'écria: + +--Si j'étais sûr d'être un jour aimé par elle, je supporterais tout, +j'affronterais toutes les humiliations, je consentirais à tous les +sacrifices. + +J'aurais voulu pouvoir lui crier: + +--Elle vous aimera, puisque je vous aime! + +Notre entretien se prolongea jusqu'à la sortie du théâtre. + +Nous suivîmes de nos regards accouplés la voiture qui emportait le duc +et ma fille, et quand elle eut disparu, dans le calme d'une belle nuit +d'Italie, nous laissâmes respirer nos deux cÅ“urs, suffoqués du chemin +qu'ils avaient fait. + +Jules avait confiance en moi. Il m'acceptait candidement pour ce que je +prétendais avoir été, un maître, un professeur. Il ne cherchait pas au +delà de mes paroles. La sincérité de ma tendresse pour Louise, la +volonté que j'avais de les rapprocher, de les unir, lui donnaient une +certitude. + +Quand nous nous séparâmes pour nous revoir tous les jours, il était +résolu, et moi, j'avais gagné, à mon tour, un appui dans cette +conscience jeune, enthousiaste, poète, comme avait été la mienne, au +début de mon amour. Je recommençais le poème enchanté de ma jeunesse, et +cette fois, je me promettais bien de n'en pas laisser compromettre le +dénouement par ma faute. Je m'aiderais, et le ciel m'aiderait. + +Je n'ai pas à raconter les deux années qui suivirent. Elles eurent peu +d'événements, et les mêmes soucis. Le duc alla à Florence, y resta +longtemps; mais il fut évident pour nous qu'il veillait sur lui-même. Il +calculait que le meilleur moyen de tirer un jour, par le mariage, un +excellent profit d'une jeune fille qui le gênait, c'était de ne pas la +compromettre publiquement avec la Buondelmonti. + +Il fut correct d'apparence. S'il n'avait pas redouté la censure du +faubourg Saint-Germain, il eût renvoyé Louise à Paris; mais il n'osa +pas. + +Jules de Soulaignes était avec moi, partout où le duc de Thorvilliers +voulait être. Il s'était laissé persuader. Les relations manquaient en +Italie pour la présentation projetée. Celle-ci n'eut lieu qu'après deux +ans d'attente, en France, pendant un séjour qu'y fit Gaston, il y a dix +mois. + +Rien encore n'avait transpiré des projets honteux de mariage qui avaient +pu être formés dans les tête-à -tête avec la Buondelmonti. Peut-être n'en +avait-il pas été encore parlé entre les deux complices. + +Louise avait reparu à Paris avec cet achèvement de beauté que sa mère, à +son âge, avait rapporté de Rome. Seulement l'assurance de son âme était +plus calme, le sourire de ses yeux plus triste, sa grâce plus résignée. + +Jules de Soulaignes fut présenté au duc, qui ne se méprit pas à +l'intention cachée de cette démarche. + +Il avait sans doute le tarif de l'héritage de M. de Montieramey; car il +accueillit fort bien, ainsi que je l'avais espéré, le jeune héritier. + +Allais-je avoir raison? Jules eut dès lors une confiance presque +superstitieuse en moi. + +Dans une visite au duc, il avait rencontré Louise, ne lui avait pas +adressé la parole, l'avait saluée en traversant un salon. Elle lui avait +fait la révérence, et il était heureux. Cela lui suffisait. + +Il accourut pour me raconter cette faveur de la destinée. Il +s'imaginait, sans doute, que je regardais moins bien que lui ma fille; +car il me l'a peignit avec une exaltation qui me ravissait. + +Le duc, en la reconduisant, les avait, en passant, présentés l'un à +l'autre. Est-ce que je pouvais comprendre cela? Est-ce que je pouvais +m'initier à la profondeur de cette joie? Présenté, par le père! +c'est-à -dire, autorisé à la saluer, et peut-être, quand ils se +rencontreraient dans un salon, à lui parler! + +Jules n'était plus pâle, et l'anxiété qui le tiraillait encore avait des +échappées superbes dans une espérance juvénile. Par instants, le +printemps chantait seul dans ce cÅ“ur naïf, et j'écoutais avec +recueillement, avec une ineffable mélancolie, cette chanson sublime. + +Louise n'allait guère dans le monde, parce que le duc n'aimait plus à y +aller. Mais elle allait à l'Opéra où M. de Thorvilliers avait sa loge. +Il lui était facile, quand il s'asseyait à côté d'elle, de faire des +envieux, sans avoir à se mettre en garde contre des médisances, et +c'était toujours un sujet d'étonnement pour nous, mais aussi un sujet +d'espérance, que cet isolement dans lequel s'épanouissait cette belle et +pure beauté. + +Le roman de ma jeunesse avait tenu tout entier dans deux ou trois +épisodes. Des roses offertes, des roses jetées, et c'était tout. Le +roman de Jules de Soulaignes, s'il est clos, ce que je ne veux pas +croire, ce qui serait un blasphème, aura eu trois chapitres: cette +révérence que Louise lui a faite dans le salon de l'hôtel de +Thorvilliers et deux autres rencontres que je vais dire. + +Un jour, le marquis de Montieramey se promenait au Bois, dans son coupé, +avec son neveu. + +C'était un piège préparé par Jules. Il lui avait fallu bien de la +stratégie pour arranger cette promenade. En me la racontant, ce cher +fils m'a décrit les alternatives de terreur et de joie par lesquelles il +avait passé, pendant cette délicate négociation; puis, quand on fut dans +le bois, il avait fallu encore une diplomatie savante pour que le vieux +marquis consentît à faire uniquement le tour du lac, comme un vulgaire +élégant. + +Jules savait bien à quelle heure précise la voiture du duc passait. Ce +jour-là , par une faveur spéciale de la Providence, par un sourire de +Dieu, le duc n'était pas dans sa voiture. Louise avait pour +l'accompagner la vieille dame qui avait été placée auprès d'elle à son +entrée dans l'institution de madame Ruinet. + +Quand Jules de Soulaignes vit venir de loin la voiture, il eut un +battement de cÅ“ur terrible. C'était, croyait-il, le pauvre enfant, sa +destinée qui allait s'accomplir. Mais il avait mis son oncle en belle +humeur, et il ne fallait pas lui donner le soupçon d'une surprise +préparée, en faisant soupçonner son émotion. + +M. de Montieramey lui avait donné, pendant la promenade, sur les dames +de son monde qu'il avait saluées, toutes sortes de détails biographiques +et héraldiques, comme les vieillards les aiment. + +En retour, malgré sa rigidité habituelle, il avait questionné un peu son +neveu sur quelques mondaines qui l'avaient effarouché par leurs allures +et leur toilette. Jules, ravi de cette curiosité, la satisfaisait avec +une lâcheté héroïque, voulant conquérir le droit de son amour honnête, +pur, en corrompant ce sage vieillard. + +Le marquis avait la tête à la portière et regardait, quand un +encombrement du défilé obligea la voiture découverte du duc de +Thorvilliers à stationner tout près de la sienne. Le vieux gentilhomme +ne put apercevoir le chiffre ou les armes des panneaux, tant les +attelages étaient pressés les uns contre les autres; mais il vit Louise, +et ne vit qu'elle. + +--Ah! la belle jeune fille! dit-il, sans se retourner vers son neveu +qui, haletant, les mains jointes, penché vers lui et caché par lui, +écoutait avidement. + +Jules eut un éblouissement en entendant l'exclamation même qui lui était +échappée à Rome, au Corso, en apercevant ainsi Louise. + +Le vieux marquis ajouta, à mi-voix: + +--Qui est-elle? + +La voiture du duc, dégagée de l'encombrement, venait de passer. Le +marquis alors se retourna vers son neveu pour en avoir la réponse. Il +fut frappé de la pâleur du jeune homme. Jules ne poussait pas la ruse +jusqu'à se rendre pâle; c'était bien naïvement qu'il tremblait, qu'il +avait peur. + +--Qu'as-tu donc? demanda le marquis. + +Jules s'arma d'un grand courage, et doucement: + +--Cette jeune fille que vous trouvez si belle, mon oncle... + +--Dis si charmante et si honnête! + +--Oui, mon oncle, si pure et si belle, c'est précisément celle dont vous +n'avez pas voulu pour nièce. + +Le marquis tressauta. + +--Mademoiselle de Thorvilliers! + +--Oui, mon oncle. + +Le marquis avec un élan involontaire serra la main du jeune homme: + +--Ah! mon pauvre enfant, je comprends la peine que je t'ai faite. + +Il n'en dit pas plus, sous le coup de l'émotion qui l'avait saisi; il +devint rêveur pendant toute la promenade, ne regarda plus les femmes qui +passaient, tenant la tête baissée et son regard intérieur fixé sur la +vision qu'il emportait. + +Il paraît qu'en arrivant à son hôtel, il embrassa son neveu, comme on +embrasse son fils, et lui dit avec une légère et tendre ironie: + +--Sais-tu que tu es un garçon bien obéissant... si tu m'as obéi! + +Jules rougit. + +--Va, je te pardonne, continua le vieillard subitement attendri, et toi, +me pardonnes-tu? + +Jules eut l'héroïsme de ne pas profiter avidement de ce repentir +touchant. Il le trouvait si beau, si bon, qu'il craignait de le calmer +en s'en servant trop vite. + +La conversion persista, et le soir encore, ayant gardé son neveu près de +lui, M. de Montieramey mit la conversation sur le compte de Louise. Il +gardait sa fascination. + +Quand Jules de Soulaignes me raconta cela, je fus presque terrifié, +comme devant un miracle. L'espérance était trop éblouissante. Toutes les +fois que la vie m'avait fait de pareilles avances, elles n'avaient été +que le masque fleuri d'un abîme. + +Pourtant mon cÅ“ur paternel fléchit sous l'effusion chaude de ce jeune +homme enivré. + +--Je vous l'avais bien dit! répondis-je avec un sourire, mais le cÅ“ur +retenu et comprimé par un pressentiment. + +Il fallait que le marquis fît la demande, ou du moins se mît en rapport +avec le duc de Thorvilliers. Mais le charme en se prolongeant +conservait-il assez de force pour éteindre dans l'esprit du vieux +marquis les rancunes qu'il gardait envers le gentilhomme infidèle à sa +foi politique? + +Jules se troublait à l'idée d'une démarche pareille et, sa délicatesse +venant en aide à son embarras; il s'imaginait qu'on profanerait son +amour, en faisant précéder d'une démarche positive, officielle, +l'assurance de bonheur qu'il voulait obtenir de Louise. + +--Si je pouvais lui parler! me disait-il, en éveillant en moi l'envie +furieuse de les entendre, d'être là quand il la verrait, quand il lui +parlerait, quand elle répondrait. + +Depuis plus de trois ans, j'avais dans l'oreille, dans la poitrine, le +son de la voix de ma fille; depuis plus de trois ans, j'avais dans le +front l'étincelle de son dernier regard, de son adieu. Toutes les fois +que je l'avais rencontrée, j'avais cherché à surprendre de loin le +regret, la tristesse particulière que lui avait laissée notre brusque +séparation. Il m'avait semblé que cette mélancolie s'évaporait et était +remplacée par une autre. Était-ce encore à moi, était-ce à quelque ami +jeune, nouveau, inconnu, rêvé, qu'elle pensait? Ah! si moi, aussi, +j'avais pu lui parler, l'entendre? S'il m'avait été donné, mettant en +présence ces deux enfants dont les âmes se devineraient, de jouir tout à +fois de leur amour, et de la reconnaissance que ma fille en aurait +envers moi! + +Je ne pouvais conseiller à Jules, maintenant, rien d'audacieux. Je +savais par expérience que rien ne garantit un amour vrai contre +l'embrasement. + +Susciter l'amour, sans la certitude du consentement de M. de +Thorvilliers, c'était susciter le malheur. + +Mieux valait encore cette mélancolie de mon enfant, cet ennui de sa +jeunesse, qu'une floraison subite qui pouvait être suivie d'un âpre coup +de vent. Je me souvenais de sa mère, je me souvenais de moi. + +Je ne savais comment Jules pourrait atteindre son rêve, et je me sentais +surtout impuissant à l'aider, même d'un conseil. + +Au bout de quelques jours d'agitation inutile, il m'annonça, le cÅ“ur +battant, les yeux battus que son oncle était décidé à une démarche, à +une visite. + +Le marquis se sentait devenir faible. Avant de mourir, il voulait voir +son neveu marié, et il voulait cet ange à son chevet, pour lui ouvrir le +ciel qu'elle entr'ouvrait. + +Il était retourné au Bois avec son neveu. Il avait bu encore le philtre +de cette beauté candide, et cette innocence, de mon enfant avait profité +au duc de Thorvilliers. On ne pouvait plus le mépriser autant, quand il +était à côté d'elle, dont l'innocence s'épandait autour d'elle. + +Une fois, le duc en croisant la voiture du marquis, remarqua un sourire +sur les lèvres de M. de Montieramey. C'était une avance du marquis. Le +duc salua à son tour, avec une sorte d'affectation, parce que les +promeneurs étaient nombreux et qu'il lui plaisait d'être vu échangeant +un salut courtois avec un vieillard considérable dans le faubourg, avec +le grand _pénitencier_ de ce monde-là . + +Une indisposition de M. de Montieramey qui, d'ailleurs, paraissait sans +gravité, retarda de quelques jours la démarche parfaitement résolue. + +Était-il temps encore de conjurer le malheur qui se masquait, pour +avancer de plus près et frapper plus sûrement? Sans ce retard, Louise +serait-elle aujourd'hui madame de Soulaignes? + +Était-ce le pressentiment qui faisait Jules si inquiet, et qui le +rendait rebelle à des conseils de patience qui me coûtaient un effort? + +Un matin, celui que, tout bas, j'appelais mon fils, et à qui je +m'amusais même à donner tout haut ce nom, en lui parlant, par prétention +apparente de vieillard, accourut chez moi, de bonne heure. Il était +radieux. En me disant bonjour, dès le seuil de la porte, il secoua des +rayons dans mon cabinet de travail. Sa figure fine, volontiers sévère, +avait un gonflement, un épanouissement quasi enfantin. + +Quand le bonheur complet nous prend à l'improviste, il nous dépouille +jusqu'à la sève, de toutes nos écorces, qui sont nos cicatrices, et +l'arbre rajeuni n'est plus qu'un rameau. On devient enfant, quand on ne +voit plus le mal. + +--Qu'est-ce qui vous arrive? m'écriai-je, électrisé par cette lumière. + +Je crus qu'il venait m'annoncer le consentement du duc de Thorvilliers. + +--Venez avec moi, nous allons la voir! + +Il m'avait pris les mains et m'attirait. + +--Où donc? + +--Je vous raconterai cela, en route. Je n'ai su qu'hier au soir que je +pourrais, à mon aise, la contempler pendant une heure... une heure! +concevez-vous cela?... Je ne suis pas un égoïste; j'ai pensé à vous. Je +vous ai fait votre part; venez. + +--Mais le duc? + +--Il ne sera pas là ... il ne va pas à la messe, même à une messe de +mariage. + +--Une messe de mariage? + +--Oui, à la Madeleine, Georges de Pérusset, le fils de l'ancien +conseiller d'État, un de mes camarades, se marie avec la fille d'un +agent de change, mademoiselle Sommer... Il paraît que c'est une amie de +pension de mademoiselle de Thorvilliers. + +--Oui, une de mes élèves. + +--Eh bien, mademoiselle de Thorvilliers est demoiselle d'honneur. Je +l'ai appris hier seulement, en allant féliciter Georges. Il m'a annoncé +cela, sans paraître y attacher d'importance, négligemment, mais avec une +intention de vanité. Songez donc! la fille d'un duc au mariage d'une +fille de financier! Comme je lui pardonne ce mouvement d'orgueil! Le duc +s'est excusé de ne pouvoir assister à la cérémonie; mais il a accordé à +madame Sommer, qui est venue le lui demander, l'honneur qu'on attendait +des souvenirs de pension... Pensez donc! la fille d'un agent de change +pour un spéculateur! La cérémonie est pour aujourd'hui, midi... Venez! + +--Il n'est que dix heures! répondis-je en souriant à ce bel +enthousiaste. + +--C'est vrai; mais il y aura beaucoup de monde. Il faut être bien placé +pour la voir, et puis, si nous trouvons le temps long, nous prierons en +attendant. + +Il disait cela, en riant, les yeux étincelants de piété. + +--Oui, nous prierons! lui répondis-je, attendri de ce qu'il disait et de +ce qu'il présageait. + +Je partageais son délire, mais avec une méfiance secrète du réveil. + +Il faut bien que je l'avoue. Le prêtre, qui ne s'est jamais suicidé en +moi, profite de toutes les occasions de revivre librement. Par un accord +qui choquerait sans doute des consciences dévotes et qu'elles +flétriraient comme une profanation, mais qui me semble sans impiété, +j'associe, en toute circonstance délicate, ma paternité humaine à ma +paternité spirituelle. + +Il me semblait tout naturel de bénir ma fille dans une église, et si +Dieu ne m'y foudroyait pas, à ce moment d'extase, c'est qu'il faisait +descendre son pardon sur le prêtre devenu père. + +Je me flagellerai de ma faute, tant que je vivrai; mais je ne puis +répudier comme une honte cette innocence que j'ai donnée au monde. + +Jules de Soulaignes acheva de m'enivrer par avance en me disant: + +--C'est à la Madeleine que j'espère me marier. Mon oncle, je le sais, +tient à son église... La voir là , par avance, agenouillée devant l'autel +où je la conduirai, quel rêve! + +Oui, c'était un rêve trop beau. Il frappait ses mains l'une contre +l'autre, les joignait, les faisait craquer; il marchait dans mon +cabinet, transporté, fou! Il n'y tenait plus. Moi, j'avais de la peine à +me contenir. + +J'entendais dans les oreilles, dans mon cÅ“ur, les orgues de l'église, et +je m'apprêtai à partir, comme pour une répétition du mariage de mon +enfant. + +Tout ce que je pus obtenir de Jules et de moi, ce fut d'aller à pied, +jusqu'à la Madeleine, pour fatiguer notre force et n'être point trop en +avance. Nous fûmes encore obligés d'attendre près d'une grande heure. + +Nous attendîmes dans un recueillement et un tremblement égal, sans nous +communiquer aucune pensée. J'avais sur les lèvres toutes sortes de +formules de prière; j'en cherchais d'autres qui ne m'eussent pas servi, +dans mes fonctions ecclésiastiques. + +J'avais prêché autrefois à la Madeleine; je voyais la chaire béante qui +m'invitait à y monter, à y porter, comme aux premiers temps chrétiens, +ma confession publique, à attester ceux qui m'écouteraient que, si +j'avais été coupable, je n'avais peut-être pas démérité de bénir ma +fille. + +Pourquoi racontai-je ces vertiges de mon cÅ“ur et de ma foi! + +Hélas! quand je pense que c'est précisément à la Madeleine que +l'horrible et sacrilège parodie de mariage doit s'accomplir, je me dis +que rien n'aura manqué, comme ironie, à l'atrocité de mon supplice. +Pauvre Jules de Soulaignes! Est-il retourné depuis ce jour-là à +l'église? Oserait-il y retourner avec moi? + +La Madeleine s'était peu à peu emplie d'un monde bruyant, jaseur, +curieux, élégant, qui, comme nous, attendait. + +Quand les bruits du dehors, les avertissements de la hallebarde du +suisse, le chant triomphal de l'orgue nous avertirent de l'entrée du +cortège, je craignis tout à coup que, revenant sur sa décision, le duc +ne fût venu, par un instinct de méfiance, pour garder ma fille, jusque +dans la maison de Dieu, qui avait été ma maison, et dont il ne m'avait +peut-être pas suffisamment chassé, ou bien qu'il eût défendu à Louise de +venir. + +Mais non, c'était surtout là qu'il m'eût défié de la lui prendre, et +c'était surtout là qu'il me menaçait encore et qu'il ne me craignait +pas, moi, le prêtre interdit. + +On sait ce que sont ces grandes cérémonies. + +Nous nous étions placés très en avant, mais de côté, sur la ligne même +où devaient s'agenouiller les demoiselles d'honneur, non loin de la +place que Louise occuperait. + +Nous la cherchâmes des yeux. Il ne la vit pas avant moi, j'en suis sûr. +Mais je le sentis qui me serrait fortement la main, quand je cherchais +la sienne. Nous échangeâmes un regard qui nous fortifiait encore, et +nous n'eûmes pas un mot à nous dire. + +Mon Dieu, qu'elle était belle et jolie! C'était une fête pour elle, une +délivrance, une fête qui ne troublait pas sa candeur, mais qui +soulageait son âme, comprimée par la solitude. + +Il serait puéril, il serait surtout sacrilège à moi de la décrire. +Sais-je seulement comme elle était mise! Je ne sais qu'une chose: elle +était un chef-d'Å“uvre de maintien, de toilette, et dans sa parure de +jeune fille du grand monde, un chef-d'Å“uvre d'ingénuité et de grâce. Je +retrouvais l'écolière, la communiante, la petite sainte, ma fille. La +tutelle du duc de Thorvilliers ne lui avait rien appris, ou plutôt +n'avait rien gâté de ce qu'elle ignorait. + +En s'avançant, elle promenait un long regard autour d'elle, par ce +besoin des cÅ“urs religieux de prendre immédiatement possession de tous +les sanctuaires où leur piété va s'épanouir. + +Elle donnait le bras à un jeune homme quelconque; elle était vêtue de +blanc, je m'en souviens, comme la mariée. Je lui vis, moi, une couronne +d'étoiles sur la tête, et Jules de Soulaignes, sans doute, lui vit une +couronne de fleurs d'oranger... + +Nous n'avions, ni l'un ni l'autre, songé à un incident des messes de +mariage qui nous fît frissonner d'une épouvante joyeuse, quand nous +vîmes Louise quitter sa place, prendre des mains du suisse une bourse de +velours et s'apprêter à quêter. + +Elle allait venir à nous; elle allait nous voir tous les deux ensemble! + +Je regardai Jules de Soulaignes. Il devint très pâle. Il était debout, +appuyé sur une chaise, et la chaise tremblait sous le tremblement de sa +main. Moi je sentais mes genoux fléchir. + +Comme je m'entendais, naturellement, mieux que lui au rituel, j'en +profitai pour m'agenouiller à propos. Je n'aurais pu me tenir debout. + +Elle passa dans les rangs des invités, et l'ondulation des têtes qui la +saluaient ou la regardaient, me semblait un hommage rendu à sa +souveraineté virginale. Elle dut remonter pour venir à nous. Il nous +faudrait nous retourner pour lui donner notre offrande... Je pensais à +cela, et je calculais que si je me retournais d'avance je la voyais plus +longtemps, je la prévenais de la rencontre, je rendrais celle-ci moins +brusque; mais si je ne la prévenais pas, le mouvement serait plus naïf, +plus éloquent, plus doux. + +Qu'on m'excuse de m'attarder à ces puérilités de l'amour paternel... +c'est ma dernière cueillette de fleurs au bord de l'abîme... + +Au milieu de cette délibération, j'entendis tout à coup la hallebarde du +suisse, sur le marbre recouvert d'un tapis. Je perçus bientôt le +froissement de la robe de mousseline; et j'imaginai comme un parfum qui +la précédait et m'annonçait son approche. + +--Pour les pauvres, s'il vous plaît, dit le suisse. + +C'était par cet appel que ma rencontre avec Reine avait commencé. La +fille m'apparaissait sous la même invocation que sa mère! + +Je crus que j'allais mourir, quand je vis son bras mignon tendu vers moi +avec la bourse ouverte. Je fus lent à lui tendre mon offrande; je me +tournai doucement. + +Elle leva les yeux pour me remercier et s'arrêta interdite. La sainteté +du lieu retint le cri que je vis serpenter sur sa bouche; ses joues se +colorèrent doucement; son regard s'agrandit. Elle me disait visiblement +par son silence palpitant:--C'est vous! c'est vous!--Tout ce qu'elle +m'avait donné autrefois de respect, tout ce qu'elle m'avait promis +d'amitié, de reconnaissance, de tendresse, elle me le donnait. + +Pour les pauvres, s'il vous plaît! Cet appel l'avait-il plus attendrie? +Elle me savait pauvre et vidait son cÅ“ur en silence dans le mien... + +Oui, oui, j'en atteste Dieu qui était entre nous, dans cette minute +sublime, comme à la minute d'adieu dans l'institution de madame Ruinet, +elle eut l'éclair direct, l'instinct filial. Si elle l'eût osé, elle +m'eût tendu le front, et je n'aurais pas craint d'y mettre le baiser qui +depuis tant d'années me brûle la bouche. + +Mais je voulus mériter ma joie paternelle par un grand sacrifice, et me +reculant un peu, démasquant Jules de Soulaignes, je le désignai par un +geste involontaire de protection, en posant ma main sur son épaule. + +Louise le reconnut, rougit davantage. Son sourire hésitant, confus, +pudique et tendre, se répandit en lumière nouvelle sur son visage. + +Elle parut comprendre pourquoi nous étions là , tous les deux; pourquoi +je lui montrais ce jeune homme dont elle savait le nom, dont je lui +garantissais la loyauté. + +Elle reçut l'offrande de Jules en baissant les yeux; elle l'en +récompensa, en les couvrant pour un remerciement muet, elle nous fit une +grande révérence et passa. + +Ce fut une scène, infinie dans un éclair. Nous étions penchés naïvement +pour la suivre du regard, et dans un mouvement qu'elle fit, à trois pas +de nous, pour se garer d'une chaise qui interceptait le passage, elle se +retourna, nous regarda encore, puis, continua sa quête, nous ayant versé +de nouveaux trésors dans un regard. + +Quand, la quête finie, elle eut repris sa place, je la vis qui +s'agenouillait et qui priait. Je crus même m'apercevoir qu'un de ses +doigts dont elle voilait son visage, se recourbait mystérieusement, dans +la main, pour arrêter une larme, qu'elle ne voulait pas laisser glisser +sur sa joue. + +La messe s'acheva; l'orgue donna le signal et le brillant cortège se +dirigea vers la sacristie, en entraînant l'assistance. Louise me chercha +de loin, par un regard qui planait; nous nous vîmes, et comme toute mon +âme était dans mes yeux, toute son amitié attendrie rayonna dans les +siens. + +Par un accord tacite, nous étions restés tous les deux à notre place. + +Il n'y avait plus dans l'église, que les étrangers au mariage, les +indifférents, les curieux. Je dis tout bas à Jules de Soulaignes: + +--Vous êtes l'ami de M. de Perusset; pourquoi n'allez-vous pas à la +sacristie? + +Il grelottait, et ses yeux étaient troublés. + +--Venez avec moi, me dit-il du ton suppliant d'un enfant peureux; vous +êtes l'ancien maître de la mariée. + +--Non, non, je ne peux pas, répliquai-je. + +--Et moi, je n'ose pas. + +Nous nous comprenions si bien! Alors, pour nous affranchir, nous +sortîmes lentement de l'église, emportant chacun nos cÅ“urs lourds, qu'un +sourire avait fait déborder. + +Nous restâmes sous la colonnade, en haut des marches, sans échanger une +parole. Que nous serions-nous dit? + +Nous attendîmes parmi les mendiants qui se pressent toujours sur le +passage des heureux ou des affligés. N'étions-nous pas aussi des +mendiants insatiables? + +Après une demi-heure de cette attente, les portes s'ouvrirent à deux +battants, et sur le tapis de velours rouge, qui descendait jusqu'au +trottoir, la noce défila orgueilleusement. Louise passa devant nous; +c'était à ciel ouvert; son cÅ“ur pouvait s'entr'ouvrir. + +--Au revoir, mon bon ami, me dit-elle de cette voix que je n'avais pas +entendue depuis trois ans, et qui avait pris plus de sonorité profonde. + +Elle me tendit la main qui tenait aussi un bouquet. + +Elle ne regardait pas Jules, mais elle savait bien qu'il était à côté de +moi, qu'il la dévorait de son adoration. + +Je pris la main de ma fille et, brusquement, je la portai à mes lèvres. +Le bouquet imprudemment secoué tomba devant nous. Jules se baissa +vivement pour le ramasser. Louise le reprit avec un beau sourire qui +était plus qu'un remerciement, et descendit radieuse le grand escalier. + +Quand la foule nous permit, à notre tour, de descendre, nous pleurions, +mais avec une joie triomphale dans le cÅ“ur. + +Je m'aperçus que mon jeune ami avait gardé une fleur du bouquet. +L'avait-il ramassée? l'avait-il arrachée? J'eus l'héroïsme de ne pas la +lui disputer; c'était mon devoir paternel. + +La fleur n'était pas une rose. Elle ne porterait pas malheur à Jules de +Soulaignes, comme les roses que j'avais ramassées dans le jardin de +Chavanges. + + + + +XXIV + + +Ce que fut pour nous la fin de cette journée ensoleillée dès le matin, +on le devine. J'ai hâte d'arriver au réveil. + +Jules de Soulaignes me reconduisit à pied, jusque chez moi; nous avions +besoin de fatigue. Il était reconnaissant autant qu'il était heureux; il +me remerciait à m'épouvanter de sa reconnaissance, et pour tant il ne +savait pas toute sa dette. + +Nous fîmes encore bien des projets; nous fixâmes ceux qui étaient faits +depuis longtemps. Le rêve était à notre portée, le mariage d'où nous +venions, était un prélude, un accord des harpes, dans le ciel, avant +l'union que le ciel allait bénir. + +Le marquis de Montieramey était mieux portant, et Jules espérait qu'il +pourrait faire le lendemain même la démarche annoncée. + +Le lendemain, j'attendais, dans l'après-midi, la visite quotidienne de +Jules, avec d'autant plus d'impatience qu'il viendrait, ou m'annoncer la +bonne nouvelle, ou supputer avec moi les chances, les certitudes de +notre bonheur. + +Quand je dis notre bonheur, je tiens à répéter, une fois de plus, que je +consentais à faire ma part secrète et immolée. A mesure que le rêve +devenait tangible, je m'agenouillais plus haut dans ma gratitude envers +le ciel, et je montais avec plus de résignation vers Dieu. Le jour où ma +fille serait la femme de Jules de Soulaignes, n'ayant plus à veiller sur +elle et redoutant pour moi la tentation de leur bonheur, j'irais +m'engloutir dans la vie religieuse. + +Si l'Église ne voulait plus de moi (je lui rapporterais pourtant un cÅ“ur +bien apostolique), j'irais dans un couvent, au Mont-Cassin, par exemple, +ou dans tout autre de même genre, et je consacrerais ma vie à l'étude, +ne conservant avec mes enfants que des rapports doux et lointains qui ne +les exposeraient à aucune découverte sur moi, et qui ne me feraient plus +provoquer le malheur. + +J'avais, dans ces derniers mois, renoué et multiplié mes relations avec +quelques membres du haut clergé parisien. + +Je pensais à tout cela, en essayant de travailler; quand, vers quatre +heures, Jules de Soulaignes entra effaré, livide, hérissé, dans mon +cabinet. On eût dit qu'il fuyait une apparition surnaturelle. + +Je n'eus pas besoin de l'interroger. + +Il tomba sur un siège; mais, tout, accablé qu'il était, il me semblait +encore plus irrité qu'affligé. J'attendis intrépidement la mauvaise +nouvelle qu'il venait m'annoncer. + +--Savez-vous ce que je viens de voir? dit-il, les dents serrées, en +frappant son genou de son poing fermé, Louise de Thorvilliers, en grande +parure, assise dans la plus belle voiture du duc, son père, à côté de la +Paola Buondelmonti. + +J'eus froid au cÅ“ur. Un spasme me raidit. + +--Vous avez vu cela? + +--Oui. + +--Quelle infamie! + +--Ce n'est pas tout. + +--Quoi, encore? + +--Le duc était en face de sa maîtresse et avait fait asseoir en face de +sa fille le prince Jean de Lévigny. + +Ce nom n'ajoutait rien de plus menaçant que des prétentions redoutables. +Je savais que le prince appartenait aux plus grandes familles du +Saint-Empire. Des Altenbourg ont été alliés souvent aux Lévigny. + +Il devait donc se trouver une grosse part de jalousie dans le désespoir +de Jules. + +Je comprenais bien qu'il ne pouvait pas lutter d'importance devant le +duc de Thorvilliers, avec un prince de Lévigny. + +J'étais plus sensible à l'idée de voir Louise assise à côté de la +Buondelmonti. + +--Il a osé cela! répliquai-je avec douleur, la Buondelmonti? + +--Oui, tout Paris sait maintenant ce que l'on sait à Florence. Mais, +encore, là -bas, en Italie, le duc gardait un peu de retenue. C'est à +Paris même, à la face de son monde, qu'il a voulu afficher sa liaison, +peut-être son prochain mariage avec cette vieille courtisane! + +--Ah! qu'il l'épouse, mais qu'il vous laisse emmener Louise, m'écriai-je +dans un transport de fureur égoïste. + +--Il l'épousera, mais l'autre partie du pacte sera conclue. + +--Quel pacte? + +--On dit, et c'est probable, que le prince de Lévigny a été l'amant de +la Buondelmonti. Ne savez-vous pas cela? + +--Non, je ne le savais pas. + +--C'était quand le prince pouvait être l'amant d'une fille... +Aujourd'hui, s'il vit chez des courtisanes, il ne peut plus être l'amant +de personne; voilà pourquoi la Buondelmonti en fait le mari de +mademoiselle de Thorvilliers. + +--Je ne comprends pas. + +--C'est vrai; vous ne pouvez pas savoir cela, vous qui vivez hors de ce +monde-là . Le prince est légendaire dans Paris pour ses dettes... cela +n'est rien, pour ses vices, et pour l'horrible état dans lequel ses +vices l'ont mis. + +--Que me dites-vous? Le prince... + +--Le connaissez-vous? interrompit violemment Jules de Soulaignes. + +--Non. + +--Vous n'avez jamais vu ce visage, à la fois maigre et tuméfié, cette +mâchoire qui tremble, tout ce corps empoisonné par l'amour vénal? Nous +sommes du même cercle. Il ne se gêne pas pour laisser deviner ses +infirmités. Pour un rien, il s'en vanterait. Ce sont là les blessures de +ses expéditions aventureuses. Nous l'ayons surnommé Montefeltro. + +J'écoutais, stupide, criblé par une grêle de feu qui me pénétrait au +plus profond de la chair. + +--Montefeltro! répétais-je, qu'est-ce que cela veut dire? + +--C'est le nom d'un personnage effrayant qu'on voit passer dans un drame +de Victor Hugo, qui a bu un verre de vin de Chypre, chez les Borgia, qui +se traîne, qui râle sa vie, qui doit porter la mort, six mois avant de +mourir définitivement. Le prince de Lévigny a soupé souvent dans la +vigne des Borgia; seulement il a été de gaieté de cÅ“ur, au poison; il en +a fait son habitude, sa volupté. Un médecin qui est souvent son +partenaire au cercle, affirme qu'il serait un cadavre intéressant pour +la science, si sa pourriture n'était pas princière. Ah! le misérable! +C'est là l'homme que le duc a choisi pour lui donner sa fille! + +Jules se leva, comme pour se jeter sur des adversaires invisibles et +retomba sanglotant. + +--Êtes-vous, bien sûr?... lui demandai-je d'une voix étranglée. + +D'un geste farouche, Jules de Soulaignes essuya ses yeux. + +--Parbleu! répondit-il, rien n'est plus clair. Que la Buondelmonti +veuille être duchesse de Thorvilliers, tout le monde le sait. Il lui +faut pourtant deux conditions, pour atteindre ce but avec sécurité; que +le duc affermisse sa fortune et débarrasse la maison de cette vierge qui +la défend. Le prince de Lévigny ne se ruinera jamais. Il a encore trois +héritages à dévorer, deux en Italie, un en Autriche. Le duc de Certaldo, +qui est le plus riche de ses oncles, a promis comme dot une avance de +huit millions, sur l'héritage, si son bien-aimé neveu faisait une fin +honorable. Le prince nous a raconté cela, très souvent... Est-ce qu'il y +a un dénouement plus honorable, plus heureux à souhaiter, que ce mariage +avec la fille du duc de Thorvilliers? La Buondelmonti, qui fait de son +jeune amant ancien le gendre de son amant nouveau, recevra peut-être un +million, comme épingles, une fois le mariage conclu, et il se peut +qu'alors, elle reste libre. Mais le duc qui a besoin pour ses +spéculations en Italie d'argent et d'influences, trouvera tout cela, le +jour du contrat. Voilà pour le positif. Quant à la Buondelmonti, elle +est bien certaine de se pavaner dans l'hôtel de Thorvilliers, le jour où +Louise sera princesse de Lévigny et pleurera tout bas sa honte... + +J'allais interrompre Jules de Soulaignes. Ce qu'il disait était trop +horrible. Il s'interrompit de lui-même, se jeta dans mes bras, et nous +pleurâmes avec fureur. + +Jules se dégagea bientôt et reprit: + +--Ce duc est pourtant un père, orgueilleux de sa fille! Il la haïrait, +il voudrait la tuer, qu'il n'agirait pas autrement. + +--Il la hait! m'écriai-je. + +--Peut-on la haïr? + +--Il la hait, vous dis-je. + +--Pourquoi? + +Je retins mon secret qui allait m'échapper. L'horreur pudique de Jules, +sa foi intrépide, même quand le monde avait médit de la vertu de la +duchesse de Thorvilliers, m'avertirent. + +Quant à la vengeance de Gaston, elle m'apparaissait distinctement dans +ce mariage si facilement conclu, entre l'enfant chaste qui l'importunait +et l'injuriait de son innocence et cet immonde débauché. + +J'étais sur la roue, offrant tout mon être aux coups qui me torturaient. +Je voulus lutter, pourtant. + +Je feignais une incrédulité que je n'avais pas: + +--Êtes-vous bien sûr de ce que vous m'annoncez? dis-je à Jules. + +--Puisque je viens de les voir! + +--Je vous crois, sur l'article de la Buondelmonti, de ses convoitises; +mais êtes-vous certain que cette promenade du prince de Lévigny dans la +voiture du duc, ne soit pas un hasard, une coïncidence? Ne vous +hâtez-vous pas trop de conclure des projets de mariage, sur un +rapprochement fortuit? + +--Je vous dis que cette promenade est un scandale calculé. La +Buondelmonti ne fait rien d'inutile. + +--Il n'y a pas de temps à perdre, alors. Mettez-vous sur les rangs. +Votre oncle est-il rétabli? + +--Pourquoi l'exposer à une humiliation certaine? dit Jules découragé. + +--Un vieillard respectable, qui représente l'honneur d'une génération et +d'une caste, possesseur d'ailleurs d'une grande fortune, peut faire +honte au duc de Thorvilliers. + +--Vous croyez aux remords du duc? + +Hélas! dans cet effarement de mon amour paternel, le danger était si +pressant, je savais si peu le temps que nous aurions pour lutter, que +j'essayais de me tromper et de croire à des raisons vivaces encore +d'honneur, de délicatesse, dans la conscience du duc. + +Je m'obstinais à ne pas admettre comme irrévocable ce mariage maudit, à +croire que Jules de Soulaignes exagérait. + +Je le pressai tant, je mis tant d'énergie réelle et factice, et aussi de +douleur sincère dans ma sollicitation, que Jules promit d'envoyer le +marquis de Montieramey au duc de Thorvilliers et de ne pas désespérer +tout à fait. + +Par un mouvement pudique qui nous était commun, nous nous refusions à +invoquer l'image de Louise, pendant que nous touchions à ces infamies. +La pensée de la voir assise, à côté de cette courtisane, en face de ce +débauché, était si terrifiante, que, pour garder du sang-froid, nous la +repoussions, nous la voilions. + +Pourtant, quand il me quitta, Jules se jeta à mon cou, et laissant +déborder sa douleur: + +--Louise, la femme de cet homme! j'en mourrai. + +--Elle ne le sera pas, elle ne le sera pas! lui répondis-je avec une foi +sincère. Nous lutterons; vous l'aimez; elle vous aime! + +Il me regarda avec une interrogation ardente, avec cette sorte de +ravissement des martyrs, quand on leur montrait le ciel, au-dessus de +l'arène sanglante. + +--Est-ce qu'il est possible qu'elle m'aime? + +A vrai dire, je prenais mon désir, mon pressentiment, pour une réalité. +J'étais disposé à croire, pourtant, par illusion paternelle, qu'en +voyant M. de Soulaignes, à côté de moi, présenté par moi, recommandé, +béni par moi, Louise l'avait regardé comme un ami, comme un mari que je +lui offrais. + +D'ailleurs, je n'avais pas le temps de peser mes arguments; ma terreur +me poussait à aller jusqu'aux extrêmes limites de mes espérances, à +exalter le courage de mon allié. + +--Elle vous aimera, j'en réponds, je vous le jure! répétai-je; et puis, +voulons-nous, vous et moi, la sauver pour être récompensés, vous, par +son amour, moi, par sa reconnaissance? + +--Non, non, reprit-il, en frissonnant. Sauvons-la, même si je dois lui +rester à jamais étranger, inconnu! + +--Bien, voilà comme je vous veux! + +--Je le tuerai, cet homme, reprit-il, en frappant du pied, s'il n'achève +pas bien vite de mourir! + +J'étais tenté de lui dire:--Laissez-moi cette tâche!--Mais je me bornai +à lui répondre: + +--Ce ne serait pas le meilleur moyen de persuader le duc de +Thorvilliers. + +Jules me laissa dans un état indescriptible. + +La vanité de mon droit paternel m'apparaissait cruellement. Ma fille +allait être livrée au Minotaure, attachée à une gangrène vivante, et +moi, son vrai père, je ne pouvais rien. Dans l'ordre moral, nous autres +prêtres, nous ne sommes pas résignés à l'impuissance! Mais c'était comme +prêtre que, par-dessus tout, j'étais accablé. Ce duc infâme croyait se +venger de moi en suppliciant ma fille, en la jetant de gaieté de cÅ“ur à +son complice. + +Savait-il bien la vérité? Aurait-il l'effronterie d'aller jusqu'au bout? + +Je passai la nuit dans des réflexions insensées, à imaginer des moyens +de salut, à préparer des plans chimériques; mon impuissance sociale me +poussait toujours à conclure: Il faut tuer le monstre! + +Oui, je l'avoue, cette idée de meurtre revenait, comme la solution +fatale. Était-ce même un meurtre? C'était le balayage d'une ordure, une +poussée vers l'égout d'une chose sans nom qui obstruait le chemin. + +Ah! si mon vieil ami, le docteur X., eût été encore vivant, son autorité +scientifique et morale fût intervenue, et il eût dit au duc:--Je vous +défends cette infamie!--et le docteur eût fait reculer cet assassin de +ma fille. Qui le remplacerait? Qui voudrait entreprendre ce qu'il eût +fait si facilement? Le médecin du prince de Lévigny? un autre? un prince +de la science? + +A travers cette torture, pour me relever, je voulais espérer dans la +démarche suprême que tenterait le vieux marquis de Montieramey. Jules +saurait bien faire agir son oncle. Peut-être Gaston, dont je connaissais +si bien l'orgueil, n'avait-il voulu que contraindre le marquis à une +demande positive... + +Le lendemain, Jules de Soulaignes vint m'annoncer une rechute, une +aggravation de la santé du marquis. Il était très malade. Son grand âge +rendait tout rétablissement, toute démarche improbable. + +Le pauvre enfant était si abattu, que je me redressai violemment pour le +relever, et que le prenant, sur ma poitrine, je me jurai de ne reculer +devant rien pour sauver ma fille et mon fils... + +La plume tremble dans ma main. Je suis tenté de la jeter. J'ai hâte de +finir cette douloureuse confession, et cependant j'ai peur de n'avoir +pas tout dit de ce qu'il faut dire pour persuader les autres... + +Je n'ai plus qu'à énumérer des faits; qu'à compléter le dossier de +l'accusation que je porte contre le duc de Thorvilliers; contre le +prince de Lévigny. + +Je dirai tout ce que j'ai tenté. J'aurai prouvé mon droit, l'effroyable +urgence d'une intervention officielle, pour empêcher un crime. Si on ne +m'écoute pas, alors que Dieu m'assiste, pour mériter la damnation!... + +Il n'est pas humainement, socialement possible qu'un tel forfait, +dénoncé, patent, public, s'accomplisse. Cette fois, Dieu qu'on rend +complice d'un tas de coups d'État serait d'accord avec l'arbitraire +humain pour excuser toute violence qui empêcherait cette violence inouïe +et lâche... + +Mon premier soin fut de faire contrôler le récit de Jules de Soulaignes +par lui-même. + +Il m'apporta sur le projet de mariage des renseignements certains. Le +fait était de notoriété publique. Le duc présentait partout le prince +comme son gendre futur. + +Par un grand effort de volonté, et par un traitement empirique qui doit +avoir miné la constitution qu'il semble refaire, le prince paraissait +entrer dans une phase de guérison, de retour à la santé. + +Je le guettai, pour le connaître, et ne le trouvant pas aussi livide que +Jules me l'avait annoncé, j'eus la crainte qu'un prétexte de révolte ne +fût enlevé à nos consciences. + +La corruption morale était inguérissable; nul ne pouvait entreprendre le +traitement, et le prince, vrai descendant d'un partenaire du comte de +Nocé, un des fous de la Régence, ne se souciait pas de guérir. Cette +lèpre demeurerait toujours aussi menaçante pour la pureté morale de +Louise que l'autre; mais l'autre seule importe à l'égoïsme public. Qui +donc prendrait pitié de mon angoisse, si elle ne tenait qu'à la +pourriture de l'âme? Un mauvais sujet, si riche, était sûr de +l'indulgence. Il suffisait de fermer les yeux. + +Il n'était sans doute pas méchant. A cet état de corruption, tout +ressort est détendu. De quoi pourrait se plaindre une femme du grand +monde qui ne serait pas battue, qui aurait moins de risques infâmes à +courir, et qui ne pouvait prétendre au bonheur simple, naïf, d'une +bourgeoise? Pourvu que son existence fût belle par le luxe, honorée par +les titres, et pourvu que l'homme qui apportait tant de millions, et qui +portait tant de blasons fût suffisamment guéri, de quelle trahison +serait-elle victime? + +Jules eut, sous ce rapport, les mêmes appréhensions que moi. + +Mais une découverte qu'il fit nous rendit la sécurité de notre dégoût. + +J'abrège ces vilenies; il faut pourtant qu'on sache tout, et qu'on ne +doute pas de ma sincérité. Encore une fois ce n'est pas le monstre +intérieur que je dénonce, bien qu'il soit l'efflorescence de l'autre; +c'est le monstre physique, celui que le Parlement traquait au quinzième +siècle, celui qui se moque des lazarets. + +Jules de Soulaignes rôdait avec une activité fiévreuse autour du secret +public dont nous voulions la preuve. + +Il apprit que M. de Lévigny avait conservé, par ironie ou par apparence, +une maîtresse qu'il visitait presque clandestinement. Il lui avait fait +bâtir, autrefois, un petit hôtel dans le quartier Beaujon. Il s'y +rendait régulièrement le soir, à certaines heures, et comme il s'y +rencontrait à jours fixes avec un autre visiteur, il ne fut pas +difficile de deviner que cet autre était un médecin. Nous eûmes son nom; +c'est un de nos grands spécialistes. Les rendez-vous étaient des +consultations, et la maîtresse était la garde-malade. + +Mon parti fut pris immédiatement. Je résolus de voir cette fille. Je la +vis, et sans mentir, puisque je ne m'expliquai pas, la laissant libre de +supposer que j'étais un créancier, un parent, un notaire ou quelque +homme de police, je la troublai, en lui déclarant que je savais la +vérité et que je venais lui acheter des preuves. + +La feinte ne dura pas longtemps de son côté. Le prince était ladre. Sa +complaisance, à elle, lui répugnait. Peut-être entrevit-elle une +spéculation plus grande à tenter, en prenant mon argent, et en menaçant +toujours le prince de la vente qu'elle aurait conclue. + +Elle feignit d'en vouloir à la Buondelmonti, d'être jalouse de ce +mariage, dont elle n'était pas l'entremetteuse. Et puis, il y a toujours +un fond de haine à satisfaire, de rancune dans ces relations +avilissantes. C'est le reste de vertu fermentée, le vert-de-gris de +cette corruption. + +J'offris tout ce que je pouvais offrir de ma petite fortune, +c'est-à -dire tout. Par bonheur, elle n'exigea pas davantage. J'achetai +ainsi une correspondance très explicite, des consultations, des +prescriptions accablantes. + +Je tiens ce dossier, ce réquisitoire à la disposition de ceux qui +voudraient en faire la rançon de ma fille. On trouvera, à la fin de ce +mémoire, la nomenclature de ces témoignages. + +Je rentrai chez moi, bien riche, avec ces preuves. Je n'en parlai pas à +Jules de Soulaignes. Je lui laissais la meilleure part dans la +souffrance. Je redoutais d'ailleurs l'emportement de son mépris. + +La maladie, ou plutôt la faiblesse du marquis de Montieramey retenait +son neveu et l'empêchait de chercher des occasions, de souffleter, de +provoquer le prince de Lévigny. Un duel n'eût rien empêché. Il eût, au +contraire, remis le prince en bonne posture devant l'opinion, si le +prince l'eût accepté. Quant à l'issue, je ne pouvais pas supposer +qu'elle pût être funeste pour Jules, vaillant, solide, armé d'une +conscience invincible. Mais ce n'est pas à lui à tuer le prince; il +n'hériterait pas de sa fiancée. + +Je me fais aucune difficulté d'avouer que je songeai d'abord aux +influences qui d'ordinaire pénètrent le monde du faubourg Saint-Germain. +J'allai à l'archevêché. + +C'est de là qu'est parti l'arrêt sous lequel je me courbe depuis vingt +ans; mais c'est là que la surprise de cet arrêt est demeurée comme un +besoin de vérité à chercher. On s'y demande encore pour quelle cause +mystérieuse j'ai refusé autrefois de me défendre; on m'y appelle le +_suicidé_, pour ne pas reconnaître une victime. + +On me reçut bien. On comprit que je voulais me venger des dénonciations +du duc de Thorvilliers, en le dénonçant. Ce n'était pas évangélique; +mais l'infamie du crime faisait de mes représailles un acte de vertu. Le +mariage que je projetais et dont je fis la confidence, s'il était dû à +des interventions habiles du haut clergé, lui assurerait dans un temps +de crise un allié reconnaissant. Par malheur, le prince de Lévigny était +bien en cour de Rome. Un de ses cousins est un des grands officiers du +Vatican. D'autre part, Gaston n'ayant ni confesseur, ni relation +d'aucune sorte avec l'Église, il était impossible d'agir directement sur +lui. + +Je songeai que si l'on pourrait faire réussir auprès de la Buondelmonti +une manÅ“uvre comme celle qui m'avait si bien réussi auprès de la +prétendue maîtresse du prince, la cause serait enlevée. Mais je n'avais +plus rien, et ce que cette fille, écÅ“urée de son rôle, avait accepté, si +je l'avais encore, eût fait rire la Buondelmonti. Je n'aurais pas osé le +lui offrir. D'ailleurs, m'adresser à elle sans être certain de sa +discrétion, c'était me dénoncer au duc. + +Combien j'ai regretté de n'être pas plus expert en intrigue, de ne pas +savoir jouer avec une corruption si éhontée! Le temps pressait; je ne +m'adresse aujourd'hui à ceux qui sont ma dernière ressource, que parce +que j'ai épuisé tous mes moyens d'action. + +Jules était dans un état de surexcitation nerveuse qui m'épouvantait. +Retenu et non contenu par la maladie de son oncle, il ne s'échappait de +l'hôtel de Montieramey que pour venir me demander si j'avais trouvé une +solution, ou que pour courir affolé dans Paris à la rencontre du prince, +ou à la rencontre de Louise. + +Elle ne sortait plus. L'enfermait-on? Jules croyait à une contrainte +exercée par M. de Thorvilliers. Moi je croyais, je crois encore, et je +suis sans doute plus près de la vérité, que cette chaste enfant, enlacée +par ce mariage, dont les hontes ne lui sont pas connues, mais qu'elle +sent confusément, se recueille dans un désespoir triste, n'osant plus +respirer l'air pur et doux qui lui avait donné des rêves de pureté, de +tendresse, évitant d'apercevoir Jules de Soulaignes, s'évitant +elle-même, s'absorbant dans une réclusion mondaine, au milieu des femmes +qui s'occupent de son trousseau. + +Pauvre enfant! je la voyais distinctement; je la vois encore. Quand il +me sera permis de la contempler, le jour du supplice, si ce n'est le +jour de la délivrance, le jour où je souhaiterais de mourir à ses yeux, +je suis sûr que je lirai sur son cher et pâle visage toute l'histoire de +cette solitude. + +Elle ne consentira pas; elle ne consent pas à ce mariage. Je le jure. +Aucune subtilité, aucune vanité ne peut la réduire ou la séduire; mais +elle a la soumission des âmes pures qui ne marchandent pas la douleur. +Elle s'incline sous une volonté qu'elle croit légitime, que moi-même je +lui ai appris à respecter. Elle croit que c'est son devoir. Elle ne sait +rien. Elle ne peut rien savoir. Elle s'apprête pour un calvaire; +peut-elle deviner un égout?... + +Un matin, Jules vint me voir, avec une tristesse si grave que je compris +son deuil. + +--Votre oncle est mort! lui dis-je. + +--Oui, me répondit-il avec une grosse larme. + +Un silence suivit. Nous avions la même pensée qu'un scrupule de respect +enchaînait dans nos cÅ“urs. + +La fortune du marquis de Montieramey était une arme puissante, +maintenant, aux mains du comte de Soulaignes. Était-il trop tard pour +tenter le duc? + +Madame de Soulaignes, qui, d'ordinaire, habitait la province, était +venue à Paris, à la première alarme causée par la santé de M. de +Montieramey. Elle pleurait avec Jules; elle essayait de le consoler. +Elle n'osait lui conseiller l'espoir. Elle fit mieux. Ce fut elle qui +alla trouver M. de Thorvilliers. + +Elle ignore le côté particulièrement infâme du mariage qui désespère son +fils. Elle ne sait qu'une chose, c'est qu'il aime une belle et pure +jeune fille et qu'on lui préfère un rival plus riche. + +Elle voulut plaider la cause de l'amour, de la candeur. Le duc fut +courtois, galant, mais inflexible. Il parla de ses engagements, de sa +parole donnée. La pauvre mère emporta cette douleur fièrement, et son +courage soutint son fils. S'il ne se tue pas, c'est qu'il a plus peur +d'être jugé par elle que par Dieu. + +Jules essaya de son côté auprès de la Buondelmonti ce qui m'avait réussi +auprès de la maîtresse du prince: il alla marchander le salut de Louise. +C'était un trop jeune négociateur pour cette Italienne mûrie dans +l'intrigue. + +Elle refusa plus d'un million. + +Elle paraît tenir à être duchesse, et il lui faut de la boue sur le +blason pour qu'elle y touche. + +Quand Jules me raconta l'insuccès de sa démarche, je me dis que j'aurais +peut-être réussi; mon âge lui eût donné confiance. Les vieux qui +s'abaissent à ces marchés garantissent contre les indiscrétions. Mais +livrer mon secret à cette femme eût été, en cas de refus, lui donner un +poison plus sûr pour assassiner ma fille, à moins que le duc ne lui eût +tout avoué! + +Peut-être cette femme hait-elle ma fille! Ce clair miroir la rend +hideuse!... + +Est-ce que la police est désarmée vis-à -vis d'une étrangère qui n'est en +France que pour préparer et accomplir un crime? Une menace d'expulsion +la fléchirait sans doute... + +Jules de Soulaignes, il y a quinze jours, passa par une période de +délire qui m'inquiéta. Les millions le grisèrent, le pauvre enfant, en +l'enivrant d'espérances. Il ne comprenait pas que ces âmes vénales ne +pussent être achetées par lui. Il eût jeté, comme moi, sa fortune dans +le gouffre pour délivrer Louise. + +Il poussa le désespoir jusqu'à venir me soumettre le plan d'un +enlèvement, d'une fuite à l'étranger, avec ma fille et moi. + +J'eus un frémissement de terreur à cette proposition, et comme je ne +crains plus qu'on se méprenne sur ma conscience, j'avouerai que je +redoutais moins ce coup de main que la peur d'être tenté par lui. +Enlever ma fille, partir avec elle et mon fils pour un pays lointain, la +posséder et la voir heureuse! + +Mais comment nous justifier devant cette âme droite, d'un attentat que +les lois humaines flétriraient? lui dire tout, n'était-ce pas la +profaner? + +Je résistai à la séduction de ce crime-là . Jules fut retenu par sa mère; +elle le garde; elle l'empêchera de se tuer; elle ne l'empêchera pas de +mourir. + +J'ai fini. On sait tout. J'ignore pourquoi ce mariage, projeté depuis +six mois, n'a pas encore été célébré. Est-ce une dernière avance du +ciel, de la justice éternelle? Est-ce une précaution du malade? En tout +cas c'est un répit; mais dans trois semaines, le malheur sera +irréparable. + +Je concentre mon cÅ“ur. Je voudrais l'empêcher de déborder... On sait ce +que je souffre... Je ne menace pas; je supplie qu'on ne m'abandonne pas +aux sollicitations de la plus effroyable douleur, de la plus légitime +colère. + +Il faut sauver ma fille. Quoi qu'on fasse dans ce but, l'action sera +sainte. + +La civilisation serait une ironie farouche, si, par respect de la +liberté des scélérats, elle avait perdu les moyens d'empêcher un +crime... + +Le progrès est-il la consécration des droits de la débauche? + +La vertu est-elle réduite à se faire justice elle-même, et à devenir +aussi menaçante pour l'ordre social que le vice?... + +Je m'adresse à des hommes de bien, à des hommes d'État. Ils comprendront +que c'est une question de sûreté publique, sous une question +particulière, et que si un jury était appelé à se prononcer sur un acte +violent qui profiterait à l'honneur, à l'innocence, il l'acclamerait, au +lieu de le condamner... + +Mais je ne veux pas raisonner, j'ai peur de la raison. Je pleure, je +m'agenouille, je demande avec instance que si ce long mémoire a fatigué, +par la multiplicité des détails, on me le pardonne. J'aurais voulu tout +dire dans un mot, et je n'en trouve pas assez pour persuader. + +J'aurais voulu m'ouvrir la poitrine, si ma chair brûlante avait pu +parler à ma place. Je mourrais avec délices, si j'étais sûr que ma vie +pût racheter mon enfant. + +Je m'arrache avec peine au chevalet sur lequel je me suis étendu et me +suis déchiré. Il me semble à la dernière minute que j'ai oublié des +arguments, des preuves, des douleurs. + +Il me semble aussi que je n'ai pas assez souffert pour mériter mon +rachat. + +Et pourtant, je souffre bien! + + + + +ÉPILOGUE + + +Le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice n'avait pu lire +cette confession minutieuse d'un homme habitué, par caractère, plus +encore que par profession, à détailler, à soupeser les cas de +conscience, sans se sentir pris et broyé par cet engrenage de l'analyse. +Il ne s'était pas interrompu de lire, et quand il eut fini, frappant de +sa main le manuscrit, il se dit avec une conviction absolue, attendrie: + +--J'empêcherai ce crime! + +M. Barbier, je n'ai pas eu encore l'occasion de le dire, était marié +depuis cinq ans et commençait à être père de famille. + +Le haut fonctionnaire pouvait donc s'abandonner à sa sensibilité, en +s'autorisant de ses suggestions paternelles, pour agrandir sa fonction. + +Dans le premier attendrissement, l'impossible lui parut facile. M. +Barbier avait lu Balzac, et la politique ne l'avait pas guéri de cet +appétit d'intrigues par lesquelles le grand romancier tranche des +situations indénouables. Cette confession ressemblait à un roman. + +M. Barbier fit aussitôt le rêve d'agents mystérieux, circonvenant la +Buondelmonti, le duc de Thorvilliers, et servant la morale par des +procédés clandestins. + +Le préfet de police ne lui avait-il pas dit qu'il usait parfois de +l'arbitraire, dans l'intérêt des familles? + +Il devait y avoir dans les bureaux quelque Ferragus soldé, quelque +femme, comme celle qui intervient à propos dans la _Cousine Bette_. La +Buondelmonti était aussi fatale que madame Marneff. + +Cette griserie littéraire et romanesque du sous-secrétaire d'État ne +persista pas cependant, après les quelques audiences qu'il fut obligé +d'accorder. Sur quatre solliciteurs, il y en a trois qui demandent la +lune. + +Ce que demandait l'abbé d'Altenbourg n'était-il pas aussi chimérique? + +M. Barbier rendu à sa méfiance professionnelle n'en eut que plus de +ferveur pour secourir ce malheureux. Le sentiment de l'impuissance +administrative se dédommagerait de bonne foi par la sympathie. + +Il n'attendit pas la visite du prêtre; il le manda par dépêche, et quand +il le vit, il alla respectueusement et vivement au-devant de lui. + +L'abbé était très pâle. Son regard profond interrogeait, avec une +anxiété que ce respect accroissait. Cet homme, qui avait tant vécu, se +disait qu'on ne reçoit si bien que ceux qu'on veut définitivement +congédier. + +Il ébaucha un sourire. + +--Eh bien! monsieur? demanda-t-il en s'asseyant. + +--Vous avez raison; c'est un crime que vous me dénoncez; je vous suis +tout acquis... + +--Merci, monsieur, dit faiblement Louis d'Altenbourg, effrayé de cette +adhésion. Qu'allez-vous faire? + +--Tout d'abord prendre l'avis de M. le ministre. C'est un grand +jurisconsulte... Me permettez-vous, monsieur, de lui confier... + +--Mon secret? Certainement, je vous l'ai donné; usez-en. + +Le malheureux eut un soupir d'indifférence. + +--Je crois aussi que le préfet de police doit être mis dans la +confidence entière. + +L'abbé s'inclina. + +--S'il y a un moyen légal, un moyen diplomatique, ou un moyen... +quelconque, d'empêcher ce malheur, je vous promets qu'il sera employé. + +Le prêtre remercia par un mouvement des sourcils, et, d'une voix qui se +glaçait, à mesure que celle de M. Barbier s'échauffait: + +--Vous ne pouvez pas, dès maintenant, me dire ce que vous tenterez? + +--J'avoue que je n'en sais rien, repartit cordialement le +sous-secrétaire d'État. + +--Ah! vous n'en savez rien! répéta l'abbé comme un écho. Cherchez vite, +monsieur; car le temps presse. Quand me permettez-vous de revenir? + +--A toute heure du jour, et même de la soirée, je suis à votre +disposition. + +--C'est trop de bonté murmura le malheureux père, accablé de cette +obligeance. + +Il se retira lentement. + +La soir, avant le dîner, il revint, sans espoir d'une réponse meilleure, +mais pour constater son droit acquis. + +Le sous-secrétaire d'État lui rendit compte de sa conférence avec le +ministre. + +Le garde des sceaux était pénétré aussi de pitié, mais convaincu +également qu'il n'y avait aucun moyen légal de prévenir le malheur +redouté. Il offrait d'en parler à ses collègues, à la prochaine réunion +du conseil. Peut-être le ministre des affaires étrangères trouverait-il, +dans ses relations diplomatiques, une influence qui intimidât la +Buondelmonti et qui contrariât à l'étranger les spéculations du duc de +Thorvilliers. Mais M. le garde des sceaux se refusait à autoriser une +action trop sensible de la police. Que celle-ci agît avec précaution, si +elle devait agir! + +Le préfet de police, consulté également, avait été moins décourageant; +mais il ressemblait à ces médecins qui tiennent à exercer leur art, même +dans un cas désespéré. + +Deux jours après sa consultation, il avoua que la Buondelmonti, très +habilement attirée dans son cabinet, lui avait fort impertinemment ri au +nez, quand elle eut deviné ses intentions. + +Le médecin du duc de Lévigny, adroitement tâté pour interdire le mariage +à son client, n'avait pas ri tout à fait, mais avait ricané, et, +s'étonnant de l'indiscrétion du préfet, avait déclaré, pour couper court +à l'entretien, que le mariage rentrait dans ses formules. + +L'abbé d'Altenbourg subit ces réponses, avec la même tristesse muette. +Cela ne l'empêcha pas de revenir ponctuellement, avec la même placidité. +Quelque chose mourait en lui, et l'on suivait ce refroidissement graduel +de l'agonie sur son visage, dans toute son attitude. + +Il se ranima pourtant et eut des lueurs dans les yeux, à son dernier +entretien, lorsque M. Barbier, troublé, rouge de ses efforts d'homme +sérieux pour ne pas pleurer, lui avoua la déroute de la police. + +Il tremblait de l'effet de ses paroles, les adoucissait par toutes +sortes de précautions, revenait à ses lectures de Balzac; mais pour +conclure que ce qui était facile aux romanciers, était absolument +interdit aux fonctionnaires. + +L'abbé l'avait écouté, droit sur son fauteuil, le regard brillant et +fixé devant lui. Il contemplait la réalité que, par compassion, M. +Barbier cherchait à lui voiler; il la provoquait à un duel final. Ses +illusions humaines s'étaient envolées; il ne les suivait plus d'un +regret dans leur vol; il sortait de la vie terrestre. + +--Et pourtant Dieu existe! dit-il en rompant le silence avec une force +presque tranquille, frappant son fauteuil de sa main, comme Galilée +avait frappé la terre de son pied. + +--Dieu est là -haut! répliqua M. Barbier avec un hochement de tête. + +Le prêtre ferma les yeux pour ne pas voir passer le regard sceptique +montant au plafond avec ces paroles. + +Il se leva, et saluant M. Barbier avec solennité: + +--Si jamais vous êtes appelé en témoignage, à propos de ce qui se +passera, vous direz bien, monsieur, que je n'ai pas cherché le scandale, +que j'ai tout épuisé avant d'agir. + +M. Barbier tressauta. + +--Agir! que prétendez-vous faire? + +L'abbé ébaucha un geste vague, soit pour refuser de répondre, soit pour +avouer à son tour son incertitude. + +--Prenez garde, monsieur, lui dit le sous-secrétaire d'État avec bonté, +ne m'obligez pas à prendre des précautions pour protéger ceux que je +méprise autant que vous. + +--Que croyez-vous donc? repartit le prêtre étonné. + +--Mais, ces menaces... + +--Ce sont des anathèmes; ce ne sont pas des menaces, reprit gravement +l'abbé. J'appelle Dieu, et jusqu'à la dernière minute, j'espère dans sa +foudre. Je sais bien que j'ai confessé des désirs de meurtre; omis ce +sont des désirs de juge: implacable et non des désirs d'assassin... +Puisque je ne me tuerai pas, quoi qu'il arrive; je ne tuerai personne... +Rassurez-vous, monsieur; la police n'aura pas à intervenir. + +M. Barbier ne comprenait pas. Mais puisque le prêtre n'invoquait que le +ciel, il échappait à sa compétence. + +--Excusez-moi, monsieur, lui dit-il avec un respect plus tendre, nous +autres hommes positifs, nous ne nous élevons jamais du premier élan, à +la hauteur où montent des âmes comme la vôtre. J'aurais dû pourtant +compter sur votre héroïsme de chrétien. J'espère qu'il vous donnera le +courage... + +--J'ai le courage, interrompit l'abbé d'Altenbourg; mais comme la +résignation est impossible, le courage ne me servirait à rien. J'espère +que Dieu, puisque lui seul me reste, me donnera la victoire! + +M. Barbier, que ce mysticisme embarrassait, et bien que très ému, ne put +s'empêcher d'incliner la tête, par une forme d'acquiescement qui voulait +dire: Ainsi soit-il! + +L'abbé comprit que cette adhésion, pleine de sympathie pour l'homme, +était une raillerie pour le prêtre. Il salua et dit avec un redoublement +de douceur: + +--Êtes-vous père, monsieur? + +--Sans doute. + +--Alors, ne doutez pas des miracles! Vous serez forcé d'y croire, le +jour où votre enfant sera malade. La paternité donne la grâce... adieu, +monsieur. + +--Non, au revoir, s'écria M. Barbier. + +Le prêtre qui se retirait, s'arrêta: + +--Au revoir! Peut-être, si ce n'est pas moi qui suis foudroyé! + +Il sortit lentement, majestueusement, et tira doucement la porte +derrière lui. + +M. Barbier, entraîné par ce spectacle étrange et qui s'était levé pour +reconduire l'abbé d'Altenbourg, après être demeuré une seconde au milieu +de son cabinet, alla jusqu'à la porte et ne put résister à la tentation +de donner un dernier regard d'admiration à ce martyr stoïque. + +Il regarda dans le petit salon qui servait de salle d'attente aux +solliciteurs. Il vit l'abbé d'Altenbourg assis, tombé sur une banquette, +la tête dans ses mains, et pleurant. Il n'osa pas troubler cette +faiblesse d'un cÅ“ur vaillant. Elle achevait de le lui faire aimer. + +Il rentra discrètement dans son cabinet, frémissant de ce spectacle, +prêt aussi à pleurer, et retourna s'asseoir devant son bureau, où il +resta quelques minutes absorbé, frappé comme on l'est devant une +révélation grandiose et mystérieuse; puis s'excitant à une prouesse +impossible, repentant de son impuissance, il se leva résolument, en +disant: + +--Je ne puis pas le laisser partir ainsi! + +Il courut au petit salon d'attente. Il était vide; l'abbé était parti. +L'huissier, dans l'antichambre, l'avait vu passer et assura qu'il +portait la tête haute, qu'il avait l'air d'un ministre. + +Ce compliment, dans la bouche d'un huissier, était l'expression la plus +éloquente de sa considération. M. Barbier fit courir après M. +d'Altenbourg. L'huissier ne put que voir s'éloigner la voiture qui +l'avait amené. + +Le sous-secrétaire d'État ne donna pas d'audience ce jour-là . Il rentra +chez lui. Il avait un besoin furieux d'embrasser son enfant. Dans la +journée, il alla trouver le préfet de police, le priant de mettre le +comte d'Altenbourg en surveillance, dans l'intérêt de ce malheureux, +autant que par mesure de précaution à l'égard du duc de Thorvilliers et +du prince de Lévigny. + +Le préfet de police promit de confier le soin de cette surveillance à +son meilleur agent; mais, le soir, il envoyait un billet au +sous-secrétaire d'État, ainsi conçu: + +«L'homme en question n'a pas reparu à son domicile. Il n'y reviendra +pas. Son loyer était payé d'avance; son déménagement était opéré depuis +deux jours. La voiture qui l'a conduit ce matin à la place Vendôme +emportait ses derniers effets. Je le fais chercher dans les hôtels +garnis, et aussi à la Morgue... Je ferai fouiller la Seine...» + +M. Barbier froissa ce billet, le jeta avec colère, et trouva ce soir-là +que la police était une sotte chose, inutile et calomniatrice... à moins +que les torts fussent inhérents au préfet. Quoi! On doutait du courage, +de la parole de ce grand martyr, et après avoir pris connaissance de sa +loyale confession? + +Non, le comte d'Altenbourg était aussi incapable de se tuer que de fuir. +Mais, où était-il? que préparait-il? + + + + +XXVI + + +Le mariage du prince de Lévigny avec la fille unique du duc de +Thorvilliers, indépendamment des motifs de curiosité que la malignité +publique prétendait y trouver, était un grand événement dans le monde +parisien, et les couturières, les couturiers, les tapissiers, les +carrossiers, les chemisiers brevetés, tous les fournisseurs des deux +grandes familles, avaient trop intérêt à donner leur adresse pour ne pas +fournir aux journaux, même indifférents, la matière d'un entrefilet. + +Le trousseau de Louise fut exposé, comme il convient, dans un grand +magasin, et les jeunes filles qui rêvaient de couronnes princières +purent se faire une idée de la joie orgueilleuse qu'on éprouve à pleurer +dans un mouchoir armorié. + +Cette exhibition du linge de la mariée fut célébrée dans une feuille à +images. Depuis l'oreiller jusqu'aux pantoufles, la réclame implacable ne +fit grâce d'aucun détail. Les fleurs symboliques de la couronne +reçurent, comme le reste, l'estampille de la mode. + +Un de ces évêques _in partibus_, dont on loue le prestige pour de +pareilles fêtes, devait honorer particulièrement la cérémonie. L'Opéra +avait également fourni des chanteurs illustres. Il fallait qu'on +dépensât beaucoup d'argent. + +Il est juste de dire que les pauvres, non plus, n'avaient pas été +oubliés, et, pour que nul ne l'ignorât, le chiffre des libéralités du +prince et du duc avait été enregistré par des reporters. + +Il paraît même que l'offrande destinée à grossir le denier de +Saint-Pierre avait été surprise au passage; tant la presse maintenant +est bien renseignée par la main gauche sur les actes de bienfaisance, +même anonymes, de la main droite. + +L'église de la Madeleine était donc emplie de monde, une heure avant la +cérémonie. On eût dit que le marché aux fleurs se tenait dans l'église, +tant on avait multiplié les ornements naturels. Le ciel s'était mis de +la fête, comme s'il se fût agi d'une bonne action. Mais pouvait-il +refuser le don gratuit du soleil à de si belles livrées, quand Mgr de +X... devait officier, et quand le grand baryton Z... devait chanter? + +Les agents de police clandestins que le préfet, sur le conseil de M. +Barbier, avait répandus dans la foule, pour aviser, en cas de violence, +étaient, eux-mêmes, fort bien mis. On ne les eût pu distinguer des +invités. Quant aux sergents de ville, ils étaient triés, et un officier +de paix gardait le trottoir, avec autant de solennité que le suisse, en +tenue de maréchal de France, mais avec plus de mollets, qui gardait la +porte d'entrée. + +Vers midi, les voitures de la noce s'arrêtèrent devant la grille. On +n'eût pas osé dire que les cochers du prince et ceux du duc voulaient +jeter de la poudre aux yeux; car la poudre de leur coiffure, épaisse et +savante, était soigneusement maintenue par la raideur de leur attitude. + +Quelques spectateurs du _high-life_ trouvaient bien que l'apparat était +excessif, et prétendaient qu'il est de meilleur ton d'aller plus +simplement rendre visite au bon Dieu. Il faut laisser aux bourgeois qui +se marient la vanité de s'endimancher. + +Mais ces railleurs incrédules n'avaient pas le souci des traditions. Ils +ignoraient que le prince de Lévigny était obligé à cette étiquette, par +ses alliances au Vatican. D'ailleurs, il avait de la foi. C'était la +seule monnaie de ses héritages qu'il n'eût pas gaspillée. + +Le suisse eut un sourire radieux, en frappant les dalles du péristyle. +Les grandes portes de bronze, à demi fermées par une feinte courtoisie, +pour avoir l'air de s'ouvrir d'elles-mêmes à l'entrée d'une si illustre +compagnie, tournèrent doucement sur leurs gonds, et une bouffée +d'harmonie s'exhala de l'église dans laquelle entrait un flot de +lumière. + +Le sous-secrétaire d'État à la justice avait eu beaucoup de peine à +vaincre la tentation de venir, en curieux, assister à ce solennel +attentat; mais il s'était donné la satisfaction de passer, à plusieurs +reprises, devant la Madeleine, et il passait précisément, quand les +acteurs de ce drame descendaient de voiture. Il put ainsi constater que +la Buondelmonti ne figurait, ni comme matrone ni comme vestale, dans le +cortège, C'était, de sa part, une humiliation offerte ou subie, un +sacrifice à la bégueulerie parisienne qu'elle ferait sans doute payer. + +Les dames d'ailleurs étaient rares dans le monde de la noce. Deux +vieilles parentes du prince de Lévigny, deux chanoinesses, avec des +panaches et des chapeaux qui ne condescendaient à aucun caprice de la +mode, et, du côté du duc de Thorvilliers, deux jeunes filles du faubourg +Saint-Germain avec leurs mères. C'était tout. + +Ces demoiselles d'honneur étaient, comme l'évêque _in partibus_, comme +les chanteurs de l'Opéra, un luxe obligé. Elles s'étaient improvisées +les amies de Louise de Thorvilliers depuis quinze jours, depuis qu'on +les avait invitées. L'occasion était si belle! Il était impossible qu'un +mariage si aristocratique ne leur portât pas bonheur. Elles étaient +décidées à fouiller et à taquiner le hasard. Jolies, vives, bien parées, +plus agitées qu'émues, elles saluaient tout le monde, comme des +souveraines saluent leurs sujets, se disant sans doute qu'un prince, au +moins, dans ce peuple, recueillerait comme un gage ce salut coquet, et +viendrait le leur rapporter en demandant leur main. + +Le duc de Thorvilliers était admirable d'apparence, de prestance. Gaston +triomphait. L'opération avait réussi. + +Il tirait de ce mariage, pour le présent, tout ce qu'il pouvait espérer +d'avantages solides et de satisfactions vaniteuses. Le reste lui était +bien égal. + +Un sourire profond trouait ses belles joues prélatiques. Il riait à +l'avenir et narguait le passé. + +L'avenir, c'était sa fortune affermie, sa liberté assurée. Il se +débarrassait, à d'excellentes conditions, de sa paternité menteuse, et +peut-être bien aussi de la maîtresse encombrante qu'il avait été forcé +de prendre pour associée. + +Le passé, c'était le souci d'une fille à caser avantageusement. La +pauvre enfant, s'il ne la plaignait pas, il l'aimait presque, à ce +moment-là , tant elle était belle, tant elle lui faisait honneur, tant +elle était une valeur précieuse et admirée. Il oubliait qu'il achevait +une Å“uvre de haine, et c'était avec une galanterie quasi-paternelle, +mais surtout d'homme du monde, qu'il lui donnait le bras, ayant des +précautions charmantes pour le long voile de mariée, qu'un petit coup de +vent faillit accrocher à ses décorations, quand il stationna une +seconde, au haut des marches, en attendant que le cortège se réunit. + +En entrant, le duc se découvrit, comme devant le _Roy_, et, lançant un +regard au plafond, où il était certain de ne rencontrer que de la +dorure, il prit possession du temple de _sa_ Victoire. + +En se dégonflant, sa poitrine se débarrassait des miasmes absorbés +pendant la cérémonie du mariage civil. + +Devant le magistrat de la République, les titres de duc et de prince +avaient mal sonné, comme l'or sur un comptoir de marchand; mais dans ce +bel édifice, tout de marbre, le son avait sa valeur. + +On sentait tout juste assez de religion dans l'air et dans le décor, +pour que Dieu apparût, comme un convive de bon ton, en costume de +patricien, à des noces de Cana, mises en scène par Véronèse, et le décor +ainsi que la cérémonie étaient assez profanes pour qu'on ne courût pas +le risque de s'encanailler trop, en se faisant paternellement dévot +pendant une heure. + +Louise s'avançait doucement, la tête droite, les yeux droits devant +elle. + +On cherchait à surprendre son regard, à y démêler un augure. Mais son +voile abaissé, sans exagération, par une manÅ“uvre de la couturière, +mettait entre son regard triste et fier et les regards acharnés de +l'assistance, comme un nuage qui la gardait sans la cacher, et qui +défendait sa modestie, en la laissant voir. + +Un observateur très attentif eût remarqué pourtant dans ces yeux, si +fixes en apparence, un rayon inquiet. Louise marchait, vivait, voulait, +dans un rêve, et, sans rien espérer, attirée de plus en plus par le +vertige de sa soumission, elle cherchait vainement une apparition qui la +consolât. + +Elle se souvenait que quelques mois auparavant, dans la même église, par +un jour comme celui-là , en marchant sur ce tapis, elle s'était heurtée à +une douce et double vision. Où était-il son vieux maître? Où était le +jeune ami qu'il lui offrait? + +Hélas! Elle n'escortait plus la mariée; elle était la mariée, bien +différente de l'autre, qui prenait librement la foule à témoin de son +bonheur. Louise avait plus de témoins à invoquer. Mais c'eût été pour +attester devant eux son ferme propos d'aller jusqu'au bout du devoir, du +sacrifice, de la soumission. + +Derrière elle marchait son mari. Il l'était déjà pour la société; +l'écrou venait d'être signé à la mairie. Elle ne pouvait plus être +garantie de cela. + +Le prince Jean de Lévigny marchait résolument et d'une façon pimpante +sur ce sentier tapissé. C'était merveilleux de le voir si bien marcher, +ce petit homme, ce Montefeltro qui suait le poison, qui d'ordinaire ne +sortait plus qu'en voiture, qui ne mettait pied à terre que pour +s'appuyer en se courbant sur sa canne. Il se redressait; il essayait +d'avoir autant de prestance que le duc de Thorvilliers. Non seulement il +marchait comme une personne naturelle; mais il souriait, comme une +personne libre de toute inquiétude, qui se sent en bonne santé physique +et morale, et qui va accomplir l'acte le plus honnête et le plus +glorieux de sa vie. + +Il était si triomphant qu'il se croyait obligé d'être modeste, et que, +quand il rencontrait le regard surpris d'un ami, dans la foule, il +baissait le sien, semblant s'excuser d'être si beau, si vaillant, si +parfait dans son rôle. + +Il était maigre et petit; il n'avait pu grandir et grossir à volonté. +Mais ce jour-là , sa maigreur semblait un signe de race, et sa petite +taille une condition de gentillesse. La seule trace des misères passées +était la calvitie; mais on avait tiré un parti prodigieux de ses restes +et ses quelques cheveux s'alignaient avec une précision qui avait permis +au petit nombre d'occuper un espace considérable. + +L'observateur attentif dont j'ai parlé plus haut, et à qui n'eût pas +échappé l'inquiétude de Louise, eût douté de l'authenticité des petites +couleurs roses plaquées sur les pommettes du prince, eût senti l'effort +et l'héroïsme de la coquetterie sous ce sourire immuable. Il eût craint +que le petit prince ne se brisât les reins en se cambrant si fort, et ne +se donnât une commotion cérébrale mortelle, en marquant si fort le pas. +Il eût, en s'approchant, vu passer le souffle de cette maigre poitrine +qui haletait à chaque pas, et les précautions les plus soigneusement +prises pour embaumer ce souffle n'en corrigeaient pas la senteur. + +C'était bien un joli petit sépulcre blanchi, remis à neuf, maquillé, et +faisant faire bonne contenance à sa pourriture. + +Mais les observateurs attentifs étaient trop loin, s'ils n'étaient +absents. + +Une atmosphère d'élégance, d'indulgence, s'avançait avec le cortège, +l'enveloppant et le parant. La foule proclamait la mariée très jolie, +très intéressante, avec le maintien qu'on doit attendre d'une jeune +fille de bonne maison, créée pour servir de modèle, se sentant digne, +mais non enivrée, d'une couronne princière. Le duc était un superbe +gentilhomme et un père admirable. Les veuves le trouvaient jeune; les +femmes mariées le trouvaient étonnant pour son âge; toutes constataient +la ressemblance parfaite entre lui et sa fille. + +Quant au prince, il se réhabilitait. Qui donc avait répandu de vilains +bruits sur son compte? Il était ravissant. Tient-on à des cheveux, dans +ce temps-ci? L'embonpoint, à moins de s'arrêter à cette grâce exacte, +précise du duc de Thorvilliers, est un avantage bourgeois, méprisable; +la maigreur est un raffinement. Bien des mères regrettaient d'avoir trop +écouté des médisances. + +Le cortège, au son de l'orgue, s'avançait majestueusement, d'un pas +cadencé. Deux fauteuils, dorés comme deux trônes, étaient placés dans le +chÅ“ur, pour être vus de toute l'assistance. Les parents, les témoins, +les invités, avaient aussi leurs sièges sur cette sorte d'avant-scène +sacrée. C'est une habitude ingénieuse et qui rend les mariages célébrés +à la Madeleine particulièrement attrayants, que cette disposition qui ne +laisse rien perdre des mouvements des jeunes mariés et du jeu des +acteurs. + +Louise s'agenouilla, quand elle fut arrivée à sa place, et chercha, +devant elle, le calvaire, où secrètement, dans cette foule avide de la +voir pleurer ou sourire, elle déposerait sa couronne de martyre, pour +que Dieu la bénît. + +Elle ne vit qu'une assomption de la Vierge, en blanc comme elle, qui +n'accueillait pas la douleur, et, de chaque côté du maître-autel +encombré de fleurs, de dorures, deux anges en marbre qui officiaient +dans une attitude correcte. Ce marbre, ces dorures lui rappelaient le +palais du prince et sa fortune. + +Pendant que l'orgue chantait, en guise d'épithalame religieux, un air +nouveau d'opéra, les gens de la noce prenaient place dans des fauteuils, +en arrière, à côté, à une distance cérémonieuse des deux époux. Le +clergé de la Madeleine était au complet, et les prêtres en surplis, +rangés dans les stalles, semblaient des spectateurs privilégiés. + +L'évêque retenu pour la cérémonie venait d'être introduit +processionnellement; il s'avança à pas lents pour bénir le couple qui +avait tenu à sa présence. Son discours était préparé, plié en quatre +dans sa main. + +Il fit déposer dans un bassin de vermeil, l'anneau des fiançailles qu'il +sacra d'un signe de croix et adressa les questions d'usage. + +--Vous vous présentez pour contracter mariage, en face de l'Église? +demanda-t-il, lisant la question dans son manuel. + +--Oui, monseigneur, répondit le prince d'un ton alerte et fier. + +Il était ravi d'être face à face avec l'Église et de se montrer si +ferme. + +--Oui, monsieur, murmura Louise, qui oublia de dire: _Monseigneur_. + +--Vous faites profession de foi en la religion catholique, apostolique +et romaine? reprit l'évêque de X... d'une voix plus claire et plus +insinuante. + +--Oui, monsieur, dit Louise avec empressement, comme si l'ardeur de sa +foi, dans ce moment suprême, eût pu lui ouvrir un asile. + +--Oui, oui, daigna répondre le prince. + +Il faisait sentir à l'évêque que ces questions, toutes légitimes et +d'obligation qu'elles fussent, étaient superflues. Un prince, comme lui, +ayant un parent au Vatican, ne pouvait pas douter de la religion +romaine. + +--Vous présentez-vous ici avec une entière liberté et sans aucune +contrainte? + +--Oui, répondit galamment le prince, en jetant un regard à la mariée. + +Louise eut une courte hésitation. Elle leva les yeux sur les yeux gris +et voilés de l'évêque; mais ce bonhomme récitait une formule. Il y +mettait l'accent nécessaire, sans aucune intention spéciale. + +--Oui, souffla la pauvre enfant découragée. + +Alors, l'évêque de X... haussant la voix: + +--Chrétiens qui êtes ici présents, nous vous déclarons qu'on a publié +trois fois, en cette église, les bans du futur mariage, entre +Barthélemy-Léopold-Jean de Lévigny et Marie-Louise de Thorvilliers, sans +qu'il se soit trouvé aucun empêchement ou opposition. + +Le prélat promena son regard sur l'assemblée, pour la prendre à témoin, +et acheva lentement, solennellement: + +--Nous vous annonçons, pour la dernière fois, la résolution qu'ils ont +prise de s'unir ensemble par les liens sacrés du mariage, et, de +l'autorité de l'Église, nous vous commandons à tous, sous peine de péché +grave, de déclarer, maintenant, si vous avez connaissance de quelque +empêchement, en vertu duquel ce mariage ne puisse être légitimement +célébré. Nous vous défendons, sous la même peine, d'y mettre obstacle +par malice et sans cause. + +Pendant que l'évêque lisait ces paroles du rituel, un prêtre assis dans +le chÅ“ur, et qui était en prières jusque-là , se leva de sa stalle et +s'avança. + +Aux derniers mots, il était derrière l'évêque; quand la lecture fut +achevée, il écarta de la main le diacre qui assistait l'évêque, et +surgissant, blanc de visage dans son blanc surplis, grand et grandi par +l'attitude, il dit d'une voix haute, sonore, qui retentit sous la +coupole: + +--Sur mon honneur de chrétien, sur ma foi de prêtre, je déclare qu'il y +a un empêchement à la célébration de ce mariage. + +Ce fut un coup si brusque qu'il entra sans tumulte jusqu'au fond de +l'auditoire. + +L'évêque se recula avec stupeur. Le prêtre se mit à sa place, devant les +deux fauteuils dorés qu'il dominait, et, étendant ses mains comme pour +une bénédiction sur Louise qui le regardait effarée, éblouie, il +continua, dans ce silence violent que causait la surprise: + +--Je mets cette enfant sous la protection de l'Église, et j'atteste que +ce mariage est impossible. + +Il s'arrêta, la main toujours étendue, le regard chargé de foudre, et il +attendit. + +Une rumeur s'élevait; les gens de l'église n'osaient bouger. Ce prêtre +était dans l'exercice d'un droit sacré, d'un devoir qui, pour n'être +jamais rempli, n'en était pas moins obligatoire. + +Louise, au premier son de cette voix, au premier geste, était tombée en +extase. Le prince de Lévigny verdissait et se retenait au prie-dieu +placé devant lui. Le duc de Thorvilliers, suffoqué d'abord de cette +intervention, étranglé d'un spasme de haine devant cette apparition, +sortit de sa place, et mâchant l'écume qui lui venait aux lèvres: + +--Cet homme est fou, s'écria-t-il, il n'a pas le droit d'être là ! qu'on +le chasse! + +L'abbé d'Altenbourg sourit à cette menace. Le suisse, que le geste du +duc de Thorvilliers invoquait, baissa les yeux pour se tirer d'embarras. +L'ancien prédicateur de Notre-Dame, retrouvant, sous la voûte d'une +église, la voix, l'éloquence d'attitude, le génie, doublé de son +effroyable angoisse et de sa tendresse, qui avaient fait si longtemps sa +gloire, était une intervention grandiose; il dominait cette foule, ces +mauvaises consciences; il faisait peur et n'avait peur de rien. + +Le duc furieux de n'être pas obéi, provoqué par ce respect universel, +par cette curiosité formidable des assistants, perdit toute mesure. Il +était sorti de sa place et mettant le pied sur une marche, devant lui, +il dit violemment: + +--N'y a-t-il pas ici un agent de police pour arrêter cet homme? Il n'a +pas le droit de porter ce costume. C'est un prêtre expulsé de l'église, +un prêtre interdit? + +--Vous vous trompez, monsieur, repartit Louis d'Altenbourg avec une +simplicité implacable. Je suis un prêtre calomnié et vengé. L'archevêque +m'a rendu la liberté. C'est par l'autorité de l'Église que je suis ici, +que je dénonce ce mariage, que je m'oppose à sa célébration. + +Le prince de Lévigny, ahuri, grelottant, était retombé dans son +fauteuil. Le duc de Thorvilliers, pâle, crispait les poings. Il se +sentait devenir ridicule et odieux. Il redoutait maintenant de provoquer +ce prêtre terrible qu'il avait mal écrasé et qu'il ne pouvait chasser. + +--Monseigneur, dit-il en se tournant vers l'évêque, je vous adjure de +bénir ces enfants. + +--Et moi, j'adjure Votre Grandeur, reprit l'abbé d'Altenbourg, de +surseoir jusqu'à ce qu'elle m'ait entendu. + +L'évêque faisait voleter son regard du duc à l'abbé d'Altenbourg, sans +le poser ni sur celui-ci, ni sur celui-là . Le duc l'intimidait; mais le +célèbre abbé, le grand prédicateur, silencieux depuis vingt ans, et +retrouvant la parole pour un éclat qui retentirait longtemps, le +troublait profondément. + +--Est-ce que nous n'avons plus qu'à nous retirer? gronda Gaston de +Thorvilliers. + +Harcelé par son dépit, voulant à tout prix reprendre l'avantage, il +ajouta: + +--Nous nous passerons de l'église; ma fille est princesse de Lévigny, de +par la loi. + +--C'est vrai! reprit Louis d'Altenbourg, qui voyait faiblir son ennemi, +et qui palpita d'un enthousiasme, plus paternel que chrétien. C'est +vrai! Vous avez trompé les hommes; vous ne tromperez pas Dieu! Ce +mariage qui ne sera pas béni par l'Église, sera la honte du mari, et un +avertissement du ciel pour la femme chrétienne. + +Louise était restée debout, pétrifiée en apparence, mais palpitant au +dedans, elle-même, ne laissant rien voir de son agitation, assistant à +ce duel entre deux hommes qui tenaient, l'un son âme, l'autre sa +destinée; redoutant d'obéir à son père, et souhaitant, avec un élan +filial, d'obéir à ce maître transfiguré, à ce prêtre inattendu qui se +révélait, sans qu'elle se rendit compte de cette métamorphose. + +--Vous prêchez la désobéissance à ma fille! reprit le duc affolé. + +--A votre fille! répliqua l'abbé dont les lèvres se gonflèrent; puis il +continua: + +--Je défends l'innocence de cette enfant et votre honneur, monsieur le +duc. + +--Mon honneur!... vous, qui ne vivez que pour me déshonorer! + +L'évêque, qui n'avait plus de rôle, se leva pour intervenir. Cet +esclandre avait trop duré. On écoutait avec une avidité cruelle qui +forçait au silence. + +--J'ai les preuves de ce que je dis, s'écria l'abbé avec une autorité +qui s'imposait; ce n'est pas ici le lieu de les produire; mais je les +montrerai à qui voudra les voir. + +Un petit cri se fit entendre. Le prince de Lévigny, à bout de forces et +de traitement, s'évanouissait: il se coucha sur le bras de son fauteuil. + +Louise, à ce cri, se détourna de sa contemplation. Elle regarda cet +homme foudroyé par la malédiction de son maître, et, pour mieux voir, +elle leva son voile. Alors, elle apparut dans toute sa beauté, dans +toute la splendeur de sa jeunesse, de sa douleur, de son angoisse. Une +lumière s'alluma dans ses yeux; une horreur visible s'y peignit. Elle +devinait ce qu'elle avait pressenti; c'est que cet homme était infâme; +peu lui importait de savoir pour quelle cause. La répugnance de son +instinct virginal était justifiée. Il avouait tout, en s'anéantissant +sous l'anathème. Il devenait hideux, avec sa lividité sous son rouge. Sa +boue transsudait. + +Louise se redressa et se recula, fuyant le contact de l'air même qui +passait entre elle et lui. + +Le suisse, le bedeau ramassaient le prince, plié sur son fauteuil, et +l'emportaient vers la sacristie. Le duc les suivit, cédant autant à +l'impatience de se soustraire aux regards de la foule qu'à sa +sollicitude pour son gendre. + +Les assistants s'agitaient dans un tumulte qu'on ne pouvait réprimer. + +L'évêque de X... se retira processionnellement, avec le diacre qui +portait sa mitre et celui qui portait son bougeoir. + +Louise, abandonnée, était restée à sa place. Les deux demoiselles +d'honneur s'avancèrent pour la conduire à la sacristie, mais n'osèrent +pas lui parler, la déranger. Elle s'était remise à genoux, et, les mains +jointes, le regard attaché sur l'abbé d'Altenbourg, elle l'interrogeait +des yeux, avec une supplication désespérée. Elle le remerciait aussi +d'être venu. Elle semblait lui demander de ne pas la quitter. + +Le duc l'avait oubliée dans ce désarroi dramatique. + +L'abbé, avec une dignité farouche, jouissant en justicier de ce coup de +foudre qu'il n'avait pas vainement invoqué, s'était reculé d'abord +jusqu'à l'autel, laissant passer ceux qui fuyaient. Il se trouva bientôt +seul avec Louise. Pendant que les gens de la noce, tournés vers la +sacristie, se pressant, dérangeant les chaises, cherchaient à deviner ce +qui se passait ailleurs, l'abbé s'avança vers la jeune fille, souriant, +à mesure qu'il s'approchait, l'enveloppant, la couronnant de son +sourire. + +--Mon père! murmura Louise, quand il fut à deux pas, expliquez-moi ce +qui se passe. + +L'abbé leva les doigts pour s'apprêter à bénir, et les arrêta un instant +sur sa bouche, en commandant le silence. + +--Ma fille! répondit-il, en mettant toute sa tendresse dans ces mots +qu'il donnait tout haut, pour la première fois à Louise, la remerciant +ainsi de ce qu'elle l'avait appelé: mon père!--Ma fille, ne cherchez pas +à comprendre, et remerciez Dieu qui m'exauce. + +--Je n'ai que vous d'ami dans ce monde! reprit-elle d'une voix +tremblante. + +--Il est vrai que je vous aime bien, ma fille, répondit le prêtre, +rougissant de cet aveu qui le consolait de sa vie de supplice. + +--Ne m'abandonnez pas, ajouta-t-elle doucement, en retenant ses larmes. + +--Je me suis rapproché de Dieu, pour veiller de plus haut sur vous, +répondit l'abbé. + +On sortait de la sacristie. Le duc se souvenait de sa fille et venait la +chercher. + +L'abbé d'Altenbourg la bénit lentement, et dit d'une voix étouffée: + +--Adieu, Louise! + +--Je vous reverrai, mon père!... + +L'abbé secoua la tête, la regarda une dernière fois, parut l'emporter +dans son souvenir, et, grave, les mains jointes, s'éloigna par un des +côtés du chÅ“ur, pendant que le duc de Thorvilliers entrait par l'autre +côté. + +Gaston marcha vers sa fille, la prit durement par la main, la força à se +lever, l'entraîna presque. + +--Que vous a dit cet homme? murmurait-il, à travers ses dents serrées. + +--Il m'a dit de prier et il m'a bénie! répondit Louise simplement. + +--Vous mentez! + +La jeune fille eut un mouvement de révolte. + +--Monsieur! + +Instinctivement, le mot _monsieur_ était venu à ses lèvres, en parlant +au duc, comme le mot _père_ avait jailli de son cÅ“ur devant son vieil +ami. + +--Au surplus, repartit M. de Thorvilliers, ce qu'on vous a dit m'est +égal... Je ne crains rien: vous êtes mariée; nous reviendrons ici pour +la cérémonie, ou nous irons ailleurs. Cet homme est fou! il a été +interdit pendant vingt ans. Je le ferai interdire encore... On ne peut +casser votre mariage. Quant à votre mari... + +--Comment va-t-il? demanda ingénument et froidement Louise. + +--Il va mieux; ce ne sera rien. Sa voiture le reconduit... Nous +rentrons. + +On avait, en effet, emporté le prince, à moitié sorti de son +évanouissement, dans sa voiture de noces. Celle du duc, amenée devant +une grille latérale de la Madeleine, l'attendait. + +Louise rentra à l'hôtel de Thorvilliers, bien qu'elle fût légalement la +princesse de Lévigny. + +Ce fut elle qui défit son voile, et quand elle eut retiré son bouquet et +sa couronne de mariée, elle regarda ces fleurs avec un tressaillement +involontaire de peur rétrospective et d'espérance. + +Était-elle sauvée? + + + + +XXVII + + +Huit mois après le grand scandale de la Madeleine M. Barbier, qui +n'était plus sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, +rencontra le préfet de police qui devait bientôt cesser de l'être, et +après l'échange naturel de confidences politiques, c'est-à -dire de +doléances sur l'instabilité des hautes fonctions, M. Barbier demanda +tout à coup: + +--Savez-vous ce qu'est devenu l'abbé d'Altenbourg? + +--Mettriez-vous quelque malice dans cette question? + +--Pourquoi le supposer? + +--C'est que je me souviens de vos railleries, à propos des sondages que +j'ai fait faire dans la Seine, le jour où l'abbé a disparu de son +domicile des Batignolles. Je m'étais trompé, je l'avoue. Pendant que je +l'attendais à la Morgue, il opérait lui-même à la Madeleine, et de la +bonne façon. C'est un fier homme! + +--Où est-il? + +--J'aurais le droit de ne pas le savoir, puisque je n'ai plus le devoir +de le surveiller. Mais, vous m'avez piqué au jeu. Ce mémoire que j'ai lu +m'a provoqué. C'est bien le moins que nous regardions continuer et +gagner par d'autres les parties que nous avons perdues... J'ai fait de +la police internationale pour mon propre compte. Si le conseil municipal +savait cela!... L'abbé est en Italie, au mont Cassin. Y restera-t-il? Je +n'en sais rien. Il est libre d'en sortir; mais, là , ou ailleurs, il +vivra isolé, dans le recueillement. Il a un grand courage. Il est père +par toutes les fibres de son être, et il se refuse au bonheur de jouir +de plus près de sa paternité. Il se condamne au renoncement. Il croit +acheter ainsi l'avenir de sa fille. Il a peur de trahir son secret +devant elle, de troubler dans cette belle âme le souvenir d'une amitié +tendre qui deviendra filiale, à la condition qu'il n'avouera pas son +titre de père. C'est superbe: mais combien peu de gens comprendraient +ainsi l'égoïsme du dévouement! Il a fait deux heureux et n'a pas voulu +l'être. + +--Deux heureux! Comment? + +--Ah ça, mon cher, d'où venez-vous? + +--De la Chambre des députés. + +--Alors, vous ne savez rien. + +--Que voulez-vous! Le lendemain de cet esclandre à la Madeleine, la +crise ministérielle commençait à sévir. Je me suis occupé de moi et j'ai +négligé les autres; mais depuis quelque temps j'ai des remords de mon +indifférence. Je m'étais tant intéressé à cette histoire douloureuse! + +--Vous avez su au moins la mort du prince de Lévigny? + +--Ma foi non. + +--C'est pourtant ce qu'il y a de plus beau, de plus nécessaire, de plus +providentiel dans l'aventure. Le malheureux prince ne s'est pas remis du +coup terrible reçu en plein chÅ“ur de la Madeleine. Il y avait de quoi. +J'ai su par un médecin qui est venu me trouver, pour me dénoncer un +marchand d'orviétan, comment le petit prince avait pu se tenir debout, +jusqu'au moment où il a été foudroyé. Il s'était adressé à un médecin +allemand, qui n'est pas médecin et qui a fait venir ses grades et ses +drogues d'Amérique. Celui-ci a la spécialité de pilules, soi-disant +reconstituantes, qui galvanisent les morts et achèvent les vivants, +lorsque ceux-ci vivent si peu. Il paraît que la quantité d'incurables +qui meurent, après huit jours de guérison, grâce à ces pilules, est fort +rassurante pour l'hygiène publique. + +--Comment? Vous tolérez cela! Si j'étais encore au ministère de la +justice!... + +--Bah! vous laisseriez en paix ces tueurs sans brevets. Ils ne font de +mal à personne, au contraire; ils hâtent la liquidation des pourritures +sociales. Ne me parliez-vous pas, il y a huit mois, de certains +personnages de Balzac qui se font coupe-jarrets, au service de la +Providence? Il nous est interdit d'avoir ces opérateurs à notre solde. +Mais quand ils existent et quand ils exercent, nous aurions bien tort de +les supprimer. + +--Vous êtes cynique, mon cher préfet. + +--C'est que je suis encore préfet, et que je suis écÅ“uré. Quand je +rentrerai dans l'opposition, peut-être rentrerai-je dans la théorie +morale, sans aller jamais, pourtant, jusqu'à demander qu'on supprime le +bureau des mÅ“urs, la prostitution et les égouts. En attendant, je songe +aux honnêtes gens en bonne santé physique et morale; cela me rend +indulgent pour ceux qui suppriment les foyers d'infection. + +--De sorte que le prince de Lévigny?... + +--Supprimé. Je suis sûr qu'il résistera à l'embaumement. Il a suffi du +souffle de l'abbé d'Altenbourg, pour renverser ce pestiféré chancelant. +La drogue avait fait merveille. Peut-être en avait-il trop pris. Elle +lui eût donné un jour ou deux, et une ou deux nuits. C'était trop pour +l'innocence! On l'a emporté de la sacristie dans un état piteux; huit +jours après, il vomissait sa petite âme. + +--Et sa veuve? + +--Mademoiselle de Thorvilliers? Je ne sais pas si elle a porté le deuil. +Mais il ne l'empêcherait pas, en tout cas, de devenir comtesse de +Soulaignes. + +--Le duc de Thorvilliers consentirait?... + +--Belle question! D'abord, si peu qu'elle ait été mariée, par le fait +seul de sa promenade à la mairie, Louise de Thorvilliers a été +émancipée. Elle échappe à l'autorité du duc, et son caractère, qui s'est +trempé aux larmes de l'abbé d'Altenbourg, lui donnerait, en tout cas, +maintenant, la force de résistance qu'elle n'avait pas autrefois. Le duc +a été forcé d'abdiquer son autorité. + +--Forcé! lui, ce vaniteux? + +--Précisément, il a eu peur de la révélation de l'abbé. Il a été +horriblement mortifié de tout le bruit que les journaux ont fait de ce +scandale. Sa spéculation avait tourné contre lui, et l'affaire devenait, +de toutes façons, un désastre. Le prince, sur le conseil de la +Buondelmonti, avait considérablement apanagé sa femme. Celle-ci se +trouve à la tête de millions auxquels elle ne touchera pas, de peur de +se salir, mais auxquels elle ne laissera pas toucher. Elle a renoncé à +ce qui ne lui vient que par la succession, et elle consacrera à des +fondations charitables ce qui lui a été donné par contrat. Le duc a donc +fait une opération nulle. M. de Soulaignes est riche, généreux, +amoureux. Il croit devenir le gendre du duc de Thorvilliers; il +l'aidera; à la condition de ne pas le voir souvent. L'abbé aura conclu +le mariage rêvé par lui. Il sortira probablement de sa retraite pour le +bénir; mais soyez sûr qu'il y rentrera. Encore une fois, il a peur +d'être tenté, et il tiendra le serment qu'il a fait de payer au ciel le +bonheur de ses enfants, par son renoncement. + +--Alors, tout est pour le mieux? + +--Oui. + +--Et la Buondelmonti? + +--Elle avait touché, le matin même de la cérémonie, la commission +convenue. C'est une fine mouche, qui sait prendre son bien dans la +pourriture, sans s'y laisser engluer. Elle a rompu avec le duc, pour ne +pas lui prêter quelque chose. + +--Direz-vous aussi que des créatures comme celle-là sont des instruments +nécessaires? + +--Sans doute. D'abord elles châtient, et puis, au point de vue de la +circulation métallique, elles aident à la division des fortunes et à +leur éparpillement sur le chemin des gens de rien. + +--Vous êtes féroce et immoral, mon cher. + +--Je suis pratique. Demandez à l'abbé d'Altenbourg si la Providence, à +laquelle il croit avec tant de ferveur, n'a pas elle-même des moyens +secrets et équivoques, et si elle boude le fumier, quand elle veut faire +fleurir un lis dans un égout! + +M. Barbier savait que le préfet de police, sceptique par état, était +railleur par caractère. Il n'insista pas, de peur de lui entendre dire +du mal, ou du bien, à sa façon, de l'abbé d'Altenbourg. + +Il voulait garder son admiration intacte pour ce héros inconnu. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La confession d'un abbé, by Louis Ulbach + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION D'UN ABBÉ *** + +***** This file should be named 17643-0.txt or 17643-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/4/17643/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La confession d'un abbé + +Author: Louis Ulbach + +Release Date: January 31, 2006 [EBook #17643] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION D'UN ABBÉ *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + LA CONFESSION D'UN ABBÉ + + PAR + + LOUIS ULBACH + + TROISIÈME ÉDITION + + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR, PARIS + + 1883 + + * * * * * + + +PROLOGUE + + + + +I + + +M. le garde des sceaux donnait son premier dîner, un dîner +d'installation. + +Il était nommé depuis huit jours; il ne pouvait pas savoir pour combien +de jours; aussi, en homme prudent, rompu aux habitudes officielles, +ayant été déjà cinq fois appelé au ministère et cinq fois obligé d'en +sortir, s'était-il hâté de lancer ses invitations. + +Il savait que le premier fonctionnaire à faire fonctionner, dans une +administration où l'inamovibilité est un principe, c'est celui qui est +plus inamovible que tous les juges du monde, le cuisinier. + +Les autres grands fonctionnaires, convoqués pour rendre hommage à +celui-là, s'étaient promis d'être exacts. + +M. le ministre était vieux. Son estomac, resté puritain et n'ayant +jamais varié dans les hasards d'une vie politique qui comptait cinquante +ans d'opposition, entrecoupés de ministères, sous trois régimes +différents, restait fidèle à l'habitude de six heures. + +La seule concession que le progrès eût arrachée à cet estomac farouche, +depuis la République, c'était d'ajouter une demi-heure de répit à +l'heure sacramentelle. Mais, jamais, chez M. le garde des sceaux, on ne +prolongeait l'opportunisme jusqu'à sept heures. Le président de la +Chambre des députés, les jours de dîner à la place Vendôme qui pouvaient +coïncider avec des jours de grande discussion parlementaire, +s'arrangeait toujours pour que les ministres fussent libres vers six +heures, et, la plupart du temps, faisait remettre la suite de la +discussion au lendemain. + +On comprend donc qu'avec un chef hiérarchique si ponctuel, le +sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, M. Barbier, eût pris +la précaution d'être en cravate blanche et en habit noir, dès cinq +heures, et achevât, dans cette toilette qui est la livrée égalitaire des +hommes du monde et de leurs maîtres d'hôtel, la lecture des dossiers ou +l'expédition des quelques affaires que M. le ministre lui avait laissé à +terminer. + +Il était plus de six heures, près de six heures un quart. + +M. Barbier qui avait pris, par superstition, pour aimanter son ambition, +la place de son ministre, devant le beau bureau, incrusté de bois +variés, qui a appartenu, dit-on, à Louis XVI, dans le grand cabinet du +rez-de-chaussée, mit en équilibre les paperasses représentant les +sollicitations des magistrats, les rapports des procureurs généraux, les +suppliques des condamnés, poussa un soupir pour refouler la nuée confuse +de toutes ces exhalaisons de consciences échauffées par le désir +d'avancement ou de libération, recula son fauteuil, se frotta les mains, +comme si elles avaient pris de la poussière en feuilletant ces +confidences, se leva, se regarda dans la glace, rectifia le noeud de sa +cravate, et se dit: + +--Je crois qu'il est temps de monter! + +M. le sous-secrétaire d'État était jeune, presque nouveau venu à Paris, +où son département l'avait envoyé comme député depuis moins d'un an, et +l'idée de _monter_ était, à propos de toutes choses, son idée fixe. + +Il sortit, en chantonnant, du cabinet solennel, traversa le grand salon +d'attente où les portraits en pied de quelques chanceliers célèbres +intimident les solliciteurs naïfs, et entra sans précaution dans le +grand vestibule fermé où se tiennent les huissiers, ne prévoyant pas +qu'il dût, à cette heure-là, se heurter à des quémandeurs d'audience. + +Mais, précisément, l'huissier en chef, celui qui n'était pas obligé +d'aller servir à table, et qui, par formalisme, restait seul, le +dernier, à son poste, attendant le départ du sous-secrétaire d'État, +paraissait en train d'éconduire, difficilement un vieillard, fort +convenablement vêtu, qui n'avait pas de lettre d'audience et qui +voulait, disait-il, parler à M. le ministre, ou à son secrétaire. + +M. Barbier, avec la pétulance et l'imprudence d'un néophyte, peut-être +avec la tentation orgueilleuse de jeter en passant un rayon de sa jeune +gloire sur cet importun, s'arrêta, se raidit et, d'un ton haut, qu'il +avait rapporté d'un parquet de province: + +--Qu'est-ce? demanda-t-il. + +L'huissier, soulagé de ce renfort, ou bien dépité de l'intervention de +M. Barbier, quand il avait répété lui même à satiété qu'il n'y avait +personne au cabinet de M. le garde des sceaux, ou bien encore, enchanté +comme un vieil employé, de faire pièce et d'enseigner son rôle à un +débutant fonctionnaire, sans répondre à la question de celui-ci, se +recula et dit à l'homme qu'il poussait vers la porte: + +--Tenez! voilà M. le sous-secrétaire d'État. Parlez-lui. + +L'homme se retourna, s'avança, et, saluant avec une humilité sans +bassesse: + +--Pourrais-je, monsieur, vous entretenir quelques instants? + +--Ce n'est plus l'heure des audiences! + +--Je le sais. Mais croyez, monsieur, qu'il faut un motif bien +puissant... + +--Revenez demain! + +--Je ne reviendrai, monsieur, que si, après m'avoir écouté pendant cinq +minutes, vous pensez avoir besoin de m'entendre de nouveau. + +Il y avait dans la façon de parler de cet inconnu, plus que dans ses +paroles, une douceur et une fermeté, une politesse et une sorte de +hardiesse, une supplication involontaire de mendiant et une raideur +d'homme incapable de mendier, qui saisirent M. Barbier. + +Son premier zèle n'était pas encore émoussé. Il pouvait donner ou perdre +cinq minutes. Comme il était en appétit, il eut celui d'un mystère à +déguster avant le dîner. + +L'élan même avec lequel il partait pour monter dîner, le disposait aux +imprudences du coeur et de la curiosité. + +Il fit un geste de résignation, rouvrit la porte, à peine fermée +derrière lui, et, d'un mouvement de la tête, invitant l'étranger à le +suivre: + +--Entrez, monsieur, lui dit-il vivement. + +L'huissier maintint le battant de la porte, pendant que l'homme passait, +suivant le sous-secrétaire d'État, et revint ensuite, avec un sourire, +reprendre sa place devant le bureau de l'antichambre, qui est l'ancien +bureau des gardes des sceaux, détrôné, depuis M. Émile Ollivier, je +crois, par le bureau de Louis XVI. + +Le sourire que l'huissier laissait tomber sur sa chaîne semblait dire de +M. Barbier. + +--S'il est encore ici dans trois mois, il ne m'exposera plus à me +démentir. Il ne retiendra plus les gens que je renvoie. C'est jeune! Ça +manque d'expérience! + +Pendant que ce monologue muet s'élargissait dans le sourire de +l'huissier expérimenté, le jeune sous-secrétaire d'État introduisait, en +passant le premier, le visiteur inconnu jusque dans le cabinet du +ministre. Là, au lieu de prendre place devant le bureau, il attira +l'étranger dans l'embrasure d'une des portes-fenêtres donnant sur le +jardin de l'hôtel, n'offrant pas, ni ne prenant pas de siège, pour bien +faire comprendre qu'il n'avait tout juste que cinq minutes à donner, +profitant du jour qui baissait pour regarder et dévisager son +interlocuteur. + +--C'est quelque juge de paix destitué ou quelque magistrat mécontent, +pensait-il, après un regard rapide et présomptueux. + +Il se hâtait de conclure, pour n'être pas embarrassé par l'examen de ce +personnage grave et intimidant. + +L'homme paraissait avoir environ soixante ans. Il était grand; se +voûtait par moments, par habitude de saluer ou de se recueillir; puis, +se redressait avec lenteur, non par fierté, mais par indépendance. Ses +cheveux grisonnaient et s'espaçaient, sur un front large, bien modelé. +Ses yeux, d'un bleu profond, paraissaient endormir une flamme, bien +contenue sous des arcades avancées. La pâleur du teint mat dénonçait une +souffrance chronique, victorieuse, que tout pourtant voulait dompter, +dans cette physionomie si mâle dans sa douceur. Sa lèvre, un peu forte, +mais d'un dessin correct, était accoutumée au sourire, comme au symbole +silencieux de la douleur. Le menton soigneusement rasé, un peu +proéminent, trahissait une volonté solide; on devinait un homme +peut-être foudroyé au dedans, mais bravant encore la foudre. + +Le costume était sévère, sans recherche. Il consistait en une redingote +longue, boutonnée, devenue un peu large pour le corps qui, tout robuste +qu'il était, avait certainement maigri. Une cravate noire à pans +retombants et retenus, dans un gilet haut, par une simple épingle, ne +laissait voir, dans tout ce costume sombre, au-dessous de cette +blancheur épanouie du visage, qu'un liseré de linge blanc autour du cou. +Les mains dégantées, mais dont l'une tenait les gants serrés et +allongés, étaient fort belles, sans anneau. Tout, dans cet homme, était +grave, harmonieux, simple et peu commun. On pouvait se livrer, sur son +état ancien ou actuel, dans le monde, à plusieurs hypothèses; mais le +caractère profondément, absolument humain, était celui qui s'offrait +tout d'abord à l'observateur. + +M. Barbier n'avait pas le temps d'observer. En subissant le charme, il +le justifiait par la similitude des professions. Il avait une hâte naïve +d'entendre encore la voix, sonore et juste, qui lui avait mis dans +l'oreille, dès les premiers mots, comme l'écho d'un prétoire. + +--Parlez, monsieur, dit-il avec dignité. + +L'inconnu hésita, eut un gonflement de la poitrine, qu'il apaisa sous sa +main, et répondit enfin: + +--Excusez-moi, monsieur. J'ai tant désiré cet entretien, que je ne +pensais plus à la difficulté de le commencer. Je voudrais, avant tout, +vous inspirer de la confiance. + +M. Barbier que cette diction, savante jusque dans son effusion sincère, +prédisposait de mieux en mieux, eut un mouvement de la tête et fit un +geste de la main qui exprimait une intention formelle de respect ou au +moins de déférence, en tout cas, une exhortation courtoise. + +L'inconnu s'inclina, et lentement, avec cette coquetterie que les +suppliants mettent dans une caresse qui leur est permise, en modulant la +phrase: + +--Je vous remercie. + +Il se redressa, et on eût dit qu'il avait puisé du sang dans son coeur +pour le faire remonter à ses joues, qui se colorèrent, comme du reflet +d'un crépuscule invisible au dehors. Le jour gris-cendré venant du +jardin rendait cette rougeur plus éclatante. + +Elle dura peu. L'homme voulait redevenir froid. Il passa sa main blanche +sur son front, sur ses joues, et les glaça, puis la promenant sur sa +bouche, il rendit à celle-ci sa souplesse; alors, droit, regardant bien +en face le sous-secrétaire d'État: + +--Monsieur, lui dit-il, je viens vous dénoncer un crime! + +M. Barbier tressaillit, se recula, heurta de son épaule la vitre de la +grande fenêtre, et presque effaré, balbutia: + +--Un crime! Cela ne me regarde pas. + +--Comment! ne représentez-vous pas la justice? + +--Oui, celle qui nomme les magistrats. Vous auriez plus tôt fait de vous +adresser au parquet, à la préfecture de police, ou simplement au +commissaire de votre quartier. Moi, je ne pourrais que transmettre des +instructions. + +--Cela serait bien, si le crime était consommé... + +--Quoi! il n'est pas commis? + +--Non. + +--Alors, ce n'est qu'une supposition de votre part? + +--Dites: la certitude qu'il se commettra! + +M. Barbier abasourdi de l'étrangeté de cette confidence, eut, un +sourire, et croyant se soustraire au charme qui le taquinait, demanda +d'une voix qui s'aiguisait: + +--Ce crime est-il imminent? + +--Dans trois semaines, il sera sans remède. + +--Dans trois semaines! Alors, il n'y a pas une urgence absolue... + +Le sous-secrétaire d'État était maintenant moins curieux que +désappointé. + +Cette moquerie supérieure, qui entre pour beaucoup dans la vocation des +hommes d'État, s'agitait en lui. Il voulait se venger d'une émotion +surprise, malavisée; il commençait à croire qu'il avait eu affaire à un +maniaque. + +Mais la raillerie naissante s'éteignit sous le rayon qui partit des +grands yeux bleus de l'inconnu. Les cheveux du vieillard, qui pencha la +tête et qui la mit sous le jour tombant, parurent blanchir davantage. + +Avec une douceur indulgente et souveraine, il dit: + +--Vous me prenez pour un fou, n'est-ce pas? Oh! je le comprends! C'était +ma crainte, la raison de mon embarras. J'espère pourtant que, quand vous +m'aurez entendu, vous ne verrez plus en moi qu'un homme très malheureux, +qui a besoin de se confier à des coeurs honnêtes... J'avais, en me +présentant ici, l'ambition de parvenir directement au ministre. C'est un +vieillard, comme moi, plus âgé que moi, un père de famille. Si vous +voulez obtenir qu'il m'écoute!... + +Ce fut au tour du sous-secrétaire d'État à rougir. Cet étranger lui +donnait une leçon. Il repartit très poliment: + +--M. le ministre ne pourrait vous recevoir, ni ce soir, ni demain; je +suis prêt à vous écouter. + +--C'est que... vous n'aviez que cinq minutes à m'accorder, et en voilà +une ou deux... + +--De perdues? voulez-vous dire, interrompit courtoisement M. Barbier. Si +vous le pouvez et si vous le voulez, monsieur, si l'affaire très grave, +à ce qu'il paraît, dont vous avez à m'entretenir, ne doit pas s'aggraver +pour un retard de quelques heures, je me tiendrai demain, pendant toute +la matinée, à votre disposition. Ce soir, il est vrai, je suis un peu +pressé... Cependant si vous voulez me dire sommairement ce dont il +s'agit... + +--Sommairement! + +Ce mot avait presque blessé le vieillard. Il eut un sourire qui ne +voilait rien de sa tristesse. + +--Sommairement! répéta-t-il, ce serait m'exposer encore au soupçon de +folie. Je tiens à vous persuader que j'ai toute ma raison. Mais, pour me +croire, il faut entendre des explications qui ne peuvent être sommaires. +Vous le savez, monsieur, quand on porte longtemps en soi une idée, on +l'a roulée si souvent qu'on l'a resserrée, qu'on en a fait une balle; on +la croit irrésistible. Mais le jour de frapper, on s'aperçoit que le +plomb gagne à s'émietter. Il ne s'agit plus de trouer la conviction, il +faut l'envelopper, la pénétrer. + +L'inconnu s'arrêta, comme scandalisé de l'image dont il se servait, +honteux de sa rhétorique, un reste de vieille habitude oratoire que +l'émotion ravivait. + +Il craignit de gâter l'opinion favorable qu'il voyait naître malgré +tout, et alors, simplement, avec une bonhomie d'homme supérieur, en même +temps qu'avec une aisance d'homme du monde, il dit au sous-secrétaire +d'État: + +--Vous l'avez très justement remarqué, monsieur; s'il ne s'agissait que +d'un crime vulgaire, banal, bien qu'il n'y ait encore que le flagrant +délit de la préméditation et que l'acte infâme ne soit pas accompli, je +devrais m'adresser au parquet, à la police, au commissaire, aux +gendarmes; mais ce crime est d'une nature si spéciale, les coupables +sont d'un rang qui les met si sûrement au-dessus des intimidations +ordinaires, que j'ai besoin d'un secours, délicat autant que +tout-puissant... que je m'adresse à la justice, en dehors des juges qui +punissent les crimes bien avérés, palpables, mais qui ne les empêchent +pas, et qui, d'ailleurs, ne punissent pas toujours. + +--Vous excitez ma curiosité! ne put s'empêcher d'avouer le +sous-secrétaire d'État. + +--C'est un augure que j'emporte. Puisse-t-il me valoir votre pitié! + +--Pour vous, monsieur? + +--Oh! moi, il ne faut pas me plaindre. Ce n'est pas pour moi que je suis +ici. Je ne peux plus être ni sauvé, ni perdu. J'ai ma croix; je la +porte, et je veux la porter seul. C'est pour un être innocent, que j'ai +recours à vous. + +La voix du vieillard, toujours basse, sonore, s'était mouillée d'une +larme cachée. + +Il leva les yeux au plafond, et avant que M. Barbier, intimidé, attiré +de plus en plus par le charme de ce désespoir austère, fût intervenu de +nouveau, l'homme continua avec une politesse extrême: + +--Je vous suis profondément reconnaissant, monsieur, de l'audience que +vous m'accordez pour demain; à quelle heure? + +--Je suis à mon bureau à dix heures. + +--A dix heures, soit. + +L'inconnu saluait pour se retirer. + +--Vous donnerez votre nom à l'huissier, dit M. Barbier, sans trop de +malice, avertissant ce visiteur qu'il ne s'était pas nommé. + +--Mon nom! + +Le vieillard s'arrêta, surpris, fit un léger mouvement en arrière; mais +reprenant aussitôt son attitude digne et simple: + +--C'est juste!... Mon nom vous ne l'avez pas; voici ma carte. + +Dans l'obscurité croissante du cabinet, le sous-secrétaire d'État prit +la carte et la glissa dans une des poches de son gilet; puis, +respectueusement, il reconduisit, comme il eût reconduit un procureur +général, ou un conseiller à la cour de cassation, cet étranger qu'on +n'avait pas voulu introduire. + +En traversant le grand salon d'attente, sans doute un peu confus d'être +escorté, l'étranger jeta un regard aux portraits des chanceliers, dont +l'hermine se distinguait dans le crépuscule d'une soirée de mars, et +parut les saluer, en les invoquant. On eût dit qu'il les connaissait de +vue. + +La politesse de M. Barbier n'était pas due tout entière à la +fascination. Instinctivement, le sous-secrétaire d'État voulait +reprendre sur l'huissier la supériorité que celui-ci avait prétendu +s'attribuer en renvoyant un importun, et, dans le vestibule, saluant une +dernière fois l'inconnu: + +--C'est convenu; à dix heures; je vous attendrai. On vous indiquera mon +bureau. + +--Je le connais, dit l'homme mystérieux, en répondant au salut et en +sortant. + +L'huissier tenait ouverte la porte extérieure. + +Il se crut obligé de saluer plus bas que ne l'avait fait M. Barbier, ce +solliciteur soudainement réhabilité et transfiguré, qui connaissait les +êtres du ministère, qui était venu souvent sans doute, autrefois, au bon +temps, quand les huissiers étaient considérés et habillés plus souvent à +neuf, à l'époque des belles livrées, sous l'empire. + + + + +II + + +Le sous-secrétaire d'État fit son entrée dans le salon de M. le garde +des sceaux, au moment où celui-ci regardait sa pendule, les sourcils +froncés, et où la pendule sonnait la demie. + +Le ministre salua d'un hochement de tête son jeune collaborateur; mais +ne lui fit, ni compliment d'arriver à l'heure exacte, ni reproche +d'avoir failli se faire attendre. Cette ponctualité était d'un zèle +suffisant. + +Les dîners ministériels, surtout quand ils sont nombreux, paraissent les +repas de corps des croque-morts de l'esprit. On y célèbre l'enterrement +du défunt, mais sans que rien le rappelle. + +Les dimensions de la table, la diversité et l'importance des convives, +la peur d'être pris au mot, quand on n'est pas sûr d'en dire plus d'un +par quart d'heure, la présence des domestiques, qui peuvent comparer les +ministres en exercice aux ministres passés, et souvent dénoncer à +ceux-ci les prétentions de ceux-là, l'embarras d'une argenterie +d'apparat, entremêlée de fleurs traditionnelles et qui isole les +vis-à-vis, plus encore que la distance, tout paralyse la conversation +générale et ne permet, tout au plus, que les dialogues entre voisins. + +Le sous-secrétaire d'État se trouvait placé à côté du préfet de police. + +Tous deux étaient jeunes, tous deux nouveaux en fonction. La lune de +miel des fonctionnaires leur suggère des intempérances de tendresse et +des indiscrétions de bonheur. Tous sont bavards, au début de leur +importance. Leur première fatuité se décèle par la confidence de leurs +bonnes fortunes administratives. + +Le préfet égaya le sous-secrétaire d'État par quelques révélations +malicieuses. + +La police est un confessionnal et un dispensaire, et, comme les +pénitents ou les malades n'y vont pas offrir leurs confessions, le +secret n'est pas rendu absolument obligatoire par la confiance. + +Tout à coup, M. Barbier, qui n'avait à opposer que des cancans +administratifs aux _racontars_ de la police secrète, fit un petit bond +sur sa chaise, et, interrompant son voisin: + +--Je vais probablement empiéter sur vos attributions, mon cher préfet. + +--A quel propos? + +--On s'adresse au ministère de la justice pour prévenir un crime. + +--Un complot? + +--Je ne crois pas. On m'a parlé d'une victime innocente. + +--Il n'y a pas alors de politique dans l'affaire. Est-ce un meurtre? + +--Je ne sais pas. + +--Un viol? un enlèvement? une séquestration? + +--C'est possible! + +Le préfet vida un verre de bourgogne qu'on venait de lui verser, et, +d'un ton de raillerie: + +--Comment! vous ne savez rien? + +--Non, rien encore. + +--On se moque de vous. + +--Je ne crois pas. + +Le préfet écrasa sur le bord de son assiette une boulette de mie de pain +qu'il avait triturée, pendant ses divers récits, et avec un sourire +d'artiste qui va professer: + +--Vous le verrez! on se moque de vous. Quant à moi, si je _gobais_ le +quart des dénonciations qui m'arrivent tous les matins, je ferais, tous +les soirs, arrêter cent personnes dans Paris. + +Le mot _gober_ était permis entre deux anciens camarades du même banc, +au centre gauche de la Chambre; d'ailleurs qui donc est plus à portée de +puiser dans l'argot que le préfet de police? Mais le mot n'en était pas +moins une moquerie. M. Barbier sourit, à son tour à cette piqûre sans +venin. + +--Mon cher, je ne suis pas plus _gobeur_ qu'un autre. Quand le +dénonciateur a une apparence respectable... + +Le préfet interrompit: + +--Si les coquins n'étaient pas capables de surprendre le respect, il y +aurait moins de dupes. + +--Je serais bien étonné d'avoir affaire à un coquin. Le chef de la +police avança son coude sur la table, comme il eût fait à la tribune, et +répliqua: + +--Les honnêtes gens ne sont pas moins sujets à caution que les coquins. +Leur candeur les abuse grossièrement et leur vertu les rend infatigables +à harceler la police. Vous ne savez pas à quel héroïsme d'espionnage +l'honnêteté peut pousser? On se fait, en général, une très fausse idée +dans le public du nombre des instruments que nous mettons en oeuvre. +Paris serait extraordinairement surpris d'apprendre avec combien peu +d'agents embrigadés nous veillons sur lui. La plupart de nos captures +importantes nous sont facilitées par des amis, pris de scrupule, qui ne +veulent pas avoir sur la conscience la cachette d'un voleur ou d'un +assassin, qui nous le livrent, sous la seule condition d'être tenus à +l'écart de l'instruction, pour ne pas être exposés à des vengeances... +Je ne vous parle pas des complices qui _mangent le morceau_, afin de +bénéficier de cette complaisance... Voilà pour les crimes accomplis et +dont nous poursuivons les auteurs. Mais les soupçons, faciles à +concevoir, après une audience de cour d'assises, après la représentation +d'un drame! mais les billevesées des peureux! Rappelez-vous, pendant le +siège de Paris, la terreur patriotique conçue par de braves gardes +nationaux, toutes les fois qu'ils voyaient une chandelle allumée, ou une +lampe à abat-jour de couleurs, au cinquième étage d'une maison du +boulevard Montmartre! Ils allaient dénoncer des espions, qu'on ne trouva +jamais. Avant d'être préfet de police, pendant la Commune, j'ai connu un +épicier, estimé, incapable de fausser la vérité, autrement qu'avec ses +balances, qui a dénoncé et fait fusiller, le plus innocemment du monde, +par l'armée de Versailles, le plus innocent de ses voisins, un chimiste, +parce que celui-ci se livrait à des manifestations inconnues dans +l'épicerie et qu'on assurait être des fabrications de fusées +incendiaires! Cela m'a rendu défiant. Je reçois des lettres de femmes +mariées, me demandant de faire expulser, ou de faire enrégimenter par le +bureau des moeurs des demoiselles qui les font jalouses; sans compter les +belles-mères qui ne se rendent pas compte des agissements de leur +gendre; les concierges et les propriétaires qui veulent sauvegarder la +réputation de leur immeuble, compromise par des locataires mystérieux! +On méprise mes agents, sans se douter qu'ils ont des émules, plus +féroces et plus crédules dans beaucoup d'honnêtes gens. + +--Et les honnêtes gens ne vous donnent jamais un bon avis? + +--Jamais c'est trop dire. Si; quelquefois. + +--Vous voyez donc bien! + +--Mais ils se trompent quatre-vingt-quinze fois sur cent. + +--Vous avez plus confiance dans les coquins que vous exploitez et qui +vous exploitent? + +--Non, pas plus, mais tout autant. Les naïfs se trompent; les coquins +veulent nous tromper. Il n'y a pas de catégorie pour la vérité. + +--C'est égal, reprit M. Barbier, en insinuant deux doigts dans la poche +de son gilet, vous avez beau dire, j'ai bonne opinion de l'homme que +j'ai reçu ce soir. + +--Ah! il vous a remis un premier rapport? + +--Non. Je l'attends demain. + +--Je suis à vos ordres, si vous croyez qu'il vous indique une piste à +suivre. + +M. Barbier se mit à rire. + +--Je tâcherai de me passer de vous. + +--Je vous en défie! + +--Vous m'en défiez? + +--Sans doute; et si vous y tenez, je prends même l'engagement de savoir, +une heure après vous, ce dont il s'agit et d'aviser, deux heures avant +vous, à ce qu'il faudra faire. + +Le sous-secrétaire d'État promena les yeux autour de lui: + +--Est-ce que vous auriez des agents ici? + +Le préfet s'amusa à passer rapidement la revue des domestiques en +livrée, qui servaient à table. + +--Peut-être! En tout cas, il ne m'est pas difficile, vous le comprenez, +de mettre quelques-uns de mes gens, en observation sur la place Vendôme; +d'avoir les noms, les adresses, de toutes les personnes qui sortiront +d'ici, après une audience... + +--C'est vrai, répliqua le sous-secrétaire d'État, qui avait pris du bout +des doigts la carte de son visiteur, et la remuait dans son gousset. +Vous pouvez filer tout le monde. Faisons mieux, voulez-vous? +Collaborons... Pouvez-vous, d'ici demain matin dix heures, savoir quel +est le personnage qui m'a remis sa carte... que je n'ai pas encore lue? + +M. Barbier tira de sa poche le petit carton sur lequel un nom était +écrit à la plume et non imprimé. Il lut: + +LOUIS HERMENT _Boulevard des Batignolles_, 20 + +Il passa la carte à son voisin. + +Le préfet la reçut, comme un expert reçoit une pièce à juger; il +l'examina, et dit ensuite: + +--Votre visiteur ne rend guère de visites. Je gagerais que cet +autographe est le seul de son espèce. Votre homme a prévu qu'il serait +obligé de vous donner son nom et son adresse. Il a confectionné ceci à +votre seule intention. Le carton a été découpé par un canif et une +règle, ce matin; l'écriture est toute fraîche; quant au nom, il est +tracé avec une application qu'on n'a pas d'ordinaire, en reproduisant sa +signature. Aucun trait n'échappe à la volonté de bien écrire. +Voulez-vous mon sentiment? C'est là un faux nom. + +--Pourquoi, alors, aurait-il ajouté son adresse? + +--Si le nom est faux, l'adresse est fausse. Il s'agissait uniquement de +vous inspirer une demi-heure de confiance. L'homme ne prévoyait pas que +vous me rencontreriez et que j'enverrais un agent à son prétendu +domicile. + +--De sorte que, demain matin, à dix heures, vous pourriez me donner des +renseignements sur cet individu? + +--A dix heures, soit. Je ne vous garantis pas, pour une heure si +matinale, toute la vérité, ni même la vérité vraie; mais nous aurons des +vraisemblances, des conjectures, et, pour un commencement d'enquête, +cela suffit... Tenez! Je vois déjà que ce M. Herment est un homme déchu. + +--A quoi voyez-vous cela? + +--A la petite prétention de la carte, et à l'adresse. Nous avons bien +des naufragés dans ce quartier-là! + +--Je vous affirme qu'il a l'air très respectable, une belle figure. + +--On sauve tout cela du naufrage. Quel linge a-t-il? + +--Ah! parbleu, vous m'en demandez trop. Il faisait presque nuit. Mais +vous voyez qu'il a les mains propres, puisque sa carte est immaculée. + +Le dîner était fini. Le ministre se levait de table. + +La conversation en resta là. Mais elle se renoua pour une seconde, +quand, d'assez bonne heure, avant tous les convives, après avoir pris +congé du garde des sceaux, d'une façon ostensible, pour être, remarqué, +le préfet de police se retira. + +C'est la coquetterie d'un fonctionnaire de cet ordre de paraître pressé +de partir, comme si Paris brûlait, s'insurgeait ou s'égorgeait, pendant +chaque minute perdue dans le monde. + +M. Barbier, qui semblait le guetter, le retint à la porte du salon +principal, et le reconduisant jusqu'à, l'antichambre, avec l'aisance +d'un homme qui est presque chez lui: + +--J'ai oublié de vous demander un renseignement, mon cher préfet. Je ne +sais pas ce que M. Herment doit me raconter; mais dans le cas où ce +brave homme--car je m'en tiens à ma première impression--me dénoncerait +réellement un crime, une machination contre quelqu'un; bien que je sois +décidé à rester dans une grande réserve, je voudrais cependant savoir +quels sont les moyens préventifs que possède la police. + +--Elle n'en a qu'un, l'intimidation. Cela réussit auprès des malheureux, +des jeunes gens, mineurs ou majeurs, qui ont l'instinct du salut, sans +en avoir la force, auprès des déclassés, des gens nerveux. C'est notre +plus beau rôle; mais c'est le moins justifié par la loi. Nous rendons, +sous ce rapport, à bien des familles, des services qui nous seraient +interdits, si les gens que nous faisons venir osaient invoquer la +légalité. Mais ils l'ignorent, ou ils n'osent pas, et c'est tant mieux +pour la morale. On connaît si peu la loi en France, et on croit la +liberté individuelle si mal garantie! Le code est si souvent une arme +excellente pour les coquins et les mauvais sujets, qu'il faut bien +excuser un peu d'arbitraire, au profit des honnêtes gens qui se +défendent. Si vous saviez combien de pères de famille, combien de mères +elles-mêmes viennent nous demander naïvement des lettres de cachet! + +--Et vous en donnez? + +--En général, nous n'arrêtons personne, arbitrairement. Mais notre +triomphe est de faire croire que nous pouvons arrêter tout le monde. + +--Qui donc peut croire cela? + +--Qui? Les malheureux, je vous l'ai dit, les jeunes gens; mais encore +faut-il qu'ils soient d'une certaine catégorie sociale. Les gens du +monde sont difficiles à intimider, autrement que par la peur du +scandale. Quant aux gens du _grand, grand monde_, ils nous échappent +avant le crime; c'est bien assez de les attraper quelquefois après... +Voilà, mon cher collaborateur, ce que je mets à votre disposition... +Comme il est probable qu'il ne s'agit pas d'une affaire du grand monde, +nous pourrons toujours dire à Croquemitaine de faire du bruit dans la +coulisse... + +--Je vous remercie, dit M. Barbier. Ce n'est pas grand'chose que +Croquemitaine: il n'y a plus d'enfants! + +--Plus d'enfants? Mais il n'y a que cela! + +--Taisez-vous! Si le ministre vous entendait! + +--Croit-il donc avoir affaire à des hommes? + +--Chut! mauvaise langue. + +--Mon cher, dans un gouvernement démocratique il faut toujours se +maintenir en verve d'ironie; on peut retourner si vite à +l'opposition!... Au revoir, à demain! + +--A demain! + + + + +III + + +Le lendemain, M. Barbier arrivait au ministère de la justice avant dix +heures. + +Il avait surpris le garçon en train d'épousseter d'un regard lent et +habitué les lettres éparses sur le bureau. Ce vieil employé fut tenté de +croire à un coup d'État: car depuis le 2 décembre 1851, jamais un +ministre, ou son clair de lune, n'avait lui de si bon matin. + +M. Barbier lui-même fut très étonné, après coup, d'avoir été si matinal. +Il sourit en remarquant que la pendule officielle n'était pas plus en +avance que sa montre; c'était sa curiosité seule qui l'avait trompé. + +Il s'occupa de quelques affaires; mais elles furent examinées en cinq +minutes et il eut le loisir d'un peu d'ennui. + +A dix heures un quart, on venait le prévenir que M. Louis Herment était +là. + +Avant de le faire introduire, le sous-secrétaire d'État s'assura qu'il +n'était venu, ni pour lui, ni adressé directement au ministre, aucun +message de la préfecture de police. + +Le mystère n'était pas si facile à pénétrer! C'était une première manche +gagnée dans la partie engagée avec le préfet de police. Mais le +sous-secrétaire d'État fut moins frappé que dépité de ce succès négatif. +Il donna l'ordre de faire entrer M. Herment. + +En le revoyant, au jour clair et matinal, M. Barbier le trouva moins +vieux que la veille, mais aussi imposant, aussi attirant. + +Le visage, qui gardait la même pâleur, avait cependant une translucidité +plus facile. On sentait qu'un feu intérieur pouvait, au moindre souffle, +s'y répandre et le colorer. Les yeux brillaient d'une angoisse contenue +et aussi d'une espérance forcée. La bouche était comme préparée à +l'éloquence, tant elle s'ouvrit vite à un sourire de courtoisie, de +remerciement et de supplication, qui était charmant dans ce masque +sévère et qui, pourtant, n'avait rien de contraint. + +--Décidément, c'est un ancien magistrat, pensa M. Barbier. + +Il montra un fauteuil, placé près de son bureau qui lui permettait de +bien voir son visiteur, en ayant l'air de lui permettre seulement de le +bien écouter. + +M. Herment, en s'asseyant, éloigna un peu le fauteuil. Il n'avait pas +l'habitude de parler de si près. Sa voix, son émotion, sa conviction +avaient assez de portée. Il plaça presque familièrement son chapeau sur +le bord du bureau plat, justifiant cette prise de possession par un +rouleau de papier qu'il déposa dans le chapeau; puis il remercia, en +quelques mots, polis sans obséquiosité, le haut fonctionnaire qui lui +avait réservé cette audience. + +--On ne nous dérangera pas, dit obligeamment M. Barbier. + +--Je vous ai prévenu, monsieur, reprit d'une voix grave M. Herment, que +j'avais à vous dénoncer un crime. Je ne crois pas qu'il puisse s'en +commettre un plus grand... + +Il s'arrêta, respira; son inquiétude l'oppressait. Après deux secondes +de repos, il continua: + +--Vous savez sans doute, monsieur, tous les journaux en parlent, qu'on +doit célébrer dans trois semaines, à l'église de la Madeleine, le +mariage de mademoiselle Marie-Louise de Thorvilliers avec le prince de +Lévigny. + +M. Barbier ignorait absolument l'annonce de ce mariage. Ce n'était pas +sur les faits-divers de cette nature, qu'il recevait tous les jours, un +rapport du bureau chargé de lire, de contrôler et d'analyser les +journaux; mais il n'ignorait pas que le duc de Thorvilliers portait un +des plus grands noms du faubourg Saint-Germain, et que le prince de +Lévigny était, par sa fortune, par ses alliances, un des partis les plus +considérables du même quartier. + +Le sous-secrétaire d'État fit un signe de tête, comme s'il était très +informé de cet événement mondain, et demanda avec un étonnement +légèrement ironique: + +--C'est à propos de ce mariage que vous avez une communication à me +faire? + +--Oui, monsieur. + +--Je vous écoute. + +--Ce mariage serait un crime. Il faut, à tout prix, l'empêcher. + +M. Barbier eut un petit bondissement de surprise sur son siège. + +--Un crime! Un si beau mariage! L'empêcher à tout prix, dites-vous? Je +ne comprends pas. + +Il regardait M. Herment, repris du doute qu'il avait eu la veille, se +demandant si son visiteur n'était pas fou. + +Celui-ci devinait bien la surprise qu'il provoquait. D'une voix +vibrante, fermant à demi les yeux pour ne pas voir les paroles qui +allaient effleurer ses lèvres, il continua: + +--J'espère que vous comprendrez bientôt. Est-ce qu'il y a un plus grand +crime, par exemple, que de sacrifier une enfant à la plus effroyable +ambition, à la plus basse vengeance?... que de marier une jeune fille +chaste, d'une admirable candeur, à un débauché, perdu d'honneur, perdu +de vices, perdu de santé? + +M. Herment avait parlé avec véhémence; il laissa cependant tomber les +derniers mots, hésitant à les prononcer. + +M. Barbier craignait d'être déçu. Le crime ne lui apparaissait pas +nettement; il n'en mesurait pas la profondeur. Sa déception se +compliquait d'un prodigieux effarement. Qu'est-ce que M. Herment, cet +habitant du boulevard des Batignolles, pouvait avoir à démêler avec ce +projet de mariage aristocratique? Une jeune fille mariée par ambition; +n'était-ce pas le drame vulgaire? + +Il se taisait et réfléchissait; M. Herment reprit vivement, en se +redressant sur son fauteuil: + +--Oui, le prince de Lévigny n'est pas seulement un niais, incapable de +comprendre l'âme de celle qu'on prétend lui donner; ce n'est pas +seulement un joueur éhonté, qui serait ruiné, s'il n'était pas trop +riche pour être jamais au bout de sa fortune et des héritages qu'il +n'attendra pas; car avant six mois il sera mort; c'est encore, je vous +le répète, monsieur, le rebut des boudoirs de la prostitution... Il a +une maîtresse qu'il gardera après son mariage, car elle a le secret de +toutes ses infamies, mais qui n'est que l'infirmière de ce gangrené. +Je le sais... J'ai acheté à cette femme la preuve, les prescriptions des +spécialistes, et c'est à ce cadavre que le duc de Thorvilliers, +méchamment, scélératement, dans un but que vous saurez, veut lier cette +jeune fille charmante, pure. Il sait la vérité sur ce gendre honteux; +mais il en a besoin pour son orgueil et pour sa vengeance. Voyez-vous le +crime, monsieur? Flétrir, empoisonner sciemment une enfant sans +défense... Voilà ce qu'il faut empêcher, au nom de la morale, au nom de +la pitié... Voilà ce que je ne veux pas... Ce que je viens vous +dénoncer. + +M. Herment frappait de sa main large et blanche le bras de son fauteuil; +il ne baissait plus les yeux. Il regardait le sous-secrétaire d'État en +face, essayant de le magnétiser de la flamme de ses prunelles, de le +convaincre par le frissonnement de sa bouche. + +M. Barbier soutint le choc de cette éloquence électrique. Il comprenait +un peu, mais pas assez. + +--Décidément, se disait-il, pour s'excuser d'être ému et pour s'en +venger, c'est un ancien avocat général ou un président. Mais de quoi se +mêle-t-il? + +--Avant tout, monsieur, reprit-il d'un ton de condescendance, je vous +demanderai à quel titre vous voulez intervenir dans ce drame de famille. + +--A quel titre? + +M. Herment se troubla, rougit; mais sa pâleur reprit le dessus, et aussi +son courage: + +--Ne vous suffit-il pas de savoir que le fait est vrai? Ne vous +suffit-il pas que je vous en donne la preuve? que vous puissiez +l'acquérir vous-même? Qu'importe qui je suis! Un vieillard qui connaît, +depuis sa naissance, cette jeune fille, cette orpheline, car sa mère est +morte, et M. le duc de Thorvilliers ne compte pas pour l'amour +paternel... Je suis le premier venu, mis au courant d'une atrocité... Je +viens vous la dénoncer, crier au meurtre! + +--Mais il n'y a pas de meurtre, répliqua M. Barbier. + +--Il y a pis que cela; il y a le supplice de l'innocence. + +--En tout cas, ce cri de détresse ne vous est pas permis, si vous n'êtes +ni le tuteur, ni le parent, à un degré quelconque. + +--C'est vrai! dit tristement le vieillard. Voilà pourquoi, au lieu de +m'adresser à la police, je m'adresse à vous. Non, je le sais, on me +fermerait la bouche, si je dénonçais publiquement cet attentat; on me +traiterait de calomniateur; on me condamnerait; on m'enfermerait. Je +n'ai aucun droit, que celui de l'intérêt que je porte depuis vingt ans à +cette enfant. Cela ne suffit pas pour une action publique; mais cela +doit suffire pour une action... discrète; car enfin, il y a la loi +morale au-dessus de la loi étroite... Ah! si vous pouviez pénétrer toute +l'horreur de ce crime! + +M. Herment éleva les bras, par un geste, si solennellement tragique, +qu'il étonna plus qu'il n'émut M. Barbier. + +On eût dit un acteur, jouant avec génie une scène, mais la jouant au +naturel, ou un procureur fulminant un réquisitoire, en tout cas, un +orateur que l'art transfigurait dans son explosion la plus élevée, la +plus sincère. + +M. Barbier, intrigué par ce mélange de passion et de suprême habileté, +ne fut que plus curieux de connaître son visiteur. + +--Vous ne m'avez pas répondu, monsieur, reprit-il d'un ton presque +caressant. Je ne doute pas de votre parole, mais encore faut-il que je +sache... + +--J'ai été le premier maître... plus que cela, le premier ami, de cette +jeune fille, répondit M. Herment avec une précipitation singulière, en +coupant la parole à M. Barbier. + +--Son professeur? demanda le sous-secrétaire d'État, de plus en surpris. + +--Oui, monsieur. + +En disant cela, M. Herment rougissait. + +--Est-ce M. le duc de Thorvilliers qui vous avait donné cette fonction +auprès de sa fille? + +M. Barbier faisait cette question, faute d'en trouver une autre. + +Ce singulier professeur confondait toutes ses idées. + +Sa question cingla le coeur de M. Herment qui se souleva de son fauteuil, +en s'appuyant sur les bras, et, avec un étincellement des yeux, presque +farouche: + +--Non, balbutia-t-il, ce n'est pas le duc qui m'avait chargé de ce +devoir. + +--Alors, veuillez m'expliquer... + +M. Herment retomba dans son fauteuil, baissa la tête, et, la relevant +presque aussitôt, avec décision: + +--Il faut bien que vous sachiez tout... je suis résolu à tout dire: je +ne suis pas seulement le premier maître de cette jeune fille... je suis +son père. + +La confidence devenait fort intéressante. + +M. Barbier, accoudé sur son bureau, caressait lentement sa bouche de son +doigt, pour y attirer des paroles sages; il réfléchissait. + +A ce moment, on frappa légèrement à la porte, et un huissier apporta une +lettre qu'il tendit silencieusement au sous-secrétaire d'État. + +C'était le rapport attendu. Le préfet de police s'excusait d'être un peu +en retard; mais les renseignements avaient été difficiles à prendre, +tant M. Herment vivait entouré de précautions et enveloppé de silence. + +On avait pu faire causer une femme qui s'occupait de son ménage, et +voici ce qu'on avait recueilli. + +«Herment n'est pas son nom. Il cache son nom véritable. Il reçoit peu de +visites. Il sort souvent, surtout depuis un mois. Il lui est arrivé de +rentrer fort tard, et quelquefois de ne rentrer que le matin. Les +voisines prétendent qu'il assiste à des conciliabules légitimistes. Il +occupe une petite chambre, au troisième, dans une maison meublée. +Quelques bijoux de famille font supposer qu'il avait autrefois une +grande fortune. Il a sur un cachet et sur une bague des armoiries. La +propriétaire est persuadée que c'est un grand seigneur qui se cache. Sa +femme de ménage a découvert, pendant la visite qu'un chanoine de +Notre-Dame a rendu un jour au prétendu M. Herment, qu'il est un prêtre +interdit; ce qui alarme sa conscience de dévote... On le saura tantôt.» + +M. Barbier laissa tomber le rapport devant lui. + +Pendant qu'il lisait, M. Herment, les mains jointes et pressées sur sa +poitrine pour y faire rentrer le secret de tendresse qui s'en était +échappé, avait une attitude ecclésiastique, dans une sorte de +contemplation paternelle, qui achevait la révélation. + +Le sous-secrétaire d'État sentait dans son front des piqûres +d'aiguilles. Le mystère devenait dramatique. S'il n'appréciait pas +encore à toute sa valeur le crime dénoncé, il entrevoyait dans le +dénonciateur du crime, lui-même, sinon un criminel, au sens juridique du +mot, du moins un grand coupable selon le morale. Le personnage, toujours +mystérieux, ne perdait pas de son intérêt pour cela. + +Quel drame ou quel roman sous ces trois révélations? Un grand nom caché, +une grande fortune perdue, un prêtre qui était père, dans ce pauvre +homme logé en garni, aux Batignolles! + +--Monsieur, dit brusquement M. Barbier, en posant devant lui la note de +la police, vous ne portez pas votre nom! + +M. Herment s'éveilla en sursaut de son rêve, darda ses yeux qui se +reculèrent dans leurs orbites profondes, vit et devina sur le bureau le +papier de la police, que l'enveloppe, bâillant encore après +l'effraction, dénonçait. + +Il eut un plissement du front; son sourire s'aiguisa. Il répondit avec +une intention de fierté: + +--Il serait plus exact de dire que je ne porte pas mon nom tout entier +et que j'en ai traduit une partie en français. + +--Vous êtes étranger? + +--Non, monsieur, mon nom de famille est alsacien. Je suis le comte Louis +Hermann d'Altenbourg. J'ai bien le droit, sous la République, de ne pas +me targuer d'un titre, et depuis que mon pays est allemand, de traduire +Hermann par Herment... Est-ce là, monsieur, tout ce que la police a +découvert sur mon compte? + +--Non. + +--Ah! + +M. Barbier hésita à continuer. Cette femme de ménage, après tout, +s'était peut-être trompée! Sans être ni dévot, ni catholique, ni +peut-être chrétien, le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice +l'était également au ministère des cultes. Cela suffisait pour qu'il lui +répugnât de trouver un prêtre réfractaire et adultère dans cet homme si +grave, si digne, si émouvant. + +Pendant sa courte hésitation, et tout en remuant le papier accusateur, +M. Barbier se souvint que M. Herment connaissait très bien le ministère +et ses êtres. Il y était venu sans doute, comme ecclésiastique, +solliciter de l'avancement, ou essayer de s'y faire défendre. + +Le sous-secrétaire d'État voulut durcir sa voix, lui donner la tonalité +d'un fonctionnaire qui fonctionne; mais sa gêne persistait. Il dit: + +--La note que j'ai là me donne un renseignement que vous avez omis et +qui vous embarrassait sans doute... Vous êtes un prêtre interdit? + +M. Herment s'attendait à cette question. Il resta impassible: + +--Oui, monsieur. + +Il se fit un petit silence. + +M. Barbier regardait un peu en dessous le prêtre, et celui-ci le +regardait fixement, de ses yeux qui n'étaient plus tentés de pleurer. + +M. Herment ajouta simplement, gravement, lentement: + +--C'est parce que je suis frappé d'indignité, que j'ai besoin de vous, +monsieur. + +--Vous ne me facilitez pas la besogne! + +--Serait-elle plus facile, si j'étais un homme marié, doublement +adultère? + +La remarque était audacieuse, étrange. Elle pouvait paraître cynique, de +la part de ce prêtre, en apparence si respectable; mais il avait une +façon si ordinaire de dire les choses extraordinaires, qu'il fallait +croire à une aberration, plutôt qu'à une émancipation brutale de sa +conscience, à une illusion candide de sa tendresse paternelle, plutôt +qu'à l'entêtement d'un révolté. + +--De toute façon, en effet, répliqua M. Barbier, en admettant la réalité +de ce... danger pour votre enfant, nous sommes sans armes pour agir +contre celui que la loi reconnaît comme père. M. le duc de Thorvilliers +n'a pas, évidemment, désavoué sa...fille? + +--Non, monsieur. + +--Je crains que vous ne m'ayez fait une confidence inutile. + +M. Herment secoua la tête. + +--Vous ne savez rien encore! + +M. Barbier eut un mouvement. Le récit promettait d'être intéressant, +mais le tête-à-tête pouvait être long. + +M. Herment se hâta d'ajouter: + +--Ne craignez rien, monsieur, je n'abuserai pas de la faveur que vous +m'avez faite ce matin. J'ai préparé, pour le jour où je rencontrerais un +homme de coeur, de bonne volonté, qui pût m'aider, une confession écrite, +que je me permets de vous laisser. Ce sera, si je meurs désespéré, mon +testament moral. En tout cas, monsieur, je le jure devant Dieu, en qui +je crois encore, c'est l'exacte vérité. J'ai voulu de très bonne foi me +juger... Vous ne pourrez pas être plus sévère pour moi que je ne l'ai +été moi-même, et cette sévérité-là m'a fait supporter le mépris de mes +supérieurs... En me faisant descendre de la chaire où j'ai prêché, il y +a vingt ans, avec succès, on m'a affranchi de l'obligation d'un mensonge +qui m'eût accablé... C'était, bien assez du deuil effroyable que je +portais... Vous verrez pourquoi je traite de deuil ce que d'autres +appelleraient le remords; mais le repentir est-il autre chose que le +regret d'une vertu flétrie, d'une illusion morte dans l'âme?... Voici, +monsieur, ce manuscrit... Je voudrais qu'il fût plus court; mais j'ai +tenu à expliquer tout... Je l'ai écrit sans vanité littéraire; lisez-le +sans méfiance. Laissez-moi vous dire, en toute franchise, que je ne +doute pas de vous; je veux que vous ne doutiez pas de moi. Cette +confiance réciproque nous donnera une force et une inspiration qui +n'auraient pu se dégager de relations vagues. Remarquez, monsieur, que +je ne prétends pas usurper sur votre conscience. Ce n'est pas moi qui ai +franchi le premier les limites d'une audience officielle. En demandant +si vite à la préfecture de police ces renseignements sur moi, en +manifestant une curiosité, dont je vous remercie, vous avez engagé un +peu de votre coeur. Vous aviez la volonté de ne pas me traiter comme un +importun et vous ne comprenez pas encore quel crime je vous dénonce. +Vous ne me considérez plus comme un fou, de vous l'avoir dénoncé. C'est +quelque chose. Ma démarche vous surprend; mais ma figure ne vous a pas +donné l'indice d'un malhonnête homme. Je comprends la surprise; je suis +touché de la présomption favorable. Ma situation de déclassé vous a +causé un certain effroi. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une protection +publique, ni d'une protestation contre la sentence qui m'a frappé, vous +vous demandez s'il n'y a pas une antithèse trop forte, trop brutale, +entre le sous-secrétaire d'État au ministère des cultes et le prêtre +interdit. J'espère, monsieur, que ces hésitations de votre part +disparaîtront à la lecture de ces pages. J'en attends, non pas plus +d'estime pour moi, mais plus de pitié pour mon malheur... Je suis bien +malheureux! Nul homme ne peut l'être autant que moi!... Il y a un mot +qui m'est interdit; car en quittant par force le costume de prêtre, je +n'ai pas abjuré toute ma foi, c'est le mot de fatalité... Si je croyais +que mon malheur fût fatal, je fléchirais sous le fardeau; mais je le +subis comme une épreuve. Je me crois le droit de lutter, comme une +créature punie, mais soumise au châtiment, en ne voulant pas que la +méchanceté des hommes s'étende à une créature innocente. Sauvez ma +fille; je vous en conjure, puisqu'elle va payer pour un coupable... Je +reviendrai, monsieur, quand votre conviction sera faite, et elle se +fera... Je vous renouvelle mes remerciements, de votre accueil, de votre +enquête. J'en aurai d'autres à vous offrir, j'en suis sûr. + +M. Herment laissa tomber sa voix, alourdie par des larmes retenues, sur +ces derniers mots. + +Peu à peu, en parlant, il s'était soulevé, il s'était levé. Ce fut +debout et en tendant le manuscrit au sous-secrétaire d'État qu'il acheva +ce petit discours. + +M. Barbier l'avait écouté avec émotion, avec ce battement de coeur, tout +à la fois égoïste et généreux, qui tient à la recherche d'un secret +dramatique et au désir de se mêler d'une grande infortune à corriger. + +M. Herment grandissait, au lieu de se diminuer, par ses fautes mêmes; il +se redressait sans audace, mais noblement, pour laisser voir toutes les +brûlures de la foudre, et, maintenant que le secret de son état se +trouvait divulgué, il n'avait plus à prendre ces précautions qui lui +donnaient des façons indécises. + +Tout s'expliquait dans son aspect extérieur, son attitude, son geste, sa +parole, par ses antécédents, par ses habitudes de prédication. Sa +paternité tragique donnait à sa tristesse une majesté invincible; il +restait fier par ce côté divin, sous les humiliations méritées par le +prêtre. + +M. Barbier ne refusa pas la confession qui lui était offerte; il promit +de la lire, fixa un rendez-vous nouveau à quelques jours de là, et, se +levant de son fauteuil en même temps que son visiteur, non avant lui, il +le reconduisit avec respect jusqu'à l'antichambre. + +Seul, revenu à sa place, M. Barbier souleva, soupesa, à plusieurs +reprises, le manuscrit déposé, sans oser l'ouvrir, de crainte de se +laisser prendre immédiatement au piège de cette lecture. Il se +promettait la volupté de ce travail pour le soir, la solitude. Car, de +bonne foi, il s'engageait à étudier ce drame. + +En attendant, il enferma le rouleau de papier dans un tiroir; mais il +ouvrit plusieurs fois le tiroir dans la journée, et à travers ses +audiences, ses conversations avec le ministre, auquel il cacha cette +visite, il ne cessa de penser à cet homme pâle, triste, doux et +solennel, qui devait avoir beaucoup souffert. + +Il se rendait compte du charme multiple et spontané de ce visiteur, qui +était de grande race, de grande éducation, qui avait traversé les orages +de la passion et en gardait l'électricité domptée, qui, après des +épreuves, encore inconnues, mais vraisemblablement bien douloureuses, +s'était réfugié, comme sur un cap suprême au-dessus d'un abîme, dans +l'amour qui contient et résume tous les autres, dans le plus pur, même +quand son origine est impure. + +M. Barbier se croyait toujours aussi convaincu de ne pouvoir venir en +aide à ce solliciteur intéressant; mais il se disait en +soupirant:--C'est dommage! + +Ce regret, uni à la curiosité de connaître le secret; de l'abbé Hermann +d'Altenbourg l'agita toute la journée d'une petite fièvre, dont il +s'enorgueillit, pour la gloire de sa fonction. + +Louis Hermann d'Altenbourg! M. Barbier se répéta si souvent ce nom qu'il +finit par croire qu'il se le rappelait, pour l'avoir entendu répéter +autrefois. + +Il fit faire des recherches dans les collections de journaux +ecclésiastiques, notamment dans la _Semaine religieuse_, et il trouva +que vingt ans auparavant, en effet, monseigneur Hermann d'Altenbourg, +prélat romain, chanoine primicier de Saint-Denis, avait prêché, pendant +tout un carême, à Notre-Dame de Paris. Son auditoire était toujours +illustre et nombreux. Le prédicateur à la mode, au moins pendant ce +printemps-là, avait été appelé aux Tuileries pour y prêcher; mais il ne +semblait pas qu'il eût réussi devant ce parterre mondain. La véhémence +de ses anathèmes contre les frivolités du siècle et la malencontreuse +idée qu'il eut un jour de tonner contre le parjure paraissaient avoir +déplu à la cour. + +Le journal des confréries le laissait entendre pour l'en blâmer. + +Qui donc aurait pu savoir, à cette époque et dans ce monde-là, que la +colère méprisante du grand orateur chrétien n'était que le cri d'un +amour crucifié? + +Le soir, chez lui, la porte rigoureusement close, M. Barbier commença la +lecture de cette confession d'un prêtre faite à un laïque, confession +dont il a gardé le manuscrit, et dont il a permis de prendre une copie +exacte, en changeant quelque chose aux noms. + +La voici: + + + + +MA CONFESSION + +IV + + +Je suis le fils unique du comte François Hermann d'Altenbourg. Ma +famille est originaire du Danemark. Un de mes ancêtres, ambassadeur à +Vienne, et devenu prince du Saint-Empire, hérita de grands biens en +Alsace, par la mort d'un oncle, évêque-électeur de Strasbourg. +Toutefois, ma famille ne quitta Copenhague, qu'à l'époque du procès fait +au grand chancelier Greffenfield. Depuis, elle résida en Autriche. + +Mon grand-père fut un de ceux qui protestèrent, comme princes étrangers, +dans un mémoire adressé à l'Assemblée nationale de 1789, contre le +décret qui abolissait les droits féodaux en Alsace, et qui prétendait, +malgré les stipulations faites avec Louis XVI, astreindre ces +propriétaires, d'une espèce particulière, aux impôts et aux +contributions dont étaient frappés les Alsaciens possesseurs de +biens-fonds. + +La réclamation fut écartée. Mon père, qui était imbu des idées +nouvelles, et qui ne partageait pas les idées, c'est-à-dire les préjugés +de mon aïeul, protesta contre la protestation, se rallia violemment à la +Révolution, se fit naturaliser Français, perdit à cette révolte une +assez grosse portion de la fortune des d'Altenbourg, acheta un château +aux environs de Saverne, s'y installa, et mena, dès lors, une existence +fort agitée; il s'y maria, à la Restauration, pour rentrer en grâce +auprès des princes. + +On se souvient encore, dans le pays, de ses grandes chasses, de ses +grands démêlés avec ses voisins, de ses grandes démonstrations libérales +sous la République, égalées seulement par ses grands enthousiasmes sous +l'Empire... + +Ce n'est pas pour juger mon père que j'expose les griefs de la +conscience publique à son égard; c'est pour me faire juger moi-même. + +Ce n'est pas, non plus, par orgueil, pour faire excuser mon insoumission +à mes voeux d'humilité que je cite la prétention et les origines de ma +famille; c'est pour faire mieux comprendre en moi les influences +héréditaires. Je suis le dernier des d'Altenbourg; je les confesse, en +me confessant. + +Ne peut-on pas dire que je dois à ces ancêtres, venus du pays d'Hamlet, +les brumes de mélancolie qui auraient fait de moi un mauvais poète, si +le souvenir de quelques évêques-électeurs, de mon nom, dont j'ai vu les +portraits me regarder longtemps, dans mon enfance, n'avait peut-être +décidé de ma vocation de mauvais prêtre? + +Je dois aux passions paternelles le feu qui, dans ce brouillard, +s'allume parfois et fait explosion; je dois à ma mère, la tendresse de +coeur, la vocation _maternelle_ qui survit à toutes mes passions +éteintes. + +Pauvre mère! je l'ai connue, en réalité, et il me semble, à chaque +douleur plus aiguë de moi, que je la connais un peu plus. J'étais un +enfant, quand elle est morte. + +Mourut-elle par un accident involontaire, par un suicide? Le doute m'est +venu depuis que je réfléchis. Quand j'avais quatre ans, on ne me donna +aucun détail; quand je fus grand, je n'en demandai pas; je +m'interrogeai. + +Un soir d'été, tout le château fut en alerte. La comtesse d'Altenbourg, +sortie pour une promenade dans le parc, ne rentra pas à l'heure du +dîner. On la chercha longtemps, quand, enfin, on s'avisa de fouiller une +pièce d'eau qui semblait attendre les désespérés, sous la voûte sombre +des grands arbres. + +Il est possible que ma mère, trompée par l'opacité de l'allée couverte +dans laquelle sa rêverie l'égarait, soit tombée brusquement, n'ait pu +appeler au secours, et n'ait pu se sauver, à cause des bords droits et +maçonnés de la rive... + +J'ai voulu, il y a un an, visiter ce château, dont je n'ai pas hérité et +que je n'ai pas eu la douleur de vendre. J'ai retrouvé la pièce d'eau, +sous l'allée épaisse; de grands nénufars flottent sur la tombe de cette +Ophélie conjugale. + +Était-ce uniquement l'influence d'Hamlet qui me faisait évoquer, dans +cette solitude, une ombre légère, passant comme un souffle devant moi, +pour s'engloutir dans cette eau mystérieuse qui porte des fleurs depuis +sa chute? + +Mon père s'était marié, par contrition politique, plutôt que par +repentir de sa jeunesse. Il était incapable de rendre ma mère heureuse. +Il eut du chagrin de sa perte, des remords aussi; il se consola +cependant, et ce fut alors qu'il se débarrassa du château. + +Les pères joyeux font souvent les enfants tristes. Hérouard raconte, +dans ses mémoires naïfs sur l'enfance de Louis XIII, que comme on +demandait au fils de Henri IV, âgé de six ans à peu près, et initié déjà +à toutes sortes de licences, s'il serait plus tard un _vert-galant_, un +bon vivant comme son père, l'enfant, visiblement choqué dans ses pudeurs +instinctives par les attitudes obscènes dont le Béarnais ne s'abstenait +pas devant lui, répondit vivement:--Oh non! + +Le caractère de ce grand ennuyé qui n'était qu'un grand dégoûté, se +trouve ainsi expliqué. + +J'ai prétendu agir autrement que mon père; ai-je mieux agi? Le portrait +que je suis obligé de tracer de moi va devenir plus facile à faire et +plus facile à comprendre. + +Enfant songeur, silencieux, voué au deuil par une vision vague, +lointaine, mais persistante, d'une mère si vite disparue, qui revient +aujourd'hui et qui se précise, depuis que j'ai une fille; enfant violent +et brusque, quand on me contraignait à un effort, je paraissais un +sournois, à cause de ces échappées hors de mon état naturel, et mon père +fut le premier qui me traita d'hypocrite. + +Mon éducation n'aida pas ma franchise à s'émanciper. + +Le comte d'Altenbourg, qui se croyait athée, mais qui allait à la messe +du roi Charles X, quand il faisait un voyage à Paris, me confia tout +enfant à un bon prêtre, l'abbé Cabirand, excellent homme, émerveillé des +évêques que l'on comptait dans ma famille et ne rêvant pas pour moi de +destinée plus belle. C'était un homme pur, qui n'ignorait pas le mal +chez les autres, mais qui le traitait comme un adversaire, dont il +croyait triompher par des duels mystiques. + +Il me trouvait l'innocence nécessaire. Quand je laissais voir un peu de +fougue dans cette douceur de surface, il pensait que la prière et la +méditation achèveraient de parfumer pour le ciel ce coeur où le feu +était prédestiné à consumer l'encens. + +Comme j'avais douze ans, mon père, dont la fortune mal administrée se +trouvait réduite, vendit ses terres et vint se fixer à Paris. L'abbé +Cabirand fut congédié. Il me quitta avec douleur, me fit promettre de +lui écrire, me fit jurer de rester à Paris un bon chrétien, et fut nommé +deux mois après notre départ d'Alsace, professeur de rhétorique au +séminaire de Strasbourg. + +Je fus mis dans une grande institution du faubourg Saint-Germain. + +Ma candeur y fut scandalisée; ma dévotion persista d'autant plus. J'eus +des succès, et, comme dans ce temps-là les élèves étaient très fiers de +la gloire de leurs camarades, mes couronnes du grand concours me +donnaient une considération qui compensait l'estime insuffisante que +l'on avait pour mon caractère. + +Je souffrais beaucoup d'être, non pas méconnu, mais inconnu de mes +jeunes contemporains. Je faisais de mon mieux pour être à leur niveau; +mais, ne m'ayant jamais tout à fait comme complice, et m'ayant souvent +comme censeur, ils se faisaient de ma connivence passagère une arme pour +attaquer mon rigorisme de béat. + +A mesure que je montai en âge, en grade, en succès, je souffris de ce +malentendu. Je m'entêtais, par probité de croyant, à protester contre +des exemples qui suscitaient en moi des colères très sincères, et +pourtant qui remuaient aussi d'effroyables tentations... + +J'abrège autant que je le peux ces préliminaires. Ce n'est pas pour me +raconter, c'est pour me confesser mieux, que je dis tout cela. + +La sève montait et m'étourdissait. A dix-huit ans, j'avais une chasteté +relative qui ne me faisait grâce d'aucun mauvais rêve. Peut-être +n'étais-je que timide! + +A l'âge des premières escapades viriles et des débauches qui émancipent +fièrement les écoliers, j'écoutais, avec un demi-sourire, les +confidences, les vanteries de mes camarades. Je me repaissais de ces +confessions; mais quand je voulais à mon tour me débaucher; quand +j'avais promis ma part de ce que je croyais une orgie; à la première +sortie, j'hésitais, j'avais peur. J'essayais de pactiser avec ma honte. +Je voulais parfois me hasarder tout seul, mystérieusement, dans une +aventure que je poétisais d'avance; mais un dégoût subit, invincible, +m'assaillait et me faisait reculer dès les premiers pas. Je fuyais, je +me sentais souillé par mes désirs; je courais dans une église; je me +prosternais, et, dans des invocations éplorées à un amour surhumain, je +dépensais, je fatiguais une énergie, haletante sous une pudeur réelle, +qui voulait être surprise et ne voulait pas se rendre. + +On épouse son âme, comme on épouse une femme. Je ne voulais pas violer +la mienne; je désirais un hymen impossible de ma chair et de mon esprit. + +J'étais grand, fort, de bonne santé. La lutte n'en était que plus rude, +et l'énigme ne paraissait que plus invraisemblable. On m'appelait +Tartufe; je haussais les épaules, et me consolais par des vers. + +Ces vers, que je faisais avec sincérité, me paraissaient très bons; mes +camarades s'en moquaient, et fortifiaient ainsi, avec ma prétendue +vocation, un goût héroïque pour supporter l'injustice. N'osant me +proclamer martyr de mes tentations, je me posais en martyr de la poésie. + +Je n'en veux pas à ces chers tyrans de ma jeunesse. Comment +m'eussent-ils compris, moi qui me perdais à me chercher? Je les trouvais +logiques dans leurs injustices, et me voyant sans rancune sous leurs +sarcasmes, comme j'étais sans orgueil sous mes couronnes universitaires, +ils avaient des trêves d'indulgence et de pitié, qui me réconfortaient +et me donnaient des rayonnements d'esprit et de gaieté. + +Mon père s'occupait fort peu de moi, et, quand il mourut, je pus porter +au dehors le deuil que je portais au dedans. Ce fut le seul changement +sérieux de mon existence. + + + + +V + + +J'avais dix-neuf ans; je venais d'être reçu bachelier. J'étais hésitant +au seuil du monde. Rien ne m'y appelait; rien ne m'en détournait. La +société que mon père fréquentait, sans s'épurer, avait vieilli, et +j'avais ainsi deux raisons, au lieu d'une, pour ne point la rechercher. + +Mes camarades allaient à leur ambition, à leurs affaires, à leurs +plaisirs. Moi, je n'avais pas de but, et je n'osais prendre pour un +appel de la vie ecclésiastique cet ennui qui m'enchaînait devant la vie +grande ouverte, et m'effrayait, quand je voulais la contempler. + +J'étais resté en correspondance avec mon maître, l'abbé Cabirand. Il me +donnait d'excellents conseils; mais il était plutôt guidé par l'instinct +droit de son coeur que par l'expérience. Loin de m'encourager à embrasser +la même carrière que lui, il me répétait que mon nom, ma fortune +m'obligeaient à un rôle actif. Je servirais mieux l'Église, en restant +chrétien dans le monde. Ces raisons-là ne répondaient à aucune des +inquiétudes de mon esprit; mais je les acceptais, par le besoin que +j'avais de me soumettre à un avis. + +Il me restait assez de fortune pour être indépendant et pour choisir +librement un état. Lequel prendre? Je me fis inscrire à l'école de +droit; mais je suivis les cours du collège de France. Parler, instruire, +du haut d'une tribune, répandre sur une foule ce que je sentais +bouillonner en moi, c'était la seule chose qui me parût tentante... + +Je griffonnais toujours des vers; j'essayais de la prose; je ne +redoutais plus les indiscrétions de mes camarades; mais cette sécurité +ne suppléait pas à mon peu de talent. + +Je me disposais à voyager, quand, soudainement, dans cette brume, je +crus voir une étoile. Je rencontrai ma muse. + +M. le duc de Thorvilliers, le père du duc actuel, un peu parent de ma +mère, m'avait été donné comme tuteur. + +Il ne prit guère au sérieux une tutelle qui s'exerçait, si tard pour lui +qui était vieux et goutteux, si tard pour moi, qui étais en âge d'être +émancipé. + +J'aurais pu réclamer cette émancipation. Je la méritais. A quoi bon? +J'avais plutôt peur qu'envie de cette nouvelle indépendance, succédant à +celle que l'insouciance paternelle m'avait laissée. + +Par politesse, pour aider à l'effusion de cette paternité passagère, +gracieusement acceptée, je devins un convive régulier du duc, et l'ami +de son fils. + +Gaston de Thorvilliers avait été élevé chez son père. Je ne l'avais +rencontré que rarement. C'était alors un beau jeune homme, au regard +rayonnant, aux joues pleines et roses, aux cheveux noirs, épais, faciles +à boucler, à la prestance fière, un de ceux qui naissent et vivent +cambrés, busqués. + +N'ayant jamais eu besoin de se soumettre à un règlement, à une +discipline, à un pauvre devenu un maître, de compter avec des +condisciples plus forts ou plus habiles que lui; n'ayant subi aucun +contact qui eût émoussé son caractère; n'ayant pas eu de rivaux qui +stimulassent son goût capricieux pour l'étude, il était resté, et avait +fleuri dans toute la candeur de sa force, de son orgueil d'être beau et +d'être riche, dans toute l'ingénuité d'une ignorance vernie. + +Il riait de tous et de toutes choses. Il se croyait bon, parce qu'il +n'avait jamais été tenté d'être méchant, et parce qu'il était gai. Il ne +doutait pas de son esprit, réel, mais intermittent, parce qu'il avait la +moquerie facile; sa verve l'éblouissait tout le premier. + +Je fus charmé de cet appétit universel des sens, et de cette bonne +humeur de la conscience; secrètement même j'en fus jaloux. Je me +comparais et je me sentais moins homme, moins gentilhomme. J'avais le +même âge. J'avais droit, sinon aux mêmes prétentions de fortune, du +moins à la même fierté pour ma race. J'avais, de plus, le sentiment de +mes succès universitaires, la conscience d'une valeur morale qui pouvait +s'épanouir avec éclat. Si j'étais froid en apparence; si l'épiderme plus +épais laissait moins venir à fleur de peau le sang qui fleurissait les +joues de Gaston, j'avais peut-être un brasier plus ardent au coeur. + +Pourquoi n'étais-je pas comme lui? Pourquoi, en m'habillant de même, +gardais-je avec mes vêtements pareils, une sorte d'allure ecclésiastique +dont il me raillait avec bienveillance, pour que je devinsse un +compagnon tout à fait digne de lui et de mon nom? + +Gaston n'attendit pas une intimité, qui s'affirma bien vite par le +tutoiement échangé sans résistance, pour me demander des confidences, +pour m'en faire. + +Il parut fort surpris qu'à dix-neuf ans, je n'eusse pas de maîtresse. Il +m'offrit de m'en désigner une, à prendre dans le monde. C'était si +facile! Il ne comprenait pas qu'une femme bien née pût se défendre +longtemps contre des beaux cavaliers de notre espèce. Quant aux +maîtresses qu'on entretient et qui sont de luxe, comme l'écurie, il les +prévoyait dans son budget; mais ne les admettait pas encore, par +coquetterie de mondain, peut-être bien par économie; lui qui aimait +tout, il aimait aussi beaucoup l'argent. + +J'aurais peut-être été corrompu par ce mauvais sujet naïf dont les vices +embaumaient, si je n'avais rencontré celle qui a disposé de toute ma +vie. + +C'était à une vente de charité, dans le faubourg Saint-Germain. J'y +étais allé par déférence pour des invitations reçues; Gaston +m'accompagnait, surtout pour voir des marquises et des duchesses, +bourgeoisement installées devant des comptoirs. Cela lui semblait un +travestissement piquant. + +Nous avions parcouru divers salons et fait quelques emplettes de +politesse, nous sortions, quand, à la porte d'entrée, comme un dernier +piège, je vis une jeune fille, debout, à côté d'un guéridon sur lequel +s'amoncelaient des roses... + +Je ne me permettrai aucune comparaison poétique; je n'aurai recours à +aucun agrément littéraire, pour raconter mon impression souveraine, +ineffaçable, éternelle. + +Tout ce qui s'est passé depuis, le drame, le deuil, la honte, le +supplice de ma vie, disparaissent, quand j'évoque cette vision. Mon coeur +recommence à battre, comme il a battu dans cet instant qui a embrasé +tout mon être. Je ressens quelque chose de foudroyant et d'ineffable qui +me mord la poitrine, qui me met un éclair au cerveau, et qui infiltre +dans mes veines une langueur accablante. + +Je dus pâlir. Je me souviens que je m'appuyai fortement au bras de +Gaston de Thorvilliers. + +Elle était grande, mince, mais admirablement faite, avec des cheveux +noirs, en bandeaux légèrement renflés, au-dessus d'un front correct, +blanc, uni, qui rayonnait d'innocence simple, fière, hardie. Les yeux +étaient noirs; ils cherchaient le regard, plus qu'ils ne l'attiraient; +ils avaient une lumière paisible, intense, qui vivait de son foyer et ne +s'attisait d'aucune coquetterie, ayant le charme suprême. Le sourire de +sa bouche étonnait. On eût dit que la vendeuse de roses avait mangé une +de ses fleurs, en gardant une feuille serrée et retroussée entre ses +dents... + +Mais voilà que je la décris et que je me complais dans cette évocation! +Je la vis, je l'aimai, et ce fut tout. + +Avec une grâce sans minauderie, avec une hardiesse d'ingénue qui se sait +comprise d'avance, et qui n'a pas de précautions à prendre, elle fit un +pas vers moi, m'offrit une rose et me dit: + +--Pour les pauvres! + +Je pris la fleur, je saluai, je me prosternai en intention, et me tenant +toujours au bras de Gaston, je voulus l'entraîner; je ne voulais pas +contempler cette apparition. + +--Eh bien! tu ne paies pas? me dit Gaston, en riant. + +C'était vrai. Je ne songeais pas que cette fleur dût être payée. + +La jeune fille, à peine étonnée, souriait. Je tirai un louis; je le +déposai dans la main blanche qu'on me tendait, au nom des pauvres et je +balbutiai un mot d'excuse. + +Gaston riait toujours. + +--Bonjour, Reine, dit-il familièrement à ma vision. + +Je fus choqué, comme je l'aurais été depuis, quand je fus prêtre, si un +sacrilège m'avait arraché des mains l'hostie que j'allais consacrer. Je +me retournai vers mon ami. + +--Bonjour, Gaston, répondit mademoiselle Reine d'une voix mélodieuse que +j'entends encore, que j'entendrai toujours. + +Ils se mirent à causer de choses simples, de la recette que la jeune +fille avait faite comme marchande, de celle qu'elle espérait encore. Ils +s'étaient pris, serré, et abandonné les mains. J'écoutais avidement. + +Je crois que j'aurais poussé un cri de fureur et de haine, si le moindre +mot, non de galanterie, mais seulement de politesse affectueuse eût été +prononcé entre Gaston et la jeune fille. Ils se parlaient en camarades, +presque en bons garçons. + +--Tu ne m'achètes rien? demanda-t-elle. + +--Tu ne vends pas de cigares? répliqua Gaston. + +--Si tu veux, j'en emprunterai à la boutique de madame de +Ville-sur-Terre. C'est cinq louis le paquet. + +--Merci, j'aime mieux une rose. + +--Tiens! en voilà deux. + +--Combien? + +--Cinq louis, comme le paquet de cigares. + +--Pourquoi me les fais-tu payer plus cher, à moi qu'à lui? + +--Parce que tu marchandes. + +--Je ne marchande pas; je proteste. + +--Gros avare! + +--Je ne suis pas avare; je ne veux pas être dupe. + +La jeune fille n'insista pas; un mouvement de tête, légèrement hautain +et dédaigneux, exprima sa pensée. + +Gaston était sensible au reproche. + +--Tu vois comme ces dames nous exploitent! me dit-il assez niaisement. + +Il s'exécuta toutefois et tira de son portefeuille en cuir de Russie un +billet de cent francs qu'il agita triomphalement dans ses doigts. + +La jeune fille enleva prestement l'offrande pour empêcher l'avaricieux +de se raviser, et d'une voix moqueuse, qui érailla comme d'une pointe de +diamant le cristal derrière lequel elle m'était apparue: + +--Ah! si l'on ne t'exploite jamais autrement!... + +Je regardai alors fixement mademoiselle Reine, croyant que j'allais la +trouver moins belle. Ses yeux noirs s'étaient illuminés de malice. Je ne +cessai pas de la trouver adorable; mais je souffris de la soupçonner +maligne. Cette plaisanterie, dont je m'exagérai l'importance, me +paraissait une déchéance; l'ange était une demoiselle mondaine habile à +la réplique. Elle n'avait ni pâli, ni rougi. Elle avait dit cela, tout +uniment, en remettant de l'ordre dans son joli étalage, en passant ses +doigts effilés sur les roses qu'elle redressait et qu'elle faisait +refleurir. + +--Je me plaindrai à ta grand'mère! riposta Gaston du ton d'un écolier. + +--Plains-toi tout de suite... Tu entends! bonne maman. + +Elle se haussa, se pencha par-dessus ses roses, et je vis alors que +derrière le guéridon une dame, très âgée, était assise sur une chaise +basse, gardant la jolie marchande. Elle se leva, s'approcha; et sa +vieille tête ridée, mais dont chaque pli était comme la marque d'un +sourire, enveloppée de mèches grises, apparut, ainsi qu'un hiver doux et +badin, au-dessus de cette jonchée de printemps. + +Gaston s'inclina avec courtoisie: + +--Vous allez bien, marquise? Excusez-moi de ne pas vous avoir devinée, +derrière ces fleurs de vos jardins. + +--Je vais aussi bien que vous, mauvais sujet. Qu'avez-vous à dire contre +ma petite-fille? + +--Qu'elle se moque toujours du monde. + +--C'est son droit. + +--Dans une vente de charité, ce n'est pas son devoir. + +--Avec vous? Si, vraiment! + +--Ah! marquise, elle est bien votre petite-fille! Mais nous verrons, +quand elle sera ma femme! + +La grand'mère et la jeune fille partirent ensemble du même éclat de +rire, qui me rassura. + +La note ailée, aérienne, d'une moquerie innocente, palpitait sur les +lèvres roses; la note basse, chevrotante, frissonna gaiement sur les +lèvres décolorées de la douairière. + +--Toi, mon mari? s'écria mademoiselle Reine. + +--Je l'ai été! + +--Oh! il y a si longtemps de cela! Tu étais encore en robe, et l'on me +portait! + +--C'est égal, c'est un titre. + +--Il est avec mes vieux joujoux. + +--Avisez-vous donc de me la demander! dit à son tour la marquise. + +--Ne m'en défiez pas. + +Malgré son ton inoffensif, ce verbiage commençait à me déplaire. + +Reine, au lieu de continuer cette dispute, se tourna vers moi et me +prenant à témoin, avec une moue de grande enfant. + +--Quel fou! + +--Ah! si tu me calomnies auprès de mon ami, dit Gaston en plantant les +roses dans sa boutonnière, je me fâcherai! + +Puis, se souvenant qu'il ne m'avait pas présenté, il répara son oubli, +et gracieusement, avec une sorte de solennité, jouée et enjouée: + +--Madame la marquise, je vous présente M. Louis d'Altenbourg, le pupille +de mon père. Mademoiselle Reine de Chavanges, je vous présente mon +frère, votre futur beau-frère. + +Je m'inclinai. Mademoiselle de Chavanges, tout en me faisant la +révérence, dit à Gaston, d'un air plus sérieux et d'un ton plus net: + +--Mon cher, tu en veux trop pour ton argent. Moi, ta femme! j'aimerais +mieux vendre des roses, pour deux sous, dans Paris. + +Gaston était, après tout, un jeune homme du monde. Il n'était sot que +par une sorte de débraillé de son esprit. Il comprit que la plaisanterie +avait assez duré. D'un geste vague il indiqua qu'il n'insistait plus et +que la taquinerie était remise à une autre rencontre. + +Pendant ce temps-là, la marquise me disait avec une nuance de +mélancolie, un peu banale: + +--J'ai beaucoup connu votre père. C'était un homme charmant! Vous lui +ressemblez... + +Le compliment, dans un autre moment, m'eût choqué. Par quel éveil de +fatuité honteuse et sournoise me donna-t-il de l'orgueil? + +Je crus que mademoiselle Reine, redevenant sérieuse, me regardait +cependant avec indulgence. + +La marquise ajouta en continuant de me regarder: + +--Oui, oui, vous ressemblez fort à votre père. Je n'ai pas connu votre +mère. + +Elle prit sa petite-fille à témoin: + +--_Reinette_, voilà un orphelin comme toi; mais il n'a pas, comme toi, +une grand'maman qui vit par miracle, pour l'aimer, et pour ne pas le +laisser seul. + +Elle joua l'attendrissement; c'est-à-dire qu'elle fit claquer ses lèvres +comme pour avaler un soupir, et que sa voix avait eu un trémolo discret. + +Reine ouvrit tout grands ses yeux noirs, et m'enveloppa d'un regard +profond, curieux, sans émotion apparente. + +Je me sentis brûlé par ce regard froid au dehors. + +Cette conversation courte, subitement tournée au grave, me paraissait +aussi étrange que quand elle était gaie. On avait plaisanté avec +étourderie sur les fiançailles enfantines de Gaston et de mademoiselle +Reine. Voilà que tout à coup, à première vue, la marquise de Chavanges +avait l'air de vouloir me fiancer à sa petite-fille, moi qu'elle n'avait +jamais vu, qui passais! + +J'avais le coeur gonflé. Mademoiselle Reine me regardait toujours. Elle +avait pris une rose et, machinalement, par la tige, la faisait tourner +entre ses doigts. Si elle me l'avait offerte, j'aurais cru qu'elle +m'acceptait pour mari. + +Je remerciai la marquise. Je promis d'aller la voir. Pendant que je la +saluais, mademoiselle Reine, elle, fermait à demi les yeux, pour +continuer à m'observer, avec attention, sans baisser son regard. + +Je ne sais trop ce que dit Gaston. Je remarquai seulement qu'il ne donna +pas la main à mademoiselle Reine. Celle-ci, d'ailleurs, avait les deux +mains occupées par la rose qu'elle faisait tourner. Ils se dirent adieu +avec un petit rire de camarades qui ne m'offensa plus, et nous +partîmes... + + + + +VI + + +Dans la rue de Grenelle,--je vois encore l'endroit où commença cet +entretien qui enchaîna ma vie; c'était devant une haute porte, un lion +tenant dans sa gueule un serpent enroulé servait de marteau,--Gaston, +sans attendre une question, passa son bras sous le mien et me dit +gaiement: + +--Te voilà sur la liste des prétendants! + +--Quels prétendants? + +--Hypocrite! Tu n'as pas entendu la marquise? + +--Elle a été aimable, gracieuse. + +--Oui, mais elle t'a étiqueté! C'est son idée fixe, à la pauvre femme! +Voilà pourquoi je me suis amusé à la taquiner. Je savais bien qu'au fond +je flattais sa manie. Moi, je n'ai pas assez de vocation. + +Je répliquai assez vivement: + +--Il est assez naturel qu'elle veuille marier sa petite-fille et qu'elle +soit inquiète... + +--Elle, inquiète! de quoi donc? de la mort? Elle n'y croit que tout +juste pour donner, à l'occasion, à sa voix, toujours un peu criarde, un +son plus doux. De la jeunesse de sa petite-fille? Elle la respire comme +un bouquet qui ne doit jamais se faner. De ce que Reine pourrait +demeurer seule au monde? Elle ne peut pas croire cela. Si elle songeait +à son départ, ce serait pour regretter de ne pas voir, le lendemain, les +princes de féerie qui viendront faire cortège à sa petite-fille. Non, +elle racole des soupirants, par tradition, pour se dédommager de n'en +plus voir à ses genoux et pour se venger des airs dédaigneux de Reine. +Ne te laisse pas prendre à cette sentimentalité ridicule... La marquise +est la plus grande _marieuse_ du faubourg Saint-Germain. Voilà ce que +c'est que d'avoir été la plus enragée _démarieuse_ de son temps. + +Je regardai Gaston, sans comprendre. + +--Ah ça! tu ne connais donc rien? Ton père, qui était un homme aimable, +ne t'a donc jamais parlé, de la marquise de Chavanges? + +--Jamais. + +--Eh bien, on a respecté ton innocence. Cette vénérable dame a été la +plus folle, la plus étourdie des coquettes. On assure que le pauvre +marquis, son mari, n'osait plus courir les cerfs, de peur de mettre trop +de dépit dans la poursuite, et tant ses oreilles tintaient d'un hallali +perpétuel. La marquise s'est mariée à dix-huit ans. Reine en a plus de +dix-sept, et elle trouve que Reine est en retard. A vingt-deux ans, elle +s'est fait enlever par le chevalier de Mettrais. A trente-cinq ans, elle +a enlevé, à son tour, un pianiste (c'était la mode), mais elle l'a lâché +sur la route d'Italie, oh! pas bien loin, à Fontainebleau; plus tard, +pendant une crise de dévotion, vers cinquante ans, elle a voulu aller à +Rome, confesser ses péchés au pape lui-même. Elle s'était fait +accompagner par un jeune abbé, qui n'est jamais revenu à Saint-Thomas +d'Aquin, et qu'elle a lancé à Rome. Il paraît que le pape lui avait +donné un approvisionnement d'absolutions; car elle en a distribué à +toutes ses amies et elle a gaspillé le reste. Elle avait un fils qui, +par bonheur ou par hasard, ressemblait au marquis. Il s'est honnêtement +marié à une femme honnête. Voilà ce qui explique quelque chose du +caractère de Reine. Ce couple vertueux est mort du choléra. La marquise, +veuve déjà, a eu un peu de chagrin, car elle est bonne, au fond et à la +surface. Mais elle a été bientôt ravie d'avoir une belle petite-fille à +habiller, à gâter, à faire aimer. Elle s'était garée de la manie des +épagneuls, du goût des cartes; elle attendait inactive qu'on remît des +ailes à son pauvre coeur alourdi. Reine lui a ramené les zéphirs. Comme +il avait neigé sur les roses de son teint, elle s'est barbouillée des +baisers de sa petite-fille et a planté des roses vraies dans toutes ses +corbeilles. La petite boutique de la vente de charité est un rêve de +Watteau qu'elle a tenu à réaliser. Le monde a pardonné à cette +pécheresse, poudrée de grâce maternelle. Rien d'ailleurs dans cette +tutelle n'est de nature à scandaliser le monde, notre monde. La marquise +fait les choses, comme il faut les faire, et toutes celles qu'il faut +faire. Elle va à la messe. Elle s'y tient, comme tu l'as vue à +l'instant. Je crois bien même qu'elle fait de bonne foi des minauderies +au bon Dieu, et qu'elle lui brûle des petites bougies roses, pour qu'il +envoie des maris à sa petite-fille. Après avoir tant fourragé le +mariage, la bonne vieille ne voudrait pas s'en aller, sans avoir +arrangé, béni un joli petit mariage. Voilà, mon cher, pourquoi je l'ai +mise si facilement sur ce chapitre-là; pourquoi du premier coup, elle +t'a _reluqué_, inscrit sur sa liste, et voilà pourquoi te voyant un peu +ténébreux, elle t'a joué un petit air de tristesse. + +Je me souviens des paroles de Gaston comme de toutes celles qui ont pour +la première fois ensemencé mon coeur. Elles pétillaient en moi. Je voulus +répondre en plaisantant aussi: + +--Et toi, quel rang as-tu parmi les prétendants? + +--Moi! je suis un en-cas, mais peu sérieux. J'ai été élevé avec Reine; +sa mère était une amie, un peu cousine de la mienne. Elle me connaît à +fond. Nous nous sommes fièrement battus dans le château de Chavanges! +Reine a gardé l'habitude de me maltraiter. Quand elle me donne une +poignée de main, c'est encore une tape sur les doigts. Nous avons été si +camarades que nous ne pouvons pas nous aimer; or, je suis sûr que Reine +voudra aimer son mari. + +Je me mordis la lèvre, pour empêcher un spasme qui me montait de la +poitrine. Gaston, comme s'il eût deviné cet espoir subit, ajouta: + +--Tu ferais bien mieux son affaire, toi... Mais je t'avertis qu'elle +n'aime pas les bigots. + +--Est-ce que je le suis? + +--Peut-être pas; mais tu t'en donnes la mine. Après tout, mon cher, cela +te regarde. Tu es présenté; on t'a invité; Reine, je m'y connais, t'a +admis dans sa collection. Nous irons demain rendre notre visite, et +quand ces dames seront à Chavanges, nous irons passer quelques jours au +château. + +--Comment? Elles reçoivent des jeunes gens? + +--Et aussi quelques vieux... Mais oui, la marquise est trop grande dame +pour ne pas recevoir qui elle veut. Cela ne semble pas plus +extraordinaire et cela paraît aussi innocent que le reste. Quant à +Reine, elle est avec les danseurs, les visiteurs, comme tu l'as vue avec +les acheteurs, toujours la même, simple, ou terriblement coquette, +hardie, libre, point sentimentale, positive et tiède... Entre nous, pour +être franc, je t'avouerai que je ne la comprends pas tout à fait. Elle a +une belle santé, un appétit de la vie qui jaillit de ses yeux, assez peu +d'illusions, car sa grand'maman en les lui caressant les étouffe sous +ses caresses; pourtant, par instants, on la dirait fixée, emprisonnée +dans une candeur marmoréenne, comme ces statues qui ne sont des femmes +que jusqu'au buste et qui finissent en termes de marbre. Tu vois comme +elle a été élevée, pas bégueule, pas fière, et pourtant il serait +impossible de pousser avec elle la gaminerie un peu loin. C'est bien à +elle seule, ou à une influence de race honnête qui aura passé par-dessus +la grand'maman, qu'elle doit ce qu'elle vaut. Si elle a des petites +idées malsaines, blotties quelque part, crois bien que c'est sa +grand'mère qui les a nichées ou laissées se nicher là. Te voilà mis au +courant. Je résume mon opinion sur Reine de Chavanges. Belle et bonne +personne, poussée droit et non maintenue droite par un tuteur, charmante +à voir, à entendre, facile à fréquenter, difficile à séduire, plus +difficile encore à épouser, qui redoute d'être dupe d'elle-même et dupe +des autres, qui vous regarde, qui se garde, et à qui, lorsqu'on est un +platonique comme toi, il faut prendre bien garde! + +Gaston continua à me donner sur la famille de Chavanges, sur sa fortune, +plus de détails que je ne lui en demandais. Sur la fortune surtout, il +était exactement informé. Si la jolie marchande de roses avait un peu +exagéré, en reprochant à mon ami son avarice, il n'en était pas moins +vrai que Gaston aimait l'argent, les belles propriétés, les gros +revenus. Il en parlait volontiers. Il supputait sur le bout du doigt les +dots qui méritaient d'être considérées dans le faubourg Saint-Germain, +et même ailleurs. Il les énumérait avec le plaisir d'un musicien qui se +chante des airs de musique. + +Je l'écoutais mal. Il me plaisait qu'il fît à côté de moi un bruit dans +lequel le nom de Reine de Chavanges tintait avec sonorité. Cela me +suffisait pour rêver; je ne l'interrompais plus; je n'avais plus besoin +de l'interroger. + +Je suis de ceux qui croient au chemin de Damas. Je le cherchais; je +l'avais rencontré. + +Je devais revoir mademoiselle de Chavanges; je pouvais concevoir +l'espérance d'en être aimé, d'en être choisi. J'étais de son monde. +J'ignorais au juste ce que la succession paternelle, liquidée, me +laisserait de fortune; mais, je ne voyais pas là d'obstacle; au surplus, +je ne voulais pas en voir. + +Je sentais sourdre une volonté, une vocation. Il s'y mêlait, à coup sûr, +une ivresse physique; mais, par pudeur, je n'en rêvais que plus vivement +la possession d'une âme fière, indépendante, retenue, froissée dans un +milieu qui l'alarmait. + +Je serais pour elle un mari honnête, comme l'avait été son père. Je lui +apporterais un amour fidèle qui avait manqué à ma mère. Je m'imaginais +qu'en me faisant connaître, qu'en amenant la confiance entre +mademoiselle Reine et moi, je dégagerais sa pensée hésitante qui +cherchait, sans doute, comme la mienne, à s'affranchir de certains +souvenirs de famille. + +Ce que j'avais retenu avec un empressement jaloux, c'était cet hommage +sincère rendu par Gaston à la pureté de cette pupille d'une vieille +femme légère. J'y croyais avec extase. Les antécédents mythologiques de +son aïeule la maintenaient chaste, comme les gaîtés de mon père +m'avaient rendu triste. Nos consciences d'orphelins étaient +fraternelles. + +Pauvre enfant! je la devinais, je la lisais dans mon coeur. Je l'aiderais +à rentrer en possession de la belle vie régulière, dans un devoir doux +et partagé, à laquelle, sans s'en douter, peut-être, elle aspirait comme +moi. + +Elle semblait coquette à un être frivole comme Gaston; mais sa +coquetterie était la bravoure de sa mélancolie. Elle se défendait contre +les convoitises banales, par ses beaux éclats de rire. Quel homme +heureux serait celui qui amènerait des larmes dans ces yeux noirs, et +qui, s'agenouillant quand elle pleurerait, lui prendrait les mains et +lui dirait doucement:--Ma chère femme!--provoquant ainsi le sourire +immuable des amours profondes et vraies!... + +Je remuais confusément ces idées, en revenant à l'hôtel de Thorvilliers. + +Une lumière attendue, espérée, mais inconnue pourtant, descendait en moi +et me révélait à moi-même. + +Mes dispositions mystiques, poétiques, n'étaient que l'aurore brumeuse +de cette vocation conjugale qui m'apparaissait un apostolat. Mari! père! +Ces deux idées jaillissaient avant toutes les autres, purifiant la voie +sur laquelle d'autres rêves profanes viendraient ensuite... + +Encore une fois, je n'écris pas un roman; je ne veux pas non plus me +défendre. J'explique comment j'aurais été un chef de famille, aussi +ardent que j'ai été depuis un missionnaire célèbre; comment cette +timidité, que mes camarades calomniaient, était sincère; comment, avec +une prédisposition à recevoir les coups du ciel, je ne luttai pas contre +ce foudroiement d'un amour absolu, qui a été bien torturé, bien égaré, +bien puni, et qui, maudit par les autres, condamné même par moi, n'a pu +s'éteindre à aucune heure de ma vie, et s'alimente de mes remords, des +angoisses de ma douloureuse paternité. Je veux que l'on comprenne bien +mon droit mystérieux, humain, que les hommes me nient, que Dieu m'a +donné... + +A plusieurs reprises dans la journée et dans la soirée, Gaston me +reparla de Reine de Chavanges. Y mettait-il de la raillerie? Se +doutait-il de cette possession qui commençait? Étais-je plus pâle que +d'habitude, ou bien étais-je trahi par ma rougeur? Une joie qui +bouillonnait en moi me rendait-elle, par crainte, plus triste +d'apparence, ou bien laissais-je voir que j'étais jeune aussi, et plus +amoureux que tous mes camarades? + + + + +VII + + +J'allai avec Gaston, et je retournai seul, chez la marquise de +Chavanges. + +J'acquis par moi-même la preuve de ce que mon ami m'avait affirmé. + +La grand'mère avait augmenté d'un nom la liste des prétendants, et Reine +acceptait, avec son indifférence habituelle, ce soupirant de plus à +écouter, à éconduire. + +Avec indifférence? non. Avec curiosité? à coup sûr. Avec dédain? +peut-être. + +En effet, les regards de la jeune fille, vagues et d'une politesse égale +pour tout le monde, se concentraient et se durcissaient, quand je la +saluais. + +Elle ne me disait rien de désagréable; au contraire; sa façon de parler, +rieuse, étourdie, libre, se calmait, se contraignait, pour m'interroger +ou me répondre. Il y avait dans ses moindres mots une bonne volonté +polie; mais le regard trahissait la méfiance. + +Je tirais de cette attitude une raison d'espérer, autant qu'une raison +de craindre. Ce qui se montrait de sérieux et de grave m'enchantait et +prouvait bien que cette jeune fille pouvait devenir une femme sérieuse. +Mais ce qui se laissait voir de gracieux en elle n'était que l'effort de +sa pitié pour mieux voiler son dédain, son antipathie... + +Ah! c'était bien l'amour qui était entré en moi, puisque la douleur y +était entrée aussitôt. J'aimais cette douleur et j'attisais cet amour +lointain, immense, jaloux, muet... + +Ces dames quittèrent Paris pour le château de Chavanges, un mois après +notre première rencontre. On ne m'invita pas directement à une visite; +mais Gaston, vers l'époque des chasses, ayant reçu un petit mot de la +marquise, me le montra. J'étais, en post-scriptum, prié d'accompagner +mon ami. + +--L'idée de m'avoir pour tuer son gibier vient de la marquise, me dit +Gaston; l'idée de te voir à Chavanges vient de Reine, j'en suis sûr. +C'est elle qui a dicté le post-scriptum. + +Le coeur me battit bien fort à cette remarque. Quand mon ami me donnait +une espérance, je le croyais sincère. Peut-être se moquait-il de moi, +cependant. Mais je pensais que l'ironie est, pour certaines natures, une +façon involontaire de céder à la vérité... + +Je partis avec Gaston. + +Nous n'étions pas les seuls hôtes de Chavanges. La marquise, moins par +sentiment de convenance que pour avoir plus de bruit autour d'elle, +invitait des amis de tous les âges. Seulement, elle n'acceptait que des +vieilles femmes de son caractère, voulant que Reine exerçât sans lutte +et despotiquement, tout son pouvoir. + +Le château de la marquise, situé dans les Ardennes, en avant d'une belle +forêt, et en amphithéâtre au-dessus de la Meuse, était très gai, de +face, quand on y arrivait par une belle avenue; quand on voyait rire le +soleil dans les grandes fenêtres à petites vitres et étinceler les toits +en ardoises. Mais il était sévère et un peu triste, quand on sortait par +l'autre côté, pour entrer dans le parc qui montait vers la forêt. Une +vaste pièce d'eau, carrée, s'encadrant comme un miroir dans une pelouse +assombrie par l'ombre projetée de la maison, rappelait la pièce d'eau du +château paternel. C'était une cause de plus d'attendrissement. +Seulement, comme cette pièce d'eau était plus élevée que la cour +d'honneur, dépavée et plantée de massifs, située entre la façade et la +grille d'entrée, elle alimentait un jet d'eau, figuré par un grand cygne +battant de l'aile et tendant le cou au ciel, au milieu d'un bassin. + +L'architecture du château était double et l'édifice avait deux masques. +Le visage qui faisait accueil aux arrivants était une sorte de corps +avancé, construit, enjolivé et signé par le dix-huitième siècle. Il +s'adossait à une bâtisse du temps de Louis XIII dont la face avait +disparu, et dont le péristyle servait de décor à un vestibule intérieur +traversant le château dans sa largeur. + +La marquise habitait naturellement la partie ensoleillée du dix-huitième +siècle; les hôtes avaient pour horizon la forêt à l'arrière-plan, un +bout de parc sévère au-dessous de leurs fenêtres, et des roses à droite +et à gauche. Reine était logée de ce côté, dans la partie pompadour +encore, mais qui rejoignait celle du dix-septième siècle. Une haute +bibliothèque, boisée comme une sacristie, salle de dessin, de musique, +ayant, parmi trois portes, une qui communiquait avec l'appartement de +Reine, servait de transition et de transaction entre les deux époques. + +Quand j'eus pris mes habitudes dans le château, cette pièce douce et +fraîche m'attirait souvent. + +Puisque la chasse était le prétexte de ces invitations, on faisait, bon +gré, mal gré, de grandes parties en forêt. + +La marquise avait une espèce de meute. Elle avait soin surtout +d'utiliser les chasseurs des environs. Elle invitait les chevaux en même +temps que les cavaliers. Nous étions venus de Paris, Gaston et moi, +chacun avec notre cheval. + +Mais si j'aimais à Paris une promenade matinale, solitaire, au bois de +Boulogne, je n'aimais guère à Chavanges ces courses furieuses qui +secouaient la pensée, la torturaient, sans l'empêcher d'agir. + +Quand Reine n'était pas de la chasse, je n'en étais pas longtemps. Je +désertais, d'abord avec timidité, puis au bout de quinze jours avec +audace; je revenais hardiment au château, espérant la rencontrer seule, +la voir, m'enhardir à lui parler simplement, sans les éclats de rire qui +entrecoupaient toujours les conversations, aux heures où tous les +invités étaient réunis, à établir entre nous une intimité d'amis, qui +résistait à mon grand désir et qui me semblait, tour à tour, souhaitée +ou redoutée par elle. + +Mais toute ma hardiesse consistait dans cette désertion de la chasse. +Arrivé au château, si je la rencontrais, je cherchais des excuses, sans +donner la raison vraie de mon retour. + +Elle paraissait étonnée de ma désertion, m'en raillait, se refusait à +empêcher le repos que j'étais venu chercher, ne me laissait pas +bénéficier une minute du tête-à-tête paisible que je m'étais ménagé, ou +bien, paraissant tout à coup me deviner, me donnait, en riant, un +rendez-vous pour le lendemain, à la chasse, où elle irait, afin de +m'empêcher de m'y ennuyer. + +Ces jours-là, elle affectait de me retenir auprès d'elle; mais c'était +pour m'emmener, au grand galop, à travers la forêt, ne me laissant pas +le temps de lui dire un mot dans les haltes rapides que nous faisions, +se fatiguant avec une sorte de colère contre elle-même; puis, au plus +beau moment de son exaltation d'écuyère, tournant bride, cherchant à +rejoindre les chasseurs, les dissuadant de continuer, proposant une +course à fond de train jusqu'au château et galopant à la tête de cette +meute d'hommes déchaînés qui criaient, hurlaient, jouaient des fanfares +et faisaient se pâmer d'aise la vieille marquise, assise sur le perron +du château, du côté Louis XIII, et souriant au seul tapage qu'elle pût +encore provoquer. + +Au retour, après un baiser qui effleurait les rides de sa grand'mère, +Reine allait s'enfermer dans sa chambre, en traversant la bibliothèque; +souvent, quelques instants après elle, j'y allais prendre un livre que +je ne lisais pas, mais pour m'accouder à l'angle d'une table et regarder +sur le parquet la petite trace, l'esquisse des contours, que son pied +nerveux faisait avec la poussière de la forêt, en marchant vivement, +nerveusement, en frappant le plancher. + +Elle ne sortait de chez elle qu'à l'heure du dîner, fatiguée de son +repos, presque maussade, presque triste, plus belle sous ce voile de +gravité descendu sur sa mutinerie. + +Dans la soirée, si la marquise ne restait pas dehors, pendant que les +hommes fumaient dans les allées du parc, Reine se mettait au piano, +déchiffrait de la musique difficile, s'oubliait à la bien jouer. + +Elle avait une belle voix: elle se laissait aller à chanter des notes +sans paroles. Mais, dès qu'elle s'apercevait qu'on l'écoutait avec +attention, avec émotion, elle fermait bruyamment le piano, à moins +qu'elle ne proposât un choeur comique, grotesque, dans lequel chacun +faisait sa partie, et la journée folle qui n'avait eu qu'un intervalle +de raison, s'achevait par cette folie. + +Ces caprices me tourmentaient comme des symptômes de douleur. + +D'un autre côté, cette liberté de paroles, d'attitude de cette belle +jeune fille, qui m'avait surpris à notre première rencontre, +m'effrayait. Je redoutais toujours que la gaieté ne fît éclore un mot +équivoque dans cette réunion d'hommes provoqués à rire. Mais +mademoiselle de Chavanges n'était hardie que parce qu'elle se savait +forte de sa volonté. Si un mot trivial, emprunté à l'argot des théâtres, +échappait à quelque étourdi, elle se redressait, rougissait d'un peu de +dépit, plutôt que de honte, et, d'un ton bref, de commandement, avec un +geste précis, comme si elle eût donné de la cravache sur les doigts de +l'impertinent, elle le mettait à sa place et le réduisait au silence. + +Entre jeunes gens, le soir, quand invités par un beau clair de lune, +nous prolongions la veillée plus tard que ces dames, dans le jardin, on +parlait de Reine de Chavanges; on essayait d'expliquer son caractère. +Moi, je me taisais ou je me récusais. Gaston disait toujours: + +--C'est une bonne fille qui s'ennuie et que nous n'amusons pas. + +C'était le jugement le plus favorable; je l'acceptais. Personne +n'avouait qu'il était disposé à l'aimer, parmi tous ces soupirants +empressés à la recevoir pour femme. + +Quelques-uns la trouvaient folle, coquette, et ceux qui se retenaient de +dire des inconvenances devant elle, se dédommageaient, en en disant à +propos d'elle. + +Combien de fois ne fus-je pas tenté de bondir, de menacer, ou de +souffleter même celui qui la calomniait si lâchement? Mais ces +lâchetés-là n'avaient prise sur personne; on les tolérait comme les +badinages nécessaires entre hommes. + +Je rentrais furieux, rugissant dans ma chambre; je passais la nuit à +étouffer ma colère, à retourner dans tous les sens le problème que je me +donnais à résoudre, d'amener à la simplicité, à la tranquillité, à +l'apaisement vrai, à une franchise moins intermittente et moins brutale, +cette enfant isolée dans un milieu mesquin, qui avait sans doute peur du +monde, qui le narguait, ne sachant comment le dominer, le piétiner +définitivement et s'en affranchir. + +Le lendemain, je retournais écouter les méchancetés qu'on débitait sur +son compte; j'en nourrissais ma piété; je voulais en faire des moyens de +la connaître mieux, en la défendant contre des exagérations grossières. +Il était si visible qu'on la méconnaissait, que ces vilenies me +faisaient mépriser mes camarades, sans entamer l'estime que je voulais +garder pour elle. + +J'ai dit que personne entre nous ne se posait en amoureux, et que cela +n'empêchait pas de se poser en prétendant. Il fallait bien alors, devant +mademoiselle de Chavanges, affecter des petites attentions, prendre des +airs de soupirant. + +Elle riait, démasquait la tactique, et avec une autorité de femme, +singulière dans une si jeune fille, elle dénonçait tout haut à nos +châtiments le félon qui rompait le pacte de bonne camaraderie. + +Je me serais bien gardé de jouer un pareil jeu avec elle, quand même il +n'eût pas répugné à mon caractère. Je l'aimais trop. Je l'observais, +mais je m'observais moi-même, et rien ne me ravissait plus que quand, +dans le salon, ou à la promenade, n'étant pas assez empressé pour lui +rendre un petit service, lui cueillir une rose qu'elle ne pouvait +détacher de la branche, lui avancer un siège de jardin, elle me disait: + +--Savez-vous, monsieur d'Altenbourg, que vous n'êtes pas galant? + +Elle avait un bon sourire de soeur indulgente qui paraissait me remercier +de ce que je méritais ce reproche de sa part, et quand la familiarité +amena la substitution de mon prénom à mon nom de famille, quand elle +m'appela Louis, tout court, je me crus bien près d'être aimé... + +Je suis tenté de déchirer ces pages. Pourquoi ne pas m'en tenir à des +faits? A quoi bon raconter tout cela? Ne puis-je pas dire en quelques +lignes ce qui advint de tous ces beaux sentiments? Est-ce bien ma +confession que je fais? Suis-je un romancier malgré moi? Vous qui me +lisez et qui savez que ce mémoire est l'oeuvre d'un vieillard, d'un +prêtre, d'un homme qui se débat dans la plus poignante angoisse, je vous +en conjure, pardonnez-moi ces détails; ne me méprisez pas, si je prends +dans l'herbier, dans le cercueil de ma jeunesse ces fleurs séchées que +mes larmes ne peuvent faire revivre. Il faut que vous compreniez mon +erreur. Il faut que vous sachiez quelle terrible destinée se préparait +pour l'orpheline, à demi gâtée, sans être corrompue, par ces frivolités +mondaines, et pour l'orphelin que sa chasteté ardente rendait inhabile à +juger, à deviner cette âme fière dans ce corps enfiévré à son insu par +sa jeunesse!... + +J'ai dit que, quand je le pouvais, j'allais m'installer dans la +bibliothèque du château; c'était là que j'étais libre d'écrire à mon +vieux maître, l'abbé Cabirand. + +Plus tard, il m'a raconté, malgré son inexpérience des passions, qu'il +avait deviné dans ces lettres littéraires, poétiques, sentimentales, les +inquiétudes d'un coeur agité par un amour terrestre, et qu'il avait été +tenté de m'avertir. De quoi m'eût-il averti? De ne plus aimer? J'aurais +désobéi. M'eût-il enseigné à me faire comprendre et à comprendre? + +J'aimais, je le répète, cette belle salle boisée, cette bibliothèque +d'intention, où les livres étaient rares, et, plus d'une fois depuis, je +l'avoue, en entrant dans une sacristie pour passer mon surplis, avant de +monter en chaire, quand je devais prêcher, si je regardais les moulures, +les ornements des grandes armoires où l'on enferme les habits +sacerdotaux, une morsure au coeur m'avertissait d'une évocation +sacrilège. Je revoyais les grandes armoires de chêne du château de +Chavanges; je tournais la tête au bruit lent d'une porte qu'on ouvrait +doucement; je croyais voir passer, légère et imposante cependant dans sa +grâce, cette belle jeune fille si pure et si hardie, si fière, qui +traversait la grande salle, en l'effleurant à peine, qui dans les +premiers temps me saluait d'un mouvement de tête, pour me dire:--Ne vous +dérangez pas, travaillez!--et qui, plus tard, s'arrêtait, causait, en +voulant visiblement me déranger de mon travail. + +La porte qui ajoutait une évocation à celle des armoires de la +sacristie, communiquait avec l'église; la robe blanche qui entrait était +un surplis; la robe sombre était celle d'un prêtre qui m'avertissait de +monter en chaire, et, le coeur dévoré par cette vision, j'allais parler +de l'amour de Dieu, de l'amour du prochain, selon l'Évangile, à ces âmes +dévotes, auxquelles j'aurais révélé avec plus d'éloquence le véritable +amour humain, que je portais tout entier, pur et débordant en moi... + +A la fin de notre séjour au château, je n'étais pas plus avancé que lors +de ma rencontre avec Reine, à la vente de charité; sinon que cet amour +subit s'était enraciné en moi par toutes mes fibres, et que je n'aurais +pu y renoncer, mais qu'il ne m'avait communiqué aucune révélation +certaine sur le caractère de la jeune fille, et que, si je sentais bien +que j'étais pour quelque chose dans ses variations d'humeur, j'ignorais +si elle m'aimait, si elle était près de m'aimer, si elle pouvait +m'aimer, si je n'étais pas seulement pour elle un être original, curieux +à observer, une couleur tranchée dans l'harmonie banale des êtres qui +l'entouraient, mais, avant tout, un importun qui la gênait, qui +l'ennuyait. + +Il était impossible que, dans cette situation, n'ayant pas de confident, +me défendant contre la curiosité de Gaston, je ne me prisse pas +moi-même, pour ainsi dire, pour unique dépositaire de mon secret. + +Si jamais la poésie fut le duo mystérieux de l'âme qui s'interroge et +qui se répond, ce fut bien dans les vers qui me sollicitaient par +fragments, par bribes d'hémistiches, et qui, un jour, m'obligèrent à les +écrire, à les corriger, à les revoir, à me les réciter. + +C'était deux jours avant notre départ. Il pleuvait à torrents. On +n'avait organisé ni chasse, ni promenade. Le château bruissait +intérieurement de voix, de rires, de tapotements de piano, de chocs de +billes sur le tapis du billard. + +J'avais pu, après le déjeuner, quitter la compagnie joyeuse et enfermée +qui n'avait pas besoin de moi, monter à la chère bibliothèque, m'y +installer, prendre un livre, essayer de lire, et, au bout d'un quart +d'heure, distrait de ma lecture par la pensée qui ne me laissait pas me +distraire, attirer du papier, des plumes, et griffonner des vers. + +J'entendais par instants, au loin, au-dessous de moi, dans un silence +relatif qui s'établissait au salon, Reine, chantant ou jouant, puis des +applaudissements. Je prenais une sorte de plaisir cruel à humer, à +travers les murs, cette vie qui coulait en moi comme une sève nouvelle +dont mon être s'enivrait et s'exaltait. + +Je me défendais de descendre. J'aurais été, ce jour-là, plus maladroit +que d'habitude, plus ridicule, plus triste dans cette gaieté, triste +comme le temps dont on se moquait. Il pleuvait dans mon coeur, comme dans +le ciel. J'avais de grosses larmes aux yeux et je les laissais tomber +sur le papier. Je n'aurais pu les retenir devant elle; peut-être bien +qu'elle eût ri, pour amuser ses hôtes. + +Ah! si j'écrivais pour le public, comme j'aurais plaisir à retracer +cette phase délicieuse d'un amour ardent et innocent, ce bonheur des +larmes, qui est la rosée des illusions printanières et qui garde le +secret du rajeunissement, quand plus tard, homme vieilli, on se sent +suffoquer. + +Mais, encore une fois, je ne fais pas un livre. + +Peu à peu, le travail auquel je me livrais, cette gymnastique de la +versification qui n'éteint pas l'enthousiasme, qui le rythme dans +l'esprit, en même temps qu'il le rythme prosodiquement, m'avait absorbé. +Je percevais encore un bourdonnement vague; je ne l'écoutais plus. + +Il y avait bien deux heures que j'étais là, la tête soutenue par une +main et penchée sur le papier. Je n'entendis pas ouvrir la porte; je +n'entendis pas quelqu'un s'avancer. Tout à coup, une voix qui me fit +tressaillir, me dit: + +--Aurez-vous bientôt fini d'écrire? + +Je levai la tête, et instinctivement, comme lorsque j'étais écolier et +que j'avais peur de laisser surprendre mes manuscrits, je croisai mes +mains sur mon papier. + +Reine se mit à rire: + +--Oh! n'ayez pas peur! je ne veux pas lire vos lettres! + +Elle rayonnait de gentillesse, de malice, de bonté, et tout en disant +qu'elle ne voulait pas lire, elle se tenait légèrement penchée sur la +table, pour s'y accouder. + +Je la vois... je me souviens de la couleur, des plis de sa robe qui se +creusait sur la poitrine dans ce mouvement en avant. + +La table était large; sans cela, j'aurais eu le souffle de sa bouche sur +la mienne, le rayon de ses yeux dans les miens. Mais il s'exhalait de +cette jolie tête lumineuse, tout ensemble un arôme et une clarté qui +m'enivraient. J'écartai doucement les mains et laissai voir les lignes +inégales que j'avais écrites. + +--Ce n'est pas une lettre! répondis-je avec un sourire suppliant, +subitement décidé à tout dire. + +Je souriais; mais elle devait voir que j'avais pleuré. + +Elle le vit, en effet, mais, chose singulière, cette sincérité la fâcha, +au lieu de l'attendrir. Elle se redressa un peu, se renversa en arrière; +son corsage se tendit et la tentation de sa beauté se faisait plus +réelle, en même temps que sa figure prenait un air plus sérieux. + +--Ah! c'est vrai! murmura-t-elle, vous faites des vers! + +Je ne répliquai pas. J'avançai doucement les feuilles griffonnées. Mais +Reine se reculait, avec un dédain visible. Elle était debout. La +compassion se mêla sur sa bouche à l'ironie qui la plissait. + +--Vous avez donc du chagrin? + +--Non. + +--Si je vous demandais de nous lire vos vers? + +Je m'effrayai: + +--A tout le monde? + +Elle rougit légèrement: + +--Sans doute... dans le salon. + +--C'est que je ne les ai pas faits pour qu'ils fussent lus devant tout +le monde. + +--Ah! pour vous seul alors? + +Je sentis que ma bouche blêmissait et tremblait. + +--Vous les destiniez à quelqu'un? ajouta Reine de Chavanges. + +--Oui. + +Il y eut un silence de quelques secondes, silence terrible. Je devais +être bien pâle; tout mon être frémissait. Mon regard était suspendu à +celui de Reine. Je voyais le sien s'allonger, s'approcher, se lier au +mien. Nous allions lire l'un dans l'autre. L'amour descendait entre +nous, comme Dieu descend dans la communion. Cette gravité, que Reine +avait reprise, vibrait, pour ainsi dire, comme une nuée légère traversée +par l'aiguillon du soleil. Elle étendit la main vers le manuscrit. + +--C'est pour moi? me dit-elle, avec une grâce simple et fière. + +Je balbutiai oui, et me levant à mon tour, je lui tendis mes vers. + +Elle hésita, baissa la tête, la releva. + +Que vit-elle en moi qui éteignit son beau sourire, qui dissipa la nuée +lumineuse, qui rendit son visage froid, presque dur? Pouvait-elle se +méprendre? + +--Je ne me connais pas en vers, reprit-elle d'un autre accent. + +Je voulais croire qu'elle disait cela par modestie. Les feuilles +remuaient dans ma main. Son visage devint de marbre. + +--Je n'aime que la prose, ajouta-t-elle. Vous voilà prévenu. Ne perdez +plus votre temps! + +Pourquoi cette dureté subite, cette méchanceté? + +Elle eut comme la conscience de cette cruauté inouïe; elle voulut +l'adoucir. + +--Excusez-moi, monsieur d'Altenbourg. Je ne croyais pas vous surprendre, +vous déranger dans un moment d'inspiration. Sans cela, je ne serais pas +entrée. Continuez. + +Elle salua de la tête, s'éloigna. Elle allait sortir par la porte qui +donnait sur l'escalier et par laquelle elle était entrée. Elle n'était +donc pas montée, pour aller dans sa chambre. + +Craignit-elle que je fisse la remarque qu'elle était venue pour moi? +Elle se retourna légèrement, mais soudainement, elle me dit: + +--Ces messieurs: proposaient de jouer ce soir une charade. Je venais +vous demander de nous faire un petit scénario. Si j'avais su!... +Voulez-vous venir en causer?... C'est mauvais de rester seul. Vous avez +l'air de nous bouder. + +Elle sortit. La lumière qui emplissait la bibliothèque disparut avec +elle. + +Je retombai dans le grand fauteuil de cuir que j'avais pris, rompu par +une immense lassitude. Quelle créature compliquée, trop naïve ou trop +corrompue pour moi, était-elle donc? Je faisais appel à mon courage, à +ma psychologie, à mon amour? Lui seul me répondait et me forçait à +l'aimer toujours, davantage encore, pour cette bizarrerie, pour cette +énigme. + +Je ramassai mes vers, et, sans hésiter, je les déchirai en petits +morceaux; puis comme j'étais embarrassé de ces débris que je ne pouvais +laisser sur la table ou sur le parquet, je les jetai dans la grande +cheminée vide, où rien n'était disposé pour faire du feu. Je les fis +flamber avec une allumette de fumeur, et je les regardai brûler, en +pensant assez singulièrement, par une vanité de poète qui essayait de +panser mes déchirures d'amoureux: + +--Cela fera un peu de cendre qui s'éparpillera au moindre souffle dans +la salle. Peut-être, en passant, verra-t-elle que je les ai brûlés, et +aura-t-elle des remords! + +Je n'eus pas besoin de compter longtemps sur ce hasard. + +Le soir même, en sortant de table, pouvant me parier sans être entendue, +dans un brouhaha universel, elle me dit, en se penchant à mon oreille: + +--J'ai voulu tantôt ménager votre amour-propre de calligraphe. Votre +manuscrit me paraissait bien mal écrit. Je veux lire vos vers; vous me +les copierez. + +--Je les ai brûlés. + +--Ils n'étaient pas bons? + +--Ils étaient inutiles. + +--Qu'en savez-vous?... Mais, vous vous les rappelez! + +--Non. + +--Alors vous m'en referez d'autres? + +Je m'inclinai, sans acquiescer à cette exigence capricieuse. + +--Vous ne voulez pas? + +--Quand j'écrirai pour vous, mademoiselle, ce sera en prose! + +La réponse qui prétendait à la finesse, à la dignité, était peut-être +gauche, maladroite. Reine eut un faible sourire. + +--Après tout, reprit-elle, vous avez raison. La poésie est un mensonge. +Les gens qui veulent dire nettement leur pensée, la disent en prose. + +Elle eut comme une rêverie rapide qui passa sur son beau front, et avec +sentiment: + +--Cependant, s'il y avait en vous l'étoffe d'un grand poète, je ne me +moquerais plus... mais je vous plaindrais. + +Elle s'était éloignée; elle revint à moi, en me tendant la main: + +--Sans rancune, n'est-ce pas? + +Je pris sa main, je la serrai doucement. C'était la première fois +qu'elle me faisait l'honneur de cette familiarité de camarade. + +Si j'avais pu lui en vouloir, j'aurais été désarmé par cette étreinte +amicale, et puis, je sentis à sa main une moiteur chaude qui me parut la +révélation d'une petite fièvre dissimulée. + +Je n'avais pas besoin de lui jurer que je ne garderais aucune rancune. +Elle le savait bien, et n'attendit pas de réponse. + +Deux ou trois fois dans la soirée, nos yeux se rencontrèrent: les siens +étaient calmes, confiants. Je m'efforçais de ne laisser venir dans les +miens aucune lueur de présomption, de contentement, d'indulgence. + +Quand il fut l'heure de se retirer, Gaston, le seul avant moi qui eût le +privilège de serrer la main de mademoiselle de Chavanges, lui dit son +_bonsoir_ habituel accentué par un secouement du poignet, à l'anglaise, +qui ne me rendait pas jaloux. + +En la saluant, j'essayai de constater, de confirmer le droit d'ami +qu'elle m'avait donné; mais ses bras s'étaient croisés autour de sa +taille, et, de la tête seulement, elle me donna un bonsoir quasi +fraternel. + +Je passai la nuit entière à remuer en moi ces menus incidents de la +journée. Au matin, j'étais bien las, et tout aussi incertain que la +veille. + +Les deux journées que nous passâmes encore au château, n'eurent aucun +épisode saillant. Reine parut me traiter comme tous ses hôtes; elle +était forcée d'être aimable envers tout le monde; c'était un devoir dont +sa grand'mère l'avait chargée. La seule marque de sympathie particulière +que je m'attribuai, fut le sens que j'attachai à son adieu. + +--Nous repartirons pour Paris plus tôt que l'année dernière, me +dit-elle. A bientôt! + +Elle ne dit cela qu'à moi, et j'emportai ces simples paroles comme un +aveu. + + + + +VIII + + +Reine avait pour demoiselle de compagnie une Anglaise, miss Sharp, jolie +et d'une tenue parfaite. + +Pendant mon premier séjour au château de Chavanges, j'eus peu +d'occasions de lui parler. Elle voilait son charme d'une modestie fière. +Passant au milieu de cette société évaporée, comme une sorte de rayon +lunaire qui viendrait couper un rayon de soleil, silencieuse dans les +conversations bruyantes, paraissant causer avec facilité, quand elle se +trouvait en tiers avec la marquise et Reine; lisant beaucoup, +travaillant à des petits ouvrages d'aiguille, gardant une humeur égale +qui ne dilatait jamais le demi-sourire blotti sur sa bouche, qui ne +mettait jamais un rayon joyeux dans ses prunelles grises, toujours à +demi-voilées; servant avec une grâce un peu froide le café, le thé ou +les rafraîchissements, le soir, sur le perron du château; se mettant au +piano, quand on lui demandait d'accompagner un chanteur; se retirant la +première du salon; ne sourcillant pas aux plaisanteries parfois un peu +vives qu'elle était forcée d'entendre, que Reine n'écoutait jamais, que +la marquise provoquait, elle était une ombre douce à l'éclat de +mademoiselle de Chavanges. On la saluait poliment; quelques-uns lui +donnaient la main; Gaston s'amusait à lui dire bonsoir en anglais; mais +personne n'eût songé à lui manquer de respect. + +Je fus étonné, à Paris, d'apprendre qu'elle n'avait que vingt-trois ans. +Sa douceur grave la vieillissait. + +Deux ou trois fois, je m'étais rencontré avec elle, dans la bibliothèque +du château. Elle venait y chercher des livres d'histoire, assez rares, +des mémoires. Un jour, elle, était attablée et commençait une +traduction. Un autre jour, elle m'avait consulté sur un roman à lire, ne +me disant pas, mais me faisant sentir combien elle se méfiait de la +liberté que les romanciers français, surtout les romanciers féminins, +prenaient dans leurs analyses, dans leurs tableaux des passions. + +Elle n'affectait aucune façon de prude; mais elle était décente +naturellement. La faible rougeur qui passait sur ses joues rondes et +blanches, suffisait pour dénoncer le déplaisir qu'on lui causait. + +Reine était excellente avec elle, sans que la sympathie s'affirmât par +des démonstrations trop vives. J'ai pensé souvent que mademoiselle de +Chavanges était surtout ravie d'avoir dans cette demoiselle de +compagnie, une sorte d'écran qu'elle attirait à elle, quand elle avait +besoin d'interposer de la pudeur entre elle et les hôtes de sa +grand'mère. + +Elle s'en servait aussi pour calmer la bonne maman, quand celle-ci +s'évaporait au feu de ses souvenirs. + +A Paris, dès ma première visite à madame de Chavanges, je résolus de +prendre miss Sharp pour confidente. + +La marquise était souffrante, alitée; Reine gardait sa grand'mère. Ce +fut l'Anglaise qui me reçut. + +Elle fut bien obligée de causer, pendant le quart d'heure que je passai +avec elle, et tout de suite elle entama l'éloge de sa jeune maîtresse. + +Elle le fit simplement, sans flatterie, sans cette ironie doucereuse qui +trahit la révolte des subalternes. Elle me vanta, par-dessus tout, la +loyauté (c'était un des mots qu'elle affectionnait), la sûreté de +caractère de mademoiselle de Chavanges, et insensiblement, elle en vint +à me dire que son rêve était de voir sa chère élève bientôt mariée à un +homme de grande famille, de grande éducation, digne de sa grande +intelligence et de son grand coeur. La marquise n'avait plus guère +d'années à vivre, si même on pouvait parler d'années; le moindre rhume +faisait penser au deuil. Que deviendrait mademoiselle Reine tout à coup +seule? Quel tuteur lui donnerait-on? Quelle tutelle vaudrait pour elle +l'amour d'un mari? + +Je souriais en écoutant. Je m'entendais parler sans que j'eusse rien +dit. Miss Sharp me regardait franchement de ses yeux d'un gris bleu et +je me sentais fouillé par ce regard. Ce mari souhaité, c'était moi. Elle +me le faisait entendre, et, comme si son regard n'eût pas été assez +explicite, elle en arriva à prononcer le nom de Gaston de Thorvilliers +pour me déclarer, avec une sorte d'énergie, qu'il ne serait pas du tout +le mari convenable pour mademoiselle de Chavanges. + +Sans aucun doute, c'était un charmant garçon. Miss Sharp prononçait +_charmant_, en écrasant le mot entre ses lèvres qui s'amincissaient, et +pour laisser voir qu'elle faisait une concession à l'opinion publique, +sans s'y soumettre. Mais elle ajoutait que le caractère de ce _charmant_ +M. de Thorvilliers ne pouvait s'allier au caractère sérieux de +mademoiselle Reine. + +Elle ouvrait la bouche pour dire Reine, sans cependant desserrer tout à +fait les dents, et ce mot vibrait comme un titre royal. + +Reine était certainement une enfant gâtée. Elle affectait la gâterie, +pour gâter à son tour sa grand'mère. Mais quand la marquise ne serait +plus là; quand un mari remplacerait l'influence de la vieille dame, on +verrait comment mademoiselle de Chavanges se transformerait, et quelle +véritable grande dame, jalouse de _respectability_, se dégagerait de +cette jeune fille méconnue par les convives ordinaires de la marquise, +inconnue de ceux qui étaient dignes de la connaître. + +Miss Sharp citait des noms de duchesses d'Angleterre qu'elle comparait à +Reine, pour donner tout l'avantage à celle-ci. + +Ces confidences allaient, si étrangement, si directement, au-devant de +mes rêves, que je me défendis mal de comprendre, et que je perdis mon +sang-froid. Pourtant, cette première fois, je ne formulai aucun aveu, +probablement inutile. Par un mystère étrange, il me semblait que si je +me reconnaissais dans ce mari souhaité, j'offenserais l'admirable +candeur de cette Anglaise. + +Je me bornai à de vagues formules de félicitations, pour l'amitié +intelligente de miss Sharp à l'égard de mademoiselle de Chavanges, et de +remerciements pour l'aimable confiance dont j'étais honoré. + +Vit-elle mon embarras? Elle n'en abusa pas, et, quand ma visite lui +parut avoir assez duré, elle se leva sans affectation. + +Miss Sharp était de bonne famille. Son père, baronnet et colonel, avait +fort malheureusement spéculé; si bien que, sous le faux semblant de +perfectionner son instruction française, miss Sharp avait accepté la +position qui lui avait été offerte par mademoiselle de Chavanges. Rien +ne sentait en elle la domesticité, ni même l'humilité d'une compagne +salariée. Elle avait si peu de prétentions, et se tenait si bien à sa +place, que sa place était partout. + +--A quoi tient la destinée! pensais-je en la quittant. Si je n'aimais +Reine de Chavanges qui élève mon ambition, j'aurais de la joie à aimer +cette noble jeune fille, et à lui rendre son rang dans le monde. + +Suggestion de l'orgueil! Frivolité d'un amour débordant qui veut faire +profiter les autres de son ivresse! Je voulais associer ma +reconnaissance envers miss Sharp à mon amour absolu. + +L'indisposition de la marquise, ce délabrement qui finit par avertir les +plus obstinés, empêcha les réceptions régulières, et Reine ne pouvant +recevoir seule, on ne reçut pas pendant tout cet hiver. + +Je n'avais d'autre aliment à ma patience que mes rencontres avec miss +Sharp. J'avais le droit de l'interroger sur la santé de la marquise. +Elle me donnait bien vite des nouvelles, et puis nous causions de Reine. + +A la seconde visite, je m'étais livré. Pour la première fois de ma vie, +je me racontais, et c'était un bonheur d'allègement qui me rappelait les +délices du confessionnal, fort négligées depuis quelques années. + +L'Anglaise, discrète, pudique, sentimentale, accueillit avec bonté cette +confidence d'un amour sublime. Elle était fière de l'avoir deviné. + +--Tout de suite, me dit-elle avec animation, dès le premier coup d'oeil, +j'avais bien vu, Roméo, que vous aviez donné votre âme à Juliette! Mais +rassurez-vous, il n'y a pas de Montagu, ni de Capulet pour vous empêcher +de lui donner votre nom. + +Je n'osais parler des autres prétendants, ni, surtout, de Gaston de +Thorvilliers. Je craignais d'outrager, tout à la fois l'amour et +l'amitié, en paraissant douter de la toute-puissance de mon amour, en +paraissant suspecter l'amitié. + +Mais miss Sharp comprenait ma réserve et la bravait. Elle entamait +toujours, avec une vivacité presque haineuse, le chapitre de Gaston. Si +j'avais pu me méfier d'elle, je me serais demandé pourquoi elle me +donnait tant de raisons de haïr mon ami, et pourquoi, en se vantant de +le déprécier à tout propos dans l'esprit de mademoiselle de Chavanges, +elle courait le risque de pousser la jeune fille, fière et indépendante, +à le défendre par générosité, à l'aimer plus qu'un camarade d'enfance. + +Je jugeais que ce zèle pour moi était excessif; mais quelle méfiance +aurais-je eue? Miss Sharp connaissait mieux que moi le caractère de +Reine. Mon amour avec sa mélancolie m'emplissait l'âme de bonté. Je +trouvais tout aimable. C'était avec une passion d'amitié que je serrais +les mains de miss Sharp. Elle me faisait entendre, sans se départir de +sa modestie britannique, qu'elle parlait souvent de moi avec Reine. Bien +qu'elle ne me donnât aucune affirmation positive, elle était convaincue +que mademoiselle de Chavanges m'aimerait bientôt, comme je méritais +d'être aimé. Reine était aussi sentimentale que moi! + +Je souris, la première fois qu'elle me dit cela. Il me fallut expliquer +mon sourire. Je racontai la petite scène de la bibliothèque. + +Miss Sharp réfléchit, hocha la tête. + +--C'est de la coquetterie de sa part; elle se vengeait, ce jour-là, sur +vous, des leçons que je lui donne Vous verrez qu'elle vous demandera de +lui faire des vers! + +--Elle me l'a demandé. + +--Quand je vous dis! + +--Mais par politesse, pour guérir la blessure faite au poète. + +Miss Sharp eut un doux mouvement des paupières qui ressemblait à un +battement d'ailes, et, mettant ses deux mains sur les miennes, elle +reprit en souriant: + +--Aimez! Ne vous occupez que de cela! L'heure de la poésie viendra pour +elle, j'en réponds, j'en suis sûre, si elle n'est pas venue. + +La prédiction de l'Anglaise parut se réaliser. + +Un incident nouveau qui marqua cette seconde période de mon amour et qui +fut symétriquement la contre-partie de l'épisode de la bibliothèque, me +fit penser du moins que miss Sharp travaillait réellement à incliner +l'âme de mademoiselle de Chavanges vers les choses de sentiment. + +Pendant un de ces courtes visites que je faisais, pour ainsi dire, +debout, près de la porte du salon, Reine entra un jour. + +Je l'avais vue plusieurs fois passer en landau, dans les Champs-Élysées, +quand elle faisait une promenade hygiénique avec miss Sharp, pour se +délasser de la fatigue de veiller sa grand'mère. L'excellente miss Sharp +m'avait prévenu des jours, des heures, où j'avais la chance de +l'entrevoir. + +Elle m'avait paru triste et pâle. Une fois son regard, qui flottait en +dehors de la voiture, s'accrocha au mien. Elle eut un tressaillement et +un sourire, et comme je la saluais, elle me salua de la tête avec une +gravité tendre. Il me sembla qu'elle voulait me dire: + +--Je pensais à vous! Pourquoi n'ai-je pas le droit de faire arrêter la +voiture, de causer, de vous faire monter? Quelle solitude que la mienne, +et quand je serai en deuil, ce sera pis encore! + +J'avais vu tout cela dans son salut, dans son sourire. + +Un jour donc elle entra. Miss Sharp, évidemment, avait obtenu cette +apparition. + +Je prenais congé de l'Anglaise. Mademoiselle de Chavanges me barra le +passage, en ouvrant la porte et délibérément, sans me dire bonjour, +d'une voix brève, pressée, saccadée: + +--Merci, monsieur d'Altenbourg, je savais que vous étiez là... +Grand'maman le sait aussi. Je vous apporte ses remerciements avec les +miens. Elle est bien touchée de vos visites. Je crois qu'elle pourra +sortir dans quelques jours; mais cela ne servira pas à nos amitiés de +Paris. Nous partirons aussitôt pour l'Italie. Elle veut aller passer +l'hiver à Rome; le médecin approuve beaucoup ce voyage. Si le voyage la +guérit, je serai contente de voir Rome; mais je n'ai guère envie de +voyager pourtant; il me semble que je suis lasse d'un tas de voyages, et +que j'ai besoin de me reposer. + +Elle tourna à demi un fauteuil qui était à côté d'elle, pour s'y +asseoir; mais elle eut probablement honte de cette faiblesse. Elle se +contenta de poser son coude sur le dossier et changeant d'idée, avec la +même façon de parler: + +--Comment va Gaston? Est-ce que c'est lui qui apporte tous les jours la +carte qu'on nous remet de sa part? + +--Sans doute! répondit vivement l'Anglaise, sans me laisser le temps de +répondre, et en baissant les yeux comme devant une évocation +désagréable. + +--Il doit bien vous ennuyer, miss Sharp, car vous ne l'aimez guère. + +--Oh! oh! dit l'Anglaise scandalisée. + +Reine était revenue à son prochain voyage: + +--Nous passerons le reste de l'hiver, le printemps, peut-être l'été, en +Italie. Quand reviendrai-je? + +Avec une ingénuité qui débordait sa piété filiale, elle ne disait plus +_nous_, en pensant au retour. Son instinct violent de franchise, qu'elle +pouvait combattre dans certains cas et réduire à une certaine réserve, +mais non soumettre, lui suggérait que pour être libre de revenir, il +fallait peut-être qu'elle fût tout à fait orpheline. + +Sa voix était devenue lente, en proférant ces dernières paroles. Elle +eut un soupir, et, avec une tendresse qui ne m'était jamais apparue, +joignant ses deux jolies mains sur le dossier du fauteuil, dans une +sorte de geste de prière, elle murmura: + +--Oh! ma chère grand'maman! quand je l'embrasse, j'espère toujours lui +insuffler la vie ou lui prendre un peu de sa vieillesse! + +Ses yeux bleus se voilèrent et restèrent quelques minutes baissés pour +cacher une larme, puis, les relevant et les ranimant: + +--Monsieur d'Altenbourg, vous qui êtes poète, vous devriez mettre en +vers le rêve que j'ai fait. + +Je la regardai avec un frisson. Cette capricieuse allait-elle se moquer +de moi, reprendre l'avantage compromis par son accès de sensibilité? Ou +bien, cette indulgence pour la poésie que miss Sharp m'avait annoncée +était-elle venue déjà, si vite? + +--Oui, continua-t-elle, j'ai rêvé, absolument comme dans une tragédie. +Nous étions au bord de la mer, grand'maman et moi, sur un petit rocher, +à regarder voler des mouettes... Tout à coup, la marée nous gagna, nous +enveloppa. Grand'maman ne dit rien, ne poussa pas un cri, se détacha de +moi, ne tomba pas dans la mer, mais s'éloigna, grandit, devint +transparente, se dispersa comme un flocon de nuage, en se mêlant aux +autres. Moi, je voulais la retenir, m'élancer... Je glissai. J'allais +tomber, me noyer, quand j'étendis la main et la posai sur une main +robuste... Et voilà tout, je m'éveillai. + +--Oh! joli! joli! dit l'Anglaise avec une extase encourageante. + +--Ce serait peut-être joli en vers... J'ai songé à vous dire cela, +monsieur Louis... Voulez-vous en faire un petit poème? Quant à moi je +n'ai pas été contente de ce rêve. Il m'a semblé que je tournais à +l'héroïne de tragédie. Tâchez de me raccommoder tout à fait avec la +poésie et un peu avec les rêves. + +--Quelle était cette main qui vous a soutenue? insinua miss Sharp avec +une bonne volonté que son regard de côté soulignait. + +--Ah! voilà le mystère! Je ne sais pas. C'était peut-être la main d'un +douanier, d'un baigneur! + +Elle eut un sourire de moquerie qui ne me blessa pas, et, comme si elle +eût craint de paraître coquette, voulant réparer les torts qu'elle +s'attribuait, depuis mes fameux vers déchirés, elle se hâta d'ajouter: + +--Je vous étonne, n'est-ce pas? Miss Sharp vous a-t-elle raconté que +nous faisions une grande consommation de poètes, depuis quelque temps. +Je lui lis Victor Hugo, Lamartine! Elle me traduit lord Byron. A +Chavanges, mon éducation sera complète. En tous cas, j'en saurai assez +pour ne plus faire de peine à des poètes et à des amis. + +Elle riait toujours. Mais je voyais luire une gravité de femme dans ce +rire de jeune fille. + +C'était la première fois que l'âme de Reine voletait si près de sa +bouche; ce fut la première fois qu'elle m'apparut ainsi, bonne dans sa +malice, pure dans ses audaces, naïve dans sa rouerie! + +Elle avait une robe de soie grise, toute simple, qui moulait étroitement +son corps. Aucun bijou, ni au cou, ni au doigt, ni aux oreilles, ne +troublait par un étincellement cette harmonie douce. + +Pourquoi, à ce moment, n'ai-je pas trouvé la formule d'un aveu, d'une +prière, d'une adoration qui nous eût sauvés, elle, moi!... Elle m'eût +aimé; elle m'aimait, et je ne l'aurais pas maudite plus tard! Le bonheur +était là, loyal, religieux, naturel. Je n'avais qu'à étendre la main; +elle eût laissé prendre la sienne; nous nous serions fiancés, et chacun +eût gardé la foi promise. + +Fut-ce la présence de miss Sharp qui me gêna? Fut-ce la crainte +d'offenser ses dix-huit ans, si ingénus dans leur hardiesse? Dois-je +m'en prendre à ma stupeur, à mon respect? + +Je ne sus que dire; je balbutiai de vagues encouragements, à propos des +grands poètes; je voulus plaisanter à propos de mes vers; je fus +stupide. J'étais trop pur pour être habile. Elle était trop innocente, +pour comprendre mon embarras et m'en savoir gré. + +Je surpris une lueur serpentante dans les yeux gris de miss Sharp, une +menace de mépris. Les beaux yeux de Reine s'élargirent pour mesurer ma +maladresse. + + + + +IX + + +Je sortis de l'hôtel de Chavanges, confondu de ma timidité, et, dans la +rue, je retrouvai soudainement ce que j'aurais dû dire, ce que j'aurais +dû faire. + +Qui donc aurait pu m'enseigner la science de cette diplomatie +nécessaire, imposée par la civilisation à la sincérité des coeurs de +vingt ans? Il semble qu'on doive instituer un jour dans les écoles, des +leçons pour enseigner à devenir fiancé, mari, éternellement amant, selon +la loi, toujours faussée, toujours méconnue de la nature immortelle?... + +Je m'égare; je prie qu'on m'excuse. Mais quand je pense à cet effroyable +malentendu qui fit le malheur de deux êtres, dignes alors de tout le +bonheur que la terre peut donner, je ressens encore les mouvements d'une +révolte, non contre Dieu qui m'a châtié, mais contre l'humanité, qui ne +m'a pas dit son secret, à moi, homme dans toute la loyauté de ma nature +humaine. + +La partie idyllique de mon amour n'a que ces épisodes qui ont préparé le +drame. Je la vis, vendant des roses et je l'aimai. Elle me surprit +griffonnant des vers et hésita à prendre au sérieux un amour sentimental +qu'elle devinait. Puis, quand attristée de son isolement, inquiète de +l'avenir, mue par une sorte de remords, elle me parla poésie et me +tendit l'âme, j'hésitai à mon tour; je fus aveugle, impie, absurde et je +me perdis, en la perdant... + +Cette année-là, je ne la revis plus. La marquise de Chavanges se +rétablit assez pour entrer dans une sorte de convalescence indéfinie qui +est le bercement lent du dernier sommeil. Elle partit avec sa +petite-fille et l'Anglaise pour l'Italie. Elles se fixèrent à Rome, +pendant l'hiver. J'eus indirectement de leurs nouvelles, sans avoir le +droit d'écrire. Je fus tenté, plusieurs fois, de m'adresser à miss +Sharp; je n'osai pas. Étais-je sûr de ce que j'écrirais, de l'effet que +produirait ma lettre, si elle était communiquée à Reine. + +Je passai cet hiver dans une agitation douloureuse. J'allai beaucoup +dans le monde, afin de le connaître bien, m'imaginant que j'avais besoin +de m'y corrompre un peu, pour servir infailliblement la pureté de mon +amour. Gaston voyagea. Je sus, à son retour, qu'il avait passé par Rome. +Il me parla de l'installation de ces dames, dans un superbe palais, des +hommages que la beauté de Reine s'attirait; mais la marquise avait la +coquetterie patriote pour sa petite-fille; elle n'admettait aucun +Italien parmi les prétendants. + +--Tu gardes tes chances! me dit-il en riant. + +Je ne lui avais fait aucune confidence; mais il savait à quoi s'en +tenir. + +Je lui demandai des nouvelles de miss Sharp. Il parut étonné de la +question. + +--Elle va bien. Ah ça! est-ce que tu voudrais faire la cour à cette +blonde sentimentale? + +--Pourquoi pas? repartis-je d'un rire que je croyais léger, moqueur, +cynique, et qui fit hausser les épaules à ce mauvais sujet expert, qu'on +ne pouvait tromper. + +Au printemps, j'allai à Strasbourg, embrasser mon vieux maître, l'abbé +Cabirand: je lui fis ma confidence complète. + +--Faites la demande à la grand'maman, dès qu'elle sera de retour, me +dit-il sagement; et il ajouta: Voulez-vous que je m'en charge? je lui +écrirai. + +Je le remerciai. Il n'eût plus manqué que la rhétorique de l'excellent +homme pour tout gâter. Je voyais en imagination sa lettre, sa grosse +écriture, avec des citations latines et une devise en tête de la page, +tirée d'un psaume! + +Quand je revins à Paris, j'appris que ces dames l'avaient traversé, sans +défaire leurs malles, et étaient reparties directement pour les +Ardennes. + +Gaston m'annonça que nous serions invités au château avec son père; mais +qu'il n'y aurait ni chasses, ni tapage, ni hôtes nombreux. La marquise +se croyait guérie, mais gardait une faiblesse qui rendait impossible +toute hospitalité bruyante. + +--Il y aura des séries, me dit mon ami. C'est une tournée de révision; +la marquise l'a dit à mon père; elle compte bien cette fois qu'elle +commandera le notaire, le curé et les violons pour l'automne. Prends +garde à toi! Je t'avertis que si tu t'y prends mal, je m'en mêlerai. + +--Pour me conseiller? + +--Non, pour te supplanter. Après tout, Reine est une très belle +personne. + +J'eus un tressaillement que j'attribuai à cet éloge brutal, et non à la +jalousie. + +Avec quelle anxiété je comptai les jours, et dans quelles transes je fis +le voyage! + +Nous arrivâmes, par une matinée radieuse. Gaston chantait tout haut dans +la voiture; moi, au bruit de sa voix, comme au bruit d'une cascade, je +rêvais, et je me jurais d'être brave, habile. + +Je ne fis plus de serment, quand je la vis, tant je fus stupéfait devant +sa toute-puissante beauté. + +Elle était revenue d'Italie, non pas transformée, mais arrêtée, fixée +dans sa forme définitive, tout à la fois idéale et réelle. La tête avait +gardé de cette atmosphère chaude, où flottent les atomes de la beauté +suprême, une coloration, une perfection de teint, un agrandissement du +feu dans le regard, un adoucissement plus profond du sourire sur la +bouche, et aussi une façon plus artistique, en restant naïve, d'être +belle, que nous n'avions pu le rêver. Des bijoux achetés à Rome +complétaient cette transfiguration de sa physionomie. Je la trouvais +grandie. C'était peut-être seulement qu'elle marchait plus haut sur la +terre. + +Elle nous accueillit avec autant de liberté qu'autrefois, mais avec une +liberté plus mondaine, plus femme, moins jeune fille. Elle restait aussi +chaste de maintien; mais elle était plus décolletée, et ses beaux bras +faisaient cliqueter ses bracelets de corail ou de mosaïque qu'elle +montrait fièrement, comme des souvenirs de voyage, en retroussant sa +manche, en mettant son poignet blanc et ferme près des lèvres, sous les +yeux. + +Maintenant que je suis vieux et que je vois clair dans ce passé, je me +rends compte du sentiment d'effroi, autant que d'adoration, qui me +saisit à l'aspect de cette jeune fille, si vivante et si corporellement +belle. + +J'allais l'aimer, non plus seulement de cet amour mystique qui veut +ruser avec la chair, mais de cet âpre amour, le vrai, celui qui confond +tous les désirs et qui veut la possession complète. + +Je dus la regarder avec des yeux qu'elle ne m'avait jamais vus, car, +pour la première fois, elle baissa les siens, et sa poitrine se souleva, +comme alarmée d'être si brutalement regardée. + +Le père de Gaston était arrivé un jour avant nous. La marquise, si +frivole qu'elle fût, avait sans doute posé la condition de cette visite +pour nous admettre. Peut-être aussi, en faisant, par séries, +l'inventaire des prétendants à la main de sa petite-fille, voulait-elle +avoir à sa portée, dans le cas d'une décision, un partenaire pour +conclure aussitôt le mariage. M. de Thorvilliers était mon tuteur, en +même temps que le père de Gaston. Il pouvait être le répondant de l'un +et de l'autre. + +Miss Sharp paraissait me garder rancune et ne plus vouloir de mon +secret. Elle fut d'une politesse exacte, sans sourire, et je ne la +rencontrai plus dans la bibliothèque. + +Il est vrai que je me souciais peu des livres; que je ne voulais plus +trouver de prétextes pour m'isoler. J'avais la fierté de mon âge, de mon +nom, et aussi, je puis l'avouer, de ma figure. + +Le soir de mon arrivée, pensant aux honnêtes intentions de mon maître, +je me disais, devant mon miroir: + +--C'est moi qui la demanderai; c'est moi qui l'obtiendrai d'elle-même, +moi, moi! + +Le lendemain de ce pacte orgueilleux avec mon pauvre courage, je me +trouvai tremblant devant Reine de Chavanges, que je rencontrai de bon +matin, dehors, quand je la croyais encore chez elle. + +Je n'avais pas dormi; j'étais tout en feu, et quand je la vis, venant de +la partie du jardin située devant le balcon de la bibliothèque, où l'on +cultivait toutes les variétés de roses, les mains chargées de fleurs, +j'eus une angoisse subite qui faillit me rendre muet. + +Elle fut surprise de me voir, et rougit, comme je rougissais. Ce fut +elle qui parla d'abord. + +--Par quel miracle êtes-vous descendu avant neuf heures? + +Elle riait. J'osai sourire. + +--Et vous, mademoiselle? + +--Moi, c'est mon habitude. Vous ne le savez pas? + +J'aurais pu répondre que je le savais; que c'était pour cela que j'étais +venu dans le jardin. Mais je ne voulais pas mentir, quand j'étais +tourmenté du désir d'être vrai. + +--Non, mademoiselle, je ne le savais pas. + +Elle fut contente de ma réponse. Mon mensonge l'eût blessée. + +--Vous me prenez donc pour une Parisienne? Je suis une campagnarde; mais +vous? + +--Moi, je suis un paysan. + +--Oh! un paysan qui fait des vers! + +--Une campagnarde qui admire Victor Hugo et qui traduit Byron! + +--J'ai fini mes lectures et mes études. + +--Et moi, mademoiselle, j'ai suivi votre conseil: je ne fais plus que de +la prose. + +Elle porta sa botte de roses à son visage pour les respirer et ne +répliqua pas. Je m'enhardis, et, montrant les fleurs: + +--Est-ce que vous avez encore une vente de charité? + +--Non. + +--Tant pis. + +--Pourquoi? + +--Je vous achèterais votre récolte. + +--Tout cela? Ce serait bien cher! + +Sa voix s'était légèrement voilée, et, se masquant avec les roses, elle +fit quelques pas dans l'allée. + +Le sang me battait dans les tempes, avec force. Je marchais à côté +d'elle. J'eus peur qu'elle ne rentrât bientôt, et, m'arrêtant, pour +l'inviter à s'arrêter, du ton le plus léger, ou le moins fort que je pus +prendre, je lui dis: + +--Si vous n'en vendez pas, en donnez-vous? + +Elle se démasqua, et, me regardant pendant une seconde, de ses yeux +noirs, profonds et clairs. + +--A ceux qui sont mes amis? Oui, volontiers. + +--A ce titre, je puis prétendre... + +--Oh! s'écria-t-elle, avec un rire qui vibra sans amertume, ne prononcez +pas ce vilain mot, _prétendre_! Je l'ai pris en horreur. Êtes-vous mon +ami? Dites-le moi, simplement, sans prétention. + +J'essayai de mettre toute mon âme dans une réponse banale: + +--Oui, je le suis. + +--Eh bien, voilà une rose! + +--Merci. + +Nous fîmes encore quelques pas. Nous allions nous trouver hors du +parterre, dans la place nue et sablée qui séparait le jardin de la +maison. Elle s'arrêta, hésita, puis se retournant et rentrant dans +l'allée: + +--Gaston n'est pas descendu avec vous? + +--Non. + +--Le paresseux! il dort encore; il ne s'éveille avec l'aurore que les +jours de grande chasse. Mais, au fait, vous ne m'avez pas dit pourquoi +vous êtes descendu de si grand matin? + +Le nom de Gaston m'avait rendu jaloux. Je devins intrépide. + +--Si je vous le dis, vous vous fâcherez peut-être! + +Reine me regarda, mais de côté, non plus directement. Ses sourcils se +froncèrent, puis se détendirent. Elle prit cet air de dignité qui lui +allait si bien dans ses hardiesses, qui la défendait mieux que toutes +les réserves. + +--Que pourriez-vous me dire, monsieur d'Altenbourg, qui pût me fâcher? + +Cette fierté, tempérée par un sourire, au lieu de m'intimider, me +rassura. + +--Si je vous disais, par exemple, que je n'ai pas eu de peine à +m'éveiller, parce que je n'ai pas dormi, et que, sans espérer vous +rencontrer, j'avais hâte de venir dans cette partie du jardin où vous +venez si souvent! + +Je suffoquais; je m'arrêtai. + +Elle eut un sourire plus doux et sa voix se fondit dans son sourire. + +--Il n'y a rien là-dedans qui puisse me fâcher. + +--Et si je vous dis que je vous aime? + +Elle me frappa légèrement le bras, avec la botte de roses, pour +m'interrompre et essayant de plaisanter: + +--Vous m'avez déjà dit que vous étiez mon ami. + +--Votre ami, oh! oui, je vous le jure; car je puis l'être, même malgré +vous... mais, votre... mari? + +Elle eut un petit rire et un petit frissonnement: + +--Oh! cela! c'est plus sérieux! + +--Cela vous effraye? + +--Non. + +--Cela vous étonne? + +--Eh bien, non! Mais je m'imaginais que vous m'auriez dit cela +autrement, moins vite, moins brusquement. + +--Vous voulez de la prose! + +Mon aveu lancé, je me sentais devenir brave. Elle avait baissé la tête. +Je ne voyais pas sa figure; mais dans l'ombre projetée par son chapeau +de jardin, je distinguais la rougeur qui envahissait son cou. + +Après un court silence qui me parut bien long, elle se redressa: + +--Après tout, vous avez raison de me parler ainsi, et vous auriez bien +tort d'ajouter quoi que ce soit. J'accepte l'amitié, j'y compte, et je +vous donne franchement la mienne. Je vous en avertis; elle a plus de +prix que mes roses; car je n'ai pas eu jusqu'ici un ami. Tous ces jeunes +gens qui défilent, qui demanderaient ma main à cause du million qu'on +peut y mettre, ne voudraient pas de mon amitié, sans dot. Nous avons des +raisons pour être amis. Cela suffit-il pour être mari et femme? Je vous +scandalise, n'est-ce pas? + +Je n'étais pas scandalisé, j'étais inquiet. + +Elle continua: + +--Que voulez-vous? On m'a tant parlé du mariage que je suis tout à la +fois blasée sur cette idée et mise en défiance pourtant. Depuis deux ou +trois ans, à chaque coup de chapeau qu'on nous donne dans la rue, à +chaque invitation qu'on m'adresse dans un bal, je me dis:--Ah! mon Dieu, +en voilà encore un qui va demander ma main!--Je laisse bonne maman +grossir le nombre des prétendants, espérant tout ensemble qu'il y en +aura tant, que je ne pourrai choisir, et que dans cette quantité, j'en +trouverai peut-être un. + +Reine affectait la gaieté; mais la tristesse se montrait. Je voyais +distinctement toutes sortes d'idées voltiger comme des papillons autour +d'elles, en faisant mouvoir leur reflet sur son visage. Pour la première +fois, cette jeune fille qui disait ordinairement tout ce qu'elle +voulait, était agitée de la volonté fière de dire ce qu'elle avait +toujours réservé. Son instinct pudique, sa raison hâtivement mûrie, et +aussi sa jeunesse qui s'épanouissait au soleil levant, la troublaient, +l'agitaient, lui donnaient un embarras qu'elle savourait, tout en +essayant de s'en affranchir. + +Elle marcha plus vite. L'allée du parterre aboutissait à un couvert de +tilleuls. Nous allâmes jusque-là, et nous nous arrêtâmes devant l'ombre +trop épaisse. Reine retira son chapeau, le laissa tomber sur un banc de +pierre qui était adossé aux tilleuls, passa la main sur le bandeau de +ses cheveux, et me regardant en face: + +--Je comprends que vous ne pouvez pas me demander autre chose que de +devenir comtesse d'Altenbourg. Vous êtes obligé de me dire ce que tous +ces messieurs me diraient s'ils n'avaient pas peur que je leur rie au +nez; ce que Gaston me débite pour se moquer de moi. Oui, c'est dans +l'ordre, et pourtant cela ne me rassure pas. Dans les romans, au +théâtre, le mariage est un dénouement; dans la vie réelle, il est un +commencement. Je redoute ce commencement, et j'aurais honte d'avoir +dénoué mon petit roman sans l'avoir commencé... C'est bien hardi ce que +je vous dis là. Mais j'ai été si mal élevée. Vous devez vous en douter. + +Elle eut un rire nerveux. Les roses la gênaient; elle les jeta sur le +banc, à côté de son chapeau, et joignant les deux mains avec force: + +--Encore, si l'on ne m'avait jamais parlé que de mariage! Je +l'accepterais comme un hasard qui ne doit pas effrayer une âme +vaillante, et je me dirais que je suis résolue à être, quand même, une +honnête femme, comme ma mère. Mais, si vous saviez! si vous saviez! +Bonne maman ne retient pas tous ses souvenirs. Elle en laisse s'envoler +qui sont de singuliers avertissements pour une jeune fille, et de +singulières leçons pour une jeune femme. Elle a parfois des repentirs +qui sont aussi profanes que ses gaietés; et puis miss Sharp, la +sentimentale miss Sharp ne veut pas que je me marie, sans être bien sûre +d'aimer mon mari, comme un héros; et puis, il y a les poètes dont on ne +se méfie pas; et puis, il y a cela, tenez, ce soleil, ces roses, je ne +sais quoi encore qui me conseille le bonheur, sans me le montrer, en me +faisant redouter de l'accueillir trop vite, trop tôt... Puisque vous +êtes mon ami, je ne me gêne pas avec vous; eh bien, la vérité, c'est que +je souffre et que je sens que je ne dois pas souffrir. Qu'avez-vous à me +dire pour me consoler et me rassurer? + +Elle était resplendissante et son beau visage était comme un ciel ouvert +où l'on voyait combattre des dieux. Elle avait fait un grand effort pour +me dire cela. Son front était rougi, ses yeux pétillaient d'un rire +moqueur ou d'une larme. + +Moi, ébloui, enivré, j'aurais voulu la prendre entre mes bras et dans un +baiser lui donner l'initiation au bonheur sacré qu'elle rêvait et que +mon amour sacré lui eût gardé! + +J'étais sans doute très pâle, dans l'extase ardente qui accumulait le +sang au coeur et qui m'étouffait. + +Elle m'observait et se trompa à cette pâleur. + +--Vous aussi, vous souffrez, me dit-elle avec une candeur d'enfant. Je +vous fais de la peine. Ce n'est pourtant pas ma volonté; mais il faut +bien que nous nous expliquions. + +Ce qu'il y avait d'innocence radieuse, en elle, autour d'elle, sur son +front, dans ses yeux, me pénétra. Mon coeur battit avec moins de +violence; je lui souris d'un sourire fraternel, me croyant bien fort, +parce qu'elle était bien pure, malgré tout. + +Elle s'assit sur le banc, en repoussant les roses, et, me montrant une +place à côté d'elle: + +--Causons raisonnablement; voulez-vous? + +--Ce n'est donc pas raisonnable, ce que nous avons dit? + +Elle reprit en secouant la tête: + +--Je suis toujours plus romanesque que je ne veux l'être; c'est un +défaut qui me vient de bonne maman. Je voudrais avoir le sang-froid de +miss Sharp... Je vous propose de ne plus parler de tout cela, au moins +pendant huit jours; voulez-vous? + +--Je veux tout ce que vous voudrez. + +--C'est une réponse de prétendant. + +--C'est la soumission d'un coeur qui vous aime. + +Elle eut un battement des paupières, sur ses yeux noirs qui se +rallumaient et qu'elle voulait éteindre. + +--Avec quelle facilité, vous autres hommes, vous prononcez certains +mots! Eh bien, moi, monsieur mon ami, je vous estime beaucoup, mais je +ne sais que vous répondre, pour ne pas forcer la vérité. Ne dites rien à +bonne maman. N'allez pas me demander en mariage; je refuserais. +Faisons-nous un secret à nous deux de cette promenade. Restez avec moi +ce que vous étiez hier, bon, simple, confiant. Quand j'aurai pris mon +parti, je vous le dirai loyalement. Est-ce convenu? + +Elle me tendit la main que je saisis, que je gardai et qu'elle n'essaya +pas de retirer. + +--Si je vous renvoie, ajouta-t-elle, vous vous en irez sans me maudire? + +--En vous aimant toujours. + +--Ah! voilà que vous contrevenez déjà à la convention! + +Elle pencha la tête, qu'elle secoua pour me gronder. Elle était adorable +de grâce. + +--Et si vous ne me renvoyez pas? lui demandai-je doucement. + +Elle rougit de nouveau, voulut rire; mais son rire était factice: + +--Si je ne vous renvoie pas, vous vous en irez par condescendance, +parce que vous me gêneriez. + +Je me serrai un peu contre elle: + +--Pourquoi? + +Elle se tourna vers moi. Ses yeux parurent se troubler; elle me dit +lentement, presque confuse de ce qu'elle avait entrepris de dire: + +--Parce que celui auquel je laisserais deviner que je l'aime ne recevra +de moi, tout haut, cet aveu que le jour de notre mariage. + +--Ah! si je devinais jamais cet aveu! dis-je en portant sa main à mes +lèvres et en la couvrant de baisers. + +Sa main frémit dans la mienne mais se détendit, et les doigts +s'allongèrent sous la caresse. Reine était un peu pressée contre moi; je +crus qu'elle s'appuyait; je l'enlaçai pour la soutenir. Le vertige du +sacrilège m'affolait. Je penchai mon visage sur le sien qui se +renversait. Ses yeux qui s'étaient fermés avec langueur, palpitèrent, se +rouvrirent, flamboyèrent. Elle se redressa, se dégagea, et, debout, à +deux pas, indignée contre elle autant que contre moi, elle me dit, les +dents serrées: + +--Vous feriez bien de partir tout de suite. + +J'allais protester, m'excuser. Elle m'interrompit d'un geste énergique: + +--Non, non, pas un mot, je vous en conjure! C'est ma faute encore plus +que la vôtre. + +--Comme je vous aime! m'écriai-je, sans calculer si ce cri d'amour +n'était pas, dans ce moment même, un redoublement d'offense. + +Mais cette imprudence parut me donner la victoire. + +Elle s'approcha de moi, et plongeant ses yeux dans les miens: + +--Si je vous en disais autant, me laisseriez-vous? partiriez-vous? + +Je crus que j'allais tomber à ses pieds. + +--Vous m'aimez? + +Elle pencha la tête, se croisa les bras, se refroidit dans cette +attitude pendant deux secondes, puis se redressant avec un soupir de +lassitude, d'une voix étonnée, comme si elle venait de peser et de juger +les paroles d'une autre: + +--Franchement, je ne sais pas... Tenons-nous en à la trêve conclue. + +Elle ramassa son chapeau de paille, ne le remit pas sur sa tête et +s'avança dans le parterre. + +Moi, tout décontenancé par ces brusques variations, sans remords d'avoir +contredit notre amitié fraternelle, que démentaient inconsciemment ses +précautions pudiques, agité, malgré tout, d'un espoir immense, incertain +de ce que je pouvais dire pour ne pas la blesser dans cet état de +surexcitation nerveuse, je ramassai naïvement les roses. + +--Vous oubliez vos fleurs. + +--Je n'en veux plus! laissez-les là. + +Elle était redevenue la jeune fille despotique, hautaine, qui me +désespérait si souvent; l'autre, qui avait rayonné et palpité d'une vie +si vraie, si logique dans ses inconséquences, avait disparu. + +Je jetai sur le tas de roses qu'elle laissait à terre la rose qu'elle +m'avait donnée et que j'avais mise à ma boutonnière. + +Elle se dirigeait vers le château, mais sans se hâter. Je me tins +quelques instants en arrière, puis, l'ayant rejointe, je marchai à côté +d'elle. La moitié de ce retour se fit en silence; pourtant, en arrivant +à l'extrémité, du parterre de roses, elle me dit, tout à coup, d'une +voix calme, limpide, presque gaie. + +--Avez-vous lu _Ruy-Blas_, monsieur d'Altenbourg? + +--Je l'ai vu jouer. + +Le drame de Victor Hugo avait été représenté au mois de novembre +précédent, pendant que Reine et la marquise étaient à Rome, et j'avais +assisté à la première représentation. La pièce imprimée était sur une +table, dans le salon du château. C'était Gaston qui l'avait apportée. + +Comme mademoiselle de Chavanges s'était interrompue, je l'interrogeai à +mon tour. + +--Pourquoi me demandez-vous cela? + +--Parce que miss Sharp voulait me persuader de n'accepter pour mari que +le soupirant assez agile pour escalader, comme Ruy-Blas, ce balcon, +là-bas, qui donne accès à la bibliothèque, et accrocher sa +correspondance à la fenêtre. Mais comme ce héros ne courrait ni le +risque d'une hallebarde, ni le danger de broussailles en fer, j'ai dit à +miss Sharp que le moyen n'aurait rien d'héroïque. Une échelle de +jardinier suffirait; on monterait chez moi, comme à la cueillette des +pommes... Pourquoi faire? Je ne suis _reine_ que par le prénom, pas même +par le nom... On peut me parler, sans en mourir, me toucher même, sans +en être foudroyé, et, à moins d'inspirer une passion à un valet de +chambre... + +Elle partit d'un éclat de rire étourdi. Cette gaieté m'attristait comme +une cruauté envers elle et envers moi. + +Elle poursuivit: + +--Bonne maman ne trouvait pas l'idée absurde. Seulement elle n'a pas lu +_Ruy-Blas_. De son temps, quand on escaladait un balcon, la fenêtre +s'ouvrait. C'était bien plus grave. Je ne suis pas Juliette; vous n'êtes +pas Roméo; aucun Montagu et nul Capulet ne nous gênent. La sérénade, +l'échelle sont inutiles. Si je changeais d'avis, je vous le dirais, +monsieur, mon ami. Au revoir! + +Elle s'échappa, rentra au château. Moi j'errai encore dans le jardin, +ravi d'avoir osé faire mon aveu, honteux de ce qui l'avait suivi, +déconcerté du sang-froid de cette singulière fille, tour à tour si +charmante et si effrontée. + +N'était-il pas extraordinaire qu'elle eût pensé, de même que miss Sharp, +à Roméo et Juliette? L'Anglaise lui avait-elle parlé de moi, en citant +Shakespeare? + + + + +X + + +Ai-je besoin de répéter l'excuse que j'ai déjà invoquée? + +Le vieillard ne raconte cette scène de jeunesse, de passion naïve, que +pour faire mieux comprendre le désespoir qu'elle a amené, le malheur +dont elle est la cause. Je ne cherche à ranimer aucune étincelle dans +ces cendres. Mon âme tout entière est à ma fille. Mais qui sait si ma +fille, un jour, ne lira pas ces pages! Je veux qu'en apprenant de quel +amour coupable elle est née, elle sache aussi de quel amour innocent et +sublime l'adultère a été la revanche désespérée. + +Au déjeuner qui suivit notre rencontre dans le jardin, Reine, sans +affectation, ne m'adressa pas une seule fois directement la parole. Elle +taquina M. de Thorvilliers, causa avec Gaston, avec tout le monde, +librement, gaiement. + +Je me dis qu'il y avait dans cette réserve une sorte de pudeur +rétrospective et une précaution. Elle m'avertissait que je ne devais me +prévaloir d'aucun droit, et qu'il fallait expier les témérités de notre +promenade. Elle ne savait, d'ailleurs, comment me parler, pour rester +simple et discrète. Si elle était familière, le serait-elle trop pour +les autres qu'elle renseignerait, pour moi dont elle encouragerait la +présomption? Enfin, elle commençait l'exécution du contrat. Ne pas se +parler était le meilleur moyen de ne pas trahir les conventions. + +Je fus donc calme et rassuré. + +Quand je me retrouvai seul, j'analysai les émotions de ma promenade, et +j'en conclus, avec fierté, que si je n'étais aimé déjà, je le serais +bientôt; qu'un combat s'était livré entre la pureté et la jeunesse, +entre la raison d'une jeune fille émancipée par la sagesse mondaine et +ses instincts féminins; qu'elle s'était défendue sincèrement, comme elle +s'était exposée candidement; que les influences de sa grand'mère, de +miss Sharp et les élans de sa nature motivaient ces ondulations de +caractère qui effaraient parfois ma logique, et, qu'après tout, elle +était intelligente, bonne et admirablement belle. + +Je n'avais à m'effrayer que de l'immensité du bonheur entrevu. Je +n'avais pas assez souffert pour le mériter. + +Mais le lendemain et le surlendemain, quand, poursuivant la même +tactique, Reine ne m'adressa pas davantage la parole, affecta de causer +avec Gaston, devint presque tendre, câline avec lui, je commençai à +m'alarmer. La stratégie ne me paraissait pas devoir aller jusque-là. Je +n'étais pas encore jaloux; je comprenais que je pouvais l'être avec +frénésie. + +Je donnai un prétexte à cette inquiétude. Je connaissais la témérité de +Gaston. Il n'avait guère de principes que ceux qui suffisent pour se +tenir bien dans la bonne compagnie. Le décorum le retenait, sans +l'obliger; mais il rusait continuellement avec la morale. Il avait un +esprit si habile à se risquer; il trouvait des sous-entendus si +ingénieux pour ménager les oreilles, le goût, en piquant la curiosité la +plus équivoque; je lui avais si souvent entendu répéter que dans le +monde, dans le meilleur, il ne faut jamais craindre, même sans plan +arrêté, d'amorcer à tout hasard, le coeur et les sens des jeunes femmes +et des jeunes filles, comme on amorce, en passant devant une belle eau, +les poissons qu'on n'a pas l'intention de pêcher; je connaissais si +intimement sa perversité élégante, parfaitement gantée, qu'en lui voyant +prendre plus fréquemment la main de Reine; qu'en le voyant se pencher à +son oreille, pour lui murmurer je ne savais quelles paroles qui +faisaient rire parfois et parfois rougir mademoiselle de Chavanges, je +sentis sourdre en moi un dépit nouveau et s'amasser de la colère. + +Si Reine avait ajourné nos fiançailles, moi je les avais accomplies. Je +ne voulais permettre à personne de mettre une ombre sur cette âme que je +m'adjugeais, d'alarmer une pudeur qui était celle de ma femme, de jeter +dans cette nature abondante et saine, aucun ferment dangereux. + +Le souvenir même de cette langueur dans le jardin me faisait supposer +des périls, des surprises, de la part d'un mauvais sujet sans scrupules +comme Gaston. + +Au bout de huit jours, j'étais tout à fait au supplice. + +On devait le voir. Reine s'en aperçut, mais elle s'offensa de cette +inquiétude, comme d'un manque de confiance; elle la bravait en +l'irritant. + +Sans me parler davantage, elle me décochait indirectement des traits que +seul, d'abord, je reconnaissais pour être à mon adresse, et qui parurent +ensuite, à tout le monde, m'être trop manifestement destinés, quand, à +plusieurs reprises, je me trahis. + +Miss Sharp, qui ne savait rien sans doute de la scène du jardin, et qui +pendant ce dernier séjour de moi au château, était restée dans une +réserve complète à mon égard, me prit cependant en pitié. + +Un soir, dans le salon, après dîner, nous nous trouvâmes pendant +quelques instants isolés. + +Les portes-fenêtres ouvrant sur le jardin étaient ouvertes. On avait +roulé sur le perron le grand fauteuil de la marquise. Reine sur un +tabouret, aux genoux de sa grand'mère, caquetait gentiment avec M. de +Thorvilliers et Gaston. + +Miss Sharp était près de se retirer, selon sa coutume. Elle me rencontra +accoudé à l'angle du piano. J'écoutais de loin, avant de m'approcher, le +bavardage qui s'envolait dans le jardin. Il faisait sombre dans la +partie où j'étais; je ne pouvais être vu. Je fis un geste de douleur ou +de dépit. Miss Sharp qui passait à côté de moi s'arrêta et me murmura: + +--Prenez garde! Vous êtes jaloux! + +Je tressaillis; je voulus nier. + +--Oui, oui, vous êtes jaloux, reprit-elle, en me touchant le bras: je +le sais, je le comprends. Soyez-le beaucoup, si vous voulez, mais ne le +laissez pas voir. Vous le deviendriez avec raison; tandis que vous +n'avez encore aucune raison pour le devenir. + +Elle n'attendit pas ma réponse et disparut sans bruit. + +Cette sympathie de miss Sharp me fortifia; ce conseil me plut. Je +rejoignis la groupe des causeurs. Je m'appuyai au dossier du fauteuil de +la marquise; je fis ma partie dans le caquetage entamé; il paraît que +j'eus de la verve, plus que d'habitude; Gaston le constata en riant et +m'en félicita. + +Un peu plus tard, la marquise étant remontée chez elle, reconduite par +sa petite-fille, le duc de Thorvilliers et Gaston étant descendus dans +le parc, je guettai le retour de Reine, et seul avec elle, quand elle +redescendit, je l'abordai résolument et lui dis: + +--Voilà les huit jours expirés; dois-je partir? dois-je rester? + +--Déjà! répondit-elle gaiement. Oh! comme le temps passe! Est-ce qu'il +vous a paru long? + +--Vous voyez que je l'ai compté! + +--Si je vous demandais de me faire crédit? + +--Je consentirais; à une condition... + +J'allais, maladroitement, lui parler de Gaston, de son jeu avec lui. +Elle m'interrompit: + +--Oh! sans condition! Je croirais que le courage va vous manquer. + +--Vous avez raison, répliquai-je, j'aurais l'air de douter de vous. Sans +condition! + +--Merci, et je vais vous prouver que je vous estime. Huit jours ne me +suffisent plus, il m'en faut quinze. + +--Tant que cela? + +--Oui, tant que cela. Cela prouve au moins l'importance que vous avez +dans mon esprit, et c'est pour vous punir. Prenez garde qu'à l'échéance +je ne vous demande un mois! + +Je me soumis de bonne grâce. Les jours suivants, elle me parla +davantage, elle parla moins à Gaston. + +J'étais ravi. Mais Gaston n'était pas homme à laisser diminuer la petite +importance qu'il avait prise pendant huit jours. Je crus m'apercevoir +qu'il se révoltait; qu'il insistait à toute occasion; qu'il menaçait +même. + +Trois jours après ce renouvellement du pacte, entre Reine et moi, un +matin, avant le déjeuner, Gaston entra dans ma chambre, gai, moqueur +comme d'habitude, le cigare à la bouche, une rose à la boutonnière; mais +sa gaieté, à certains moments, vibrait; ses yeux avaient des reflets +d'acier qui en changeaient la couleur. + +Il ne me dit pas bonjour; s'assit familièrement sur le bras d'un grand +fauteuil, huma par trois fois son cigare, et me dit brusquement: + +--Est-ce que c'est toi qui défends à Reine d'être avec moi comme par le +passé? + +Mon coeur tressauta; j'étais surpris et, dans le premier moment, plus +fier qu'alarmé de cette plainte, qui me reconnaissait des avantages. + +--Tu es fou, lui dis-je avec bonté. + +--Ne t'évade pas. Réponds nettement. + +--Je réponds non. J'ajoute que c'est me supposer fat que de m'attribuer +cette prétention, et c'est faire injure à mademoiselle de Chavanges. + +--Jésuite, va! + +--Quel jésuitisme vois-tu là dedans? + +--Est-ce que je ne sais pas bien que tu fais la cour à mon ancienne +camarade? + +--Tu n'as pas de mérite à deviner que je l'aime. Qu'as-tu donc ce matin? + +Il partit d'un grand éclat de rire. + +--Je n'ai rien. Je m'amuse de la comédie que vous me donnez depuis huit +jours, Reine et toi, et je voudrais être dans la coulisse. Qu'est-ce qui +s'est passé entre vous? Voyons, je suis ton ami, presque ton frère, tu +me dois une confidence. Je la veux, je l'exige. + +--Il ne s'est rien passé! + +--Tu me dis cela, en face? Répète-le devant la glace. Tu n'oseras pas; +tu te verrais rougir. + +Je sentis en effet le sang m'envahir les joues. + +--Encore une fois, Gaston, tu es absurde, avec tes suppositions. + +--Vrai? dit-il, en se levant et en envoyant des bouffées de tabac au +plafond, vous n'avez pas de rendez-vous au jardin, à la bibliothèque, +ailleurs, que sais-je? Si tu pouvais te rendre compte de l'étrangeté de +votre attitude! Vous vous parliez trop peu devant le monde, il y a +quelques jours, pour n'avoir pas trop de choses à vous dire en +tête-à-tête; à moins que le dialogue ne soit remplacé par la +correspondance. Pendant ce temps-là Reine trouvait bien le moyen de +m'extraire des détails sur ton compte. Maintenant elle en sait assez; tu +as complété les renseignements... Montre-moi un de ses billets doux! + +--Gaston! Gaston! + +--Tu t'emportes, parce que je vois dans ton jeu. + +--Il n'y a pas de jeu, et je ne m'emporte pas. Je te le répète, mes +sentiments pour mademoiselle de Chavanges ne sont pas des mystères pour +toi. Dès le premier jour, je te les ai avoués et tu as été le premier à +m'encourager. + +--C'est possible; mais tu es ingrat. + +--Je t'affirme sur l'honneur!... + +Il redoubla de gaieté: + +--Diable! tu en es là? Tu jures sur l'honneur? En pareille matière, plus +un serment est gros, plus il cache de secrets. Quand on offre son +honneur pour caution, c'est qu'on est en train d'ébrécher celui... + +J'étais indigné: + +--Gaston! je te défends de continuer. + +--Ah! ah! les choses en sont à ce point? Eh bien, au lieu de me fâcher, +je vais te donner un conseil. Tu commets une grande maladresse. Tu me +refuses pour allié; prends garde de m'avoir pour adversaire! + +--Je veux te garder pour ami. + +--C'est en ami que je te parle, en ami de Reine aussi. Pourquoi ne pas +recourir à ma vieille expérience? Je vous aiderais; je serais un +excellent confident. Vous vous y prenez mal. + +Je voulus protester; Gaston m'arrêta d'un geste. + +--Quand je te dis qu'on ne peut pas me tromper. J'ai le flair de +l'amour. Lorsqu'il commence à fleurir quelque part, je le sens tout de +suite, et cela me rend amoureux. Méfie-toi! Je me contenterais de vous +voir cueillir la fleur éclose; si tu prétends me la cacher, je la +cueillerai pour moi. Tu entends! + +--C'est à propos de mademoiselle de Chavanges, que tu parles ainsi? +murmurai-je avec stupeur. + +--Pourquoi pas? Reine sera une femme comme les autres, plus jolie, plus +désirable que bien d'autres! Elle ne voudrait de moi, pour mari, qu'à la +dernière extrémité, et que si sainte Catherine la menaçait. Je ne sais +pas trop si, à ce moment-là, je me déciderais à l'épouser. Je ne tiens +pas à la reconnaissance des vieilles filles; je tiens davantage à la +discrétion des jeunes. Sans être présomptueux, je crois que si je le +voulais bien... comme je sais vouloir, avec une nature aussi complète +que celle de mademoiselle de Chavanges, il ne me faudrait pas beaucoup +d'efforts pour la faire rire de ce qui la rend rêveuse, et pour +incruster un solide baiser sur cette jolie bouche... + +A la grossièreté de ce propos, je me sentis pris d'une fureur sacrée. + +--Tais-toi, misérable! C'est abominable de parler ainsi. Pas un mot de +plus, où nous nous fâcherons. + +J'étais pâle; je tremblais de tous mes membres. Je me croyais tout +entier à l'indignation que me causait cette impiété, ce cynisme. Depuis, +en repassant mes souvenirs, j'ai compris que ces paroles brutales +évoquaient précisément cette scène de tentation, d'ardeur, du fond du +jardin qui, pendant une seconde, m'avait fait tenir mademoiselle de +Chavanges dans mes bras. Le baiser dont il parlait avec impudence, ne +l'avais-je pas souhaité? N'en sentais-je pas encore la fièvre irritante +sur la lèvre? Je me croyais scandalisé; je n'étais que jaloux. + +Gaston, plus expert que moi, vit mieux dans ma conscience. + +--Je te fais venir l'eau à la bouche, me dit-il en ricanant. + +Je m'avançai sur lui, sans trop savoir ce que je voulais, agitant la +main, la levant. + +L'aurais-je frappé? Pour le tuer, peut-être; non pour me contenter d'une +insulte. + +Il me saisit prestement, fortement, le poignet, sans paraître se +défendre, et me maintenant ainsi, en me regardant avec ses beaux yeux +qui rayonnaient: + +--Encore une fois ne me mets pas au défi! + +Il pâlissait à son tour, malgré son air de sang-froid. + +--Au défi de commettre un crime? demandai-je solennellement. + +--Au défi de te supplanter, d'aller plus vite que toi en besogne. Reine +est embarrassée; c'est visible. Tu l'ennuies, autant que tu +l'intéresses. Elle ne peut pas te demander d'avoir moins de respect; +mais elle souffre d'être une madone. Elle craint de chercher une +comparaison... prends garde que je ne la lui offre... Je te l'ai déjà +dit, fais la cour à miss Sharp. Voilà une fille sentimentale qui te +convient tout à fait. + +L'idée de miss Sharp le remit en gaieté. Il me lâcha le poignet et se +laissant tomber dans le fauteuil: + +--Sais-tu qu'elle est jolie miss Sharp, délicate, blonde. Ah! les +blondes, voilà ton affaire. Laisse-moi les brunes! + +Son rire, devenu gros, secouait sa poitrine. J'avais repris un peu de +sang-froid. Je devinais confusément que ma colère était une maladresse. +J'aurais dû me mettre au ton de ses railleries. Je l'avais blessé; il me +garderait rancune. + +J'essayai de regagner un peu du terrain perdu. Je voulus le flatter. + +--Mon cher Gaston, je ne te mettrai jamais au défi d'être plus aimable +que moi; tu n'as pas de preuves à me donner de ta supériorité. Ne +luttons pas. Je ne t'ai fait tort auprès de personne; ne me fais pas +plus de tort que ma gaucherie ne m'en donne. Quant à miss Sharp, je +l'estime... + +--Tu dis cela bien froidement. Tu m'en as parlé avec plus de chaleur! + +--C'est possible. + +--Je sais qu'elle te trouve poli, aimable. + +--Eh bien, je veux qu'elle garde cette bonne opinion de moi. + +--A ton aise! Pourtant, avec elle, ton voeu de chasteté eût été plus +facile, moins gênant. + +Je tressaillis. Gaston allait-il se permettre sur le compte de +mademoiselle de Chavanges un de ces commentaires impudiques dont il ne +se privait guère. + +Avec un fanfaron de vices et un vicieux assez intrépide pour tenir la +gageure de ses fanfaronnades, tout était possible, tout était dangereux. + +Je lui aurais sauté à la gorge, s'il avait continué. Mais il jugea +inutile de me torturer davantage. + +--Ainsi, ce n'est pas toi qui es cause des grands airs que prend avec +moi mademoiselle de Chavanges? + +--Non. + +--Alors, c'est elle qui me le paiera. + +Il paraissait adouci; mais la raillerie qui pétillait dans ses yeux, +sans me provoquer davantage, me menaçait tout autant. + +Il me quitta, en sifflotant, et sans me donner la main. La loyauté lui +défendait de dissimuler tout à fait avec moi, et de me traiter autrement +qu'en rival. + +Il est parfaitement admis dans le meilleur monde qu'il est moins lâche +de mentir aux femmes qu'aux hommes. Gaston voulait garder une certaine +sincérité de rancune avec moi. + +Voilà du moins ce que je pensai ce matin-là. + + + + +XI + + +De cette conversation data la crise qui me perdit. + +Elle commença la vie d'appréhensions folles, de jalousie, plus +douloureuse que celle d'Othello, car j'étais à moi-même Iago. + +Je connus alors toute l'ardeur de ma passion. L'être ardent qui se +concentrait dans l'amour, qui ne voulait en distraire aucune étincelle, +s'agrandit, doubla ses forces et son feu dans un foyer de haine. + +Il n'est pas vrai qu'en dehors de l'amour évangélique qui se crucifie +sur le Christ, et qui ne suffit pas à me rendre miséricordieux, aucun +autre amour rende bon. Tout ce qui est humain et qui trempe ses racines +au plus profond de notre égoïsme, se sent fragile, tremble et se défend +par un combat. + +Gaston voulait me disputer Reine. Il me l'avait dit; il me l'avait fait +comprendre plus encore qu'il ne me l'avait dit, et il était surtout +capable de le faire, sans avoir besoin de le dire. + +Une phrase de lui m'avait particulièrement frappé. C'était cette +vanterie, à propos de son flair en amour. Il se vantait; pourtant il +n'était que juste. Par des confidences antérieures, je savais que dans +plusieurs circonstances, il n'avait songé tout à coup à certaines +conquêtes que pour supplanter des gens dont le bonheur épanoui l'avait +tenté. Pourquoi respecterait-il mon espérance? + +Pauvre fou que j'étais! Pauvre novice! Je ne savais pas que dans +certains cas la crainte d'un danger est un appel au malheur. Ce que nous +prenons pour un pressentiment n'est souvent que la lâcheté de notre +coeur, qui, en admettant la possibilité d'un mal improbable, le rend tout +à coup vraisemblable. + +Je devais défendre celle que j'aimais d'un si ardent amour, en l'aimant +davantage, uniquement, avec une confiance enivrée, plutôt qu'en +soupçonnant Gaston, et en tremblant qu'il n'en fût écouté. + +Je l'épiai, quand il se retrouva devant moi avec Reine, il vit que je +l'épiais, et il s'en amusa. + +Il avait sur moi, auprès d'elle, la supériorité d'une intimité qui +datait de l'enfance. C'était un avantage considérable que de la tutoyer. +Tout à coup le tutoiement me sembla une sorte de baiser invisible qui +s'échangeait impunément devant des témoins, pour le supplice des jaloux, +sans qu'on pût l'intercepter au passage. + +Lorsque Reine se refusait à causer, à donner la réplique à Gaston; +lorsque, sans se douter de ce qui s'était passé entre lui et moi, elle +hésitait à me laisser à l'écart de leur entretien, et ne savait comment +m'y mêler, il évoquait soudainement une histoire de leurs jeunes années. + +--Te souviens-tu? lui demandait-il gaiement. + +Elle se souvenait, et à son tour, elle évoquait une scène qui les +faisait rire, qui les rapprochait, qui renouait les enlacements +enfantins, elle la bouche épanouie de ce rire charmant, lui la bouche +avide. + +C'est de l'amitié! balbutiait ma raison; mais mon amour se demandait, si +cette belle amitié-là ne l'eût pas enivré. D'ailleurs ne savais-je pas +que Gaston, en remuant la mémoire, voulait remuer le coeur, et éveiller +les sens? En rappelant les jours où l'on se prenait à bras-le-corps pour +rouler sur l'herbe, il prenait les mains, les serrait, regardait la +jeune fille avec une effronterie que l'innocence d'autrefois paraissait +protéger, en s'efforçant de répandre dans l'atmosphère qu'elle +respirait, l'arôme, le charme, le magnétisme d'un attendrissement +corrupteur. + +--Que faire? + +Je n'osais plus me confier à miss Sharp. Elle voyait bien ce que je +souffrais. Elle-même me semblait inquiète, et, plus d'une fois, je la +surpris, s'approchant pour les séparer, sous un prétexte quelconque, ou +les entourant de ses évolutions, quand elle les voyait engagés dans une +conversation trop sérieuse. + +Elle hésitait à me parler, de peur d'aviver mes blessures; mais en +passant près de moi, elle soupirait. Gaston eût été capable d'une +raillerie éhontée, s'il avait pu soupçonner la moindre confidence entre +miss Sharp et moi. Il m'eût rendu ridicule aux yeux de Reine. + +Plusieurs fois, je fus tenté de m'adresser à mademoiselle de Chavanges; +de la conjurer d'abréger l'épreuve; de la rendre moins atroce, d'être +généreuse au moins, si elle ne pouvait m'aimer; mais d'un mot, d'un +regard, Reine, sans me consoler, sans me persuader, me ramenait à la +soumission; elle déconcertait mon désespoir. + +Si elle prévoyait de ma part des paroles sérieuses, elle élevait, en +souriant, la main à la hauteur de ses yeux, et comptait avec ses doigts, +sans dire un mot, les jours de silence qu'elle avait encore à m'imposer. +Alors, navré, haletant, je souriais, et je m'en allais bien vite, dans +un coin du parc, me faire ronger à l'aise par cette jalousie que je +tenais assez cachée, pour lui épargner quelque maladresse suprême. + +Gaston ne m'évitait pas, mais ne me parlait plus qu'aux repas ou dans +les conversations générales. Il jouait avec mon coeur, négligemment, et +le tiraillait, sans paraître avoir aucune attention méchante. Par un mot +familier dit de certaine façon à Reine, ou par une affectation subite de +respect, comme pour dissimuler une intimité compromettante, il savait me +pincer les fibres les plus tendres, les plus secrètes, et m'épouvanter. + +Enfin, je n'avais plus qu'un jour, qu'une nuit à attendre la réponse de +mademoiselle de Chavanges. J'étais décidé à ne plus accorder de délai, +si Reine m'en demandait un nouveau. J'avais préparé des paroles +décisives. Il était impossible qu'elle ne fût pas obligée de +s'expliquer. Je me répétais: + +--Si elle ne m'aime pas, j'aurai le courage de partir, sans larmes, sans +plaintes, fièrement. Je dévouerai ma vie à cet amour méprisé, ou bien je +tâcherai de me persuader qu'elle n'était pas digne de me comprendre. + +La veille de ce jour-là, je m'étais levé avec les plus belles +résolutions de courage, d'héroïsme. Je me faisais une armure de raisons +et de raisonnements. + +Il va sans dire que je n'avais pas dormi. Comme ces héros qui vont en +guerre, je montai à cheval de grand matin, pour n'avoir pas l'allure en +marchant, en piétinant, d'un rêveur sentimental qui redoute l'exercice +et qui n'a pas de jarrets. Je parcourus tous les pays d'alentour; je +galopai dans la forêt, jusqu'au déjeuner. Je ne rentrai que quelques +minutes avant qu'on sonnât la cloche, et je m'excusai auprès de la +marquise de garder mon habit de cheval. Je tenais à me donner une sorte +de rusticité qui fortifiât mon coeur. + +Reine parut surprise d'abord; puis elle sourit comme si elle m'eût +deviné; mais je trouvai de la gêne dans son sourire. Il est vrai qu'elle +se plaignit d'un peu de migraine. Elle avait, en effet, une pâleur +palpitante, pour ainsi dire, qu'un afflux de sang soulevait par +intervalle, et je crus remarquer (est-ce une illusion qui m'est entrée +depuis dans le souvenir?) qu'elle jetait de temps à autre à Gaston, des +regards d'effroi ou de prière. + +Lui demandait-elle grâce pour des méchancetés impitoyablement débitées +sur mon compte? Ou bien, se défendait-elle d'une fascination, alarmante +pour sa conscience, à la veille d'une démarche décisive? + +Quant à Gaston, il rayonnait, avec une discrétion affectée, pleine de +fatuité. + +Peut-être pourtant avait-elle la migraine, peut-être n'était-elle pas +effrayée, et peut-être Gaston n'était-il ce jour-là que ce qu'il était +toujours, beau et vaniteux! + +Pendant le déjeuner, le duc de Thorvilliers parla de notre prochain +départ. La marquise se récria, demanda une prolongation de séjour, et, +cherchant des alliés autour d'elle, me regarda avec une offre de +complicité visible. + +Pourquoi eus-je l'idée d'être de l'avis du duc? + +--Moi, madame, dis-je en m'inclinant, je n'attendrai peut-être pas le +départ de M. de Thorvilliers. + +Reine leva la tête, fronça le sourcil. Elle jugeait ma menace ou ma mise +en demeure de fort mauvais goût. Gaston eut un écarquillement des yeux +fort ironique. + +Miss Sharp fit voleter vers moi un regard qui s'abattit avec compassion +sur le mien. + +--Qu'est-ce qui vous rappelle à Paris? demanda le duc. Avez-vous projeté +avec Gaston quelque autre voyage? + +--Moi, je reste tant qu'on voudra de moi! s'écria Gaston. + +--Il y a longtemps, répondis-je, en mentant à demi, que j'ai promis une +visite à mon vieil ami l'abbé Cabirand. + +--Attendez au moins qu'il soit en vacances! repartit le duc. + +--C'est pour aller à confesse que vous partirez avant tout le monde? dit +la marquise avec un rire moqueur et en regardant malignement sa +petite-fille. + +Reine, encouragée par sa grand'mère, dit, à son tour: + +--Vous n'êtes pas galant, monsieur d'Altenbourg. + +C'était la formule, je l'ai raconté, des reproches de soeur qu'elle +m'adressait deux ans auparavant. Elle l'avait proférée avec sa bonté +d'autrefois. + +Je parus, confus, repentant; mais, au dedans, je me félicitais d'avoir +mérité cette chère gronderie de mademoiselle de Chavanges. Elle +m'avertissait de ne pas désespérer, comme je l'avais avertie que je +n'espérais plus. + +On n'insista pas. + +En sortant de table, la marquise refusa le bras du duc et prit le mien, +pour se faire conduire au salon, jusqu'à la chaise longue qui +d'ordinaire berçait sa sieste. On comprit qu'en me faisant cet honneur, +la marquise songeait à me parler en tête-à-tête; on nous suivait à +distance. Quand nous fûmes bien en avant, madame de Chavanges qui pesait +un peu sur mon bras, me pinça le poignet et de sa voix chevrotante que +la gaieté fêlait davantage: + +--Mauvais sujet! vous voulez donc m'enlever ma petite fille? + +--Moi, madame! + +--Eh bien, si vous ne l'enlevez pas, pourquoi partez-vous? + +Je la regardai. Sa petite figure plissée s'était illuminée dans tous ses +plis; ses yeux clignotaient. Elle me sembla tout à coup une de ces +bonnes vieilles fées, qui rajeunissent subitement, en mariant la +jeunesse, au dénouement des pièces. Je fus tenté de lui prendre la main, +de la porter à mes lèvres. Elle continua gaiement: + +--Je sais tout! + +--Reine vous a dit... + +--Que vous attendiez une réponse pour demain? Oui, ne fallait-il pas que +je fusse consultée? Eh bien! vous l'aurez. + +--Je l'ai déjà! balbutiai-je à demi étranglé par la joie. + +--Oh! oh! pas si vite! d'ici demain, on peut changer d'avis. Moi toute +la première. D'ailleurs, je ne suis pas chargée de vous prévenir; Reine +me gronderait. + +Nous parlions à mi-voix; la marquise retira son bras et s'étendit dans +la chaise longue. + +Reine nous avait rejoints, sans nous écouter, elle se substitua à moi, +et aida sa grand'mère à s'étendre. Elle lui mit un coussin sous la tête, +ramena sur les pieds, coquettement chaussés de souliers à boucles, une +couverture de soie brodée qui servait quotidiennement à cet usage, et +s'agenouilla pour sourire à la vieille enfant gâtée, sans que celle-ci +eût besoin de lever la tête. + +J'avais bien envie de m'agenouiller de l'autre côté de ce lit de repos. + +Je me reculais, en extase; je me trouvais profane d'usurper sur le +bonheur promis, en savourant de trop près ce tableau de famille, en +restant dans l'auréole de ce groupe charmant. + +Gaston et son père n'avaient fait que traverser le salon et étaient dans +le jardin. Je ne voulus pas les suivre; je ne voulais pas non plus +rester, pour demander à Reine d'augmenter par un mot, par un serrement +de main, ce bonheur immense; je reculai presque jusqu'à la porte et je +montai chez moi, pour cacher l'orgueil et la joie qui me jaillissaient +du coeur et des yeux. + +Je restai plus de deux heures, plongé dans l'avenir. Quand je +redescendis au salon, la marquise était éveillée, un peu redressée sur +la chaise longue, et de ses ongles, qui n'avaient jamais déchiré +personne, elle parfilait de la soie, pour se faire d'autres coussins de +fauteuil. Miss Sharp lui faisait la lecture; Reine était sortie; le +salon n'avait plus qu'une lumière paisible, banale. J'en sortis sans que +madame de Chavanges se fût même aperçue que j'y étais entré. + +J'allai au jardin. Je me dirigeai tout droit vers le parterre des roses +où le pacte avait été conclu avec Reine. J'espérais l'y trouver. Elle +n'y était pas. + +J'allais chercher ailleurs, quand il me sembla entendre des voix, sous +le couvert de tilleuls dont j'ai parlé, qui fermait le parterre. + +C'était la voix de Reine; c'était aussi la voix de Gaston. + +On riait, mais les rires s'interrompirent subitement. Un cri fut jeté. +Je courus. + +Reine, semblant s'échapper d'une étreinte, parut hors des arbres. + +--Qu'avez-vous? demandai-je, tout haletant. + +Reine ne m'avait pas entendu venir. + +--Vous étiez là? Vous écoutiez? me demanda-t-elle avec cette vivacité +hautaine qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps avec moi. + +Elle rajustait une manchette autour de son poignet. Le bandeau de ses +cheveux était dérangé sur son front. + +--Je n'écoutais pas, répondis-je; j'étais dans le parterre, j'ai entendu +un cri... + +Gaston, à son tour, sans se hâter, émergea de l'ombre épaisse des +tilleuls. Il tenait à la main une des roses que sans doute mademoiselle +de Chavanges avait cueillies, et qu'il lui avait prise. + +--Vous vous êtes trompé, repartit Reine. Pourquoi aurais-je crié? De +qui, de quoi aurais-je eu peur? Vous êtes trop chevaleresque, monsieur +d'Altenbourg je vous remercie. + +Elle dit cela, en déchiquetant les mots, et, m'écartant d'un petit geste +de la main, elle passa agitée, impatiente. + +Était-ce contre moi qu'elle devait avoir de la colère? Il était inutile +de la suivre. Gaston, d'ailleurs, resté en face de moi me retenait et +m'attirait. + +J'allai à lui. + +--Toi, tu vas me dire ce qui s'est passé. + +Il eut un dandinement, insolent, effleura son nez avec la rose et me +répondit: + +--Il faut te dire tout? + +--Oui, tout. + +--Et si je refuse? + +--C'est que tu as peur! + +Un éclair traversa ses yeux; il haussa les épaules. + +--Tu es fou! me dit-il. Si je suis discret, c'est qu'il me plaît de +l'être. Reine n'avait pas plus peur que moi, et elle ne t'a rien dit. Je +ne te donnerai pas la revanche de son silence. + +--Gaston, ce persiflage n'est plus possible entre nous. Je veux savoir +ce qui vient de se passer. + +Gaston se croisa les bras, et s'avançant à son tour jusqu'à me heurter, +ses yeux dans les miens: + +--Ah! tu veux savoir!... Eh bien, tant pis pour toi. Je disais à Reine +qu'elle allait faire une sottise, en te laissant croire qu'elle serait +un jour ta femme; que je l'aime... + +--C'est tout? + +--Non, et que j'irais le lui répéter ce soir, cette nuit, chez elle! + +--C'est pour cela qu'elle a crié. + +--Pas tout à fait, c'est parce que j'ai voulu prendre l'acompte d'un +baiser. + +--Misérable! + +Gaston se recula devant la menace de mon regard, mais il était sur la +défensive. + +Je fermai mes poings et les tins baissés le long de mon corps. J'avais +le temps de le souffleter; je voulais savoir jusqu'où il pousserait +l'impudence. + +Mon mépris retenait ma colère. + +--Tu viens de dire un mot que tu rétracteras, reprit Gaston froidement. + +--Non. + +--Alors tu le paieras cher! + +--Je suis prêt, battons-nous. + +--Pas à coups de poing, je pense! + +--Avec les armes que tu choisiras. + +--Plus tard, demain, si tu veux; laisse-moi cette nuit. + +--Menteur! + +Il ne parut pas offensé de ma nouvelle injure; mais ricanant: + +--Viens-y voir, si tu doutes! + +--C'est infâme ce que tu dis là. + +--C'est bien ridicule ce que tu fais là. + +--Tu as osé lui demander un rendez-vous? + +--J'ai osé ce que tu n'oses pas, et ce dont tu meurs d'envie. + +--Tu prétends me faire croire qu'elle n'a pas répondu avec mépris? + +--Je prétends que j'irai au rendez-vous et que je serai reçu! + +L'effronterie de Gaston devait me désarmer. J'eus la conscience qu'en +discutant avec lui la possibilité même d'une tentative d'outrage envers +mademoiselle de Chavanges, j'outrageais celle-ci. Je lui tournai le dos +et fis quelques pas pour m'éloigner. + +--Je t'avais prévenu, me dit-il d'une voix aiguë; c'est de ta faute. + +Je ne répliquai pas. Je l'entendis marcher derrière moi sur le sable +qu'il faisait crier. + +--Alors, tu ne me crois pas? reprit-il avec une insistance moqueuse. + +Je fis une dénégation de la tête. Ce qu'il disait ne valait pas la peine +d'une réponse parlée. + +--Tu ne me crois pas? répéta-t-il avec menace. + +Cette fois, impatienté, je me retournai: + +--Non! + +--Veux-tu me donner ta parole d'honneur de ne pas crier au feu ou au +voleur, si tu me vois cette nuit monter par ce balcon? + +Ce qu'il me disait devait me paraître encore plus insensé que tout le +reste. Pourquoi sentis-je dans mes cheveux un frisson d'épouvante? +Pourquoi eus-je au front une sueur subite? Pourquoi le souvenir de +Ruy-Blas me frappa-t-il tout à coup d'un pressentiment absurde, mais +atroce? Reine lui avait-elle aussi parlé, comme à moi, de cette +singulière épreuve; mais avait-il pris au mot un défi que je n'avais pas +compris? + +Est-ce que je devenais fou? + +J'avais si peur que je me mis à rire: + +--Je te donne ma parole d'honneur que je n'appellerai personne, puisque +je ne ferai pas le guet. + +--J'aime autant cela! reprit-il. + +--Oui, lui dis-je, la mort dans l'âme, en redoublant de gaieté, cela +doit t'arranger, tu pourras raconter ensuite ce que tu voudras. + +Je marchai plus vite pour lui échapper. Si je m'étais retourné, s'il +avait dit un mot de plus, je me serais jeté sur lui. En le fuyant, je +voulais fuir aussi l'idée saugrenue, qui voulait me tenailler. + +Je rentrai dans le château. Si j'avais rencontré Reine, je n'aurais pu +m'empêcher de lui raconter cette monstrueuse calomnie. + +Par malheur, je ne la rencontrai pas. Je remontai à la bibliothèque où +je n'allais plus guère. Je m'assis devant une table; je pris ma tête à +deux mains, et, pendant un quart d'heure, je restai inerte, sans pouvoir +fixer ma réflexion, accablé de ce qui bourdonnait en moi, autour de moi, +murmurant:--C'est infâme! c'est infâme! + +A qui disais-je cela? à moi? à lui? à elle? + +Oui, c'était infâme de douter. Je finis par me persuader. Cette salle +qui précédait la chambre de Reine, ces boiseries austères que j'avais +tant de fois interrogées, et qui, dans leurs angles dans leurs moulures, +avaient un peu de mes rêves blotti, rêves d'un amour si pieux, si +croyant, cette atmosphère grave me répondait d'elle. + +C'était évident! Gaston poussé à bout, dépité par le dédain de cette +jeune fille honnête, était devenu extravagant, dans la crainte de ne +plus paraître irrésistible. Le cri de mademoiselle de Chavanges, son +irritation visible eussent persuadé un coeur plus défiant. Quand je +l'avais vue s'échapper du couvert de tilleuls, elle ne pouvait feindre; +une jeune fille si indignée ne venait pas de consentir à un rendez-vous! + +Gaston ne sachant que dire, pour appuyer son odieuse invention, avait +désigné de loin le balcon, comme il eût désigné une porte, une fenêtre +quelconque. Il avait montré ce qui était en face de lui: l'idée de cette +escalade acceptée lui était venue pour me narguer davantage, moi qu'il +traitait d'amoureux sentimental. S'il avait pu obtenir la permission +d'entrer dans la chambre de Reine, il s'y fût rendu par l'escalier, par +une porte intérieure, par cette bibliothèque. L'idée du balcon +démontrait la grossièreté de son mensonge. J'avais bien fait de me +moquer de lui. Je ne tomberais pas dans le piège tendu et je n'irais pas +monter la faction à laquelle il me provoquait, pour me bafouer ensuite. +Le lendemain, j'aurais le droit d'être généreux. Reine se prononcerait, +et, devant mon triomphe, il serait bien obligé de convenir du mauvais +sentiment auquel il s'était abandonné. + +Je resterais au surplus à sa disposition, et s'il voulait toujours se +battre, nous nous battrions. J'allais être si fort, si certain de le +désarmer, sans le punir trop de ses honteuses vantardises! + +Je quittai la bibliothèque, avec un fléchissement de ma colère que je +prenais pour un apaisement, pour un retour à la sérénité, et qui n'était +que la prostration plus profonde de mon amour blessé par la plus +incompréhensible des jalousies. + + + + +XII + + +Il y avait toujours, pendant ce dernier séjour au château de Chavanges, +quelques heures vides dans l'après-midi. + +Les grandes chevauchées des années précédentes n'avaient été remplacées +ni par des promenades, ni par des réunions dans le salon ou dans le +jardin. La santé de la marquise amenait un grand silence dont chacun +profitait. + +Reine remontait chez elle, après avoir endormi sa grand'mère, et ne +redescendait que pour sourire à son réveil. Miss Sharp veillait la +marquise, lui donnait la réplique, si de rares insomnies entrecoupaient +sa somnolence et lui faisait la lecture, après le réveil définitif. +Gaston disparaissait, sans doute aussi pour dormir. Le duc prétextait +des lettres à écrire, qu'on ne mettait jamais à la poste, et faisait +probablement, comme Gaston et la marquise, sa sieste. Moi qui redoutais +le repos, comme un abîme à contempler, j'errais volontiers dans le +jardin, dans le parc, dans le pays. + +A vingt ans, on n'aime guère la nature pour la nature. On lui chante ses +espérances; on lui crie ses peines; mais on serait désolé qu'elle prît +sa part de nos joies et qu'elle nous consolât de nos chagrins. C'est le +cadre harmonieux de notre vanité qui s'exhale. Si la nature parlait aux +âmes jeunes le langage persuasif qu'elle débite aux âmes vieilles ou +vieillies, il y aurait trop de sages dans le monde, et les passions ne +seraient qu'un encens fumant vers le ciel, sans rien brûler sur la +terre. + +Je me promenais donc habituellement, pour fatiguer ma mélancolie, plutôt +que pour l'entretenir, et, ce jour-là, ayant besoin de ne pas penser aux +provocations absurdes de Gaston, aux terreurs stupides qui s'agitaient +en moi, je voulus fortifier ma sérénité par l'exercice. + +Au dîner seulement, nous nous retrouvâmes tous en présence. + +Reine était un peu pâle; elle boudait; mais comme elle semblait me +garder rancune autant qu'à Gaston, il m'était difficile de deviner si +elle se trouvait plus offensée des audacieuses tentatives de mon ami que +de mon empressement à la défendre. + +Était-ce à la réponse qu'elle devait me faire le lendemain, était-ce à +cette insulte d'un rendez-vous demandé qu'elle songeait, en baissant la +tête sur son assiette, en lançant des regards, qui me paraissaient +effarés, à Gaston et à moi? + +Miss Sharp aussi était grave. Savait-elle quelque chose de ce qui +s'était passé? + +Gaston, malgré son aplomb, ses habitudes du monde, n'était point à +l'aise. + +Le dîner fut triste, et certainement plus court que les autres. + +La marquise n'avait plus rien à me dire; peut-être avait-elle été +grondée par sa petite-fille, pour ce qu'elle m'avait dit. Elle ne +dérogea plus à l'étiquette et prit le bras du duc pour passer au salon. +Gaston s'évada et ne reparut plus de la soirée. Miss Sharp et Reine +prirent place à une table de whist pour servir de partenaires aux deux +vieillards. + +J'avais horreur des cartes; je n'entendais rien au whist, et si, par +dévouement, par soumission, j'avais été plus d'une fois tenté de +demander des leçons à mademoiselle de Chavanges, pour prendre sa place +et la suppléer, mon égoïsme d'amoureux m'empêchait de renoncer à la joie +de la contempler, sous le prétexte d'observer le jeu de son partenaire. + +Ces parties de whist silencieuses, longues, somnolentes, organisées pour +la marquise et le duc, n'étaient devenues un peu régulières que depuis +le séjour de M. de Thorvilliers. Reine les acceptait, avec la +résignation d'une fille de grande maison qui ne doit pas oublier que +l'ennui est une tradition à respecter. Miss Sharp s'y dévouait par +orgueil national. + +Ce soir-là, je n'allai pas me mettre en face de mademoiselle de +Chavanges, derrière le fauteuil de M. de Thorvilliers, qui lui faisait +vis-à-vis; mais assis dans l'ombre, de côté, j'observais. + +Reine, à plusieurs reprises, parut gênée par le regard qu'elle ne voyait +pas, et qui venait la chercher moins franchement que de coutume. Elle +finit par me dire, en faisant un effort pour être gracieuse: + +--Décidément, vous ne prenez plus de leçons, monsieur d'Altenbourg? + +Je me levai. Je me crus autorisé à me placer derrière elle, à m'accouder +même sur son fauteuil. Un petit sourire glissa des lèvres de la +marquise, passa sur celles du duc, qui rangeait les cartes, et vint +disparaître, comme une lueur dans un nuage, sur la bouche discrète de +miss Sharp. + +Jamais je n'avais eu si près, sous mon regard, sous mon souffle, le cou, +les épaules de mademoiselle de Chavanges. Elle ne m'avait pas appelé à +cette place; elle pensait sans doute que je me tiendrais, comme +d'habitude, en face. Elle froissa ses cartes, en les rangeant. Elle +jouait avec dépit. Elle commit plusieurs fautes, dont M. de Thorvilliers +se plaignit, et, posant nerveusement son jeu sur la table: + +--C'est la faute de M. d'Altenbourg, dit-elle. Je n'aime pas qu'on soit +derrière moi. + +Je m'excusai; je fis le tour de la table, et me postai devant elle, +derrière le fauteuil du duc. + +Cette manoeuvre ne parut pas l'apaiser. L'agitation de ses doigts fut la +même; ses distractions continuèrent, ses bévues aussi. M. de +Thorvilliers lui adressa de nouveau des reproches avec indulgence; la +marquise les aigrit, en triomphant des avantages dus à ces distractions; +si bien que Reine, tout à coup, jeta les cartes sur la table, et dit +avec un sanglot: + +--Je ne peux pas jouer ce soir; je ne sais pas ce que j'ai; je suis +malade. + +Elle renversa sa belle tête sur le dossier de son fauteuil. Miss Sharp +craignit une attaque de nerfs et se leva pour lui porter secours; moi je +tremblais; le duc repentant demanda pardon de ses plaintes; quant à la +marquise, elle eut un petit hochement de tête, légèrement moqueur, +légèrement complaisant, comme une bonne vieille qui se souvenait de son +bon temps où la santé de l'âme lui donnait la fièvre, et elle dit de sa +voix aigrelette: + +--Ce ne sera rien! ce ne sera rien! Miss Sharp, c'est à vous de jouer. + +Ce ne fut rien, en effet. Reine se redressa, se mit à rire: + +--Je ne croyais pas avoir des nerfs si faciles à troubler. C'est fort +ridicule. Excusez-moi, monsieur le duc. Continuons. Ce rob ne compte +pas. + +Mais la marquise, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, déclara +qu'elle était fatiguée, abandonna la partie, et quitta la table devant +laquelle miss Sharp resta seule à ranger les cartes et les fiches. + +La soirée était assez avancée pour que la marquise, sans l'abréger trop, +remontât chez elle. Pendant qu'elle échangeait quelques mots avec le +duc, je m'approchai de Reine: + +--Pardonnez-moi, lui dis-je humblement. + +Elle me regarda avec des yeux qui étincelaient, et, d'une voix vibrante: + +--Je n'ai rien à vous pardonner. Décidément, ce n'est pas votre faute, +si je suis une sotte. + +Elle regarda autour d'elle pour trouver un prétexte de ne pas continuer +l'entretien: + +--Où donc est Gaston? pourquoi n'est-il pas ici? pourquoi vous +laisse-t-il seul? + +Et après une pause, elle ajouta: + +--Quand partez-vous? + +Ces interrogations successives, dont la dernière devait me blesser, ne +prouvaient que son extrême surexcitation. + +Je me crus généreux, en me montrant brave, et je répondis: + +--Vous savez, mademoiselle, que mon prompt départ dépend de vous seule +et que demain... + +Elle interrompit: + +--Ah! demain, c'est demain! je puis mourir cette nuit! A tout hasard, +vous auriez mieux fait de partir; on vous eût écrit: revenez ou restez +loin! + +--Je suis prêt à partir, s'il vous est plus facile de me répondre par +une lettre. + +--Écrire, moi! pas plus en prose qu'en vers! Je sais bien que miss Sharp +a un fort beau style, qu'elle pourrait écrire pour moi... Non, puisque +vous n'êtes pas parti, tant pis pour vous! + +Elle fit un geste de la main; je voulus la saisir; elle se recula; me +lança un regard dont il me fut impossible de saisir le sens, sinon +qu'elle me défendait d'insister, et elle alla à sa grand'mère, dont elle +prit le bras qu'elle assujettit sous le sien. + +Elles passèrent devant moi, l'aïeule fatiguée, penchant la tête et +secouant, non pas une bénédiction, ce qui eût été trop solennel pour +cette aïeule profane, mais un «_au revoir_, monsieur Louis,» tendre, +maternel; Reine, les yeux baissés, se raidissant, se comprimant, me +saluant à peine d'un battement des cils. + +Que se passait-il en elle? Je ne voulais interroger que moi, comme si je +devais seul démêler la vérité. Je laissai partir miss Sharp; le duc +remonta dans sa chambre et j'allai dans le parc, avec une angoisse que +je refusais de m'avouer. + +La soirée était belle; la nuit devait être superbe. + +Sans croire que je pensais à autre chose qu'à la réponse attendue le +lendemain; que je pouvais avoir une autre inquiétude que le désir +fiévreux de faire une sorte de veillée des armes, je m'éloignai du +château à la hâte, afin que l'on me crût rentré, et qu'on fermât les +portes en me laissant dehors. + +Je fis cela, mais sans presque y songer. Pendant que je m'engageais dans +une allée, j'entendis Gaston qui rentrait par une autre. + +Arrivé au perron, il jeta son cigare dont la petite lumière décrivit un +arc, dans la nuit. Il échangea quelques mots avec le valet de chambre, +qui commençait à fermer les grands volets. Sans doute il lui demandait +si j'étais remonté chez moi; le valet de chambre lui répondit assurément +oui, puisque aussitôt Gaston rentra et que la dernière ouverture de la +façade donnant sur le parc fut fermée. + +J'étais satisfait d'être contraint de passer la nuit à la belle étoile. +J'en serais quitte pour me faufiler dans le château, sans être aperçu, +dès qu'on rouvrirait les portes, à la première heure, le lendemain, et +je croyais n'avoir pas à m'accuser de céder à un soupçon, à une crainte +involontaire, en restant dehors. La sérénité de la nuit m'apaisait. + +Des soupçons? Je n'en avais plus. J'étais convaincu, à cette heure-là, +de n'en avoir eu aucun. Je voulais me recueillir dans un attendrissement +doux et pieux; mais mon coeur sautait en moi, m'exhortant à sauter. Ma +jeunesse était affranchie de toute contrainte, libre dans ce beau +jardin, qui m'appartenait pour toute la nuit, qui m'appartiendrait pour +toute la vie, quand Reine m'aurait choisi. + +Je marchai, pour marcher, pour aspirer les senteurs confuses des +parterres, des pelouses, des arbres, qui semblaient donner des sens +délicats à mon âme. + +C'était au mois d'août, vers la fin du mois. La journée avait été +chaude; la nuit gardait une tiédeur admirable. Je n'osais pas la prendre +directement à témoin, lui dire mon amour; mais je la remerciais; je la +flattais, et je murmurais, comme si elle eût pu recueillir mes paroles +échappées dans une sorte de baiser: + +--La belle nuit! la belle nuit!... + +Je tiens à raconter cette exaltation, ce rêve. On comprendra mieux +l'horreur du réveil, le vertige. + +J'errai pendant deux heures, à travers le parc, dans toutes les +directions; puis, quand il me sembla que les murs mêmes du château +étaient endormis, je m'en rapprochai... + +Qu'on m'excuse de détailler toutes ces folies... J'ai besoin de prouver +que je devins fou... + +J'allai vers le côté où Reine avait sa chambre. A travers les persiennes +fermées, une lumière filtrait. Je m'assis devant cette lumière, sur un +banc de pierre, à l'angle d'un boulingrin, devant un grand vase de +marbre, d'où s'épandait l'odeur pénétrante de je ne sais plus quelle +plante. Le piédestal du vase me servait d'appui et me cachait. La lune +en projetait l'ombre devant moi, avec celle de quelques buissons de +lilas. + +Cette lumière qui glissait comme sous une paupière entr'ouverte, +semblait me regarder autant que je la regardais. + +--Aie confiance! me disait-elle, j'éclaire la méditation d'un coeur loyal +qui prépare l'aveu que tu attends. Si je brûle encore, c'est que Reine +n'a pas achevé sa prière; mais je vais m'éteindre bientôt; tu aurais +trop d'orgueil si je te laissais croire qu'elle pensera toute la nuit à +toi! + +Oui, elle me disait cela, cette chère petite lumière, chaste, immobile. +Je n'avais rien entrevu de la chambre de mademoiselle de Chavanges, je +ne savais rien de son ameublement; mais, dans cette nuit, je l'imaginais +blanche, plus virginale encore, pendant que la jeune fille interrogeait +sa conscience. + +On est superstitieux, quand on a peur d'avoir trop de foi. J'attachais +un oracle à la durée de cette lueur. Je fixai l'heure à laquelle elle +devait s'éteindre, pour ne pas m'inquiéter en faisant croire à une trop +longue délibération. + +J'entendis sonner minuit, au loin, dans l'église du village. + +Bonne et vieille église, était-ce là que nous irions nous faire bénir? +Reine entendait-elle, comme moi, le tintement de la cloche? + +Je vis la lumière se mouvoir; le rayon glissa le long des lames des +persiennes. + +Presque au même instant, il me sembla entendre, à ma droite, un léger +bruit. Je me penchai, je regardai. + +Une serre, une espèce de jardin d'hiver formait une aile en retour, à +l'extrémité d'une salle de billard, à côté du salon. La lune faisait +étinceler la toiture des vitres, et mettait de l'argent sur les +ferrures. + +La porte de la serre sur le jardin venait d'être ouverte. Un homme en +sortit. + +Ce pouvait être un jardinier. + +Je n'hésitai pas une seconde à reconnaître Gaston, et je me rappelai +instantanément qu'on communiquait directement du salon, par la salle de +billard, avec cette serre; jamais la porte de communication n'était +fermée. + +On verrouillait les portes d'apparat, mais on n'avait jamais songé à +verrouiller cette porte intérieure. Il y a de ces négligences dans +toutes les grandes demeures, à la campagne. + +Il était donc facile à Gaston de sortir. + +C'était bien lui. Il s'avança, regarda à droite et à gauche, leva la +tête. La lune le contraria; mais il prit son parti; rentra dans la serre +et en ressortit presque aussitôt avec une petite échelle de jardinier +qui servait à palissader la vigne. + +Par quelle lucidité me rendais-je compte de tout? Avais-je le souvenir +rapide de ce que j'aurais cru ignorer? Je reportai les yeux vers la +fenêtre de mademoiselle de Chavanges; je ne vis plus de lumière. +Était-elle éteinte? Reine était-elle sortie de sa chambre? + +Je ne songeai pas à me lever de mon banc, à courir au-devant de Gaston. +Une stupeur étrange me clouait sur place. + +Je ne me rappelle plus si je calculai qu'un esclandre de ma part ne +punirait pas assez Gaston. + +Je sais que j'avais tout ensemble des idées confuses qui m'obstruaient +le cerveau et des idées claires, brutales qui traversaient cette +confusion. + +Peut-être bien que je me dis que je devais laisser faire cette +tentative, pour que la présomption lâche de Gaston fût démontrée. Il +savait probablement que j'étais dans le jardin. Il avait dû frapper à la +porte de ma chambre, et, convaincu que je faisais le guet, bien que +j'eusse affirmé que je ne le ferais pas, il venait me donner la comédie +qu'il m'avait promise. + +Il en serait pour sa méchante action, pour son mensonge infâme. Il ne +saurait pas tout de suite que j'étais là; je ne lui servirais pas à +trouver le moyen de masquer sa défaite. + +N'avais-je pas donné ma parole de ne pas crier au voleur? Je ne crierais +pas; le voleur serait volé. Il aurait sa honte complète. + +Je saisis à deux mains le banc de pierre, pour m'y retenir, m'y +incruster, et, le coeur battant d'une rage que je croyais bien n'être que +de l'indignation, faisant aller mes yeux avides, de la fenêtre de Reine +à Gaston qui s'avançait doucement, j'attendis. + +Arrivé sous le balcon de la bibliothèque, Gaston posa son échelle contre +le mur. + +Mes dents claquaient de colère; j'aurais pu rire pourtant, d'un rire de +sarcasme, de défi; mais je me mordis la bouche. Il me semblait qu'il +entendrait mes dents claquer. + +Il regarda encore une fois autour de lui. Me cherchait-il? redoutait-il +un autre témoin? Il ne pouvait me voir; il ne me devina pas. Je me dis +que peut-être il oubliait qu'il m'avait donné rendez-vous devant ce +balcon et que c'était pour lui seul qu'il faisait cette expédition! + +Mon front était en sueur; un serpent se dressait dans ma poitrine... + +Pourquoi la lumière s'était-elle éteinte dans la chambre de Reine, quand +minuit avait sonné, quand Gaston était sorti de la serre? J'avais +souhaité qu'elle s'éteignît; j'aurais voulu l'attiser, la faire +flamboyer, pour quelle dévorât les persiennes, pour qu'elle éclatât au +dehors, pour qu'elle devînt un incendie. Il m'eût bien fallu alors crier +au feu! + +Ce n'était qu'une coïncidence, cette nuit subite, derrière la persienne, +au moment où Gaston était sorti. + +Je regardai le balcon. On distinguait derrière les grandes vitres de la +fenêtre les volets intérieurs fermés. J'étais fou. Gaston ne briserait +pas les carreaux, ne forcerait pas les volets! Il redescendrait comme il +était monté. + +Je me dis cela, et je détachai mes mains de la pierre; je me soulevai +sur le banc, prêt à m'élancer vers Gaston. + +Il montait; il atteignit le balcon; il l'enjamba. + +Je sortis de mon ombre pour courir à lui. J'y rentrai, ou plutôt j'y fus +rejeté par une vision terrible. + +Les volets intérieurs de la bibliothèque s'écartaient, la fenêtre +s'ouvrait, et Reine tendait la main à Gaston. + +Était-ce possible? N'étais-je pas le jouet d'une illusion? d'une +gageure? d'une épreuve? + +Non, non, c'était Reine. Ce qui me rendait la vision sensible, c'était +précisément cette robe de mousseline blanche, que j'avais remarquée dans +la soirée, qui laissait transparaître la blancheur de la peau sous le +tissu... Le doute n'était pas possible. J'espérai que j'allais mourir. +Je voulais crier. Gaston s'était penché sur le cou de la jeune fille. +Ah! cette fois, elle ne s'était ni défendue, ni irritée! + +J'eus un étranglement, un spasme; mes yeux s'injectèrent; tout mon sang +remonta violemment au cerveau, et je crus que ma tête se fendait. + +Je tombai sur le banc, regardant avec une hébétude de fou ou d'agonisant +ce qui se passait. + +La fenêtre s'était refermée sans bruit; mais j'eus un choc et un +tressaillement, comme si on l'eût poussée avec fracas. Je me raidis +contre la torpeur qui m'engourdissait, et m'enlevant du banc, je courus +au balcon, pour y monter, pour y frapper aux vitres, pour appeler, +provoquer Gaston, Reine, les maudire, leur crier mon désespoir, les +empêcher de consommer cette trahison infâme. + +J'avais des visions de meurtre. + +Je montai. Quand j'eus franchi la balustrade en fer; quand je fus devant +les grandes vitres de cette large fenêtre qui faisaient un miroir dans +lequel la lune me montrait mon visage terrifié, je n'osai pas briser les +carreaux d'un coup de poing; je n'osai pas faire de bruit. Ce que je +voulais était trop effrayant. Je l'aurais perdue, si je ne l'avais pas +tuée; et puis une involontaire espérance m'arrêtait. + +Quand un malheur est trop brusque, trop profond, il dépasse tellement la +mesure humaine que son infini lui fait tort, et qu'en le subissant, on +se prend à croire qu'il est un mirage. + +Je l'avais vue; mais étais-je bien sûr de l'avoir vue? Elle était +loyale; pourquoi tout à coup serait-elle devenue si déloyale? Elle +allait apparaître de nouveau, en riant, en se moquant de moi. Pourquoi +cette fille, qui se gardait toute seule, serait-elle déshonorée, pour +avoir paru céder à une fantaisie, à une escapade de Gaston? Elle allait +le chasser, l'éconduire! + +Je m'accoudai sur la balustrade; je pris ma tête à deux mains. Je +cherchai à voir en moi, comme dans une chambre noire, ce qui se passait +ailleurs. Mais je revoyais distinctement mademoiselle de Chavanges +pendant la soirée, son trouble, sa nervosité, sa façon de me regarder, +inquiète. Je me rappelais ses étranges paroles. J'étais devant le +parterre de roses où je lui avais fait l'aveu de mon amour, où j'avais +reçu d'elle une promesse, mais, aussi, où je l'avais tenue pendant une +minute dans mes bras, où elle avait eu l'éclair d'un vertige. + +Ah! le balcon de Roméo, le balcon de Ruy-Blas, dont Reine m'avait parlé +d'un ton railleur, qui n'était peut-être que l'impudence de sa +coquetterie sensuelle, j'y étais venu, mais le second, mais le dernier, +pour constater qu'un autre avait été plus habile, moins niais que moi! + +Si Gaston sortait bientôt, il me heurterait en riant, il me soufflerait +son ivresse de baisers au visage, et Reine qui l'aurait reconduit, nous +verrait nous battre, pour que l'un de nous fût précipité de la fenêtre +sur le sable. La chute serait grotesque; on ne s'y tuerait pas; on +n'aurait pas tué son adversaire. + +J'eus honte d'être à cette place, comme à un pilori. Je me tournai +encore vers la fenêtre; j'essayai de la remuer. Elle était soigneusement +close. Les infâmes! ils avaient eu assez de sang-froid pour ne négliger +aucune précaution. + +Je redescendis vivement. Je ne me souviens pas d'avoir posé le pied sur +un seul échelon. Dans ces moments-là, le corps agit sans que la pensée +s'en inquiète, et il agit avec la sûreté des somnambules. + +Une fois à terre, je m'éloignai du château; je voulais gagner une allée +couverte, pour y rugir à l'aise; le ciel blanc me gênait. Mais une +angoisse subite m'arrêta. + +S'il allait fuir, pendant que je n'étais plus là! S'il allait être +chassé! D'ailleurs un fil brûlant me tenait la poitrine et me ramenait. + +Je l'ai compris depuis, j'étais jaloux du crime de Gaston, autant que +j'en étais indigné. Il ne dévastait pas seulement mon âme; il usurpait +le droit de ma jeunesse; il prenait ma part de volupté humaine. Je +brûlais des baisers qu'il donnait. J'avais dans le sang la frénésie +vraie que ce débauché feignait d'avoir. Il profanait, il déshonorait, il +possédait ma fiancée, ma femme, ma maîtresse... + +Je parle de cette tempête des sens, que j'abrège avec un apaisement que +rien ne peut troubler. Mais, vieillard et prêtre, en proclamant qu'elle +était naturelle, j'estime qu'elle était juste et sensée. Je n'aurais pas +mérité le nom d'homme, si j'avais eu tout d'abord un mépris de +philosophe, une pitié de chrétien, et si, avant de s'élever à la +résignation, mon désespoir n'avait pas rampé, ne s'était pas roulé à +terre, devant ce brasier de mes désirs. + +Plus tard, quand j'ai été prêtre, je me suis confessé à moi-même, et en +toute sécurité de conscience je me suis absous de ce délire. Je +m'appliquai à n'en point tirer d'orgueil pour mon nouvel état, mais je +n'en rougis point pour le passé... + +J'ai bien souffert... Je me trouvai des cheveux blancs, à partir de +cette nuit-là. + +J'étais revenu à ma place, à mon banc. + +Je m'y couchai; j'étreignais la pierre; je l'eusse mordue; j'essayais +d'y refroidir mes lèvres, et, de temps en temps, me redressant avec des +soubresauts de fureur, je regardais ces fenêtres fermées, obscures, +derrière lesquelles, dans la nuit, on riait en s'embrassant, on me +bafouait cyniquement, si l'on pensait à moi; si l'oubli, plus +outrageant, n'enlevait pas jusqu'à l'ombre d'un remords à celle que +j'avais proclamée ma femme. + +Combien dura ce supplice? Je ne comptais plus le temps. L'horloge de la +vieille église me paraissait leur complice, en allongeant les heures. Je +me bouchais les oreilles, quand j'entendais le premier tintement. A quoi +bon mesurer mon agonie? Toute heure était un jour, toute minute était +une heure. + +La lune s'était masquée avec les arbres de la forêt, en descendant +derrière la montagne. Un commencement d'aurore la remplaçait et +répandait une lueur vague, triste, désenchantante, sur les grands toits +vitrés de la serre. + +Je vois le décor. Il est resté, après quarante ans, aussi présent à mes +yeux que le lendemain de ce drame... + +J'entendis crier la fenêtre; on l'ouvrait. Gaston sortait. On ne le +chassait pas; on le reconduisait avec tendresse; on le retenait; on le +rappelait pour un dernier adieu, qui n'était pas le dernier. Je +distinguai une fois, dans le noir de la large ouverture, leur silhouette +enlacée... + +C'était trop. Je me levai et sans sortir de mon ombre rendue plus +épaisse, je poussai un cri. Gaston enjamba lestement le balcon, sauta +plutôt qu'il ne descendit et emporta l'échelle en courant; la fenêtre se +ferma vite, les volets revinrent, au dedans, obscurcir les vitres. + +Il y a dans le flagrant délit un secret de ridicule qui intimide les +plus hardis. Roméo, surpris dans son escalade, aurait eu honte, avant +d'avoir peur. Gaston ne pensait plus, en ce moment, à la possibilité de +ma présence dans le jardin, au défi qu'il m'avait jeté. Il sortait d'un +rendez-vous, à la façon d'un voleur, avec une échelle apportée; il ne +songea plus qu'à l'apparence de son rôle; il craignit d'être grotesque, +et se mit à courir. + +Quant à Reine, je souhaitai que mon cri m'eût fait reconnaître, et +qu'elle l'eût emporté comme un coup de couteau, pour en mourir, dans +cette chambre où elle avait été infidèle à son orgueil. + +Je suivais sur le mur le chemin qu'elle faisait pour retourner à sa +chambre. Je regardais ses persiennes. La lueur éteinte depuis plusieurs +heures se ralluma et le rayon que j'avais contemplé, béni, reparut pour +me narguer. + +C'était juste. En Italie, on voile la lampe devant la madone, avant le +tête-à-tête; on la découvre ingénument après la faute. Reine avait +rapporté cette mode de son voyage d'Italie! + +J'avais bien le droit maintenant de jeter des pierres à cette fenêtre, +d'avertir que j'étais là, que j'avais tout vu! + +Je n'eus pas le temps. Cinq minutes à peine après le départ de Gaston, +je m'aperçus que les volets de la bibliothèque étaient de nouveau +ouverts, et que la fenêtre s'ouvrait encore. Je vis distinctement alors, +avec l'impossibilité de douter, de me méprendre, je vis, comme en plein +jour, comme à dix pas, mademoiselle de Chavanges s'avancer sur le +balcon, se pencher, regarder à droite, à gauche, devant elle, cherchant +à savoir qui avait crié, puis s'accoudant et souriant. + +Je vis bien son sourire, puisque je voyais bien son visage que la lueur +montante de l'aurore éclairait. Oui, je la reconnaissais, l'intrépide +petite-fille de la marquise de Chavanges; elle n'avait pas peur; elle se +repentait de s'être retirée du balcon, elle eût voulu appeler le +scandale. + +Elle était digne de Gaston, elle n'était plus digne de moi. + +J'eus un accès d'âcre dégoût. Si je m'avançais? C'était peut-être moi +que Reine attendait! Mon tour était peut-être venu! Gaston lui avait +peut-être demandé pour moi l'aumône dérisoire d'un rendez-vous! Quelle +nausée de fiel et de sang, je ressentis tout à coup! Je m'effrayai de la +tant mépriser, et je voulus me donner de la pitié pour elle, à force de +la regarder. + +Ses cheveux étaient à demi défaits et se déroulaient sur son cou. Elle +avait cette robe blanche à petits dessins que je connaissais bien; +seulement, le corsage était un peu ouvert par le haut. Les bras +n'avaient plus de bijoux. + +Elle était plus belle, non! elle était aussi belle. + +--Mon Dieu! me disais-je avec une douleur qui noyait ma colère, est-ce +que l'impudeur peut avoir cette beauté? Est-ce qu'on peut conserver cet +air d'innocence, fière, paisible, donner, avec cette confiance, à la +brise matinale ses joues à rafraîchir, ses lèvres à calmer? + +Reine dans le monde, sans cesser jamais d'être naturelle, avait une +attitude voulue. Là, je la voyais dans toute l'ingénuité de sa nature et +j'étais confondu. + +Il fut évident, au bout de quelques minutes, qu'oppressée d'une grande +inquiétude, elle venait la répandre dans le ciel. Elle appuya sa tête +sur sa main, son coude, que je voyais nu dans les grandes manches de sa +robe, sur la balustrade du balcon, et elle leva les yeux au-dessus +d'elle. + +Quelle impiété! Je crois bien que si elle avait pleuré, j'aurais eu la +lâcheté ou l'héroïsme de me traîner sur le sable, devant le balcon, et, +me montrant, de l'exhorter à un repentir qui l'eût transfigurée. Mais +les yeux eurent de la rêverie sans faiblesse. Son visage pâle devint +presque souriant. Elle poussa un gros soupir qui n'était pas un sanglot, +et après avoir joint ses mains, les avoir portées à sa poitrine pour y +refouler l'amour qui avait débordé dans cette singulière extase, elle +rentra dans la bibliothèque, referma la fenêtre et poussa les volets. + +Je vis ensuite une ombre passer devant la bougie, dans sa chambre; la +lumière parut se reculer, mais resta. + +Cette apparition était comme un dénouement qui ne laisse plus rien à +conjecturer. + +Il n'y a jamais de conviction assez solide qui ne s'augmente et ne +s'enracine encore sous une preuve nouvelle. Cette fois, l'éclat de la +preuve me fit pleurer. + +La fureur était du doute; maintenant que j'étais persuadé absolument, je +me sentis désarmé, faible comme un vaincu; c'était l'instant de la +lâcheté nécessaire, permise. + +Je n'avais plus rien à faire dans ce monde, puisque cette jeune fille si +belle, que j'avais crue si loyale, arrachait de moi l'estime de la +femme, le culte de la beauté, l'amour enfin! Je n'étais qu'un débris; je +n'avais plus besoin de me diriger; le hasard, le souffle passant +suffirait à me conduire! + + + + +XIII + + +Je me levai du banc; je marchai, et d'instinct je cherchai les endroits +sombres dans ce jour qui commençait. + +Je me trouvai bientôt devant cette large pièce d'eau dont j'ai parlé, +derrière le château, à mi-côte. + +Elle était entourée de grands arbres qui d'ordinaire la faisaient noire +sur les bords, en ne laissant tomber qu'un peu de clarté au milieu. Le +jour naissant faisait filtrer sous les branches des lueurs violettes +indécises, qui teintaient l'eau immobile et lui donnaient une vague +couleur de sang refroidi. + +Je me rappelai la pièce d'eau du château paternel où ma mère s'était +noyée. Celle-ci m'invitait-elle à mourir? Je tombai sur l'herbe et je +m'abandonnai à une de ces douleurs enfantines qui sont des relais +sublimes dans la virilité, car elles rajeunissent tout, et que l'on +regrette autant que des bonheurs, plus tard, quand on est vieux. + +Ma poitrine se gonfla. Le cercle qui m'étreignait le front se détendit; +tout mon être se dénoua. J'étais comme répandu au bord de cette eau +attirante dans laquelle j'allais me verser. + +L'anéantissement me séduisait. Le narcotisme des désespoirs absolus +succédait à cette activité d'une espérance qui avait lutté jusqu'à la +fin. Il m'eût semblé doux de mourir; cette eau assez profonde pour me +recueillir eût semblé me rendre le baiser maternel dont je ne me +souvenais plus. + +Le jour montait cependant, et, après une heure de cette prostration, un +rayon de soleil vif qui se posa sur les hautes branches, laissa tomber +au milieu de l'eau une goutte d'or, une étoile tremblante. + +Cette lumière qui miroitait devant mes yeux m'éveilla de ma torpeur. La +vie me rappelait au devoir, à la douleur vaillante. + +On ne se tue pas devant l'aurore, quand on a l'âme jeune, l'enthousiasme +facile. Une prière indistincte, sans formule, s'éleva en moi, comme une +rosée matinale et ranima un peu mon courage. + +Je n'avais pas assez de forces pour haïr; il m'en restait seulement pour +aimer; car ce fonds-là est inépuisable. Si j'aimais encore, je ne devais +pas renoncer à souffrir de mon amour; je devais lui rester fidèle. +Meurtri, sanglant, mort, je le porterais, pour l'honneur de mon âme. + +Depuis que j'ai traversé tant d'épreuves et expérimenté le malheur à +tous les degrés, j'ai acquis cette conviction que Dieu m'a élu pour +souffrir. Ce n'est pas une fatalité; c'est une tâche mystérieuse que je +remplis sans en connaître le but. Seulement, il ne me semble pas que +Dieu ait sur moi des vues assez hautes pour me meurtrir encore une fois +dans mon amour paternel; pour qu'il impose à mon courage cette suprême +épreuve... qui serait au-dessus de mes forces. + +Je veux sauver ma fille, et je demanderai ensuite à Dieu de mourir, +renonçant aux délices de voir mon enfant heureuse, ne voulant pas tenter +ma vocation, en essayant un peu de bonheur, pour la fin de ma vie... + +Je me relevai donc, et, essuyant mes larmes, je réfléchis. Devais-je +rester au château? Devais-je partir? Rester pour provoquer Gaston? pour +revoir mademoiselle de Chavanges? Pour me venger? pour punir? + +Me venger! de qui? d'elle qui ne m'avait encore rien promis! Punir qui? +Ce séducteur sans scrupule, mais, après tout, ce séducteur libre de +séduire, comme j'étais moi, libre de souffrir. La morale que je +prétendais servir serait le masque de ma douleur égoïste. L'idée de +faire du mal se mêlait trop à l'idée de donner une leçon, et, depuis que +j'avais pleuré, je me sentais moins capable de sévir. + +Mais comment partir? Sous quel prétexte? Que dire à madame de Chavanges? +à M. de Thorvilliers, à Reine elle-même, cette grande coupable que je +n'oserais pas flétrir, même en tête-à-tête? + +Cette perplexité acheva de me rendre des forces. Je redescendis vers le +château, décidé à rentrer par les portes de la serre, en suivant le +chemin que Gaston avait pris, à remonter dans ma chambre, pour y faire +disparaître les traces de cette nuit terrible, pour y méditer, en +attendant qu'il fût l'heure de rencontrer la marquise, Reine, le duc et +Gaston. + +J'allais ouvrir, dans la serre, la porte intérieure qui communiquait, +ainsi que je l'ai dit, avec la salle de billard, quand cette porte +s'ouvrit d'elle-même. + +Je me heurtai presque à miss Sharp. + +Nous poussâmes tous deux un cri. Mon aspect étrange parut lui faire +peur. Moi qui n'avais pas songé à elle, dans toutes les péripéties de ma +torture, je me dis instantanément qu'elle s'offrait à moi, comme une +auxiliaire, une amie, un bon conseil. + +Elle pâlit, en voyant mes cheveux défaits, mes vêtements froissés, +salis, mon visage livide, mes yeux rougis et gonflés, tout ce ravage de +la nuit. + +Elle me demanda anxieusement: + +--Qu'avez-vous donc, monsieur d'Altenbourg? d'où venez-vous? + +--Je viens du parc. + +--A cette heure? + +--J'y ai passé la nuit. + +Ses yeux s'élargirent; son regard muet m'interrogea. + +--Oui, continuai-je, toute la nuit. + +--Que vous est-il arrivé? + +Je ne sus comment lui confier ce que je devais pourtant lui dire. Elle +cherchait, elle aussi, à avoir ma confidence. Je lui pris les mains qui +étaient moites; je les serrai; elle eut un sourire rapide, à cette +marque de sympathie. Elle me dit: + +--Vous avez eu une querelle avec quelqu'un? + +Elle ne prononça pas le nom de Gaston, mais évidemment c'était à lui +qu'elle pensait. + +--Non, mais, j'ai vu... + +J'hésitai. + +--Quoi donc? balbutia-t-elle d'une voix tremblante. + +Je me penchai sur elle, pour faire pénétrer plus vite mes paroles, et +pour parler bas, et je lui dis en haletant, avec un remords, comme si je +commettais une trahison: + +--J'ai vu Gaston entrer par le balcon, dans la bibliothèque. + +Elle poussa un cri, se rejeta un peu en arrière, raidissant ses mains +dans les miennes: + +--Vous avez vu cela? + +Un nuage rouge passa sur son visage. Elle baissa la tête. + +--Et j'ai vu mademoiselle de Chavanges le recevoir. + +Elle releva les yeux, et me dit, avec stupeur, avec confusion: + +--Vous avez vu M. Gaston? + +--Oui. + +--Vous avez vu mademoiselle Reine? + +--Oui, comme je vous vois. + +Elle tressaillit; sa rougeur disparut; elle devint très pâle. Ses yeux +plongeaient dans les miens; nous restâmes deux secondes ainsi, nous +contemplant. Elle murmura enfin: + +--Êtes-vous bien sûr?... + +Elle disait cela sans élan, avec un embarras visible; elle n'était pas +indignée, mais attristée. Je pensai qu'elle savait tout et qu'elle +voulait seulement faire naître un doute dans mon esprit. + +--Oui, miss Sharp, je suis bien sûr de ce que j'ai vu. Vous le savez +bien. + +Elle dégagea ses mains par un mouvement rapide et les joignit: + +--Moi! + +--Oui, vous, la confidente de mademoiselle de Chavanges. Elle vous avait +prévenue de ce rendez-vous, n'est-ce pas? + +--Oh! monsieur d'Altenbourg! + +--Miss Sharp, je vous crois sincère. Niez donc que vous saviez tout! + +Elle eût voulu mentir; elle n'osa pas, et poussa un grand soupir, +vibrant comme un sanglot. + +Cet aveu m'était inutile; seulement il élargissait et envenimait encore +ma plaie. + +Miss Sharp, correctement habillée, lissée, cravatée, gantée, +représentait si bien la vertu simple, le devoir exact, que j'eus un +mouvement de colère contre elle. + +--Vous avez souffert cela, miss Sharp! + +--Hélas! + +--Vous ne lui avez pas dit que c'était un assassinat? + +Elle eut un mouvement de compassion. A son tour, elle chercha à me +prendre la main. + +Je me reculai, j'ajoutai avec amertume: + +--Vous étiez peut-être là! + +Sa rougeur lui revint; ses yeux se voilèrent. Je l'offensais +injustement. Je fis un effort: + +--Pardon, miss Sharp! + +Elle fit le geste de m'interrompre. Elle ne voulait pas plus d'excuses, +pour l'injustice de ma douleur, qu'elle ne voulait tolérer de calomnies. + +Je me détournai, et, me laissant tomber sur un banc de fer, placé sous +des palmiers, je cédai à l'attendrissement que je croyais avoir tari; +des larmes me vinrent aux yeux. + +L'Anglaise s'approcha doucement, resta debout devant moi, et, d'une voix +profonde, qu'elle n'avait jamais prise pour me parler: + +--Pauvre monsieur Louis! + +Ordinairement, miss Sharp, quand elle n'ajoutait pas mon titre à mon +nom, m'appelait M. d'Altenbourg. C'était la première fois qu'elle s'en +tenait à mon prénom. + +Cette familiarité était une grâce de sa pitié; j'y fus sensible, mais en +même temps elle consacrait mon malheur. + +Je m'imaginais que l'Anglaise était envoyée par Reine. + +--Vous venez de la voir? lui demandai-je. + +--Non. + +--Cependant, pour sortir à cette heure? + +--Cela m'arrive souvent. + +--Vous n'allez pas de sa part vous assurer si l'échelle a laissé une +trace sur le mur? + +--Non. + +--Et si l'homme qui a poussé un cri est toujours en face du balcon? + +--Non. + +Miss Sharp répondait vivement, mais avec une timidité qui me touchait. +Elle voulait épargner à la fois mon ressentiment et ma douleur. + +--C'est elle, c'est elle, que je voudrais voir là, repartis-je en +secouant la tête. Je m'étonne qu'elle ne soit pas descendue elle-même, +pour constater, comme cette nuit, que tout est bien tranquille et que +celui qui l'a bien vue ne la trahira pas. + +--Vous l'avez vue? demanda encore une fois l'Anglaise avec surprise. + +--Oui, quand elle l'a reçu, quand elle l'a reconduit, et surtout quand +elle est venue, après, braver le ciel. + +Miss Sharp parut ne pas comprendre. Elle se pencha pour m'envelopper +d'un regard méfiant. + +--Que voulez-vous dire? + +Sa voix était si basse que je devinai ses paroles, plutôt que je ne les +entendis. + +Je racontai alors cette apparition dernière de mademoiselle de Chavanges +au balcon. + +L'Anglaise en parut saisie. + +--Oh! dit-elle lentement. + +Elle laissa tomber son front dans ses deux mains et médita pendant une +minute. + +--Quel malheur! quel malheur! dit-elle enfin en relevant la tête. + +Elle s'éloigna de quelques pas, puis revenant résolument à moi, et me +regardant en face, avec un étincellement qui me provoquait, avec une +énergie que je ne lui soupçonnais pas: + +--Monsieur d'Altenbourg, vous êtes un homme d'honneur. Si je vous +demande le secret? Si je vous prie de me donner votre parole que, quoi +qu'il arrive, vous ne provoquerez pas votre ami?... + +Je l'interrompis. + +--Est-ce que j'ai un ami? Est-ce qu'on provoque un voleur? On le châtie. +Ne voulez-vous pas aussi, que je continue à lui dire à elle, que je +l'aime, que je veux l'épouser! + +Miss Sharp redevint très pâle, et se froissant les mains: + +--Non, non, c'est impossible! c'est impossible! Ah! je le vois, vous +voulez vous venger! + +--Me venger! Il y a deux vieillards que je ne veux pas frapper; quant à +elle, vous pourrez lui dire que je l'aimais trop cette nuit, pour que je +ne craigne pas ma colère: non, je ne me vengerai pas, soyez tranquille, +je la laisse à Gaston. + +L'Anglaise tressaillit, et avec emportement: + +--Il ne l'épousera pas! + +--Qui donc alors peut l'épouser? + +--Vous croyez qu'elle peut l'aimer. + +La question était étrange. + +--Je crois qu'elle peut l'épouser! Cela me suffit; il me vengera! + +Après un silence, miss Sharp reprit: + +--Alors, qu'allez-vous faire? + +--Partir. + +--Quand? + +--Tout de suite; ce matin. + +--Sans attendre le réveil?... + +--De qui? de la marquise? cela me ferait rester trop longtemps; du duc? +cela me gênerait; d'elle? je ne répondrais pas de ma fierté; de Gaston? +je ne partirais peut-être pas, si je le revoyais! + +L'Anglaise avait suivi mes paroles avec un éclair jaillissant à chaque +mot. Quand j'eus fini, elle eut un rayonnement suprême de +reconnaissance. + +--Partez donc! s'écria-t-elle. + +Je trouvais juste qu'elle acceptât mon départ; je trouvais un peu cruel +qu'elle l'acceptât si vite. + +--Cela arrange tout, n'est-ce pas? répliquai-je avec amertume? + +--Vous êtes bon! vous êtes généreux! monsieur d'Altenbourg. + +--Je suis si malheureux, que je n'ai pas de mérite à partir. + +--Où allez-vous? A Paris? + +--Non. + +--A l'étranger? + +--Peut-être. + +--Dites-moi où l'on pourrait vous écrire. + +--Je ne veux de lettre de personne. + +--Pas même de moi? + +--De vous, miss Sharp? + +Je me rappelais que la veille, il avait été question entre mademoiselle +de Chavanges et moi du style épistolaire de miss Sharp. Je trouvais de +l'ironie à cette offre bienveillante de sa part. + +--Ne m'écrivez pas, miss Sharp. Vous ne pourriez, ni me faire oublier ce +qui s'est passé cette nuit, ni m'habituer mieux à ce souvenir que je ne +vais le faire dans ma solitude. Il n'y a de dignité pour moi que dans un +départ qui brise tout lien. J'accepte, auprès de la marquise et du duc, +la responsabilité d'un acte qu'on traitera sévèrement. On m'accusera +d'hypocrisie. J'ai été accusé souvent d'être un hypocrite, par Gaston +lui-même. M. de Thorvilliers n'est plus mon tuteur. Il m'a rendu ses +comptes, je n'en ai pas à lui rendre. Gaston fera de son bonheur l'usage +qu'il voudra. Je veux l'ignorer. La marquise se moquera de moi, et sa +petite-fille lui expliquera aisément ce qui pourrait paraître +inexplicable. Quant à vous, miss Sharp, votre amitié ne peut me servir, +qu'en n'essayant pas de troubler le deuil que j'emporte. Je ne veux pas +que vous m'écriviez. Vous n'auriez, d'ailleurs, rien à m'écrire. + +--Peut-être! + +Miss Sharp laissait voir une émotion extraordinaire. Quel moyen +rêvait-elle, ou croyait-elle rêver de détruire le passé? Je ne voulais +pas me faire le complice de cette sympathie pour moi; mais cependant, +elle me fortifiait. Une heure auparavant, j'aurais été incapable de la +fermeté qui me soutenait. + +Le courage le plus difficile est celui qu'on a tout seul, en secret. Un +témoin suffit pour faire un héros. Je me sentais soutenu, élevé par +cette approbation. La phase d'attendrissement était passée. La phase de +colère n'était plus possible. L'une et l'autre pouvaient revenir, et +sont revenues. Mais j'entrais dans cette langueur résolue, dans cette +fatigue d'émotion, qu'on rapporte du cimetière. + +--Ne lui donnez pas trop de repentir! dis-je à miss Sharp. + +Celle-ci se débattait contre l'enlacement de je ne sais quelle pensée +héroïque. + +--Je vous en conjure, me dit-elle encore, ne me cachez pas le lieu de +votre retraite. Ne croyez pas que tout soit fini! Il est nécessaire que +vous partiez maintenant, oui; mais il se peut que vous appreniez des +choses... + +Mon amour eut un dernier sursaut. + +--Quoi! quelles choses? que savez-vous? que pressentez-vous que vous ne +puissiez me révéler maintenant? Ai-je donc été victime d'une illusion? +N'est-ce pas elle que j'ai vue, que j'ai reconnue? Oh! alors, je me +mettrais à ses pieds; je lui demanderais pardon de ma douleur insensée. +Parlez, miss... S'il y a un mystère qui me donne une illusion, +confiez-le moi. Faites-moi douter, et je vous bénirai. + +Je m'échauffais; miss Sharp se refroidit. La lumière répandue sur son +visage s'éteignit comme sous des cendres. Sa bouche qui s'était +épanouie, se resserra. Son regard se détourna du mien; l'inexorable +raison lui donna un accent presque dur, tant il était net, décisif. + +--Je n'ai rien à vous dire aujourd'hui; partez, monsieur d'Altenbourg. + +Nous échangeâmes alors quelques paroles froides, pratiques, sur la +meilleure façon pour moi de quitter le château. Miss Sharp était d'un +excellent conseil. Quand je fus renseigné sur les dispositions à +prendre, je remerciai l'Anglaise. La lueur lui revint aux joues, au +front. Elle baissa la tête. + +--Je devrais partir aussi, soupira-t-elle. + +--Pourquoi? + +Elle ne répliqua pas; elle resta quelques secondes immobile. Je crus +m'apercevoir qu'elle pleurait. + +Comme je lui faisais un geste d'adieu, par une démonstration de pitié et +d'amitié, excessive en toute circonstance, mais incompréhensible de la +part d'une Anglaise, miss Sharp me saisit la main et la porta à sa +bouche. + +--Adieu! adieu! me dit-elle en suffoquant. Ah! comme vous méritez d'être +aimé! + +Je pris cette exclamation enthousiaste pour une condamnation nouvelle de +la conduite de Reine, et, me dégageant doucement: + +--Je ne méritais pas d'aimer, dis-je à la confidente de mademoiselle de +Chavanges, puisque je n'ai pas su lui persuader de m'aimer. Adieu! + +--Adieu! + +Je sortis de la serre et traversai la salle de billard. Miss Sharp me +suivait silencieusement. Nous allâmes ainsi jusqu'au bas du grand +escalier du château. Je montai dans ma chambre, en marchant doucement; +j'écrivis à M. de Thorvilliers, sans choisir le prétexte de mon départ, +sans m'inquiéter des banalités que j'entassais. + +Je chargeai le duc de mes excuses auprès de la marquise. + +Je posai la lettre sur une table, bien en évidence, comme fait un homme +qui va se suicider, et je m'occupai rapidement de mes préparatifs de +départ. + +Comme j'étais descendu pour chercher un domestique, doutant qu'il en fût +un d'éveillé dans le château, je trouvai miss Sharp à la porte de ma +chambre, avec un palefrenier qu'elle avait été chercher elle-même dans +les écuries, en même temps qu'elle avait prévenu le vieux cocher de la +marquise que j'avais besoin de partir par le premier train qui passait à +Rocroy. + +Elle veillait à tout; elle avait hâte de me voir parti. + +Je la remerciai; le domestique descendit mes bagages, et le coupé +pendant ce temps était attelé. Tout se fit silencieusement. + +Quand il était nécessaire de dire un mot, on le disait à voix basse. +Nous craignions de donner l'éveil. A deux ou trois reprises, il me +sembla que miss Sharp écoutait dans la direction de la chambre de +mademoiselle de Chavanges, comme si elle eût particulièrement redouté +que celle-ci, mal endormie, ne vînt au bruit. + +Il avait été facile à l'Anglaise d'ouvrir de l'intérieur la porte qui +donnait sur les communs. + +Ce fut elle qui ferma la portière du coupé, quand j'y fus installé; nous +échangeâmes une étreinte, sans échanger d'adieu inutile. Nos yeux +étaient fixés sur nos mains brûlantes. + +Lorsque la voiture, sortie de la cour des communs, entra dans la cour +d'honneur, miss Sharp se retrouva debout, sur le perron, en face de la +grille d'entrée. + +Elle regardait alternativement la voiture et les fenêtres closes, pour +s'assurer que le bruit des roues sur le sable de cette cour plantée +n'avertissait pas la marquise, ou Reine de Chavanges, de ma fuite. + + + + +XIV + + +Il ne faut jamais fuir. Je me suis cru généreux et humble; j'ai été +implacable et orgueilleux. Il fallait rester, affronter Reine, Gaston, +miss Sharp; me débattre davantage contre cette crudité effroyable du +fait qui violait tous mes sentiments, ne pas abandonner celle que +j'avais tant estimée, et que j'aurais dû plaindre, ne pouvant la haïr. + +Hélas! il m'eût fallu une expérience que je ne pouvais avoir. J'aurais +dû être, pour posséder cette lueur de raison, autre chose qu'une moitié +de poète, d'homme à demi religieux, fanatique de générosité par besoin +de se sentir fort et clément, agité, à travers tout, de frissons +sensuels qu'il prenait pour de l'indignation... + +Je viens de relire ce que j'ai écrit sur cette nuit fatale, et je +m'aperçois que je n'ai pas tout dit; que je n'ai pas assez insisté sur +ces déchirures, sur ces brûlures de la chair. J'ai eu honte de tout +analyser, et pourtant, il faut bien que l'on m'absolve de ma grande +innocence, pour que je ne sois pas trop accablé ensuite de ma faute. + +Ce mémoire prend les proportions d'un livre. Mais, je l'atteste; je ne +mets aucune vanité d'auteur dans mon récit. Je n'ai que le scrupule +d'étendre à ma fille, pure et chaste, l'intérêt que l'on portera +peut-être à son père coupable. + +Coupable? Oui, je l'ai été, mais d'abord, mais surtout en désertant le +supplice; l'autre faute n'a été que la contre-partie de celle-là. + +En m'éloignant du château, je pleurais, et cela m'était doux, car les +larmes empêchent de penser. Je n'avais qu'une idée, et tout de suite je +m'étais donné un but; courir à mon vieux maître l'abbé Cabirand, non pas +seulement parce qu'il était mon seul ami, mais parce que dans cette +crise il m'apparaissait comme le seul médecin auquel je voulusse me +confier. + +Le poète venait de recevoir une atteinte terrible; le chrétien s'exalta +et substitua une poésie éternelle à la poésie éphémère. + +L'abbé Cabirand fut stupéfait, consterné et effrayé. Je lui disais que +je n'aimais plus, et je le disais avec tant de douleur qu'il s'alarma de +ce que je lui apportais encore de passion à éteindre. Il me conseilla +tout ce qu'il pouvait me conseiller, le repos près de lui, la prière. + +Il voulut aussi, ce bon prêtre, écrire à mademoiselle de Chavanges. Il +songeait à susciter un repentir qui eût désarmé mon juste ressentiment; +il rêvait la purification par les larmes, et sans se préoccuper des +répugnances de la vanité, de l'amour-propre humain, il croyait encore à +la possibilité d'un mariage. + +Il essaya aussi, avec la même inexpérience infaillible, de me persuader +que j'avais mal vu, mal interprété une vision imparfaite. + +Mais s'apercevant que ce moyen de guérison irritait mes plaies, sans les +guérir, se sentant inhabile à se reconnaître dans le labyrinthe des +caprices féminins, il s'évada bien vite de ce terrain, et s'en tint +exclusivement aux arguments de pardon, de charité. + +Il avait obtenu pour moi la permission d'habiter le séminaire où il +professait, afin que notre tête-à-tête fût aussi peu interrompu que +possible, et que nous pussions reprendre, dans l'intervalle d'une leçon +à une autre, d'un office à un autre, l'éternel sujet de nos confidences. + +On comprendra qu'avec mon caractère et dans les dispositions où j'étais, +l'idée de l'apostolat me vint vite au milieu de cette vie religieuse. + +Je dis l'idée de l'apostolat et non pas celle de la retraite. Sous cet +accablement de mon coeur, je sentais une énergie qui voulait être +employée et qui redoutait l'inaction. + +Je ne suis contemplatif qu'à mes heures. La vie du cloître m'eût +narcotisé sans me calmer, ou m'eût exaspéré. Je devinais que j'aurais +moins d'assauts à soutenir dans la solitude peuplée que dans la solitude +vide. + +Quand je m'ouvris à l'abbé Cabirand de mon projet de rester, comme +élève, et de me faire prêtre, il eut une vivacité d'opposition tendre, +paternelle, qui me toucha, sans me convaincre. Il assurait que ce désir +était l'effet d'un dépit plutôt que d'une vocation. Cet homme chaste, +paisible, qu'aucun souffle mauvais n'avait jamais agité, ne comprenait +qu'une façon de prêtre, le pasteur candide et studieux. Serais-je +celui-là? Il n'admettait qu'une façon de tuer le démon dans la +conscience d'un homme qui a goûté aux passions humaines, le jeûne, la +macération, la lutte continue; car, selon lui, le confesseur des autres +doit n'avoir pas à se battre d'abord avec lui-même. + +Il se mêlait aussi, à l'insu de sa sagesse, un grain d'ambition pour moi +à tous ces raisonnements. + +L'abbé Cabirand me croyait appelé à de hautes destinées dans le monde. +Il m'avait souvent prédit que j'irais à la Chambre des pairs et que je +m'y ferais ma place. Il ne pouvait se résigner à me voir simple curé, ou +simple vicaire. Il est vrai qu'avec mon nom et ma fortune, je pouvais +prétendre à de grands honneurs dans l'Église même. Elle est bien obligée +de demander du renfort aux influences aristocratiques. Mais la modestie +du bon prêtre lui interdisait de souhaiter pour moi une si belle +carrière dans l'état religieux; tandis qu'il se croyait en règle avec la +terre et le ciel, en me poussant à devenir un grand orateur politique et +laïque. + +Il me parla avec une éloquence naïve, qui n'empruntait rien à sa +rhétorique usuelle, du mal que je me ferais à moi-même et que je ferais +aux autres, si j'apportais à Dieu un coeur palpitant encore d'un +désespoir humain, trop violent, pour être définitif. + +--Mon pauvre enfant, me disait-il, en citant saint Augustin, vous +n'aimez plus celle qui vous a trompé, mais vous aimez toujours l'amour. + +Je discutais; je répondais que cette tendresse, crucifiée en moi, +voulait s'épancher et non se concentrer pour une torture égoïste et +dangereuse; que je voulais devenir prêtre, au plus vite, pour agir et +non pour me recueillir; que la politique me paraissait mesquine. +J'aimais mieux aller prêcher les sauvages que la majorité ministérielle +ou l'opposition, si je n'avais pas assez d'éloquence pour dire ces +vérités cruelles au monde que j'avais traversé et qui ne m'avait pas +compris. + +J'étais croyant; je l'avais toujours été. Mon détachement de la vie +ordinaire était complet. C'était me condamner à un désoeuvrement fatal +que de refouler en moi ces aspirations de tout mon être. Oui, j'aimais +l'amour, mais l'amour infini, pour me guérir des désenchantements de +l'amour terrestre et borné, pour satisfaire la soif immense qui me +restait de cette première amertume. + +Je triomphai des résistances de l'abbé Cabirand. Peut-être bien que sans +s'en douter le professeur de rhétorique se rendit à la rhétorique +ingénieuse de son élève. + +Quand il fut persuadé, une vie douce, la convalescence de mon coeur +commença vraiment dans cette intimité. Je n'avais plus à rougir de ma +tristesse; j'en faisais un moyen de m'observer, de m'épurer. + +J'étudiai avec ardeur. Je me tins parole. Aucun signe de moi n'alla me +rappeler à ceux qui m'oubliaient peut-être, ou me défendre près de ceux +qui m'accusaient. Je trouvais un âpre plaisir à songer aux calomnies +dont je devais être la proie. Je souriais, avec un soupir dédaigneux, à +ce déchaînement de mépris que je ne méritais pas. + +J'étais depuis six mois au séminaire, quand, un malin, l'abbé Cabirand +vint me trouver dans la cour de récréation et m'attirant à part, me mit +sous les yeux un journal, dont il me priait de lire un entrefilet. + +Ce journal, la _Quotidienne_, annonçait le mariage de Gaston de +Thorvilliers avec mademoiselle Reine de Chavanges. + +La _Quotidienne_ énumérait, à propos du mariage de Reine et de Gaston, +les grandes alliances dans le passé des deux nobles familles. J'appris +en même temps, par cette notice même, que la marquise était morte. + +Mon vieil ami m'observait, pendant que je lisais cet entrefilet; il me +prit la main et me la serra. + +--Courage! me dit-il. + +Je trouvai l'exhortation superflue. J'avais bien ressenti un peu de +palpitation au coeur; j'avais peut-être un peu de sueur à la main; mais +je me sentais un grand courage, et comme un apaisement de doutes +infimes, obstinés, secrets. + +Ce mariage n'était-il pas le meilleur dénouement que ma générosité pût +souhaiter à cette intrigue, à cette aventure? N'était-ce pas aussi pour +moi le meilleur écho que ma conscience pût recevoir du monde où j'avais +souffert? + +Tout était fini, réparé. J'étais libre devant mon devoir, sans avoir à +redouter, sous prétexte d'âme à sauver, un retour sournois vers le +passé. + +Mademoiselle de Chavanges et Gaston avaient fait ce qu'ils devaient +faire. Je n'aurais pu leur conseiller autre chose. + +Je n'étais pas encore prêtre; je pouvais me permettre une dernière +remarque ironique, et tandis que le chrétien approuvait, l'homme du +monde éconduit, supplanté, indignement trahi, se disait qu'après tout +Gaston avait trouvé moyen de conquérir une belle femme et une belle +fortune. Sa logique infâme ne péchait que devant Dieu; elle était +infaillible devant les hommes. + +Décidément je faisais bien de me retrancher du tumulte des hommes. + +--Je suis heureux de ces nouvelles, dis-je à mon vieux maître; c'était +la seule consolation qui pût me tenter. + +Je fus cependant triste, préoccupé, agité par une sorte d'inquiétude, +pendant toute la journée. + +Je me demandais, malgré moi, si la mort de la marquise n'était pas, pour +beaucoup plus que la nécessité d'une réparation, dans les motifs de ce +mariage. Je me rappelais le mot de mademoiselle de Chavanges, avant son +départ pour l'Italie. Elle avait peur de la solitude. + +Gaston avait été, comme il le disait lui-même, un _en-cas_. Peut-être +n'y avait-il aucun amour dans cette union, et quel eût été cet amour, +souillé avant de se faire sanctifier! + +Le lendemain, j'étais calme. Cette inquiétude, descendue plus +profondément en moi, était devenue si sourde, qu'elle semblait +disparue... + +Je fus ordonné prêtre avec un certain éclat. Mon nom était historique en +Alsace, où ma famille avait été apparentée à des évêques électeurs de +Strasbourg. + +La _Quotidienne_ parla de mon ordination, comme elle avait parlé du +mariage de Gaston. + +Je crois bien que l'abbé Cabirand, qui s'attribuait, comme abonné, des +droits de collaborateur, avait arrangé cette sorte de revanche, ce +pendant symétrique à la nouvelle du mariage, et qu'il avait écrit +lui-même au journal. + +La _Quotidienne_ me proposait comme modèle à certains gentilshommes +désoeuvrés. C'était encore un moyen de servir la bonne cause que de se +faire, auprès de celui dont le royaume n'est pas de ce monde, +l'intercesseur du roi terrestre dépossédé... + +Je ne raconterai pas ma vie ecclésiastique. A quoi bon? + +Je fus ce que j'avais résolu d'être, un prêtre, militant, mais ne +provoquant l'ennemi que sur des sommets. + +Je restai missionnaire en France, pour ne pas m'éloigner de mon cher +abbé Cabirand, qui ne vivait plus qu'entre moi et Dieu. Il pleura à mes +premiers sermons. Un jour qu'il ne pouvait plus marcher, il se fit +porter à la cathédrale de Strasbourg pour m'entendre parler de la vie +éternelle. C'était lui qui m'avait fourni le texte. + +A la péroraison, il s'évanouit, et ne reprit connaissance un peu, dans +la soirée, que pour me remercier et me bénir. Il mourut, en me disant +avec un orgueil de saint: + +--Je vais au ciel! Vous m'avez mis des ailes! + +Ce fut un grand deuil pour moi; mais dans les dispositions où j'étais, +ce deuil fut comme une consécration nouvelle qui m'avança dans la voie +religieuse. + +A partir de ce moment, je m'absentai souvent du diocèse. + +Je fis un voyage à Rome qui faillit changer ma destinée. Quel attrait +mystérieux me fit décliner les avances du Vatican, et refuser de quitter +pour toujours la France? Je serais aujourd'hui cardinal. Je croirais +peut-être à ma vertu. + +Je fus longtemps sans accepter les invitations qui me venaient de Paris. +Avais-je peur de rencontrer la duchesse de Thorvilliers? Car le vieux +duc était mort; et Gaston avait maintenant le titre. Craignais-je de me +sentir moins fort dans une atmosphère plus agitée? + +Le marbre que j'avais scellé sur mes souvenirs pouvait-il être soulevé +par le sourire dédaigneux d'une femme? + +Je ne scrutais pas les raisons instinctives qui me retenaient. + +Pendant dix ans, je demeurai en province. Je n'étais, pour ainsi dire, +attaché à aucune paroisse. Je n'avais de devoirs réguliers que pendant +les retraites. J'étais l'orateur à la mode. Je me refusai toujours +obstinément à confesser. + +J'ai dit qu'il m'arrivait parfois, devant les boiseries sculptées des +sacristies, de me rappeler les grandes armoires de la bibliothèque de +Chavanges; mais je sortais sans amertume de ces surprises passagères de +ma mémoire. Je ne prétendrais pas que le passé fût mort en moi; +seulement je ne m'irritais pas contre ses secousses, et je ne mettais +aucune complaisance à y céder. Je le rendais inoffensif, en restant +d'ailleurs très prudent. + +Quelquefois, dans la chaire d'une cathédrale, quand mes regards +tombaient sur des mondaines de mon auditoire, venues là comme au +théâtre, pour écouter un acteur, je me laissais emporter par des +souffles, non de colère ou de mépris, mais de compassion véhémente pour +la coquetterie, la frivolité des femmes. Quel que fût le sujet de mon +sermon, j'y faisais entrer une leçon indirecte à ces dévotes +d'elles-mêmes, à ces ennemies de toute foi sérieuse. + +Je reçus un jour une invitation d'aller à Paris, qui ressemblait à un +ordre. J'obéis avec une émotion qui était peut-être du plaisir, quand +elle me semblait de la peine. Je n'avais pas à me reprocher cette +rupture d'une sorte de voeu. La responsabilité de ce qui m'attendait à +Paris se trouvait un peu diminuée; et puis, je le reconnus plus tard, je +me croyais maintenant assez fort pour ne pas craindre la brusque +apparition de la duchesse de Thorvilliers. + +Dix années s'étaient écoulées: Reine devait être mère de famille. Sa +loyauté naïve, qui avait été surprise par une tentation trop forte pour +son inexpérience, était gardée maintenant par ses enfants. Je ne voulais +pas rêver l'attitude que nous prendrions l'un et l'autre, en nous +heurtant du regard; mais il me semblait très facile de la saluer +respectueusement, et elle était assez grande dame pour ne pas paraître +confuse. + +Enfin, quand je poussais profondément en moi cet examen de conscience je +me disais qu'il y avait un enseignement, un conseil utile à donner, un +peu de bien à faire à cette âme, peut-être encore troublée par le +remords, en lui montrant ma sérénité, la paix miséricordieuse que je lui +apportais. + +Subtilités, paradoxes, hypocrisies involontaires! + +Je prêchai dans différentes églises, et la chaire de Notre-Dame me +consacra, me donna la gloire. Les honneurs dès lors m'arrivèrent, sans +que j'eusse aucun droit de les refuser. + +Je n'étais plus riche; je m'étais fait presque pauvre. Pour compléter +mon renoncement à la vie laïque, j'avais, dès les premières années qui +suivirent mon ordination, consacré à des fondations d'asiles, d'écoles, +d'ouvroirs, de maisons de refuge, la plus grande partie de ma fortune. +Sans le conseil de l'abbé, Cabirand, cette fois, qui se révéla un homme +pratique, j'aurais tout dépensé. Mais ce saint homme me parla des +disgrâces possibles pour un prêtre, de la vieillesse surtout. Combien +n'avait-il pas vu de prêtres, misérables, à la fin de leur vie, pour +avoir été des dissipateurs, du temps de leur fortune! + +--Il ne faut pas placer toutes ses rentes dans le Paradis, me disait-il +malignement. + +Grâce à lui, je conservai de quoi vivre modestement et me permettre +encore le luxe de quelques aumônes. + +J'eus à Paris huit années de triomphe. La cour impériale, qui était dans +son neuf, m'avait attiré à la chapelle des Tuileries; mais je me raidis +sans doute en y allant, car j'eus la preuve de mon insuccès. On me +trouvait intolérant dans mes paroles, fier dans ma tenue. Je ne voulus +pas accepter la présidence de petites confréries charitables qui +m'eussent enrubanné. Je n'aidai pas à rallier ceux qui boudaient encore +dans le faubourg Saint-Germain. J'oubliais trop que j'étais le comte +Hermann d'Altenbourg. On fut poli envers moi; mais on ne me demanda plus +de prêcher devant l'empereur. + +Je crois que ma popularité s'accrut de cette disgrâce, racontée par les +journaux d'opposition; disgrâce, d'ailleurs, ou plutôt bouderie, qui me +laissait libre, sans diminuer rien de la déférence que l'on avait pour +moi. + +Il y a, dans la vie de tout homme que le hasard, ou son ambition, amène +à un certain degré de gloire, ou de prospérité, une heure de plénitude, +d'éclat rayonnant en tous sens, de sérénité dans le succès qui ressemble +au bonheur. C'est le moment où l'on voudrait dresser sa tente, comme sur +les hauteurs où Dieu se fait visible. + +Je n'attendais pas de bonheur; je ne voulais pas de prospérité plus +grande, et, si je me sentais affranchi par mon importance, je n'avais +plus d'autre ambition que celle de suivre, mon chemin, droit, dallé, +lumineux. + +Je tenais mon pacte avec le passé; le présent me satisfaisait; je ne +demandais rien de plus à l'avenir. + +J'allais avoir quarante ans. J'étais en paix avec moi-même. Rien de +suspect ne se mouvait dans ma conscience. Mes souvenirs dormaient leur +bon sommeil. J'étais sorti de cet automne anticipé que mes douleurs +avaient substitué à ma jeunesse, et je me sentais devenir jeune, dans +cette tranquillité acquise avec l'âge. Mes idées avaient assez d'espace +dans un devoir superbe, élevé, pour ne pas se reposer, ni retourner, en +arrière. + +Si l'on m'eût dit qu'une passion couvait en moi, j'aurais souri, avec +une confiance sincère... + +Un soir, j'étais à une grande réception du ministère de la justice et +des cultes. Je causais avec le nonce, qui voulait me donner de +l'ambition, quand tout à coup, le son d'une voix que je n'avais pas +entendue depuis dix-huit ans, me fit tressaillir. + +Le duc de Thorvilliers, mon ancien ami, venait de mon côté, tout en +causant familièrement avec le ministre. + +La tournure de Gaston avait pris de la solennité, c'est-à-dire qu'il +parait son embonpoint. Sa beauté physique s'étalait dans une grâce fixée +par sa fatuité même et qui n'avait plus d'exubérance. C'était la gravité +tempérée d'un homme de bonne humeur qui ne prend que lui au sérieux, +mais qui daigne se sourire. + +Je n'avais pas appris que Gaston eût rempli aucune fonction dans la +diplomatie, ou ailleurs. Pourtant sa poitrine avait un étincellement de +décorations et de plaques qui attestait de grandes relations +internationales. + +Il faisait sans doute un de ces récits plaisants, qu'il avait toujours +aimés, car le ministre avait des gestes d'effarouchement poli, tout en +souriant, et Gaston, se penchant à son oreille, insistait pour que le +trait piquant, mordant ou badin, ne pût échapper à son interlocuteur. + +Le tressaillement que je ressentis m'avertissait de m'interroger. Je ne +me sentis pas d'abord ému d'autre chose que d'une curiosité vague, +presque charitable. Était-il heureux, l'homme qui m'avait pris mon +bonheur? Je souhaitais qu'il le fût, pour n'avoir pas à plaindre celle +qui ne l'aurait fait souffrir que parce qu'elle aurait souffert +elle-même. + +Il paraît qu'involontairement, j'avais souri. Ce n'était sans doute que +pour démontrer que je n'avais pas peur. Gaston me vit, me reconnut, se +crut assuré d'un bon accueil, et familièrement, avec cette promptitude +de mouvement qui ne choquait jamais en lui, tant elle était naturelle, +quittant le bras du ministre, il put tout à la fois le saluer, saluer le +nonce, et me tendre les deux mains en me disant: + +--Bonjour, Louis, comment vas-tu? + +Je ne donnai pas mes mains; je m'inclinai toutefois d'assez bonne grâce, +sans répondre à la question sur ma santé. Il devait voir que j'allais +bien. Je trouvais inutile de me vanter de la santé intérieure qui me +donnait cette santé extérieure. + +Le nonce s'écarta de nous pour rejoindre le ministre; nous restâmes +isolés dans le salon. + +--Je te fais mon compliment! continua Gaston. Il paraît que tu es en +train de dépasser Bossuet. Est-il vrai que tu te présentes à l'Académie? +On le disait hier à ma femme. + +--Non, répondis-je, légèrement troublé par cette brusque intrusion de +madame de Thorvilliers dans le dialogue. + +Gaston qui avait appuyé sur ces deux mots, _ma femme_, leur donnant un +sens bourgeois qui n'était pas dans ses habitudes, n'avait évidemment +fait allusion à ma prétendue candidature académique, que pour me mettre +tout de suite en face de cette évocation. + +Je ne sais pas si je rougis; mais j'eus dans les oreilles le +bourdonnement que provoque le sang, quand il afflue trop vite. + +Gaston insista. + +--Tu ne sais pas que notre salon est une parlotte académique? Si tu +étais candidat, tu devrais faire discuter tes titres par nos amis sous +la présidence de _ma femme_. + +Il souligna encore les deux mots: _ma femme_, s'arrêta, et riant tout à +fait, après cette pause habile: + +--Allons, je vois que je n'ai pas ce prétexte-là pour t'attirer. + +Je ne parus pas comprendre l'invitation. Gaston sentant qu'elle était +refusée, mais trop fin pour faire préciser le refus, me parla d'autre +chose, je ne sais plus de quoi. + +Ces propos qu'on échange, dans des rencontres pareilles, après une +rupture d'intimité qui a duré près de vingt ans, sont comme les feuilles +qu'on arrache machinalement aux arbustes devant lesquels on passe, en se +promenant à deux, dans une allée, quand on ne sait que dire. On les +cueille, on les tortille, on les abandonne. + +Ce bavardage qui n'empêche pas de penser à autre chose ne m'était pas +désagréable. Je m'y prêtai peu à peu, et forcément la conversation +s'allongea. + +Gaston trouva moyen, incidemment, de me donner des détails, nécessaires +au but qu'il venait d'improviser. Il me renseigna, sans paraître me +faire de confidences que je ne demandais pas, sur les principaux +événements de sa vie, depuis dix-huit ans. Ils étaient rares, +d'ailleurs. La mort du duc, son père, qui avait suivi son mariage, la +mort de la marquise de Chavanges, qui l'avait précédé, l'agrandissement +de sa fortune; c'était tout. J'appris que le château de Chavanges était +vendu. La pièce d'eau où j'avais miré mon désespoir, comme celle où ma +mère était morte, appartenait à des étrangers. + +De qui était venue l'idée de cette vente? De lui qui, par galanterie, +par bienséance conjugale, ne voulait pas ramener la duchesse de +Thorvilliers dans la maison où Reine de Chavanges s'était abandonnée? +D'elle qui avait eu de la honte ou des remords? + +J'appris encore qu'il n'avait pas d'enfants, et qu'il en était fort +aise, car il ne se sentait aucune vocation paternelle. La duchesse était +de son avis; elle avait remplacé les soucis maternels par des intrigues +académiques. Elle avait un salon, un vrai salon: on y buvait de la prose +ou des vers avec du thé; Madame de Thorvilliers tenait tête à des +philosophes et à des dévots; elle n'avait jamais été dévote; elle était +devenue experte en philosophie. + +On eût dit qu'en voulant me faire croire que sa femme était +libre-penseuse, Gaston me signifiait clairement que le désaccord entre +elle et moi était devenu plus profond que jamais. + +Il raillait en disant tout cela, il se raillait lui-même. + +J'éprouvais à l'écouter une surprise mélancolique. Cet homme, qui +s'était si atrocement joué de moi, était vraiment inconscient de son +forfait. Était-ce même à ses yeux un forfait? Il s'était fait aimer de +celle qui hésitait à m'aimer. Il s'y était pris à sa manière, qui lui +avait réussi. Il l'avait épousée. Ma façon de me consoler lui aurait +enlevé des remords, s'il en avait eu. Il avait servi ma vraie vocation, +qui était d'être orateur chrétien, prêtre. J'avais bonne mine, il me le +dit plusieurs fois. + +Je n'étais pas à plaindre. J'étais chanoine, quasi-prélat; je devenais +illustre; j'avais des succès de conversions, d'attendrissement, devant +le premier auditoire du monde, et l'on sait que les femmes composent la +meilleure partie de cet auditoire. Je devais avoir, comme tous les +prédicateurs, sans péché assurément, des admiratrices, c'est-à-dire des +adoratrices, dans le plus grand monde. + +Voilà ce que je devinais, quand il ne me le disait pas clairement. + +Et moi, pourquoi me serais-je plaint? A quoi servirait une rancune qui +me rapetisserait comme prêtre, qui m'aigrirait inutilement comme homme? +Pourquoi, puisqu'il me provoquait, me sentant fort et inattaquable, +refuserais-je d'aller chez lui? De quoi aurais-je peur? + +Je n'étais plus qu'un curieux de la vie mondaine. Si je ne portais pas +toujours la soutane; si profitant d'un privilège que j'avais accepté, à +la suite de mon voyage de Rome et d'un titre honorifique, j'allais dans +les salons officiels dans cette tenue de _Monsignor_, qui effarouchait +moins le monde, je n'en sentais pas moins, même invisible, la robe noire +qui couvrait ma poitrine refroidie comme un drap de cercueil. + +Puisque j'étais un prêtre, célèbre, sage, à l'abri de tout reproche; +puisque j'avais sur le front et dans le coeur la neige pure de vingt ans +de vertu, quelle contagion, quelle reprise des sens ou du sentiment +pouvais-je craindre, en revoyant la femme, justement condamnée, que +j'étais bien sûr de ne plus aimer? + +C'était à elle, s'il lui restait quelque chose des fiertés de +mademoiselle de Chavanges, à ne pas accepter cette rencontre. Je me +croyais presque sûr de son refus. Aussi, quand Gaston, avec son habileté +de séduction, revint à la charge, parlant même de m'enlever sur l'heure, +dans sa voiture, pour aller prendre le thé avec la duchesse, qui devait +rentrer bientôt de l'Opéra, je lui répondis que j'irais lui rendre +visite, mais que je le priais auparavant d'obtenir l'assentiment de la +duchesse. + +--Pourquoi? me demanda-t-il, avec une impudence si gaie, si naïve, que +je ne pus m'empêcher de sourire. + +Il m'était difficile de répondre. + +--Est-ce que tu crois qu'on t'en veut encore de ton brusque départ? +répliqua-t-il avec la même effronterie. + +--Non, je ne crois pas cela. + +--Eh bien, alors! + +Il y avait du mépris pour mon état actuel, dans cette confiance de +Gaston. Je me sentis défié. + +De toutes les passions, la plus indéracinable, c'est l'orgueil. On tord +ses racines et on le fait ramper en soi-même, quand il ne peut plus +sortir et grandir d'un jet libre et droit; mais on ne le déracine pas. +J'ai connu bien des humbles, dont l'humilité n'était que le prolongement +en dessous de l'orgueil qui ne pouvait plus se dresser. + +A l'heure même ou j'écris, après tant de foudroiements, je sens encore +mon orgueil; c'est lui qui me fait écrire avec trop de complaisance, +pour moi, cette confession... + +Je repris d'un ton ferme et net: + +--Si je t'ai bien compris, madame de Thorvilliers reçoit plus de +philosophes que de prêtres? + +--C'est vrai. + +--Je serais dès lors une nouveauté dans son programme. C'est pourquoi il +me semble convenable de la consulter. + +--Tu y tiens? soit, dit Gaston. Je lui en parlerai et je t'écrirai. On +voit bien que tu fais de la casuistique! Mais veux-tu que je te l'avoue, +l'abbé? Tu avais plus l'air d'un prêtre, il y a vingt ans, quand tu ne +l'étais pas, qu'aujourd'hui. + +--C'est que, maintenant, je suis plus habitué à ne pas faire scandale. + +Gaston reprenait une occasion de taquinerie avec moi, qu'il avait perdue +pendant dix-huit ans. + +--Sais-tu, reprit-il, que ton costume te va bien? + +--Tu trouves? + +--Il ne te manque qu'un nuage de poudre, pour ressembler à un abbé du +dix-huitième siècle. + +--Tu ne penses pas que j'ai assez de cheveux blancs? + +--Fat! Si j'en ai moins que toi, c'est que les têtes de fous grisonnent +tard, ou ne grisonnent pas. + +Je pensais en moi-même: + +--Qui peut se vanter de n'avoir pas été fou! + +La conversation prenait un tour de badinage qui se continua quelques +instants encore. + +Sans y prendre goût, je m'aperçus que j'étais plus habile qu'autrefois à +cette escarmouche. Ma confiance s'augmenta de cette persuasion. + +--Ah! madame la duchesse! me disais-je tout bas, quand je quittai +Gaston, je vous défie bien, cette fois de me faire trembler! Si votre +esprit est resté le même, le mien s'est affilé. A nous deux! + + + + +XVI + + +J'avais donné mon adresse à Gaston. Le lendemain, il m'écrivait que la +duchesse me recevrait avec plaisir. Il ne m'indiquait spécialement ni +son jour, ni son soir de réception. Il m'avait dit d'ailleurs, en +causant, qu'on était certain, tous les soirs, de trouver l'hospitalité +dans le petit salon de madame de Thorvilliers, quand le grand salon +n'était pas allumé. + +Si elle était obligée ou tentée d'aller aux Italiens ou à l'Opéra, les +gens de sa société qui ne la rejoignaient pas le soir, dans sa loge, +pouvaient l'attendre chez elle. Il y avait toujours un thé préparé, et, +jusqu'à minuit, les intimes, en revenant du théâtre ou de soirée, +avaient le droit de se faire annoncer chez elle. + +Il me parut plus convenable, puisque je me décidais à cette visite, de +me présenter un soir qui ne fût pas le soir des réceptions académiques. +J'aimais mieux affronter tout de suite la gêne d'une conversation non +interrompue par des visiteurs, que de faire figure dans un cercle +nombreux où mon nom, ma réputation, me vaudraient une attention plus +embarrassante, où je serais un spectacle, au lieu d'être un spectateur. + +Il y avait encore de l'orgueil qui se masquait de modestie dans cette +résolution. + +Quand je soulevai le lourd marteau de l'hôtel de Thorvilliers, un soir, +vers dix heures, je m'interrogeai avant de le laisser retomber. +J'écoutai pour ainsi dire si mon coeur battait trop fort. + +La palpitation sourde que je sentais n'était pas de nature à +m'inquiéter. Il était tout simple que je fusse ému de revoir celle à qui +j'apportais le pardon. + +Puisque j'écris ma confession entière, je dirai que la question de mon +costume avait été l'objet d'une assez longue délibération avec moi-même. +Le costume a autant d'importance pour le prêtre que pour la femme. + +Devais-je me présenter en soutane ou en frac? + +Un esprit alerte comme celui de madame de Thorvilliers verrait du +pédantisme, de l'affectation puritaine dans la sévérité de mon uniforme +de prêtre. Devais-je poser en missionnaire? Mais devais-je poser en abbé +mondain? + +Il était vrai que Gaston avait dû esquisser mon costume, en racontant +notre rencontre. Elle s'attendait à me voir comme il m'avait vu. +Pourquoi changer? + +Je pris le parti qui me parut le plus simple et le plus brave, celui de +ne pas mettre trop de disparates entre le souvenir lointain du comte +Louis d'Altenbourg et la vision de l'abbé Hermann. J'étais bien obligé +de me faire un titre de mes habitudes dans le passé, puisque je ne +prétendais pas m'en faire un de ma position actuelle. + +Je m'habillai donc, comme pour la soirée du garde des sceaux, et ce fut +avec l'assurance d'un coeur fier, qui n'a rien à craindre, qui ne va +au-devant d'aucune menace et qui n'en apporte aucune, que je laissai +retomber le marteau de la grande porte, que je traversai la cour et que +je me fis annoncer! + +Je remarquai dans la cour une voiture attelée avec le cocher sur le +siège; la duchesse allait sortir. Tant mieux; j'avais un prétexte pour +abréger la visite. + +J'avais presque regretté, en frappant à la porte, de n'être pas venu un +soir de grande réception. Je m'étais avisé tout à coup qu'il vaudrait +mieux avoir l'encadrement d'un monde indifférent pour notre première +rencontre. Et puis, subtilité de l'orgueil! il n'était peut-être pas +inutile que ma gloire saluée par des indifférents mît tout d'abord une +sorte d'égalité hautaine entre la duchesse et l'orateur célèbre. + +Je traversai le salon d'apparat où l'on faisait des académiciens. Il +était éclairé par une seule lampe. Le valet de pied, soulevant une +lourde tapisserie de velours, ornée des armes en applique, des maisons +de Thorvilliers et de Chavanges, s'effaça pour me laisser entrer dans le +salon intime de la duchesse. + +Elle était seule, assise sur un fauteuil bas, devant le feu, enveloppée +d'une grande pelisse de satin noir, la tête constellée d'étoiles de +diamants dans ses cheveux noirs. Je compris qu'elle était en toilette de +bal. Dès que je sentis derrière moi le glissement, le souffle de +l'épaisse portière qui s'abaissait en m'enfermant, j'eus le regret +d'être venu, et l'éclair d'un danger imprévu. + +La duchesse ne se souleva pas, ne parut pas troublée. Son admirable +visage resta impassible. Seulement, avec une nonchalance ironique qui me +faisait retrouver, à première vue, dès l'échange du premier regard, la +jeune Reine d'autrefois, devenue une véritable _reine_, trônant dans une +grâce majestueuse, elle tourna vers moi ses yeux que j'avais éteints +dans ma pensée, et que je revoyais, plus grands, plus noirs, plus +profonds. + +--Bonsoir, monsieur l'abbé, me dit-elle, de cette voix sonore, restée +jeune, dont le cristal réveilla subitement un écho; et elle me désigna +du doigt un fauteuil plus élevé que le sien, à côté d'elle. + +Je remarquai qu'elle serra sa pelisse, par une précaution de frileuse, +et qu'elle eut le petit mouvement d'un frisson. + +Je commençai par une excuse banale, sur le retard que j'allais apporter +à une visite, à une soirée; j'avais vu la voiture dans la cour; mais je +ne la dérangerais pas longtemps. + +Je débutais sottement; je ne trouvais pas autre chose à dire. + +Elle me laissa me dépêtrer de mon compliment, de mon exorde, sans se +tourner vers moi. Était-elle déjà ravie de surprendre en flagrant délit +de balbutiement un orateur si fameux? Ou bien, cherchait-elle à se +souvenir de la voix qu'elle entendait? La comparait-elle à la voix +tremblante du pauvre soupirant d'autrefois? Elle regardait obstinément +le feu. + +Un petit silence avait suivi mon début. Soudain, s'appuyant de tout le +corps sur le bras capitonné du fauteuil, et se penchant de mon côté, en +levant vers les miens ses yeux qui flambèrent d'une curiosité intense, +d'une colère contenue, ou d'un mépris longtemps envenimé: + +--Puisque vous n'avez que peu de temps à me donner, voulez-vous bien me +dire, tout de suite, monsieur l'abbé, pourquoi vous êtes parti si +brusquement, il y a... combien d'années? vingt ans, n'est-ce pas? ou +dix-huit ans? + +C'était de l'audace! + +--Vous l'avez oublié? répliquai-je brusquement. + +Ses sourcils qui s'étaient abaissés se soulevèrent et se déployèrent; +son regard s'élargit. + +--Je ne l'ai jamais su, dit-elle simplement. + +A mon tour, je m'étonnai. + +--Comment? Vous ne savez pas?... Miss Sharp ne vous a rien dit? + +--Miss Sharp! Quelle commission lui aviez-vous donnée? Rappelez-la moi. + +Son assurance, quoique hautaine, paraissait si naturelle, que j'eus un +tremblement intérieur, un commencement d'angoisse. Avait-elle oublié? Il +me répugnait de revenir sur les émotions atroces de cette nuit. +J'espérais qu'elle m'aurait épargné cette évocation. Mais, puisqu'elle +l'exigeait, je devais être implacable. + +Je fouettai mon coeur pour y réveiller la colère, et des battements +précipités me firent croire qu'elle s'éveillait. + +Me voyant hésiter, madame de Thorvilliers reprit avec impatience: + +--Je vous répète que je ne sais rien de précis. Les raisons que m'a +données miss Sharp n'en étaient pas. Elle était aussi embarrassée que +moi pour trouver un motif qui ne fût pas une injure inconcevable. Si +vous n'aviez pas emporté votre malle, on eût pu croire à un suicide! + +--Un suicide! murmurai-je douloureusement, en me rappelant mon agonie au +bord de la pièce d'eau. + +--Oui, un suicide! Mais, Dieu merci, vous n'êtes pas mort, et vous ne +paraissez pas avoir eu envie de mourir. Alors, c'est donc la passion du +célibat, la vocation de vous faire prêtre, qui vous a pris, comme cela, +subitement, entre cinq et six heures du matin, le jour même où nous +devions avoir, vous le savez peut-être encore, un entretien sérieux?... +Ah! vous n'aviez pas prévu ce qui arriverait! + +On eût dit qu'un sanglot entrecoupait la vibration de ses paroles. +Était-ce la colère qui se dressait en moi, ou une épouvante inconnue? + +--C'est l'entretien que vous avez eu pendant la nuit, répondis-je avec +effort, qui m'a empêché d'attendre celui que vous m'aviez promis. + +--Quel entretien? Que voulez-vous dire? + +Elle se penchait vers moi. J'avais sous mes yeux la flamme des siens. Sa +pelisse s'entr'ouvrit, me laissant voir l'étincellement d'un collier de +diamants sur son cou. + +Il fallait finir. Je devenais ridicule, et, puisqu'elle osait nier, je +devais la forcer à pâlir devant l'évidence. + +--Je veux dire que, cette nuit-là, j'étais dans le jardin, sous vos +fenêtres, et que j'ai vu... + +--Quoi? + +--Gaston aller au rendez-vous que vous lui aviez donné. + +--Vous mentez! s'écria-t-elle avec une furie superbe. + +Elle se leva d'un bond, pâle en effet, mais non de honte. La pelisse +glissa de ses épaules qui étaient nues, sur ses bras nus aussi. Je fus +ébloui. + +Elle me toisait, grandie, imposante: + +--Vous mentez! vous mentez! répéta-t-elle, en secouant les feux de ses +diamants, de ses prunelles. + +--Je jure, répondis-je avec toute la solennité qu'il me fut possible de +prendre, que je parle avec sincérité. + +--Alors, vous avez mal vu, on vous a trompé! C'est Gaston qui s'est +vanté! + +--Non, madame; je n'ai pas parlé à Gaston avant de partir. + +--Il y a dans ce cas un mystère, un malentendu. Vous me faites peur! + +Elle sonna vivement, et, en attendant qu'on vînt, ramenant sa pelisse +sur ses épaules et sur ses bras, elle reprit sa place devant le feu. + +Un valet de pied souleva la portière. + +--Dites à M. le duc que je le prie de venir. + +--M. le duc est sorti! + +--Ah! c'est bien. Qu'on détèle; je ne sortirai pas, Je n'y suis pour +personne! + +Le valet de pied s'inclina et sortit. Madame de Thorvilliers éloigna son +fauteuil du mien, pour pouvoir me regarder mieux en face, et, tout en +retirant ses longs gants avec une vivacité fiévreuse: + +--Nous avons le temps maintenant. Je veux tout savoir, vos soupçons +infâmes, surtout s'ils sont infâmes... Je me doutais bien qu'il y avait +une trahison du hasard ou de quelqu'un... Je m'en serais trop voulu de +m'être trompée sur vous... Parlez... Ainsi vous prétendez, vous croyez +avoir vu Gaston venir à un rendez-vous que je lui aurais donné, moi, +moi! Répétez cela, que je l'entende encore. + +Elle battait le tapis avec ses pieds. Ses mains dégantées étaient +croisées sur ses genoux. + +J'étais interdit, comme si un voile noir derrière lequel eût flamboyé +une grande lumière se fût levé à demi. A sa façon de me démentir, je la +croyais, et je me sentais petit, misérable, d'oser raconter ce que +j'avais cru voir. + +--J'attends! me dit-elle, à travers ses dents serrées. + +Il fallait bien pourtant parler de la menace de Gaston; puisque c'était +elle qui m'avait fait veiller dans le jardin, et qui m'avait fait donner +un sens précis à ma vision. Je rappelai à la duchesse mon intervention +dans le parterre de roses, quand elle s'était échappée de l'allée +couverte. + +--Oui, oui! dit-elle, en m'interrompant, je me souviens. Gaston m'avait +taquinée. Il avait eu l'insolence de vouloir m'embrasser; je me suis +échappée; je me suis heurtée à vous; j'étais humiliée de cette +rencontre; je vous ai parlé durement, c'est vrai; j'étais exaspérée. +Mais... continuez. Après? + +Je ne pouvais plus hésiter. J'avouai l'espèce de gageure proposée par +Gaston. + +Madame de Thorvilliers ne m'interrompit pas. Elle écoutait en se +recueillant. Sa bouche se resserrait pour contenir des paroles de +mépris. Comme je m'arrêtais, après avoir raconté les menaces, les propos +violents, échangés entre moi et Gaston, d'un signe de tête, sans parler, +elle me demanda de continuer. + +Je n'omis rien de l'agitation extraordinaire à laquelle j'avais été en +proie toute la journée, du supplice qu'elle avait augmenté par ses +caprices, de son état nerveux, le soir pendant le whist, de ses paroles +méchantes en nous séparant, les dernières paroles que j'eusse reçues +d'elle! de cette quasi-injonction de départ qui avait terminé la soirée. +Puis j'expliquai comment, sans y songer, je n'étais pas remonté chez +moi; mes promenades dans le parc, mes stations devant sa fenêtre; +comment j'avais longtemps regardé sa lumière, filtrant à travers ses +persiennes. + +A ce détail, elle soupira, et d'une voix douce, que je n'aurais pas +voulu entendre, elle murmura: + +--C'est vrai, je ne me suis pas couchée! + +Puis, d'une voix brève: + +--Eh bien, ce rendez-vous, il n'y est pas venu? + +Je racontai comment j'avais vu Gaston sortir de la serre, apporter une +échelle, l'appliquer au balcon et monter. + +--Après? dit la duchesse d'un air grave, inquiet, on ne lui a pas +ouvert? + +--Si. + +--Qui donc? + +--Une femme vêtue de blanc... comme vous. + +--Une femme! mais il n'y en avait pas au château!... une femme de +chambre peut-être! Et vous avez cru, tout de suite, sans examen, que +c'était moi, Reine de Chavanges! Ah! vous avez bien fait de partir, si +vous étiez capable de croire cela, et vous faites bien de revenir. +Quelle idée aviez-vous donc de l'honneur d'une fille comme moi? +Qu'est-ce qui pouvait vous faire supposer qu'à côté de la chambre de ma +grand'mère, dont je laissais la porte ouverte, pour la garder, et non +pour me garder, j'aurais reçu, moi, un homme. Gaston? Comment ai-je +mérité de vous un pareil affront? + +Je me taisais devant cette explosion de fierté. Mes raisons si évidentes +de croire à ce que j'avais vu me paraissaient suspectes. Je devais +pourtant me défendre de l'avoir trop vite soupçonnée. Alors, j'évoquai +cette plaisanterie sur les escalades de Ruy Blas, cette allusion à +Roméo, dont je m'étais souvenu pendant la nuit. + +Reine eut un rire douloureux. + +--Cela vous a suffi? J'ai eu tort, je le reconnais, de me moquer de vos +timidités qui me ravissaient pourtant. Après? Vous avez fini? C'est +tout? + +--Non, madame. + +Je racontai mon attente horrible, mes fureurs. Je ne sais même pas, si +dans ma volonté d'être sincère et de prouver ma sincérité, je n'exagérai +pas ce désespoir qui, après dix-huit ans, me semblait avoir besoin +d'être rendu plus vrai encore. + +La duchesse écouta avec une attention pénétrante. + +Je l'entendis soupirer tout bas: + +--Pauvre ami! + +Cette compassion m'interrompit: + +--Vous avez vu redescendre Gaston, me demanda-t-elle, et cette femme +vêtue de blanc comme moi, ou simplement en peignoir, était revenue à la +fenêtre? + +--Sans doute, et c'est alors que j'ai poussé un cri. + +--Ce cri, je l'ai entendu, répliqua vivement, presque violemment, madame +de Thorvilliers, que ces apparences irritaient. Je ne dormais pas; je +n'ai pas dormi. J'avais pris au sérieux ce que vous m'aviez dit, et je +me préparais à vous répondre sérieusement. Ah! nous faisions chacun une +veillée bien différente! Pendant que vous espionniez cette lumière que +j'éteignis pendant plusieurs heures, pour forcer la nuit à me donner le +sommeil, moi, je revoyais vos yeux suppliants; je me reprochais mes +caprices; j'avais cru, à diverses reprises, entendre du bruit dans la +bibliothèque. Votre cri fut suivi d'un petit claquement des volets à +l'intérieur. Je rallumai ma bougie, et j'allai voir ce qui se passait... +J'étais si contente de mes résolutions nouvelles, que je n'avais peur de +rien... La bibliothèque était vide et devenue silencieuse... J'ouvris +les volets, la fenêtre, et je me mis pendant quelques minutes au balcon. +Voulez-vous savoir ce que je pensais, à ce moment-là, les yeux levés au +ciel?... Je me rappelais une lecture faite quelques jours auparavant +avec miss Sharp, un passage de _Werther_, quand Charlotte, le coeur +tremblant d'une émotion confuse, vient s'accouder à la fenêtre et jette +dans la nuit ce simple cri, cette invocation au poète: ô Klopstock!... +Oui, voilà la niaiserie sentimentale que vous avez calomniée! Je voulais +vous mériter par ces minutes de dévotion poétique, et, cherchant un mot +à jeter au ciel, je n'en trouvai pas d'autre que votre nom; il me +paraissait doux aux lèvres... Je me croyais bien heureuse!... Ah! si +j'avais su que vous étiez là, devant moi, dans la nuit qui unissait!... +Croyez-vous encore que j'étais la première apparition? + +--Non, non, balbutiai-je, en joignant les mains et prêt à m'agenouiller. + +--Et savez-vous qui attendait Gaston? qui l'a reçu? qui l'a reconduit? +cette vision en peignoir?... Miss Sharp. + +Je répétai, altéré, confondu: + +--Miss Sharp! + +--Oui, miss Sharp! reprit Reine. Tout s'explique, non seulement ce qui +s'est passé cette nuit-là, mais ce qui s'est passé depuis. + +--Miss Sharp! me disais-je encore intérieurement; et tout à coup j'étais +accablé de n'avoir pas songé à elle. + +La duchesse continua: + +--Je savais qu'elle avait un secret, cette hypocrite! Elle me rendait +jalouse avec son faux enthousiasme pour vos talents et vos vertus. Elle +m'agitait de son souffle doucereux afin d'être libre! Gaston lui-même a +laissé échapper depuis des mots de raillerie qui me reviennent +maintenant comme des éclairs... Nous parlerons de lui plus tard... La +chambre de miss Sharp, ne le saviez-vous pas? communiquait avec la +bibliothèque. Elle courait moins de risques à faire monter son amant par +le balcon que par le grand escalier; j'aurais pu entendre ouvrir la +porte qui touchait à la mienne, tandis qu'un couloir et deux portes la +garantissaient du côté de la bibliothèque. Il fallait crier, quand il +est entré et non quand il est parti... J'aurais entendu votre cri..., je +serais venue, je les aurais surpris; je ne serais pas sa femme, je +serais la vôtre! Vous ne seriez pas prêtre! Et moi!... et moi! + +Elle porta ses deux mains à son visage, puis, les retirant avec effort, +pour se contraindre à voir ce qui révoltait sa pudeur et sa fierté: + +--Oh! cette miss Sharp! cette fille d'Iago! je la retrouverai; je lui +ferai confesser son crime. Je sais où elle est. Nous nous sommes +séparées, huit jours après votre fuite. Elle a eu peur; son complice la +méprisait trop. Mon désespoir l'a effrayée... Car, enfin, il faut que +vous le sachiez, j'ai eu un accès de douleur qui s'est transformé en +accès de colère. Vous vous jetiez dans les bras de Dieu; moi j'ai été +plus folle, plus lâche!... J'avais des soupçons sur miss Sharp. Mais +j'avais beau être une fille hardie, mal élevée; il y avait des choses +que je ne prévoyais pas, que je ne pouvais pas prévoir... Ce qui +m'étonne, c'est que vous, un homme, à qui Gaston avait dû faire toutes +sortes de confidences, vous n'ayez rien su par lui, rien soupçonné +d'après lui! Comment ce fat n'a-t-il pas eu la fatuité de se vanter +d'avoir pour maîtresse cette jolie prude, cette miss! Ah! mon ami, nous +étions trop purs, et cette pureté nous a perdus! + +Elle s'était levée, tout en parlant. Elle fit quelques pas dans son +petit salon, alla jusqu'à une autre portière de velours qui fermait +l'entrée d'un boudoir, la toucha, parut vouloir la soulever, et revenant +à son fauteuil elle y retomba; puis d'une voix saccadée: + +--Plus tard je vous ferai lire... Achevez d'abord. Je veux savoir ce que +vous avez souffert, tout; n'oubliez rien; vous entendez, tout!... Oh! +cette miss Sharp, ce Gaston! Ainsi vous m'avez vue! Pourquoi ne +m'avez-vous pas insultée quand je paraissais vous braver? Vite, vite, +dites-moi tout. + +Je lui obéis; j'achevai mon récit. Je racontai ma course dans le parc, +cette tentation de mourir devant la pièce d'eau, mon retour au château, +ma rencontre de miss Sharp, ma conversation avec elle, l'empressement +qu'elle avait mis à aider mon départ. + +--Et je ne l'ai pas châtiée, souffletée, tuée! s'écria Reine de +Chavanges. Oui, elle allait s'assurer qu'il ne restait aucune trace de +cette escalade... Pourquoi ne suis-je pas descendue aussi? Moi, j'avais +peur de vous rencontrer. Quelle comédie elle a jouée! Avec quelle +perfection elle a menti! Vous ne l'aviez chargée de rien, m'a-t-elle +dit. Vous vous trouviez seulement indigne de moi. Vous craigniez que nos +deux caractères ne pussent s'accorder. Elle avait deviné cela à votre +silence... Elle s'y prit de façon à vous faire haïr... si j'avais pu +vous haïr! Je vous murai dans un mépris qui ne tenait guère, et que la +moindre chose eût démoli... Je m'étais laissée prendre à ses raisons, à +ses larmes; car elle a pleuré, la misérable!... Mais dès qu'elle a vu +que dans ma folie, dans mon vertige, je lui prenais son amant, à elle +qui m'avait pris mon bonheur, elle s'est trouvée punie, prise au piège; +elle est partie!... Qui sait? ajouta la duchesse après un silence, en +devenant rêveuse, ils se revoient peut-être... Ils se sont peut-être +revus, le lendemain de mon désespoir... le lendemain de mon mariage... +Je voudrais bien que le duc de Thorvilliers rentrât maintenant; je le +forcerais à m'avouer toutes ces infamies! + +Reine, baissant la voix, comme pour abaisser sa pensée, reprit: + +--Gaston n'a pas cessé d'avoir des maîtresses; il en a toujours eu. +Cette ignominie manquait à mon châtiment... J'ai été bien malade, après +votre départ, malade de la tête... Personne n'en a rien su. Sans ma +pauvre grand'mère, j'aurais voulu mourir. Il eût été étrange que +j'allasse me jeter dans ce bassin où vous avez failli tomber, et que je +mourusse, comme votre mère est morte!... Ce n'est pas l'expérience de +bonne maman qui m'a fait vivre, c'est l'orgueil; nous en avions trop à +nous deux. Un jour Gaston a été meilleur enfant que d'habitude... Il a +profité de mon deuil récent, ma grand'mère était morte, de mon +isolement, pour me persuader que nos fiançailles de cinq ans étaient un +engagement sérieux. Pendant six mois, j'avais espéré une démarche de +vous, une lettre, un mot, un regard! Ne voyant rien venir, croyant que +tout était fini, je m'imaginai que mon coeur allait enfin s'éteindre; que +c'était après tout un abîme digne d'un désespoir hautain que ce titre de +duchesse... Ma grand'mère m'avait fait consentir d'avance à ce mariage, +en mourant. Vous savez, c'était son rêve de me marier. Elle le garda +jusqu'à son dernier souffle... je lui obéis. Je ne m'excuse pas. Mais +pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? + +Il y avait de la colère mêlée à une touchante douleur dans l'accent, +dans la physionomie de Reine, colère et douleur qu'elle partageait entre +nous deux, prenant pour elle les reproches, et me donnant de son +chagrin! + +Je tremblais, je me sentais coupable. Quel point d'honneur honteux, +stupide, m'avait empêché d'écrire? Était-ce la vocation qui +m'entraînait? Je me rappelais, dans ce joli salon, devant cette femme +très belle, attirante, mes conversations dans la chambre pauvre et nue +de l'abbé Cabirand, ses objections à mon désir de me faire prêtre. +J'étais en face de la tentation, du regret, qu'il avait prévu. Je me +sentais deux fois sacrilège, en me retrouvant coupable, devant une +victime innocente de ma pudeur égoïste. + +Oui, j'avais trahi cette âme vierge, comme maintenant, en la plaignant, +j'allais trahir mon Dieu! Un flot de larmes montait en moi et voulait +déborder. J'étais tenté de m'agenouiller devant Reine, embellie par +cette beauté suprême de la mélancolie, de lui demander pardon, ou de la +supplier de ne pas ajouter un mot de plus; car je me déracinais des +dalles de marbre du sanctuaire que je sentais, depuis dix-huit ans, +froides et fortifiantes sous mes pieds. Un souffle d'orage +m'enveloppait. + +Reine s'adoucit tout à coup. L'effusion qu'elle avait gardée secrètement +et portée en elle sous l'ironie mondaine s'échappa de sa poitrine +soulevée. + +--Je ne dois accuser personne que moi, dit-elle tristement. Vous ne +m'avez pas comprise, parce que je n'ai pas su me faire comprendre... +Vous savez comme j'ai été mal élevée. On eût osé tout dire devant moi, +si j'avais été curieuse de tout entendre. Je me gardais avec d'autant +plus de vanité aigre, que l'on m'attirait. Mais j'avais des révoltes +violentes, tantôt contre ma méfiance pudique, tantôt contre ce +bouillonnement instinctif de mes veines. Je suis une femme d'expérience +maintenant. J'ai lu tant de romans, j'ai reçu tant de confidences, j'ai +tant vu fleurir et se faner de prétendues passions qui n'étaient que la +minauderie, l'hypocrisie des sens, que je vois clair dans mon passé... +J'étais, je vous le jure, dans ces fougues de caprices, sincère, pure, +tourmentée de ma sincérité et de ma pureté... Après cette nuit, où nous +avons veillé tous les deux, vous pour renoncer à moi, et moi pour me +décider à un aveu complet, tout eût été uni, et quand je suis descendue +pour aller au-devant de vous, dans ce parterre des roses où j'étais +certaine de vous rencontrer, je n'étais plus ni capricieuse, ni +hautaine, ni même troublée. Tout ce que les folles histoires de ma +pauvre grand'mère et les leçons sentimentales de miss Sharp avaient jeté +de fausses fleurs, de faux parfums sur ce feu clair de ma conscience, +s'était consumé, dispersé. Je serais allée à vous, en toute candeur, et +je vous aurais dit:--Louis, quand voulez-vous que je sois votre +femme?--Vous auriez bien vu dans mes yeux que je n'étais ni une +coquette, ni une méchante! Ce n'était pas l'embarras de choisir qui +m'avait fait hésiter, car du premier jour, du premier instant, je vous +avais choisi; mais je voulais me rendre digne de la simplicité que je +voyais en vous... Je me suis moquée de vos vers! J'aurais voulu les +apprendre... Vous souvenez-vous de ceux que vous avez brûlés?... J'en ai +trouvé les cendres. Savez-vous ce que j'ai fait de ces cendres? C'est +bien là une folie de jeune fille qui n'avait pas de leçons sentimentales +à recevoir de miss Sharp! je les ai délayées dans un verre d'eau et je +les ai bues!... Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela! J'ai besoin de +le dire; j'étouffe de ce passé... Ah! le passé, le passé! J'ai bien +compris qu'en consentant à venir, vous aviez une intention secrète de +dédain, de pitié superbe. Moi aussi, je voulais lutter de fierté... +Peut-être aussi espérais-je cette explication décisive. Je ne veux plus +que vous me méprisiez, et si vous avez pitié de moi, je veux que votre +pitié soit douce, comme l'eût été notre amour! + +Elle me regardait avec une supplication tendre qui pouvait me rendre +fou. + +--C'est moi qui vous demande de ne pas me mépriser, dis-je en joignant +les mains. + +--Vous, pauvre martyr! Votre supplice est plus sûr que le mien! Il vous +suit partout... Je n'ai jamais voulu aller vous entendre. Je m'imaginais +que cette éloquence qu'on admire en vous m'eût fait horreur, et tout +bas, quand on vous vantait, devant ces femmes qui s'extasiaient, je me +disais: «Le comédien!» Mais, moi aussi, j'ai reculé à mon tour devant la +tentation de vous braver. Je ne m'y serais pas trompée. En vous +écoutant, j'aurais deviné tout ce que vous avez souffert... Oh! ce +Gaston, il vous a laissé croire que j'avais accepté un rendez-vous de +lui! Souvenez-vous donc de cette minute dans le jardin, le jour des +roses cueillies! J'ai gardé trois semaines la brûlure que votre main +m'avait faite en me touchant. Ah! le misérable! le misérable! Et je +porte son nom! + +Elle se leva de nouveau, pour marcher dans le petit salon. Sa pelisse +traînait sur sa robe. Ses épaules, ses bras, sa poitrine étaient à nu. +Une lueur lactée, comme celle d'une aube, transsudait à travers sa peau +blanche. J'avais des tourbillons dans la tête; je voulus aussi me lever; +ce fut impossible. + +Elle revint à son fauteuil, sans s'asseoir et posant sa main sur le +satin du dossier: + +--Je vous ai bien cherché, reprit-elle, ce matin-là. Quand on m'eut dit +que vous étiez parti, je ne voulus pas le croire. Parti! vous! sans +m'écrire? Je suis montée à votre chambre. C'est moi qui ai porté au +vieux duc la lettre à son adresse; c'est moi qui l'ai décachetée, qui +l'ai lue, et je l'ai jetée après l'avoir lue, et j'ai couru chez ma +grand'mère.--Il est parti! lui ai-je crié.--Elle m'a vue si bouleversée, +qu'elle a eu très peur.--Qu'est-ce qui s'est passé entre vous? +m'a-t-elle demandé.--Rien! Je devais lui dire que je l'aimais, et il est +parti!--Je le lui avais dit déjà de ta part! reprit ma bonne maman. +Pourquoi est-il parti?--Nous ne comprenions pas. Je me disais:--Il +reviendra! Gaston était stupéfait; mais probablement que sa maîtresse +l'avertit bien vite des raisons de votre fuite, car il ne resta pas +longtemps étonné. Quant à cette abominable créature, je voudrais +reprendre les confidences que je lui ai faites. Il me semble que ma +douleur s'est salie en s'épanchant en elle! Comment son coeur n'a-t-il +pas éclaté sous le feu du mien? Elle a eu le courage de me voir +souffrir, et le remords ne lui a pas arraché un aveu! Comme je lui +aurais pardonné son rendez-vous, son amant! Comme notre amour eût grandi +de cette erreur! Elle m'a quittée; c'est tout ce qu'elle a pu faire. +Vous me croyez, n'est-ce pas? Je n'ai pas besoin de preuves, de témoins. +Je veux cependant vous en donner. D'abord, il me plaît qu'elle confesse +son infamie. Vous lui donnerez l'absolution si vous voulez; moi, je +l'écraserai. Et puis, je veux vous faire lire, à l'instant, ce que je +vous ai écrit, ce que je ne vous ai pas envoyé, ce que j'ai relu bien +souvent, ce que j'ai gardé par superstition... La seule superstition qui +me soit restée. Venez! + +Outre la lampe qui éclairait le petit salon, deux flambeaux à deux +branches étaient allumés sur la cheminée. Reine en prit un, et, allant à +la portière qu'elle avait déjà voulu soulever, elle entra dans son +boudoir. Je l'y suivis. + +--C'est ici que je venais pleurer, quand je pouvais pleurer, me +dit-elle. J'ai rassemblé ici tous mes souvenirs de Chavanges, mes +meubles de jeune fille. + +Elle posa son flambeau sur un petit pupitre en bois de rose, ouvrit un +tiroir, en tira quelques papiers satinés et me les tendant: + +--Lisez! + +Je tremblai en touchant ce papier parfumé qui me semblait un épiderme. + +Elle vit que j'hésitais, que je ne lirais pas; alors elle reprit ce +petit paquet de lettres, en ouvrit une: + +--Tenez, voici ce que je vous écrivais; ce que j'aurais pu envoyer à +tout hasard, à ce vieil ami, à ce maître dont vous m'avez parlé. Je me +doutais bien que vous aviez couru vers lui; mais je ne croyais pas que +vous y seriez resté... C'est une fatalité ajoutée à toutes les autres, +que cet orgueil intraitable qui m'a retenue. + +La lettre tremblait dans sa main. Je me repentais de ne l'avoir pas +prise. Me la céderait-elle après l'avoir lue? + +Un divan bas faisait le tour de ce boudoir de forme circulaire. Reine +tomba assise près du petit pupitre et m'attirant à côté d'elle: + +--Écoutez, je veux vous lire moi-même ce que je n'aurais pas pu vous +dire; mais je suis si vieille maintenant!... + +Elle essayait un petit rire tremblant, agité, en parlant. + +Sa beauté la démentait. Elle semblait seulement s'épanouir. J'obéissais, +enchaîné par un galvanisme qui enveloppait et faisait vibrer tout mon +être; je me plaçai tout près d'elle, pâle, tremblant aussi. + +Reine dans une sorte d'enthousiasme retenu, dans un délire, à demi-voix, +commença. + +Son langage de dix-neuf ans séduisait la femme de trente-sept ans. +Quelle lettre! Chaque mot, comme une goutte d'or, me trouait la poitrine +et tombait en moi, au plus profond de moi, avec un bruit doux et +pourtant sonore, et m'enivrait. + +La fière jeune fille s'humiliait et me demandait pardon. Elle me +conjurait de revenir. Elle me disait avec uns sensibilité chaste et +ardente combien je la rendrais malheureuse, en paraissant douter de sa +confiance en moi. Le mot amour n'était pas écrit une seule fois dans ces +lignes amoureuses; mais il s'en exhalait, et je l'entendais comme un +chant qui se dégage d'un accompagnement confus. + +Reine, d'ailleurs, en lisant, à son insu, dominée par la sincérité des +émotions, donnait un accent expressif aux mots les plus ordinaires. +Quand elle lisait qu'elle avait beaucoup d'estime pour moi, elle +relisait deux fois le passage, le mimait de sa bouche charmante, et les +mots devenaient des baisers flottants. + +Dans un endroit, mademoiselle de Chavanges m'avait écrit qu'elle me +tendait la main pour des fiançailles. + +Brusquement, madame de Thorvilliers s'interrompit, enleva de son doigt +sa bague de femme, et avec une colère fébrile, la jeta loin d'elle. Peu +à peu la voix de la lectrice s'élevait, et mon attention haletante me +soulevait; un délire contagieux nous rapprochait. + +Quand elle eut achevé, je pris dans ma main la main qui n'avait plus +d'anneau, je la serrai, et cette audace nous parut si naturelle, +qu'aucun des deux ne s'en aperçut. + +--Eh bien! pouvez-vous douter me dit-elle, en approchant sa tête de la +mienne. + +J'avais le souffle de sa bouche sur ma bouche. + +--Est-ce que je ne vous aimais pas d'un amour absolu? reprit-elle. + +--Oui, balbutiai-je. + +--Est-ce qu'un pareil amour n'est pas plus fort que l'abandon, la +calomnie? Vous m'auriez trahie, que, moi, je vous aimerais encore. Je +vous aurais vraiment sacrifié à cet homme que vous devriez m'aimer +encore, n'est-ce pas? n'est-ce pas? + +Elle secouait la tête et son défi brisait toute résistance. Ses yeux +profonds qui étincelaient comme des diamants noirs, attestaient une +sincérité sublime. Tout disparaissait, hors cet amour jeune, loyal, +invincible, que je lui avais demandé, qu'elle m'avait donné, et que je +n'avais pas pris. + +J'avais été fou; je le fus encore. Je m'imaginai que nous nous +retrouvions sous un soleil splendide, dans le parterre de Chavanges, sur +ce banc où je l'avais tenue dans mes bras. Le parfum des roses +lointaines me grisa d'une bouffée. J'entourai sa taille de mon bras, +comme j'avais fait; j'approchai ma bouche. Seulement, la jeune fille +s'était échappée, dix-huit ans auparavant. La femme resta... + +Voilà mon crime. Dieu me le pardonnera. Les hommes sont plus sévères, +parce qu'ils jugent la chute et qu'ils ne jugent pas l'abîme. + + + + +XVII + + +Nous nous séparâmes dans une ivresse qui nous rendait muets. Je marchais +vite pour ne pas chanceler. Je traversai la cour presque en courant. + +Dans la rue, quand la porte de l'hôtel fut fermée, je sentis +l'écrasement subit de ma vie soutenue jusque-là si fièrement. Mais je +n'en étais ni accablé, ni, à vrai dire, humilié. La chair vibrait de ce +spasme foudroyant. Si je m'étais arrêté, j'aurais peut-être voulu +rentrer, m'étaler follement dans ce bonheur qui me paraissait légitime. +Ce n'était pas moi, l'adultère! Le contrat de nos âmes avait précédé les +autres. + +On voit que je ne dissimule rien. Si la passion se justifie par la +violence même, le repentir ne se fait que par la sincérité. + +Chez moi, dans mon appartement grave, simple, empli de livres de +théologie, la mémoire du présent se refroidit vite et souffla sur celle +du passé. + +Cette illumination que j'avais emportée s'éteignit. Cette traînée +d'étoiles qui m'avait suivi, s'envola et disparut. Il ne me resta que la +perception claire, brutale, d'un petit tressaillement que j'avais +ressenti, en sortant du boudoir. + +J'avais marché sur la pelisse tombée sur le seuil et j'avais cru mettre +le pied sur un corps étendu. + +En effet: j'avais franchi un cadavre, j'avais tué un prêtre. + +Quelle nuit, après quelle soirée! + +Une lucidité implacable pénétra de toutes parts ma conscience. Je vis +distinctement la portée de ma faute, avec ses excuses atténuantes, avec +ses imprudences aggravantes. Mes sens réhabilités se taisaient. Ma +passion délivrée n'avait plus que des devoirs. + +Mais quels devoirs me restaient à remplir? Il fallait les chercher, les +trouver, les préciser dans cette nuit. Je voulais être fixé avant +l'aurore. + +Le premier point fut facile à régler. Je ne remonterais plus dans une +chaire chrétienne. Je ne voulais pas me mentir. Je n'avais plus le droit +de condamner ni d'absoudre; puisque je ne pouvais me faire condamner ou +absoudre, en confessant publiquement ma faute. + +Quand bien même mes supérieurs devant Dieu me jugeraient digne, après +une pénitence sévère, de continuer mes fonctions d'évangélisateur, je me +maintiendrais volontairement dans mon indignité. Dieu était encore plus +mon supérieur qu'un évêque, et ma conscience aurait surtout affaire à +lui. + +J'avais une complice. Devais-je la revoir? Fallait-il la fuir, comme +dix-huit ans auparavant, et cette fois l'abandon ne serait-il pas plus +cruel que le premier? Fallait-il poursuivre une revanche qui ne +s'autoriserait plus que d'un sentiment flétri? N'avions-nous pas +déshonoré notre amour? + +Malgré tout, et avant tout, je me devais, comme homme, à cette femme qui +s'était donnée à moi. Si elle voulait me suivre, je ne pouvais la +chasser. La crainte du scandale serait une félonie humaine. J'avais +failli à ma probité d'ecclésiastique; je ne faillirais pas à ma probité +d'homme et de gentilhomme. La noblesse, qui n'est plus qu'une vanité, +peut servir du moins de prétexte à certains sursauts de l'honneur ou à +certaines transactions qui en maintiennent l'apparence. + +Je redeviendrais le comte Hermann d'Altenbourg, et je resterais à la +disposition de la duchesse de Thorvilliers. Oui, c'était à elle à +disposer de moi. + +Je m'arrêtai à cette idée; je m'en garrottai le coeur; je me défendis de +penser à autre chose; je craignais presque des tentations de trop +d'humilité et de trop de repentir, dans ce moment, comme des suggestions +de lâcheté. + +Ma vie serait horrible; je le voyais; mais j'acceptais le supplice, et +le retour même de cette nuit serait un supplice. La volupté, furtivement +goûtée par une surprise si fatale qu'elle en devenait presque innocente, +ne pouvait plus être désormais qu'un poison. + +Mon amour subitement rallumé, ou plutôt subitement dégagé des cendres +dont je l'avais couvert, allait-il, devait-il s'éteindre subitement? +Étais-je le maître de mon âme? Devais-je aspirer à le devenir, au risque +d'en tyranniser une autre? Si je parvenais à me dégager de ma faute, +pouvais-je en dégager aussi facilement celle qui l'avait partagée? Sur +quelle puissance compterais-je? Mon éloquence? Ma foi? Mon amour? Il me +faudrait donc aimer encore, pour persuader à Reine de ne pas m'aimer? +Mes remords devaient s'associer aux siens, pour les soutenir, les +fortifier, mais dans la mesure qu'il lui plairait de m'imposer. +L'entraîner vers Dieu, sans la certitude de l'y amener, c'était la faire +retomber de plus haut, en lui donnant un moyen de me mépriser, sans la +guérir de son estime passée. + +J'avais bien vu que sa raison, si indépendante à dix-huit ans, ne +subirait aucun joug. Ce qu'elle avait laissé voir de soumission dans cet +aveu amené par son récit, n'était que l'attendrissement des souvenirs. +La grande dame, la femme intelligente, qui lisait tout, qui comprenait +tout, qui se mêlait à tout, dont le salon était un tribunal souverain +dans les choses de l'esprit, reprendrait toute son autorité et +l'exercerait plus despotiquement sur moi, du droit que sa chute même lui +donnerait. + +Comment songer à la plier sous le respect que je lui apporterais? +Aurais-je de l'habileté, de l'éloquence, du prestige, n'ayant plus de +vertu? et mon repentir ne paraîtrait-il pas intéressé? + +Je m'étais exposé imprudemment à l'abîme. C'était maintenant sans +illusion, sans espoir, que je devais le tenter de nouveau. + +J'attendis une partie de la journée, fuyant mes souvenirs anciens, plus +encore que les souvenirs de la veille, n'ayant plus, moi! prêtre, +convaincu de ma foi, la ressource de la prière que je conseillais aux +autres; car la prière eût été un combat, dont je ne voulais pas que Dieu +sortît vainqueur, avant mon devoir humain accompli! + +J'attendis donc, dans une anxiété ardente, l'heure de me présenter à +l'hôtel de Thorvilliers. + +Au moindre bruit, je m'imaginais qu'on m'apportait une lettre d'elle, +cri de douleur ou cri d'amour, qui m'eût repoussé ou qui m'eût appelé. + +Si en entrant je me heurtais à Gaston, que faudrait-il faire? De ce côté +encore, quelle attitude difficile et douloureuse à prendre! + +Dans ma jeunesse mondaine, j'avais plaint souvent le rôle de l'amant qui +sourit au mari trompé. Combien de fois, à Gaston lui-même, n'avais-je +pas reproché, dans la franchise et la droiture de mes vingt ans, cette +duplicité honteuse! + +Aucune subtilité ne pouvait atténuer l'infamie de cette situation. +J'aurais beau me dire que Gaston m'avait pris ma femme, pour en faire la +sienne; j'étais prêtre pour pardonner et non pour me venger. + +Je n'avais même pas la ressource de cette solution brutale qui est à la +portée de tous les hommes du monde. Je ne pouvais ni accepter de lui une +provocation, ni le provoquer. J'étais encore assez prêtre pour que le +duel fût impossible. + +Quant à lui sourire, à mentir, à feindre d'être redevenu son ami, comme +par le passé, pour jouer plus facilement le rôle plus digne que je +m'assignais auprès de sa femme, c'était une épreuve au-dessus de mes +forces. D'ailleurs, ma déchéance, qui m'abaissait au niveau de Gaston, +n'effaçait pas mon crime; ma trahison était la revanche de la sienne. + +Dans la rue, tous ces combats avaient cessé. Quand je traversai la cour +de l'hôtel de Thorvilliers, je levais haut la tête, j'affrontais la +destinée que je m'étais faite. Peut-être bien avais-je peur d'apercevoir +sur les pavés de la cour la trace de ma fuite de la veille. + +Le domestique qui m'ouvrit la porte du vestibule n'eut pas besoin que je +lui rappelasse mon nom; il me sourit humblement et mit un respect +d'adoption dans la façon de me dire: Oui, monseigneur, quand je lui +demandai si la duchesse était visible. + +Il m'adoptait comme un hôte digne de la maison. On avait, depuis la +veille, discuté, dans l'antichambre, le meilleur titre que mes bas +violets exigeaient, et j'étais au moins un évêque, pour les gens de M. +le duc. + +Pourquoi sentis-je vivement l'ironie de cette vanité qui me pesait? Je +dus rougir en recevant cet hommage. + +La duchesse était dans son grand salon. A l'annonce de mon nom, elle se +leva brusquement de son fauteuil, resta droite, accoudée au velours de +la cheminée. Elle était en robe sombre, et son visage blanc se détachait +sur une sorte d'obscurité mêlée de dorures étouffées, de tentures +éteintes, de vases pâlis. + +Le trajet me parut bien long de la porte à la cheminée. Je fus une +seconde ou deux, sans distinguer, ou plutôt, sans vouloir regarder les +yeux de la duchesse. Quand je les vis, je compris que c'était, non plus +Reine, mais la duchesse de Thorvilliers qui me recevait. + +Je la saluai: j'avançai timidement la main; ses mains restèrent +immobiles. Elle inclina seulement la tête, et sans me désigner un siège. + +--Je ne reçois que vous, me dit-elle sourdement. J'ai fermé ma porte aux +visiteurs habituels. Je suis souffrante. Je n'ai fait d'exception que +pour vous... + +Sa voix qui s'était durcie s'aiguisa: + +--C'est tout simple, un prêtre a ses privilèges, comme le médecin. Il +vient confesser ou il vient chercher des aumônes. + +Je ne pouvais me méprendre à cette menace. Je compris le sourire et le +respect de l'antichambre. C'était un commencement d'ironie, abandonné +aux valets. + +--Je vous remercie, madame, répondis-je en saluant de nouveau. + +--Il n'y a pas de quoi, monsieur l'abbé, répliqua-t-elle avec une +vivacité fébrile, presque haineuse! + +Pauvre femme! elle s'essayait à la méchanceté! elle devait avoir bien +souffert! Mon remords n'était rien auprès de celui que je sentais brûler +dans ce regard profond; à moins qu'il n'y eût seulement que le premier +embarras de la femme du monde dans cette brutalité, et qu'elle fût moins +guérie qu'alarmée. + +Je me disais cela, sans aucune fatuité, et s'il y avait un regret +égoïste au fond de mon coeur, il se dissimulait sous ma charité d'amant. + +--Je vous remercie de m'avoir attendu, repris-je avec fermeté. + +Elle ne me laissa pas continuer. + +--Ne me remerciez pas. + +Sa figure prit une expression d'angoisse et d'horreur. + +--C'est hier que vous n'auriez pas dû venir. Vous m'auriez laissé un +chagrin dont je vivais avec une fierté secrète... Je voudrais mourir de +celui que j'ai maintenant. + +--Pardonnez-moi! murmurai-je. + +Elle eut un sourire douloureux, sifflant: + +--Je n'ai pas à vous pardonner. Vous arrangerez cela à confesse! Est-ce +vous qui allez m'absoudre? + +Cette allusion amère à mon état révélait le supplice de son orgueil, et +me frappait deux fois dans ma conscience, comme homme et comme prêtre. + +Avec cette mobilité d'expression, qui était le mystère de cette femme +sincère, toujours combattue, elle adoucit un peu la voix. Elle était +admirablement féminine, blessant pour guérir et déchirant les +cicatrices, de peur de laisser les plaies se refermer sur un venin. + +--Avant de vous avoir revu, me dit-elle, j'avais essayé de vous +mépriser. Votre fuite m'était un prétexte, qui ne suffisait guère. C'est +moi maintenant que je méprise, et vous ne pouvez pas m'enlever ce +mépris-là. Que veniez-vous me dire? + +Hélas! je n'avais plus rien à lui dire. La moindre parole de compassion +lui eût semblé une raillerie, et d'autres paroles eussent brûlé ma +bouche, sans en pouvoir sortir. Je baissai la tête. + +Reine poursuivit, s'attendrissant un peu, mais avec colère: + +--Vous ne pensiez pas que j'allais vous recevoir comme une maîtresse +reçoit son amant. Mon amant! vous? Une femme de mon monde +s'accommoderait peut-être de ce roman monstrueux qui termine, après +dix-huit ans de probité conjugale, une idylle innocente! Je n'ai pas +besoin de l'attrait de ce supplice pour occuper ma vie, et je me sens +plus honnête dans l'âme aujourd'hui qu'hier. Je n'ai pas de mérité à +cela. C'est le dégoût qui me guérit. + +Elle frissonna: + +--Moi, la maîtresse d'un prêtre!... + +Je me reculai; elle me retint par un mouvement de la tête. + +--Je vous dis ce que je pense; mais ne vous méprenez pas à mes paroles. +Je suis sans doute une femme superstitieuse, malgré mes prétentions à +vaincre les préjugés! Si vous étiez le comte d'Altenbourg, un mondain +que j'ai aimé, que j'ai cru perdre, que j'ai retrouvé, aurais-je cette +brûlure et cette amertume? Peut-être bien! Je ne suis pas plus faite +pour avoir un amant, fût-il le plus à la mode et le plus excusable que, +jeune fille, je n'étais faite pour donner le rendez-vous auquel vous +avez cru! Je me suis interrogée pendant cette nuit. Je veux que vous le +sachiez; je ne vous hais point, je ne veux pas vous haïr! Si le mot +d'amour ne me semblait pas aujourd'hui une lâcheté, je vous répéterais +aujourd'hui que je vous aime. Je ne peux arracher de mon coeur le +souvenir de notre jeunesse. Ce que je déteste, ce n'est pas vous, c'est +le prêtre que j'ai tenté, c'est l'impuissance de l'honneur qui ne +préserve pas deux âmes loyales et hautes du piège où tomberait un homme +comme Gaston avec la première soubrette venue... Je ne veux plus vous +revoir; non que j'aie peur de retomber; mais je veux ressaisir, si c'est +possible, la vision de ce jeune et charmant ami que j'aimais, que +j'avais perdu, que j'accusais, que je cherchais, qu'une trahison infâme +avait séparé de moi!... Je vous en prie, laissez-moi ce souvenir. +Partez! ne me dites rien! + +Elle suppliait et, en me signifiant une séparation éternelle, elle +faisait ingénument tout pour me la rendre plus douloureuse. + +Je sentais la profondeur de mon amour à mon admiration pour sa douleur. +Nous étions si dignes de nous aimer, que nous avions le même effroi +devant le sacrilège d'une possession honteuse. Je ne pouvais lui +répondre que, moi aussi, j'essaierais de me réfugier dans le passé, car +ce refuge m'était interdit, et pendant que nous nous détachions ainsi +l'un de l'autre, en réalité, nous refaisions des liens secrets, +mystérieux, et notre double anathème contre les sens qui nous avaient +surpris n'empêchait pas que j'aurais été foudroyé si elle m'eût effleuré +la main, et qu'elle se reculait toujours un peu, dans la peur de me +toucher en parlant. + +Je cherchais un mot qui ne fût ni une effroyable galanterie, ni un +mensonge, et je tremblais en même temps de trouver un mot juste qui +l'eût satisfaite. Je ne trouvais rien. + +Il y a des circonstances où la stupidité feinte est de l'héroïsme. Je +n'avais pas besoin d'effort pour paraître stupide, et je l'étais si +candidement devant elle, que cette femme admirable, dans le désordre de +sa pudeur souillée, irritée, de son amour saignant, mais fidèle, ne se +méprit pas à mon silence, à ma stupidité, et parut m'en remercier. + +Elle reprit doucement: + +--Vous allez quitter Paris, n'est-ce pas? + +--La France aussi, madame. + +--C'est bien... Adieu! + +Sa voix tremblait. Elle desserra ses mains qu'elle avait jointes et fit +un mouvement contraint, forcé, pour m'en tendre une. Elle voulait être +brave; elle n'osa pas; ses mains se rejoignirent: + +--C'est horrible! murmura-t-elle. Je ne sais être ni implacable ni +généreuse. Généreuse! Ne serais-je pas plutôt misérable, en voulant +croire que nous pourrions vivre ici, à Paris, près l'un de l'autre, nous +revoir, parler d'amitié? Ah! nous n'avions pas mérité d'être si +malheureux!... Je vous attendais pour vous chasser... Je ne vous chasse +pas; je vous demande seulement de ne plus revenir... + +--Je vous le jure! m'écriai-je avec autant d'ardeur, que si j'avais fait +le serment de ne pas la quitter. + +--Merci! me dit-elle, merci! + +Je voulais partir; mais je me sentais enraciné dans le tapis. Il me +fallait un effort énergique pour m'en détacher. + +La beauté fière qui montait comme un parfum libre de cette âme mise à +nu, se répandait sur la beauté physique de Reine et la transfigurait. Ce +n'était plus de l'amour, c'était de l'adoration qui m'emplissait le +coeur. Je ne pensais plus à ce qui s'était passé; je ne me reconnaissais +aucun droit sur cette femme. Il m'eût semblé impossible de l'avoir +possédée. + +J'ai connu de jeunes prêtres extatiques et purs qui, trompant leurs +sens, enveloppaient d'une dévotion étrange, passionnée, une image, et +lui rendaient une sorte de culte ardent, jaloux, comme si le tableau ou +la statue leur devait une tendresse personnelle. + +Je devins devant Reine de Chavanges un de ces amoureux et ne sachant +comment lui témoigner mon repentir, ma soumission, mon amour transformé +en vénération, comment la quitter, sans lui laisser ce souvenir de +dégoût qui lui reviendrait, je fléchis le genou devant elle avec une +dévotion naïve et, les mains jointes, je la regardai, comme si j'eusse +attendu qu'elle bénît. + +Ce pouvait être ridicule. Le prêtre cédait à des habitudes qui pouvaient +précisément trahir son intention; mais c'était pourtant tout ce qu'il +m'était possible d'imaginer. + +Elle ne s'offensa pas de cette dévotion. Elle ne vit pas le prêtre dans +cet agenouillement ecclésiastique; elle l'oublia; elle fut frappée +uniquement de mon désespoir, de ma résignation. Jamais, aussi bien que +dans cette minute où, penchée sur moi, elle me sourit avec une tristesse +ineffable, je ne compris quel amour sublime nous avait été promis et +nous avions perdu!... + +Un bruit troubla cette extase. + +Reine se redressa et regarda la porte du salon qui s'ouvrait derrière +moi. Je me relevais; elle étendit la main, avec autorité: + +--Restez ainsi, me dit-elle. + +Je n'obéis qu'à demi, en me relevant avec lenteur. Je me retournai, et +marchai au-devant de l'interrupteur. C'était Gaston. + +Il eut un rire faux, moqueur: + +--Quelle scène jouez-vous? demanda-t-il. + +La duchesse lui répondit d'un air de défi: + +--M. d'Altenbourg me fait ses adieux. + +--Ah! siffla Gaston, d'ordinaire ce n'est pas le confesseur qui +s'agenouille devant sa pénitente? + +--C'est toujours l'amant, répliqua durement la duchesse, en allant +au-devant de son mari. + +Gaston devint pâle; mais le rire était une habitude si invétérée en lui, +que sa colère même ne s'en débarrassait pas. + +--Que signifie cette plaisanterie? dit-il. + +--Est-ce qu'elle ne vaut pas celle que vous avez faite, il y a dix-huit +ans, en laissant croire que je vous avais donné un rendez-vous? + +Gaston ricana, mais il blêmissait. + +--Vous avez parlé de cela? + +--Oui. + +--Alors, Louis vous demandait pardon d'avoir douté de vous? + +--Non, monsieur, c'est hier qu'il m'a demandé ce pardon-là, et c'est +hier que je le lui ai donné! + +Reine avait accentué d'une façon si terrible le mot _donné_, que je me +raidis, comme si Gaston avait compris et allait s'élancer sur moi. Mais +il ne voulait pas comprendre. Sa voix, toujours aussi claire, +s'amincissait en filtrant à travers ses dents. + +--Alors, que vous demandait-il aujourd'hui? + +--Il n'a plus rien à me demander. + +Reine dit cela avec une audace qui eût été cynique, si elle n'eût été +surtout tragique. Elle semblait aise de déchirer un mensonge de plus +autour de sa conscience. + +Gaston se refusait encore à mettre dans ces étranges paroles un sens qui +l'eût outragé. Il se laissa tomber, avec une aisance d'homme du grand +monde, dans un fauteuil, comme s'il allait assister à un spectacle. + +--Décidément, ma chère, vous jouez une charade! + +--Vous croyez? Écoutez-moi donc et vous aurez bien vite le mot à +deviner. + +Cette fois, la parole était si haute, si flagellante, que Gaston se leva +et, avec dignité: + +--Pardon, madame, c'est à M. le comte d'Altenbourg que je demanderai ce +mot-là. + +Un éclair passa dans les yeux de Reine. + +--Pourquoi ne l'appelez-vous plus l'abbé? + +--Parce que l'abbé que je surprends à vos genoux doit se souvenir qu'il +est gentilhomme. + +--Vraiment! C'est vous qui l'avez fait prêtre le jour où vous avez +oublié que vous étiez noble! + +--Madame!... + +Reine le toisa avec un incomparable dédain qui me rendit fier de la +répugnance que j'avais subie. + +--Ainsi, dit-elle, vous étiez, vous êtes peut-être encore l'amant de +miss Sharp! Ainsi, quand vous alliez chez elle, la nuit, vous laissiez +croire que vous veniez chez moi! Ainsi, vous ne m'avez épousée qu'en +exploitant un mensonge infâme! Je ne vous aimais pas comme je me sentais +capable d'aimer, vous le saviez, je vous l'ai dit; mais je m'étais +résignée follement à être votre femme, parce que j'avais besoin d'un +ami. Depuis dix-huit ans, j'ai gardé l'honneur de votre nom que vous ne +gardiez pas, comme si votre nom avait eu de l'honneur. Aujourd'hui, +veillez seul. Peut-être ne vous aurais-je pas dit ce que je pense; nous +échangeons si peu nos idées! Mais puisque vous nous surprenez, je me +trouverais indigne de vous mentir... Oui, voilà l'homme que j'ai aimé, +que j'aime, que je méritais et qui m'avait méritée! Vous vous êtes mis +entre nous! Vous nous avez volé dix-huit années de bonheur et d'honneur! +Est-ce cela qui vous donne le droit de parler haut, de menacer? Je vous +avertis, monsieur, que je n'ai pas peur du scandale; je n'ai peur que de +la vengeance qui s'est offerte à moi. Croyez ce que vous voulez! Vous ne +supposerez jamais autant d'amour et de désespoir qu'il y en a d'échangé +entre vos deux victimes!... S'il vous plaît que nous soyons plus +séparés, vous et moi, que nous ne le sommes déjà, je suis prête à +accepter la réparation. Mais, je vous en avertis, monsieur, ce n'est pas +vous qui me séparez de _lui_; nous nous sommes dit un adieu éternel. +N'en triomphez pas! Il y a plus d'amour dans cet adieu qui nous déchire +que vous n'en avez jamais rencontré près de vos maîtresses. Nous n'avons +plus besoin de nous revoir... Voilà ce que nous nous disions, quand vous +êtes entré... Cela vous paraît-il clair maintenant? + +--Très clair! répondit Gaston en saluant avec une hauteur ironique, puis +faisant un pas vers moi et toujours pâle, toujours souriant, mais d'un +sourire qui montrait l'envie d'une morsure: + +--Monsieur, on ne se bat pas plus avec un prêtre qu'avec une femme; mais +on le chasse! + +Il était près de la cheminée; il fit le geste de saisir le cordon de la +sonnette. + +Je ne bougeai pas. + +--Prenez garde! lui dit Reine. Si M. d'Altenbourg ne sort pas d'ici, +comme je veux qu'il en sorte, je prendrai son bras et je sortirai avec +lui. Vous aurez deux scandales, au lieu d'un. + +La colère que Gaston avait retenue, quand elle l'eut mis dans son tort, +s'offrait à lui maintenant qu'il pouvait couvrir sa retraite. + +Il brandit ses deux poings, et, me menaçant: + +--Je me vengerai pourtant! + +--Je m'en rapporte à vous, répliqua la duchesse avec mépris. + +--Et moi, je vous en défie, répliquai-je. + +Je crus que Gaston allait se ruer sur moi; il fit un geste; puis +brusquement nous tourna le dos et sortit du salon. + +Nous restâmes seuls pendant une minute, Reine et moi. Son beau visage +laissa tomber son masque enflammé. La douleur et le désespoir +reparurent: les nerfs se détendirent. Elle allait pleurer et ne voulait +pas je visse ses larmes. + +--Adieu, murmura-t-elle d'une voix morne, sans faire un mouvement des +yeux, de la main. + +--Adieu, répondis-je. + +Nous nous quittâmes comme deux ombres qui n'ont pas de corps à étreindre +dans un déchirement suprême... + +J'étais préparé à un guet-apens. Le duc de Thorvilliers m'attendait +peut-être dans l'antichambre. + +Je retrouvai le même domestique respectueux qui s'inclina encore, comme +devant un évêque, en m'ouvrant la porte du vestibule. La cour, la rue +étaient libres. + + + + +XIX + + +Gaston avait promis de se venger; il se vengea. + +Deux jours après cette scène, j'étais mandé à l'archevêché. Le duc +m'avait dénoncé, en m'accusant de je ne sais quelle intrigue subalterne, +honteuse. + +Il m'eût été facile de me défendre; il eût peut-être été dangereux pour +la duchesse de repousser cette dénonciation. Je ne me défendis pas. + +On voulut bien m'écrire à plusieurs reprises, par une condescendance +qu'on paraissait devoir à mes services, pour me prier de répondre aux +dénonciations dont j'étais l'objet. J'ajoutai aux griefs faux un grief +vrai, en ne tenant pas compte par une réplique polie de cette politesse. +Dès lors, on n'avait plus de considération à garder. On attendit deux +mois avant de me frapper, et, au bout de ces deux mois, la sentence me +fut signifiée. + +Je n'étais plus qu'un prêtre interdit. + +Si j'étais la victime d'une dénonciation mensongère, je n'en étais pas +moins coupable. Je pensai à ma faute, pour accepter plus docilement +l'injustice d'un châtiment mérité. + +J'étais, socialement, un assez important personnage, et j'avais, dans +l'Église, un rang assez élevé pour que cette punition ne fût, à la +rigueur, qu'une disgrâce passagère; pour qu'il me parût facile de m'en +faire relever, quand il me plairait de donner des explications, même +incomplètes. + +Je ne protestai pas; j'étonnai mes juges par mon silence. Ils me +rendaient la liberté que je me faisais scrupule de prendre moi-même, +liberté qui soulageait ma conscience, en m'imposant la règle d'une +dignité volontaire plus étroite. + +Rien dans le costume laïque que j'adoptai ne rappelait mon état. + +Je quittai Paris pendant trois mois, pour dépister des curiosités que je +n'aurais pu satisfaire, pour laisser se calmer et s'effacer ces cercles +concentriques que fait, dans l'eau qui passe, une nouvelle subite, un +scandale qui y tombe. + +Je ne m'inquiétai pas de savoir quelle interprétation on donnerait à ma +déchéance. + +J'ai su, par hasard, depuis, qu'on voulut voir une persécution contre ma +foi indépendante et la censure de quelques paroles téméraires, dans +cette interdiction. Des insinuations me furent faites pour m'attirer +dans des camps absolument hostiles. Il était tout simple qu'on me crût +disposé à me venger d'une injustice, à m'insurger. + +Je suppose aussi que, malgré la rectitude de ma vie antérieure, mes +moeurs furent calomniées. Quand j'eus le soupçon de cette ignominie, j'en +frémis. Cette fois, la malignité instinctive et routinière pouvait +effleurer la vérité. + +Je lus aussi dans un journal que ma disgrâce était une conséquence de +mon attitude aux Tuileries. + +Je n'eus jamais occasion de réfuter ces erreurs, ni même de repousser +une indiscrétion trop directe. + +Quand je revins de ce petit voyage de précaution, le bruit léger qui +s'était fait dans le monde de mes auditeurs habituels était apaisé. Les +ecclésiastiques me saluaient gravement, comme un pestiféré qui sort du +lazaret, qu'on plaint, mais dont on redoute la contagion. Les gens du +monde eurent une façon de me serrer la main qui me parut en général +bienveillante, mais dont le sens variait selon les caractères. + +Les uns me reprochaient de m'être fait prêtre, pour subir cet affront, +moi gentilhomme de si haute naissance; d'autres soupçonnaient une +histoire de femme et souriaient; d'autres, n'y comprenant rien, avaient +l'air mystérieux de gens qui ont pris l'engagement formel de respecter +un secret, même devant celui qui le sait mieux qu'eux. + +J'étais calme, en apparence, bien que je portasse en moi une angoisse +terrible, que la prière, l'étude, n'attiédissaient pas. + +Je me reprochais de subir si facilement mon expiation, de ne pouvoir +rien pour l'inquiétude dont j'étais cause. Je croyais bien n'avoir plus +d'autre sentiment qu'une compassion passionnée, attendrie; c'était +l'illusion définitive d'un amour obstiné; mais je ne pouvais l'éteindre +en moi. En tout cas, le trouble de cet amour était salutaire à porter, +et n'offensait pas ma conscience. Que faisait-elle? Comment vivait-elle? +Une femme si fière devant ce mari démasqué! + +Je m'effrayais à l'idée qu'elle pouvait se guérir par l'ironie, et je +m'effrayais davantage encore à l'idée qu'elle ne guérirait pas. + +Je ne fis rien pour la voir, même de loin. Je n'oubliais pas que j'avais +promis de quitter Paris, la France; mais je me souvenais que j'avais +fait cette promesse, avant l'intervention du duc de Thorvilliers, avant +ses menaces, avant l'interdiction dont j'étais frappé. + +Rien ne pouvait être changé à la détermination que j'avais prise. +J'avais seulement le devoir de certaines précautions, et je ne voulais +pas paraître fuir Gaston, en voulant m'éloigner de la duchesse. + +Il me fallait être prêt à un scandale si le duc se ravisait et en +provoquait un. Il fallait rester exposé à d'autres vengeances, si Gaston +ne se contentait pas de celle qu'il avait improvisée. + +Elle était excellente, cependant. Il me retranchait du monde, du mien et +de celui des autres. Je n'étais plus ni gentilhomme, ni prêtre, et, +comme homme, je devais éveiller partout la méfiance. Les déclassés ont +toujours un stigmate. + +Peut-être aussi Gaston, à qui nul détail positif, financier, +n'échappait, savait-il que je n'avais plus de fortune, et que si j'avais +gardé de quoi conserver mon indépendance, je n'avais pas les ressources +d'armer ma révolte, si je songeais à la révolte, et de reprendre +seulement l'apparence extérieure de la situation morale que j'avais +perdue. + +L'abbé Cabirand avait eu raison de me mettre en garde contre +l'imprévoyance de ma charité. + +Au défaut des rentes qui me suffisaient pour vivre, voyager, quelles +fonctions aurais-je remplies? J'aurais écrit. Mais quoi? Suspect à la +libre pensée pour mon passé, suspect aux chrétiens pour mon présent, +j'aurais été un traître aux yeux de ceux-ci, un inconséquent aux yeux de +ceux-là, pour tous un hypocrite. + +J'ai pu étudier la question des prêtres interdits. C'est une des plus +douloureuses, à tous les points de vue. L'armée a des corps +disciplinaires, pourquoi l'Église n'en a-t-elle pas? Pourquoi +jette-t-elle sans ressources des êtres qu'elle croit entachés d'un vice +à la société dont les vices mêmes leur sont familiers, et qui peuvent +difficilement y vivre, rarement s'y relever? + +Les prêtres de campagne ont la ressource de se faire cochers de fiacre, +charretiers, comme ils l'étaient dans la ferme paternelle. Mais l'homme +d'une instruction, d'une éducation supérieure, dont la société laïque +suspecte même l'abjuration forcée, que la société religieuse +anathématise, que peut-il faire pour se maintenir à son rang? + +J'ai connu d'autres prêtres frappés comme moi. Je ne veux pas savoir +s'ils avaient mérité plus ou autant que moi leur châtiment. Je n'en ai +connu aucun qui ait pu dominer sa déchéance, et j'en ai connu un grand +nombre qui ont roulé plus bas, faute d'avoir trouvé dans l'Église, qui +les frappait, un encouragement à remonter, dans la société civile, un +secours qui fût d'accord avec la dignité de leur conscience. + +Je me permets ces réflexions, parce que j'espère être lu par ceux qui +songent ou doivent songer, par devoir, à l'imperfection des lois +humaines... Qu'on me les pardonne! Elles ne sont pas d'ailleurs, au +point de vue de ma confession, un hors-d'oeuvre. Elles précèdent le récit +des difficultés nouvelles, des tortures qui m'attendaient. + +J'étais décidé à voyager, à écrire mes voyages, à m'intéresser à quelque +oeuvre de découvertes lointaines, à devenir un missionnaire de la +science, puisque je ne pouvais plus l'être de la foi. En attendant, je +passais mes journées dans les bibliothèques, à augmenter cette curiosité +d'apprendre, qu'on appelle le savoir, à me procurer toutes les notions +indispensables pour le but que j'aurais choisi. + +J'ajouterai, afin d'en finir avec cette phase de ma vie, et pour ne rien +omettre, sans avoir à m'étendre sur ses tristesses, que je continuai +toutes les pratiques de l'état religieux. + +Je dis cela, pour qu'on sache bien que je restais soumis, et non pour me +vanter. Les douleurs nouvelles qui m'étaient réservées, les difficultés +de la tâche que j'allais avoir à remplir devaient s'accroître et se +compliquer de cette fidélité même, tout à la fois instinctive et +volontaire, du prêtre interdit. + +Peut-être, en croyant rester fidèle à Dieu, n'étais-je fidèle qu'à +l'amour! Le besoin de sacrifice me consacrait de nouveau, et je ne +priais pas pour moi, sans prier en même temps pour elle. L'homme sincère +ne peut se définir et se contenir dans une formule. A mesure que je +m'étudie, même à mon âge je me découvre des dessous inconnus. L'unité de +l'âme est comme l'unité du monde: l'harmonie de milliers de petits +mondes qu'on ne finirait jamais d'analyser, de subdiviser. + +Je m'étais assigné un an de délai, avant de partir. + +Un soir d'hiver, huit mois environ après ma dernière entrevue avec la +duchesse de Thorvilliers, j'étais dans mon cabinet de travail; je +lisais, pour prendre sur ma nuit tout ce que je pouvais enlever à mon +insomnie habituelle, quand on sonna à ma porte. J'étais seul. Très +surpris d'une visite à pareille heure (il était près de minuit), moi qui +recevais si rarement des visites dans le jour, j'allai ouvrir. + +Je me trouvai en face d'un vieillard de grand air, de tenue un peu +pareille à la mienne, qui me demanda si j'étais le comte d'Altenbourg. + +Je remarquai qu'il avait eu une légère hésitation, comme s'il avait pu +être tenté de dire: l'_abbé_ d'Altenbourg. + +Je l'introduisis, et, quand je lui offris un siège: + +--Non, monsieur, me dit-il gravement, nous n'avons pas le temps de +causer, je viens vous chercher. + +J'eus peur, et je le regardai. Mon regard l'interrogeait. + +--Je suis le docteur X... me dit-il. + +Je connaissais son nom, c'était celui d'un médecin célèbre. + +Il ajouta, avec une nuance de respect qui me toucha et m'effraya: + +--Nos professions se ressemblent, monsieur... J'ai reçu une confession +qui nous associe à la même oeuvre. + +--Que se passe-t-il? balbutiai-je, et, ne me contenant plus devant cette +sympathie si touchante, si discrète dans sa gravité, sentant un frère +dans ce médecin confesseur: + +--Elle est malade? m'écriai-je. + +--Très malade. Oui, monsieur. + +--Elle veut me voir? + +--Tout de suite. + +--Partons! + +--Ma voiture est en bas. + +Pendant que je m'apprêtais à la hâte, le docteur, qui trouvait tout +simple ce qui s'échangeait de paroles étranges entre nous, me disait, +pour empêcher le silence: + +--J'ai eu de la peine à vous trouver. Je craignais aussi que vous ne +fussiez absent. On m'avait dit que vous deviez être loin de Paris. + +J'étais prêt; j'ouvris ma porte, j'éteignis ma lampe. + +--C'est à l'archevêché qu'on m'a donné votre adresse, ajouta le docteur +en prenant la rampe de l'escalier. + +Il disait tout cela avec bonhomie. Mais ce grand savant était plein de +précautions pour les blessures. Il tenait sans doute à me persuader +qu'en apprenant mon secret, il avait appris aussi la rigidité de ma vie. +Reine de Chavanges n'avait pu lui dire où je demeurais; elle me croyait +parti. Il n'avait pas craint d'aller à l'archevêché s'informer de la +demeure d'un prêtre qui pour lui n'était pas déchu. + +Je ne pensais pas à ces délicatesses; je les sentais instinctivement. + +Nous descendîmes en silence. Quand nous fûmes assis dans le coupé, +j'aurais dû, j'aurais voulu interroger le docteur. Je n'osai pas. +J'étais épouvanté de ce qu'il pouvait me répondre et j'aimais mieux +cette torture vague. + +Dans l'angoisse d'une tendresse qui recevait le droit de se manifester, +je songeais qu'elle était bien malade, qu'elle était en danger, que +j'allais la revoir; qu'il me fallait obtenir de Dieu son salut, puisque +le médecin se sentait vaincu et venait me chercher comme auxiliaire. + +Deux ou trois fois, pendant le trajet, je me tournai vers le docteur, +pour lui demander un renseignement sur la maladie de la duchesse; chaque +fois j'hésitai. + +A quoi bon connaître le mal qui la tuait? Elle allait mourir; elle +mourait de notre faute; elle m'appelait; tout ce qu'il y avait de +terrible et de précis tenait dans cette idée. Je n'avais pas besoin d'en +savoir plus. + +Sans que je m'en aperçusse, je laissais venir à mes lèvres, non ce que +je voulais demander, non pas même ce que je croyais penser, mais +l'arrière sentiment qui s'agitait en moi, et je répétais à mi-voix: + +--C'est horrible! c'est horrible! + +Le docteur mit sa main douce et froide sur la mienne. + +--Du courage, monsieur. + +Pourquoi ne me disait-il que cela? Il n'espérait donc plus rien? + +J'eus alors la hardiesse désespérée de lui demander le nom de la +maladie. Il me le donna. Je ne le compris pas, si je l'entendis. C'était +un nom technique, scientifique. Je secouai la tête, comme si ce terme +mettait une lueur dans mon esprit, et je retombai dans le bercement de +ma terreur vague. + +Au bout de dix minutes, nous étions à la porte de l'hôtel. + +Le marteau me retentit au coeur, quand le docteur le laissa retomber. + +La cour était sombre; la lanterne du vestibule n'était pas allumée; +aucun domestique de l'antichambre n'attendait. + +Seulement, quand le docteur eut ouvert la porte vitrée du vestibule, une +lueur apparut dans les hauteurs d'un escalier solennel, puis descendit +en s'élargissant. + +Une soeur de charité, de celles qui veillent les malades, parut, tenant +une bougie. + +--Eh bien? demanda le docteur. + +--Toujours dans le même état; peut-être la fièvre est-elle moins forte. +Madame la duchesse a entendu venir la voiture et m'a envoyée au-devant +de ces messieurs. + +Je crus que cette religieuse allait reconnaître en moi un prêtre. Mais +la sainte fille n'avait sans doute jamais eu le temps de venir à mes +sermons, et elle ne songeait pas à m'examiner. + +Elle passa devant nous, en nous éclairant, monta jusqu'au premier étage, +et, avant d'ouvrir la porte d'une chambre, sur un vaste palier, elle dit +tout bas, en montrant une autre porte plus petite, à côté: + +--Je serai là, monsieur le docteur. Après la consultation, s'il y a une +ordonnance à faire faire, ces messieurs n'auront qu'à me sonner. + +Elle me prenait pour un médecin, ou bien on avait pris la précaution de +lui mentir. + +Elle ouvrit la porte, et, d'une voix douce, s'adressant à la malade: + +--Madame, ce sont MM. les docteurs. + +Puis, faisant une révérence, elle passa devant nous et nous laissa. + +La chambre était éclairée par une lampe posée en arrière du lit, qui +occupait le milieu de la pièce; un abat-jour jeté sur le globe +adoucissait la lumière et la rendait flottante; mais on voyait bien le +grand lit à colonnes, de la Renaissance, et, se détachant sur l'oreiller +blanc, le visage de madame de Thorvilliers. Les yeux avaient leur +flamme, battue d'un souffle intérieur qui l'attisait jusqu'à l'épuiser. + +Cette clarté fixe, dans cette lumière ambiante et voilée m'attirait. Je +m'avançai sur le tapis épais de la chambre, comme si j'avais marché sur +une nuée; je n'avais pas, dans cette minute, la notoriété du réel. Mes +sentiments entiers, confondus, s'exhalaient de moi avec ce mélange de +passion et de mysticisme que les diversités de ma vie leur avaient +donné, et me soulevaient. + +J'en atteste Dieu qui ne m'a jamais abandonné, j'en atteste l'innocence +de ma fille, je ne veux rien écrire qui ne soit à l'honneur d'un amour +purifié, et je me trouverais misérable pourtant de profaner en moi le +caractère indélébile du prêtre. Il me faut avouer que le prêtre et +l'amant ne faisaient qu'un, en entrant dans ce sanctuaire où la mort +mettait sa solennité, et que rien de sacrilège ne battait en moi. + +Le docteur était resté un peu en arrière. + +Reine me regardait venir, avec un sourire qui tremblait sur sa bouche et +une fièvre menaçante dans les yeux. + +Comment se pouvait-il qu'elle fût mourante? Elle était si belle! Mais +dès que je me fus approché de son lit, dès que, se tournant avec effort +de côté, elle m'eut indiqué par ce mouvement un fauteuil placé près du +chevet, je vis bien que la fièvre seule la soutenait, et que cette vie +qui rayonnait encore en elle n'était que la palpitation suprême d'une +âme qui concentre tous ses rayons avant de s'envoler dans un éclair. + +J'avais le coeur rempli d'une immense pitié et d'un incommensurable +amour; mais je ne songeai qu'à pleurer, qu'à laisser voir lâchement ma +terreur. Je voulus m'agenouiller, et, comme sa main moite était tendue +vers moi, je la pris doucement et la baisai. + +Mais en appuyant ses doigts sur ma bouche, Reine me repoussait et me +défendait de me prosterner. Elle non plus, ne voulait pas que la mort +dominât l'amour qui avait cette dernière minute, avant l'infini, et mît +trop de solennité dans cette effusion humaine. + +--Je suis heureuse... bien heureuse de vous voir, me dit-elle d'une voix +oppressée. Je me reprochais de vous avoir dit de partir. Merci de +m'avoir désobéi. + +Elle laissa retomber sa tête qu'elle avait levée. Le docteur s'approcha +du lit, lui prit le poignet, tâta le pouls, se baissa pour regarder de +plus près la dilatation de la pupille de ces yeux éclatants. + +La malade devina l'intention de cet examen. + +--Je souffre moins, docteur. Je ne veux pas souffrir. Il est inutile de +me mettre encore du poison sous la peau... Merci... Vous avez été bien +bon... Quel dommage que vous ne puissiez pas me ramener aussi, moi! + +Elle voulut agrandir son sourire, mais un tressaillement de la douleur +l'interrompit. Un spasme fit trembler sa bouche, ses yeux se voilèrent; +elle mit les deux mains sur sa poitrine, les appuya, comme pour empêcher +le mal de monter jusqu'au coeur, et, après une minute, rouvrant les +paupières: + +--Pourquoi me plaindrais-je? Docteur, vous me donnez plus que la vie... +Écoutez-moi, mon ami. J'ai des choses bien sérieuses à vous dire. + +Elle m'attira d'un geste du doigt, je me penchai; sa voix était +haletante; une convulsion l'entrecoupait: + +--J'ai voulu vous voir. Il vous eût été trop pénible d'apprendre par une +note de journal que j'étais partie; comme vous avez appris autrefois que +je vous avais été infidèle... Vous pouviez me supposer des idées que je +n'ai pas... Je suis aujourd'hui ce que j'étais la première fois que nous +nous sommes vus. Il n'y a plus de danger à vous dire que je vous aime +tout autant... sinon plus qu'au premier jour... Vous entendez, +docteur... Il faut que vous entendiez cela... Ne vous éloignez pas, pour +ne pas entendre... Quand je vous ai tout avoué, vous avez reconnu que +cet amour loyal, vrai, qu'on a trompé, volé, était légitime... La faute +qui nous a unis doit-elle nous séparer à jamais?... Il me faut bien +croire maintenant que nous nous rejoindrons. Je veux revivre, pour me +dédommager de la vie infâme qu'on m'a faite ici... + +Elle fut interrompue par une douleur plus vive; mais, la surmontant avec +un courage de martyre: + +--Il faut que je me dépêche... J'ai écrit à miss Sharp, j'ai voulu avoir +sa confession... La voici, aussi sincère qu'on peut l'espérer d'une +vieille fille qui a respiré et exhalé l'hypocrisie toute sa vie... + +Elle avait devant elle, sur la couverture, une lettre, qu'elle me +tendit. + +Je ne voulais pas la prendre. Que m'importait miss Sharp! Elle insista: + +--Il faut que vous la preniez; que vous la gardiez!... C'est la seule +arme que je puisse vous léguer, et il faut que vous soyez armé! + +A ce moment, derrière le rideau qui retombait sur un des côtés du lit, +un petit cri se fit entendre. + +Je me dressai debout à cette voix, à ce vagissement. Une morsure au sein +m'aurait arraché un cri de douleur, si j'avais été capable d'autre chose +que d'une stupeur muette, d'une sorte de joie foudroyante, d'une +révélation paternelle qui m'envahit par toutes les veines. + +Instantanément, je compris pourquoi j'étais là. + +Mon effarement était si vrai que Reine dit au docteur: + +--Comment! Il ne savait donc pas?... + +--Non, répondit le médecin avec bonhomie, M. d'Altenbourg ne m'a pas +interrogé... D'ailleurs, nous n'avons pas eu le temps... + +En disant cela, le docteur faisait le tour du lit et allait à un berceau +que le rideau cachait; et, pendant que, haletant, suant d'une angoisse +sublime, je regardais Reine qui s'efforçait de sourire à mon émotion +comme à une découverte de plus qui nous unissait, le médecin revint à +moi tenant un enfant. + +--C'est une fille, me dit-il en la posant dans mes bras. + +--C'est notre fille! murmura Reine de Chavanges. + +Je regardais ce petit être qui cessait de pleurer, distrait par le +mouvement. Un besoin terrible d'adoration, d'assouvissement, de +tendresse me pénétrait; mon coeur fondait dans ma poitrine; je la +baptisai d'une larme. + +J'approchai ma bouche timidement de cette petite bouche si frêle; j'y +mis un baiser qui lui communiquait toute mon âme, et, avec un égoïsme +qui n'enlevait rien pourtant à ma douleur, je pensai en moi-même: + +--Vous êtes bon, mon Dieu! + +On ne sait jamais tout ce que peut contenir de pensées un éclair si +profond. + +J'entrevoyais un but nouveau, un devoir, une protection, un supplice +nouveau à compter dans la vie et je m'extasiais. + +Ma fille recommença à crier. Je la tenais mal sans doute. Mes lèvres +impies ne s'étaient pas faites assez chastes, assez douces pour ce +baiser. Une porte s'ouvrit, la porte de la chambre où la religieuse +attendait l'issue de la consultation. Elle pensait bien que la +consultation n'était pas finie; mais l'enfant l'interrompait, et elle +venait chercher l'enfant pour la remettre à la nourrice. + +Cette religieuse emporta l'enfant d'un prêtre avec une tendresse naïve, +qui se fût étrangement changée en horreur, dans ce coeur simple, si elle +avait pu soupçonner la vérité. + +Je retombai dans le fauteuil et je pleurai, dès que ma fille eut +disparu. + +--Oui, reprit Reine d'une voix plus faible et plus agitée, c'est notre +fille. C'est pour elle encore, c'est pour elle surtout que j'ai voulu +vous voir. Le duc ne s'y est pas trompé, et le doute d'ailleurs n'était +plus possible pour lui. Il s'est arrangé pour n'être pas ici... Il a un +prétexte pour voyager en Italie... Il saura du même coup qu'il est veuf +et père... Il ne désavouera pas cette enfant; il ne peut pas la +désavouer... L'orgueil lui donnera la force de mentir. Quant à moi, je +ne peux pas infliger au duc de Thorvilliers une honte, qui serait +peut-être un acte de justice... Ah! si je devais vivre, peut-être lui +disputerais-je notre enfant. Pauvre petite fille! Il ne la tuera pas! Il +lui laissera donner les soins qu'on donnerait à son enfant. Le duc sait +que je me suis confessée au docteur et que j'ai constitué ce grand +honnête homme le gardien de ma fille. Vous ne serez pas trop de deux +pour veiller sur elle... Le docteur a de grandes occupations. Vous, vous +ne penserez qu'à cela. Le duc aura toujours peur d'un scandale... Voilà +ce que je voulais vous dire... Le reste n'est plus rien! + +La voix de Reine s'éteignit en finissant. Elle parut subitement épuisée; +sa tête retomba plus lourdement sur l'oreiller. Le docteur fronça le +sourcil, se pencha sur la malade, l'examina, et se tournant vers moi me +regarda, sans dire un mot. + +Quel regard effrayant dans son calme! Le médecin réclamait la place pour +lui seul, et m'avertissait de partir. Tout ce qui était humain était +fini; l'autre mystère allait commencer. Je n'avais aucun droit légitime +d'y assister. + +Pouvais-je obéir facilement? Il me semblait que j'étais le médecin, +puisqu'il était le confesseur, et que c'était moi qui la retenais, qui +la retiendrais dans la vie. + +Il devinait évident que le mal, sinon interrompu, du moins retardé par +la volonté de Reine, et, je l'ai su, par des piqûres de morphine, allait +redoubler. Il y a des luttes qu'on ne recommence pas contre la mort, Je +vis pourtant que le docteur songeait à renouveler les piqûres +bienfaisantes, mais je vis aussi qu'après avoir regardé les yeux de la +duchesse, il hésita. + +Elle eut conscience de cette hésitation. Dans le trouble qui commençait, +dans l'hallucination qui précédait la nuit cérébrale, elle redit, en +donnant un autre ton à ses dernières paroles: + +--Plus rien! N'est-ce pas, docteur, plus rien? C'est fini. + +Chose horrible! en même temps que son regard divin se noyait dans une +brume, sa voix au timbre d'or s'alourdissait, s'épaississait dans un +balbutiement sourd. + +--Ah! je souffre! dit-elle. C'est bien dur de mourir, et pourtant c'est +bon! + +Elle eut une seconde d'assoupissement; puis elle tourna la tête à droite +et à gauche, regardant, cherchant à voir; mais un voile s'amassait sur +ses yeux. Ses prunelles dilatées m'enveloppèrent sans m'étreindre. Tout +lui échappait. + +Je ne pus retenir un murmure d'épouvante: + +--Docteur! docteur! + +Comme si j'avais eu besoin de rappeler son devoir à ce grand médecin! + +Il me rappela le mien, en levant les yeux au plafond. Je tombai à +genoux; mais j'oubliais que j'étais prêtre; savais-je encore que j'étais +chrétien? J'étais tremblant devant ce supplice qui m'apparaissait comme +une péripétie dernière d'un meurtre accompli par moi. Je voyais pâlir, +et pour ainsi dire se dissoudre dans une vague blancheur, ce beau visage +dont j'aurais voulu retenir sous mon regard les lignes délicates et +superbes, le rayonnement même fiévreux. + +J'étais désespéré et je n'étais que désespéré. + +Reine ne reprit plus connaissance. Il y a de ces chutes subites dans les +crépuscules que la volonté prolonge. La mort a de ces revanches +soudaines, sournoises, après avoir cédé. + +A plusieurs reprises, le docteur, tout en donnant à la malade ces soins +inutiles qui sont les dernières piétés de la science envers l'inconnu, +me toucha l'épaule pour m'avertir de me retirer. + +Mais je ne comprenais pas. J'attendais, ou l'irréparable ou le réveil. +Je ressaisissais dans ma mémoire, je retenais les paroles que Reine +avait prononcées quelques minutes auparavant, comme si elles eussent été +emportées à demi déjà dans un lointain qui me les volait. Je voulais, +lui parler à mon tour, l'évoquer, la ressaisir. Si j'avais pu, si +j'avais osé lui dire ce que j'avais dans l'âme, peut-être bien qu'elle +eût hésité à mourir. Sa main n'était pas froide; je l'empêcherais de se +refroidir sous ma bouche. Il était impie de songer à me renvoyer, tant +que sa main ne serait pas refroidie. + +Devant l'obstination de ma douleur, le médecin fut obligé de devenir +clair, catégorique; il me dit avec autorité, mais doucement: + +--Votre place n'est plus ici, monsieur... Voulez-vous dire à la +religieuse d'entrer? + +J'obéis. Je me levai, je reculai. Le docteur en prenant ma place, en se +penchant de nouveau sur la malade, me la cacha. Je reculai jusqu'à la +porte de la chambre qui communiquait avec celle de la nourrice. + +La religieuse, tout en étant prête à entrer dans la chambre de la +malade, regardait ma fille qu'une belle paysanne allaitait. Elle fut +frappée de ma pâleur et comprit. + +--Ah! la chère dame! murmura-t-elle en froissant son chapelet, a-t-elle +demandé un prêtre? + +Elle passa vivement devant moi, referma la porte, me laissant devant ce +groupe de la nourrice et de mon enfant. Je ne pouvais pas pleurer. +Cherchant à me retenir à une image vivante, je contemplai ce pauvre +petit être qui m'était légué. + +La nourrice, gênée de cette contemplation et troublée de ce qui se +passait de l'autre côté de la porte, me dit, croyant parler à un +médecin: + +--C'est un grand malheur qu'une si jolie petite fille qui ne demande +qu'à vivre fasse mourir sa mère; elle a pris le sein tout de suite! + +Ces mots me donnèrent le frisson. J'étais condamné à ne pouvoir +prononcer une parole. Je me retournai vers la chambre de Reine. Mais de +quel droit, maintenant, en aurais-je franchi le seuil? Le masque de +médecin ne pouvait plus me servir; on n'avait besoin que d'un prêtre, et +je n'étais plus prêtre! Je n'osai rester. + +Je ne sais comment je sortis, sans tomber à genoux, pour demander pardon +à ma fille de la vie qu'elle recevait, pour demander pardon à la mère de +de la mort que je lui avais donnée. + +Je m'en allai, à tâtons, dans cet appartement obscur, courbé sous ma +douleur, la retenant; je gagnai l'escalier et je le descendis, +m'arrêtant à chaque marche, m'imaginant qu'on allait me rappeler, que +Reine n'était pas mourante, qu'elle avait encore des choses à me dire. +Ou bien, espérant qu'on me heurterait, qu'on me chasserait comme un +intrus, comme un meurtrier. J'avais besoin d'être frappé physiquement, +d'être insulté. Ce coup invisible, ce châtiment silencieux était trop +lourd à porter. + +Au bas de l'escalier, sur la dernière marche, dans la nuit, je m'assis +et j'attendis; puis, entendant du bruit au premier étage, voyant +reparaître une lueur semblable à celle qui nous avait accueillis, je me +redressai, je traversai le vestibule et la cour, m'évadant de la mort de +Reine, comme je m'étais évadé de son amour. + +La porte cochère était entr'ouverte, une lumière était allumée dans la +loge du concierge. Quelqu'un était sorti en courant; sans doute, la +religieuse avait envoyé chercher le prêtre. Je ne voulus pas le +rencontrer; le jour eût reparu soudainement pour me dénoncer à lui. + +La voiture du docteur était toujours à la porte: j'y montai, et là, +enfermé, bien seul, j'eus la force de pleurer comme j'avais pleuré +dix-neuf ans auparavant, dans le jardin de Chavanges, quand je croyais +tout perdu; comme j'avais pleuré, huit mois auparavant. + +Je restai une heure dans cet abandon, secoué de remords qui m'entraient +comme des pointes aiguës dans toutes mes fibres, secoué de désespoirs +qui alternaient avec mes remords, me trouvant odieux de vivre, +puisqu'elle mourait par moi, et m'étonnant tout ensemble que Dieu permît +cette mort, et qu'il eût ainsi châtié un amour dont il avait vu la +pureté primitive et la sincérité. + +La glace de la voiture était levée; je vis passer à plusieurs reprises, +comme à travers un brouillard, des ombres qui entraient dans l'hôtel ou +qui en sortaient... + +Au bout d'une heure de cette torture, le docteur ouvrit la portière. + +--Je pensais vous trouver là, monsieur l'abbé, me dit-il avec la même +douceur, mais en me traitant maintenant de prêtre, et non plus d'homme +du monde. + +Espérait-il ainsi me donner plus de courage? Croyait-il nécessaire de me +rappeler que je devais élever ma douleur et l'idéaliser? + +--Elle a bien souffert? demandai-je à voix basse. + +Je ressemblais à un de ces meurtriers qui ont la curiosité de leur crime +et qui retournent au cadavre, pour en mesurer la plaie. + +--Non, me répondit le docteur, elle avait presque fini de souffrir quand +vous êtes venu. Le cerveau est si vite atteint! Je suis étonné de la +lucidité qu'elle a gardée, pendant une partie de votre visite. + +La voiture partit; le docteur me reconduisait. + +Il me donna en route des explications, que j'écoutai cette fois et que +je compris, sur la maladie de la duchesse. Ces détails techniques, +douloureux pour tout homme qui les eût reçus à propos d'une femme +ardemment aimée, l'étaient doublement pour moi, prêtre, en dénudant une +fois de plus la pudeur de mon amour. Je dus apprendre, malgré les +précautions du récit, que cette grossesse tardive avait rendu plus +difficile la délivrance. Depuis plusieurs mois, Reine était malade. Le +docteur avait redouté qu'elle ne pût atteindre le terme ordinaire; elle +l'avait devancé d'un mois. Pendant deux ou trois jours on avait espéré +le salut; puis une péritonite était survenue, que les médecins les plus +exercés, réunis en consultation, n'avaient pu conjurer. + +Le docteur essayait de lasser ma douleur par les détails mêmes. + +Quand je fus arrivé à ma porte: + +--Je reviendrai vous voir demain, me dit-il avec bonté. Vous êtes mon +malade, vous m'êtes confié. Nous avons aussi à nous concerter pour le +legs qui nous a été fait... J'ai envoyé, cette nuit même, une dépêche au +duc. Il est convenable qu'il revienne. J'oserai lui dire bien des +choses... Quant à vous, je ne vous demande pas d'avoir du courage. Vous +en avez. Voulez-vous me permettre seulement, à partir de cette nuit, de +vous considérer comme mon ami... comme mon enfant. Puisque je suis le +grand-père de cette petite fille, il faut bien que vous soyez mon fils. + +Je répondis par un sanglot cette effusion cordiale. Je crois me rappeler +que le docteur me serra dans ses bras, me secoua... Je montai chez moi +en haletant, et enfermé, libre, je pus laisser rugir tout à son aise mon +effroyable douleur. + + + + +XX + + +Je ne dois plus que la confession de mes inquiétudes paternelles. + +Je me suis cru obligé de raconter, en détails, l'histoire de cette +paternité coupable. Mais j'ai tenu à montrer comment elle devait +inspirer de pitié. J'ai eu peur si souvent d'avoir besoin de m'adresser +à des coeurs, farouches dans leurs vertus ou leurs préventions, qui +verraient, d'abord et surtout, dans ma fille, un scandale monstrueux, +que j'ai toujours eu la crainte d'oublier une excuse concernant sa +naissance. + +Ce n'est pas mon pardon que je plaide, c'est celui de cette chère et +belle innocente. + +J'ai abrégé, j'ai refroidi bien des confidences dont je n'ai montré que +la cendre, dont j'ai gardé le feu... + +On me dispensera donc de raconter ma douleur, mon deuil, mon remords, +mes visites au tombeau de la duchesse de Thorvilliers, si vite abandonné +par ceux qui le firent bâtir fastueux et mensonger. + +Tout ce côté sombre de ma vie, saignant encore, je le garde. Il est +inutile au but que je veux atteindre. J'ai tant à parler de ma fille, +que je ne parlerai plus autant de moi. + +Je le répète, si j'écrivais un livre, j'aurais quelques chapitres de +mélancolie à ajouter, et pour ceux qui veulent dans les histoires +romanesques, invraisemblables à force de vérité, autre chose que +l'extraordinaire dans les événements, c'est-à-dire un intérêt +philosophique, cette analyse du veuvage d'un prêtre, qui acceptait la +paternité comme une grâce et une expiation, cette analyse-là serait +curieuse à faire, curieuse à lire. + +Mais il suffit aux hommes discrets et graves qui doivent lire +spécialement ces pages, de savoir que, si je fus accablé de ce malheur, +j'eus bientôt repris le courage, l'énergie, l'activité nécessaires pour +veiller sur mon enfant. + +Le duc joua convenablement son rôle. Il revint assez à temps pour les +funérailles; il eut l'apparat d'un très grand deuil. + +Le docteur, dans plusieurs conférences, régla avec lui ce qui concernait +la petite fille, et le duc parut très reconnaissant au grand médecin de +la peine qu'il acceptait. Il s'excusa, pour sa part, de ne pouvoir +garder près de lui _son_ enfant. Il n'avait ni mère, ni soeur, ni +cousine, aucune parente à qui il pût la confier. Tous les arrangements +que le docteur prendrait, et qui seraient compatibles avec le nom de +Thorvilliers, avec l'affection légitime d'un père pour sa fille, avec la +fortune aussi dont l'enfant héritait et dont il avait à régler l'emploi, +étaient acceptés d'avance. + +Il ne voulait certes pas qu'on mît vulgairement en nourrice la fille du +duc de Thorvilliers! Mais il consentit à ce qu'on louât pour elle, aux +portes de Paris, à Meudon, dans une situation particulièrement salubre, +une jolie villa; qu'une dame présentée par le docteur, eût la direction +de cette _nursery_ élégante. Il prit lui-même la peine de visiter une +fois l'installation, trouva tout parfait, et déclara qu'il pourrait +repartir désormais sans inquiétude. Les intérêts qu'il avait en Italie +nécessitaient son prompt départ et servaient sa douleur. + +Il comptait bien, d'ailleurs, recevoir du docteur des bulletins +réguliers sur la santé de la petite fille; tous les mois, ce serait +assez. + +Je ne sais au juste tout ce qui fut dit dans ces conférences courtes, +hâtives. Je crois qu'il fut inutile au médecin d'exercer aucune +pression, ni de faire aucune allusion à ce qu'il savait. + +Le duc, convaincu de la fermeté, de l'habileté, de la discrétion du +savant, n'eut pas la maladresse d'hésiter, et ne joua que tout juste ce +qu'il fallait pour la comédie sentimentale et paternelle à laquelle sa +première fourberie le condamnait. + +Quant à moi, je n'apparus pas dans ces explications. Qu'étais-je? Une +nuée qui avait contenu un orage, un fantôme de nuée vide et éraillée qui +flottait à l'horizon. Il ne convenait pas au duc de s'inquiéter de moi, +de paraître rien prescrire ou rien défendre qui me concernât. + +J'ai dit que l'enfant de la duchesse héritait de la grande fortune qui +n'avait pas été adjugée par contrat au duc de Thorvilliers. Gaston, pour +épouser cette riche héritière prévenue contre lui, avait dû se défendre +d'un calcul d'intérêt. Il l'avait pris de très haut, quand le vieux +notaire de la famille de Chavanges s'était excusé pour des conditions +qui étaient traditionnelles dans la famille. + +Ce désintéressement, assez habile dans le présent, et qui ne pouvait +être préjudiciable dans l'avenir que si le duc n'avait pas d'enfant, +avait été pour Reine une des raisons déterminantes de ce mariage. La +jeune fille qui se croyait trahie, méconnue par moi, s'était dit +qu'après tout Gaston était moins ambitieux de fortune qu'elle ne l'avait +cru. Elle l'estima presque de n'avoir pas été un spéculateur, le jour où +il avait conduit à l'autel l'amie d'enfance, l'admirable créature qu'un +grand désespoir lui donnait à consoler. + +Cette résignation du duc à un contrat qui limitait sa gestion des biens +de la duchesse, facile au début, devint bientôt forcée. La duchesse, en +se réveillant de ce sommeil douloureux de son âme, pendant lequel elle +s'était livrée à un homme qu'elle n'aimait pas, n'avait pu songer à +corriger par des libéralités dont elle avait gardé le droit, ce qu'il +avait pu y avoir de rigoureux ou d'injuste dans les précautions du +contrat. + +Gaston avait donc un intérêt positif à être père. La crainte d'un +scandale et d'un ridicule désastreux, qui se mêle toujours aux plus +tragiques aventures conjugales, ne l'eût pas arrêté, que la raison +économique l'eût fléchi. C'était à son orgueil à s'arranger avec sa +résignation. + +Si Gaston songeait à moi, s'il pouvait me supposer (ce qui eût été bien +invraisemblable de sa part) une tendresse paternelle capable de me +pousser au rapt de mon enfant, il était si sûr de sa force, si certain +de n'avoir qu'à étendre la main, qu'à faire un signe pour écraser le +prêtre interdit, qu'il ne craignait rien. D'ailleurs, le docteur était +ma caution, et puis Gaston pouvait me haïr, mais il ne pouvait pas ne +pas m'estimer. + +Il est plus facile de duper son coeur que sa raison, de s'infiltrer la +haine que le mépris. + +--Me haïssait-t-il? me hait-il? Je n'en sais rien. + +Tout homme d'esprit a un fonds inaltérable de justice qu'il violente, à +son gré, mais qu'il ne peut méconnaître. Voilà pourquoi il y a toujours +une ressource pour la vertu avec un coquin spirituel qu'on peut +convaincre, et pourquoi il y a-t-il toujours aussi un danger permanent +pour l'innocence devant l'égoïsme avisé qui ne veut pas qu'on le +persuade. + +La méchanceté est une des formes de l'ignorance, et souvent une des +feintes de l'esprit. La brute se satisfait; l'homme d'esprit se +contraint dans la méchanceté. + +Voilà mon sentiment. Je veux être juste envers l'homme que je veux +vaincre. + +Je crois donc que si je pouvais, que si quelqu'un pouvait offrir +aujourd'hui au duc de Thorvilliers un gendre plus riche, plus en crédit, +non en France, mais dans le grand monde européen, que le piètre débauché +qu'il a choisi, il consentirait à l'échange. + +Ce n'est pas par férocité d'instinct, par vengeance fatale qu'il livre +cette belle et pure victime à ce monstre. + +Il y a bien de tout cela dans sa conduite; mais il y a surtout le dédain +du bonheur des autres, l'ambition de l'influence, de la fortune, +l'esprit d'orgueil. Il faudrait lui prouver que son calcul est +maladroit, pour le dissuader d'une action vile, dont il ne voit que les +avantages mondains. + +Après tout, ce mariage, envié par bien des mères, n'a d'inconvénient +qu'à cause de l'état physique du prince de Lévigny. Mais le prince est +homme du monde, et parera sa pourriture. Peut-être n'est-il pas +inguérissable! Mais s'il l'était, sa mort, pourvu qu'elle arrivât quand +le duc aurait obtenu de cette alliance tout ce qu'il en espère, +laisserait une jeune veuve très riche, très jolie, qui pourrait être +l'enjeu d'une nouvelle spéculation. + +Voilà ce que pense le duc de Thorvilliers, et voilà ce qui m'épouvante. +Voilà ce qui sert de prétexte à sa vengeance. Mais encore une fois, il +n'y aurait pas de vengeance, si le duc trouvait plus d'intérêt à un bon +et honnête mariage. Est-ce là l'envers ou le beau côté du crime? + +Dieu sait si j'ai cherché ce beau et loyal mariage, si je l'ai rêvé, si, +un moment même, je n'ai pas cru l'avoir trouvé! Mais que puis-je tout +seul, pauvre, désarmé, redevenu obscur, interdit? + +Ah! si j'avais le temps de redevenir le prêtre célèbre, honoré, respecté +d'autrefois, je pourrais peut-être à moi seul sauver ma fille! + +On m'a offert plusieurs fois de me relever d'un châtiment que j'ai si +facilement accepté qu'il semble plutôt une humiliation volontaire. On +trouve, en tout cas, que j'ai assez expié cette faute, restée +mystérieuse, vagué. Les prêtres avec qui j'ai conservé des relations, ne +sentant en moi ni révolte contre l'Église, ni cause de séparation plus +longue, m'ont souvent offert leur intervention. Même aujourd'hui, après +des refus qui tenaient à mes scrupules paternels, je n'aurais qu'à +consentir à ma grâce! + +A quoi bon? Je n'ai pas le temps; le danger est là; menaçant, terrible. +On tue ma fille! Puis-je agir mieux que je ne le fais? Puis-je lui +crier, à cette chère victime, que je suis son père? que l'autre la +sacrifie, la vend? Elle ne le croirait pas; je l'ai si purement élevée. +D'ailleurs elle est enchaînée par son nom. + +Je ne puis lui flétrir le coeur pour la sauver, lui donner le mépris de +sa mère, l'horreur de ma paternité sacrilège, en lui donnant l'horreur +de la paternité apparente! + +Voilà pourquoi j'appelle les honnêtes gens à mon secours. + + * * * * * + +Quand ma fille fut installée à Meudon, il me fut facile de louer une +maisonnette tout près de là, et grâce au docteur X., qui sut me +présenter avec assez de franchise, comme son ami, pour ne pas mettre en +défiance la dame chargée de veiller sur la petite Marie-Louise; grâce +peut-être aux conjectures que fit discrètement cette dame, qui ne +devinrent jamais de sa part l'objet d'une tentative de curiosité; grâce +à la nourrice qui m'avait vu chez la duchesse de Thorvilliers la nuit de +la mort, et qui me prenait pour un médecin, je fus admis sans difficulté +dans la villa, amené par le docteur, et quand j'appris que le duc, les +affaires réglées, était reparti pour l'étranger, j'y vins assidûment, +quotidiennement, m'initier à cette joie d'être père, regarder fleurir et +s'épanouir ma fille. + +Ce cher petit être, que je vis tout de suite dans sa beauté future, et +qui dès le premier jour m'apparut rayonnant, ineffable, comme ces +enfants divins auxquels les peintres donnent l'indulgence des fautes, +dès les premiers balbutiements de la crèche, et qui bénissent de leurs +doigts levés le monde, tout en cherchant la mamelle, cette adorable +créature paraissait me comprendre. + +Elle ne me consola pas. Les enfants, même quand on peut les avouer, +après un grand deuil, n'en consolent pas; ils ajoutent à la sensibilité, +loin de la calmer. On leur doit de pleurer plus aisément: c'est là leur +grand bienfait. + +Les joies particulières de la paternité ont ce mérite de ne rien +distraire des émotions pieuses dont le coeur s'est empli. Ma fille +mettait plus de ciel au-dessus, autour de ma douleur, et quand je la +regardais dans ses langes, la dilatation de cet orgueil caché qui me +gonflait le coeur, me soulevait de la terre, bien haut. Parfois, je me +rêvais agenouillé dans un nuage, au pied d'un _bambino_ qui m'emportait +avec lui vers Dieu. + +Mais les voluptés les plus profondes, les plus réelles, les plus +humaines de cette contemplation m'étaient révélées dans les promenades +que l'on faisait, par les beaux jours, dans la forêt. + +La voiture s'arrêtait dans l'allée; la nourrice et la dame de compagnie +entraient sous les arbres. Alors j'intervenais; je prenais un prétexte, +ou plutôt je n'en prenais plus au bout de trois ou quatre fois, et, +m'emparant de ma fille, j'étais père librement, au murmure des feuilles +dans les arbres, au gazouillement des oiseaux qui chantaient le cantique +de la vie; je la portais, je la berçais, je la regardais, je la buvais +des yeux, l'effleurant, la goûtant de temps en temps de ma bouche, +voulant lui communiquer mon âme, le secret de ma paternité, dans le +souffle chaud et tremblant dont je l'enveloppais. + +Je connus toute la plénitude de ce sentiment, supérieur à tous les +autres, celui qui donne à l'homme plus qu'il ne lui promet, dont les +déceptions sont encore une ivresse, puisqu'elles révèlent la gloire +secrète du martyre. + +Le roi Lear est digne d'envie; il souffre par tout ce qu'il y a de divin +dans l'homme. + +Comme je m'émerveillais de cette vocation paternelle, qui m'agrandissait +en élargissant ma vie!... + +Je ne veux faire aucune théorie, et ce n'est pas le cas de plaider une +cause sociale, quand je plaide ma cause particulière. Les prêtres qui +ont eu besoin de se marier sont des avocats suspects du mariage. On les +croirait davantage, s'ils étaient désintéressés. Je ne veux pas, même à +bonne intention, me dissimuler derrière les autres hommes, et solliciter +les sympathies, en parlant au nom d'une foule. Je dirai seulement qu'il +y a bien de l'amour paternel comprimé, déçu, refoulé, inconscient, dans +des ardeurs, dans des résolutions de sacrifice qui se croient +désintéressées des passions humaines. + +Quant à moi, je me trouvais, je me découvrais; je savais pourquoi +j'avais été amoureux de la pureté. J'étais dans la vie, pour aimer +surtout de cet amour qui contient tous les autres. + +Quand je me croyais poète, je cédais à un courant de tendresse qui me +faisait rêver une oeuvre palpitante à créer, à aimer. + +Quand j'aimais de cet amour violent, viril, humain, dont les fièvres +étaient entrecoupées d'apaisements chastes comme des bénédictions, je +cédais à un amour qui ne se fût satisfait de rien d'égoïste et de +simplement terrestre. + +Quand, me croyant trahi, j'allais me jeter grelottant d'amour, avec un +désespoir filial, au pied de la croix, c'était la vocation trompée de +l'amour paternel qui me prosternait. + +Combien de fois, à l'écart, sous les arbres, tout seul, en murmurant à +l'oreille rose, aux yeux voilés de longs cils, à la bouche moulée par +l'allaitement, ces mots qui me semblaient une formule créatrice, un +_fiat lux_ prêté par Dieu aux hommes: Ma fille! ma file! combien de fois +ne me suis-je pas rappelé que du haut de la chaire, dans certaines +minutes d'extase évangélique, j'avais eu du plaisir à dire à ceux qui +m'écoutaient: _Mes enfants!_ _mes fils!_ + +Ma fille me donnait le droit de penser à sa mère. Il me semblait que mon +amour était légitimé dans le passé par cette innocence qui le purifiait +dans l'avenir, dans l'infini. Je n'évoquais rien de profane; je voyais +Reine de Chavanges pâle, mourante, brisée de sa maternité, me confiant +notre fille, et en lui jurant de la protéger, de la garder avec un amour +jaloux, qui nous unissait au delà de la mort, je la remerciais de +m'avoir légué ce trésor. + +Quelle eût été ma vie, si j'avais appris que la duchesse de Thorvilliers +était morte, laissant une fille, et sans que j'eusse aucun moyen de m'en +approcher! + +Je frémissais, en la serrant contre ma poitrine, à l'idée que j'aurais +pu la désirer, en être séparé. + +J'aimais passionnément le bon docteur, pour avoir été le confident de +Reine, pour rester le mien, pour me garantir cette possession de mon +enfant. + +Hélas! je ne prévoyais pas, je ne voulais pas prévoir que la séparation +était inévitable, foudroyante... + +Pendant six ans tout entiers, qui furent six années de printemps, +d'aurore, de fleurs épanouies, de parfums, sans hiver, malgré les hivers +(car les contemplations auprès du feu valaient les promenades au bois), +pendant six ans, je savourai, je n'ose dire ce bonheur, mais cette vertu +qui me rachetait. + +Pendant six ans, j'eus une famille. J'avais avec le docteur toutes +sortes de consultations, à la moindre indisposition de ma fille. Je lui +appris ses premiers mots; je les entendis le premier. J'éveillai sa +petite conscience. C'est moi qui lui enseignai à marcher, et quand elle +trébuchait, j'étais aussi ravi qu'effrayé, car j'étais, d'avance, +accroupi, courbé, prosterné devant elle et je pouvais la recevoir dans +mes bras, comme dans un refuge, la rassurer en l'embrassant, me relever +en l'emportant!... + +Le duc recevait des nouvelles du docteur, en envoyait, sans donner +aucune instruction superflue. Moi, je m'appliquais à restreindre, à +dissimuler ma possession, à mesure que ma fille grandissait. + +Ce ne fut pas moi qui lui enseignai le mot _papa_. + +Mais en encourageant celle qui le lui apprenait, je savourais la mélodie +de cette formule enfantine et je la prenais pour moi. + +On ne m'appelait que le docteur Hermann à la villa de Meudon et dans le +pays. Le grand médecin lui-même donnait l'exemple. Il avait d'abord +souri de cette tricherie; puis il avait fini par s'y habituer tout le +premier, et quand je lui faisais parfois remarquer en plaisantant que je +n'avais pas de brevet, il me répondait à demi sérieusement: + +--Voilà une petite fille qui vous donne vos grades. Vous verrez que vous +serez bientôt aussi médecin que moi. + +Mes prescriptions, en effet, en l'absence du docteur, étaient reçues +avec autant de déférence que s'il les avait formulées lui-même. + +Ma fille s'appelle Marie-Louise. La duchesse, qui l'avait fait baptiser, +le jour même de sa naissance, avait voulu qu'elle eût ces deux noms, qui +étaient ceux de sa mère. Le dernier m'associait indirectement à ce +baptême, mais, sous prétexte d'abréviation, je disais simplement Louise. + +Quand elle put parler, elle m'appela _mon ami_, et je partageai ce terme +avec le docteur. + +Au bout de six ans de cette vie contemplative, qui me paraissait si +belle, que je la croyais éternelle, un jour, vers midi, le docteur vint +me trouver. + +Ce n'était pas l'heure des visites du docteur, qui étaient matinales ou +tardives. + +Je n'eus besoin que d'un regard, pour comprendre qu'il m'apportait une +mauvaise nouvelle. + +--Louise est malade? + +--Non, mais le duc est à Paris, et je l'attends. + +--Pourquoi? + +--Il vient chercher sa fille. + +--Sa fille! + +Cela me parut subitement monstrueux que cet homme eût des droits sur mon +enfant et songeât à venir la chercher. + +--Il ne faut pas qu'il l'emmène, docteur. + +--Vous êtes fou, mon pauvre ami. + +En effet, j'étais fou; car je sentis immédiatement, dans ma tête, le +retour d'une idée folle que j'avais eue et repoussée souvent, l'idée +d'enlever ma fille, de partir avec elle, de fuir au loin, de disparaître +pour le monde. + +C'était le droit de mon coeur, c'était le devoir de ma sollicitude +paternelle. Ce qui m'était resté de fortune, après le naufrage de ma +charité, suffirait à nous faire vivre, et puis je travaillerais, je +donnerais des leçons à l'étranger. Quel bonheur! Travailler pour elle! + +Le docteur qui m'observait vit ce rêve insensé mais naturel, flamber +dans mes yeux. Il appuya sa main douce et ferme sur ma main, ainsi qu'il +avait fait six ans auparavant, et me répéta ce qu'il m'avait dit dans la +nuit funèbre: + +--Du courage, mon ami. + +N'était-ce pas un appel direct à ma raison? + +--J'aurais du courage, répondis-je avec un embarras mal dissimulé, s'il +ne s'agissait que d'une séparation; mais pouvons-nous savoir ce qu'il +fera de cette âme? + +Le docteur eut un sourire de compassion à cette subtilité, à cette +hypocrisie de ma conscience. Le père doublé du prêtre se servait de ce +biais. Était-ce bien l'âme de ma fille que je voulais garder? N'était-ce +pas aussi, et surtout, cette petite tête rose, ces cheveux bouclés, +cette bouche adorée qui versait des harmonies si profondes et si +délicates dans le mot d'_ami_? + +--Rassurez-vous, me dit l'excellent docteur, avec une prescience +admirable, cette enfant est un otage trop précieux pour que le duc n'en +ait pas grand soin. + +--J'ai peur de ses soins! + +--Dites que vous en êtes jaloux! + +Je répondis par un soupir. + +--Eh bien! ne suis-je pas là?, continua le médecin. Pendant ces six +années, le duc m'a donné des droits que je continuerai à faire valoir, +et m'a confirmé ceux que j'avais reçus; et, à moins que je ne meure +bientôt... + +Il s'interrompit, frappé peut-être de cette éventualité, plus menaçante +pour moi que pour lui. + +Étrange égoïsme de la passion paternelle, j'eus un petit frisson; je +regardai le docteur avec des yeux de médecin; je ressentis l'effroi de +son âge; il avait trente ans de plus que moi. En effet, il pouvait +mourir bientôt! Je n'avais pas pensé à cela. Que deviendrais-je, s'il +mourait, si je restais seul! Il ne me resterait que la ressource de ce +vol de mon enfant. + +Mais quand le duc me l'aurait reprise, et l'aurait gardée pendant +quelques années ou quelques mois même, me serait-il possible de la +retrouver comme je la lui laissais? M'aimerait-elle encore? A six ans on +oublie vite! Qu'est-ce que le souvenir pour ces ailes qui ne +s'alourdissent de rien jusqu'à ce qu'elles aient la force de voler +seules! Reconnaîtrait-elle son _bon ami_ dans le ravisseur qui viendrait +l'enlever à ses curiosités nouvelles? N'invoquerait-elle pas son faux +père pour se défendre de son père véritable? + +J'eus la terreur de ce danger, avec celle de la mort possible du +docteur. + +--Il serait plus prudent de ne pas la laisser partir! dis-je naïvement. + +--De quelle façon? + +--En osant poser des conditions au duc. Vous savez que je puis le +démasquer, que j'ai une arme... + +Le docteur, cette fois, haussa doucement les épaules. + +--Pauvre ami! De quelle arme parlez-vous? De cette lettre qui vous a été +léguée? C'est tout au plus une arme défensive contre le mari: ce n'en +est pas une contre le père putatif. C'est l'illusion, le prétexte d'une +mourante, pour vous faire aimer la vie. Que ferait au duc cette bulle de +savon? Nous nous heurtons à un fait brutal. Il est le père selon la loi, +et quand vous le menaceriez de démontrer que vous êtes le père selon la +nature; que cette paternité clandestine est une revanche de sa félonie, +vous auriez remué de la honte autour de votre fille, autour de sa mère, +autour de vous, sans entamer, sans érailler seulement le granit sur +lequel il s'appuie. Prenez garde! si vous tentez un acte violent, vous +autorisez le duc à user de tous les moyens violents pour se défendre. La +légalité est pour lui; ne mettez pas encore de son côté la pudeur, et ne +l'obligez pas à paraître défendre l'honneur de sa femme, la légitimité +de son enfant... Soumettez-vous, mon ami. + +--Me soumettre à ne plus la voir! à la perdre pour toujours! + +--Qui parle de cela? C'est une crise, mais ce n'est pas une maladie, +fatalement mortelle. Je n'en connais pas qui doive décourager le +médecin. Est-ce que je vais être obligé, mon ami, de vous parler du bon +Dieu, qui se mêle parfois des intérêts des honnêtes gens? Laissez-moi +faire. Je m'imagine que le duc tient à une démonstration paternelle, +plus qu'à l'exercice mensonger de sa paternité légale. On lui aura sans +doute demandé trop souvent des nouvelles de sa fille; il veut en donner, +en la montrant. Il craint qu'on ne trouve les années de nourrice un peu +longues. Cette enfant le gênerait; il ne la prend que pour mettre plus +de précaution dans sa façon définitive de la placer, hors de sa vie +galante et affairée. Croyez-moi, c'est une épreuve de quelques mois, de +quelques semaines, de quelques jours. Résignez-vous, et comptez sur moi. + +Il fallut bien me résigner. + +Le duc vint dans la journée; le docteur l'attendait à la villa. Quant à +moi, je le guettai de loin. + +Je trouvai qu'il restait bien longtemps. + +Enfin, vers cinq heures, le duc sortit de la villa tenant par la main +Louise, pimpante, habillée de velours, de dentelles, qui sautillait, en +remuant les plumes d'un grand chapeau. Elle s'admirait; elle se savait +belle; dès la première entrevue, il lui avait appris la coquetterie; +elle montait gaiement dans la belle voiture qui venait la chercher. + +Elle ne songeait guère à son bon ami! Le docteur qui était resté à +Meudon, sacrifiant, ce jour-là, sa clientèle, afin de ne perdre sans +doute aucun détail de ce qui se passerait, et sous le prétexte de causer +longuement avec le duc de la santé de l'enfant, le docteur prit bien +garde que Louise ne pensât à moi. + +Du massif d'arbres, dans une avenue où je m'étais établi, sans être vu, +j'assistai à ce départ. J'entendis le roulement de la voiture sur le +sable; je crus qu'un petit bruit, clair, sautillant, comme celui d'un +rire enfantin qui s'envole, accompagnait ce roulement. Le duc avait fait +monter le docteur avec lui. La femme de chambre suivait dans la voiture +du docteur. La dame de compagnie qui devait rejoindre, plus tard, Louise +à l'hôtel de Thorvilliers restait pour tout fermer dans la villa, pour +veiller au déménagement. + +Un léger tourbillon de poussière s'éleva derrière le landau du duc, +comme un symbole de tout ce qui finit et ne laisse plus de trace; puis +tout disparut. + +Je restai jusqu'à la nuit close, sentant et laissant saigner ma +déchirure. Je pleurais et je murmurais, de minute en minute: ma fille! +ma fille! ma fille! + +Elle riait, en toute innocence, à son ravisseur. Ce beau rire avait dû +s'augmenter, s'exalter en entrant dans Paris. Le duc avait dû faire une +course triomphale dans le bois de Boulogne, dans les Champs-Élysées, +pour se parer, devant tout Paris, de la petite duchesse qu'il ramenait, +et elle, à la portière, battant des mains aux belles voitures, aux beaux +cavaliers, entrant dans la féerie de ce piège, se trouvait bien +contente, se servait des mots que je lui avais enseignés pour exprimer +sa joie, et proclamait que son papa était magnifiquement bon de lui +montrer, de lui donner de si belles choses! + +J'évoquais le triomphe. Peut-être sa grâce enfantine allait-elle entamer +l'égoïsme, l'indifférence de cet homme! Peut-être lui qui réglait ses +sentiments par vanité, allait-il aimer ma fille, en faire la sienne! + +Une âpre jalousie, celle qui met dans le sang des fureurs de meurtre, me +saisit tout à coup. Mon Dieu, étais-je condamné à être toujours jaloux +de lui, et devait-il me prendre toujours ce que j'aimais? + + + + +XXI + + +Le lendemain de ce rapt de ma fille, de grand matin, j'étais chez le +docteur. + +--Eh bien? lui demandai-je tout haletant. + +L'excellent homme sourit de ma question, et aussi de ma pâleur, de +l'angoisse peinte sur mon visage. + +Je ne connais rien de plus cordial, de plus accueillant, de plus +consolant, de plus puissant que ce sourire des guérisseurs, quand ils se +moquent doucement de la douleur, même la plus légitime. + +Je devins honteux de mon désespoir. + +Le docteur me raconta les incidents du voyage fait la veille, me désarma +avec les petites mines de l'enfant. Il n'eut pas de peine à me +convaincre que le duc de Thorvilliers avait besoin de plusieurs jours +pour prendre un parti. + +--J'avais bien raison, ajouta-t-il, il est très embarrassé. Il essaiera +peut-être d'une institutrice; mais il comprend bien qu'il ne peut pas la +laisser seule à Paris, dans un hôtel, et à aucun prix il ne veut traîner +une _nursery_ derrière lui. Attendons. Il ne fera rien sans me +consulter. + +Le docteur ajouta d'excellents conseils. Je ne devais compromettre par +aucune démarche apparente le résultat attendu. Le duc ne paraissait pas +soupçonner ma rivalité paternelle. L'enfant avait parlé de beaucoup de +choses, mais n'avait pas parlé de moi. Les chances d'oubli +augmenteraient avec les heures. Dans deux jours je serais effacé, +momentanément au moins, de cette mémoire ouverte, avide. Rien ne +mettrait le duc en défiance. + +Je promis d'être prudent, patient; mais je ne promis pas d'être calme. + +Les jours, les semaines, les mois mêmes s'écoulèrent, et le duc ne +savait que résoudre. Je n'apercevais Louise que par les après-midi +ensoleillés, quand on la promenait aux Champs-Élysées. Elle ne +descendait de voiture que pour faire quelques pas, accompagnée d'une +femme de chambre, et suivie d'un valet de pied. + +Je me gardais bien de me laisser voir. Ma fatuité paternelle voulait +encore douter de son oubli. Je la suivais de loin, me dissimulant +derrière les promeneurs. Elle me paraissait plus jolie encore dans le +luxe de ses toilettes. C'était un chef-d'oeuvre encadré. Elle semblait +heureuse. Était-ce son instinct féminin qui se satisfaisait de cette +parure? Était-ce son instinct ingénu qui s'extasiait à propos de tout? +Le bruit, les jeux divers l'émerveillaient. La voiture aux chèvres lui +fit battre les mains. + +J'étais décidément oublié! Je ne m'en plaignais pas à moi-même. Je +faisais le sacrifice de cette ingratitude inconsciente à la joie de la +voir. + +Comment n'aurais-je pas été consolé de cet oubli, en voyant trottiner +sur l'asphalte des contre-allées ces chers petits pieds roses que +j'avais tant de fois baisés, que je contemplais nus dans leurs bottines, +et dont je croyais entendre de loin le pas marqué, sonore? + +Qu'on m'excuse d'évoquer ces enfantillages... Il n'y a pas de miette du +bonheur paternel qui ne soit comme une miette de l'hostie consacrée et +qui ne contienne l'être divin tout entier. + +Cette attente dura un an. Elle fut entremêlée d'atroces souffrances. Les +jours de froid et de pluie me laissaient seuls dans ce grand désert de +Paris. Comme il y pleut souvent! Il faut avoir compté les jours de +solitude pour le savoir. + +Il m'arriva plusieurs fois de m'approcher si près de ma fille, que je +pouvais l'entendre jouer; que je pouvais presque la toucher. + +Un jour, je me mis sur son passage; elle me heurta, me regarda, et ne me +reconnut pas. + +Ah! ce naïf oubli, je lui valus du moins de me baisser, pour ramasser je +ne sais quel jouet qu'elle laissa tomber, et, en le lui rendant, j'osai +effleurer sa joue avec mes doigts. Elle ne parut pas offensée et sourit. + +Une réminiscence involontaire s'éveillait-elle dans son coeur? La femme +de chambre surprit ma familiarité et s'en offusqua. C'était une femme de +chambre nouvelle. Celle de Meudon avait été congédiée. Le valet de pied +me regarda avec hauteur. + +Je ne fis que sourire de cette insolence. Le sourire de ma fille ne me +semblait pas payé assez cher. + +Au bout d'un an, le duc, qui avait fait de fréquentes et courtes +absences, fit mander le docteur et le consulta. + +La santé de Marie-Louise était le premier prétexte. Le mandat d'amitié +reçu au lit de mort de la duchesse, et dont Gaston n'avait jamais osé +mesurer l'étendue, était le motif réel. Le duc redoutait certainement ce +grand et honnête praticien. Soupçonnant qu'il était initié à tous les +secrets de sa vie, il le ménageait et s'en faisait un répondant devant +sa propre conscience. + +Il y eut donc une délibération sérieuse sur le régime à faire suivre par +l'enfant, sur l'éducation à lui donner. + +Le duc parlait d'abord de la placer en Italie, dans un couvent, auprès +de Florence, où les filles de grandes maisons, qui n'étaient pas élevées +dans leur famille, recevaient des soins particuliers. + +Le docteur répondit, en souriant, qu'il lui serait bien difficile +d'aller, toutes les semaines, rendre à Marie-Louise les visites dont il +avait l'habitude et le devoir. + +Le duc céda facilement; il ne voulait que paraître céder. L'idée d'un +grand couvent à Paris, du Sacré-Coeur, des Oiseaux, s'offrit tout +naturellement. Mais avec un tact particulier, sans que nous eussions +touché ce point délicat dans nos conférences, l'excellent docteur +combattit l'idée d'un couvent. Il pensait qu'il me serait plus difficile +d'y entrer, de m'y faire des alliés. + +Au fond, le duc ne tenait au couvent que par préjugé nobiliaire, et +quand le docteur lui eut déclaré qu'il découvrirait une institution +digne d'une si noble élève, l'orgueilleux ne fit plus aucune objection. + +Mais où la trouver, cette institution exquise? + +Le docteur s'était, à part lui, réservé d'en causer avec moi, avant de +la désigner. Il s'agissait de mettre d'accord la vanité du duc, non +seulement sa vanité intime, mais celle qui recherchait et absorbait les +regards curieux, de son monde, avec ma sollicitude paternelle. Il +fallait que M. de Thorvilliers n'eût pas à rougir devant ses +connaissances, et que j'eusse obtenu le droit de voir ma fille. + +Grâce au docteur, ce problème fut résolu. + +Dans une des rares institutions de jeunes filles qui ont conservé un +lustre aristocratique, on loua un pavillon spécial, isolé, dans le +jardin. La petite fille y fut très luxueusement installée, avec la femme +de chambre et une vieille dame, veuve d'un officier retraité, de grand +air, pour accompagner l'enfant au dehors, et d'une infirmité suffisante +pour n'exercer au dedans que la surveillance nécessaire. + +L'enfant aurait à suivre les cours de l'institution et ne se mêlerait, +pendant la récréation, aux élèves, qu'autant qu'il le faudrait pour la +distraire. + +Le docteur avait très habilement, très judicieusement calculé qu'une +élève de cette importance, installée dans de pareilles conditions, et +pour une durée de temps assez longue, serait une trop belle affaire, +pour qu'il ne posât pas des conditions à celle qui en profiterait. Il +avait un bénéfice à réclamer dans celui que taisait la directrice, et il +l'exigea. + +Voici ce qu'il réclama et ce qu'il obtint. + +Je serais agréé comme professeur. Je ne prendrais la place de personne; +je laisserais les appointements. J'aurais plutôt offert de payer le +droit de professer. + +Le fameux _sans dot_ est toujours un argument dans les affaires de ce +monde; mais il n'est pas le seul argument. Comme je n'assistais pas à +cette conférence entre le docteur et madame Ruinet, je ne sais au juste +ce que le docteur ébrécha de mon secret pour la persuader. + +Mais les femmes qui ont charge d'âmes sont aussi des confesseurs. +Celle-là était une excellente femme, une mère éprouvée, une épouse +endolorie, une veuve qui avait reçu la pointe de tous les glaives dans +la poitrine, et qui les portait doucement, modestement, c'est-à-dire +selon la vraie fierté. Malheureuse en ménage, ayant travaillé longtemps +pour un dissipateur qui la ruinait, travaillant encore pour des enfants +qui l'exploitaient, femme du monde, qui n'avait songé à se faire +institutrice qu'après quarante années, et à passer des examens, à l'âge +où, d'ordinaire, on se repose d'avoir étudié, elle ajoutait la science +de la vie à la science des livres, et comprenant à demi-mot, respectant +les secrets qu'on ne lui confiait pas, autant que ceux qu'on lui +confiait, elle ne fit aucune objection aux exigences du docteur, +s'excusa, pour la forme, d'accepter un professeur sans appointements, +devina que si mademoiselle de Thorvilliers était le prétexte de cet +arrangement, c'était sans doute pour qu'elle en retirât un premier +avantage moral, et, sans s'informer de mes antécédents, de moi, de ma +situation, acceptant avec confiance ce que le docteur lui offrait, me +reconnaissant comme une épave d'un grand naufrage, au même titre +qu'elle, la première fois qu'elle me vit, elle fut bienfaisante, autant +que bienveillante, et je lui dois les années superbes de ma paternité... + +Je ressens un scrupule bizarre et vrai pourtant à raconter cette période +lumineuse d'un bonheur, d'autant plus grand, qu'il était acheté chaque +jour par une inquiétude. + +Ai-je peur qu'on me trouve assez payé de mes années misérables et même +de celles dont je suis encore menacé, par ces dix années de possession +délicate et profonde de ma fille? Ai-je la crainte de paraître sacrilège +par mon amour paternel, comme je l'ai été par mon amour humain? + +Il s'agite, en moi, des vagues douces et clapotantes, qui me heurtent +doucement la poitrine, au souvenir que j'évoque. Je voudrais le raconter +pour bien convaincre ceux qui me liront qu'il serait infâme aujourd'hui +de m'enlever ma fille, c'est-à-dire de la tuer devant moi. Je n'ose +pourtant le décrire, pour ne pas lasser Dieu, pour ne pas abuser de mon +désespoir actuel, en abusant de cette grande joie disparue. + +Je veux être bref. Il sera d'ailleurs si facile de comprendre ce que je +ne dirai pas et de suppléer à ma discrétion... + +Les arrangements pris par le docteur réussirent au delà de mes souhaits. +Je devins le maître de ma fille, en devenant un des professeurs de +l'institution de madame Ruinet. + +J'avais l'émotion d'un néophyte, le jour où je vins donner ma première +leçon. Louise eut un étonnement à ma vue, un instant de stupeur qui +n'alla pas jusqu'à une reconnaissance nette, absolue. + +Une année s'était écoulée. Il y a un abîme entre l'enfant de six ans et +l'enfant de sept ans. Elle l'avait franchi d'un vol de papillon. La +chrysalide de Meudon s'était transformée. Je retrouvais une petite +duchesse mignonne, à la place d'une petite fille, une femme en +miniature, ressemblant à sa mère par des petits airs de fierté ingénue, +n'osant pas mépriser le petit monde qui l'entourait, mais voulant en +être particulièrement regardée et estimée. + +Il était temps de greffer cette églantine. Reine avait dû être ainsi. + +Hélas! pourquoi ne s'était-il pas trouvé un maître prudent, aimant, pour +diriger cette intelligence volontaire, alerte, et la préserver de ces +malaises, de ces doutes précoces que la tutelle de la vieille marquise +de Chavanges arrosait d'une ironie desséchante? + +Pourquoi, au lieu de Gaston, n'avais-je pas été le camarade d'enfance, +le compagnon de jeu, le petit mari prédestiné de Reine, comme je l'étais +de par la nature, de par Dieu? Quelle différence alors dans nos +destinées! Quel exemple de bonheur et d'amour perdu! + +Ce qu'on n'avait pas fait pour Reine de Chavanges, je le ferais pour sa +fille, pour la mienne. Je la conduirais doucement, mais sûrement, vers +le devoir humain, vers le bonheur féminin, vers l'amour... + +On n'a pas de vocation paternelle, sans avoir en même temps le génie +maternel. Je me sentais élu pour ce double apostolat. J'avais en moi +cette double tendresse. On est bien fort, quand on n'a qu'une idée à +servir. Les entreprises gigantesques, invraisemblables, des prisonniers +perçant des bastilles, s'expliquent. Il leur a suffi de regarder +obstinément, uniquement la muraille épaisse, pour la trouer et s'évader. + +Je ne me sentais pas présomptueux, en répondant devant ma conscience et +devant Dieu, de l'âme de ma fille. + +J'avais désormais un prétexte pour être son père. On ne pouvait pas +m'interdire de me faire aimer, puisqu'elle me devrait de la +reconnaissance. + +Endetter ma fille envers moi, c'était un rêve sublime, fou, qui +m'enivrait. + +En attendant l'heure de sa gratitude réfléchie et volontaire, il fallait +lui enseigner à bien lire, à bien calculer. Je m'appliquai à cette +tâche, et, pour meubler son esprit, j'y entrai, je le fouillai... + +J'ai dit qu'en m'apercevant, Louise avait eu une sorte d'effarement. +Elle ne se rappelait pas précisément qu'elle m'avait vu déjà. J'étais +comme la réalisation étrange d'un rêve. + +Je la laissai dans ce sentiment vague. Je lui parlai comme si je la +voyais pour la première fois. Je m'amusai de cet écho indéfini que le +son de ma voix, éveillait en elle. C'était une innocente rouerie, une +amorce délicieuse de mon ambition paternelle! Elle était ainsi plus +facilement amenée à la sympathie. + +Les autres élèves profitèrent de la douceur que la présence de ma fille +mettait dans mes yeux, sur ma bouche, dans mon coeur. Tout le monde +m'aima; comment ne m'eût-elle pas aimé? + +On devina bien vite que Louise de Thorvilliers était ma préférée; mais, +outre qu'on trouvait tout naturel que la petite élève privilégiée qui +habitait un pavillon à part, qui n'était pas du petit troupeau commun, +fût l'objet de soins particuliers, comme Louise, par ses progrès, par +son intelligence, se fit bien vite la première place dans la classe, ce +qui aurait pu paraître une faveur ne fut bientôt plus qu'un droit, +garanti par les règles. + +J'allais faire ma classe, comme j'allais autrefois aux offices, en +épurant d'avance mon coeur par une méditation de foi, d'amour. Je +m'abstenais soigneusement de tout ce qui rappelait le prédicateur +d'autrefois. Je m'appliquais à un parler doux, bonhomme, paternel; mais +en redevenant prêtre, à force d'amour nouveau, je songeais surtout au +maître qui laissait venir à lui les petits enfants, et je portais +quelque chose de divin dans la plénitude de mon bonheur humain. + +Heureux! oui, j'étais heureux; mais ce n'est pas mon bonheur que je +regrette, c'est le spectacle d'un bonheur plus légitime qu'il me +révélait. Avais-je mérité d'être heureux? Je n'ose plus me demander +cela. Si j'usurpais, je jure que ce vol fait à la vie de famille me +laissait sans remords. + +Pendant les premiers temps, je ne voyais Louise qu'aux heures de la +classe; puis, sous le prétexte d'arriver trop tôt, ou de m'attarder, je +la vis dans le jardin de récréation. + +Je fus transporté d'une joie immense le jour où je m'aperçus que Louise +venait jouer volontiers avec ses petites camarades, surtout quand +j'étais là, et je faillis tomber à genoux devant elle, le jour où, +venant directement, peut-être instinctivement, à moi, elle me tendit les +mains, et, avec ingénuité, retrouvant sur sa bouche les mots que je lui +avais appris, elle me dit: _Mon ami_, par erreur, au lieu de me dire: +monsieur! + +Quel livre j'écrirais, quel gros livre, avec ces détails, avec ces +impressions, avec ces riens qui sont des mondes! Chaque année serait un +chapitre, un poème dans un grand poème. Ce fut une conquête graduée, +sans mécompte. De même que je la voyais accourir vers moi, je sentais +son âme rejoindre la mienne et l'étreindre! + +J'éprouvais pourtant une amertume, une angoisse poignante, mais qui +avivait encore les délices de cette vie de désirs continus: c'était de +ne pouvoir serrer ma fille dans mes bras, de ne pouvoir mettre sur son +front le baiser qui brûlait ma bouche, qui me donnait la fièvre; c'était +de n'oser me prosterner devant elle, comme je le faisais, quand elle +était toute petite, dans le bois de Meudon. + +Mais quel scandale, si le maître avait poussé à ce point la familiarité! +Et quel scandale plus effroyable encore si l'on avait découvert que ce +maître audacieux était un prêtre. + +Le secret de mon état était bien gardé. L'aumônier ne me connaissait +pas; les quelques relations que j'avais conservées dans le monde +ecclésiastique ne savaient que mon adresse et ne venaient me chercher +que là. D'ailleurs, devant ces amis, je n'aurais pas eu à rougir d'être +professeur. C'est le plus honnête des métiers qui puissent être exercés +par un homme stigmatisé comme moi. + +Je veillais avec un soin scrupuleux sur ma démarche, sur ma tenue. Il y +allait de mon bonheur. Je savais par le docteur quand le duc de +Thorvilliers était à Paris, quand il devait venir voir sa fille, ou +l'envoyer chercher. Le jour de sa visite, je m'abstenais de venir donner +ma leçon, et, les autres jours, redoutant l'imprévu, j'entrais à +l'institution, pour ainsi dire, à tâtons. + +Les vacances nous séparaient; mais il était fort rare que le duc +s'adjugeât leur durée entière. Il y avait toujours, au début ou à la +fin, une part pour moi. Sous prétexte de répétitions à donner, ou +simplement de visites à madame Ruinet, je venais à l'institution, et je +jouissais alors à mon aise, dans une intimité plus complète, de cette +chère tendresse que Louise ressentait peu à peu pour moi. + +Elle m'aimait, je m'en faisais aimer. Que pouvais-je demander de plus? + +Il avait été convenu que le professeur suivrait ses élèves dans leurs +études ascendantes. De cette façon, je me retrouvais, après chaque +vacance, le maître de ma fille. + +Je ne calculais pas d'avance le jour où Louise quitterait l'institution. +Mais, à tout hasard, je croyais habile d'augmenter l'affinité, de +resserrer l'intimité entre ma fille et moi; quoi qu'il dût arriver, le +lien ne serait jamais rompu entre nous. + +Un seul accident sérieux, au bout de cinq ans, compromit ce bonheur. + +Madame Ruinet, très confuse, m'avoua un jour que les grands sacrifices +qu'elle faisait pour ses enfants avaient à ce point épuisé ses +ressources, qu'elle allait être contrainte d'abandonner son institution. +Il lui fallait, à bref délai, une somme importante pour une échéance. La +vente seule, immédiate, de l'institution pouvait la lui donner. Elle me +prévenait de ce malheur, avant qu'il eût transpiré, pour que j'eusse à +prendre mes précautions et à me mettre en mesure vis-à-vis des +propriétaires nouveaux. + +A cette confidence, j'eus l'éblouissement d'un éclair qui passe sans +foudroyer. Je ne ressentis que la peur rétrospective du danger auquel +j'échappais! + +--Ne vendez pas! dis-je à madame Ruinet, je vous prête l'argent +nécessaire. + +--Vous, monsieur Hermann! + +Elle me croyait très pauvre, parce que je m'efforçais d'être très +simple. + +--Oui, moi! répliquai-je vivement, et je suis très heureux de mettre à +la disposition d'une mère de famille si vaillante, une part du petit +capital qui me reste. + +L'excellente femme savait bien que ce n'était pas uniquement pour elle +que j'offrais la moitié de mon bien; mais sa reconnaissance n'en était +pas moindre, ni moins attendrie. Si jusque-là, en ce qui me concernait, +elle ignorait la vérité, elle dut, à ce moment-là, la soupçonner, sinon +la deviner. + +Elle eut des larmes sincères dans les yeux, et, me tendant la main: + +--Comme vous êtes bon! + +--Je n'ai pas de mérite à cela. + +--Mais si je ne puis pas, plus tard, vous rendre cette somme? + +--Eh bien! vous ne me la rendrez pas; vous m'en payerez l'intérêt, tant +que cela vous sera possible. + +Elle baissa la tête, touchée de mon élan, et presque repentante d'avoir +paru le provoquer. + +--Oh! monsieur, murmura-t-elle, comme les enfants vous forcent à des +sacrifices! C'est pour les miens que je travaille, et que j'accepte +votre offre, sans savoir si ce secours ne sera pas seulement un répit. + +--Vous avez raison, madame, lui dis-je, on doit tout à ses enfants. Ce +sont des créanciers dont la dette ne se prescrit jamais. Les autres +viennent après. N'ayez aucun scrupule. Ne me remerciez pas... Vous +m'avez fait peur tout d'abord, et maintenant vous me rendez heureux. + +Nous nous regardâmes, avec la même émotion. Son angoisse maternelle +était rassurée; mon épouvante paternelle était apaisée... + +Je remis à madame Ruinet, quelques jours après, une somme qui +représentait à peu près la moitié de mon modeste avoir, m'en fiant à la +probité courageuse de cette femme excellente, mais pourtant ne voulant +garder aucune illusion. En même temps que je courais le risque de +m'appauvrir de moitié, je calculais qu'à tout prendre, s'il le fallait, +je donnerais encore, sans hésiter, le reste de ma petite fortune pour +sauver l'institution, pour m'assurer la continuité de cette vie +heureuse. + +Toutefois cette alerte m'avait secoué. Elle me laissa la fièvre sourde +d'un pressentiment, d'une menace. Elle m'avait rappelé tout à coup la +fragilité, pour moi, d'un bonheur qui est le seul réel et durable, même, +ainsi que je l'ai dit, quand ce bonheur s'alimente surtout par les +larmes. + +Madame Ruinet, travaillant, s'épuisant, empruntant pour ses enfants, +peut-être ingrats, à coup sûr égoïstes, mais qu'elle pouvait avouer, qui +étaient publiquement à elle, dont elle savourait les ingratitudes autant +que les tendresses, me faisait envie. On ne pouvait pas plus lui prendre +ses joies que ses tourments. + + * * * * * + +Ce récit s'allonge et je me suis promis de l'abréger. Je ne sais comment +faire, il me semble que j'ai ouvert une source. Ma main veut la +comprimer; mais l'eau jaillit, filtre à travers mes doigts, m'inonde. +Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas laisser le flot m'emporter, +me noyer... + +Louise grandit ainsi, dans cette maison paisible, sous un demi-jour qui +ménageait la sève; sans grand épanouissement, mais sans tristesse. +L'amitié de ses compagnes la préservait de l'impatience d'aimer, et la +tendresse que je voilais près d'elle, autant que je la lui montrais, lui +donnait une satisfaction mélancolique, un peu curieuse d'autres +sentiments. + +C'était là mon but; je ne voulais ni l'éveiller trop, ni lui donner des +goûts de recluse. Sa pensée agissait et je la laissais agir. + +Louise faisait certainement de jour en jour une comparaison plus étroite +et sentait de mieux en mieux que ma paternité intellectuelle doublait, +sans prétendre la supplanter dans son coeur, la paternité qu'elle croyait +naturelle. + +Je me rends cette justice, et je souffre même cruellement aujourd'hui +d'avoir à me donner ce témoignage, que jamais je n'essayai de diminuer +dans ma fille le respect qu'elle pouvait, qu'elle devait avoir pour le +duc de Thorvilliers. Je croyais mériter davantage ma part, en ne faisant +rien pour la dérober. Je serais sans doute d'autant plus fort contre +Gaston, si jamais l'heure d'une lutte entre nous deux venait à sonner, +que je me serais résigné, sacrifié, que je n'aurais rien tenté contre la +conscience de Louise, rien laissé transpirer de la mienne, qui eût +troublé la pureté de son coeur. + +Si j'avais agi autrement, c'est-à-dire méchamment; si, profitant de la +liberté de cet asile, des conversations longues, intimes, paternelles et +filiales que nous avions, à mesure que l'enfant devenait une jeune +fille, je lui avais révélé le secret de cette affinité qui me ravissait +et qui paraissait toujours l'étonner; si je lui avais dit ou laissé +deviner que j'étais son père; j'aurais sans doute flétri ses rêves +d'innocence; mais du feu de mon amour, j'aurais cicatrisé la blessure +faite, et ma fille, avertie du piège, défiante de l'homme qui la livre +aujourd'hui, se refuserait à ce mariage odieux, s'évaderait de son faux +devoir, serait libre. + +Elle n'aime pas celui dont on veut lui donner le nom. Elle est soumise, +avec une affection voulue, et non instinctive, à celui qu'elle croit son +père. Chaste, fière, noble, elle va au sacrifice, en pensant seulement +que Dieu la bénit d'obéir, avec la tristesse profonde d'une vraie jeune +fille qui a la vocation de l'existence d'une vraie femme. Elle a pensé à +moi, j'en suis sûr, au vieil ami qui ne peut plus la guider, qu'elle ne +sait où trouver, mais dont la pensée rôde autour de la sienne, tout au +fond d'elle-même, vaguement, sans le savoir, elle me désire; et parce +que j'ai trop veillé sur cette chasteté de son coeur, sur cette droiture +de son esprit, elle m'échappe, elle peut être perdue! + +Je ne me repens pas pourtant d'avoir agi ainsi. J'ai fait, selon Dieu, +ce que j'avais à faire. Dieu fera-t-il, selon moi, ce qui peut +m'empêcher de désespérer? + +Si demain, pour sauver ma fille, je devais lui crier la vérité, je crois +que la vérité me brûlerait la bouche, comme si elle était un mensonge. + +Louise me parlait souvent du duc de Thorvilliers. De mon propre +mouvement, je ne lui en parlais jamais. Je me bornais à lui répondre +brièvement, discrètement. Une seule fois, pendant la seconde année de +son séjour chez madame Ruinet, par conséquent lorsqu'elle était encore +une enfant, avec l'obstination qu'elle tenait de sa mère, elle voulut me +présenter au duc. Elle mit dans ce désir une insistance telle que je dus +avec froideur lui répondre par un refus très net très catégorique. + +Elle se le tint pour dit. Depuis, elle ne me reparla plus de ce caprice. +Ce jour-là, j'avais certainement ébranlé en elle le respect filial. +J'eus peur de mon triomphe. Elle me regarda de ses beaux yeux pensifs +qu'elle avait hérités de sa mère. Elle comprit que je jugeais le duc de +Thorvilliers, et que je le jugeais sévèrement. Elle me bouda tout un +jour, puis elle revint, le lendemain, aussi caressante qu'elle l'avait +été la veille. Elle me demandait presque pardon d'avoir compromis notre +amitié, en voulant la faire consacrer par son père. + +Ce fut notre seul différend, notre seul secret, plus mystérieux que +notre amitié. Je fus assuré dès lors qu'elle me parlerait jamais de moi +à Gaston. + +Cette vie étrange, simple en apparence, bonne, malgré tout, avec les +phases que provoque le développement régulier, normal d'une belle +intelligence, d'une belle nature physique, dura neuf ans. + +Je comprenais bien que quand elle n'aurait plus rien à apprendre, que +quand son instruction serait aussi complète que le devenait sa beauté, +Louise m'échapperait. Le duc serait forcé de s'en embarrasser, +c'est-à-dire de s'en parer pour le monde. Ce qui avait paru dans le due +de Thorvilliers de l'abnégation paternelle serait regardé bientôt comme +l'égoïsme d'un viveur endurci, que sa fille pouvait gêner, s'il +s'obstinait à la laisser en pension, au delà du terme ordinaire. + +Mais, en m'armant d'avance contre cette séparation, je formais mille +projets pour qu'elle ne fût pas absolue, définitive. + +Louise viendrait voir madame Ruinet. Elle me rencontrerait dans ces +visites. Le duc lui laisserait une liberté relative, sinon absolue, dont +nous profiterions. Peut-être trouverais-je un moyen de correspondre avec +elle! En tout cas, personne au monde ne me défendrait de la voir, de +loin, dans les promenades, dans les églises, dans les musées, dont je +lui donnais le goût par avance. Maintenant que j'avais noué nos deux +âmes, je savais que rien ne pouvait rompre le lien; on le distendrait +tout au plus. + +N'étais-je pas habitué à n'être heureux qu'avec réserve, indirectement? +Le bon docteur était toujours là pour intervenir. Qu'il fût encore +présent, pendant quelques années, cela suffirait pour ménager la +transition heureuse, jusqu'à la liberté complète que Louise obtiendrait +par le mariage, pour établir un moyen de vivre contre lequel rien +ensuite ne prévaudrait. + +Hélas! mon égoïsme reçut un coup terrible. Le docteur me manqua +soudainement. Il ne fut pas malade. Un soir, il s'arrêta de faire le +bien, et dans un soupir de lassitude il exhala son âme. + +J'allais le voir souvent. Elle et lui étaient les deux pôles de ma vie. +En allant de l'une à l'autre, je m'arrêtais à prier pour l'un et pour +l'autre. + +J'arrivai, ce soir-là, une demi-heure après cet évanouissement de +l'excellent homme dans la mort. Je le veillai toute la nuit; j'eus dans +le silence, à travers une méditation austère, un entretien suprême de +mon âme avec la sienne. Je lui demandai de veiller toujours sur moi, +d'entrer en moi, de me soutenir, de me conserver sa protection, car +j'allais être seul désormais. + +Louise avait seize ans. C'était à peu près à cet âge que sa mère m'était +apparue. La vision était pareille. Je ne pouvais voir ma fille cueillir +des roses, ou en porter, sans me souvenir de cette vente de charité où +Reine était venue au-devant de moi. + +Ce fut dans la saison des roses, et avec des roses à la ceinture, que +Louise me fut enlevée. + +Oh! ce jour-là, il était inévitable, mais il pouvait être moins cruel. +Il eut toutes les ironies et toutes les foudres. Je le pressentais, je +le répète, mais je ne l'avais pas prévu si terrible. + +La mort du docteur m'avait occupé trois jours. Je ne l'avais pas quitté, +depuis la minute de mon entrée dans la chambre mortuaire, jusqu'à +l'heure où avec des discours et des fleurs la tombe s'était refermée sur +lui. + +A son chevet, je m'étais souvenu que j'étais prêtre, et je n'avais +semblé qu'un dévot, en priant à côté du prêtre et des religieuses qui +l'avaient gardé. Je m'étais mêlé à la foule qui avait suivi ce grand +homme de bien, et après la cérémonie, un des neveux, son seul héritier, +que j'avais connu chez lui, dans mes visites, m'avait prié de l'aider +dans un premier rangement des papiers essentiels, de ceux qui devaient +plus tard, par leur publication, faire de la gloire avec la grande +notoriété de l'habile praticien. + +Ces trois jours de piété m'avaient semblé trois heures. Ils m'avaient +élevé dans une atmosphère de sérénité triste et fortifiante; je m'étais +reposé de la terre. Je ne supposais pas qu'il eût pu se passer quelque +chose de plus grave, pendant cette courte et douloureuse absence. + +Le quatrième jour, à l'heure habituelle, j'allai donner ma leçon. En +route, je me disais que je préviendrais doucement Louise de cette mort. +Elle l'ignorait sans doute. Mais je boirais ses premières larmes, je les +essuierais, je la consolerais en me consolant. Nous partagerions entre +nous un deuil chrétien qui nous unirait encore plus étroitement... + +Dans la rue, de loin, j'aperçus à la porte de l'institution une voiture +arrêtée, un landau que je reconnus. Le duc était-il venu me devancer et +annoncer à mon enfant qu'elle avait un ami de moins? + +Cette fois, au lieu de m'arrêter, de retourner sur mes pas, je marchai +plus vite. + +La mort du docteur pesa sur moi tout à coup, comme l'annonce, comme le +début d'une série de deuils et de malheurs. + +J'arrivai, haletant, à la porte. + +C'était bien la voiture du duc de Thorvilliers. Ses armes luisaient sur +la portière, et le valet de pied en livrée transportait, de l'intérieur +de l'institution à l'intérieur du landau, des cartons et des paquets. + +Je compris. L'épouvante me retenait fixé au pavé, mais je la violai et +la brisai, sans rien calculer. Comme je me fusse jeté au feu ou à l'eau +pour sauver ma fille, en danger de brûler ou de se noyer, je me +précipitai dans la maison, je courus au parloir. + +Je n'eus pas besoin d'en ouvrir, d'en enfoncer la porte, elle était +toute grande ouverte. Le duc de Thorvilliers, saluant madame Ruinet, +pour prendre congé d'elle, se retirait, emmenant Louise qui, habillée, +coiffée, gantée pour le départ, avec un mantelet autour de la taille, +pâle, ayant pleuré, le suivait. + +Madame Ruinet pleurait aussi. + +Je ne pus étouffer le cri qui m'eût étouffé, si je l'avais retenu. + +Le duc se retourna, tressaillit, pâlit de colère, avec une lueur +menaçante dans les yeux. + +Je m'étais arrêté devant lui, après l'avoir heurté, mais je ne le +regardai pas; je regardais Louise, en la suppliant, en l'interrogeant. +Qu'allait-elle me dire? + +Oh! dans cette minute d'agonie, je vis pourtant le ciel. Je sentis bien +qu'il y avait en elle une tendresse filiale inconsciente, et que pendant +ces neuf années, moi le père déshérité, je m'étais créé une enfant qui +serait toujours à moi! + +Elle eut un mouvement de la bouche, un baiser des yeux, un élan naïf de +tout son être vers moi qui me ravit et me foudroya. + +--J'avais peur de partir sans vous avoir vu, me dit-elle d'une voix qui +eut tout à coup les inflexions de la voix sonore et vibrante de Reine de +Chavanges. + +--Vous partez? balbutiai-je, hébété. + +Le duc intervint, et, de cette voix froide, railleuse quand même, +impertinente dans sa hauteur, que je connaissais: + +--Monsieur est un de vos professeurs? demanda-t-il à Louise. + +--C'est mon maître! répliqua l'enfant avec un enthousiasme de tendresse. + +--Alors faites-lui vos adieux. + +Tout en disant cela de son air le plus froid, le duc se campait, défiant +presque l'héritière des Thorvilliers de commettre sa dignité, dans un +adieu trop sentimental avec un homme de peu comme un professeur de +petites filles. + +Faut-il croire à une fermentation subite du sang? à une pitié du ciel? + +Louise releva ce défi, et les yeux pleins de larmes, avec un sourire +tremblant, mais avec une résolution douce, me tendit les mains et le +front. + +Il m'eût été facile de lui donner, devant ce bourreau de ma vie, un +baiser paternel qui m'eût vengé. Je n'osai pas. J'eus peur de ce front +pur que je n'avais pas effleuré une seule fois, pendant ces neuf années +de tendresse. Je me serais trahi. Je l'aurais perdue davantage. J'étais +comme devant une chose radieuse, ailée, qui peut s'envoler, quand on +prétend y toucher, et qu'on admire avec un désir qui s'immole pour +s'éterniser. + +Je m'inclinai, je lui touchai seulement les doigts; je les sentis +brûlants. + +Gaston retenait sa haine et sa surprise. Lui aussi, redoutait d'aggraver +la scène. Une explosion de moi ou de Louise l'eût obligé à un rôle +tyrannique, manifestement odieux et ridicule. Il voulait m'avertir. + +--Depuis combien de temps monsieur est-il professeur dans votre maison? +demanda-t-il avec plus d'aisance à madame Ruinet. + +--Mais... depuis neuf ans, je crois. + +--Ah! je conçois alors l'émotion de Marie-Louise. Il en coûte de quitter +un vieil ami... Je vous remercie, monsieur, de vous être fait aimer; +c'est faire aimer la science... Venez-vous, ma fille? + +--Oui, mon père! + +S'approchant encore, en baissant de nouveau le front, Louise me dit avec +courage: + +--Au revoir, mon ami. + +Elle passa comme une vision. En froissant son mantelet, elle effeuilla +les roses qu'elle avait à la ceinture, et les feuilles embaumées +tombèrent sur ses pas. Le sang qui afflua à mon cerveau troublait ma +vue. Je vis une traînée lumineuse et rose derrière ma fille, et puis je +ne vis plus rien. + +J'étais adossé au chambranle de la porte, ivre de ma stupeur. Si j'avais +fait un pas à la poursuite de ma fille, je serais tombé. + +Madame Ruinet reconduisit le duc et Louise jusqu'à leur voiture. +J'entendis se refermer la porte cochère, je l'entends encore retentir +avec le bruit de ses ferrailles: ce bruit me frappa la poitrine et me +provoqua. + +Je voulus courir; je serrai les poings; mais je n'eus pas la force. + +Madame Ruinet, d'ailleurs, revenait; elle me barra la route, me refoula +dans le parloir et ferma la porte. + +Cette mère devinait mon supplice. Je tombai dans un fauteuil et je +criai, me tordant les mains: + +--Partie! elle est partie! Pourquoi est-elle partie? Vous saviez qu'elle +devait partir? + +--Non. Le duc est arrivé, il y a une heure, me signifier qu'il emmenait +sa fille; on déménagera le pavillon plus tard. + +--Sa fille! sa fille! m'écriai-je avec fureur; est-ce que vous n'avez +pas vu qu'elle n'est pas sa fille? + +--Taisez-vous! me dit madame Ruinet effrayée. Si on vous entendait! + +--Ah! ce n'est pas elle qui m'entendrait! Et c'est à elle que je +voudrais dire: Mon enfant! mon enfant! + +Que m'importait maintenant mon secret! Je n'y tenais plus. Je vis bien +que s'il n'était pas connu, il était au moins soupçonné de madame +Ruinet. Elle laissa paraître plus de compassion que de surprise, et, ne +me questionnant pas, me laissant pleurer, m'aidant à pleurer, elle +pleura avec moi. + +J'étais, tout à la fois, débordant d'une colère qui était contenue +devant Louise, et qui se fût satisfaite d'une provocation folle, d'une +objurgation implacable, et débordant d'une douleur sainte qui palpitait, +écrasée sous ce ressentiment humain. + +Je me repentais de n'avoir pas essayé d'intimider cet homme qui me +prenait mon enfant pour la haïr, et je me repentais aussi de n'avoir pas +su me contenir assez pour empêcher Louise d'emporter un trouble qui +s'augmenterait et la rendrait malheureuse. J'aurais voulu tout ensemble +la mieux défendre et la mieux céder. + +Une amertume encore se mêlait à toutes ces amertumes, le sentiment de +l'implacable nécessité. Ce qui s'était passé devait se passer. J'aurais +dû m'y attendre. + +Je racontai ma vie à madame Ruinet. Cette mère tant éprouvée pouvait +m'indiquer une espérance. Elle m'écoutait, en comparant son existence à +la mienne, et à certains tressaillements douloureux, à certains +sourires, je croyais sentir que celle que j'avais enviée pour sa +maternité légitime, officielle, saluait au passage ces douleurs sublimes +et idéales de ma paternité clandestine. Moi, du moins, je trouvais dans +la destinée une excuse à mon malheur. Mais elle, pour avoir suivi +simplement, régulièrement, correctement, le chemin ordinaire, elle était +aussi accablée que moi. Le malheur était avec elle dans son tort plus +qu'avec moi. + +Pauvre femme! elle ne put me donner de conseils. Je devais attendre. +Louise était défendue contre ce mauvais père par sa situation même. Un +duc, si pervers qu'il soit, ne séquestre pas, ne torture pas un enfant +comme le ferait un être pauvre, isolé. Il y a tant de témoins qui le +surveillent, sans compter son orgueil! + +J'écoutais ces vaines raisons; je feignais de les accueillir, mais je +revoyais le regard haineux de Gaston qui, en s'adressant à moi, avait +passé comme un éclair sur le front de ma fille. + +Il se vengerait, et je ne pourrais la défendre. Je n'imaginais pourtant +pas cette férocité lâche, ce monstrueux mariage. Je supposais au +contraire qu'il imposerait les langueurs, les hontes du célibat à cette +admirable jeune fille; qu'il prendrait plaisir à laisser s'étioler, dans +un abandon dédaigneux, cette beauté fraîche, cette grâce décente, cet +esprit élevé, cette raison simple et droite. + +Il est plus raffiné dans ses tortures, ce voluptueux de méchanceté. Il +lui plaît que cette innocence soit alliée à cette corruption; que cette +vie épanouie soit gangrenée par ce cadavre; que cette vertu soit +martyrisée; et son orgueil, autant que sa haine, trouve son compte, à ce +hideux accouplement. + +J'ai dit que le duc de Thorvilliers, plus égoïste que méchant, serait +peut-être désarmé par un intérêt qui primerait celui d'une alliance de +sa famille avec celle des princes de Lévigny. Quand je me souviens de +cette soirée, de cette rencontre, de ce qu'il y eut de menace dans son +regard affilé, je me rétracte. L'entêtement de l'orgueil donne la +volonté du crime au plus sceptique, au plus spirituel, comme l'ignorance +la donne au plus fou. + +Peut-être sacrifierait-il les avantages plus grands à retirer d'un autre +mariage à ce désir de se venger, d'en finir une bonne fois avec cette +rivalité entre nous qui se perpétue, avec ce mépris de l'homme écrasé +qui le provoque encore. + +Oui, c'est un crime qui va s'accomplir, et c'est un criminel que je +dénonce. + +Il fut évident pour madame Ruinet et pour moi que le duc de +Thorvilliers, maintenu par l'autorité du docteur, s'était senti libre à +la mort de cet excellent homme, et avait voulu jouir, abuser +immédiatement de cette liberté. Cette conscience éteinte qui n'allait +plus luire au-dessus de ma fille ne menacerait plus cette conscience +trouble. + +Qui sait si Gaston n'espérait pas que la mort, en supprimant le +protecteur visible de l'enfant, démasquerait un protecteur invisible, +mystérieux, qu'il voulait atteindre, piétiner une dernière fois? + +Il a bien calculé sa vengeance; car il a mon coeur saignant et celui de +ma fille sous son pied. + +Dieu juste, hommes bons, souffrirez-vous cet attentat? + + + + +XXII + + +A partir de ce jour-là, je n'ai plus mené qu'une existence lamentable, +inénarrable. Les douleurs s'y trouvent mêlées à des détails grotesques, +et ma piété paternelle a eu ses mascarades nécessaires. + +Quand il m'arrivait d'apercevoir Louise, j'avais mon aumône de joie; +mais jamais je n'eus le bonheur de pouvoir l'en remercier. + +Tout d'abord, je craignis que le duc ne quittât Paris, pour s'en aller +bien loin, sans laisser de traces; mais il était trop infatué de sa +force, trop certain de me tenir en respect avec cet otage, pour prendre +cette précaution. + +On était à la fin du printemps. Ce fut une raison pour que la voiture de +M. de Thorvilliers fût remarquée au Bois, aux Champs-Élysées, avec cette +fleur de printemps qu'il promenait fièrement. + +La beauté de ma fille fut vite connue. Je lus un jour son nom dans un +journal qui enregistre les succès mondains. Cette célébrité eût ravi un +père comme Gaston. Peut-être que sa rancune contre cette chère innocente +s'étourdit un peu à cette bouffée d'encens. Moi, j'eus honte et j'eus +peur de cette gloire inexorable que les moeurs indiscrètes et frivoles du +jour imposent à la jeunesse. + +Mais Louise, je l'espère, l'ignora toujours; ou bien si on eut le +courage de la lui annoncer, elle n'en prit aucun sujet de coquetterie. +Quand je la voyais passer, je lisais de loin, sur son front, comme dans +un devoir d'écolière, l'imperturbable candeur, voilée seulement d'une +vague mélancolie, que j'avais si soigneusement préservée. + +Mon existence se résumait en ceci: j'espionnais incessamment le duc. + +J'étais toute la journée en faction. Je ne rentrais me coucher que quand +j'étais certain que tout était éteint à l'hôtel de Thorvilliers, et +j'étais à mon poste le matin, guettant le réveil de l'hôtel, comme si, +dans les allures de la domesticité, j'allais surprendre les intentions +du maître. + +Je suis étonné que la police ne se soit jamais inquiétée de ce rôdeur +continuel. Mais la police ne sait que ce qu'on lui apprend et n'a que +les inquiétudes qu'on lui donne. + +Il est vrai, je le répète, que j'étais contraint à toutes sortes de +déguisements. Mais à quoi bon raconter cela? Ce sont les vilenies du +martyre... On devine mon supplice. Tous les matins, en m'éveillant, je +me demandais avec anxiété:--Que va-t-il se passer? où la verrai-je? Tous +les soirs, toutes les nuits, quand je rentrais las de mes courses, +désespéré, si je ne l'avais pas entrevue, ravi et plus disposé encore au +désespoir, s'il m'avait été donné de l'apercevoir, mais certain qu'elle +était à Paris, je remerciais Dieu de cette journée gagnée. + +Tout l'été se passa dans ces transes. + +Une fois, elle alla à l'Opéra; j'y entrai derrière elle, et, placé de +manière à la voir, sans être vu, à ne rien perdre de ses émotions, je +passai une soirée idéale, au spectacle de sa grâce. + +Je ne sais pas quel opéra on chantait. Je n'en entendis rien. Mais, +sourd au bruit, je _voyais_ une harmonie, un poème, une extase monter +dans ses yeux. + +Elle ne se doutait pas qu'elle était admirablement belle; que le duc +l'avait fait parer pour son début; que tous les regards papillonnaient +autour d'elle, comme autour d'un lis. Elle s'abandonnait à son +recueillement. + +Je frissonnai d'épouvante et de joie tout ensemble quand je vis, à un +moment, qu'elle levait les yeux au-dessus d'elle; qu'elle les envoyait +au delà de ce plafond symbolique; qu'une larme brillait dans ses beaux +yeux. La bouche eut une palpitation tendre. + +Je me souvins de cette nuit de délire où j'ai vu sa mère accoudée au, +balcon de la bibliothèque du château de Chavanges, cherchant aussi, avec +le même regard, le sillage d'un rêve de tendresse dans l'infini. + +J'avais calomnié ce soupir et ce regard. Tout mon malheur venait de +cette impiété de mon amour. + +Cette fois, je ne m'y trompai pas; je ne pouvais pas m'y tromper. L'âme +de la mère était sur les lèvres de la fille, et je demandai pardon à +Reine, en bénissant Louise. + +Le duc, solennellement installé derrière Louise, et qui recueillait les +hommages de toute la salle, remarqua sans doute, comme moi, cette minute +d'extase. Il en fut choqué, comme d'une naïveté trop primitive. + +Il ne lui convenait pas que mademoiselle de Thorvilliers eût de ces +élans de l'âme à l'Opéra, surtout quand tous les regards étaient fixés +sur elle. Il se pencha, l'avertit; Louise eut une légère pâleur; le +regard, blessé dans son vol, descendit, s'abattit sur la scène, où des +danseurs faisaient irruption, et alors je remarquai avec douleur la +fixité morne des yeux de mon enfant. + +J'aurais voulu, de l'éclair des miens, transpercer, foudroyer Gaston. + +J'allais, de temps en temps, me reposer et déposer le secret de mes +poignantes inquiétudes chez madame Ruinet. + +La pauvre femme était en disgrâce complète auprès du duc. Louise n'était +pas revenue une seule fois la voir, ne lui avait pas écrit, et comme il +nous était impossible de douter du coeur de Louise, nous comprenions à +quelle défense elle obéissait. J'appris aussi que des jeunes filles, des +amies de l'institution, avaient essayé vainement de la voir, de lui +écrire. Elles n'avaient pas été reçues, et si les lettres avaient été +remises, on avait défendu à Louise d'y répondre. + +Je commençais à croire que le duc ne quitterait pas Paris et avait +renoncé aux attractions de diverses natures qui, depuis longtemps, le +fixaient presque en Italie, quand, à l'automne, je devinai, à certains +préparatifs dans l'hôtel, que je m'étais trompé et que M. de +Thorvilliers allait partir. + +J'étais prêt à le suivre. + +J'avais réalisé tout ce qui me restait de ma fortune. Je pouvais +l'emporter avec moi. Ce reste était peu de chose. Je l'épuiserais +peut-être à suivre ma fille, à acheter chaque heure que j'allais donner +à cette poursuite; mais quand je serais tout à fait pauvre, je +travaillerais. Le néophyte missionnaire se retrouvait dans le père +affolé; les obstacles n'étaient rien: le but mettait une lumière divine +sur tous les moyens employés. Il ne fallait que de la foi. + +Quelle foi eût rivalisé avec la mienne? Quel but était plus saint? + +Je partis. Je suivis le duc; quelquefois je le devançais, bien sûr de ne +pas perdre sa trace; car je m'appliquai toujours à partir avec les gens +de sa maison, à le rejoindre ou à préparer ses étapes. Je courais moins +de risques d'être aperçu, en ne partant pas en même temps que lui. + +Louise m'eût reconnu parmi les voyageurs des petites places. Mais les +serviteurs d'une si grande maison voyageaient souvent en première +classe, et, quand ils étaient réduits aux secondes classes, ils ne +s'occupaient guère des gens humbles, peu causeurs, tristes et vieux +comme moi. + +J'ai dit, à plusieurs reprises, que le séjour ordinaire et préféré du +duc de Thorvilliers était l'Italie. + +Je n'avais jamais su pourquoi; je l'appris en le suivant. + +Il était engagé dans de grandes entreprises de canalisation agricole en +Lombardie, et il avait à Florence une maîtresse, madame Paola +Buondelmonti qui se prétendait veuve d'un descendant des comtes de +Buondelmonti, les guelfes fameux du onzième siècle. + +Les membres, à peu près authentiques de cette vieille famille, +laissaient dire cette belle personne qui s'était mariée à Rome, qui +était devenue veuve à Venise, sans que son mari eût jamais figuré dans +sa vie. + +Elle n'était pas riche, mais elle était fort belle. Gaston, qui savait +accorder le culte fou de la beauté plastique avec certaines vertus +économiques, réparait discrètement les torts de la fortune envers la +grande dame exilée de sa gloire, mais spéculer sous son inspiration, +pour ne pas s'appauvrir en l'enrichissant. + +Cette liaison est la cause du mariage infâme qui se prépare. Le vice a +engendré le crime. Les spéculations du duc n'ont pas réussi. Sa fortune +personnelle est compromise; il ne peut toucher à celle de sa fille. Mais +ce qui lui est interdit est facile à un gendre. Voilà pourquoi la +Buondelmonti, qui ne voulait pas de cette pourriture armoriée, de peur +de s'y gâter, la fait resplendir sous le rayonnement des millions, aux +yeux d'un spéculateur compromis, et voilà comment Louise, ma fille, +cette vierge dont personne n'est digne, va payer de sa pureté, de son +âme, de sa vie, la rançon du duc de Thorvilliers envers une vieille +courtisane. + +Non, cette monstruosité ne s'accomplira pas. Non, je le jure; je veux le +faire jurer aux honnêtes gens. + +A mesure que, dans ce mémoire, je m'approche de cette boue, tout mon +être, qui s'est calmé au récit de mon amour, de ma douloureuse +paternité, se redresse, se révolte. Non, maintenant que j'ai prouvé mon +droit à aimer, je veux prouver mon droit à haïr. Il faut que la justice +sorte éclatante, invincible, de ce récit. + +Le duc alla directement de Paris à Rome. Il avait des réclamations, des +demandes à faire au gouvernement italien. + +A Rome, Louise eut la permission de visiter les églises, les musées, les +ruines. Je n'osais la rejoindre dans ces promenades intéressantes; elle +m'aurait vu; la dame qui l'accompagnait et qui me connaissait bien, +m'eût dénoncé. + +Je me privai donc, par prudence, de ce bonheur nouveau et délicat, de +voir s'épanouir ce sentiment du beau, que je m'étais efforcé d'éveiller +en elle. Mais, quand elle sortait d'une de ces églises, d'un de ces +musées, je surprenais de loin un éclair radieux sur son doux visage, +parfois, une émotion grave et la trace d'une larme. + +Le duc mettait une complaisance qui n'était que la mise en scène de son +calcul à se promener en voiture, aux heures réglementaires de la fashion +romaine, au Pincio ou au Corso. Sous le prétexte de montrer le beau +monde de Rome à Louise, il montrait Louise au beau monde. C'était le +chef-d'oeuvre dont il était fier, comme d'un Raphaël, qu'il faisait +apprécier par ces collectionneurs de chefs-d'oeuvre. + +Je jouissais de ces promenades, et sachant que le duc partirait un jour +ou l'autre pour Florence où était sa maîtresse, pour Milan où était le +siège de son entreprise, je rêvais la bonne fortune d'une absence de +lui, qui me permettrait, non pas d'aborder ma fille, et de m'en faire +reconnaître, mais de m'en approcher avec plus de sécurité et de la voir +plus à mon aise. + +A Rome, bien des choses m'étaient faciles. J'y avais fait plusieurs +séjours pendant ma vie apostolique. J'y avais laissé, au Vatican même, +des amis puissants qui auraient pu me venir en aide, et si ce mariage +qui me menace avait dû se faire à Rome, même depuis que le pape est +dépossédé de sa souveraineté, j'aurais pu l'empêcher. + +Mon interdiction eût été facilement levée, et si un scrupule que je ne +voulais pas vaincre ne m'eût empêché de reprendre l'habit +ecclésiastique, j'aurais pu, à Rome, me déguiser en prêtre, pour exercer +plus commodément ma fonction paternelle. + +C'est à Rome que je fus exactement renseigné sur les intérêts que le duc +avait en Italie, et ce fut un cardinal de mes amis qui me raconta la +liaison de M. de Thorvilliers avec la Paola Buondelmonti. + +Un jour, j'étais dans le Corso, sur le trottoir, derrière deux jeunes +gens, élégants, qui à un angle de la place Colonna regardaient défiler +les équipages, quand, au moment où la voiture découverte du duc de +Thorvilliers passait, j'entendis un de ces deux promeneurs dire, en +français, à son compagnon, en montrant Louise: + +--Oh! la belle jeune fille! + +J'eus une brusque palpitation. Je me penchai et regardai de côté le +jeune homme qui parlait ainsi. + +Je crois que si j'avais surpris dans son air, la moindre marque d'une +admiration frivole, galante, impertinente, je l'aurais détourné, par une +intervention quelconque. Mais il y avait dans les yeux de ce jeune +Français une surprise si pieuse; il saluait si bien, sans qu'elle l'eût +aperçu, cette vision qui passait; il la suivit d'un regret si visible, +si touchant, qu'au lieu d'être irrité et jaloux, je fus attendri. + +Je restai à ma place et j'écoutai. Après un silence, le même jeune homme +dit à son ami: + +--Toi qui habites Rome depuis deux ans, sais-tu son nom? + +--C'est mademoiselle de Thorvilliers. + +--Ah!... c'est là le duc? + +Il y eut un accent de dédain craintif, de peur involontaire, dans ces +paroles. + +Bon jeune homme! J'aurais voulu lui serrer la main, le remercier de ce +qu'il paraissait avoir des raisons de ne pas estimer le duc! + +J'appris, en écoutant, que l'interlocuteur de ce sympathique jeune homme +était secrétaire d'une des deux ambassades françaises, et que c'était à +ce titre qu'il avait vu le duc de Thorvilliers, soit au palais Farnèse, +soit au palais Colonna. Quant au jeune homme lui-même, il était arrivé +le matin de Florence. Il connaissait le scandale de la liaison du duc +avec la Buondelmonti, et après avoir renseigné, sur ce point, son ami, +il ajouta avec animation: + +--J'espère bien que le duc ne promènera pas aux Cascine sa maîtresse +avec cette belle enfant. + +--Qu'est-ce que cela te fait? répliqua l'autre. + +--Cela m'offense dans mes idées de pudeur et de fierté. + +--Te voilà bien, mon poète! + +--Poète si tu veux! Je ne connais pas cette jeune fille; je la vois pour +la première fois. Je jurerais qu'elle a l'âme aussi belle, aussi pure +que son visage, et je sais que son père est un vieux mauvais sujet. +Voilà pourquoi je me révolte d'avance à la pensée que la Buondelmonti +peut vouloir servir de chaperon à cette enfant... Elle semble toute +jeune... Viens la voir encore. + +Et riant d'un bon rire qui résonna dans mon coeur, il entraîna son ami. + +Je les suivis. J'étais curieux de connaître ce jeune homme que l'autre +traitait de poète et qui devinait si bien ma fille! + +Poète! j'avais cru l'être aussi, à l'âge de ce jeune inconnu, dans mes +années d'innocence, d'amour pur, de premier élan! Ma poésie ne m'avait +pas préservé d'un grossier prestige de mes sens. J'avais commencé à +admirer Reine de Chavanges de la même façon que ce jeune homme admirait +Louise. Mais s'il était digne d'elle, je me jurai bien qu'il ne se +tromperait pas comme moi, aux apparences et que, dût-il voir cet ange +assis un jour à côté de la Buondelmonti, il n'en conclurait pas la +possibilité d'une atteinte à l'innocence de ma fille. + +Mais, ne pouvait-il pas empêcher ce rapprochement, ce sacrilège? + +Je m'informerais: je saurais quel était ce jeune Français. + +Qu'on ne s'étonne pas de cette promptitude de ma part à adopter ce beau +premier venu. Le captif accueille toutes les chances d'évasion, et +j'étais captif, dans le désert de ma vie, avec le bonheur de mon enfant, +entrevu comme une terre promise... + +Je suivis ces deux jeunes gens. Ils eurent bientôt rejoint la voiture du +duc qui s'avançait à son rang dans la foule. Je vis l'inconnu contempler +Louise, aspirer pour ainsi dire cette lumière souriante qui se dégageait +du visage de mon enfant. + +Quand, arrivée à la place du Peuple, la voiture prit un trot rapide et +s'éloigna, le jeune contemplateur resta un instant immobile, puis se +décida à prendre le bras de son ami pour s'y appuyer. Son coeur alourdi +lui donnait un peu de lassitude. + +Je l'entendis qui disait: + +--Oui, elle est bien belle! Elle est bien pure! Heureux celui qui en +sera aimé! + +--Tâche que ce soit toi. + +--Heureux celui qui l'aimera! continua-t-il avec un soupir et sans +répondre à son ami, oui, bien heureux, même s'il doit souffrir et mourir +de n'être point aimé! + +Je portai vivement mes mains à mes yeux pour retenir des larmes, et pour +m'empêcher de saisir ce jeune homme, de l'obliger à se retourner, de +l'embrasser, de lui dire: + +--Vous avez raison. Ce serait un grand bonheur d'être aimé d'elle. C'en +est un d'être torturé de l'amour qu'on a pour elle. + +Je le bénis de toute mon âme, je le suivis encore et je sus où il +demeurait, me réservant d'apprendre son nom, par cette police officieuse +et irrégulière qu'on trouve à sa disposition, dans tous les coins des +grandes villes d'Italie. + +Le lendemain, les jours suivants, je retrouvai le même inconnu à la même +place, guettant la même vision. + +Il revint seul. Il avait la pudeur de sa curiosité, de son amour +naissant. Je l'aimai encore pour cela. + +Il me tardait de le connaître, de savoir si mes rêves paternels qui +battaient de l'aile pouvaient s'envoler avec les siens. Sans doute, pour +arriver à la réalisation, il y avait de grandes difficultés à vaincre, +en admettant les convenances de fortune, de famille. Comment faire +agréer ce prétendant par le duc, et comment, surtout, serais-je certain +qu'il serait aimé par Louise, en n'étant pas repoussé par M. de +Thorvilliers? + +Si le roman qui commençait à Rome pouvait s'y dénouer, j'espérais bien, +ainsi que je l'ai dit à propos du mariage infâme qui se prépare, faire +jouer des ressorts assez puissants pour que le duc, sans soupçonner mon +intervention, fût dominé et conduit par elle. + +Le but qui surgissait tout à coup me donnait de nouvelles angoisses; +mais m'excitait à la vie. + +Comment! après avoir meublé l'âme de ma fille, j'aurais le bonheur +d'aider à son mariage, de lui donner un ami jeune, beau, intelligent, +sans doute de bonne naissance, de belle fortune? + +On ne fait pas de si grands rêves, sans les enrubanner de toutes sortes +de folies. Quand l'âme d'un père s'ouvre à cet horizon du mariage de son +enfant, il entre par cette ouverture toute sorte de fleurettes, de +marottes, de petits riens qu'un vent pousse et fait tourbillonner. + +Je m'appliquais à aimer celui qui serait aimé de ma fille. Je le dotais +de toutes les vertus qu'il trouverait dans Louise. Je me disais que +puisqu'il avait des amis dans les ambassades, il était d'un monde où +l'on recrute des diplomates. Pas de difficultés de ce côté-là. Il serait +un futur ambassadeur. + +Je faisais aussi des souhaits plus ambitieux, moins vaniteux, et je +m'exposais à retomber de plus haut. + +Quoi! J'aurais un fils, et par ce fils, plus tard, qui sait? J'aurais ma +fille! Quand le mariage serait conclu, quand Louise serait émancipée de +cette paternité pesante du duc de Thorvilliers; quand, à la faveur des +souvenirs d'autrefois, je serais entré dans l'intimité de son ménage, +j'aurais peut-être un jour, dans une heure de causerie, d'effusion, le +droit de laisser deviner quelque chose de mon secret! + +Mais si ce bonheur était trop grand, trop égoïste, si je devais me +l'interdire, pour empêcher Louise de voiler le souvenir pieux qu'elle +avait de sa mère, et pour l'empêcher d'avoir honte ou horreur de ma +paternité sacrilège, je pourrais du moins me confier à l'ami, à celui +qui l'aurait reçue de moi!... Mais non. Je ne dirais rien. Je resterais +dans mon ombre; je les contemplerais à mon aise dans leur bonheur, sans +le leur faire payer par un sacrifice à leur conscience. Je serais +toujours, jusqu'à la fin, jusqu'à la mort, le vieux maître, seulement le +vieux maître, et cela me suffirait. + +Voilà les folies que je remuais en moi, pendant que, me dissimulant dans +la foule, je regardais de loin ce charmant jeune homme, ce poète qui +faisait son rêve en regardant ma fille. + +Il me fut facile, ayant appris son nom, de faire prendre des +renseignements sur sa famille. + +J'appris qu'il s'appelait Jules de Soulaignes, qu'il était de petite +noblesse champenoise. Personnellement, il n'avait pas une très grande +fortune. Il était le seul enfant de la comtesse de Soulaignes, restée +veuve à vingt ans. Après avoir été élevé soigneusement par sa mère, une +femme intelligente et lettrée, comme il était incertain sur le choix +d'une carrière, il s'était décidé à voyager, continuant ou commençant à +s'instruire réellement, travaillant, prenant des notes, allant, dans +chaque pays, consulter les bibliothèques. + +J'ai su depuis qu'à Florence il avait passé des semaines entières dans +cette magnifique bibliothèque Laurentienne que Michel-Ange a dessinée +pour les érudits éternels. + +Un de ses oncles, le marquis de Montieramey, devait lui laisser tous ses +biens et prétendait même, par une adoption, lui laisser tous ses titres. + +Jules de Soulaignes pouvait donc devenir un bon parti, très acceptable +pour un vaniteux et un calculateur, comme le duc de Thorvilliers. Il +était pour moi un parti désirable. Père dans des conditions humaines, +normales, je n'aurais pas voulu d'autre gendre. Son instruction, ses +dispositions studieuses, graves, m'eussent répondu de sa raison. La mère +sérieuse et instruite qui l'avait élevé, et qui l'abandonnait avec +confiance aux hasards de la vie, bien certaine qu'il ne s'égarerait pas, +me répondait de son coeur. + +Le vieux cardinal de mes amis, dont j'ai parlé, avait fait venir de +France pour moi, tous ces renseignements, qui me comblaient. Il restait +à savoir quelles pouvaient être les intentions du duc de Thorvilliers. +Le doute me prenait à cette question. + +Je ne croyais pas à la tendresse possible de Gaston pour ma fille. Mais +cette affectation qu'il mettait à la promener, comme son luxe, comme une +élégance de plus dans sa vie, m'indiquait bien que s'il était désireux +de s'en débarrasser aussitôt qu'il le pourrait, il voudrait assurément +en tirer parti pour sa vanité. + +J'ignorais alors la gêne, les désastres du duc, et je n'osais pas, dans +mes préventions, aller jusqu'à le supposer capable d'un crime, comme +celui qu'il veut commettre. Je comptais sur son égoïsme. Le comte de +Soulaignes était d'assez bonne famille, après tout, et avait assez +d'espérances, pour n'être pas, aux yeux du monde du faubourg +Saint-Germain, un gendre indigne du duc de Thorvilliers. + +Sur cet échafaudage de calculs, je dressais, j'édifiais l'autel où je +voyais Louise s'agenouiller, avec l'attendrissement d'un coeur vierge qui +va docilement au-devant de l'amour, voilé par le devoir, et je bénissais +Dieu de cette merveilleuse rencontre, de cette récompense qu'il +accordait à ma sollicitude, du couronnement magnifique qu'il donnait à +mon supplice. + +Un jour, Jules de Soulaignes ne se trouva pas à son poste habituel. Je +ne le vis, ni au Pincio, ni au Corso, ni dans les jardins Borghèse, et +pourtant la voiture du duc parcourut tous ces lieux de rendez-vous. + +Elle passa à l'heure habituelle, Louise comme la veille, comme toujours, +avec son sourire vague, ingénu, plus triste que gai, avec ses beaux yeux +noirs comme ceux de sa mère, regardant sans chercher personne, et le +duc, renversé indolemment, ne s'interrompant de répondre à des saluts +que pour bâiller. + +Que signifiait cette absence? Qui avait retenu M. de Soulaignes? Le +lendemain il ne reparut pas davantage. + +Je m'informai à son hôtel. Il était parti. Ce fut un désappointement +cruel, une surprise aiguë. + +Je n'osai pas aller trouver le secrétaire d'ambassade, ami de Jules de +Soulaignes, et pourtant je songeai à cette démarche. Mais peut-être cet +amoureux fier et pudique avait-il gardé son secret! Était-ce la santé de +sa mère, celle de son oncle qui le rappelait en France? Était-il allé +demander le consentement de madame de Soulaignes? Il était aussi +impossible qu'il eût renoncé à Louise, qu'il lui était impossible de ne +plus l'admirer. + +Je ne m'expliquai rien, mais je souffris beaucoup. Les semaines se +passèrent, les mois aussi. Le duc passa une grande partie de l'hiver à +Rome. Il fit deux ou trois absences très courtes, et Louise ne sortait +pas. J'en vins à souhaiter chaque fois le retour de Gaston. + +Je n'apercevais plus ma fille que derrière la grande vitre d'une +fenêtre, au premier étage d'un palais, où le duc avait loué un +appartement. Il me semblait que Louise était plus triste. + +Vers la fin de l'hiver, le duc quitta Rome pour Milan. Louise eut des +curiosités nouvelles à satisfaire, des églises, des musées, des +promenades à visiter. J'étais sur sa route, de la même façon, invisible +et voyant bien. Je surpris le même éveil de l'esprit dans ses yeux, le +même éclair sur son front, puis les mêmes mélancolies, les mêmes ennuis, +combattus par la raison. + +Deux fois je rencontrai Gaston sans ma fille. Il avait dans sa voiture +formée une femme que je reconnus aussitôt, d'après ce qu'on m'avait dit. +C'était la Buondelmonti. Que venait-elle faire? pourquoi avait-elle +quitté Florence? Venait-elle chercher le duc? enlever ma fille? Le +pressentiment de ce qui se passe aujourd'hui m'effleura. + +Je frémis à la pensée qu'elle était peut-être descendue dans le même +hôtel que le duc de Thorvilliers. Mais non, elle habitait seule. Je les +suivis, et j'eus des raisons de supposer qu'elle ne vit pas Louise; que +celle-ci ne lui fut pas présentée. + +Je pensais obstinément à Jules de Soulaignes. Saurait-il qu'il devait +venir à Milan? Pourquoi ne venait-il pas? Devais-je perdre ma confiance +en lui? Son mépris pour le duc avait-il triomphé de son admiration pour +Louise? Me faudrait-il, aux raisons que j'avais de haïr Gaston, ajouter +encore celle-là? Sa mauvaise réputation compromettrait l'avenir de mon +enfant, comme sa dépravation inconnue avait perdu celui de ma fiancée. + + + + +XXIII + + +Je ne sais pas à quelle imprudence pouvait me pousser ce regret, presque +insensé, d'un jeune homme rencontré quelquefois, et qui était, sans que +je lui eusse adressé la parole, mon fils d'adoption. + +J'avais des envies folles de lui écrire, à tout hasard, en France, des +lettres mystérieuses, le rappelant en Italie. Je regrettais de n'avoir +pas fait, pendant mon séjour à Rome, la visite qui m'avait tenté, à son +ami, le jeune secrétaire d'ambassade. Car c'était celui-ci qui avait eu +la première inspiration d'un conseil à Jules de Soulaignes, en lui +nommant ma fille, en l'exhortant à l'aimer. Il aurait bien le moyen de +le faire revenir, si je me confiais à lui. + +J'écrivis à madame Ruinet. Mais que pouvait-elle! Elle ne sut même pas +me dire si M. de Soulaignes était rentré en France. Elle n'avait trouvé +aucun intermédiaire pour avoir des renseignements sur lui. + +Ah! ce cher et vaillant coeur, je l'invoquais, je l'aspirais à tous les +bouts de l'horizon. Je me reprochais d'avoir été timide, maladroit, et, +lui donnant, dans ce lointain inaccessible, plus de vertus sans doute +qu'il n'en possédait, je le pleurais au dedans de moi, comme l'idéal de +bonté, de force, de courage, d'amour honnête et profond que le père le +plus ardent à marier sa fille, le plus jaloux de son bonheur, pût rêver. + +J'étais ainsi successivement initié à toutes les misères sublimes de la +paternité. + +Ce fut un supplice dans un autre que ce regret du jeune homme parti. Je +m'en voulais, comme si je l'eusse chassé, en ne prenant aucune +précaution pour le retenir. + +Combien de fois, rentré chez moi, me dévorant de cette âpre inquiétude, +ayant peur d'être devancé par Gaston dans le choix d'un mari pour ma +fille, n'ayant pas songé jusque-là que l'heure de la marier dût venir si +tôt, je priai Dieu, avec transport, de me renvoyer ce fiancé, et après +ces prières, combien de fois ne me suis-je pas dit, avec une âcre +amertume, qui soulageait ma douleur en la faisant crier: + +--Que demandes-tu, misérable? Tu n'as pas plus le droit d'être père que +tu n'as eu celui d'être amant? Tu t'es retranché toi-même du nombre des +hommes qui sont maris, pères de famille! Tu as douté de l'amour, et tu +n'as que toi à invoquer, amour deux fois maudit, dans ta fidélité et +dans ton parjure! Prêtre sacrilège, qui te sens encore prêtre, en étant +devenu homme, amant adultère, de quel droit espères-tu jouir d'une +paternité usurpée? + +Ces cauchemars du repentir, ces élans de mon amour transfiguré et ces +menaces d'une sorte d'enfer, ces alternatives étaient les visions +apportées de Rome. Là, j'avais vu des prélats sourire à mon +interdiction, et me proposer en plaisantant de m'absoudre de péchés plus +graves que les miens. Là, j'avais vu les humbles du clergé, les petits, +les moines, tremblants, devant la menace d'une damnation éternelle pour +moins que cela! + +D'ailleurs toute tendresse profonde est craintive, et ma tendresse +paternelle doublée par ces préoccupations de mariage devenait maladive, +fiévreuse, et s'exaltait dans ce pays où rien n'est tempéré. + +Un soir, à Milan, j'étais dans un café, sur la place de la Scala, à +l'heure du spectacle, regardant les voitures qui déposaient des +spectateurs devant le péristyle, m'attendant à voir passer et descendre +le duc de Thorvilliers et Louise; car je savais que la représentation +annoncée était une des dernières de la saison, que le théâtre allait +faire sa clôture annuelle, et j'avais prévu que le duc, qui avait sa +loge, se croirait obligé d'y venir. + +Tout à coup, je découvris, appuyé contre une des colonnes de l'entrée, +un jeune homme qu'il me sembla reconnaître. + +Lui aussi attendait. + +Je ne pus maîtriser mon émotion. J'eus une griserie subite. Je me levai, +je quittai le café, et marchant avec précaution pour ne pas être aperçu +de Louise ou du duc, si leur voiture arrivait en même temps que moi au +péristyle du théâtre, je rejoignis le jeune homme; je me plaçai à deux +pas derrière lui. + +C'était bien Jules de Soulaignes, mais il était changé, pâle, maigri. Je +lui pardonnai, m'imaginant que je lui en avais voulu. Sa figure +expliquait son absence et la justifiait trop. Il avait été malade, bien +malade; il l'était encore. J'eus une pitié qui me fit oublier tout. Il +regardait avec des yeux enfiévrés, dans la même direction que moi. +J'aurais voulu lui dire: courage! elle va venir! + +Enfin, la voiture tant attendue déboucha de la place. Le duc en +descendit d'abord, et Louise, légère, enveloppée d'un voile sur sa tête +nue, s'en échappa et disparut, comme une étoile qui sombre, dans le +sillon opaque fait par les curieux ordinaires, de chaque côté de la +porte d'entrée. + +Nous l'avions trop peu vue. Jules de Soulaignes poussa un soupir de +tristesse, mais aussi d'allégement. Sa vision n'avait été qu'un éclair, +mais c'était la chère vision. + +Il se retourna, ayant peur que son soupir n'eût été entendu. + +Il heurta son regard au mien. Je lui souriais, et subitement, entraîné +par une force invincible, sans réfléchir à l'étrangeté de ma démarche, +je lui dis: + +--Vous avez donc été malade, monsieur de Soulaignes? + +Il tressaillit, me regarda avec plus d'attention, cherchant mon nom, mon +visage. J'ajoutai aussitôt: + +--Ne cherchez pas, monsieur; vous ne me connaissez pas; mais, moi, je +vous connais. + +Il fronça les sourcils, sa curiosité devenait défiante, menaçante. Je +continuai, baissant la voix et me penchant vers lui: + +--Oui, monsieur, je sais pourquoi, à Rome, vous regardiez tous les jours +passer la voiture du duc de Thorvilliers, et je sais pourquoi vous êtes +ici maintenant... + +Une stupeur d'épouvante dilata ses yeux. + +--Qui vous a dit?... balbutia-t-il. Puis, s'excitant à la colère:--De +quel droit vous permettez-vous?... + +Il n'acheva pas. + +Je souriais, mais avec une offre si visible de mon coeur, et j'avais sans +doute si peu l'air d'un indiscret, d'un espion, d'un intrigant, que +perdant aussitôt son air de résistance, M. de Soulaignes reprit d'un ton +plus doux, presque suppliant: + +--Qui êtes-vous, monsieur? + +--Un vieil ami de mademoiselle de Thorvilliers, qui voudrait devenir le +vôtre. + +Un éclair de sympathie passa dans les yeux du jeune homme; mais il se +défiait toujours un peu et m'interrogeait toujours du regard. + +--Vous vous étonnez, lui dis-je, de me voir si bien informé d'un secret +que vous n'avez confié qu'à un ami, ou qu'à votre mère? La chose est +toute simple. Il vous est arrivé une première fois de penser tout haut +dans le Corso, à Rome, quand la voiture du duc passait. J'ai recueilli +cette pensée. J'étais là pour regarder dans la voiture la jeune fille +que vous avez admirée à haute voix. Il m'a été bien facile de vous +comprendre et, vous ayant compris, de savoir qui vous étiez. Depuis +lors, nous nous sommes rencontrés, sans que vous vous en soyez douté, +aux mêmes endroits, pour jouir du même spectacle... C'est aussi pour +cela que nous sommes ici tous les deux... A votre âge, et quand on est +poète, car je sais aussi que vous êtes poète, on retient mal ses +secrets. D'ailleurs, il y en a qui ne peuvent rester dans l'âme. Ils la +traversent comme une lumière et s'en échappent, pour rayonner au dehors. +Vos yeux parlent quand vous vous taisez, et moi le vieux maître, qui +veux être le père de mon élève, je ne puis pas plus retenir mes regrets, +mon amitié, ma tendresse pour cette enfant que vous ne pouvez retenir +votre amour. Voilà pourquoi je vous aborde sans être connu de vous. Je +me nomme Louis Herment; j'ai été pendant neuf ans le professeur de +mademoiselle de Thorvilliers; je puis vous parler d'elle. Voulez-vous +être mon ami? + +Jules de Soulaignes m'écoutait avec une surprise ardente, naïve. Il +paraît que mes yeux étaient aussi éloquents que les siens. Il ne se +méprit pas à mes paroles. Il vit toute ma sincérité. Son amour devina le +mien, en lui donnant un caractère d'adoption paternelle qui le +rapprochait de la vérité. J'étais son confident nécessaire, comme il +était pour moi le fils souhaité. + +Quand j'eus fini, il me dit simplement, d'une voix tremblante: + +--Je vous crois, monsieur. Je vois que je n'ai rien à vous apprendre. + +--Vous vous trompez, répliquai-je, en passant familièrement mon bras +sous le sien et en l'attirant hors du péristyle, vous avez à me dire +pourquoi depuis huit mois je ne vous ai rencontré ni à Rome, ni à Milan; +pourquoi vous revenez avec ce visage pâle. + +--J'ai quitté Rome pour aller tout confier à ma mère, repartit avec la +même simplicité le jeune homme, et si j'ai tant tardé à revenir, c'est +que j'ai bien souffert, c'est que j'ai pensé mourir. + +--Mourir! parce que votre mère... + +--Oh! ma mère ne m'a rien refusé, dit-il en m'interrompant; mais je +dépends, pour mon état futur dans le monde, des bontés d'un oncle... + +--Oui, je sais, de M. le marquis de Montieramey, qui vous laissera sa +fortune et vous dotera. + +Jules eut un faible sourire. + +--Ah! vous savez cela aussi? + +--C'est ce qu'il y a de plus facile à savoir. Il fallait bien que je +m'informasse de vos espérances pour vous aider à réussir. + +--Mes espérances! soupira le jeune homme avec tristesse. Ah! monsieur, +elles seraient odieuses, s'il me fallait les attacher à la mort d'un +oncle que je vénère, que j'aime! Mais elles sont mortes depuis qu'il m'a +signifié qu'il ne consentirait pas à une alliance avec la famille du duc +de Thorvilliers. + +--Que lui reproche-t-il? Le duc est de grande naissance; il a un beau +nom. + +--Sans doute; mais mon oncle est un puritain en royalisme. Il s'est +exprimé sur les variations politiques du duc avec une sévérité +implacable. + +--Sa fille n'a pas d'opinion; elle n'a rien trahi? + +--Non... mais... + +--Quoi donc?... + +Jules de Soulaignes était redevenu très pâle. Il hésitait à continuer. +Je fus saisi d'une peur secrète. + +--Osez tout me dire, mon ami, je suis un vieux confesseur. + +Il me plaisait de dire la vérité, sans me trahir. + +Alors, Jules de Soulaignes, avec un embarras qui tenait surtout à sa +douleur, me raconta ce que j'ignorais et ce qui me flagella d'un nouveau +et terrible remords. + +Il paraît qu'il avait couru, dix-huit ans auparavant, à la naissance de +Louise, des bruits fâcheux sur la duchesse de Thorvilliers. Reine, par +ses allures, par les libertés philosophiques de son salon, avait heurté, +plus d'une fois, les jansénistes de l'aristocratie. On avait été surpris +de sa maternité tardive et on l'avait malignement commentée. Les +absences de Gaston fortifiaient ces commentaires. Pourtant on n'en +voulait pas beaucoup à la mémoire de la duchesse. Dieu l'avait jugée. Le +monde dévot ne prétendait plus rien. Mais on gardait rancune au mari des +torts que s'était donnés sa femme, pensant bien qu'il les avait trop +subis, après les avoir provoqués par sa conduite. On le savait engagé +dans des spéculations, retenu aussi en Italie par des liens équivoques. +M. de Montieramey ne voulait pas que son neveu eût un jour pour +quasi-belle-mère la vieille Paola Buondelmonti, et subît en attendant, +comme beau-père, un mauvais sujet renégat de sa cause, de la trempe du +duc de Thorvilliers. + +Les grâces de Louise étaient indifférentes à ce vieillard prévenu contre +les grâces de la défunte duchesse. Il était de ceux qui croient par +préjugé, avant la science, aux influences fatales de l'hérédité. Il +refusait donc obstinément de rien donner, de rien promettre pour ce +mariage. Jules de Soulaignes, désespéré de ce refus, sachant l'inutilité +d'une résistance ou d'une insistance, avait pleuré avec sa mère, s'était +tordu, pendant huit mois, dans un désespoir qui l'eût poussé au suicide, +s'il n'eût eu la vocation des héros qui les force à retourner à la +bataille, pour y élargir leurs blessures. + +Après s'être bien convaincu qu'il ne pouvait guérir, il était revenu +pour aimer encore, toujours, pour souffrir sans relâche de cette vue +d'un rêve inaccessible, pour aspirer au seul bonheur qui lui fût permis, +et qu'il avait proclamé, en voyant Louise pour la première fois, +l'ineffable supplice de se sentir consumé par un sentiment qui n'a rien +des égoïsmes vulgaires. + +Voilà ce que Jules de Soulaignes me raconta, dans un angle de la place +de la Scala, en se détournant de temps en temps pour regarder le +théâtre; comme s'il eût redouté que ces confidences, faites à mi-voix, +pénétrassent à travers les murs et allassent troubler, comme un +reproche, celle qui devait inspirer son courage, et ignorer toujours ses +tortures, ou, comme s'il eût espéré qu'un rayon d'elle pût s'échapper du +théâtre et venir le récompenser! + +Je l'avais écouté avec une tristesse profonde. Je m'étais cru châtié +jusque-là. Je me trompais. Le châtiment véritable commençait, et +celui-là, je ne pouvais le renier. J'étais puni dans ma fille. + +Cette sainte, cet ange, ce lis, gardait une vapeur flétrissante autour +d'elle, qui était comme la buée de ma faute. + +C'était en vain que je m'étais appliqué à épanouir en vertus ses +dispositions natives; par le fait seul de son origine soupçonnée, elle +était impliquée dans une sorte de mépris. + +L'adultère, le plus excusable, le moins criminel, porte toujours ses +fruits de cendres. + +Hors du sacrifice absolu, de la rectitude étroite, il n'y a pas de +bonheur assuré. + +Le coupable n'est pas seulement poursuivi, mortifié dans son orgueil par +le sentiment de sa faute; il n'a pas seulement la morsure de sa +conscience, l'appréhension du dédain public; il lui faut encore sentir +qu'il a porté malheur à l'innocence, qu'il a profané l'avenir dont il +attendait sa consolation, son absolution. + +A cause de moi, ces deux enfants s'ignoreraient toujours et devaient +s'ignorer. Louise passerait à côté du bonheur, aussi certain que peut +l'être celui de la vie, pour aller vers le hasard, et ce jeune homme +naïf, ardent, loyal, que j'aurais voulu appeler mon fils, me maudirait, +s'il apprenait mon secret, et serait malheureux uniquement pour avoir +aimé ma fille innocente et belle! + +Il se méprit à ma compassion. Il n'y vit que de la honte; il n'y vit pas +des remords. + +Je le rassurai, pour me rassurer moi-même. En attisant sa foi, je +rallumais la mienne. + +Il était impossible, lui disais-je, que la jeunesse, l'honneur et +l'amour, quand ils étaient en face de la jeunesse, de la pureté, ne +fussent pas attirés par un aimant irrésistible. Le marquis de +Montieramey n'avait que des préventions qui se dissiperaient à la vue de +Louise, et quand Louise serait à Paris, il faudrait bien que le marquis +la rencontrât un jour, et, s'il la rencontrait, pourquoi n'en serait-il +pas charmé? + +Intérieurement, en disant cela je pensais que s'il fallait après tout +que j'allasse me confesser, m'humilier devant ce vieillard rigide, je +n'hésiterais pas. En apprenant ma vie, il n'aurait plus de rancune +contre la mémoire de Reine; il ne redouterait pas les influences +héréditaires. Sa générosité s'échaufferait à l'idée de cette première +victime morte de sa faute, à l'idée de cette seconde victime dont le +sort dépendrait en partie de lui. Il mépriserait davantage le duc de +Thorvilliers, et il me prendrait en pitié... Je retrouverais les sources +perdues de mon éloquence. Ne puisais-je pas autrefois à un amour infini +dont je savais maintenant le nom? + +Mais, insensé que j'étais, ce vieillard aurait horreur de l'amour d'un +prêtre, comme Reine de Chavanges elle-même s'en était trouvée +empoisonnée. Il ne persisterait qu'avec plus de hauteur dans son +refus... + +Alors, mon égoïsme paternel sortait de ces rêves utopiques, pour rêver +une solution féroce mais pratique. Le marquis de Montieramey était bien +vieux; Louise était bien jeune. L'oncle de M. de Soulaignes n'attendrait +pas le mariage de son neveu; ma fille pouvait attendre le bonheur. + +Ce qui était essentiel, urgent, c'était d'empêcher le duc de +Thorvilliers de hâter l'heure de marier Louise. + +J'espérais maintenant qu'il ne lui serait pas facile de se débarrasser +de sa paternité. Ces préventions vagues, ces préjugés flottant autour de +Gaston et de Louise seraient pour d'autres que le marquis de Montieramey +des raisons d'hésiter. Celui-là, Dieu merci, n'était pas le seul qui eût +de la fierté, de l'entêtement, dans le faubourg Saint-Germain. Gaston +aurait l'ambition d'une alliance considérable, et cette ambition-là nous +donnerait du répit. + +Peut-être ne serait-il pas imprudent de mettre Jules de Soulaignes sur +sa route. Il saurait bien vite, s'il ne le savait déjà, que ce jeune +homme hériterait un jour du marquis de Montieramey. Ce serait une oeuvre +d'une diplomatie profonde et permise, que d'avoir indirectement pour +allié celui-là même auquel nous voulions enlever Louise. Gaston +travaillerait pour sa vanité, et moi pour le bonheur de mon enfant. + +Ces pensées multiples m'assaillaient à la fois, et corrigeaient +l'amertume de mes remords, pendant que je pressais les mains de Jules de +Soulaignes dans les miennes. J'aurais voulu l'embrasser pour sa douleur, +et pour cette foi déchirée mais vivace qui le ramenait en Italie. + +Je l'exhortai de mon mieux. Je voulus lui persuader que tout n'était pas +désespéré et qu'il devait agir comme si le consentement de son oncle eût +précédé ses démarches. Ne pouvait-il trouver dans ses relations, en +Italie ou en France, un introducteur auprès du duc de Thorvilliers? + +Au nom du duc, ce fier et doux jeune homme éprouvait une répulsion +instinctive. Il acheva de m'initier aux désordres financiers et moraux +de Gaston. Cette démonstration ne pouvait rien ajouter à mon mépris; +mais elle me donnait des espérances. Si le duc pouvait arriver à +convoiter l'héritage futur, imminent, du marquis de Montieramey, il +serait favorable aux prétentions sentimentales de l'héritier. + +Pour toute réplique à mes exhortations, à mes conseils, à mon amitié, +Jules s'écria: + +--Si j'étais sûr d'être un jour aimé par elle, je supporterais tout, +j'affronterais toutes les humiliations, je consentirais à tous les +sacrifices. + +J'aurais voulu pouvoir lui crier: + +--Elle vous aimera, puisque je vous aime! + +Notre entretien se prolongea jusqu'à la sortie du théâtre. + +Nous suivîmes de nos regards accouplés la voiture qui emportait le duc +et ma fille, et quand elle eut disparu, dans le calme d'une belle nuit +d'Italie, nous laissâmes respirer nos deux coeurs, suffoqués du chemin +qu'ils avaient fait. + +Jules avait confiance en moi. Il m'acceptait candidement pour ce que je +prétendais avoir été, un maître, un professeur. Il ne cherchait pas au +delà de mes paroles. La sincérité de ma tendresse pour Louise, la +volonté que j'avais de les rapprocher, de les unir, lui donnaient une +certitude. + +Quand nous nous séparâmes pour nous revoir tous les jours, il était +résolu, et moi, j'avais gagné, à mon tour, un appui dans cette +conscience jeune, enthousiaste, poète, comme avait été la mienne, au +début de mon amour. Je recommençais le poème enchanté de ma jeunesse, et +cette fois, je me promettais bien de n'en pas laisser compromettre le +dénouement par ma faute. Je m'aiderais, et le ciel m'aiderait. + +Je n'ai pas à raconter les deux années qui suivirent. Elles eurent peu +d'événements, et les mêmes soucis. Le duc alla à Florence, y resta +longtemps; mais il fut évident pour nous qu'il veillait sur lui-même. Il +calculait que le meilleur moyen de tirer un jour, par le mariage, un +excellent profit d'une jeune fille qui le gênait, c'était de ne pas la +compromettre publiquement avec la Buondelmonti. + +Il fut correct d'apparence. S'il n'avait pas redouté la censure du +faubourg Saint-Germain, il eût renvoyé Louise à Paris; mais il n'osa +pas. + +Jules de Soulaignes était avec moi, partout où le duc de Thorvilliers +voulait être. Il s'était laissé persuader. Les relations manquaient en +Italie pour la présentation projetée. Celle-ci n'eut lieu qu'après deux +ans d'attente, en France, pendant un séjour qu'y fit Gaston, il y a dix +mois. + +Rien encore n'avait transpiré des projets honteux de mariage qui avaient +pu être formés dans les tête-à-tête avec la Buondelmonti. Peut-être n'en +avait-il pas été encore parlé entre les deux complices. + +Louise avait reparu à Paris avec cet achèvement de beauté que sa mère, à +son âge, avait rapporté de Rome. Seulement l'assurance de son âme était +plus calme, le sourire de ses yeux plus triste, sa grâce plus résignée. + +Jules de Soulaignes fut présenté au duc, qui ne se méprit pas à +l'intention cachée de cette démarche. + +Il avait sans doute le tarif de l'héritage de M. de Montieramey; car il +accueillit fort bien, ainsi que je l'avais espéré, le jeune héritier. + +Allais-je avoir raison? Jules eut dès lors une confiance presque +superstitieuse en moi. + +Dans une visite au duc, il avait rencontré Louise, ne lui avait pas +adressé la parole, l'avait saluée en traversant un salon. Elle lui avait +fait la révérence, et il était heureux. Cela lui suffisait. + +Il accourut pour me raconter cette faveur de la destinée. Il +s'imaginait, sans doute, que je regardais moins bien que lui ma fille; +car il me l'a peignit avec une exaltation qui me ravissait. + +Le duc, en la reconduisant, les avait, en passant, présentés l'un à +l'autre. Est-ce que je pouvais comprendre cela? Est-ce que je pouvais +m'initier à la profondeur de cette joie? Présenté, par le père! +c'est-à-dire, autorisé à la saluer, et peut-être, quand ils se +rencontreraient dans un salon, à lui parler! + +Jules n'était plus pâle, et l'anxiété qui le tiraillait encore avait des +échappées superbes dans une espérance juvénile. Par instants, le +printemps chantait seul dans ce coeur naïf, et j'écoutais avec +recueillement, avec une ineffable mélancolie, cette chanson sublime. + +Louise n'allait guère dans le monde, parce que le duc n'aimait plus à y +aller. Mais elle allait à l'Opéra où M. de Thorvilliers avait sa loge. +Il lui était facile, quand il s'asseyait à côté d'elle, de faire des +envieux, sans avoir à se mettre en garde contre des médisances, et +c'était toujours un sujet d'étonnement pour nous, mais aussi un sujet +d'espérance, que cet isolement dans lequel s'épanouissait cette belle et +pure beauté. + +Le roman de ma jeunesse avait tenu tout entier dans deux ou trois +épisodes. Des roses offertes, des roses jetées, et c'était tout. Le +roman de Jules de Soulaignes, s'il est clos, ce que je ne veux pas +croire, ce qui serait un blasphème, aura eu trois chapitres: cette +révérence que Louise lui a faite dans le salon de l'hôtel de +Thorvilliers et deux autres rencontres que je vais dire. + +Un jour, le marquis de Montieramey se promenait au Bois, dans son coupé, +avec son neveu. + +C'était un piège préparé par Jules. Il lui avait fallu bien de la +stratégie pour arranger cette promenade. En me la racontant, ce cher +fils m'a décrit les alternatives de terreur et de joie par lesquelles il +avait passé, pendant cette délicate négociation; puis, quand on fut dans +le bois, il avait fallu encore une diplomatie savante pour que le vieux +marquis consentît à faire uniquement le tour du lac, comme un vulgaire +élégant. + +Jules savait bien à quelle heure précise la voiture du duc passait. Ce +jour-là, par une faveur spéciale de la Providence, par un sourire de +Dieu, le duc n'était pas dans sa voiture. Louise avait pour +l'accompagner la vieille dame qui avait été placée auprès d'elle à son +entrée dans l'institution de madame Ruinet. + +Quand Jules de Soulaignes vit venir de loin la voiture, il eut un +battement de coeur terrible. C'était, croyait-il, le pauvre enfant, sa +destinée qui allait s'accomplir. Mais il avait mis son oncle en belle +humeur, et il ne fallait pas lui donner le soupçon d'une surprise +préparée, en faisant soupçonner son émotion. + +M. de Montieramey lui avait donné, pendant la promenade, sur les dames +de son monde qu'il avait saluées, toutes sortes de détails biographiques +et héraldiques, comme les vieillards les aiment. + +En retour, malgré sa rigidité habituelle, il avait questionné un peu son +neveu sur quelques mondaines qui l'avaient effarouché par leurs allures +et leur toilette. Jules, ravi de cette curiosité, la satisfaisait avec +une lâcheté héroïque, voulant conquérir le droit de son amour honnête, +pur, en corrompant ce sage vieillard. + +Le marquis avait la tête à la portière et regardait, quand un +encombrement du défilé obligea la voiture découverte du duc de +Thorvilliers à stationner tout près de la sienne. Le vieux gentilhomme +ne put apercevoir le chiffre ou les armes des panneaux, tant les +attelages étaient pressés les uns contre les autres; mais il vit Louise, +et ne vit qu'elle. + +--Ah! la belle jeune fille! dit-il, sans se retourner vers son neveu +qui, haletant, les mains jointes, penché vers lui et caché par lui, +écoutait avidement. + +Jules eut un éblouissement en entendant l'exclamation même qui lui était +échappée à Rome, au Corso, en apercevant ainsi Louise. + +Le vieux marquis ajouta, à mi-voix: + +--Qui est-elle? + +La voiture du duc, dégagée de l'encombrement, venait de passer. Le +marquis alors se retourna vers son neveu pour en avoir la réponse. Il +fut frappé de la pâleur du jeune homme. Jules ne poussait pas la ruse +jusqu'à se rendre pâle; c'était bien naïvement qu'il tremblait, qu'il +avait peur. + +--Qu'as-tu donc? demanda le marquis. + +Jules s'arma d'un grand courage, et doucement: + +--Cette jeune fille que vous trouvez si belle, mon oncle... + +--Dis si charmante et si honnête! + +--Oui, mon oncle, si pure et si belle, c'est précisément celle dont vous +n'avez pas voulu pour nièce. + +Le marquis tressauta. + +--Mademoiselle de Thorvilliers! + +--Oui, mon oncle. + +Le marquis avec un élan involontaire serra la main du jeune homme: + +--Ah! mon pauvre enfant, je comprends la peine que je t'ai faite. + +Il n'en dit pas plus, sous le coup de l'émotion qui l'avait saisi; il +devint rêveur pendant toute la promenade, ne regarda plus les femmes qui +passaient, tenant la tête baissée et son regard intérieur fixé sur la +vision qu'il emportait. + +Il paraît qu'en arrivant à son hôtel, il embrassa son neveu, comme on +embrasse son fils, et lui dit avec une légère et tendre ironie: + +--Sais-tu que tu es un garçon bien obéissant... si tu m'as obéi! + +Jules rougit. + +--Va, je te pardonne, continua le vieillard subitement attendri, et toi, +me pardonnes-tu? + +Jules eut l'héroïsme de ne pas profiter avidement de ce repentir +touchant. Il le trouvait si beau, si bon, qu'il craignait de le calmer +en s'en servant trop vite. + +La conversion persista, et le soir encore, ayant gardé son neveu près de +lui, M. de Montieramey mit la conversation sur le compte de Louise. Il +gardait sa fascination. + +Quand Jules de Soulaignes me raconta cela, je fus presque terrifié, +comme devant un miracle. L'espérance était trop éblouissante. Toutes les +fois que la vie m'avait fait de pareilles avances, elles n'avaient été +que le masque fleuri d'un abîme. + +Pourtant mon coeur paternel fléchit sous l'effusion chaude de ce jeune +homme enivré. + +--Je vous l'avais bien dit! répondis-je avec un sourire, mais le coeur +retenu et comprimé par un pressentiment. + +Il fallait que le marquis fît la demande, ou du moins se mît en rapport +avec le duc de Thorvilliers. Mais le charme en se prolongeant +conservait-il assez de force pour éteindre dans l'esprit du vieux +marquis les rancunes qu'il gardait envers le gentilhomme infidèle à sa +foi politique? + +Jules se troublait à l'idée d'une démarche pareille et, sa délicatesse +venant en aide à son embarras; il s'imaginait qu'on profanerait son +amour, en faisant précéder d'une démarche positive, officielle, +l'assurance de bonheur qu'il voulait obtenir de Louise. + +--Si je pouvais lui parler! me disait-il, en éveillant en moi l'envie +furieuse de les entendre, d'être là quand il la verrait, quand il lui +parlerait, quand elle répondrait. + +Depuis plus de trois ans, j'avais dans l'oreille, dans la poitrine, le +son de la voix de ma fille; depuis plus de trois ans, j'avais dans le +front l'étincelle de son dernier regard, de son adieu. Toutes les fois +que je l'avais rencontrée, j'avais cherché à surprendre de loin le +regret, la tristesse particulière que lui avait laissée notre brusque +séparation. Il m'avait semblé que cette mélancolie s'évaporait et était +remplacée par une autre. Était-ce encore à moi, était-ce à quelque ami +jeune, nouveau, inconnu, rêvé, qu'elle pensait? Ah! si moi, aussi, +j'avais pu lui parler, l'entendre? S'il m'avait été donné, mettant en +présence ces deux enfants dont les âmes se devineraient, de jouir tout à +fois de leur amour, et de la reconnaissance que ma fille en aurait +envers moi! + +Je ne pouvais conseiller à Jules, maintenant, rien d'audacieux. Je +savais par expérience que rien ne garantit un amour vrai contre +l'embrasement. + +Susciter l'amour, sans la certitude du consentement de M. de +Thorvilliers, c'était susciter le malheur. + +Mieux valait encore cette mélancolie de mon enfant, cet ennui de sa +jeunesse, qu'une floraison subite qui pouvait être suivie d'un âpre coup +de vent. Je me souvenais de sa mère, je me souvenais de moi. + +Je ne savais comment Jules pourrait atteindre son rêve, et je me sentais +surtout impuissant à l'aider, même d'un conseil. + +Au bout de quelques jours d'agitation inutile, il m'annonça, le coeur +battant, les yeux battus que son oncle était décidé à une démarche, à +une visite. + +Le marquis se sentait devenir faible. Avant de mourir, il voulait voir +son neveu marié, et il voulait cet ange à son chevet, pour lui ouvrir le +ciel qu'elle entr'ouvrait. + +Il était retourné au Bois avec son neveu. Il avait bu encore le philtre +de cette beauté candide, et cette innocence, de mon enfant avait profité +au duc de Thorvilliers. On ne pouvait plus le mépriser autant, quand il +était à côté d'elle, dont l'innocence s'épandait autour d'elle. + +Une fois, le duc en croisant la voiture du marquis, remarqua un sourire +sur les lèvres de M. de Montieramey. C'était une avance du marquis. Le +duc salua à son tour, avec une sorte d'affectation, parce que les +promeneurs étaient nombreux et qu'il lui plaisait d'être vu échangeant +un salut courtois avec un vieillard considérable dans le faubourg, avec +le grand _pénitencier_ de ce monde-là. + +Une indisposition de M. de Montieramey qui, d'ailleurs, paraissait sans +gravité, retarda de quelques jours la démarche parfaitement résolue. + +Était-il temps encore de conjurer le malheur qui se masquait, pour +avancer de plus près et frapper plus sûrement? Sans ce retard, Louise +serait-elle aujourd'hui madame de Soulaignes? + +Était-ce le pressentiment qui faisait Jules si inquiet, et qui le +rendait rebelle à des conseils de patience qui me coûtaient un effort? + +Un matin, celui que, tout bas, j'appelais mon fils, et à qui je +m'amusais même à donner tout haut ce nom, en lui parlant, par prétention +apparente de vieillard, accourut chez moi, de bonne heure. Il était +radieux. En me disant bonjour, dès le seuil de la porte, il secoua des +rayons dans mon cabinet de travail. Sa figure fine, volontiers sévère, +avait un gonflement, un épanouissement quasi enfantin. + +Quand le bonheur complet nous prend à l'improviste, il nous dépouille +jusqu'à la sève, de toutes nos écorces, qui sont nos cicatrices, et +l'arbre rajeuni n'est plus qu'un rameau. On devient enfant, quand on ne +voit plus le mal. + +--Qu'est-ce qui vous arrive? m'écriai-je, électrisé par cette lumière. + +Je crus qu'il venait m'annoncer le consentement du duc de Thorvilliers. + +--Venez avec moi, nous allons la voir! + +Il m'avait pris les mains et m'attirait. + +--Où donc? + +--Je vous raconterai cela, en route. Je n'ai su qu'hier au soir que je +pourrais, à mon aise, la contempler pendant une heure... une heure! +concevez-vous cela?... Je ne suis pas un égoïste; j'ai pensé à vous. Je +vous ai fait votre part; venez. + +--Mais le duc? + +--Il ne sera pas là... il ne va pas à la messe, même à une messe de +mariage. + +--Une messe de mariage? + +--Oui, à la Madeleine, Georges de Pérusset, le fils de l'ancien +conseiller d'État, un de mes camarades, se marie avec la fille d'un +agent de change, mademoiselle Sommer... Il paraît que c'est une amie de +pension de mademoiselle de Thorvilliers. + +--Oui, une de mes élèves. + +--Eh bien, mademoiselle de Thorvilliers est demoiselle d'honneur. Je +l'ai appris hier seulement, en allant féliciter Georges. Il m'a annoncé +cela, sans paraître y attacher d'importance, négligemment, mais avec une +intention de vanité. Songez donc! la fille d'un duc au mariage d'une +fille de financier! Comme je lui pardonne ce mouvement d'orgueil! Le duc +s'est excusé de ne pouvoir assister à la cérémonie; mais il a accordé à +madame Sommer, qui est venue le lui demander, l'honneur qu'on attendait +des souvenirs de pension... Pensez donc! la fille d'un agent de change +pour un spéculateur! La cérémonie est pour aujourd'hui, midi... Venez! + +--Il n'est que dix heures! répondis-je en souriant à ce bel +enthousiaste. + +--C'est vrai; mais il y aura beaucoup de monde. Il faut être bien placé +pour la voir, et puis, si nous trouvons le temps long, nous prierons en +attendant. + +Il disait cela, en riant, les yeux étincelants de piété. + +--Oui, nous prierons! lui répondis-je, attendri de ce qu'il disait et de +ce qu'il présageait. + +Je partageais son délire, mais avec une méfiance secrète du réveil. + +Il faut bien que je l'avoue. Le prêtre, qui ne s'est jamais suicidé en +moi, profite de toutes les occasions de revivre librement. Par un accord +qui choquerait sans doute des consciences dévotes et qu'elles +flétriraient comme une profanation, mais qui me semble sans impiété, +j'associe, en toute circonstance délicate, ma paternité humaine à ma +paternité spirituelle. + +Il me semblait tout naturel de bénir ma fille dans une église, et si +Dieu ne m'y foudroyait pas, à ce moment d'extase, c'est qu'il faisait +descendre son pardon sur le prêtre devenu père. + +Je me flagellerai de ma faute, tant que je vivrai; mais je ne puis +répudier comme une honte cette innocence que j'ai donnée au monde. + +Jules de Soulaignes acheva de m'enivrer par avance en me disant: + +--C'est à la Madeleine que j'espère me marier. Mon oncle, je le sais, +tient à son église... La voir là, par avance, agenouillée devant l'autel +où je la conduirai, quel rêve! + +Oui, c'était un rêve trop beau. Il frappait ses mains l'une contre +l'autre, les joignait, les faisait craquer; il marchait dans mon +cabinet, transporté, fou! Il n'y tenait plus. Moi, j'avais de la peine à +me contenir. + +J'entendais dans les oreilles, dans mon coeur, les orgues de l'église, et +je m'apprêtai à partir, comme pour une répétition du mariage de mon +enfant. + +Tout ce que je pus obtenir de Jules et de moi, ce fut d'aller à pied, +jusqu'à la Madeleine, pour fatiguer notre force et n'être point trop en +avance. Nous fûmes encore obligés d'attendre près d'une grande heure. + +Nous attendîmes dans un recueillement et un tremblement égal, sans nous +communiquer aucune pensée. J'avais sur les lèvres toutes sortes de +formules de prière; j'en cherchais d'autres qui ne m'eussent pas servi, +dans mes fonctions ecclésiastiques. + +J'avais prêché autrefois à la Madeleine; je voyais la chaire béante qui +m'invitait à y monter, à y porter, comme aux premiers temps chrétiens, +ma confession publique, à attester ceux qui m'écouteraient que, si +j'avais été coupable, je n'avais peut-être pas démérité de bénir ma +fille. + +Pourquoi racontai-je ces vertiges de mon coeur et de ma foi! + +Hélas! quand je pense que c'est précisément à la Madeleine que +l'horrible et sacrilège parodie de mariage doit s'accomplir, je me dis +que rien n'aura manqué, comme ironie, à l'atrocité de mon supplice. +Pauvre Jules de Soulaignes! Est-il retourné depuis ce jour-là à +l'église? Oserait-il y retourner avec moi? + +La Madeleine s'était peu à peu emplie d'un monde bruyant, jaseur, +curieux, élégant, qui, comme nous, attendait. + +Quand les bruits du dehors, les avertissements de la hallebarde du +suisse, le chant triomphal de l'orgue nous avertirent de l'entrée du +cortège, je craignis tout à coup que, revenant sur sa décision, le duc +ne fût venu, par un instinct de méfiance, pour garder ma fille, jusque +dans la maison de Dieu, qui avait été ma maison, et dont il ne m'avait +peut-être pas suffisamment chassé, ou bien qu'il eût défendu à Louise de +venir. + +Mais non, c'était surtout là qu'il m'eût défié de la lui prendre, et +c'était surtout là qu'il me menaçait encore et qu'il ne me craignait +pas, moi, le prêtre interdit. + +On sait ce que sont ces grandes cérémonies. + +Nous nous étions placés très en avant, mais de côté, sur la ligne même +où devaient s'agenouiller les demoiselles d'honneur, non loin de la +place que Louise occuperait. + +Nous la cherchâmes des yeux. Il ne la vit pas avant moi, j'en suis sûr. +Mais je le sentis qui me serrait fortement la main, quand je cherchais +la sienne. Nous échangeâmes un regard qui nous fortifiait encore, et +nous n'eûmes pas un mot à nous dire. + +Mon Dieu, qu'elle était belle et jolie! C'était une fête pour elle, une +délivrance, une fête qui ne troublait pas sa candeur, mais qui +soulageait son âme, comprimée par la solitude. + +Il serait puéril, il serait surtout sacrilège à moi de la décrire. +Sais-je seulement comme elle était mise! Je ne sais qu'une chose: elle +était un chef-d'oeuvre de maintien, de toilette, et dans sa parure de +jeune fille du grand monde, un chef-d'oeuvre d'ingénuité et de grâce. Je +retrouvais l'écolière, la communiante, la petite sainte, ma fille. La +tutelle du duc de Thorvilliers ne lui avait rien appris, ou plutôt +n'avait rien gâté de ce qu'elle ignorait. + +En s'avançant, elle promenait un long regard autour d'elle, par ce +besoin des coeurs religieux de prendre immédiatement possession de tous +les sanctuaires où leur piété va s'épanouir. + +Elle donnait le bras à un jeune homme quelconque; elle était vêtue de +blanc, je m'en souviens, comme la mariée. Je lui vis, moi, une couronne +d'étoiles sur la tête, et Jules de Soulaignes, sans doute, lui vit une +couronne de fleurs d'oranger... + +Nous n'avions, ni l'un ni l'autre, songé à un incident des messes de +mariage qui nous fît frissonner d'une épouvante joyeuse, quand nous +vîmes Louise quitter sa place, prendre des mains du suisse une bourse de +velours et s'apprêter à quêter. + +Elle allait venir à nous; elle allait nous voir tous les deux ensemble! + +Je regardai Jules de Soulaignes. Il devint très pâle. Il était debout, +appuyé sur une chaise, et la chaise tremblait sous le tremblement de sa +main. Moi je sentais mes genoux fléchir. + +Comme je m'entendais, naturellement, mieux que lui au rituel, j'en +profitai pour m'agenouiller à propos. Je n'aurais pu me tenir debout. + +Elle passa dans les rangs des invités, et l'ondulation des têtes qui la +saluaient ou la regardaient, me semblait un hommage rendu à sa +souveraineté virginale. Elle dut remonter pour venir à nous. Il nous +faudrait nous retourner pour lui donner notre offrande... Je pensais à +cela, et je calculais que si je me retournais d'avance je la voyais plus +longtemps, je la prévenais de la rencontre, je rendrais celle-ci moins +brusque; mais si je ne la prévenais pas, le mouvement serait plus naïf, +plus éloquent, plus doux. + +Qu'on m'excuse de m'attarder à ces puérilités de l'amour paternel... +c'est ma dernière cueillette de fleurs au bord de l'abîme... + +Au milieu de cette délibération, j'entendis tout à coup la hallebarde du +suisse, sur le marbre recouvert d'un tapis. Je perçus bientôt le +froissement de la robe de mousseline; et j'imaginai comme un parfum qui +la précédait et m'annonçait son approche. + +--Pour les pauvres, s'il vous plaît, dit le suisse. + +C'était par cet appel que ma rencontre avec Reine avait commencé. La +fille m'apparaissait sous la même invocation que sa mère! + +Je crus que j'allais mourir, quand je vis son bras mignon tendu vers moi +avec la bourse ouverte. Je fus lent à lui tendre mon offrande; je me +tournai doucement. + +Elle leva les yeux pour me remercier et s'arrêta interdite. La sainteté +du lieu retint le cri que je vis serpenter sur sa bouche; ses joues se +colorèrent doucement; son regard s'agrandit. Elle me disait visiblement +par son silence palpitant:--C'est vous! c'est vous!--Tout ce qu'elle +m'avait donné autrefois de respect, tout ce qu'elle m'avait promis +d'amitié, de reconnaissance, de tendresse, elle me le donnait. + +Pour les pauvres, s'il vous plaît! Cet appel l'avait-il plus attendrie? +Elle me savait pauvre et vidait son coeur en silence dans le mien... + +Oui, oui, j'en atteste Dieu qui était entre nous, dans cette minute +sublime, comme à la minute d'adieu dans l'institution de madame Ruinet, +elle eut l'éclair direct, l'instinct filial. Si elle l'eût osé, elle +m'eût tendu le front, et je n'aurais pas craint d'y mettre le baiser qui +depuis tant d'années me brûle la bouche. + +Mais je voulus mériter ma joie paternelle par un grand sacrifice, et me +reculant un peu, démasquant Jules de Soulaignes, je le désignai par un +geste involontaire de protection, en posant ma main sur son épaule. + +Louise le reconnut, rougit davantage. Son sourire hésitant, confus, +pudique et tendre, se répandit en lumière nouvelle sur son visage. + +Elle parut comprendre pourquoi nous étions là, tous les deux; pourquoi +je lui montrais ce jeune homme dont elle savait le nom, dont je lui +garantissais la loyauté. + +Elle reçut l'offrande de Jules en baissant les yeux; elle l'en +récompensa, en les couvrant pour un remerciement muet, elle nous fit une +grande révérence et passa. + +Ce fut une scène, infinie dans un éclair. Nous étions penchés naïvement +pour la suivre du regard, et dans un mouvement qu'elle fit, à trois pas +de nous, pour se garer d'une chaise qui interceptait le passage, elle se +retourna, nous regarda encore, puis, continua sa quête, nous ayant versé +de nouveaux trésors dans un regard. + +Quand, la quête finie, elle eut repris sa place, je la vis qui +s'agenouillait et qui priait. Je crus même m'apercevoir qu'un de ses +doigts dont elle voilait son visage, se recourbait mystérieusement, dans +la main, pour arrêter une larme, qu'elle ne voulait pas laisser glisser +sur sa joue. + +La messe s'acheva; l'orgue donna le signal et le brillant cortège se +dirigea vers la sacristie, en entraînant l'assistance. Louise me chercha +de loin, par un regard qui planait; nous nous vîmes, et comme toute mon +âme était dans mes yeux, toute son amitié attendrie rayonna dans les +siens. + +Par un accord tacite, nous étions restés tous les deux à notre place. + +Il n'y avait plus dans l'église, que les étrangers au mariage, les +indifférents, les curieux. Je dis tout bas à Jules de Soulaignes: + +--Vous êtes l'ami de M. de Perusset; pourquoi n'allez-vous pas à la +sacristie? + +Il grelottait, et ses yeux étaient troublés. + +--Venez avec moi, me dit-il du ton suppliant d'un enfant peureux; vous +êtes l'ancien maître de la mariée. + +--Non, non, je ne peux pas, répliquai-je. + +--Et moi, je n'ose pas. + +Nous nous comprenions si bien! Alors, pour nous affranchir, nous +sortîmes lentement de l'église, emportant chacun nos coeurs lourds, qu'un +sourire avait fait déborder. + +Nous restâmes sous la colonnade, en haut des marches, sans échanger une +parole. Que nous serions-nous dit? + +Nous attendîmes parmi les mendiants qui se pressent toujours sur le +passage des heureux ou des affligés. N'étions-nous pas aussi des +mendiants insatiables? + +Après une demi-heure de cette attente, les portes s'ouvrirent à deux +battants, et sur le tapis de velours rouge, qui descendait jusqu'au +trottoir, la noce défila orgueilleusement. Louise passa devant nous; +c'était à ciel ouvert; son coeur pouvait s'entr'ouvrir. + +--Au revoir, mon bon ami, me dit-elle de cette voix que je n'avais pas +entendue depuis trois ans, et qui avait pris plus de sonorité profonde. + +Elle me tendit la main qui tenait aussi un bouquet. + +Elle ne regardait pas Jules, mais elle savait bien qu'il était à côté de +moi, qu'il la dévorait de son adoration. + +Je pris la main de ma fille et, brusquement, je la portai à mes lèvres. +Le bouquet imprudemment secoué tomba devant nous. Jules se baissa +vivement pour le ramasser. Louise le reprit avec un beau sourire qui +était plus qu'un remerciement, et descendit radieuse le grand escalier. + +Quand la foule nous permit, à notre tour, de descendre, nous pleurions, +mais avec une joie triomphale dans le coeur. + +Je m'aperçus que mon jeune ami avait gardé une fleur du bouquet. +L'avait-il ramassée? l'avait-il arrachée? J'eus l'héroïsme de ne pas la +lui disputer; c'était mon devoir paternel. + +La fleur n'était pas une rose. Elle ne porterait pas malheur à Jules de +Soulaignes, comme les roses que j'avais ramassées dans le jardin de +Chavanges. + + + + +XXIV + + +Ce que fut pour nous la fin de cette journée ensoleillée dès le matin, +on le devine. J'ai hâte d'arriver au réveil. + +Jules de Soulaignes me reconduisit à pied, jusque chez moi; nous avions +besoin de fatigue. Il était reconnaissant autant qu'il était heureux; il +me remerciait à m'épouvanter de sa reconnaissance, et pour tant il ne +savait pas toute sa dette. + +Nous fîmes encore bien des projets; nous fixâmes ceux qui étaient faits +depuis longtemps. Le rêve était à notre portée, le mariage d'où nous +venions, était un prélude, un accord des harpes, dans le ciel, avant +l'union que le ciel allait bénir. + +Le marquis de Montieramey était mieux portant, et Jules espérait qu'il +pourrait faire le lendemain même la démarche annoncée. + +Le lendemain, j'attendais, dans l'après-midi, la visite quotidienne de +Jules, avec d'autant plus d'impatience qu'il viendrait, ou m'annoncer la +bonne nouvelle, ou supputer avec moi les chances, les certitudes de +notre bonheur. + +Quand je dis notre bonheur, je tiens à répéter, une fois de plus, que je +consentais à faire ma part secrète et immolée. A mesure que le rêve +devenait tangible, je m'agenouillais plus haut dans ma gratitude envers +le ciel, et je montais avec plus de résignation vers Dieu. Le jour où ma +fille serait la femme de Jules de Soulaignes, n'ayant plus à veiller sur +elle et redoutant pour moi la tentation de leur bonheur, j'irais +m'engloutir dans la vie religieuse. + +Si l'Église ne voulait plus de moi (je lui rapporterais pourtant un coeur +bien apostolique), j'irais dans un couvent, au Mont-Cassin, par exemple, +ou dans tout autre de même genre, et je consacrerais ma vie à l'étude, +ne conservant avec mes enfants que des rapports doux et lointains qui ne +les exposeraient à aucune découverte sur moi, et qui ne me feraient plus +provoquer le malheur. + +J'avais, dans ces derniers mois, renoué et multiplié mes relations avec +quelques membres du haut clergé parisien. + +Je pensais à tout cela, en essayant de travailler; quand, vers quatre +heures, Jules de Soulaignes entra effaré, livide, hérissé, dans mon +cabinet. On eût dit qu'il fuyait une apparition surnaturelle. + +Je n'eus pas besoin de l'interroger. + +Il tomba sur un siège; mais, tout, accablé qu'il était, il me semblait +encore plus irrité qu'affligé. J'attendis intrépidement la mauvaise +nouvelle qu'il venait m'annoncer. + +--Savez-vous ce que je viens de voir? dit-il, les dents serrées, en +frappant son genou de son poing fermé, Louise de Thorvilliers, en grande +parure, assise dans la plus belle voiture du duc, son père, à côté de la +Paola Buondelmonti. + +J'eus froid au coeur. Un spasme me raidit. + +--Vous avez vu cela? + +--Oui. + +--Quelle infamie! + +--Ce n'est pas tout. + +--Quoi, encore? + +--Le duc était en face de sa maîtresse et avait fait asseoir en face de +sa fille le prince Jean de Lévigny. + +Ce nom n'ajoutait rien de plus menaçant que des prétentions redoutables. +Je savais que le prince appartenait aux plus grandes familles du +Saint-Empire. Des Altenbourg ont été alliés souvent aux Lévigny. + +Il devait donc se trouver une grosse part de jalousie dans le désespoir +de Jules. + +Je comprenais bien qu'il ne pouvait pas lutter d'importance devant le +duc de Thorvilliers, avec un prince de Lévigny. + +J'étais plus sensible à l'idée de voir Louise assise à côté de la +Buondelmonti. + +--Il a osé cela! répliquai-je avec douleur, la Buondelmonti? + +--Oui, tout Paris sait maintenant ce que l'on sait à Florence. Mais, +encore, là-bas, en Italie, le duc gardait un peu de retenue. C'est à +Paris même, à la face de son monde, qu'il a voulu afficher sa liaison, +peut-être son prochain mariage avec cette vieille courtisane! + +--Ah! qu'il l'épouse, mais qu'il vous laisse emmener Louise, m'écriai-je +dans un transport de fureur égoïste. + +--Il l'épousera, mais l'autre partie du pacte sera conclue. + +--Quel pacte? + +--On dit, et c'est probable, que le prince de Lévigny a été l'amant de +la Buondelmonti. Ne savez-vous pas cela? + +--Non, je ne le savais pas. + +--C'était quand le prince pouvait être l'amant d'une fille... +Aujourd'hui, s'il vit chez des courtisanes, il ne peut plus être l'amant +de personne; voilà pourquoi la Buondelmonti en fait le mari de +mademoiselle de Thorvilliers. + +--Je ne comprends pas. + +--C'est vrai; vous ne pouvez pas savoir cela, vous qui vivez hors de ce +monde-là. Le prince est légendaire dans Paris pour ses dettes... cela +n'est rien, pour ses vices, et pour l'horrible état dans lequel ses +vices l'ont mis. + +--Que me dites-vous? Le prince... + +--Le connaissez-vous? interrompit violemment Jules de Soulaignes. + +--Non. + +--Vous n'avez jamais vu ce visage, à la fois maigre et tuméfié, cette +mâchoire qui tremble, tout ce corps empoisonné par l'amour vénal? Nous +sommes du même cercle. Il ne se gêne pas pour laisser deviner ses +infirmités. Pour un rien, il s'en vanterait. Ce sont là les blessures de +ses expéditions aventureuses. Nous l'ayons surnommé Montefeltro. + +J'écoutais, stupide, criblé par une grêle de feu qui me pénétrait au +plus profond de la chair. + +--Montefeltro! répétais-je, qu'est-ce que cela veut dire? + +--C'est le nom d'un personnage effrayant qu'on voit passer dans un drame +de Victor Hugo, qui a bu un verre de vin de Chypre, chez les Borgia, qui +se traîne, qui râle sa vie, qui doit porter la mort, six mois avant de +mourir définitivement. Le prince de Lévigny a soupé souvent dans la +vigne des Borgia; seulement il a été de gaieté de coeur, au poison; il en +a fait son habitude, sa volupté. Un médecin qui est souvent son +partenaire au cercle, affirme qu'il serait un cadavre intéressant pour +la science, si sa pourriture n'était pas princière. Ah! le misérable! +C'est là l'homme que le duc a choisi pour lui donner sa fille! + +Jules se leva, comme pour se jeter sur des adversaires invisibles et +retomba sanglotant. + +--Êtes-vous, bien sûr?... lui demandai-je d'une voix étranglée. + +D'un geste farouche, Jules de Soulaignes essuya ses yeux. + +--Parbleu! répondit-il, rien n'est plus clair. Que la Buondelmonti +veuille être duchesse de Thorvilliers, tout le monde le sait. Il lui +faut pourtant deux conditions, pour atteindre ce but avec sécurité; que +le duc affermisse sa fortune et débarrasse la maison de cette vierge qui +la défend. Le prince de Lévigny ne se ruinera jamais. Il a encore trois +héritages à dévorer, deux en Italie, un en Autriche. Le duc de Certaldo, +qui est le plus riche de ses oncles, a promis comme dot une avance de +huit millions, sur l'héritage, si son bien-aimé neveu faisait une fin +honorable. Le prince nous a raconté cela, très souvent... Est-ce qu'il y +a un dénouement plus honorable, plus heureux à souhaiter, que ce mariage +avec la fille du duc de Thorvilliers? La Buondelmonti, qui fait de son +jeune amant ancien le gendre de son amant nouveau, recevra peut-être un +million, comme épingles, une fois le mariage conclu, et il se peut +qu'alors, elle reste libre. Mais le duc qui a besoin pour ses +spéculations en Italie d'argent et d'influences, trouvera tout cela, le +jour du contrat. Voilà pour le positif. Quant à la Buondelmonti, elle +est bien certaine de se pavaner dans l'hôtel de Thorvilliers, le jour où +Louise sera princesse de Lévigny et pleurera tout bas sa honte... + +J'allais interrompre Jules de Soulaignes. Ce qu'il disait était trop +horrible. Il s'interrompit de lui-même, se jeta dans mes bras, et nous +pleurâmes avec fureur. + +Jules se dégagea bientôt et reprit: + +--Ce duc est pourtant un père, orgueilleux de sa fille! Il la haïrait, +il voudrait la tuer, qu'il n'agirait pas autrement. + +--Il la hait! m'écriai-je. + +--Peut-on la haïr? + +--Il la hait, vous dis-je. + +--Pourquoi? + +Je retins mon secret qui allait m'échapper. L'horreur pudique de Jules, +sa foi intrépide, même quand le monde avait médit de la vertu de la +duchesse de Thorvilliers, m'avertirent. + +Quant à la vengeance de Gaston, elle m'apparaissait distinctement dans +ce mariage si facilement conclu, entre l'enfant chaste qui l'importunait +et l'injuriait de son innocence et cet immonde débauché. + +J'étais sur la roue, offrant tout mon être aux coups qui me torturaient. +Je voulus lutter, pourtant. + +Je feignais une incrédulité que je n'avais pas: + +--Êtes-vous bien sûr de ce que vous m'annoncez? dis-je à Jules. + +--Puisque je viens de les voir! + +--Je vous crois, sur l'article de la Buondelmonti, de ses convoitises; +mais êtes-vous certain que cette promenade du prince de Lévigny dans la +voiture du duc, ne soit pas un hasard, une coïncidence? Ne vous +hâtez-vous pas trop de conclure des projets de mariage, sur un +rapprochement fortuit? + +--Je vous dis que cette promenade est un scandale calculé. La +Buondelmonti ne fait rien d'inutile. + +--Il n'y a pas de temps à perdre, alors. Mettez-vous sur les rangs. +Votre oncle est-il rétabli? + +--Pourquoi l'exposer à une humiliation certaine? dit Jules découragé. + +--Un vieillard respectable, qui représente l'honneur d'une génération et +d'une caste, possesseur d'ailleurs d'une grande fortune, peut faire +honte au duc de Thorvilliers. + +--Vous croyez aux remords du duc? + +Hélas! dans cet effarement de mon amour paternel, le danger était si +pressant, je savais si peu le temps que nous aurions pour lutter, que +j'essayais de me tromper et de croire à des raisons vivaces encore +d'honneur, de délicatesse, dans la conscience du duc. + +Je m'obstinais à ne pas admettre comme irrévocable ce mariage maudit, à +croire que Jules de Soulaignes exagérait. + +Je le pressai tant, je mis tant d'énergie réelle et factice, et aussi de +douleur sincère dans ma sollicitation, que Jules promit d'envoyer le +marquis de Montieramey au duc de Thorvilliers et de ne pas désespérer +tout à fait. + +Par un mouvement pudique qui nous était commun, nous nous refusions à +invoquer l'image de Louise, pendant que nous touchions à ces infamies. +La pensée de la voir assise, à côté de cette courtisane, en face de ce +débauché, était si terrifiante, que, pour garder du sang-froid, nous la +repoussions, nous la voilions. + +Pourtant, quand il me quitta, Jules se jeta à mon cou, et laissant +déborder sa douleur: + +--Louise, la femme de cet homme! j'en mourrai. + +--Elle ne le sera pas, elle ne le sera pas! lui répondis-je avec une foi +sincère. Nous lutterons; vous l'aimez; elle vous aime! + +Il me regarda avec une interrogation ardente, avec cette sorte de +ravissement des martyrs, quand on leur montrait le ciel, au-dessus de +l'arène sanglante. + +--Est-ce qu'il est possible qu'elle m'aime? + +A vrai dire, je prenais mon désir, mon pressentiment, pour une réalité. +J'étais disposé à croire, pourtant, par illusion paternelle, qu'en +voyant M. de Soulaignes, à côté de moi, présenté par moi, recommandé, +béni par moi, Louise l'avait regardé comme un ami, comme un mari que je +lui offrais. + +D'ailleurs, je n'avais pas le temps de peser mes arguments; ma terreur +me poussait à aller jusqu'aux extrêmes limites de mes espérances, à +exalter le courage de mon allié. + +--Elle vous aimera, j'en réponds, je vous le jure! répétai-je; et puis, +voulons-nous, vous et moi, la sauver pour être récompensés, vous, par +son amour, moi, par sa reconnaissance? + +--Non, non, reprit-il, en frissonnant. Sauvons-la, même si je dois lui +rester à jamais étranger, inconnu! + +--Bien, voilà comme je vous veux! + +--Je le tuerai, cet homme, reprit-il, en frappant du pied, s'il n'achève +pas bien vite de mourir! + +J'étais tenté de lui dire:--Laissez-moi cette tâche!--Mais je me bornai +à lui répondre: + +--Ce ne serait pas le meilleur moyen de persuader le duc de +Thorvilliers. + +Jules me laissa dans un état indescriptible. + +La vanité de mon droit paternel m'apparaissait cruellement. Ma fille +allait être livrée au Minotaure, attachée à une gangrène vivante, et +moi, son vrai père, je ne pouvais rien. Dans l'ordre moral, nous autres +prêtres, nous ne sommes pas résignés à l'impuissance! Mais c'était comme +prêtre que, par-dessus tout, j'étais accablé. Ce duc infâme croyait se +venger de moi en suppliciant ma fille, en la jetant de gaieté de coeur à +son complice. + +Savait-il bien la vérité? Aurait-il l'effronterie d'aller jusqu'au bout? + +Je passai la nuit dans des réflexions insensées, à imaginer des moyens +de salut, à préparer des plans chimériques; mon impuissance sociale me +poussait toujours à conclure: Il faut tuer le monstre! + +Oui, je l'avoue, cette idée de meurtre revenait, comme la solution +fatale. Était-ce même un meurtre? C'était le balayage d'une ordure, une +poussée vers l'égout d'une chose sans nom qui obstruait le chemin. + +Ah! si mon vieil ami, le docteur X., eût été encore vivant, son autorité +scientifique et morale fût intervenue, et il eût dit au duc:--Je vous +défends cette infamie!--et le docteur eût fait reculer cet assassin de +ma fille. Qui le remplacerait? Qui voudrait entreprendre ce qu'il eût +fait si facilement? Le médecin du prince de Lévigny? un autre? un prince +de la science? + +A travers cette torture, pour me relever, je voulais espérer dans la +démarche suprême que tenterait le vieux marquis de Montieramey. Jules +saurait bien faire agir son oncle. Peut-être Gaston, dont je connaissais +si bien l'orgueil, n'avait-il voulu que contraindre le marquis à une +demande positive... + +Le lendemain, Jules de Soulaignes vint m'annoncer une rechute, une +aggravation de la santé du marquis. Il était très malade. Son grand âge +rendait tout rétablissement, toute démarche improbable. + +Le pauvre enfant était si abattu, que je me redressai violemment pour le +relever, et que le prenant, sur ma poitrine, je me jurai de ne reculer +devant rien pour sauver ma fille et mon fils... + +La plume tremble dans ma main. Je suis tenté de la jeter. J'ai hâte de +finir cette douloureuse confession, et cependant j'ai peur de n'avoir +pas tout dit de ce qu'il faut dire pour persuader les autres... + +Je n'ai plus qu'à énumérer des faits; qu'à compléter le dossier de +l'accusation que je porte contre le duc de Thorvilliers; contre le +prince de Lévigny. + +Je dirai tout ce que j'ai tenté. J'aurai prouvé mon droit, l'effroyable +urgence d'une intervention officielle, pour empêcher un crime. Si on ne +m'écoute pas, alors que Dieu m'assiste, pour mériter la damnation!... + +Il n'est pas humainement, socialement possible qu'un tel forfait, +dénoncé, patent, public, s'accomplisse. Cette fois, Dieu qu'on rend +complice d'un tas de coups d'État serait d'accord avec l'arbitraire +humain pour excuser toute violence qui empêcherait cette violence inouïe +et lâche... + +Mon premier soin fut de faire contrôler le récit de Jules de Soulaignes +par lui-même. + +Il m'apporta sur le projet de mariage des renseignements certains. Le +fait était de notoriété publique. Le duc présentait partout le prince +comme son gendre futur. + +Par un grand effort de volonté, et par un traitement empirique qui doit +avoir miné la constitution qu'il semble refaire, le prince paraissait +entrer dans une phase de guérison, de retour à la santé. + +Je le guettai, pour le connaître, et ne le trouvant pas aussi livide que +Jules me l'avait annoncé, j'eus la crainte qu'un prétexte de révolte ne +fût enlevé à nos consciences. + +La corruption morale était inguérissable; nul ne pouvait entreprendre le +traitement, et le prince, vrai descendant d'un partenaire du comte de +Nocé, un des fous de la Régence, ne se souciait pas de guérir. Cette +lèpre demeurerait toujours aussi menaçante pour la pureté morale de +Louise que l'autre; mais l'autre seule importe à l'égoïsme public. Qui +donc prendrait pitié de mon angoisse, si elle ne tenait qu'à la +pourriture de l'âme? Un mauvais sujet, si riche, était sûr de +l'indulgence. Il suffisait de fermer les yeux. + +Il n'était sans doute pas méchant. A cet état de corruption, tout +ressort est détendu. De quoi pourrait se plaindre une femme du grand +monde qui ne serait pas battue, qui aurait moins de risques infâmes à +courir, et qui ne pouvait prétendre au bonheur simple, naïf, d'une +bourgeoise? Pourvu que son existence fût belle par le luxe, honorée par +les titres, et pourvu que l'homme qui apportait tant de millions, et qui +portait tant de blasons fût suffisamment guéri, de quelle trahison +serait-elle victime? + +Jules eut, sous ce rapport, les mêmes appréhensions que moi. + +Mais une découverte qu'il fit nous rendit la sécurité de notre dégoût. + +J'abrège ces vilenies; il faut pourtant qu'on sache tout, et qu'on ne +doute pas de ma sincérité. Encore une fois ce n'est pas le monstre +intérieur que je dénonce, bien qu'il soit l'efflorescence de l'autre; +c'est le monstre physique, celui que le Parlement traquait au quinzième +siècle, celui qui se moque des lazarets. + +Jules de Soulaignes rôdait avec une activité fiévreuse autour du secret +public dont nous voulions la preuve. + +Il apprit que M. de Lévigny avait conservé, par ironie ou par apparence, +une maîtresse qu'il visitait presque clandestinement. Il lui avait fait +bâtir, autrefois, un petit hôtel dans le quartier Beaujon. Il s'y +rendait régulièrement le soir, à certaines heures, et comme il s'y +rencontrait à jours fixes avec un autre visiteur, il ne fut pas +difficile de deviner que cet autre était un médecin. Nous eûmes son nom; +c'est un de nos grands spécialistes. Les rendez-vous étaient des +consultations, et la maîtresse était la garde-malade. + +Mon parti fut pris immédiatement. Je résolus de voir cette fille. Je la +vis, et sans mentir, puisque je ne m'expliquai pas, la laissant libre de +supposer que j'étais un créancier, un parent, un notaire ou quelque +homme de police, je la troublai, en lui déclarant que je savais la +vérité et que je venais lui acheter des preuves. + +La feinte ne dura pas longtemps de son côté. Le prince était ladre. Sa +complaisance, à elle, lui répugnait. Peut-être entrevit-elle une +spéculation plus grande à tenter, en prenant mon argent, et en menaçant +toujours le prince de la vente qu'elle aurait conclue. + +Elle feignit d'en vouloir à la Buondelmonti, d'être jalouse de ce +mariage, dont elle n'était pas l'entremetteuse. Et puis, il y a toujours +un fond de haine à satisfaire, de rancune dans ces relations +avilissantes. C'est le reste de vertu fermentée, le vert-de-gris de +cette corruption. + +J'offris tout ce que je pouvais offrir de ma petite fortune, +c'est-à-dire tout. Par bonheur, elle n'exigea pas davantage. J'achetai +ainsi une correspondance très explicite, des consultations, des +prescriptions accablantes. + +Je tiens ce dossier, ce réquisitoire à la disposition de ceux qui +voudraient en faire la rançon de ma fille. On trouvera, à la fin de ce +mémoire, la nomenclature de ces témoignages. + +Je rentrai chez moi, bien riche, avec ces preuves. Je n'en parlai pas à +Jules de Soulaignes. Je lui laissais la meilleure part dans la +souffrance. Je redoutais d'ailleurs l'emportement de son mépris. + +La maladie, ou plutôt la faiblesse du marquis de Montieramey retenait +son neveu et l'empêchait de chercher des occasions, de souffleter, de +provoquer le prince de Lévigny. Un duel n'eût rien empêché. Il eût, au +contraire, remis le prince en bonne posture devant l'opinion, si le +prince l'eût accepté. Quant à l'issue, je ne pouvais pas supposer +qu'elle pût être funeste pour Jules, vaillant, solide, armé d'une +conscience invincible. Mais ce n'est pas à lui à tuer le prince; il +n'hériterait pas de sa fiancée. + +Je me fais aucune difficulté d'avouer que je songeai d'abord aux +influences qui d'ordinaire pénètrent le monde du faubourg Saint-Germain. +J'allai à l'archevêché. + +C'est de là qu'est parti l'arrêt sous lequel je me courbe depuis vingt +ans; mais c'est là que la surprise de cet arrêt est demeurée comme un +besoin de vérité à chercher. On s'y demande encore pour quelle cause +mystérieuse j'ai refusé autrefois de me défendre; on m'y appelle le +_suicidé_, pour ne pas reconnaître une victime. + +On me reçut bien. On comprit que je voulais me venger des dénonciations +du duc de Thorvilliers, en le dénonçant. Ce n'était pas évangélique; +mais l'infamie du crime faisait de mes représailles un acte de vertu. Le +mariage que je projetais et dont je fis la confidence, s'il était dû à +des interventions habiles du haut clergé, lui assurerait dans un temps +de crise un allié reconnaissant. Par malheur, le prince de Lévigny était +bien en cour de Rome. Un de ses cousins est un des grands officiers du +Vatican. D'autre part, Gaston n'ayant ni confesseur, ni relation +d'aucune sorte avec l'Église, il était impossible d'agir directement sur +lui. + +Je songeai que si l'on pourrait faire réussir auprès de la Buondelmonti +une manoeuvre comme celle qui m'avait si bien réussi auprès de la +prétendue maîtresse du prince, la cause serait enlevée. Mais je n'avais +plus rien, et ce que cette fille, écoeurée de son rôle, avait accepté, si +je l'avais encore, eût fait rire la Buondelmonti. Je n'aurais pas osé le +lui offrir. D'ailleurs, m'adresser à elle sans être certain de sa +discrétion, c'était me dénoncer au duc. + +Combien j'ai regretté de n'être pas plus expert en intrigue, de ne pas +savoir jouer avec une corruption si éhontée! Le temps pressait; je ne +m'adresse aujourd'hui à ceux qui sont ma dernière ressource, que parce +que j'ai épuisé tous mes moyens d'action. + +Jules était dans un état de surexcitation nerveuse qui m'épouvantait. +Retenu et non contenu par la maladie de son oncle, il ne s'échappait de +l'hôtel de Montieramey que pour venir me demander si j'avais trouvé une +solution, ou que pour courir affolé dans Paris à la rencontre du prince, +ou à la rencontre de Louise. + +Elle ne sortait plus. L'enfermait-on? Jules croyait à une contrainte +exercée par M. de Thorvilliers. Moi je croyais, je crois encore, et je +suis sans doute plus près de la vérité, que cette chaste enfant, enlacée +par ce mariage, dont les hontes ne lui sont pas connues, mais qu'elle +sent confusément, se recueille dans un désespoir triste, n'osant plus +respirer l'air pur et doux qui lui avait donné des rêves de pureté, de +tendresse, évitant d'apercevoir Jules de Soulaignes, s'évitant +elle-même, s'absorbant dans une réclusion mondaine, au milieu des femmes +qui s'occupent de son trousseau. + +Pauvre enfant! je la voyais distinctement; je la vois encore. Quand il +me sera permis de la contempler, le jour du supplice, si ce n'est le +jour de la délivrance, le jour où je souhaiterais de mourir à ses yeux, +je suis sûr que je lirai sur son cher et pâle visage toute l'histoire de +cette solitude. + +Elle ne consentira pas; elle ne consent pas à ce mariage. Je le jure. +Aucune subtilité, aucune vanité ne peut la réduire ou la séduire; mais +elle a la soumission des âmes pures qui ne marchandent pas la douleur. +Elle s'incline sous une volonté qu'elle croit légitime, que moi-même je +lui ai appris à respecter. Elle croit que c'est son devoir. Elle ne sait +rien. Elle ne peut rien savoir. Elle s'apprête pour un calvaire; +peut-elle deviner un égout?... + +Un matin, Jules vint me voir, avec une tristesse si grave que je compris +son deuil. + +--Votre oncle est mort! lui dis-je. + +--Oui, me répondit-il avec une grosse larme. + +Un silence suivit. Nous avions la même pensée qu'un scrupule de respect +enchaînait dans nos coeurs. + +La fortune du marquis de Montieramey était une arme puissante, +maintenant, aux mains du comte de Soulaignes. Était-il trop tard pour +tenter le duc? + +Madame de Soulaignes, qui, d'ordinaire, habitait la province, était +venue à Paris, à la première alarme causée par la santé de M. de +Montieramey. Elle pleurait avec Jules; elle essayait de le consoler. +Elle n'osait lui conseiller l'espoir. Elle fit mieux. Ce fut elle qui +alla trouver M. de Thorvilliers. + +Elle ignore le côté particulièrement infâme du mariage qui désespère son +fils. Elle ne sait qu'une chose, c'est qu'il aime une belle et pure +jeune fille et qu'on lui préfère un rival plus riche. + +Elle voulut plaider la cause de l'amour, de la candeur. Le duc fut +courtois, galant, mais inflexible. Il parla de ses engagements, de sa +parole donnée. La pauvre mère emporta cette douleur fièrement, et son +courage soutint son fils. S'il ne se tue pas, c'est qu'il a plus peur +d'être jugé par elle que par Dieu. + +Jules essaya de son côté auprès de la Buondelmonti ce qui m'avait réussi +auprès de la maîtresse du prince: il alla marchander le salut de Louise. +C'était un trop jeune négociateur pour cette Italienne mûrie dans +l'intrigue. + +Elle refusa plus d'un million. + +Elle paraît tenir à être duchesse, et il lui faut de la boue sur le +blason pour qu'elle y touche. + +Quand Jules me raconta l'insuccès de sa démarche, je me dis que j'aurais +peut-être réussi; mon âge lui eût donné confiance. Les vieux qui +s'abaissent à ces marchés garantissent contre les indiscrétions. Mais +livrer mon secret à cette femme eût été, en cas de refus, lui donner un +poison plus sûr pour assassiner ma fille, à moins que le duc ne lui eût +tout avoué! + +Peut-être cette femme hait-elle ma fille! Ce clair miroir la rend +hideuse!... + +Est-ce que la police est désarmée vis-à-vis d'une étrangère qui n'est en +France que pour préparer et accomplir un crime? Une menace d'expulsion +la fléchirait sans doute... + +Jules de Soulaignes, il y a quinze jours, passa par une période de +délire qui m'inquiéta. Les millions le grisèrent, le pauvre enfant, en +l'enivrant d'espérances. Il ne comprenait pas que ces âmes vénales ne +pussent être achetées par lui. Il eût jeté, comme moi, sa fortune dans +le gouffre pour délivrer Louise. + +Il poussa le désespoir jusqu'à venir me soumettre le plan d'un +enlèvement, d'une fuite à l'étranger, avec ma fille et moi. + +J'eus un frémissement de terreur à cette proposition, et comme je ne +crains plus qu'on se méprenne sur ma conscience, j'avouerai que je +redoutais moins ce coup de main que la peur d'être tenté par lui. +Enlever ma fille, partir avec elle et mon fils pour un pays lointain, la +posséder et la voir heureuse! + +Mais comment nous justifier devant cette âme droite, d'un attentat que +les lois humaines flétriraient? lui dire tout, n'était-ce pas la +profaner? + +Je résistai à la séduction de ce crime-là. Jules fut retenu par sa mère; +elle le garde; elle l'empêchera de se tuer; elle ne l'empêchera pas de +mourir. + +J'ai fini. On sait tout. J'ignore pourquoi ce mariage, projeté depuis +six mois, n'a pas encore été célébré. Est-ce une dernière avance du +ciel, de la justice éternelle? Est-ce une précaution du malade? En tout +cas c'est un répit; mais dans trois semaines, le malheur sera +irréparable. + +Je concentre mon coeur. Je voudrais l'empêcher de déborder... On sait ce +que je souffre... Je ne menace pas; je supplie qu'on ne m'abandonne pas +aux sollicitations de la plus effroyable douleur, de la plus légitime +colère. + +Il faut sauver ma fille. Quoi qu'on fasse dans ce but, l'action sera +sainte. + +La civilisation serait une ironie farouche, si, par respect de la +liberté des scélérats, elle avait perdu les moyens d'empêcher un +crime... + +Le progrès est-il la consécration des droits de la débauche? + +La vertu est-elle réduite à se faire justice elle-même, et à devenir +aussi menaçante pour l'ordre social que le vice?... + +Je m'adresse à des hommes de bien, à des hommes d'État. Ils comprendront +que c'est une question de sûreté publique, sous une question +particulière, et que si un jury était appelé à se prononcer sur un acte +violent qui profiterait à l'honneur, à l'innocence, il l'acclamerait, au +lieu de le condamner... + +Mais je ne veux pas raisonner, j'ai peur de la raison. Je pleure, je +m'agenouille, je demande avec instance que si ce long mémoire a fatigué, +par la multiplicité des détails, on me le pardonne. J'aurais voulu tout +dire dans un mot, et je n'en trouve pas assez pour persuader. + +J'aurais voulu m'ouvrir la poitrine, si ma chair brûlante avait pu +parler à ma place. Je mourrais avec délices, si j'étais sûr que ma vie +pût racheter mon enfant. + +Je m'arrache avec peine au chevalet sur lequel je me suis étendu et me +suis déchiré. Il me semble à la dernière minute que j'ai oublié des +arguments, des preuves, des douleurs. + +Il me semble aussi que je n'ai pas assez souffert pour mériter mon +rachat. + +Et pourtant, je souffre bien! + + + + +ÉPILOGUE + + +Le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice n'avait pu lire +cette confession minutieuse d'un homme habitué, par caractère, plus +encore que par profession, à détailler, à soupeser les cas de +conscience, sans se sentir pris et broyé par cet engrenage de l'analyse. +Il ne s'était pas interrompu de lire, et quand il eut fini, frappant de +sa main le manuscrit, il se dit avec une conviction absolue, attendrie: + +--J'empêcherai ce crime! + +M. Barbier, je n'ai pas eu encore l'occasion de le dire, était marié +depuis cinq ans et commençait à être père de famille. + +Le haut fonctionnaire pouvait donc s'abandonner à sa sensibilité, en +s'autorisant de ses suggestions paternelles, pour agrandir sa fonction. + +Dans le premier attendrissement, l'impossible lui parut facile. M. +Barbier avait lu Balzac, et la politique ne l'avait pas guéri de cet +appétit d'intrigues par lesquelles le grand romancier tranche des +situations indénouables. Cette confession ressemblait à un roman. + +M. Barbier fit aussitôt le rêve d'agents mystérieux, circonvenant la +Buondelmonti, le duc de Thorvilliers, et servant la morale par des +procédés clandestins. + +Le préfet de police ne lui avait-il pas dit qu'il usait parfois de +l'arbitraire, dans l'intérêt des familles? + +Il devait y avoir dans les bureaux quelque Ferragus soldé, quelque +femme, comme celle qui intervient à propos dans la _Cousine Bette_. La +Buondelmonti était aussi fatale que madame Marneff. + +Cette griserie littéraire et romanesque du sous-secrétaire d'État ne +persista pas cependant, après les quelques audiences qu'il fut obligé +d'accorder. Sur quatre solliciteurs, il y en a trois qui demandent la +lune. + +Ce que demandait l'abbé d'Altenbourg n'était-il pas aussi chimérique? + +M. Barbier rendu à sa méfiance professionnelle n'en eut que plus de +ferveur pour secourir ce malheureux. Le sentiment de l'impuissance +administrative se dédommagerait de bonne foi par la sympathie. + +Il n'attendit pas la visite du prêtre; il le manda par dépêche, et quand +il le vit, il alla respectueusement et vivement au-devant de lui. + +L'abbé était très pâle. Son regard profond interrogeait, avec une +anxiété que ce respect accroissait. Cet homme, qui avait tant vécu, se +disait qu'on ne reçoit si bien que ceux qu'on veut définitivement +congédier. + +Il ébaucha un sourire. + +--Eh bien! monsieur? demanda-t-il en s'asseyant. + +--Vous avez raison; c'est un crime que vous me dénoncez; je vous suis +tout acquis... + +--Merci, monsieur, dit faiblement Louis d'Altenbourg, effrayé de cette +adhésion. Qu'allez-vous faire? + +--Tout d'abord prendre l'avis de M. le ministre. C'est un grand +jurisconsulte... Me permettez-vous, monsieur, de lui confier... + +--Mon secret? Certainement, je vous l'ai donné; usez-en. + +Le malheureux eut un soupir d'indifférence. + +--Je crois aussi que le préfet de police doit être mis dans la +confidence entière. + +L'abbé s'inclina. + +--S'il y a un moyen légal, un moyen diplomatique, ou un moyen... +quelconque, d'empêcher ce malheur, je vous promets qu'il sera employé. + +Le prêtre remercia par un mouvement des sourcils, et, d'une voix qui se +glaçait, à mesure que celle de M. Barbier s'échauffait: + +--Vous ne pouvez pas, dès maintenant, me dire ce que vous tenterez? + +--J'avoue que je n'en sais rien, repartit cordialement le +sous-secrétaire d'État. + +--Ah! vous n'en savez rien! répéta l'abbé comme un écho. Cherchez vite, +monsieur; car le temps presse. Quand me permettez-vous de revenir? + +--A toute heure du jour, et même de la soirée, je suis à votre +disposition. + +--C'est trop de bonté murmura le malheureux père, accablé de cette +obligeance. + +Il se retira lentement. + +La soir, avant le dîner, il revint, sans espoir d'une réponse meilleure, +mais pour constater son droit acquis. + +Le sous-secrétaire d'État lui rendit compte de sa conférence avec le +ministre. + +Le garde des sceaux était pénétré aussi de pitié, mais convaincu +également qu'il n'y avait aucun moyen légal de prévenir le malheur +redouté. Il offrait d'en parler à ses collègues, à la prochaine réunion +du conseil. Peut-être le ministre des affaires étrangères trouverait-il, +dans ses relations diplomatiques, une influence qui intimidât la +Buondelmonti et qui contrariât à l'étranger les spéculations du duc de +Thorvilliers. Mais M. le garde des sceaux se refusait à autoriser une +action trop sensible de la police. Que celle-ci agît avec précaution, si +elle devait agir! + +Le préfet de police, consulté également, avait été moins décourageant; +mais il ressemblait à ces médecins qui tiennent à exercer leur art, même +dans un cas désespéré. + +Deux jours après sa consultation, il avoua que la Buondelmonti, très +habilement attirée dans son cabinet, lui avait fort impertinemment ri au +nez, quand elle eut deviné ses intentions. + +Le médecin du duc de Lévigny, adroitement tâté pour interdire le mariage +à son client, n'avait pas ri tout à fait, mais avait ricané, et, +s'étonnant de l'indiscrétion du préfet, avait déclaré, pour couper court +à l'entretien, que le mariage rentrait dans ses formules. + +L'abbé d'Altenbourg subit ces réponses, avec la même tristesse muette. +Cela ne l'empêcha pas de revenir ponctuellement, avec la même placidité. +Quelque chose mourait en lui, et l'on suivait ce refroidissement graduel +de l'agonie sur son visage, dans toute son attitude. + +Il se ranima pourtant et eut des lueurs dans les yeux, à son dernier +entretien, lorsque M. Barbier, troublé, rouge de ses efforts d'homme +sérieux pour ne pas pleurer, lui avoua la déroute de la police. + +Il tremblait de l'effet de ses paroles, les adoucissait par toutes +sortes de précautions, revenait à ses lectures de Balzac; mais pour +conclure que ce qui était facile aux romanciers, était absolument +interdit aux fonctionnaires. + +L'abbé l'avait écouté, droit sur son fauteuil, le regard brillant et +fixé devant lui. Il contemplait la réalité que, par compassion, M. +Barbier cherchait à lui voiler; il la provoquait à un duel final. Ses +illusions humaines s'étaient envolées; il ne les suivait plus d'un +regret dans leur vol; il sortait de la vie terrestre. + +--Et pourtant Dieu existe! dit-il en rompant le silence avec une force +presque tranquille, frappant son fauteuil de sa main, comme Galilée +avait frappé la terre de son pied. + +--Dieu est là-haut! répliqua M. Barbier avec un hochement de tête. + +Le prêtre ferma les yeux pour ne pas voir passer le regard sceptique +montant au plafond avec ces paroles. + +Il se leva, et saluant M. Barbier avec solennité: + +--Si jamais vous êtes appelé en témoignage, à propos de ce qui se +passera, vous direz bien, monsieur, que je n'ai pas cherché le scandale, +que j'ai tout épuisé avant d'agir. + +M. Barbier tressauta. + +--Agir! que prétendez-vous faire? + +L'abbé ébaucha un geste vague, soit pour refuser de répondre, soit pour +avouer à son tour son incertitude. + +--Prenez garde, monsieur, lui dit le sous-secrétaire d'État avec bonté, +ne m'obligez pas à prendre des précautions pour protéger ceux que je +méprise autant que vous. + +--Que croyez-vous donc? repartit le prêtre étonné. + +--Mais, ces menaces... + +--Ce sont des anathèmes; ce ne sont pas des menaces, reprit gravement +l'abbé. J'appelle Dieu, et jusqu'à la dernière minute, j'espère dans sa +foudre. Je sais bien que j'ai confessé des désirs de meurtre; omis ce +sont des désirs de juge: implacable et non des désirs d'assassin... +Puisque je ne me tuerai pas, quoi qu'il arrive; je ne tuerai personne... +Rassurez-vous, monsieur; la police n'aura pas à intervenir. + +M. Barbier ne comprenait pas. Mais puisque le prêtre n'invoquait que le +ciel, il échappait à sa compétence. + +--Excusez-moi, monsieur, lui dit-il avec un respect plus tendre, nous +autres hommes positifs, nous ne nous élevons jamais du premier élan, à +la hauteur où montent des âmes comme la vôtre. J'aurais dû pourtant +compter sur votre héroïsme de chrétien. J'espère qu'il vous donnera le +courage... + +--J'ai le courage, interrompit l'abbé d'Altenbourg; mais comme la +résignation est impossible, le courage ne me servirait à rien. J'espère +que Dieu, puisque lui seul me reste, me donnera la victoire! + +M. Barbier, que ce mysticisme embarrassait, et bien que très ému, ne put +s'empêcher d'incliner la tête, par une forme d'acquiescement qui voulait +dire: Ainsi soit-il! + +L'abbé comprit que cette adhésion, pleine de sympathie pour l'homme, +était une raillerie pour le prêtre. Il salua et dit avec un redoublement +de douceur: + +--Êtes-vous père, monsieur? + +--Sans doute. + +--Alors, ne doutez pas des miracles! Vous serez forcé d'y croire, le +jour où votre enfant sera malade. La paternité donne la grâce... adieu, +monsieur. + +--Non, au revoir, s'écria M. Barbier. + +Le prêtre qui se retirait, s'arrêta: + +--Au revoir! Peut-être, si ce n'est pas moi qui suis foudroyé! + +Il sortit lentement, majestueusement, et tira doucement la porte +derrière lui. + +M. Barbier, entraîné par ce spectacle étrange et qui s'était levé pour +reconduire l'abbé d'Altenbourg, après être demeuré une seconde au milieu +de son cabinet, alla jusqu'à la porte et ne put résister à la tentation +de donner un dernier regard d'admiration à ce martyr stoïque. + +Il regarda dans le petit salon qui servait de salle d'attente aux +solliciteurs. Il vit l'abbé d'Altenbourg assis, tombé sur une banquette, +la tête dans ses mains, et pleurant. Il n'osa pas troubler cette +faiblesse d'un coeur vaillant. Elle achevait de le lui faire aimer. + +Il rentra discrètement dans son cabinet, frémissant de ce spectacle, +prêt aussi à pleurer, et retourna s'asseoir devant son bureau, où il +resta quelques minutes absorbé, frappé comme on l'est devant une +révélation grandiose et mystérieuse; puis s'excitant à une prouesse +impossible, repentant de son impuissance, il se leva résolument, en +disant: + +--Je ne puis pas le laisser partir ainsi! + +Il courut au petit salon d'attente. Il était vide; l'abbé était parti. +L'huissier, dans l'antichambre, l'avait vu passer et assura qu'il +portait la tête haute, qu'il avait l'air d'un ministre. + +Ce compliment, dans la bouche d'un huissier, était l'expression la plus +éloquente de sa considération. M. Barbier fit courir après M. +d'Altenbourg. L'huissier ne put que voir s'éloigner la voiture qui +l'avait amené. + +Le sous-secrétaire d'État ne donna pas d'audience ce jour-là. Il rentra +chez lui. Il avait un besoin furieux d'embrasser son enfant. Dans la +journée, il alla trouver le préfet de police, le priant de mettre le +comte d'Altenbourg en surveillance, dans l'intérêt de ce malheureux, +autant que par mesure de précaution à l'égard du duc de Thorvilliers et +du prince de Lévigny. + +Le préfet de police promit de confier le soin de cette surveillance à +son meilleur agent; mais, le soir, il envoyait un billet au +sous-secrétaire d'État, ainsi conçu: + +«L'homme en question n'a pas reparu à son domicile. Il n'y reviendra +pas. Son loyer était payé d'avance; son déménagement était opéré depuis +deux jours. La voiture qui l'a conduit ce matin à la place Vendôme +emportait ses derniers effets. Je le fais chercher dans les hôtels +garnis, et aussi à la Morgue... Je ferai fouiller la Seine...» + +M. Barbier froissa ce billet, le jeta avec colère, et trouva ce soir-là +que la police était une sotte chose, inutile et calomniatrice... à moins +que les torts fussent inhérents au préfet. Quoi! On doutait du courage, +de la parole de ce grand martyr, et après avoir pris connaissance de sa +loyale confession? + +Non, le comte d'Altenbourg était aussi incapable de se tuer que de fuir. +Mais, où était-il? que préparait-il? + + + + +XXVI + + +Le mariage du prince de Lévigny avec la fille unique du duc de +Thorvilliers, indépendamment des motifs de curiosité que la malignité +publique prétendait y trouver, était un grand événement dans le monde +parisien, et les couturières, les couturiers, les tapissiers, les +carrossiers, les chemisiers brevetés, tous les fournisseurs des deux +grandes familles, avaient trop intérêt à donner leur adresse pour ne pas +fournir aux journaux, même indifférents, la matière d'un entrefilet. + +Le trousseau de Louise fut exposé, comme il convient, dans un grand +magasin, et les jeunes filles qui rêvaient de couronnes princières +purent se faire une idée de la joie orgueilleuse qu'on éprouve à pleurer +dans un mouchoir armorié. + +Cette exhibition du linge de la mariée fut célébrée dans une feuille à +images. Depuis l'oreiller jusqu'aux pantoufles, la réclame implacable ne +fit grâce d'aucun détail. Les fleurs symboliques de la couronne +reçurent, comme le reste, l'estampille de la mode. + +Un de ces évêques _in partibus_, dont on loue le prestige pour de +pareilles fêtes, devait honorer particulièrement la cérémonie. L'Opéra +avait également fourni des chanteurs illustres. Il fallait qu'on +dépensât beaucoup d'argent. + +Il est juste de dire que les pauvres, non plus, n'avaient pas été +oubliés, et, pour que nul ne l'ignorât, le chiffre des libéralités du +prince et du duc avait été enregistré par des reporters. + +Il paraît même que l'offrande destinée à grossir le denier de +Saint-Pierre avait été surprise au passage; tant la presse maintenant +est bien renseignée par la main gauche sur les actes de bienfaisance, +même anonymes, de la main droite. + +L'église de la Madeleine était donc emplie de monde, une heure avant la +cérémonie. On eût dit que le marché aux fleurs se tenait dans l'église, +tant on avait multiplié les ornements naturels. Le ciel s'était mis de +la fête, comme s'il se fût agi d'une bonne action. Mais pouvait-il +refuser le don gratuit du soleil à de si belles livrées, quand Mgr de +X... devait officier, et quand le grand baryton Z... devait chanter? + +Les agents de police clandestins que le préfet, sur le conseil de M. +Barbier, avait répandus dans la foule, pour aviser, en cas de violence, +étaient, eux-mêmes, fort bien mis. On ne les eût pu distinguer des +invités. Quant aux sergents de ville, ils étaient triés, et un officier +de paix gardait le trottoir, avec autant de solennité que le suisse, en +tenue de maréchal de France, mais avec plus de mollets, qui gardait la +porte d'entrée. + +Vers midi, les voitures de la noce s'arrêtèrent devant la grille. On +n'eût pas osé dire que les cochers du prince et ceux du duc voulaient +jeter de la poudre aux yeux; car la poudre de leur coiffure, épaisse et +savante, était soigneusement maintenue par la raideur de leur attitude. + +Quelques spectateurs du _high-life_ trouvaient bien que l'apparat était +excessif, et prétendaient qu'il est de meilleur ton d'aller plus +simplement rendre visite au bon Dieu. Il faut laisser aux bourgeois qui +se marient la vanité de s'endimancher. + +Mais ces railleurs incrédules n'avaient pas le souci des traditions. Ils +ignoraient que le prince de Lévigny était obligé à cette étiquette, par +ses alliances au Vatican. D'ailleurs, il avait de la foi. C'était la +seule monnaie de ses héritages qu'il n'eût pas gaspillée. + +Le suisse eut un sourire radieux, en frappant les dalles du péristyle. +Les grandes portes de bronze, à demi fermées par une feinte courtoisie, +pour avoir l'air de s'ouvrir d'elles-mêmes à l'entrée d'une si illustre +compagnie, tournèrent doucement sur leurs gonds, et une bouffée +d'harmonie s'exhala de l'église dans laquelle entrait un flot de +lumière. + +Le sous-secrétaire d'État à la justice avait eu beaucoup de peine à +vaincre la tentation de venir, en curieux, assister à ce solennel +attentat; mais il s'était donné la satisfaction de passer, à plusieurs +reprises, devant la Madeleine, et il passait précisément, quand les +acteurs de ce drame descendaient de voiture. Il put ainsi constater que +la Buondelmonti ne figurait, ni comme matrone ni comme vestale, dans le +cortège, C'était, de sa part, une humiliation offerte ou subie, un +sacrifice à la bégueulerie parisienne qu'elle ferait sans doute payer. + +Les dames d'ailleurs étaient rares dans le monde de la noce. Deux +vieilles parentes du prince de Lévigny, deux chanoinesses, avec des +panaches et des chapeaux qui ne condescendaient à aucun caprice de la +mode, et, du côté du duc de Thorvilliers, deux jeunes filles du faubourg +Saint-Germain avec leurs mères. C'était tout. + +Ces demoiselles d'honneur étaient, comme l'évêque _in partibus_, comme +les chanteurs de l'Opéra, un luxe obligé. Elles s'étaient improvisées +les amies de Louise de Thorvilliers depuis quinze jours, depuis qu'on +les avait invitées. L'occasion était si belle! Il était impossible qu'un +mariage si aristocratique ne leur portât pas bonheur. Elles étaient +décidées à fouiller et à taquiner le hasard. Jolies, vives, bien parées, +plus agitées qu'émues, elles saluaient tout le monde, comme des +souveraines saluent leurs sujets, se disant sans doute qu'un prince, au +moins, dans ce peuple, recueillerait comme un gage ce salut coquet, et +viendrait le leur rapporter en demandant leur main. + +Le duc de Thorvilliers était admirable d'apparence, de prestance. Gaston +triomphait. L'opération avait réussi. + +Il tirait de ce mariage, pour le présent, tout ce qu'il pouvait espérer +d'avantages solides et de satisfactions vaniteuses. Le reste lui était +bien égal. + +Un sourire profond trouait ses belles joues prélatiques. Il riait à +l'avenir et narguait le passé. + +L'avenir, c'était sa fortune affermie, sa liberté assurée. Il se +débarrassait, à d'excellentes conditions, de sa paternité menteuse, et +peut-être bien aussi de la maîtresse encombrante qu'il avait été forcé +de prendre pour associée. + +Le passé, c'était le souci d'une fille à caser avantageusement. La +pauvre enfant, s'il ne la plaignait pas, il l'aimait presque, à ce +moment-là, tant elle était belle, tant elle lui faisait honneur, tant +elle était une valeur précieuse et admirée. Il oubliait qu'il achevait +une oeuvre de haine, et c'était avec une galanterie quasi-paternelle, +mais surtout d'homme du monde, qu'il lui donnait le bras, ayant des +précautions charmantes pour le long voile de mariée, qu'un petit coup de +vent faillit accrocher à ses décorations, quand il stationna une +seconde, au haut des marches, en attendant que le cortège se réunit. + +En entrant, le duc se découvrit, comme devant le _Roy_, et, lançant un +regard au plafond, où il était certain de ne rencontrer que de la +dorure, il prit possession du temple de _sa_ Victoire. + +En se dégonflant, sa poitrine se débarrassait des miasmes absorbés +pendant la cérémonie du mariage civil. + +Devant le magistrat de la République, les titres de duc et de prince +avaient mal sonné, comme l'or sur un comptoir de marchand; mais dans ce +bel édifice, tout de marbre, le son avait sa valeur. + +On sentait tout juste assez de religion dans l'air et dans le décor, +pour que Dieu apparût, comme un convive de bon ton, en costume de +patricien, à des noces de Cana, mises en scène par Véronèse, et le décor +ainsi que la cérémonie étaient assez profanes pour qu'on ne courût pas +le risque de s'encanailler trop, en se faisant paternellement dévot +pendant une heure. + +Louise s'avançait doucement, la tête droite, les yeux droits devant +elle. + +On cherchait à surprendre son regard, à y démêler un augure. Mais son +voile abaissé, sans exagération, par une manoeuvre de la couturière, +mettait entre son regard triste et fier et les regards acharnés de +l'assistance, comme un nuage qui la gardait sans la cacher, et qui +défendait sa modestie, en la laissant voir. + +Un observateur très attentif eût remarqué pourtant dans ces yeux, si +fixes en apparence, un rayon inquiet. Louise marchait, vivait, voulait, +dans un rêve, et, sans rien espérer, attirée de plus en plus par le +vertige de sa soumission, elle cherchait vainement une apparition qui la +consolât. + +Elle se souvenait que quelques mois auparavant, dans la même église, par +un jour comme celui-là, en marchant sur ce tapis, elle s'était heurtée à +une douce et double vision. Où était-il son vieux maître? Où était le +jeune ami qu'il lui offrait? + +Hélas! Elle n'escortait plus la mariée; elle était la mariée, bien +différente de l'autre, qui prenait librement la foule à témoin de son +bonheur. Louise avait plus de témoins à invoquer. Mais c'eût été pour +attester devant eux son ferme propos d'aller jusqu'au bout du devoir, du +sacrifice, de la soumission. + +Derrière elle marchait son mari. Il l'était déjà pour la société; +l'écrou venait d'être signé à la mairie. Elle ne pouvait plus être +garantie de cela. + +Le prince Jean de Lévigny marchait résolument et d'une façon pimpante +sur ce sentier tapissé. C'était merveilleux de le voir si bien marcher, +ce petit homme, ce Montefeltro qui suait le poison, qui d'ordinaire ne +sortait plus qu'en voiture, qui ne mettait pied à terre que pour +s'appuyer en se courbant sur sa canne. Il se redressait; il essayait +d'avoir autant de prestance que le duc de Thorvilliers. Non seulement il +marchait comme une personne naturelle; mais il souriait, comme une +personne libre de toute inquiétude, qui se sent en bonne santé physique +et morale, et qui va accomplir l'acte le plus honnête et le plus +glorieux de sa vie. + +Il était si triomphant qu'il se croyait obligé d'être modeste, et que, +quand il rencontrait le regard surpris d'un ami, dans la foule, il +baissait le sien, semblant s'excuser d'être si beau, si vaillant, si +parfait dans son rôle. + +Il était maigre et petit; il n'avait pu grandir et grossir à volonté. +Mais ce jour-là, sa maigreur semblait un signe de race, et sa petite +taille une condition de gentillesse. La seule trace des misères passées +était la calvitie; mais on avait tiré un parti prodigieux de ses restes +et ses quelques cheveux s'alignaient avec une précision qui avait permis +au petit nombre d'occuper un espace considérable. + +L'observateur attentif dont j'ai parlé plus haut, et à qui n'eût pas +échappé l'inquiétude de Louise, eût douté de l'authenticité des petites +couleurs roses plaquées sur les pommettes du prince, eût senti l'effort +et l'héroïsme de la coquetterie sous ce sourire immuable. Il eût craint +que le petit prince ne se brisât les reins en se cambrant si fort, et ne +se donnât une commotion cérébrale mortelle, en marquant si fort le pas. +Il eût, en s'approchant, vu passer le souffle de cette maigre poitrine +qui haletait à chaque pas, et les précautions les plus soigneusement +prises pour embaumer ce souffle n'en corrigeaient pas la senteur. + +C'était bien un joli petit sépulcre blanchi, remis à neuf, maquillé, et +faisant faire bonne contenance à sa pourriture. + +Mais les observateurs attentifs étaient trop loin, s'ils n'étaient +absents. + +Une atmosphère d'élégance, d'indulgence, s'avançait avec le cortège, +l'enveloppant et le parant. La foule proclamait la mariée très jolie, +très intéressante, avec le maintien qu'on doit attendre d'une jeune +fille de bonne maison, créée pour servir de modèle, se sentant digne, +mais non enivrée, d'une couronne princière. Le duc était un superbe +gentilhomme et un père admirable. Les veuves le trouvaient jeune; les +femmes mariées le trouvaient étonnant pour son âge; toutes constataient +la ressemblance parfaite entre lui et sa fille. + +Quant au prince, il se réhabilitait. Qui donc avait répandu de vilains +bruits sur son compte? Il était ravissant. Tient-on à des cheveux, dans +ce temps-ci? L'embonpoint, à moins de s'arrêter à cette grâce exacte, +précise du duc de Thorvilliers, est un avantage bourgeois, méprisable; +la maigreur est un raffinement. Bien des mères regrettaient d'avoir trop +écouté des médisances. + +Le cortège, au son de l'orgue, s'avançait majestueusement, d'un pas +cadencé. Deux fauteuils, dorés comme deux trônes, étaient placés dans le +choeur, pour être vus de toute l'assistance. Les parents, les témoins, +les invités, avaient aussi leurs sièges sur cette sorte d'avant-scène +sacrée. C'est une habitude ingénieuse et qui rend les mariages célébrés +à la Madeleine particulièrement attrayants, que cette disposition qui ne +laisse rien perdre des mouvements des jeunes mariés et du jeu des +acteurs. + +Louise s'agenouilla, quand elle fut arrivée à sa place, et chercha, +devant elle, le calvaire, où secrètement, dans cette foule avide de la +voir pleurer ou sourire, elle déposerait sa couronne de martyre, pour +que Dieu la bénît. + +Elle ne vit qu'une assomption de la Vierge, en blanc comme elle, qui +n'accueillait pas la douleur, et, de chaque côté du maître-autel +encombré de fleurs, de dorures, deux anges en marbre qui officiaient +dans une attitude correcte. Ce marbre, ces dorures lui rappelaient le +palais du prince et sa fortune. + +Pendant que l'orgue chantait, en guise d'épithalame religieux, un air +nouveau d'opéra, les gens de la noce prenaient place dans des fauteuils, +en arrière, à côté, à une distance cérémonieuse des deux époux. Le +clergé de la Madeleine était au complet, et les prêtres en surplis, +rangés dans les stalles, semblaient des spectateurs privilégiés. + +L'évêque retenu pour la cérémonie venait d'être introduit +processionnellement; il s'avança à pas lents pour bénir le couple qui +avait tenu à sa présence. Son discours était préparé, plié en quatre +dans sa main. + +Il fit déposer dans un bassin de vermeil, l'anneau des fiançailles qu'il +sacra d'un signe de croix et adressa les questions d'usage. + +--Vous vous présentez pour contracter mariage, en face de l'Église? +demanda-t-il, lisant la question dans son manuel. + +--Oui, monseigneur, répondit le prince d'un ton alerte et fier. + +Il était ravi d'être face à face avec l'Église et de se montrer si +ferme. + +--Oui, monsieur, murmura Louise, qui oublia de dire: _Monseigneur_. + +--Vous faites profession de foi en la religion catholique, apostolique +et romaine? reprit l'évêque de X... d'une voix plus claire et plus +insinuante. + +--Oui, monsieur, dit Louise avec empressement, comme si l'ardeur de sa +foi, dans ce moment suprême, eût pu lui ouvrir un asile. + +--Oui, oui, daigna répondre le prince. + +Il faisait sentir à l'évêque que ces questions, toutes légitimes et +d'obligation qu'elles fussent, étaient superflues. Un prince, comme lui, +ayant un parent au Vatican, ne pouvait pas douter de la religion +romaine. + +--Vous présentez-vous ici avec une entière liberté et sans aucune +contrainte? + +--Oui, répondit galamment le prince, en jetant un regard à la mariée. + +Louise eut une courte hésitation. Elle leva les yeux sur les yeux gris +et voilés de l'évêque; mais ce bonhomme récitait une formule. Il y +mettait l'accent nécessaire, sans aucune intention spéciale. + +--Oui, souffla la pauvre enfant découragée. + +Alors, l'évêque de X... haussant la voix: + +--Chrétiens qui êtes ici présents, nous vous déclarons qu'on a publié +trois fois, en cette église, les bans du futur mariage, entre +Barthélemy-Léopold-Jean de Lévigny et Marie-Louise de Thorvilliers, sans +qu'il se soit trouvé aucun empêchement ou opposition. + +Le prélat promena son regard sur l'assemblée, pour la prendre à témoin, +et acheva lentement, solennellement: + +--Nous vous annonçons, pour la dernière fois, la résolution qu'ils ont +prise de s'unir ensemble par les liens sacrés du mariage, et, de +l'autorité de l'Église, nous vous commandons à tous, sous peine de péché +grave, de déclarer, maintenant, si vous avez connaissance de quelque +empêchement, en vertu duquel ce mariage ne puisse être légitimement +célébré. Nous vous défendons, sous la même peine, d'y mettre obstacle +par malice et sans cause. + +Pendant que l'évêque lisait ces paroles du rituel, un prêtre assis dans +le choeur, et qui était en prières jusque-là, se leva de sa stalle et +s'avança. + +Aux derniers mots, il était derrière l'évêque; quand la lecture fut +achevée, il écarta de la main le diacre qui assistait l'évêque, et +surgissant, blanc de visage dans son blanc surplis, grand et grandi par +l'attitude, il dit d'une voix haute, sonore, qui retentit sous la +coupole: + +--Sur mon honneur de chrétien, sur ma foi de prêtre, je déclare qu'il y +a un empêchement à la célébration de ce mariage. + +Ce fut un coup si brusque qu'il entra sans tumulte jusqu'au fond de +l'auditoire. + +L'évêque se recula avec stupeur. Le prêtre se mit à sa place, devant les +deux fauteuils dorés qu'il dominait, et, étendant ses mains comme pour +une bénédiction sur Louise qui le regardait effarée, éblouie, il +continua, dans ce silence violent que causait la surprise: + +--Je mets cette enfant sous la protection de l'Église, et j'atteste que +ce mariage est impossible. + +Il s'arrêta, la main toujours étendue, le regard chargé de foudre, et il +attendit. + +Une rumeur s'élevait; les gens de l'église n'osaient bouger. Ce prêtre +était dans l'exercice d'un droit sacré, d'un devoir qui, pour n'être +jamais rempli, n'en était pas moins obligatoire. + +Louise, au premier son de cette voix, au premier geste, était tombée en +extase. Le prince de Lévigny verdissait et se retenait au prie-dieu +placé devant lui. Le duc de Thorvilliers, suffoqué d'abord de cette +intervention, étranglé d'un spasme de haine devant cette apparition, +sortit de sa place, et mâchant l'écume qui lui venait aux lèvres: + +--Cet homme est fou, s'écria-t-il, il n'a pas le droit d'être là! qu'on +le chasse! + +L'abbé d'Altenbourg sourit à cette menace. Le suisse, que le geste du +duc de Thorvilliers invoquait, baissa les yeux pour se tirer d'embarras. +L'ancien prédicateur de Notre-Dame, retrouvant, sous la voûte d'une +église, la voix, l'éloquence d'attitude, le génie, doublé de son +effroyable angoisse et de sa tendresse, qui avaient fait si longtemps sa +gloire, était une intervention grandiose; il dominait cette foule, ces +mauvaises consciences; il faisait peur et n'avait peur de rien. + +Le duc furieux de n'être pas obéi, provoqué par ce respect universel, +par cette curiosité formidable des assistants, perdit toute mesure. Il +était sorti de sa place et mettant le pied sur une marche, devant lui, +il dit violemment: + +--N'y a-t-il pas ici un agent de police pour arrêter cet homme? Il n'a +pas le droit de porter ce costume. C'est un prêtre expulsé de l'église, +un prêtre interdit? + +--Vous vous trompez, monsieur, repartit Louis d'Altenbourg avec une +simplicité implacable. Je suis un prêtre calomnié et vengé. L'archevêque +m'a rendu la liberté. C'est par l'autorité de l'Église que je suis ici, +que je dénonce ce mariage, que je m'oppose à sa célébration. + +Le prince de Lévigny, ahuri, grelottant, était retombé dans son +fauteuil. Le duc de Thorvilliers, pâle, crispait les poings. Il se +sentait devenir ridicule et odieux. Il redoutait maintenant de provoquer +ce prêtre terrible qu'il avait mal écrasé et qu'il ne pouvait chasser. + +--Monseigneur, dit-il en se tournant vers l'évêque, je vous adjure de +bénir ces enfants. + +--Et moi, j'adjure Votre Grandeur, reprit l'abbé d'Altenbourg, de +surseoir jusqu'à ce qu'elle m'ait entendu. + +L'évêque faisait voleter son regard du duc à l'abbé d'Altenbourg, sans +le poser ni sur celui-ci, ni sur celui-là. Le duc l'intimidait; mais le +célèbre abbé, le grand prédicateur, silencieux depuis vingt ans, et +retrouvant la parole pour un éclat qui retentirait longtemps, le +troublait profondément. + +--Est-ce que nous n'avons plus qu'à nous retirer? gronda Gaston de +Thorvilliers. + +Harcelé par son dépit, voulant à tout prix reprendre l'avantage, il +ajouta: + +--Nous nous passerons de l'église; ma fille est princesse de Lévigny, de +par la loi. + +--C'est vrai! reprit Louis d'Altenbourg, qui voyait faiblir son ennemi, +et qui palpita d'un enthousiasme, plus paternel que chrétien. C'est +vrai! Vous avez trompé les hommes; vous ne tromperez pas Dieu! Ce +mariage qui ne sera pas béni par l'Église, sera la honte du mari, et un +avertissement du ciel pour la femme chrétienne. + +Louise était restée debout, pétrifiée en apparence, mais palpitant au +dedans, elle-même, ne laissant rien voir de son agitation, assistant à +ce duel entre deux hommes qui tenaient, l'un son âme, l'autre sa +destinée; redoutant d'obéir à son père, et souhaitant, avec un élan +filial, d'obéir à ce maître transfiguré, à ce prêtre inattendu qui se +révélait, sans qu'elle se rendit compte de cette métamorphose. + +--Vous prêchez la désobéissance à ma fille! reprit le duc affolé. + +--A votre fille! répliqua l'abbé dont les lèvres se gonflèrent; puis il +continua: + +--Je défends l'innocence de cette enfant et votre honneur, monsieur le +duc. + +--Mon honneur!... vous, qui ne vivez que pour me déshonorer! + +L'évêque, qui n'avait plus de rôle, se leva pour intervenir. Cet +esclandre avait trop duré. On écoutait avec une avidité cruelle qui +forçait au silence. + +--J'ai les preuves de ce que je dis, s'écria l'abbé avec une autorité +qui s'imposait; ce n'est pas ici le lieu de les produire; mais je les +montrerai à qui voudra les voir. + +Un petit cri se fit entendre. Le prince de Lévigny, à bout de forces et +de traitement, s'évanouissait: il se coucha sur le bras de son fauteuil. + +Louise, à ce cri, se détourna de sa contemplation. Elle regarda cet +homme foudroyé par la malédiction de son maître, et, pour mieux voir, +elle leva son voile. Alors, elle apparut dans toute sa beauté, dans +toute la splendeur de sa jeunesse, de sa douleur, de son angoisse. Une +lumière s'alluma dans ses yeux; une horreur visible s'y peignit. Elle +devinait ce qu'elle avait pressenti; c'est que cet homme était infâme; +peu lui importait de savoir pour quelle cause. La répugnance de son +instinct virginal était justifiée. Il avouait tout, en s'anéantissant +sous l'anathème. Il devenait hideux, avec sa lividité sous son rouge. Sa +boue transsudait. + +Louise se redressa et se recula, fuyant le contact de l'air même qui +passait entre elle et lui. + +Le suisse, le bedeau ramassaient le prince, plié sur son fauteuil, et +l'emportaient vers la sacristie. Le duc les suivit, cédant autant à +l'impatience de se soustraire aux regards de la foule qu'à sa +sollicitude pour son gendre. + +Les assistants s'agitaient dans un tumulte qu'on ne pouvait réprimer. + +L'évêque de X... se retira processionnellement, avec le diacre qui +portait sa mitre et celui qui portait son bougeoir. + +Louise, abandonnée, était restée à sa place. Les deux demoiselles +d'honneur s'avancèrent pour la conduire à la sacristie, mais n'osèrent +pas lui parler, la déranger. Elle s'était remise à genoux, et, les mains +jointes, le regard attaché sur l'abbé d'Altenbourg, elle l'interrogeait +des yeux, avec une supplication désespérée. Elle le remerciait aussi +d'être venu. Elle semblait lui demander de ne pas la quitter. + +Le duc l'avait oubliée dans ce désarroi dramatique. + +L'abbé, avec une dignité farouche, jouissant en justicier de ce coup de +foudre qu'il n'avait pas vainement invoqué, s'était reculé d'abord +jusqu'à l'autel, laissant passer ceux qui fuyaient. Il se trouva bientôt +seul avec Louise. Pendant que les gens de la noce, tournés vers la +sacristie, se pressant, dérangeant les chaises, cherchaient à deviner ce +qui se passait ailleurs, l'abbé s'avança vers la jeune fille, souriant, +à mesure qu'il s'approchait, l'enveloppant, la couronnant de son +sourire. + +--Mon père! murmura Louise, quand il fut à deux pas, expliquez-moi ce +qui se passe. + +L'abbé leva les doigts pour s'apprêter à bénir, et les arrêta un instant +sur sa bouche, en commandant le silence. + +--Ma fille! répondit-il, en mettant toute sa tendresse dans ces mots +qu'il donnait tout haut, pour la première fois à Louise, la remerciant +ainsi de ce qu'elle l'avait appelé: mon père!--Ma fille, ne cherchez pas +à comprendre, et remerciez Dieu qui m'exauce. + +--Je n'ai que vous d'ami dans ce monde! reprit-elle d'une voix +tremblante. + +--Il est vrai que je vous aime bien, ma fille, répondit le prêtre, +rougissant de cet aveu qui le consolait de sa vie de supplice. + +--Ne m'abandonnez pas, ajouta-t-elle doucement, en retenant ses larmes. + +--Je me suis rapproché de Dieu, pour veiller de plus haut sur vous, +répondit l'abbé. + +On sortait de la sacristie. Le duc se souvenait de sa fille et venait la +chercher. + +L'abbé d'Altenbourg la bénit lentement, et dit d'une voix étouffée: + +--Adieu, Louise! + +--Je vous reverrai, mon père!... + +L'abbé secoua la tête, la regarda une dernière fois, parut l'emporter +dans son souvenir, et, grave, les mains jointes, s'éloigna par un des +côtés du choeur, pendant que le duc de Thorvilliers entrait par l'autre +côté. + +Gaston marcha vers sa fille, la prit durement par la main, la força à se +lever, l'entraîna presque. + +--Que vous a dit cet homme? murmurait-il, à travers ses dents serrées. + +--Il m'a dit de prier et il m'a bénie! répondit Louise simplement. + +--Vous mentez! + +La jeune fille eut un mouvement de révolte. + +--Monsieur! + +Instinctivement, le mot _monsieur_ était venu à ses lèvres, en parlant +au duc, comme le mot _père_ avait jailli de son coeur devant son vieil +ami. + +--Au surplus, repartit M. de Thorvilliers, ce qu'on vous a dit m'est +égal... Je ne crains rien: vous êtes mariée; nous reviendrons ici pour +la cérémonie, ou nous irons ailleurs. Cet homme est fou! il a été +interdit pendant vingt ans. Je le ferai interdire encore... On ne peut +casser votre mariage. Quant à votre mari... + +--Comment va-t-il? demanda ingénument et froidement Louise. + +--Il va mieux; ce ne sera rien. Sa voiture le reconduit... Nous +rentrons. + +On avait, en effet, emporté le prince, à moitié sorti de son +évanouissement, dans sa voiture de noces. Celle du duc, amenée devant +une grille latérale de la Madeleine, l'attendait. + +Louise rentra à l'hôtel de Thorvilliers, bien qu'elle fût légalement la +princesse de Lévigny. + +Ce fut elle qui défit son voile, et quand elle eut retiré son bouquet et +sa couronne de mariée, elle regarda ces fleurs avec un tressaillement +involontaire de peur rétrospective et d'espérance. + +Était-elle sauvée? + + + + +XXVII + + +Huit mois après le grand scandale de la Madeleine M. Barbier, qui +n'était plus sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, +rencontra le préfet de police qui devait bientôt cesser de l'être, et +après l'échange naturel de confidences politiques, c'est-à-dire de +doléances sur l'instabilité des hautes fonctions, M. Barbier demanda +tout à coup: + +--Savez-vous ce qu'est devenu l'abbé d'Altenbourg? + +--Mettriez-vous quelque malice dans cette question? + +--Pourquoi le supposer? + +--C'est que je me souviens de vos railleries, à propos des sondages que +j'ai fait faire dans la Seine, le jour où l'abbé a disparu de son +domicile des Batignolles. Je m'étais trompé, je l'avoue. Pendant que je +l'attendais à la Morgue, il opérait lui-même à la Madeleine, et de la +bonne façon. C'est un fier homme! + +--Où est-il? + +--J'aurais le droit de ne pas le savoir, puisque je n'ai plus le devoir +de le surveiller. Mais, vous m'avez piqué au jeu. Ce mémoire que j'ai lu +m'a provoqué. C'est bien le moins que nous regardions continuer et +gagner par d'autres les parties que nous avons perdues... J'ai fait de +la police internationale pour mon propre compte. Si le conseil municipal +savait cela!... L'abbé est en Italie, au mont Cassin. Y restera-t-il? Je +n'en sais rien. Il est libre d'en sortir; mais, là, ou ailleurs, il +vivra isolé, dans le recueillement. Il a un grand courage. Il est père +par toutes les fibres de son être, et il se refuse au bonheur de jouir +de plus près de sa paternité. Il se condamne au renoncement. Il croit +acheter ainsi l'avenir de sa fille. Il a peur de trahir son secret +devant elle, de troubler dans cette belle âme le souvenir d'une amitié +tendre qui deviendra filiale, à la condition qu'il n'avouera pas son +titre de père. C'est superbe: mais combien peu de gens comprendraient +ainsi l'égoïsme du dévouement! Il a fait deux heureux et n'a pas voulu +l'être. + +--Deux heureux! Comment? + +--Ah ça, mon cher, d'où venez-vous? + +--De la Chambre des députés. + +--Alors, vous ne savez rien. + +--Que voulez-vous! Le lendemain de cet esclandre à la Madeleine, la +crise ministérielle commençait à sévir. Je me suis occupé de moi et j'ai +négligé les autres; mais depuis quelque temps j'ai des remords de mon +indifférence. Je m'étais tant intéressé à cette histoire douloureuse! + +--Vous avez su au moins la mort du prince de Lévigny? + +--Ma foi non. + +--C'est pourtant ce qu'il y a de plus beau, de plus nécessaire, de plus +providentiel dans l'aventure. Le malheureux prince ne s'est pas remis du +coup terrible reçu en plein choeur de la Madeleine. Il y avait de quoi. +J'ai su par un médecin qui est venu me trouver, pour me dénoncer un +marchand d'orviétan, comment le petit prince avait pu se tenir debout, +jusqu'au moment où il a été foudroyé. Il s'était adressé à un médecin +allemand, qui n'est pas médecin et qui a fait venir ses grades et ses +drogues d'Amérique. Celui-ci a la spécialité de pilules, soi-disant +reconstituantes, qui galvanisent les morts et achèvent les vivants, +lorsque ceux-ci vivent si peu. Il paraît que la quantité d'incurables +qui meurent, après huit jours de guérison, grâce à ces pilules, est fort +rassurante pour l'hygiène publique. + +--Comment? Vous tolérez cela! Si j'étais encore au ministère de la +justice!... + +--Bah! vous laisseriez en paix ces tueurs sans brevets. Ils ne font de +mal à personne, au contraire; ils hâtent la liquidation des pourritures +sociales. Ne me parliez-vous pas, il y a huit mois, de certains +personnages de Balzac qui se font coupe-jarrets, au service de la +Providence? Il nous est interdit d'avoir ces opérateurs à notre solde. +Mais quand ils existent et quand ils exercent, nous aurions bien tort de +les supprimer. + +--Vous êtes cynique, mon cher préfet. + +--C'est que je suis encore préfet, et que je suis écoeuré. Quand je +rentrerai dans l'opposition, peut-être rentrerai-je dans la théorie +morale, sans aller jamais, pourtant, jusqu'à demander qu'on supprime le +bureau des moeurs, la prostitution et les égouts. En attendant, je songe +aux honnêtes gens en bonne santé physique et morale; cela me rend +indulgent pour ceux qui suppriment les foyers d'infection. + +--De sorte que le prince de Lévigny?... + +--Supprimé. Je suis sûr qu'il résistera à l'embaumement. Il a suffi du +souffle de l'abbé d'Altenbourg, pour renverser ce pestiféré chancelant. +La drogue avait fait merveille. Peut-être en avait-il trop pris. Elle +lui eût donné un jour ou deux, et une ou deux nuits. C'était trop pour +l'innocence! On l'a emporté de la sacristie dans un état piteux; huit +jours après, il vomissait sa petite âme. + +--Et sa veuve? + +--Mademoiselle de Thorvilliers? Je ne sais pas si elle a porté le deuil. +Mais il ne l'empêcherait pas, en tout cas, de devenir comtesse de +Soulaignes. + +--Le duc de Thorvilliers consentirait?... + +--Belle question! D'abord, si peu qu'elle ait été mariée, par le fait +seul de sa promenade à la mairie, Louise de Thorvilliers a été +émancipée. Elle échappe à l'autorité du duc, et son caractère, qui s'est +trempé aux larmes de l'abbé d'Altenbourg, lui donnerait, en tout cas, +maintenant, la force de résistance qu'elle n'avait pas autrefois. Le duc +a été forcé d'abdiquer son autorité. + +--Forcé! lui, ce vaniteux? + +--Précisément, il a eu peur de la révélation de l'abbé. Il a été +horriblement mortifié de tout le bruit que les journaux ont fait de ce +scandale. Sa spéculation avait tourné contre lui, et l'affaire devenait, +de toutes façons, un désastre. Le prince, sur le conseil de la +Buondelmonti, avait considérablement apanagé sa femme. Celle-ci se +trouve à la tête de millions auxquels elle ne touchera pas, de peur de +se salir, mais auxquels elle ne laissera pas toucher. Elle a renoncé à +ce qui ne lui vient que par la succession, et elle consacrera à des +fondations charitables ce qui lui a été donné par contrat. Le duc a donc +fait une opération nulle. M. de Soulaignes est riche, généreux, +amoureux. Il croit devenir le gendre du duc de Thorvilliers; il +l'aidera; à la condition de ne pas le voir souvent. L'abbé aura conclu +le mariage rêvé par lui. Il sortira probablement de sa retraite pour le +bénir; mais soyez sûr qu'il y rentrera. Encore une fois, il a peur +d'être tenté, et il tiendra le serment qu'il a fait de payer au ciel le +bonheur de ses enfants, par son renoncement. + +--Alors, tout est pour le mieux? + +--Oui. + +--Et la Buondelmonti? + +--Elle avait touché, le matin même de la cérémonie, la commission +convenue. C'est une fine mouche, qui sait prendre son bien dans la +pourriture, sans s'y laisser engluer. Elle a rompu avec le duc, pour ne +pas lui prêter quelque chose. + +--Direz-vous aussi que des créatures comme celle-là sont des instruments +nécessaires? + +--Sans doute. D'abord elles châtient, et puis, au point de vue de la +circulation métallique, elles aident à la division des fortunes et à +leur éparpillement sur le chemin des gens de rien. + +--Vous êtes féroce et immoral, mon cher. + +--Je suis pratique. Demandez à l'abbé d'Altenbourg si la Providence, à +laquelle il croit avec tant de ferveur, n'a pas elle-même des moyens +secrets et équivoques, et si elle boude le fumier, quand elle veut faire +fleurir un lis dans un égout! + +M. Barbier savait que le préfet de police, sceptique par état, était +railleur par caractère. Il n'insista pas, de peur de lui entendre dire +du mal, ou du bien, à sa façon, de l'abbé d'Altenbourg. + +Il voulait garder son admiration intacte pour ce héros inconnu. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La confession d'un abbé, by Louis Ulbach + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION D'UN ABBÉ *** + +***** This file should be named 17643-8.txt or 17643-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/4/17643/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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