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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:35 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of La confession d'un abbé, by Louis Ulbach
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La confession d'un abbé
+
+Author: Louis Ulbach
+
+Release Date: January 31, 2006 [EBook #17643]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION D'UN ABBÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ LA CONFESSION D'UN ABBÉ
+
+ PAR
+
+ LOUIS ULBACH
+
+ TROISIÈME ÉDITION
+
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR, PARIS
+
+ 1883
+
+ * * * * *
+
+
+PROLOGUE
+
+
+
+
+I
+
+
+M. le garde des sceaux donnait son premier dîner, un dîner
+d'installation.
+
+Il était nommé depuis huit jours; il ne pouvait pas savoir pour combien
+de jours; aussi, en homme prudent, rompu aux habitudes officielles,
+ayant été déjà cinq fois appelé au ministère et cinq fois obligé d'en
+sortir, s'était-il hâté de lancer ses invitations.
+
+Il savait que le premier fonctionnaire à faire fonctionner, dans une
+administration où l'inamovibilité est un principe, c'est celui qui est
+plus inamovible que tous les juges du monde, le cuisinier.
+
+Les autres grands fonctionnaires, convoqués pour rendre hommage à
+celui-là, s'étaient promis d'être exacts.
+
+M. le ministre était vieux. Son estomac, resté puritain et n'ayant
+jamais varié dans les hasards d'une vie politique qui comptait cinquante
+ans d'opposition, entrecoupés de ministères, sous trois régimes
+différents, restait fidèle à l'habitude de six heures.
+
+La seule concession que le progrès eût arrachée à cet estomac farouche,
+depuis la République, c'était d'ajouter une demi-heure de répit à
+l'heure sacramentelle. Mais, jamais, chez M. le garde des sceaux, on ne
+prolongeait l'opportunisme jusqu'à sept heures. Le président de la
+Chambre des députés, les jours de dîner à la place Vendôme qui pouvaient
+coïncider avec des jours de grande discussion parlementaire,
+s'arrangeait toujours pour que les ministres fussent libres vers six
+heures, et, la plupart du temps, faisait remettre la suite de la
+discussion au lendemain.
+
+On comprend donc qu'avec un chef hiérarchique si ponctuel, le
+sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, M. Barbier, eût pris
+la précaution d'être en cravate blanche et en habit noir, dès cinq
+heures, et achevât, dans cette toilette qui est la livrée égalitaire des
+hommes du monde et de leurs maîtres d'hôtel, la lecture des dossiers ou
+l'expédition des quelques affaires que M. le ministre lui avait laissé à
+terminer.
+
+Il était plus de six heures, près de six heures un quart.
+
+M. Barbier qui avait pris, par superstition, pour aimanter son ambition,
+la place de son ministre, devant le beau bureau, incrusté de bois
+variés, qui a appartenu, dit-on, à Louis XVI, dans le grand cabinet du
+rez-de-chaussée, mit en équilibre les paperasses représentant les
+sollicitations des magistrats, les rapports des procureurs généraux, les
+suppliques des condamnés, poussa un soupir pour refouler la nuée confuse
+de toutes ces exhalaisons de consciences échauffées par le désir
+d'avancement ou de libération, recula son fauteuil, se frotta les mains,
+comme si elles avaient pris de la poussière en feuilletant ces
+confidences, se leva, se regarda dans la glace, rectifia le nœud de sa
+cravate, et se dit:
+
+--Je crois qu'il est temps de monter!
+
+M. le sous-secrétaire d'État était jeune, presque nouveau venu à Paris,
+où son département l'avait envoyé comme député depuis moins d'un an, et
+l'idée de _monter_ était, à propos de toutes choses, son idée fixe.
+
+Il sortit, en chantonnant, du cabinet solennel, traversa le grand salon
+d'attente où les portraits en pied de quelques chanceliers célèbres
+intimident les solliciteurs naïfs, et entra sans précaution dans le
+grand vestibule fermé où se tiennent les huissiers, ne prévoyant pas
+qu'il dût, à cette heure-là, se heurter à des quémandeurs d'audience.
+
+Mais, précisément, l'huissier en chef, celui qui n'était pas obligé
+d'aller servir à table, et qui, par formalisme, restait seul, le
+dernier, à son poste, attendant le départ du sous-secrétaire d'État,
+paraissait en train d'éconduire, difficilement un vieillard, fort
+convenablement vêtu, qui n'avait pas de lettre d'audience et qui
+voulait, disait-il, parler à M. le ministre, ou à son secrétaire.
+
+M. Barbier, avec la pétulance et l'imprudence d'un néophyte, peut-être
+avec la tentation orgueilleuse de jeter en passant un rayon de sa jeune
+gloire sur cet importun, s'arrêta, se raidit et, d'un ton haut, qu'il
+avait rapporté d'un parquet de province:
+
+--Qu'est-ce? demanda-t-il.
+
+L'huissier, soulagé de ce renfort, ou bien dépité de l'intervention de
+M. Barbier, quand il avait répété lui même à satiété qu'il n'y avait
+personne au cabinet de M. le garde des sceaux, ou bien encore, enchanté
+comme un vieil employé, de faire pièce et d'enseigner son rôle à un
+débutant fonctionnaire, sans répondre à la question de celui-ci, se
+recula et dit à l'homme qu'il poussait vers la porte:
+
+--Tenez! voilà M. le sous-secrétaire d'État. Parlez-lui.
+
+L'homme se retourna, s'avança, et, saluant avec une humilité sans
+bassesse:
+
+--Pourrais-je, monsieur, vous entretenir quelques instants?
+
+--Ce n'est plus l'heure des audiences!
+
+--Je le sais. Mais croyez, monsieur, qu'il faut un motif bien
+puissant...
+
+--Revenez demain!
+
+--Je ne reviendrai, monsieur, que si, après m'avoir écouté pendant cinq
+minutes, vous pensez avoir besoin de m'entendre de nouveau.
+
+Il y avait dans la façon de parler de cet inconnu, plus que dans ses
+paroles, une douceur et une fermeté, une politesse et une sorte de
+hardiesse, une supplication involontaire de mendiant et une raideur
+d'homme incapable de mendier, qui saisirent M. Barbier.
+
+Son premier zèle n'était pas encore émoussé. Il pouvait donner ou perdre
+cinq minutes. Comme il était en appétit, il eut celui d'un mystère à
+déguster avant le dîner.
+
+L'élan même avec lequel il partait pour monter dîner, le disposait aux
+imprudences du cœur et de la curiosité.
+
+Il fit un geste de résignation, rouvrit la porte, à peine fermée
+derrière lui, et, d'un mouvement de la tête, invitant l'étranger à le
+suivre:
+
+--Entrez, monsieur, lui dit-il vivement.
+
+L'huissier maintint le battant de la porte, pendant que l'homme passait,
+suivant le sous-secrétaire d'État, et revint ensuite, avec un sourire,
+reprendre sa place devant le bureau de l'antichambre, qui est l'ancien
+bureau des gardes des sceaux, détrôné, depuis M. Émile Ollivier, je
+crois, par le bureau de Louis XVI.
+
+Le sourire que l'huissier laissait tomber sur sa chaîne semblait dire de
+M. Barbier.
+
+--S'il est encore ici dans trois mois, il ne m'exposera plus à me
+démentir. Il ne retiendra plus les gens que je renvoie. C'est jeune! Ça
+manque d'expérience!
+
+Pendant que ce monologue muet s'élargissait dans le sourire de
+l'huissier expérimenté, le jeune sous-secrétaire d'État introduisait, en
+passant le premier, le visiteur inconnu jusque dans le cabinet du
+ministre. Là, au lieu de prendre place devant le bureau, il attira
+l'étranger dans l'embrasure d'une des portes-fenêtres donnant sur le
+jardin de l'hôtel, n'offrant pas, ni ne prenant pas de siège, pour bien
+faire comprendre qu'il n'avait tout juste que cinq minutes à donner,
+profitant du jour qui baissait pour regarder et dévisager son
+interlocuteur.
+
+--C'est quelque juge de paix destitué ou quelque magistrat mécontent,
+pensait-il, après un regard rapide et présomptueux.
+
+Il se hâtait de conclure, pour n'être pas embarrassé par l'examen de ce
+personnage grave et intimidant.
+
+L'homme paraissait avoir environ soixante ans. Il était grand; se
+voûtait par moments, par habitude de saluer ou de se recueillir; puis,
+se redressait avec lenteur, non par fierté, mais par indépendance. Ses
+cheveux grisonnaient et s'espaçaient, sur un front large, bien modelé.
+Ses yeux, d'un bleu profond, paraissaient endormir une flamme, bien
+contenue sous des arcades avancées. La pâleur du teint mat dénonçait une
+souffrance chronique, victorieuse, que tout pourtant voulait dompter,
+dans cette physionomie si mâle dans sa douceur. Sa lèvre, un peu forte,
+mais d'un dessin correct, était accoutumée au sourire, comme au symbole
+silencieux de la douleur. Le menton soigneusement rasé, un peu
+proéminent, trahissait une volonté solide; on devinait un homme
+peut-être foudroyé au dedans, mais bravant encore la foudre.
+
+Le costume était sévère, sans recherche. Il consistait en une redingote
+longue, boutonnée, devenue un peu large pour le corps qui, tout robuste
+qu'il était, avait certainement maigri. Une cravate noire à pans
+retombants et retenus, dans un gilet haut, par une simple épingle, ne
+laissait voir, dans tout ce costume sombre, au-dessous de cette
+blancheur épanouie du visage, qu'un liseré de linge blanc autour du cou.
+Les mains dégantées, mais dont l'une tenait les gants serrés et
+allongés, étaient fort belles, sans anneau. Tout, dans cet homme, était
+grave, harmonieux, simple et peu commun. On pouvait se livrer, sur son
+état ancien ou actuel, dans le monde, à plusieurs hypothèses; mais le
+caractère profondément, absolument humain, était celui qui s'offrait
+tout d'abord à l'observateur.
+
+M. Barbier n'avait pas le temps d'observer. En subissant le charme, il
+le justifiait par la similitude des professions. Il avait une hâte naïve
+d'entendre encore la voix, sonore et juste, qui lui avait mis dans
+l'oreille, dès les premiers mots, comme l'écho d'un prétoire.
+
+--Parlez, monsieur, dit-il avec dignité.
+
+L'inconnu hésita, eut un gonflement de la poitrine, qu'il apaisa sous sa
+main, et répondit enfin:
+
+--Excusez-moi, monsieur. J'ai tant désiré cet entretien, que je ne
+pensais plus à la difficulté de le commencer. Je voudrais, avant tout,
+vous inspirer de la confiance.
+
+M. Barbier que cette diction, savante jusque dans son effusion sincère,
+prédisposait de mieux en mieux, eut un mouvement de la tête et fit un
+geste de la main qui exprimait une intention formelle de respect ou au
+moins de déférence, en tout cas, une exhortation courtoise.
+
+L'inconnu s'inclina, et lentement, avec cette coquetterie que les
+suppliants mettent dans une caresse qui leur est permise, en modulant la
+phrase:
+
+--Je vous remercie.
+
+Il se redressa, et on eût dit qu'il avait puisé du sang dans son cœur
+pour le faire remonter à ses joues, qui se colorèrent, comme du reflet
+d'un crépuscule invisible au dehors. Le jour gris-cendré venant du
+jardin rendait cette rougeur plus éclatante.
+
+Elle dura peu. L'homme voulait redevenir froid. Il passa sa main blanche
+sur son front, sur ses joues, et les glaça, puis la promenant sur sa
+bouche, il rendit à celle-ci sa souplesse; alors, droit, regardant bien
+en face le sous-secrétaire d'État:
+
+--Monsieur, lui dit-il, je viens vous dénoncer un crime!
+
+M. Barbier tressaillit, se recula, heurta de son épaule la vitre de la
+grande fenêtre, et presque effaré, balbutia:
+
+--Un crime! Cela ne me regarde pas.
+
+--Comment! ne représentez-vous pas la justice?
+
+--Oui, celle qui nomme les magistrats. Vous auriez plus tôt fait de vous
+adresser au parquet, à la préfecture de police, ou simplement au
+commissaire de votre quartier. Moi, je ne pourrais que transmettre des
+instructions.
+
+--Cela serait bien, si le crime était consommé...
+
+--Quoi! il n'est pas commis?
+
+--Non.
+
+--Alors, ce n'est qu'une supposition de votre part?
+
+--Dites: la certitude qu'il se commettra!
+
+M. Barbier abasourdi de l'étrangeté de cette confidence, eut, un
+sourire, et croyant se soustraire au charme qui le taquinait, demanda
+d'une voix qui s'aiguisait:
+
+--Ce crime est-il imminent?
+
+--Dans trois semaines, il sera sans remède.
+
+--Dans trois semaines! Alors, il n'y a pas une urgence absolue...
+
+Le sous-secrétaire d'État était maintenant moins curieux que
+désappointé.
+
+Cette moquerie supérieure, qui entre pour beaucoup dans la vocation des
+hommes d'État, s'agitait en lui. Il voulait se venger d'une émotion
+surprise, malavisée; il commençait à croire qu'il avait eu affaire à un
+maniaque.
+
+Mais la raillerie naissante s'éteignit sous le rayon qui partit des
+grands yeux bleus de l'inconnu. Les cheveux du vieillard, qui pencha la
+tête et qui la mit sous le jour tombant, parurent blanchir davantage.
+
+Avec une douceur indulgente et souveraine, il dit:
+
+--Vous me prenez pour un fou, n'est-ce pas? Oh! je le comprends! C'était
+ma crainte, la raison de mon embarras. J'espère pourtant que, quand vous
+m'aurez entendu, vous ne verrez plus en moi qu'un homme très malheureux,
+qui a besoin de se confier à des cœurs honnêtes... J'avais, en me
+présentant ici, l'ambition de parvenir directement au ministre. C'est un
+vieillard, comme moi, plus âgé que moi, un père de famille. Si vous
+voulez obtenir qu'il m'écoute!...
+
+Ce fut au tour du sous-secrétaire d'État à rougir. Cet étranger lui
+donnait une leçon. Il repartit très poliment:
+
+--M. le ministre ne pourrait vous recevoir, ni ce soir, ni demain; je
+suis prêt à vous écouter.
+
+--C'est que... vous n'aviez que cinq minutes à m'accorder, et en voilà
+une ou deux...
+
+--De perdues? voulez-vous dire, interrompit courtoisement M. Barbier. Si
+vous le pouvez et si vous le voulez, monsieur, si l'affaire très grave,
+à ce qu'il paraît, dont vous avez à m'entretenir, ne doit pas s'aggraver
+pour un retard de quelques heures, je me tiendrai demain, pendant toute
+la matinée, à votre disposition. Ce soir, il est vrai, je suis un peu
+pressé... Cependant si vous voulez me dire sommairement ce dont il
+s'agit...
+
+--Sommairement!
+
+Ce mot avait presque blessé le vieillard. Il eut un sourire qui ne
+voilait rien de sa tristesse.
+
+--Sommairement! répéta-t-il, ce serait m'exposer encore au soupçon de
+folie. Je tiens à vous persuader que j'ai toute ma raison. Mais, pour me
+croire, il faut entendre des explications qui ne peuvent être sommaires.
+Vous le savez, monsieur, quand on porte longtemps en soi une idée, on
+l'a roulée si souvent qu'on l'a resserrée, qu'on en a fait une balle; on
+la croit irrésistible. Mais le jour de frapper, on s'aperçoit que le
+plomb gagne à s'émietter. Il ne s'agit plus de trouer la conviction, il
+faut l'envelopper, la pénétrer.
+
+L'inconnu s'arrêta, comme scandalisé de l'image dont il se servait,
+honteux de sa rhétorique, un reste de vieille habitude oratoire que
+l'émotion ravivait.
+
+Il craignit de gâter l'opinion favorable qu'il voyait naître malgré
+tout, et alors, simplement, avec une bonhomie d'homme supérieur, en même
+temps qu'avec une aisance d'homme du monde, il dit au sous-secrétaire
+d'État:
+
+--Vous l'avez très justement remarqué, monsieur; s'il ne s'agissait que
+d'un crime vulgaire, banal, bien qu'il n'y ait encore que le flagrant
+délit de la préméditation et que l'acte infâme ne soit pas accompli, je
+devrais m'adresser au parquet, à la police, au commissaire, aux
+gendarmes; mais ce crime est d'une nature si spéciale, les coupables
+sont d'un rang qui les met si sûrement au-dessus des intimidations
+ordinaires, que j'ai besoin d'un secours, délicat autant que
+tout-puissant... que je m'adresse à la justice, en dehors des juges qui
+punissent les crimes bien avérés, palpables, mais qui ne les empêchent
+pas, et qui, d'ailleurs, ne punissent pas toujours.
+
+--Vous excitez ma curiosité! ne put s'empêcher d'avouer le
+sous-secrétaire d'État.
+
+--C'est un augure que j'emporte. Puisse-t-il me valoir votre pitié!
+
+--Pour vous, monsieur?
+
+--Oh! moi, il ne faut pas me plaindre. Ce n'est pas pour moi que je suis
+ici. Je ne peux plus être ni sauvé, ni perdu. J'ai ma croix; je la
+porte, et je veux la porter seul. C'est pour un être innocent, que j'ai
+recours à vous.
+
+La voix du vieillard, toujours basse, sonore, s'était mouillée d'une
+larme cachée.
+
+Il leva les yeux au plafond, et avant que M. Barbier, intimidé, attiré
+de plus en plus par le charme de ce désespoir austère, fût intervenu de
+nouveau, l'homme continua avec une politesse extrême:
+
+--Je vous suis profondément reconnaissant, monsieur, de l'audience que
+vous m'accordez pour demain; à quelle heure?
+
+--Je suis à mon bureau à dix heures.
+
+--A dix heures, soit.
+
+L'inconnu saluait pour se retirer.
+
+--Vous donnerez votre nom à l'huissier, dit M. Barbier, sans trop de
+malice, avertissant ce visiteur qu'il ne s'était pas nommé.
+
+--Mon nom!
+
+Le vieillard s'arrêta, surpris, fit un léger mouvement en arrière; mais
+reprenant aussitôt son attitude digne et simple:
+
+--C'est juste!... Mon nom vous ne l'avez pas; voici ma carte.
+
+Dans l'obscurité croissante du cabinet, le sous-secrétaire d'État prit
+la carte et la glissa dans une des poches de son gilet; puis,
+respectueusement, il reconduisit, comme il eût reconduit un procureur
+général, ou un conseiller à la cour de cassation, cet étranger qu'on
+n'avait pas voulu introduire.
+
+En traversant le grand salon d'attente, sans doute un peu confus d'être
+escorté, l'étranger jeta un regard aux portraits des chanceliers, dont
+l'hermine se distinguait dans le crépuscule d'une soirée de mars, et
+parut les saluer, en les invoquant. On eût dit qu'il les connaissait de
+vue.
+
+La politesse de M. Barbier n'était pas due tout entière à la
+fascination. Instinctivement, le sous-secrétaire d'État voulait
+reprendre sur l'huissier la supériorité que celui-ci avait prétendu
+s'attribuer en renvoyant un importun, et, dans le vestibule, saluant une
+dernière fois l'inconnu:
+
+--C'est convenu; à dix heures; je vous attendrai. On vous indiquera mon
+bureau.
+
+--Je le connais, dit l'homme mystérieux, en répondant au salut et en
+sortant.
+
+L'huissier tenait ouverte la porte extérieure.
+
+Il se crut obligé de saluer plus bas que ne l'avait fait M. Barbier, ce
+solliciteur soudainement réhabilité et transfiguré, qui connaissait les
+êtres du ministère, qui était venu souvent sans doute, autrefois, au bon
+temps, quand les huissiers étaient considérés et habillés plus souvent à
+neuf, à l'époque des belles livrées, sous l'empire.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le sous-secrétaire d'État fit son entrée dans le salon de M. le garde
+des sceaux, au moment où celui-ci regardait sa pendule, les sourcils
+froncés, et où la pendule sonnait la demie.
+
+Le ministre salua d'un hochement de tête son jeune collaborateur; mais
+ne lui fit, ni compliment d'arriver à l'heure exacte, ni reproche
+d'avoir failli se faire attendre. Cette ponctualité était d'un zèle
+suffisant.
+
+Les dîners ministériels, surtout quand ils sont nombreux, paraissent les
+repas de corps des croque-morts de l'esprit. On y célèbre l'enterrement
+du défunt, mais sans que rien le rappelle.
+
+Les dimensions de la table, la diversité et l'importance des convives,
+la peur d'être pris au mot, quand on n'est pas sûr d'en dire plus d'un
+par quart d'heure, la présence des domestiques, qui peuvent comparer les
+ministres en exercice aux ministres passés, et souvent dénoncer à
+ceux-ci les prétentions de ceux-là, l'embarras d'une argenterie
+d'apparat, entremêlée de fleurs traditionnelles et qui isole les
+vis-à-vis, plus encore que la distance, tout paralyse la conversation
+générale et ne permet, tout au plus, que les dialogues entre voisins.
+
+Le sous-secrétaire d'État se trouvait placé à côté du préfet de police.
+
+Tous deux étaient jeunes, tous deux nouveaux en fonction. La lune de
+miel des fonctionnaires leur suggère des intempérances de tendresse et
+des indiscrétions de bonheur. Tous sont bavards, au début de leur
+importance. Leur première fatuité se décèle par la confidence de leurs
+bonnes fortunes administratives.
+
+Le préfet égaya le sous-secrétaire d'État par quelques révélations
+malicieuses.
+
+La police est un confessionnal et un dispensaire, et, comme les
+pénitents ou les malades n'y vont pas offrir leurs confessions, le
+secret n'est pas rendu absolument obligatoire par la confiance.
+
+Tout à coup, M. Barbier, qui n'avait à opposer que des cancans
+administratifs aux _racontars_ de la police secrète, fit un petit bond
+sur sa chaise, et, interrompant son voisin:
+
+--Je vais probablement empiéter sur vos attributions, mon cher préfet.
+
+--A quel propos?
+
+--On s'adresse au ministère de la justice pour prévenir un crime.
+
+--Un complot?
+
+--Je ne crois pas. On m'a parlé d'une victime innocente.
+
+--Il n'y a pas alors de politique dans l'affaire. Est-ce un meurtre?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Un viol? un enlèvement? une séquestration?
+
+--C'est possible!
+
+Le préfet vida un verre de bourgogne qu'on venait de lui verser, et,
+d'un ton de raillerie:
+
+--Comment! vous ne savez rien?
+
+--Non, rien encore.
+
+--On se moque de vous.
+
+--Je ne crois pas.
+
+Le préfet écrasa sur le bord de son assiette une boulette de mie de pain
+qu'il avait triturée, pendant ses divers récits, et avec un sourire
+d'artiste qui va professer:
+
+--Vous le verrez! on se moque de vous. Quant à moi, si je _gobais_ le
+quart des dénonciations qui m'arrivent tous les matins, je ferais, tous
+les soirs, arrêter cent personnes dans Paris.
+
+Le mot _gober_ était permis entre deux anciens camarades du même banc,
+au centre gauche de la Chambre; d'ailleurs qui donc est plus à portée de
+puiser dans l'argot que le préfet de police? Mais le mot n'en était pas
+moins une moquerie. M. Barbier sourit, à son tour à cette piqûre sans
+venin.
+
+--Mon cher, je ne suis pas plus _gobeur_ qu'un autre. Quand le
+dénonciateur a une apparence respectable...
+
+Le préfet interrompit:
+
+--Si les coquins n'étaient pas capables de surprendre le respect, il y
+aurait moins de dupes.
+
+--Je serais bien étonné d'avoir affaire à un coquin. Le chef de la
+police avança son coude sur la table, comme il eût fait à la tribune, et
+répliqua:
+
+--Les honnêtes gens ne sont pas moins sujets à caution que les coquins.
+Leur candeur les abuse grossièrement et leur vertu les rend infatigables
+à harceler la police. Vous ne savez pas à quel héroïsme d'espionnage
+l'honnêteté peut pousser? On se fait, en général, une très fausse idée
+dans le public du nombre des instruments que nous mettons en œuvre.
+Paris serait extraordinairement surpris d'apprendre avec combien peu
+d'agents embrigadés nous veillons sur lui. La plupart de nos captures
+importantes nous sont facilitées par des amis, pris de scrupule, qui ne
+veulent pas avoir sur la conscience la cachette d'un voleur ou d'un
+assassin, qui nous le livrent, sous la seule condition d'être tenus à
+l'écart de l'instruction, pour ne pas être exposés à des vengeances...
+Je ne vous parle pas des complices qui _mangent le morceau_, afin de
+bénéficier de cette complaisance... Voilà pour les crimes accomplis et
+dont nous poursuivons les auteurs. Mais les soupçons, faciles à
+concevoir, après une audience de cour d'assises, après la représentation
+d'un drame! mais les billevesées des peureux! Rappelez-vous, pendant le
+siège de Paris, la terreur patriotique conçue par de braves gardes
+nationaux, toutes les fois qu'ils voyaient une chandelle allumée, ou une
+lampe à abat-jour de couleurs, au cinquième étage d'une maison du
+boulevard Montmartre! Ils allaient dénoncer des espions, qu'on ne trouva
+jamais. Avant d'être préfet de police, pendant la Commune, j'ai connu un
+épicier, estimé, incapable de fausser la vérité, autrement qu'avec ses
+balances, qui a dénoncé et fait fusiller, le plus innocemment du monde,
+par l'armée de Versailles, le plus innocent de ses voisins, un chimiste,
+parce que celui-ci se livrait à des manifestations inconnues dans
+l'épicerie et qu'on assurait être des fabrications de fusées
+incendiaires! Cela m'a rendu défiant. Je reçois des lettres de femmes
+mariées, me demandant de faire expulser, ou de faire enrégimenter par le
+bureau des mœurs des demoiselles qui les font jalouses; sans compter les
+belles-mères qui ne se rendent pas compte des agissements de leur
+gendre; les concierges et les propriétaires qui veulent sauvegarder la
+réputation de leur immeuble, compromise par des locataires mystérieux!
+On méprise mes agents, sans se douter qu'ils ont des émules, plus
+féroces et plus crédules dans beaucoup d'honnêtes gens.
+
+--Et les honnêtes gens ne vous donnent jamais un bon avis?
+
+--Jamais c'est trop dire. Si; quelquefois.
+
+--Vous voyez donc bien!
+
+--Mais ils se trompent quatre-vingt-quinze fois sur cent.
+
+--Vous avez plus confiance dans les coquins que vous exploitez et qui
+vous exploitent?
+
+--Non, pas plus, mais tout autant. Les naïfs se trompent; les coquins
+veulent nous tromper. Il n'y a pas de catégorie pour la vérité.
+
+--C'est égal, reprit M. Barbier, en insinuant deux doigts dans la poche
+de son gilet, vous avez beau dire, j'ai bonne opinion de l'homme que
+j'ai reçu ce soir.
+
+--Ah! il vous a remis un premier rapport?
+
+--Non. Je l'attends demain.
+
+--Je suis à vos ordres, si vous croyez qu'il vous indique une piste à
+suivre.
+
+M. Barbier se mit à rire.
+
+--Je tâcherai de me passer de vous.
+
+--Je vous en défie!
+
+--Vous m'en défiez?
+
+--Sans doute; et si vous y tenez, je prends même l'engagement de savoir,
+une heure après vous, ce dont il s'agit et d'aviser, deux heures avant
+vous, à ce qu'il faudra faire.
+
+Le sous-secrétaire d'État promena les yeux autour de lui:
+
+--Est-ce que vous auriez des agents ici?
+
+Le préfet s'amusa à passer rapidement la revue des domestiques en
+livrée, qui servaient à table.
+
+--Peut-être! En tout cas, il ne m'est pas difficile, vous le comprenez,
+de mettre quelques-uns de mes gens, en observation sur la place Vendôme;
+d'avoir les noms, les adresses, de toutes les personnes qui sortiront
+d'ici, après une audience...
+
+--C'est vrai, répliqua le sous-secrétaire d'État, qui avait pris du bout
+des doigts la carte de son visiteur, et la remuait dans son gousset.
+Vous pouvez filer tout le monde. Faisons mieux, voulez-vous?
+Collaborons... Pouvez-vous, d'ici demain matin dix heures, savoir quel
+est le personnage qui m'a remis sa carte... que je n'ai pas encore lue?
+
+M. Barbier tira de sa poche le petit carton sur lequel un nom était
+écrit à la plume et non imprimé. Il lut:
+
+LOUIS HERMENT _Boulevard des Batignolles_, 20
+
+Il passa la carte à son voisin.
+
+Le préfet la reçut, comme un expert reçoit une pièce à juger; il
+l'examina, et dit ensuite:
+
+--Votre visiteur ne rend guère de visites. Je gagerais que cet
+autographe est le seul de son espèce. Votre homme a prévu qu'il serait
+obligé de vous donner son nom et son adresse. Il a confectionné ceci à
+votre seule intention. Le carton a été découpé par un canif et une
+règle, ce matin; l'écriture est toute fraîche; quant au nom, il est
+tracé avec une application qu'on n'a pas d'ordinaire, en reproduisant sa
+signature. Aucun trait n'échappe à la volonté de bien écrire.
+Voulez-vous mon sentiment? C'est là un faux nom.
+
+--Pourquoi, alors, aurait-il ajouté son adresse?
+
+--Si le nom est faux, l'adresse est fausse. Il s'agissait uniquement de
+vous inspirer une demi-heure de confiance. L'homme ne prévoyait pas que
+vous me rencontreriez et que j'enverrais un agent à son prétendu
+domicile.
+
+--De sorte que, demain matin, à dix heures, vous pourriez me donner des
+renseignements sur cet individu?
+
+--A dix heures, soit. Je ne vous garantis pas, pour une heure si
+matinale, toute la vérité, ni même la vérité vraie; mais nous aurons des
+vraisemblances, des conjectures, et, pour un commencement d'enquête,
+cela suffit... Tenez! Je vois déjà que ce M. Herment est un homme déchu.
+
+--A quoi voyez-vous cela?
+
+--A la petite prétention de la carte, et à l'adresse. Nous avons bien
+des naufragés dans ce quartier-là!
+
+--Je vous affirme qu'il a l'air très respectable, une belle figure.
+
+--On sauve tout cela du naufrage. Quel linge a-t-il?
+
+--Ah! parbleu, vous m'en demandez trop. Il faisait presque nuit. Mais
+vous voyez qu'il a les mains propres, puisque sa carte est immaculée.
+
+Le dîner était fini. Le ministre se levait de table.
+
+La conversation en resta là. Mais elle se renoua pour une seconde,
+quand, d'assez bonne heure, avant tous les convives, après avoir pris
+congé du garde des sceaux, d'une façon ostensible, pour être, remarqué,
+le préfet de police se retira.
+
+C'est la coquetterie d'un fonctionnaire de cet ordre de paraître pressé
+de partir, comme si Paris brûlait, s'insurgeait ou s'égorgeait, pendant
+chaque minute perdue dans le monde.
+
+M. Barbier, qui semblait le guetter, le retint à la porte du salon
+principal, et le reconduisant jusqu'à, l'antichambre, avec l'aisance
+d'un homme qui est presque chez lui:
+
+--J'ai oublié de vous demander un renseignement, mon cher préfet. Je ne
+sais pas ce que M. Herment doit me raconter; mais dans le cas où ce
+brave homme--car je m'en tiens à ma première impression--me dénoncerait
+réellement un crime, une machination contre quelqu'un; bien que je sois
+décidé à rester dans une grande réserve, je voudrais cependant savoir
+quels sont les moyens préventifs que possède la police.
+
+--Elle n'en a qu'un, l'intimidation. Cela réussit auprès des malheureux,
+des jeunes gens, mineurs ou majeurs, qui ont l'instinct du salut, sans
+en avoir la force, auprès des déclassés, des gens nerveux. C'est notre
+plus beau rôle; mais c'est le moins justifié par la loi. Nous rendons,
+sous ce rapport, à bien des familles, des services qui nous seraient
+interdits, si les gens que nous faisons venir osaient invoquer la
+légalité. Mais ils l'ignorent, ou ils n'osent pas, et c'est tant mieux
+pour la morale. On connaît si peu la loi en France, et on croit la
+liberté individuelle si mal garantie! Le code est si souvent une arme
+excellente pour les coquins et les mauvais sujets, qu'il faut bien
+excuser un peu d'arbitraire, au profit des honnêtes gens qui se
+défendent. Si vous saviez combien de pères de famille, combien de mères
+elles-mêmes viennent nous demander naïvement des lettres de cachet!
+
+--Et vous en donnez?
+
+--En général, nous n'arrêtons personne, arbitrairement. Mais notre
+triomphe est de faire croire que nous pouvons arrêter tout le monde.
+
+--Qui donc peut croire cela?
+
+--Qui? Les malheureux, je vous l'ai dit, les jeunes gens; mais encore
+faut-il qu'ils soient d'une certaine catégorie sociale. Les gens du
+monde sont difficiles à intimider, autrement que par la peur du
+scandale. Quant aux gens du _grand, grand monde_, ils nous échappent
+avant le crime; c'est bien assez de les attraper quelquefois après...
+Voilà, mon cher collaborateur, ce que je mets à votre disposition...
+Comme il est probable qu'il ne s'agit pas d'une affaire du grand monde,
+nous pourrons toujours dire à Croquemitaine de faire du bruit dans la
+coulisse...
+
+--Je vous remercie, dit M. Barbier. Ce n'est pas grand'chose que
+Croquemitaine: il n'y a plus d'enfants!
+
+--Plus d'enfants? Mais il n'y a que cela!
+
+--Taisez-vous! Si le ministre vous entendait!
+
+--Croit-il donc avoir affaire à des hommes?
+
+--Chut! mauvaise langue.
+
+--Mon cher, dans un gouvernement démocratique il faut toujours se
+maintenir en verve d'ironie; on peut retourner si vite à
+l'opposition!... Au revoir, à demain!
+
+--A demain!
+
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain, M. Barbier arrivait au ministère de la justice avant dix
+heures.
+
+Il avait surpris le garçon en train d'épousseter d'un regard lent et
+habitué les lettres éparses sur le bureau. Ce vieil employé fut tenté de
+croire à un coup d'État: car depuis le 2 décembre 1851, jamais un
+ministre, ou son clair de lune, n'avait lui de si bon matin.
+
+M. Barbier lui-même fut très étonné, après coup, d'avoir été si matinal.
+Il sourit en remarquant que la pendule officielle n'était pas plus en
+avance que sa montre; c'était sa curiosité seule qui l'avait trompé.
+
+Il s'occupa de quelques affaires; mais elles furent examinées en cinq
+minutes et il eut le loisir d'un peu d'ennui.
+
+A dix heures un quart, on venait le prévenir que M. Louis Herment était
+là.
+
+Avant de le faire introduire, le sous-secrétaire d'État s'assura qu'il
+n'était venu, ni pour lui, ni adressé directement au ministre, aucun
+message de la préfecture de police.
+
+Le mystère n'était pas si facile à pénétrer! C'était une première manche
+gagnée dans la partie engagée avec le préfet de police. Mais le
+sous-secrétaire d'État fut moins frappé que dépité de ce succès négatif.
+Il donna l'ordre de faire entrer M. Herment.
+
+En le revoyant, au jour clair et matinal, M. Barbier le trouva moins
+vieux que la veille, mais aussi imposant, aussi attirant.
+
+Le visage, qui gardait la même pâleur, avait cependant une translucidité
+plus facile. On sentait qu'un feu intérieur pouvait, au moindre souffle,
+s'y répandre et le colorer. Les yeux brillaient d'une angoisse contenue
+et aussi d'une espérance forcée. La bouche était comme préparée à
+l'éloquence, tant elle s'ouvrit vite à un sourire de courtoisie, de
+remerciement et de supplication, qui était charmant dans ce masque
+sévère et qui, pourtant, n'avait rien de contraint.
+
+--Décidément, c'est un ancien magistrat, pensa M. Barbier.
+
+Il montra un fauteuil, placé près de son bureau qui lui permettait de
+bien voir son visiteur, en ayant l'air de lui permettre seulement de le
+bien écouter.
+
+M. Herment, en s'asseyant, éloigna un peu le fauteuil. Il n'avait pas
+l'habitude de parler de si près. Sa voix, son émotion, sa conviction
+avaient assez de portée. Il plaça presque familièrement son chapeau sur
+le bord du bureau plat, justifiant cette prise de possession par un
+rouleau de papier qu'il déposa dans le chapeau; puis il remercia, en
+quelques mots, polis sans obséquiosité, le haut fonctionnaire qui lui
+avait réservé cette audience.
+
+--On ne nous dérangera pas, dit obligeamment M. Barbier.
+
+--Je vous ai prévenu, monsieur, reprit d'une voix grave M. Herment, que
+j'avais à vous dénoncer un crime. Je ne crois pas qu'il puisse s'en
+commettre un plus grand...
+
+Il s'arrêta, respira; son inquiétude l'oppressait. Après deux secondes
+de repos, il continua:
+
+--Vous savez sans doute, monsieur, tous les journaux en parlent, qu'on
+doit célébrer dans trois semaines, à l'église de la Madeleine, le
+mariage de mademoiselle Marie-Louise de Thorvilliers avec le prince de
+Lévigny.
+
+M. Barbier ignorait absolument l'annonce de ce mariage. Ce n'était pas
+sur les faits-divers de cette nature, qu'il recevait tous les jours, un
+rapport du bureau chargé de lire, de contrôler et d'analyser les
+journaux; mais il n'ignorait pas que le duc de Thorvilliers portait un
+des plus grands noms du faubourg Saint-Germain, et que le prince de
+Lévigny était, par sa fortune, par ses alliances, un des partis les plus
+considérables du même quartier.
+
+Le sous-secrétaire d'État fit un signe de tête, comme s'il était très
+informé de cet événement mondain, et demanda avec un étonnement
+légèrement ironique:
+
+--C'est à propos de ce mariage que vous avez une communication à me
+faire?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Ce mariage serait un crime. Il faut, à tout prix, l'empêcher.
+
+M. Barbier eut un petit bondissement de surprise sur son siège.
+
+--Un crime! Un si beau mariage! L'empêcher à tout prix, dites-vous? Je
+ne comprends pas.
+
+Il regardait M. Herment, repris du doute qu'il avait eu la veille, se
+demandant si son visiteur n'était pas fou.
+
+Celui-ci devinait bien la surprise qu'il provoquait. D'une voix
+vibrante, fermant à demi les yeux pour ne pas voir les paroles qui
+allaient effleurer ses lèvres, il continua:
+
+--J'espère que vous comprendrez bientôt. Est-ce qu'il y a un plus grand
+crime, par exemple, que de sacrifier une enfant à la plus effroyable
+ambition, à la plus basse vengeance?... que de marier une jeune fille
+chaste, d'une admirable candeur, à un débauché, perdu d'honneur, perdu
+de vices, perdu de santé?
+
+M. Herment avait parlé avec véhémence; il laissa cependant tomber les
+derniers mots, hésitant à les prononcer.
+
+M. Barbier craignait d'être déçu. Le crime ne lui apparaissait pas
+nettement; il n'en mesurait pas la profondeur. Sa déception se
+compliquait d'un prodigieux effarement. Qu'est-ce que M. Herment, cet
+habitant du boulevard des Batignolles, pouvait avoir à démêler avec ce
+projet de mariage aristocratique? Une jeune fille mariée par ambition;
+n'était-ce pas le drame vulgaire?
+
+Il se taisait et réfléchissait; M. Herment reprit vivement, en se
+redressant sur son fauteuil:
+
+--Oui, le prince de Lévigny n'est pas seulement un niais, incapable de
+comprendre l'âme de celle qu'on prétend lui donner; ce n'est pas
+seulement un joueur éhonté, qui serait ruiné, s'il n'était pas trop
+riche pour être jamais au bout de sa fortune et des héritages qu'il
+n'attendra pas; car avant six mois il sera mort; c'est encore, je vous
+le répète, monsieur, le rebut des boudoirs de la prostitution... Il a
+une maîtresse qu'il gardera après son mariage, car elle a le secret de
+toutes ses infamies, mais qui n'est que l'infirmière de ce gangrené.
+Je le sais... J'ai acheté à cette femme la preuve, les prescriptions des
+spécialistes, et c'est à ce cadavre que le duc de Thorvilliers,
+méchamment, scélératement, dans un but que vous saurez, veut lier cette
+jeune fille charmante, pure. Il sait la vérité sur ce gendre honteux;
+mais il en a besoin pour son orgueil et pour sa vengeance. Voyez-vous le
+crime, monsieur? Flétrir, empoisonner sciemment une enfant sans
+défense... Voilà ce qu'il faut empêcher, au nom de la morale, au nom de
+la pitié... Voilà ce que je ne veux pas... Ce que je viens vous
+dénoncer.
+
+M. Herment frappait de sa main large et blanche le bras de son fauteuil;
+il ne baissait plus les yeux. Il regardait le sous-secrétaire d'État en
+face, essayant de le magnétiser de la flamme de ses prunelles, de le
+convaincre par le frissonnement de sa bouche.
+
+M. Barbier soutint le choc de cette éloquence électrique. Il comprenait
+un peu, mais pas assez.
+
+--Décidément, se disait-il, pour s'excuser d'être ému et pour s'en
+venger, c'est un ancien avocat général ou un président. Mais de quoi se
+mêle-t-il?
+
+--Avant tout, monsieur, reprit-il d'un ton de condescendance, je vous
+demanderai à quel titre vous voulez intervenir dans ce drame de famille.
+
+--A quel titre?
+
+M. Herment se troubla, rougit; mais sa pâleur reprit le dessus, et aussi
+son courage:
+
+--Ne vous suffit-il pas de savoir que le fait est vrai? Ne vous
+suffit-il pas que je vous en donne la preuve? que vous puissiez
+l'acquérir vous-même? Qu'importe qui je suis! Un vieillard qui connaît,
+depuis sa naissance, cette jeune fille, cette orpheline, car sa mère est
+morte, et M. le duc de Thorvilliers ne compte pas pour l'amour
+paternel... Je suis le premier venu, mis au courant d'une atrocité... Je
+viens vous la dénoncer, crier au meurtre!
+
+--Mais il n'y a pas de meurtre, répliqua M. Barbier.
+
+--Il y a pis que cela; il y a le supplice de l'innocence.
+
+--En tout cas, ce cri de détresse ne vous est pas permis, si vous n'êtes
+ni le tuteur, ni le parent, à un degré quelconque.
+
+--C'est vrai! dit tristement le vieillard. Voilà pourquoi, au lieu de
+m'adresser à la police, je m'adresse à vous. Non, je le sais, on me
+fermerait la bouche, si je dénonçais publiquement cet attentat; on me
+traiterait de calomniateur; on me condamnerait; on m'enfermerait. Je
+n'ai aucun droit, que celui de l'intérêt que je porte depuis vingt ans à
+cette enfant. Cela ne suffit pas pour une action publique; mais cela
+doit suffire pour une action... discrète; car enfin, il y a la loi
+morale au-dessus de la loi étroite... Ah! si vous pouviez pénétrer toute
+l'horreur de ce crime!
+
+M. Herment éleva les bras, par un geste, si solennellement tragique,
+qu'il étonna plus qu'il n'émut M. Barbier.
+
+On eût dit un acteur, jouant avec génie une scène, mais la jouant au
+naturel, ou un procureur fulminant un réquisitoire, en tout cas, un
+orateur que l'art transfigurait dans son explosion la plus élevée, la
+plus sincère.
+
+M. Barbier, intrigué par ce mélange de passion et de suprême habileté,
+ne fut que plus curieux de connaître son visiteur.
+
+--Vous ne m'avez pas répondu, monsieur, reprit-il d'un ton presque
+caressant. Je ne doute pas de votre parole, mais encore faut-il que je
+sache...
+
+--J'ai été le premier maître... plus que cela, le premier ami, de cette
+jeune fille, répondit M. Herment avec une précipitation singulière, en
+coupant la parole à M. Barbier.
+
+--Son professeur? demanda le sous-secrétaire d'État, de plus en surpris.
+
+--Oui, monsieur.
+
+En disant cela, M. Herment rougissait.
+
+--Est-ce M. le duc de Thorvilliers qui vous avait donné cette fonction
+auprès de sa fille?
+
+M. Barbier faisait cette question, faute d'en trouver une autre.
+
+Ce singulier professeur confondait toutes ses idées.
+
+Sa question cingla le cœur de M. Herment qui se souleva de son fauteuil,
+en s'appuyant sur les bras, et, avec un étincellement des yeux, presque
+farouche:
+
+--Non, balbutia-t-il, ce n'est pas le duc qui m'avait chargé de ce
+devoir.
+
+--Alors, veuillez m'expliquer...
+
+M. Herment retomba dans son fauteuil, baissa la tête, et, la relevant
+presque aussitôt, avec décision:
+
+--Il faut bien que vous sachiez tout... je suis résolu à tout dire: je
+ne suis pas seulement le premier maître de cette jeune fille... je suis
+son père.
+
+La confidence devenait fort intéressante.
+
+M. Barbier, accoudé sur son bureau, caressait lentement sa bouche de son
+doigt, pour y attirer des paroles sages; il réfléchissait.
+
+A ce moment, on frappa légèrement à la porte, et un huissier apporta une
+lettre qu'il tendit silencieusement au sous-secrétaire d'État.
+
+C'était le rapport attendu. Le préfet de police s'excusait d'être un peu
+en retard; mais les renseignements avaient été difficiles à prendre,
+tant M. Herment vivait entouré de précautions et enveloppé de silence.
+
+On avait pu faire causer une femme qui s'occupait de son ménage, et
+voici ce qu'on avait recueilli.
+
+«Herment n'est pas son nom. Il cache son nom véritable. Il reçoit peu de
+visites. Il sort souvent, surtout depuis un mois. Il lui est arrivé de
+rentrer fort tard, et quelquefois de ne rentrer que le matin. Les
+voisines prétendent qu'il assiste à des conciliabules légitimistes. Il
+occupe une petite chambre, au troisième, dans une maison meublée.
+Quelques bijoux de famille font supposer qu'il avait autrefois une
+grande fortune. Il a sur un cachet et sur une bague des armoiries. La
+propriétaire est persuadée que c'est un grand seigneur qui se cache. Sa
+femme de ménage a découvert, pendant la visite qu'un chanoine de
+Notre-Dame a rendu un jour au prétendu M. Herment, qu'il est un prêtre
+interdit; ce qui alarme sa conscience de dévote... On le saura tantôt.»
+
+M. Barbier laissa tomber le rapport devant lui.
+
+Pendant qu'il lisait, M. Herment, les mains jointes et pressées sur sa
+poitrine pour y faire rentrer le secret de tendresse qui s'en était
+échappé, avait une attitude ecclésiastique, dans une sorte de
+contemplation paternelle, qui achevait la révélation.
+
+Le sous-secrétaire d'État sentait dans son front des piqûres
+d'aiguilles. Le mystère devenait dramatique. S'il n'appréciait pas
+encore à toute sa valeur le crime dénoncé, il entrevoyait dans le
+dénonciateur du crime, lui-même, sinon un criminel, au sens juridique du
+mot, du moins un grand coupable selon le morale. Le personnage, toujours
+mystérieux, ne perdait pas de son intérêt pour cela.
+
+Quel drame ou quel roman sous ces trois révélations? Un grand nom caché,
+une grande fortune perdue, un prêtre qui était père, dans ce pauvre
+homme logé en garni, aux Batignolles!
+
+--Monsieur, dit brusquement M. Barbier, en posant devant lui la note de
+la police, vous ne portez pas votre nom!
+
+M. Herment s'éveilla en sursaut de son rêve, darda ses yeux qui se
+reculèrent dans leurs orbites profondes, vit et devina sur le bureau le
+papier de la police, que l'enveloppe, bâillant encore après
+l'effraction, dénonçait.
+
+Il eut un plissement du front; son sourire s'aiguisa. Il répondit avec
+une intention de fierté:
+
+--Il serait plus exact de dire que je ne porte pas mon nom tout entier
+et que j'en ai traduit une partie en français.
+
+--Vous êtes étranger?
+
+--Non, monsieur, mon nom de famille est alsacien. Je suis le comte Louis
+Hermann d'Altenbourg. J'ai bien le droit, sous la République, de ne pas
+me targuer d'un titre, et depuis que mon pays est allemand, de traduire
+Hermann par Herment... Est-ce là, monsieur, tout ce que la police a
+découvert sur mon compte?
+
+--Non.
+
+--Ah!
+
+M. Barbier hésita à continuer. Cette femme de ménage, après tout,
+s'était peut-être trompée! Sans être ni dévot, ni catholique, ni
+peut-être chrétien, le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice
+l'était également au ministère des cultes. Cela suffisait pour qu'il lui
+répugnât de trouver un prêtre réfractaire et adultère dans cet homme si
+grave, si digne, si émouvant.
+
+Pendant sa courte hésitation, et tout en remuant le papier accusateur,
+M. Barbier se souvint que M. Herment connaissait très bien le ministère
+et ses êtres. Il y était venu sans doute, comme ecclésiastique,
+solliciter de l'avancement, ou essayer de s'y faire défendre.
+
+Le sous-secrétaire d'État voulut durcir sa voix, lui donner la tonalité
+d'un fonctionnaire qui fonctionne; mais sa gêne persistait. Il dit:
+
+--La note que j'ai là me donne un renseignement que vous avez omis et
+qui vous embarrassait sans doute... Vous êtes un prêtre interdit?
+
+M. Herment s'attendait à cette question. Il resta impassible:
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il se fit un petit silence.
+
+M. Barbier regardait un peu en dessous le prêtre, et celui-ci le
+regardait fixement, de ses yeux qui n'étaient plus tentés de pleurer.
+
+M. Herment ajouta simplement, gravement, lentement:
+
+--C'est parce que je suis frappé d'indignité, que j'ai besoin de vous,
+monsieur.
+
+--Vous ne me facilitez pas la besogne!
+
+--Serait-elle plus facile, si j'étais un homme marié, doublement
+adultère?
+
+La remarque était audacieuse, étrange. Elle pouvait paraître cynique, de
+la part de ce prêtre, en apparence si respectable; mais il avait une
+façon si ordinaire de dire les choses extraordinaires, qu'il fallait
+croire à une aberration, plutôt qu'à une émancipation brutale de sa
+conscience, à une illusion candide de sa tendresse paternelle, plutôt
+qu'à l'entêtement d'un révolté.
+
+--De toute façon, en effet, répliqua M. Barbier, en admettant la réalité
+de ce... danger pour votre enfant, nous sommes sans armes pour agir
+contre celui que la loi reconnaît comme père. M. le duc de Thorvilliers
+n'a pas, évidemment, désavoué sa...fille?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Je crains que vous ne m'ayez fait une confidence inutile.
+
+M. Herment secoua la tête.
+
+--Vous ne savez rien encore!
+
+M. Barbier eut un mouvement. Le récit promettait d'être intéressant,
+mais le tête-à-tête pouvait être long.
+
+M. Herment se hâta d'ajouter:
+
+--Ne craignez rien, monsieur, je n'abuserai pas de la faveur que vous
+m'avez faite ce matin. J'ai préparé, pour le jour où je rencontrerais un
+homme de cœur, de bonne volonté, qui pût m'aider, une confession écrite,
+que je me permets de vous laisser. Ce sera, si je meurs désespéré, mon
+testament moral. En tout cas, monsieur, je le jure devant Dieu, en qui
+je crois encore, c'est l'exacte vérité. J'ai voulu de très bonne foi me
+juger... Vous ne pourrez pas être plus sévère pour moi que je ne l'ai
+été moi-même, et cette sévérité-là m'a fait supporter le mépris de mes
+supérieurs... En me faisant descendre de la chaire où j'ai prêché, il y
+a vingt ans, avec succès, on m'a affranchi de l'obligation d'un mensonge
+qui m'eût accablé... C'était, bien assez du deuil effroyable que je
+portais... Vous verrez pourquoi je traite de deuil ce que d'autres
+appelleraient le remords; mais le repentir est-il autre chose que le
+regret d'une vertu flétrie, d'une illusion morte dans l'âme?... Voici,
+monsieur, ce manuscrit... Je voudrais qu'il fût plus court; mais j'ai
+tenu à expliquer tout... Je l'ai écrit sans vanité littéraire; lisez-le
+sans méfiance. Laissez-moi vous dire, en toute franchise, que je ne
+doute pas de vous; je veux que vous ne doutiez pas de moi. Cette
+confiance réciproque nous donnera une force et une inspiration qui
+n'auraient pu se dégager de relations vagues. Remarquez, monsieur, que
+je ne prétends pas usurper sur votre conscience. Ce n'est pas moi qui ai
+franchi le premier les limites d'une audience officielle. En demandant
+si vite à la préfecture de police ces renseignements sur moi, en
+manifestant une curiosité, dont je vous remercie, vous avez engagé un
+peu de votre cœur. Vous aviez la volonté de ne pas me traiter comme un
+importun et vous ne comprenez pas encore quel crime je vous dénonce.
+Vous ne me considérez plus comme un fou, de vous l'avoir dénoncé. C'est
+quelque chose. Ma démarche vous surprend; mais ma figure ne vous a pas
+donné l'indice d'un malhonnête homme. Je comprends la surprise; je suis
+touché de la présomption favorable. Ma situation de déclassé vous a
+causé un certain effroi. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une protection
+publique, ni d'une protestation contre la sentence qui m'a frappé, vous
+vous demandez s'il n'y a pas une antithèse trop forte, trop brutale,
+entre le sous-secrétaire d'État au ministère des cultes et le prêtre
+interdit. J'espère, monsieur, que ces hésitations de votre part
+disparaîtront à la lecture de ces pages. J'en attends, non pas plus
+d'estime pour moi, mais plus de pitié pour mon malheur... Je suis bien
+malheureux! Nul homme ne peut l'être autant que moi!... Il y a un mot
+qui m'est interdit; car en quittant par force le costume de prêtre, je
+n'ai pas abjuré toute ma foi, c'est le mot de fatalité... Si je croyais
+que mon malheur fût fatal, je fléchirais sous le fardeau; mais je le
+subis comme une épreuve. Je me crois le droit de lutter, comme une
+créature punie, mais soumise au châtiment, en ne voulant pas que la
+méchanceté des hommes s'étende à une créature innocente. Sauvez ma
+fille; je vous en conjure, puisqu'elle va payer pour un coupable... Je
+reviendrai, monsieur, quand votre conviction sera faite, et elle se
+fera... Je vous renouvelle mes remerciements, de votre accueil, de votre
+enquête. J'en aurai d'autres à vous offrir, j'en suis sûr.
+
+M. Herment laissa tomber sa voix, alourdie par des larmes retenues, sur
+ces derniers mots.
+
+Peu à peu, en parlant, il s'était soulevé, il s'était levé. Ce fut
+debout et en tendant le manuscrit au sous-secrétaire d'État qu'il acheva
+ce petit discours.
+
+M. Barbier l'avait écouté avec émotion, avec ce battement de cœur, tout
+à la fois égoïste et généreux, qui tient à la recherche d'un secret
+dramatique et au désir de se mêler d'une grande infortune à corriger.
+
+M. Herment grandissait, au lieu de se diminuer, par ses fautes mêmes; il
+se redressait sans audace, mais noblement, pour laisser voir toutes les
+brûlures de la foudre, et, maintenant que le secret de son état se
+trouvait divulgué, il n'avait plus à prendre ces précautions qui lui
+donnaient des façons indécises.
+
+Tout s'expliquait dans son aspect extérieur, son attitude, son geste, sa
+parole, par ses antécédents, par ses habitudes de prédication. Sa
+paternité tragique donnait à sa tristesse une majesté invincible; il
+restait fier par ce côté divin, sous les humiliations méritées par le
+prêtre.
+
+M. Barbier ne refusa pas la confession qui lui était offerte; il promit
+de la lire, fixa un rendez-vous nouveau à quelques jours de là, et, se
+levant de son fauteuil en même temps que son visiteur, non avant lui, il
+le reconduisit avec respect jusqu'à l'antichambre.
+
+Seul, revenu à sa place, M. Barbier souleva, soupesa, à plusieurs
+reprises, le manuscrit déposé, sans oser l'ouvrir, de crainte de se
+laisser prendre immédiatement au piège de cette lecture. Il se
+promettait la volupté de ce travail pour le soir, la solitude. Car, de
+bonne foi, il s'engageait à étudier ce drame.
+
+En attendant, il enferma le rouleau de papier dans un tiroir; mais il
+ouvrit plusieurs fois le tiroir dans la journée, et à travers ses
+audiences, ses conversations avec le ministre, auquel il cacha cette
+visite, il ne cessa de penser à cet homme pâle, triste, doux et
+solennel, qui devait avoir beaucoup souffert.
+
+Il se rendait compte du charme multiple et spontané de ce visiteur, qui
+était de grande race, de grande éducation, qui avait traversé les orages
+de la passion et en gardait l'électricité domptée, qui, après des
+épreuves, encore inconnues, mais vraisemblablement bien douloureuses,
+s'était réfugié, comme sur un cap suprême au-dessus d'un abîme, dans
+l'amour qui contient et résume tous les autres, dans le plus pur, même
+quand son origine est impure.
+
+M. Barbier se croyait toujours aussi convaincu de ne pouvoir venir en
+aide à ce solliciteur intéressant; mais il se disait en
+soupirant:--C'est dommage!
+
+Ce regret, uni à la curiosité de connaître le secret; de l'abbé Hermann
+d'Altenbourg l'agita toute la journée d'une petite fièvre, dont il
+s'enorgueillit, pour la gloire de sa fonction.
+
+Louis Hermann d'Altenbourg! M. Barbier se répéta si souvent ce nom qu'il
+finit par croire qu'il se le rappelait, pour l'avoir entendu répéter
+autrefois.
+
+Il fit faire des recherches dans les collections de journaux
+ecclésiastiques, notamment dans la _Semaine religieuse_, et il trouva
+que vingt ans auparavant, en effet, monseigneur Hermann d'Altenbourg,
+prélat romain, chanoine primicier de Saint-Denis, avait prêché, pendant
+tout un carême, à Notre-Dame de Paris. Son auditoire était toujours
+illustre et nombreux. Le prédicateur à la mode, au moins pendant ce
+printemps-là, avait été appelé aux Tuileries pour y prêcher; mais il ne
+semblait pas qu'il eût réussi devant ce parterre mondain. La véhémence
+de ses anathèmes contre les frivolités du siècle et la malencontreuse
+idée qu'il eut un jour de tonner contre le parjure paraissaient avoir
+déplu à la cour.
+
+Le journal des confréries le laissait entendre pour l'en blâmer.
+
+Qui donc aurait pu savoir, à cette époque et dans ce monde-là, que la
+colère méprisante du grand orateur chrétien n'était que le cri d'un
+amour crucifié?
+
+Le soir, chez lui, la porte rigoureusement close, M. Barbier commença la
+lecture de cette confession d'un prêtre faite à un laïque, confession
+dont il a gardé le manuscrit, et dont il a permis de prendre une copie
+exacte, en changeant quelque chose aux noms.
+
+La voici:
+
+
+
+
+MA CONFESSION
+
+IV
+
+
+Je suis le fils unique du comte François Hermann d'Altenbourg. Ma
+famille est originaire du Danemark. Un de mes ancêtres, ambassadeur à
+Vienne, et devenu prince du Saint-Empire, hérita de grands biens en
+Alsace, par la mort d'un oncle, évêque-électeur de Strasbourg.
+Toutefois, ma famille ne quitta Copenhague, qu'à l'époque du procès fait
+au grand chancelier Greffenfield. Depuis, elle résida en Autriche.
+
+Mon grand-père fut un de ceux qui protestèrent, comme princes étrangers,
+dans un mémoire adressé à l'Assemblée nationale de 1789, contre le
+décret qui abolissait les droits féodaux en Alsace, et qui prétendait,
+malgré les stipulations faites avec Louis XVI, astreindre ces
+propriétaires, d'une espèce particulière, aux impôts et aux
+contributions dont étaient frappés les Alsaciens possesseurs de
+biens-fonds.
+
+La réclamation fut écartée. Mon père, qui était imbu des idées
+nouvelles, et qui ne partageait pas les idées, c'est-à-dire les préjugés
+de mon aïeul, protesta contre la protestation, se rallia violemment à la
+Révolution, se fit naturaliser Français, perdit à cette révolte une
+assez grosse portion de la fortune des d'Altenbourg, acheta un château
+aux environs de Saverne, s'y installa, et mena, dès lors, une existence
+fort agitée; il s'y maria, à la Restauration, pour rentrer en grâce
+auprès des princes.
+
+On se souvient encore, dans le pays, de ses grandes chasses, de ses
+grands démêlés avec ses voisins, de ses grandes démonstrations libérales
+sous la République, égalées seulement par ses grands enthousiasmes sous
+l'Empire...
+
+Ce n'est pas pour juger mon père que j'expose les griefs de la
+conscience publique à son égard; c'est pour me faire juger moi-même.
+
+Ce n'est pas, non plus, par orgueil, pour faire excuser mon insoumission
+à mes vœux d'humilité que je cite la prétention et les origines de ma
+famille; c'est pour faire mieux comprendre en moi les influences
+héréditaires. Je suis le dernier des d'Altenbourg; je les confesse, en
+me confessant.
+
+Ne peut-on pas dire que je dois à ces ancêtres, venus du pays d'Hamlet,
+les brumes de mélancolie qui auraient fait de moi un mauvais poète, si
+le souvenir de quelques évêques-électeurs, de mon nom, dont j'ai vu les
+portraits me regarder longtemps, dans mon enfance, n'avait peut-être
+décidé de ma vocation de mauvais prêtre?
+
+Je dois aux passions paternelles le feu qui, dans ce brouillard,
+s'allume parfois et fait explosion; je dois à ma mère, la tendresse de
+cœur, la vocation _maternelle_ qui survit à toutes mes passions
+éteintes.
+
+Pauvre mère! je l'ai connue, en réalité, et il me semble, à chaque
+douleur plus aiguë de moi, que je la connais un peu plus. J'étais un
+enfant, quand elle est morte.
+
+Mourut-elle par un accident involontaire, par un suicide? Le doute m'est
+venu depuis que je réfléchis. Quand j'avais quatre ans, on ne me donna
+aucun détail; quand je fus grand, je n'en demandai pas; je
+m'interrogeai.
+
+Un soir d'été, tout le château fut en alerte. La comtesse d'Altenbourg,
+sortie pour une promenade dans le parc, ne rentra pas à l'heure du
+dîner. On la chercha longtemps, quand, enfin, on s'avisa de fouiller une
+pièce d'eau qui semblait attendre les désespérés, sous la voûte sombre
+des grands arbres.
+
+Il est possible que ma mère, trompée par l'opacité de l'allée couverte
+dans laquelle sa rêverie l'égarait, soit tombée brusquement, n'ait pu
+appeler au secours, et n'ait pu se sauver, à cause des bords droits et
+maçonnés de la rive...
+
+J'ai voulu, il y a un an, visiter ce château, dont je n'ai pas hérité et
+que je n'ai pas eu la douleur de vendre. J'ai retrouvé la pièce d'eau,
+sous l'allée épaisse; de grands nénufars flottent sur la tombe de cette
+Ophélie conjugale.
+
+Était-ce uniquement l'influence d'Hamlet qui me faisait évoquer, dans
+cette solitude, une ombre légère, passant comme un souffle devant moi,
+pour s'engloutir dans cette eau mystérieuse qui porte des fleurs depuis
+sa chute?
+
+Mon père s'était marié, par contrition politique, plutôt que par
+repentir de sa jeunesse. Il était incapable de rendre ma mère heureuse.
+Il eut du chagrin de sa perte, des remords aussi; il se consola
+cependant, et ce fut alors qu'il se débarrassa du château.
+
+Les pères joyeux font souvent les enfants tristes. Hérouard raconte,
+dans ses mémoires naïfs sur l'enfance de Louis XIII, que comme on
+demandait au fils de Henri IV, âgé de six ans à peu près, et initié déjà
+à toutes sortes de licences, s'il serait plus tard un _vert-galant_, un
+bon vivant comme son père, l'enfant, visiblement choqué dans ses pudeurs
+instinctives par les attitudes obscènes dont le Béarnais ne s'abstenait
+pas devant lui, répondit vivement:--Oh non!
+
+Le caractère de ce grand ennuyé qui n'était qu'un grand dégoûté, se
+trouve ainsi expliqué.
+
+J'ai prétendu agir autrement que mon père; ai-je mieux agi? Le portrait
+que je suis obligé de tracer de moi va devenir plus facile à faire et
+plus facile à comprendre.
+
+Enfant songeur, silencieux, voué au deuil par une vision vague,
+lointaine, mais persistante, d'une mère si vite disparue, qui revient
+aujourd'hui et qui se précise, depuis que j'ai une fille; enfant violent
+et brusque, quand on me contraignait à un effort, je paraissais un
+sournois, à cause de ces échappées hors de mon état naturel, et mon père
+fut le premier qui me traita d'hypocrite.
+
+Mon éducation n'aida pas ma franchise à s'émanciper.
+
+Le comte d'Altenbourg, qui se croyait athée, mais qui allait à la messe
+du roi Charles X, quand il faisait un voyage à Paris, me confia tout
+enfant à un bon prêtre, l'abbé Cabirand, excellent homme, émerveillé des
+évêques que l'on comptait dans ma famille et ne rêvant pas pour moi de
+destinée plus belle. C'était un homme pur, qui n'ignorait pas le mal
+chez les autres, mais qui le traitait comme un adversaire, dont il
+croyait triompher par des duels mystiques.
+
+Il me trouvait l'innocence nécessaire. Quand je laissais voir un peu de
+fougue dans cette douceur de surface, il pensait que la prière et la
+méditation achèveraient de parfumer pour le ciel ce cœur où le feu
+était prédestiné à consumer l'encens.
+
+Comme j'avais douze ans, mon père, dont la fortune mal administrée se
+trouvait réduite, vendit ses terres et vint se fixer à Paris. L'abbé
+Cabirand fut congédié. Il me quitta avec douleur, me fit promettre de
+lui écrire, me fit jurer de rester à Paris un bon chrétien, et fut nommé
+deux mois après notre départ d'Alsace, professeur de rhétorique au
+séminaire de Strasbourg.
+
+Je fus mis dans une grande institution du faubourg Saint-Germain.
+
+Ma candeur y fut scandalisée; ma dévotion persista d'autant plus. J'eus
+des succès, et, comme dans ce temps-là les élèves étaient très fiers de
+la gloire de leurs camarades, mes couronnes du grand concours me
+donnaient une considération qui compensait l'estime insuffisante que
+l'on avait pour mon caractère.
+
+Je souffrais beaucoup d'être, non pas méconnu, mais inconnu de mes
+jeunes contemporains. Je faisais de mon mieux pour être à leur niveau;
+mais, ne m'ayant jamais tout à fait comme complice, et m'ayant souvent
+comme censeur, ils se faisaient de ma connivence passagère une arme pour
+attaquer mon rigorisme de béat.
+
+A mesure que je montai en âge, en grade, en succès, je souffris de ce
+malentendu. Je m'entêtais, par probité de croyant, à protester contre
+des exemples qui suscitaient en moi des colères très sincères, et
+pourtant qui remuaient aussi d'effroyables tentations...
+
+J'abrège autant que je le peux ces préliminaires. Ce n'est pas pour me
+raconter, c'est pour me confesser mieux, que je dis tout cela.
+
+La sève montait et m'étourdissait. A dix-huit ans, j'avais une chasteté
+relative qui ne me faisait grâce d'aucun mauvais rêve. Peut-être
+n'étais-je que timide!
+
+A l'âge des premières escapades viriles et des débauches qui émancipent
+fièrement les écoliers, j'écoutais, avec un demi-sourire, les
+confidences, les vanteries de mes camarades. Je me repaissais de ces
+confessions; mais quand je voulais à mon tour me débaucher; quand
+j'avais promis ma part de ce que je croyais une orgie; à la première
+sortie, j'hésitais, j'avais peur. J'essayais de pactiser avec ma honte.
+Je voulais parfois me hasarder tout seul, mystérieusement, dans une
+aventure que je poétisais d'avance; mais un dégoût subit, invincible,
+m'assaillait et me faisait reculer dès les premiers pas. Je fuyais, je
+me sentais souillé par mes désirs; je courais dans une église; je me
+prosternais, et, dans des invocations éplorées à un amour surhumain, je
+dépensais, je fatiguais une énergie, haletante sous une pudeur réelle,
+qui voulait être surprise et ne voulait pas se rendre.
+
+On épouse son âme, comme on épouse une femme. Je ne voulais pas violer
+la mienne; je désirais un hymen impossible de ma chair et de mon esprit.
+
+J'étais grand, fort, de bonne santé. La lutte n'en était que plus rude,
+et l'énigme ne paraissait que plus invraisemblable. On m'appelait
+Tartufe; je haussais les épaules, et me consolais par des vers.
+
+Ces vers, que je faisais avec sincérité, me paraissaient très bons; mes
+camarades s'en moquaient, et fortifiaient ainsi, avec ma prétendue
+vocation, un goût héroïque pour supporter l'injustice. N'osant me
+proclamer martyr de mes tentations, je me posais en martyr de la poésie.
+
+Je n'en veux pas à ces chers tyrans de ma jeunesse. Comment
+m'eussent-ils compris, moi qui me perdais à me chercher? Je les trouvais
+logiques dans leurs injustices, et me voyant sans rancune sous leurs
+sarcasmes, comme j'étais sans orgueil sous mes couronnes universitaires,
+ils avaient des trêves d'indulgence et de pitié, qui me réconfortaient
+et me donnaient des rayonnements d'esprit et de gaieté.
+
+Mon père s'occupait fort peu de moi, et, quand il mourut, je pus porter
+au dehors le deuil que je portais au dedans. Ce fut le seul changement
+sérieux de mon existence.
+
+
+
+
+V
+
+
+J'avais dix-neuf ans; je venais d'être reçu bachelier. J'étais hésitant
+au seuil du monde. Rien ne m'y appelait; rien ne m'en détournait. La
+société que mon père fréquentait, sans s'épurer, avait vieilli, et
+j'avais ainsi deux raisons, au lieu d'une, pour ne point la rechercher.
+
+Mes camarades allaient à leur ambition, à leurs affaires, à leurs
+plaisirs. Moi, je n'avais pas de but, et je n'osais prendre pour un
+appel de la vie ecclésiastique cet ennui qui m'enchaînait devant la vie
+grande ouverte, et m'effrayait, quand je voulais la contempler.
+
+J'étais resté en correspondance avec mon maître, l'abbé Cabirand. Il me
+donnait d'excellents conseils; mais il était plutôt guidé par l'instinct
+droit de son cœur que par l'expérience. Loin de m'encourager à embrasser
+la même carrière que lui, il me répétait que mon nom, ma fortune
+m'obligeaient à un rôle actif. Je servirais mieux l'Église, en restant
+chrétien dans le monde. Ces raisons-là ne répondaient à aucune des
+inquiétudes de mon esprit; mais je les acceptais, par le besoin que
+j'avais de me soumettre à un avis.
+
+Il me restait assez de fortune pour être indépendant et pour choisir
+librement un état. Lequel prendre? Je me fis inscrire à l'école de
+droit; mais je suivis les cours du collège de France. Parler, instruire,
+du haut d'une tribune, répandre sur une foule ce que je sentais
+bouillonner en moi, c'était la seule chose qui me parût tentante...
+
+Je griffonnais toujours des vers; j'essayais de la prose; je ne
+redoutais plus les indiscrétions de mes camarades; mais cette sécurité
+ne suppléait pas à mon peu de talent.
+
+Je me disposais à voyager, quand, soudainement, dans cette brume, je
+crus voir une étoile. Je rencontrai ma muse.
+
+M. le duc de Thorvilliers, le père du duc actuel, un peu parent de ma
+mère, m'avait été donné comme tuteur.
+
+Il ne prit guère au sérieux une tutelle qui s'exerçait, si tard pour lui
+qui était vieux et goutteux, si tard pour moi, qui étais en âge d'être
+émancipé.
+
+J'aurais pu réclamer cette émancipation. Je la méritais. A quoi bon?
+J'avais plutôt peur qu'envie de cette nouvelle indépendance, succédant à
+celle que l'insouciance paternelle m'avait laissée.
+
+Par politesse, pour aider à l'effusion de cette paternité passagère,
+gracieusement acceptée, je devins un convive régulier du duc, et l'ami
+de son fils.
+
+Gaston de Thorvilliers avait été élevé chez son père. Je ne l'avais
+rencontré que rarement. C'était alors un beau jeune homme, au regard
+rayonnant, aux joues pleines et roses, aux cheveux noirs, épais, faciles
+à boucler, à la prestance fière, un de ceux qui naissent et vivent
+cambrés, busqués.
+
+N'ayant jamais eu besoin de se soumettre à un règlement, à une
+discipline, à un pauvre devenu un maître, de compter avec des
+condisciples plus forts ou plus habiles que lui; n'ayant subi aucun
+contact qui eût émoussé son caractère; n'ayant pas eu de rivaux qui
+stimulassent son goût capricieux pour l'étude, il était resté, et avait
+fleuri dans toute la candeur de sa force, de son orgueil d'être beau et
+d'être riche, dans toute l'ingénuité d'une ignorance vernie.
+
+Il riait de tous et de toutes choses. Il se croyait bon, parce qu'il
+n'avait jamais été tenté d'être méchant, et parce qu'il était gai. Il ne
+doutait pas de son esprit, réel, mais intermittent, parce qu'il avait la
+moquerie facile; sa verve l'éblouissait tout le premier.
+
+Je fus charmé de cet appétit universel des sens, et de cette bonne
+humeur de la conscience; secrètement même j'en fus jaloux. Je me
+comparais et je me sentais moins homme, moins gentilhomme. J'avais le
+même âge. J'avais droit, sinon aux mêmes prétentions de fortune, du
+moins à la même fierté pour ma race. J'avais, de plus, le sentiment de
+mes succès universitaires, la conscience d'une valeur morale qui pouvait
+s'épanouir avec éclat. Si j'étais froid en apparence; si l'épiderme plus
+épais laissait moins venir à fleur de peau le sang qui fleurissait les
+joues de Gaston, j'avais peut-être un brasier plus ardent au cœur.
+
+Pourquoi n'étais-je pas comme lui? Pourquoi, en m'habillant de même,
+gardais-je avec mes vêtements pareils, une sorte d'allure ecclésiastique
+dont il me raillait avec bienveillance, pour que je devinsse un
+compagnon tout à fait digne de lui et de mon nom?
+
+Gaston n'attendit pas une intimité, qui s'affirma bien vite par le
+tutoiement échangé sans résistance, pour me demander des confidences,
+pour m'en faire.
+
+Il parut fort surpris qu'à dix-neuf ans, je n'eusse pas de maîtresse. Il
+m'offrit de m'en désigner une, à prendre dans le monde. C'était si
+facile! Il ne comprenait pas qu'une femme bien née pût se défendre
+longtemps contre des beaux cavaliers de notre espèce. Quant aux
+maîtresses qu'on entretient et qui sont de luxe, comme l'écurie, il les
+prévoyait dans son budget; mais ne les admettait pas encore, par
+coquetterie de mondain, peut-être bien par économie; lui qui aimait
+tout, il aimait aussi beaucoup l'argent.
+
+J'aurais peut-être été corrompu par ce mauvais sujet naïf dont les vices
+embaumaient, si je n'avais rencontré celle qui a disposé de toute ma
+vie.
+
+C'était à une vente de charité, dans le faubourg Saint-Germain. J'y
+étais allé par déférence pour des invitations reçues; Gaston
+m'accompagnait, surtout pour voir des marquises et des duchesses,
+bourgeoisement installées devant des comptoirs. Cela lui semblait un
+travestissement piquant.
+
+Nous avions parcouru divers salons et fait quelques emplettes de
+politesse, nous sortions, quand, à la porte d'entrée, comme un dernier
+piège, je vis une jeune fille, debout, à côté d'un guéridon sur lequel
+s'amoncelaient des roses...
+
+Je ne me permettrai aucune comparaison poétique; je n'aurai recours à
+aucun agrément littéraire, pour raconter mon impression souveraine,
+ineffaçable, éternelle.
+
+Tout ce qui s'est passé depuis, le drame, le deuil, la honte, le
+supplice de ma vie, disparaissent, quand j'évoque cette vision. Mon cœur
+recommence à battre, comme il a battu dans cet instant qui a embrasé
+tout mon être. Je ressens quelque chose de foudroyant et d'ineffable qui
+me mord la poitrine, qui me met un éclair au cerveau, et qui infiltre
+dans mes veines une langueur accablante.
+
+Je dus pâlir. Je me souviens que je m'appuyai fortement au bras de
+Gaston de Thorvilliers.
+
+Elle était grande, mince, mais admirablement faite, avec des cheveux
+noirs, en bandeaux légèrement renflés, au-dessus d'un front correct,
+blanc, uni, qui rayonnait d'innocence simple, fière, hardie. Les yeux
+étaient noirs; ils cherchaient le regard, plus qu'ils ne l'attiraient;
+ils avaient une lumière paisible, intense, qui vivait de son foyer et ne
+s'attisait d'aucune coquetterie, ayant le charme suprême. Le sourire de
+sa bouche étonnait. On eût dit que la vendeuse de roses avait mangé une
+de ses fleurs, en gardant une feuille serrée et retroussée entre ses
+dents...
+
+Mais voilà que je la décris et que je me complais dans cette évocation!
+Je la vis, je l'aimai, et ce fut tout.
+
+Avec une grâce sans minauderie, avec une hardiesse d'ingénue qui se sait
+comprise d'avance, et qui n'a pas de précautions à prendre, elle fit un
+pas vers moi, m'offrit une rose et me dit:
+
+--Pour les pauvres!
+
+Je pris la fleur, je saluai, je me prosternai en intention, et me tenant
+toujours au bras de Gaston, je voulus l'entraîner; je ne voulais pas
+contempler cette apparition.
+
+--Eh bien! tu ne paies pas? me dit Gaston, en riant.
+
+C'était vrai. Je ne songeais pas que cette fleur dût être payée.
+
+La jeune fille, à peine étonnée, souriait. Je tirai un louis; je le
+déposai dans la main blanche qu'on me tendait, au nom des pauvres et je
+balbutiai un mot d'excuse.
+
+Gaston riait toujours.
+
+--Bonjour, Reine, dit-il familièrement à ma vision.
+
+Je fus choqué, comme je l'aurais été depuis, quand je fus prêtre, si un
+sacrilège m'avait arraché des mains l'hostie que j'allais consacrer. Je
+me retournai vers mon ami.
+
+--Bonjour, Gaston, répondit mademoiselle Reine d'une voix mélodieuse que
+j'entends encore, que j'entendrai toujours.
+
+Ils se mirent à causer de choses simples, de la recette que la jeune
+fille avait faite comme marchande, de celle qu'elle espérait encore. Ils
+s'étaient pris, serré, et abandonné les mains. J'écoutais avidement.
+
+Je crois que j'aurais poussé un cri de fureur et de haine, si le moindre
+mot, non de galanterie, mais seulement de politesse affectueuse eût été
+prononcé entre Gaston et la jeune fille. Ils se parlaient en camarades,
+presque en bons garçons.
+
+--Tu ne m'achètes rien? demanda-t-elle.
+
+--Tu ne vends pas de cigares? répliqua Gaston.
+
+--Si tu veux, j'en emprunterai à la boutique de madame de
+Ville-sur-Terre. C'est cinq louis le paquet.
+
+--Merci, j'aime mieux une rose.
+
+--Tiens! en voilà deux.
+
+--Combien?
+
+--Cinq louis, comme le paquet de cigares.
+
+--Pourquoi me les fais-tu payer plus cher, à moi qu'à lui?
+
+--Parce que tu marchandes.
+
+--Je ne marchande pas; je proteste.
+
+--Gros avare!
+
+--Je ne suis pas avare; je ne veux pas être dupe.
+
+La jeune fille n'insista pas; un mouvement de tête, légèrement hautain
+et dédaigneux, exprima sa pensée.
+
+Gaston était sensible au reproche.
+
+--Tu vois comme ces dames nous exploitent! me dit-il assez niaisement.
+
+Il s'exécuta toutefois et tira de son portefeuille en cuir de Russie un
+billet de cent francs qu'il agita triomphalement dans ses doigts.
+
+La jeune fille enleva prestement l'offrande pour empêcher l'avaricieux
+de se raviser, et d'une voix moqueuse, qui érailla comme d'une pointe de
+diamant le cristal derrière lequel elle m'était apparue:
+
+--Ah! si l'on ne t'exploite jamais autrement!...
+
+Je regardai alors fixement mademoiselle Reine, croyant que j'allais la
+trouver moins belle. Ses yeux noirs s'étaient illuminés de malice. Je ne
+cessai pas de la trouver adorable; mais je souffris de la soupçonner
+maligne. Cette plaisanterie, dont je m'exagérai l'importance, me
+paraissait une déchéance; l'ange était une demoiselle mondaine habile à
+la réplique. Elle n'avait ni pâli, ni rougi. Elle avait dit cela, tout
+uniment, en remettant de l'ordre dans son joli étalage, en passant ses
+doigts effilés sur les roses qu'elle redressait et qu'elle faisait
+refleurir.
+
+--Je me plaindrai à ta grand'mère! riposta Gaston du ton d'un écolier.
+
+--Plains-toi tout de suite... Tu entends! bonne maman.
+
+Elle se haussa, se pencha par-dessus ses roses, et je vis alors que
+derrière le guéridon une dame, très âgée, était assise sur une chaise
+basse, gardant la jolie marchande. Elle se leva, s'approcha; et sa
+vieille tête ridée, mais dont chaque pli était comme la marque d'un
+sourire, enveloppée de mèches grises, apparut, ainsi qu'un hiver doux et
+badin, au-dessus de cette jonchée de printemps.
+
+Gaston s'inclina avec courtoisie:
+
+--Vous allez bien, marquise? Excusez-moi de ne pas vous avoir devinée,
+derrière ces fleurs de vos jardins.
+
+--Je vais aussi bien que vous, mauvais sujet. Qu'avez-vous à dire contre
+ma petite-fille?
+
+--Qu'elle se moque toujours du monde.
+
+--C'est son droit.
+
+--Dans une vente de charité, ce n'est pas son devoir.
+
+--Avec vous? Si, vraiment!
+
+--Ah! marquise, elle est bien votre petite-fille! Mais nous verrons,
+quand elle sera ma femme!
+
+La grand'mère et la jeune fille partirent ensemble du même éclat de
+rire, qui me rassura.
+
+La note ailée, aérienne, d'une moquerie innocente, palpitait sur les
+lèvres roses; la note basse, chevrotante, frissonna gaiement sur les
+lèvres décolorées de la douairière.
+
+--Toi, mon mari? s'écria mademoiselle Reine.
+
+--Je l'ai été!
+
+--Oh! il y a si longtemps de cela! Tu étais encore en robe, et l'on me
+portait!
+
+--C'est égal, c'est un titre.
+
+--Il est avec mes vieux joujoux.
+
+--Avisez-vous donc de me la demander! dit à son tour la marquise.
+
+--Ne m'en défiez pas.
+
+Malgré son ton inoffensif, ce verbiage commençait à me déplaire.
+
+Reine, au lieu de continuer cette dispute, se tourna vers moi et me
+prenant à témoin, avec une moue de grande enfant.
+
+--Quel fou!
+
+--Ah! si tu me calomnies auprès de mon ami, dit Gaston en plantant les
+roses dans sa boutonnière, je me fâcherai!
+
+Puis, se souvenant qu'il ne m'avait pas présenté, il répara son oubli,
+et gracieusement, avec une sorte de solennité, jouée et enjouée:
+
+--Madame la marquise, je vous présente M. Louis d'Altenbourg, le pupille
+de mon père. Mademoiselle Reine de Chavanges, je vous présente mon
+frère, votre futur beau-frère.
+
+Je m'inclinai. Mademoiselle de Chavanges, tout en me faisant la
+révérence, dit à Gaston, d'un air plus sérieux et d'un ton plus net:
+
+--Mon cher, tu en veux trop pour ton argent. Moi, ta femme! j'aimerais
+mieux vendre des roses, pour deux sous, dans Paris.
+
+Gaston était, après tout, un jeune homme du monde. Il n'était sot que
+par une sorte de débraillé de son esprit. Il comprit que la plaisanterie
+avait assez duré. D'un geste vague il indiqua qu'il n'insistait plus et
+que la taquinerie était remise à une autre rencontre.
+
+Pendant ce temps-là, la marquise me disait avec une nuance de
+mélancolie, un peu banale:
+
+--J'ai beaucoup connu votre père. C'était un homme charmant! Vous lui
+ressemblez...
+
+Le compliment, dans un autre moment, m'eût choqué. Par quel éveil de
+fatuité honteuse et sournoise me donna-t-il de l'orgueil?
+
+Je crus que mademoiselle Reine, redevenant sérieuse, me regardait
+cependant avec indulgence.
+
+La marquise ajouta en continuant de me regarder:
+
+--Oui, oui, vous ressemblez fort à votre père. Je n'ai pas connu votre
+mère.
+
+Elle prit sa petite-fille à témoin:
+
+--_Reinette_, voilà un orphelin comme toi; mais il n'a pas, comme toi,
+une grand'maman qui vit par miracle, pour l'aimer, et pour ne pas le
+laisser seul.
+
+Elle joua l'attendrissement; c'est-à-dire qu'elle fit claquer ses lèvres
+comme pour avaler un soupir, et que sa voix avait eu un trémolo discret.
+
+Reine ouvrit tout grands ses yeux noirs, et m'enveloppa d'un regard
+profond, curieux, sans émotion apparente.
+
+Je me sentis brûlé par ce regard froid au dehors.
+
+Cette conversation courte, subitement tournée au grave, me paraissait
+aussi étrange que quand elle était gaie. On avait plaisanté avec
+étourderie sur les fiançailles enfantines de Gaston et de mademoiselle
+Reine. Voilà que tout à coup, à première vue, la marquise de Chavanges
+avait l'air de vouloir me fiancer à sa petite-fille, moi qu'elle n'avait
+jamais vu, qui passais!
+
+J'avais le cœur gonflé. Mademoiselle Reine me regardait toujours. Elle
+avait pris une rose et, machinalement, par la tige, la faisait tourner
+entre ses doigts. Si elle me l'avait offerte, j'aurais cru qu'elle
+m'acceptait pour mari.
+
+Je remerciai la marquise. Je promis d'aller la voir. Pendant que je la
+saluais, mademoiselle Reine, elle, fermait à demi les yeux, pour
+continuer à m'observer, avec attention, sans baisser son regard.
+
+Je ne sais trop ce que dit Gaston. Je remarquai seulement qu'il ne donna
+pas la main à mademoiselle Reine. Celle-ci, d'ailleurs, avait les deux
+mains occupées par la rose qu'elle faisait tourner. Ils se dirent adieu
+avec un petit rire de camarades qui ne m'offensa plus, et nous
+partîmes...
+
+
+
+
+VI
+
+
+Dans la rue de Grenelle,--je vois encore l'endroit où commença cet
+entretien qui enchaîna ma vie; c'était devant une haute porte, un lion
+tenant dans sa gueule un serpent enroulé servait de marteau,--Gaston,
+sans attendre une question, passa son bras sous le mien et me dit
+gaiement:
+
+--Te voilà sur la liste des prétendants!
+
+--Quels prétendants?
+
+--Hypocrite! Tu n'as pas entendu la marquise?
+
+--Elle a été aimable, gracieuse.
+
+--Oui, mais elle t'a étiqueté! C'est son idée fixe, à la pauvre femme!
+Voilà pourquoi je me suis amusé à la taquiner. Je savais bien qu'au fond
+je flattais sa manie. Moi, je n'ai pas assez de vocation.
+
+Je répliquai assez vivement:
+
+--Il est assez naturel qu'elle veuille marier sa petite-fille et qu'elle
+soit inquiète...
+
+--Elle, inquiète! de quoi donc? de la mort? Elle n'y croit que tout
+juste pour donner, à l'occasion, à sa voix, toujours un peu criarde, un
+son plus doux. De la jeunesse de sa petite-fille? Elle la respire comme
+un bouquet qui ne doit jamais se faner. De ce que Reine pourrait
+demeurer seule au monde? Elle ne peut pas croire cela. Si elle songeait
+à son départ, ce serait pour regretter de ne pas voir, le lendemain, les
+princes de féerie qui viendront faire cortège à sa petite-fille. Non,
+elle racole des soupirants, par tradition, pour se dédommager de n'en
+plus voir à ses genoux et pour se venger des airs dédaigneux de Reine.
+Ne te laisse pas prendre à cette sentimentalité ridicule... La marquise
+est la plus grande _marieuse_ du faubourg Saint-Germain. Voilà ce que
+c'est que d'avoir été la plus enragée _démarieuse_ de son temps.
+
+Je regardai Gaston, sans comprendre.
+
+--Ah ça! tu ne connais donc rien? Ton père, qui était un homme aimable,
+ne t'a donc jamais parlé, de la marquise de Chavanges?
+
+--Jamais.
+
+--Eh bien, on a respecté ton innocence. Cette vénérable dame a été la
+plus folle, la plus étourdie des coquettes. On assure que le pauvre
+marquis, son mari, n'osait plus courir les cerfs, de peur de mettre trop
+de dépit dans la poursuite, et tant ses oreilles tintaient d'un hallali
+perpétuel. La marquise s'est mariée à dix-huit ans. Reine en a plus de
+dix-sept, et elle trouve que Reine est en retard. A vingt-deux ans, elle
+s'est fait enlever par le chevalier de Mettrais. A trente-cinq ans, elle
+a enlevé, à son tour, un pianiste (c'était la mode), mais elle l'a lâché
+sur la route d'Italie, oh! pas bien loin, à Fontainebleau; plus tard,
+pendant une crise de dévotion, vers cinquante ans, elle a voulu aller à
+Rome, confesser ses péchés au pape lui-même. Elle s'était fait
+accompagner par un jeune abbé, qui n'est jamais revenu à Saint-Thomas
+d'Aquin, et qu'elle a lancé à Rome. Il paraît que le pape lui avait
+donné un approvisionnement d'absolutions; car elle en a distribué à
+toutes ses amies et elle a gaspillé le reste. Elle avait un fils qui,
+par bonheur ou par hasard, ressemblait au marquis. Il s'est honnêtement
+marié à une femme honnête. Voilà ce qui explique quelque chose du
+caractère de Reine. Ce couple vertueux est mort du choléra. La marquise,
+veuve déjà, a eu un peu de chagrin, car elle est bonne, au fond et à la
+surface. Mais elle a été bientôt ravie d'avoir une belle petite-fille à
+habiller, à gâter, à faire aimer. Elle s'était garée de la manie des
+épagneuls, du goût des cartes; elle attendait inactive qu'on remît des
+ailes à son pauvre cœur alourdi. Reine lui a ramené les zéphirs. Comme
+il avait neigé sur les roses de son teint, elle s'est barbouillée des
+baisers de sa petite-fille et a planté des roses vraies dans toutes ses
+corbeilles. La petite boutique de la vente de charité est un rêve de
+Watteau qu'elle a tenu à réaliser. Le monde a pardonné à cette
+pécheresse, poudrée de grâce maternelle. Rien d'ailleurs dans cette
+tutelle n'est de nature à scandaliser le monde, notre monde. La marquise
+fait les choses, comme il faut les faire, et toutes celles qu'il faut
+faire. Elle va à la messe. Elle s'y tient, comme tu l'as vue à
+l'instant. Je crois bien même qu'elle fait de bonne foi des minauderies
+au bon Dieu, et qu'elle lui brûle des petites bougies roses, pour qu'il
+envoie des maris à sa petite-fille. Après avoir tant fourragé le
+mariage, la bonne vieille ne voudrait pas s'en aller, sans avoir
+arrangé, béni un joli petit mariage. Voilà, mon cher, pourquoi je l'ai
+mise si facilement sur ce chapitre-là; pourquoi du premier coup, elle
+t'a _reluqué_, inscrit sur sa liste, et voilà pourquoi te voyant un peu
+ténébreux, elle t'a joué un petit air de tristesse.
+
+Je me souviens des paroles de Gaston comme de toutes celles qui ont pour
+la première fois ensemencé mon cœur. Elles pétillaient en moi. Je voulus
+répondre en plaisantant aussi:
+
+--Et toi, quel rang as-tu parmi les prétendants?
+
+--Moi! je suis un en-cas, mais peu sérieux. J'ai été élevé avec Reine;
+sa mère était une amie, un peu cousine de la mienne. Elle me connaît à
+fond. Nous nous sommes fièrement battus dans le château de Chavanges!
+Reine a gardé l'habitude de me maltraiter. Quand elle me donne une
+poignée de main, c'est encore une tape sur les doigts. Nous avons été si
+camarades que nous ne pouvons pas nous aimer; or, je suis sûr que Reine
+voudra aimer son mari.
+
+Je me mordis la lèvre, pour empêcher un spasme qui me montait de la
+poitrine. Gaston, comme s'il eût deviné cet espoir subit, ajouta:
+
+--Tu ferais bien mieux son affaire, toi... Mais je t'avertis qu'elle
+n'aime pas les bigots.
+
+--Est-ce que je le suis?
+
+--Peut-être pas; mais tu t'en donnes la mine. Après tout, mon cher, cela
+te regarde. Tu es présenté; on t'a invité; Reine, je m'y connais, t'a
+admis dans sa collection. Nous irons demain rendre notre visite, et
+quand ces dames seront à Chavanges, nous irons passer quelques jours au
+château.
+
+--Comment? Elles reçoivent des jeunes gens?
+
+--Et aussi quelques vieux... Mais oui, la marquise est trop grande dame
+pour ne pas recevoir qui elle veut. Cela ne semble pas plus
+extraordinaire et cela paraît aussi innocent que le reste. Quant à
+Reine, elle est avec les danseurs, les visiteurs, comme tu l'as vue avec
+les acheteurs, toujours la même, simple, ou terriblement coquette,
+hardie, libre, point sentimentale, positive et tiède... Entre nous, pour
+être franc, je t'avouerai que je ne la comprends pas tout à fait. Elle a
+une belle santé, un appétit de la vie qui jaillit de ses yeux, assez peu
+d'illusions, car sa grand'maman en les lui caressant les étouffe sous
+ses caresses; pourtant, par instants, on la dirait fixée, emprisonnée
+dans une candeur marmoréenne, comme ces statues qui ne sont des femmes
+que jusqu'au buste et qui finissent en termes de marbre. Tu vois comme
+elle a été élevée, pas bégueule, pas fière, et pourtant il serait
+impossible de pousser avec elle la gaminerie un peu loin. C'est bien à
+elle seule, ou à une influence de race honnête qui aura passé par-dessus
+la grand'maman, qu'elle doit ce qu'elle vaut. Si elle a des petites
+idées malsaines, blotties quelque part, crois bien que c'est sa
+grand'mère qui les a nichées ou laissées se nicher là. Te voilà mis au
+courant. Je résume mon opinion sur Reine de Chavanges. Belle et bonne
+personne, poussée droit et non maintenue droite par un tuteur, charmante
+à voir, à entendre, facile à fréquenter, difficile à séduire, plus
+difficile encore à épouser, qui redoute d'être dupe d'elle-même et dupe
+des autres, qui vous regarde, qui se garde, et à qui, lorsqu'on est un
+platonique comme toi, il faut prendre bien garde!
+
+Gaston continua à me donner sur la famille de Chavanges, sur sa fortune,
+plus de détails que je ne lui en demandais. Sur la fortune surtout, il
+était exactement informé. Si la jolie marchande de roses avait un peu
+exagéré, en reprochant à mon ami son avarice, il n'en était pas moins
+vrai que Gaston aimait l'argent, les belles propriétés, les gros
+revenus. Il en parlait volontiers. Il supputait sur le bout du doigt les
+dots qui méritaient d'être considérées dans le faubourg Saint-Germain,
+et même ailleurs. Il les énumérait avec le plaisir d'un musicien qui se
+chante des airs de musique.
+
+Je l'écoutais mal. Il me plaisait qu'il fît à côté de moi un bruit dans
+lequel le nom de Reine de Chavanges tintait avec sonorité. Cela me
+suffisait pour rêver; je ne l'interrompais plus; je n'avais plus besoin
+de l'interroger.
+
+Je suis de ceux qui croient au chemin de Damas. Je le cherchais; je
+l'avais rencontré.
+
+Je devais revoir mademoiselle de Chavanges; je pouvais concevoir
+l'espérance d'en être aimé, d'en être choisi. J'étais de son monde.
+J'ignorais au juste ce que la succession paternelle, liquidée, me
+laisserait de fortune; mais, je ne voyais pas là d'obstacle; au surplus,
+je ne voulais pas en voir.
+
+Je sentais sourdre une volonté, une vocation. Il s'y mêlait, à coup sûr,
+une ivresse physique; mais, par pudeur, je n'en rêvais que plus vivement
+la possession d'une âme fière, indépendante, retenue, froissée dans un
+milieu qui l'alarmait.
+
+Je serais pour elle un mari honnête, comme l'avait été son père. Je lui
+apporterais un amour fidèle qui avait manqué à ma mère. Je m'imaginais
+qu'en me faisant connaître, qu'en amenant la confiance entre
+mademoiselle Reine et moi, je dégagerais sa pensée hésitante qui
+cherchait, sans doute, comme la mienne, à s'affranchir de certains
+souvenirs de famille.
+
+Ce que j'avais retenu avec un empressement jaloux, c'était cet hommage
+sincère rendu par Gaston à la pureté de cette pupille d'une vieille
+femme légère. J'y croyais avec extase. Les antécédents mythologiques de
+son aïeule la maintenaient chaste, comme les gaîtés de mon père
+m'avaient rendu triste. Nos consciences d'orphelins étaient
+fraternelles.
+
+Pauvre enfant! je la devinais, je la lisais dans mon cœur. Je l'aiderais
+à rentrer en possession de la belle vie régulière, dans un devoir doux
+et partagé, à laquelle, sans s'en douter, peut-être, elle aspirait comme
+moi.
+
+Elle semblait coquette à un être frivole comme Gaston; mais sa
+coquetterie était la bravoure de sa mélancolie. Elle se défendait contre
+les convoitises banales, par ses beaux éclats de rire. Quel homme
+heureux serait celui qui amènerait des larmes dans ces yeux noirs, et
+qui, s'agenouillant quand elle pleurerait, lui prendrait les mains et
+lui dirait doucement:--Ma chère femme!--provoquant ainsi le sourire
+immuable des amours profondes et vraies!...
+
+Je remuais confusément ces idées, en revenant à l'hôtel de Thorvilliers.
+
+Une lumière attendue, espérée, mais inconnue pourtant, descendait en moi
+et me révélait à moi-même.
+
+Mes dispositions mystiques, poétiques, n'étaient que l'aurore brumeuse
+de cette vocation conjugale qui m'apparaissait un apostolat. Mari! père!
+Ces deux idées jaillissaient avant toutes les autres, purifiant la voie
+sur laquelle d'autres rêves profanes viendraient ensuite...
+
+Encore une fois, je n'écris pas un roman; je ne veux pas non plus me
+défendre. J'explique comment j'aurais été un chef de famille, aussi
+ardent que j'ai été depuis un missionnaire célèbre; comment cette
+timidité, que mes camarades calomniaient, était sincère; comment, avec
+une prédisposition à recevoir les coups du ciel, je ne luttai pas contre
+ce foudroiement d'un amour absolu, qui a été bien torturé, bien égaré,
+bien puni, et qui, maudit par les autres, condamné même par moi, n'a pu
+s'éteindre à aucune heure de ma vie, et s'alimente de mes remords, des
+angoisses de ma douloureuse paternité. Je veux que l'on comprenne bien
+mon droit mystérieux, humain, que les hommes me nient, que Dieu m'a
+donné...
+
+A plusieurs reprises dans la journée et dans la soirée, Gaston me
+reparla de Reine de Chavanges. Y mettait-il de la raillerie? Se
+doutait-il de cette possession qui commençait? Étais-je plus pâle que
+d'habitude, ou bien étais-je trahi par ma rougeur? Une joie qui
+bouillonnait en moi me rendait-elle, par crainte, plus triste
+d'apparence, ou bien laissais-je voir que j'étais jeune aussi, et plus
+amoureux que tous mes camarades?
+
+
+
+
+VII
+
+
+J'allai avec Gaston, et je retournai seul, chez la marquise de
+Chavanges.
+
+J'acquis par moi-même la preuve de ce que mon ami m'avait affirmé.
+
+La grand'mère avait augmenté d'un nom la liste des prétendants, et Reine
+acceptait, avec son indifférence habituelle, ce soupirant de plus à
+écouter, à éconduire.
+
+Avec indifférence? non. Avec curiosité? à coup sûr. Avec dédain?
+peut-être.
+
+En effet, les regards de la jeune fille, vagues et d'une politesse égale
+pour tout le monde, se concentraient et se durcissaient, quand je la
+saluais.
+
+Elle ne me disait rien de désagréable; au contraire; sa façon de parler,
+rieuse, étourdie, libre, se calmait, se contraignait, pour m'interroger
+ou me répondre. Il y avait dans ses moindres mots une bonne volonté
+polie; mais le regard trahissait la méfiance.
+
+Je tirais de cette attitude une raison d'espérer, autant qu'une raison
+de craindre. Ce qui se montrait de sérieux et de grave m'enchantait et
+prouvait bien que cette jeune fille pouvait devenir une femme sérieuse.
+Mais ce qui se laissait voir de gracieux en elle n'était que l'effort de
+sa pitié pour mieux voiler son dédain, son antipathie...
+
+Ah! c'était bien l'amour qui était entré en moi, puisque la douleur y
+était entrée aussitôt. J'aimais cette douleur et j'attisais cet amour
+lointain, immense, jaloux, muet...
+
+Ces dames quittèrent Paris pour le château de Chavanges, un mois après
+notre première rencontre. On ne m'invita pas directement à une visite;
+mais Gaston, vers l'époque des chasses, ayant reçu un petit mot de la
+marquise, me le montra. J'étais, en post-scriptum, prié d'accompagner
+mon ami.
+
+--L'idée de m'avoir pour tuer son gibier vient de la marquise, me dit
+Gaston; l'idée de te voir à Chavanges vient de Reine, j'en suis sûr.
+C'est elle qui a dicté le post-scriptum.
+
+Le cœur me battit bien fort à cette remarque. Quand mon ami me donnait
+une espérance, je le croyais sincère. Peut-être se moquait-il de moi,
+cependant. Mais je pensais que l'ironie est, pour certaines natures, une
+façon involontaire de céder à la vérité...
+
+Je partis avec Gaston.
+
+Nous n'étions pas les seuls hôtes de Chavanges. La marquise, moins par
+sentiment de convenance que pour avoir plus de bruit autour d'elle,
+invitait des amis de tous les âges. Seulement, elle n'acceptait que des
+vieilles femmes de son caractère, voulant que Reine exerçât sans lutte
+et despotiquement, tout son pouvoir.
+
+Le château de la marquise, situé dans les Ardennes, en avant d'une belle
+forêt, et en amphithéâtre au-dessus de la Meuse, était très gai, de
+face, quand on y arrivait par une belle avenue; quand on voyait rire le
+soleil dans les grandes fenêtres à petites vitres et étinceler les toits
+en ardoises. Mais il était sévère et un peu triste, quand on sortait par
+l'autre côté, pour entrer dans le parc qui montait vers la forêt. Une
+vaste pièce d'eau, carrée, s'encadrant comme un miroir dans une pelouse
+assombrie par l'ombre projetée de la maison, rappelait la pièce d'eau du
+château paternel. C'était une cause de plus d'attendrissement.
+Seulement, comme cette pièce d'eau était plus élevée que la cour
+d'honneur, dépavée et plantée de massifs, située entre la façade et la
+grille d'entrée, elle alimentait un jet d'eau, figuré par un grand cygne
+battant de l'aile et tendant le cou au ciel, au milieu d'un bassin.
+
+L'architecture du château était double et l'édifice avait deux masques.
+Le visage qui faisait accueil aux arrivants était une sorte de corps
+avancé, construit, enjolivé et signé par le dix-huitième siècle. Il
+s'adossait à une bâtisse du temps de Louis XIII dont la face avait
+disparu, et dont le péristyle servait de décor à un vestibule intérieur
+traversant le château dans sa largeur.
+
+La marquise habitait naturellement la partie ensoleillée du dix-huitième
+siècle; les hôtes avaient pour horizon la forêt à l'arrière-plan, un
+bout de parc sévère au-dessous de leurs fenêtres, et des roses à droite
+et à gauche. Reine était logée de ce côté, dans la partie pompadour
+encore, mais qui rejoignait celle du dix-septième siècle. Une haute
+bibliothèque, boisée comme une sacristie, salle de dessin, de musique,
+ayant, parmi trois portes, une qui communiquait avec l'appartement de
+Reine, servait de transition et de transaction entre les deux époques.
+
+Quand j'eus pris mes habitudes dans le château, cette pièce douce et
+fraîche m'attirait souvent.
+
+Puisque la chasse était le prétexte de ces invitations, on faisait, bon
+gré, mal gré, de grandes parties en forêt.
+
+La marquise avait une espèce de meute. Elle avait soin surtout
+d'utiliser les chasseurs des environs. Elle invitait les chevaux en même
+temps que les cavaliers. Nous étions venus de Paris, Gaston et moi,
+chacun avec notre cheval.
+
+Mais si j'aimais à Paris une promenade matinale, solitaire, au bois de
+Boulogne, je n'aimais guère à Chavanges ces courses furieuses qui
+secouaient la pensée, la torturaient, sans l'empêcher d'agir.
+
+Quand Reine n'était pas de la chasse, je n'en étais pas longtemps. Je
+désertais, d'abord avec timidité, puis au bout de quinze jours avec
+audace; je revenais hardiment au château, espérant la rencontrer seule,
+la voir, m'enhardir à lui parler simplement, sans les éclats de rire qui
+entrecoupaient toujours les conversations, aux heures où tous les
+invités étaient réunis, à établir entre nous une intimité d'amis, qui
+résistait à mon grand désir et qui me semblait, tour à tour, souhaitée
+ou redoutée par elle.
+
+Mais toute ma hardiesse consistait dans cette désertion de la chasse.
+Arrivé au château, si je la rencontrais, je cherchais des excuses, sans
+donner la raison vraie de mon retour.
+
+Elle paraissait étonnée de ma désertion, m'en raillait, se refusait à
+empêcher le repos que j'étais venu chercher, ne me laissait pas
+bénéficier une minute du tête-à-tête paisible que je m'étais ménagé, ou
+bien, paraissant tout à coup me deviner, me donnait, en riant, un
+rendez-vous pour le lendemain, à la chasse, où elle irait, afin de
+m'empêcher de m'y ennuyer.
+
+Ces jours-là, elle affectait de me retenir auprès d'elle; mais c'était
+pour m'emmener, au grand galop, à travers la forêt, ne me laissant pas
+le temps de lui dire un mot dans les haltes rapides que nous faisions,
+se fatiguant avec une sorte de colère contre elle-même; puis, au plus
+beau moment de son exaltation d'écuyère, tournant bride, cherchant à
+rejoindre les chasseurs, les dissuadant de continuer, proposant une
+course à fond de train jusqu'au château et galopant à la tête de cette
+meute d'hommes déchaînés qui criaient, hurlaient, jouaient des fanfares
+et faisaient se pâmer d'aise la vieille marquise, assise sur le perron
+du château, du côté Louis XIII, et souriant au seul tapage qu'elle pût
+encore provoquer.
+
+Au retour, après un baiser qui effleurait les rides de sa grand'mère,
+Reine allait s'enfermer dans sa chambre, en traversant la bibliothèque;
+souvent, quelques instants après elle, j'y allais prendre un livre que
+je ne lisais pas, mais pour m'accouder à l'angle d'une table et regarder
+sur le parquet la petite trace, l'esquisse des contours, que son pied
+nerveux faisait avec la poussière de la forêt, en marchant vivement,
+nerveusement, en frappant le plancher.
+
+Elle ne sortait de chez elle qu'à l'heure du dîner, fatiguée de son
+repos, presque maussade, presque triste, plus belle sous ce voile de
+gravité descendu sur sa mutinerie.
+
+Dans la soirée, si la marquise ne restait pas dehors, pendant que les
+hommes fumaient dans les allées du parc, Reine se mettait au piano,
+déchiffrait de la musique difficile, s'oubliait à la bien jouer.
+
+Elle avait une belle voix: elle se laissait aller à chanter des notes
+sans paroles. Mais, dès qu'elle s'apercevait qu'on l'écoutait avec
+attention, avec émotion, elle fermait bruyamment le piano, à moins
+qu'elle ne proposât un chœur comique, grotesque, dans lequel chacun
+faisait sa partie, et la journée folle qui n'avait eu qu'un intervalle
+de raison, s'achevait par cette folie.
+
+Ces caprices me tourmentaient comme des symptômes de douleur.
+
+D'un autre côté, cette liberté de paroles, d'attitude de cette belle
+jeune fille, qui m'avait surpris à notre première rencontre,
+m'effrayait. Je redoutais toujours que la gaieté ne fît éclore un mot
+équivoque dans cette réunion d'hommes provoqués à rire. Mais
+mademoiselle de Chavanges n'était hardie que parce qu'elle se savait
+forte de sa volonté. Si un mot trivial, emprunté à l'argot des théâtres,
+échappait à quelque étourdi, elle se redressait, rougissait d'un peu de
+dépit, plutôt que de honte, et, d'un ton bref, de commandement, avec un
+geste précis, comme si elle eût donné de la cravache sur les doigts de
+l'impertinent, elle le mettait à sa place et le réduisait au silence.
+
+Entre jeunes gens, le soir, quand invités par un beau clair de lune,
+nous prolongions la veillée plus tard que ces dames, dans le jardin, on
+parlait de Reine de Chavanges; on essayait d'expliquer son caractère.
+Moi, je me taisais ou je me récusais. Gaston disait toujours:
+
+--C'est une bonne fille qui s'ennuie et que nous n'amusons pas.
+
+C'était le jugement le plus favorable; je l'acceptais. Personne
+n'avouait qu'il était disposé à l'aimer, parmi tous ces soupirants
+empressés à la recevoir pour femme.
+
+Quelques-uns la trouvaient folle, coquette, et ceux qui se retenaient de
+dire des inconvenances devant elle, se dédommageaient, en en disant à
+propos d'elle.
+
+Combien de fois ne fus-je pas tenté de bondir, de menacer, ou de
+souffleter même celui qui la calomniait si lâchement? Mais ces
+lâchetés-là n'avaient prise sur personne; on les tolérait comme les
+badinages nécessaires entre hommes.
+
+Je rentrais furieux, rugissant dans ma chambre; je passais la nuit à
+étouffer ma colère, à retourner dans tous les sens le problème que je me
+donnais à résoudre, d'amener à la simplicité, à la tranquillité, à
+l'apaisement vrai, à une franchise moins intermittente et moins brutale,
+cette enfant isolée dans un milieu mesquin, qui avait sans doute peur du
+monde, qui le narguait, ne sachant comment le dominer, le piétiner
+définitivement et s'en affranchir.
+
+Le lendemain, je retournais écouter les méchancetés qu'on débitait sur
+son compte; j'en nourrissais ma piété; je voulais en faire des moyens de
+la connaître mieux, en la défendant contre des exagérations grossières.
+Il était si visible qu'on la méconnaissait, que ces vilenies me
+faisaient mépriser mes camarades, sans entamer l'estime que je voulais
+garder pour elle.
+
+J'ai dit que personne entre nous ne se posait en amoureux, et que cela
+n'empêchait pas de se poser en prétendant. Il fallait bien alors, devant
+mademoiselle de Chavanges, affecter des petites attentions, prendre des
+airs de soupirant.
+
+Elle riait, démasquait la tactique, et avec une autorité de femme,
+singulière dans une si jeune fille, elle dénonçait tout haut à nos
+châtiments le félon qui rompait le pacte de bonne camaraderie.
+
+Je me serais bien gardé de jouer un pareil jeu avec elle, quand même il
+n'eût pas répugné à mon caractère. Je l'aimais trop. Je l'observais,
+mais je m'observais moi-même, et rien ne me ravissait plus que quand,
+dans le salon, ou à la promenade, n'étant pas assez empressé pour lui
+rendre un petit service, lui cueillir une rose qu'elle ne pouvait
+détacher de la branche, lui avancer un siège de jardin, elle me disait:
+
+--Savez-vous, monsieur d'Altenbourg, que vous n'êtes pas galant?
+
+Elle avait un bon sourire de sœur indulgente qui paraissait me remercier
+de ce que je méritais ce reproche de sa part, et quand la familiarité
+amena la substitution de mon prénom à mon nom de famille, quand elle
+m'appela Louis, tout court, je me crus bien près d'être aimé...
+
+Je suis tenté de déchirer ces pages. Pourquoi ne pas m'en tenir à des
+faits? A quoi bon raconter tout cela? Ne puis-je pas dire en quelques
+lignes ce qui advint de tous ces beaux sentiments? Est-ce bien ma
+confession que je fais? Suis-je un romancier malgré moi? Vous qui me
+lisez et qui savez que ce mémoire est l'œuvre d'un vieillard, d'un
+prêtre, d'un homme qui se débat dans la plus poignante angoisse, je vous
+en conjure, pardonnez-moi ces détails; ne me méprisez pas, si je prends
+dans l'herbier, dans le cercueil de ma jeunesse ces fleurs séchées que
+mes larmes ne peuvent faire revivre. Il faut que vous compreniez mon
+erreur. Il faut que vous sachiez quelle terrible destinée se préparait
+pour l'orpheline, à demi gâtée, sans être corrompue, par ces frivolités
+mondaines, et pour l'orphelin que sa chasteté ardente rendait inhabile à
+juger, à deviner cette âme fière dans ce corps enfiévré à son insu par
+sa jeunesse!...
+
+J'ai dit que, quand je le pouvais, j'allais m'installer dans la
+bibliothèque du château; c'était là que j'étais libre d'écrire à mon
+vieux maître, l'abbé Cabirand.
+
+Plus tard, il m'a raconté, malgré son inexpérience des passions, qu'il
+avait deviné dans ces lettres littéraires, poétiques, sentimentales, les
+inquiétudes d'un cœur agité par un amour terrestre, et qu'il avait été
+tenté de m'avertir. De quoi m'eût-il averti? De ne plus aimer? J'aurais
+désobéi. M'eût-il enseigné à me faire comprendre et à comprendre?
+
+J'aimais, je le répète, cette belle salle boisée, cette bibliothèque
+d'intention, où les livres étaient rares, et, plus d'une fois depuis, je
+l'avoue, en entrant dans une sacristie pour passer mon surplis, avant de
+monter en chaire, quand je devais prêcher, si je regardais les moulures,
+les ornements des grandes armoires où l'on enferme les habits
+sacerdotaux, une morsure au cœur m'avertissait d'une évocation
+sacrilège. Je revoyais les grandes armoires de chêne du château de
+Chavanges; je tournais la tête au bruit lent d'une porte qu'on ouvrait
+doucement; je croyais voir passer, légère et imposante cependant dans sa
+grâce, cette belle jeune fille si pure et si hardie, si fière, qui
+traversait la grande salle, en l'effleurant à peine, qui dans les
+premiers temps me saluait d'un mouvement de tête, pour me dire:--Ne vous
+dérangez pas, travaillez!--et qui, plus tard, s'arrêtait, causait, en
+voulant visiblement me déranger de mon travail.
+
+La porte qui ajoutait une évocation à celle des armoires de la
+sacristie, communiquait avec l'église; la robe blanche qui entrait était
+un surplis; la robe sombre était celle d'un prêtre qui m'avertissait de
+monter en chaire, et, le cœur dévoré par cette vision, j'allais parler
+de l'amour de Dieu, de l'amour du prochain, selon l'Évangile, à ces âmes
+dévotes, auxquelles j'aurais révélé avec plus d'éloquence le véritable
+amour humain, que je portais tout entier, pur et débordant en moi...
+
+A la fin de notre séjour au château, je n'étais pas plus avancé que lors
+de ma rencontre avec Reine, à la vente de charité; sinon que cet amour
+subit s'était enraciné en moi par toutes mes fibres, et que je n'aurais
+pu y renoncer, mais qu'il ne m'avait communiqué aucune révélation
+certaine sur le caractère de la jeune fille, et que, si je sentais bien
+que j'étais pour quelque chose dans ses variations d'humeur, j'ignorais
+si elle m'aimait, si elle était près de m'aimer, si elle pouvait
+m'aimer, si je n'étais pas seulement pour elle un être original, curieux
+à observer, une couleur tranchée dans l'harmonie banale des êtres qui
+l'entouraient, mais, avant tout, un importun qui la gênait, qui
+l'ennuyait.
+
+Il était impossible que, dans cette situation, n'ayant pas de confident,
+me défendant contre la curiosité de Gaston, je ne me prisse pas
+moi-même, pour ainsi dire, pour unique dépositaire de mon secret.
+
+Si jamais la poésie fut le duo mystérieux de l'âme qui s'interroge et
+qui se répond, ce fut bien dans les vers qui me sollicitaient par
+fragments, par bribes d'hémistiches, et qui, un jour, m'obligèrent à les
+écrire, à les corriger, à les revoir, à me les réciter.
+
+C'était deux jours avant notre départ. Il pleuvait à torrents. On
+n'avait organisé ni chasse, ni promenade. Le château bruissait
+intérieurement de voix, de rires, de tapotements de piano, de chocs de
+billes sur le tapis du billard.
+
+J'avais pu, après le déjeuner, quitter la compagnie joyeuse et enfermée
+qui n'avait pas besoin de moi, monter à la chère bibliothèque, m'y
+installer, prendre un livre, essayer de lire, et, au bout d'un quart
+d'heure, distrait de ma lecture par la pensée qui ne me laissait pas me
+distraire, attirer du papier, des plumes, et griffonner des vers.
+
+J'entendais par instants, au loin, au-dessous de moi, dans un silence
+relatif qui s'établissait au salon, Reine, chantant ou jouant, puis des
+applaudissements. Je prenais une sorte de plaisir cruel à humer, à
+travers les murs, cette vie qui coulait en moi comme une sève nouvelle
+dont mon être s'enivrait et s'exaltait.
+
+Je me défendais de descendre. J'aurais été, ce jour-là, plus maladroit
+que d'habitude, plus ridicule, plus triste dans cette gaieté, triste
+comme le temps dont on se moquait. Il pleuvait dans mon cœur, comme dans
+le ciel. J'avais de grosses larmes aux yeux et je les laissais tomber
+sur le papier. Je n'aurais pu les retenir devant elle; peut-être bien
+qu'elle eût ri, pour amuser ses hôtes.
+
+Ah! si j'écrivais pour le public, comme j'aurais plaisir à retracer
+cette phase délicieuse d'un amour ardent et innocent, ce bonheur des
+larmes, qui est la rosée des illusions printanières et qui garde le
+secret du rajeunissement, quand plus tard, homme vieilli, on se sent
+suffoquer.
+
+Mais, encore une fois, je ne fais pas un livre.
+
+Peu à peu, le travail auquel je me livrais, cette gymnastique de la
+versification qui n'éteint pas l'enthousiasme, qui le rythme dans
+l'esprit, en même temps qu'il le rythme prosodiquement, m'avait absorbé.
+Je percevais encore un bourdonnement vague; je ne l'écoutais plus.
+
+Il y avait bien deux heures que j'étais là, la tête soutenue par une
+main et penchée sur le papier. Je n'entendis pas ouvrir la porte; je
+n'entendis pas quelqu'un s'avancer. Tout à coup, une voix qui me fit
+tressaillir, me dit:
+
+--Aurez-vous bientôt fini d'écrire?
+
+Je levai la tête, et instinctivement, comme lorsque j'étais écolier et
+que j'avais peur de laisser surprendre mes manuscrits, je croisai mes
+mains sur mon papier.
+
+Reine se mit à rire:
+
+--Oh! n'ayez pas peur! je ne veux pas lire vos lettres!
+
+Elle rayonnait de gentillesse, de malice, de bonté, et tout en disant
+qu'elle ne voulait pas lire, elle se tenait légèrement penchée sur la
+table, pour s'y accouder.
+
+Je la vois... je me souviens de la couleur, des plis de sa robe qui se
+creusait sur la poitrine dans ce mouvement en avant.
+
+La table était large; sans cela, j'aurais eu le souffle de sa bouche sur
+la mienne, le rayon de ses yeux dans les miens. Mais il s'exhalait de
+cette jolie tête lumineuse, tout ensemble un arôme et une clarté qui
+m'enivraient. J'écartai doucement les mains et laissai voir les lignes
+inégales que j'avais écrites.
+
+--Ce n'est pas une lettre! répondis-je avec un sourire suppliant,
+subitement décidé à tout dire.
+
+Je souriais; mais elle devait voir que j'avais pleuré.
+
+Elle le vit, en effet, mais, chose singulière, cette sincérité la fâcha,
+au lieu de l'attendrir. Elle se redressa un peu, se renversa en arrière;
+son corsage se tendit et la tentation de sa beauté se faisait plus
+réelle, en même temps que sa figure prenait un air plus sérieux.
+
+--Ah! c'est vrai! murmura-t-elle, vous faites des vers!
+
+Je ne répliquai pas. J'avançai doucement les feuilles griffonnées. Mais
+Reine se reculait, avec un dédain visible. Elle était debout. La
+compassion se mêla sur sa bouche à l'ironie qui la plissait.
+
+--Vous avez donc du chagrin?
+
+--Non.
+
+--Si je vous demandais de nous lire vos vers?
+
+Je m'effrayai:
+
+--A tout le monde?
+
+Elle rougit légèrement:
+
+--Sans doute... dans le salon.
+
+--C'est que je ne les ai pas faits pour qu'ils fussent lus devant tout
+le monde.
+
+--Ah! pour vous seul alors?
+
+Je sentis que ma bouche blêmissait et tremblait.
+
+--Vous les destiniez à quelqu'un? ajouta Reine de Chavanges.
+
+--Oui.
+
+Il y eut un silence de quelques secondes, silence terrible. Je devais
+être bien pâle; tout mon être frémissait. Mon regard était suspendu à
+celui de Reine. Je voyais le sien s'allonger, s'approcher, se lier au
+mien. Nous allions lire l'un dans l'autre. L'amour descendait entre
+nous, comme Dieu descend dans la communion. Cette gravité, que Reine
+avait reprise, vibrait, pour ainsi dire, comme une nuée légère traversée
+par l'aiguillon du soleil. Elle étendit la main vers le manuscrit.
+
+--C'est pour moi? me dit-elle, avec une grâce simple et fière.
+
+Je balbutiai oui, et me levant à mon tour, je lui tendis mes vers.
+
+Elle hésita, baissa la tête, la releva.
+
+Que vit-elle en moi qui éteignit son beau sourire, qui dissipa la nuée
+lumineuse, qui rendit son visage froid, presque dur? Pouvait-elle se
+méprendre?
+
+--Je ne me connais pas en vers, reprit-elle d'un autre accent.
+
+Je voulais croire qu'elle disait cela par modestie. Les feuilles
+remuaient dans ma main. Son visage devint de marbre.
+
+--Je n'aime que la prose, ajouta-t-elle. Vous voilà prévenu. Ne perdez
+plus votre temps!
+
+Pourquoi cette dureté subite, cette méchanceté?
+
+Elle eut comme la conscience de cette cruauté inouïe; elle voulut
+l'adoucir.
+
+--Excusez-moi, monsieur d'Altenbourg. Je ne croyais pas vous surprendre,
+vous déranger dans un moment d'inspiration. Sans cela, je ne serais pas
+entrée. Continuez.
+
+Elle salua de la tête, s'éloigna. Elle allait sortir par la porte qui
+donnait sur l'escalier et par laquelle elle était entrée. Elle n'était
+donc pas montée, pour aller dans sa chambre.
+
+Craignit-elle que je fisse la remarque qu'elle était venue pour moi?
+Elle se retourna légèrement, mais soudainement, elle me dit:
+
+--Ces messieurs: proposaient de jouer ce soir une charade. Je venais
+vous demander de nous faire un petit scénario. Si j'avais su!...
+Voulez-vous venir en causer?... C'est mauvais de rester seul. Vous avez
+l'air de nous bouder.
+
+Elle sortit. La lumière qui emplissait la bibliothèque disparut avec
+elle.
+
+Je retombai dans le grand fauteuil de cuir que j'avais pris, rompu par
+une immense lassitude. Quelle créature compliquée, trop naïve ou trop
+corrompue pour moi, était-elle donc? Je faisais appel à mon courage, à
+ma psychologie, à mon amour? Lui seul me répondait et me forçait à
+l'aimer toujours, davantage encore, pour cette bizarrerie, pour cette
+énigme.
+
+Je ramassai mes vers, et, sans hésiter, je les déchirai en petits
+morceaux; puis comme j'étais embarrassé de ces débris que je ne pouvais
+laisser sur la table ou sur le parquet, je les jetai dans la grande
+cheminée vide, où rien n'était disposé pour faire du feu. Je les fis
+flamber avec une allumette de fumeur, et je les regardai brûler, en
+pensant assez singulièrement, par une vanité de poète qui essayait de
+panser mes déchirures d'amoureux:
+
+--Cela fera un peu de cendre qui s'éparpillera au moindre souffle dans
+la salle. Peut-être, en passant, verra-t-elle que je les ai brûlés, et
+aura-t-elle des remords!
+
+Je n'eus pas besoin de compter longtemps sur ce hasard.
+
+Le soir même, en sortant de table, pouvant me parier sans être entendue,
+dans un brouhaha universel, elle me dit, en se penchant à mon oreille:
+
+--J'ai voulu tantôt ménager votre amour-propre de calligraphe. Votre
+manuscrit me paraissait bien mal écrit. Je veux lire vos vers; vous me
+les copierez.
+
+--Je les ai brûlés.
+
+--Ils n'étaient pas bons?
+
+--Ils étaient inutiles.
+
+--Qu'en savez-vous?... Mais, vous vous les rappelez!
+
+--Non.
+
+--Alors vous m'en referez d'autres?
+
+Je m'inclinai, sans acquiescer à cette exigence capricieuse.
+
+--Vous ne voulez pas?
+
+--Quand j'écrirai pour vous, mademoiselle, ce sera en prose!
+
+La réponse qui prétendait à la finesse, à la dignité, était peut-être
+gauche, maladroite. Reine eut un faible sourire.
+
+--Après tout, reprit-elle, vous avez raison. La poésie est un mensonge.
+Les gens qui veulent dire nettement leur pensée, la disent en prose.
+
+Elle eut comme une rêverie rapide qui passa sur son beau front, et avec
+sentiment:
+
+--Cependant, s'il y avait en vous l'étoffe d'un grand poète, je ne me
+moquerais plus... mais je vous plaindrais.
+
+Elle s'était éloignée; elle revint à moi, en me tendant la main:
+
+--Sans rancune, n'est-ce pas?
+
+Je pris sa main, je la serrai doucement. C'était la première fois
+qu'elle me faisait l'honneur de cette familiarité de camarade.
+
+Si j'avais pu lui en vouloir, j'aurais été désarmé par cette étreinte
+amicale, et puis, je sentis à sa main une moiteur chaude qui me parut la
+révélation d'une petite fièvre dissimulée.
+
+Je n'avais pas besoin de lui jurer que je ne garderais aucune rancune.
+Elle le savait bien, et n'attendit pas de réponse.
+
+Deux ou trois fois dans la soirée, nos yeux se rencontrèrent: les siens
+étaient calmes, confiants. Je m'efforçais de ne laisser venir dans les
+miens aucune lueur de présomption, de contentement, d'indulgence.
+
+Quand il fut l'heure de se retirer, Gaston, le seul avant moi qui eût le
+privilège de serrer la main de mademoiselle de Chavanges, lui dit son
+_bonsoir_ habituel accentué par un secouement du poignet, à l'anglaise,
+qui ne me rendait pas jaloux.
+
+En la saluant, j'essayai de constater, de confirmer le droit d'ami
+qu'elle m'avait donné; mais ses bras s'étaient croisés autour de sa
+taille, et, de la tête seulement, elle me donna un bonsoir quasi
+fraternel.
+
+Je passai la nuit entière à remuer en moi ces menus incidents de la
+journée. Au matin, j'étais bien las, et tout aussi incertain que la
+veille.
+
+Les deux journées que nous passâmes encore au château, n'eurent aucun
+épisode saillant. Reine parut me traiter comme tous ses hôtes; elle
+était forcée d'être aimable envers tout le monde; c'était un devoir dont
+sa grand'mère l'avait chargée. La seule marque de sympathie particulière
+que je m'attribuai, fut le sens que j'attachai à son adieu.
+
+--Nous repartirons pour Paris plus tôt que l'année dernière, me
+dit-elle. A bientôt!
+
+Elle ne dit cela qu'à moi, et j'emportai ces simples paroles comme un
+aveu.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Reine avait pour demoiselle de compagnie une Anglaise, miss Sharp, jolie
+et d'une tenue parfaite.
+
+Pendant mon premier séjour au château de Chavanges, j'eus peu
+d'occasions de lui parler. Elle voilait son charme d'une modestie fière.
+Passant au milieu de cette société évaporée, comme une sorte de rayon
+lunaire qui viendrait couper un rayon de soleil, silencieuse dans les
+conversations bruyantes, paraissant causer avec facilité, quand elle se
+trouvait en tiers avec la marquise et Reine; lisant beaucoup,
+travaillant à des petits ouvrages d'aiguille, gardant une humeur égale
+qui ne dilatait jamais le demi-sourire blotti sur sa bouche, qui ne
+mettait jamais un rayon joyeux dans ses prunelles grises, toujours à
+demi-voilées; servant avec une grâce un peu froide le café, le thé ou
+les rafraîchissements, le soir, sur le perron du château; se mettant au
+piano, quand on lui demandait d'accompagner un chanteur; se retirant la
+première du salon; ne sourcillant pas aux plaisanteries parfois un peu
+vives qu'elle était forcée d'entendre, que Reine n'écoutait jamais, que
+la marquise provoquait, elle était une ombre douce à l'éclat de
+mademoiselle de Chavanges. On la saluait poliment; quelques-uns lui
+donnaient la main; Gaston s'amusait à lui dire bonsoir en anglais; mais
+personne n'eût songé à lui manquer de respect.
+
+Je fus étonné, à Paris, d'apprendre qu'elle n'avait que vingt-trois ans.
+Sa douceur grave la vieillissait.
+
+Deux ou trois fois, je m'étais rencontré avec elle, dans la bibliothèque
+du château. Elle venait y chercher des livres d'histoire, assez rares,
+des mémoires. Un jour, elle, était attablée et commençait une
+traduction. Un autre jour, elle m'avait consulté sur un roman à lire, ne
+me disant pas, mais me faisant sentir combien elle se méfiait de la
+liberté que les romanciers français, surtout les romanciers féminins,
+prenaient dans leurs analyses, dans leurs tableaux des passions.
+
+Elle n'affectait aucune façon de prude; mais elle était décente
+naturellement. La faible rougeur qui passait sur ses joues rondes et
+blanches, suffisait pour dénoncer le déplaisir qu'on lui causait.
+
+Reine était excellente avec elle, sans que la sympathie s'affirmât par
+des démonstrations trop vives. J'ai pensé souvent que mademoiselle de
+Chavanges était surtout ravie d'avoir dans cette demoiselle de
+compagnie, une sorte d'écran qu'elle attirait à elle, quand elle avait
+besoin d'interposer de la pudeur entre elle et les hôtes de sa
+grand'mère.
+
+Elle s'en servait aussi pour calmer la bonne maman, quand celle-ci
+s'évaporait au feu de ses souvenirs.
+
+A Paris, dès ma première visite à madame de Chavanges, je résolus de
+prendre miss Sharp pour confidente.
+
+La marquise était souffrante, alitée; Reine gardait sa grand'mère. Ce
+fut l'Anglaise qui me reçut.
+
+Elle fut bien obligée de causer, pendant le quart d'heure que je passai
+avec elle, et tout de suite elle entama l'éloge de sa jeune maîtresse.
+
+Elle le fit simplement, sans flatterie, sans cette ironie doucereuse qui
+trahit la révolte des subalternes. Elle me vanta, par-dessus tout, la
+loyauté (c'était un des mots qu'elle affectionnait), la sûreté de
+caractère de mademoiselle de Chavanges, et insensiblement, elle en vint
+à me dire que son rêve était de voir sa chère élève bientôt mariée à un
+homme de grande famille, de grande éducation, digne de sa grande
+intelligence et de son grand cœur. La marquise n'avait plus guère
+d'années à vivre, si même on pouvait parler d'années; le moindre rhume
+faisait penser au deuil. Que deviendrait mademoiselle Reine tout à coup
+seule? Quel tuteur lui donnerait-on? Quelle tutelle vaudrait pour elle
+l'amour d'un mari?
+
+Je souriais en écoutant. Je m'entendais parler sans que j'eusse rien
+dit. Miss Sharp me regardait franchement de ses yeux d'un gris bleu et
+je me sentais fouillé par ce regard. Ce mari souhaité, c'était moi. Elle
+me le faisait entendre, et, comme si son regard n'eût pas été assez
+explicite, elle en arriva à prononcer le nom de Gaston de Thorvilliers
+pour me déclarer, avec une sorte d'énergie, qu'il ne serait pas du tout
+le mari convenable pour mademoiselle de Chavanges.
+
+Sans aucun doute, c'était un charmant garçon. Miss Sharp prononçait
+_charmant_, en écrasant le mot entre ses lèvres qui s'amincissaient, et
+pour laisser voir qu'elle faisait une concession à l'opinion publique,
+sans s'y soumettre. Mais elle ajoutait que le caractère de ce _charmant_
+M. de Thorvilliers ne pouvait s'allier au caractère sérieux de
+mademoiselle Reine.
+
+Elle ouvrait la bouche pour dire Reine, sans cependant desserrer tout à
+fait les dents, et ce mot vibrait comme un titre royal.
+
+Reine était certainement une enfant gâtée. Elle affectait la gâterie,
+pour gâter à son tour sa grand'mère. Mais quand la marquise ne serait
+plus là; quand un mari remplacerait l'influence de la vieille dame, on
+verrait comment mademoiselle de Chavanges se transformerait, et quelle
+véritable grande dame, jalouse de _respectability_, se dégagerait de
+cette jeune fille méconnue par les convives ordinaires de la marquise,
+inconnue de ceux qui étaient dignes de la connaître.
+
+Miss Sharp citait des noms de duchesses d'Angleterre qu'elle comparait à
+Reine, pour donner tout l'avantage à celle-ci.
+
+Ces confidences allaient, si étrangement, si directement, au-devant de
+mes rêves, que je me défendis mal de comprendre, et que je perdis mon
+sang-froid. Pourtant, cette première fois, je ne formulai aucun aveu,
+probablement inutile. Par un mystère étrange, il me semblait que si je
+me reconnaissais dans ce mari souhaité, j'offenserais l'admirable
+candeur de cette Anglaise.
+
+Je me bornai à de vagues formules de félicitations, pour l'amitié
+intelligente de miss Sharp à l'égard de mademoiselle de Chavanges, et de
+remerciements pour l'aimable confiance dont j'étais honoré.
+
+Vit-elle mon embarras? Elle n'en abusa pas, et, quand ma visite lui
+parut avoir assez duré, elle se leva sans affectation.
+
+Miss Sharp était de bonne famille. Son père, baronnet et colonel, avait
+fort malheureusement spéculé; si bien que, sous le faux semblant de
+perfectionner son instruction française, miss Sharp avait accepté la
+position qui lui avait été offerte par mademoiselle de Chavanges. Rien
+ne sentait en elle la domesticité, ni même l'humilité d'une compagne
+salariée. Elle avait si peu de prétentions, et se tenait si bien à sa
+place, que sa place était partout.
+
+--A quoi tient la destinée! pensais-je en la quittant. Si je n'aimais
+Reine de Chavanges qui élève mon ambition, j'aurais de la joie à aimer
+cette noble jeune fille, et à lui rendre son rang dans le monde.
+
+Suggestion de l'orgueil! Frivolité d'un amour débordant qui veut faire
+profiter les autres de son ivresse! Je voulais associer ma
+reconnaissance envers miss Sharp à mon amour absolu.
+
+L'indisposition de la marquise, ce délabrement qui finit par avertir les
+plus obstinés, empêcha les réceptions régulières, et Reine ne pouvant
+recevoir seule, on ne reçut pas pendant tout cet hiver.
+
+Je n'avais d'autre aliment à ma patience que mes rencontres avec miss
+Sharp. J'avais le droit de l'interroger sur la santé de la marquise.
+Elle me donnait bien vite des nouvelles, et puis nous causions de Reine.
+
+A la seconde visite, je m'étais livré. Pour la première fois de ma vie,
+je me racontais, et c'était un bonheur d'allègement qui me rappelait les
+délices du confessionnal, fort négligées depuis quelques années.
+
+L'Anglaise, discrète, pudique, sentimentale, accueillit avec bonté cette
+confidence d'un amour sublime. Elle était fière de l'avoir deviné.
+
+--Tout de suite, me dit-elle avec animation, dès le premier coup d'œil,
+j'avais bien vu, Roméo, que vous aviez donné votre âme à Juliette! Mais
+rassurez-vous, il n'y a pas de Montagu, ni de Capulet pour vous empêcher
+de lui donner votre nom.
+
+Je n'osais parler des autres prétendants, ni, surtout, de Gaston de
+Thorvilliers. Je craignais d'outrager, tout à la fois l'amour et
+l'amitié, en paraissant douter de la toute-puissance de mon amour, en
+paraissant suspecter l'amitié.
+
+Mais miss Sharp comprenait ma réserve et la bravait. Elle entamait
+toujours, avec une vivacité presque haineuse, le chapitre de Gaston. Si
+j'avais pu me méfier d'elle, je me serais demandé pourquoi elle me
+donnait tant de raisons de haïr mon ami, et pourquoi, en se vantant de
+le déprécier à tout propos dans l'esprit de mademoiselle de Chavanges,
+elle courait le risque de pousser la jeune fille, fière et indépendante,
+à le défendre par générosité, à l'aimer plus qu'un camarade d'enfance.
+
+Je jugeais que ce zèle pour moi était excessif; mais quelle méfiance
+aurais-je eue? Miss Sharp connaissait mieux que moi le caractère de
+Reine. Mon amour avec sa mélancolie m'emplissait l'âme de bonté. Je
+trouvais tout aimable. C'était avec une passion d'amitié que je serrais
+les mains de miss Sharp. Elle me faisait entendre, sans se départir de
+sa modestie britannique, qu'elle parlait souvent de moi avec Reine. Bien
+qu'elle ne me donnât aucune affirmation positive, elle était convaincue
+que mademoiselle de Chavanges m'aimerait bientôt, comme je méritais
+d'être aimé. Reine était aussi sentimentale que moi!
+
+Je souris, la première fois qu'elle me dit cela. Il me fallut expliquer
+mon sourire. Je racontai la petite scène de la bibliothèque.
+
+Miss Sharp réfléchit, hocha la tête.
+
+--C'est de la coquetterie de sa part; elle se vengeait, ce jour-là, sur
+vous, des leçons que je lui donne Vous verrez qu'elle vous demandera de
+lui faire des vers!
+
+--Elle me l'a demandé.
+
+--Quand je vous dis!
+
+--Mais par politesse, pour guérir la blessure faite au poète.
+
+Miss Sharp eut un doux mouvement des paupières qui ressemblait à un
+battement d'ailes, et, mettant ses deux mains sur les miennes, elle
+reprit en souriant:
+
+--Aimez! Ne vous occupez que de cela! L'heure de la poésie viendra pour
+elle, j'en réponds, j'en suis sûre, si elle n'est pas venue.
+
+La prédiction de l'Anglaise parut se réaliser.
+
+Un incident nouveau qui marqua cette seconde période de mon amour et qui
+fut symétriquement la contre-partie de l'épisode de la bibliothèque, me
+fit penser du moins que miss Sharp travaillait réellement à incliner
+l'âme de mademoiselle de Chavanges vers les choses de sentiment.
+
+Pendant un de ces courtes visites que je faisais, pour ainsi dire,
+debout, près de la porte du salon, Reine entra un jour.
+
+Je l'avais vue plusieurs fois passer en landau, dans les Champs-Élysées,
+quand elle faisait une promenade hygiénique avec miss Sharp, pour se
+délasser de la fatigue de veiller sa grand'mère. L'excellente miss Sharp
+m'avait prévenu des jours, des heures, où j'avais la chance de
+l'entrevoir.
+
+Elle m'avait paru triste et pâle. Une fois son regard, qui flottait en
+dehors de la voiture, s'accrocha au mien. Elle eut un tressaillement et
+un sourire, et comme je la saluais, elle me salua de la tête avec une
+gravité tendre. Il me sembla qu'elle voulait me dire:
+
+--Je pensais à vous! Pourquoi n'ai-je pas le droit de faire arrêter la
+voiture, de causer, de vous faire monter? Quelle solitude que la mienne,
+et quand je serai en deuil, ce sera pis encore!
+
+J'avais vu tout cela dans son salut, dans son sourire.
+
+Un jour donc elle entra. Miss Sharp, évidemment, avait obtenu cette
+apparition.
+
+Je prenais congé de l'Anglaise. Mademoiselle de Chavanges me barra le
+passage, en ouvrant la porte et délibérément, sans me dire bonjour,
+d'une voix brève, pressée, saccadée:
+
+--Merci, monsieur d'Altenbourg, je savais que vous étiez là...
+Grand'maman le sait aussi. Je vous apporte ses remerciements avec les
+miens. Elle est bien touchée de vos visites. Je crois qu'elle pourra
+sortir dans quelques jours; mais cela ne servira pas à nos amitiés de
+Paris. Nous partirons aussitôt pour l'Italie. Elle veut aller passer
+l'hiver à Rome; le médecin approuve beaucoup ce voyage. Si le voyage la
+guérit, je serai contente de voir Rome; mais je n'ai guère envie de
+voyager pourtant; il me semble que je suis lasse d'un tas de voyages, et
+que j'ai besoin de me reposer.
+
+Elle tourna à demi un fauteuil qui était à côté d'elle, pour s'y
+asseoir; mais elle eut probablement honte de cette faiblesse. Elle se
+contenta de poser son coude sur le dossier et changeant d'idée, avec la
+même façon de parler:
+
+--Comment va Gaston? Est-ce que c'est lui qui apporte tous les jours la
+carte qu'on nous remet de sa part?
+
+--Sans doute! répondit vivement l'Anglaise, sans me laisser le temps de
+répondre, et en baissant les yeux comme devant une évocation
+désagréable.
+
+--Il doit bien vous ennuyer, miss Sharp, car vous ne l'aimez guère.
+
+--Oh! oh! dit l'Anglaise scandalisée.
+
+Reine était revenue à son prochain voyage:
+
+--Nous passerons le reste de l'hiver, le printemps, peut-être l'été, en
+Italie. Quand reviendrai-je?
+
+Avec une ingénuité qui débordait sa piété filiale, elle ne disait plus
+_nous_, en pensant au retour. Son instinct violent de franchise, qu'elle
+pouvait combattre dans certains cas et réduire à une certaine réserve,
+mais non soumettre, lui suggérait que pour être libre de revenir, il
+fallait peut-être qu'elle fût tout à fait orpheline.
+
+Sa voix était devenue lente, en proférant ces dernières paroles. Elle
+eut un soupir, et, avec une tendresse qui ne m'était jamais apparue,
+joignant ses deux jolies mains sur le dossier du fauteuil, dans une
+sorte de geste de prière, elle murmura:
+
+--Oh! ma chère grand'maman! quand je l'embrasse, j'espère toujours lui
+insuffler la vie ou lui prendre un peu de sa vieillesse!
+
+Ses yeux bleus se voilèrent et restèrent quelques minutes baissés pour
+cacher une larme, puis, les relevant et les ranimant:
+
+--Monsieur d'Altenbourg, vous qui êtes poète, vous devriez mettre en
+vers le rêve que j'ai fait.
+
+Je la regardai avec un frisson. Cette capricieuse allait-elle se moquer
+de moi, reprendre l'avantage compromis par son accès de sensibilité? Ou
+bien, cette indulgence pour la poésie que miss Sharp m'avait annoncée
+était-elle venue déjà, si vite?
+
+--Oui, continua-t-elle, j'ai rêvé, absolument comme dans une tragédie.
+Nous étions au bord de la mer, grand'maman et moi, sur un petit rocher,
+à regarder voler des mouettes... Tout à coup, la marée nous gagna, nous
+enveloppa. Grand'maman ne dit rien, ne poussa pas un cri, se détacha de
+moi, ne tomba pas dans la mer, mais s'éloigna, grandit, devint
+transparente, se dispersa comme un flocon de nuage, en se mêlant aux
+autres. Moi, je voulais la retenir, m'élancer... Je glissai. J'allais
+tomber, me noyer, quand j'étendis la main et la posai sur une main
+robuste... Et voilà tout, je m'éveillai.
+
+--Oh! joli! joli! dit l'Anglaise avec une extase encourageante.
+
+--Ce serait peut-être joli en vers... J'ai songé à vous dire cela,
+monsieur Louis... Voulez-vous en faire un petit poème? Quant à moi je
+n'ai pas été contente de ce rêve. Il m'a semblé que je tournais à
+l'héroïne de tragédie. Tâchez de me raccommoder tout à fait avec la
+poésie et un peu avec les rêves.
+
+--Quelle était cette main qui vous a soutenue? insinua miss Sharp avec
+une bonne volonté que son regard de côté soulignait.
+
+--Ah! voilà le mystère! Je ne sais pas. C'était peut-être la main d'un
+douanier, d'un baigneur!
+
+Elle eut un sourire de moquerie qui ne me blessa pas, et, comme si elle
+eût craint de paraître coquette, voulant réparer les torts qu'elle
+s'attribuait, depuis mes fameux vers déchirés, elle se hâta d'ajouter:
+
+--Je vous étonne, n'est-ce pas? Miss Sharp vous a-t-elle raconté que
+nous faisions une grande consommation de poètes, depuis quelque temps.
+Je lui lis Victor Hugo, Lamartine! Elle me traduit lord Byron. A
+Chavanges, mon éducation sera complète. En tous cas, j'en saurai assez
+pour ne plus faire de peine à des poètes et à des amis.
+
+Elle riait toujours. Mais je voyais luire une gravité de femme dans ce
+rire de jeune fille.
+
+C'était la première fois que l'âme de Reine voletait si près de sa
+bouche; ce fut la première fois qu'elle m'apparut ainsi, bonne dans sa
+malice, pure dans ses audaces, naïve dans sa rouerie!
+
+Elle avait une robe de soie grise, toute simple, qui moulait étroitement
+son corps. Aucun bijou, ni au cou, ni au doigt, ni aux oreilles, ne
+troublait par un étincellement cette harmonie douce.
+
+Pourquoi, à ce moment, n'ai-je pas trouvé la formule d'un aveu, d'une
+prière, d'une adoration qui nous eût sauvés, elle, moi!... Elle m'eût
+aimé; elle m'aimait, et je ne l'aurais pas maudite plus tard! Le bonheur
+était là, loyal, religieux, naturel. Je n'avais qu'à étendre la main;
+elle eût laissé prendre la sienne; nous nous serions fiancés, et chacun
+eût gardé la foi promise.
+
+Fut-ce la présence de miss Sharp qui me gêna? Fut-ce la crainte
+d'offenser ses dix-huit ans, si ingénus dans leur hardiesse? Dois-je
+m'en prendre à ma stupeur, à mon respect?
+
+Je ne sus que dire; je balbutiai de vagues encouragements, à propos des
+grands poètes; je voulus plaisanter à propos de mes vers; je fus
+stupide. J'étais trop pur pour être habile. Elle était trop innocente,
+pour comprendre mon embarras et m'en savoir gré.
+
+Je surpris une lueur serpentante dans les yeux gris de miss Sharp, une
+menace de mépris. Les beaux yeux de Reine s'élargirent pour mesurer ma
+maladresse.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Je sortis de l'hôtel de Chavanges, confondu de ma timidité, et, dans la
+rue, je retrouvai soudainement ce que j'aurais dû dire, ce que j'aurais
+dû faire.
+
+Qui donc aurait pu m'enseigner la science de cette diplomatie
+nécessaire, imposée par la civilisation à la sincérité des cœurs de
+vingt ans? Il semble qu'on doive instituer un jour dans les écoles, des
+leçons pour enseigner à devenir fiancé, mari, éternellement amant, selon
+la loi, toujours faussée, toujours méconnue de la nature immortelle?...
+
+Je m'égare; je prie qu'on m'excuse. Mais quand je pense à cet effroyable
+malentendu qui fit le malheur de deux êtres, dignes alors de tout le
+bonheur que la terre peut donner, je ressens encore les mouvements d'une
+révolte, non contre Dieu qui m'a châtié, mais contre l'humanité, qui ne
+m'a pas dit son secret, à moi, homme dans toute la loyauté de ma nature
+humaine.
+
+La partie idyllique de mon amour n'a que ces épisodes qui ont préparé le
+drame. Je la vis, vendant des roses et je l'aimai. Elle me surprit
+griffonnant des vers et hésita à prendre au sérieux un amour sentimental
+qu'elle devinait. Puis, quand attristée de son isolement, inquiète de
+l'avenir, mue par une sorte de remords, elle me parla poésie et me
+tendit l'âme, j'hésitai à mon tour; je fus aveugle, impie, absurde et je
+me perdis, en la perdant...
+
+Cette année-là, je ne la revis plus. La marquise de Chavanges se
+rétablit assez pour entrer dans une sorte de convalescence indéfinie qui
+est le bercement lent du dernier sommeil. Elle partit avec sa
+petite-fille et l'Anglaise pour l'Italie. Elles se fixèrent à Rome,
+pendant l'hiver. J'eus indirectement de leurs nouvelles, sans avoir le
+droit d'écrire. Je fus tenté, plusieurs fois, de m'adresser à miss
+Sharp; je n'osai pas. Étais-je sûr de ce que j'écrirais, de l'effet que
+produirait ma lettre, si elle était communiquée à Reine.
+
+Je passai cet hiver dans une agitation douloureuse. J'allai beaucoup
+dans le monde, afin de le connaître bien, m'imaginant que j'avais besoin
+de m'y corrompre un peu, pour servir infailliblement la pureté de mon
+amour. Gaston voyagea. Je sus, à son retour, qu'il avait passé par Rome.
+Il me parla de l'installation de ces dames, dans un superbe palais, des
+hommages que la beauté de Reine s'attirait; mais la marquise avait la
+coquetterie patriote pour sa petite-fille; elle n'admettait aucun
+Italien parmi les prétendants.
+
+--Tu gardes tes chances! me dit-il en riant.
+
+Je ne lui avais fait aucune confidence; mais il savait à quoi s'en
+tenir.
+
+Je lui demandai des nouvelles de miss Sharp. Il parut étonné de la
+question.
+
+--Elle va bien. Ah ça! est-ce que tu voudrais faire la cour à cette
+blonde sentimentale?
+
+--Pourquoi pas? repartis-je d'un rire que je croyais léger, moqueur,
+cynique, et qui fit hausser les épaules à ce mauvais sujet expert, qu'on
+ne pouvait tromper.
+
+Au printemps, j'allai à Strasbourg, embrasser mon vieux maître, l'abbé
+Cabirand: je lui fis ma confidence complète.
+
+--Faites la demande à la grand'maman, dès qu'elle sera de retour, me
+dit-il sagement; et il ajouta: Voulez-vous que je m'en charge? je lui
+écrirai.
+
+Je le remerciai. Il n'eût plus manqué que la rhétorique de l'excellent
+homme pour tout gâter. Je voyais en imagination sa lettre, sa grosse
+écriture, avec des citations latines et une devise en tête de la page,
+tirée d'un psaume!
+
+Quand je revins à Paris, j'appris que ces dames l'avaient traversé, sans
+défaire leurs malles, et étaient reparties directement pour les
+Ardennes.
+
+Gaston m'annonça que nous serions invités au château avec son père; mais
+qu'il n'y aurait ni chasses, ni tapage, ni hôtes nombreux. La marquise
+se croyait guérie, mais gardait une faiblesse qui rendait impossible
+toute hospitalité bruyante.
+
+--Il y aura des séries, me dit mon ami. C'est une tournée de révision;
+la marquise l'a dit à mon père; elle compte bien cette fois qu'elle
+commandera le notaire, le curé et les violons pour l'automne. Prends
+garde à toi! Je t'avertis que si tu t'y prends mal, je m'en mêlerai.
+
+--Pour me conseiller?
+
+--Non, pour te supplanter. Après tout, Reine est une très belle
+personne.
+
+J'eus un tressaillement que j'attribuai à cet éloge brutal, et non à la
+jalousie.
+
+Avec quelle anxiété je comptai les jours, et dans quelles transes je fis
+le voyage!
+
+Nous arrivâmes, par une matinée radieuse. Gaston chantait tout haut dans
+la voiture; moi, au bruit de sa voix, comme au bruit d'une cascade, je
+rêvais, et je me jurais d'être brave, habile.
+
+Je ne fis plus de serment, quand je la vis, tant je fus stupéfait devant
+sa toute-puissante beauté.
+
+Elle était revenue d'Italie, non pas transformée, mais arrêtée, fixée
+dans sa forme définitive, tout à la fois idéale et réelle. La tête avait
+gardé de cette atmosphère chaude, où flottent les atomes de la beauté
+suprême, une coloration, une perfection de teint, un agrandissement du
+feu dans le regard, un adoucissement plus profond du sourire sur la
+bouche, et aussi une façon plus artistique, en restant naïve, d'être
+belle, que nous n'avions pu le rêver. Des bijoux achetés à Rome
+complétaient cette transfiguration de sa physionomie. Je la trouvais
+grandie. C'était peut-être seulement qu'elle marchait plus haut sur la
+terre.
+
+Elle nous accueillit avec autant de liberté qu'autrefois, mais avec une
+liberté plus mondaine, plus femme, moins jeune fille. Elle restait aussi
+chaste de maintien; mais elle était plus décolletée, et ses beaux bras
+faisaient cliqueter ses bracelets de corail ou de mosaïque qu'elle
+montrait fièrement, comme des souvenirs de voyage, en retroussant sa
+manche, en mettant son poignet blanc et ferme près des lèvres, sous les
+yeux.
+
+Maintenant que je suis vieux et que je vois clair dans ce passé, je me
+rends compte du sentiment d'effroi, autant que d'adoration, qui me
+saisit à l'aspect de cette jeune fille, si vivante et si corporellement
+belle.
+
+J'allais l'aimer, non plus seulement de cet amour mystique qui veut
+ruser avec la chair, mais de cet âpre amour, le vrai, celui qui confond
+tous les désirs et qui veut la possession complète.
+
+Je dus la regarder avec des yeux qu'elle ne m'avait jamais vus, car,
+pour la première fois, elle baissa les siens, et sa poitrine se souleva,
+comme alarmée d'être si brutalement regardée.
+
+Le père de Gaston était arrivé un jour avant nous. La marquise, si
+frivole qu'elle fût, avait sans doute posé la condition de cette visite
+pour nous admettre. Peut-être aussi, en faisant, par séries,
+l'inventaire des prétendants à la main de sa petite-fille, voulait-elle
+avoir à sa portée, dans le cas d'une décision, un partenaire pour
+conclure aussitôt le mariage. M. de Thorvilliers était mon tuteur, en
+même temps que le père de Gaston. Il pouvait être le répondant de l'un
+et de l'autre.
+
+Miss Sharp paraissait me garder rancune et ne plus vouloir de mon
+secret. Elle fut d'une politesse exacte, sans sourire, et je ne la
+rencontrai plus dans la bibliothèque.
+
+Il est vrai que je me souciais peu des livres; que je ne voulais plus
+trouver de prétextes pour m'isoler. J'avais la fierté de mon âge, de mon
+nom, et aussi, je puis l'avouer, de ma figure.
+
+Le soir de mon arrivée, pensant aux honnêtes intentions de mon maître,
+je me disais, devant mon miroir:
+
+--C'est moi qui la demanderai; c'est moi qui l'obtiendrai d'elle-même,
+moi, moi!
+
+Le lendemain de ce pacte orgueilleux avec mon pauvre courage, je me
+trouvai tremblant devant Reine de Chavanges, que je rencontrai de bon
+matin, dehors, quand je la croyais encore chez elle.
+
+Je n'avais pas dormi; j'étais tout en feu, et quand je la vis, venant de
+la partie du jardin située devant le balcon de la bibliothèque, où l'on
+cultivait toutes les variétés de roses, les mains chargées de fleurs,
+j'eus une angoisse subite qui faillit me rendre muet.
+
+Elle fut surprise de me voir, et rougit, comme je rougissais. Ce fut
+elle qui parla d'abord.
+
+--Par quel miracle êtes-vous descendu avant neuf heures?
+
+Elle riait. J'osai sourire.
+
+--Et vous, mademoiselle?
+
+--Moi, c'est mon habitude. Vous ne le savez pas?
+
+J'aurais pu répondre que je le savais; que c'était pour cela que j'étais
+venu dans le jardin. Mais je ne voulais pas mentir, quand j'étais
+tourmenté du désir d'être vrai.
+
+--Non, mademoiselle, je ne le savais pas.
+
+Elle fut contente de ma réponse. Mon mensonge l'eût blessée.
+
+--Vous me prenez donc pour une Parisienne? Je suis une campagnarde; mais
+vous?
+
+--Moi, je suis un paysan.
+
+--Oh! un paysan qui fait des vers!
+
+--Une campagnarde qui admire Victor Hugo et qui traduit Byron!
+
+--J'ai fini mes lectures et mes études.
+
+--Et moi, mademoiselle, j'ai suivi votre conseil: je ne fais plus que de
+la prose.
+
+Elle porta sa botte de roses à son visage pour les respirer et ne
+répliqua pas. Je m'enhardis, et, montrant les fleurs:
+
+--Est-ce que vous avez encore une vente de charité?
+
+--Non.
+
+--Tant pis.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je vous achèterais votre récolte.
+
+--Tout cela? Ce serait bien cher!
+
+Sa voix s'était légèrement voilée, et, se masquant avec les roses, elle
+fit quelques pas dans l'allée.
+
+Le sang me battait dans les tempes, avec force. Je marchais à côté
+d'elle. J'eus peur qu'elle ne rentrât bientôt, et, m'arrêtant, pour
+l'inviter à s'arrêter, du ton le plus léger, ou le moins fort que je pus
+prendre, je lui dis:
+
+--Si vous n'en vendez pas, en donnez-vous?
+
+Elle se démasqua, et, me regardant pendant une seconde, de ses yeux
+noirs, profonds et clairs.
+
+--A ceux qui sont mes amis? Oui, volontiers.
+
+--A ce titre, je puis prétendre...
+
+--Oh! s'écria-t-elle, avec un rire qui vibra sans amertume, ne prononcez
+pas ce vilain mot, _prétendre_! Je l'ai pris en horreur. Êtes-vous mon
+ami? Dites-le moi, simplement, sans prétention.
+
+J'essayai de mettre toute mon âme dans une réponse banale:
+
+--Oui, je le suis.
+
+--Eh bien, voilà une rose!
+
+--Merci.
+
+Nous fîmes encore quelques pas. Nous allions nous trouver hors du
+parterre, dans la place nue et sablée qui séparait le jardin de la
+maison. Elle s'arrêta, hésita, puis se retournant et rentrant dans
+l'allée:
+
+--Gaston n'est pas descendu avec vous?
+
+--Non.
+
+--Le paresseux! il dort encore; il ne s'éveille avec l'aurore que les
+jours de grande chasse. Mais, au fait, vous ne m'avez pas dit pourquoi
+vous êtes descendu de si grand matin?
+
+Le nom de Gaston m'avait rendu jaloux. Je devins intrépide.
+
+--Si je vous le dis, vous vous fâcherez peut-être!
+
+Reine me regarda, mais de côté, non plus directement. Ses sourcils se
+froncèrent, puis se détendirent. Elle prit cet air de dignité qui lui
+allait si bien dans ses hardiesses, qui la défendait mieux que toutes
+les réserves.
+
+--Que pourriez-vous me dire, monsieur d'Altenbourg, qui pût me fâcher?
+
+Cette fierté, tempérée par un sourire, au lieu de m'intimider, me
+rassura.
+
+--Si je vous disais, par exemple, que je n'ai pas eu de peine à
+m'éveiller, parce que je n'ai pas dormi, et que, sans espérer vous
+rencontrer, j'avais hâte de venir dans cette partie du jardin où vous
+venez si souvent!
+
+Je suffoquais; je m'arrêtai.
+
+Elle eut un sourire plus doux et sa voix se fondit dans son sourire.
+
+--Il n'y a rien là-dedans qui puisse me fâcher.
+
+--Et si je vous dis que je vous aime?
+
+Elle me frappa légèrement le bras, avec la botte de roses, pour
+m'interrompre et essayant de plaisanter:
+
+--Vous m'avez déjà dit que vous étiez mon ami.
+
+--Votre ami, oh! oui, je vous le jure; car je puis l'être, même malgré
+vous... mais, votre... mari?
+
+Elle eut un petit rire et un petit frissonnement:
+
+--Oh! cela! c'est plus sérieux!
+
+--Cela vous effraye?
+
+--Non.
+
+--Cela vous étonne?
+
+--Eh bien, non! Mais je m'imaginais que vous m'auriez dit cela
+autrement, moins vite, moins brusquement.
+
+--Vous voulez de la prose!
+
+Mon aveu lancé, je me sentais devenir brave. Elle avait baissé la tête.
+Je ne voyais pas sa figure; mais dans l'ombre projetée par son chapeau
+de jardin, je distinguais la rougeur qui envahissait son cou.
+
+Après un court silence qui me parut bien long, elle se redressa:
+
+--Après tout, vous avez raison de me parler ainsi, et vous auriez bien
+tort d'ajouter quoi que ce soit. J'accepte l'amitié, j'y compte, et je
+vous donne franchement la mienne. Je vous en avertis; elle a plus de
+prix que mes roses; car je n'ai pas eu jusqu'ici un ami. Tous ces jeunes
+gens qui défilent, qui demanderaient ma main à cause du million qu'on
+peut y mettre, ne voudraient pas de mon amitié, sans dot. Nous avons des
+raisons pour être amis. Cela suffit-il pour être mari et femme? Je vous
+scandalise, n'est-ce pas?
+
+Je n'étais pas scandalisé, j'étais inquiet.
+
+Elle continua:
+
+--Que voulez-vous? On m'a tant parlé du mariage que je suis tout à la
+fois blasée sur cette idée et mise en défiance pourtant. Depuis deux ou
+trois ans, à chaque coup de chapeau qu'on nous donne dans la rue, à
+chaque invitation qu'on m'adresse dans un bal, je me dis:--Ah! mon Dieu,
+en voilà encore un qui va demander ma main!--Je laisse bonne maman
+grossir le nombre des prétendants, espérant tout ensemble qu'il y en
+aura tant, que je ne pourrai choisir, et que dans cette quantité, j'en
+trouverai peut-être un.
+
+Reine affectait la gaieté; mais la tristesse se montrait. Je voyais
+distinctement toutes sortes d'idées voltiger comme des papillons autour
+d'elles, en faisant mouvoir leur reflet sur son visage. Pour la première
+fois, cette jeune fille qui disait ordinairement tout ce qu'elle
+voulait, était agitée de la volonté fière de dire ce qu'elle avait
+toujours réservé. Son instinct pudique, sa raison hâtivement mûrie, et
+aussi sa jeunesse qui s'épanouissait au soleil levant, la troublaient,
+l'agitaient, lui donnaient un embarras qu'elle savourait, tout en
+essayant de s'en affranchir.
+
+Elle marcha plus vite. L'allée du parterre aboutissait à un couvert de
+tilleuls. Nous allâmes jusque-là, et nous nous arrêtâmes devant l'ombre
+trop épaisse. Reine retira son chapeau, le laissa tomber sur un banc de
+pierre qui était adossé aux tilleuls, passa la main sur le bandeau de
+ses cheveux, et me regardant en face:
+
+--Je comprends que vous ne pouvez pas me demander autre chose que de
+devenir comtesse d'Altenbourg. Vous êtes obligé de me dire ce que tous
+ces messieurs me diraient s'ils n'avaient pas peur que je leur rie au
+nez; ce que Gaston me débite pour se moquer de moi. Oui, c'est dans
+l'ordre, et pourtant cela ne me rassure pas. Dans les romans, au
+théâtre, le mariage est un dénouement; dans la vie réelle, il est un
+commencement. Je redoute ce commencement, et j'aurais honte d'avoir
+dénoué mon petit roman sans l'avoir commencé... C'est bien hardi ce que
+je vous dis là. Mais j'ai été si mal élevée. Vous devez vous en douter.
+
+Elle eut un rire nerveux. Les roses la gênaient; elle les jeta sur le
+banc, à côté de son chapeau, et joignant les deux mains avec force:
+
+--Encore, si l'on ne m'avait jamais parlé que de mariage! Je
+l'accepterais comme un hasard qui ne doit pas effrayer une âme
+vaillante, et je me dirais que je suis résolue à être, quand même, une
+honnête femme, comme ma mère. Mais, si vous saviez! si vous saviez!
+Bonne maman ne retient pas tous ses souvenirs. Elle en laisse s'envoler
+qui sont de singuliers avertissements pour une jeune fille, et de
+singulières leçons pour une jeune femme. Elle a parfois des repentirs
+qui sont aussi profanes que ses gaietés; et puis miss Sharp, la
+sentimentale miss Sharp ne veut pas que je me marie, sans être bien sûre
+d'aimer mon mari, comme un héros; et puis, il y a les poètes dont on ne
+se méfie pas; et puis, il y a cela, tenez, ce soleil, ces roses, je ne
+sais quoi encore qui me conseille le bonheur, sans me le montrer, en me
+faisant redouter de l'accueillir trop vite, trop tôt... Puisque vous
+êtes mon ami, je ne me gêne pas avec vous; eh bien, la vérité, c'est que
+je souffre et que je sens que je ne dois pas souffrir. Qu'avez-vous à me
+dire pour me consoler et me rassurer?
+
+Elle était resplendissante et son beau visage était comme un ciel ouvert
+où l'on voyait combattre des dieux. Elle avait fait un grand effort pour
+me dire cela. Son front était rougi, ses yeux pétillaient d'un rire
+moqueur ou d'une larme.
+
+Moi, ébloui, enivré, j'aurais voulu la prendre entre mes bras et dans un
+baiser lui donner l'initiation au bonheur sacré qu'elle rêvait et que
+mon amour sacré lui eût gardé!
+
+J'étais sans doute très pâle, dans l'extase ardente qui accumulait le
+sang au cœur et qui m'étouffait.
+
+Elle m'observait et se trompa à cette pâleur.
+
+--Vous aussi, vous souffrez, me dit-elle avec une candeur d'enfant. Je
+vous fais de la peine. Ce n'est pourtant pas ma volonté; mais il faut
+bien que nous nous expliquions.
+
+Ce qu'il y avait d'innocence radieuse, en elle, autour d'elle, sur son
+front, dans ses yeux, me pénétra. Mon cœur battit avec moins de
+violence; je lui souris d'un sourire fraternel, me croyant bien fort,
+parce qu'elle était bien pure, malgré tout.
+
+Elle s'assit sur le banc, en repoussant les roses, et, me montrant une
+place à côté d'elle:
+
+--Causons raisonnablement; voulez-vous?
+
+--Ce n'est donc pas raisonnable, ce que nous avons dit?
+
+Elle reprit en secouant la tête:
+
+--Je suis toujours plus romanesque que je ne veux l'être; c'est un
+défaut qui me vient de bonne maman. Je voudrais avoir le sang-froid de
+miss Sharp... Je vous propose de ne plus parler de tout cela, au moins
+pendant huit jours; voulez-vous?
+
+--Je veux tout ce que vous voudrez.
+
+--C'est une réponse de prétendant.
+
+--C'est la soumission d'un cœur qui vous aime.
+
+Elle eut un battement des paupières, sur ses yeux noirs qui se
+rallumaient et qu'elle voulait éteindre.
+
+--Avec quelle facilité, vous autres hommes, vous prononcez certains
+mots! Eh bien, moi, monsieur mon ami, je vous estime beaucoup, mais je
+ne sais que vous répondre, pour ne pas forcer la vérité. Ne dites rien à
+bonne maman. N'allez pas me demander en mariage; je refuserais.
+Faisons-nous un secret à nous deux de cette promenade. Restez avec moi
+ce que vous étiez hier, bon, simple, confiant. Quand j'aurai pris mon
+parti, je vous le dirai loyalement. Est-ce convenu?
+
+Elle me tendit la main que je saisis, que je gardai et qu'elle n'essaya
+pas de retirer.
+
+--Si je vous renvoie, ajouta-t-elle, vous vous en irez sans me maudire?
+
+--En vous aimant toujours.
+
+--Ah! voilà que vous contrevenez déjà à la convention!
+
+Elle pencha la tête, qu'elle secoua pour me gronder. Elle était adorable
+de grâce.
+
+--Et si vous ne me renvoyez pas? lui demandai-je doucement.
+
+Elle rougit de nouveau, voulut rire; mais son rire était factice:
+
+--Si je ne vous renvoie pas, vous vous en irez par condescendance,
+parce que vous me gêneriez.
+
+Je me serrai un peu contre elle:
+
+--Pourquoi?
+
+Elle se tourna vers moi. Ses yeux parurent se troubler; elle me dit
+lentement, presque confuse de ce qu'elle avait entrepris de dire:
+
+--Parce que celui auquel je laisserais deviner que je l'aime ne recevra
+de moi, tout haut, cet aveu que le jour de notre mariage.
+
+--Ah! si je devinais jamais cet aveu! dis-je en portant sa main à mes
+lèvres et en la couvrant de baisers.
+
+Sa main frémit dans la mienne mais se détendit, et les doigts
+s'allongèrent sous la caresse. Reine était un peu pressée contre moi; je
+crus qu'elle s'appuyait; je l'enlaçai pour la soutenir. Le vertige du
+sacrilège m'affolait. Je penchai mon visage sur le sien qui se
+renversait. Ses yeux qui s'étaient fermés avec langueur, palpitèrent, se
+rouvrirent, flamboyèrent. Elle se redressa, se dégagea, et, debout, à
+deux pas, indignée contre elle autant que contre moi, elle me dit, les
+dents serrées:
+
+--Vous feriez bien de partir tout de suite.
+
+J'allais protester, m'excuser. Elle m'interrompit d'un geste énergique:
+
+--Non, non, pas un mot, je vous en conjure! C'est ma faute encore plus
+que la vôtre.
+
+--Comme je vous aime! m'écriai-je, sans calculer si ce cri d'amour
+n'était pas, dans ce moment même, un redoublement d'offense.
+
+Mais cette imprudence parut me donner la victoire.
+
+Elle s'approcha de moi, et plongeant ses yeux dans les miens:
+
+--Si je vous en disais autant, me laisseriez-vous? partiriez-vous?
+
+Je crus que j'allais tomber à ses pieds.
+
+--Vous m'aimez?
+
+Elle pencha la tête, se croisa les bras, se refroidit dans cette
+attitude pendant deux secondes, puis se redressant avec un soupir de
+lassitude, d'une voix étonnée, comme si elle venait de peser et de juger
+les paroles d'une autre:
+
+--Franchement, je ne sais pas... Tenons-nous en à la trêve conclue.
+
+Elle ramassa son chapeau de paille, ne le remit pas sur sa tête et
+s'avança dans le parterre.
+
+Moi, tout décontenancé par ces brusques variations, sans remords d'avoir
+contredit notre amitié fraternelle, que démentaient inconsciemment ses
+précautions pudiques, agité, malgré tout, d'un espoir immense, incertain
+de ce que je pouvais dire pour ne pas la blesser dans cet état de
+surexcitation nerveuse, je ramassai naïvement les roses.
+
+--Vous oubliez vos fleurs.
+
+--Je n'en veux plus! laissez-les là.
+
+Elle était redevenue la jeune fille despotique, hautaine, qui me
+désespérait si souvent; l'autre, qui avait rayonné et palpité d'une vie
+si vraie, si logique dans ses inconséquences, avait disparu.
+
+Je jetai sur le tas de roses qu'elle laissait à terre la rose qu'elle
+m'avait donnée et que j'avais mise à ma boutonnière.
+
+Elle se dirigeait vers le château, mais sans se hâter. Je me tins
+quelques instants en arrière, puis, l'ayant rejointe, je marchai à côté
+d'elle. La moitié de ce retour se fit en silence; pourtant, en arrivant
+à l'extrémité, du parterre de roses, elle me dit, tout à coup, d'une
+voix calme, limpide, presque gaie.
+
+--Avez-vous lu _Ruy-Blas_, monsieur d'Altenbourg?
+
+--Je l'ai vu jouer.
+
+Le drame de Victor Hugo avait été représenté au mois de novembre
+précédent, pendant que Reine et la marquise étaient à Rome, et j'avais
+assisté à la première représentation. La pièce imprimée était sur une
+table, dans le salon du château. C'était Gaston qui l'avait apportée.
+
+Comme mademoiselle de Chavanges s'était interrompue, je l'interrogeai à
+mon tour.
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--Parce que miss Sharp voulait me persuader de n'accepter pour mari que
+le soupirant assez agile pour escalader, comme Ruy-Blas, ce balcon,
+là-bas, qui donne accès à la bibliothèque, et accrocher sa
+correspondance à la fenêtre. Mais comme ce héros ne courrait ni le
+risque d'une hallebarde, ni le danger de broussailles en fer, j'ai dit à
+miss Sharp que le moyen n'aurait rien d'héroïque. Une échelle de
+jardinier suffirait; on monterait chez moi, comme à la cueillette des
+pommes... Pourquoi faire? Je ne suis _reine_ que par le prénom, pas même
+par le nom... On peut me parler, sans en mourir, me toucher même, sans
+en être foudroyé, et, à moins d'inspirer une passion à un valet de
+chambre...
+
+Elle partit d'un éclat de rire étourdi. Cette gaieté m'attristait comme
+une cruauté envers elle et envers moi.
+
+Elle poursuivit:
+
+--Bonne maman ne trouvait pas l'idée absurde. Seulement elle n'a pas lu
+_Ruy-Blas_. De son temps, quand on escaladait un balcon, la fenêtre
+s'ouvrait. C'était bien plus grave. Je ne suis pas Juliette; vous n'êtes
+pas Roméo; aucun Montagu et nul Capulet ne nous gênent. La sérénade,
+l'échelle sont inutiles. Si je changeais d'avis, je vous le dirais,
+monsieur, mon ami. Au revoir!
+
+Elle s'échappa, rentra au château. Moi j'errai encore dans le jardin,
+ravi d'avoir osé faire mon aveu, honteux de ce qui l'avait suivi,
+déconcerté du sang-froid de cette singulière fille, tour à tour si
+charmante et si effrontée.
+
+N'était-il pas extraordinaire qu'elle eût pensé, de même que miss Sharp,
+à Roméo et Juliette? L'Anglaise lui avait-elle parlé de moi, en citant
+Shakespeare?
+
+
+
+
+X
+
+
+Ai-je besoin de répéter l'excuse que j'ai déjà invoquée?
+
+Le vieillard ne raconte cette scène de jeunesse, de passion naïve, que
+pour faire mieux comprendre le désespoir qu'elle a amené, le malheur
+dont elle est la cause. Je ne cherche à ranimer aucune étincelle dans
+ces cendres. Mon âme tout entière est à ma fille. Mais qui sait si ma
+fille, un jour, ne lira pas ces pages! Je veux qu'en apprenant de quel
+amour coupable elle est née, elle sache aussi de quel amour innocent et
+sublime l'adultère a été la revanche désespérée.
+
+Au déjeuner qui suivit notre rencontre dans le jardin, Reine, sans
+affectation, ne m'adressa pas une seule fois directement la parole. Elle
+taquina M. de Thorvilliers, causa avec Gaston, avec tout le monde,
+librement, gaiement.
+
+Je me dis qu'il y avait dans cette réserve une sorte de pudeur
+rétrospective et une précaution. Elle m'avertissait que je ne devais me
+prévaloir d'aucun droit, et qu'il fallait expier les témérités de notre
+promenade. Elle ne savait, d'ailleurs, comment me parler, pour rester
+simple et discrète. Si elle était familière, le serait-elle trop pour
+les autres qu'elle renseignerait, pour moi dont elle encouragerait la
+présomption? Enfin, elle commençait l'exécution du contrat. Ne pas se
+parler était le meilleur moyen de ne pas trahir les conventions.
+
+Je fus donc calme et rassuré.
+
+Quand je me retrouvai seul, j'analysai les émotions de ma promenade, et
+j'en conclus, avec fierté, que si je n'étais aimé déjà, je le serais
+bientôt; qu'un combat s'était livré entre la pureté et la jeunesse,
+entre la raison d'une jeune fille émancipée par la sagesse mondaine et
+ses instincts féminins; qu'elle s'était défendue sincèrement, comme elle
+s'était exposée candidement; que les influences de sa grand'mère, de
+miss Sharp et les élans de sa nature motivaient ces ondulations de
+caractère qui effaraient parfois ma logique, et, qu'après tout, elle
+était intelligente, bonne et admirablement belle.
+
+Je n'avais à m'effrayer que de l'immensité du bonheur entrevu. Je
+n'avais pas assez souffert pour le mériter.
+
+Mais le lendemain et le surlendemain, quand, poursuivant la même
+tactique, Reine ne m'adressa pas davantage la parole, affecta de causer
+avec Gaston, devint presque tendre, câline avec lui, je commençai à
+m'alarmer. La stratégie ne me paraissait pas devoir aller jusque-là. Je
+n'étais pas encore jaloux; je comprenais que je pouvais l'être avec
+frénésie.
+
+Je donnai un prétexte à cette inquiétude. Je connaissais la témérité de
+Gaston. Il n'avait guère de principes que ceux qui suffisent pour se
+tenir bien dans la bonne compagnie. Le décorum le retenait, sans
+l'obliger; mais il rusait continuellement avec la morale. Il avait un
+esprit si habile à se risquer; il trouvait des sous-entendus si
+ingénieux pour ménager les oreilles, le goût, en piquant la curiosité la
+plus équivoque; je lui avais si souvent entendu répéter que dans le
+monde, dans le meilleur, il ne faut jamais craindre, même sans plan
+arrêté, d'amorcer à tout hasard, le cœur et les sens des jeunes femmes
+et des jeunes filles, comme on amorce, en passant devant une belle eau,
+les poissons qu'on n'a pas l'intention de pêcher; je connaissais si
+intimement sa perversité élégante, parfaitement gantée, qu'en lui voyant
+prendre plus fréquemment la main de Reine; qu'en le voyant se pencher à
+son oreille, pour lui murmurer je ne savais quelles paroles qui
+faisaient rire parfois et parfois rougir mademoiselle de Chavanges, je
+sentis sourdre en moi un dépit nouveau et s'amasser de la colère.
+
+Si Reine avait ajourné nos fiançailles, moi je les avais accomplies. Je
+ne voulais permettre à personne de mettre une ombre sur cette âme que je
+m'adjugeais, d'alarmer une pudeur qui était celle de ma femme, de jeter
+dans cette nature abondante et saine, aucun ferment dangereux.
+
+Le souvenir même de cette langueur dans le jardin me faisait supposer
+des périls, des surprises, de la part d'un mauvais sujet sans scrupules
+comme Gaston.
+
+Au bout de huit jours, j'étais tout à fait au supplice.
+
+On devait le voir. Reine s'en aperçut, mais elle s'offensa de cette
+inquiétude, comme d'un manque de confiance; elle la bravait en
+l'irritant.
+
+Sans me parler davantage, elle me décochait indirectement des traits que
+seul, d'abord, je reconnaissais pour être à mon adresse, et qui parurent
+ensuite, à tout le monde, m'être trop manifestement destinés, quand, à
+plusieurs reprises, je me trahis.
+
+Miss Sharp, qui ne savait rien sans doute de la scène du jardin, et qui
+pendant ce dernier séjour de moi au château, était restée dans une
+réserve complète à mon égard, me prit cependant en pitié.
+
+Un soir, dans le salon, après dîner, nous nous trouvâmes pendant
+quelques instants isolés.
+
+Les portes-fenêtres ouvrant sur le jardin étaient ouvertes. On avait
+roulé sur le perron le grand fauteuil de la marquise. Reine sur un
+tabouret, aux genoux de sa grand'mère, caquetait gentiment avec M. de
+Thorvilliers et Gaston.
+
+Miss Sharp était près de se retirer, selon sa coutume. Elle me rencontra
+accoudé à l'angle du piano. J'écoutais de loin, avant de m'approcher, le
+bavardage qui s'envolait dans le jardin. Il faisait sombre dans la
+partie où j'étais; je ne pouvais être vu. Je fis un geste de douleur ou
+de dépit. Miss Sharp qui passait à côté de moi s'arrêta et me murmura:
+
+--Prenez garde! Vous êtes jaloux!
+
+Je tressaillis; je voulus nier.
+
+--Oui, oui, vous êtes jaloux, reprit-elle, en me touchant le bras: je
+le sais, je le comprends. Soyez-le beaucoup, si vous voulez, mais ne le
+laissez pas voir. Vous le deviendriez avec raison; tandis que vous
+n'avez encore aucune raison pour le devenir.
+
+Elle n'attendit pas ma réponse et disparut sans bruit.
+
+Cette sympathie de miss Sharp me fortifia; ce conseil me plut. Je
+rejoignis la groupe des causeurs. Je m'appuyai au dossier du fauteuil de
+la marquise; je fis ma partie dans le caquetage entamé; il paraît que
+j'eus de la verve, plus que d'habitude; Gaston le constata en riant et
+m'en félicita.
+
+Un peu plus tard, la marquise étant remontée chez elle, reconduite par
+sa petite-fille, le duc de Thorvilliers et Gaston étant descendus dans
+le parc, je guettai le retour de Reine, et seul avec elle, quand elle
+redescendit, je l'abordai résolument et lui dis:
+
+--Voilà les huit jours expirés; dois-je partir? dois-je rester?
+
+--Déjà! répondit-elle gaiement. Oh! comme le temps passe! Est-ce qu'il
+vous a paru long?
+
+--Vous voyez que je l'ai compté!
+
+--Si je vous demandais de me faire crédit?
+
+--Je consentirais; à une condition...
+
+J'allais, maladroitement, lui parler de Gaston, de son jeu avec lui.
+Elle m'interrompit:
+
+--Oh! sans condition! Je croirais que le courage va vous manquer.
+
+--Vous avez raison, répliquai-je, j'aurais l'air de douter de vous. Sans
+condition!
+
+--Merci, et je vais vous prouver que je vous estime. Huit jours ne me
+suffisent plus, il m'en faut quinze.
+
+--Tant que cela?
+
+--Oui, tant que cela. Cela prouve au moins l'importance que vous avez
+dans mon esprit, et c'est pour vous punir. Prenez garde qu'à l'échéance
+je ne vous demande un mois!
+
+Je me soumis de bonne grâce. Les jours suivants, elle me parla
+davantage, elle parla moins à Gaston.
+
+J'étais ravi. Mais Gaston n'était pas homme à laisser diminuer la petite
+importance qu'il avait prise pendant huit jours. Je crus m'apercevoir
+qu'il se révoltait; qu'il insistait à toute occasion; qu'il menaçait
+même.
+
+Trois jours après ce renouvellement du pacte, entre Reine et moi, un
+matin, avant le déjeuner, Gaston entra dans ma chambre, gai, moqueur
+comme d'habitude, le cigare à la bouche, une rose à la boutonnière; mais
+sa gaieté, à certains moments, vibrait; ses yeux avaient des reflets
+d'acier qui en changeaient la couleur.
+
+Il ne me dit pas bonjour; s'assit familièrement sur le bras d'un grand
+fauteuil, huma par trois fois son cigare, et me dit brusquement:
+
+--Est-ce que c'est toi qui défends à Reine d'être avec moi comme par le
+passé?
+
+Mon cœur tressauta; j'étais surpris et, dans le premier moment, plus
+fier qu'alarmé de cette plainte, qui me reconnaissait des avantages.
+
+--Tu es fou, lui dis-je avec bonté.
+
+--Ne t'évade pas. Réponds nettement.
+
+--Je réponds non. J'ajoute que c'est me supposer fat que de m'attribuer
+cette prétention, et c'est faire injure à mademoiselle de Chavanges.
+
+--Jésuite, va!
+
+--Quel jésuitisme vois-tu là dedans?
+
+--Est-ce que je ne sais pas bien que tu fais la cour à mon ancienne
+camarade?
+
+--Tu n'as pas de mérite à deviner que je l'aime. Qu'as-tu donc ce matin?
+
+Il partit d'un grand éclat de rire.
+
+--Je n'ai rien. Je m'amuse de la comédie que vous me donnez depuis huit
+jours, Reine et toi, et je voudrais être dans la coulisse. Qu'est-ce qui
+s'est passé entre vous? Voyons, je suis ton ami, presque ton frère, tu
+me dois une confidence. Je la veux, je l'exige.
+
+--Il ne s'est rien passé!
+
+--Tu me dis cela, en face? Répète-le devant la glace. Tu n'oseras pas;
+tu te verrais rougir.
+
+Je sentis en effet le sang m'envahir les joues.
+
+--Encore une fois, Gaston, tu es absurde, avec tes suppositions.
+
+--Vrai? dit-il, en se levant et en envoyant des bouffées de tabac au
+plafond, vous n'avez pas de rendez-vous au jardin, à la bibliothèque,
+ailleurs, que sais-je? Si tu pouvais te rendre compte de l'étrangeté de
+votre attitude! Vous vous parliez trop peu devant le monde, il y a
+quelques jours, pour n'avoir pas trop de choses à vous dire en
+tête-à-tête; à moins que le dialogue ne soit remplacé par la
+correspondance. Pendant ce temps-là Reine trouvait bien le moyen de
+m'extraire des détails sur ton compte. Maintenant elle en sait assez; tu
+as complété les renseignements... Montre-moi un de ses billets doux!
+
+--Gaston! Gaston!
+
+--Tu t'emportes, parce que je vois dans ton jeu.
+
+--Il n'y a pas de jeu, et je ne m'emporte pas. Je te le répète, mes
+sentiments pour mademoiselle de Chavanges ne sont pas des mystères pour
+toi. Dès le premier jour, je te les ai avoués et tu as été le premier à
+m'encourager.
+
+--C'est possible; mais tu es ingrat.
+
+--Je t'affirme sur l'honneur!...
+
+Il redoubla de gaieté:
+
+--Diable! tu en es là? Tu jures sur l'honneur? En pareille matière, plus
+un serment est gros, plus il cache de secrets. Quand on offre son
+honneur pour caution, c'est qu'on est en train d'ébrécher celui...
+
+J'étais indigné:
+
+--Gaston! je te défends de continuer.
+
+--Ah! ah! les choses en sont à ce point? Eh bien, au lieu de me fâcher,
+je vais te donner un conseil. Tu commets une grande maladresse. Tu me
+refuses pour allié; prends garde de m'avoir pour adversaire!
+
+--Je veux te garder pour ami.
+
+--C'est en ami que je te parle, en ami de Reine aussi. Pourquoi ne pas
+recourir à ma vieille expérience? Je vous aiderais; je serais un
+excellent confident. Vous vous y prenez mal.
+
+Je voulus protester; Gaston m'arrêta d'un geste.
+
+--Quand je te dis qu'on ne peut pas me tromper. J'ai le flair de
+l'amour. Lorsqu'il commence à fleurir quelque part, je le sens tout de
+suite, et cela me rend amoureux. Méfie-toi! Je me contenterais de vous
+voir cueillir la fleur éclose; si tu prétends me la cacher, je la
+cueillerai pour moi. Tu entends!
+
+--C'est à propos de mademoiselle de Chavanges, que tu parles ainsi?
+murmurai-je avec stupeur.
+
+--Pourquoi pas? Reine sera une femme comme les autres, plus jolie, plus
+désirable que bien d'autres! Elle ne voudrait de moi, pour mari, qu'à la
+dernière extrémité, et que si sainte Catherine la menaçait. Je ne sais
+pas trop si, à ce moment-là, je me déciderais à l'épouser. Je ne tiens
+pas à la reconnaissance des vieilles filles; je tiens davantage à la
+discrétion des jeunes. Sans être présomptueux, je crois que si je le
+voulais bien... comme je sais vouloir, avec une nature aussi complète
+que celle de mademoiselle de Chavanges, il ne me faudrait pas beaucoup
+d'efforts pour la faire rire de ce qui la rend rêveuse, et pour
+incruster un solide baiser sur cette jolie bouche...
+
+A la grossièreté de ce propos, je me sentis pris d'une fureur sacrée.
+
+--Tais-toi, misérable! C'est abominable de parler ainsi. Pas un mot de
+plus, où nous nous fâcherons.
+
+J'étais pâle; je tremblais de tous mes membres. Je me croyais tout
+entier à l'indignation que me causait cette impiété, ce cynisme. Depuis,
+en repassant mes souvenirs, j'ai compris que ces paroles brutales
+évoquaient précisément cette scène de tentation, d'ardeur, du fond du
+jardin qui, pendant une seconde, m'avait fait tenir mademoiselle de
+Chavanges dans mes bras. Le baiser dont il parlait avec impudence, ne
+l'avais-je pas souhaité? N'en sentais-je pas encore la fièvre irritante
+sur la lèvre? Je me croyais scandalisé; je n'étais que jaloux.
+
+Gaston, plus expert que moi, vit mieux dans ma conscience.
+
+--Je te fais venir l'eau à la bouche, me dit-il en ricanant.
+
+Je m'avançai sur lui, sans trop savoir ce que je voulais, agitant la
+main, la levant.
+
+L'aurais-je frappé? Pour le tuer, peut-être; non pour me contenter d'une
+insulte.
+
+Il me saisit prestement, fortement, le poignet, sans paraître se
+défendre, et me maintenant ainsi, en me regardant avec ses beaux yeux
+qui rayonnaient:
+
+--Encore une fois ne me mets pas au défi!
+
+Il pâlissait à son tour, malgré son air de sang-froid.
+
+--Au défi de commettre un crime? demandai-je solennellement.
+
+--Au défi de te supplanter, d'aller plus vite que toi en besogne. Reine
+est embarrassée; c'est visible. Tu l'ennuies, autant que tu
+l'intéresses. Elle ne peut pas te demander d'avoir moins de respect;
+mais elle souffre d'être une madone. Elle craint de chercher une
+comparaison... prends garde que je ne la lui offre... Je te l'ai déjà
+dit, fais la cour à miss Sharp. Voilà une fille sentimentale qui te
+convient tout à fait.
+
+L'idée de miss Sharp le remit en gaieté. Il me lâcha le poignet et se
+laissant tomber dans le fauteuil:
+
+--Sais-tu qu'elle est jolie miss Sharp, délicate, blonde. Ah! les
+blondes, voilà ton affaire. Laisse-moi les brunes!
+
+Son rire, devenu gros, secouait sa poitrine. J'avais repris un peu de
+sang-froid. Je devinais confusément que ma colère était une maladresse.
+J'aurais dû me mettre au ton de ses railleries. Je l'avais blessé; il me
+garderait rancune.
+
+J'essayai de regagner un peu du terrain perdu. Je voulus le flatter.
+
+--Mon cher Gaston, je ne te mettrai jamais au défi d'être plus aimable
+que moi; tu n'as pas de preuves à me donner de ta supériorité. Ne
+luttons pas. Je ne t'ai fait tort auprès de personne; ne me fais pas
+plus de tort que ma gaucherie ne m'en donne. Quant à miss Sharp, je
+l'estime...
+
+--Tu dis cela bien froidement. Tu m'en as parlé avec plus de chaleur!
+
+--C'est possible.
+
+--Je sais qu'elle te trouve poli, aimable.
+
+--Eh bien, je veux qu'elle garde cette bonne opinion de moi.
+
+--A ton aise! Pourtant, avec elle, ton vœu de chasteté eût été plus
+facile, moins gênant.
+
+Je tressaillis. Gaston allait-il se permettre sur le compte de
+mademoiselle de Chavanges un de ces commentaires impudiques dont il ne
+se privait guère.
+
+Avec un fanfaron de vices et un vicieux assez intrépide pour tenir la
+gageure de ses fanfaronnades, tout était possible, tout était dangereux.
+
+Je lui aurais sauté à la gorge, s'il avait continué. Mais il jugea
+inutile de me torturer davantage.
+
+--Ainsi, ce n'est pas toi qui es cause des grands airs que prend avec
+moi mademoiselle de Chavanges?
+
+--Non.
+
+--Alors, c'est elle qui me le paiera.
+
+Il paraissait adouci; mais la raillerie qui pétillait dans ses yeux,
+sans me provoquer davantage, me menaçait tout autant.
+
+Il me quitta, en sifflotant, et sans me donner la main. La loyauté lui
+défendait de dissimuler tout à fait avec moi, et de me traiter autrement
+qu'en rival.
+
+Il est parfaitement admis dans le meilleur monde qu'il est moins lâche
+de mentir aux femmes qu'aux hommes. Gaston voulait garder une certaine
+sincérité de rancune avec moi.
+
+Voilà du moins ce que je pensai ce matin-là.
+
+
+
+
+XI
+
+
+De cette conversation data la crise qui me perdit.
+
+Elle commença la vie d'appréhensions folles, de jalousie, plus
+douloureuse que celle d'Othello, car j'étais à moi-même Iago.
+
+Je connus alors toute l'ardeur de ma passion. L'être ardent qui se
+concentrait dans l'amour, qui ne voulait en distraire aucune étincelle,
+s'agrandit, doubla ses forces et son feu dans un foyer de haine.
+
+Il n'est pas vrai qu'en dehors de l'amour évangélique qui se crucifie
+sur le Christ, et qui ne suffit pas à me rendre miséricordieux, aucun
+autre amour rende bon. Tout ce qui est humain et qui trempe ses racines
+au plus profond de notre égoïsme, se sent fragile, tremble et se défend
+par un combat.
+
+Gaston voulait me disputer Reine. Il me l'avait dit; il me l'avait fait
+comprendre plus encore qu'il ne me l'avait dit, et il était surtout
+capable de le faire, sans avoir besoin de le dire.
+
+Une phrase de lui m'avait particulièrement frappé. C'était cette
+vanterie, à propos de son flair en amour. Il se vantait; pourtant il
+n'était que juste. Par des confidences antérieures, je savais que dans
+plusieurs circonstances, il n'avait songé tout à coup à certaines
+conquêtes que pour supplanter des gens dont le bonheur épanoui l'avait
+tenté. Pourquoi respecterait-il mon espérance?
+
+Pauvre fou que j'étais! Pauvre novice! Je ne savais pas que dans
+certains cas la crainte d'un danger est un appel au malheur. Ce que nous
+prenons pour un pressentiment n'est souvent que la lâcheté de notre
+cœur, qui, en admettant la possibilité d'un mal improbable, le rend tout
+à coup vraisemblable.
+
+Je devais défendre celle que j'aimais d'un si ardent amour, en l'aimant
+davantage, uniquement, avec une confiance enivrée, plutôt qu'en
+soupçonnant Gaston, et en tremblant qu'il n'en fût écouté.
+
+Je l'épiai, quand il se retrouva devant moi avec Reine, il vit que je
+l'épiais, et il s'en amusa.
+
+Il avait sur moi, auprès d'elle, la supériorité d'une intimité qui
+datait de l'enfance. C'était un avantage considérable que de la tutoyer.
+Tout à coup le tutoiement me sembla une sorte de baiser invisible qui
+s'échangeait impunément devant des témoins, pour le supplice des jaloux,
+sans qu'on pût l'intercepter au passage.
+
+Lorsque Reine se refusait à causer, à donner la réplique à Gaston;
+lorsque, sans se douter de ce qui s'était passé entre lui et moi, elle
+hésitait à me laisser à l'écart de leur entretien, et ne savait comment
+m'y mêler, il évoquait soudainement une histoire de leurs jeunes années.
+
+--Te souviens-tu? lui demandait-il gaiement.
+
+Elle se souvenait, et à son tour, elle évoquait une scène qui les
+faisait rire, qui les rapprochait, qui renouait les enlacements
+enfantins, elle la bouche épanouie de ce rire charmant, lui la bouche
+avide.
+
+C'est de l'amitié! balbutiait ma raison; mais mon amour se demandait, si
+cette belle amitié-là ne l'eût pas enivré. D'ailleurs ne savais-je pas
+que Gaston, en remuant la mémoire, voulait remuer le cœur, et éveiller
+les sens? En rappelant les jours où l'on se prenait à bras-le-corps pour
+rouler sur l'herbe, il prenait les mains, les serrait, regardait la
+jeune fille avec une effronterie que l'innocence d'autrefois paraissait
+protéger, en s'efforçant de répandre dans l'atmosphère qu'elle
+respirait, l'arôme, le charme, le magnétisme d'un attendrissement
+corrupteur.
+
+--Que faire?
+
+Je n'osais plus me confier à miss Sharp. Elle voyait bien ce que je
+souffrais. Elle-même me semblait inquiète, et, plus d'une fois, je la
+surpris, s'approchant pour les séparer, sous un prétexte quelconque, ou
+les entourant de ses évolutions, quand elle les voyait engagés dans une
+conversation trop sérieuse.
+
+Elle hésitait à me parler, de peur d'aviver mes blessures; mais en
+passant près de moi, elle soupirait. Gaston eût été capable d'une
+raillerie éhontée, s'il avait pu soupçonner la moindre confidence entre
+miss Sharp et moi. Il m'eût rendu ridicule aux yeux de Reine.
+
+Plusieurs fois, je fus tenté de m'adresser à mademoiselle de Chavanges;
+de la conjurer d'abréger l'épreuve; de la rendre moins atroce, d'être
+généreuse au moins, si elle ne pouvait m'aimer; mais d'un mot, d'un
+regard, Reine, sans me consoler, sans me persuader, me ramenait à la
+soumission; elle déconcertait mon désespoir.
+
+Si elle prévoyait de ma part des paroles sérieuses, elle élevait, en
+souriant, la main à la hauteur de ses yeux, et comptait avec ses doigts,
+sans dire un mot, les jours de silence qu'elle avait encore à m'imposer.
+Alors, navré, haletant, je souriais, et je m'en allais bien vite, dans
+un coin du parc, me faire ronger à l'aise par cette jalousie que je
+tenais assez cachée, pour lui épargner quelque maladresse suprême.
+
+Gaston ne m'évitait pas, mais ne me parlait plus qu'aux repas ou dans
+les conversations générales. Il jouait avec mon cœur, négligemment, et
+le tiraillait, sans paraître avoir aucune attention méchante. Par un mot
+familier dit de certaine façon à Reine, ou par une affectation subite de
+respect, comme pour dissimuler une intimité compromettante, il savait me
+pincer les fibres les plus tendres, les plus secrètes, et m'épouvanter.
+
+Enfin, je n'avais plus qu'un jour, qu'une nuit à attendre la réponse de
+mademoiselle de Chavanges. J'étais décidé à ne plus accorder de délai,
+si Reine m'en demandait un nouveau. J'avais préparé des paroles
+décisives. Il était impossible qu'elle ne fût pas obligée de
+s'expliquer. Je me répétais:
+
+--Si elle ne m'aime pas, j'aurai le courage de partir, sans larmes, sans
+plaintes, fièrement. Je dévouerai ma vie à cet amour méprisé, ou bien je
+tâcherai de me persuader qu'elle n'était pas digne de me comprendre.
+
+La veille de ce jour-là, je m'étais levé avec les plus belles
+résolutions de courage, d'héroïsme. Je me faisais une armure de raisons
+et de raisonnements.
+
+Il va sans dire que je n'avais pas dormi. Comme ces héros qui vont en
+guerre, je montai à cheval de grand matin, pour n'avoir pas l'allure en
+marchant, en piétinant, d'un rêveur sentimental qui redoute l'exercice
+et qui n'a pas de jarrets. Je parcourus tous les pays d'alentour; je
+galopai dans la forêt, jusqu'au déjeuner. Je ne rentrai que quelques
+minutes avant qu'on sonnât la cloche, et je m'excusai auprès de la
+marquise de garder mon habit de cheval. Je tenais à me donner une sorte
+de rusticité qui fortifiât mon cœur.
+
+Reine parut surprise d'abord; puis elle sourit comme si elle m'eût
+deviné; mais je trouvai de la gêne dans son sourire. Il est vrai qu'elle
+se plaignit d'un peu de migraine. Elle avait, en effet, une pâleur
+palpitante, pour ainsi dire, qu'un afflux de sang soulevait par
+intervalle, et je crus remarquer (est-ce une illusion qui m'est entrée
+depuis dans le souvenir?) qu'elle jetait de temps à autre à Gaston, des
+regards d'effroi ou de prière.
+
+Lui demandait-elle grâce pour des méchancetés impitoyablement débitées
+sur mon compte? Ou bien, se défendait-elle d'une fascination, alarmante
+pour sa conscience, à la veille d'une démarche décisive?
+
+Quant à Gaston, il rayonnait, avec une discrétion affectée, pleine de
+fatuité.
+
+Peut-être pourtant avait-elle la migraine, peut-être n'était-elle pas
+effrayée, et peut-être Gaston n'était-il ce jour-là que ce qu'il était
+toujours, beau et vaniteux!
+
+Pendant le déjeuner, le duc de Thorvilliers parla de notre prochain
+départ. La marquise se récria, demanda une prolongation de séjour, et,
+cherchant des alliés autour d'elle, me regarda avec une offre de
+complicité visible.
+
+Pourquoi eus-je l'idée d'être de l'avis du duc?
+
+--Moi, madame, dis-je en m'inclinant, je n'attendrai peut-être pas le
+départ de M. de Thorvilliers.
+
+Reine leva la tête, fronça le sourcil. Elle jugeait ma menace ou ma mise
+en demeure de fort mauvais goût. Gaston eut un écarquillement des yeux
+fort ironique.
+
+Miss Sharp fit voleter vers moi un regard qui s'abattit avec compassion
+sur le mien.
+
+--Qu'est-ce qui vous rappelle à Paris? demanda le duc. Avez-vous projeté
+avec Gaston quelque autre voyage?
+
+--Moi, je reste tant qu'on voudra de moi! s'écria Gaston.
+
+--Il y a longtemps, répondis-je, en mentant à demi, que j'ai promis une
+visite à mon vieil ami l'abbé Cabirand.
+
+--Attendez au moins qu'il soit en vacances! repartit le duc.
+
+--C'est pour aller à confesse que vous partirez avant tout le monde? dit
+la marquise avec un rire moqueur et en regardant malignement sa
+petite-fille.
+
+Reine, encouragée par sa grand'mère, dit, à son tour:
+
+--Vous n'êtes pas galant, monsieur d'Altenbourg.
+
+C'était la formule, je l'ai raconté, des reproches de sœur qu'elle
+m'adressait deux ans auparavant. Elle l'avait proférée avec sa bonté
+d'autrefois.
+
+Je parus, confus, repentant; mais, au dedans, je me félicitais d'avoir
+mérité cette chère gronderie de mademoiselle de Chavanges. Elle
+m'avertissait de ne pas désespérer, comme je l'avais avertie que je
+n'espérais plus.
+
+On n'insista pas.
+
+En sortant de table, la marquise refusa le bras du duc et prit le mien,
+pour se faire conduire au salon, jusqu'à la chaise longue qui
+d'ordinaire berçait sa sieste. On comprit qu'en me faisant cet honneur,
+la marquise songeait à me parler en tête-à-tête; on nous suivait à
+distance. Quand nous fûmes bien en avant, madame de Chavanges qui pesait
+un peu sur mon bras, me pinça le poignet et de sa voix chevrotante que
+la gaieté fêlait davantage:
+
+--Mauvais sujet! vous voulez donc m'enlever ma petite fille?
+
+--Moi, madame!
+
+--Eh bien, si vous ne l'enlevez pas, pourquoi partez-vous?
+
+Je la regardai. Sa petite figure plissée s'était illuminée dans tous ses
+plis; ses yeux clignotaient. Elle me sembla tout à coup une de ces
+bonnes vieilles fées, qui rajeunissent subitement, en mariant la
+jeunesse, au dénouement des pièces. Je fus tenté de lui prendre la main,
+de la porter à mes lèvres. Elle continua gaiement:
+
+--Je sais tout!
+
+--Reine vous a dit...
+
+--Que vous attendiez une réponse pour demain? Oui, ne fallait-il pas que
+je fusse consultée? Eh bien! vous l'aurez.
+
+--Je l'ai déjà! balbutiai-je à demi étranglé par la joie.
+
+--Oh! oh! pas si vite! d'ici demain, on peut changer d'avis. Moi toute
+la première. D'ailleurs, je ne suis pas chargée de vous prévenir; Reine
+me gronderait.
+
+Nous parlions à mi-voix; la marquise retira son bras et s'étendit dans
+la chaise longue.
+
+Reine nous avait rejoints, sans nous écouter, elle se substitua à moi,
+et aida sa grand'mère à s'étendre. Elle lui mit un coussin sous la tête,
+ramena sur les pieds, coquettement chaussés de souliers à boucles, une
+couverture de soie brodée qui servait quotidiennement à cet usage, et
+s'agenouilla pour sourire à la vieille enfant gâtée, sans que celle-ci
+eût besoin de lever la tête.
+
+J'avais bien envie de m'agenouiller de l'autre côté de ce lit de repos.
+
+Je me reculais, en extase; je me trouvais profane d'usurper sur le
+bonheur promis, en savourant de trop près ce tableau de famille, en
+restant dans l'auréole de ce groupe charmant.
+
+Gaston et son père n'avaient fait que traverser le salon et étaient dans
+le jardin. Je ne voulus pas les suivre; je ne voulais pas non plus
+rester, pour demander à Reine d'augmenter par un mot, par un serrement
+de main, ce bonheur immense; je reculai presque jusqu'à la porte et je
+montai chez moi, pour cacher l'orgueil et la joie qui me jaillissaient
+du cœur et des yeux.
+
+Je restai plus de deux heures, plongé dans l'avenir. Quand je
+redescendis au salon, la marquise était éveillée, un peu redressée sur
+la chaise longue, et de ses ongles, qui n'avaient jamais déchiré
+personne, elle parfilait de la soie, pour se faire d'autres coussins de
+fauteuil. Miss Sharp lui faisait la lecture; Reine était sortie; le
+salon n'avait plus qu'une lumière paisible, banale. J'en sortis sans que
+madame de Chavanges se fût même aperçue que j'y étais entré.
+
+J'allai au jardin. Je me dirigeai tout droit vers le parterre des roses
+où le pacte avait été conclu avec Reine. J'espérais l'y trouver. Elle
+n'y était pas.
+
+J'allais chercher ailleurs, quand il me sembla entendre des voix, sous
+le couvert de tilleuls dont j'ai parlé, qui fermait le parterre.
+
+C'était la voix de Reine; c'était aussi la voix de Gaston.
+
+On riait, mais les rires s'interrompirent subitement. Un cri fut jeté.
+Je courus.
+
+Reine, semblant s'échapper d'une étreinte, parut hors des arbres.
+
+--Qu'avez-vous? demandai-je, tout haletant.
+
+Reine ne m'avait pas entendu venir.
+
+--Vous étiez là? Vous écoutiez? me demanda-t-elle avec cette vivacité
+hautaine qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps avec moi.
+
+Elle rajustait une manchette autour de son poignet. Le bandeau de ses
+cheveux était dérangé sur son front.
+
+--Je n'écoutais pas, répondis-je; j'étais dans le parterre, j'ai entendu
+un cri...
+
+Gaston, à son tour, sans se hâter, émergea de l'ombre épaisse des
+tilleuls. Il tenait à la main une des roses que sans doute mademoiselle
+de Chavanges avait cueillies, et qu'il lui avait prise.
+
+--Vous vous êtes trompé, repartit Reine. Pourquoi aurais-je crié? De
+qui, de quoi aurais-je eu peur? Vous êtes trop chevaleresque, monsieur
+d'Altenbourg je vous remercie.
+
+Elle dit cela, en déchiquetant les mots, et, m'écartant d'un petit geste
+de la main, elle passa agitée, impatiente.
+
+Était-ce contre moi qu'elle devait avoir de la colère? Il était inutile
+de la suivre. Gaston, d'ailleurs, resté en face de moi me retenait et
+m'attirait.
+
+J'allai à lui.
+
+--Toi, tu vas me dire ce qui s'est passé.
+
+Il eut un dandinement, insolent, effleura son nez avec la rose et me
+répondit:
+
+--Il faut te dire tout?
+
+--Oui, tout.
+
+--Et si je refuse?
+
+--C'est que tu as peur!
+
+Un éclair traversa ses yeux; il haussa les épaules.
+
+--Tu es fou! me dit-il. Si je suis discret, c'est qu'il me plaît de
+l'être. Reine n'avait pas plus peur que moi, et elle ne t'a rien dit. Je
+ne te donnerai pas la revanche de son silence.
+
+--Gaston, ce persiflage n'est plus possible entre nous. Je veux savoir
+ce qui vient de se passer.
+
+Gaston se croisa les bras, et s'avançant à son tour jusqu'à me heurter,
+ses yeux dans les miens:
+
+--Ah! tu veux savoir!... Eh bien, tant pis pour toi. Je disais à Reine
+qu'elle allait faire une sottise, en te laissant croire qu'elle serait
+un jour ta femme; que je l'aime...
+
+--C'est tout?
+
+--Non, et que j'irais le lui répéter ce soir, cette nuit, chez elle!
+
+--C'est pour cela qu'elle a crié.
+
+--Pas tout à fait, c'est parce que j'ai voulu prendre l'acompte d'un
+baiser.
+
+--Misérable!
+
+Gaston se recula devant la menace de mon regard, mais il était sur la
+défensive.
+
+Je fermai mes poings et les tins baissés le long de mon corps. J'avais
+le temps de le souffleter; je voulais savoir jusqu'où il pousserait
+l'impudence.
+
+Mon mépris retenait ma colère.
+
+--Tu viens de dire un mot que tu rétracteras, reprit Gaston froidement.
+
+--Non.
+
+--Alors tu le paieras cher!
+
+--Je suis prêt, battons-nous.
+
+--Pas à coups de poing, je pense!
+
+--Avec les armes que tu choisiras.
+
+--Plus tard, demain, si tu veux; laisse-moi cette nuit.
+
+--Menteur!
+
+Il ne parut pas offensé de ma nouvelle injure; mais ricanant:
+
+--Viens-y voir, si tu doutes!
+
+--C'est infâme ce que tu dis là.
+
+--C'est bien ridicule ce que tu fais là.
+
+--Tu as osé lui demander un rendez-vous?
+
+--J'ai osé ce que tu n'oses pas, et ce dont tu meurs d'envie.
+
+--Tu prétends me faire croire qu'elle n'a pas répondu avec mépris?
+
+--Je prétends que j'irai au rendez-vous et que je serai reçu!
+
+L'effronterie de Gaston devait me désarmer. J'eus la conscience qu'en
+discutant avec lui la possibilité même d'une tentative d'outrage envers
+mademoiselle de Chavanges, j'outrageais celle-ci. Je lui tournai le dos
+et fis quelques pas pour m'éloigner.
+
+--Je t'avais prévenu, me dit-il d'une voix aiguë; c'est de ta faute.
+
+Je ne répliquai pas. Je l'entendis marcher derrière moi sur le sable
+qu'il faisait crier.
+
+--Alors, tu ne me crois pas? reprit-il avec une insistance moqueuse.
+
+Je fis une dénégation de la tête. Ce qu'il disait ne valait pas la peine
+d'une réponse parlée.
+
+--Tu ne me crois pas? répéta-t-il avec menace.
+
+Cette fois, impatienté, je me retournai:
+
+--Non!
+
+--Veux-tu me donner ta parole d'honneur de ne pas crier au feu ou au
+voleur, si tu me vois cette nuit monter par ce balcon?
+
+Ce qu'il me disait devait me paraître encore plus insensé que tout le
+reste. Pourquoi sentis-je dans mes cheveux un frisson d'épouvante?
+Pourquoi eus-je au front une sueur subite? Pourquoi le souvenir de
+Ruy-Blas me frappa-t-il tout à coup d'un pressentiment absurde, mais
+atroce? Reine lui avait-elle aussi parlé, comme à moi, de cette
+singulière épreuve; mais avait-il pris au mot un défi que je n'avais pas
+compris?
+
+Est-ce que je devenais fou?
+
+J'avais si peur que je me mis à rire:
+
+--Je te donne ma parole d'honneur que je n'appellerai personne, puisque
+je ne ferai pas le guet.
+
+--J'aime autant cela! reprit-il.
+
+--Oui, lui dis-je, la mort dans l'âme, en redoublant de gaieté, cela
+doit t'arranger, tu pourras raconter ensuite ce que tu voudras.
+
+Je marchai plus vite pour lui échapper. Si je m'étais retourné, s'il
+avait dit un mot de plus, je me serais jeté sur lui. En le fuyant, je
+voulais fuir aussi l'idée saugrenue, qui voulait me tenailler.
+
+Je rentrai dans le château. Si j'avais rencontré Reine, je n'aurais pu
+m'empêcher de lui raconter cette monstrueuse calomnie.
+
+Par malheur, je ne la rencontrai pas. Je remontai à la bibliothèque où
+je n'allais plus guère. Je m'assis devant une table; je pris ma tête à
+deux mains, et, pendant un quart d'heure, je restai inerte, sans pouvoir
+fixer ma réflexion, accablé de ce qui bourdonnait en moi, autour de moi,
+murmurant:--C'est infâme! c'est infâme!
+
+A qui disais-je cela? à moi? à lui? à elle?
+
+Oui, c'était infâme de douter. Je finis par me persuader. Cette salle
+qui précédait la chambre de Reine, ces boiseries austères que j'avais
+tant de fois interrogées, et qui, dans leurs angles dans leurs moulures,
+avaient un peu de mes rêves blotti, rêves d'un amour si pieux, si
+croyant, cette atmosphère grave me répondait d'elle.
+
+C'était évident! Gaston poussé à bout, dépité par le dédain de cette
+jeune fille honnête, était devenu extravagant, dans la crainte de ne
+plus paraître irrésistible. Le cri de mademoiselle de Chavanges, son
+irritation visible eussent persuadé un cœur plus défiant. Quand je
+l'avais vue s'échapper du couvert de tilleuls, elle ne pouvait feindre;
+une jeune fille si indignée ne venait pas de consentir à un rendez-vous!
+
+Gaston ne sachant que dire, pour appuyer son odieuse invention, avait
+désigné de loin le balcon, comme il eût désigné une porte, une fenêtre
+quelconque. Il avait montré ce qui était en face de lui: l'idée de cette
+escalade acceptée lui était venue pour me narguer davantage, moi qu'il
+traitait d'amoureux sentimental. S'il avait pu obtenir la permission
+d'entrer dans la chambre de Reine, il s'y fût rendu par l'escalier, par
+une porte intérieure, par cette bibliothèque. L'idée du balcon
+démontrait la grossièreté de son mensonge. J'avais bien fait de me
+moquer de lui. Je ne tomberais pas dans le piège tendu et je n'irais pas
+monter la faction à laquelle il me provoquait, pour me bafouer ensuite.
+Le lendemain, j'aurais le droit d'être généreux. Reine se prononcerait,
+et, devant mon triomphe, il serait bien obligé de convenir du mauvais
+sentiment auquel il s'était abandonné.
+
+Je resterais au surplus à sa disposition, et s'il voulait toujours se
+battre, nous nous battrions. J'allais être si fort, si certain de le
+désarmer, sans le punir trop de ses honteuses vantardises!
+
+Je quittai la bibliothèque, avec un fléchissement de ma colère que je
+prenais pour un apaisement, pour un retour à la sérénité, et qui n'était
+que la prostration plus profonde de mon amour blessé par la plus
+incompréhensible des jalousies.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Il y avait toujours, pendant ce dernier séjour au château de Chavanges,
+quelques heures vides dans l'après-midi.
+
+Les grandes chevauchées des années précédentes n'avaient été remplacées
+ni par des promenades, ni par des réunions dans le salon ou dans le
+jardin. La santé de la marquise amenait un grand silence dont chacun
+profitait.
+
+Reine remontait chez elle, après avoir endormi sa grand'mère, et ne
+redescendait que pour sourire à son réveil. Miss Sharp veillait la
+marquise, lui donnait la réplique, si de rares insomnies entrecoupaient
+sa somnolence et lui faisait la lecture, après le réveil définitif.
+Gaston disparaissait, sans doute aussi pour dormir. Le duc prétextait
+des lettres à écrire, qu'on ne mettait jamais à la poste, et faisait
+probablement, comme Gaston et la marquise, sa sieste. Moi qui redoutais
+le repos, comme un abîme à contempler, j'errais volontiers dans le
+jardin, dans le parc, dans le pays.
+
+A vingt ans, on n'aime guère la nature pour la nature. On lui chante ses
+espérances; on lui crie ses peines; mais on serait désolé qu'elle prît
+sa part de nos joies et qu'elle nous consolât de nos chagrins. C'est le
+cadre harmonieux de notre vanité qui s'exhale. Si la nature parlait aux
+âmes jeunes le langage persuasif qu'elle débite aux âmes vieilles ou
+vieillies, il y aurait trop de sages dans le monde, et les passions ne
+seraient qu'un encens fumant vers le ciel, sans rien brûler sur la
+terre.
+
+Je me promenais donc habituellement, pour fatiguer ma mélancolie, plutôt
+que pour l'entretenir, et, ce jour-là, ayant besoin de ne pas penser aux
+provocations absurdes de Gaston, aux terreurs stupides qui s'agitaient
+en moi, je voulus fortifier ma sérénité par l'exercice.
+
+Au dîner seulement, nous nous retrouvâmes tous en présence.
+
+Reine était un peu pâle; elle boudait; mais comme elle semblait me
+garder rancune autant qu'à Gaston, il m'était difficile de deviner si
+elle se trouvait plus offensée des audacieuses tentatives de mon ami que
+de mon empressement à la défendre.
+
+Était-ce à la réponse qu'elle devait me faire le lendemain, était-ce à
+cette insulte d'un rendez-vous demandé qu'elle songeait, en baissant la
+tête sur son assiette, en lançant des regards, qui me paraissaient
+effarés, à Gaston et à moi?
+
+Miss Sharp aussi était grave. Savait-elle quelque chose de ce qui
+s'était passé?
+
+Gaston, malgré son aplomb, ses habitudes du monde, n'était point à
+l'aise.
+
+Le dîner fut triste, et certainement plus court que les autres.
+
+La marquise n'avait plus rien à me dire; peut-être avait-elle été
+grondée par sa petite-fille, pour ce qu'elle m'avait dit. Elle ne
+dérogea plus à l'étiquette et prit le bras du duc pour passer au salon.
+Gaston s'évada et ne reparut plus de la soirée. Miss Sharp et Reine
+prirent place à une table de whist pour servir de partenaires aux deux
+vieillards.
+
+J'avais horreur des cartes; je n'entendais rien au whist, et si, par
+dévouement, par soumission, j'avais été plus d'une fois tenté de
+demander des leçons à mademoiselle de Chavanges, pour prendre sa place
+et la suppléer, mon égoïsme d'amoureux m'empêchait de renoncer à la joie
+de la contempler, sous le prétexte d'observer le jeu de son partenaire.
+
+Ces parties de whist silencieuses, longues, somnolentes, organisées pour
+la marquise et le duc, n'étaient devenues un peu régulières que depuis
+le séjour de M. de Thorvilliers. Reine les acceptait, avec la
+résignation d'une fille de grande maison qui ne doit pas oublier que
+l'ennui est une tradition à respecter. Miss Sharp s'y dévouait par
+orgueil national.
+
+Ce soir-là, je n'allai pas me mettre en face de mademoiselle de
+Chavanges, derrière le fauteuil de M. de Thorvilliers, qui lui faisait
+vis-à-vis; mais assis dans l'ombre, de côté, j'observais.
+
+Reine, à plusieurs reprises, parut gênée par le regard qu'elle ne voyait
+pas, et qui venait la chercher moins franchement que de coutume. Elle
+finit par me dire, en faisant un effort pour être gracieuse:
+
+--Décidément, vous ne prenez plus de leçons, monsieur d'Altenbourg?
+
+Je me levai. Je me crus autorisé à me placer derrière elle, à m'accouder
+même sur son fauteuil. Un petit sourire glissa des lèvres de la
+marquise, passa sur celles du duc, qui rangeait les cartes, et vint
+disparaître, comme une lueur dans un nuage, sur la bouche discrète de
+miss Sharp.
+
+Jamais je n'avais eu si près, sous mon regard, sous mon souffle, le cou,
+les épaules de mademoiselle de Chavanges. Elle ne m'avait pas appelé à
+cette place; elle pensait sans doute que je me tiendrais, comme
+d'habitude, en face. Elle froissa ses cartes, en les rangeant. Elle
+jouait avec dépit. Elle commit plusieurs fautes, dont M. de Thorvilliers
+se plaignit, et, posant nerveusement son jeu sur la table:
+
+--C'est la faute de M. d'Altenbourg, dit-elle. Je n'aime pas qu'on soit
+derrière moi.
+
+Je m'excusai; je fis le tour de la table, et me postai devant elle,
+derrière le fauteuil du duc.
+
+Cette manœuvre ne parut pas l'apaiser. L'agitation de ses doigts fut la
+même; ses distractions continuèrent, ses bévues aussi. M. de
+Thorvilliers lui adressa de nouveau des reproches avec indulgence; la
+marquise les aigrit, en triomphant des avantages dus à ces distractions;
+si bien que Reine, tout à coup, jeta les cartes sur la table, et dit
+avec un sanglot:
+
+--Je ne peux pas jouer ce soir; je ne sais pas ce que j'ai; je suis
+malade.
+
+Elle renversa sa belle tête sur le dossier de son fauteuil. Miss Sharp
+craignit une attaque de nerfs et se leva pour lui porter secours; moi je
+tremblais; le duc repentant demanda pardon de ses plaintes; quant à la
+marquise, elle eut un petit hochement de tête, légèrement moqueur,
+légèrement complaisant, comme une bonne vieille qui se souvenait de son
+bon temps où la santé de l'âme lui donnait la fièvre, et elle dit de sa
+voix aigrelette:
+
+--Ce ne sera rien! ce ne sera rien! Miss Sharp, c'est à vous de jouer.
+
+Ce ne fut rien, en effet. Reine se redressa, se mit à rire:
+
+--Je ne croyais pas avoir des nerfs si faciles à troubler. C'est fort
+ridicule. Excusez-moi, monsieur le duc. Continuons. Ce rob ne compte
+pas.
+
+Mais la marquise, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, déclara
+qu'elle était fatiguée, abandonna la partie, et quitta la table devant
+laquelle miss Sharp resta seule à ranger les cartes et les fiches.
+
+La soirée était assez avancée pour que la marquise, sans l'abréger trop,
+remontât chez elle. Pendant qu'elle échangeait quelques mots avec le
+duc, je m'approchai de Reine:
+
+--Pardonnez-moi, lui dis-je humblement.
+
+Elle me regarda avec des yeux qui étincelaient, et, d'une voix vibrante:
+
+--Je n'ai rien à vous pardonner. Décidément, ce n'est pas votre faute,
+si je suis une sotte.
+
+Elle regarda autour d'elle pour trouver un prétexte de ne pas continuer
+l'entretien:
+
+--Où donc est Gaston? pourquoi n'est-il pas ici? pourquoi vous
+laisse-t-il seul?
+
+Et après une pause, elle ajouta:
+
+--Quand partez-vous?
+
+Ces interrogations successives, dont la dernière devait me blesser, ne
+prouvaient que son extrême surexcitation.
+
+Je me crus généreux, en me montrant brave, et je répondis:
+
+--Vous savez, mademoiselle, que mon prompt départ dépend de vous seule
+et que demain...
+
+Elle interrompit:
+
+--Ah! demain, c'est demain! je puis mourir cette nuit! A tout hasard,
+vous auriez mieux fait de partir; on vous eût écrit: revenez ou restez
+loin!
+
+--Je suis prêt à partir, s'il vous est plus facile de me répondre par
+une lettre.
+
+--Écrire, moi! pas plus en prose qu'en vers! Je sais bien que miss Sharp
+a un fort beau style, qu'elle pourrait écrire pour moi... Non, puisque
+vous n'êtes pas parti, tant pis pour vous!
+
+Elle fit un geste de la main; je voulus la saisir; elle se recula; me
+lança un regard dont il me fut impossible de saisir le sens, sinon
+qu'elle me défendait d'insister, et elle alla à sa grand'mère, dont elle
+prit le bras qu'elle assujettit sous le sien.
+
+Elles passèrent devant moi, l'aïeule fatiguée, penchant la tête et
+secouant, non pas une bénédiction, ce qui eût été trop solennel pour
+cette aïeule profane, mais un «_au revoir_, monsieur Louis,» tendre,
+maternel; Reine, les yeux baissés, se raidissant, se comprimant, me
+saluant à peine d'un battement des cils.
+
+Que se passait-il en elle? Je ne voulais interroger que moi, comme si je
+devais seul démêler la vérité. Je laissai partir miss Sharp; le duc
+remonta dans sa chambre et j'allai dans le parc, avec une angoisse que
+je refusais de m'avouer.
+
+La soirée était belle; la nuit devait être superbe.
+
+Sans croire que je pensais à autre chose qu'à la réponse attendue le
+lendemain; que je pouvais avoir une autre inquiétude que le désir
+fiévreux de faire une sorte de veillée des armes, je m'éloignai du
+château à la hâte, afin que l'on me crût rentré, et qu'on fermât les
+portes en me laissant dehors.
+
+Je fis cela, mais sans presque y songer. Pendant que je m'engageais dans
+une allée, j'entendis Gaston qui rentrait par une autre.
+
+Arrivé au perron, il jeta son cigare dont la petite lumière décrivit un
+arc, dans la nuit. Il échangea quelques mots avec le valet de chambre,
+qui commençait à fermer les grands volets. Sans doute il lui demandait
+si j'étais remonté chez moi; le valet de chambre lui répondit assurément
+oui, puisque aussitôt Gaston rentra et que la dernière ouverture de la
+façade donnant sur le parc fut fermée.
+
+J'étais satisfait d'être contraint de passer la nuit à la belle étoile.
+J'en serais quitte pour me faufiler dans le château, sans être aperçu,
+dès qu'on rouvrirait les portes, à la première heure, le lendemain, et
+je croyais n'avoir pas à m'accuser de céder à un soupçon, à une crainte
+involontaire, en restant dehors. La sérénité de la nuit m'apaisait.
+
+Des soupçons? Je n'en avais plus. J'étais convaincu, à cette heure-là,
+de n'en avoir eu aucun. Je voulais me recueillir dans un attendrissement
+doux et pieux; mais mon cœur sautait en moi, m'exhortant à sauter. Ma
+jeunesse était affranchie de toute contrainte, libre dans ce beau
+jardin, qui m'appartenait pour toute la nuit, qui m'appartiendrait pour
+toute la vie, quand Reine m'aurait choisi.
+
+Je marchai, pour marcher, pour aspirer les senteurs confuses des
+parterres, des pelouses, des arbres, qui semblaient donner des sens
+délicats à mon âme.
+
+C'était au mois d'août, vers la fin du mois. La journée avait été
+chaude; la nuit gardait une tiédeur admirable. Je n'osais pas la prendre
+directement à témoin, lui dire mon amour; mais je la remerciais; je la
+flattais, et je murmurais, comme si elle eût pu recueillir mes paroles
+échappées dans une sorte de baiser:
+
+--La belle nuit! la belle nuit!...
+
+Je tiens à raconter cette exaltation, ce rêve. On comprendra mieux
+l'horreur du réveil, le vertige.
+
+J'errai pendant deux heures, à travers le parc, dans toutes les
+directions; puis, quand il me sembla que les murs mêmes du château
+étaient endormis, je m'en rapprochai...
+
+Qu'on m'excuse de détailler toutes ces folies... J'ai besoin de prouver
+que je devins fou...
+
+J'allai vers le côté où Reine avait sa chambre. A travers les persiennes
+fermées, une lumière filtrait. Je m'assis devant cette lumière, sur un
+banc de pierre, à l'angle d'un boulingrin, devant un grand vase de
+marbre, d'où s'épandait l'odeur pénétrante de je ne sais plus quelle
+plante. Le piédestal du vase me servait d'appui et me cachait. La lune
+en projetait l'ombre devant moi, avec celle de quelques buissons de
+lilas.
+
+Cette lumière qui glissait comme sous une paupière entr'ouverte,
+semblait me regarder autant que je la regardais.
+
+--Aie confiance! me disait-elle, j'éclaire la méditation d'un cœur loyal
+qui prépare l'aveu que tu attends. Si je brûle encore, c'est que Reine
+n'a pas achevé sa prière; mais je vais m'éteindre bientôt; tu aurais
+trop d'orgueil si je te laissais croire qu'elle pensera toute la nuit à
+toi!
+
+Oui, elle me disait cela, cette chère petite lumière, chaste, immobile.
+Je n'avais rien entrevu de la chambre de mademoiselle de Chavanges, je
+ne savais rien de son ameublement; mais, dans cette nuit, je l'imaginais
+blanche, plus virginale encore, pendant que la jeune fille interrogeait
+sa conscience.
+
+On est superstitieux, quand on a peur d'avoir trop de foi. J'attachais
+un oracle à la durée de cette lueur. Je fixai l'heure à laquelle elle
+devait s'éteindre, pour ne pas m'inquiéter en faisant croire à une trop
+longue délibération.
+
+J'entendis sonner minuit, au loin, dans l'église du village.
+
+Bonne et vieille église, était-ce là que nous irions nous faire bénir?
+Reine entendait-elle, comme moi, le tintement de la cloche?
+
+Je vis la lumière se mouvoir; le rayon glissa le long des lames des
+persiennes.
+
+Presque au même instant, il me sembla entendre, à ma droite, un léger
+bruit. Je me penchai, je regardai.
+
+Une serre, une espèce de jardin d'hiver formait une aile en retour, à
+l'extrémité d'une salle de billard, à côté du salon. La lune faisait
+étinceler la toiture des vitres, et mettait de l'argent sur les
+ferrures.
+
+La porte de la serre sur le jardin venait d'être ouverte. Un homme en
+sortit.
+
+Ce pouvait être un jardinier.
+
+Je n'hésitai pas une seconde à reconnaître Gaston, et je me rappelai
+instantanément qu'on communiquait directement du salon, par la salle de
+billard, avec cette serre; jamais la porte de communication n'était
+fermée.
+
+On verrouillait les portes d'apparat, mais on n'avait jamais songé à
+verrouiller cette porte intérieure. Il y a de ces négligences dans
+toutes les grandes demeures, à la campagne.
+
+Il était donc facile à Gaston de sortir.
+
+C'était bien lui. Il s'avança, regarda à droite et à gauche, leva la
+tête. La lune le contraria; mais il prit son parti; rentra dans la serre
+et en ressortit presque aussitôt avec une petite échelle de jardinier
+qui servait à palissader la vigne.
+
+Par quelle lucidité me rendais-je compte de tout? Avais-je le souvenir
+rapide de ce que j'aurais cru ignorer? Je reportai les yeux vers la
+fenêtre de mademoiselle de Chavanges; je ne vis plus de lumière.
+Était-elle éteinte? Reine était-elle sortie de sa chambre?
+
+Je ne songeai pas à me lever de mon banc, à courir au-devant de Gaston.
+Une stupeur étrange me clouait sur place.
+
+Je ne me rappelle plus si je calculai qu'un esclandre de ma part ne
+punirait pas assez Gaston.
+
+Je sais que j'avais tout ensemble des idées confuses qui m'obstruaient
+le cerveau et des idées claires, brutales qui traversaient cette
+confusion.
+
+Peut-être bien que je me dis que je devais laisser faire cette
+tentative, pour que la présomption lâche de Gaston fût démontrée. Il
+savait probablement que j'étais dans le jardin. Il avait dû frapper à la
+porte de ma chambre, et, convaincu que je faisais le guet, bien que
+j'eusse affirmé que je ne le ferais pas, il venait me donner la comédie
+qu'il m'avait promise.
+
+Il en serait pour sa méchante action, pour son mensonge infâme. Il ne
+saurait pas tout de suite que j'étais là; je ne lui servirais pas à
+trouver le moyen de masquer sa défaite.
+
+N'avais-je pas donné ma parole de ne pas crier au voleur? Je ne crierais
+pas; le voleur serait volé. Il aurait sa honte complète.
+
+Je saisis à deux mains le banc de pierre, pour m'y retenir, m'y
+incruster, et, le cœur battant d'une rage que je croyais bien n'être que
+de l'indignation, faisant aller mes yeux avides, de la fenêtre de Reine
+à Gaston qui s'avançait doucement, j'attendis.
+
+Arrivé sous le balcon de la bibliothèque, Gaston posa son échelle contre
+le mur.
+
+Mes dents claquaient de colère; j'aurais pu rire pourtant, d'un rire de
+sarcasme, de défi; mais je me mordis la bouche. Il me semblait qu'il
+entendrait mes dents claquer.
+
+Il regarda encore une fois autour de lui. Me cherchait-il? redoutait-il
+un autre témoin? Il ne pouvait me voir; il ne me devina pas. Je me dis
+que peut-être il oubliait qu'il m'avait donné rendez-vous devant ce
+balcon et que c'était pour lui seul qu'il faisait cette expédition!
+
+Mon front était en sueur; un serpent se dressait dans ma poitrine...
+
+Pourquoi la lumière s'était-elle éteinte dans la chambre de Reine, quand
+minuit avait sonné, quand Gaston était sorti de la serre? J'avais
+souhaité qu'elle s'éteignît; j'aurais voulu l'attiser, la faire
+flamboyer, pour quelle dévorât les persiennes, pour qu'elle éclatât au
+dehors, pour qu'elle devînt un incendie. Il m'eût bien fallu alors crier
+au feu!
+
+Ce n'était qu'une coïncidence, cette nuit subite, derrière la persienne,
+au moment où Gaston était sorti.
+
+Je regardai le balcon. On distinguait derrière les grandes vitres de la
+fenêtre les volets intérieurs fermés. J'étais fou. Gaston ne briserait
+pas les carreaux, ne forcerait pas les volets! Il redescendrait comme il
+était monté.
+
+Je me dis cela, et je détachai mes mains de la pierre; je me soulevai
+sur le banc, prêt à m'élancer vers Gaston.
+
+Il montait; il atteignit le balcon; il l'enjamba.
+
+Je sortis de mon ombre pour courir à lui. J'y rentrai, ou plutôt j'y fus
+rejeté par une vision terrible.
+
+Les volets intérieurs de la bibliothèque s'écartaient, la fenêtre
+s'ouvrait, et Reine tendait la main à Gaston.
+
+Était-ce possible? N'étais-je pas le jouet d'une illusion? d'une
+gageure? d'une épreuve?
+
+Non, non, c'était Reine. Ce qui me rendait la vision sensible, c'était
+précisément cette robe de mousseline blanche, que j'avais remarquée dans
+la soirée, qui laissait transparaître la blancheur de la peau sous le
+tissu... Le doute n'était pas possible. J'espérai que j'allais mourir.
+Je voulais crier. Gaston s'était penché sur le cou de la jeune fille.
+Ah! cette fois, elle ne s'était ni défendue, ni irritée!
+
+J'eus un étranglement, un spasme; mes yeux s'injectèrent; tout mon sang
+remonta violemment au cerveau, et je crus que ma tête se fendait.
+
+Je tombai sur le banc, regardant avec une hébétude de fou ou d'agonisant
+ce qui se passait.
+
+La fenêtre s'était refermée sans bruit; mais j'eus un choc et un
+tressaillement, comme si on l'eût poussée avec fracas. Je me raidis
+contre la torpeur qui m'engourdissait, et m'enlevant du banc, je courus
+au balcon, pour y monter, pour y frapper aux vitres, pour appeler,
+provoquer Gaston, Reine, les maudire, leur crier mon désespoir, les
+empêcher de consommer cette trahison infâme.
+
+J'avais des visions de meurtre.
+
+Je montai. Quand j'eus franchi la balustrade en fer; quand je fus devant
+les grandes vitres de cette large fenêtre qui faisaient un miroir dans
+lequel la lune me montrait mon visage terrifié, je n'osai pas briser les
+carreaux d'un coup de poing; je n'osai pas faire de bruit. Ce que je
+voulais était trop effrayant. Je l'aurais perdue, si je ne l'avais pas
+tuée; et puis une involontaire espérance m'arrêtait.
+
+Quand un malheur est trop brusque, trop profond, il dépasse tellement la
+mesure humaine que son infini lui fait tort, et qu'en le subissant, on
+se prend à croire qu'il est un mirage.
+
+Je l'avais vue; mais étais-je bien sûr de l'avoir vue? Elle était
+loyale; pourquoi tout à coup serait-elle devenue si déloyale? Elle
+allait apparaître de nouveau, en riant, en se moquant de moi. Pourquoi
+cette fille, qui se gardait toute seule, serait-elle déshonorée, pour
+avoir paru céder à une fantaisie, à une escapade de Gaston? Elle allait
+le chasser, l'éconduire!
+
+Je m'accoudai sur la balustrade; je pris ma tête à deux mains. Je
+cherchai à voir en moi, comme dans une chambre noire, ce qui se passait
+ailleurs. Mais je revoyais distinctement mademoiselle de Chavanges
+pendant la soirée, son trouble, sa nervosité, sa façon de me regarder,
+inquiète. Je me rappelais ses étranges paroles. J'étais devant le
+parterre de roses où je lui avais fait l'aveu de mon amour, où j'avais
+reçu d'elle une promesse, mais, aussi, où je l'avais tenue pendant une
+minute dans mes bras, où elle avait eu l'éclair d'un vertige.
+
+Ah! le balcon de Roméo, le balcon de Ruy-Blas, dont Reine m'avait parlé
+d'un ton railleur, qui n'était peut-être que l'impudence de sa
+coquetterie sensuelle, j'y étais venu, mais le second, mais le dernier,
+pour constater qu'un autre avait été plus habile, moins niais que moi!
+
+Si Gaston sortait bientôt, il me heurterait en riant, il me soufflerait
+son ivresse de baisers au visage, et Reine qui l'aurait reconduit, nous
+verrait nous battre, pour que l'un de nous fût précipité de la fenêtre
+sur le sable. La chute serait grotesque; on ne s'y tuerait pas; on
+n'aurait pas tué son adversaire.
+
+J'eus honte d'être à cette place, comme à un pilori. Je me tournai
+encore vers la fenêtre; j'essayai de la remuer. Elle était soigneusement
+close. Les infâmes! ils avaient eu assez de sang-froid pour ne négliger
+aucune précaution.
+
+Je redescendis vivement. Je ne me souviens pas d'avoir posé le pied sur
+un seul échelon. Dans ces moments-là, le corps agit sans que la pensée
+s'en inquiète, et il agit avec la sûreté des somnambules.
+
+Une fois à terre, je m'éloignai du château; je voulais gagner une allée
+couverte, pour y rugir à l'aise; le ciel blanc me gênait. Mais une
+angoisse subite m'arrêta.
+
+S'il allait fuir, pendant que je n'étais plus là! S'il allait être
+chassé! D'ailleurs un fil brûlant me tenait la poitrine et me ramenait.
+
+Je l'ai compris depuis, j'étais jaloux du crime de Gaston, autant que
+j'en étais indigné. Il ne dévastait pas seulement mon âme; il usurpait
+le droit de ma jeunesse; il prenait ma part de volupté humaine. Je
+brûlais des baisers qu'il donnait. J'avais dans le sang la frénésie
+vraie que ce débauché feignait d'avoir. Il profanait, il déshonorait, il
+possédait ma fiancée, ma femme, ma maîtresse...
+
+Je parle de cette tempête des sens, que j'abrège avec un apaisement que
+rien ne peut troubler. Mais, vieillard et prêtre, en proclamant qu'elle
+était naturelle, j'estime qu'elle était juste et sensée. Je n'aurais pas
+mérité le nom d'homme, si j'avais eu tout d'abord un mépris de
+philosophe, une pitié de chrétien, et si, avant de s'élever à la
+résignation, mon désespoir n'avait pas rampé, ne s'était pas roulé à
+terre, devant ce brasier de mes désirs.
+
+Plus tard, quand j'ai été prêtre, je me suis confessé à moi-même, et en
+toute sécurité de conscience je me suis absous de ce délire. Je
+m'appliquai à n'en point tirer d'orgueil pour mon nouvel état, mais je
+n'en rougis point pour le passé...
+
+J'ai bien souffert... Je me trouvai des cheveux blancs, à partir de
+cette nuit-là.
+
+J'étais revenu à ma place, à mon banc.
+
+Je m'y couchai; j'étreignais la pierre; je l'eusse mordue; j'essayais
+d'y refroidir mes lèvres, et, de temps en temps, me redressant avec des
+soubresauts de fureur, je regardais ces fenêtres fermées, obscures,
+derrière lesquelles, dans la nuit, on riait en s'embrassant, on me
+bafouait cyniquement, si l'on pensait à moi; si l'oubli, plus
+outrageant, n'enlevait pas jusqu'à l'ombre d'un remords à celle que
+j'avais proclamée ma femme.
+
+Combien dura ce supplice? Je ne comptais plus le temps. L'horloge de la
+vieille église me paraissait leur complice, en allongeant les heures. Je
+me bouchais les oreilles, quand j'entendais le premier tintement. A quoi
+bon mesurer mon agonie? Toute heure était un jour, toute minute était
+une heure.
+
+La lune s'était masquée avec les arbres de la forêt, en descendant
+derrière la montagne. Un commencement d'aurore la remplaçait et
+répandait une lueur vague, triste, désenchantante, sur les grands toits
+vitrés de la serre.
+
+Je vois le décor. Il est resté, après quarante ans, aussi présent à mes
+yeux que le lendemain de ce drame...
+
+J'entendis crier la fenêtre; on l'ouvrait. Gaston sortait. On ne le
+chassait pas; on le reconduisait avec tendresse; on le retenait; on le
+rappelait pour un dernier adieu, qui n'était pas le dernier. Je
+distinguai une fois, dans le noir de la large ouverture, leur silhouette
+enlacée...
+
+C'était trop. Je me levai et sans sortir de mon ombre rendue plus
+épaisse, je poussai un cri. Gaston enjamba lestement le balcon, sauta
+plutôt qu'il ne descendit et emporta l'échelle en courant; la fenêtre se
+ferma vite, les volets revinrent, au dedans, obscurcir les vitres.
+
+Il y a dans le flagrant délit un secret de ridicule qui intimide les
+plus hardis. Roméo, surpris dans son escalade, aurait eu honte, avant
+d'avoir peur. Gaston ne pensait plus, en ce moment, à la possibilité de
+ma présence dans le jardin, au défi qu'il m'avait jeté. Il sortait d'un
+rendez-vous, à la façon d'un voleur, avec une échelle apportée; il ne
+songea plus qu'à l'apparence de son rôle; il craignit d'être grotesque,
+et se mit à courir.
+
+Quant à Reine, je souhaitai que mon cri m'eût fait reconnaître, et
+qu'elle l'eût emporté comme un coup de couteau, pour en mourir, dans
+cette chambre où elle avait été infidèle à son orgueil.
+
+Je suivais sur le mur le chemin qu'elle faisait pour retourner à sa
+chambre. Je regardais ses persiennes. La lueur éteinte depuis plusieurs
+heures se ralluma et le rayon que j'avais contemplé, béni, reparut pour
+me narguer.
+
+C'était juste. En Italie, on voile la lampe devant la madone, avant le
+tête-à-tête; on la découvre ingénument après la faute. Reine avait
+rapporté cette mode de son voyage d'Italie!
+
+J'avais bien le droit maintenant de jeter des pierres à cette fenêtre,
+d'avertir que j'étais là, que j'avais tout vu!
+
+Je n'eus pas le temps. Cinq minutes à peine après le départ de Gaston,
+je m'aperçus que les volets de la bibliothèque étaient de nouveau
+ouverts, et que la fenêtre s'ouvrait encore. Je vis distinctement alors,
+avec l'impossibilité de douter, de me méprendre, je vis, comme en plein
+jour, comme à dix pas, mademoiselle de Chavanges s'avancer sur le
+balcon, se pencher, regarder à droite, à gauche, devant elle, cherchant
+à savoir qui avait crié, puis s'accoudant et souriant.
+
+Je vis bien son sourire, puisque je voyais bien son visage que la lueur
+montante de l'aurore éclairait. Oui, je la reconnaissais, l'intrépide
+petite-fille de la marquise de Chavanges; elle n'avait pas peur; elle se
+repentait de s'être retirée du balcon, elle eût voulu appeler le
+scandale.
+
+Elle était digne de Gaston, elle n'était plus digne de moi.
+
+J'eus un accès d'âcre dégoût. Si je m'avançais? C'était peut-être moi
+que Reine attendait! Mon tour était peut-être venu! Gaston lui avait
+peut-être demandé pour moi l'aumône dérisoire d'un rendez-vous! Quelle
+nausée de fiel et de sang, je ressentis tout à coup! Je m'effrayai de la
+tant mépriser, et je voulus me donner de la pitié pour elle, à force de
+la regarder.
+
+Ses cheveux étaient à demi défaits et se déroulaient sur son cou. Elle
+avait cette robe blanche à petits dessins que je connaissais bien;
+seulement, le corsage était un peu ouvert par le haut. Les bras
+n'avaient plus de bijoux.
+
+Elle était plus belle, non! elle était aussi belle.
+
+--Mon Dieu! me disais-je avec une douleur qui noyait ma colère, est-ce
+que l'impudeur peut avoir cette beauté? Est-ce qu'on peut conserver cet
+air d'innocence, fière, paisible, donner, avec cette confiance, à la
+brise matinale ses joues à rafraîchir, ses lèvres à calmer?
+
+Reine dans le monde, sans cesser jamais d'être naturelle, avait une
+attitude voulue. Là, je la voyais dans toute l'ingénuité de sa nature et
+j'étais confondu.
+
+Il fut évident, au bout de quelques minutes, qu'oppressée d'une grande
+inquiétude, elle venait la répandre dans le ciel. Elle appuya sa tête
+sur sa main, son coude, que je voyais nu dans les grandes manches de sa
+robe, sur la balustrade du balcon, et elle leva les yeux au-dessus
+d'elle.
+
+Quelle impiété! Je crois bien que si elle avait pleuré, j'aurais eu la
+lâcheté ou l'héroïsme de me traîner sur le sable, devant le balcon, et,
+me montrant, de l'exhorter à un repentir qui l'eût transfigurée. Mais
+les yeux eurent de la rêverie sans faiblesse. Son visage pâle devint
+presque souriant. Elle poussa un gros soupir qui n'était pas un sanglot,
+et après avoir joint ses mains, les avoir portées à sa poitrine pour y
+refouler l'amour qui avait débordé dans cette singulière extase, elle
+rentra dans la bibliothèque, referma la fenêtre et poussa les volets.
+
+Je vis ensuite une ombre passer devant la bougie, dans sa chambre; la
+lumière parut se reculer, mais resta.
+
+Cette apparition était comme un dénouement qui ne laisse plus rien à
+conjecturer.
+
+Il n'y a jamais de conviction assez solide qui ne s'augmente et ne
+s'enracine encore sous une preuve nouvelle. Cette fois, l'éclat de la
+preuve me fit pleurer.
+
+La fureur était du doute; maintenant que j'étais persuadé absolument, je
+me sentis désarmé, faible comme un vaincu; c'était l'instant de la
+lâcheté nécessaire, permise.
+
+Je n'avais plus rien à faire dans ce monde, puisque cette jeune fille si
+belle, que j'avais crue si loyale, arrachait de moi l'estime de la
+femme, le culte de la beauté, l'amour enfin! Je n'étais qu'un débris; je
+n'avais plus besoin de me diriger; le hasard, le souffle passant
+suffirait à me conduire!
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Je me levai du banc; je marchai, et d'instinct je cherchai les endroits
+sombres dans ce jour qui commençait.
+
+Je me trouvai bientôt devant cette large pièce d'eau dont j'ai parlé,
+derrière le château, à mi-côte.
+
+Elle était entourée de grands arbres qui d'ordinaire la faisaient noire
+sur les bords, en ne laissant tomber qu'un peu de clarté au milieu. Le
+jour naissant faisait filtrer sous les branches des lueurs violettes
+indécises, qui teintaient l'eau immobile et lui donnaient une vague
+couleur de sang refroidi.
+
+Je me rappelai la pièce d'eau du château paternel où ma mère s'était
+noyée. Celle-ci m'invitait-elle à mourir? Je tombai sur l'herbe et je
+m'abandonnai à une de ces douleurs enfantines qui sont des relais
+sublimes dans la virilité, car elles rajeunissent tout, et que l'on
+regrette autant que des bonheurs, plus tard, quand on est vieux.
+
+Ma poitrine se gonfla. Le cercle qui m'étreignait le front se détendit;
+tout mon être se dénoua. J'étais comme répandu au bord de cette eau
+attirante dans laquelle j'allais me verser.
+
+L'anéantissement me séduisait. Le narcotisme des désespoirs absolus
+succédait à cette activité d'une espérance qui avait lutté jusqu'à la
+fin. Il m'eût semblé doux de mourir; cette eau assez profonde pour me
+recueillir eût semblé me rendre le baiser maternel dont je ne me
+souvenais plus.
+
+Le jour montait cependant, et, après une heure de cette prostration, un
+rayon de soleil vif qui se posa sur les hautes branches, laissa tomber
+au milieu de l'eau une goutte d'or, une étoile tremblante.
+
+Cette lumière qui miroitait devant mes yeux m'éveilla de ma torpeur. La
+vie me rappelait au devoir, à la douleur vaillante.
+
+On ne se tue pas devant l'aurore, quand on a l'âme jeune, l'enthousiasme
+facile. Une prière indistincte, sans formule, s'éleva en moi, comme une
+rosée matinale et ranima un peu mon courage.
+
+Je n'avais pas assez de forces pour haïr; il m'en restait seulement pour
+aimer; car ce fonds-là est inépuisable. Si j'aimais encore, je ne devais
+pas renoncer à souffrir de mon amour; je devais lui rester fidèle.
+Meurtri, sanglant, mort, je le porterais, pour l'honneur de mon âme.
+
+Depuis que j'ai traversé tant d'épreuves et expérimenté le malheur à
+tous les degrés, j'ai acquis cette conviction que Dieu m'a élu pour
+souffrir. Ce n'est pas une fatalité; c'est une tâche mystérieuse que je
+remplis sans en connaître le but. Seulement, il ne me semble pas que
+Dieu ait sur moi des vues assez hautes pour me meurtrir encore une fois
+dans mon amour paternel; pour qu'il impose à mon courage cette suprême
+épreuve... qui serait au-dessus de mes forces.
+
+Je veux sauver ma fille, et je demanderai ensuite à Dieu de mourir,
+renonçant aux délices de voir mon enfant heureuse, ne voulant pas tenter
+ma vocation, en essayant un peu de bonheur, pour la fin de ma vie...
+
+Je me relevai donc, et, essuyant mes larmes, je réfléchis. Devais-je
+rester au château? Devais-je partir? Rester pour provoquer Gaston? pour
+revoir mademoiselle de Chavanges? Pour me venger? pour punir?
+
+Me venger! de qui? d'elle qui ne m'avait encore rien promis! Punir qui?
+Ce séducteur sans scrupule, mais, après tout, ce séducteur libre de
+séduire, comme j'étais moi, libre de souffrir. La morale que je
+prétendais servir serait le masque de ma douleur égoïste. L'idée de
+faire du mal se mêlait trop à l'idée de donner une leçon, et, depuis que
+j'avais pleuré, je me sentais moins capable de sévir.
+
+Mais comment partir? Sous quel prétexte? Que dire à madame de Chavanges?
+à M. de Thorvilliers, à Reine elle-même, cette grande coupable que je
+n'oserais pas flétrir, même en tête-à-tête?
+
+Cette perplexité acheva de me rendre des forces. Je redescendis vers le
+château, décidé à rentrer par les portes de la serre, en suivant le
+chemin que Gaston avait pris, à remonter dans ma chambre, pour y faire
+disparaître les traces de cette nuit terrible, pour y méditer, en
+attendant qu'il fût l'heure de rencontrer la marquise, Reine, le duc et
+Gaston.
+
+J'allais ouvrir, dans la serre, la porte intérieure qui communiquait,
+ainsi que je l'ai dit, avec la salle de billard, quand cette porte
+s'ouvrit d'elle-même.
+
+Je me heurtai presque à miss Sharp.
+
+Nous poussâmes tous deux un cri. Mon aspect étrange parut lui faire
+peur. Moi qui n'avais pas songé à elle, dans toutes les péripéties de ma
+torture, je me dis instantanément qu'elle s'offrait à moi, comme une
+auxiliaire, une amie, un bon conseil.
+
+Elle pâlit, en voyant mes cheveux défaits, mes vêtements froissés,
+salis, mon visage livide, mes yeux rougis et gonflés, tout ce ravage de
+la nuit.
+
+Elle me demanda anxieusement:
+
+--Qu'avez-vous donc, monsieur d'Altenbourg? d'où venez-vous?
+
+--Je viens du parc.
+
+--A cette heure?
+
+--J'y ai passé la nuit.
+
+Ses yeux s'élargirent; son regard muet m'interrogea.
+
+--Oui, continuai-je, toute la nuit.
+
+--Que vous est-il arrivé?
+
+Je ne sus comment lui confier ce que je devais pourtant lui dire. Elle
+cherchait, elle aussi, à avoir ma confidence. Je lui pris les mains qui
+étaient moites; je les serrai; elle eut un sourire rapide, à cette
+marque de sympathie. Elle me dit:
+
+--Vous avez eu une querelle avec quelqu'un?
+
+Elle ne prononça pas le nom de Gaston, mais évidemment c'était à lui
+qu'elle pensait.
+
+--Non, mais, j'ai vu...
+
+J'hésitai.
+
+--Quoi donc? balbutia-t-elle d'une voix tremblante.
+
+Je me penchai sur elle, pour faire pénétrer plus vite mes paroles, et
+pour parler bas, et je lui dis en haletant, avec un remords, comme si je
+commettais une trahison:
+
+--J'ai vu Gaston entrer par le balcon, dans la bibliothèque.
+
+Elle poussa un cri, se rejeta un peu en arrière, raidissant ses mains
+dans les miennes:
+
+--Vous avez vu cela?
+
+Un nuage rouge passa sur son visage. Elle baissa la tête.
+
+--Et j'ai vu mademoiselle de Chavanges le recevoir.
+
+Elle releva les yeux, et me dit, avec stupeur, avec confusion:
+
+--Vous avez vu M. Gaston?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez vu mademoiselle Reine?
+
+--Oui, comme je vous vois.
+
+Elle tressaillit; sa rougeur disparut; elle devint très pâle. Ses yeux
+plongeaient dans les miens; nous restâmes deux secondes ainsi, nous
+contemplant. Elle murmura enfin:
+
+--Êtes-vous bien sûr?...
+
+Elle disait cela sans élan, avec un embarras visible; elle n'était pas
+indignée, mais attristée. Je pensai qu'elle savait tout et qu'elle
+voulait seulement faire naître un doute dans mon esprit.
+
+--Oui, miss Sharp, je suis bien sûr de ce que j'ai vu. Vous le savez
+bien.
+
+Elle dégagea ses mains par un mouvement rapide et les joignit:
+
+--Moi!
+
+--Oui, vous, la confidente de mademoiselle de Chavanges. Elle vous avait
+prévenue de ce rendez-vous, n'est-ce pas?
+
+--Oh! monsieur d'Altenbourg!
+
+--Miss Sharp, je vous crois sincère. Niez donc que vous saviez tout!
+
+Elle eût voulu mentir; elle n'osa pas, et poussa un grand soupir,
+vibrant comme un sanglot.
+
+Cet aveu m'était inutile; seulement il élargissait et envenimait encore
+ma plaie.
+
+Miss Sharp, correctement habillée, lissée, cravatée, gantée,
+représentait si bien la vertu simple, le devoir exact, que j'eus un
+mouvement de colère contre elle.
+
+--Vous avez souffert cela, miss Sharp!
+
+--Hélas!
+
+--Vous ne lui avez pas dit que c'était un assassinat?
+
+Elle eut un mouvement de compassion. A son tour, elle chercha à me
+prendre la main.
+
+Je me reculai, j'ajoutai avec amertume:
+
+--Vous étiez peut-être là!
+
+Sa rougeur lui revint; ses yeux se voilèrent. Je l'offensais
+injustement. Je fis un effort:
+
+--Pardon, miss Sharp!
+
+Elle fit le geste de m'interrompre. Elle ne voulait pas plus d'excuses,
+pour l'injustice de ma douleur, qu'elle ne voulait tolérer de calomnies.
+
+Je me détournai, et, me laissant tomber sur un banc de fer, placé sous
+des palmiers, je cédai à l'attendrissement que je croyais avoir tari;
+des larmes me vinrent aux yeux.
+
+L'Anglaise s'approcha doucement, resta debout devant moi, et, d'une voix
+profonde, qu'elle n'avait jamais prise pour me parler:
+
+--Pauvre monsieur Louis!
+
+Ordinairement, miss Sharp, quand elle n'ajoutait pas mon titre à mon
+nom, m'appelait M. d'Altenbourg. C'était la première fois qu'elle s'en
+tenait à mon prénom.
+
+Cette familiarité était une grâce de sa pitié; j'y fus sensible, mais en
+même temps elle consacrait mon malheur.
+
+Je m'imaginais que l'Anglaise était envoyée par Reine.
+
+--Vous venez de la voir? lui demandai-je.
+
+--Non.
+
+--Cependant, pour sortir à cette heure?
+
+--Cela m'arrive souvent.
+
+--Vous n'allez pas de sa part vous assurer si l'échelle a laissé une
+trace sur le mur?
+
+--Non.
+
+--Et si l'homme qui a poussé un cri est toujours en face du balcon?
+
+--Non.
+
+Miss Sharp répondait vivement, mais avec une timidité qui me touchait.
+Elle voulait épargner à la fois mon ressentiment et ma douleur.
+
+--C'est elle, c'est elle, que je voudrais voir là, repartis-je en
+secouant la tête. Je m'étonne qu'elle ne soit pas descendue elle-même,
+pour constater, comme cette nuit, que tout est bien tranquille et que
+celui qui l'a bien vue ne la trahira pas.
+
+--Vous l'avez vue? demanda encore une fois l'Anglaise avec surprise.
+
+--Oui, quand elle l'a reçu, quand elle l'a reconduit, et surtout quand
+elle est venue, après, braver le ciel.
+
+Miss Sharp parut ne pas comprendre. Elle se pencha pour m'envelopper
+d'un regard méfiant.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+Sa voix était si basse que je devinai ses paroles, plutôt que je ne les
+entendis.
+
+Je racontai alors cette apparition dernière de mademoiselle de Chavanges
+au balcon.
+
+L'Anglaise en parut saisie.
+
+--Oh! dit-elle lentement.
+
+Elle laissa tomber son front dans ses deux mains et médita pendant une
+minute.
+
+--Quel malheur! quel malheur! dit-elle enfin en relevant la tête.
+
+Elle s'éloigna de quelques pas, puis revenant résolument à moi, et me
+regardant en face, avec un étincellement qui me provoquait, avec une
+énergie que je ne lui soupçonnais pas:
+
+--Monsieur d'Altenbourg, vous êtes un homme d'honneur. Si je vous
+demande le secret? Si je vous prie de me donner votre parole que, quoi
+qu'il arrive, vous ne provoquerez pas votre ami?...
+
+Je l'interrompis.
+
+--Est-ce que j'ai un ami? Est-ce qu'on provoque un voleur? On le châtie.
+Ne voulez-vous pas aussi, que je continue à lui dire à elle, que je
+l'aime, que je veux l'épouser!
+
+Miss Sharp redevint très pâle, et se froissant les mains:
+
+--Non, non, c'est impossible! c'est impossible! Ah! je le vois, vous
+voulez vous venger!
+
+--Me venger! Il y a deux vieillards que je ne veux pas frapper; quant à
+elle, vous pourrez lui dire que je l'aimais trop cette nuit, pour que je
+ne craigne pas ma colère: non, je ne me vengerai pas, soyez tranquille,
+je la laisse à Gaston.
+
+L'Anglaise tressaillit, et avec emportement:
+
+--Il ne l'épousera pas!
+
+--Qui donc alors peut l'épouser?
+
+--Vous croyez qu'elle peut l'aimer.
+
+La question était étrange.
+
+--Je crois qu'elle peut l'épouser! Cela me suffit; il me vengera!
+
+Après un silence, miss Sharp reprit:
+
+--Alors, qu'allez-vous faire?
+
+--Partir.
+
+--Quand?
+
+--Tout de suite; ce matin.
+
+--Sans attendre le réveil?...
+
+--De qui? de la marquise? cela me ferait rester trop longtemps; du duc?
+cela me gênerait; d'elle? je ne répondrais pas de ma fierté; de Gaston?
+je ne partirais peut-être pas, si je le revoyais!
+
+L'Anglaise avait suivi mes paroles avec un éclair jaillissant à chaque
+mot. Quand j'eus fini, elle eut un rayonnement suprême de
+reconnaissance.
+
+--Partez donc! s'écria-t-elle.
+
+Je trouvais juste qu'elle acceptât mon départ; je trouvais un peu cruel
+qu'elle l'acceptât si vite.
+
+--Cela arrange tout, n'est-ce pas? répliquai-je avec amertume?
+
+--Vous êtes bon! vous êtes généreux! monsieur d'Altenbourg.
+
+--Je suis si malheureux, que je n'ai pas de mérite à partir.
+
+--Où allez-vous? A Paris?
+
+--Non.
+
+--A l'étranger?
+
+--Peut-être.
+
+--Dites-moi où l'on pourrait vous écrire.
+
+--Je ne veux de lettre de personne.
+
+--Pas même de moi?
+
+--De vous, miss Sharp?
+
+Je me rappelais que la veille, il avait été question entre mademoiselle
+de Chavanges et moi du style épistolaire de miss Sharp. Je trouvais de
+l'ironie à cette offre bienveillante de sa part.
+
+--Ne m'écrivez pas, miss Sharp. Vous ne pourriez, ni me faire oublier ce
+qui s'est passé cette nuit, ni m'habituer mieux à ce souvenir que je ne
+vais le faire dans ma solitude. Il n'y a de dignité pour moi que dans un
+départ qui brise tout lien. J'accepte, auprès de la marquise et du duc,
+la responsabilité d'un acte qu'on traitera sévèrement. On m'accusera
+d'hypocrisie. J'ai été accusé souvent d'être un hypocrite, par Gaston
+lui-même. M. de Thorvilliers n'est plus mon tuteur. Il m'a rendu ses
+comptes, je n'en ai pas à lui rendre. Gaston fera de son bonheur l'usage
+qu'il voudra. Je veux l'ignorer. La marquise se moquera de moi, et sa
+petite-fille lui expliquera aisément ce qui pourrait paraître
+inexplicable. Quant à vous, miss Sharp, votre amitié ne peut me servir,
+qu'en n'essayant pas de troubler le deuil que j'emporte. Je ne veux pas
+que vous m'écriviez. Vous n'auriez, d'ailleurs, rien à m'écrire.
+
+--Peut-être!
+
+Miss Sharp laissait voir une émotion extraordinaire. Quel moyen
+rêvait-elle, ou croyait-elle rêver de détruire le passé? Je ne voulais
+pas me faire le complice de cette sympathie pour moi; mais cependant,
+elle me fortifiait. Une heure auparavant, j'aurais été incapable de la
+fermeté qui me soutenait.
+
+Le courage le plus difficile est celui qu'on a tout seul, en secret. Un
+témoin suffit pour faire un héros. Je me sentais soutenu, élevé par
+cette approbation. La phase d'attendrissement était passée. La phase de
+colère n'était plus possible. L'une et l'autre pouvaient revenir, et
+sont revenues. Mais j'entrais dans cette langueur résolue, dans cette
+fatigue d'émotion, qu'on rapporte du cimetière.
+
+--Ne lui donnez pas trop de repentir! dis-je à miss Sharp.
+
+Celle-ci se débattait contre l'enlacement de je ne sais quelle pensée
+héroïque.
+
+--Je vous en conjure, me dit-elle encore, ne me cachez pas le lieu de
+votre retraite. Ne croyez pas que tout soit fini! Il est nécessaire que
+vous partiez maintenant, oui; mais il se peut que vous appreniez des
+choses...
+
+Mon amour eut un dernier sursaut.
+
+--Quoi! quelles choses? que savez-vous? que pressentez-vous que vous ne
+puissiez me révéler maintenant? Ai-je donc été victime d'une illusion?
+N'est-ce pas elle que j'ai vue, que j'ai reconnue? Oh! alors, je me
+mettrais à ses pieds; je lui demanderais pardon de ma douleur insensée.
+Parlez, miss... S'il y a un mystère qui me donne une illusion,
+confiez-le moi. Faites-moi douter, et je vous bénirai.
+
+Je m'échauffais; miss Sharp se refroidit. La lumière répandue sur son
+visage s'éteignit comme sous des cendres. Sa bouche qui s'était
+épanouie, se resserra. Son regard se détourna du mien; l'inexorable
+raison lui donna un accent presque dur, tant il était net, décisif.
+
+--Je n'ai rien à vous dire aujourd'hui; partez, monsieur d'Altenbourg.
+
+Nous échangeâmes alors quelques paroles froides, pratiques, sur la
+meilleure façon pour moi de quitter le château. Miss Sharp était d'un
+excellent conseil. Quand je fus renseigné sur les dispositions à
+prendre, je remerciai l'Anglaise. La lueur lui revint aux joues, au
+front. Elle baissa la tête.
+
+--Je devrais partir aussi, soupira-t-elle.
+
+--Pourquoi?
+
+Elle ne répliqua pas; elle resta quelques secondes immobile. Je crus
+m'apercevoir qu'elle pleurait.
+
+Comme je lui faisais un geste d'adieu, par une démonstration de pitié et
+d'amitié, excessive en toute circonstance, mais incompréhensible de la
+part d'une Anglaise, miss Sharp me saisit la main et la porta à sa
+bouche.
+
+--Adieu! adieu! me dit-elle en suffoquant. Ah! comme vous méritez d'être
+aimé!
+
+Je pris cette exclamation enthousiaste pour une condamnation nouvelle de
+la conduite de Reine, et, me dégageant doucement:
+
+--Je ne méritais pas d'aimer, dis-je à la confidente de mademoiselle de
+Chavanges, puisque je n'ai pas su lui persuader de m'aimer. Adieu!
+
+--Adieu!
+
+Je sortis de la serre et traversai la salle de billard. Miss Sharp me
+suivait silencieusement. Nous allâmes ainsi jusqu'au bas du grand
+escalier du château. Je montai dans ma chambre, en marchant doucement;
+j'écrivis à M. de Thorvilliers, sans choisir le prétexte de mon départ,
+sans m'inquiéter des banalités que j'entassais.
+
+Je chargeai le duc de mes excuses auprès de la marquise.
+
+Je posai la lettre sur une table, bien en évidence, comme fait un homme
+qui va se suicider, et je m'occupai rapidement de mes préparatifs de
+départ.
+
+Comme j'étais descendu pour chercher un domestique, doutant qu'il en fût
+un d'éveillé dans le château, je trouvai miss Sharp à la porte de ma
+chambre, avec un palefrenier qu'elle avait été chercher elle-même dans
+les écuries, en même temps qu'elle avait prévenu le vieux cocher de la
+marquise que j'avais besoin de partir par le premier train qui passait à
+Rocroy.
+
+Elle veillait à tout; elle avait hâte de me voir parti.
+
+Je la remerciai; le domestique descendit mes bagages, et le coupé
+pendant ce temps était attelé. Tout se fit silencieusement.
+
+Quand il était nécessaire de dire un mot, on le disait à voix basse.
+Nous craignions de donner l'éveil. A deux ou trois reprises, il me
+sembla que miss Sharp écoutait dans la direction de la chambre de
+mademoiselle de Chavanges, comme si elle eût particulièrement redouté
+que celle-ci, mal endormie, ne vînt au bruit.
+
+Il avait été facile à l'Anglaise d'ouvrir de l'intérieur la porte qui
+donnait sur les communs.
+
+Ce fut elle qui ferma la portière du coupé, quand j'y fus installé; nous
+échangeâmes une étreinte, sans échanger d'adieu inutile. Nos yeux
+étaient fixés sur nos mains brûlantes.
+
+Lorsque la voiture, sortie de la cour des communs, entra dans la cour
+d'honneur, miss Sharp se retrouva debout, sur le perron, en face de la
+grille d'entrée.
+
+Elle regardait alternativement la voiture et les fenêtres closes, pour
+s'assurer que le bruit des roues sur le sable de cette cour plantée
+n'avertissait pas la marquise, ou Reine de Chavanges, de ma fuite.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Il ne faut jamais fuir. Je me suis cru généreux et humble; j'ai été
+implacable et orgueilleux. Il fallait rester, affronter Reine, Gaston,
+miss Sharp; me débattre davantage contre cette crudité effroyable du
+fait qui violait tous mes sentiments, ne pas abandonner celle que
+j'avais tant estimée, et que j'aurais dû plaindre, ne pouvant la haïr.
+
+Hélas! il m'eût fallu une expérience que je ne pouvais avoir. J'aurais
+dû être, pour posséder cette lueur de raison, autre chose qu'une moitié
+de poète, d'homme à demi religieux, fanatique de générosité par besoin
+de se sentir fort et clément, agité, à travers tout, de frissons
+sensuels qu'il prenait pour de l'indignation...
+
+Je viens de relire ce que j'ai écrit sur cette nuit fatale, et je
+m'aperçois que je n'ai pas tout dit; que je n'ai pas assez insisté sur
+ces déchirures, sur ces brûlures de la chair. J'ai eu honte de tout
+analyser, et pourtant, il faut bien que l'on m'absolve de ma grande
+innocence, pour que je ne sois pas trop accablé ensuite de ma faute.
+
+Ce mémoire prend les proportions d'un livre. Mais, je l'atteste; je ne
+mets aucune vanité d'auteur dans mon récit. Je n'ai que le scrupule
+d'étendre à ma fille, pure et chaste, l'intérêt que l'on portera
+peut-être à son père coupable.
+
+Coupable? Oui, je l'ai été, mais d'abord, mais surtout en désertant le
+supplice; l'autre faute n'a été que la contre-partie de celle-là.
+
+En m'éloignant du château, je pleurais, et cela m'était doux, car les
+larmes empêchent de penser. Je n'avais qu'une idée, et tout de suite je
+m'étais donné un but; courir à mon vieux maître l'abbé Cabirand, non pas
+seulement parce qu'il était mon seul ami, mais parce que dans cette
+crise il m'apparaissait comme le seul médecin auquel je voulusse me
+confier.
+
+Le poète venait de recevoir une atteinte terrible; le chrétien s'exalta
+et substitua une poésie éternelle à la poésie éphémère.
+
+L'abbé Cabirand fut stupéfait, consterné et effrayé. Je lui disais que
+je n'aimais plus, et je le disais avec tant de douleur qu'il s'alarma de
+ce que je lui apportais encore de passion à éteindre. Il me conseilla
+tout ce qu'il pouvait me conseiller, le repos près de lui, la prière.
+
+Il voulut aussi, ce bon prêtre, écrire à mademoiselle de Chavanges. Il
+songeait à susciter un repentir qui eût désarmé mon juste ressentiment;
+il rêvait la purification par les larmes, et sans se préoccuper des
+répugnances de la vanité, de l'amour-propre humain, il croyait encore à
+la possibilité d'un mariage.
+
+Il essaya aussi, avec la même inexpérience infaillible, de me persuader
+que j'avais mal vu, mal interprété une vision imparfaite.
+
+Mais s'apercevant que ce moyen de guérison irritait mes plaies, sans les
+guérir, se sentant inhabile à se reconnaître dans le labyrinthe des
+caprices féminins, il s'évada bien vite de ce terrain, et s'en tint
+exclusivement aux arguments de pardon, de charité.
+
+Il avait obtenu pour moi la permission d'habiter le séminaire où il
+professait, afin que notre tête-à-tête fût aussi peu interrompu que
+possible, et que nous pussions reprendre, dans l'intervalle d'une leçon
+à une autre, d'un office à un autre, l'éternel sujet de nos confidences.
+
+On comprendra qu'avec mon caractère et dans les dispositions où j'étais,
+l'idée de l'apostolat me vint vite au milieu de cette vie religieuse.
+
+Je dis l'idée de l'apostolat et non pas celle de la retraite. Sous cet
+accablement de mon cœur, je sentais une énergie qui voulait être
+employée et qui redoutait l'inaction.
+
+Je ne suis contemplatif qu'à mes heures. La vie du cloître m'eût
+narcotisé sans me calmer, ou m'eût exaspéré. Je devinais que j'aurais
+moins d'assauts à soutenir dans la solitude peuplée que dans la solitude
+vide.
+
+Quand je m'ouvris à l'abbé Cabirand de mon projet de rester, comme
+élève, et de me faire prêtre, il eut une vivacité d'opposition tendre,
+paternelle, qui me toucha, sans me convaincre. Il assurait que ce désir
+était l'effet d'un dépit plutôt que d'une vocation. Cet homme chaste,
+paisible, qu'aucun souffle mauvais n'avait jamais agité, ne comprenait
+qu'une façon de prêtre, le pasteur candide et studieux. Serais-je
+celui-là? Il n'admettait qu'une façon de tuer le démon dans la
+conscience d'un homme qui a goûté aux passions humaines, le jeûne, la
+macération, la lutte continue; car, selon lui, le confesseur des autres
+doit n'avoir pas à se battre d'abord avec lui-même.
+
+Il se mêlait aussi, à l'insu de sa sagesse, un grain d'ambition pour moi
+à tous ces raisonnements.
+
+L'abbé Cabirand me croyait appelé à de hautes destinées dans le monde.
+Il m'avait souvent prédit que j'irais à la Chambre des pairs et que je
+m'y ferais ma place. Il ne pouvait se résigner à me voir simple curé, ou
+simple vicaire. Il est vrai qu'avec mon nom et ma fortune, je pouvais
+prétendre à de grands honneurs dans l'Église même. Elle est bien obligée
+de demander du renfort aux influences aristocratiques. Mais la modestie
+du bon prêtre lui interdisait de souhaiter pour moi une si belle
+carrière dans l'état religieux; tandis qu'il se croyait en règle avec la
+terre et le ciel, en me poussant à devenir un grand orateur politique et
+laïque.
+
+Il me parla avec une éloquence naïve, qui n'empruntait rien à sa
+rhétorique usuelle, du mal que je me ferais à moi-même et que je ferais
+aux autres, si j'apportais à Dieu un cœur palpitant encore d'un
+désespoir humain, trop violent, pour être définitif.
+
+--Mon pauvre enfant, me disait-il, en citant saint Augustin, vous
+n'aimez plus celle qui vous a trompé, mais vous aimez toujours l'amour.
+
+Je discutais; je répondais que cette tendresse, crucifiée en moi,
+voulait s'épancher et non se concentrer pour une torture égoïste et
+dangereuse; que je voulais devenir prêtre, au plus vite, pour agir et
+non pour me recueillir; que la politique me paraissait mesquine.
+J'aimais mieux aller prêcher les sauvages que la majorité ministérielle
+ou l'opposition, si je n'avais pas assez d'éloquence pour dire ces
+vérités cruelles au monde que j'avais traversé et qui ne m'avait pas
+compris.
+
+J'étais croyant; je l'avais toujours été. Mon détachement de la vie
+ordinaire était complet. C'était me condamner à un désœuvrement fatal
+que de refouler en moi ces aspirations de tout mon être. Oui, j'aimais
+l'amour, mais l'amour infini, pour me guérir des désenchantements de
+l'amour terrestre et borné, pour satisfaire la soif immense qui me
+restait de cette première amertume.
+
+Je triomphai des résistances de l'abbé Cabirand. Peut-être bien que sans
+s'en douter le professeur de rhétorique se rendit à la rhétorique
+ingénieuse de son élève.
+
+Quand il fut persuadé, une vie douce, la convalescence de mon cœur
+commença vraiment dans cette intimité. Je n'avais plus à rougir de ma
+tristesse; j'en faisais un moyen de m'observer, de m'épurer.
+
+J'étudiai avec ardeur. Je me tins parole. Aucun signe de moi n'alla me
+rappeler à ceux qui m'oubliaient peut-être, ou me défendre près de ceux
+qui m'accusaient. Je trouvais un âpre plaisir à songer aux calomnies
+dont je devais être la proie. Je souriais, avec un soupir dédaigneux, à
+ce déchaînement de mépris que je ne méritais pas.
+
+J'étais depuis six mois au séminaire, quand, un malin, l'abbé Cabirand
+vint me trouver dans la cour de récréation et m'attirant à part, me mit
+sous les yeux un journal, dont il me priait de lire un entrefilet.
+
+Ce journal, la _Quotidienne_, annonçait le mariage de Gaston de
+Thorvilliers avec mademoiselle Reine de Chavanges.
+
+La _Quotidienne_ énumérait, à propos du mariage de Reine et de Gaston,
+les grandes alliances dans le passé des deux nobles familles. J'appris
+en même temps, par cette notice même, que la marquise était morte.
+
+Mon vieil ami m'observait, pendant que je lisais cet entrefilet; il me
+prit la main et me la serra.
+
+--Courage! me dit-il.
+
+Je trouvai l'exhortation superflue. J'avais bien ressenti un peu de
+palpitation au cœur; j'avais peut-être un peu de sueur à la main; mais
+je me sentais un grand courage, et comme un apaisement de doutes
+infimes, obstinés, secrets.
+
+Ce mariage n'était-il pas le meilleur dénouement que ma générosité pût
+souhaiter à cette intrigue, à cette aventure? N'était-ce pas aussi pour
+moi le meilleur écho que ma conscience pût recevoir du monde où j'avais
+souffert?
+
+Tout était fini, réparé. J'étais libre devant mon devoir, sans avoir à
+redouter, sous prétexte d'âme à sauver, un retour sournois vers le
+passé.
+
+Mademoiselle de Chavanges et Gaston avaient fait ce qu'ils devaient
+faire. Je n'aurais pu leur conseiller autre chose.
+
+Je n'étais pas encore prêtre; je pouvais me permettre une dernière
+remarque ironique, et tandis que le chrétien approuvait, l'homme du
+monde éconduit, supplanté, indignement trahi, se disait qu'après tout
+Gaston avait trouvé moyen de conquérir une belle femme et une belle
+fortune. Sa logique infâme ne péchait que devant Dieu; elle était
+infaillible devant les hommes.
+
+Décidément je faisais bien de me retrancher du tumulte des hommes.
+
+--Je suis heureux de ces nouvelles, dis-je à mon vieux maître; c'était
+la seule consolation qui pût me tenter.
+
+Je fus cependant triste, préoccupé, agité par une sorte d'inquiétude,
+pendant toute la journée.
+
+Je me demandais, malgré moi, si la mort de la marquise n'était pas, pour
+beaucoup plus que la nécessité d'une réparation, dans les motifs de ce
+mariage. Je me rappelais le mot de mademoiselle de Chavanges, avant son
+départ pour l'Italie. Elle avait peur de la solitude.
+
+Gaston avait été, comme il le disait lui-même, un _en-cas_. Peut-être
+n'y avait-il aucun amour dans cette union, et quel eût été cet amour,
+souillé avant de se faire sanctifier!
+
+Le lendemain, j'étais calme. Cette inquiétude, descendue plus
+profondément en moi, était devenue si sourde, qu'elle semblait
+disparue...
+
+Je fus ordonné prêtre avec un certain éclat. Mon nom était historique en
+Alsace, où ma famille avait été apparentée à des évêques électeurs de
+Strasbourg.
+
+La _Quotidienne_ parla de mon ordination, comme elle avait parlé du
+mariage de Gaston.
+
+Je crois bien que l'abbé Cabirand, qui s'attribuait, comme abonné, des
+droits de collaborateur, avait arrangé cette sorte de revanche, ce
+pendant symétrique à la nouvelle du mariage, et qu'il avait écrit
+lui-même au journal.
+
+La _Quotidienne_ me proposait comme modèle à certains gentilshommes
+désœuvrés. C'était encore un moyen de servir la bonne cause que de se
+faire, auprès de celui dont le royaume n'est pas de ce monde,
+l'intercesseur du roi terrestre dépossédé...
+
+Je ne raconterai pas ma vie ecclésiastique. A quoi bon?
+
+Je fus ce que j'avais résolu d'être, un prêtre, militant, mais ne
+provoquant l'ennemi que sur des sommets.
+
+Je restai missionnaire en France, pour ne pas m'éloigner de mon cher
+abbé Cabirand, qui ne vivait plus qu'entre moi et Dieu. Il pleura à mes
+premiers sermons. Un jour qu'il ne pouvait plus marcher, il se fit
+porter à la cathédrale de Strasbourg pour m'entendre parler de la vie
+éternelle. C'était lui qui m'avait fourni le texte.
+
+A la péroraison, il s'évanouit, et ne reprit connaissance un peu, dans
+la soirée, que pour me remercier et me bénir. Il mourut, en me disant
+avec un orgueil de saint:
+
+--Je vais au ciel! Vous m'avez mis des ailes!
+
+Ce fut un grand deuil pour moi; mais dans les dispositions où j'étais,
+ce deuil fut comme une consécration nouvelle qui m'avança dans la voie
+religieuse.
+
+A partir de ce moment, je m'absentai souvent du diocèse.
+
+Je fis un voyage à Rome qui faillit changer ma destinée. Quel attrait
+mystérieux me fit décliner les avances du Vatican, et refuser de quitter
+pour toujours la France? Je serais aujourd'hui cardinal. Je croirais
+peut-être à ma vertu.
+
+Je fus longtemps sans accepter les invitations qui me venaient de Paris.
+Avais-je peur de rencontrer la duchesse de Thorvilliers? Car le vieux
+duc était mort; et Gaston avait maintenant le titre. Craignais-je de me
+sentir moins fort dans une atmosphère plus agitée?
+
+Le marbre que j'avais scellé sur mes souvenirs pouvait-il être soulevé
+par le sourire dédaigneux d'une femme?
+
+Je ne scrutais pas les raisons instinctives qui me retenaient.
+
+Pendant dix ans, je demeurai en province. Je n'étais, pour ainsi dire,
+attaché à aucune paroisse. Je n'avais de devoirs réguliers que pendant
+les retraites. J'étais l'orateur à la mode. Je me refusai toujours
+obstinément à confesser.
+
+J'ai dit qu'il m'arrivait parfois, devant les boiseries sculptées des
+sacristies, de me rappeler les grandes armoires de la bibliothèque de
+Chavanges; mais je sortais sans amertume de ces surprises passagères de
+ma mémoire. Je ne prétendrais pas que le passé fût mort en moi;
+seulement je ne m'irritais pas contre ses secousses, et je ne mettais
+aucune complaisance à y céder. Je le rendais inoffensif, en restant
+d'ailleurs très prudent.
+
+Quelquefois, dans la chaire d'une cathédrale, quand mes regards
+tombaient sur des mondaines de mon auditoire, venues là comme au
+théâtre, pour écouter un acteur, je me laissais emporter par des
+souffles, non de colère ou de mépris, mais de compassion véhémente pour
+la coquetterie, la frivolité des femmes. Quel que fût le sujet de mon
+sermon, j'y faisais entrer une leçon indirecte à ces dévotes
+d'elles-mêmes, à ces ennemies de toute foi sérieuse.
+
+Je reçus un jour une invitation d'aller à Paris, qui ressemblait à un
+ordre. J'obéis avec une émotion qui était peut-être du plaisir, quand
+elle me semblait de la peine. Je n'avais pas à me reprocher cette
+rupture d'une sorte de vœu. La responsabilité de ce qui m'attendait à
+Paris se trouvait un peu diminuée; et puis, je le reconnus plus tard, je
+me croyais maintenant assez fort pour ne pas craindre la brusque
+apparition de la duchesse de Thorvilliers.
+
+Dix années s'étaient écoulées: Reine devait être mère de famille. Sa
+loyauté naïve, qui avait été surprise par une tentation trop forte pour
+son inexpérience, était gardée maintenant par ses enfants. Je ne voulais
+pas rêver l'attitude que nous prendrions l'un et l'autre, en nous
+heurtant du regard; mais il me semblait très facile de la saluer
+respectueusement, et elle était assez grande dame pour ne pas paraître
+confuse.
+
+Enfin, quand je poussais profondément en moi cet examen de conscience je
+me disais qu'il y avait un enseignement, un conseil utile à donner, un
+peu de bien à faire à cette âme, peut-être encore troublée par le
+remords, en lui montrant ma sérénité, la paix miséricordieuse que je lui
+apportais.
+
+Subtilités, paradoxes, hypocrisies involontaires!
+
+Je prêchai dans différentes églises, et la chaire de Notre-Dame me
+consacra, me donna la gloire. Les honneurs dès lors m'arrivèrent, sans
+que j'eusse aucun droit de les refuser.
+
+Je n'étais plus riche; je m'étais fait presque pauvre. Pour compléter
+mon renoncement à la vie laïque, j'avais, dès les premières années qui
+suivirent mon ordination, consacré à des fondations d'asiles, d'écoles,
+d'ouvroirs, de maisons de refuge, la plus grande partie de ma fortune.
+Sans le conseil de l'abbé, Cabirand, cette fois, qui se révéla un homme
+pratique, j'aurais tout dépensé. Mais ce saint homme me parla des
+disgrâces possibles pour un prêtre, de la vieillesse surtout. Combien
+n'avait-il pas vu de prêtres, misérables, à la fin de leur vie, pour
+avoir été des dissipateurs, du temps de leur fortune!
+
+--Il ne faut pas placer toutes ses rentes dans le Paradis, me disait-il
+malignement.
+
+Grâce à lui, je conservai de quoi vivre modestement et me permettre
+encore le luxe de quelques aumônes.
+
+J'eus à Paris huit années de triomphe. La cour impériale, qui était dans
+son neuf, m'avait attiré à la chapelle des Tuileries; mais je me raidis
+sans doute en y allant, car j'eus la preuve de mon insuccès. On me
+trouvait intolérant dans mes paroles, fier dans ma tenue. Je ne voulus
+pas accepter la présidence de petites confréries charitables qui
+m'eussent enrubanné. Je n'aidai pas à rallier ceux qui boudaient encore
+dans le faubourg Saint-Germain. J'oubliais trop que j'étais le comte
+Hermann d'Altenbourg. On fut poli envers moi; mais on ne me demanda plus
+de prêcher devant l'empereur.
+
+Je crois que ma popularité s'accrut de cette disgrâce, racontée par les
+journaux d'opposition; disgrâce, d'ailleurs, ou plutôt bouderie, qui me
+laissait libre, sans diminuer rien de la déférence que l'on avait pour
+moi.
+
+Il y a, dans la vie de tout homme que le hasard, ou son ambition, amène
+à un certain degré de gloire, ou de prospérité, une heure de plénitude,
+d'éclat rayonnant en tous sens, de sérénité dans le succès qui ressemble
+au bonheur. C'est le moment où l'on voudrait dresser sa tente, comme sur
+les hauteurs où Dieu se fait visible.
+
+Je n'attendais pas de bonheur; je ne voulais pas de prospérité plus
+grande, et, si je me sentais affranchi par mon importance, je n'avais
+plus d'autre ambition que celle de suivre, mon chemin, droit, dallé,
+lumineux.
+
+Je tenais mon pacte avec le passé; le présent me satisfaisait; je ne
+demandais rien de plus à l'avenir.
+
+J'allais avoir quarante ans. J'étais en paix avec moi-même. Rien de
+suspect ne se mouvait dans ma conscience. Mes souvenirs dormaient leur
+bon sommeil. J'étais sorti de cet automne anticipé que mes douleurs
+avaient substitué à ma jeunesse, et je me sentais devenir jeune, dans
+cette tranquillité acquise avec l'âge. Mes idées avaient assez d'espace
+dans un devoir superbe, élevé, pour ne pas se reposer, ni retourner, en
+arrière.
+
+Si l'on m'eût dit qu'une passion couvait en moi, j'aurais souri, avec
+une confiance sincère...
+
+Un soir, j'étais à une grande réception du ministère de la justice et
+des cultes. Je causais avec le nonce, qui voulait me donner de
+l'ambition, quand tout à coup, le son d'une voix que je n'avais pas
+entendue depuis dix-huit ans, me fit tressaillir.
+
+Le duc de Thorvilliers, mon ancien ami, venait de mon côté, tout en
+causant familièrement avec le ministre.
+
+La tournure de Gaston avait pris de la solennité, c'est-à-dire qu'il
+parait son embonpoint. Sa beauté physique s'étalait dans une grâce fixée
+par sa fatuité même et qui n'avait plus d'exubérance. C'était la gravité
+tempérée d'un homme de bonne humeur qui ne prend que lui au sérieux,
+mais qui daigne se sourire.
+
+Je n'avais pas appris que Gaston eût rempli aucune fonction dans la
+diplomatie, ou ailleurs. Pourtant sa poitrine avait un étincellement de
+décorations et de plaques qui attestait de grandes relations
+internationales.
+
+Il faisait sans doute un de ces récits plaisants, qu'il avait toujours
+aimés, car le ministre avait des gestes d'effarouchement poli, tout en
+souriant, et Gaston, se penchant à son oreille, insistait pour que le
+trait piquant, mordant ou badin, ne pût échapper à son interlocuteur.
+
+Le tressaillement que je ressentis m'avertissait de m'interroger. Je ne
+me sentis pas d'abord ému d'autre chose que d'une curiosité vague,
+presque charitable. Était-il heureux, l'homme qui m'avait pris mon
+bonheur? Je souhaitais qu'il le fût, pour n'avoir pas à plaindre celle
+qui ne l'aurait fait souffrir que parce qu'elle aurait souffert
+elle-même.
+
+Il paraît qu'involontairement, j'avais souri. Ce n'était sans doute que
+pour démontrer que je n'avais pas peur. Gaston me vit, me reconnut, se
+crut assuré d'un bon accueil, et familièrement, avec cette promptitude
+de mouvement qui ne choquait jamais en lui, tant elle était naturelle,
+quittant le bras du ministre, il put tout à la fois le saluer, saluer le
+nonce, et me tendre les deux mains en me disant:
+
+--Bonjour, Louis, comment vas-tu?
+
+Je ne donnai pas mes mains; je m'inclinai toutefois d'assez bonne grâce,
+sans répondre à la question sur ma santé. Il devait voir que j'allais
+bien. Je trouvais inutile de me vanter de la santé intérieure qui me
+donnait cette santé extérieure.
+
+Le nonce s'écarta de nous pour rejoindre le ministre; nous restâmes
+isolés dans le salon.
+
+--Je te fais mon compliment! continua Gaston. Il paraît que tu es en
+train de dépasser Bossuet. Est-il vrai que tu te présentes à l'Académie?
+On le disait hier à ma femme.
+
+--Non, répondis-je, légèrement troublé par cette brusque intrusion de
+madame de Thorvilliers dans le dialogue.
+
+Gaston qui avait appuyé sur ces deux mots, _ma femme_, leur donnant un
+sens bourgeois qui n'était pas dans ses habitudes, n'avait évidemment
+fait allusion à ma prétendue candidature académique, que pour me mettre
+tout de suite en face de cette évocation.
+
+Je ne sais pas si je rougis; mais j'eus dans les oreilles le
+bourdonnement que provoque le sang, quand il afflue trop vite.
+
+Gaston insista.
+
+--Tu ne sais pas que notre salon est une parlotte académique? Si tu
+étais candidat, tu devrais faire discuter tes titres par nos amis sous
+la présidence de _ma femme_.
+
+Il souligna encore les deux mots: _ma femme_, s'arrêta, et riant tout à
+fait, après cette pause habile:
+
+--Allons, je vois que je n'ai pas ce prétexte-là pour t'attirer.
+
+Je ne parus pas comprendre l'invitation. Gaston sentant qu'elle était
+refusée, mais trop fin pour faire préciser le refus, me parla d'autre
+chose, je ne sais plus de quoi.
+
+Ces propos qu'on échange, dans des rencontres pareilles, après une
+rupture d'intimité qui a duré près de vingt ans, sont comme les feuilles
+qu'on arrache machinalement aux arbustes devant lesquels on passe, en se
+promenant à deux, dans une allée, quand on ne sait que dire. On les
+cueille, on les tortille, on les abandonne.
+
+Ce bavardage qui n'empêche pas de penser à autre chose ne m'était pas
+désagréable. Je m'y prêtai peu à peu, et forcément la conversation
+s'allongea.
+
+Gaston trouva moyen, incidemment, de me donner des détails, nécessaires
+au but qu'il venait d'improviser. Il me renseigna, sans paraître me
+faire de confidences que je ne demandais pas, sur les principaux
+événements de sa vie, depuis dix-huit ans. Ils étaient rares,
+d'ailleurs. La mort du duc, son père, qui avait suivi son mariage, la
+mort de la marquise de Chavanges, qui l'avait précédé, l'agrandissement
+de sa fortune; c'était tout. J'appris que le château de Chavanges était
+vendu. La pièce d'eau où j'avais miré mon désespoir, comme celle où ma
+mère était morte, appartenait à des étrangers.
+
+De qui était venue l'idée de cette vente? De lui qui, par galanterie,
+par bienséance conjugale, ne voulait pas ramener la duchesse de
+Thorvilliers dans la maison où Reine de Chavanges s'était abandonnée?
+D'elle qui avait eu de la honte ou des remords?
+
+J'appris encore qu'il n'avait pas d'enfants, et qu'il en était fort
+aise, car il ne se sentait aucune vocation paternelle. La duchesse était
+de son avis; elle avait remplacé les soucis maternels par des intrigues
+académiques. Elle avait un salon, un vrai salon: on y buvait de la prose
+ou des vers avec du thé; Madame de Thorvilliers tenait tête à des
+philosophes et à des dévots; elle n'avait jamais été dévote; elle était
+devenue experte en philosophie.
+
+On eût dit qu'en voulant me faire croire que sa femme était
+libre-penseuse, Gaston me signifiait clairement que le désaccord entre
+elle et moi était devenu plus profond que jamais.
+
+Il raillait en disant tout cela, il se raillait lui-même.
+
+J'éprouvais à l'écouter une surprise mélancolique. Cet homme, qui
+s'était si atrocement joué de moi, était vraiment inconscient de son
+forfait. Était-ce même à ses yeux un forfait? Il s'était fait aimer de
+celle qui hésitait à m'aimer. Il s'y était pris à sa manière, qui lui
+avait réussi. Il l'avait épousée. Ma façon de me consoler lui aurait
+enlevé des remords, s'il en avait eu. Il avait servi ma vraie vocation,
+qui était d'être orateur chrétien, prêtre. J'avais bonne mine, il me le
+dit plusieurs fois.
+
+Je n'étais pas à plaindre. J'étais chanoine, quasi-prélat; je devenais
+illustre; j'avais des succès de conversions, d'attendrissement, devant
+le premier auditoire du monde, et l'on sait que les femmes composent la
+meilleure partie de cet auditoire. Je devais avoir, comme tous les
+prédicateurs, sans péché assurément, des admiratrices, c'est-à-dire des
+adoratrices, dans le plus grand monde.
+
+Voilà ce que je devinais, quand il ne me le disait pas clairement.
+
+Et moi, pourquoi me serais-je plaint? A quoi servirait une rancune qui
+me rapetisserait comme prêtre, qui m'aigrirait inutilement comme homme?
+Pourquoi, puisqu'il me provoquait, me sentant fort et inattaquable,
+refuserais-je d'aller chez lui? De quoi aurais-je peur?
+
+Je n'étais plus qu'un curieux de la vie mondaine. Si je ne portais pas
+toujours la soutane; si profitant d'un privilège que j'avais accepté, à
+la suite de mon voyage de Rome et d'un titre honorifique, j'allais dans
+les salons officiels dans cette tenue de _Monsignor_, qui effarouchait
+moins le monde, je n'en sentais pas moins, même invisible, la robe noire
+qui couvrait ma poitrine refroidie comme un drap de cercueil.
+
+Puisque j'étais un prêtre, célèbre, sage, à l'abri de tout reproche;
+puisque j'avais sur le front et dans le cœur la neige pure de vingt ans
+de vertu, quelle contagion, quelle reprise des sens ou du sentiment
+pouvais-je craindre, en revoyant la femme, justement condamnée, que
+j'étais bien sûr de ne plus aimer?
+
+C'était à elle, s'il lui restait quelque chose des fiertés de
+mademoiselle de Chavanges, à ne pas accepter cette rencontre. Je me
+croyais presque sûr de son refus. Aussi, quand Gaston, avec son habileté
+de séduction, revint à la charge, parlant même de m'enlever sur l'heure,
+dans sa voiture, pour aller prendre le thé avec la duchesse, qui devait
+rentrer bientôt de l'Opéra, je lui répondis que j'irais lui rendre
+visite, mais que je le priais auparavant d'obtenir l'assentiment de la
+duchesse.
+
+--Pourquoi? me demanda-t-il, avec une impudence si gaie, si naïve, que
+je ne pus m'empêcher de sourire.
+
+Il m'était difficile de répondre.
+
+--Est-ce que tu crois qu'on t'en veut encore de ton brusque départ?
+répliqua-t-il avec la même effronterie.
+
+--Non, je ne crois pas cela.
+
+--Eh bien, alors!
+
+Il y avait du mépris pour mon état actuel, dans cette confiance de
+Gaston. Je me sentis défié.
+
+De toutes les passions, la plus indéracinable, c'est l'orgueil. On tord
+ses racines et on le fait ramper en soi-même, quand il ne peut plus
+sortir et grandir d'un jet libre et droit; mais on ne le déracine pas.
+J'ai connu bien des humbles, dont l'humilité n'était que le prolongement
+en dessous de l'orgueil qui ne pouvait plus se dresser.
+
+A l'heure même ou j'écris, après tant de foudroiements, je sens encore
+mon orgueil; c'est lui qui me fait écrire avec trop de complaisance,
+pour moi, cette confession...
+
+Je repris d'un ton ferme et net:
+
+--Si je t'ai bien compris, madame de Thorvilliers reçoit plus de
+philosophes que de prêtres?
+
+--C'est vrai.
+
+--Je serais dès lors une nouveauté dans son programme. C'est pourquoi il
+me semble convenable de la consulter.
+
+--Tu y tiens? soit, dit Gaston. Je lui en parlerai et je t'écrirai. On
+voit bien que tu fais de la casuistique! Mais veux-tu que je te l'avoue,
+l'abbé? Tu avais plus l'air d'un prêtre, il y a vingt ans, quand tu ne
+l'étais pas, qu'aujourd'hui.
+
+--C'est que, maintenant, je suis plus habitué à ne pas faire scandale.
+
+Gaston reprenait une occasion de taquinerie avec moi, qu'il avait perdue
+pendant dix-huit ans.
+
+--Sais-tu, reprit-il, que ton costume te va bien?
+
+--Tu trouves?
+
+--Il ne te manque qu'un nuage de poudre, pour ressembler à un abbé du
+dix-huitième siècle.
+
+--Tu ne penses pas que j'ai assez de cheveux blancs?
+
+--Fat! Si j'en ai moins que toi, c'est que les têtes de fous grisonnent
+tard, ou ne grisonnent pas.
+
+Je pensais en moi-même:
+
+--Qui peut se vanter de n'avoir pas été fou!
+
+La conversation prenait un tour de badinage qui se continua quelques
+instants encore.
+
+Sans y prendre goût, je m'aperçus que j'étais plus habile qu'autrefois à
+cette escarmouche. Ma confiance s'augmenta de cette persuasion.
+
+--Ah! madame la duchesse! me disais-je tout bas, quand je quittai
+Gaston, je vous défie bien, cette fois de me faire trembler! Si votre
+esprit est resté le même, le mien s'est affilé. A nous deux!
+
+
+
+
+XVI
+
+
+J'avais donné mon adresse à Gaston. Le lendemain, il m'écrivait que la
+duchesse me recevrait avec plaisir. Il ne m'indiquait spécialement ni
+son jour, ni son soir de réception. Il m'avait dit d'ailleurs, en
+causant, qu'on était certain, tous les soirs, de trouver l'hospitalité
+dans le petit salon de madame de Thorvilliers, quand le grand salon
+n'était pas allumé.
+
+Si elle était obligée ou tentée d'aller aux Italiens ou à l'Opéra, les
+gens de sa société qui ne la rejoignaient pas le soir, dans sa loge,
+pouvaient l'attendre chez elle. Il y avait toujours un thé préparé, et,
+jusqu'à minuit, les intimes, en revenant du théâtre ou de soirée,
+avaient le droit de se faire annoncer chez elle.
+
+Il me parut plus convenable, puisque je me décidais à cette visite, de
+me présenter un soir qui ne fût pas le soir des réceptions académiques.
+J'aimais mieux affronter tout de suite la gêne d'une conversation non
+interrompue par des visiteurs, que de faire figure dans un cercle
+nombreux où mon nom, ma réputation, me vaudraient une attention plus
+embarrassante, où je serais un spectacle, au lieu d'être un spectateur.
+
+Il y avait encore de l'orgueil qui se masquait de modestie dans cette
+résolution.
+
+Quand je soulevai le lourd marteau de l'hôtel de Thorvilliers, un soir,
+vers dix heures, je m'interrogeai avant de le laisser retomber.
+J'écoutai pour ainsi dire si mon cœur battait trop fort.
+
+La palpitation sourde que je sentais n'était pas de nature à
+m'inquiéter. Il était tout simple que je fusse ému de revoir celle à qui
+j'apportais le pardon.
+
+Puisque j'écris ma confession entière, je dirai que la question de mon
+costume avait été l'objet d'une assez longue délibération avec moi-même.
+Le costume a autant d'importance pour le prêtre que pour la femme.
+
+Devais-je me présenter en soutane ou en frac?
+
+Un esprit alerte comme celui de madame de Thorvilliers verrait du
+pédantisme, de l'affectation puritaine dans la sévérité de mon uniforme
+de prêtre. Devais-je poser en missionnaire? Mais devais-je poser en abbé
+mondain?
+
+Il était vrai que Gaston avait dû esquisser mon costume, en racontant
+notre rencontre. Elle s'attendait à me voir comme il m'avait vu.
+Pourquoi changer?
+
+Je pris le parti qui me parut le plus simple et le plus brave, celui de
+ne pas mettre trop de disparates entre le souvenir lointain du comte
+Louis d'Altenbourg et la vision de l'abbé Hermann. J'étais bien obligé
+de me faire un titre de mes habitudes dans le passé, puisque je ne
+prétendais pas m'en faire un de ma position actuelle.
+
+Je m'habillai donc, comme pour la soirée du garde des sceaux, et ce fut
+avec l'assurance d'un cœur fier, qui n'a rien à craindre, qui ne va
+au-devant d'aucune menace et qui n'en apporte aucune, que je laissai
+retomber le marteau de la grande porte, que je traversai la cour et que
+je me fis annoncer!
+
+Je remarquai dans la cour une voiture attelée avec le cocher sur le
+siège; la duchesse allait sortir. Tant mieux; j'avais un prétexte pour
+abréger la visite.
+
+J'avais presque regretté, en frappant à la porte, de n'être pas venu un
+soir de grande réception. Je m'étais avisé tout à coup qu'il vaudrait
+mieux avoir l'encadrement d'un monde indifférent pour notre première
+rencontre. Et puis, subtilité de l'orgueil! il n'était peut-être pas
+inutile que ma gloire saluée par des indifférents mît tout d'abord une
+sorte d'égalité hautaine entre la duchesse et l'orateur célèbre.
+
+Je traversai le salon d'apparat où l'on faisait des académiciens. Il
+était éclairé par une seule lampe. Le valet de pied, soulevant une
+lourde tapisserie de velours, ornée des armes en applique, des maisons
+de Thorvilliers et de Chavanges, s'effaça pour me laisser entrer dans le
+salon intime de la duchesse.
+
+Elle était seule, assise sur un fauteuil bas, devant le feu, enveloppée
+d'une grande pelisse de satin noir, la tête constellée d'étoiles de
+diamants dans ses cheveux noirs. Je compris qu'elle était en toilette de
+bal. Dès que je sentis derrière moi le glissement, le souffle de
+l'épaisse portière qui s'abaissait en m'enfermant, j'eus le regret
+d'être venu, et l'éclair d'un danger imprévu.
+
+La duchesse ne se souleva pas, ne parut pas troublée. Son admirable
+visage resta impassible. Seulement, avec une nonchalance ironique qui me
+faisait retrouver, à première vue, dès l'échange du premier regard, la
+jeune Reine d'autrefois, devenue une véritable _reine_, trônant dans une
+grâce majestueuse, elle tourna vers moi ses yeux que j'avais éteints
+dans ma pensée, et que je revoyais, plus grands, plus noirs, plus
+profonds.
+
+--Bonsoir, monsieur l'abbé, me dit-elle, de cette voix sonore, restée
+jeune, dont le cristal réveilla subitement un écho; et elle me désigna
+du doigt un fauteuil plus élevé que le sien, à côté d'elle.
+
+Je remarquai qu'elle serra sa pelisse, par une précaution de frileuse,
+et qu'elle eut le petit mouvement d'un frisson.
+
+Je commençai par une excuse banale, sur le retard que j'allais apporter
+à une visite, à une soirée; j'avais vu la voiture dans la cour; mais je
+ne la dérangerais pas longtemps.
+
+Je débutais sottement; je ne trouvais pas autre chose à dire.
+
+Elle me laissa me dépêtrer de mon compliment, de mon exorde, sans se
+tourner vers moi. Était-elle déjà ravie de surprendre en flagrant délit
+de balbutiement un orateur si fameux? Ou bien, cherchait-elle à se
+souvenir de la voix qu'elle entendait? La comparait-elle à la voix
+tremblante du pauvre soupirant d'autrefois? Elle regardait obstinément
+le feu.
+
+Un petit silence avait suivi mon début. Soudain, s'appuyant de tout le
+corps sur le bras capitonné du fauteuil, et se penchant de mon côté, en
+levant vers les miens ses yeux qui flambèrent d'une curiosité intense,
+d'une colère contenue, ou d'un mépris longtemps envenimé:
+
+--Puisque vous n'avez que peu de temps à me donner, voulez-vous bien me
+dire, tout de suite, monsieur l'abbé, pourquoi vous êtes parti si
+brusquement, il y a... combien d'années? vingt ans, n'est-ce pas? ou
+dix-huit ans?
+
+C'était de l'audace!
+
+--Vous l'avez oublié? répliquai-je brusquement.
+
+Ses sourcils qui s'étaient abaissés se soulevèrent et se déployèrent;
+son regard s'élargit.
+
+--Je ne l'ai jamais su, dit-elle simplement.
+
+A mon tour, je m'étonnai.
+
+--Comment? Vous ne savez pas?... Miss Sharp ne vous a rien dit?
+
+--Miss Sharp! Quelle commission lui aviez-vous donnée? Rappelez-la moi.
+
+Son assurance, quoique hautaine, paraissait si naturelle, que j'eus un
+tremblement intérieur, un commencement d'angoisse. Avait-elle oublié? Il
+me répugnait de revenir sur les émotions atroces de cette nuit.
+J'espérais qu'elle m'aurait épargné cette évocation. Mais, puisqu'elle
+l'exigeait, je devais être implacable.
+
+Je fouettai mon cœur pour y réveiller la colère, et des battements
+précipités me firent croire qu'elle s'éveillait.
+
+Me voyant hésiter, madame de Thorvilliers reprit avec impatience:
+
+--Je vous répète que je ne sais rien de précis. Les raisons que m'a
+données miss Sharp n'en étaient pas. Elle était aussi embarrassée que
+moi pour trouver un motif qui ne fût pas une injure inconcevable. Si
+vous n'aviez pas emporté votre malle, on eût pu croire à un suicide!
+
+--Un suicide! murmurai-je douloureusement, en me rappelant mon agonie au
+bord de la pièce d'eau.
+
+--Oui, un suicide! Mais, Dieu merci, vous n'êtes pas mort, et vous ne
+paraissez pas avoir eu envie de mourir. Alors, c'est donc la passion du
+célibat, la vocation de vous faire prêtre, qui vous a pris, comme cela,
+subitement, entre cinq et six heures du matin, le jour même où nous
+devions avoir, vous le savez peut-être encore, un entretien sérieux?...
+Ah! vous n'aviez pas prévu ce qui arriverait!
+
+On eût dit qu'un sanglot entrecoupait la vibration de ses paroles.
+Était-ce la colère qui se dressait en moi, ou une épouvante inconnue?
+
+--C'est l'entretien que vous avez eu pendant la nuit, répondis-je avec
+effort, qui m'a empêché d'attendre celui que vous m'aviez promis.
+
+--Quel entretien? Que voulez-vous dire?
+
+Elle se penchait vers moi. J'avais sous mes yeux la flamme des siens. Sa
+pelisse s'entr'ouvrit, me laissant voir l'étincellement d'un collier de
+diamants sur son cou.
+
+Il fallait finir. Je devenais ridicule, et, puisqu'elle osait nier, je
+devais la forcer à pâlir devant l'évidence.
+
+--Je veux dire que, cette nuit-là, j'étais dans le jardin, sous vos
+fenêtres, et que j'ai vu...
+
+--Quoi?
+
+--Gaston aller au rendez-vous que vous lui aviez donné.
+
+--Vous mentez! s'écria-t-elle avec une furie superbe.
+
+Elle se leva d'un bond, pâle en effet, mais non de honte. La pelisse
+glissa de ses épaules qui étaient nues, sur ses bras nus aussi. Je fus
+ébloui.
+
+Elle me toisait, grandie, imposante:
+
+--Vous mentez! vous mentez! répéta-t-elle, en secouant les feux de ses
+diamants, de ses prunelles.
+
+--Je jure, répondis-je avec toute la solennité qu'il me fut possible de
+prendre, que je parle avec sincérité.
+
+--Alors, vous avez mal vu, on vous a trompé! C'est Gaston qui s'est
+vanté!
+
+--Non, madame; je n'ai pas parlé à Gaston avant de partir.
+
+--Il y a dans ce cas un mystère, un malentendu. Vous me faites peur!
+
+Elle sonna vivement, et, en attendant qu'on vînt, ramenant sa pelisse
+sur ses épaules et sur ses bras, elle reprit sa place devant le feu.
+
+Un valet de pied souleva la portière.
+
+--Dites à M. le duc que je le prie de venir.
+
+--M. le duc est sorti!
+
+--Ah! c'est bien. Qu'on détèle; je ne sortirai pas, Je n'y suis pour
+personne!
+
+Le valet de pied s'inclina et sortit. Madame de Thorvilliers éloigna son
+fauteuil du mien, pour pouvoir me regarder mieux en face, et, tout en
+retirant ses longs gants avec une vivacité fiévreuse:
+
+--Nous avons le temps maintenant. Je veux tout savoir, vos soupçons
+infâmes, surtout s'ils sont infâmes... Je me doutais bien qu'il y avait
+une trahison du hasard ou de quelqu'un... Je m'en serais trop voulu de
+m'être trompée sur vous... Parlez... Ainsi vous prétendez, vous croyez
+avoir vu Gaston venir à un rendez-vous que je lui aurais donné, moi,
+moi! Répétez cela, que je l'entende encore.
+
+Elle battait le tapis avec ses pieds. Ses mains dégantées étaient
+croisées sur ses genoux.
+
+J'étais interdit, comme si un voile noir derrière lequel eût flamboyé
+une grande lumière se fût levé à demi. A sa façon de me démentir, je la
+croyais, et je me sentais petit, misérable, d'oser raconter ce que
+j'avais cru voir.
+
+--J'attends! me dit-elle, à travers ses dents serrées.
+
+Il fallait bien pourtant parler de la menace de Gaston; puisque c'était
+elle qui m'avait fait veiller dans le jardin, et qui m'avait fait donner
+un sens précis à ma vision. Je rappelai à la duchesse mon intervention
+dans le parterre de roses, quand elle s'était échappée de l'allée
+couverte.
+
+--Oui, oui! dit-elle, en m'interrompant, je me souviens. Gaston m'avait
+taquinée. Il avait eu l'insolence de vouloir m'embrasser; je me suis
+échappée; je me suis heurtée à vous; j'étais humiliée de cette
+rencontre; je vous ai parlé durement, c'est vrai; j'étais exaspérée.
+Mais... continuez. Après?
+
+Je ne pouvais plus hésiter. J'avouai l'espèce de gageure proposée par
+Gaston.
+
+Madame de Thorvilliers ne m'interrompit pas. Elle écoutait en se
+recueillant. Sa bouche se resserrait pour contenir des paroles de
+mépris. Comme je m'arrêtais, après avoir raconté les menaces, les propos
+violents, échangés entre moi et Gaston, d'un signe de tête, sans parler,
+elle me demanda de continuer.
+
+Je n'omis rien de l'agitation extraordinaire à laquelle j'avais été en
+proie toute la journée, du supplice qu'elle avait augmenté par ses
+caprices, de son état nerveux, le soir pendant le whist, de ses paroles
+méchantes en nous séparant, les dernières paroles que j'eusse reçues
+d'elle! de cette quasi-injonction de départ qui avait terminé la soirée.
+Puis j'expliquai comment, sans y songer, je n'étais pas remonté chez
+moi; mes promenades dans le parc, mes stations devant sa fenêtre;
+comment j'avais longtemps regardé sa lumière, filtrant à travers ses
+persiennes.
+
+A ce détail, elle soupira, et d'une voix douce, que je n'aurais pas
+voulu entendre, elle murmura:
+
+--C'est vrai, je ne me suis pas couchée!
+
+Puis, d'une voix brève:
+
+--Eh bien, ce rendez-vous, il n'y est pas venu?
+
+Je racontai comment j'avais vu Gaston sortir de la serre, apporter une
+échelle, l'appliquer au balcon et monter.
+
+--Après? dit la duchesse d'un air grave, inquiet, on ne lui a pas
+ouvert?
+
+--Si.
+
+--Qui donc?
+
+--Une femme vêtue de blanc... comme vous.
+
+--Une femme! mais il n'y en avait pas au château!... une femme de
+chambre peut-être! Et vous avez cru, tout de suite, sans examen, que
+c'était moi, Reine de Chavanges! Ah! vous avez bien fait de partir, si
+vous étiez capable de croire cela, et vous faites bien de revenir.
+Quelle idée aviez-vous donc de l'honneur d'une fille comme moi?
+Qu'est-ce qui pouvait vous faire supposer qu'à côté de la chambre de ma
+grand'mère, dont je laissais la porte ouverte, pour la garder, et non
+pour me garder, j'aurais reçu, moi, un homme. Gaston? Comment ai-je
+mérité de vous un pareil affront?
+
+Je me taisais devant cette explosion de fierté. Mes raisons si évidentes
+de croire à ce que j'avais vu me paraissaient suspectes. Je devais
+pourtant me défendre de l'avoir trop vite soupçonnée. Alors, j'évoquai
+cette plaisanterie sur les escalades de Ruy Blas, cette allusion à
+Roméo, dont je m'étais souvenu pendant la nuit.
+
+Reine eut un rire douloureux.
+
+--Cela vous a suffi? J'ai eu tort, je le reconnais, de me moquer de vos
+timidités qui me ravissaient pourtant. Après? Vous avez fini? C'est
+tout?
+
+--Non, madame.
+
+Je racontai mon attente horrible, mes fureurs. Je ne sais même pas, si
+dans ma volonté d'être sincère et de prouver ma sincérité, je n'exagérai
+pas ce désespoir qui, après dix-huit ans, me semblait avoir besoin
+d'être rendu plus vrai encore.
+
+La duchesse écouta avec une attention pénétrante.
+
+Je l'entendis soupirer tout bas:
+
+--Pauvre ami!
+
+Cette compassion m'interrompit:
+
+--Vous avez vu redescendre Gaston, me demanda-t-elle, et cette femme
+vêtue de blanc comme moi, ou simplement en peignoir, était revenue à la
+fenêtre?
+
+--Sans doute, et c'est alors que j'ai poussé un cri.
+
+--Ce cri, je l'ai entendu, répliqua vivement, presque violemment, madame
+de Thorvilliers, que ces apparences irritaient. Je ne dormais pas; je
+n'ai pas dormi. J'avais pris au sérieux ce que vous m'aviez dit, et je
+me préparais à vous répondre sérieusement. Ah! nous faisions chacun une
+veillée bien différente! Pendant que vous espionniez cette lumière que
+j'éteignis pendant plusieurs heures, pour forcer la nuit à me donner le
+sommeil, moi, je revoyais vos yeux suppliants; je me reprochais mes
+caprices; j'avais cru, à diverses reprises, entendre du bruit dans la
+bibliothèque. Votre cri fut suivi d'un petit claquement des volets à
+l'intérieur. Je rallumai ma bougie, et j'allai voir ce qui se passait...
+J'étais si contente de mes résolutions nouvelles, que je n'avais peur de
+rien... La bibliothèque était vide et devenue silencieuse... J'ouvris
+les volets, la fenêtre, et je me mis pendant quelques minutes au balcon.
+Voulez-vous savoir ce que je pensais, à ce moment-là, les yeux levés au
+ciel?... Je me rappelais une lecture faite quelques jours auparavant
+avec miss Sharp, un passage de _Werther_, quand Charlotte, le cœur
+tremblant d'une émotion confuse, vient s'accouder à la fenêtre et jette
+dans la nuit ce simple cri, cette invocation au poète: ô Klopstock!...
+Oui, voilà la niaiserie sentimentale que vous avez calomniée! Je voulais
+vous mériter par ces minutes de dévotion poétique, et, cherchant un mot
+à jeter au ciel, je n'en trouvai pas d'autre que votre nom; il me
+paraissait doux aux lèvres... Je me croyais bien heureuse!... Ah! si
+j'avais su que vous étiez là, devant moi, dans la nuit qui unissait!...
+Croyez-vous encore que j'étais la première apparition?
+
+--Non, non, balbutiai-je, en joignant les mains et prêt à m'agenouiller.
+
+--Et savez-vous qui attendait Gaston? qui l'a reçu? qui l'a reconduit?
+cette vision en peignoir?... Miss Sharp.
+
+Je répétai, altéré, confondu:
+
+--Miss Sharp!
+
+--Oui, miss Sharp! reprit Reine. Tout s'explique, non seulement ce qui
+s'est passé cette nuit-là, mais ce qui s'est passé depuis.
+
+--Miss Sharp! me disais-je encore intérieurement; et tout à coup j'étais
+accablé de n'avoir pas songé à elle.
+
+La duchesse continua:
+
+--Je savais qu'elle avait un secret, cette hypocrite! Elle me rendait
+jalouse avec son faux enthousiasme pour vos talents et vos vertus. Elle
+m'agitait de son souffle doucereux afin d'être libre! Gaston lui-même a
+laissé échapper depuis des mots de raillerie qui me reviennent
+maintenant comme des éclairs... Nous parlerons de lui plus tard... La
+chambre de miss Sharp, ne le saviez-vous pas? communiquait avec la
+bibliothèque. Elle courait moins de risques à faire monter son amant par
+le balcon que par le grand escalier; j'aurais pu entendre ouvrir la
+porte qui touchait à la mienne, tandis qu'un couloir et deux portes la
+garantissaient du côté de la bibliothèque. Il fallait crier, quand il
+est entré et non quand il est parti... J'aurais entendu votre cri..., je
+serais venue, je les aurais surpris; je ne serais pas sa femme, je
+serais la vôtre! Vous ne seriez pas prêtre! Et moi!... et moi!
+
+Elle porta ses deux mains à son visage, puis, les retirant avec effort,
+pour se contraindre à voir ce qui révoltait sa pudeur et sa fierté:
+
+--Oh! cette miss Sharp! cette fille d'Iago! je la retrouverai; je lui
+ferai confesser son crime. Je sais où elle est. Nous nous sommes
+séparées, huit jours après votre fuite. Elle a eu peur; son complice la
+méprisait trop. Mon désespoir l'a effrayée... Car, enfin, il faut que
+vous le sachiez, j'ai eu un accès de douleur qui s'est transformé en
+accès de colère. Vous vous jetiez dans les bras de Dieu; moi j'ai été
+plus folle, plus lâche!... J'avais des soupçons sur miss Sharp. Mais
+j'avais beau être une fille hardie, mal élevée; il y avait des choses
+que je ne prévoyais pas, que je ne pouvais pas prévoir... Ce qui
+m'étonne, c'est que vous, un homme, à qui Gaston avait dû faire toutes
+sortes de confidences, vous n'ayez rien su par lui, rien soupçonné
+d'après lui! Comment ce fat n'a-t-il pas eu la fatuité de se vanter
+d'avoir pour maîtresse cette jolie prude, cette miss! Ah! mon ami, nous
+étions trop purs, et cette pureté nous a perdus!
+
+Elle s'était levée, tout en parlant. Elle fit quelques pas dans son
+petit salon, alla jusqu'à une autre portière de velours qui fermait
+l'entrée d'un boudoir, la toucha, parut vouloir la soulever, et revenant
+à son fauteuil elle y retomba; puis d'une voix saccadée:
+
+--Plus tard je vous ferai lire... Achevez d'abord. Je veux savoir ce que
+vous avez souffert, tout; n'oubliez rien; vous entendez, tout!... Oh!
+cette miss Sharp, ce Gaston! Ainsi vous m'avez vue! Pourquoi ne
+m'avez-vous pas insultée quand je paraissais vous braver? Vite, vite,
+dites-moi tout.
+
+Je lui obéis; j'achevai mon récit. Je racontai ma course dans le parc,
+cette tentation de mourir devant la pièce d'eau, mon retour au château,
+ma rencontre de miss Sharp, ma conversation avec elle, l'empressement
+qu'elle avait mis à aider mon départ.
+
+--Et je ne l'ai pas châtiée, souffletée, tuée! s'écria Reine de
+Chavanges. Oui, elle allait s'assurer qu'il ne restait aucune trace de
+cette escalade... Pourquoi ne suis-je pas descendue aussi? Moi, j'avais
+peur de vous rencontrer. Quelle comédie elle a jouée! Avec quelle
+perfection elle a menti! Vous ne l'aviez chargée de rien, m'a-t-elle
+dit. Vous vous trouviez seulement indigne de moi. Vous craigniez que nos
+deux caractères ne pussent s'accorder. Elle avait deviné cela à votre
+silence... Elle s'y prit de façon à vous faire haïr... si j'avais pu
+vous haïr! Je vous murai dans un mépris qui ne tenait guère, et que la
+moindre chose eût démoli... Je m'étais laissée prendre à ses raisons, à
+ses larmes; car elle a pleuré, la misérable!... Mais dès qu'elle a vu
+que dans ma folie, dans mon vertige, je lui prenais son amant, à elle
+qui m'avait pris mon bonheur, elle s'est trouvée punie, prise au piège;
+elle est partie!... Qui sait? ajouta la duchesse après un silence, en
+devenant rêveuse, ils se revoient peut-être... Ils se sont peut-être
+revus, le lendemain de mon désespoir... le lendemain de mon mariage...
+Je voudrais bien que le duc de Thorvilliers rentrât maintenant; je le
+forcerais à m'avouer toutes ces infamies!
+
+Reine, baissant la voix, comme pour abaisser sa pensée, reprit:
+
+--Gaston n'a pas cessé d'avoir des maîtresses; il en a toujours eu.
+Cette ignominie manquait à mon châtiment... J'ai été bien malade, après
+votre départ, malade de la tête... Personne n'en a rien su. Sans ma
+pauvre grand'mère, j'aurais voulu mourir. Il eût été étrange que
+j'allasse me jeter dans ce bassin où vous avez failli tomber, et que je
+mourusse, comme votre mère est morte!... Ce n'est pas l'expérience de
+bonne maman qui m'a fait vivre, c'est l'orgueil; nous en avions trop à
+nous deux. Un jour Gaston a été meilleur enfant que d'habitude... Il a
+profité de mon deuil récent, ma grand'mère était morte, de mon
+isolement, pour me persuader que nos fiançailles de cinq ans étaient un
+engagement sérieux. Pendant six mois, j'avais espéré une démarche de
+vous, une lettre, un mot, un regard! Ne voyant rien venir, croyant que
+tout était fini, je m'imaginai que mon cœur allait enfin s'éteindre; que
+c'était après tout un abîme digne d'un désespoir hautain que ce titre de
+duchesse... Ma grand'mère m'avait fait consentir d'avance à ce mariage,
+en mourant. Vous savez, c'était son rêve de me marier. Elle le garda
+jusqu'à son dernier souffle... je lui obéis. Je ne m'excuse pas. Mais
+pourquoi ne m'avez-vous pas écrit?
+
+Il y avait de la colère mêlée à une touchante douleur dans l'accent,
+dans la physionomie de Reine, colère et douleur qu'elle partageait entre
+nous deux, prenant pour elle les reproches, et me donnant de son
+chagrin!
+
+Je tremblais, je me sentais coupable. Quel point d'honneur honteux,
+stupide, m'avait empêché d'écrire? Était-ce la vocation qui
+m'entraînait? Je me rappelais, dans ce joli salon, devant cette femme
+très belle, attirante, mes conversations dans la chambre pauvre et nue
+de l'abbé Cabirand, ses objections à mon désir de me faire prêtre.
+J'étais en face de la tentation, du regret, qu'il avait prévu. Je me
+sentais deux fois sacrilège, en me retrouvant coupable, devant une
+victime innocente de ma pudeur égoïste.
+
+Oui, j'avais trahi cette âme vierge, comme maintenant, en la plaignant,
+j'allais trahir mon Dieu! Un flot de larmes montait en moi et voulait
+déborder. J'étais tenté de m'agenouiller devant Reine, embellie par
+cette beauté suprême de la mélancolie, de lui demander pardon, ou de la
+supplier de ne pas ajouter un mot de plus; car je me déracinais des
+dalles de marbre du sanctuaire que je sentais, depuis dix-huit ans,
+froides et fortifiantes sous mes pieds. Un souffle d'orage
+m'enveloppait.
+
+Reine s'adoucit tout à coup. L'effusion qu'elle avait gardée secrètement
+et portée en elle sous l'ironie mondaine s'échappa de sa poitrine
+soulevée.
+
+--Je ne dois accuser personne que moi, dit-elle tristement. Vous ne
+m'avez pas comprise, parce que je n'ai pas su me faire comprendre...
+Vous savez comme j'ai été mal élevée. On eût osé tout dire devant moi,
+si j'avais été curieuse de tout entendre. Je me gardais avec d'autant
+plus de vanité aigre, que l'on m'attirait. Mais j'avais des révoltes
+violentes, tantôt contre ma méfiance pudique, tantôt contre ce
+bouillonnement instinctif de mes veines. Je suis une femme d'expérience
+maintenant. J'ai lu tant de romans, j'ai reçu tant de confidences, j'ai
+tant vu fleurir et se faner de prétendues passions qui n'étaient que la
+minauderie, l'hypocrisie des sens, que je vois clair dans mon passé...
+J'étais, je vous le jure, dans ces fougues de caprices, sincère, pure,
+tourmentée de ma sincérité et de ma pureté... Après cette nuit, où nous
+avons veillé tous les deux, vous pour renoncer à moi, et moi pour me
+décider à un aveu complet, tout eût été uni, et quand je suis descendue
+pour aller au-devant de vous, dans ce parterre des roses où j'étais
+certaine de vous rencontrer, je n'étais plus ni capricieuse, ni
+hautaine, ni même troublée. Tout ce que les folles histoires de ma
+pauvre grand'mère et les leçons sentimentales de miss Sharp avaient jeté
+de fausses fleurs, de faux parfums sur ce feu clair de ma conscience,
+s'était consumé, dispersé. Je serais allée à vous, en toute candeur, et
+je vous aurais dit:--Louis, quand voulez-vous que je sois votre
+femme?--Vous auriez bien vu dans mes yeux que je n'étais ni une
+coquette, ni une méchante! Ce n'était pas l'embarras de choisir qui
+m'avait fait hésiter, car du premier jour, du premier instant, je vous
+avais choisi; mais je voulais me rendre digne de la simplicité que je
+voyais en vous... Je me suis moquée de vos vers! J'aurais voulu les
+apprendre... Vous souvenez-vous de ceux que vous avez brûlés?... J'en ai
+trouvé les cendres. Savez-vous ce que j'ai fait de ces cendres? C'est
+bien là une folie de jeune fille qui n'avait pas de leçons sentimentales
+à recevoir de miss Sharp! je les ai délayées dans un verre d'eau et je
+les ai bues!... Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela! J'ai besoin de
+le dire; j'étouffe de ce passé... Ah! le passé, le passé! J'ai bien
+compris qu'en consentant à venir, vous aviez une intention secrète de
+dédain, de pitié superbe. Moi aussi, je voulais lutter de fierté...
+Peut-être aussi espérais-je cette explication décisive. Je ne veux plus
+que vous me méprisiez, et si vous avez pitié de moi, je veux que votre
+pitié soit douce, comme l'eût été notre amour!
+
+Elle me regardait avec une supplication tendre qui pouvait me rendre
+fou.
+
+--C'est moi qui vous demande de ne pas me mépriser, dis-je en joignant
+les mains.
+
+--Vous, pauvre martyr! Votre supplice est plus sûr que le mien! Il vous
+suit partout... Je n'ai jamais voulu aller vous entendre. Je m'imaginais
+que cette éloquence qu'on admire en vous m'eût fait horreur, et tout
+bas, quand on vous vantait, devant ces femmes qui s'extasiaient, je me
+disais: «Le comédien!» Mais, moi aussi, j'ai reculé à mon tour devant la
+tentation de vous braver. Je ne m'y serais pas trompée. En vous
+écoutant, j'aurais deviné tout ce que vous avez souffert... Oh! ce
+Gaston, il vous a laissé croire que j'avais accepté un rendez-vous de
+lui! Souvenez-vous donc de cette minute dans le jardin, le jour des
+roses cueillies! J'ai gardé trois semaines la brûlure que votre main
+m'avait faite en me touchant. Ah! le misérable! le misérable! Et je
+porte son nom!
+
+Elle se leva de nouveau, pour marcher dans le petit salon. Sa pelisse
+traînait sur sa robe. Ses épaules, ses bras, sa poitrine étaient à nu.
+Une lueur lactée, comme celle d'une aube, transsudait à travers sa peau
+blanche. J'avais des tourbillons dans la tête; je voulus aussi me lever;
+ce fut impossible.
+
+Elle revint à son fauteuil, sans s'asseoir et posant sa main sur le
+satin du dossier:
+
+--Je vous ai bien cherché, reprit-elle, ce matin-là. Quand on m'eut dit
+que vous étiez parti, je ne voulus pas le croire. Parti! vous! sans
+m'écrire? Je suis montée à votre chambre. C'est moi qui ai porté au
+vieux duc la lettre à son adresse; c'est moi qui l'ai décachetée, qui
+l'ai lue, et je l'ai jetée après l'avoir lue, et j'ai couru chez ma
+grand'mère.--Il est parti! lui ai-je crié.--Elle m'a vue si bouleversée,
+qu'elle a eu très peur.--Qu'est-ce qui s'est passé entre vous?
+m'a-t-elle demandé.--Rien! Je devais lui dire que je l'aimais, et il est
+parti!--Je le lui avais dit déjà de ta part! reprit ma bonne maman.
+Pourquoi est-il parti?--Nous ne comprenions pas. Je me disais:--Il
+reviendra! Gaston était stupéfait; mais probablement que sa maîtresse
+l'avertit bien vite des raisons de votre fuite, car il ne resta pas
+longtemps étonné. Quant à cette abominable créature, je voudrais
+reprendre les confidences que je lui ai faites. Il me semble que ma
+douleur s'est salie en s'épanchant en elle! Comment son cœur n'a-t-il
+pas éclaté sous le feu du mien? Elle a eu le courage de me voir
+souffrir, et le remords ne lui a pas arraché un aveu! Comme je lui
+aurais pardonné son rendez-vous, son amant! Comme notre amour eût grandi
+de cette erreur! Elle m'a quittée; c'est tout ce qu'elle a pu faire.
+Vous me croyez, n'est-ce pas? Je n'ai pas besoin de preuves, de témoins.
+Je veux cependant vous en donner. D'abord, il me plaît qu'elle confesse
+son infamie. Vous lui donnerez l'absolution si vous voulez; moi, je
+l'écraserai. Et puis, je veux vous faire lire, à l'instant, ce que je
+vous ai écrit, ce que je ne vous ai pas envoyé, ce que j'ai relu bien
+souvent, ce que j'ai gardé par superstition... La seule superstition qui
+me soit restée. Venez!
+
+Outre la lampe qui éclairait le petit salon, deux flambeaux à deux
+branches étaient allumés sur la cheminée. Reine en prit un, et, allant à
+la portière qu'elle avait déjà voulu soulever, elle entra dans son
+boudoir. Je l'y suivis.
+
+--C'est ici que je venais pleurer, quand je pouvais pleurer, me
+dit-elle. J'ai rassemblé ici tous mes souvenirs de Chavanges, mes
+meubles de jeune fille.
+
+Elle posa son flambeau sur un petit pupitre en bois de rose, ouvrit un
+tiroir, en tira quelques papiers satinés et me les tendant:
+
+--Lisez!
+
+Je tremblai en touchant ce papier parfumé qui me semblait un épiderme.
+
+Elle vit que j'hésitais, que je ne lirais pas; alors elle reprit ce
+petit paquet de lettres, en ouvrit une:
+
+--Tenez, voici ce que je vous écrivais; ce que j'aurais pu envoyer à
+tout hasard, à ce vieil ami, à ce maître dont vous m'avez parlé. Je me
+doutais bien que vous aviez couru vers lui; mais je ne croyais pas que
+vous y seriez resté... C'est une fatalité ajoutée à toutes les autres,
+que cet orgueil intraitable qui m'a retenue.
+
+La lettre tremblait dans sa main. Je me repentais de ne l'avoir pas
+prise. Me la céderait-elle après l'avoir lue?
+
+Un divan bas faisait le tour de ce boudoir de forme circulaire. Reine
+tomba assise près du petit pupitre et m'attirant à côté d'elle:
+
+--Écoutez, je veux vous lire moi-même ce que je n'aurais pas pu vous
+dire; mais je suis si vieille maintenant!...
+
+Elle essayait un petit rire tremblant, agité, en parlant.
+
+Sa beauté la démentait. Elle semblait seulement s'épanouir. J'obéissais,
+enchaîné par un galvanisme qui enveloppait et faisait vibrer tout mon
+être; je me plaçai tout près d'elle, pâle, tremblant aussi.
+
+Reine dans une sorte d'enthousiasme retenu, dans un délire, à demi-voix,
+commença.
+
+Son langage de dix-neuf ans séduisait la femme de trente-sept ans.
+Quelle lettre! Chaque mot, comme une goutte d'or, me trouait la poitrine
+et tombait en moi, au plus profond de moi, avec un bruit doux et
+pourtant sonore, et m'enivrait.
+
+La fière jeune fille s'humiliait et me demandait pardon. Elle me
+conjurait de revenir. Elle me disait avec uns sensibilité chaste et
+ardente combien je la rendrais malheureuse, en paraissant douter de sa
+confiance en moi. Le mot amour n'était pas écrit une seule fois dans ces
+lignes amoureuses; mais il s'en exhalait, et je l'entendais comme un
+chant qui se dégage d'un accompagnement confus.
+
+Reine, d'ailleurs, en lisant, à son insu, dominée par la sincérité des
+émotions, donnait un accent expressif aux mots les plus ordinaires.
+Quand elle lisait qu'elle avait beaucoup d'estime pour moi, elle
+relisait deux fois le passage, le mimait de sa bouche charmante, et les
+mots devenaient des baisers flottants.
+
+Dans un endroit, mademoiselle de Chavanges m'avait écrit qu'elle me
+tendait la main pour des fiançailles.
+
+Brusquement, madame de Thorvilliers s'interrompit, enleva de son doigt
+sa bague de femme, et avec une colère fébrile, la jeta loin d'elle. Peu
+à peu la voix de la lectrice s'élevait, et mon attention haletante me
+soulevait; un délire contagieux nous rapprochait.
+
+Quand elle eut achevé, je pris dans ma main la main qui n'avait plus
+d'anneau, je la serrai, et cette audace nous parut si naturelle,
+qu'aucun des deux ne s'en aperçut.
+
+--Eh bien! pouvez-vous douter me dit-elle, en approchant sa tête de la
+mienne.
+
+J'avais le souffle de sa bouche sur ma bouche.
+
+--Est-ce que je ne vous aimais pas d'un amour absolu? reprit-elle.
+
+--Oui, balbutiai-je.
+
+--Est-ce qu'un pareil amour n'est pas plus fort que l'abandon, la
+calomnie? Vous m'auriez trahie, que, moi, je vous aimerais encore. Je
+vous aurais vraiment sacrifié à cet homme que vous devriez m'aimer
+encore, n'est-ce pas? n'est-ce pas?
+
+Elle secouait la tête et son défi brisait toute résistance. Ses yeux
+profonds qui étincelaient comme des diamants noirs, attestaient une
+sincérité sublime. Tout disparaissait, hors cet amour jeune, loyal,
+invincible, que je lui avais demandé, qu'elle m'avait donné, et que je
+n'avais pas pris.
+
+J'avais été fou; je le fus encore. Je m'imaginai que nous nous
+retrouvions sous un soleil splendide, dans le parterre de Chavanges, sur
+ce banc où je l'avais tenue dans mes bras. Le parfum des roses
+lointaines me grisa d'une bouffée. J'entourai sa taille de mon bras,
+comme j'avais fait; j'approchai ma bouche. Seulement, la jeune fille
+s'était échappée, dix-huit ans auparavant. La femme resta...
+
+Voilà mon crime. Dieu me le pardonnera. Les hommes sont plus sévères,
+parce qu'ils jugent la chute et qu'ils ne jugent pas l'abîme.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Nous nous séparâmes dans une ivresse qui nous rendait muets. Je marchais
+vite pour ne pas chanceler. Je traversai la cour presque en courant.
+
+Dans la rue, quand la porte de l'hôtel fut fermée, je sentis
+l'écrasement subit de ma vie soutenue jusque-là si fièrement. Mais je
+n'en étais ni accablé, ni, à vrai dire, humilié. La chair vibrait de ce
+spasme foudroyant. Si je m'étais arrêté, j'aurais peut-être voulu
+rentrer, m'étaler follement dans ce bonheur qui me paraissait légitime.
+Ce n'était pas moi, l'adultère! Le contrat de nos âmes avait précédé les
+autres.
+
+On voit que je ne dissimule rien. Si la passion se justifie par la
+violence même, le repentir ne se fait que par la sincérité.
+
+Chez moi, dans mon appartement grave, simple, empli de livres de
+théologie, la mémoire du présent se refroidit vite et souffla sur celle
+du passé.
+
+Cette illumination que j'avais emportée s'éteignit. Cette traînée
+d'étoiles qui m'avait suivi, s'envola et disparut. Il ne me resta que la
+perception claire, brutale, d'un petit tressaillement que j'avais
+ressenti, en sortant du boudoir.
+
+J'avais marché sur la pelisse tombée sur le seuil et j'avais cru mettre
+le pied sur un corps étendu.
+
+En effet: j'avais franchi un cadavre, j'avais tué un prêtre.
+
+Quelle nuit, après quelle soirée!
+
+Une lucidité implacable pénétra de toutes parts ma conscience. Je vis
+distinctement la portée de ma faute, avec ses excuses atténuantes, avec
+ses imprudences aggravantes. Mes sens réhabilités se taisaient. Ma
+passion délivrée n'avait plus que des devoirs.
+
+Mais quels devoirs me restaient à remplir? Il fallait les chercher, les
+trouver, les préciser dans cette nuit. Je voulais être fixé avant
+l'aurore.
+
+Le premier point fut facile à régler. Je ne remonterais plus dans une
+chaire chrétienne. Je ne voulais pas me mentir. Je n'avais plus le droit
+de condamner ni d'absoudre; puisque je ne pouvais me faire condamner ou
+absoudre, en confessant publiquement ma faute.
+
+Quand bien même mes supérieurs devant Dieu me jugeraient digne, après
+une pénitence sévère, de continuer mes fonctions d'évangélisateur, je me
+maintiendrais volontairement dans mon indignité. Dieu était encore plus
+mon supérieur qu'un évêque, et ma conscience aurait surtout affaire à
+lui.
+
+J'avais une complice. Devais-je la revoir? Fallait-il la fuir, comme
+dix-huit ans auparavant, et cette fois l'abandon ne serait-il pas plus
+cruel que le premier? Fallait-il poursuivre une revanche qui ne
+s'autoriserait plus que d'un sentiment flétri? N'avions-nous pas
+déshonoré notre amour?
+
+Malgré tout, et avant tout, je me devais, comme homme, à cette femme qui
+s'était donnée à moi. Si elle voulait me suivre, je ne pouvais la
+chasser. La crainte du scandale serait une félonie humaine. J'avais
+failli à ma probité d'ecclésiastique; je ne faillirais pas à ma probité
+d'homme et de gentilhomme. La noblesse, qui n'est plus qu'une vanité,
+peut servir du moins de prétexte à certains sursauts de l'honneur ou à
+certaines transactions qui en maintiennent l'apparence.
+
+Je redeviendrais le comte Hermann d'Altenbourg, et je resterais à la
+disposition de la duchesse de Thorvilliers. Oui, c'était à elle à
+disposer de moi.
+
+Je m'arrêtai à cette idée; je m'en garrottai le cœur; je me défendis de
+penser à autre chose; je craignais presque des tentations de trop
+d'humilité et de trop de repentir, dans ce moment, comme des suggestions
+de lâcheté.
+
+Ma vie serait horrible; je le voyais; mais j'acceptais le supplice, et
+le retour même de cette nuit serait un supplice. La volupté, furtivement
+goûtée par une surprise si fatale qu'elle en devenait presque innocente,
+ne pouvait plus être désormais qu'un poison.
+
+Mon amour subitement rallumé, ou plutôt subitement dégagé des cendres
+dont je l'avais couvert, allait-il, devait-il s'éteindre subitement?
+Étais-je le maître de mon âme? Devais-je aspirer à le devenir, au risque
+d'en tyranniser une autre? Si je parvenais à me dégager de ma faute,
+pouvais-je en dégager aussi facilement celle qui l'avait partagée? Sur
+quelle puissance compterais-je? Mon éloquence? Ma foi? Mon amour? Il me
+faudrait donc aimer encore, pour persuader à Reine de ne pas m'aimer?
+Mes remords devaient s'associer aux siens, pour les soutenir, les
+fortifier, mais dans la mesure qu'il lui plairait de m'imposer.
+L'entraîner vers Dieu, sans la certitude de l'y amener, c'était la faire
+retomber de plus haut, en lui donnant un moyen de me mépriser, sans la
+guérir de son estime passée.
+
+J'avais bien vu que sa raison, si indépendante à dix-huit ans, ne
+subirait aucun joug. Ce qu'elle avait laissé voir de soumission dans cet
+aveu amené par son récit, n'était que l'attendrissement des souvenirs.
+La grande dame, la femme intelligente, qui lisait tout, qui comprenait
+tout, qui se mêlait à tout, dont le salon était un tribunal souverain
+dans les choses de l'esprit, reprendrait toute son autorité et
+l'exercerait plus despotiquement sur moi, du droit que sa chute même lui
+donnerait.
+
+Comment songer à la plier sous le respect que je lui apporterais?
+Aurais-je de l'habileté, de l'éloquence, du prestige, n'ayant plus de
+vertu? et mon repentir ne paraîtrait-il pas intéressé?
+
+Je m'étais exposé imprudemment à l'abîme. C'était maintenant sans
+illusion, sans espoir, que je devais le tenter de nouveau.
+
+J'attendis une partie de la journée, fuyant mes souvenirs anciens, plus
+encore que les souvenirs de la veille, n'ayant plus, moi! prêtre,
+convaincu de ma foi, la ressource de la prière que je conseillais aux
+autres; car la prière eût été un combat, dont je ne voulais pas que Dieu
+sortît vainqueur, avant mon devoir humain accompli!
+
+J'attendis donc, dans une anxiété ardente, l'heure de me présenter à
+l'hôtel de Thorvilliers.
+
+Au moindre bruit, je m'imaginais qu'on m'apportait une lettre d'elle,
+cri de douleur ou cri d'amour, qui m'eût repoussé ou qui m'eût appelé.
+
+Si en entrant je me heurtais à Gaston, que faudrait-il faire? De ce côté
+encore, quelle attitude difficile et douloureuse à prendre!
+
+Dans ma jeunesse mondaine, j'avais plaint souvent le rôle de l'amant qui
+sourit au mari trompé. Combien de fois, à Gaston lui-même, n'avais-je
+pas reproché, dans la franchise et la droiture de mes vingt ans, cette
+duplicité honteuse!
+
+Aucune subtilité ne pouvait atténuer l'infamie de cette situation.
+J'aurais beau me dire que Gaston m'avait pris ma femme, pour en faire la
+sienne; j'étais prêtre pour pardonner et non pour me venger.
+
+Je n'avais même pas la ressource de cette solution brutale qui est à la
+portée de tous les hommes du monde. Je ne pouvais ni accepter de lui une
+provocation, ni le provoquer. J'étais encore assez prêtre pour que le
+duel fût impossible.
+
+Quant à lui sourire, à mentir, à feindre d'être redevenu son ami, comme
+par le passé, pour jouer plus facilement le rôle plus digne que je
+m'assignais auprès de sa femme, c'était une épreuve au-dessus de mes
+forces. D'ailleurs, ma déchéance, qui m'abaissait au niveau de Gaston,
+n'effaçait pas mon crime; ma trahison était la revanche de la sienne.
+
+Dans la rue, tous ces combats avaient cessé. Quand je traversai la cour
+de l'hôtel de Thorvilliers, je levais haut la tête, j'affrontais la
+destinée que je m'étais faite. Peut-être bien avais-je peur d'apercevoir
+sur les pavés de la cour la trace de ma fuite de la veille.
+
+Le domestique qui m'ouvrit la porte du vestibule n'eut pas besoin que je
+lui rappelasse mon nom; il me sourit humblement et mit un respect
+d'adoption dans la façon de me dire: Oui, monseigneur, quand je lui
+demandai si la duchesse était visible.
+
+Il m'adoptait comme un hôte digne de la maison. On avait, depuis la
+veille, discuté, dans l'antichambre, le meilleur titre que mes bas
+violets exigeaient, et j'étais au moins un évêque, pour les gens de M.
+le duc.
+
+Pourquoi sentis-je vivement l'ironie de cette vanité qui me pesait? Je
+dus rougir en recevant cet hommage.
+
+La duchesse était dans son grand salon. A l'annonce de mon nom, elle se
+leva brusquement de son fauteuil, resta droite, accoudée au velours de
+la cheminée. Elle était en robe sombre, et son visage blanc se détachait
+sur une sorte d'obscurité mêlée de dorures étouffées, de tentures
+éteintes, de vases pâlis.
+
+Le trajet me parut bien long de la porte à la cheminée. Je fus une
+seconde ou deux, sans distinguer, ou plutôt, sans vouloir regarder les
+yeux de la duchesse. Quand je les vis, je compris que c'était, non plus
+Reine, mais la duchesse de Thorvilliers qui me recevait.
+
+Je la saluai: j'avançai timidement la main; ses mains restèrent
+immobiles. Elle inclina seulement la tête, et sans me désigner un siège.
+
+--Je ne reçois que vous, me dit-elle sourdement. J'ai fermé ma porte aux
+visiteurs habituels. Je suis souffrante. Je n'ai fait d'exception que
+pour vous...
+
+Sa voix qui s'était durcie s'aiguisa:
+
+--C'est tout simple, un prêtre a ses privilèges, comme le médecin. Il
+vient confesser ou il vient chercher des aumônes.
+
+Je ne pouvais me méprendre à cette menace. Je compris le sourire et le
+respect de l'antichambre. C'était un commencement d'ironie, abandonné
+aux valets.
+
+--Je vous remercie, madame, répondis-je en saluant de nouveau.
+
+--Il n'y a pas de quoi, monsieur l'abbé, répliqua-t-elle avec une
+vivacité fébrile, presque haineuse!
+
+Pauvre femme! elle s'essayait à la méchanceté! elle devait avoir bien
+souffert! Mon remords n'était rien auprès de celui que je sentais brûler
+dans ce regard profond; à moins qu'il n'y eût seulement que le premier
+embarras de la femme du monde dans cette brutalité, et qu'elle fût moins
+guérie qu'alarmée.
+
+Je me disais cela, sans aucune fatuité, et s'il y avait un regret
+égoïste au fond de mon cœur, il se dissimulait sous ma charité d'amant.
+
+--Je vous remercie de m'avoir attendu, repris-je avec fermeté.
+
+Elle ne me laissa pas continuer.
+
+--Ne me remerciez pas.
+
+Sa figure prit une expression d'angoisse et d'horreur.
+
+--C'est hier que vous n'auriez pas dû venir. Vous m'auriez laissé un
+chagrin dont je vivais avec une fierté secrète... Je voudrais mourir de
+celui que j'ai maintenant.
+
+--Pardonnez-moi! murmurai-je.
+
+Elle eut un sourire douloureux, sifflant:
+
+--Je n'ai pas à vous pardonner. Vous arrangerez cela à confesse! Est-ce
+vous qui allez m'absoudre?
+
+Cette allusion amère à mon état révélait le supplice de son orgueil, et
+me frappait deux fois dans ma conscience, comme homme et comme prêtre.
+
+Avec cette mobilité d'expression, qui était le mystère de cette femme
+sincère, toujours combattue, elle adoucit un peu la voix. Elle était
+admirablement féminine, blessant pour guérir et déchirant les
+cicatrices, de peur de laisser les plaies se refermer sur un venin.
+
+--Avant de vous avoir revu, me dit-elle, j'avais essayé de vous
+mépriser. Votre fuite m'était un prétexte, qui ne suffisait guère. C'est
+moi maintenant que je méprise, et vous ne pouvez pas m'enlever ce
+mépris-là. Que veniez-vous me dire?
+
+Hélas! je n'avais plus rien à lui dire. La moindre parole de compassion
+lui eût semblé une raillerie, et d'autres paroles eussent brûlé ma
+bouche, sans en pouvoir sortir. Je baissai la tête.
+
+Reine poursuivit, s'attendrissant un peu, mais avec colère:
+
+--Vous ne pensiez pas que j'allais vous recevoir comme une maîtresse
+reçoit son amant. Mon amant! vous? Une femme de mon monde
+s'accommoderait peut-être de ce roman monstrueux qui termine, après
+dix-huit ans de probité conjugale, une idylle innocente! Je n'ai pas
+besoin de l'attrait de ce supplice pour occuper ma vie, et je me sens
+plus honnête dans l'âme aujourd'hui qu'hier. Je n'ai pas de mérité à
+cela. C'est le dégoût qui me guérit.
+
+Elle frissonna:
+
+--Moi, la maîtresse d'un prêtre!...
+
+Je me reculai; elle me retint par un mouvement de la tête.
+
+--Je vous dis ce que je pense; mais ne vous méprenez pas à mes paroles.
+Je suis sans doute une femme superstitieuse, malgré mes prétentions à
+vaincre les préjugés! Si vous étiez le comte d'Altenbourg, un mondain
+que j'ai aimé, que j'ai cru perdre, que j'ai retrouvé, aurais-je cette
+brûlure et cette amertume? Peut-être bien! Je ne suis pas plus faite
+pour avoir un amant, fût-il le plus à la mode et le plus excusable que,
+jeune fille, je n'étais faite pour donner le rendez-vous auquel vous
+avez cru! Je me suis interrogée pendant cette nuit. Je veux que vous le
+sachiez; je ne vous hais point, je ne veux pas vous haïr! Si le mot
+d'amour ne me semblait pas aujourd'hui une lâcheté, je vous répéterais
+aujourd'hui que je vous aime. Je ne peux arracher de mon cœur le
+souvenir de notre jeunesse. Ce que je déteste, ce n'est pas vous, c'est
+le prêtre que j'ai tenté, c'est l'impuissance de l'honneur qui ne
+préserve pas deux âmes loyales et hautes du piège où tomberait un homme
+comme Gaston avec la première soubrette venue... Je ne veux plus vous
+revoir; non que j'aie peur de retomber; mais je veux ressaisir, si c'est
+possible, la vision de ce jeune et charmant ami que j'aimais, que
+j'avais perdu, que j'accusais, que je cherchais, qu'une trahison infâme
+avait séparé de moi!... Je vous en prie, laissez-moi ce souvenir.
+Partez! ne me dites rien!
+
+Elle suppliait et, en me signifiant une séparation éternelle, elle
+faisait ingénument tout pour me la rendre plus douloureuse.
+
+Je sentais la profondeur de mon amour à mon admiration pour sa douleur.
+Nous étions si dignes de nous aimer, que nous avions le même effroi
+devant le sacrilège d'une possession honteuse. Je ne pouvais lui
+répondre que, moi aussi, j'essaierais de me réfugier dans le passé, car
+ce refuge m'était interdit, et pendant que nous nous détachions ainsi
+l'un de l'autre, en réalité, nous refaisions des liens secrets,
+mystérieux, et notre double anathème contre les sens qui nous avaient
+surpris n'empêchait pas que j'aurais été foudroyé si elle m'eût effleuré
+la main, et qu'elle se reculait toujours un peu, dans la peur de me
+toucher en parlant.
+
+Je cherchais un mot qui ne fût ni une effroyable galanterie, ni un
+mensonge, et je tremblais en même temps de trouver un mot juste qui
+l'eût satisfaite. Je ne trouvais rien.
+
+Il y a des circonstances où la stupidité feinte est de l'héroïsme. Je
+n'avais pas besoin d'effort pour paraître stupide, et je l'étais si
+candidement devant elle, que cette femme admirable, dans le désordre de
+sa pudeur souillée, irritée, de son amour saignant, mais fidèle, ne se
+méprit pas à mon silence, à ma stupidité, et parut m'en remercier.
+
+Elle reprit doucement:
+
+--Vous allez quitter Paris, n'est-ce pas?
+
+--La France aussi, madame.
+
+--C'est bien... Adieu!
+
+Sa voix tremblait. Elle desserra ses mains qu'elle avait jointes et fit
+un mouvement contraint, forcé, pour m'en tendre une. Elle voulait être
+brave; elle n'osa pas; ses mains se rejoignirent:
+
+--C'est horrible! murmura-t-elle. Je ne sais être ni implacable ni
+généreuse. Généreuse! Ne serais-je pas plutôt misérable, en voulant
+croire que nous pourrions vivre ici, à Paris, près l'un de l'autre, nous
+revoir, parler d'amitié? Ah! nous n'avions pas mérité d'être si
+malheureux!... Je vous attendais pour vous chasser... Je ne vous chasse
+pas; je vous demande seulement de ne plus revenir...
+
+--Je vous le jure! m'écriai-je avec autant d'ardeur, que si j'avais fait
+le serment de ne pas la quitter.
+
+--Merci! me dit-elle, merci!
+
+Je voulais partir; mais je me sentais enraciné dans le tapis. Il me
+fallait un effort énergique pour m'en détacher.
+
+La beauté fière qui montait comme un parfum libre de cette âme mise à
+nu, se répandait sur la beauté physique de Reine et la transfigurait. Ce
+n'était plus de l'amour, c'était de l'adoration qui m'emplissait le
+cœur. Je ne pensais plus à ce qui s'était passé; je ne me reconnaissais
+aucun droit sur cette femme. Il m'eût semblé impossible de l'avoir
+possédée.
+
+J'ai connu de jeunes prêtres extatiques et purs qui, trompant leurs
+sens, enveloppaient d'une dévotion étrange, passionnée, une image, et
+lui rendaient une sorte de culte ardent, jaloux, comme si le tableau ou
+la statue leur devait une tendresse personnelle.
+
+Je devins devant Reine de Chavanges un de ces amoureux et ne sachant
+comment lui témoigner mon repentir, ma soumission, mon amour transformé
+en vénération, comment la quitter, sans lui laisser ce souvenir de
+dégoût qui lui reviendrait, je fléchis le genou devant elle avec une
+dévotion naïve et, les mains jointes, je la regardai, comme si j'eusse
+attendu qu'elle bénît.
+
+Ce pouvait être ridicule. Le prêtre cédait à des habitudes qui pouvaient
+précisément trahir son intention; mais c'était pourtant tout ce qu'il
+m'était possible d'imaginer.
+
+Elle ne s'offensa pas de cette dévotion. Elle ne vit pas le prêtre dans
+cet agenouillement ecclésiastique; elle l'oublia; elle fut frappée
+uniquement de mon désespoir, de ma résignation. Jamais, aussi bien que
+dans cette minute où, penchée sur moi, elle me sourit avec une tristesse
+ineffable, je ne compris quel amour sublime nous avait été promis et
+nous avions perdu!...
+
+Un bruit troubla cette extase.
+
+Reine se redressa et regarda la porte du salon qui s'ouvrait derrière
+moi. Je me relevais; elle étendit la main, avec autorité:
+
+--Restez ainsi, me dit-elle.
+
+Je n'obéis qu'à demi, en me relevant avec lenteur. Je me retournai, et
+marchai au-devant de l'interrupteur. C'était Gaston.
+
+Il eut un rire faux, moqueur:
+
+--Quelle scène jouez-vous? demanda-t-il.
+
+La duchesse lui répondit d'un air de défi:
+
+--M. d'Altenbourg me fait ses adieux.
+
+--Ah! siffla Gaston, d'ordinaire ce n'est pas le confesseur qui
+s'agenouille devant sa pénitente?
+
+--C'est toujours l'amant, répliqua durement la duchesse, en allant
+au-devant de son mari.
+
+Gaston devint pâle; mais le rire était une habitude si invétérée en lui,
+que sa colère même ne s'en débarrassait pas.
+
+--Que signifie cette plaisanterie? dit-il.
+
+--Est-ce qu'elle ne vaut pas celle que vous avez faite, il y a dix-huit
+ans, en laissant croire que je vous avais donné un rendez-vous?
+
+Gaston ricana, mais il blêmissait.
+
+--Vous avez parlé de cela?
+
+--Oui.
+
+--Alors, Louis vous demandait pardon d'avoir douté de vous?
+
+--Non, monsieur, c'est hier qu'il m'a demandé ce pardon-là, et c'est
+hier que je le lui ai donné!
+
+Reine avait accentué d'une façon si terrible le mot _donné_, que je me
+raidis, comme si Gaston avait compris et allait s'élancer sur moi. Mais
+il ne voulait pas comprendre. Sa voix, toujours aussi claire,
+s'amincissait en filtrant à travers ses dents.
+
+--Alors, que vous demandait-il aujourd'hui?
+
+--Il n'a plus rien à me demander.
+
+Reine dit cela avec une audace qui eût été cynique, si elle n'eût été
+surtout tragique. Elle semblait aise de déchirer un mensonge de plus
+autour de sa conscience.
+
+Gaston se refusait encore à mettre dans ces étranges paroles un sens qui
+l'eût outragé. Il se laissa tomber, avec une aisance d'homme du grand
+monde, dans un fauteuil, comme s'il allait assister à un spectacle.
+
+--Décidément, ma chère, vous jouez une charade!
+
+--Vous croyez? Écoutez-moi donc et vous aurez bien vite le mot à
+deviner.
+
+Cette fois, la parole était si haute, si flagellante, que Gaston se leva
+et, avec dignité:
+
+--Pardon, madame, c'est à M. le comte d'Altenbourg que je demanderai ce
+mot-là.
+
+Un éclair passa dans les yeux de Reine.
+
+--Pourquoi ne l'appelez-vous plus l'abbé?
+
+--Parce que l'abbé que je surprends à vos genoux doit se souvenir qu'il
+est gentilhomme.
+
+--Vraiment! C'est vous qui l'avez fait prêtre le jour où vous avez
+oublié que vous étiez noble!
+
+--Madame!...
+
+Reine le toisa avec un incomparable dédain qui me rendit fier de la
+répugnance que j'avais subie.
+
+--Ainsi, dit-elle, vous étiez, vous êtes peut-être encore l'amant de
+miss Sharp! Ainsi, quand vous alliez chez elle, la nuit, vous laissiez
+croire que vous veniez chez moi! Ainsi, vous ne m'avez épousée qu'en
+exploitant un mensonge infâme! Je ne vous aimais pas comme je me sentais
+capable d'aimer, vous le saviez, je vous l'ai dit; mais je m'étais
+résignée follement à être votre femme, parce que j'avais besoin d'un
+ami. Depuis dix-huit ans, j'ai gardé l'honneur de votre nom que vous ne
+gardiez pas, comme si votre nom avait eu de l'honneur. Aujourd'hui,
+veillez seul. Peut-être ne vous aurais-je pas dit ce que je pense; nous
+échangeons si peu nos idées! Mais puisque vous nous surprenez, je me
+trouverais indigne de vous mentir... Oui, voilà l'homme que j'ai aimé,
+que j'aime, que je méritais et qui m'avait méritée! Vous vous êtes mis
+entre nous! Vous nous avez volé dix-huit années de bonheur et d'honneur!
+Est-ce cela qui vous donne le droit de parler haut, de menacer? Je vous
+avertis, monsieur, que je n'ai pas peur du scandale; je n'ai peur que de
+la vengeance qui s'est offerte à moi. Croyez ce que vous voulez! Vous ne
+supposerez jamais autant d'amour et de désespoir qu'il y en a d'échangé
+entre vos deux victimes!... S'il vous plaît que nous soyons plus
+séparés, vous et moi, que nous ne le sommes déjà, je suis prête à
+accepter la réparation. Mais, je vous en avertis, monsieur, ce n'est pas
+vous qui me séparez de _lui_; nous nous sommes dit un adieu éternel.
+N'en triomphez pas! Il y a plus d'amour dans cet adieu qui nous déchire
+que vous n'en avez jamais rencontré près de vos maîtresses. Nous n'avons
+plus besoin de nous revoir... Voilà ce que nous nous disions, quand vous
+êtes entré... Cela vous paraît-il clair maintenant?
+
+--Très clair! répondit Gaston en saluant avec une hauteur ironique, puis
+faisant un pas vers moi et toujours pâle, toujours souriant, mais d'un
+sourire qui montrait l'envie d'une morsure:
+
+--Monsieur, on ne se bat pas plus avec un prêtre qu'avec une femme; mais
+on le chasse!
+
+Il était près de la cheminée; il fit le geste de saisir le cordon de la
+sonnette.
+
+Je ne bougeai pas.
+
+--Prenez garde! lui dit Reine. Si M. d'Altenbourg ne sort pas d'ici,
+comme je veux qu'il en sorte, je prendrai son bras et je sortirai avec
+lui. Vous aurez deux scandales, au lieu d'un.
+
+La colère que Gaston avait retenue, quand elle l'eut mis dans son tort,
+s'offrait à lui maintenant qu'il pouvait couvrir sa retraite.
+
+Il brandit ses deux poings, et, me menaçant:
+
+--Je me vengerai pourtant!
+
+--Je m'en rapporte à vous, répliqua la duchesse avec mépris.
+
+--Et moi, je vous en défie, répliquai-je.
+
+Je crus que Gaston allait se ruer sur moi; il fit un geste; puis
+brusquement nous tourna le dos et sortit du salon.
+
+Nous restâmes seuls pendant une minute, Reine et moi. Son beau visage
+laissa tomber son masque enflammé. La douleur et le désespoir
+reparurent: les nerfs se détendirent. Elle allait pleurer et ne voulait
+pas je visse ses larmes.
+
+--Adieu, murmura-t-elle d'une voix morne, sans faire un mouvement des
+yeux, de la main.
+
+--Adieu, répondis-je.
+
+Nous nous quittâmes comme deux ombres qui n'ont pas de corps à étreindre
+dans un déchirement suprême...
+
+J'étais préparé à un guet-apens. Le duc de Thorvilliers m'attendait
+peut-être dans l'antichambre.
+
+Je retrouvai le même domestique respectueux qui s'inclina encore, comme
+devant un évêque, en m'ouvrant la porte du vestibule. La cour, la rue
+étaient libres.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Gaston avait promis de se venger; il se vengea.
+
+Deux jours après cette scène, j'étais mandé à l'archevêché. Le duc
+m'avait dénoncé, en m'accusant de je ne sais quelle intrigue subalterne,
+honteuse.
+
+Il m'eût été facile de me défendre; il eût peut-être été dangereux pour
+la duchesse de repousser cette dénonciation. Je ne me défendis pas.
+
+On voulut bien m'écrire à plusieurs reprises, par une condescendance
+qu'on paraissait devoir à mes services, pour me prier de répondre aux
+dénonciations dont j'étais l'objet. J'ajoutai aux griefs faux un grief
+vrai, en ne tenant pas compte par une réplique polie de cette politesse.
+Dès lors, on n'avait plus de considération à garder. On attendit deux
+mois avant de me frapper, et, au bout de ces deux mois, la sentence me
+fut signifiée.
+
+Je n'étais plus qu'un prêtre interdit.
+
+Si j'étais la victime d'une dénonciation mensongère, je n'en étais pas
+moins coupable. Je pensai à ma faute, pour accepter plus docilement
+l'injustice d'un châtiment mérité.
+
+J'étais, socialement, un assez important personnage, et j'avais, dans
+l'Église, un rang assez élevé pour que cette punition ne fût, à la
+rigueur, qu'une disgrâce passagère; pour qu'il me parût facile de m'en
+faire relever, quand il me plairait de donner des explications, même
+incomplètes.
+
+Je ne protestai pas; j'étonnai mes juges par mon silence. Ils me
+rendaient la liberté que je me faisais scrupule de prendre moi-même,
+liberté qui soulageait ma conscience, en m'imposant la règle d'une
+dignité volontaire plus étroite.
+
+Rien dans le costume laïque que j'adoptai ne rappelait mon état.
+
+Je quittai Paris pendant trois mois, pour dépister des curiosités que je
+n'aurais pu satisfaire, pour laisser se calmer et s'effacer ces cercles
+concentriques que fait, dans l'eau qui passe, une nouvelle subite, un
+scandale qui y tombe.
+
+Je ne m'inquiétai pas de savoir quelle interprétation on donnerait à ma
+déchéance.
+
+J'ai su, par hasard, depuis, qu'on voulut voir une persécution contre ma
+foi indépendante et la censure de quelques paroles téméraires, dans
+cette interdiction. Des insinuations me furent faites pour m'attirer
+dans des camps absolument hostiles. Il était tout simple qu'on me crût
+disposé à me venger d'une injustice, à m'insurger.
+
+Je suppose aussi que, malgré la rectitude de ma vie antérieure, mes
+mœurs furent calomniées. Quand j'eus le soupçon de cette ignominie, j'en
+frémis. Cette fois, la malignité instinctive et routinière pouvait
+effleurer la vérité.
+
+Je lus aussi dans un journal que ma disgrâce était une conséquence de
+mon attitude aux Tuileries.
+
+Je n'eus jamais occasion de réfuter ces erreurs, ni même de repousser
+une indiscrétion trop directe.
+
+Quand je revins de ce petit voyage de précaution, le bruit léger qui
+s'était fait dans le monde de mes auditeurs habituels était apaisé. Les
+ecclésiastiques me saluaient gravement, comme un pestiféré qui sort du
+lazaret, qu'on plaint, mais dont on redoute la contagion. Les gens du
+monde eurent une façon de me serrer la main qui me parut en général
+bienveillante, mais dont le sens variait selon les caractères.
+
+Les uns me reprochaient de m'être fait prêtre, pour subir cet affront,
+moi gentilhomme de si haute naissance; d'autres soupçonnaient une
+histoire de femme et souriaient; d'autres, n'y comprenant rien, avaient
+l'air mystérieux de gens qui ont pris l'engagement formel de respecter
+un secret, même devant celui qui le sait mieux qu'eux.
+
+J'étais calme, en apparence, bien que je portasse en moi une angoisse
+terrible, que la prière, l'étude, n'attiédissaient pas.
+
+Je me reprochais de subir si facilement mon expiation, de ne pouvoir
+rien pour l'inquiétude dont j'étais cause. Je croyais bien n'avoir plus
+d'autre sentiment qu'une compassion passionnée, attendrie; c'était
+l'illusion définitive d'un amour obstiné; mais je ne pouvais l'éteindre
+en moi. En tout cas, le trouble de cet amour était salutaire à porter,
+et n'offensait pas ma conscience. Que faisait-elle? Comment vivait-elle?
+Une femme si fière devant ce mari démasqué!
+
+Je m'effrayais à l'idée qu'elle pouvait se guérir par l'ironie, et je
+m'effrayais davantage encore à l'idée qu'elle ne guérirait pas.
+
+Je ne fis rien pour la voir, même de loin. Je n'oubliais pas que j'avais
+promis de quitter Paris, la France; mais je me souvenais que j'avais
+fait cette promesse, avant l'intervention du duc de Thorvilliers, avant
+ses menaces, avant l'interdiction dont j'étais frappé.
+
+Rien ne pouvait être changé à la détermination que j'avais prise.
+J'avais seulement le devoir de certaines précautions, et je ne voulais
+pas paraître fuir Gaston, en voulant m'éloigner de la duchesse.
+
+Il me fallait être prêt à un scandale si le duc se ravisait et en
+provoquait un. Il fallait rester exposé à d'autres vengeances, si Gaston
+ne se contentait pas de celle qu'il avait improvisée.
+
+Elle était excellente, cependant. Il me retranchait du monde, du mien et
+de celui des autres. Je n'étais plus ni gentilhomme, ni prêtre, et,
+comme homme, je devais éveiller partout la méfiance. Les déclassés ont
+toujours un stigmate.
+
+Peut-être aussi Gaston, à qui nul détail positif, financier,
+n'échappait, savait-il que je n'avais plus de fortune, et que si j'avais
+gardé de quoi conserver mon indépendance, je n'avais pas les ressources
+d'armer ma révolte, si je songeais à la révolte, et de reprendre
+seulement l'apparence extérieure de la situation morale que j'avais
+perdue.
+
+L'abbé Cabirand avait eu raison de me mettre en garde contre
+l'imprévoyance de ma charité.
+
+Au défaut des rentes qui me suffisaient pour vivre, voyager, quelles
+fonctions aurais-je remplies? J'aurais écrit. Mais quoi? Suspect à la
+libre pensée pour mon passé, suspect aux chrétiens pour mon présent,
+j'aurais été un traître aux yeux de ceux-ci, un inconséquent aux yeux de
+ceux-là, pour tous un hypocrite.
+
+J'ai pu étudier la question des prêtres interdits. C'est une des plus
+douloureuses, à tous les points de vue. L'armée a des corps
+disciplinaires, pourquoi l'Église n'en a-t-elle pas? Pourquoi
+jette-t-elle sans ressources des êtres qu'elle croit entachés d'un vice
+à la société dont les vices mêmes leur sont familiers, et qui peuvent
+difficilement y vivre, rarement s'y relever?
+
+Les prêtres de campagne ont la ressource de se faire cochers de fiacre,
+charretiers, comme ils l'étaient dans la ferme paternelle. Mais l'homme
+d'une instruction, d'une éducation supérieure, dont la société laïque
+suspecte même l'abjuration forcée, que la société religieuse
+anathématise, que peut-il faire pour se maintenir à son rang?
+
+J'ai connu d'autres prêtres frappés comme moi. Je ne veux pas savoir
+s'ils avaient mérité plus ou autant que moi leur châtiment. Je n'en ai
+connu aucun qui ait pu dominer sa déchéance, et j'en ai connu un grand
+nombre qui ont roulé plus bas, faute d'avoir trouvé dans l'Église, qui
+les frappait, un encouragement à remonter, dans la société civile, un
+secours qui fût d'accord avec la dignité de leur conscience.
+
+Je me permets ces réflexions, parce que j'espère être lu par ceux qui
+songent ou doivent songer, par devoir, à l'imperfection des lois
+humaines... Qu'on me les pardonne! Elles ne sont pas d'ailleurs, au
+point de vue de ma confession, un hors-d'œuvre. Elles précèdent le récit
+des difficultés nouvelles, des tortures qui m'attendaient.
+
+J'étais décidé à voyager, à écrire mes voyages, à m'intéresser à quelque
+œuvre de découvertes lointaines, à devenir un missionnaire de la
+science, puisque je ne pouvais plus l'être de la foi. En attendant, je
+passais mes journées dans les bibliothèques, à augmenter cette curiosité
+d'apprendre, qu'on appelle le savoir, à me procurer toutes les notions
+indispensables pour le but que j'aurais choisi.
+
+J'ajouterai, afin d'en finir avec cette phase de ma vie, et pour ne rien
+omettre, sans avoir à m'étendre sur ses tristesses, que je continuai
+toutes les pratiques de l'état religieux.
+
+Je dis cela, pour qu'on sache bien que je restais soumis, et non pour me
+vanter. Les douleurs nouvelles qui m'étaient réservées, les difficultés
+de la tâche que j'allais avoir à remplir devaient s'accroître et se
+compliquer de cette fidélité même, tout à la fois instinctive et
+volontaire, du prêtre interdit.
+
+Peut-être, en croyant rester fidèle à Dieu, n'étais-je fidèle qu'à
+l'amour! Le besoin de sacrifice me consacrait de nouveau, et je ne
+priais pas pour moi, sans prier en même temps pour elle. L'homme sincère
+ne peut se définir et se contenir dans une formule. A mesure que je
+m'étudie, même à mon âge je me découvre des dessous inconnus. L'unité de
+l'âme est comme l'unité du monde: l'harmonie de milliers de petits
+mondes qu'on ne finirait jamais d'analyser, de subdiviser.
+
+Je m'étais assigné un an de délai, avant de partir.
+
+Un soir d'hiver, huit mois environ après ma dernière entrevue avec la
+duchesse de Thorvilliers, j'étais dans mon cabinet de travail; je
+lisais, pour prendre sur ma nuit tout ce que je pouvais enlever à mon
+insomnie habituelle, quand on sonna à ma porte. J'étais seul. Très
+surpris d'une visite à pareille heure (il était près de minuit), moi qui
+recevais si rarement des visites dans le jour, j'allai ouvrir.
+
+Je me trouvai en face d'un vieillard de grand air, de tenue un peu
+pareille à la mienne, qui me demanda si j'étais le comte d'Altenbourg.
+
+Je remarquai qu'il avait eu une légère hésitation, comme s'il avait pu
+être tenté de dire: l'_abbé_ d'Altenbourg.
+
+Je l'introduisis, et, quand je lui offris un siège:
+
+--Non, monsieur, me dit-il gravement, nous n'avons pas le temps de
+causer, je viens vous chercher.
+
+J'eus peur, et je le regardai. Mon regard l'interrogeait.
+
+--Je suis le docteur X... me dit-il.
+
+Je connaissais son nom, c'était celui d'un médecin célèbre.
+
+Il ajouta, avec une nuance de respect qui me toucha et m'effraya:
+
+--Nos professions se ressemblent, monsieur... J'ai reçu une confession
+qui nous associe à la même œuvre.
+
+--Que se passe-t-il? balbutiai-je, et, ne me contenant plus devant cette
+sympathie si touchante, si discrète dans sa gravité, sentant un frère
+dans ce médecin confesseur:
+
+--Elle est malade? m'écriai-je.
+
+--Très malade. Oui, monsieur.
+
+--Elle veut me voir?
+
+--Tout de suite.
+
+--Partons!
+
+--Ma voiture est en bas.
+
+Pendant que je m'apprêtais à la hâte, le docteur, qui trouvait tout
+simple ce qui s'échangeait de paroles étranges entre nous, me disait,
+pour empêcher le silence:
+
+--J'ai eu de la peine à vous trouver. Je craignais aussi que vous ne
+fussiez absent. On m'avait dit que vous deviez être loin de Paris.
+
+J'étais prêt; j'ouvris ma porte, j'éteignis ma lampe.
+
+--C'est à l'archevêché qu'on m'a donné votre adresse, ajouta le docteur
+en prenant la rampe de l'escalier.
+
+Il disait tout cela avec bonhomie. Mais ce grand savant était plein de
+précautions pour les blessures. Il tenait sans doute à me persuader
+qu'en apprenant mon secret, il avait appris aussi la rigidité de ma vie.
+Reine de Chavanges n'avait pu lui dire où je demeurais; elle me croyait
+parti. Il n'avait pas craint d'aller à l'archevêché s'informer de la
+demeure d'un prêtre qui pour lui n'était pas déchu.
+
+Je ne pensais pas à ces délicatesses; je les sentais instinctivement.
+
+Nous descendîmes en silence. Quand nous fûmes assis dans le coupé,
+j'aurais dû, j'aurais voulu interroger le docteur. Je n'osai pas.
+J'étais épouvanté de ce qu'il pouvait me répondre et j'aimais mieux
+cette torture vague.
+
+Dans l'angoisse d'une tendresse qui recevait le droit de se manifester,
+je songeais qu'elle était bien malade, qu'elle était en danger, que
+j'allais la revoir; qu'il me fallait obtenir de Dieu son salut, puisque
+le médecin se sentait vaincu et venait me chercher comme auxiliaire.
+
+Deux ou trois fois, pendant le trajet, je me tournai vers le docteur,
+pour lui demander un renseignement sur la maladie de la duchesse; chaque
+fois j'hésitai.
+
+A quoi bon connaître le mal qui la tuait? Elle allait mourir; elle
+mourait de notre faute; elle m'appelait; tout ce qu'il y avait de
+terrible et de précis tenait dans cette idée. Je n'avais pas besoin d'en
+savoir plus.
+
+Sans que je m'en aperçusse, je laissais venir à mes lèvres, non ce que
+je voulais demander, non pas même ce que je croyais penser, mais
+l'arrière sentiment qui s'agitait en moi, et je répétais à mi-voix:
+
+--C'est horrible! c'est horrible!
+
+Le docteur mit sa main douce et froide sur la mienne.
+
+--Du courage, monsieur.
+
+Pourquoi ne me disait-il que cela? Il n'espérait donc plus rien?
+
+J'eus alors la hardiesse désespérée de lui demander le nom de la
+maladie. Il me le donna. Je ne le compris pas, si je l'entendis. C'était
+un nom technique, scientifique. Je secouai la tête, comme si ce terme
+mettait une lueur dans mon esprit, et je retombai dans le bercement de
+ma terreur vague.
+
+Au bout de dix minutes, nous étions à la porte de l'hôtel.
+
+Le marteau me retentit au cœur, quand le docteur le laissa retomber.
+
+La cour était sombre; la lanterne du vestibule n'était pas allumée;
+aucun domestique de l'antichambre n'attendait.
+
+Seulement, quand le docteur eut ouvert la porte vitrée du vestibule, une
+lueur apparut dans les hauteurs d'un escalier solennel, puis descendit
+en s'élargissant.
+
+Une sœur de charité, de celles qui veillent les malades, parut, tenant
+une bougie.
+
+--Eh bien? demanda le docteur.
+
+--Toujours dans le même état; peut-être la fièvre est-elle moins forte.
+Madame la duchesse a entendu venir la voiture et m'a envoyée au-devant
+de ces messieurs.
+
+Je crus que cette religieuse allait reconnaître en moi un prêtre. Mais
+la sainte fille n'avait sans doute jamais eu le temps de venir à mes
+sermons, et elle ne songeait pas à m'examiner.
+
+Elle passa devant nous, en nous éclairant, monta jusqu'au premier étage,
+et, avant d'ouvrir la porte d'une chambre, sur un vaste palier, elle dit
+tout bas, en montrant une autre porte plus petite, à côté:
+
+--Je serai là, monsieur le docteur. Après la consultation, s'il y a une
+ordonnance à faire faire, ces messieurs n'auront qu'à me sonner.
+
+Elle me prenait pour un médecin, ou bien on avait pris la précaution de
+lui mentir.
+
+Elle ouvrit la porte, et, d'une voix douce, s'adressant à la malade:
+
+--Madame, ce sont MM. les docteurs.
+
+Puis, faisant une révérence, elle passa devant nous et nous laissa.
+
+La chambre était éclairée par une lampe posée en arrière du lit, qui
+occupait le milieu de la pièce; un abat-jour jeté sur le globe
+adoucissait la lumière et la rendait flottante; mais on voyait bien le
+grand lit à colonnes, de la Renaissance, et, se détachant sur l'oreiller
+blanc, le visage de madame de Thorvilliers. Les yeux avaient leur
+flamme, battue d'un souffle intérieur qui l'attisait jusqu'à l'épuiser.
+
+Cette clarté fixe, dans cette lumière ambiante et voilée m'attirait. Je
+m'avançai sur le tapis épais de la chambre, comme si j'avais marché sur
+une nuée; je n'avais pas, dans cette minute, la notoriété du réel. Mes
+sentiments entiers, confondus, s'exhalaient de moi avec ce mélange de
+passion et de mysticisme que les diversités de ma vie leur avaient
+donné, et me soulevaient.
+
+J'en atteste Dieu qui ne m'a jamais abandonné, j'en atteste l'innocence
+de ma fille, je ne veux rien écrire qui ne soit à l'honneur d'un amour
+purifié, et je me trouverais misérable pourtant de profaner en moi le
+caractère indélébile du prêtre. Il me faut avouer que le prêtre et
+l'amant ne faisaient qu'un, en entrant dans ce sanctuaire où la mort
+mettait sa solennité, et que rien de sacrilège ne battait en moi.
+
+Le docteur était resté un peu en arrière.
+
+Reine me regardait venir, avec un sourire qui tremblait sur sa bouche et
+une fièvre menaçante dans les yeux.
+
+Comment se pouvait-il qu'elle fût mourante? Elle était si belle! Mais
+dès que je me fus approché de son lit, dès que, se tournant avec effort
+de côté, elle m'eut indiqué par ce mouvement un fauteuil placé près du
+chevet, je vis bien que la fièvre seule la soutenait, et que cette vie
+qui rayonnait encore en elle n'était que la palpitation suprême d'une
+âme qui concentre tous ses rayons avant de s'envoler dans un éclair.
+
+J'avais le cœur rempli d'une immense pitié et d'un incommensurable
+amour; mais je ne songeai qu'à pleurer, qu'à laisser voir lâchement ma
+terreur. Je voulus m'agenouiller, et, comme sa main moite était tendue
+vers moi, je la pris doucement et la baisai.
+
+Mais en appuyant ses doigts sur ma bouche, Reine me repoussait et me
+défendait de me prosterner. Elle non plus, ne voulait pas que la mort
+dominât l'amour qui avait cette dernière minute, avant l'infini, et mît
+trop de solennité dans cette effusion humaine.
+
+--Je suis heureuse... bien heureuse de vous voir, me dit-elle d'une voix
+oppressée. Je me reprochais de vous avoir dit de partir. Merci de
+m'avoir désobéi.
+
+Elle laissa retomber sa tête qu'elle avait levée. Le docteur s'approcha
+du lit, lui prit le poignet, tâta le pouls, se baissa pour regarder de
+plus près la dilatation de la pupille de ces yeux éclatants.
+
+La malade devina l'intention de cet examen.
+
+--Je souffre moins, docteur. Je ne veux pas souffrir. Il est inutile de
+me mettre encore du poison sous la peau... Merci... Vous avez été bien
+bon... Quel dommage que vous ne puissiez pas me ramener aussi, moi!
+
+Elle voulut agrandir son sourire, mais un tressaillement de la douleur
+l'interrompit. Un spasme fit trembler sa bouche, ses yeux se voilèrent;
+elle mit les deux mains sur sa poitrine, les appuya, comme pour empêcher
+le mal de monter jusqu'au cœur, et, après une minute, rouvrant les
+paupières:
+
+--Pourquoi me plaindrais-je? Docteur, vous me donnez plus que la vie...
+Écoutez-moi, mon ami. J'ai des choses bien sérieuses à vous dire.
+
+Elle m'attira d'un geste du doigt, je me penchai; sa voix était
+haletante; une convulsion l'entrecoupait:
+
+--J'ai voulu vous voir. Il vous eût été trop pénible d'apprendre par une
+note de journal que j'étais partie; comme vous avez appris autrefois que
+je vous avais été infidèle... Vous pouviez me supposer des idées que je
+n'ai pas... Je suis aujourd'hui ce que j'étais la première fois que nous
+nous sommes vus. Il n'y a plus de danger à vous dire que je vous aime
+tout autant... sinon plus qu'au premier jour... Vous entendez,
+docteur... Il faut que vous entendiez cela... Ne vous éloignez pas, pour
+ne pas entendre... Quand je vous ai tout avoué, vous avez reconnu que
+cet amour loyal, vrai, qu'on a trompé, volé, était légitime... La faute
+qui nous a unis doit-elle nous séparer à jamais?... Il me faut bien
+croire maintenant que nous nous rejoindrons. Je veux revivre, pour me
+dédommager de la vie infâme qu'on m'a faite ici...
+
+Elle fut interrompue par une douleur plus vive; mais, la surmontant avec
+un courage de martyre:
+
+--Il faut que je me dépêche... J'ai écrit à miss Sharp, j'ai voulu avoir
+sa confession... La voici, aussi sincère qu'on peut l'espérer d'une
+vieille fille qui a respiré et exhalé l'hypocrisie toute sa vie...
+
+Elle avait devant elle, sur la couverture, une lettre, qu'elle me
+tendit.
+
+Je ne voulais pas la prendre. Que m'importait miss Sharp! Elle insista:
+
+--Il faut que vous la preniez; que vous la gardiez!... C'est la seule
+arme que je puisse vous léguer, et il faut que vous soyez armé!
+
+A ce moment, derrière le rideau qui retombait sur un des côtés du lit,
+un petit cri se fit entendre.
+
+Je me dressai debout à cette voix, à ce vagissement. Une morsure au sein
+m'aurait arraché un cri de douleur, si j'avais été capable d'autre chose
+que d'une stupeur muette, d'une sorte de joie foudroyante, d'une
+révélation paternelle qui m'envahit par toutes les veines.
+
+Instantanément, je compris pourquoi j'étais là.
+
+Mon effarement était si vrai que Reine dit au docteur:
+
+--Comment! Il ne savait donc pas?...
+
+--Non, répondit le médecin avec bonhomie, M. d'Altenbourg ne m'a pas
+interrogé... D'ailleurs, nous n'avons pas eu le temps...
+
+En disant cela, le docteur faisait le tour du lit et allait à un berceau
+que le rideau cachait; et, pendant que, haletant, suant d'une angoisse
+sublime, je regardais Reine qui s'efforçait de sourire à mon émotion
+comme à une découverte de plus qui nous unissait, le médecin revint à
+moi tenant un enfant.
+
+--C'est une fille, me dit-il en la posant dans mes bras.
+
+--C'est notre fille! murmura Reine de Chavanges.
+
+Je regardais ce petit être qui cessait de pleurer, distrait par le
+mouvement. Un besoin terrible d'adoration, d'assouvissement, de
+tendresse me pénétrait; mon cœur fondait dans ma poitrine; je la
+baptisai d'une larme.
+
+J'approchai ma bouche timidement de cette petite bouche si frêle; j'y
+mis un baiser qui lui communiquait toute mon âme, et, avec un égoïsme
+qui n'enlevait rien pourtant à ma douleur, je pensai en moi-même:
+
+--Vous êtes bon, mon Dieu!
+
+On ne sait jamais tout ce que peut contenir de pensées un éclair si
+profond.
+
+J'entrevoyais un but nouveau, un devoir, une protection, un supplice
+nouveau à compter dans la vie et je m'extasiais.
+
+Ma fille recommença à crier. Je la tenais mal sans doute. Mes lèvres
+impies ne s'étaient pas faites assez chastes, assez douces pour ce
+baiser. Une porte s'ouvrit, la porte de la chambre où la religieuse
+attendait l'issue de la consultation. Elle pensait bien que la
+consultation n'était pas finie; mais l'enfant l'interrompait, et elle
+venait chercher l'enfant pour la remettre à la nourrice.
+
+Cette religieuse emporta l'enfant d'un prêtre avec une tendresse naïve,
+qui se fût étrangement changée en horreur, dans ce cœur simple, si elle
+avait pu soupçonner la vérité.
+
+Je retombai dans le fauteuil et je pleurai, dès que ma fille eut
+disparu.
+
+--Oui, reprit Reine d'une voix plus faible et plus agitée, c'est notre
+fille. C'est pour elle encore, c'est pour elle surtout que j'ai voulu
+vous voir. Le duc ne s'y est pas trompé, et le doute d'ailleurs n'était
+plus possible pour lui. Il s'est arrangé pour n'être pas ici... Il a un
+prétexte pour voyager en Italie... Il saura du même coup qu'il est veuf
+et père... Il ne désavouera pas cette enfant; il ne peut pas la
+désavouer... L'orgueil lui donnera la force de mentir. Quant à moi, je
+ne peux pas infliger au duc de Thorvilliers une honte, qui serait
+peut-être un acte de justice... Ah! si je devais vivre, peut-être lui
+disputerais-je notre enfant. Pauvre petite fille! Il ne la tuera pas! Il
+lui laissera donner les soins qu'on donnerait à son enfant. Le duc sait
+que je me suis confessée au docteur et que j'ai constitué ce grand
+honnête homme le gardien de ma fille. Vous ne serez pas trop de deux
+pour veiller sur elle... Le docteur a de grandes occupations. Vous, vous
+ne penserez qu'à cela. Le duc aura toujours peur d'un scandale... Voilà
+ce que je voulais vous dire... Le reste n'est plus rien!
+
+La voix de Reine s'éteignit en finissant. Elle parut subitement épuisée;
+sa tête retomba plus lourdement sur l'oreiller. Le docteur fronça le
+sourcil, se pencha sur la malade, l'examina, et se tournant vers moi me
+regarda, sans dire un mot.
+
+Quel regard effrayant dans son calme! Le médecin réclamait la place pour
+lui seul, et m'avertissait de partir. Tout ce qui était humain était
+fini; l'autre mystère allait commencer. Je n'avais aucun droit légitime
+d'y assister.
+
+Pouvais-je obéir facilement? Il me semblait que j'étais le médecin,
+puisqu'il était le confesseur, et que c'était moi qui la retenais, qui
+la retiendrais dans la vie.
+
+Il devinait évident que le mal, sinon interrompu, du moins retardé par
+la volonté de Reine, et, je l'ai su, par des piqûres de morphine, allait
+redoubler. Il y a des luttes qu'on ne recommence pas contre la mort, Je
+vis pourtant que le docteur songeait à renouveler les piqûres
+bienfaisantes, mais je vis aussi qu'après avoir regardé les yeux de la
+duchesse, il hésita.
+
+Elle eut conscience de cette hésitation. Dans le trouble qui commençait,
+dans l'hallucination qui précédait la nuit cérébrale, elle redit, en
+donnant un autre ton à ses dernières paroles:
+
+--Plus rien! N'est-ce pas, docteur, plus rien? C'est fini.
+
+Chose horrible! en même temps que son regard divin se noyait dans une
+brume, sa voix au timbre d'or s'alourdissait, s'épaississait dans un
+balbutiement sourd.
+
+--Ah! je souffre! dit-elle. C'est bien dur de mourir, et pourtant c'est
+bon!
+
+Elle eut une seconde d'assoupissement; puis elle tourna la tête à droite
+et à gauche, regardant, cherchant à voir; mais un voile s'amassait sur
+ses yeux. Ses prunelles dilatées m'enveloppèrent sans m'étreindre. Tout
+lui échappait.
+
+Je ne pus retenir un murmure d'épouvante:
+
+--Docteur! docteur!
+
+Comme si j'avais eu besoin de rappeler son devoir à ce grand médecin!
+
+Il me rappela le mien, en levant les yeux au plafond. Je tombai à
+genoux; mais j'oubliais que j'étais prêtre; savais-je encore que j'étais
+chrétien? J'étais tremblant devant ce supplice qui m'apparaissait comme
+une péripétie dernière d'un meurtre accompli par moi. Je voyais pâlir,
+et pour ainsi dire se dissoudre dans une vague blancheur, ce beau visage
+dont j'aurais voulu retenir sous mon regard les lignes délicates et
+superbes, le rayonnement même fiévreux.
+
+J'étais désespéré et je n'étais que désespéré.
+
+Reine ne reprit plus connaissance. Il y a de ces chutes subites dans les
+crépuscules que la volonté prolonge. La mort a de ces revanches
+soudaines, sournoises, après avoir cédé.
+
+A plusieurs reprises, le docteur, tout en donnant à la malade ces soins
+inutiles qui sont les dernières piétés de la science envers l'inconnu,
+me toucha l'épaule pour m'avertir de me retirer.
+
+Mais je ne comprenais pas. J'attendais, ou l'irréparable ou le réveil.
+Je ressaisissais dans ma mémoire, je retenais les paroles que Reine
+avait prononcées quelques minutes auparavant, comme si elles eussent été
+emportées à demi déjà dans un lointain qui me les volait. Je voulais,
+lui parler à mon tour, l'évoquer, la ressaisir. Si j'avais pu, si
+j'avais osé lui dire ce que j'avais dans l'âme, peut-être bien qu'elle
+eût hésité à mourir. Sa main n'était pas froide; je l'empêcherais de se
+refroidir sous ma bouche. Il était impie de songer à me renvoyer, tant
+que sa main ne serait pas refroidie.
+
+Devant l'obstination de ma douleur, le médecin fut obligé de devenir
+clair, catégorique; il me dit avec autorité, mais doucement:
+
+--Votre place n'est plus ici, monsieur... Voulez-vous dire à la
+religieuse d'entrer?
+
+J'obéis. Je me levai, je reculai. Le docteur en prenant ma place, en se
+penchant de nouveau sur la malade, me la cacha. Je reculai jusqu'à la
+porte de la chambre qui communiquait avec celle de la nourrice.
+
+La religieuse, tout en étant prête à entrer dans la chambre de la
+malade, regardait ma fille qu'une belle paysanne allaitait. Elle fut
+frappée de ma pâleur et comprit.
+
+--Ah! la chère dame! murmura-t-elle en froissant son chapelet, a-t-elle
+demandé un prêtre?
+
+Elle passa vivement devant moi, referma la porte, me laissant devant ce
+groupe de la nourrice et de mon enfant. Je ne pouvais pas pleurer.
+Cherchant à me retenir à une image vivante, je contemplai ce pauvre
+petit être qui m'était légué.
+
+La nourrice, gênée de cette contemplation et troublée de ce qui se
+passait de l'autre côté de la porte, me dit, croyant parler à un
+médecin:
+
+--C'est un grand malheur qu'une si jolie petite fille qui ne demande
+qu'à vivre fasse mourir sa mère; elle a pris le sein tout de suite!
+
+Ces mots me donnèrent le frisson. J'étais condamné à ne pouvoir
+prononcer une parole. Je me retournai vers la chambre de Reine. Mais de
+quel droit, maintenant, en aurais-je franchi le seuil? Le masque de
+médecin ne pouvait plus me servir; on n'avait besoin que d'un prêtre, et
+je n'étais plus prêtre! Je n'osai rester.
+
+Je ne sais comment je sortis, sans tomber à genoux, pour demander pardon
+à ma fille de la vie qu'elle recevait, pour demander pardon à la mère de
+de la mort que je lui avais donnée.
+
+Je m'en allai, à tâtons, dans cet appartement obscur, courbé sous ma
+douleur, la retenant; je gagnai l'escalier et je le descendis,
+m'arrêtant à chaque marche, m'imaginant qu'on allait me rappeler, que
+Reine n'était pas mourante, qu'elle avait encore des choses à me dire.
+Ou bien, espérant qu'on me heurterait, qu'on me chasserait comme un
+intrus, comme un meurtrier. J'avais besoin d'être frappé physiquement,
+d'être insulté. Ce coup invisible, ce châtiment silencieux était trop
+lourd à porter.
+
+Au bas de l'escalier, sur la dernière marche, dans la nuit, je m'assis
+et j'attendis; puis, entendant du bruit au premier étage, voyant
+reparaître une lueur semblable à celle qui nous avait accueillis, je me
+redressai, je traversai le vestibule et la cour, m'évadant de la mort de
+Reine, comme je m'étais évadé de son amour.
+
+La porte cochère était entr'ouverte, une lumière était allumée dans la
+loge du concierge. Quelqu'un était sorti en courant; sans doute, la
+religieuse avait envoyé chercher le prêtre. Je ne voulus pas le
+rencontrer; le jour eût reparu soudainement pour me dénoncer à lui.
+
+La voiture du docteur était toujours à la porte: j'y montai, et là,
+enfermé, bien seul, j'eus la force de pleurer comme j'avais pleuré
+dix-neuf ans auparavant, dans le jardin de Chavanges, quand je croyais
+tout perdu; comme j'avais pleuré, huit mois auparavant.
+
+Je restai une heure dans cet abandon, secoué de remords qui m'entraient
+comme des pointes aiguës dans toutes mes fibres, secoué de désespoirs
+qui alternaient avec mes remords, me trouvant odieux de vivre,
+puisqu'elle mourait par moi, et m'étonnant tout ensemble que Dieu permît
+cette mort, et qu'il eût ainsi châtié un amour dont il avait vu la
+pureté primitive et la sincérité.
+
+La glace de la voiture était levée; je vis passer à plusieurs reprises,
+comme à travers un brouillard, des ombres qui entraient dans l'hôtel ou
+qui en sortaient...
+
+Au bout d'une heure de cette torture, le docteur ouvrit la portière.
+
+--Je pensais vous trouver là, monsieur l'abbé, me dit-il avec la même
+douceur, mais en me traitant maintenant de prêtre, et non plus d'homme
+du monde.
+
+Espérait-il ainsi me donner plus de courage? Croyait-il nécessaire de me
+rappeler que je devais élever ma douleur et l'idéaliser?
+
+--Elle a bien souffert? demandai-je à voix basse.
+
+Je ressemblais à un de ces meurtriers qui ont la curiosité de leur crime
+et qui retournent au cadavre, pour en mesurer la plaie.
+
+--Non, me répondit le docteur, elle avait presque fini de souffrir quand
+vous êtes venu. Le cerveau est si vite atteint! Je suis étonné de la
+lucidité qu'elle a gardée, pendant une partie de votre visite.
+
+La voiture partit; le docteur me reconduisait.
+
+Il me donna en route des explications, que j'écoutai cette fois et que
+je compris, sur la maladie de la duchesse. Ces détails techniques,
+douloureux pour tout homme qui les eût reçus à propos d'une femme
+ardemment aimée, l'étaient doublement pour moi, prêtre, en dénudant une
+fois de plus la pudeur de mon amour. Je dus apprendre, malgré les
+précautions du récit, que cette grossesse tardive avait rendu plus
+difficile la délivrance. Depuis plusieurs mois, Reine était malade. Le
+docteur avait redouté qu'elle ne pût atteindre le terme ordinaire; elle
+l'avait devancé d'un mois. Pendant deux ou trois jours on avait espéré
+le salut; puis une péritonite était survenue, que les médecins les plus
+exercés, réunis en consultation, n'avaient pu conjurer.
+
+Le docteur essayait de lasser ma douleur par les détails mêmes.
+
+Quand je fus arrivé à ma porte:
+
+--Je reviendrai vous voir demain, me dit-il avec bonté. Vous êtes mon
+malade, vous m'êtes confié. Nous avons aussi à nous concerter pour le
+legs qui nous a été fait... J'ai envoyé, cette nuit même, une dépêche au
+duc. Il est convenable qu'il revienne. J'oserai lui dire bien des
+choses... Quant à vous, je ne vous demande pas d'avoir du courage. Vous
+en avez. Voulez-vous me permettre seulement, à partir de cette nuit, de
+vous considérer comme mon ami... comme mon enfant. Puisque je suis le
+grand-père de cette petite fille, il faut bien que vous soyez mon fils.
+
+Je répondis par un sanglot cette effusion cordiale. Je crois me rappeler
+que le docteur me serra dans ses bras, me secoua... Je montai chez moi
+en haletant, et enfermé, libre, je pus laisser rugir tout à son aise mon
+effroyable douleur.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Je ne dois plus que la confession de mes inquiétudes paternelles.
+
+Je me suis cru obligé de raconter, en détails, l'histoire de cette
+paternité coupable. Mais j'ai tenu à montrer comment elle devait
+inspirer de pitié. J'ai eu peur si souvent d'avoir besoin de m'adresser
+à des cœurs, farouches dans leurs vertus ou leurs préventions, qui
+verraient, d'abord et surtout, dans ma fille, un scandale monstrueux,
+que j'ai toujours eu la crainte d'oublier une excuse concernant sa
+naissance.
+
+Ce n'est pas mon pardon que je plaide, c'est celui de cette chère et
+belle innocente.
+
+J'ai abrégé, j'ai refroidi bien des confidences dont je n'ai montré que
+la cendre, dont j'ai gardé le feu...
+
+On me dispensera donc de raconter ma douleur, mon deuil, mon remords,
+mes visites au tombeau de la duchesse de Thorvilliers, si vite abandonné
+par ceux qui le firent bâtir fastueux et mensonger.
+
+Tout ce côté sombre de ma vie, saignant encore, je le garde. Il est
+inutile au but que je veux atteindre. J'ai tant à parler de ma fille,
+que je ne parlerai plus autant de moi.
+
+Je le répète, si j'écrivais un livre, j'aurais quelques chapitres de
+mélancolie à ajouter, et pour ceux qui veulent dans les histoires
+romanesques, invraisemblables à force de vérité, autre chose que
+l'extraordinaire dans les événements, c'est-à-dire un intérêt
+philosophique, cette analyse du veuvage d'un prêtre, qui acceptait la
+paternité comme une grâce et une expiation, cette analyse-là serait
+curieuse à faire, curieuse à lire.
+
+Mais il suffit aux hommes discrets et graves qui doivent lire
+spécialement ces pages, de savoir que, si je fus accablé de ce malheur,
+j'eus bientôt repris le courage, l'énergie, l'activité nécessaires pour
+veiller sur mon enfant.
+
+Le duc joua convenablement son rôle. Il revint assez à temps pour les
+funérailles; il eut l'apparat d'un très grand deuil.
+
+Le docteur, dans plusieurs conférences, régla avec lui ce qui concernait
+la petite fille, et le duc parut très reconnaissant au grand médecin de
+la peine qu'il acceptait. Il s'excusa, pour sa part, de ne pouvoir
+garder près de lui _son_ enfant. Il n'avait ni mère, ni sœur, ni
+cousine, aucune parente à qui il pût la confier. Tous les arrangements
+que le docteur prendrait, et qui seraient compatibles avec le nom de
+Thorvilliers, avec l'affection légitime d'un père pour sa fille, avec la
+fortune aussi dont l'enfant héritait et dont il avait à régler l'emploi,
+étaient acceptés d'avance.
+
+Il ne voulait certes pas qu'on mît vulgairement en nourrice la fille du
+duc de Thorvilliers! Mais il consentit à ce qu'on louât pour elle, aux
+portes de Paris, à Meudon, dans une situation particulièrement salubre,
+une jolie villa; qu'une dame présentée par le docteur, eût la direction
+de cette _nursery_ élégante. Il prit lui-même la peine de visiter une
+fois l'installation, trouva tout parfait, et déclara qu'il pourrait
+repartir désormais sans inquiétude. Les intérêts qu'il avait en Italie
+nécessitaient son prompt départ et servaient sa douleur.
+
+Il comptait bien, d'ailleurs, recevoir du docteur des bulletins
+réguliers sur la santé de la petite fille; tous les mois, ce serait
+assez.
+
+Je ne sais au juste tout ce qui fut dit dans ces conférences courtes,
+hâtives. Je crois qu'il fut inutile au médecin d'exercer aucune
+pression, ni de faire aucune allusion à ce qu'il savait.
+
+Le duc, convaincu de la fermeté, de l'habileté, de la discrétion du
+savant, n'eut pas la maladresse d'hésiter, et ne joua que tout juste ce
+qu'il fallait pour la comédie sentimentale et paternelle à laquelle sa
+première fourberie le condamnait.
+
+Quant à moi, je n'apparus pas dans ces explications. Qu'étais-je? Une
+nuée qui avait contenu un orage, un fantôme de nuée vide et éraillée qui
+flottait à l'horizon. Il ne convenait pas au duc de s'inquiéter de moi,
+de paraître rien prescrire ou rien défendre qui me concernât.
+
+J'ai dit que l'enfant de la duchesse héritait de la grande fortune qui
+n'avait pas été adjugée par contrat au duc de Thorvilliers. Gaston, pour
+épouser cette riche héritière prévenue contre lui, avait dû se défendre
+d'un calcul d'intérêt. Il l'avait pris de très haut, quand le vieux
+notaire de la famille de Chavanges s'était excusé pour des conditions
+qui étaient traditionnelles dans la famille.
+
+Ce désintéressement, assez habile dans le présent, et qui ne pouvait
+être préjudiciable dans l'avenir que si le duc n'avait pas d'enfant,
+avait été pour Reine une des raisons déterminantes de ce mariage. La
+jeune fille qui se croyait trahie, méconnue par moi, s'était dit
+qu'après tout Gaston était moins ambitieux de fortune qu'elle ne l'avait
+cru. Elle l'estima presque de n'avoir pas été un spéculateur, le jour où
+il avait conduit à l'autel l'amie d'enfance, l'admirable créature qu'un
+grand désespoir lui donnait à consoler.
+
+Cette résignation du duc à un contrat qui limitait sa gestion des biens
+de la duchesse, facile au début, devint bientôt forcée. La duchesse, en
+se réveillant de ce sommeil douloureux de son âme, pendant lequel elle
+s'était livrée à un homme qu'elle n'aimait pas, n'avait pu songer à
+corriger par des libéralités dont elle avait gardé le droit, ce qu'il
+avait pu y avoir de rigoureux ou d'injuste dans les précautions du
+contrat.
+
+Gaston avait donc un intérêt positif à être père. La crainte d'un
+scandale et d'un ridicule désastreux, qui se mêle toujours aux plus
+tragiques aventures conjugales, ne l'eût pas arrêté, que la raison
+économique l'eût fléchi. C'était à son orgueil à s'arranger avec sa
+résignation.
+
+Si Gaston songeait à moi, s'il pouvait me supposer (ce qui eût été bien
+invraisemblable de sa part) une tendresse paternelle capable de me
+pousser au rapt de mon enfant, il était si sûr de sa force, si certain
+de n'avoir qu'à étendre la main, qu'à faire un signe pour écraser le
+prêtre interdit, qu'il ne craignait rien. D'ailleurs, le docteur était
+ma caution, et puis Gaston pouvait me haïr, mais il ne pouvait pas ne
+pas m'estimer.
+
+Il est plus facile de duper son cœur que sa raison, de s'infiltrer la
+haine que le mépris.
+
+--Me haïssait-t-il? me hait-il? Je n'en sais rien.
+
+Tout homme d'esprit a un fonds inaltérable de justice qu'il violente, à
+son gré, mais qu'il ne peut méconnaître. Voilà pourquoi il y a toujours
+une ressource pour la vertu avec un coquin spirituel qu'on peut
+convaincre, et pourquoi il y a-t-il toujours aussi un danger permanent
+pour l'innocence devant l'égoïsme avisé qui ne veut pas qu'on le
+persuade.
+
+La méchanceté est une des formes de l'ignorance, et souvent une des
+feintes de l'esprit. La brute se satisfait; l'homme d'esprit se
+contraint dans la méchanceté.
+
+Voilà mon sentiment. Je veux être juste envers l'homme que je veux
+vaincre.
+
+Je crois donc que si je pouvais, que si quelqu'un pouvait offrir
+aujourd'hui au duc de Thorvilliers un gendre plus riche, plus en crédit,
+non en France, mais dans le grand monde européen, que le piètre débauché
+qu'il a choisi, il consentirait à l'échange.
+
+Ce n'est pas par férocité d'instinct, par vengeance fatale qu'il livre
+cette belle et pure victime à ce monstre.
+
+Il y a bien de tout cela dans sa conduite; mais il y a surtout le dédain
+du bonheur des autres, l'ambition de l'influence, de la fortune,
+l'esprit d'orgueil. Il faudrait lui prouver que son calcul est
+maladroit, pour le dissuader d'une action vile, dont il ne voit que les
+avantages mondains.
+
+Après tout, ce mariage, envié par bien des mères, n'a d'inconvénient
+qu'à cause de l'état physique du prince de Lévigny. Mais le prince est
+homme du monde, et parera sa pourriture. Peut-être n'est-il pas
+inguérissable! Mais s'il l'était, sa mort, pourvu qu'elle arrivât quand
+le duc aurait obtenu de cette alliance tout ce qu'il en espère,
+laisserait une jeune veuve très riche, très jolie, qui pourrait être
+l'enjeu d'une nouvelle spéculation.
+
+Voilà ce que pense le duc de Thorvilliers, et voilà ce qui m'épouvante.
+Voilà ce qui sert de prétexte à sa vengeance. Mais encore une fois, il
+n'y aurait pas de vengeance, si le duc trouvait plus d'intérêt à un bon
+et honnête mariage. Est-ce là l'envers ou le beau côté du crime?
+
+Dieu sait si j'ai cherché ce beau et loyal mariage, si je l'ai rêvé, si,
+un moment même, je n'ai pas cru l'avoir trouvé! Mais que puis-je tout
+seul, pauvre, désarmé, redevenu obscur, interdit?
+
+Ah! si j'avais le temps de redevenir le prêtre célèbre, honoré, respecté
+d'autrefois, je pourrais peut-être à moi seul sauver ma fille!
+
+On m'a offert plusieurs fois de me relever d'un châtiment que j'ai si
+facilement accepté qu'il semble plutôt une humiliation volontaire. On
+trouve, en tout cas, que j'ai assez expié cette faute, restée
+mystérieuse, vagué. Les prêtres avec qui j'ai conservé des relations, ne
+sentant en moi ni révolte contre l'Église, ni cause de séparation plus
+longue, m'ont souvent offert leur intervention. Même aujourd'hui, après
+des refus qui tenaient à mes scrupules paternels, je n'aurais qu'à
+consentir à ma grâce!
+
+A quoi bon? Je n'ai pas le temps; le danger est là; menaçant, terrible.
+On tue ma fille! Puis-je agir mieux que je ne le fais? Puis-je lui
+crier, à cette chère victime, que je suis son père? que l'autre la
+sacrifie, la vend? Elle ne le croirait pas; je l'ai si purement élevée.
+D'ailleurs elle est enchaînée par son nom.
+
+Je ne puis lui flétrir le cœur pour la sauver, lui donner le mépris de
+sa mère, l'horreur de ma paternité sacrilège, en lui donnant l'horreur
+de la paternité apparente!
+
+Voilà pourquoi j'appelle les honnêtes gens à mon secours.
+
+ * * * * *
+
+Quand ma fille fut installée à Meudon, il me fut facile de louer une
+maisonnette tout près de là, et grâce au docteur X., qui sut me
+présenter avec assez de franchise, comme son ami, pour ne pas mettre en
+défiance la dame chargée de veiller sur la petite Marie-Louise; grâce
+peut-être aux conjectures que fit discrètement cette dame, qui ne
+devinrent jamais de sa part l'objet d'une tentative de curiosité; grâce
+à la nourrice qui m'avait vu chez la duchesse de Thorvilliers la nuit de
+la mort, et qui me prenait pour un médecin, je fus admis sans difficulté
+dans la villa, amené par le docteur, et quand j'appris que le duc, les
+affaires réglées, était reparti pour l'étranger, j'y vins assidûment,
+quotidiennement, m'initier à cette joie d'être père, regarder fleurir et
+s'épanouir ma fille.
+
+Ce cher petit être, que je vis tout de suite dans sa beauté future, et
+qui dès le premier jour m'apparut rayonnant, ineffable, comme ces
+enfants divins auxquels les peintres donnent l'indulgence des fautes,
+dès les premiers balbutiements de la crèche, et qui bénissent de leurs
+doigts levés le monde, tout en cherchant la mamelle, cette adorable
+créature paraissait me comprendre.
+
+Elle ne me consola pas. Les enfants, même quand on peut les avouer,
+après un grand deuil, n'en consolent pas; ils ajoutent à la sensibilité,
+loin de la calmer. On leur doit de pleurer plus aisément: c'est là leur
+grand bienfait.
+
+Les joies particulières de la paternité ont ce mérite de ne rien
+distraire des émotions pieuses dont le cœur s'est empli. Ma fille
+mettait plus de ciel au-dessus, autour de ma douleur, et quand je la
+regardais dans ses langes, la dilatation de cet orgueil caché qui me
+gonflait le cœur, me soulevait de la terre, bien haut. Parfois, je me
+rêvais agenouillé dans un nuage, au pied d'un _bambino_ qui m'emportait
+avec lui vers Dieu.
+
+Mais les voluptés les plus profondes, les plus réelles, les plus
+humaines de cette contemplation m'étaient révélées dans les promenades
+que l'on faisait, par les beaux jours, dans la forêt.
+
+La voiture s'arrêtait dans l'allée; la nourrice et la dame de compagnie
+entraient sous les arbres. Alors j'intervenais; je prenais un prétexte,
+ou plutôt je n'en prenais plus au bout de trois ou quatre fois, et,
+m'emparant de ma fille, j'étais père librement, au murmure des feuilles
+dans les arbres, au gazouillement des oiseaux qui chantaient le cantique
+de la vie; je la portais, je la berçais, je la regardais, je la buvais
+des yeux, l'effleurant, la goûtant de temps en temps de ma bouche,
+voulant lui communiquer mon âme, le secret de ma paternité, dans le
+souffle chaud et tremblant dont je l'enveloppais.
+
+Je connus toute la plénitude de ce sentiment, supérieur à tous les
+autres, celui qui donne à l'homme plus qu'il ne lui promet, dont les
+déceptions sont encore une ivresse, puisqu'elles révèlent la gloire
+secrète du martyre.
+
+Le roi Lear est digne d'envie; il souffre par tout ce qu'il y a de divin
+dans l'homme.
+
+Comme je m'émerveillais de cette vocation paternelle, qui m'agrandissait
+en élargissant ma vie!...
+
+Je ne veux faire aucune théorie, et ce n'est pas le cas de plaider une
+cause sociale, quand je plaide ma cause particulière. Les prêtres qui
+ont eu besoin de se marier sont des avocats suspects du mariage. On les
+croirait davantage, s'ils étaient désintéressés. Je ne veux pas, même à
+bonne intention, me dissimuler derrière les autres hommes, et solliciter
+les sympathies, en parlant au nom d'une foule. Je dirai seulement qu'il
+y a bien de l'amour paternel comprimé, déçu, refoulé, inconscient, dans
+des ardeurs, dans des résolutions de sacrifice qui se croient
+désintéressées des passions humaines.
+
+Quant à moi, je me trouvais, je me découvrais; je savais pourquoi
+j'avais été amoureux de la pureté. J'étais dans la vie, pour aimer
+surtout de cet amour qui contient tous les autres.
+
+Quand je me croyais poète, je cédais à un courant de tendresse qui me
+faisait rêver une œuvre palpitante à créer, à aimer.
+
+Quand j'aimais de cet amour violent, viril, humain, dont les fièvres
+étaient entrecoupées d'apaisements chastes comme des bénédictions, je
+cédais à un amour qui ne se fût satisfait de rien d'égoïste et de
+simplement terrestre.
+
+Quand, me croyant trahi, j'allais me jeter grelottant d'amour, avec un
+désespoir filial, au pied de la croix, c'était la vocation trompée de
+l'amour paternel qui me prosternait.
+
+Combien de fois, à l'écart, sous les arbres, tout seul, en murmurant à
+l'oreille rose, aux yeux voilés de longs cils, à la bouche moulée par
+l'allaitement, ces mots qui me semblaient une formule créatrice, un
+_fiat lux_ prêté par Dieu aux hommes: Ma fille! ma file! combien de fois
+ne me suis-je pas rappelé que du haut de la chaire, dans certaines
+minutes d'extase évangélique, j'avais eu du plaisir à dire à ceux qui
+m'écoutaient: _Mes enfants!_ _mes fils!_
+
+Ma fille me donnait le droit de penser à sa mère. Il me semblait que mon
+amour était légitimé dans le passé par cette innocence qui le purifiait
+dans l'avenir, dans l'infini. Je n'évoquais rien de profane; je voyais
+Reine de Chavanges pâle, mourante, brisée de sa maternité, me confiant
+notre fille, et en lui jurant de la protéger, de la garder avec un amour
+jaloux, qui nous unissait au delà de la mort, je la remerciais de
+m'avoir légué ce trésor.
+
+Quelle eût été ma vie, si j'avais appris que la duchesse de Thorvilliers
+était morte, laissant une fille, et sans que j'eusse aucun moyen de m'en
+approcher!
+
+Je frémissais, en la serrant contre ma poitrine, à l'idée que j'aurais
+pu la désirer, en être séparé.
+
+J'aimais passionnément le bon docteur, pour avoir été le confident de
+Reine, pour rester le mien, pour me garantir cette possession de mon
+enfant.
+
+Hélas! je ne prévoyais pas, je ne voulais pas prévoir que la séparation
+était inévitable, foudroyante...
+
+Pendant six ans tout entiers, qui furent six années de printemps,
+d'aurore, de fleurs épanouies, de parfums, sans hiver, malgré les hivers
+(car les contemplations auprès du feu valaient les promenades au bois),
+pendant six ans, je savourai, je n'ose dire ce bonheur, mais cette vertu
+qui me rachetait.
+
+Pendant six ans, j'eus une famille. J'avais avec le docteur toutes
+sortes de consultations, à la moindre indisposition de ma fille. Je lui
+appris ses premiers mots; je les entendis le premier. J'éveillai sa
+petite conscience. C'est moi qui lui enseignai à marcher, et quand elle
+trébuchait, j'étais aussi ravi qu'effrayé, car j'étais, d'avance,
+accroupi, courbé, prosterné devant elle et je pouvais la recevoir dans
+mes bras, comme dans un refuge, la rassurer en l'embrassant, me relever
+en l'emportant!...
+
+Le duc recevait des nouvelles du docteur, en envoyait, sans donner
+aucune instruction superflue. Moi, je m'appliquais à restreindre, à
+dissimuler ma possession, à mesure que ma fille grandissait.
+
+Ce ne fut pas moi qui lui enseignai le mot _papa_.
+
+Mais en encourageant celle qui le lui apprenait, je savourais la mélodie
+de cette formule enfantine et je la prenais pour moi.
+
+On ne m'appelait que le docteur Hermann à la villa de Meudon et dans le
+pays. Le grand médecin lui-même donnait l'exemple. Il avait d'abord
+souri de cette tricherie; puis il avait fini par s'y habituer tout le
+premier, et quand je lui faisais parfois remarquer en plaisantant que je
+n'avais pas de brevet, il me répondait à demi sérieusement:
+
+--Voilà une petite fille qui vous donne vos grades. Vous verrez que vous
+serez bientôt aussi médecin que moi.
+
+Mes prescriptions, en effet, en l'absence du docteur, étaient reçues
+avec autant de déférence que s'il les avait formulées lui-même.
+
+Ma fille s'appelle Marie-Louise. La duchesse, qui l'avait fait baptiser,
+le jour même de sa naissance, avait voulu qu'elle eût ces deux noms, qui
+étaient ceux de sa mère. Le dernier m'associait indirectement à ce
+baptême, mais, sous prétexte d'abréviation, je disais simplement Louise.
+
+Quand elle put parler, elle m'appela _mon ami_, et je partageai ce terme
+avec le docteur.
+
+Au bout de six ans de cette vie contemplative, qui me paraissait si
+belle, que je la croyais éternelle, un jour, vers midi, le docteur vint
+me trouver.
+
+Ce n'était pas l'heure des visites du docteur, qui étaient matinales ou
+tardives.
+
+Je n'eus besoin que d'un regard, pour comprendre qu'il m'apportait une
+mauvaise nouvelle.
+
+--Louise est malade?
+
+--Non, mais le duc est à Paris, et je l'attends.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il vient chercher sa fille.
+
+--Sa fille!
+
+Cela me parut subitement monstrueux que cet homme eût des droits sur mon
+enfant et songeât à venir la chercher.
+
+--Il ne faut pas qu'il l'emmène, docteur.
+
+--Vous êtes fou, mon pauvre ami.
+
+En effet, j'étais fou; car je sentis immédiatement, dans ma tête, le
+retour d'une idée folle que j'avais eue et repoussée souvent, l'idée
+d'enlever ma fille, de partir avec elle, de fuir au loin, de disparaître
+pour le monde.
+
+C'était le droit de mon cœur, c'était le devoir de ma sollicitude
+paternelle. Ce qui m'était resté de fortune, après le naufrage de ma
+charité, suffirait à nous faire vivre, et puis je travaillerais, je
+donnerais des leçons à l'étranger. Quel bonheur! Travailler pour elle!
+
+Le docteur qui m'observait vit ce rêve insensé mais naturel, flamber
+dans mes yeux. Il appuya sa main douce et ferme sur ma main, ainsi qu'il
+avait fait six ans auparavant, et me répéta ce qu'il m'avait dit dans la
+nuit funèbre:
+
+--Du courage, mon ami.
+
+N'était-ce pas un appel direct à ma raison?
+
+--J'aurais du courage, répondis-je avec un embarras mal dissimulé, s'il
+ne s'agissait que d'une séparation; mais pouvons-nous savoir ce qu'il
+fera de cette âme?
+
+Le docteur eut un sourire de compassion à cette subtilité, à cette
+hypocrisie de ma conscience. Le père doublé du prêtre se servait de ce
+biais. Était-ce bien l'âme de ma fille que je voulais garder? N'était-ce
+pas aussi, et surtout, cette petite tête rose, ces cheveux bouclés,
+cette bouche adorée qui versait des harmonies si profondes et si
+délicates dans le mot d'_ami_?
+
+--Rassurez-vous, me dit l'excellent docteur, avec une prescience
+admirable, cette enfant est un otage trop précieux pour que le duc n'en
+ait pas grand soin.
+
+--J'ai peur de ses soins!
+
+--Dites que vous en êtes jaloux!
+
+Je répondis par un soupir.
+
+--Eh bien! ne suis-je pas là?, continua le médecin. Pendant ces six
+années, le duc m'a donné des droits que je continuerai à faire valoir,
+et m'a confirmé ceux que j'avais reçus; et, à moins que je ne meure
+bientôt...
+
+Il s'interrompit, frappé peut-être de cette éventualité, plus menaçante
+pour moi que pour lui.
+
+Étrange égoïsme de la passion paternelle, j'eus un petit frisson; je
+regardai le docteur avec des yeux de médecin; je ressentis l'effroi de
+son âge; il avait trente ans de plus que moi. En effet, il pouvait
+mourir bientôt! Je n'avais pas pensé à cela. Que deviendrais-je, s'il
+mourait, si je restais seul! Il ne me resterait que la ressource de ce
+vol de mon enfant.
+
+Mais quand le duc me l'aurait reprise, et l'aurait gardée pendant
+quelques années ou quelques mois même, me serait-il possible de la
+retrouver comme je la lui laissais? M'aimerait-elle encore? A six ans on
+oublie vite! Qu'est-ce que le souvenir pour ces ailes qui ne
+s'alourdissent de rien jusqu'à ce qu'elles aient la force de voler
+seules! Reconnaîtrait-elle son _bon ami_ dans le ravisseur qui viendrait
+l'enlever à ses curiosités nouvelles? N'invoquerait-elle pas son faux
+père pour se défendre de son père véritable?
+
+J'eus la terreur de ce danger, avec celle de la mort possible du
+docteur.
+
+--Il serait plus prudent de ne pas la laisser partir! dis-je naïvement.
+
+--De quelle façon?
+
+--En osant poser des conditions au duc. Vous savez que je puis le
+démasquer, que j'ai une arme...
+
+Le docteur, cette fois, haussa doucement les épaules.
+
+--Pauvre ami! De quelle arme parlez-vous? De cette lettre qui vous a été
+léguée? C'est tout au plus une arme défensive contre le mari: ce n'en
+est pas une contre le père putatif. C'est l'illusion, le prétexte d'une
+mourante, pour vous faire aimer la vie. Que ferait au duc cette bulle de
+savon? Nous nous heurtons à un fait brutal. Il est le père selon la loi,
+et quand vous le menaceriez de démontrer que vous êtes le père selon la
+nature; que cette paternité clandestine est une revanche de sa félonie,
+vous auriez remué de la honte autour de votre fille, autour de sa mère,
+autour de vous, sans entamer, sans érailler seulement le granit sur
+lequel il s'appuie. Prenez garde! si vous tentez un acte violent, vous
+autorisez le duc à user de tous les moyens violents pour se défendre. La
+légalité est pour lui; ne mettez pas encore de son côté la pudeur, et ne
+l'obligez pas à paraître défendre l'honneur de sa femme, la légitimité
+de son enfant... Soumettez-vous, mon ami.
+
+--Me soumettre à ne plus la voir! à la perdre pour toujours!
+
+--Qui parle de cela? C'est une crise, mais ce n'est pas une maladie,
+fatalement mortelle. Je n'en connais pas qui doive décourager le
+médecin. Est-ce que je vais être obligé, mon ami, de vous parler du bon
+Dieu, qui se mêle parfois des intérêts des honnêtes gens? Laissez-moi
+faire. Je m'imagine que le duc tient à une démonstration paternelle,
+plus qu'à l'exercice mensonger de sa paternité légale. On lui aura sans
+doute demandé trop souvent des nouvelles de sa fille; il veut en donner,
+en la montrant. Il craint qu'on ne trouve les années de nourrice un peu
+longues. Cette enfant le gênerait; il ne la prend que pour mettre plus
+de précaution dans sa façon définitive de la placer, hors de sa vie
+galante et affairée. Croyez-moi, c'est une épreuve de quelques mois, de
+quelques semaines, de quelques jours. Résignez-vous, et comptez sur moi.
+
+Il fallut bien me résigner.
+
+Le duc vint dans la journée; le docteur l'attendait à la villa. Quant à
+moi, je le guettai de loin.
+
+Je trouvai qu'il restait bien longtemps.
+
+Enfin, vers cinq heures, le duc sortit de la villa tenant par la main
+Louise, pimpante, habillée de velours, de dentelles, qui sautillait, en
+remuant les plumes d'un grand chapeau. Elle s'admirait; elle se savait
+belle; dès la première entrevue, il lui avait appris la coquetterie;
+elle montait gaiement dans la belle voiture qui venait la chercher.
+
+Elle ne songeait guère à son bon ami! Le docteur qui était resté à
+Meudon, sacrifiant, ce jour-là, sa clientèle, afin de ne perdre sans
+doute aucun détail de ce qui se passerait, et sous le prétexte de causer
+longuement avec le duc de la santé de l'enfant, le docteur prit bien
+garde que Louise ne pensât à moi.
+
+Du massif d'arbres, dans une avenue où je m'étais établi, sans être vu,
+j'assistai à ce départ. J'entendis le roulement de la voiture sur le
+sable; je crus qu'un petit bruit, clair, sautillant, comme celui d'un
+rire enfantin qui s'envole, accompagnait ce roulement. Le duc avait fait
+monter le docteur avec lui. La femme de chambre suivait dans la voiture
+du docteur. La dame de compagnie qui devait rejoindre, plus tard, Louise
+à l'hôtel de Thorvilliers restait pour tout fermer dans la villa, pour
+veiller au déménagement.
+
+Un léger tourbillon de poussière s'éleva derrière le landau du duc,
+comme un symbole de tout ce qui finit et ne laisse plus de trace; puis
+tout disparut.
+
+Je restai jusqu'à la nuit close, sentant et laissant saigner ma
+déchirure. Je pleurais et je murmurais, de minute en minute: ma fille!
+ma fille! ma fille!
+
+Elle riait, en toute innocence, à son ravisseur. Ce beau rire avait dû
+s'augmenter, s'exalter en entrant dans Paris. Le duc avait dû faire une
+course triomphale dans le bois de Boulogne, dans les Champs-Élysées,
+pour se parer, devant tout Paris, de la petite duchesse qu'il ramenait,
+et elle, à la portière, battant des mains aux belles voitures, aux beaux
+cavaliers, entrant dans la féerie de ce piège, se trouvait bien
+contente, se servait des mots que je lui avais enseignés pour exprimer
+sa joie, et proclamait que son papa était magnifiquement bon de lui
+montrer, de lui donner de si belles choses!
+
+J'évoquais le triomphe. Peut-être sa grâce enfantine allait-elle entamer
+l'égoïsme, l'indifférence de cet homme! Peut-être lui qui réglait ses
+sentiments par vanité, allait-il aimer ma fille, en faire la sienne!
+
+Une âpre jalousie, celle qui met dans le sang des fureurs de meurtre, me
+saisit tout à coup. Mon Dieu, étais-je condamné à être toujours jaloux
+de lui, et devait-il me prendre toujours ce que j'aimais?
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Le lendemain de ce rapt de ma fille, de grand matin, j'étais chez le
+docteur.
+
+--Eh bien? lui demandai-je tout haletant.
+
+L'excellent homme sourit de ma question, et aussi de ma pâleur, de
+l'angoisse peinte sur mon visage.
+
+Je ne connais rien de plus cordial, de plus accueillant, de plus
+consolant, de plus puissant que ce sourire des guérisseurs, quand ils se
+moquent doucement de la douleur, même la plus légitime.
+
+Je devins honteux de mon désespoir.
+
+Le docteur me raconta les incidents du voyage fait la veille, me désarma
+avec les petites mines de l'enfant. Il n'eut pas de peine à me
+convaincre que le duc de Thorvilliers avait besoin de plusieurs jours
+pour prendre un parti.
+
+--J'avais bien raison, ajouta-t-il, il est très embarrassé. Il essaiera
+peut-être d'une institutrice; mais il comprend bien qu'il ne peut pas la
+laisser seule à Paris, dans un hôtel, et à aucun prix il ne veut traîner
+une _nursery_ derrière lui. Attendons. Il ne fera rien sans me
+consulter.
+
+Le docteur ajouta d'excellents conseils. Je ne devais compromettre par
+aucune démarche apparente le résultat attendu. Le duc ne paraissait pas
+soupçonner ma rivalité paternelle. L'enfant avait parlé de beaucoup de
+choses, mais n'avait pas parlé de moi. Les chances d'oubli
+augmenteraient avec les heures. Dans deux jours je serais effacé,
+momentanément au moins, de cette mémoire ouverte, avide. Rien ne
+mettrait le duc en défiance.
+
+Je promis d'être prudent, patient; mais je ne promis pas d'être calme.
+
+Les jours, les semaines, les mois mêmes s'écoulèrent, et le duc ne
+savait que résoudre. Je n'apercevais Louise que par les après-midi
+ensoleillés, quand on la promenait aux Champs-Élysées. Elle ne
+descendait de voiture que pour faire quelques pas, accompagnée d'une
+femme de chambre, et suivie d'un valet de pied.
+
+Je me gardais bien de me laisser voir. Ma fatuité paternelle voulait
+encore douter de son oubli. Je la suivais de loin, me dissimulant
+derrière les promeneurs. Elle me paraissait plus jolie encore dans le
+luxe de ses toilettes. C'était un chef-d'œuvre encadré. Elle semblait
+heureuse. Était-ce son instinct féminin qui se satisfaisait de cette
+parure? Était-ce son instinct ingénu qui s'extasiait à propos de tout?
+Le bruit, les jeux divers l'émerveillaient. La voiture aux chèvres lui
+fit battre les mains.
+
+J'étais décidément oublié! Je ne m'en plaignais pas à moi-même. Je
+faisais le sacrifice de cette ingratitude inconsciente à la joie de la
+voir.
+
+Comment n'aurais-je pas été consolé de cet oubli, en voyant trottiner
+sur l'asphalte des contre-allées ces chers petits pieds roses que
+j'avais tant de fois baisés, que je contemplais nus dans leurs bottines,
+et dont je croyais entendre de loin le pas marqué, sonore?
+
+Qu'on m'excuse d'évoquer ces enfantillages... Il n'y a pas de miette du
+bonheur paternel qui ne soit comme une miette de l'hostie consacrée et
+qui ne contienne l'être divin tout entier.
+
+Cette attente dura un an. Elle fut entremêlée d'atroces souffrances. Les
+jours de froid et de pluie me laissaient seuls dans ce grand désert de
+Paris. Comme il y pleut souvent! Il faut avoir compté les jours de
+solitude pour le savoir.
+
+Il m'arriva plusieurs fois de m'approcher si près de ma fille, que je
+pouvais l'entendre jouer; que je pouvais presque la toucher.
+
+Un jour, je me mis sur son passage; elle me heurta, me regarda, et ne me
+reconnut pas.
+
+Ah! ce naïf oubli, je lui valus du moins de me baisser, pour ramasser je
+ne sais quel jouet qu'elle laissa tomber, et, en le lui rendant, j'osai
+effleurer sa joue avec mes doigts. Elle ne parut pas offensée et sourit.
+
+Une réminiscence involontaire s'éveillait-elle dans son cœur? La femme
+de chambre surprit ma familiarité et s'en offusqua. C'était une femme de
+chambre nouvelle. Celle de Meudon avait été congédiée. Le valet de pied
+me regarda avec hauteur.
+
+Je ne fis que sourire de cette insolence. Le sourire de ma fille ne me
+semblait pas payé assez cher.
+
+Au bout d'un an, le duc, qui avait fait de fréquentes et courtes
+absences, fit mander le docteur et le consulta.
+
+La santé de Marie-Louise était le premier prétexte. Le mandat d'amitié
+reçu au lit de mort de la duchesse, et dont Gaston n'avait jamais osé
+mesurer l'étendue, était le motif réel. Le duc redoutait certainement ce
+grand et honnête praticien. Soupçonnant qu'il était initié à tous les
+secrets de sa vie, il le ménageait et s'en faisait un répondant devant
+sa propre conscience.
+
+Il y eut donc une délibération sérieuse sur le régime à faire suivre par
+l'enfant, sur l'éducation à lui donner.
+
+Le duc parlait d'abord de la placer en Italie, dans un couvent, auprès
+de Florence, où les filles de grandes maisons, qui n'étaient pas élevées
+dans leur famille, recevaient des soins particuliers.
+
+Le docteur répondit, en souriant, qu'il lui serait bien difficile
+d'aller, toutes les semaines, rendre à Marie-Louise les visites dont il
+avait l'habitude et le devoir.
+
+Le duc céda facilement; il ne voulait que paraître céder. L'idée d'un
+grand couvent à Paris, du Sacré-Cœur, des Oiseaux, s'offrit tout
+naturellement. Mais avec un tact particulier, sans que nous eussions
+touché ce point délicat dans nos conférences, l'excellent docteur
+combattit l'idée d'un couvent. Il pensait qu'il me serait plus difficile
+d'y entrer, de m'y faire des alliés.
+
+Au fond, le duc ne tenait au couvent que par préjugé nobiliaire, et
+quand le docteur lui eut déclaré qu'il découvrirait une institution
+digne d'une si noble élève, l'orgueilleux ne fit plus aucune objection.
+
+Mais où la trouver, cette institution exquise?
+
+Le docteur s'était, à part lui, réservé d'en causer avec moi, avant de
+la désigner. Il s'agissait de mettre d'accord la vanité du duc, non
+seulement sa vanité intime, mais celle qui recherchait et absorbait les
+regards curieux, de son monde, avec ma sollicitude paternelle. Il
+fallait que M. de Thorvilliers n'eût pas à rougir devant ses
+connaissances, et que j'eusse obtenu le droit de voir ma fille.
+
+Grâce au docteur, ce problème fut résolu.
+
+Dans une des rares institutions de jeunes filles qui ont conservé un
+lustre aristocratique, on loua un pavillon spécial, isolé, dans le
+jardin. La petite fille y fut très luxueusement installée, avec la femme
+de chambre et une vieille dame, veuve d'un officier retraité, de grand
+air, pour accompagner l'enfant au dehors, et d'une infirmité suffisante
+pour n'exercer au dedans que la surveillance nécessaire.
+
+L'enfant aurait à suivre les cours de l'institution et ne se mêlerait,
+pendant la récréation, aux élèves, qu'autant qu'il le faudrait pour la
+distraire.
+
+Le docteur avait très habilement, très judicieusement calculé qu'une
+élève de cette importance, installée dans de pareilles conditions, et
+pour une durée de temps assez longue, serait une trop belle affaire,
+pour qu'il ne posât pas des conditions à celle qui en profiterait. Il
+avait un bénéfice à réclamer dans celui que taisait la directrice, et il
+l'exigea.
+
+Voici ce qu'il réclama et ce qu'il obtint.
+
+Je serais agréé comme professeur. Je ne prendrais la place de personne;
+je laisserais les appointements. J'aurais plutôt offert de payer le
+droit de professer.
+
+Le fameux _sans dot_ est toujours un argument dans les affaires de ce
+monde; mais il n'est pas le seul argument. Comme je n'assistais pas à
+cette conférence entre le docteur et madame Ruinet, je ne sais au juste
+ce que le docteur ébrécha de mon secret pour la persuader.
+
+Mais les femmes qui ont charge d'âmes sont aussi des confesseurs.
+Celle-là était une excellente femme, une mère éprouvée, une épouse
+endolorie, une veuve qui avait reçu la pointe de tous les glaives dans
+la poitrine, et qui les portait doucement, modestement, c'est-à-dire
+selon la vraie fierté. Malheureuse en ménage, ayant travaillé longtemps
+pour un dissipateur qui la ruinait, travaillant encore pour des enfants
+qui l'exploitaient, femme du monde, qui n'avait songé à se faire
+institutrice qu'après quarante années, et à passer des examens, à l'âge
+où, d'ordinaire, on se repose d'avoir étudié, elle ajoutait la science
+de la vie à la science des livres, et comprenant à demi-mot, respectant
+les secrets qu'on ne lui confiait pas, autant que ceux qu'on lui
+confiait, elle ne fit aucune objection aux exigences du docteur,
+s'excusa, pour la forme, d'accepter un professeur sans appointements,
+devina que si mademoiselle de Thorvilliers était le prétexte de cet
+arrangement, c'était sans doute pour qu'elle en retirât un premier
+avantage moral, et, sans s'informer de mes antécédents, de moi, de ma
+situation, acceptant avec confiance ce que le docteur lui offrait, me
+reconnaissant comme une épave d'un grand naufrage, au même titre
+qu'elle, la première fois qu'elle me vit, elle fut bienfaisante, autant
+que bienveillante, et je lui dois les années superbes de ma paternité...
+
+Je ressens un scrupule bizarre et vrai pourtant à raconter cette période
+lumineuse d'un bonheur, d'autant plus grand, qu'il était acheté chaque
+jour par une inquiétude.
+
+Ai-je peur qu'on me trouve assez payé de mes années misérables et même
+de celles dont je suis encore menacé, par ces dix années de possession
+délicate et profonde de ma fille? Ai-je la crainte de paraître sacrilège
+par mon amour paternel, comme je l'ai été par mon amour humain?
+
+Il s'agite, en moi, des vagues douces et clapotantes, qui me heurtent
+doucement la poitrine, au souvenir que j'évoque. Je voudrais le raconter
+pour bien convaincre ceux qui me liront qu'il serait infâme aujourd'hui
+de m'enlever ma fille, c'est-à-dire de la tuer devant moi. Je n'ose
+pourtant le décrire, pour ne pas lasser Dieu, pour ne pas abuser de mon
+désespoir actuel, en abusant de cette grande joie disparue.
+
+Je veux être bref. Il sera d'ailleurs si facile de comprendre ce que je
+ne dirai pas et de suppléer à ma discrétion...
+
+Les arrangements pris par le docteur réussirent au delà de mes souhaits.
+Je devins le maître de ma fille, en devenant un des professeurs de
+l'institution de madame Ruinet.
+
+J'avais l'émotion d'un néophyte, le jour où je vins donner ma première
+leçon. Louise eut un étonnement à ma vue, un instant de stupeur qui
+n'alla pas jusqu'à une reconnaissance nette, absolue.
+
+Une année s'était écoulée. Il y a un abîme entre l'enfant de six ans et
+l'enfant de sept ans. Elle l'avait franchi d'un vol de papillon. La
+chrysalide de Meudon s'était transformée. Je retrouvais une petite
+duchesse mignonne, à la place d'une petite fille, une femme en
+miniature, ressemblant à sa mère par des petits airs de fierté ingénue,
+n'osant pas mépriser le petit monde qui l'entourait, mais voulant en
+être particulièrement regardée et estimée.
+
+Il était temps de greffer cette églantine. Reine avait dû être ainsi.
+
+Hélas! pourquoi ne s'était-il pas trouvé un maître prudent, aimant, pour
+diriger cette intelligence volontaire, alerte, et la préserver de ces
+malaises, de ces doutes précoces que la tutelle de la vieille marquise
+de Chavanges arrosait d'une ironie desséchante?
+
+Pourquoi, au lieu de Gaston, n'avais-je pas été le camarade d'enfance,
+le compagnon de jeu, le petit mari prédestiné de Reine, comme je l'étais
+de par la nature, de par Dieu? Quelle différence alors dans nos
+destinées! Quel exemple de bonheur et d'amour perdu!
+
+Ce qu'on n'avait pas fait pour Reine de Chavanges, je le ferais pour sa
+fille, pour la mienne. Je la conduirais doucement, mais sûrement, vers
+le devoir humain, vers le bonheur féminin, vers l'amour...
+
+On n'a pas de vocation paternelle, sans avoir en même temps le génie
+maternel. Je me sentais élu pour ce double apostolat. J'avais en moi
+cette double tendresse. On est bien fort, quand on n'a qu'une idée à
+servir. Les entreprises gigantesques, invraisemblables, des prisonniers
+perçant des bastilles, s'expliquent. Il leur a suffi de regarder
+obstinément, uniquement la muraille épaisse, pour la trouer et s'évader.
+
+Je ne me sentais pas présomptueux, en répondant devant ma conscience et
+devant Dieu, de l'âme de ma fille.
+
+J'avais désormais un prétexte pour être son père. On ne pouvait pas
+m'interdire de me faire aimer, puisqu'elle me devrait de la
+reconnaissance.
+
+Endetter ma fille envers moi, c'était un rêve sublime, fou, qui
+m'enivrait.
+
+En attendant l'heure de sa gratitude réfléchie et volontaire, il fallait
+lui enseigner à bien lire, à bien calculer. Je m'appliquai à cette
+tâche, et, pour meubler son esprit, j'y entrai, je le fouillai...
+
+J'ai dit qu'en m'apercevant, Louise avait eu une sorte d'effarement.
+Elle ne se rappelait pas précisément qu'elle m'avait vu déjà. J'étais
+comme la réalisation étrange d'un rêve.
+
+Je la laissai dans ce sentiment vague. Je lui parlai comme si je la
+voyais pour la première fois. Je m'amusai de cet écho indéfini que le
+son de ma voix, éveillait en elle. C'était une innocente rouerie, une
+amorce délicieuse de mon ambition paternelle! Elle était ainsi plus
+facilement amenée à la sympathie.
+
+Les autres élèves profitèrent de la douceur que la présence de ma fille
+mettait dans mes yeux, sur ma bouche, dans mon cœur. Tout le monde
+m'aima; comment ne m'eût-elle pas aimé?
+
+On devina bien vite que Louise de Thorvilliers était ma préférée; mais,
+outre qu'on trouvait tout naturel que la petite élève privilégiée qui
+habitait un pavillon à part, qui n'était pas du petit troupeau commun,
+fût l'objet de soins particuliers, comme Louise, par ses progrès, par
+son intelligence, se fit bien vite la première place dans la classe, ce
+qui aurait pu paraître une faveur ne fut bientôt plus qu'un droit,
+garanti par les règles.
+
+J'allais faire ma classe, comme j'allais autrefois aux offices, en
+épurant d'avance mon cœur par une méditation de foi, d'amour. Je
+m'abstenais soigneusement de tout ce qui rappelait le prédicateur
+d'autrefois. Je m'appliquais à un parler doux, bonhomme, paternel; mais
+en redevenant prêtre, à force d'amour nouveau, je songeais surtout au
+maître qui laissait venir à lui les petits enfants, et je portais
+quelque chose de divin dans la plénitude de mon bonheur humain.
+
+Heureux! oui, j'étais heureux; mais ce n'est pas mon bonheur que je
+regrette, c'est le spectacle d'un bonheur plus légitime qu'il me
+révélait. Avais-je mérité d'être heureux? Je n'ose plus me demander
+cela. Si j'usurpais, je jure que ce vol fait à la vie de famille me
+laissait sans remords.
+
+Pendant les premiers temps, je ne voyais Louise qu'aux heures de la
+classe; puis, sous le prétexte d'arriver trop tôt, ou de m'attarder, je
+la vis dans le jardin de récréation.
+
+Je fus transporté d'une joie immense le jour où je m'aperçus que Louise
+venait jouer volontiers avec ses petites camarades, surtout quand
+j'étais là, et je faillis tomber à genoux devant elle, le jour où,
+venant directement, peut-être instinctivement, à moi, elle me tendit les
+mains, et, avec ingénuité, retrouvant sur sa bouche les mots que je lui
+avais appris, elle me dit: _Mon ami_, par erreur, au lieu de me dire:
+monsieur!
+
+Quel livre j'écrirais, quel gros livre, avec ces détails, avec ces
+impressions, avec ces riens qui sont des mondes! Chaque année serait un
+chapitre, un poème dans un grand poème. Ce fut une conquête graduée,
+sans mécompte. De même que je la voyais accourir vers moi, je sentais
+son âme rejoindre la mienne et l'étreindre!
+
+J'éprouvais pourtant une amertume, une angoisse poignante, mais qui
+avivait encore les délices de cette vie de désirs continus: c'était de
+ne pouvoir serrer ma fille dans mes bras, de ne pouvoir mettre sur son
+front le baiser qui brûlait ma bouche, qui me donnait la fièvre; c'était
+de n'oser me prosterner devant elle, comme je le faisais, quand elle
+était toute petite, dans le bois de Meudon.
+
+Mais quel scandale, si le maître avait poussé à ce point la familiarité!
+Et quel scandale plus effroyable encore si l'on avait découvert que ce
+maître audacieux était un prêtre.
+
+Le secret de mon état était bien gardé. L'aumônier ne me connaissait
+pas; les quelques relations que j'avais conservées dans le monde
+ecclésiastique ne savaient que mon adresse et ne venaient me chercher
+que là. D'ailleurs, devant ces amis, je n'aurais pas eu à rougir d'être
+professeur. C'est le plus honnête des métiers qui puissent être exercés
+par un homme stigmatisé comme moi.
+
+Je veillais avec un soin scrupuleux sur ma démarche, sur ma tenue. Il y
+allait de mon bonheur. Je savais par le docteur quand le duc de
+Thorvilliers était à Paris, quand il devait venir voir sa fille, ou
+l'envoyer chercher. Le jour de sa visite, je m'abstenais de venir donner
+ma leçon, et, les autres jours, redoutant l'imprévu, j'entrais à
+l'institution, pour ainsi dire, à tâtons.
+
+Les vacances nous séparaient; mais il était fort rare que le duc
+s'adjugeât leur durée entière. Il y avait toujours, au début ou à la
+fin, une part pour moi. Sous prétexte de répétitions à donner, ou
+simplement de visites à madame Ruinet, je venais à l'institution, et je
+jouissais alors à mon aise, dans une intimité plus complète, de cette
+chère tendresse que Louise ressentait peu à peu pour moi.
+
+Elle m'aimait, je m'en faisais aimer. Que pouvais-je demander de plus?
+
+Il avait été convenu que le professeur suivrait ses élèves dans leurs
+études ascendantes. De cette façon, je me retrouvais, après chaque
+vacance, le maître de ma fille.
+
+Je ne calculais pas d'avance le jour où Louise quitterait l'institution.
+Mais, à tout hasard, je croyais habile d'augmenter l'affinité, de
+resserrer l'intimité entre ma fille et moi; quoi qu'il dût arriver, le
+lien ne serait jamais rompu entre nous.
+
+Un seul accident sérieux, au bout de cinq ans, compromit ce bonheur.
+
+Madame Ruinet, très confuse, m'avoua un jour que les grands sacrifices
+qu'elle faisait pour ses enfants avaient à ce point épuisé ses
+ressources, qu'elle allait être contrainte d'abandonner son institution.
+Il lui fallait, à bref délai, une somme importante pour une échéance. La
+vente seule, immédiate, de l'institution pouvait la lui donner. Elle me
+prévenait de ce malheur, avant qu'il eût transpiré, pour que j'eusse à
+prendre mes précautions et à me mettre en mesure vis-à-vis des
+propriétaires nouveaux.
+
+A cette confidence, j'eus l'éblouissement d'un éclair qui passe sans
+foudroyer. Je ne ressentis que la peur rétrospective du danger auquel
+j'échappais!
+
+--Ne vendez pas! dis-je à madame Ruinet, je vous prête l'argent
+nécessaire.
+
+--Vous, monsieur Hermann!
+
+Elle me croyait très pauvre, parce que je m'efforçais d'être très
+simple.
+
+--Oui, moi! répliquai-je vivement, et je suis très heureux de mettre à
+la disposition d'une mère de famille si vaillante, une part du petit
+capital qui me reste.
+
+L'excellente femme savait bien que ce n'était pas uniquement pour elle
+que j'offrais la moitié de mon bien; mais sa reconnaissance n'en était
+pas moindre, ni moins attendrie. Si jusque-là, en ce qui me concernait,
+elle ignorait la vérité, elle dut, à ce moment-là, la soupçonner, sinon
+la deviner.
+
+Elle eut des larmes sincères dans les yeux, et, me tendant la main:
+
+--Comme vous êtes bon!
+
+--Je n'ai pas de mérite à cela.
+
+--Mais si je ne puis pas, plus tard, vous rendre cette somme?
+
+--Eh bien! vous ne me la rendrez pas; vous m'en payerez l'intérêt, tant
+que cela vous sera possible.
+
+Elle baissa la tête, touchée de mon élan, et presque repentante d'avoir
+paru le provoquer.
+
+--Oh! monsieur, murmura-t-elle, comme les enfants vous forcent à des
+sacrifices! C'est pour les miens que je travaille, et que j'accepte
+votre offre, sans savoir si ce secours ne sera pas seulement un répit.
+
+--Vous avez raison, madame, lui dis-je, on doit tout à ses enfants. Ce
+sont des créanciers dont la dette ne se prescrit jamais. Les autres
+viennent après. N'ayez aucun scrupule. Ne me remerciez pas... Vous
+m'avez fait peur tout d'abord, et maintenant vous me rendez heureux.
+
+Nous nous regardâmes, avec la même émotion. Son angoisse maternelle
+était rassurée; mon épouvante paternelle était apaisée...
+
+Je remis à madame Ruinet, quelques jours après, une somme qui
+représentait à peu près la moitié de mon modeste avoir, m'en fiant à la
+probité courageuse de cette femme excellente, mais pourtant ne voulant
+garder aucune illusion. En même temps que je courais le risque de
+m'appauvrir de moitié, je calculais qu'à tout prendre, s'il le fallait,
+je donnerais encore, sans hésiter, le reste de ma petite fortune pour
+sauver l'institution, pour m'assurer la continuité de cette vie
+heureuse.
+
+Toutefois cette alerte m'avait secoué. Elle me laissa la fièvre sourde
+d'un pressentiment, d'une menace. Elle m'avait rappelé tout à coup la
+fragilité, pour moi, d'un bonheur qui est le seul réel et durable, même,
+ainsi que je l'ai dit, quand ce bonheur s'alimente surtout par les
+larmes.
+
+Madame Ruinet, travaillant, s'épuisant, empruntant pour ses enfants,
+peut-être ingrats, à coup sûr égoïstes, mais qu'elle pouvait avouer, qui
+étaient publiquement à elle, dont elle savourait les ingratitudes autant
+que les tendresses, me faisait envie. On ne pouvait pas plus lui prendre
+ses joies que ses tourments.
+
+ * * * * *
+
+Ce récit s'allonge et je me suis promis de l'abréger. Je ne sais comment
+faire, il me semble que j'ai ouvert une source. Ma main veut la
+comprimer; mais l'eau jaillit, filtre à travers mes doigts, m'inonde.
+Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas laisser le flot m'emporter,
+me noyer...
+
+Louise grandit ainsi, dans cette maison paisible, sous un demi-jour qui
+ménageait la sève; sans grand épanouissement, mais sans tristesse.
+L'amitié de ses compagnes la préservait de l'impatience d'aimer, et la
+tendresse que je voilais près d'elle, autant que je la lui montrais, lui
+donnait une satisfaction mélancolique, un peu curieuse d'autres
+sentiments.
+
+C'était là mon but; je ne voulais ni l'éveiller trop, ni lui donner des
+goûts de recluse. Sa pensée agissait et je la laissais agir.
+
+Louise faisait certainement de jour en jour une comparaison plus étroite
+et sentait de mieux en mieux que ma paternité intellectuelle doublait,
+sans prétendre la supplanter dans son cœur, la paternité qu'elle croyait
+naturelle.
+
+Je me rends cette justice, et je souffre même cruellement aujourd'hui
+d'avoir à me donner ce témoignage, que jamais je n'essayai de diminuer
+dans ma fille le respect qu'elle pouvait, qu'elle devait avoir pour le
+duc de Thorvilliers. Je croyais mériter davantage ma part, en ne faisant
+rien pour la dérober. Je serais sans doute d'autant plus fort contre
+Gaston, si jamais l'heure d'une lutte entre nous deux venait à sonner,
+que je me serais résigné, sacrifié, que je n'aurais rien tenté contre la
+conscience de Louise, rien laissé transpirer de la mienne, qui eût
+troublé la pureté de son cœur.
+
+Si j'avais agi autrement, c'est-à-dire méchamment; si, profitant de la
+liberté de cet asile, des conversations longues, intimes, paternelles et
+filiales que nous avions, à mesure que l'enfant devenait une jeune
+fille, je lui avais révélé le secret de cette affinité qui me ravissait
+et qui paraissait toujours l'étonner; si je lui avais dit ou laissé
+deviner que j'étais son père; j'aurais sans doute flétri ses rêves
+d'innocence; mais du feu de mon amour, j'aurais cicatrisé la blessure
+faite, et ma fille, avertie du piège, défiante de l'homme qui la livre
+aujourd'hui, se refuserait à ce mariage odieux, s'évaderait de son faux
+devoir, serait libre.
+
+Elle n'aime pas celui dont on veut lui donner le nom. Elle est soumise,
+avec une affection voulue, et non instinctive, à celui qu'elle croit son
+père. Chaste, fière, noble, elle va au sacrifice, en pensant seulement
+que Dieu la bénit d'obéir, avec la tristesse profonde d'une vraie jeune
+fille qui a la vocation de l'existence d'une vraie femme. Elle a pensé à
+moi, j'en suis sûr, au vieil ami qui ne peut plus la guider, qu'elle ne
+sait où trouver, mais dont la pensée rôde autour de la sienne, tout au
+fond d'elle-même, vaguement, sans le savoir, elle me désire; et parce
+que j'ai trop veillé sur cette chasteté de son cœur, sur cette droiture
+de son esprit, elle m'échappe, elle peut être perdue!
+
+Je ne me repens pas pourtant d'avoir agi ainsi. J'ai fait, selon Dieu,
+ce que j'avais à faire. Dieu fera-t-il, selon moi, ce qui peut
+m'empêcher de désespérer?
+
+Si demain, pour sauver ma fille, je devais lui crier la vérité, je crois
+que la vérité me brûlerait la bouche, comme si elle était un mensonge.
+
+Louise me parlait souvent du duc de Thorvilliers. De mon propre
+mouvement, je ne lui en parlais jamais. Je me bornais à lui répondre
+brièvement, discrètement. Une seule fois, pendant la seconde année de
+son séjour chez madame Ruinet, par conséquent lorsqu'elle était encore
+une enfant, avec l'obstination qu'elle tenait de sa mère, elle voulut me
+présenter au duc. Elle mit dans ce désir une insistance telle que je dus
+avec froideur lui répondre par un refus très net très catégorique.
+
+Elle se le tint pour dit. Depuis, elle ne me reparla plus de ce caprice.
+Ce jour-là, j'avais certainement ébranlé en elle le respect filial.
+J'eus peur de mon triomphe. Elle me regarda de ses beaux yeux pensifs
+qu'elle avait hérités de sa mère. Elle comprit que je jugeais le duc de
+Thorvilliers, et que je le jugeais sévèrement. Elle me bouda tout un
+jour, puis elle revint, le lendemain, aussi caressante qu'elle l'avait
+été la veille. Elle me demandait presque pardon d'avoir compromis notre
+amitié, en voulant la faire consacrer par son père.
+
+Ce fut notre seul différend, notre seul secret, plus mystérieux que
+notre amitié. Je fus assuré dès lors qu'elle me parlerait jamais de moi
+à Gaston.
+
+Cette vie étrange, simple en apparence, bonne, malgré tout, avec les
+phases que provoque le développement régulier, normal d'une belle
+intelligence, d'une belle nature physique, dura neuf ans.
+
+Je comprenais bien que quand elle n'aurait plus rien à apprendre, que
+quand son instruction serait aussi complète que le devenait sa beauté,
+Louise m'échapperait. Le duc serait forcé de s'en embarrasser,
+c'est-à-dire de s'en parer pour le monde. Ce qui avait paru dans le due
+de Thorvilliers de l'abnégation paternelle serait regardé bientôt comme
+l'égoïsme d'un viveur endurci, que sa fille pouvait gêner, s'il
+s'obstinait à la laisser en pension, au delà du terme ordinaire.
+
+Mais, en m'armant d'avance contre cette séparation, je formais mille
+projets pour qu'elle ne fût pas absolue, définitive.
+
+Louise viendrait voir madame Ruinet. Elle me rencontrerait dans ces
+visites. Le duc lui laisserait une liberté relative, sinon absolue, dont
+nous profiterions. Peut-être trouverais-je un moyen de correspondre avec
+elle! En tout cas, personne au monde ne me défendrait de la voir, de
+loin, dans les promenades, dans les églises, dans les musées, dont je
+lui donnais le goût par avance. Maintenant que j'avais noué nos deux
+âmes, je savais que rien ne pouvait rompre le lien; on le distendrait
+tout au plus.
+
+N'étais-je pas habitué à n'être heureux qu'avec réserve, indirectement?
+Le bon docteur était toujours là pour intervenir. Qu'il fût encore
+présent, pendant quelques années, cela suffirait pour ménager la
+transition heureuse, jusqu'à la liberté complète que Louise obtiendrait
+par le mariage, pour établir un moyen de vivre contre lequel rien
+ensuite ne prévaudrait.
+
+Hélas! mon égoïsme reçut un coup terrible. Le docteur me manqua
+soudainement. Il ne fut pas malade. Un soir, il s'arrêta de faire le
+bien, et dans un soupir de lassitude il exhala son âme.
+
+J'allais le voir souvent. Elle et lui étaient les deux pôles de ma vie.
+En allant de l'une à l'autre, je m'arrêtais à prier pour l'un et pour
+l'autre.
+
+J'arrivai, ce soir-là, une demi-heure après cet évanouissement de
+l'excellent homme dans la mort. Je le veillai toute la nuit; j'eus dans
+le silence, à travers une méditation austère, un entretien suprême de
+mon âme avec la sienne. Je lui demandai de veiller toujours sur moi,
+d'entrer en moi, de me soutenir, de me conserver sa protection, car
+j'allais être seul désormais.
+
+Louise avait seize ans. C'était à peu près à cet âge que sa mère m'était
+apparue. La vision était pareille. Je ne pouvais voir ma fille cueillir
+des roses, ou en porter, sans me souvenir de cette vente de charité où
+Reine était venue au-devant de moi.
+
+Ce fut dans la saison des roses, et avec des roses à la ceinture, que
+Louise me fut enlevée.
+
+Oh! ce jour-là, il était inévitable, mais il pouvait être moins cruel.
+Il eut toutes les ironies et toutes les foudres. Je le pressentais, je
+le répète, mais je ne l'avais pas prévu si terrible.
+
+La mort du docteur m'avait occupé trois jours. Je ne l'avais pas quitté,
+depuis la minute de mon entrée dans la chambre mortuaire, jusqu'à
+l'heure où avec des discours et des fleurs la tombe s'était refermée sur
+lui.
+
+A son chevet, je m'étais souvenu que j'étais prêtre, et je n'avais
+semblé qu'un dévot, en priant à côté du prêtre et des religieuses qui
+l'avaient gardé. Je m'étais mêlé à la foule qui avait suivi ce grand
+homme de bien, et après la cérémonie, un des neveux, son seul héritier,
+que j'avais connu chez lui, dans mes visites, m'avait prié de l'aider
+dans un premier rangement des papiers essentiels, de ceux qui devaient
+plus tard, par leur publication, faire de la gloire avec la grande
+notoriété de l'habile praticien.
+
+Ces trois jours de piété m'avaient semblé trois heures. Ils m'avaient
+élevé dans une atmosphère de sérénité triste et fortifiante; je m'étais
+reposé de la terre. Je ne supposais pas qu'il eût pu se passer quelque
+chose de plus grave, pendant cette courte et douloureuse absence.
+
+Le quatrième jour, à l'heure habituelle, j'allai donner ma leçon. En
+route, je me disais que je préviendrais doucement Louise de cette mort.
+Elle l'ignorait sans doute. Mais je boirais ses premières larmes, je les
+essuierais, je la consolerais en me consolant. Nous partagerions entre
+nous un deuil chrétien qui nous unirait encore plus étroitement...
+
+Dans la rue, de loin, j'aperçus à la porte de l'institution une voiture
+arrêtée, un landau que je reconnus. Le duc était-il venu me devancer et
+annoncer à mon enfant qu'elle avait un ami de moins?
+
+Cette fois, au lieu de m'arrêter, de retourner sur mes pas, je marchai
+plus vite.
+
+La mort du docteur pesa sur moi tout à coup, comme l'annonce, comme le
+début d'une série de deuils et de malheurs.
+
+J'arrivai, haletant, à la porte.
+
+C'était bien la voiture du duc de Thorvilliers. Ses armes luisaient sur
+la portière, et le valet de pied en livrée transportait, de l'intérieur
+de l'institution à l'intérieur du landau, des cartons et des paquets.
+
+Je compris. L'épouvante me retenait fixé au pavé, mais je la violai et
+la brisai, sans rien calculer. Comme je me fusse jeté au feu ou à l'eau
+pour sauver ma fille, en danger de brûler ou de se noyer, je me
+précipitai dans la maison, je courus au parloir.
+
+Je n'eus pas besoin d'en ouvrir, d'en enfoncer la porte, elle était
+toute grande ouverte. Le duc de Thorvilliers, saluant madame Ruinet,
+pour prendre congé d'elle, se retirait, emmenant Louise qui, habillée,
+coiffée, gantée pour le départ, avec un mantelet autour de la taille,
+pâle, ayant pleuré, le suivait.
+
+Madame Ruinet pleurait aussi.
+
+Je ne pus étouffer le cri qui m'eût étouffé, si je l'avais retenu.
+
+Le duc se retourna, tressaillit, pâlit de colère, avec une lueur
+menaçante dans les yeux.
+
+Je m'étais arrêté devant lui, après l'avoir heurté, mais je ne le
+regardai pas; je regardais Louise, en la suppliant, en l'interrogeant.
+Qu'allait-elle me dire?
+
+Oh! dans cette minute d'agonie, je vis pourtant le ciel. Je sentis bien
+qu'il y avait en elle une tendresse filiale inconsciente, et que pendant
+ces neuf années, moi le père déshérité, je m'étais créé une enfant qui
+serait toujours à moi!
+
+Elle eut un mouvement de la bouche, un baiser des yeux, un élan naïf de
+tout son être vers moi qui me ravit et me foudroya.
+
+--J'avais peur de partir sans vous avoir vu, me dit-elle d'une voix qui
+eut tout à coup les inflexions de la voix sonore et vibrante de Reine de
+Chavanges.
+
+--Vous partez? balbutiai-je, hébété.
+
+Le duc intervint, et, de cette voix froide, railleuse quand même,
+impertinente dans sa hauteur, que je connaissais:
+
+--Monsieur est un de vos professeurs? demanda-t-il à Louise.
+
+--C'est mon maître! répliqua l'enfant avec un enthousiasme de tendresse.
+
+--Alors faites-lui vos adieux.
+
+Tout en disant cela de son air le plus froid, le duc se campait, défiant
+presque l'héritière des Thorvilliers de commettre sa dignité, dans un
+adieu trop sentimental avec un homme de peu comme un professeur de
+petites filles.
+
+Faut-il croire à une fermentation subite du sang? à une pitié du ciel?
+
+Louise releva ce défi, et les yeux pleins de larmes, avec un sourire
+tremblant, mais avec une résolution douce, me tendit les mains et le
+front.
+
+Il m'eût été facile de lui donner, devant ce bourreau de ma vie, un
+baiser paternel qui m'eût vengé. Je n'osai pas. J'eus peur de ce front
+pur que je n'avais pas effleuré une seule fois, pendant ces neuf années
+de tendresse. Je me serais trahi. Je l'aurais perdue davantage. J'étais
+comme devant une chose radieuse, ailée, qui peut s'envoler, quand on
+prétend y toucher, et qu'on admire avec un désir qui s'immole pour
+s'éterniser.
+
+Je m'inclinai, je lui touchai seulement les doigts; je les sentis
+brûlants.
+
+Gaston retenait sa haine et sa surprise. Lui aussi, redoutait d'aggraver
+la scène. Une explosion de moi ou de Louise l'eût obligé à un rôle
+tyrannique, manifestement odieux et ridicule. Il voulait m'avertir.
+
+--Depuis combien de temps monsieur est-il professeur dans votre maison?
+demanda-t-il avec plus d'aisance à madame Ruinet.
+
+--Mais... depuis neuf ans, je crois.
+
+--Ah! je conçois alors l'émotion de Marie-Louise. Il en coûte de quitter
+un vieil ami... Je vous remercie, monsieur, de vous être fait aimer;
+c'est faire aimer la science... Venez-vous, ma fille?
+
+--Oui, mon père!
+
+S'approchant encore, en baissant de nouveau le front, Louise me dit avec
+courage:
+
+--Au revoir, mon ami.
+
+Elle passa comme une vision. En froissant son mantelet, elle effeuilla
+les roses qu'elle avait à la ceinture, et les feuilles embaumées
+tombèrent sur ses pas. Le sang qui afflua à mon cerveau troublait ma
+vue. Je vis une traînée lumineuse et rose derrière ma fille, et puis je
+ne vis plus rien.
+
+J'étais adossé au chambranle de la porte, ivre de ma stupeur. Si j'avais
+fait un pas à la poursuite de ma fille, je serais tombé.
+
+Madame Ruinet reconduisit le duc et Louise jusqu'à leur voiture.
+J'entendis se refermer la porte cochère, je l'entends encore retentir
+avec le bruit de ses ferrailles: ce bruit me frappa la poitrine et me
+provoqua.
+
+Je voulus courir; je serrai les poings; mais je n'eus pas la force.
+
+Madame Ruinet, d'ailleurs, revenait; elle me barra la route, me refoula
+dans le parloir et ferma la porte.
+
+Cette mère devinait mon supplice. Je tombai dans un fauteuil et je
+criai, me tordant les mains:
+
+--Partie! elle est partie! Pourquoi est-elle partie? Vous saviez qu'elle
+devait partir?
+
+--Non. Le duc est arrivé, il y a une heure, me signifier qu'il emmenait
+sa fille; on déménagera le pavillon plus tard.
+
+--Sa fille! sa fille! m'écriai-je avec fureur; est-ce que vous n'avez
+pas vu qu'elle n'est pas sa fille?
+
+--Taisez-vous! me dit madame Ruinet effrayée. Si on vous entendait!
+
+--Ah! ce n'est pas elle qui m'entendrait! Et c'est à elle que je
+voudrais dire: Mon enfant! mon enfant!
+
+Que m'importait maintenant mon secret! Je n'y tenais plus. Je vis bien
+que s'il n'était pas connu, il était au moins soupçonné de madame
+Ruinet. Elle laissa paraître plus de compassion que de surprise, et, ne
+me questionnant pas, me laissant pleurer, m'aidant à pleurer, elle
+pleura avec moi.
+
+J'étais, tout à la fois, débordant d'une colère qui était contenue
+devant Louise, et qui se fût satisfaite d'une provocation folle, d'une
+objurgation implacable, et débordant d'une douleur sainte qui palpitait,
+écrasée sous ce ressentiment humain.
+
+Je me repentais de n'avoir pas essayé d'intimider cet homme qui me
+prenait mon enfant pour la haïr, et je me repentais aussi de n'avoir pas
+su me contenir assez pour empêcher Louise d'emporter un trouble qui
+s'augmenterait et la rendrait malheureuse. J'aurais voulu tout ensemble
+la mieux défendre et la mieux céder.
+
+Une amertume encore se mêlait à toutes ces amertumes, le sentiment de
+l'implacable nécessité. Ce qui s'était passé devait se passer. J'aurais
+dû m'y attendre.
+
+Je racontai ma vie à madame Ruinet. Cette mère tant éprouvée pouvait
+m'indiquer une espérance. Elle m'écoutait, en comparant son existence à
+la mienne, et à certains tressaillements douloureux, à certains
+sourires, je croyais sentir que celle que j'avais enviée pour sa
+maternité légitime, officielle, saluait au passage ces douleurs sublimes
+et idéales de ma paternité clandestine. Moi, du moins, je trouvais dans
+la destinée une excuse à mon malheur. Mais elle, pour avoir suivi
+simplement, régulièrement, correctement, le chemin ordinaire, elle était
+aussi accablée que moi. Le malheur était avec elle dans son tort plus
+qu'avec moi.
+
+Pauvre femme! elle ne put me donner de conseils. Je devais attendre.
+Louise était défendue contre ce mauvais père par sa situation même. Un
+duc, si pervers qu'il soit, ne séquestre pas, ne torture pas un enfant
+comme le ferait un être pauvre, isolé. Il y a tant de témoins qui le
+surveillent, sans compter son orgueil!
+
+J'écoutais ces vaines raisons; je feignais de les accueillir, mais je
+revoyais le regard haineux de Gaston qui, en s'adressant à moi, avait
+passé comme un éclair sur le front de ma fille.
+
+Il se vengerait, et je ne pourrais la défendre. Je n'imaginais pourtant
+pas cette férocité lâche, ce monstrueux mariage. Je supposais au
+contraire qu'il imposerait les langueurs, les hontes du célibat à cette
+admirable jeune fille; qu'il prendrait plaisir à laisser s'étioler, dans
+un abandon dédaigneux, cette beauté fraîche, cette grâce décente, cet
+esprit élevé, cette raison simple et droite.
+
+Il est plus raffiné dans ses tortures, ce voluptueux de méchanceté. Il
+lui plaît que cette innocence soit alliée à cette corruption; que cette
+vie épanouie soit gangrenée par ce cadavre; que cette vertu soit
+martyrisée; et son orgueil, autant que sa haine, trouve son compte, à ce
+hideux accouplement.
+
+J'ai dit que le duc de Thorvilliers, plus égoïste que méchant, serait
+peut-être désarmé par un intérêt qui primerait celui d'une alliance de
+sa famille avec celle des princes de Lévigny. Quand je me souviens de
+cette soirée, de cette rencontre, de ce qu'il y eut de menace dans son
+regard affilé, je me rétracte. L'entêtement de l'orgueil donne la
+volonté du crime au plus sceptique, au plus spirituel, comme l'ignorance
+la donne au plus fou.
+
+Peut-être sacrifierait-il les avantages plus grands à retirer d'un autre
+mariage à ce désir de se venger, d'en finir une bonne fois avec cette
+rivalité entre nous qui se perpétue, avec ce mépris de l'homme écrasé
+qui le provoque encore.
+
+Oui, c'est un crime qui va s'accomplir, et c'est un criminel que je
+dénonce.
+
+Il fut évident pour madame Ruinet et pour moi que le duc de
+Thorvilliers, maintenu par l'autorité du docteur, s'était senti libre à
+la mort de cet excellent homme, et avait voulu jouir, abuser
+immédiatement de cette liberté. Cette conscience éteinte qui n'allait
+plus luire au-dessus de ma fille ne menacerait plus cette conscience
+trouble.
+
+Qui sait si Gaston n'espérait pas que la mort, en supprimant le
+protecteur visible de l'enfant, démasquerait un protecteur invisible,
+mystérieux, qu'il voulait atteindre, piétiner une dernière fois?
+
+Il a bien calculé sa vengeance; car il a mon cœur saignant et celui de
+ma fille sous son pied.
+
+Dieu juste, hommes bons, souffrirez-vous cet attentat?
+
+
+
+
+XXII
+
+
+A partir de ce jour-là, je n'ai plus mené qu'une existence lamentable,
+inénarrable. Les douleurs s'y trouvent mêlées à des détails grotesques,
+et ma piété paternelle a eu ses mascarades nécessaires.
+
+Quand il m'arrivait d'apercevoir Louise, j'avais mon aumône de joie;
+mais jamais je n'eus le bonheur de pouvoir l'en remercier.
+
+Tout d'abord, je craignis que le duc ne quittât Paris, pour s'en aller
+bien loin, sans laisser de traces; mais il était trop infatué de sa
+force, trop certain de me tenir en respect avec cet otage, pour prendre
+cette précaution.
+
+On était à la fin du printemps. Ce fut une raison pour que la voiture de
+M. de Thorvilliers fût remarquée au Bois, aux Champs-Élysées, avec cette
+fleur de printemps qu'il promenait fièrement.
+
+La beauté de ma fille fut vite connue. Je lus un jour son nom dans un
+journal qui enregistre les succès mondains. Cette célébrité eût ravi un
+père comme Gaston. Peut-être que sa rancune contre cette chère innocente
+s'étourdit un peu à cette bouffée d'encens. Moi, j'eus honte et j'eus
+peur de cette gloire inexorable que les mœurs indiscrètes et frivoles du
+jour imposent à la jeunesse.
+
+Mais Louise, je l'espère, l'ignora toujours; ou bien si on eut le
+courage de la lui annoncer, elle n'en prit aucun sujet de coquetterie.
+Quand je la voyais passer, je lisais de loin, sur son front, comme dans
+un devoir d'écolière, l'imperturbable candeur, voilée seulement d'une
+vague mélancolie, que j'avais si soigneusement préservée.
+
+Mon existence se résumait en ceci: j'espionnais incessamment le duc.
+
+J'étais toute la journée en faction. Je ne rentrais me coucher que quand
+j'étais certain que tout était éteint à l'hôtel de Thorvilliers, et
+j'étais à mon poste le matin, guettant le réveil de l'hôtel, comme si,
+dans les allures de la domesticité, j'allais surprendre les intentions
+du maître.
+
+Je suis étonné que la police ne se soit jamais inquiétée de ce rôdeur
+continuel. Mais la police ne sait que ce qu'on lui apprend et n'a que
+les inquiétudes qu'on lui donne.
+
+Il est vrai, je le répète, que j'étais contraint à toutes sortes de
+déguisements. Mais à quoi bon raconter cela? Ce sont les vilenies du
+martyre... On devine mon supplice. Tous les matins, en m'éveillant, je
+me demandais avec anxiété:--Que va-t-il se passer? où la verrai-je? Tous
+les soirs, toutes les nuits, quand je rentrais las de mes courses,
+désespéré, si je ne l'avais pas entrevue, ravi et plus disposé encore au
+désespoir, s'il m'avait été donné de l'apercevoir, mais certain qu'elle
+était à Paris, je remerciais Dieu de cette journée gagnée.
+
+Tout l'été se passa dans ces transes.
+
+Une fois, elle alla à l'Opéra; j'y entrai derrière elle, et, placé de
+manière à la voir, sans être vu, à ne rien perdre de ses émotions, je
+passai une soirée idéale, au spectacle de sa grâce.
+
+Je ne sais pas quel opéra on chantait. Je n'en entendis rien. Mais,
+sourd au bruit, je _voyais_ une harmonie, un poème, une extase monter
+dans ses yeux.
+
+Elle ne se doutait pas qu'elle était admirablement belle; que le duc
+l'avait fait parer pour son début; que tous les regards papillonnaient
+autour d'elle, comme autour d'un lis. Elle s'abandonnait à son
+recueillement.
+
+Je frissonnai d'épouvante et de joie tout ensemble quand je vis, à un
+moment, qu'elle levait les yeux au-dessus d'elle; qu'elle les envoyait
+au delà de ce plafond symbolique; qu'une larme brillait dans ses beaux
+yeux. La bouche eut une palpitation tendre.
+
+Je me souvins de cette nuit de délire où j'ai vu sa mère accoudée au,
+balcon de la bibliothèque du château de Chavanges, cherchant aussi, avec
+le même regard, le sillage d'un rêve de tendresse dans l'infini.
+
+J'avais calomnié ce soupir et ce regard. Tout mon malheur venait de
+cette impiété de mon amour.
+
+Cette fois, je ne m'y trompai pas; je ne pouvais pas m'y tromper. L'âme
+de la mère était sur les lèvres de la fille, et je demandai pardon à
+Reine, en bénissant Louise.
+
+Le duc, solennellement installé derrière Louise, et qui recueillait les
+hommages de toute la salle, remarqua sans doute, comme moi, cette minute
+d'extase. Il en fut choqué, comme d'une naïveté trop primitive.
+
+Il ne lui convenait pas que mademoiselle de Thorvilliers eût de ces
+élans de l'âme à l'Opéra, surtout quand tous les regards étaient fixés
+sur elle. Il se pencha, l'avertit; Louise eut une légère pâleur; le
+regard, blessé dans son vol, descendit, s'abattit sur la scène, où des
+danseurs faisaient irruption, et alors je remarquai avec douleur la
+fixité morne des yeux de mon enfant.
+
+J'aurais voulu, de l'éclair des miens, transpercer, foudroyer Gaston.
+
+J'allais, de temps en temps, me reposer et déposer le secret de mes
+poignantes inquiétudes chez madame Ruinet.
+
+La pauvre femme était en disgrâce complète auprès du duc. Louise n'était
+pas revenue une seule fois la voir, ne lui avait pas écrit, et comme il
+nous était impossible de douter du cœur de Louise, nous comprenions à
+quelle défense elle obéissait. J'appris aussi que des jeunes filles, des
+amies de l'institution, avaient essayé vainement de la voir, de lui
+écrire. Elles n'avaient pas été reçues, et si les lettres avaient été
+remises, on avait défendu à Louise d'y répondre.
+
+Je commençais à croire que le duc ne quitterait pas Paris et avait
+renoncé aux attractions de diverses natures qui, depuis longtemps, le
+fixaient presque en Italie, quand, à l'automne, je devinai, à certains
+préparatifs dans l'hôtel, que je m'étais trompé et que M. de
+Thorvilliers allait partir.
+
+J'étais prêt à le suivre.
+
+J'avais réalisé tout ce qui me restait de ma fortune. Je pouvais
+l'emporter avec moi. Ce reste était peu de chose. Je l'épuiserais
+peut-être à suivre ma fille, à acheter chaque heure que j'allais donner
+à cette poursuite; mais quand je serais tout à fait pauvre, je
+travaillerais. Le néophyte missionnaire se retrouvait dans le père
+affolé; les obstacles n'étaient rien: le but mettait une lumière divine
+sur tous les moyens employés. Il ne fallait que de la foi.
+
+Quelle foi eût rivalisé avec la mienne? Quel but était plus saint?
+
+Je partis. Je suivis le duc; quelquefois je le devançais, bien sûr de ne
+pas perdre sa trace; car je m'appliquai toujours à partir avec les gens
+de sa maison, à le rejoindre ou à préparer ses étapes. Je courais moins
+de risques d'être aperçu, en ne partant pas en même temps que lui.
+
+Louise m'eût reconnu parmi les voyageurs des petites places. Mais les
+serviteurs d'une si grande maison voyageaient souvent en première
+classe, et, quand ils étaient réduits aux secondes classes, ils ne
+s'occupaient guère des gens humbles, peu causeurs, tristes et vieux
+comme moi.
+
+J'ai dit, à plusieurs reprises, que le séjour ordinaire et préféré du
+duc de Thorvilliers était l'Italie.
+
+Je n'avais jamais su pourquoi; je l'appris en le suivant.
+
+Il était engagé dans de grandes entreprises de canalisation agricole en
+Lombardie, et il avait à Florence une maîtresse, madame Paola
+Buondelmonti qui se prétendait veuve d'un descendant des comtes de
+Buondelmonti, les guelfes fameux du onzième siècle.
+
+Les membres, à peu près authentiques de cette vieille famille,
+laissaient dire cette belle personne qui s'était mariée à Rome, qui
+était devenue veuve à Venise, sans que son mari eût jamais figuré dans
+sa vie.
+
+Elle n'était pas riche, mais elle était fort belle. Gaston, qui savait
+accorder le culte fou de la beauté plastique avec certaines vertus
+économiques, réparait discrètement les torts de la fortune envers la
+grande dame exilée de sa gloire, mais spéculer sous son inspiration,
+pour ne pas s'appauvrir en l'enrichissant.
+
+Cette liaison est la cause du mariage infâme qui se prépare. Le vice a
+engendré le crime. Les spéculations du duc n'ont pas réussi. Sa fortune
+personnelle est compromise; il ne peut toucher à celle de sa fille. Mais
+ce qui lui est interdit est facile à un gendre. Voilà pourquoi la
+Buondelmonti, qui ne voulait pas de cette pourriture armoriée, de peur
+de s'y gâter, la fait resplendir sous le rayonnement des millions, aux
+yeux d'un spéculateur compromis, et voilà comment Louise, ma fille,
+cette vierge dont personne n'est digne, va payer de sa pureté, de son
+âme, de sa vie, la rançon du duc de Thorvilliers envers une vieille
+courtisane.
+
+Non, cette monstruosité ne s'accomplira pas. Non, je le jure; je veux le
+faire jurer aux honnêtes gens.
+
+A mesure que, dans ce mémoire, je m'approche de cette boue, tout mon
+être, qui s'est calmé au récit de mon amour, de ma douloureuse
+paternité, se redresse, se révolte. Non, maintenant que j'ai prouvé mon
+droit à aimer, je veux prouver mon droit à haïr. Il faut que la justice
+sorte éclatante, invincible, de ce récit.
+
+Le duc alla directement de Paris à Rome. Il avait des réclamations, des
+demandes à faire au gouvernement italien.
+
+A Rome, Louise eut la permission de visiter les églises, les musées, les
+ruines. Je n'osais la rejoindre dans ces promenades intéressantes; elle
+m'aurait vu; la dame qui l'accompagnait et qui me connaissait bien,
+m'eût dénoncé.
+
+Je me privai donc, par prudence, de ce bonheur nouveau et délicat, de
+voir s'épanouir ce sentiment du beau, que je m'étais efforcé d'éveiller
+en elle. Mais, quand elle sortait d'une de ces églises, d'un de ces
+musées, je surprenais de loin un éclair radieux sur son doux visage,
+parfois, une émotion grave et la trace d'une larme.
+
+Le duc mettait une complaisance qui n'était que la mise en scène de son
+calcul à se promener en voiture, aux heures réglementaires de la fashion
+romaine, au Pincio ou au Corso. Sous le prétexte de montrer le beau
+monde de Rome à Louise, il montrait Louise au beau monde. C'était le
+chef-d'œuvre dont il était fier, comme d'un Raphaël, qu'il faisait
+apprécier par ces collectionneurs de chefs-d'œuvre.
+
+Je jouissais de ces promenades, et sachant que le duc partirait un jour
+ou l'autre pour Florence où était sa maîtresse, pour Milan où était le
+siège de son entreprise, je rêvais la bonne fortune d'une absence de
+lui, qui me permettrait, non pas d'aborder ma fille, et de m'en faire
+reconnaître, mais de m'en approcher avec plus de sécurité et de la voir
+plus à mon aise.
+
+A Rome, bien des choses m'étaient faciles. J'y avais fait plusieurs
+séjours pendant ma vie apostolique. J'y avais laissé, au Vatican même,
+des amis puissants qui auraient pu me venir en aide, et si ce mariage
+qui me menace avait dû se faire à Rome, même depuis que le pape est
+dépossédé de sa souveraineté, j'aurais pu l'empêcher.
+
+Mon interdiction eût été facilement levée, et si un scrupule que je ne
+voulais pas vaincre ne m'eût empêché de reprendre l'habit
+ecclésiastique, j'aurais pu, à Rome, me déguiser en prêtre, pour exercer
+plus commodément ma fonction paternelle.
+
+C'est à Rome que je fus exactement renseigné sur les intérêts que le duc
+avait en Italie, et ce fut un cardinal de mes amis qui me raconta la
+liaison de M. de Thorvilliers avec la Paola Buondelmonti.
+
+Un jour, j'étais dans le Corso, sur le trottoir, derrière deux jeunes
+gens, élégants, qui à un angle de la place Colonna regardaient défiler
+les équipages, quand, au moment où la voiture découverte du duc de
+Thorvilliers passait, j'entendis un de ces deux promeneurs dire, en
+français, à son compagnon, en montrant Louise:
+
+--Oh! la belle jeune fille!
+
+J'eus une brusque palpitation. Je me penchai et regardai de côté le
+jeune homme qui parlait ainsi.
+
+Je crois que si j'avais surpris dans son air, la moindre marque d'une
+admiration frivole, galante, impertinente, je l'aurais détourné, par une
+intervention quelconque. Mais il y avait dans les yeux de ce jeune
+Français une surprise si pieuse; il saluait si bien, sans qu'elle l'eût
+aperçu, cette vision qui passait; il la suivit d'un regret si visible,
+si touchant, qu'au lieu d'être irrité et jaloux, je fus attendri.
+
+Je restai à ma place et j'écoutai. Après un silence, le même jeune homme
+dit à son ami:
+
+--Toi qui habites Rome depuis deux ans, sais-tu son nom?
+
+--C'est mademoiselle de Thorvilliers.
+
+--Ah!... c'est là le duc?
+
+Il y eut un accent de dédain craintif, de peur involontaire, dans ces
+paroles.
+
+Bon jeune homme! J'aurais voulu lui serrer la main, le remercier de ce
+qu'il paraissait avoir des raisons de ne pas estimer le duc!
+
+J'appris, en écoutant, que l'interlocuteur de ce sympathique jeune homme
+était secrétaire d'une des deux ambassades françaises, et que c'était à
+ce titre qu'il avait vu le duc de Thorvilliers, soit au palais Farnèse,
+soit au palais Colonna. Quant au jeune homme lui-même, il était arrivé
+le matin de Florence. Il connaissait le scandale de la liaison du duc
+avec la Buondelmonti, et après avoir renseigné, sur ce point, son ami,
+il ajouta avec animation:
+
+--J'espère bien que le duc ne promènera pas aux Cascine sa maîtresse
+avec cette belle enfant.
+
+--Qu'est-ce que cela te fait? répliqua l'autre.
+
+--Cela m'offense dans mes idées de pudeur et de fierté.
+
+--Te voilà bien, mon poète!
+
+--Poète si tu veux! Je ne connais pas cette jeune fille; je la vois pour
+la première fois. Je jurerais qu'elle a l'âme aussi belle, aussi pure
+que son visage, et je sais que son père est un vieux mauvais sujet.
+Voilà pourquoi je me révolte d'avance à la pensée que la Buondelmonti
+peut vouloir servir de chaperon à cette enfant... Elle semble toute
+jeune... Viens la voir encore.
+
+Et riant d'un bon rire qui résonna dans mon cœur, il entraîna son ami.
+
+Je les suivis. J'étais curieux de connaître ce jeune homme que l'autre
+traitait de poète et qui devinait si bien ma fille!
+
+Poète! j'avais cru l'être aussi, à l'âge de ce jeune inconnu, dans mes
+années d'innocence, d'amour pur, de premier élan! Ma poésie ne m'avait
+pas préservé d'un grossier prestige de mes sens. J'avais commencé à
+admirer Reine de Chavanges de la même façon que ce jeune homme admirait
+Louise. Mais s'il était digne d'elle, je me jurai bien qu'il ne se
+tromperait pas comme moi, aux apparences et que, dût-il voir cet ange
+assis un jour à côté de la Buondelmonti, il n'en conclurait pas la
+possibilité d'une atteinte à l'innocence de ma fille.
+
+Mais, ne pouvait-il pas empêcher ce rapprochement, ce sacrilège?
+
+Je m'informerais: je saurais quel était ce jeune Français.
+
+Qu'on ne s'étonne pas de cette promptitude de ma part à adopter ce beau
+premier venu. Le captif accueille toutes les chances d'évasion, et
+j'étais captif, dans le désert de ma vie, avec le bonheur de mon enfant,
+entrevu comme une terre promise...
+
+Je suivis ces deux jeunes gens. Ils eurent bientôt rejoint la voiture du
+duc qui s'avançait à son rang dans la foule. Je vis l'inconnu contempler
+Louise, aspirer pour ainsi dire cette lumière souriante qui se dégageait
+du visage de mon enfant.
+
+Quand, arrivée à la place du Peuple, la voiture prit un trot rapide et
+s'éloigna, le jeune contemplateur resta un instant immobile, puis se
+décida à prendre le bras de son ami pour s'y appuyer. Son cœur alourdi
+lui donnait un peu de lassitude.
+
+Je l'entendis qui disait:
+
+--Oui, elle est bien belle! Elle est bien pure! Heureux celui qui en
+sera aimé!
+
+--Tâche que ce soit toi.
+
+--Heureux celui qui l'aimera! continua-t-il avec un soupir et sans
+répondre à son ami, oui, bien heureux, même s'il doit souffrir et mourir
+de n'être point aimé!
+
+Je portai vivement mes mains à mes yeux pour retenir des larmes, et pour
+m'empêcher de saisir ce jeune homme, de l'obliger à se retourner, de
+l'embrasser, de lui dire:
+
+--Vous avez raison. Ce serait un grand bonheur d'être aimé d'elle. C'en
+est un d'être torturé de l'amour qu'on a pour elle.
+
+Je le bénis de toute mon âme, je le suivis encore et je sus où il
+demeurait, me réservant d'apprendre son nom, par cette police officieuse
+et irrégulière qu'on trouve à sa disposition, dans tous les coins des
+grandes villes d'Italie.
+
+Le lendemain, les jours suivants, je retrouvai le même inconnu à la même
+place, guettant la même vision.
+
+Il revint seul. Il avait la pudeur de sa curiosité, de son amour
+naissant. Je l'aimai encore pour cela.
+
+Il me tardait de le connaître, de savoir si mes rêves paternels qui
+battaient de l'aile pouvaient s'envoler avec les siens. Sans doute, pour
+arriver à la réalisation, il y avait de grandes difficultés à vaincre,
+en admettant les convenances de fortune, de famille. Comment faire
+agréer ce prétendant par le duc, et comment, surtout, serais-je certain
+qu'il serait aimé par Louise, en n'étant pas repoussé par M. de
+Thorvilliers?
+
+Si le roman qui commençait à Rome pouvait s'y dénouer, j'espérais bien,
+ainsi que je l'ai dit à propos du mariage infâme qui se prépare, faire
+jouer des ressorts assez puissants pour que le duc, sans soupçonner mon
+intervention, fût dominé et conduit par elle.
+
+Le but qui surgissait tout à coup me donnait de nouvelles angoisses;
+mais m'excitait à la vie.
+
+Comment! après avoir meublé l'âme de ma fille, j'aurais le bonheur
+d'aider à son mariage, de lui donner un ami jeune, beau, intelligent,
+sans doute de bonne naissance, de belle fortune?
+
+On ne fait pas de si grands rêves, sans les enrubanner de toutes sortes
+de folies. Quand l'âme d'un père s'ouvre à cet horizon du mariage de son
+enfant, il entre par cette ouverture toute sorte de fleurettes, de
+marottes, de petits riens qu'un vent pousse et fait tourbillonner.
+
+Je m'appliquais à aimer celui qui serait aimé de ma fille. Je le dotais
+de toutes les vertus qu'il trouverait dans Louise. Je me disais que
+puisqu'il avait des amis dans les ambassades, il était d'un monde où
+l'on recrute des diplomates. Pas de difficultés de ce côté-là. Il serait
+un futur ambassadeur.
+
+Je faisais aussi des souhaits plus ambitieux, moins vaniteux, et je
+m'exposais à retomber de plus haut.
+
+Quoi! J'aurais un fils, et par ce fils, plus tard, qui sait? J'aurais ma
+fille! Quand le mariage serait conclu, quand Louise serait émancipée de
+cette paternité pesante du duc de Thorvilliers; quand, à la faveur des
+souvenirs d'autrefois, je serais entré dans l'intimité de son ménage,
+j'aurais peut-être un jour, dans une heure de causerie, d'effusion, le
+droit de laisser deviner quelque chose de mon secret!
+
+Mais si ce bonheur était trop grand, trop égoïste, si je devais me
+l'interdire, pour empêcher Louise de voiler le souvenir pieux qu'elle
+avait de sa mère, et pour l'empêcher d'avoir honte ou horreur de ma
+paternité sacrilège, je pourrais du moins me confier à l'ami, à celui
+qui l'aurait reçue de moi!... Mais non. Je ne dirais rien. Je resterais
+dans mon ombre; je les contemplerais à mon aise dans leur bonheur, sans
+le leur faire payer par un sacrifice à leur conscience. Je serais
+toujours, jusqu'à la fin, jusqu'à la mort, le vieux maître, seulement le
+vieux maître, et cela me suffirait.
+
+Voilà les folies que je remuais en moi, pendant que, me dissimulant dans
+la foule, je regardais de loin ce charmant jeune homme, ce poète qui
+faisait son rêve en regardant ma fille.
+
+Il me fut facile, ayant appris son nom, de faire prendre des
+renseignements sur sa famille.
+
+J'appris qu'il s'appelait Jules de Soulaignes, qu'il était de petite
+noblesse champenoise. Personnellement, il n'avait pas une très grande
+fortune. Il était le seul enfant de la comtesse de Soulaignes, restée
+veuve à vingt ans. Après avoir été élevé soigneusement par sa mère, une
+femme intelligente et lettrée, comme il était incertain sur le choix
+d'une carrière, il s'était décidé à voyager, continuant ou commençant à
+s'instruire réellement, travaillant, prenant des notes, allant, dans
+chaque pays, consulter les bibliothèques.
+
+J'ai su depuis qu'à Florence il avait passé des semaines entières dans
+cette magnifique bibliothèque Laurentienne que Michel-Ange a dessinée
+pour les érudits éternels.
+
+Un de ses oncles, le marquis de Montieramey, devait lui laisser tous ses
+biens et prétendait même, par une adoption, lui laisser tous ses titres.
+
+Jules de Soulaignes pouvait donc devenir un bon parti, très acceptable
+pour un vaniteux et un calculateur, comme le duc de Thorvilliers. Il
+était pour moi un parti désirable. Père dans des conditions humaines,
+normales, je n'aurais pas voulu d'autre gendre. Son instruction, ses
+dispositions studieuses, graves, m'eussent répondu de sa raison. La mère
+sérieuse et instruite qui l'avait élevé, et qui l'abandonnait avec
+confiance aux hasards de la vie, bien certaine qu'il ne s'égarerait pas,
+me répondait de son cœur.
+
+Le vieux cardinal de mes amis, dont j'ai parlé, avait fait venir de
+France pour moi, tous ces renseignements, qui me comblaient. Il restait
+à savoir quelles pouvaient être les intentions du duc de Thorvilliers.
+Le doute me prenait à cette question.
+
+Je ne croyais pas à la tendresse possible de Gaston pour ma fille. Mais
+cette affectation qu'il mettait à la promener, comme son luxe, comme une
+élégance de plus dans sa vie, m'indiquait bien que s'il était désireux
+de s'en débarrasser aussitôt qu'il le pourrait, il voudrait assurément
+en tirer parti pour sa vanité.
+
+J'ignorais alors la gêne, les désastres du duc, et je n'osais pas, dans
+mes préventions, aller jusqu'à le supposer capable d'un crime, comme
+celui qu'il veut commettre. Je comptais sur son égoïsme. Le comte de
+Soulaignes était d'assez bonne famille, après tout, et avait assez
+d'espérances, pour n'être pas, aux yeux du monde du faubourg
+Saint-Germain, un gendre indigne du duc de Thorvilliers.
+
+Sur cet échafaudage de calculs, je dressais, j'édifiais l'autel où je
+voyais Louise s'agenouiller, avec l'attendrissement d'un cœur vierge qui
+va docilement au-devant de l'amour, voilé par le devoir, et je bénissais
+Dieu de cette merveilleuse rencontre, de cette récompense qu'il
+accordait à ma sollicitude, du couronnement magnifique qu'il donnait à
+mon supplice.
+
+Un jour, Jules de Soulaignes ne se trouva pas à son poste habituel. Je
+ne le vis, ni au Pincio, ni au Corso, ni dans les jardins Borghèse, et
+pourtant la voiture du duc parcourut tous ces lieux de rendez-vous.
+
+Elle passa à l'heure habituelle, Louise comme la veille, comme toujours,
+avec son sourire vague, ingénu, plus triste que gai, avec ses beaux yeux
+noirs comme ceux de sa mère, regardant sans chercher personne, et le
+duc, renversé indolemment, ne s'interrompant de répondre à des saluts
+que pour bâiller.
+
+Que signifiait cette absence? Qui avait retenu M. de Soulaignes? Le
+lendemain il ne reparut pas davantage.
+
+Je m'informai à son hôtel. Il était parti. Ce fut un désappointement
+cruel, une surprise aiguë.
+
+Je n'osai pas aller trouver le secrétaire d'ambassade, ami de Jules de
+Soulaignes, et pourtant je songeai à cette démarche. Mais peut-être cet
+amoureux fier et pudique avait-il gardé son secret! Était-ce la santé de
+sa mère, celle de son oncle qui le rappelait en France? Était-il allé
+demander le consentement de madame de Soulaignes? Il était aussi
+impossible qu'il eût renoncé à Louise, qu'il lui était impossible de ne
+plus l'admirer.
+
+Je ne m'expliquai rien, mais je souffris beaucoup. Les semaines se
+passèrent, les mois aussi. Le duc passa une grande partie de l'hiver à
+Rome. Il fit deux ou trois absences très courtes, et Louise ne sortait
+pas. J'en vins à souhaiter chaque fois le retour de Gaston.
+
+Je n'apercevais plus ma fille que derrière la grande vitre d'une
+fenêtre, au premier étage d'un palais, où le duc avait loué un
+appartement. Il me semblait que Louise était plus triste.
+
+Vers la fin de l'hiver, le duc quitta Rome pour Milan. Louise eut des
+curiosités nouvelles à satisfaire, des églises, des musées, des
+promenades à visiter. J'étais sur sa route, de la même façon, invisible
+et voyant bien. Je surpris le même éveil de l'esprit dans ses yeux, le
+même éclair sur son front, puis les mêmes mélancolies, les mêmes ennuis,
+combattus par la raison.
+
+Deux fois je rencontrai Gaston sans ma fille. Il avait dans sa voiture
+formée une femme que je reconnus aussitôt, d'après ce qu'on m'avait dit.
+C'était la Buondelmonti. Que venait-elle faire? pourquoi avait-elle
+quitté Florence? Venait-elle chercher le duc? enlever ma fille? Le
+pressentiment de ce qui se passe aujourd'hui m'effleura.
+
+Je frémis à la pensée qu'elle était peut-être descendue dans le même
+hôtel que le duc de Thorvilliers. Mais non, elle habitait seule. Je les
+suivis, et j'eus des raisons de supposer qu'elle ne vit pas Louise; que
+celle-ci ne lui fut pas présentée.
+
+Je pensais obstinément à Jules de Soulaignes. Saurait-il qu'il devait
+venir à Milan? Pourquoi ne venait-il pas? Devais-je perdre ma confiance
+en lui? Son mépris pour le duc avait-il triomphé de son admiration pour
+Louise? Me faudrait-il, aux raisons que j'avais de haïr Gaston, ajouter
+encore celle-là? Sa mauvaise réputation compromettrait l'avenir de mon
+enfant, comme sa dépravation inconnue avait perdu celui de ma fiancée.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Je ne sais pas à quelle imprudence pouvait me pousser ce regret, presque
+insensé, d'un jeune homme rencontré quelquefois, et qui était, sans que
+je lui eusse adressé la parole, mon fils d'adoption.
+
+J'avais des envies folles de lui écrire, à tout hasard, en France, des
+lettres mystérieuses, le rappelant en Italie. Je regrettais de n'avoir
+pas fait, pendant mon séjour à Rome, la visite qui m'avait tenté, à son
+ami, le jeune secrétaire d'ambassade. Car c'était celui-ci qui avait eu
+la première inspiration d'un conseil à Jules de Soulaignes, en lui
+nommant ma fille, en l'exhortant à l'aimer. Il aurait bien le moyen de
+le faire revenir, si je me confiais à lui.
+
+J'écrivis à madame Ruinet. Mais que pouvait-elle! Elle ne sut même pas
+me dire si M. de Soulaignes était rentré en France. Elle n'avait trouvé
+aucun intermédiaire pour avoir des renseignements sur lui.
+
+Ah! ce cher et vaillant cœur, je l'invoquais, je l'aspirais à tous les
+bouts de l'horizon. Je me reprochais d'avoir été timide, maladroit, et,
+lui donnant, dans ce lointain inaccessible, plus de vertus sans doute
+qu'il n'en possédait, je le pleurais au dedans de moi, comme l'idéal de
+bonté, de force, de courage, d'amour honnête et profond que le père le
+plus ardent à marier sa fille, le plus jaloux de son bonheur, pût rêver.
+
+J'étais ainsi successivement initié à toutes les misères sublimes de la
+paternité.
+
+Ce fut un supplice dans un autre que ce regret du jeune homme parti. Je
+m'en voulais, comme si je l'eusse chassé, en ne prenant aucune
+précaution pour le retenir.
+
+Combien de fois, rentré chez moi, me dévorant de cette âpre inquiétude,
+ayant peur d'être devancé par Gaston dans le choix d'un mari pour ma
+fille, n'ayant pas songé jusque-là que l'heure de la marier dût venir si
+tôt, je priai Dieu, avec transport, de me renvoyer ce fiancé, et après
+ces prières, combien de fois ne me suis-je pas dit, avec une âcre
+amertume, qui soulageait ma douleur en la faisant crier:
+
+--Que demandes-tu, misérable? Tu n'as pas plus le droit d'être père que
+tu n'as eu celui d'être amant? Tu t'es retranché toi-même du nombre des
+hommes qui sont maris, pères de famille! Tu as douté de l'amour, et tu
+n'as que toi à invoquer, amour deux fois maudit, dans ta fidélité et
+dans ton parjure! Prêtre sacrilège, qui te sens encore prêtre, en étant
+devenu homme, amant adultère, de quel droit espères-tu jouir d'une
+paternité usurpée?
+
+Ces cauchemars du repentir, ces élans de mon amour transfiguré et ces
+menaces d'une sorte d'enfer, ces alternatives étaient les visions
+apportées de Rome. Là, j'avais vu des prélats sourire à mon
+interdiction, et me proposer en plaisantant de m'absoudre de péchés plus
+graves que les miens. Là, j'avais vu les humbles du clergé, les petits,
+les moines, tremblants, devant la menace d'une damnation éternelle pour
+moins que cela!
+
+D'ailleurs toute tendresse profonde est craintive, et ma tendresse
+paternelle doublée par ces préoccupations de mariage devenait maladive,
+fiévreuse, et s'exaltait dans ce pays où rien n'est tempéré.
+
+Un soir, à Milan, j'étais dans un café, sur la place de la Scala, à
+l'heure du spectacle, regardant les voitures qui déposaient des
+spectateurs devant le péristyle, m'attendant à voir passer et descendre
+le duc de Thorvilliers et Louise; car je savais que la représentation
+annoncée était une des dernières de la saison, que le théâtre allait
+faire sa clôture annuelle, et j'avais prévu que le duc, qui avait sa
+loge, se croirait obligé d'y venir.
+
+Tout à coup, je découvris, appuyé contre une des colonnes de l'entrée,
+un jeune homme qu'il me sembla reconnaître.
+
+Lui aussi attendait.
+
+Je ne pus maîtriser mon émotion. J'eus une griserie subite. Je me levai,
+je quittai le café, et marchant avec précaution pour ne pas être aperçu
+de Louise ou du duc, si leur voiture arrivait en même temps que moi au
+péristyle du théâtre, je rejoignis le jeune homme; je me plaçai à deux
+pas derrière lui.
+
+C'était bien Jules de Soulaignes, mais il était changé, pâle, maigri. Je
+lui pardonnai, m'imaginant que je lui en avais voulu. Sa figure
+expliquait son absence et la justifiait trop. Il avait été malade, bien
+malade; il l'était encore. J'eus une pitié qui me fit oublier tout. Il
+regardait avec des yeux enfiévrés, dans la même direction que moi.
+J'aurais voulu lui dire: courage! elle va venir!
+
+Enfin, la voiture tant attendue déboucha de la place. Le duc en
+descendit d'abord, et Louise, légère, enveloppée d'un voile sur sa tête
+nue, s'en échappa et disparut, comme une étoile qui sombre, dans le
+sillon opaque fait par les curieux ordinaires, de chaque côté de la
+porte d'entrée.
+
+Nous l'avions trop peu vue. Jules de Soulaignes poussa un soupir de
+tristesse, mais aussi d'allégement. Sa vision n'avait été qu'un éclair,
+mais c'était la chère vision.
+
+Il se retourna, ayant peur que son soupir n'eût été entendu.
+
+Il heurta son regard au mien. Je lui souriais, et subitement, entraîné
+par une force invincible, sans réfléchir à l'étrangeté de ma démarche,
+je lui dis:
+
+--Vous avez donc été malade, monsieur de Soulaignes?
+
+Il tressaillit, me regarda avec plus d'attention, cherchant mon nom, mon
+visage. J'ajoutai aussitôt:
+
+--Ne cherchez pas, monsieur; vous ne me connaissez pas; mais, moi, je
+vous connais.
+
+Il fronça les sourcils, sa curiosité devenait défiante, menaçante. Je
+continuai, baissant la voix et me penchant vers lui:
+
+--Oui, monsieur, je sais pourquoi, à Rome, vous regardiez tous les jours
+passer la voiture du duc de Thorvilliers, et je sais pourquoi vous êtes
+ici maintenant...
+
+Une stupeur d'épouvante dilata ses yeux.
+
+--Qui vous a dit?... balbutia-t-il. Puis, s'excitant à la colère:--De
+quel droit vous permettez-vous?...
+
+Il n'acheva pas.
+
+Je souriais, mais avec une offre si visible de mon cœur, et j'avais sans
+doute si peu l'air d'un indiscret, d'un espion, d'un intrigant, que
+perdant aussitôt son air de résistance, M. de Soulaignes reprit d'un ton
+plus doux, presque suppliant:
+
+--Qui êtes-vous, monsieur?
+
+--Un vieil ami de mademoiselle de Thorvilliers, qui voudrait devenir le
+vôtre.
+
+Un éclair de sympathie passa dans les yeux du jeune homme; mais il se
+défiait toujours un peu et m'interrogeait toujours du regard.
+
+--Vous vous étonnez, lui dis-je, de me voir si bien informé d'un secret
+que vous n'avez confié qu'à un ami, ou qu'à votre mère? La chose est
+toute simple. Il vous est arrivé une première fois de penser tout haut
+dans le Corso, à Rome, quand la voiture du duc passait. J'ai recueilli
+cette pensée. J'étais là pour regarder dans la voiture la jeune fille
+que vous avez admirée à haute voix. Il m'a été bien facile de vous
+comprendre et, vous ayant compris, de savoir qui vous étiez. Depuis
+lors, nous nous sommes rencontrés, sans que vous vous en soyez douté,
+aux mêmes endroits, pour jouir du même spectacle... C'est aussi pour
+cela que nous sommes ici tous les deux... A votre âge, et quand on est
+poète, car je sais aussi que vous êtes poète, on retient mal ses
+secrets. D'ailleurs, il y en a qui ne peuvent rester dans l'âme. Ils la
+traversent comme une lumière et s'en échappent, pour rayonner au dehors.
+Vos yeux parlent quand vous vous taisez, et moi le vieux maître, qui
+veux être le père de mon élève, je ne puis pas plus retenir mes regrets,
+mon amitié, ma tendresse pour cette enfant que vous ne pouvez retenir
+votre amour. Voilà pourquoi je vous aborde sans être connu de vous. Je
+me nomme Louis Herment; j'ai été pendant neuf ans le professeur de
+mademoiselle de Thorvilliers; je puis vous parler d'elle. Voulez-vous
+être mon ami?
+
+Jules de Soulaignes m'écoutait avec une surprise ardente, naïve. Il
+paraît que mes yeux étaient aussi éloquents que les siens. Il ne se
+méprit pas à mes paroles. Il vit toute ma sincérité. Son amour devina le
+mien, en lui donnant un caractère d'adoption paternelle qui le
+rapprochait de la vérité. J'étais son confident nécessaire, comme il
+était pour moi le fils souhaité.
+
+Quand j'eus fini, il me dit simplement, d'une voix tremblante:
+
+--Je vous crois, monsieur. Je vois que je n'ai rien à vous apprendre.
+
+--Vous vous trompez, répliquai-je, en passant familièrement mon bras
+sous le sien et en l'attirant hors du péristyle, vous avez à me dire
+pourquoi depuis huit mois je ne vous ai rencontré ni à Rome, ni à Milan;
+pourquoi vous revenez avec ce visage pâle.
+
+--J'ai quitté Rome pour aller tout confier à ma mère, repartit avec la
+même simplicité le jeune homme, et si j'ai tant tardé à revenir, c'est
+que j'ai bien souffert, c'est que j'ai pensé mourir.
+
+--Mourir! parce que votre mère...
+
+--Oh! ma mère ne m'a rien refusé, dit-il en m'interrompant; mais je
+dépends, pour mon état futur dans le monde, des bontés d'un oncle...
+
+--Oui, je sais, de M. le marquis de Montieramey, qui vous laissera sa
+fortune et vous dotera.
+
+Jules eut un faible sourire.
+
+--Ah! vous savez cela aussi?
+
+--C'est ce qu'il y a de plus facile à savoir. Il fallait bien que je
+m'informasse de vos espérances pour vous aider à réussir.
+
+--Mes espérances! soupira le jeune homme avec tristesse. Ah! monsieur,
+elles seraient odieuses, s'il me fallait les attacher à la mort d'un
+oncle que je vénère, que j'aime! Mais elles sont mortes depuis qu'il m'a
+signifié qu'il ne consentirait pas à une alliance avec la famille du duc
+de Thorvilliers.
+
+--Que lui reproche-t-il? Le duc est de grande naissance; il a un beau
+nom.
+
+--Sans doute; mais mon oncle est un puritain en royalisme. Il s'est
+exprimé sur les variations politiques du duc avec une sévérité
+implacable.
+
+--Sa fille n'a pas d'opinion; elle n'a rien trahi?
+
+--Non... mais...
+
+--Quoi donc?...
+
+Jules de Soulaignes était redevenu très pâle. Il hésitait à continuer.
+Je fus saisi d'une peur secrète.
+
+--Osez tout me dire, mon ami, je suis un vieux confesseur.
+
+Il me plaisait de dire la vérité, sans me trahir.
+
+Alors, Jules de Soulaignes, avec un embarras qui tenait surtout à sa
+douleur, me raconta ce que j'ignorais et ce qui me flagella d'un nouveau
+et terrible remords.
+
+Il paraît qu'il avait couru, dix-huit ans auparavant, à la naissance de
+Louise, des bruits fâcheux sur la duchesse de Thorvilliers. Reine, par
+ses allures, par les libertés philosophiques de son salon, avait heurté,
+plus d'une fois, les jansénistes de l'aristocratie. On avait été surpris
+de sa maternité tardive et on l'avait malignement commentée. Les
+absences de Gaston fortifiaient ces commentaires. Pourtant on n'en
+voulait pas beaucoup à la mémoire de la duchesse. Dieu l'avait jugée. Le
+monde dévot ne prétendait plus rien. Mais on gardait rancune au mari des
+torts que s'était donnés sa femme, pensant bien qu'il les avait trop
+subis, après les avoir provoqués par sa conduite. On le savait engagé
+dans des spéculations, retenu aussi en Italie par des liens équivoques.
+M. de Montieramey ne voulait pas que son neveu eût un jour pour
+quasi-belle-mère la vieille Paola Buondelmonti, et subît en attendant,
+comme beau-père, un mauvais sujet renégat de sa cause, de la trempe du
+duc de Thorvilliers.
+
+Les grâces de Louise étaient indifférentes à ce vieillard prévenu contre
+les grâces de la défunte duchesse. Il était de ceux qui croient par
+préjugé, avant la science, aux influences fatales de l'hérédité. Il
+refusait donc obstinément de rien donner, de rien promettre pour ce
+mariage. Jules de Soulaignes, désespéré de ce refus, sachant l'inutilité
+d'une résistance ou d'une insistance, avait pleuré avec sa mère, s'était
+tordu, pendant huit mois, dans un désespoir qui l'eût poussé au suicide,
+s'il n'eût eu la vocation des héros qui les force à retourner à la
+bataille, pour y élargir leurs blessures.
+
+Après s'être bien convaincu qu'il ne pouvait guérir, il était revenu
+pour aimer encore, toujours, pour souffrir sans relâche de cette vue
+d'un rêve inaccessible, pour aspirer au seul bonheur qui lui fût permis,
+et qu'il avait proclamé, en voyant Louise pour la première fois,
+l'ineffable supplice de se sentir consumé par un sentiment qui n'a rien
+des égoïsmes vulgaires.
+
+Voilà ce que Jules de Soulaignes me raconta, dans un angle de la place
+de la Scala, en se détournant de temps en temps pour regarder le
+théâtre; comme s'il eût redouté que ces confidences, faites à mi-voix,
+pénétrassent à travers les murs et allassent troubler, comme un
+reproche, celle qui devait inspirer son courage, et ignorer toujours ses
+tortures, ou, comme s'il eût espéré qu'un rayon d'elle pût s'échapper du
+théâtre et venir le récompenser!
+
+Je l'avais écouté avec une tristesse profonde. Je m'étais cru châtié
+jusque-là. Je me trompais. Le châtiment véritable commençait, et
+celui-là, je ne pouvais le renier. J'étais puni dans ma fille.
+
+Cette sainte, cet ange, ce lis, gardait une vapeur flétrissante autour
+d'elle, qui était comme la buée de ma faute.
+
+C'était en vain que je m'étais appliqué à épanouir en vertus ses
+dispositions natives; par le fait seul de son origine soupçonnée, elle
+était impliquée dans une sorte de mépris.
+
+L'adultère, le plus excusable, le moins criminel, porte toujours ses
+fruits de cendres.
+
+Hors du sacrifice absolu, de la rectitude étroite, il n'y a pas de
+bonheur assuré.
+
+Le coupable n'est pas seulement poursuivi, mortifié dans son orgueil par
+le sentiment de sa faute; il n'a pas seulement la morsure de sa
+conscience, l'appréhension du dédain public; il lui faut encore sentir
+qu'il a porté malheur à l'innocence, qu'il a profané l'avenir dont il
+attendait sa consolation, son absolution.
+
+A cause de moi, ces deux enfants s'ignoreraient toujours et devaient
+s'ignorer. Louise passerait à côté du bonheur, aussi certain que peut
+l'être celui de la vie, pour aller vers le hasard, et ce jeune homme
+naïf, ardent, loyal, que j'aurais voulu appeler mon fils, me maudirait,
+s'il apprenait mon secret, et serait malheureux uniquement pour avoir
+aimé ma fille innocente et belle!
+
+Il se méprit à ma compassion. Il n'y vit que de la honte; il n'y vit pas
+des remords.
+
+Je le rassurai, pour me rassurer moi-même. En attisant sa foi, je
+rallumais la mienne.
+
+Il était impossible, lui disais-je, que la jeunesse, l'honneur et
+l'amour, quand ils étaient en face de la jeunesse, de la pureté, ne
+fussent pas attirés par un aimant irrésistible. Le marquis de
+Montieramey n'avait que des préventions qui se dissiperaient à la vue de
+Louise, et quand Louise serait à Paris, il faudrait bien que le marquis
+la rencontrât un jour, et, s'il la rencontrait, pourquoi n'en serait-il
+pas charmé?
+
+Intérieurement, en disant cela je pensais que s'il fallait après tout
+que j'allasse me confesser, m'humilier devant ce vieillard rigide, je
+n'hésiterais pas. En apprenant ma vie, il n'aurait plus de rancune
+contre la mémoire de Reine; il ne redouterait pas les influences
+héréditaires. Sa générosité s'échaufferait à l'idée de cette première
+victime morte de sa faute, à l'idée de cette seconde victime dont le
+sort dépendrait en partie de lui. Il mépriserait davantage le duc de
+Thorvilliers, et il me prendrait en pitié... Je retrouverais les sources
+perdues de mon éloquence. Ne puisais-je pas autrefois à un amour infini
+dont je savais maintenant le nom?
+
+Mais, insensé que j'étais, ce vieillard aurait horreur de l'amour d'un
+prêtre, comme Reine de Chavanges elle-même s'en était trouvée
+empoisonnée. Il ne persisterait qu'avec plus de hauteur dans son
+refus...
+
+Alors, mon égoïsme paternel sortait de ces rêves utopiques, pour rêver
+une solution féroce mais pratique. Le marquis de Montieramey était bien
+vieux; Louise était bien jeune. L'oncle de M. de Soulaignes n'attendrait
+pas le mariage de son neveu; ma fille pouvait attendre le bonheur.
+
+Ce qui était essentiel, urgent, c'était d'empêcher le duc de
+Thorvilliers de hâter l'heure de marier Louise.
+
+J'espérais maintenant qu'il ne lui serait pas facile de se débarrasser
+de sa paternité. Ces préventions vagues, ces préjugés flottant autour de
+Gaston et de Louise seraient pour d'autres que le marquis de Montieramey
+des raisons d'hésiter. Celui-là, Dieu merci, n'était pas le seul qui eût
+de la fierté, de l'entêtement, dans le faubourg Saint-Germain. Gaston
+aurait l'ambition d'une alliance considérable, et cette ambition-là nous
+donnerait du répit.
+
+Peut-être ne serait-il pas imprudent de mettre Jules de Soulaignes sur
+sa route. Il saurait bien vite, s'il ne le savait déjà, que ce jeune
+homme hériterait un jour du marquis de Montieramey. Ce serait une œuvre
+d'une diplomatie profonde et permise, que d'avoir indirectement pour
+allié celui-là même auquel nous voulions enlever Louise. Gaston
+travaillerait pour sa vanité, et moi pour le bonheur de mon enfant.
+
+Ces pensées multiples m'assaillaient à la fois, et corrigeaient
+l'amertume de mes remords, pendant que je pressais les mains de Jules de
+Soulaignes dans les miennes. J'aurais voulu l'embrasser pour sa douleur,
+et pour cette foi déchirée mais vivace qui le ramenait en Italie.
+
+Je l'exhortai de mon mieux. Je voulus lui persuader que tout n'était pas
+désespéré et qu'il devait agir comme si le consentement de son oncle eût
+précédé ses démarches. Ne pouvait-il trouver dans ses relations, en
+Italie ou en France, un introducteur auprès du duc de Thorvilliers?
+
+Au nom du duc, ce fier et doux jeune homme éprouvait une répulsion
+instinctive. Il acheva de m'initier aux désordres financiers et moraux
+de Gaston. Cette démonstration ne pouvait rien ajouter à mon mépris;
+mais elle me donnait des espérances. Si le duc pouvait arriver à
+convoiter l'héritage futur, imminent, du marquis de Montieramey, il
+serait favorable aux prétentions sentimentales de l'héritier.
+
+Pour toute réplique à mes exhortations, à mes conseils, à mon amitié,
+Jules s'écria:
+
+--Si j'étais sûr d'être un jour aimé par elle, je supporterais tout,
+j'affronterais toutes les humiliations, je consentirais à tous les
+sacrifices.
+
+J'aurais voulu pouvoir lui crier:
+
+--Elle vous aimera, puisque je vous aime!
+
+Notre entretien se prolongea jusqu'à la sortie du théâtre.
+
+Nous suivîmes de nos regards accouplés la voiture qui emportait le duc
+et ma fille, et quand elle eut disparu, dans le calme d'une belle nuit
+d'Italie, nous laissâmes respirer nos deux cœurs, suffoqués du chemin
+qu'ils avaient fait.
+
+Jules avait confiance en moi. Il m'acceptait candidement pour ce que je
+prétendais avoir été, un maître, un professeur. Il ne cherchait pas au
+delà de mes paroles. La sincérité de ma tendresse pour Louise, la
+volonté que j'avais de les rapprocher, de les unir, lui donnaient une
+certitude.
+
+Quand nous nous séparâmes pour nous revoir tous les jours, il était
+résolu, et moi, j'avais gagné, à mon tour, un appui dans cette
+conscience jeune, enthousiaste, poète, comme avait été la mienne, au
+début de mon amour. Je recommençais le poème enchanté de ma jeunesse, et
+cette fois, je me promettais bien de n'en pas laisser compromettre le
+dénouement par ma faute. Je m'aiderais, et le ciel m'aiderait.
+
+Je n'ai pas à raconter les deux années qui suivirent. Elles eurent peu
+d'événements, et les mêmes soucis. Le duc alla à Florence, y resta
+longtemps; mais il fut évident pour nous qu'il veillait sur lui-même. Il
+calculait que le meilleur moyen de tirer un jour, par le mariage, un
+excellent profit d'une jeune fille qui le gênait, c'était de ne pas la
+compromettre publiquement avec la Buondelmonti.
+
+Il fut correct d'apparence. S'il n'avait pas redouté la censure du
+faubourg Saint-Germain, il eût renvoyé Louise à Paris; mais il n'osa
+pas.
+
+Jules de Soulaignes était avec moi, partout où le duc de Thorvilliers
+voulait être. Il s'était laissé persuader. Les relations manquaient en
+Italie pour la présentation projetée. Celle-ci n'eut lieu qu'après deux
+ans d'attente, en France, pendant un séjour qu'y fit Gaston, il y a dix
+mois.
+
+Rien encore n'avait transpiré des projets honteux de mariage qui avaient
+pu être formés dans les tête-à-tête avec la Buondelmonti. Peut-être n'en
+avait-il pas été encore parlé entre les deux complices.
+
+Louise avait reparu à Paris avec cet achèvement de beauté que sa mère, à
+son âge, avait rapporté de Rome. Seulement l'assurance de son âme était
+plus calme, le sourire de ses yeux plus triste, sa grâce plus résignée.
+
+Jules de Soulaignes fut présenté au duc, qui ne se méprit pas à
+l'intention cachée de cette démarche.
+
+Il avait sans doute le tarif de l'héritage de M. de Montieramey; car il
+accueillit fort bien, ainsi que je l'avais espéré, le jeune héritier.
+
+Allais-je avoir raison? Jules eut dès lors une confiance presque
+superstitieuse en moi.
+
+Dans une visite au duc, il avait rencontré Louise, ne lui avait pas
+adressé la parole, l'avait saluée en traversant un salon. Elle lui avait
+fait la révérence, et il était heureux. Cela lui suffisait.
+
+Il accourut pour me raconter cette faveur de la destinée. Il
+s'imaginait, sans doute, que je regardais moins bien que lui ma fille;
+car il me l'a peignit avec une exaltation qui me ravissait.
+
+Le duc, en la reconduisant, les avait, en passant, présentés l'un à
+l'autre. Est-ce que je pouvais comprendre cela? Est-ce que je pouvais
+m'initier à la profondeur de cette joie? Présenté, par le père!
+c'est-à-dire, autorisé à la saluer, et peut-être, quand ils se
+rencontreraient dans un salon, à lui parler!
+
+Jules n'était plus pâle, et l'anxiété qui le tiraillait encore avait des
+échappées superbes dans une espérance juvénile. Par instants, le
+printemps chantait seul dans ce cœur naïf, et j'écoutais avec
+recueillement, avec une ineffable mélancolie, cette chanson sublime.
+
+Louise n'allait guère dans le monde, parce que le duc n'aimait plus à y
+aller. Mais elle allait à l'Opéra où M. de Thorvilliers avait sa loge.
+Il lui était facile, quand il s'asseyait à côté d'elle, de faire des
+envieux, sans avoir à se mettre en garde contre des médisances, et
+c'était toujours un sujet d'étonnement pour nous, mais aussi un sujet
+d'espérance, que cet isolement dans lequel s'épanouissait cette belle et
+pure beauté.
+
+Le roman de ma jeunesse avait tenu tout entier dans deux ou trois
+épisodes. Des roses offertes, des roses jetées, et c'était tout. Le
+roman de Jules de Soulaignes, s'il est clos, ce que je ne veux pas
+croire, ce qui serait un blasphème, aura eu trois chapitres: cette
+révérence que Louise lui a faite dans le salon de l'hôtel de
+Thorvilliers et deux autres rencontres que je vais dire.
+
+Un jour, le marquis de Montieramey se promenait au Bois, dans son coupé,
+avec son neveu.
+
+C'était un piège préparé par Jules. Il lui avait fallu bien de la
+stratégie pour arranger cette promenade. En me la racontant, ce cher
+fils m'a décrit les alternatives de terreur et de joie par lesquelles il
+avait passé, pendant cette délicate négociation; puis, quand on fut dans
+le bois, il avait fallu encore une diplomatie savante pour que le vieux
+marquis consentît à faire uniquement le tour du lac, comme un vulgaire
+élégant.
+
+Jules savait bien à quelle heure précise la voiture du duc passait. Ce
+jour-là, par une faveur spéciale de la Providence, par un sourire de
+Dieu, le duc n'était pas dans sa voiture. Louise avait pour
+l'accompagner la vieille dame qui avait été placée auprès d'elle à son
+entrée dans l'institution de madame Ruinet.
+
+Quand Jules de Soulaignes vit venir de loin la voiture, il eut un
+battement de cœur terrible. C'était, croyait-il, le pauvre enfant, sa
+destinée qui allait s'accomplir. Mais il avait mis son oncle en belle
+humeur, et il ne fallait pas lui donner le soupçon d'une surprise
+préparée, en faisant soupçonner son émotion.
+
+M. de Montieramey lui avait donné, pendant la promenade, sur les dames
+de son monde qu'il avait saluées, toutes sortes de détails biographiques
+et héraldiques, comme les vieillards les aiment.
+
+En retour, malgré sa rigidité habituelle, il avait questionné un peu son
+neveu sur quelques mondaines qui l'avaient effarouché par leurs allures
+et leur toilette. Jules, ravi de cette curiosité, la satisfaisait avec
+une lâcheté héroïque, voulant conquérir le droit de son amour honnête,
+pur, en corrompant ce sage vieillard.
+
+Le marquis avait la tête à la portière et regardait, quand un
+encombrement du défilé obligea la voiture découverte du duc de
+Thorvilliers à stationner tout près de la sienne. Le vieux gentilhomme
+ne put apercevoir le chiffre ou les armes des panneaux, tant les
+attelages étaient pressés les uns contre les autres; mais il vit Louise,
+et ne vit qu'elle.
+
+--Ah! la belle jeune fille! dit-il, sans se retourner vers son neveu
+qui, haletant, les mains jointes, penché vers lui et caché par lui,
+écoutait avidement.
+
+Jules eut un éblouissement en entendant l'exclamation même qui lui était
+échappée à Rome, au Corso, en apercevant ainsi Louise.
+
+Le vieux marquis ajouta, à mi-voix:
+
+--Qui est-elle?
+
+La voiture du duc, dégagée de l'encombrement, venait de passer. Le
+marquis alors se retourna vers son neveu pour en avoir la réponse. Il
+fut frappé de la pâleur du jeune homme. Jules ne poussait pas la ruse
+jusqu'à se rendre pâle; c'était bien naïvement qu'il tremblait, qu'il
+avait peur.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda le marquis.
+
+Jules s'arma d'un grand courage, et doucement:
+
+--Cette jeune fille que vous trouvez si belle, mon oncle...
+
+--Dis si charmante et si honnête!
+
+--Oui, mon oncle, si pure et si belle, c'est précisément celle dont vous
+n'avez pas voulu pour nièce.
+
+Le marquis tressauta.
+
+--Mademoiselle de Thorvilliers!
+
+--Oui, mon oncle.
+
+Le marquis avec un élan involontaire serra la main du jeune homme:
+
+--Ah! mon pauvre enfant, je comprends la peine que je t'ai faite.
+
+Il n'en dit pas plus, sous le coup de l'émotion qui l'avait saisi; il
+devint rêveur pendant toute la promenade, ne regarda plus les femmes qui
+passaient, tenant la tête baissée et son regard intérieur fixé sur la
+vision qu'il emportait.
+
+Il paraît qu'en arrivant à son hôtel, il embrassa son neveu, comme on
+embrasse son fils, et lui dit avec une légère et tendre ironie:
+
+--Sais-tu que tu es un garçon bien obéissant... si tu m'as obéi!
+
+Jules rougit.
+
+--Va, je te pardonne, continua le vieillard subitement attendri, et toi,
+me pardonnes-tu?
+
+Jules eut l'héroïsme de ne pas profiter avidement de ce repentir
+touchant. Il le trouvait si beau, si bon, qu'il craignait de le calmer
+en s'en servant trop vite.
+
+La conversion persista, et le soir encore, ayant gardé son neveu près de
+lui, M. de Montieramey mit la conversation sur le compte de Louise. Il
+gardait sa fascination.
+
+Quand Jules de Soulaignes me raconta cela, je fus presque terrifié,
+comme devant un miracle. L'espérance était trop éblouissante. Toutes les
+fois que la vie m'avait fait de pareilles avances, elles n'avaient été
+que le masque fleuri d'un abîme.
+
+Pourtant mon cœur paternel fléchit sous l'effusion chaude de ce jeune
+homme enivré.
+
+--Je vous l'avais bien dit! répondis-je avec un sourire, mais le cœur
+retenu et comprimé par un pressentiment.
+
+Il fallait que le marquis fît la demande, ou du moins se mît en rapport
+avec le duc de Thorvilliers. Mais le charme en se prolongeant
+conservait-il assez de force pour éteindre dans l'esprit du vieux
+marquis les rancunes qu'il gardait envers le gentilhomme infidèle à sa
+foi politique?
+
+Jules se troublait à l'idée d'une démarche pareille et, sa délicatesse
+venant en aide à son embarras; il s'imaginait qu'on profanerait son
+amour, en faisant précéder d'une démarche positive, officielle,
+l'assurance de bonheur qu'il voulait obtenir de Louise.
+
+--Si je pouvais lui parler! me disait-il, en éveillant en moi l'envie
+furieuse de les entendre, d'être là quand il la verrait, quand il lui
+parlerait, quand elle répondrait.
+
+Depuis plus de trois ans, j'avais dans l'oreille, dans la poitrine, le
+son de la voix de ma fille; depuis plus de trois ans, j'avais dans le
+front l'étincelle de son dernier regard, de son adieu. Toutes les fois
+que je l'avais rencontrée, j'avais cherché à surprendre de loin le
+regret, la tristesse particulière que lui avait laissée notre brusque
+séparation. Il m'avait semblé que cette mélancolie s'évaporait et était
+remplacée par une autre. Était-ce encore à moi, était-ce à quelque ami
+jeune, nouveau, inconnu, rêvé, qu'elle pensait? Ah! si moi, aussi,
+j'avais pu lui parler, l'entendre? S'il m'avait été donné, mettant en
+présence ces deux enfants dont les âmes se devineraient, de jouir tout à
+fois de leur amour, et de la reconnaissance que ma fille en aurait
+envers moi!
+
+Je ne pouvais conseiller à Jules, maintenant, rien d'audacieux. Je
+savais par expérience que rien ne garantit un amour vrai contre
+l'embrasement.
+
+Susciter l'amour, sans la certitude du consentement de M. de
+Thorvilliers, c'était susciter le malheur.
+
+Mieux valait encore cette mélancolie de mon enfant, cet ennui de sa
+jeunesse, qu'une floraison subite qui pouvait être suivie d'un âpre coup
+de vent. Je me souvenais de sa mère, je me souvenais de moi.
+
+Je ne savais comment Jules pourrait atteindre son rêve, et je me sentais
+surtout impuissant à l'aider, même d'un conseil.
+
+Au bout de quelques jours d'agitation inutile, il m'annonça, le cœur
+battant, les yeux battus que son oncle était décidé à une démarche, à
+une visite.
+
+Le marquis se sentait devenir faible. Avant de mourir, il voulait voir
+son neveu marié, et il voulait cet ange à son chevet, pour lui ouvrir le
+ciel qu'elle entr'ouvrait.
+
+Il était retourné au Bois avec son neveu. Il avait bu encore le philtre
+de cette beauté candide, et cette innocence, de mon enfant avait profité
+au duc de Thorvilliers. On ne pouvait plus le mépriser autant, quand il
+était à côté d'elle, dont l'innocence s'épandait autour d'elle.
+
+Une fois, le duc en croisant la voiture du marquis, remarqua un sourire
+sur les lèvres de M. de Montieramey. C'était une avance du marquis. Le
+duc salua à son tour, avec une sorte d'affectation, parce que les
+promeneurs étaient nombreux et qu'il lui plaisait d'être vu échangeant
+un salut courtois avec un vieillard considérable dans le faubourg, avec
+le grand _pénitencier_ de ce monde-là.
+
+Une indisposition de M. de Montieramey qui, d'ailleurs, paraissait sans
+gravité, retarda de quelques jours la démarche parfaitement résolue.
+
+Était-il temps encore de conjurer le malheur qui se masquait, pour
+avancer de plus près et frapper plus sûrement? Sans ce retard, Louise
+serait-elle aujourd'hui madame de Soulaignes?
+
+Était-ce le pressentiment qui faisait Jules si inquiet, et qui le
+rendait rebelle à des conseils de patience qui me coûtaient un effort?
+
+Un matin, celui que, tout bas, j'appelais mon fils, et à qui je
+m'amusais même à donner tout haut ce nom, en lui parlant, par prétention
+apparente de vieillard, accourut chez moi, de bonne heure. Il était
+radieux. En me disant bonjour, dès le seuil de la porte, il secoua des
+rayons dans mon cabinet de travail. Sa figure fine, volontiers sévère,
+avait un gonflement, un épanouissement quasi enfantin.
+
+Quand le bonheur complet nous prend à l'improviste, il nous dépouille
+jusqu'à la sève, de toutes nos écorces, qui sont nos cicatrices, et
+l'arbre rajeuni n'est plus qu'un rameau. On devient enfant, quand on ne
+voit plus le mal.
+
+--Qu'est-ce qui vous arrive? m'écriai-je, électrisé par cette lumière.
+
+Je crus qu'il venait m'annoncer le consentement du duc de Thorvilliers.
+
+--Venez avec moi, nous allons la voir!
+
+Il m'avait pris les mains et m'attirait.
+
+--Où donc?
+
+--Je vous raconterai cela, en route. Je n'ai su qu'hier au soir que je
+pourrais, à mon aise, la contempler pendant une heure... une heure!
+concevez-vous cela?... Je ne suis pas un égoïste; j'ai pensé à vous. Je
+vous ai fait votre part; venez.
+
+--Mais le duc?
+
+--Il ne sera pas là... il ne va pas à la messe, même à une messe de
+mariage.
+
+--Une messe de mariage?
+
+--Oui, à la Madeleine, Georges de Pérusset, le fils de l'ancien
+conseiller d'État, un de mes camarades, se marie avec la fille d'un
+agent de change, mademoiselle Sommer... Il paraît que c'est une amie de
+pension de mademoiselle de Thorvilliers.
+
+--Oui, une de mes élèves.
+
+--Eh bien, mademoiselle de Thorvilliers est demoiselle d'honneur. Je
+l'ai appris hier seulement, en allant féliciter Georges. Il m'a annoncé
+cela, sans paraître y attacher d'importance, négligemment, mais avec une
+intention de vanité. Songez donc! la fille d'un duc au mariage d'une
+fille de financier! Comme je lui pardonne ce mouvement d'orgueil! Le duc
+s'est excusé de ne pouvoir assister à la cérémonie; mais il a accordé à
+madame Sommer, qui est venue le lui demander, l'honneur qu'on attendait
+des souvenirs de pension... Pensez donc! la fille d'un agent de change
+pour un spéculateur! La cérémonie est pour aujourd'hui, midi... Venez!
+
+--Il n'est que dix heures! répondis-je en souriant à ce bel
+enthousiaste.
+
+--C'est vrai; mais il y aura beaucoup de monde. Il faut être bien placé
+pour la voir, et puis, si nous trouvons le temps long, nous prierons en
+attendant.
+
+Il disait cela, en riant, les yeux étincelants de piété.
+
+--Oui, nous prierons! lui répondis-je, attendri de ce qu'il disait et de
+ce qu'il présageait.
+
+Je partageais son délire, mais avec une méfiance secrète du réveil.
+
+Il faut bien que je l'avoue. Le prêtre, qui ne s'est jamais suicidé en
+moi, profite de toutes les occasions de revivre librement. Par un accord
+qui choquerait sans doute des consciences dévotes et qu'elles
+flétriraient comme une profanation, mais qui me semble sans impiété,
+j'associe, en toute circonstance délicate, ma paternité humaine à ma
+paternité spirituelle.
+
+Il me semblait tout naturel de bénir ma fille dans une église, et si
+Dieu ne m'y foudroyait pas, à ce moment d'extase, c'est qu'il faisait
+descendre son pardon sur le prêtre devenu père.
+
+Je me flagellerai de ma faute, tant que je vivrai; mais je ne puis
+répudier comme une honte cette innocence que j'ai donnée au monde.
+
+Jules de Soulaignes acheva de m'enivrer par avance en me disant:
+
+--C'est à la Madeleine que j'espère me marier. Mon oncle, je le sais,
+tient à son église... La voir là, par avance, agenouillée devant l'autel
+où je la conduirai, quel rêve!
+
+Oui, c'était un rêve trop beau. Il frappait ses mains l'une contre
+l'autre, les joignait, les faisait craquer; il marchait dans mon
+cabinet, transporté, fou! Il n'y tenait plus. Moi, j'avais de la peine à
+me contenir.
+
+J'entendais dans les oreilles, dans mon cœur, les orgues de l'église, et
+je m'apprêtai à partir, comme pour une répétition du mariage de mon
+enfant.
+
+Tout ce que je pus obtenir de Jules et de moi, ce fut d'aller à pied,
+jusqu'à la Madeleine, pour fatiguer notre force et n'être point trop en
+avance. Nous fûmes encore obligés d'attendre près d'une grande heure.
+
+Nous attendîmes dans un recueillement et un tremblement égal, sans nous
+communiquer aucune pensée. J'avais sur les lèvres toutes sortes de
+formules de prière; j'en cherchais d'autres qui ne m'eussent pas servi,
+dans mes fonctions ecclésiastiques.
+
+J'avais prêché autrefois à la Madeleine; je voyais la chaire béante qui
+m'invitait à y monter, à y porter, comme aux premiers temps chrétiens,
+ma confession publique, à attester ceux qui m'écouteraient que, si
+j'avais été coupable, je n'avais peut-être pas démérité de bénir ma
+fille.
+
+Pourquoi racontai-je ces vertiges de mon cœur et de ma foi!
+
+Hélas! quand je pense que c'est précisément à la Madeleine que
+l'horrible et sacrilège parodie de mariage doit s'accomplir, je me dis
+que rien n'aura manqué, comme ironie, à l'atrocité de mon supplice.
+Pauvre Jules de Soulaignes! Est-il retourné depuis ce jour-là à
+l'église? Oserait-il y retourner avec moi?
+
+La Madeleine s'était peu à peu emplie d'un monde bruyant, jaseur,
+curieux, élégant, qui, comme nous, attendait.
+
+Quand les bruits du dehors, les avertissements de la hallebarde du
+suisse, le chant triomphal de l'orgue nous avertirent de l'entrée du
+cortège, je craignis tout à coup que, revenant sur sa décision, le duc
+ne fût venu, par un instinct de méfiance, pour garder ma fille, jusque
+dans la maison de Dieu, qui avait été ma maison, et dont il ne m'avait
+peut-être pas suffisamment chassé, ou bien qu'il eût défendu à Louise de
+venir.
+
+Mais non, c'était surtout là qu'il m'eût défié de la lui prendre, et
+c'était surtout là qu'il me menaçait encore et qu'il ne me craignait
+pas, moi, le prêtre interdit.
+
+On sait ce que sont ces grandes cérémonies.
+
+Nous nous étions placés très en avant, mais de côté, sur la ligne même
+où devaient s'agenouiller les demoiselles d'honneur, non loin de la
+place que Louise occuperait.
+
+Nous la cherchâmes des yeux. Il ne la vit pas avant moi, j'en suis sûr.
+Mais je le sentis qui me serrait fortement la main, quand je cherchais
+la sienne. Nous échangeâmes un regard qui nous fortifiait encore, et
+nous n'eûmes pas un mot à nous dire.
+
+Mon Dieu, qu'elle était belle et jolie! C'était une fête pour elle, une
+délivrance, une fête qui ne troublait pas sa candeur, mais qui
+soulageait son âme, comprimée par la solitude.
+
+Il serait puéril, il serait surtout sacrilège à moi de la décrire.
+Sais-je seulement comme elle était mise! Je ne sais qu'une chose: elle
+était un chef-d'œuvre de maintien, de toilette, et dans sa parure de
+jeune fille du grand monde, un chef-d'œuvre d'ingénuité et de grâce. Je
+retrouvais l'écolière, la communiante, la petite sainte, ma fille. La
+tutelle du duc de Thorvilliers ne lui avait rien appris, ou plutôt
+n'avait rien gâté de ce qu'elle ignorait.
+
+En s'avançant, elle promenait un long regard autour d'elle, par ce
+besoin des cœurs religieux de prendre immédiatement possession de tous
+les sanctuaires où leur piété va s'épanouir.
+
+Elle donnait le bras à un jeune homme quelconque; elle était vêtue de
+blanc, je m'en souviens, comme la mariée. Je lui vis, moi, une couronne
+d'étoiles sur la tête, et Jules de Soulaignes, sans doute, lui vit une
+couronne de fleurs d'oranger...
+
+Nous n'avions, ni l'un ni l'autre, songé à un incident des messes de
+mariage qui nous fît frissonner d'une épouvante joyeuse, quand nous
+vîmes Louise quitter sa place, prendre des mains du suisse une bourse de
+velours et s'apprêter à quêter.
+
+Elle allait venir à nous; elle allait nous voir tous les deux ensemble!
+
+Je regardai Jules de Soulaignes. Il devint très pâle. Il était debout,
+appuyé sur une chaise, et la chaise tremblait sous le tremblement de sa
+main. Moi je sentais mes genoux fléchir.
+
+Comme je m'entendais, naturellement, mieux que lui au rituel, j'en
+profitai pour m'agenouiller à propos. Je n'aurais pu me tenir debout.
+
+Elle passa dans les rangs des invités, et l'ondulation des têtes qui la
+saluaient ou la regardaient, me semblait un hommage rendu à sa
+souveraineté virginale. Elle dut remonter pour venir à nous. Il nous
+faudrait nous retourner pour lui donner notre offrande... Je pensais à
+cela, et je calculais que si je me retournais d'avance je la voyais plus
+longtemps, je la prévenais de la rencontre, je rendrais celle-ci moins
+brusque; mais si je ne la prévenais pas, le mouvement serait plus naïf,
+plus éloquent, plus doux.
+
+Qu'on m'excuse de m'attarder à ces puérilités de l'amour paternel...
+c'est ma dernière cueillette de fleurs au bord de l'abîme...
+
+Au milieu de cette délibération, j'entendis tout à coup la hallebarde du
+suisse, sur le marbre recouvert d'un tapis. Je perçus bientôt le
+froissement de la robe de mousseline; et j'imaginai comme un parfum qui
+la précédait et m'annonçait son approche.
+
+--Pour les pauvres, s'il vous plaît, dit le suisse.
+
+C'était par cet appel que ma rencontre avec Reine avait commencé. La
+fille m'apparaissait sous la même invocation que sa mère!
+
+Je crus que j'allais mourir, quand je vis son bras mignon tendu vers moi
+avec la bourse ouverte. Je fus lent à lui tendre mon offrande; je me
+tournai doucement.
+
+Elle leva les yeux pour me remercier et s'arrêta interdite. La sainteté
+du lieu retint le cri que je vis serpenter sur sa bouche; ses joues se
+colorèrent doucement; son regard s'agrandit. Elle me disait visiblement
+par son silence palpitant:--C'est vous! c'est vous!--Tout ce qu'elle
+m'avait donné autrefois de respect, tout ce qu'elle m'avait promis
+d'amitié, de reconnaissance, de tendresse, elle me le donnait.
+
+Pour les pauvres, s'il vous plaît! Cet appel l'avait-il plus attendrie?
+Elle me savait pauvre et vidait son cœur en silence dans le mien...
+
+Oui, oui, j'en atteste Dieu qui était entre nous, dans cette minute
+sublime, comme à la minute d'adieu dans l'institution de madame Ruinet,
+elle eut l'éclair direct, l'instinct filial. Si elle l'eût osé, elle
+m'eût tendu le front, et je n'aurais pas craint d'y mettre le baiser qui
+depuis tant d'années me brûle la bouche.
+
+Mais je voulus mériter ma joie paternelle par un grand sacrifice, et me
+reculant un peu, démasquant Jules de Soulaignes, je le désignai par un
+geste involontaire de protection, en posant ma main sur son épaule.
+
+Louise le reconnut, rougit davantage. Son sourire hésitant, confus,
+pudique et tendre, se répandit en lumière nouvelle sur son visage.
+
+Elle parut comprendre pourquoi nous étions là, tous les deux; pourquoi
+je lui montrais ce jeune homme dont elle savait le nom, dont je lui
+garantissais la loyauté.
+
+Elle reçut l'offrande de Jules en baissant les yeux; elle l'en
+récompensa, en les couvrant pour un remerciement muet, elle nous fit une
+grande révérence et passa.
+
+Ce fut une scène, infinie dans un éclair. Nous étions penchés naïvement
+pour la suivre du regard, et dans un mouvement qu'elle fit, à trois pas
+de nous, pour se garer d'une chaise qui interceptait le passage, elle se
+retourna, nous regarda encore, puis, continua sa quête, nous ayant versé
+de nouveaux trésors dans un regard.
+
+Quand, la quête finie, elle eut repris sa place, je la vis qui
+s'agenouillait et qui priait. Je crus même m'apercevoir qu'un de ses
+doigts dont elle voilait son visage, se recourbait mystérieusement, dans
+la main, pour arrêter une larme, qu'elle ne voulait pas laisser glisser
+sur sa joue.
+
+La messe s'acheva; l'orgue donna le signal et le brillant cortège se
+dirigea vers la sacristie, en entraînant l'assistance. Louise me chercha
+de loin, par un regard qui planait; nous nous vîmes, et comme toute mon
+âme était dans mes yeux, toute son amitié attendrie rayonna dans les
+siens.
+
+Par un accord tacite, nous étions restés tous les deux à notre place.
+
+Il n'y avait plus dans l'église, que les étrangers au mariage, les
+indifférents, les curieux. Je dis tout bas à Jules de Soulaignes:
+
+--Vous êtes l'ami de M. de Perusset; pourquoi n'allez-vous pas à la
+sacristie?
+
+Il grelottait, et ses yeux étaient troublés.
+
+--Venez avec moi, me dit-il du ton suppliant d'un enfant peureux; vous
+êtes l'ancien maître de la mariée.
+
+--Non, non, je ne peux pas, répliquai-je.
+
+--Et moi, je n'ose pas.
+
+Nous nous comprenions si bien! Alors, pour nous affranchir, nous
+sortîmes lentement de l'église, emportant chacun nos cœurs lourds, qu'un
+sourire avait fait déborder.
+
+Nous restâmes sous la colonnade, en haut des marches, sans échanger une
+parole. Que nous serions-nous dit?
+
+Nous attendîmes parmi les mendiants qui se pressent toujours sur le
+passage des heureux ou des affligés. N'étions-nous pas aussi des
+mendiants insatiables?
+
+Après une demi-heure de cette attente, les portes s'ouvrirent à deux
+battants, et sur le tapis de velours rouge, qui descendait jusqu'au
+trottoir, la noce défila orgueilleusement. Louise passa devant nous;
+c'était à ciel ouvert; son cœur pouvait s'entr'ouvrir.
+
+--Au revoir, mon bon ami, me dit-elle de cette voix que je n'avais pas
+entendue depuis trois ans, et qui avait pris plus de sonorité profonde.
+
+Elle me tendit la main qui tenait aussi un bouquet.
+
+Elle ne regardait pas Jules, mais elle savait bien qu'il était à côté de
+moi, qu'il la dévorait de son adoration.
+
+Je pris la main de ma fille et, brusquement, je la portai à mes lèvres.
+Le bouquet imprudemment secoué tomba devant nous. Jules se baissa
+vivement pour le ramasser. Louise le reprit avec un beau sourire qui
+était plus qu'un remerciement, et descendit radieuse le grand escalier.
+
+Quand la foule nous permit, à notre tour, de descendre, nous pleurions,
+mais avec une joie triomphale dans le cœur.
+
+Je m'aperçus que mon jeune ami avait gardé une fleur du bouquet.
+L'avait-il ramassée? l'avait-il arrachée? J'eus l'héroïsme de ne pas la
+lui disputer; c'était mon devoir paternel.
+
+La fleur n'était pas une rose. Elle ne porterait pas malheur à Jules de
+Soulaignes, comme les roses que j'avais ramassées dans le jardin de
+Chavanges.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Ce que fut pour nous la fin de cette journée ensoleillée dès le matin,
+on le devine. J'ai hâte d'arriver au réveil.
+
+Jules de Soulaignes me reconduisit à pied, jusque chez moi; nous avions
+besoin de fatigue. Il était reconnaissant autant qu'il était heureux; il
+me remerciait à m'épouvanter de sa reconnaissance, et pour tant il ne
+savait pas toute sa dette.
+
+Nous fîmes encore bien des projets; nous fixâmes ceux qui étaient faits
+depuis longtemps. Le rêve était à notre portée, le mariage d'où nous
+venions, était un prélude, un accord des harpes, dans le ciel, avant
+l'union que le ciel allait bénir.
+
+Le marquis de Montieramey était mieux portant, et Jules espérait qu'il
+pourrait faire le lendemain même la démarche annoncée.
+
+Le lendemain, j'attendais, dans l'après-midi, la visite quotidienne de
+Jules, avec d'autant plus d'impatience qu'il viendrait, ou m'annoncer la
+bonne nouvelle, ou supputer avec moi les chances, les certitudes de
+notre bonheur.
+
+Quand je dis notre bonheur, je tiens à répéter, une fois de plus, que je
+consentais à faire ma part secrète et immolée. A mesure que le rêve
+devenait tangible, je m'agenouillais plus haut dans ma gratitude envers
+le ciel, et je montais avec plus de résignation vers Dieu. Le jour où ma
+fille serait la femme de Jules de Soulaignes, n'ayant plus à veiller sur
+elle et redoutant pour moi la tentation de leur bonheur, j'irais
+m'engloutir dans la vie religieuse.
+
+Si l'Église ne voulait plus de moi (je lui rapporterais pourtant un cœur
+bien apostolique), j'irais dans un couvent, au Mont-Cassin, par exemple,
+ou dans tout autre de même genre, et je consacrerais ma vie à l'étude,
+ne conservant avec mes enfants que des rapports doux et lointains qui ne
+les exposeraient à aucune découverte sur moi, et qui ne me feraient plus
+provoquer le malheur.
+
+J'avais, dans ces derniers mois, renoué et multiplié mes relations avec
+quelques membres du haut clergé parisien.
+
+Je pensais à tout cela, en essayant de travailler; quand, vers quatre
+heures, Jules de Soulaignes entra effaré, livide, hérissé, dans mon
+cabinet. On eût dit qu'il fuyait une apparition surnaturelle.
+
+Je n'eus pas besoin de l'interroger.
+
+Il tomba sur un siège; mais, tout, accablé qu'il était, il me semblait
+encore plus irrité qu'affligé. J'attendis intrépidement la mauvaise
+nouvelle qu'il venait m'annoncer.
+
+--Savez-vous ce que je viens de voir? dit-il, les dents serrées, en
+frappant son genou de son poing fermé, Louise de Thorvilliers, en grande
+parure, assise dans la plus belle voiture du duc, son père, à côté de la
+Paola Buondelmonti.
+
+J'eus froid au cœur. Un spasme me raidit.
+
+--Vous avez vu cela?
+
+--Oui.
+
+--Quelle infamie!
+
+--Ce n'est pas tout.
+
+--Quoi, encore?
+
+--Le duc était en face de sa maîtresse et avait fait asseoir en face de
+sa fille le prince Jean de Lévigny.
+
+Ce nom n'ajoutait rien de plus menaçant que des prétentions redoutables.
+Je savais que le prince appartenait aux plus grandes familles du
+Saint-Empire. Des Altenbourg ont été alliés souvent aux Lévigny.
+
+Il devait donc se trouver une grosse part de jalousie dans le désespoir
+de Jules.
+
+Je comprenais bien qu'il ne pouvait pas lutter d'importance devant le
+duc de Thorvilliers, avec un prince de Lévigny.
+
+J'étais plus sensible à l'idée de voir Louise assise à côté de la
+Buondelmonti.
+
+--Il a osé cela! répliquai-je avec douleur, la Buondelmonti?
+
+--Oui, tout Paris sait maintenant ce que l'on sait à Florence. Mais,
+encore, là-bas, en Italie, le duc gardait un peu de retenue. C'est à
+Paris même, à la face de son monde, qu'il a voulu afficher sa liaison,
+peut-être son prochain mariage avec cette vieille courtisane!
+
+--Ah! qu'il l'épouse, mais qu'il vous laisse emmener Louise, m'écriai-je
+dans un transport de fureur égoïste.
+
+--Il l'épousera, mais l'autre partie du pacte sera conclue.
+
+--Quel pacte?
+
+--On dit, et c'est probable, que le prince de Lévigny a été l'amant de
+la Buondelmonti. Ne savez-vous pas cela?
+
+--Non, je ne le savais pas.
+
+--C'était quand le prince pouvait être l'amant d'une fille...
+Aujourd'hui, s'il vit chez des courtisanes, il ne peut plus être l'amant
+de personne; voilà pourquoi la Buondelmonti en fait le mari de
+mademoiselle de Thorvilliers.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--C'est vrai; vous ne pouvez pas savoir cela, vous qui vivez hors de ce
+monde-là. Le prince est légendaire dans Paris pour ses dettes... cela
+n'est rien, pour ses vices, et pour l'horrible état dans lequel ses
+vices l'ont mis.
+
+--Que me dites-vous? Le prince...
+
+--Le connaissez-vous? interrompit violemment Jules de Soulaignes.
+
+--Non.
+
+--Vous n'avez jamais vu ce visage, à la fois maigre et tuméfié, cette
+mâchoire qui tremble, tout ce corps empoisonné par l'amour vénal? Nous
+sommes du même cercle. Il ne se gêne pas pour laisser deviner ses
+infirmités. Pour un rien, il s'en vanterait. Ce sont là les blessures de
+ses expéditions aventureuses. Nous l'ayons surnommé Montefeltro.
+
+J'écoutais, stupide, criblé par une grêle de feu qui me pénétrait au
+plus profond de la chair.
+
+--Montefeltro! répétais-je, qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--C'est le nom d'un personnage effrayant qu'on voit passer dans un drame
+de Victor Hugo, qui a bu un verre de vin de Chypre, chez les Borgia, qui
+se traîne, qui râle sa vie, qui doit porter la mort, six mois avant de
+mourir définitivement. Le prince de Lévigny a soupé souvent dans la
+vigne des Borgia; seulement il a été de gaieté de cœur, au poison; il en
+a fait son habitude, sa volupté. Un médecin qui est souvent son
+partenaire au cercle, affirme qu'il serait un cadavre intéressant pour
+la science, si sa pourriture n'était pas princière. Ah! le misérable!
+C'est là l'homme que le duc a choisi pour lui donner sa fille!
+
+Jules se leva, comme pour se jeter sur des adversaires invisibles et
+retomba sanglotant.
+
+--Êtes-vous, bien sûr?... lui demandai-je d'une voix étranglée.
+
+D'un geste farouche, Jules de Soulaignes essuya ses yeux.
+
+--Parbleu! répondit-il, rien n'est plus clair. Que la Buondelmonti
+veuille être duchesse de Thorvilliers, tout le monde le sait. Il lui
+faut pourtant deux conditions, pour atteindre ce but avec sécurité; que
+le duc affermisse sa fortune et débarrasse la maison de cette vierge qui
+la défend. Le prince de Lévigny ne se ruinera jamais. Il a encore trois
+héritages à dévorer, deux en Italie, un en Autriche. Le duc de Certaldo,
+qui est le plus riche de ses oncles, a promis comme dot une avance de
+huit millions, sur l'héritage, si son bien-aimé neveu faisait une fin
+honorable. Le prince nous a raconté cela, très souvent... Est-ce qu'il y
+a un dénouement plus honorable, plus heureux à souhaiter, que ce mariage
+avec la fille du duc de Thorvilliers? La Buondelmonti, qui fait de son
+jeune amant ancien le gendre de son amant nouveau, recevra peut-être un
+million, comme épingles, une fois le mariage conclu, et il se peut
+qu'alors, elle reste libre. Mais le duc qui a besoin pour ses
+spéculations en Italie d'argent et d'influences, trouvera tout cela, le
+jour du contrat. Voilà pour le positif. Quant à la Buondelmonti, elle
+est bien certaine de se pavaner dans l'hôtel de Thorvilliers, le jour où
+Louise sera princesse de Lévigny et pleurera tout bas sa honte...
+
+J'allais interrompre Jules de Soulaignes. Ce qu'il disait était trop
+horrible. Il s'interrompit de lui-même, se jeta dans mes bras, et nous
+pleurâmes avec fureur.
+
+Jules se dégagea bientôt et reprit:
+
+--Ce duc est pourtant un père, orgueilleux de sa fille! Il la haïrait,
+il voudrait la tuer, qu'il n'agirait pas autrement.
+
+--Il la hait! m'écriai-je.
+
+--Peut-on la haïr?
+
+--Il la hait, vous dis-je.
+
+--Pourquoi?
+
+Je retins mon secret qui allait m'échapper. L'horreur pudique de Jules,
+sa foi intrépide, même quand le monde avait médit de la vertu de la
+duchesse de Thorvilliers, m'avertirent.
+
+Quant à la vengeance de Gaston, elle m'apparaissait distinctement dans
+ce mariage si facilement conclu, entre l'enfant chaste qui l'importunait
+et l'injuriait de son innocence et cet immonde débauché.
+
+J'étais sur la roue, offrant tout mon être aux coups qui me torturaient.
+Je voulus lutter, pourtant.
+
+Je feignais une incrédulité que je n'avais pas:
+
+--Êtes-vous bien sûr de ce que vous m'annoncez? dis-je à Jules.
+
+--Puisque je viens de les voir!
+
+--Je vous crois, sur l'article de la Buondelmonti, de ses convoitises;
+mais êtes-vous certain que cette promenade du prince de Lévigny dans la
+voiture du duc, ne soit pas un hasard, une coïncidence? Ne vous
+hâtez-vous pas trop de conclure des projets de mariage, sur un
+rapprochement fortuit?
+
+--Je vous dis que cette promenade est un scandale calculé. La
+Buondelmonti ne fait rien d'inutile.
+
+--Il n'y a pas de temps à perdre, alors. Mettez-vous sur les rangs.
+Votre oncle est-il rétabli?
+
+--Pourquoi l'exposer à une humiliation certaine? dit Jules découragé.
+
+--Un vieillard respectable, qui représente l'honneur d'une génération et
+d'une caste, possesseur d'ailleurs d'une grande fortune, peut faire
+honte au duc de Thorvilliers.
+
+--Vous croyez aux remords du duc?
+
+Hélas! dans cet effarement de mon amour paternel, le danger était si
+pressant, je savais si peu le temps que nous aurions pour lutter, que
+j'essayais de me tromper et de croire à des raisons vivaces encore
+d'honneur, de délicatesse, dans la conscience du duc.
+
+Je m'obstinais à ne pas admettre comme irrévocable ce mariage maudit, à
+croire que Jules de Soulaignes exagérait.
+
+Je le pressai tant, je mis tant d'énergie réelle et factice, et aussi de
+douleur sincère dans ma sollicitation, que Jules promit d'envoyer le
+marquis de Montieramey au duc de Thorvilliers et de ne pas désespérer
+tout à fait.
+
+Par un mouvement pudique qui nous était commun, nous nous refusions à
+invoquer l'image de Louise, pendant que nous touchions à ces infamies.
+La pensée de la voir assise, à côté de cette courtisane, en face de ce
+débauché, était si terrifiante, que, pour garder du sang-froid, nous la
+repoussions, nous la voilions.
+
+Pourtant, quand il me quitta, Jules se jeta à mon cou, et laissant
+déborder sa douleur:
+
+--Louise, la femme de cet homme! j'en mourrai.
+
+--Elle ne le sera pas, elle ne le sera pas! lui répondis-je avec une foi
+sincère. Nous lutterons; vous l'aimez; elle vous aime!
+
+Il me regarda avec une interrogation ardente, avec cette sorte de
+ravissement des martyrs, quand on leur montrait le ciel, au-dessus de
+l'arène sanglante.
+
+--Est-ce qu'il est possible qu'elle m'aime?
+
+A vrai dire, je prenais mon désir, mon pressentiment, pour une réalité.
+J'étais disposé à croire, pourtant, par illusion paternelle, qu'en
+voyant M. de Soulaignes, à côté de moi, présenté par moi, recommandé,
+béni par moi, Louise l'avait regardé comme un ami, comme un mari que je
+lui offrais.
+
+D'ailleurs, je n'avais pas le temps de peser mes arguments; ma terreur
+me poussait à aller jusqu'aux extrêmes limites de mes espérances, à
+exalter le courage de mon allié.
+
+--Elle vous aimera, j'en réponds, je vous le jure! répétai-je; et puis,
+voulons-nous, vous et moi, la sauver pour être récompensés, vous, par
+son amour, moi, par sa reconnaissance?
+
+--Non, non, reprit-il, en frissonnant. Sauvons-la, même si je dois lui
+rester à jamais étranger, inconnu!
+
+--Bien, voilà comme je vous veux!
+
+--Je le tuerai, cet homme, reprit-il, en frappant du pied, s'il n'achève
+pas bien vite de mourir!
+
+J'étais tenté de lui dire:--Laissez-moi cette tâche!--Mais je me bornai
+à lui répondre:
+
+--Ce ne serait pas le meilleur moyen de persuader le duc de
+Thorvilliers.
+
+Jules me laissa dans un état indescriptible.
+
+La vanité de mon droit paternel m'apparaissait cruellement. Ma fille
+allait être livrée au Minotaure, attachée à une gangrène vivante, et
+moi, son vrai père, je ne pouvais rien. Dans l'ordre moral, nous autres
+prêtres, nous ne sommes pas résignés à l'impuissance! Mais c'était comme
+prêtre que, par-dessus tout, j'étais accablé. Ce duc infâme croyait se
+venger de moi en suppliciant ma fille, en la jetant de gaieté de cœur à
+son complice.
+
+Savait-il bien la vérité? Aurait-il l'effronterie d'aller jusqu'au bout?
+
+Je passai la nuit dans des réflexions insensées, à imaginer des moyens
+de salut, à préparer des plans chimériques; mon impuissance sociale me
+poussait toujours à conclure: Il faut tuer le monstre!
+
+Oui, je l'avoue, cette idée de meurtre revenait, comme la solution
+fatale. Était-ce même un meurtre? C'était le balayage d'une ordure, une
+poussée vers l'égout d'une chose sans nom qui obstruait le chemin.
+
+Ah! si mon vieil ami, le docteur X., eût été encore vivant, son autorité
+scientifique et morale fût intervenue, et il eût dit au duc:--Je vous
+défends cette infamie!--et le docteur eût fait reculer cet assassin de
+ma fille. Qui le remplacerait? Qui voudrait entreprendre ce qu'il eût
+fait si facilement? Le médecin du prince de Lévigny? un autre? un prince
+de la science?
+
+A travers cette torture, pour me relever, je voulais espérer dans la
+démarche suprême que tenterait le vieux marquis de Montieramey. Jules
+saurait bien faire agir son oncle. Peut-être Gaston, dont je connaissais
+si bien l'orgueil, n'avait-il voulu que contraindre le marquis à une
+demande positive...
+
+Le lendemain, Jules de Soulaignes vint m'annoncer une rechute, une
+aggravation de la santé du marquis. Il était très malade. Son grand âge
+rendait tout rétablissement, toute démarche improbable.
+
+Le pauvre enfant était si abattu, que je me redressai violemment pour le
+relever, et que le prenant, sur ma poitrine, je me jurai de ne reculer
+devant rien pour sauver ma fille et mon fils...
+
+La plume tremble dans ma main. Je suis tenté de la jeter. J'ai hâte de
+finir cette douloureuse confession, et cependant j'ai peur de n'avoir
+pas tout dit de ce qu'il faut dire pour persuader les autres...
+
+Je n'ai plus qu'à énumérer des faits; qu'à compléter le dossier de
+l'accusation que je porte contre le duc de Thorvilliers; contre le
+prince de Lévigny.
+
+Je dirai tout ce que j'ai tenté. J'aurai prouvé mon droit, l'effroyable
+urgence d'une intervention officielle, pour empêcher un crime. Si on ne
+m'écoute pas, alors que Dieu m'assiste, pour mériter la damnation!...
+
+Il n'est pas humainement, socialement possible qu'un tel forfait,
+dénoncé, patent, public, s'accomplisse. Cette fois, Dieu qu'on rend
+complice d'un tas de coups d'État serait d'accord avec l'arbitraire
+humain pour excuser toute violence qui empêcherait cette violence inouïe
+et lâche...
+
+Mon premier soin fut de faire contrôler le récit de Jules de Soulaignes
+par lui-même.
+
+Il m'apporta sur le projet de mariage des renseignements certains. Le
+fait était de notoriété publique. Le duc présentait partout le prince
+comme son gendre futur.
+
+Par un grand effort de volonté, et par un traitement empirique qui doit
+avoir miné la constitution qu'il semble refaire, le prince paraissait
+entrer dans une phase de guérison, de retour à la santé.
+
+Je le guettai, pour le connaître, et ne le trouvant pas aussi livide que
+Jules me l'avait annoncé, j'eus la crainte qu'un prétexte de révolte ne
+fût enlevé à nos consciences.
+
+La corruption morale était inguérissable; nul ne pouvait entreprendre le
+traitement, et le prince, vrai descendant d'un partenaire du comte de
+Nocé, un des fous de la Régence, ne se souciait pas de guérir. Cette
+lèpre demeurerait toujours aussi menaçante pour la pureté morale de
+Louise que l'autre; mais l'autre seule importe à l'égoïsme public. Qui
+donc prendrait pitié de mon angoisse, si elle ne tenait qu'à la
+pourriture de l'âme? Un mauvais sujet, si riche, était sûr de
+l'indulgence. Il suffisait de fermer les yeux.
+
+Il n'était sans doute pas méchant. A cet état de corruption, tout
+ressort est détendu. De quoi pourrait se plaindre une femme du grand
+monde qui ne serait pas battue, qui aurait moins de risques infâmes à
+courir, et qui ne pouvait prétendre au bonheur simple, naïf, d'une
+bourgeoise? Pourvu que son existence fût belle par le luxe, honorée par
+les titres, et pourvu que l'homme qui apportait tant de millions, et qui
+portait tant de blasons fût suffisamment guéri, de quelle trahison
+serait-elle victime?
+
+Jules eut, sous ce rapport, les mêmes appréhensions que moi.
+
+Mais une découverte qu'il fit nous rendit la sécurité de notre dégoût.
+
+J'abrège ces vilenies; il faut pourtant qu'on sache tout, et qu'on ne
+doute pas de ma sincérité. Encore une fois ce n'est pas le monstre
+intérieur que je dénonce, bien qu'il soit l'efflorescence de l'autre;
+c'est le monstre physique, celui que le Parlement traquait au quinzième
+siècle, celui qui se moque des lazarets.
+
+Jules de Soulaignes rôdait avec une activité fiévreuse autour du secret
+public dont nous voulions la preuve.
+
+Il apprit que M. de Lévigny avait conservé, par ironie ou par apparence,
+une maîtresse qu'il visitait presque clandestinement. Il lui avait fait
+bâtir, autrefois, un petit hôtel dans le quartier Beaujon. Il s'y
+rendait régulièrement le soir, à certaines heures, et comme il s'y
+rencontrait à jours fixes avec un autre visiteur, il ne fut pas
+difficile de deviner que cet autre était un médecin. Nous eûmes son nom;
+c'est un de nos grands spécialistes. Les rendez-vous étaient des
+consultations, et la maîtresse était la garde-malade.
+
+Mon parti fut pris immédiatement. Je résolus de voir cette fille. Je la
+vis, et sans mentir, puisque je ne m'expliquai pas, la laissant libre de
+supposer que j'étais un créancier, un parent, un notaire ou quelque
+homme de police, je la troublai, en lui déclarant que je savais la
+vérité et que je venais lui acheter des preuves.
+
+La feinte ne dura pas longtemps de son côté. Le prince était ladre. Sa
+complaisance, à elle, lui répugnait. Peut-être entrevit-elle une
+spéculation plus grande à tenter, en prenant mon argent, et en menaçant
+toujours le prince de la vente qu'elle aurait conclue.
+
+Elle feignit d'en vouloir à la Buondelmonti, d'être jalouse de ce
+mariage, dont elle n'était pas l'entremetteuse. Et puis, il y a toujours
+un fond de haine à satisfaire, de rancune dans ces relations
+avilissantes. C'est le reste de vertu fermentée, le vert-de-gris de
+cette corruption.
+
+J'offris tout ce que je pouvais offrir de ma petite fortune,
+c'est-à-dire tout. Par bonheur, elle n'exigea pas davantage. J'achetai
+ainsi une correspondance très explicite, des consultations, des
+prescriptions accablantes.
+
+Je tiens ce dossier, ce réquisitoire à la disposition de ceux qui
+voudraient en faire la rançon de ma fille. On trouvera, à la fin de ce
+mémoire, la nomenclature de ces témoignages.
+
+Je rentrai chez moi, bien riche, avec ces preuves. Je n'en parlai pas à
+Jules de Soulaignes. Je lui laissais la meilleure part dans la
+souffrance. Je redoutais d'ailleurs l'emportement de son mépris.
+
+La maladie, ou plutôt la faiblesse du marquis de Montieramey retenait
+son neveu et l'empêchait de chercher des occasions, de souffleter, de
+provoquer le prince de Lévigny. Un duel n'eût rien empêché. Il eût, au
+contraire, remis le prince en bonne posture devant l'opinion, si le
+prince l'eût accepté. Quant à l'issue, je ne pouvais pas supposer
+qu'elle pût être funeste pour Jules, vaillant, solide, armé d'une
+conscience invincible. Mais ce n'est pas à lui à tuer le prince; il
+n'hériterait pas de sa fiancée.
+
+Je me fais aucune difficulté d'avouer que je songeai d'abord aux
+influences qui d'ordinaire pénètrent le monde du faubourg Saint-Germain.
+J'allai à l'archevêché.
+
+C'est de là qu'est parti l'arrêt sous lequel je me courbe depuis vingt
+ans; mais c'est là que la surprise de cet arrêt est demeurée comme un
+besoin de vérité à chercher. On s'y demande encore pour quelle cause
+mystérieuse j'ai refusé autrefois de me défendre; on m'y appelle le
+_suicidé_, pour ne pas reconnaître une victime.
+
+On me reçut bien. On comprit que je voulais me venger des dénonciations
+du duc de Thorvilliers, en le dénonçant. Ce n'était pas évangélique;
+mais l'infamie du crime faisait de mes représailles un acte de vertu. Le
+mariage que je projetais et dont je fis la confidence, s'il était dû à
+des interventions habiles du haut clergé, lui assurerait dans un temps
+de crise un allié reconnaissant. Par malheur, le prince de Lévigny était
+bien en cour de Rome. Un de ses cousins est un des grands officiers du
+Vatican. D'autre part, Gaston n'ayant ni confesseur, ni relation
+d'aucune sorte avec l'Église, il était impossible d'agir directement sur
+lui.
+
+Je songeai que si l'on pourrait faire réussir auprès de la Buondelmonti
+une manœuvre comme celle qui m'avait si bien réussi auprès de la
+prétendue maîtresse du prince, la cause serait enlevée. Mais je n'avais
+plus rien, et ce que cette fille, écœurée de son rôle, avait accepté, si
+je l'avais encore, eût fait rire la Buondelmonti. Je n'aurais pas osé le
+lui offrir. D'ailleurs, m'adresser à elle sans être certain de sa
+discrétion, c'était me dénoncer au duc.
+
+Combien j'ai regretté de n'être pas plus expert en intrigue, de ne pas
+savoir jouer avec une corruption si éhontée! Le temps pressait; je ne
+m'adresse aujourd'hui à ceux qui sont ma dernière ressource, que parce
+que j'ai épuisé tous mes moyens d'action.
+
+Jules était dans un état de surexcitation nerveuse qui m'épouvantait.
+Retenu et non contenu par la maladie de son oncle, il ne s'échappait de
+l'hôtel de Montieramey que pour venir me demander si j'avais trouvé une
+solution, ou que pour courir affolé dans Paris à la rencontre du prince,
+ou à la rencontre de Louise.
+
+Elle ne sortait plus. L'enfermait-on? Jules croyait à une contrainte
+exercée par M. de Thorvilliers. Moi je croyais, je crois encore, et je
+suis sans doute plus près de la vérité, que cette chaste enfant, enlacée
+par ce mariage, dont les hontes ne lui sont pas connues, mais qu'elle
+sent confusément, se recueille dans un désespoir triste, n'osant plus
+respirer l'air pur et doux qui lui avait donné des rêves de pureté, de
+tendresse, évitant d'apercevoir Jules de Soulaignes, s'évitant
+elle-même, s'absorbant dans une réclusion mondaine, au milieu des femmes
+qui s'occupent de son trousseau.
+
+Pauvre enfant! je la voyais distinctement; je la vois encore. Quand il
+me sera permis de la contempler, le jour du supplice, si ce n'est le
+jour de la délivrance, le jour où je souhaiterais de mourir à ses yeux,
+je suis sûr que je lirai sur son cher et pâle visage toute l'histoire de
+cette solitude.
+
+Elle ne consentira pas; elle ne consent pas à ce mariage. Je le jure.
+Aucune subtilité, aucune vanité ne peut la réduire ou la séduire; mais
+elle a la soumission des âmes pures qui ne marchandent pas la douleur.
+Elle s'incline sous une volonté qu'elle croit légitime, que moi-même je
+lui ai appris à respecter. Elle croit que c'est son devoir. Elle ne sait
+rien. Elle ne peut rien savoir. Elle s'apprête pour un calvaire;
+peut-elle deviner un égout?...
+
+Un matin, Jules vint me voir, avec une tristesse si grave que je compris
+son deuil.
+
+--Votre oncle est mort! lui dis-je.
+
+--Oui, me répondit-il avec une grosse larme.
+
+Un silence suivit. Nous avions la même pensée qu'un scrupule de respect
+enchaînait dans nos cœurs.
+
+La fortune du marquis de Montieramey était une arme puissante,
+maintenant, aux mains du comte de Soulaignes. Était-il trop tard pour
+tenter le duc?
+
+Madame de Soulaignes, qui, d'ordinaire, habitait la province, était
+venue à Paris, à la première alarme causée par la santé de M. de
+Montieramey. Elle pleurait avec Jules; elle essayait de le consoler.
+Elle n'osait lui conseiller l'espoir. Elle fit mieux. Ce fut elle qui
+alla trouver M. de Thorvilliers.
+
+Elle ignore le côté particulièrement infâme du mariage qui désespère son
+fils. Elle ne sait qu'une chose, c'est qu'il aime une belle et pure
+jeune fille et qu'on lui préfère un rival plus riche.
+
+Elle voulut plaider la cause de l'amour, de la candeur. Le duc fut
+courtois, galant, mais inflexible. Il parla de ses engagements, de sa
+parole donnée. La pauvre mère emporta cette douleur fièrement, et son
+courage soutint son fils. S'il ne se tue pas, c'est qu'il a plus peur
+d'être jugé par elle que par Dieu.
+
+Jules essaya de son côté auprès de la Buondelmonti ce qui m'avait réussi
+auprès de la maîtresse du prince: il alla marchander le salut de Louise.
+C'était un trop jeune négociateur pour cette Italienne mûrie dans
+l'intrigue.
+
+Elle refusa plus d'un million.
+
+Elle paraît tenir à être duchesse, et il lui faut de la boue sur le
+blason pour qu'elle y touche.
+
+Quand Jules me raconta l'insuccès de sa démarche, je me dis que j'aurais
+peut-être réussi; mon âge lui eût donné confiance. Les vieux qui
+s'abaissent à ces marchés garantissent contre les indiscrétions. Mais
+livrer mon secret à cette femme eût été, en cas de refus, lui donner un
+poison plus sûr pour assassiner ma fille, à moins que le duc ne lui eût
+tout avoué!
+
+Peut-être cette femme hait-elle ma fille! Ce clair miroir la rend
+hideuse!...
+
+Est-ce que la police est désarmée vis-à-vis d'une étrangère qui n'est en
+France que pour préparer et accomplir un crime? Une menace d'expulsion
+la fléchirait sans doute...
+
+Jules de Soulaignes, il y a quinze jours, passa par une période de
+délire qui m'inquiéta. Les millions le grisèrent, le pauvre enfant, en
+l'enivrant d'espérances. Il ne comprenait pas que ces âmes vénales ne
+pussent être achetées par lui. Il eût jeté, comme moi, sa fortune dans
+le gouffre pour délivrer Louise.
+
+Il poussa le désespoir jusqu'à venir me soumettre le plan d'un
+enlèvement, d'une fuite à l'étranger, avec ma fille et moi.
+
+J'eus un frémissement de terreur à cette proposition, et comme je ne
+crains plus qu'on se méprenne sur ma conscience, j'avouerai que je
+redoutais moins ce coup de main que la peur d'être tenté par lui.
+Enlever ma fille, partir avec elle et mon fils pour un pays lointain, la
+posséder et la voir heureuse!
+
+Mais comment nous justifier devant cette âme droite, d'un attentat que
+les lois humaines flétriraient? lui dire tout, n'était-ce pas la
+profaner?
+
+Je résistai à la séduction de ce crime-là. Jules fut retenu par sa mère;
+elle le garde; elle l'empêchera de se tuer; elle ne l'empêchera pas de
+mourir.
+
+J'ai fini. On sait tout. J'ignore pourquoi ce mariage, projeté depuis
+six mois, n'a pas encore été célébré. Est-ce une dernière avance du
+ciel, de la justice éternelle? Est-ce une précaution du malade? En tout
+cas c'est un répit; mais dans trois semaines, le malheur sera
+irréparable.
+
+Je concentre mon cœur. Je voudrais l'empêcher de déborder... On sait ce
+que je souffre... Je ne menace pas; je supplie qu'on ne m'abandonne pas
+aux sollicitations de la plus effroyable douleur, de la plus légitime
+colère.
+
+Il faut sauver ma fille. Quoi qu'on fasse dans ce but, l'action sera
+sainte.
+
+La civilisation serait une ironie farouche, si, par respect de la
+liberté des scélérats, elle avait perdu les moyens d'empêcher un
+crime...
+
+Le progrès est-il la consécration des droits de la débauche?
+
+La vertu est-elle réduite à se faire justice elle-même, et à devenir
+aussi menaçante pour l'ordre social que le vice?...
+
+Je m'adresse à des hommes de bien, à des hommes d'État. Ils comprendront
+que c'est une question de sûreté publique, sous une question
+particulière, et que si un jury était appelé à se prononcer sur un acte
+violent qui profiterait à l'honneur, à l'innocence, il l'acclamerait, au
+lieu de le condamner...
+
+Mais je ne veux pas raisonner, j'ai peur de la raison. Je pleure, je
+m'agenouille, je demande avec instance que si ce long mémoire a fatigué,
+par la multiplicité des détails, on me le pardonne. J'aurais voulu tout
+dire dans un mot, et je n'en trouve pas assez pour persuader.
+
+J'aurais voulu m'ouvrir la poitrine, si ma chair brûlante avait pu
+parler à ma place. Je mourrais avec délices, si j'étais sûr que ma vie
+pût racheter mon enfant.
+
+Je m'arrache avec peine au chevalet sur lequel je me suis étendu et me
+suis déchiré. Il me semble à la dernière minute que j'ai oublié des
+arguments, des preuves, des douleurs.
+
+Il me semble aussi que je n'ai pas assez souffert pour mériter mon
+rachat.
+
+Et pourtant, je souffre bien!
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice n'avait pu lire
+cette confession minutieuse d'un homme habitué, par caractère, plus
+encore que par profession, à détailler, à soupeser les cas de
+conscience, sans se sentir pris et broyé par cet engrenage de l'analyse.
+Il ne s'était pas interrompu de lire, et quand il eut fini, frappant de
+sa main le manuscrit, il se dit avec une conviction absolue, attendrie:
+
+--J'empêcherai ce crime!
+
+M. Barbier, je n'ai pas eu encore l'occasion de le dire, était marié
+depuis cinq ans et commençait à être père de famille.
+
+Le haut fonctionnaire pouvait donc s'abandonner à sa sensibilité, en
+s'autorisant de ses suggestions paternelles, pour agrandir sa fonction.
+
+Dans le premier attendrissement, l'impossible lui parut facile. M.
+Barbier avait lu Balzac, et la politique ne l'avait pas guéri de cet
+appétit d'intrigues par lesquelles le grand romancier tranche des
+situations indénouables. Cette confession ressemblait à un roman.
+
+M. Barbier fit aussitôt le rêve d'agents mystérieux, circonvenant la
+Buondelmonti, le duc de Thorvilliers, et servant la morale par des
+procédés clandestins.
+
+Le préfet de police ne lui avait-il pas dit qu'il usait parfois de
+l'arbitraire, dans l'intérêt des familles?
+
+Il devait y avoir dans les bureaux quelque Ferragus soldé, quelque
+femme, comme celle qui intervient à propos dans la _Cousine Bette_. La
+Buondelmonti était aussi fatale que madame Marneff.
+
+Cette griserie littéraire et romanesque du sous-secrétaire d'État ne
+persista pas cependant, après les quelques audiences qu'il fut obligé
+d'accorder. Sur quatre solliciteurs, il y en a trois qui demandent la
+lune.
+
+Ce que demandait l'abbé d'Altenbourg n'était-il pas aussi chimérique?
+
+M. Barbier rendu à sa méfiance professionnelle n'en eut que plus de
+ferveur pour secourir ce malheureux. Le sentiment de l'impuissance
+administrative se dédommagerait de bonne foi par la sympathie.
+
+Il n'attendit pas la visite du prêtre; il le manda par dépêche, et quand
+il le vit, il alla respectueusement et vivement au-devant de lui.
+
+L'abbé était très pâle. Son regard profond interrogeait, avec une
+anxiété que ce respect accroissait. Cet homme, qui avait tant vécu, se
+disait qu'on ne reçoit si bien que ceux qu'on veut définitivement
+congédier.
+
+Il ébaucha un sourire.
+
+--Eh bien! monsieur? demanda-t-il en s'asseyant.
+
+--Vous avez raison; c'est un crime que vous me dénoncez; je vous suis
+tout acquis...
+
+--Merci, monsieur, dit faiblement Louis d'Altenbourg, effrayé de cette
+adhésion. Qu'allez-vous faire?
+
+--Tout d'abord prendre l'avis de M. le ministre. C'est un grand
+jurisconsulte... Me permettez-vous, monsieur, de lui confier...
+
+--Mon secret? Certainement, je vous l'ai donné; usez-en.
+
+Le malheureux eut un soupir d'indifférence.
+
+--Je crois aussi que le préfet de police doit être mis dans la
+confidence entière.
+
+L'abbé s'inclina.
+
+--S'il y a un moyen légal, un moyen diplomatique, ou un moyen...
+quelconque, d'empêcher ce malheur, je vous promets qu'il sera employé.
+
+Le prêtre remercia par un mouvement des sourcils, et, d'une voix qui se
+glaçait, à mesure que celle de M. Barbier s'échauffait:
+
+--Vous ne pouvez pas, dès maintenant, me dire ce que vous tenterez?
+
+--J'avoue que je n'en sais rien, repartit cordialement le
+sous-secrétaire d'État.
+
+--Ah! vous n'en savez rien! répéta l'abbé comme un écho. Cherchez vite,
+monsieur; car le temps presse. Quand me permettez-vous de revenir?
+
+--A toute heure du jour, et même de la soirée, je suis à votre
+disposition.
+
+--C'est trop de bonté murmura le malheureux père, accablé de cette
+obligeance.
+
+Il se retira lentement.
+
+La soir, avant le dîner, il revint, sans espoir d'une réponse meilleure,
+mais pour constater son droit acquis.
+
+Le sous-secrétaire d'État lui rendit compte de sa conférence avec le
+ministre.
+
+Le garde des sceaux était pénétré aussi de pitié, mais convaincu
+également qu'il n'y avait aucun moyen légal de prévenir le malheur
+redouté. Il offrait d'en parler à ses collègues, à la prochaine réunion
+du conseil. Peut-être le ministre des affaires étrangères trouverait-il,
+dans ses relations diplomatiques, une influence qui intimidât la
+Buondelmonti et qui contrariât à l'étranger les spéculations du duc de
+Thorvilliers. Mais M. le garde des sceaux se refusait à autoriser une
+action trop sensible de la police. Que celle-ci agît avec précaution, si
+elle devait agir!
+
+Le préfet de police, consulté également, avait été moins décourageant;
+mais il ressemblait à ces médecins qui tiennent à exercer leur art, même
+dans un cas désespéré.
+
+Deux jours après sa consultation, il avoua que la Buondelmonti, très
+habilement attirée dans son cabinet, lui avait fort impertinemment ri au
+nez, quand elle eut deviné ses intentions.
+
+Le médecin du duc de Lévigny, adroitement tâté pour interdire le mariage
+à son client, n'avait pas ri tout à fait, mais avait ricané, et,
+s'étonnant de l'indiscrétion du préfet, avait déclaré, pour couper court
+à l'entretien, que le mariage rentrait dans ses formules.
+
+L'abbé d'Altenbourg subit ces réponses, avec la même tristesse muette.
+Cela ne l'empêcha pas de revenir ponctuellement, avec la même placidité.
+Quelque chose mourait en lui, et l'on suivait ce refroidissement graduel
+de l'agonie sur son visage, dans toute son attitude.
+
+Il se ranima pourtant et eut des lueurs dans les yeux, à son dernier
+entretien, lorsque M. Barbier, troublé, rouge de ses efforts d'homme
+sérieux pour ne pas pleurer, lui avoua la déroute de la police.
+
+Il tremblait de l'effet de ses paroles, les adoucissait par toutes
+sortes de précautions, revenait à ses lectures de Balzac; mais pour
+conclure que ce qui était facile aux romanciers, était absolument
+interdit aux fonctionnaires.
+
+L'abbé l'avait écouté, droit sur son fauteuil, le regard brillant et
+fixé devant lui. Il contemplait la réalité que, par compassion, M.
+Barbier cherchait à lui voiler; il la provoquait à un duel final. Ses
+illusions humaines s'étaient envolées; il ne les suivait plus d'un
+regret dans leur vol; il sortait de la vie terrestre.
+
+--Et pourtant Dieu existe! dit-il en rompant le silence avec une force
+presque tranquille, frappant son fauteuil de sa main, comme Galilée
+avait frappé la terre de son pied.
+
+--Dieu est là-haut! répliqua M. Barbier avec un hochement de tête.
+
+Le prêtre ferma les yeux pour ne pas voir passer le regard sceptique
+montant au plafond avec ces paroles.
+
+Il se leva, et saluant M. Barbier avec solennité:
+
+--Si jamais vous êtes appelé en témoignage, à propos de ce qui se
+passera, vous direz bien, monsieur, que je n'ai pas cherché le scandale,
+que j'ai tout épuisé avant d'agir.
+
+M. Barbier tressauta.
+
+--Agir! que prétendez-vous faire?
+
+L'abbé ébaucha un geste vague, soit pour refuser de répondre, soit pour
+avouer à son tour son incertitude.
+
+--Prenez garde, monsieur, lui dit le sous-secrétaire d'État avec bonté,
+ne m'obligez pas à prendre des précautions pour protéger ceux que je
+méprise autant que vous.
+
+--Que croyez-vous donc? repartit le prêtre étonné.
+
+--Mais, ces menaces...
+
+--Ce sont des anathèmes; ce ne sont pas des menaces, reprit gravement
+l'abbé. J'appelle Dieu, et jusqu'à la dernière minute, j'espère dans sa
+foudre. Je sais bien que j'ai confessé des désirs de meurtre; omis ce
+sont des désirs de juge: implacable et non des désirs d'assassin...
+Puisque je ne me tuerai pas, quoi qu'il arrive; je ne tuerai personne...
+Rassurez-vous, monsieur; la police n'aura pas à intervenir.
+
+M. Barbier ne comprenait pas. Mais puisque le prêtre n'invoquait que le
+ciel, il échappait à sa compétence.
+
+--Excusez-moi, monsieur, lui dit-il avec un respect plus tendre, nous
+autres hommes positifs, nous ne nous élevons jamais du premier élan, à
+la hauteur où montent des âmes comme la vôtre. J'aurais dû pourtant
+compter sur votre héroïsme de chrétien. J'espère qu'il vous donnera le
+courage...
+
+--J'ai le courage, interrompit l'abbé d'Altenbourg; mais comme la
+résignation est impossible, le courage ne me servirait à rien. J'espère
+que Dieu, puisque lui seul me reste, me donnera la victoire!
+
+M. Barbier, que ce mysticisme embarrassait, et bien que très ému, ne put
+s'empêcher d'incliner la tête, par une forme d'acquiescement qui voulait
+dire: Ainsi soit-il!
+
+L'abbé comprit que cette adhésion, pleine de sympathie pour l'homme,
+était une raillerie pour le prêtre. Il salua et dit avec un redoublement
+de douceur:
+
+--Êtes-vous père, monsieur?
+
+--Sans doute.
+
+--Alors, ne doutez pas des miracles! Vous serez forcé d'y croire, le
+jour où votre enfant sera malade. La paternité donne la grâce... adieu,
+monsieur.
+
+--Non, au revoir, s'écria M. Barbier.
+
+Le prêtre qui se retirait, s'arrêta:
+
+--Au revoir! Peut-être, si ce n'est pas moi qui suis foudroyé!
+
+Il sortit lentement, majestueusement, et tira doucement la porte
+derrière lui.
+
+M. Barbier, entraîné par ce spectacle étrange et qui s'était levé pour
+reconduire l'abbé d'Altenbourg, après être demeuré une seconde au milieu
+de son cabinet, alla jusqu'à la porte et ne put résister à la tentation
+de donner un dernier regard d'admiration à ce martyr stoïque.
+
+Il regarda dans le petit salon qui servait de salle d'attente aux
+solliciteurs. Il vit l'abbé d'Altenbourg assis, tombé sur une banquette,
+la tête dans ses mains, et pleurant. Il n'osa pas troubler cette
+faiblesse d'un cœur vaillant. Elle achevait de le lui faire aimer.
+
+Il rentra discrètement dans son cabinet, frémissant de ce spectacle,
+prêt aussi à pleurer, et retourna s'asseoir devant son bureau, où il
+resta quelques minutes absorbé, frappé comme on l'est devant une
+révélation grandiose et mystérieuse; puis s'excitant à une prouesse
+impossible, repentant de son impuissance, il se leva résolument, en
+disant:
+
+--Je ne puis pas le laisser partir ainsi!
+
+Il courut au petit salon d'attente. Il était vide; l'abbé était parti.
+L'huissier, dans l'antichambre, l'avait vu passer et assura qu'il
+portait la tête haute, qu'il avait l'air d'un ministre.
+
+Ce compliment, dans la bouche d'un huissier, était l'expression la plus
+éloquente de sa considération. M. Barbier fit courir après M.
+d'Altenbourg. L'huissier ne put que voir s'éloigner la voiture qui
+l'avait amené.
+
+Le sous-secrétaire d'État ne donna pas d'audience ce jour-là. Il rentra
+chez lui. Il avait un besoin furieux d'embrasser son enfant. Dans la
+journée, il alla trouver le préfet de police, le priant de mettre le
+comte d'Altenbourg en surveillance, dans l'intérêt de ce malheureux,
+autant que par mesure de précaution à l'égard du duc de Thorvilliers et
+du prince de Lévigny.
+
+Le préfet de police promit de confier le soin de cette surveillance à
+son meilleur agent; mais, le soir, il envoyait un billet au
+sous-secrétaire d'État, ainsi conçu:
+
+«L'homme en question n'a pas reparu à son domicile. Il n'y reviendra
+pas. Son loyer était payé d'avance; son déménagement était opéré depuis
+deux jours. La voiture qui l'a conduit ce matin à la place Vendôme
+emportait ses derniers effets. Je le fais chercher dans les hôtels
+garnis, et aussi à la Morgue... Je ferai fouiller la Seine...»
+
+M. Barbier froissa ce billet, le jeta avec colère, et trouva ce soir-là
+que la police était une sotte chose, inutile et calomniatrice... à moins
+que les torts fussent inhérents au préfet. Quoi! On doutait du courage,
+de la parole de ce grand martyr, et après avoir pris connaissance de sa
+loyale confession?
+
+Non, le comte d'Altenbourg était aussi incapable de se tuer que de fuir.
+Mais, où était-il? que préparait-il?
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Le mariage du prince de Lévigny avec la fille unique du duc de
+Thorvilliers, indépendamment des motifs de curiosité que la malignité
+publique prétendait y trouver, était un grand événement dans le monde
+parisien, et les couturières, les couturiers, les tapissiers, les
+carrossiers, les chemisiers brevetés, tous les fournisseurs des deux
+grandes familles, avaient trop intérêt à donner leur adresse pour ne pas
+fournir aux journaux, même indifférents, la matière d'un entrefilet.
+
+Le trousseau de Louise fut exposé, comme il convient, dans un grand
+magasin, et les jeunes filles qui rêvaient de couronnes princières
+purent se faire une idée de la joie orgueilleuse qu'on éprouve à pleurer
+dans un mouchoir armorié.
+
+Cette exhibition du linge de la mariée fut célébrée dans une feuille à
+images. Depuis l'oreiller jusqu'aux pantoufles, la réclame implacable ne
+fit grâce d'aucun détail. Les fleurs symboliques de la couronne
+reçurent, comme le reste, l'estampille de la mode.
+
+Un de ces évêques _in partibus_, dont on loue le prestige pour de
+pareilles fêtes, devait honorer particulièrement la cérémonie. L'Opéra
+avait également fourni des chanteurs illustres. Il fallait qu'on
+dépensât beaucoup d'argent.
+
+Il est juste de dire que les pauvres, non plus, n'avaient pas été
+oubliés, et, pour que nul ne l'ignorât, le chiffre des libéralités du
+prince et du duc avait été enregistré par des reporters.
+
+Il paraît même que l'offrande destinée à grossir le denier de
+Saint-Pierre avait été surprise au passage; tant la presse maintenant
+est bien renseignée par la main gauche sur les actes de bienfaisance,
+même anonymes, de la main droite.
+
+L'église de la Madeleine était donc emplie de monde, une heure avant la
+cérémonie. On eût dit que le marché aux fleurs se tenait dans l'église,
+tant on avait multiplié les ornements naturels. Le ciel s'était mis de
+la fête, comme s'il se fût agi d'une bonne action. Mais pouvait-il
+refuser le don gratuit du soleil à de si belles livrées, quand Mgr de
+X... devait officier, et quand le grand baryton Z... devait chanter?
+
+Les agents de police clandestins que le préfet, sur le conseil de M.
+Barbier, avait répandus dans la foule, pour aviser, en cas de violence,
+étaient, eux-mêmes, fort bien mis. On ne les eût pu distinguer des
+invités. Quant aux sergents de ville, ils étaient triés, et un officier
+de paix gardait le trottoir, avec autant de solennité que le suisse, en
+tenue de maréchal de France, mais avec plus de mollets, qui gardait la
+porte d'entrée.
+
+Vers midi, les voitures de la noce s'arrêtèrent devant la grille. On
+n'eût pas osé dire que les cochers du prince et ceux du duc voulaient
+jeter de la poudre aux yeux; car la poudre de leur coiffure, épaisse et
+savante, était soigneusement maintenue par la raideur de leur attitude.
+
+Quelques spectateurs du _high-life_ trouvaient bien que l'apparat était
+excessif, et prétendaient qu'il est de meilleur ton d'aller plus
+simplement rendre visite au bon Dieu. Il faut laisser aux bourgeois qui
+se marient la vanité de s'endimancher.
+
+Mais ces railleurs incrédules n'avaient pas le souci des traditions. Ils
+ignoraient que le prince de Lévigny était obligé à cette étiquette, par
+ses alliances au Vatican. D'ailleurs, il avait de la foi. C'était la
+seule monnaie de ses héritages qu'il n'eût pas gaspillée.
+
+Le suisse eut un sourire radieux, en frappant les dalles du péristyle.
+Les grandes portes de bronze, à demi fermées par une feinte courtoisie,
+pour avoir l'air de s'ouvrir d'elles-mêmes à l'entrée d'une si illustre
+compagnie, tournèrent doucement sur leurs gonds, et une bouffée
+d'harmonie s'exhala de l'église dans laquelle entrait un flot de
+lumière.
+
+Le sous-secrétaire d'État à la justice avait eu beaucoup de peine à
+vaincre la tentation de venir, en curieux, assister à ce solennel
+attentat; mais il s'était donné la satisfaction de passer, à plusieurs
+reprises, devant la Madeleine, et il passait précisément, quand les
+acteurs de ce drame descendaient de voiture. Il put ainsi constater que
+la Buondelmonti ne figurait, ni comme matrone ni comme vestale, dans le
+cortège, C'était, de sa part, une humiliation offerte ou subie, un
+sacrifice à la bégueulerie parisienne qu'elle ferait sans doute payer.
+
+Les dames d'ailleurs étaient rares dans le monde de la noce. Deux
+vieilles parentes du prince de Lévigny, deux chanoinesses, avec des
+panaches et des chapeaux qui ne condescendaient à aucun caprice de la
+mode, et, du côté du duc de Thorvilliers, deux jeunes filles du faubourg
+Saint-Germain avec leurs mères. C'était tout.
+
+Ces demoiselles d'honneur étaient, comme l'évêque _in partibus_, comme
+les chanteurs de l'Opéra, un luxe obligé. Elles s'étaient improvisées
+les amies de Louise de Thorvilliers depuis quinze jours, depuis qu'on
+les avait invitées. L'occasion était si belle! Il était impossible qu'un
+mariage si aristocratique ne leur portât pas bonheur. Elles étaient
+décidées à fouiller et à taquiner le hasard. Jolies, vives, bien parées,
+plus agitées qu'émues, elles saluaient tout le monde, comme des
+souveraines saluent leurs sujets, se disant sans doute qu'un prince, au
+moins, dans ce peuple, recueillerait comme un gage ce salut coquet, et
+viendrait le leur rapporter en demandant leur main.
+
+Le duc de Thorvilliers était admirable d'apparence, de prestance. Gaston
+triomphait. L'opération avait réussi.
+
+Il tirait de ce mariage, pour le présent, tout ce qu'il pouvait espérer
+d'avantages solides et de satisfactions vaniteuses. Le reste lui était
+bien égal.
+
+Un sourire profond trouait ses belles joues prélatiques. Il riait à
+l'avenir et narguait le passé.
+
+L'avenir, c'était sa fortune affermie, sa liberté assurée. Il se
+débarrassait, à d'excellentes conditions, de sa paternité menteuse, et
+peut-être bien aussi de la maîtresse encombrante qu'il avait été forcé
+de prendre pour associée.
+
+Le passé, c'était le souci d'une fille à caser avantageusement. La
+pauvre enfant, s'il ne la plaignait pas, il l'aimait presque, à ce
+moment-là, tant elle était belle, tant elle lui faisait honneur, tant
+elle était une valeur précieuse et admirée. Il oubliait qu'il achevait
+une œuvre de haine, et c'était avec une galanterie quasi-paternelle,
+mais surtout d'homme du monde, qu'il lui donnait le bras, ayant des
+précautions charmantes pour le long voile de mariée, qu'un petit coup de
+vent faillit accrocher à ses décorations, quand il stationna une
+seconde, au haut des marches, en attendant que le cortège se réunit.
+
+En entrant, le duc se découvrit, comme devant le _Roy_, et, lançant un
+regard au plafond, où il était certain de ne rencontrer que de la
+dorure, il prit possession du temple de _sa_ Victoire.
+
+En se dégonflant, sa poitrine se débarrassait des miasmes absorbés
+pendant la cérémonie du mariage civil.
+
+Devant le magistrat de la République, les titres de duc et de prince
+avaient mal sonné, comme l'or sur un comptoir de marchand; mais dans ce
+bel édifice, tout de marbre, le son avait sa valeur.
+
+On sentait tout juste assez de religion dans l'air et dans le décor,
+pour que Dieu apparût, comme un convive de bon ton, en costume de
+patricien, à des noces de Cana, mises en scène par Véronèse, et le décor
+ainsi que la cérémonie étaient assez profanes pour qu'on ne courût pas
+le risque de s'encanailler trop, en se faisant paternellement dévot
+pendant une heure.
+
+Louise s'avançait doucement, la tête droite, les yeux droits devant
+elle.
+
+On cherchait à surprendre son regard, à y démêler un augure. Mais son
+voile abaissé, sans exagération, par une manœuvre de la couturière,
+mettait entre son regard triste et fier et les regards acharnés de
+l'assistance, comme un nuage qui la gardait sans la cacher, et qui
+défendait sa modestie, en la laissant voir.
+
+Un observateur très attentif eût remarqué pourtant dans ces yeux, si
+fixes en apparence, un rayon inquiet. Louise marchait, vivait, voulait,
+dans un rêve, et, sans rien espérer, attirée de plus en plus par le
+vertige de sa soumission, elle cherchait vainement une apparition qui la
+consolât.
+
+Elle se souvenait que quelques mois auparavant, dans la même église, par
+un jour comme celui-là, en marchant sur ce tapis, elle s'était heurtée à
+une douce et double vision. Où était-il son vieux maître? Où était le
+jeune ami qu'il lui offrait?
+
+Hélas! Elle n'escortait plus la mariée; elle était la mariée, bien
+différente de l'autre, qui prenait librement la foule à témoin de son
+bonheur. Louise avait plus de témoins à invoquer. Mais c'eût été pour
+attester devant eux son ferme propos d'aller jusqu'au bout du devoir, du
+sacrifice, de la soumission.
+
+Derrière elle marchait son mari. Il l'était déjà pour la société;
+l'écrou venait d'être signé à la mairie. Elle ne pouvait plus être
+garantie de cela.
+
+Le prince Jean de Lévigny marchait résolument et d'une façon pimpante
+sur ce sentier tapissé. C'était merveilleux de le voir si bien marcher,
+ce petit homme, ce Montefeltro qui suait le poison, qui d'ordinaire ne
+sortait plus qu'en voiture, qui ne mettait pied à terre que pour
+s'appuyer en se courbant sur sa canne. Il se redressait; il essayait
+d'avoir autant de prestance que le duc de Thorvilliers. Non seulement il
+marchait comme une personne naturelle; mais il souriait, comme une
+personne libre de toute inquiétude, qui se sent en bonne santé physique
+et morale, et qui va accomplir l'acte le plus honnête et le plus
+glorieux de sa vie.
+
+Il était si triomphant qu'il se croyait obligé d'être modeste, et que,
+quand il rencontrait le regard surpris d'un ami, dans la foule, il
+baissait le sien, semblant s'excuser d'être si beau, si vaillant, si
+parfait dans son rôle.
+
+Il était maigre et petit; il n'avait pu grandir et grossir à volonté.
+Mais ce jour-là, sa maigreur semblait un signe de race, et sa petite
+taille une condition de gentillesse. La seule trace des misères passées
+était la calvitie; mais on avait tiré un parti prodigieux de ses restes
+et ses quelques cheveux s'alignaient avec une précision qui avait permis
+au petit nombre d'occuper un espace considérable.
+
+L'observateur attentif dont j'ai parlé plus haut, et à qui n'eût pas
+échappé l'inquiétude de Louise, eût douté de l'authenticité des petites
+couleurs roses plaquées sur les pommettes du prince, eût senti l'effort
+et l'héroïsme de la coquetterie sous ce sourire immuable. Il eût craint
+que le petit prince ne se brisât les reins en se cambrant si fort, et ne
+se donnât une commotion cérébrale mortelle, en marquant si fort le pas.
+Il eût, en s'approchant, vu passer le souffle de cette maigre poitrine
+qui haletait à chaque pas, et les précautions les plus soigneusement
+prises pour embaumer ce souffle n'en corrigeaient pas la senteur.
+
+C'était bien un joli petit sépulcre blanchi, remis à neuf, maquillé, et
+faisant faire bonne contenance à sa pourriture.
+
+Mais les observateurs attentifs étaient trop loin, s'ils n'étaient
+absents.
+
+Une atmosphère d'élégance, d'indulgence, s'avançait avec le cortège,
+l'enveloppant et le parant. La foule proclamait la mariée très jolie,
+très intéressante, avec le maintien qu'on doit attendre d'une jeune
+fille de bonne maison, créée pour servir de modèle, se sentant digne,
+mais non enivrée, d'une couronne princière. Le duc était un superbe
+gentilhomme et un père admirable. Les veuves le trouvaient jeune; les
+femmes mariées le trouvaient étonnant pour son âge; toutes constataient
+la ressemblance parfaite entre lui et sa fille.
+
+Quant au prince, il se réhabilitait. Qui donc avait répandu de vilains
+bruits sur son compte? Il était ravissant. Tient-on à des cheveux, dans
+ce temps-ci? L'embonpoint, à moins de s'arrêter à cette grâce exacte,
+précise du duc de Thorvilliers, est un avantage bourgeois, méprisable;
+la maigreur est un raffinement. Bien des mères regrettaient d'avoir trop
+écouté des médisances.
+
+Le cortège, au son de l'orgue, s'avançait majestueusement, d'un pas
+cadencé. Deux fauteuils, dorés comme deux trônes, étaient placés dans le
+chœur, pour être vus de toute l'assistance. Les parents, les témoins,
+les invités, avaient aussi leurs sièges sur cette sorte d'avant-scène
+sacrée. C'est une habitude ingénieuse et qui rend les mariages célébrés
+à la Madeleine particulièrement attrayants, que cette disposition qui ne
+laisse rien perdre des mouvements des jeunes mariés et du jeu des
+acteurs.
+
+Louise s'agenouilla, quand elle fut arrivée à sa place, et chercha,
+devant elle, le calvaire, où secrètement, dans cette foule avide de la
+voir pleurer ou sourire, elle déposerait sa couronne de martyre, pour
+que Dieu la bénît.
+
+Elle ne vit qu'une assomption de la Vierge, en blanc comme elle, qui
+n'accueillait pas la douleur, et, de chaque côté du maître-autel
+encombré de fleurs, de dorures, deux anges en marbre qui officiaient
+dans une attitude correcte. Ce marbre, ces dorures lui rappelaient le
+palais du prince et sa fortune.
+
+Pendant que l'orgue chantait, en guise d'épithalame religieux, un air
+nouveau d'opéra, les gens de la noce prenaient place dans des fauteuils,
+en arrière, à côté, à une distance cérémonieuse des deux époux. Le
+clergé de la Madeleine était au complet, et les prêtres en surplis,
+rangés dans les stalles, semblaient des spectateurs privilégiés.
+
+L'évêque retenu pour la cérémonie venait d'être introduit
+processionnellement; il s'avança à pas lents pour bénir le couple qui
+avait tenu à sa présence. Son discours était préparé, plié en quatre
+dans sa main.
+
+Il fit déposer dans un bassin de vermeil, l'anneau des fiançailles qu'il
+sacra d'un signe de croix et adressa les questions d'usage.
+
+--Vous vous présentez pour contracter mariage, en face de l'Église?
+demanda-t-il, lisant la question dans son manuel.
+
+--Oui, monseigneur, répondit le prince d'un ton alerte et fier.
+
+Il était ravi d'être face à face avec l'Église et de se montrer si
+ferme.
+
+--Oui, monsieur, murmura Louise, qui oublia de dire: _Monseigneur_.
+
+--Vous faites profession de foi en la religion catholique, apostolique
+et romaine? reprit l'évêque de X... d'une voix plus claire et plus
+insinuante.
+
+--Oui, monsieur, dit Louise avec empressement, comme si l'ardeur de sa
+foi, dans ce moment suprême, eût pu lui ouvrir un asile.
+
+--Oui, oui, daigna répondre le prince.
+
+Il faisait sentir à l'évêque que ces questions, toutes légitimes et
+d'obligation qu'elles fussent, étaient superflues. Un prince, comme lui,
+ayant un parent au Vatican, ne pouvait pas douter de la religion
+romaine.
+
+--Vous présentez-vous ici avec une entière liberté et sans aucune
+contrainte?
+
+--Oui, répondit galamment le prince, en jetant un regard à la mariée.
+
+Louise eut une courte hésitation. Elle leva les yeux sur les yeux gris
+et voilés de l'évêque; mais ce bonhomme récitait une formule. Il y
+mettait l'accent nécessaire, sans aucune intention spéciale.
+
+--Oui, souffla la pauvre enfant découragée.
+
+Alors, l'évêque de X... haussant la voix:
+
+--Chrétiens qui êtes ici présents, nous vous déclarons qu'on a publié
+trois fois, en cette église, les bans du futur mariage, entre
+Barthélemy-Léopold-Jean de Lévigny et Marie-Louise de Thorvilliers, sans
+qu'il se soit trouvé aucun empêchement ou opposition.
+
+Le prélat promena son regard sur l'assemblée, pour la prendre à témoin,
+et acheva lentement, solennellement:
+
+--Nous vous annonçons, pour la dernière fois, la résolution qu'ils ont
+prise de s'unir ensemble par les liens sacrés du mariage, et, de
+l'autorité de l'Église, nous vous commandons à tous, sous peine de péché
+grave, de déclarer, maintenant, si vous avez connaissance de quelque
+empêchement, en vertu duquel ce mariage ne puisse être légitimement
+célébré. Nous vous défendons, sous la même peine, d'y mettre obstacle
+par malice et sans cause.
+
+Pendant que l'évêque lisait ces paroles du rituel, un prêtre assis dans
+le chœur, et qui était en prières jusque-là, se leva de sa stalle et
+s'avança.
+
+Aux derniers mots, il était derrière l'évêque; quand la lecture fut
+achevée, il écarta de la main le diacre qui assistait l'évêque, et
+surgissant, blanc de visage dans son blanc surplis, grand et grandi par
+l'attitude, il dit d'une voix haute, sonore, qui retentit sous la
+coupole:
+
+--Sur mon honneur de chrétien, sur ma foi de prêtre, je déclare qu'il y
+a un empêchement à la célébration de ce mariage.
+
+Ce fut un coup si brusque qu'il entra sans tumulte jusqu'au fond de
+l'auditoire.
+
+L'évêque se recula avec stupeur. Le prêtre se mit à sa place, devant les
+deux fauteuils dorés qu'il dominait, et, étendant ses mains comme pour
+une bénédiction sur Louise qui le regardait effarée, éblouie, il
+continua, dans ce silence violent que causait la surprise:
+
+--Je mets cette enfant sous la protection de l'Église, et j'atteste que
+ce mariage est impossible.
+
+Il s'arrêta, la main toujours étendue, le regard chargé de foudre, et il
+attendit.
+
+Une rumeur s'élevait; les gens de l'église n'osaient bouger. Ce prêtre
+était dans l'exercice d'un droit sacré, d'un devoir qui, pour n'être
+jamais rempli, n'en était pas moins obligatoire.
+
+Louise, au premier son de cette voix, au premier geste, était tombée en
+extase. Le prince de Lévigny verdissait et se retenait au prie-dieu
+placé devant lui. Le duc de Thorvilliers, suffoqué d'abord de cette
+intervention, étranglé d'un spasme de haine devant cette apparition,
+sortit de sa place, et mâchant l'écume qui lui venait aux lèvres:
+
+--Cet homme est fou, s'écria-t-il, il n'a pas le droit d'être là! qu'on
+le chasse!
+
+L'abbé d'Altenbourg sourit à cette menace. Le suisse, que le geste du
+duc de Thorvilliers invoquait, baissa les yeux pour se tirer d'embarras.
+L'ancien prédicateur de Notre-Dame, retrouvant, sous la voûte d'une
+église, la voix, l'éloquence d'attitude, le génie, doublé de son
+effroyable angoisse et de sa tendresse, qui avaient fait si longtemps sa
+gloire, était une intervention grandiose; il dominait cette foule, ces
+mauvaises consciences; il faisait peur et n'avait peur de rien.
+
+Le duc furieux de n'être pas obéi, provoqué par ce respect universel,
+par cette curiosité formidable des assistants, perdit toute mesure. Il
+était sorti de sa place et mettant le pied sur une marche, devant lui,
+il dit violemment:
+
+--N'y a-t-il pas ici un agent de police pour arrêter cet homme? Il n'a
+pas le droit de porter ce costume. C'est un prêtre expulsé de l'église,
+un prêtre interdit?
+
+--Vous vous trompez, monsieur, repartit Louis d'Altenbourg avec une
+simplicité implacable. Je suis un prêtre calomnié et vengé. L'archevêque
+m'a rendu la liberté. C'est par l'autorité de l'Église que je suis ici,
+que je dénonce ce mariage, que je m'oppose à sa célébration.
+
+Le prince de Lévigny, ahuri, grelottant, était retombé dans son
+fauteuil. Le duc de Thorvilliers, pâle, crispait les poings. Il se
+sentait devenir ridicule et odieux. Il redoutait maintenant de provoquer
+ce prêtre terrible qu'il avait mal écrasé et qu'il ne pouvait chasser.
+
+--Monseigneur, dit-il en se tournant vers l'évêque, je vous adjure de
+bénir ces enfants.
+
+--Et moi, j'adjure Votre Grandeur, reprit l'abbé d'Altenbourg, de
+surseoir jusqu'à ce qu'elle m'ait entendu.
+
+L'évêque faisait voleter son regard du duc à l'abbé d'Altenbourg, sans
+le poser ni sur celui-ci, ni sur celui-là. Le duc l'intimidait; mais le
+célèbre abbé, le grand prédicateur, silencieux depuis vingt ans, et
+retrouvant la parole pour un éclat qui retentirait longtemps, le
+troublait profondément.
+
+--Est-ce que nous n'avons plus qu'à nous retirer? gronda Gaston de
+Thorvilliers.
+
+Harcelé par son dépit, voulant à tout prix reprendre l'avantage, il
+ajouta:
+
+--Nous nous passerons de l'église; ma fille est princesse de Lévigny, de
+par la loi.
+
+--C'est vrai! reprit Louis d'Altenbourg, qui voyait faiblir son ennemi,
+et qui palpita d'un enthousiasme, plus paternel que chrétien. C'est
+vrai! Vous avez trompé les hommes; vous ne tromperez pas Dieu! Ce
+mariage qui ne sera pas béni par l'Église, sera la honte du mari, et un
+avertissement du ciel pour la femme chrétienne.
+
+Louise était restée debout, pétrifiée en apparence, mais palpitant au
+dedans, elle-même, ne laissant rien voir de son agitation, assistant à
+ce duel entre deux hommes qui tenaient, l'un son âme, l'autre sa
+destinée; redoutant d'obéir à son père, et souhaitant, avec un élan
+filial, d'obéir à ce maître transfiguré, à ce prêtre inattendu qui se
+révélait, sans qu'elle se rendit compte de cette métamorphose.
+
+--Vous prêchez la désobéissance à ma fille! reprit le duc affolé.
+
+--A votre fille! répliqua l'abbé dont les lèvres se gonflèrent; puis il
+continua:
+
+--Je défends l'innocence de cette enfant et votre honneur, monsieur le
+duc.
+
+--Mon honneur!... vous, qui ne vivez que pour me déshonorer!
+
+L'évêque, qui n'avait plus de rôle, se leva pour intervenir. Cet
+esclandre avait trop duré. On écoutait avec une avidité cruelle qui
+forçait au silence.
+
+--J'ai les preuves de ce que je dis, s'écria l'abbé avec une autorité
+qui s'imposait; ce n'est pas ici le lieu de les produire; mais je les
+montrerai à qui voudra les voir.
+
+Un petit cri se fit entendre. Le prince de Lévigny, à bout de forces et
+de traitement, s'évanouissait: il se coucha sur le bras de son fauteuil.
+
+Louise, à ce cri, se détourna de sa contemplation. Elle regarda cet
+homme foudroyé par la malédiction de son maître, et, pour mieux voir,
+elle leva son voile. Alors, elle apparut dans toute sa beauté, dans
+toute la splendeur de sa jeunesse, de sa douleur, de son angoisse. Une
+lumière s'alluma dans ses yeux; une horreur visible s'y peignit. Elle
+devinait ce qu'elle avait pressenti; c'est que cet homme était infâme;
+peu lui importait de savoir pour quelle cause. La répugnance de son
+instinct virginal était justifiée. Il avouait tout, en s'anéantissant
+sous l'anathème. Il devenait hideux, avec sa lividité sous son rouge. Sa
+boue transsudait.
+
+Louise se redressa et se recula, fuyant le contact de l'air même qui
+passait entre elle et lui.
+
+Le suisse, le bedeau ramassaient le prince, plié sur son fauteuil, et
+l'emportaient vers la sacristie. Le duc les suivit, cédant autant à
+l'impatience de se soustraire aux regards de la foule qu'à sa
+sollicitude pour son gendre.
+
+Les assistants s'agitaient dans un tumulte qu'on ne pouvait réprimer.
+
+L'évêque de X... se retira processionnellement, avec le diacre qui
+portait sa mitre et celui qui portait son bougeoir.
+
+Louise, abandonnée, était restée à sa place. Les deux demoiselles
+d'honneur s'avancèrent pour la conduire à la sacristie, mais n'osèrent
+pas lui parler, la déranger. Elle s'était remise à genoux, et, les mains
+jointes, le regard attaché sur l'abbé d'Altenbourg, elle l'interrogeait
+des yeux, avec une supplication désespérée. Elle le remerciait aussi
+d'être venu. Elle semblait lui demander de ne pas la quitter.
+
+Le duc l'avait oubliée dans ce désarroi dramatique.
+
+L'abbé, avec une dignité farouche, jouissant en justicier de ce coup de
+foudre qu'il n'avait pas vainement invoqué, s'était reculé d'abord
+jusqu'à l'autel, laissant passer ceux qui fuyaient. Il se trouva bientôt
+seul avec Louise. Pendant que les gens de la noce, tournés vers la
+sacristie, se pressant, dérangeant les chaises, cherchaient à deviner ce
+qui se passait ailleurs, l'abbé s'avança vers la jeune fille, souriant,
+à mesure qu'il s'approchait, l'enveloppant, la couronnant de son
+sourire.
+
+--Mon père! murmura Louise, quand il fut à deux pas, expliquez-moi ce
+qui se passe.
+
+L'abbé leva les doigts pour s'apprêter à bénir, et les arrêta un instant
+sur sa bouche, en commandant le silence.
+
+--Ma fille! répondit-il, en mettant toute sa tendresse dans ces mots
+qu'il donnait tout haut, pour la première fois à Louise, la remerciant
+ainsi de ce qu'elle l'avait appelé: mon père!--Ma fille, ne cherchez pas
+à comprendre, et remerciez Dieu qui m'exauce.
+
+--Je n'ai que vous d'ami dans ce monde! reprit-elle d'une voix
+tremblante.
+
+--Il est vrai que je vous aime bien, ma fille, répondit le prêtre,
+rougissant de cet aveu qui le consolait de sa vie de supplice.
+
+--Ne m'abandonnez pas, ajouta-t-elle doucement, en retenant ses larmes.
+
+--Je me suis rapproché de Dieu, pour veiller de plus haut sur vous,
+répondit l'abbé.
+
+On sortait de la sacristie. Le duc se souvenait de sa fille et venait la
+chercher.
+
+L'abbé d'Altenbourg la bénit lentement, et dit d'une voix étouffée:
+
+--Adieu, Louise!
+
+--Je vous reverrai, mon père!...
+
+L'abbé secoua la tête, la regarda une dernière fois, parut l'emporter
+dans son souvenir, et, grave, les mains jointes, s'éloigna par un des
+côtés du chœur, pendant que le duc de Thorvilliers entrait par l'autre
+côté.
+
+Gaston marcha vers sa fille, la prit durement par la main, la força à se
+lever, l'entraîna presque.
+
+--Que vous a dit cet homme? murmurait-il, à travers ses dents serrées.
+
+--Il m'a dit de prier et il m'a bénie! répondit Louise simplement.
+
+--Vous mentez!
+
+La jeune fille eut un mouvement de révolte.
+
+--Monsieur!
+
+Instinctivement, le mot _monsieur_ était venu à ses lèvres, en parlant
+au duc, comme le mot _père_ avait jailli de son cœur devant son vieil
+ami.
+
+--Au surplus, repartit M. de Thorvilliers, ce qu'on vous a dit m'est
+égal... Je ne crains rien: vous êtes mariée; nous reviendrons ici pour
+la cérémonie, ou nous irons ailleurs. Cet homme est fou! il a été
+interdit pendant vingt ans. Je le ferai interdire encore... On ne peut
+casser votre mariage. Quant à votre mari...
+
+--Comment va-t-il? demanda ingénument et froidement Louise.
+
+--Il va mieux; ce ne sera rien. Sa voiture le reconduit... Nous
+rentrons.
+
+On avait, en effet, emporté le prince, à moitié sorti de son
+évanouissement, dans sa voiture de noces. Celle du duc, amenée devant
+une grille latérale de la Madeleine, l'attendait.
+
+Louise rentra à l'hôtel de Thorvilliers, bien qu'elle fût légalement la
+princesse de Lévigny.
+
+Ce fut elle qui défit son voile, et quand elle eut retiré son bouquet et
+sa couronne de mariée, elle regarda ces fleurs avec un tressaillement
+involontaire de peur rétrospective et d'espérance.
+
+Était-elle sauvée?
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Huit mois après le grand scandale de la Madeleine M. Barbier, qui
+n'était plus sous-secrétaire d'État au ministère de la justice,
+rencontra le préfet de police qui devait bientôt cesser de l'être, et
+après l'échange naturel de confidences politiques, c'est-à-dire de
+doléances sur l'instabilité des hautes fonctions, M. Barbier demanda
+tout à coup:
+
+--Savez-vous ce qu'est devenu l'abbé d'Altenbourg?
+
+--Mettriez-vous quelque malice dans cette question?
+
+--Pourquoi le supposer?
+
+--C'est que je me souviens de vos railleries, à propos des sondages que
+j'ai fait faire dans la Seine, le jour où l'abbé a disparu de son
+domicile des Batignolles. Je m'étais trompé, je l'avoue. Pendant que je
+l'attendais à la Morgue, il opérait lui-même à la Madeleine, et de la
+bonne façon. C'est un fier homme!
+
+--Où est-il?
+
+--J'aurais le droit de ne pas le savoir, puisque je n'ai plus le devoir
+de le surveiller. Mais, vous m'avez piqué au jeu. Ce mémoire que j'ai lu
+m'a provoqué. C'est bien le moins que nous regardions continuer et
+gagner par d'autres les parties que nous avons perdues... J'ai fait de
+la police internationale pour mon propre compte. Si le conseil municipal
+savait cela!... L'abbé est en Italie, au mont Cassin. Y restera-t-il? Je
+n'en sais rien. Il est libre d'en sortir; mais, là, ou ailleurs, il
+vivra isolé, dans le recueillement. Il a un grand courage. Il est père
+par toutes les fibres de son être, et il se refuse au bonheur de jouir
+de plus près de sa paternité. Il se condamne au renoncement. Il croit
+acheter ainsi l'avenir de sa fille. Il a peur de trahir son secret
+devant elle, de troubler dans cette belle âme le souvenir d'une amitié
+tendre qui deviendra filiale, à la condition qu'il n'avouera pas son
+titre de père. C'est superbe: mais combien peu de gens comprendraient
+ainsi l'égoïsme du dévouement! Il a fait deux heureux et n'a pas voulu
+l'être.
+
+--Deux heureux! Comment?
+
+--Ah ça, mon cher, d'où venez-vous?
+
+--De la Chambre des députés.
+
+--Alors, vous ne savez rien.
+
+--Que voulez-vous! Le lendemain de cet esclandre à la Madeleine, la
+crise ministérielle commençait à sévir. Je me suis occupé de moi et j'ai
+négligé les autres; mais depuis quelque temps j'ai des remords de mon
+indifférence. Je m'étais tant intéressé à cette histoire douloureuse!
+
+--Vous avez su au moins la mort du prince de Lévigny?
+
+--Ma foi non.
+
+--C'est pourtant ce qu'il y a de plus beau, de plus nécessaire, de plus
+providentiel dans l'aventure. Le malheureux prince ne s'est pas remis du
+coup terrible reçu en plein chœur de la Madeleine. Il y avait de quoi.
+J'ai su par un médecin qui est venu me trouver, pour me dénoncer un
+marchand d'orviétan, comment le petit prince avait pu se tenir debout,
+jusqu'au moment où il a été foudroyé. Il s'était adressé à un médecin
+allemand, qui n'est pas médecin et qui a fait venir ses grades et ses
+drogues d'Amérique. Celui-ci a la spécialité de pilules, soi-disant
+reconstituantes, qui galvanisent les morts et achèvent les vivants,
+lorsque ceux-ci vivent si peu. Il paraît que la quantité d'incurables
+qui meurent, après huit jours de guérison, grâce à ces pilules, est fort
+rassurante pour l'hygiène publique.
+
+--Comment? Vous tolérez cela! Si j'étais encore au ministère de la
+justice!...
+
+--Bah! vous laisseriez en paix ces tueurs sans brevets. Ils ne font de
+mal à personne, au contraire; ils hâtent la liquidation des pourritures
+sociales. Ne me parliez-vous pas, il y a huit mois, de certains
+personnages de Balzac qui se font coupe-jarrets, au service de la
+Providence? Il nous est interdit d'avoir ces opérateurs à notre solde.
+Mais quand ils existent et quand ils exercent, nous aurions bien tort de
+les supprimer.
+
+--Vous êtes cynique, mon cher préfet.
+
+--C'est que je suis encore préfet, et que je suis écœuré. Quand je
+rentrerai dans l'opposition, peut-être rentrerai-je dans la théorie
+morale, sans aller jamais, pourtant, jusqu'à demander qu'on supprime le
+bureau des mœurs, la prostitution et les égouts. En attendant, je songe
+aux honnêtes gens en bonne santé physique et morale; cela me rend
+indulgent pour ceux qui suppriment les foyers d'infection.
+
+--De sorte que le prince de Lévigny?...
+
+--Supprimé. Je suis sûr qu'il résistera à l'embaumement. Il a suffi du
+souffle de l'abbé d'Altenbourg, pour renverser ce pestiféré chancelant.
+La drogue avait fait merveille. Peut-être en avait-il trop pris. Elle
+lui eût donné un jour ou deux, et une ou deux nuits. C'était trop pour
+l'innocence! On l'a emporté de la sacristie dans un état piteux; huit
+jours après, il vomissait sa petite âme.
+
+--Et sa veuve?
+
+--Mademoiselle de Thorvilliers? Je ne sais pas si elle a porté le deuil.
+Mais il ne l'empêcherait pas, en tout cas, de devenir comtesse de
+Soulaignes.
+
+--Le duc de Thorvilliers consentirait?...
+
+--Belle question! D'abord, si peu qu'elle ait été mariée, par le fait
+seul de sa promenade à la mairie, Louise de Thorvilliers a été
+émancipée. Elle échappe à l'autorité du duc, et son caractère, qui s'est
+trempé aux larmes de l'abbé d'Altenbourg, lui donnerait, en tout cas,
+maintenant, la force de résistance qu'elle n'avait pas autrefois. Le duc
+a été forcé d'abdiquer son autorité.
+
+--Forcé! lui, ce vaniteux?
+
+--Précisément, il a eu peur de la révélation de l'abbé. Il a été
+horriblement mortifié de tout le bruit que les journaux ont fait de ce
+scandale. Sa spéculation avait tourné contre lui, et l'affaire devenait,
+de toutes façons, un désastre. Le prince, sur le conseil de la
+Buondelmonti, avait considérablement apanagé sa femme. Celle-ci se
+trouve à la tête de millions auxquels elle ne touchera pas, de peur de
+se salir, mais auxquels elle ne laissera pas toucher. Elle a renoncé à
+ce qui ne lui vient que par la succession, et elle consacrera à des
+fondations charitables ce qui lui a été donné par contrat. Le duc a donc
+fait une opération nulle. M. de Soulaignes est riche, généreux,
+amoureux. Il croit devenir le gendre du duc de Thorvilliers; il
+l'aidera; à la condition de ne pas le voir souvent. L'abbé aura conclu
+le mariage rêvé par lui. Il sortira probablement de sa retraite pour le
+bénir; mais soyez sûr qu'il y rentrera. Encore une fois, il a peur
+d'être tenté, et il tiendra le serment qu'il a fait de payer au ciel le
+bonheur de ses enfants, par son renoncement.
+
+--Alors, tout est pour le mieux?
+
+--Oui.
+
+--Et la Buondelmonti?
+
+--Elle avait touché, le matin même de la cérémonie, la commission
+convenue. C'est une fine mouche, qui sait prendre son bien dans la
+pourriture, sans s'y laisser engluer. Elle a rompu avec le duc, pour ne
+pas lui prêter quelque chose.
+
+--Direz-vous aussi que des créatures comme celle-là sont des instruments
+nécessaires?
+
+--Sans doute. D'abord elles châtient, et puis, au point de vue de la
+circulation métallique, elles aident à la division des fortunes et à
+leur éparpillement sur le chemin des gens de rien.
+
+--Vous êtes féroce et immoral, mon cher.
+
+--Je suis pratique. Demandez à l'abbé d'Altenbourg si la Providence, à
+laquelle il croit avec tant de ferveur, n'a pas elle-même des moyens
+secrets et équivoques, et si elle boude le fumier, quand elle veut faire
+fleurir un lis dans un égout!
+
+M. Barbier savait que le préfet de police, sceptique par état, était
+railleur par caractère. Il n'insista pas, de peur de lui entendre dire
+du mal, ou du bien, à sa façon, de l'abbé d'Altenbourg.
+
+Il voulait garder son admiration intacte pour ce héros inconnu.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La confession d'un abbé, by Louis Ulbach
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION D'UN ABBÉ ***
+
+***** This file should be named 17643-0.txt or 17643-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/6/4/17643/
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,12857 @@
+The Project Gutenberg EBook of La confession d'un abbé, by Louis Ulbach
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La confession d'un abbé
+
+Author: Louis Ulbach
+
+Release Date: January 31, 2006 [EBook #17643]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION D'UN ABBÉ ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+ LA CONFESSION D'UN ABBÉ
+
+ PAR
+
+ LOUIS ULBACH
+
+ TROISIÈME ÉDITION
+
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR, PARIS
+
+ 1883
+
+ * * * * *
+
+
+PROLOGUE
+
+
+
+
+I
+
+
+M. le garde des sceaux donnait son premier dîner, un dîner
+d'installation.
+
+Il était nommé depuis huit jours; il ne pouvait pas savoir pour combien
+de jours; aussi, en homme prudent, rompu aux habitudes officielles,
+ayant été déjà cinq fois appelé au ministère et cinq fois obligé d'en
+sortir, s'était-il hâté de lancer ses invitations.
+
+Il savait que le premier fonctionnaire à faire fonctionner, dans une
+administration où l'inamovibilité est un principe, c'est celui qui est
+plus inamovible que tous les juges du monde, le cuisinier.
+
+Les autres grands fonctionnaires, convoqués pour rendre hommage à
+celui-là, s'étaient promis d'être exacts.
+
+M. le ministre était vieux. Son estomac, resté puritain et n'ayant
+jamais varié dans les hasards d'une vie politique qui comptait cinquante
+ans d'opposition, entrecoupés de ministères, sous trois régimes
+différents, restait fidèle à l'habitude de six heures.
+
+La seule concession que le progrès eût arrachée à cet estomac farouche,
+depuis la République, c'était d'ajouter une demi-heure de répit à
+l'heure sacramentelle. Mais, jamais, chez M. le garde des sceaux, on ne
+prolongeait l'opportunisme jusqu'à sept heures. Le président de la
+Chambre des députés, les jours de dîner à la place Vendôme qui pouvaient
+coïncider avec des jours de grande discussion parlementaire,
+s'arrangeait toujours pour que les ministres fussent libres vers six
+heures, et, la plupart du temps, faisait remettre la suite de la
+discussion au lendemain.
+
+On comprend donc qu'avec un chef hiérarchique si ponctuel, le
+sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, M. Barbier, eût pris
+la précaution d'être en cravate blanche et en habit noir, dès cinq
+heures, et achevât, dans cette toilette qui est la livrée égalitaire des
+hommes du monde et de leurs maîtres d'hôtel, la lecture des dossiers ou
+l'expédition des quelques affaires que M. le ministre lui avait laissé à
+terminer.
+
+Il était plus de six heures, près de six heures un quart.
+
+M. Barbier qui avait pris, par superstition, pour aimanter son ambition,
+la place de son ministre, devant le beau bureau, incrusté de bois
+variés, qui a appartenu, dit-on, à Louis XVI, dans le grand cabinet du
+rez-de-chaussée, mit en équilibre les paperasses représentant les
+sollicitations des magistrats, les rapports des procureurs généraux, les
+suppliques des condamnés, poussa un soupir pour refouler la nuée confuse
+de toutes ces exhalaisons de consciences échauffées par le désir
+d'avancement ou de libération, recula son fauteuil, se frotta les mains,
+comme si elles avaient pris de la poussière en feuilletant ces
+confidences, se leva, se regarda dans la glace, rectifia le noeud de sa
+cravate, et se dit:
+
+--Je crois qu'il est temps de monter!
+
+M. le sous-secrétaire d'État était jeune, presque nouveau venu à Paris,
+où son département l'avait envoyé comme député depuis moins d'un an, et
+l'idée de _monter_ était, à propos de toutes choses, son idée fixe.
+
+Il sortit, en chantonnant, du cabinet solennel, traversa le grand salon
+d'attente où les portraits en pied de quelques chanceliers célèbres
+intimident les solliciteurs naïfs, et entra sans précaution dans le
+grand vestibule fermé où se tiennent les huissiers, ne prévoyant pas
+qu'il dût, à cette heure-là, se heurter à des quémandeurs d'audience.
+
+Mais, précisément, l'huissier en chef, celui qui n'était pas obligé
+d'aller servir à table, et qui, par formalisme, restait seul, le
+dernier, à son poste, attendant le départ du sous-secrétaire d'État,
+paraissait en train d'éconduire, difficilement un vieillard, fort
+convenablement vêtu, qui n'avait pas de lettre d'audience et qui
+voulait, disait-il, parler à M. le ministre, ou à son secrétaire.
+
+M. Barbier, avec la pétulance et l'imprudence d'un néophyte, peut-être
+avec la tentation orgueilleuse de jeter en passant un rayon de sa jeune
+gloire sur cet importun, s'arrêta, se raidit et, d'un ton haut, qu'il
+avait rapporté d'un parquet de province:
+
+--Qu'est-ce? demanda-t-il.
+
+L'huissier, soulagé de ce renfort, ou bien dépité de l'intervention de
+M. Barbier, quand il avait répété lui même à satiété qu'il n'y avait
+personne au cabinet de M. le garde des sceaux, ou bien encore, enchanté
+comme un vieil employé, de faire pièce et d'enseigner son rôle à un
+débutant fonctionnaire, sans répondre à la question de celui-ci, se
+recula et dit à l'homme qu'il poussait vers la porte:
+
+--Tenez! voilà M. le sous-secrétaire d'État. Parlez-lui.
+
+L'homme se retourna, s'avança, et, saluant avec une humilité sans
+bassesse:
+
+--Pourrais-je, monsieur, vous entretenir quelques instants?
+
+--Ce n'est plus l'heure des audiences!
+
+--Je le sais. Mais croyez, monsieur, qu'il faut un motif bien
+puissant...
+
+--Revenez demain!
+
+--Je ne reviendrai, monsieur, que si, après m'avoir écouté pendant cinq
+minutes, vous pensez avoir besoin de m'entendre de nouveau.
+
+Il y avait dans la façon de parler de cet inconnu, plus que dans ses
+paroles, une douceur et une fermeté, une politesse et une sorte de
+hardiesse, une supplication involontaire de mendiant et une raideur
+d'homme incapable de mendier, qui saisirent M. Barbier.
+
+Son premier zèle n'était pas encore émoussé. Il pouvait donner ou perdre
+cinq minutes. Comme il était en appétit, il eut celui d'un mystère à
+déguster avant le dîner.
+
+L'élan même avec lequel il partait pour monter dîner, le disposait aux
+imprudences du coeur et de la curiosité.
+
+Il fit un geste de résignation, rouvrit la porte, à peine fermée
+derrière lui, et, d'un mouvement de la tête, invitant l'étranger à le
+suivre:
+
+--Entrez, monsieur, lui dit-il vivement.
+
+L'huissier maintint le battant de la porte, pendant que l'homme passait,
+suivant le sous-secrétaire d'État, et revint ensuite, avec un sourire,
+reprendre sa place devant le bureau de l'antichambre, qui est l'ancien
+bureau des gardes des sceaux, détrôné, depuis M. Émile Ollivier, je
+crois, par le bureau de Louis XVI.
+
+Le sourire que l'huissier laissait tomber sur sa chaîne semblait dire de
+M. Barbier.
+
+--S'il est encore ici dans trois mois, il ne m'exposera plus à me
+démentir. Il ne retiendra plus les gens que je renvoie. C'est jeune! Ça
+manque d'expérience!
+
+Pendant que ce monologue muet s'élargissait dans le sourire de
+l'huissier expérimenté, le jeune sous-secrétaire d'État introduisait, en
+passant le premier, le visiteur inconnu jusque dans le cabinet du
+ministre. Là, au lieu de prendre place devant le bureau, il attira
+l'étranger dans l'embrasure d'une des portes-fenêtres donnant sur le
+jardin de l'hôtel, n'offrant pas, ni ne prenant pas de siège, pour bien
+faire comprendre qu'il n'avait tout juste que cinq minutes à donner,
+profitant du jour qui baissait pour regarder et dévisager son
+interlocuteur.
+
+--C'est quelque juge de paix destitué ou quelque magistrat mécontent,
+pensait-il, après un regard rapide et présomptueux.
+
+Il se hâtait de conclure, pour n'être pas embarrassé par l'examen de ce
+personnage grave et intimidant.
+
+L'homme paraissait avoir environ soixante ans. Il était grand; se
+voûtait par moments, par habitude de saluer ou de se recueillir; puis,
+se redressait avec lenteur, non par fierté, mais par indépendance. Ses
+cheveux grisonnaient et s'espaçaient, sur un front large, bien modelé.
+Ses yeux, d'un bleu profond, paraissaient endormir une flamme, bien
+contenue sous des arcades avancées. La pâleur du teint mat dénonçait une
+souffrance chronique, victorieuse, que tout pourtant voulait dompter,
+dans cette physionomie si mâle dans sa douceur. Sa lèvre, un peu forte,
+mais d'un dessin correct, était accoutumée au sourire, comme au symbole
+silencieux de la douleur. Le menton soigneusement rasé, un peu
+proéminent, trahissait une volonté solide; on devinait un homme
+peut-être foudroyé au dedans, mais bravant encore la foudre.
+
+Le costume était sévère, sans recherche. Il consistait en une redingote
+longue, boutonnée, devenue un peu large pour le corps qui, tout robuste
+qu'il était, avait certainement maigri. Une cravate noire à pans
+retombants et retenus, dans un gilet haut, par une simple épingle, ne
+laissait voir, dans tout ce costume sombre, au-dessous de cette
+blancheur épanouie du visage, qu'un liseré de linge blanc autour du cou.
+Les mains dégantées, mais dont l'une tenait les gants serrés et
+allongés, étaient fort belles, sans anneau. Tout, dans cet homme, était
+grave, harmonieux, simple et peu commun. On pouvait se livrer, sur son
+état ancien ou actuel, dans le monde, à plusieurs hypothèses; mais le
+caractère profondément, absolument humain, était celui qui s'offrait
+tout d'abord à l'observateur.
+
+M. Barbier n'avait pas le temps d'observer. En subissant le charme, il
+le justifiait par la similitude des professions. Il avait une hâte naïve
+d'entendre encore la voix, sonore et juste, qui lui avait mis dans
+l'oreille, dès les premiers mots, comme l'écho d'un prétoire.
+
+--Parlez, monsieur, dit-il avec dignité.
+
+L'inconnu hésita, eut un gonflement de la poitrine, qu'il apaisa sous sa
+main, et répondit enfin:
+
+--Excusez-moi, monsieur. J'ai tant désiré cet entretien, que je ne
+pensais plus à la difficulté de le commencer. Je voudrais, avant tout,
+vous inspirer de la confiance.
+
+M. Barbier que cette diction, savante jusque dans son effusion sincère,
+prédisposait de mieux en mieux, eut un mouvement de la tête et fit un
+geste de la main qui exprimait une intention formelle de respect ou au
+moins de déférence, en tout cas, une exhortation courtoise.
+
+L'inconnu s'inclina, et lentement, avec cette coquetterie que les
+suppliants mettent dans une caresse qui leur est permise, en modulant la
+phrase:
+
+--Je vous remercie.
+
+Il se redressa, et on eût dit qu'il avait puisé du sang dans son coeur
+pour le faire remonter à ses joues, qui se colorèrent, comme du reflet
+d'un crépuscule invisible au dehors. Le jour gris-cendré venant du
+jardin rendait cette rougeur plus éclatante.
+
+Elle dura peu. L'homme voulait redevenir froid. Il passa sa main blanche
+sur son front, sur ses joues, et les glaça, puis la promenant sur sa
+bouche, il rendit à celle-ci sa souplesse; alors, droit, regardant bien
+en face le sous-secrétaire d'État:
+
+--Monsieur, lui dit-il, je viens vous dénoncer un crime!
+
+M. Barbier tressaillit, se recula, heurta de son épaule la vitre de la
+grande fenêtre, et presque effaré, balbutia:
+
+--Un crime! Cela ne me regarde pas.
+
+--Comment! ne représentez-vous pas la justice?
+
+--Oui, celle qui nomme les magistrats. Vous auriez plus tôt fait de vous
+adresser au parquet, à la préfecture de police, ou simplement au
+commissaire de votre quartier. Moi, je ne pourrais que transmettre des
+instructions.
+
+--Cela serait bien, si le crime était consommé...
+
+--Quoi! il n'est pas commis?
+
+--Non.
+
+--Alors, ce n'est qu'une supposition de votre part?
+
+--Dites: la certitude qu'il se commettra!
+
+M. Barbier abasourdi de l'étrangeté de cette confidence, eut, un
+sourire, et croyant se soustraire au charme qui le taquinait, demanda
+d'une voix qui s'aiguisait:
+
+--Ce crime est-il imminent?
+
+--Dans trois semaines, il sera sans remède.
+
+--Dans trois semaines! Alors, il n'y a pas une urgence absolue...
+
+Le sous-secrétaire d'État était maintenant moins curieux que
+désappointé.
+
+Cette moquerie supérieure, qui entre pour beaucoup dans la vocation des
+hommes d'État, s'agitait en lui. Il voulait se venger d'une émotion
+surprise, malavisée; il commençait à croire qu'il avait eu affaire à un
+maniaque.
+
+Mais la raillerie naissante s'éteignit sous le rayon qui partit des
+grands yeux bleus de l'inconnu. Les cheveux du vieillard, qui pencha la
+tête et qui la mit sous le jour tombant, parurent blanchir davantage.
+
+Avec une douceur indulgente et souveraine, il dit:
+
+--Vous me prenez pour un fou, n'est-ce pas? Oh! je le comprends! C'était
+ma crainte, la raison de mon embarras. J'espère pourtant que, quand vous
+m'aurez entendu, vous ne verrez plus en moi qu'un homme très malheureux,
+qui a besoin de se confier à des coeurs honnêtes... J'avais, en me
+présentant ici, l'ambition de parvenir directement au ministre. C'est un
+vieillard, comme moi, plus âgé que moi, un père de famille. Si vous
+voulez obtenir qu'il m'écoute!...
+
+Ce fut au tour du sous-secrétaire d'État à rougir. Cet étranger lui
+donnait une leçon. Il repartit très poliment:
+
+--M. le ministre ne pourrait vous recevoir, ni ce soir, ni demain; je
+suis prêt à vous écouter.
+
+--C'est que... vous n'aviez que cinq minutes à m'accorder, et en voilà
+une ou deux...
+
+--De perdues? voulez-vous dire, interrompit courtoisement M. Barbier. Si
+vous le pouvez et si vous le voulez, monsieur, si l'affaire très grave,
+à ce qu'il paraît, dont vous avez à m'entretenir, ne doit pas s'aggraver
+pour un retard de quelques heures, je me tiendrai demain, pendant toute
+la matinée, à votre disposition. Ce soir, il est vrai, je suis un peu
+pressé... Cependant si vous voulez me dire sommairement ce dont il
+s'agit...
+
+--Sommairement!
+
+Ce mot avait presque blessé le vieillard. Il eut un sourire qui ne
+voilait rien de sa tristesse.
+
+--Sommairement! répéta-t-il, ce serait m'exposer encore au soupçon de
+folie. Je tiens à vous persuader que j'ai toute ma raison. Mais, pour me
+croire, il faut entendre des explications qui ne peuvent être sommaires.
+Vous le savez, monsieur, quand on porte longtemps en soi une idée, on
+l'a roulée si souvent qu'on l'a resserrée, qu'on en a fait une balle; on
+la croit irrésistible. Mais le jour de frapper, on s'aperçoit que le
+plomb gagne à s'émietter. Il ne s'agit plus de trouer la conviction, il
+faut l'envelopper, la pénétrer.
+
+L'inconnu s'arrêta, comme scandalisé de l'image dont il se servait,
+honteux de sa rhétorique, un reste de vieille habitude oratoire que
+l'émotion ravivait.
+
+Il craignit de gâter l'opinion favorable qu'il voyait naître malgré
+tout, et alors, simplement, avec une bonhomie d'homme supérieur, en même
+temps qu'avec une aisance d'homme du monde, il dit au sous-secrétaire
+d'État:
+
+--Vous l'avez très justement remarqué, monsieur; s'il ne s'agissait que
+d'un crime vulgaire, banal, bien qu'il n'y ait encore que le flagrant
+délit de la préméditation et que l'acte infâme ne soit pas accompli, je
+devrais m'adresser au parquet, à la police, au commissaire, aux
+gendarmes; mais ce crime est d'une nature si spéciale, les coupables
+sont d'un rang qui les met si sûrement au-dessus des intimidations
+ordinaires, que j'ai besoin d'un secours, délicat autant que
+tout-puissant... que je m'adresse à la justice, en dehors des juges qui
+punissent les crimes bien avérés, palpables, mais qui ne les empêchent
+pas, et qui, d'ailleurs, ne punissent pas toujours.
+
+--Vous excitez ma curiosité! ne put s'empêcher d'avouer le
+sous-secrétaire d'État.
+
+--C'est un augure que j'emporte. Puisse-t-il me valoir votre pitié!
+
+--Pour vous, monsieur?
+
+--Oh! moi, il ne faut pas me plaindre. Ce n'est pas pour moi que je suis
+ici. Je ne peux plus être ni sauvé, ni perdu. J'ai ma croix; je la
+porte, et je veux la porter seul. C'est pour un être innocent, que j'ai
+recours à vous.
+
+La voix du vieillard, toujours basse, sonore, s'était mouillée d'une
+larme cachée.
+
+Il leva les yeux au plafond, et avant que M. Barbier, intimidé, attiré
+de plus en plus par le charme de ce désespoir austère, fût intervenu de
+nouveau, l'homme continua avec une politesse extrême:
+
+--Je vous suis profondément reconnaissant, monsieur, de l'audience que
+vous m'accordez pour demain; à quelle heure?
+
+--Je suis à mon bureau à dix heures.
+
+--A dix heures, soit.
+
+L'inconnu saluait pour se retirer.
+
+--Vous donnerez votre nom à l'huissier, dit M. Barbier, sans trop de
+malice, avertissant ce visiteur qu'il ne s'était pas nommé.
+
+--Mon nom!
+
+Le vieillard s'arrêta, surpris, fit un léger mouvement en arrière; mais
+reprenant aussitôt son attitude digne et simple:
+
+--C'est juste!... Mon nom vous ne l'avez pas; voici ma carte.
+
+Dans l'obscurité croissante du cabinet, le sous-secrétaire d'État prit
+la carte et la glissa dans une des poches de son gilet; puis,
+respectueusement, il reconduisit, comme il eût reconduit un procureur
+général, ou un conseiller à la cour de cassation, cet étranger qu'on
+n'avait pas voulu introduire.
+
+En traversant le grand salon d'attente, sans doute un peu confus d'être
+escorté, l'étranger jeta un regard aux portraits des chanceliers, dont
+l'hermine se distinguait dans le crépuscule d'une soirée de mars, et
+parut les saluer, en les invoquant. On eût dit qu'il les connaissait de
+vue.
+
+La politesse de M. Barbier n'était pas due tout entière à la
+fascination. Instinctivement, le sous-secrétaire d'État voulait
+reprendre sur l'huissier la supériorité que celui-ci avait prétendu
+s'attribuer en renvoyant un importun, et, dans le vestibule, saluant une
+dernière fois l'inconnu:
+
+--C'est convenu; à dix heures; je vous attendrai. On vous indiquera mon
+bureau.
+
+--Je le connais, dit l'homme mystérieux, en répondant au salut et en
+sortant.
+
+L'huissier tenait ouverte la porte extérieure.
+
+Il se crut obligé de saluer plus bas que ne l'avait fait M. Barbier, ce
+solliciteur soudainement réhabilité et transfiguré, qui connaissait les
+êtres du ministère, qui était venu souvent sans doute, autrefois, au bon
+temps, quand les huissiers étaient considérés et habillés plus souvent à
+neuf, à l'époque des belles livrées, sous l'empire.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le sous-secrétaire d'État fit son entrée dans le salon de M. le garde
+des sceaux, au moment où celui-ci regardait sa pendule, les sourcils
+froncés, et où la pendule sonnait la demie.
+
+Le ministre salua d'un hochement de tête son jeune collaborateur; mais
+ne lui fit, ni compliment d'arriver à l'heure exacte, ni reproche
+d'avoir failli se faire attendre. Cette ponctualité était d'un zèle
+suffisant.
+
+Les dîners ministériels, surtout quand ils sont nombreux, paraissent les
+repas de corps des croque-morts de l'esprit. On y célèbre l'enterrement
+du défunt, mais sans que rien le rappelle.
+
+Les dimensions de la table, la diversité et l'importance des convives,
+la peur d'être pris au mot, quand on n'est pas sûr d'en dire plus d'un
+par quart d'heure, la présence des domestiques, qui peuvent comparer les
+ministres en exercice aux ministres passés, et souvent dénoncer à
+ceux-ci les prétentions de ceux-là, l'embarras d'une argenterie
+d'apparat, entremêlée de fleurs traditionnelles et qui isole les
+vis-à-vis, plus encore que la distance, tout paralyse la conversation
+générale et ne permet, tout au plus, que les dialogues entre voisins.
+
+Le sous-secrétaire d'État se trouvait placé à côté du préfet de police.
+
+Tous deux étaient jeunes, tous deux nouveaux en fonction. La lune de
+miel des fonctionnaires leur suggère des intempérances de tendresse et
+des indiscrétions de bonheur. Tous sont bavards, au début de leur
+importance. Leur première fatuité se décèle par la confidence de leurs
+bonnes fortunes administratives.
+
+Le préfet égaya le sous-secrétaire d'État par quelques révélations
+malicieuses.
+
+La police est un confessionnal et un dispensaire, et, comme les
+pénitents ou les malades n'y vont pas offrir leurs confessions, le
+secret n'est pas rendu absolument obligatoire par la confiance.
+
+Tout à coup, M. Barbier, qui n'avait à opposer que des cancans
+administratifs aux _racontars_ de la police secrète, fit un petit bond
+sur sa chaise, et, interrompant son voisin:
+
+--Je vais probablement empiéter sur vos attributions, mon cher préfet.
+
+--A quel propos?
+
+--On s'adresse au ministère de la justice pour prévenir un crime.
+
+--Un complot?
+
+--Je ne crois pas. On m'a parlé d'une victime innocente.
+
+--Il n'y a pas alors de politique dans l'affaire. Est-ce un meurtre?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Un viol? un enlèvement? une séquestration?
+
+--C'est possible!
+
+Le préfet vida un verre de bourgogne qu'on venait de lui verser, et,
+d'un ton de raillerie:
+
+--Comment! vous ne savez rien?
+
+--Non, rien encore.
+
+--On se moque de vous.
+
+--Je ne crois pas.
+
+Le préfet écrasa sur le bord de son assiette une boulette de mie de pain
+qu'il avait triturée, pendant ses divers récits, et avec un sourire
+d'artiste qui va professer:
+
+--Vous le verrez! on se moque de vous. Quant à moi, si je _gobais_ le
+quart des dénonciations qui m'arrivent tous les matins, je ferais, tous
+les soirs, arrêter cent personnes dans Paris.
+
+Le mot _gober_ était permis entre deux anciens camarades du même banc,
+au centre gauche de la Chambre; d'ailleurs qui donc est plus à portée de
+puiser dans l'argot que le préfet de police? Mais le mot n'en était pas
+moins une moquerie. M. Barbier sourit, à son tour à cette piqûre sans
+venin.
+
+--Mon cher, je ne suis pas plus _gobeur_ qu'un autre. Quand le
+dénonciateur a une apparence respectable...
+
+Le préfet interrompit:
+
+--Si les coquins n'étaient pas capables de surprendre le respect, il y
+aurait moins de dupes.
+
+--Je serais bien étonné d'avoir affaire à un coquin. Le chef de la
+police avança son coude sur la table, comme il eût fait à la tribune, et
+répliqua:
+
+--Les honnêtes gens ne sont pas moins sujets à caution que les coquins.
+Leur candeur les abuse grossièrement et leur vertu les rend infatigables
+à harceler la police. Vous ne savez pas à quel héroïsme d'espionnage
+l'honnêteté peut pousser? On se fait, en général, une très fausse idée
+dans le public du nombre des instruments que nous mettons en oeuvre.
+Paris serait extraordinairement surpris d'apprendre avec combien peu
+d'agents embrigadés nous veillons sur lui. La plupart de nos captures
+importantes nous sont facilitées par des amis, pris de scrupule, qui ne
+veulent pas avoir sur la conscience la cachette d'un voleur ou d'un
+assassin, qui nous le livrent, sous la seule condition d'être tenus à
+l'écart de l'instruction, pour ne pas être exposés à des vengeances...
+Je ne vous parle pas des complices qui _mangent le morceau_, afin de
+bénéficier de cette complaisance... Voilà pour les crimes accomplis et
+dont nous poursuivons les auteurs. Mais les soupçons, faciles à
+concevoir, après une audience de cour d'assises, après la représentation
+d'un drame! mais les billevesées des peureux! Rappelez-vous, pendant le
+siège de Paris, la terreur patriotique conçue par de braves gardes
+nationaux, toutes les fois qu'ils voyaient une chandelle allumée, ou une
+lampe à abat-jour de couleurs, au cinquième étage d'une maison du
+boulevard Montmartre! Ils allaient dénoncer des espions, qu'on ne trouva
+jamais. Avant d'être préfet de police, pendant la Commune, j'ai connu un
+épicier, estimé, incapable de fausser la vérité, autrement qu'avec ses
+balances, qui a dénoncé et fait fusiller, le plus innocemment du monde,
+par l'armée de Versailles, le plus innocent de ses voisins, un chimiste,
+parce que celui-ci se livrait à des manifestations inconnues dans
+l'épicerie et qu'on assurait être des fabrications de fusées
+incendiaires! Cela m'a rendu défiant. Je reçois des lettres de femmes
+mariées, me demandant de faire expulser, ou de faire enrégimenter par le
+bureau des moeurs des demoiselles qui les font jalouses; sans compter les
+belles-mères qui ne se rendent pas compte des agissements de leur
+gendre; les concierges et les propriétaires qui veulent sauvegarder la
+réputation de leur immeuble, compromise par des locataires mystérieux!
+On méprise mes agents, sans se douter qu'ils ont des émules, plus
+féroces et plus crédules dans beaucoup d'honnêtes gens.
+
+--Et les honnêtes gens ne vous donnent jamais un bon avis?
+
+--Jamais c'est trop dire. Si; quelquefois.
+
+--Vous voyez donc bien!
+
+--Mais ils se trompent quatre-vingt-quinze fois sur cent.
+
+--Vous avez plus confiance dans les coquins que vous exploitez et qui
+vous exploitent?
+
+--Non, pas plus, mais tout autant. Les naïfs se trompent; les coquins
+veulent nous tromper. Il n'y a pas de catégorie pour la vérité.
+
+--C'est égal, reprit M. Barbier, en insinuant deux doigts dans la poche
+de son gilet, vous avez beau dire, j'ai bonne opinion de l'homme que
+j'ai reçu ce soir.
+
+--Ah! il vous a remis un premier rapport?
+
+--Non. Je l'attends demain.
+
+--Je suis à vos ordres, si vous croyez qu'il vous indique une piste à
+suivre.
+
+M. Barbier se mit à rire.
+
+--Je tâcherai de me passer de vous.
+
+--Je vous en défie!
+
+--Vous m'en défiez?
+
+--Sans doute; et si vous y tenez, je prends même l'engagement de savoir,
+une heure après vous, ce dont il s'agit et d'aviser, deux heures avant
+vous, à ce qu'il faudra faire.
+
+Le sous-secrétaire d'État promena les yeux autour de lui:
+
+--Est-ce que vous auriez des agents ici?
+
+Le préfet s'amusa à passer rapidement la revue des domestiques en
+livrée, qui servaient à table.
+
+--Peut-être! En tout cas, il ne m'est pas difficile, vous le comprenez,
+de mettre quelques-uns de mes gens, en observation sur la place Vendôme;
+d'avoir les noms, les adresses, de toutes les personnes qui sortiront
+d'ici, après une audience...
+
+--C'est vrai, répliqua le sous-secrétaire d'État, qui avait pris du bout
+des doigts la carte de son visiteur, et la remuait dans son gousset.
+Vous pouvez filer tout le monde. Faisons mieux, voulez-vous?
+Collaborons... Pouvez-vous, d'ici demain matin dix heures, savoir quel
+est le personnage qui m'a remis sa carte... que je n'ai pas encore lue?
+
+M. Barbier tira de sa poche le petit carton sur lequel un nom était
+écrit à la plume et non imprimé. Il lut:
+
+LOUIS HERMENT _Boulevard des Batignolles_, 20
+
+Il passa la carte à son voisin.
+
+Le préfet la reçut, comme un expert reçoit une pièce à juger; il
+l'examina, et dit ensuite:
+
+--Votre visiteur ne rend guère de visites. Je gagerais que cet
+autographe est le seul de son espèce. Votre homme a prévu qu'il serait
+obligé de vous donner son nom et son adresse. Il a confectionné ceci à
+votre seule intention. Le carton a été découpé par un canif et une
+règle, ce matin; l'écriture est toute fraîche; quant au nom, il est
+tracé avec une application qu'on n'a pas d'ordinaire, en reproduisant sa
+signature. Aucun trait n'échappe à la volonté de bien écrire.
+Voulez-vous mon sentiment? C'est là un faux nom.
+
+--Pourquoi, alors, aurait-il ajouté son adresse?
+
+--Si le nom est faux, l'adresse est fausse. Il s'agissait uniquement de
+vous inspirer une demi-heure de confiance. L'homme ne prévoyait pas que
+vous me rencontreriez et que j'enverrais un agent à son prétendu
+domicile.
+
+--De sorte que, demain matin, à dix heures, vous pourriez me donner des
+renseignements sur cet individu?
+
+--A dix heures, soit. Je ne vous garantis pas, pour une heure si
+matinale, toute la vérité, ni même la vérité vraie; mais nous aurons des
+vraisemblances, des conjectures, et, pour un commencement d'enquête,
+cela suffit... Tenez! Je vois déjà que ce M. Herment est un homme déchu.
+
+--A quoi voyez-vous cela?
+
+--A la petite prétention de la carte, et à l'adresse. Nous avons bien
+des naufragés dans ce quartier-là!
+
+--Je vous affirme qu'il a l'air très respectable, une belle figure.
+
+--On sauve tout cela du naufrage. Quel linge a-t-il?
+
+--Ah! parbleu, vous m'en demandez trop. Il faisait presque nuit. Mais
+vous voyez qu'il a les mains propres, puisque sa carte est immaculée.
+
+Le dîner était fini. Le ministre se levait de table.
+
+La conversation en resta là. Mais elle se renoua pour une seconde,
+quand, d'assez bonne heure, avant tous les convives, après avoir pris
+congé du garde des sceaux, d'une façon ostensible, pour être, remarqué,
+le préfet de police se retira.
+
+C'est la coquetterie d'un fonctionnaire de cet ordre de paraître pressé
+de partir, comme si Paris brûlait, s'insurgeait ou s'égorgeait, pendant
+chaque minute perdue dans le monde.
+
+M. Barbier, qui semblait le guetter, le retint à la porte du salon
+principal, et le reconduisant jusqu'à, l'antichambre, avec l'aisance
+d'un homme qui est presque chez lui:
+
+--J'ai oublié de vous demander un renseignement, mon cher préfet. Je ne
+sais pas ce que M. Herment doit me raconter; mais dans le cas où ce
+brave homme--car je m'en tiens à ma première impression--me dénoncerait
+réellement un crime, une machination contre quelqu'un; bien que je sois
+décidé à rester dans une grande réserve, je voudrais cependant savoir
+quels sont les moyens préventifs que possède la police.
+
+--Elle n'en a qu'un, l'intimidation. Cela réussit auprès des malheureux,
+des jeunes gens, mineurs ou majeurs, qui ont l'instinct du salut, sans
+en avoir la force, auprès des déclassés, des gens nerveux. C'est notre
+plus beau rôle; mais c'est le moins justifié par la loi. Nous rendons,
+sous ce rapport, à bien des familles, des services qui nous seraient
+interdits, si les gens que nous faisons venir osaient invoquer la
+légalité. Mais ils l'ignorent, ou ils n'osent pas, et c'est tant mieux
+pour la morale. On connaît si peu la loi en France, et on croit la
+liberté individuelle si mal garantie! Le code est si souvent une arme
+excellente pour les coquins et les mauvais sujets, qu'il faut bien
+excuser un peu d'arbitraire, au profit des honnêtes gens qui se
+défendent. Si vous saviez combien de pères de famille, combien de mères
+elles-mêmes viennent nous demander naïvement des lettres de cachet!
+
+--Et vous en donnez?
+
+--En général, nous n'arrêtons personne, arbitrairement. Mais notre
+triomphe est de faire croire que nous pouvons arrêter tout le monde.
+
+--Qui donc peut croire cela?
+
+--Qui? Les malheureux, je vous l'ai dit, les jeunes gens; mais encore
+faut-il qu'ils soient d'une certaine catégorie sociale. Les gens du
+monde sont difficiles à intimider, autrement que par la peur du
+scandale. Quant aux gens du _grand, grand monde_, ils nous échappent
+avant le crime; c'est bien assez de les attraper quelquefois après...
+Voilà, mon cher collaborateur, ce que je mets à votre disposition...
+Comme il est probable qu'il ne s'agit pas d'une affaire du grand monde,
+nous pourrons toujours dire à Croquemitaine de faire du bruit dans la
+coulisse...
+
+--Je vous remercie, dit M. Barbier. Ce n'est pas grand'chose que
+Croquemitaine: il n'y a plus d'enfants!
+
+--Plus d'enfants? Mais il n'y a que cela!
+
+--Taisez-vous! Si le ministre vous entendait!
+
+--Croit-il donc avoir affaire à des hommes?
+
+--Chut! mauvaise langue.
+
+--Mon cher, dans un gouvernement démocratique il faut toujours se
+maintenir en verve d'ironie; on peut retourner si vite à
+l'opposition!... Au revoir, à demain!
+
+--A demain!
+
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain, M. Barbier arrivait au ministère de la justice avant dix
+heures.
+
+Il avait surpris le garçon en train d'épousseter d'un regard lent et
+habitué les lettres éparses sur le bureau. Ce vieil employé fut tenté de
+croire à un coup d'État: car depuis le 2 décembre 1851, jamais un
+ministre, ou son clair de lune, n'avait lui de si bon matin.
+
+M. Barbier lui-même fut très étonné, après coup, d'avoir été si matinal.
+Il sourit en remarquant que la pendule officielle n'était pas plus en
+avance que sa montre; c'était sa curiosité seule qui l'avait trompé.
+
+Il s'occupa de quelques affaires; mais elles furent examinées en cinq
+minutes et il eut le loisir d'un peu d'ennui.
+
+A dix heures un quart, on venait le prévenir que M. Louis Herment était
+là.
+
+Avant de le faire introduire, le sous-secrétaire d'État s'assura qu'il
+n'était venu, ni pour lui, ni adressé directement au ministre, aucun
+message de la préfecture de police.
+
+Le mystère n'était pas si facile à pénétrer! C'était une première manche
+gagnée dans la partie engagée avec le préfet de police. Mais le
+sous-secrétaire d'État fut moins frappé que dépité de ce succès négatif.
+Il donna l'ordre de faire entrer M. Herment.
+
+En le revoyant, au jour clair et matinal, M. Barbier le trouva moins
+vieux que la veille, mais aussi imposant, aussi attirant.
+
+Le visage, qui gardait la même pâleur, avait cependant une translucidité
+plus facile. On sentait qu'un feu intérieur pouvait, au moindre souffle,
+s'y répandre et le colorer. Les yeux brillaient d'une angoisse contenue
+et aussi d'une espérance forcée. La bouche était comme préparée à
+l'éloquence, tant elle s'ouvrit vite à un sourire de courtoisie, de
+remerciement et de supplication, qui était charmant dans ce masque
+sévère et qui, pourtant, n'avait rien de contraint.
+
+--Décidément, c'est un ancien magistrat, pensa M. Barbier.
+
+Il montra un fauteuil, placé près de son bureau qui lui permettait de
+bien voir son visiteur, en ayant l'air de lui permettre seulement de le
+bien écouter.
+
+M. Herment, en s'asseyant, éloigna un peu le fauteuil. Il n'avait pas
+l'habitude de parler de si près. Sa voix, son émotion, sa conviction
+avaient assez de portée. Il plaça presque familièrement son chapeau sur
+le bord du bureau plat, justifiant cette prise de possession par un
+rouleau de papier qu'il déposa dans le chapeau; puis il remercia, en
+quelques mots, polis sans obséquiosité, le haut fonctionnaire qui lui
+avait réservé cette audience.
+
+--On ne nous dérangera pas, dit obligeamment M. Barbier.
+
+--Je vous ai prévenu, monsieur, reprit d'une voix grave M. Herment, que
+j'avais à vous dénoncer un crime. Je ne crois pas qu'il puisse s'en
+commettre un plus grand...
+
+Il s'arrêta, respira; son inquiétude l'oppressait. Après deux secondes
+de repos, il continua:
+
+--Vous savez sans doute, monsieur, tous les journaux en parlent, qu'on
+doit célébrer dans trois semaines, à l'église de la Madeleine, le
+mariage de mademoiselle Marie-Louise de Thorvilliers avec le prince de
+Lévigny.
+
+M. Barbier ignorait absolument l'annonce de ce mariage. Ce n'était pas
+sur les faits-divers de cette nature, qu'il recevait tous les jours, un
+rapport du bureau chargé de lire, de contrôler et d'analyser les
+journaux; mais il n'ignorait pas que le duc de Thorvilliers portait un
+des plus grands noms du faubourg Saint-Germain, et que le prince de
+Lévigny était, par sa fortune, par ses alliances, un des partis les plus
+considérables du même quartier.
+
+Le sous-secrétaire d'État fit un signe de tête, comme s'il était très
+informé de cet événement mondain, et demanda avec un étonnement
+légèrement ironique:
+
+--C'est à propos de ce mariage que vous avez une communication à me
+faire?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Ce mariage serait un crime. Il faut, à tout prix, l'empêcher.
+
+M. Barbier eut un petit bondissement de surprise sur son siège.
+
+--Un crime! Un si beau mariage! L'empêcher à tout prix, dites-vous? Je
+ne comprends pas.
+
+Il regardait M. Herment, repris du doute qu'il avait eu la veille, se
+demandant si son visiteur n'était pas fou.
+
+Celui-ci devinait bien la surprise qu'il provoquait. D'une voix
+vibrante, fermant à demi les yeux pour ne pas voir les paroles qui
+allaient effleurer ses lèvres, il continua:
+
+--J'espère que vous comprendrez bientôt. Est-ce qu'il y a un plus grand
+crime, par exemple, que de sacrifier une enfant à la plus effroyable
+ambition, à la plus basse vengeance?... que de marier une jeune fille
+chaste, d'une admirable candeur, à un débauché, perdu d'honneur, perdu
+de vices, perdu de santé?
+
+M. Herment avait parlé avec véhémence; il laissa cependant tomber les
+derniers mots, hésitant à les prononcer.
+
+M. Barbier craignait d'être déçu. Le crime ne lui apparaissait pas
+nettement; il n'en mesurait pas la profondeur. Sa déception se
+compliquait d'un prodigieux effarement. Qu'est-ce que M. Herment, cet
+habitant du boulevard des Batignolles, pouvait avoir à démêler avec ce
+projet de mariage aristocratique? Une jeune fille mariée par ambition;
+n'était-ce pas le drame vulgaire?
+
+Il se taisait et réfléchissait; M. Herment reprit vivement, en se
+redressant sur son fauteuil:
+
+--Oui, le prince de Lévigny n'est pas seulement un niais, incapable de
+comprendre l'âme de celle qu'on prétend lui donner; ce n'est pas
+seulement un joueur éhonté, qui serait ruiné, s'il n'était pas trop
+riche pour être jamais au bout de sa fortune et des héritages qu'il
+n'attendra pas; car avant six mois il sera mort; c'est encore, je vous
+le répète, monsieur, le rebut des boudoirs de la prostitution... Il a
+une maîtresse qu'il gardera après son mariage, car elle a le secret de
+toutes ses infamies, mais qui n'est que l'infirmière de ce gangrené.
+Je le sais... J'ai acheté à cette femme la preuve, les prescriptions des
+spécialistes, et c'est à ce cadavre que le duc de Thorvilliers,
+méchamment, scélératement, dans un but que vous saurez, veut lier cette
+jeune fille charmante, pure. Il sait la vérité sur ce gendre honteux;
+mais il en a besoin pour son orgueil et pour sa vengeance. Voyez-vous le
+crime, monsieur? Flétrir, empoisonner sciemment une enfant sans
+défense... Voilà ce qu'il faut empêcher, au nom de la morale, au nom de
+la pitié... Voilà ce que je ne veux pas... Ce que je viens vous
+dénoncer.
+
+M. Herment frappait de sa main large et blanche le bras de son fauteuil;
+il ne baissait plus les yeux. Il regardait le sous-secrétaire d'État en
+face, essayant de le magnétiser de la flamme de ses prunelles, de le
+convaincre par le frissonnement de sa bouche.
+
+M. Barbier soutint le choc de cette éloquence électrique. Il comprenait
+un peu, mais pas assez.
+
+--Décidément, se disait-il, pour s'excuser d'être ému et pour s'en
+venger, c'est un ancien avocat général ou un président. Mais de quoi se
+mêle-t-il?
+
+--Avant tout, monsieur, reprit-il d'un ton de condescendance, je vous
+demanderai à quel titre vous voulez intervenir dans ce drame de famille.
+
+--A quel titre?
+
+M. Herment se troubla, rougit; mais sa pâleur reprit le dessus, et aussi
+son courage:
+
+--Ne vous suffit-il pas de savoir que le fait est vrai? Ne vous
+suffit-il pas que je vous en donne la preuve? que vous puissiez
+l'acquérir vous-même? Qu'importe qui je suis! Un vieillard qui connaît,
+depuis sa naissance, cette jeune fille, cette orpheline, car sa mère est
+morte, et M. le duc de Thorvilliers ne compte pas pour l'amour
+paternel... Je suis le premier venu, mis au courant d'une atrocité... Je
+viens vous la dénoncer, crier au meurtre!
+
+--Mais il n'y a pas de meurtre, répliqua M. Barbier.
+
+--Il y a pis que cela; il y a le supplice de l'innocence.
+
+--En tout cas, ce cri de détresse ne vous est pas permis, si vous n'êtes
+ni le tuteur, ni le parent, à un degré quelconque.
+
+--C'est vrai! dit tristement le vieillard. Voilà pourquoi, au lieu de
+m'adresser à la police, je m'adresse à vous. Non, je le sais, on me
+fermerait la bouche, si je dénonçais publiquement cet attentat; on me
+traiterait de calomniateur; on me condamnerait; on m'enfermerait. Je
+n'ai aucun droit, que celui de l'intérêt que je porte depuis vingt ans à
+cette enfant. Cela ne suffit pas pour une action publique; mais cela
+doit suffire pour une action... discrète; car enfin, il y a la loi
+morale au-dessus de la loi étroite... Ah! si vous pouviez pénétrer toute
+l'horreur de ce crime!
+
+M. Herment éleva les bras, par un geste, si solennellement tragique,
+qu'il étonna plus qu'il n'émut M. Barbier.
+
+On eût dit un acteur, jouant avec génie une scène, mais la jouant au
+naturel, ou un procureur fulminant un réquisitoire, en tout cas, un
+orateur que l'art transfigurait dans son explosion la plus élevée, la
+plus sincère.
+
+M. Barbier, intrigué par ce mélange de passion et de suprême habileté,
+ne fut que plus curieux de connaître son visiteur.
+
+--Vous ne m'avez pas répondu, monsieur, reprit-il d'un ton presque
+caressant. Je ne doute pas de votre parole, mais encore faut-il que je
+sache...
+
+--J'ai été le premier maître... plus que cela, le premier ami, de cette
+jeune fille, répondit M. Herment avec une précipitation singulière, en
+coupant la parole à M. Barbier.
+
+--Son professeur? demanda le sous-secrétaire d'État, de plus en surpris.
+
+--Oui, monsieur.
+
+En disant cela, M. Herment rougissait.
+
+--Est-ce M. le duc de Thorvilliers qui vous avait donné cette fonction
+auprès de sa fille?
+
+M. Barbier faisait cette question, faute d'en trouver une autre.
+
+Ce singulier professeur confondait toutes ses idées.
+
+Sa question cingla le coeur de M. Herment qui se souleva de son fauteuil,
+en s'appuyant sur les bras, et, avec un étincellement des yeux, presque
+farouche:
+
+--Non, balbutia-t-il, ce n'est pas le duc qui m'avait chargé de ce
+devoir.
+
+--Alors, veuillez m'expliquer...
+
+M. Herment retomba dans son fauteuil, baissa la tête, et, la relevant
+presque aussitôt, avec décision:
+
+--Il faut bien que vous sachiez tout... je suis résolu à tout dire: je
+ne suis pas seulement le premier maître de cette jeune fille... je suis
+son père.
+
+La confidence devenait fort intéressante.
+
+M. Barbier, accoudé sur son bureau, caressait lentement sa bouche de son
+doigt, pour y attirer des paroles sages; il réfléchissait.
+
+A ce moment, on frappa légèrement à la porte, et un huissier apporta une
+lettre qu'il tendit silencieusement au sous-secrétaire d'État.
+
+C'était le rapport attendu. Le préfet de police s'excusait d'être un peu
+en retard; mais les renseignements avaient été difficiles à prendre,
+tant M. Herment vivait entouré de précautions et enveloppé de silence.
+
+On avait pu faire causer une femme qui s'occupait de son ménage, et
+voici ce qu'on avait recueilli.
+
+«Herment n'est pas son nom. Il cache son nom véritable. Il reçoit peu de
+visites. Il sort souvent, surtout depuis un mois. Il lui est arrivé de
+rentrer fort tard, et quelquefois de ne rentrer que le matin. Les
+voisines prétendent qu'il assiste à des conciliabules légitimistes. Il
+occupe une petite chambre, au troisième, dans une maison meublée.
+Quelques bijoux de famille font supposer qu'il avait autrefois une
+grande fortune. Il a sur un cachet et sur une bague des armoiries. La
+propriétaire est persuadée que c'est un grand seigneur qui se cache. Sa
+femme de ménage a découvert, pendant la visite qu'un chanoine de
+Notre-Dame a rendu un jour au prétendu M. Herment, qu'il est un prêtre
+interdit; ce qui alarme sa conscience de dévote... On le saura tantôt.»
+
+M. Barbier laissa tomber le rapport devant lui.
+
+Pendant qu'il lisait, M. Herment, les mains jointes et pressées sur sa
+poitrine pour y faire rentrer le secret de tendresse qui s'en était
+échappé, avait une attitude ecclésiastique, dans une sorte de
+contemplation paternelle, qui achevait la révélation.
+
+Le sous-secrétaire d'État sentait dans son front des piqûres
+d'aiguilles. Le mystère devenait dramatique. S'il n'appréciait pas
+encore à toute sa valeur le crime dénoncé, il entrevoyait dans le
+dénonciateur du crime, lui-même, sinon un criminel, au sens juridique du
+mot, du moins un grand coupable selon le morale. Le personnage, toujours
+mystérieux, ne perdait pas de son intérêt pour cela.
+
+Quel drame ou quel roman sous ces trois révélations? Un grand nom caché,
+une grande fortune perdue, un prêtre qui était père, dans ce pauvre
+homme logé en garni, aux Batignolles!
+
+--Monsieur, dit brusquement M. Barbier, en posant devant lui la note de
+la police, vous ne portez pas votre nom!
+
+M. Herment s'éveilla en sursaut de son rêve, darda ses yeux qui se
+reculèrent dans leurs orbites profondes, vit et devina sur le bureau le
+papier de la police, que l'enveloppe, bâillant encore après
+l'effraction, dénonçait.
+
+Il eut un plissement du front; son sourire s'aiguisa. Il répondit avec
+une intention de fierté:
+
+--Il serait plus exact de dire que je ne porte pas mon nom tout entier
+et que j'en ai traduit une partie en français.
+
+--Vous êtes étranger?
+
+--Non, monsieur, mon nom de famille est alsacien. Je suis le comte Louis
+Hermann d'Altenbourg. J'ai bien le droit, sous la République, de ne pas
+me targuer d'un titre, et depuis que mon pays est allemand, de traduire
+Hermann par Herment... Est-ce là, monsieur, tout ce que la police a
+découvert sur mon compte?
+
+--Non.
+
+--Ah!
+
+M. Barbier hésita à continuer. Cette femme de ménage, après tout,
+s'était peut-être trompée! Sans être ni dévot, ni catholique, ni
+peut-être chrétien, le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice
+l'était également au ministère des cultes. Cela suffisait pour qu'il lui
+répugnât de trouver un prêtre réfractaire et adultère dans cet homme si
+grave, si digne, si émouvant.
+
+Pendant sa courte hésitation, et tout en remuant le papier accusateur,
+M. Barbier se souvint que M. Herment connaissait très bien le ministère
+et ses êtres. Il y était venu sans doute, comme ecclésiastique,
+solliciter de l'avancement, ou essayer de s'y faire défendre.
+
+Le sous-secrétaire d'État voulut durcir sa voix, lui donner la tonalité
+d'un fonctionnaire qui fonctionne; mais sa gêne persistait. Il dit:
+
+--La note que j'ai là me donne un renseignement que vous avez omis et
+qui vous embarrassait sans doute... Vous êtes un prêtre interdit?
+
+M. Herment s'attendait à cette question. Il resta impassible:
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il se fit un petit silence.
+
+M. Barbier regardait un peu en dessous le prêtre, et celui-ci le
+regardait fixement, de ses yeux qui n'étaient plus tentés de pleurer.
+
+M. Herment ajouta simplement, gravement, lentement:
+
+--C'est parce que je suis frappé d'indignité, que j'ai besoin de vous,
+monsieur.
+
+--Vous ne me facilitez pas la besogne!
+
+--Serait-elle plus facile, si j'étais un homme marié, doublement
+adultère?
+
+La remarque était audacieuse, étrange. Elle pouvait paraître cynique, de
+la part de ce prêtre, en apparence si respectable; mais il avait une
+façon si ordinaire de dire les choses extraordinaires, qu'il fallait
+croire à une aberration, plutôt qu'à une émancipation brutale de sa
+conscience, à une illusion candide de sa tendresse paternelle, plutôt
+qu'à l'entêtement d'un révolté.
+
+--De toute façon, en effet, répliqua M. Barbier, en admettant la réalité
+de ce... danger pour votre enfant, nous sommes sans armes pour agir
+contre celui que la loi reconnaît comme père. M. le duc de Thorvilliers
+n'a pas, évidemment, désavoué sa...fille?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Je crains que vous ne m'ayez fait une confidence inutile.
+
+M. Herment secoua la tête.
+
+--Vous ne savez rien encore!
+
+M. Barbier eut un mouvement. Le récit promettait d'être intéressant,
+mais le tête-à-tête pouvait être long.
+
+M. Herment se hâta d'ajouter:
+
+--Ne craignez rien, monsieur, je n'abuserai pas de la faveur que vous
+m'avez faite ce matin. J'ai préparé, pour le jour où je rencontrerais un
+homme de coeur, de bonne volonté, qui pût m'aider, une confession écrite,
+que je me permets de vous laisser. Ce sera, si je meurs désespéré, mon
+testament moral. En tout cas, monsieur, je le jure devant Dieu, en qui
+je crois encore, c'est l'exacte vérité. J'ai voulu de très bonne foi me
+juger... Vous ne pourrez pas être plus sévère pour moi que je ne l'ai
+été moi-même, et cette sévérité-là m'a fait supporter le mépris de mes
+supérieurs... En me faisant descendre de la chaire où j'ai prêché, il y
+a vingt ans, avec succès, on m'a affranchi de l'obligation d'un mensonge
+qui m'eût accablé... C'était, bien assez du deuil effroyable que je
+portais... Vous verrez pourquoi je traite de deuil ce que d'autres
+appelleraient le remords; mais le repentir est-il autre chose que le
+regret d'une vertu flétrie, d'une illusion morte dans l'âme?... Voici,
+monsieur, ce manuscrit... Je voudrais qu'il fût plus court; mais j'ai
+tenu à expliquer tout... Je l'ai écrit sans vanité littéraire; lisez-le
+sans méfiance. Laissez-moi vous dire, en toute franchise, que je ne
+doute pas de vous; je veux que vous ne doutiez pas de moi. Cette
+confiance réciproque nous donnera une force et une inspiration qui
+n'auraient pu se dégager de relations vagues. Remarquez, monsieur, que
+je ne prétends pas usurper sur votre conscience. Ce n'est pas moi qui ai
+franchi le premier les limites d'une audience officielle. En demandant
+si vite à la préfecture de police ces renseignements sur moi, en
+manifestant une curiosité, dont je vous remercie, vous avez engagé un
+peu de votre coeur. Vous aviez la volonté de ne pas me traiter comme un
+importun et vous ne comprenez pas encore quel crime je vous dénonce.
+Vous ne me considérez plus comme un fou, de vous l'avoir dénoncé. C'est
+quelque chose. Ma démarche vous surprend; mais ma figure ne vous a pas
+donné l'indice d'un malhonnête homme. Je comprends la surprise; je suis
+touché de la présomption favorable. Ma situation de déclassé vous a
+causé un certain effroi. Bien qu'il ne s'agisse pas d'une protection
+publique, ni d'une protestation contre la sentence qui m'a frappé, vous
+vous demandez s'il n'y a pas une antithèse trop forte, trop brutale,
+entre le sous-secrétaire d'État au ministère des cultes et le prêtre
+interdit. J'espère, monsieur, que ces hésitations de votre part
+disparaîtront à la lecture de ces pages. J'en attends, non pas plus
+d'estime pour moi, mais plus de pitié pour mon malheur... Je suis bien
+malheureux! Nul homme ne peut l'être autant que moi!... Il y a un mot
+qui m'est interdit; car en quittant par force le costume de prêtre, je
+n'ai pas abjuré toute ma foi, c'est le mot de fatalité... Si je croyais
+que mon malheur fût fatal, je fléchirais sous le fardeau; mais je le
+subis comme une épreuve. Je me crois le droit de lutter, comme une
+créature punie, mais soumise au châtiment, en ne voulant pas que la
+méchanceté des hommes s'étende à une créature innocente. Sauvez ma
+fille; je vous en conjure, puisqu'elle va payer pour un coupable... Je
+reviendrai, monsieur, quand votre conviction sera faite, et elle se
+fera... Je vous renouvelle mes remerciements, de votre accueil, de votre
+enquête. J'en aurai d'autres à vous offrir, j'en suis sûr.
+
+M. Herment laissa tomber sa voix, alourdie par des larmes retenues, sur
+ces derniers mots.
+
+Peu à peu, en parlant, il s'était soulevé, il s'était levé. Ce fut
+debout et en tendant le manuscrit au sous-secrétaire d'État qu'il acheva
+ce petit discours.
+
+M. Barbier l'avait écouté avec émotion, avec ce battement de coeur, tout
+à la fois égoïste et généreux, qui tient à la recherche d'un secret
+dramatique et au désir de se mêler d'une grande infortune à corriger.
+
+M. Herment grandissait, au lieu de se diminuer, par ses fautes mêmes; il
+se redressait sans audace, mais noblement, pour laisser voir toutes les
+brûlures de la foudre, et, maintenant que le secret de son état se
+trouvait divulgué, il n'avait plus à prendre ces précautions qui lui
+donnaient des façons indécises.
+
+Tout s'expliquait dans son aspect extérieur, son attitude, son geste, sa
+parole, par ses antécédents, par ses habitudes de prédication. Sa
+paternité tragique donnait à sa tristesse une majesté invincible; il
+restait fier par ce côté divin, sous les humiliations méritées par le
+prêtre.
+
+M. Barbier ne refusa pas la confession qui lui était offerte; il promit
+de la lire, fixa un rendez-vous nouveau à quelques jours de là, et, se
+levant de son fauteuil en même temps que son visiteur, non avant lui, il
+le reconduisit avec respect jusqu'à l'antichambre.
+
+Seul, revenu à sa place, M. Barbier souleva, soupesa, à plusieurs
+reprises, le manuscrit déposé, sans oser l'ouvrir, de crainte de se
+laisser prendre immédiatement au piège de cette lecture. Il se
+promettait la volupté de ce travail pour le soir, la solitude. Car, de
+bonne foi, il s'engageait à étudier ce drame.
+
+En attendant, il enferma le rouleau de papier dans un tiroir; mais il
+ouvrit plusieurs fois le tiroir dans la journée, et à travers ses
+audiences, ses conversations avec le ministre, auquel il cacha cette
+visite, il ne cessa de penser à cet homme pâle, triste, doux et
+solennel, qui devait avoir beaucoup souffert.
+
+Il se rendait compte du charme multiple et spontané de ce visiteur, qui
+était de grande race, de grande éducation, qui avait traversé les orages
+de la passion et en gardait l'électricité domptée, qui, après des
+épreuves, encore inconnues, mais vraisemblablement bien douloureuses,
+s'était réfugié, comme sur un cap suprême au-dessus d'un abîme, dans
+l'amour qui contient et résume tous les autres, dans le plus pur, même
+quand son origine est impure.
+
+M. Barbier se croyait toujours aussi convaincu de ne pouvoir venir en
+aide à ce solliciteur intéressant; mais il se disait en
+soupirant:--C'est dommage!
+
+Ce regret, uni à la curiosité de connaître le secret; de l'abbé Hermann
+d'Altenbourg l'agita toute la journée d'une petite fièvre, dont il
+s'enorgueillit, pour la gloire de sa fonction.
+
+Louis Hermann d'Altenbourg! M. Barbier se répéta si souvent ce nom qu'il
+finit par croire qu'il se le rappelait, pour l'avoir entendu répéter
+autrefois.
+
+Il fit faire des recherches dans les collections de journaux
+ecclésiastiques, notamment dans la _Semaine religieuse_, et il trouva
+que vingt ans auparavant, en effet, monseigneur Hermann d'Altenbourg,
+prélat romain, chanoine primicier de Saint-Denis, avait prêché, pendant
+tout un carême, à Notre-Dame de Paris. Son auditoire était toujours
+illustre et nombreux. Le prédicateur à la mode, au moins pendant ce
+printemps-là, avait été appelé aux Tuileries pour y prêcher; mais il ne
+semblait pas qu'il eût réussi devant ce parterre mondain. La véhémence
+de ses anathèmes contre les frivolités du siècle et la malencontreuse
+idée qu'il eut un jour de tonner contre le parjure paraissaient avoir
+déplu à la cour.
+
+Le journal des confréries le laissait entendre pour l'en blâmer.
+
+Qui donc aurait pu savoir, à cette époque et dans ce monde-là, que la
+colère méprisante du grand orateur chrétien n'était que le cri d'un
+amour crucifié?
+
+Le soir, chez lui, la porte rigoureusement close, M. Barbier commença la
+lecture de cette confession d'un prêtre faite à un laïque, confession
+dont il a gardé le manuscrit, et dont il a permis de prendre une copie
+exacte, en changeant quelque chose aux noms.
+
+La voici:
+
+
+
+
+MA CONFESSION
+
+IV
+
+
+Je suis le fils unique du comte François Hermann d'Altenbourg. Ma
+famille est originaire du Danemark. Un de mes ancêtres, ambassadeur à
+Vienne, et devenu prince du Saint-Empire, hérita de grands biens en
+Alsace, par la mort d'un oncle, évêque-électeur de Strasbourg.
+Toutefois, ma famille ne quitta Copenhague, qu'à l'époque du procès fait
+au grand chancelier Greffenfield. Depuis, elle résida en Autriche.
+
+Mon grand-père fut un de ceux qui protestèrent, comme princes étrangers,
+dans un mémoire adressé à l'Assemblée nationale de 1789, contre le
+décret qui abolissait les droits féodaux en Alsace, et qui prétendait,
+malgré les stipulations faites avec Louis XVI, astreindre ces
+propriétaires, d'une espèce particulière, aux impôts et aux
+contributions dont étaient frappés les Alsaciens possesseurs de
+biens-fonds.
+
+La réclamation fut écartée. Mon père, qui était imbu des idées
+nouvelles, et qui ne partageait pas les idées, c'est-à-dire les préjugés
+de mon aïeul, protesta contre la protestation, se rallia violemment à la
+Révolution, se fit naturaliser Français, perdit à cette révolte une
+assez grosse portion de la fortune des d'Altenbourg, acheta un château
+aux environs de Saverne, s'y installa, et mena, dès lors, une existence
+fort agitée; il s'y maria, à la Restauration, pour rentrer en grâce
+auprès des princes.
+
+On se souvient encore, dans le pays, de ses grandes chasses, de ses
+grands démêlés avec ses voisins, de ses grandes démonstrations libérales
+sous la République, égalées seulement par ses grands enthousiasmes sous
+l'Empire...
+
+Ce n'est pas pour juger mon père que j'expose les griefs de la
+conscience publique à son égard; c'est pour me faire juger moi-même.
+
+Ce n'est pas, non plus, par orgueil, pour faire excuser mon insoumission
+à mes voeux d'humilité que je cite la prétention et les origines de ma
+famille; c'est pour faire mieux comprendre en moi les influences
+héréditaires. Je suis le dernier des d'Altenbourg; je les confesse, en
+me confessant.
+
+Ne peut-on pas dire que je dois à ces ancêtres, venus du pays d'Hamlet,
+les brumes de mélancolie qui auraient fait de moi un mauvais poète, si
+le souvenir de quelques évêques-électeurs, de mon nom, dont j'ai vu les
+portraits me regarder longtemps, dans mon enfance, n'avait peut-être
+décidé de ma vocation de mauvais prêtre?
+
+Je dois aux passions paternelles le feu qui, dans ce brouillard,
+s'allume parfois et fait explosion; je dois à ma mère, la tendresse de
+coeur, la vocation _maternelle_ qui survit à toutes mes passions
+éteintes.
+
+Pauvre mère! je l'ai connue, en réalité, et il me semble, à chaque
+douleur plus aiguë de moi, que je la connais un peu plus. J'étais un
+enfant, quand elle est morte.
+
+Mourut-elle par un accident involontaire, par un suicide? Le doute m'est
+venu depuis que je réfléchis. Quand j'avais quatre ans, on ne me donna
+aucun détail; quand je fus grand, je n'en demandai pas; je
+m'interrogeai.
+
+Un soir d'été, tout le château fut en alerte. La comtesse d'Altenbourg,
+sortie pour une promenade dans le parc, ne rentra pas à l'heure du
+dîner. On la chercha longtemps, quand, enfin, on s'avisa de fouiller une
+pièce d'eau qui semblait attendre les désespérés, sous la voûte sombre
+des grands arbres.
+
+Il est possible que ma mère, trompée par l'opacité de l'allée couverte
+dans laquelle sa rêverie l'égarait, soit tombée brusquement, n'ait pu
+appeler au secours, et n'ait pu se sauver, à cause des bords droits et
+maçonnés de la rive...
+
+J'ai voulu, il y a un an, visiter ce château, dont je n'ai pas hérité et
+que je n'ai pas eu la douleur de vendre. J'ai retrouvé la pièce d'eau,
+sous l'allée épaisse; de grands nénufars flottent sur la tombe de cette
+Ophélie conjugale.
+
+Était-ce uniquement l'influence d'Hamlet qui me faisait évoquer, dans
+cette solitude, une ombre légère, passant comme un souffle devant moi,
+pour s'engloutir dans cette eau mystérieuse qui porte des fleurs depuis
+sa chute?
+
+Mon père s'était marié, par contrition politique, plutôt que par
+repentir de sa jeunesse. Il était incapable de rendre ma mère heureuse.
+Il eut du chagrin de sa perte, des remords aussi; il se consola
+cependant, et ce fut alors qu'il se débarrassa du château.
+
+Les pères joyeux font souvent les enfants tristes. Hérouard raconte,
+dans ses mémoires naïfs sur l'enfance de Louis XIII, que comme on
+demandait au fils de Henri IV, âgé de six ans à peu près, et initié déjà
+à toutes sortes de licences, s'il serait plus tard un _vert-galant_, un
+bon vivant comme son père, l'enfant, visiblement choqué dans ses pudeurs
+instinctives par les attitudes obscènes dont le Béarnais ne s'abstenait
+pas devant lui, répondit vivement:--Oh non!
+
+Le caractère de ce grand ennuyé qui n'était qu'un grand dégoûté, se
+trouve ainsi expliqué.
+
+J'ai prétendu agir autrement que mon père; ai-je mieux agi? Le portrait
+que je suis obligé de tracer de moi va devenir plus facile à faire et
+plus facile à comprendre.
+
+Enfant songeur, silencieux, voué au deuil par une vision vague,
+lointaine, mais persistante, d'une mère si vite disparue, qui revient
+aujourd'hui et qui se précise, depuis que j'ai une fille; enfant violent
+et brusque, quand on me contraignait à un effort, je paraissais un
+sournois, à cause de ces échappées hors de mon état naturel, et mon père
+fut le premier qui me traita d'hypocrite.
+
+Mon éducation n'aida pas ma franchise à s'émanciper.
+
+Le comte d'Altenbourg, qui se croyait athée, mais qui allait à la messe
+du roi Charles X, quand il faisait un voyage à Paris, me confia tout
+enfant à un bon prêtre, l'abbé Cabirand, excellent homme, émerveillé des
+évêques que l'on comptait dans ma famille et ne rêvant pas pour moi de
+destinée plus belle. C'était un homme pur, qui n'ignorait pas le mal
+chez les autres, mais qui le traitait comme un adversaire, dont il
+croyait triompher par des duels mystiques.
+
+Il me trouvait l'innocence nécessaire. Quand je laissais voir un peu de
+fougue dans cette douceur de surface, il pensait que la prière et la
+méditation achèveraient de parfumer pour le ciel ce coeur où le feu
+était prédestiné à consumer l'encens.
+
+Comme j'avais douze ans, mon père, dont la fortune mal administrée se
+trouvait réduite, vendit ses terres et vint se fixer à Paris. L'abbé
+Cabirand fut congédié. Il me quitta avec douleur, me fit promettre de
+lui écrire, me fit jurer de rester à Paris un bon chrétien, et fut nommé
+deux mois après notre départ d'Alsace, professeur de rhétorique au
+séminaire de Strasbourg.
+
+Je fus mis dans une grande institution du faubourg Saint-Germain.
+
+Ma candeur y fut scandalisée; ma dévotion persista d'autant plus. J'eus
+des succès, et, comme dans ce temps-là les élèves étaient très fiers de
+la gloire de leurs camarades, mes couronnes du grand concours me
+donnaient une considération qui compensait l'estime insuffisante que
+l'on avait pour mon caractère.
+
+Je souffrais beaucoup d'être, non pas méconnu, mais inconnu de mes
+jeunes contemporains. Je faisais de mon mieux pour être à leur niveau;
+mais, ne m'ayant jamais tout à fait comme complice, et m'ayant souvent
+comme censeur, ils se faisaient de ma connivence passagère une arme pour
+attaquer mon rigorisme de béat.
+
+A mesure que je montai en âge, en grade, en succès, je souffris de ce
+malentendu. Je m'entêtais, par probité de croyant, à protester contre
+des exemples qui suscitaient en moi des colères très sincères, et
+pourtant qui remuaient aussi d'effroyables tentations...
+
+J'abrège autant que je le peux ces préliminaires. Ce n'est pas pour me
+raconter, c'est pour me confesser mieux, que je dis tout cela.
+
+La sève montait et m'étourdissait. A dix-huit ans, j'avais une chasteté
+relative qui ne me faisait grâce d'aucun mauvais rêve. Peut-être
+n'étais-je que timide!
+
+A l'âge des premières escapades viriles et des débauches qui émancipent
+fièrement les écoliers, j'écoutais, avec un demi-sourire, les
+confidences, les vanteries de mes camarades. Je me repaissais de ces
+confessions; mais quand je voulais à mon tour me débaucher; quand
+j'avais promis ma part de ce que je croyais une orgie; à la première
+sortie, j'hésitais, j'avais peur. J'essayais de pactiser avec ma honte.
+Je voulais parfois me hasarder tout seul, mystérieusement, dans une
+aventure que je poétisais d'avance; mais un dégoût subit, invincible,
+m'assaillait et me faisait reculer dès les premiers pas. Je fuyais, je
+me sentais souillé par mes désirs; je courais dans une église; je me
+prosternais, et, dans des invocations éplorées à un amour surhumain, je
+dépensais, je fatiguais une énergie, haletante sous une pudeur réelle,
+qui voulait être surprise et ne voulait pas se rendre.
+
+On épouse son âme, comme on épouse une femme. Je ne voulais pas violer
+la mienne; je désirais un hymen impossible de ma chair et de mon esprit.
+
+J'étais grand, fort, de bonne santé. La lutte n'en était que plus rude,
+et l'énigme ne paraissait que plus invraisemblable. On m'appelait
+Tartufe; je haussais les épaules, et me consolais par des vers.
+
+Ces vers, que je faisais avec sincérité, me paraissaient très bons; mes
+camarades s'en moquaient, et fortifiaient ainsi, avec ma prétendue
+vocation, un goût héroïque pour supporter l'injustice. N'osant me
+proclamer martyr de mes tentations, je me posais en martyr de la poésie.
+
+Je n'en veux pas à ces chers tyrans de ma jeunesse. Comment
+m'eussent-ils compris, moi qui me perdais à me chercher? Je les trouvais
+logiques dans leurs injustices, et me voyant sans rancune sous leurs
+sarcasmes, comme j'étais sans orgueil sous mes couronnes universitaires,
+ils avaient des trêves d'indulgence et de pitié, qui me réconfortaient
+et me donnaient des rayonnements d'esprit et de gaieté.
+
+Mon père s'occupait fort peu de moi, et, quand il mourut, je pus porter
+au dehors le deuil que je portais au dedans. Ce fut le seul changement
+sérieux de mon existence.
+
+
+
+
+V
+
+
+J'avais dix-neuf ans; je venais d'être reçu bachelier. J'étais hésitant
+au seuil du monde. Rien ne m'y appelait; rien ne m'en détournait. La
+société que mon père fréquentait, sans s'épurer, avait vieilli, et
+j'avais ainsi deux raisons, au lieu d'une, pour ne point la rechercher.
+
+Mes camarades allaient à leur ambition, à leurs affaires, à leurs
+plaisirs. Moi, je n'avais pas de but, et je n'osais prendre pour un
+appel de la vie ecclésiastique cet ennui qui m'enchaînait devant la vie
+grande ouverte, et m'effrayait, quand je voulais la contempler.
+
+J'étais resté en correspondance avec mon maître, l'abbé Cabirand. Il me
+donnait d'excellents conseils; mais il était plutôt guidé par l'instinct
+droit de son coeur que par l'expérience. Loin de m'encourager à embrasser
+la même carrière que lui, il me répétait que mon nom, ma fortune
+m'obligeaient à un rôle actif. Je servirais mieux l'Église, en restant
+chrétien dans le monde. Ces raisons-là ne répondaient à aucune des
+inquiétudes de mon esprit; mais je les acceptais, par le besoin que
+j'avais de me soumettre à un avis.
+
+Il me restait assez de fortune pour être indépendant et pour choisir
+librement un état. Lequel prendre? Je me fis inscrire à l'école de
+droit; mais je suivis les cours du collège de France. Parler, instruire,
+du haut d'une tribune, répandre sur une foule ce que je sentais
+bouillonner en moi, c'était la seule chose qui me parût tentante...
+
+Je griffonnais toujours des vers; j'essayais de la prose; je ne
+redoutais plus les indiscrétions de mes camarades; mais cette sécurité
+ne suppléait pas à mon peu de talent.
+
+Je me disposais à voyager, quand, soudainement, dans cette brume, je
+crus voir une étoile. Je rencontrai ma muse.
+
+M. le duc de Thorvilliers, le père du duc actuel, un peu parent de ma
+mère, m'avait été donné comme tuteur.
+
+Il ne prit guère au sérieux une tutelle qui s'exerçait, si tard pour lui
+qui était vieux et goutteux, si tard pour moi, qui étais en âge d'être
+émancipé.
+
+J'aurais pu réclamer cette émancipation. Je la méritais. A quoi bon?
+J'avais plutôt peur qu'envie de cette nouvelle indépendance, succédant à
+celle que l'insouciance paternelle m'avait laissée.
+
+Par politesse, pour aider à l'effusion de cette paternité passagère,
+gracieusement acceptée, je devins un convive régulier du duc, et l'ami
+de son fils.
+
+Gaston de Thorvilliers avait été élevé chez son père. Je ne l'avais
+rencontré que rarement. C'était alors un beau jeune homme, au regard
+rayonnant, aux joues pleines et roses, aux cheveux noirs, épais, faciles
+à boucler, à la prestance fière, un de ceux qui naissent et vivent
+cambrés, busqués.
+
+N'ayant jamais eu besoin de se soumettre à un règlement, à une
+discipline, à un pauvre devenu un maître, de compter avec des
+condisciples plus forts ou plus habiles que lui; n'ayant subi aucun
+contact qui eût émoussé son caractère; n'ayant pas eu de rivaux qui
+stimulassent son goût capricieux pour l'étude, il était resté, et avait
+fleuri dans toute la candeur de sa force, de son orgueil d'être beau et
+d'être riche, dans toute l'ingénuité d'une ignorance vernie.
+
+Il riait de tous et de toutes choses. Il se croyait bon, parce qu'il
+n'avait jamais été tenté d'être méchant, et parce qu'il était gai. Il ne
+doutait pas de son esprit, réel, mais intermittent, parce qu'il avait la
+moquerie facile; sa verve l'éblouissait tout le premier.
+
+Je fus charmé de cet appétit universel des sens, et de cette bonne
+humeur de la conscience; secrètement même j'en fus jaloux. Je me
+comparais et je me sentais moins homme, moins gentilhomme. J'avais le
+même âge. J'avais droit, sinon aux mêmes prétentions de fortune, du
+moins à la même fierté pour ma race. J'avais, de plus, le sentiment de
+mes succès universitaires, la conscience d'une valeur morale qui pouvait
+s'épanouir avec éclat. Si j'étais froid en apparence; si l'épiderme plus
+épais laissait moins venir à fleur de peau le sang qui fleurissait les
+joues de Gaston, j'avais peut-être un brasier plus ardent au coeur.
+
+Pourquoi n'étais-je pas comme lui? Pourquoi, en m'habillant de même,
+gardais-je avec mes vêtements pareils, une sorte d'allure ecclésiastique
+dont il me raillait avec bienveillance, pour que je devinsse un
+compagnon tout à fait digne de lui et de mon nom?
+
+Gaston n'attendit pas une intimité, qui s'affirma bien vite par le
+tutoiement échangé sans résistance, pour me demander des confidences,
+pour m'en faire.
+
+Il parut fort surpris qu'à dix-neuf ans, je n'eusse pas de maîtresse. Il
+m'offrit de m'en désigner une, à prendre dans le monde. C'était si
+facile! Il ne comprenait pas qu'une femme bien née pût se défendre
+longtemps contre des beaux cavaliers de notre espèce. Quant aux
+maîtresses qu'on entretient et qui sont de luxe, comme l'écurie, il les
+prévoyait dans son budget; mais ne les admettait pas encore, par
+coquetterie de mondain, peut-être bien par économie; lui qui aimait
+tout, il aimait aussi beaucoup l'argent.
+
+J'aurais peut-être été corrompu par ce mauvais sujet naïf dont les vices
+embaumaient, si je n'avais rencontré celle qui a disposé de toute ma
+vie.
+
+C'était à une vente de charité, dans le faubourg Saint-Germain. J'y
+étais allé par déférence pour des invitations reçues; Gaston
+m'accompagnait, surtout pour voir des marquises et des duchesses,
+bourgeoisement installées devant des comptoirs. Cela lui semblait un
+travestissement piquant.
+
+Nous avions parcouru divers salons et fait quelques emplettes de
+politesse, nous sortions, quand, à la porte d'entrée, comme un dernier
+piège, je vis une jeune fille, debout, à côté d'un guéridon sur lequel
+s'amoncelaient des roses...
+
+Je ne me permettrai aucune comparaison poétique; je n'aurai recours à
+aucun agrément littéraire, pour raconter mon impression souveraine,
+ineffaçable, éternelle.
+
+Tout ce qui s'est passé depuis, le drame, le deuil, la honte, le
+supplice de ma vie, disparaissent, quand j'évoque cette vision. Mon coeur
+recommence à battre, comme il a battu dans cet instant qui a embrasé
+tout mon être. Je ressens quelque chose de foudroyant et d'ineffable qui
+me mord la poitrine, qui me met un éclair au cerveau, et qui infiltre
+dans mes veines une langueur accablante.
+
+Je dus pâlir. Je me souviens que je m'appuyai fortement au bras de
+Gaston de Thorvilliers.
+
+Elle était grande, mince, mais admirablement faite, avec des cheveux
+noirs, en bandeaux légèrement renflés, au-dessus d'un front correct,
+blanc, uni, qui rayonnait d'innocence simple, fière, hardie. Les yeux
+étaient noirs; ils cherchaient le regard, plus qu'ils ne l'attiraient;
+ils avaient une lumière paisible, intense, qui vivait de son foyer et ne
+s'attisait d'aucune coquetterie, ayant le charme suprême. Le sourire de
+sa bouche étonnait. On eût dit que la vendeuse de roses avait mangé une
+de ses fleurs, en gardant une feuille serrée et retroussée entre ses
+dents...
+
+Mais voilà que je la décris et que je me complais dans cette évocation!
+Je la vis, je l'aimai, et ce fut tout.
+
+Avec une grâce sans minauderie, avec une hardiesse d'ingénue qui se sait
+comprise d'avance, et qui n'a pas de précautions à prendre, elle fit un
+pas vers moi, m'offrit une rose et me dit:
+
+--Pour les pauvres!
+
+Je pris la fleur, je saluai, je me prosternai en intention, et me tenant
+toujours au bras de Gaston, je voulus l'entraîner; je ne voulais pas
+contempler cette apparition.
+
+--Eh bien! tu ne paies pas? me dit Gaston, en riant.
+
+C'était vrai. Je ne songeais pas que cette fleur dût être payée.
+
+La jeune fille, à peine étonnée, souriait. Je tirai un louis; je le
+déposai dans la main blanche qu'on me tendait, au nom des pauvres et je
+balbutiai un mot d'excuse.
+
+Gaston riait toujours.
+
+--Bonjour, Reine, dit-il familièrement à ma vision.
+
+Je fus choqué, comme je l'aurais été depuis, quand je fus prêtre, si un
+sacrilège m'avait arraché des mains l'hostie que j'allais consacrer. Je
+me retournai vers mon ami.
+
+--Bonjour, Gaston, répondit mademoiselle Reine d'une voix mélodieuse que
+j'entends encore, que j'entendrai toujours.
+
+Ils se mirent à causer de choses simples, de la recette que la jeune
+fille avait faite comme marchande, de celle qu'elle espérait encore. Ils
+s'étaient pris, serré, et abandonné les mains. J'écoutais avidement.
+
+Je crois que j'aurais poussé un cri de fureur et de haine, si le moindre
+mot, non de galanterie, mais seulement de politesse affectueuse eût été
+prononcé entre Gaston et la jeune fille. Ils se parlaient en camarades,
+presque en bons garçons.
+
+--Tu ne m'achètes rien? demanda-t-elle.
+
+--Tu ne vends pas de cigares? répliqua Gaston.
+
+--Si tu veux, j'en emprunterai à la boutique de madame de
+Ville-sur-Terre. C'est cinq louis le paquet.
+
+--Merci, j'aime mieux une rose.
+
+--Tiens! en voilà deux.
+
+--Combien?
+
+--Cinq louis, comme le paquet de cigares.
+
+--Pourquoi me les fais-tu payer plus cher, à moi qu'à lui?
+
+--Parce que tu marchandes.
+
+--Je ne marchande pas; je proteste.
+
+--Gros avare!
+
+--Je ne suis pas avare; je ne veux pas être dupe.
+
+La jeune fille n'insista pas; un mouvement de tête, légèrement hautain
+et dédaigneux, exprima sa pensée.
+
+Gaston était sensible au reproche.
+
+--Tu vois comme ces dames nous exploitent! me dit-il assez niaisement.
+
+Il s'exécuta toutefois et tira de son portefeuille en cuir de Russie un
+billet de cent francs qu'il agita triomphalement dans ses doigts.
+
+La jeune fille enleva prestement l'offrande pour empêcher l'avaricieux
+de se raviser, et d'une voix moqueuse, qui érailla comme d'une pointe de
+diamant le cristal derrière lequel elle m'était apparue:
+
+--Ah! si l'on ne t'exploite jamais autrement!...
+
+Je regardai alors fixement mademoiselle Reine, croyant que j'allais la
+trouver moins belle. Ses yeux noirs s'étaient illuminés de malice. Je ne
+cessai pas de la trouver adorable; mais je souffris de la soupçonner
+maligne. Cette plaisanterie, dont je m'exagérai l'importance, me
+paraissait une déchéance; l'ange était une demoiselle mondaine habile à
+la réplique. Elle n'avait ni pâli, ni rougi. Elle avait dit cela, tout
+uniment, en remettant de l'ordre dans son joli étalage, en passant ses
+doigts effilés sur les roses qu'elle redressait et qu'elle faisait
+refleurir.
+
+--Je me plaindrai à ta grand'mère! riposta Gaston du ton d'un écolier.
+
+--Plains-toi tout de suite... Tu entends! bonne maman.
+
+Elle se haussa, se pencha par-dessus ses roses, et je vis alors que
+derrière le guéridon une dame, très âgée, était assise sur une chaise
+basse, gardant la jolie marchande. Elle se leva, s'approcha; et sa
+vieille tête ridée, mais dont chaque pli était comme la marque d'un
+sourire, enveloppée de mèches grises, apparut, ainsi qu'un hiver doux et
+badin, au-dessus de cette jonchée de printemps.
+
+Gaston s'inclina avec courtoisie:
+
+--Vous allez bien, marquise? Excusez-moi de ne pas vous avoir devinée,
+derrière ces fleurs de vos jardins.
+
+--Je vais aussi bien que vous, mauvais sujet. Qu'avez-vous à dire contre
+ma petite-fille?
+
+--Qu'elle se moque toujours du monde.
+
+--C'est son droit.
+
+--Dans une vente de charité, ce n'est pas son devoir.
+
+--Avec vous? Si, vraiment!
+
+--Ah! marquise, elle est bien votre petite-fille! Mais nous verrons,
+quand elle sera ma femme!
+
+La grand'mère et la jeune fille partirent ensemble du même éclat de
+rire, qui me rassura.
+
+La note ailée, aérienne, d'une moquerie innocente, palpitait sur les
+lèvres roses; la note basse, chevrotante, frissonna gaiement sur les
+lèvres décolorées de la douairière.
+
+--Toi, mon mari? s'écria mademoiselle Reine.
+
+--Je l'ai été!
+
+--Oh! il y a si longtemps de cela! Tu étais encore en robe, et l'on me
+portait!
+
+--C'est égal, c'est un titre.
+
+--Il est avec mes vieux joujoux.
+
+--Avisez-vous donc de me la demander! dit à son tour la marquise.
+
+--Ne m'en défiez pas.
+
+Malgré son ton inoffensif, ce verbiage commençait à me déplaire.
+
+Reine, au lieu de continuer cette dispute, se tourna vers moi et me
+prenant à témoin, avec une moue de grande enfant.
+
+--Quel fou!
+
+--Ah! si tu me calomnies auprès de mon ami, dit Gaston en plantant les
+roses dans sa boutonnière, je me fâcherai!
+
+Puis, se souvenant qu'il ne m'avait pas présenté, il répara son oubli,
+et gracieusement, avec une sorte de solennité, jouée et enjouée:
+
+--Madame la marquise, je vous présente M. Louis d'Altenbourg, le pupille
+de mon père. Mademoiselle Reine de Chavanges, je vous présente mon
+frère, votre futur beau-frère.
+
+Je m'inclinai. Mademoiselle de Chavanges, tout en me faisant la
+révérence, dit à Gaston, d'un air plus sérieux et d'un ton plus net:
+
+--Mon cher, tu en veux trop pour ton argent. Moi, ta femme! j'aimerais
+mieux vendre des roses, pour deux sous, dans Paris.
+
+Gaston était, après tout, un jeune homme du monde. Il n'était sot que
+par une sorte de débraillé de son esprit. Il comprit que la plaisanterie
+avait assez duré. D'un geste vague il indiqua qu'il n'insistait plus et
+que la taquinerie était remise à une autre rencontre.
+
+Pendant ce temps-là, la marquise me disait avec une nuance de
+mélancolie, un peu banale:
+
+--J'ai beaucoup connu votre père. C'était un homme charmant! Vous lui
+ressemblez...
+
+Le compliment, dans un autre moment, m'eût choqué. Par quel éveil de
+fatuité honteuse et sournoise me donna-t-il de l'orgueil?
+
+Je crus que mademoiselle Reine, redevenant sérieuse, me regardait
+cependant avec indulgence.
+
+La marquise ajouta en continuant de me regarder:
+
+--Oui, oui, vous ressemblez fort à votre père. Je n'ai pas connu votre
+mère.
+
+Elle prit sa petite-fille à témoin:
+
+--_Reinette_, voilà un orphelin comme toi; mais il n'a pas, comme toi,
+une grand'maman qui vit par miracle, pour l'aimer, et pour ne pas le
+laisser seul.
+
+Elle joua l'attendrissement; c'est-à-dire qu'elle fit claquer ses lèvres
+comme pour avaler un soupir, et que sa voix avait eu un trémolo discret.
+
+Reine ouvrit tout grands ses yeux noirs, et m'enveloppa d'un regard
+profond, curieux, sans émotion apparente.
+
+Je me sentis brûlé par ce regard froid au dehors.
+
+Cette conversation courte, subitement tournée au grave, me paraissait
+aussi étrange que quand elle était gaie. On avait plaisanté avec
+étourderie sur les fiançailles enfantines de Gaston et de mademoiselle
+Reine. Voilà que tout à coup, à première vue, la marquise de Chavanges
+avait l'air de vouloir me fiancer à sa petite-fille, moi qu'elle n'avait
+jamais vu, qui passais!
+
+J'avais le coeur gonflé. Mademoiselle Reine me regardait toujours. Elle
+avait pris une rose et, machinalement, par la tige, la faisait tourner
+entre ses doigts. Si elle me l'avait offerte, j'aurais cru qu'elle
+m'acceptait pour mari.
+
+Je remerciai la marquise. Je promis d'aller la voir. Pendant que je la
+saluais, mademoiselle Reine, elle, fermait à demi les yeux, pour
+continuer à m'observer, avec attention, sans baisser son regard.
+
+Je ne sais trop ce que dit Gaston. Je remarquai seulement qu'il ne donna
+pas la main à mademoiselle Reine. Celle-ci, d'ailleurs, avait les deux
+mains occupées par la rose qu'elle faisait tourner. Ils se dirent adieu
+avec un petit rire de camarades qui ne m'offensa plus, et nous
+partîmes...
+
+
+
+
+VI
+
+
+Dans la rue de Grenelle,--je vois encore l'endroit où commença cet
+entretien qui enchaîna ma vie; c'était devant une haute porte, un lion
+tenant dans sa gueule un serpent enroulé servait de marteau,--Gaston,
+sans attendre une question, passa son bras sous le mien et me dit
+gaiement:
+
+--Te voilà sur la liste des prétendants!
+
+--Quels prétendants?
+
+--Hypocrite! Tu n'as pas entendu la marquise?
+
+--Elle a été aimable, gracieuse.
+
+--Oui, mais elle t'a étiqueté! C'est son idée fixe, à la pauvre femme!
+Voilà pourquoi je me suis amusé à la taquiner. Je savais bien qu'au fond
+je flattais sa manie. Moi, je n'ai pas assez de vocation.
+
+Je répliquai assez vivement:
+
+--Il est assez naturel qu'elle veuille marier sa petite-fille et qu'elle
+soit inquiète...
+
+--Elle, inquiète! de quoi donc? de la mort? Elle n'y croit que tout
+juste pour donner, à l'occasion, à sa voix, toujours un peu criarde, un
+son plus doux. De la jeunesse de sa petite-fille? Elle la respire comme
+un bouquet qui ne doit jamais se faner. De ce que Reine pourrait
+demeurer seule au monde? Elle ne peut pas croire cela. Si elle songeait
+à son départ, ce serait pour regretter de ne pas voir, le lendemain, les
+princes de féerie qui viendront faire cortège à sa petite-fille. Non,
+elle racole des soupirants, par tradition, pour se dédommager de n'en
+plus voir à ses genoux et pour se venger des airs dédaigneux de Reine.
+Ne te laisse pas prendre à cette sentimentalité ridicule... La marquise
+est la plus grande _marieuse_ du faubourg Saint-Germain. Voilà ce que
+c'est que d'avoir été la plus enragée _démarieuse_ de son temps.
+
+Je regardai Gaston, sans comprendre.
+
+--Ah ça! tu ne connais donc rien? Ton père, qui était un homme aimable,
+ne t'a donc jamais parlé, de la marquise de Chavanges?
+
+--Jamais.
+
+--Eh bien, on a respecté ton innocence. Cette vénérable dame a été la
+plus folle, la plus étourdie des coquettes. On assure que le pauvre
+marquis, son mari, n'osait plus courir les cerfs, de peur de mettre trop
+de dépit dans la poursuite, et tant ses oreilles tintaient d'un hallali
+perpétuel. La marquise s'est mariée à dix-huit ans. Reine en a plus de
+dix-sept, et elle trouve que Reine est en retard. A vingt-deux ans, elle
+s'est fait enlever par le chevalier de Mettrais. A trente-cinq ans, elle
+a enlevé, à son tour, un pianiste (c'était la mode), mais elle l'a lâché
+sur la route d'Italie, oh! pas bien loin, à Fontainebleau; plus tard,
+pendant une crise de dévotion, vers cinquante ans, elle a voulu aller à
+Rome, confesser ses péchés au pape lui-même. Elle s'était fait
+accompagner par un jeune abbé, qui n'est jamais revenu à Saint-Thomas
+d'Aquin, et qu'elle a lancé à Rome. Il paraît que le pape lui avait
+donné un approvisionnement d'absolutions; car elle en a distribué à
+toutes ses amies et elle a gaspillé le reste. Elle avait un fils qui,
+par bonheur ou par hasard, ressemblait au marquis. Il s'est honnêtement
+marié à une femme honnête. Voilà ce qui explique quelque chose du
+caractère de Reine. Ce couple vertueux est mort du choléra. La marquise,
+veuve déjà, a eu un peu de chagrin, car elle est bonne, au fond et à la
+surface. Mais elle a été bientôt ravie d'avoir une belle petite-fille à
+habiller, à gâter, à faire aimer. Elle s'était garée de la manie des
+épagneuls, du goût des cartes; elle attendait inactive qu'on remît des
+ailes à son pauvre coeur alourdi. Reine lui a ramené les zéphirs. Comme
+il avait neigé sur les roses de son teint, elle s'est barbouillée des
+baisers de sa petite-fille et a planté des roses vraies dans toutes ses
+corbeilles. La petite boutique de la vente de charité est un rêve de
+Watteau qu'elle a tenu à réaliser. Le monde a pardonné à cette
+pécheresse, poudrée de grâce maternelle. Rien d'ailleurs dans cette
+tutelle n'est de nature à scandaliser le monde, notre monde. La marquise
+fait les choses, comme il faut les faire, et toutes celles qu'il faut
+faire. Elle va à la messe. Elle s'y tient, comme tu l'as vue à
+l'instant. Je crois bien même qu'elle fait de bonne foi des minauderies
+au bon Dieu, et qu'elle lui brûle des petites bougies roses, pour qu'il
+envoie des maris à sa petite-fille. Après avoir tant fourragé le
+mariage, la bonne vieille ne voudrait pas s'en aller, sans avoir
+arrangé, béni un joli petit mariage. Voilà, mon cher, pourquoi je l'ai
+mise si facilement sur ce chapitre-là; pourquoi du premier coup, elle
+t'a _reluqué_, inscrit sur sa liste, et voilà pourquoi te voyant un peu
+ténébreux, elle t'a joué un petit air de tristesse.
+
+Je me souviens des paroles de Gaston comme de toutes celles qui ont pour
+la première fois ensemencé mon coeur. Elles pétillaient en moi. Je voulus
+répondre en plaisantant aussi:
+
+--Et toi, quel rang as-tu parmi les prétendants?
+
+--Moi! je suis un en-cas, mais peu sérieux. J'ai été élevé avec Reine;
+sa mère était une amie, un peu cousine de la mienne. Elle me connaît à
+fond. Nous nous sommes fièrement battus dans le château de Chavanges!
+Reine a gardé l'habitude de me maltraiter. Quand elle me donne une
+poignée de main, c'est encore une tape sur les doigts. Nous avons été si
+camarades que nous ne pouvons pas nous aimer; or, je suis sûr que Reine
+voudra aimer son mari.
+
+Je me mordis la lèvre, pour empêcher un spasme qui me montait de la
+poitrine. Gaston, comme s'il eût deviné cet espoir subit, ajouta:
+
+--Tu ferais bien mieux son affaire, toi... Mais je t'avertis qu'elle
+n'aime pas les bigots.
+
+--Est-ce que je le suis?
+
+--Peut-être pas; mais tu t'en donnes la mine. Après tout, mon cher, cela
+te regarde. Tu es présenté; on t'a invité; Reine, je m'y connais, t'a
+admis dans sa collection. Nous irons demain rendre notre visite, et
+quand ces dames seront à Chavanges, nous irons passer quelques jours au
+château.
+
+--Comment? Elles reçoivent des jeunes gens?
+
+--Et aussi quelques vieux... Mais oui, la marquise est trop grande dame
+pour ne pas recevoir qui elle veut. Cela ne semble pas plus
+extraordinaire et cela paraît aussi innocent que le reste. Quant à
+Reine, elle est avec les danseurs, les visiteurs, comme tu l'as vue avec
+les acheteurs, toujours la même, simple, ou terriblement coquette,
+hardie, libre, point sentimentale, positive et tiède... Entre nous, pour
+être franc, je t'avouerai que je ne la comprends pas tout à fait. Elle a
+une belle santé, un appétit de la vie qui jaillit de ses yeux, assez peu
+d'illusions, car sa grand'maman en les lui caressant les étouffe sous
+ses caresses; pourtant, par instants, on la dirait fixée, emprisonnée
+dans une candeur marmoréenne, comme ces statues qui ne sont des femmes
+que jusqu'au buste et qui finissent en termes de marbre. Tu vois comme
+elle a été élevée, pas bégueule, pas fière, et pourtant il serait
+impossible de pousser avec elle la gaminerie un peu loin. C'est bien à
+elle seule, ou à une influence de race honnête qui aura passé par-dessus
+la grand'maman, qu'elle doit ce qu'elle vaut. Si elle a des petites
+idées malsaines, blotties quelque part, crois bien que c'est sa
+grand'mère qui les a nichées ou laissées se nicher là. Te voilà mis au
+courant. Je résume mon opinion sur Reine de Chavanges. Belle et bonne
+personne, poussée droit et non maintenue droite par un tuteur, charmante
+à voir, à entendre, facile à fréquenter, difficile à séduire, plus
+difficile encore à épouser, qui redoute d'être dupe d'elle-même et dupe
+des autres, qui vous regarde, qui se garde, et à qui, lorsqu'on est un
+platonique comme toi, il faut prendre bien garde!
+
+Gaston continua à me donner sur la famille de Chavanges, sur sa fortune,
+plus de détails que je ne lui en demandais. Sur la fortune surtout, il
+était exactement informé. Si la jolie marchande de roses avait un peu
+exagéré, en reprochant à mon ami son avarice, il n'en était pas moins
+vrai que Gaston aimait l'argent, les belles propriétés, les gros
+revenus. Il en parlait volontiers. Il supputait sur le bout du doigt les
+dots qui méritaient d'être considérées dans le faubourg Saint-Germain,
+et même ailleurs. Il les énumérait avec le plaisir d'un musicien qui se
+chante des airs de musique.
+
+Je l'écoutais mal. Il me plaisait qu'il fît à côté de moi un bruit dans
+lequel le nom de Reine de Chavanges tintait avec sonorité. Cela me
+suffisait pour rêver; je ne l'interrompais plus; je n'avais plus besoin
+de l'interroger.
+
+Je suis de ceux qui croient au chemin de Damas. Je le cherchais; je
+l'avais rencontré.
+
+Je devais revoir mademoiselle de Chavanges; je pouvais concevoir
+l'espérance d'en être aimé, d'en être choisi. J'étais de son monde.
+J'ignorais au juste ce que la succession paternelle, liquidée, me
+laisserait de fortune; mais, je ne voyais pas là d'obstacle; au surplus,
+je ne voulais pas en voir.
+
+Je sentais sourdre une volonté, une vocation. Il s'y mêlait, à coup sûr,
+une ivresse physique; mais, par pudeur, je n'en rêvais que plus vivement
+la possession d'une âme fière, indépendante, retenue, froissée dans un
+milieu qui l'alarmait.
+
+Je serais pour elle un mari honnête, comme l'avait été son père. Je lui
+apporterais un amour fidèle qui avait manqué à ma mère. Je m'imaginais
+qu'en me faisant connaître, qu'en amenant la confiance entre
+mademoiselle Reine et moi, je dégagerais sa pensée hésitante qui
+cherchait, sans doute, comme la mienne, à s'affranchir de certains
+souvenirs de famille.
+
+Ce que j'avais retenu avec un empressement jaloux, c'était cet hommage
+sincère rendu par Gaston à la pureté de cette pupille d'une vieille
+femme légère. J'y croyais avec extase. Les antécédents mythologiques de
+son aïeule la maintenaient chaste, comme les gaîtés de mon père
+m'avaient rendu triste. Nos consciences d'orphelins étaient
+fraternelles.
+
+Pauvre enfant! je la devinais, je la lisais dans mon coeur. Je l'aiderais
+à rentrer en possession de la belle vie régulière, dans un devoir doux
+et partagé, à laquelle, sans s'en douter, peut-être, elle aspirait comme
+moi.
+
+Elle semblait coquette à un être frivole comme Gaston; mais sa
+coquetterie était la bravoure de sa mélancolie. Elle se défendait contre
+les convoitises banales, par ses beaux éclats de rire. Quel homme
+heureux serait celui qui amènerait des larmes dans ces yeux noirs, et
+qui, s'agenouillant quand elle pleurerait, lui prendrait les mains et
+lui dirait doucement:--Ma chère femme!--provoquant ainsi le sourire
+immuable des amours profondes et vraies!...
+
+Je remuais confusément ces idées, en revenant à l'hôtel de Thorvilliers.
+
+Une lumière attendue, espérée, mais inconnue pourtant, descendait en moi
+et me révélait à moi-même.
+
+Mes dispositions mystiques, poétiques, n'étaient que l'aurore brumeuse
+de cette vocation conjugale qui m'apparaissait un apostolat. Mari! père!
+Ces deux idées jaillissaient avant toutes les autres, purifiant la voie
+sur laquelle d'autres rêves profanes viendraient ensuite...
+
+Encore une fois, je n'écris pas un roman; je ne veux pas non plus me
+défendre. J'explique comment j'aurais été un chef de famille, aussi
+ardent que j'ai été depuis un missionnaire célèbre; comment cette
+timidité, que mes camarades calomniaient, était sincère; comment, avec
+une prédisposition à recevoir les coups du ciel, je ne luttai pas contre
+ce foudroiement d'un amour absolu, qui a été bien torturé, bien égaré,
+bien puni, et qui, maudit par les autres, condamné même par moi, n'a pu
+s'éteindre à aucune heure de ma vie, et s'alimente de mes remords, des
+angoisses de ma douloureuse paternité. Je veux que l'on comprenne bien
+mon droit mystérieux, humain, que les hommes me nient, que Dieu m'a
+donné...
+
+A plusieurs reprises dans la journée et dans la soirée, Gaston me
+reparla de Reine de Chavanges. Y mettait-il de la raillerie? Se
+doutait-il de cette possession qui commençait? Étais-je plus pâle que
+d'habitude, ou bien étais-je trahi par ma rougeur? Une joie qui
+bouillonnait en moi me rendait-elle, par crainte, plus triste
+d'apparence, ou bien laissais-je voir que j'étais jeune aussi, et plus
+amoureux que tous mes camarades?
+
+
+
+
+VII
+
+
+J'allai avec Gaston, et je retournai seul, chez la marquise de
+Chavanges.
+
+J'acquis par moi-même la preuve de ce que mon ami m'avait affirmé.
+
+La grand'mère avait augmenté d'un nom la liste des prétendants, et Reine
+acceptait, avec son indifférence habituelle, ce soupirant de plus à
+écouter, à éconduire.
+
+Avec indifférence? non. Avec curiosité? à coup sûr. Avec dédain?
+peut-être.
+
+En effet, les regards de la jeune fille, vagues et d'une politesse égale
+pour tout le monde, se concentraient et se durcissaient, quand je la
+saluais.
+
+Elle ne me disait rien de désagréable; au contraire; sa façon de parler,
+rieuse, étourdie, libre, se calmait, se contraignait, pour m'interroger
+ou me répondre. Il y avait dans ses moindres mots une bonne volonté
+polie; mais le regard trahissait la méfiance.
+
+Je tirais de cette attitude une raison d'espérer, autant qu'une raison
+de craindre. Ce qui se montrait de sérieux et de grave m'enchantait et
+prouvait bien que cette jeune fille pouvait devenir une femme sérieuse.
+Mais ce qui se laissait voir de gracieux en elle n'était que l'effort de
+sa pitié pour mieux voiler son dédain, son antipathie...
+
+Ah! c'était bien l'amour qui était entré en moi, puisque la douleur y
+était entrée aussitôt. J'aimais cette douleur et j'attisais cet amour
+lointain, immense, jaloux, muet...
+
+Ces dames quittèrent Paris pour le château de Chavanges, un mois après
+notre première rencontre. On ne m'invita pas directement à une visite;
+mais Gaston, vers l'époque des chasses, ayant reçu un petit mot de la
+marquise, me le montra. J'étais, en post-scriptum, prié d'accompagner
+mon ami.
+
+--L'idée de m'avoir pour tuer son gibier vient de la marquise, me dit
+Gaston; l'idée de te voir à Chavanges vient de Reine, j'en suis sûr.
+C'est elle qui a dicté le post-scriptum.
+
+Le coeur me battit bien fort à cette remarque. Quand mon ami me donnait
+une espérance, je le croyais sincère. Peut-être se moquait-il de moi,
+cependant. Mais je pensais que l'ironie est, pour certaines natures, une
+façon involontaire de céder à la vérité...
+
+Je partis avec Gaston.
+
+Nous n'étions pas les seuls hôtes de Chavanges. La marquise, moins par
+sentiment de convenance que pour avoir plus de bruit autour d'elle,
+invitait des amis de tous les âges. Seulement, elle n'acceptait que des
+vieilles femmes de son caractère, voulant que Reine exerçât sans lutte
+et despotiquement, tout son pouvoir.
+
+Le château de la marquise, situé dans les Ardennes, en avant d'une belle
+forêt, et en amphithéâtre au-dessus de la Meuse, était très gai, de
+face, quand on y arrivait par une belle avenue; quand on voyait rire le
+soleil dans les grandes fenêtres à petites vitres et étinceler les toits
+en ardoises. Mais il était sévère et un peu triste, quand on sortait par
+l'autre côté, pour entrer dans le parc qui montait vers la forêt. Une
+vaste pièce d'eau, carrée, s'encadrant comme un miroir dans une pelouse
+assombrie par l'ombre projetée de la maison, rappelait la pièce d'eau du
+château paternel. C'était une cause de plus d'attendrissement.
+Seulement, comme cette pièce d'eau était plus élevée que la cour
+d'honneur, dépavée et plantée de massifs, située entre la façade et la
+grille d'entrée, elle alimentait un jet d'eau, figuré par un grand cygne
+battant de l'aile et tendant le cou au ciel, au milieu d'un bassin.
+
+L'architecture du château était double et l'édifice avait deux masques.
+Le visage qui faisait accueil aux arrivants était une sorte de corps
+avancé, construit, enjolivé et signé par le dix-huitième siècle. Il
+s'adossait à une bâtisse du temps de Louis XIII dont la face avait
+disparu, et dont le péristyle servait de décor à un vestibule intérieur
+traversant le château dans sa largeur.
+
+La marquise habitait naturellement la partie ensoleillée du dix-huitième
+siècle; les hôtes avaient pour horizon la forêt à l'arrière-plan, un
+bout de parc sévère au-dessous de leurs fenêtres, et des roses à droite
+et à gauche. Reine était logée de ce côté, dans la partie pompadour
+encore, mais qui rejoignait celle du dix-septième siècle. Une haute
+bibliothèque, boisée comme une sacristie, salle de dessin, de musique,
+ayant, parmi trois portes, une qui communiquait avec l'appartement de
+Reine, servait de transition et de transaction entre les deux époques.
+
+Quand j'eus pris mes habitudes dans le château, cette pièce douce et
+fraîche m'attirait souvent.
+
+Puisque la chasse était le prétexte de ces invitations, on faisait, bon
+gré, mal gré, de grandes parties en forêt.
+
+La marquise avait une espèce de meute. Elle avait soin surtout
+d'utiliser les chasseurs des environs. Elle invitait les chevaux en même
+temps que les cavaliers. Nous étions venus de Paris, Gaston et moi,
+chacun avec notre cheval.
+
+Mais si j'aimais à Paris une promenade matinale, solitaire, au bois de
+Boulogne, je n'aimais guère à Chavanges ces courses furieuses qui
+secouaient la pensée, la torturaient, sans l'empêcher d'agir.
+
+Quand Reine n'était pas de la chasse, je n'en étais pas longtemps. Je
+désertais, d'abord avec timidité, puis au bout de quinze jours avec
+audace; je revenais hardiment au château, espérant la rencontrer seule,
+la voir, m'enhardir à lui parler simplement, sans les éclats de rire qui
+entrecoupaient toujours les conversations, aux heures où tous les
+invités étaient réunis, à établir entre nous une intimité d'amis, qui
+résistait à mon grand désir et qui me semblait, tour à tour, souhaitée
+ou redoutée par elle.
+
+Mais toute ma hardiesse consistait dans cette désertion de la chasse.
+Arrivé au château, si je la rencontrais, je cherchais des excuses, sans
+donner la raison vraie de mon retour.
+
+Elle paraissait étonnée de ma désertion, m'en raillait, se refusait à
+empêcher le repos que j'étais venu chercher, ne me laissait pas
+bénéficier une minute du tête-à-tête paisible que je m'étais ménagé, ou
+bien, paraissant tout à coup me deviner, me donnait, en riant, un
+rendez-vous pour le lendemain, à la chasse, où elle irait, afin de
+m'empêcher de m'y ennuyer.
+
+Ces jours-là, elle affectait de me retenir auprès d'elle; mais c'était
+pour m'emmener, au grand galop, à travers la forêt, ne me laissant pas
+le temps de lui dire un mot dans les haltes rapides que nous faisions,
+se fatiguant avec une sorte de colère contre elle-même; puis, au plus
+beau moment de son exaltation d'écuyère, tournant bride, cherchant à
+rejoindre les chasseurs, les dissuadant de continuer, proposant une
+course à fond de train jusqu'au château et galopant à la tête de cette
+meute d'hommes déchaînés qui criaient, hurlaient, jouaient des fanfares
+et faisaient se pâmer d'aise la vieille marquise, assise sur le perron
+du château, du côté Louis XIII, et souriant au seul tapage qu'elle pût
+encore provoquer.
+
+Au retour, après un baiser qui effleurait les rides de sa grand'mère,
+Reine allait s'enfermer dans sa chambre, en traversant la bibliothèque;
+souvent, quelques instants après elle, j'y allais prendre un livre que
+je ne lisais pas, mais pour m'accouder à l'angle d'une table et regarder
+sur le parquet la petite trace, l'esquisse des contours, que son pied
+nerveux faisait avec la poussière de la forêt, en marchant vivement,
+nerveusement, en frappant le plancher.
+
+Elle ne sortait de chez elle qu'à l'heure du dîner, fatiguée de son
+repos, presque maussade, presque triste, plus belle sous ce voile de
+gravité descendu sur sa mutinerie.
+
+Dans la soirée, si la marquise ne restait pas dehors, pendant que les
+hommes fumaient dans les allées du parc, Reine se mettait au piano,
+déchiffrait de la musique difficile, s'oubliait à la bien jouer.
+
+Elle avait une belle voix: elle se laissait aller à chanter des notes
+sans paroles. Mais, dès qu'elle s'apercevait qu'on l'écoutait avec
+attention, avec émotion, elle fermait bruyamment le piano, à moins
+qu'elle ne proposât un choeur comique, grotesque, dans lequel chacun
+faisait sa partie, et la journée folle qui n'avait eu qu'un intervalle
+de raison, s'achevait par cette folie.
+
+Ces caprices me tourmentaient comme des symptômes de douleur.
+
+D'un autre côté, cette liberté de paroles, d'attitude de cette belle
+jeune fille, qui m'avait surpris à notre première rencontre,
+m'effrayait. Je redoutais toujours que la gaieté ne fît éclore un mot
+équivoque dans cette réunion d'hommes provoqués à rire. Mais
+mademoiselle de Chavanges n'était hardie que parce qu'elle se savait
+forte de sa volonté. Si un mot trivial, emprunté à l'argot des théâtres,
+échappait à quelque étourdi, elle se redressait, rougissait d'un peu de
+dépit, plutôt que de honte, et, d'un ton bref, de commandement, avec un
+geste précis, comme si elle eût donné de la cravache sur les doigts de
+l'impertinent, elle le mettait à sa place et le réduisait au silence.
+
+Entre jeunes gens, le soir, quand invités par un beau clair de lune,
+nous prolongions la veillée plus tard que ces dames, dans le jardin, on
+parlait de Reine de Chavanges; on essayait d'expliquer son caractère.
+Moi, je me taisais ou je me récusais. Gaston disait toujours:
+
+--C'est une bonne fille qui s'ennuie et que nous n'amusons pas.
+
+C'était le jugement le plus favorable; je l'acceptais. Personne
+n'avouait qu'il était disposé à l'aimer, parmi tous ces soupirants
+empressés à la recevoir pour femme.
+
+Quelques-uns la trouvaient folle, coquette, et ceux qui se retenaient de
+dire des inconvenances devant elle, se dédommageaient, en en disant à
+propos d'elle.
+
+Combien de fois ne fus-je pas tenté de bondir, de menacer, ou de
+souffleter même celui qui la calomniait si lâchement? Mais ces
+lâchetés-là n'avaient prise sur personne; on les tolérait comme les
+badinages nécessaires entre hommes.
+
+Je rentrais furieux, rugissant dans ma chambre; je passais la nuit à
+étouffer ma colère, à retourner dans tous les sens le problème que je me
+donnais à résoudre, d'amener à la simplicité, à la tranquillité, à
+l'apaisement vrai, à une franchise moins intermittente et moins brutale,
+cette enfant isolée dans un milieu mesquin, qui avait sans doute peur du
+monde, qui le narguait, ne sachant comment le dominer, le piétiner
+définitivement et s'en affranchir.
+
+Le lendemain, je retournais écouter les méchancetés qu'on débitait sur
+son compte; j'en nourrissais ma piété; je voulais en faire des moyens de
+la connaître mieux, en la défendant contre des exagérations grossières.
+Il était si visible qu'on la méconnaissait, que ces vilenies me
+faisaient mépriser mes camarades, sans entamer l'estime que je voulais
+garder pour elle.
+
+J'ai dit que personne entre nous ne se posait en amoureux, et que cela
+n'empêchait pas de se poser en prétendant. Il fallait bien alors, devant
+mademoiselle de Chavanges, affecter des petites attentions, prendre des
+airs de soupirant.
+
+Elle riait, démasquait la tactique, et avec une autorité de femme,
+singulière dans une si jeune fille, elle dénonçait tout haut à nos
+châtiments le félon qui rompait le pacte de bonne camaraderie.
+
+Je me serais bien gardé de jouer un pareil jeu avec elle, quand même il
+n'eût pas répugné à mon caractère. Je l'aimais trop. Je l'observais,
+mais je m'observais moi-même, et rien ne me ravissait plus que quand,
+dans le salon, ou à la promenade, n'étant pas assez empressé pour lui
+rendre un petit service, lui cueillir une rose qu'elle ne pouvait
+détacher de la branche, lui avancer un siège de jardin, elle me disait:
+
+--Savez-vous, monsieur d'Altenbourg, que vous n'êtes pas galant?
+
+Elle avait un bon sourire de soeur indulgente qui paraissait me remercier
+de ce que je méritais ce reproche de sa part, et quand la familiarité
+amena la substitution de mon prénom à mon nom de famille, quand elle
+m'appela Louis, tout court, je me crus bien près d'être aimé...
+
+Je suis tenté de déchirer ces pages. Pourquoi ne pas m'en tenir à des
+faits? A quoi bon raconter tout cela? Ne puis-je pas dire en quelques
+lignes ce qui advint de tous ces beaux sentiments? Est-ce bien ma
+confession que je fais? Suis-je un romancier malgré moi? Vous qui me
+lisez et qui savez que ce mémoire est l'oeuvre d'un vieillard, d'un
+prêtre, d'un homme qui se débat dans la plus poignante angoisse, je vous
+en conjure, pardonnez-moi ces détails; ne me méprisez pas, si je prends
+dans l'herbier, dans le cercueil de ma jeunesse ces fleurs séchées que
+mes larmes ne peuvent faire revivre. Il faut que vous compreniez mon
+erreur. Il faut que vous sachiez quelle terrible destinée se préparait
+pour l'orpheline, à demi gâtée, sans être corrompue, par ces frivolités
+mondaines, et pour l'orphelin que sa chasteté ardente rendait inhabile à
+juger, à deviner cette âme fière dans ce corps enfiévré à son insu par
+sa jeunesse!...
+
+J'ai dit que, quand je le pouvais, j'allais m'installer dans la
+bibliothèque du château; c'était là que j'étais libre d'écrire à mon
+vieux maître, l'abbé Cabirand.
+
+Plus tard, il m'a raconté, malgré son inexpérience des passions, qu'il
+avait deviné dans ces lettres littéraires, poétiques, sentimentales, les
+inquiétudes d'un coeur agité par un amour terrestre, et qu'il avait été
+tenté de m'avertir. De quoi m'eût-il averti? De ne plus aimer? J'aurais
+désobéi. M'eût-il enseigné à me faire comprendre et à comprendre?
+
+J'aimais, je le répète, cette belle salle boisée, cette bibliothèque
+d'intention, où les livres étaient rares, et, plus d'une fois depuis, je
+l'avoue, en entrant dans une sacristie pour passer mon surplis, avant de
+monter en chaire, quand je devais prêcher, si je regardais les moulures,
+les ornements des grandes armoires où l'on enferme les habits
+sacerdotaux, une morsure au coeur m'avertissait d'une évocation
+sacrilège. Je revoyais les grandes armoires de chêne du château de
+Chavanges; je tournais la tête au bruit lent d'une porte qu'on ouvrait
+doucement; je croyais voir passer, légère et imposante cependant dans sa
+grâce, cette belle jeune fille si pure et si hardie, si fière, qui
+traversait la grande salle, en l'effleurant à peine, qui dans les
+premiers temps me saluait d'un mouvement de tête, pour me dire:--Ne vous
+dérangez pas, travaillez!--et qui, plus tard, s'arrêtait, causait, en
+voulant visiblement me déranger de mon travail.
+
+La porte qui ajoutait une évocation à celle des armoires de la
+sacristie, communiquait avec l'église; la robe blanche qui entrait était
+un surplis; la robe sombre était celle d'un prêtre qui m'avertissait de
+monter en chaire, et, le coeur dévoré par cette vision, j'allais parler
+de l'amour de Dieu, de l'amour du prochain, selon l'Évangile, à ces âmes
+dévotes, auxquelles j'aurais révélé avec plus d'éloquence le véritable
+amour humain, que je portais tout entier, pur et débordant en moi...
+
+A la fin de notre séjour au château, je n'étais pas plus avancé que lors
+de ma rencontre avec Reine, à la vente de charité; sinon que cet amour
+subit s'était enraciné en moi par toutes mes fibres, et que je n'aurais
+pu y renoncer, mais qu'il ne m'avait communiqué aucune révélation
+certaine sur le caractère de la jeune fille, et que, si je sentais bien
+que j'étais pour quelque chose dans ses variations d'humeur, j'ignorais
+si elle m'aimait, si elle était près de m'aimer, si elle pouvait
+m'aimer, si je n'étais pas seulement pour elle un être original, curieux
+à observer, une couleur tranchée dans l'harmonie banale des êtres qui
+l'entouraient, mais, avant tout, un importun qui la gênait, qui
+l'ennuyait.
+
+Il était impossible que, dans cette situation, n'ayant pas de confident,
+me défendant contre la curiosité de Gaston, je ne me prisse pas
+moi-même, pour ainsi dire, pour unique dépositaire de mon secret.
+
+Si jamais la poésie fut le duo mystérieux de l'âme qui s'interroge et
+qui se répond, ce fut bien dans les vers qui me sollicitaient par
+fragments, par bribes d'hémistiches, et qui, un jour, m'obligèrent à les
+écrire, à les corriger, à les revoir, à me les réciter.
+
+C'était deux jours avant notre départ. Il pleuvait à torrents. On
+n'avait organisé ni chasse, ni promenade. Le château bruissait
+intérieurement de voix, de rires, de tapotements de piano, de chocs de
+billes sur le tapis du billard.
+
+J'avais pu, après le déjeuner, quitter la compagnie joyeuse et enfermée
+qui n'avait pas besoin de moi, monter à la chère bibliothèque, m'y
+installer, prendre un livre, essayer de lire, et, au bout d'un quart
+d'heure, distrait de ma lecture par la pensée qui ne me laissait pas me
+distraire, attirer du papier, des plumes, et griffonner des vers.
+
+J'entendais par instants, au loin, au-dessous de moi, dans un silence
+relatif qui s'établissait au salon, Reine, chantant ou jouant, puis des
+applaudissements. Je prenais une sorte de plaisir cruel à humer, à
+travers les murs, cette vie qui coulait en moi comme une sève nouvelle
+dont mon être s'enivrait et s'exaltait.
+
+Je me défendais de descendre. J'aurais été, ce jour-là, plus maladroit
+que d'habitude, plus ridicule, plus triste dans cette gaieté, triste
+comme le temps dont on se moquait. Il pleuvait dans mon coeur, comme dans
+le ciel. J'avais de grosses larmes aux yeux et je les laissais tomber
+sur le papier. Je n'aurais pu les retenir devant elle; peut-être bien
+qu'elle eût ri, pour amuser ses hôtes.
+
+Ah! si j'écrivais pour le public, comme j'aurais plaisir à retracer
+cette phase délicieuse d'un amour ardent et innocent, ce bonheur des
+larmes, qui est la rosée des illusions printanières et qui garde le
+secret du rajeunissement, quand plus tard, homme vieilli, on se sent
+suffoquer.
+
+Mais, encore une fois, je ne fais pas un livre.
+
+Peu à peu, le travail auquel je me livrais, cette gymnastique de la
+versification qui n'éteint pas l'enthousiasme, qui le rythme dans
+l'esprit, en même temps qu'il le rythme prosodiquement, m'avait absorbé.
+Je percevais encore un bourdonnement vague; je ne l'écoutais plus.
+
+Il y avait bien deux heures que j'étais là, la tête soutenue par une
+main et penchée sur le papier. Je n'entendis pas ouvrir la porte; je
+n'entendis pas quelqu'un s'avancer. Tout à coup, une voix qui me fit
+tressaillir, me dit:
+
+--Aurez-vous bientôt fini d'écrire?
+
+Je levai la tête, et instinctivement, comme lorsque j'étais écolier et
+que j'avais peur de laisser surprendre mes manuscrits, je croisai mes
+mains sur mon papier.
+
+Reine se mit à rire:
+
+--Oh! n'ayez pas peur! je ne veux pas lire vos lettres!
+
+Elle rayonnait de gentillesse, de malice, de bonté, et tout en disant
+qu'elle ne voulait pas lire, elle se tenait légèrement penchée sur la
+table, pour s'y accouder.
+
+Je la vois... je me souviens de la couleur, des plis de sa robe qui se
+creusait sur la poitrine dans ce mouvement en avant.
+
+La table était large; sans cela, j'aurais eu le souffle de sa bouche sur
+la mienne, le rayon de ses yeux dans les miens. Mais il s'exhalait de
+cette jolie tête lumineuse, tout ensemble un arôme et une clarté qui
+m'enivraient. J'écartai doucement les mains et laissai voir les lignes
+inégales que j'avais écrites.
+
+--Ce n'est pas une lettre! répondis-je avec un sourire suppliant,
+subitement décidé à tout dire.
+
+Je souriais; mais elle devait voir que j'avais pleuré.
+
+Elle le vit, en effet, mais, chose singulière, cette sincérité la fâcha,
+au lieu de l'attendrir. Elle se redressa un peu, se renversa en arrière;
+son corsage se tendit et la tentation de sa beauté se faisait plus
+réelle, en même temps que sa figure prenait un air plus sérieux.
+
+--Ah! c'est vrai! murmura-t-elle, vous faites des vers!
+
+Je ne répliquai pas. J'avançai doucement les feuilles griffonnées. Mais
+Reine se reculait, avec un dédain visible. Elle était debout. La
+compassion se mêla sur sa bouche à l'ironie qui la plissait.
+
+--Vous avez donc du chagrin?
+
+--Non.
+
+--Si je vous demandais de nous lire vos vers?
+
+Je m'effrayai:
+
+--A tout le monde?
+
+Elle rougit légèrement:
+
+--Sans doute... dans le salon.
+
+--C'est que je ne les ai pas faits pour qu'ils fussent lus devant tout
+le monde.
+
+--Ah! pour vous seul alors?
+
+Je sentis que ma bouche blêmissait et tremblait.
+
+--Vous les destiniez à quelqu'un? ajouta Reine de Chavanges.
+
+--Oui.
+
+Il y eut un silence de quelques secondes, silence terrible. Je devais
+être bien pâle; tout mon être frémissait. Mon regard était suspendu à
+celui de Reine. Je voyais le sien s'allonger, s'approcher, se lier au
+mien. Nous allions lire l'un dans l'autre. L'amour descendait entre
+nous, comme Dieu descend dans la communion. Cette gravité, que Reine
+avait reprise, vibrait, pour ainsi dire, comme une nuée légère traversée
+par l'aiguillon du soleil. Elle étendit la main vers le manuscrit.
+
+--C'est pour moi? me dit-elle, avec une grâce simple et fière.
+
+Je balbutiai oui, et me levant à mon tour, je lui tendis mes vers.
+
+Elle hésita, baissa la tête, la releva.
+
+Que vit-elle en moi qui éteignit son beau sourire, qui dissipa la nuée
+lumineuse, qui rendit son visage froid, presque dur? Pouvait-elle se
+méprendre?
+
+--Je ne me connais pas en vers, reprit-elle d'un autre accent.
+
+Je voulais croire qu'elle disait cela par modestie. Les feuilles
+remuaient dans ma main. Son visage devint de marbre.
+
+--Je n'aime que la prose, ajouta-t-elle. Vous voilà prévenu. Ne perdez
+plus votre temps!
+
+Pourquoi cette dureté subite, cette méchanceté?
+
+Elle eut comme la conscience de cette cruauté inouïe; elle voulut
+l'adoucir.
+
+--Excusez-moi, monsieur d'Altenbourg. Je ne croyais pas vous surprendre,
+vous déranger dans un moment d'inspiration. Sans cela, je ne serais pas
+entrée. Continuez.
+
+Elle salua de la tête, s'éloigna. Elle allait sortir par la porte qui
+donnait sur l'escalier et par laquelle elle était entrée. Elle n'était
+donc pas montée, pour aller dans sa chambre.
+
+Craignit-elle que je fisse la remarque qu'elle était venue pour moi?
+Elle se retourna légèrement, mais soudainement, elle me dit:
+
+--Ces messieurs: proposaient de jouer ce soir une charade. Je venais
+vous demander de nous faire un petit scénario. Si j'avais su!...
+Voulez-vous venir en causer?... C'est mauvais de rester seul. Vous avez
+l'air de nous bouder.
+
+Elle sortit. La lumière qui emplissait la bibliothèque disparut avec
+elle.
+
+Je retombai dans le grand fauteuil de cuir que j'avais pris, rompu par
+une immense lassitude. Quelle créature compliquée, trop naïve ou trop
+corrompue pour moi, était-elle donc? Je faisais appel à mon courage, à
+ma psychologie, à mon amour? Lui seul me répondait et me forçait à
+l'aimer toujours, davantage encore, pour cette bizarrerie, pour cette
+énigme.
+
+Je ramassai mes vers, et, sans hésiter, je les déchirai en petits
+morceaux; puis comme j'étais embarrassé de ces débris que je ne pouvais
+laisser sur la table ou sur le parquet, je les jetai dans la grande
+cheminée vide, où rien n'était disposé pour faire du feu. Je les fis
+flamber avec une allumette de fumeur, et je les regardai brûler, en
+pensant assez singulièrement, par une vanité de poète qui essayait de
+panser mes déchirures d'amoureux:
+
+--Cela fera un peu de cendre qui s'éparpillera au moindre souffle dans
+la salle. Peut-être, en passant, verra-t-elle que je les ai brûlés, et
+aura-t-elle des remords!
+
+Je n'eus pas besoin de compter longtemps sur ce hasard.
+
+Le soir même, en sortant de table, pouvant me parier sans être entendue,
+dans un brouhaha universel, elle me dit, en se penchant à mon oreille:
+
+--J'ai voulu tantôt ménager votre amour-propre de calligraphe. Votre
+manuscrit me paraissait bien mal écrit. Je veux lire vos vers; vous me
+les copierez.
+
+--Je les ai brûlés.
+
+--Ils n'étaient pas bons?
+
+--Ils étaient inutiles.
+
+--Qu'en savez-vous?... Mais, vous vous les rappelez!
+
+--Non.
+
+--Alors vous m'en referez d'autres?
+
+Je m'inclinai, sans acquiescer à cette exigence capricieuse.
+
+--Vous ne voulez pas?
+
+--Quand j'écrirai pour vous, mademoiselle, ce sera en prose!
+
+La réponse qui prétendait à la finesse, à la dignité, était peut-être
+gauche, maladroite. Reine eut un faible sourire.
+
+--Après tout, reprit-elle, vous avez raison. La poésie est un mensonge.
+Les gens qui veulent dire nettement leur pensée, la disent en prose.
+
+Elle eut comme une rêverie rapide qui passa sur son beau front, et avec
+sentiment:
+
+--Cependant, s'il y avait en vous l'étoffe d'un grand poète, je ne me
+moquerais plus... mais je vous plaindrais.
+
+Elle s'était éloignée; elle revint à moi, en me tendant la main:
+
+--Sans rancune, n'est-ce pas?
+
+Je pris sa main, je la serrai doucement. C'était la première fois
+qu'elle me faisait l'honneur de cette familiarité de camarade.
+
+Si j'avais pu lui en vouloir, j'aurais été désarmé par cette étreinte
+amicale, et puis, je sentis à sa main une moiteur chaude qui me parut la
+révélation d'une petite fièvre dissimulée.
+
+Je n'avais pas besoin de lui jurer que je ne garderais aucune rancune.
+Elle le savait bien, et n'attendit pas de réponse.
+
+Deux ou trois fois dans la soirée, nos yeux se rencontrèrent: les siens
+étaient calmes, confiants. Je m'efforçais de ne laisser venir dans les
+miens aucune lueur de présomption, de contentement, d'indulgence.
+
+Quand il fut l'heure de se retirer, Gaston, le seul avant moi qui eût le
+privilège de serrer la main de mademoiselle de Chavanges, lui dit son
+_bonsoir_ habituel accentué par un secouement du poignet, à l'anglaise,
+qui ne me rendait pas jaloux.
+
+En la saluant, j'essayai de constater, de confirmer le droit d'ami
+qu'elle m'avait donné; mais ses bras s'étaient croisés autour de sa
+taille, et, de la tête seulement, elle me donna un bonsoir quasi
+fraternel.
+
+Je passai la nuit entière à remuer en moi ces menus incidents de la
+journée. Au matin, j'étais bien las, et tout aussi incertain que la
+veille.
+
+Les deux journées que nous passâmes encore au château, n'eurent aucun
+épisode saillant. Reine parut me traiter comme tous ses hôtes; elle
+était forcée d'être aimable envers tout le monde; c'était un devoir dont
+sa grand'mère l'avait chargée. La seule marque de sympathie particulière
+que je m'attribuai, fut le sens que j'attachai à son adieu.
+
+--Nous repartirons pour Paris plus tôt que l'année dernière, me
+dit-elle. A bientôt!
+
+Elle ne dit cela qu'à moi, et j'emportai ces simples paroles comme un
+aveu.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Reine avait pour demoiselle de compagnie une Anglaise, miss Sharp, jolie
+et d'une tenue parfaite.
+
+Pendant mon premier séjour au château de Chavanges, j'eus peu
+d'occasions de lui parler. Elle voilait son charme d'une modestie fière.
+Passant au milieu de cette société évaporée, comme une sorte de rayon
+lunaire qui viendrait couper un rayon de soleil, silencieuse dans les
+conversations bruyantes, paraissant causer avec facilité, quand elle se
+trouvait en tiers avec la marquise et Reine; lisant beaucoup,
+travaillant à des petits ouvrages d'aiguille, gardant une humeur égale
+qui ne dilatait jamais le demi-sourire blotti sur sa bouche, qui ne
+mettait jamais un rayon joyeux dans ses prunelles grises, toujours à
+demi-voilées; servant avec une grâce un peu froide le café, le thé ou
+les rafraîchissements, le soir, sur le perron du château; se mettant au
+piano, quand on lui demandait d'accompagner un chanteur; se retirant la
+première du salon; ne sourcillant pas aux plaisanteries parfois un peu
+vives qu'elle était forcée d'entendre, que Reine n'écoutait jamais, que
+la marquise provoquait, elle était une ombre douce à l'éclat de
+mademoiselle de Chavanges. On la saluait poliment; quelques-uns lui
+donnaient la main; Gaston s'amusait à lui dire bonsoir en anglais; mais
+personne n'eût songé à lui manquer de respect.
+
+Je fus étonné, à Paris, d'apprendre qu'elle n'avait que vingt-trois ans.
+Sa douceur grave la vieillissait.
+
+Deux ou trois fois, je m'étais rencontré avec elle, dans la bibliothèque
+du château. Elle venait y chercher des livres d'histoire, assez rares,
+des mémoires. Un jour, elle, était attablée et commençait une
+traduction. Un autre jour, elle m'avait consulté sur un roman à lire, ne
+me disant pas, mais me faisant sentir combien elle se méfiait de la
+liberté que les romanciers français, surtout les romanciers féminins,
+prenaient dans leurs analyses, dans leurs tableaux des passions.
+
+Elle n'affectait aucune façon de prude; mais elle était décente
+naturellement. La faible rougeur qui passait sur ses joues rondes et
+blanches, suffisait pour dénoncer le déplaisir qu'on lui causait.
+
+Reine était excellente avec elle, sans que la sympathie s'affirmât par
+des démonstrations trop vives. J'ai pensé souvent que mademoiselle de
+Chavanges était surtout ravie d'avoir dans cette demoiselle de
+compagnie, une sorte d'écran qu'elle attirait à elle, quand elle avait
+besoin d'interposer de la pudeur entre elle et les hôtes de sa
+grand'mère.
+
+Elle s'en servait aussi pour calmer la bonne maman, quand celle-ci
+s'évaporait au feu de ses souvenirs.
+
+A Paris, dès ma première visite à madame de Chavanges, je résolus de
+prendre miss Sharp pour confidente.
+
+La marquise était souffrante, alitée; Reine gardait sa grand'mère. Ce
+fut l'Anglaise qui me reçut.
+
+Elle fut bien obligée de causer, pendant le quart d'heure que je passai
+avec elle, et tout de suite elle entama l'éloge de sa jeune maîtresse.
+
+Elle le fit simplement, sans flatterie, sans cette ironie doucereuse qui
+trahit la révolte des subalternes. Elle me vanta, par-dessus tout, la
+loyauté (c'était un des mots qu'elle affectionnait), la sûreté de
+caractère de mademoiselle de Chavanges, et insensiblement, elle en vint
+à me dire que son rêve était de voir sa chère élève bientôt mariée à un
+homme de grande famille, de grande éducation, digne de sa grande
+intelligence et de son grand coeur. La marquise n'avait plus guère
+d'années à vivre, si même on pouvait parler d'années; le moindre rhume
+faisait penser au deuil. Que deviendrait mademoiselle Reine tout à coup
+seule? Quel tuteur lui donnerait-on? Quelle tutelle vaudrait pour elle
+l'amour d'un mari?
+
+Je souriais en écoutant. Je m'entendais parler sans que j'eusse rien
+dit. Miss Sharp me regardait franchement de ses yeux d'un gris bleu et
+je me sentais fouillé par ce regard. Ce mari souhaité, c'était moi. Elle
+me le faisait entendre, et, comme si son regard n'eût pas été assez
+explicite, elle en arriva à prononcer le nom de Gaston de Thorvilliers
+pour me déclarer, avec une sorte d'énergie, qu'il ne serait pas du tout
+le mari convenable pour mademoiselle de Chavanges.
+
+Sans aucun doute, c'était un charmant garçon. Miss Sharp prononçait
+_charmant_, en écrasant le mot entre ses lèvres qui s'amincissaient, et
+pour laisser voir qu'elle faisait une concession à l'opinion publique,
+sans s'y soumettre. Mais elle ajoutait que le caractère de ce _charmant_
+M. de Thorvilliers ne pouvait s'allier au caractère sérieux de
+mademoiselle Reine.
+
+Elle ouvrait la bouche pour dire Reine, sans cependant desserrer tout à
+fait les dents, et ce mot vibrait comme un titre royal.
+
+Reine était certainement une enfant gâtée. Elle affectait la gâterie,
+pour gâter à son tour sa grand'mère. Mais quand la marquise ne serait
+plus là; quand un mari remplacerait l'influence de la vieille dame, on
+verrait comment mademoiselle de Chavanges se transformerait, et quelle
+véritable grande dame, jalouse de _respectability_, se dégagerait de
+cette jeune fille méconnue par les convives ordinaires de la marquise,
+inconnue de ceux qui étaient dignes de la connaître.
+
+Miss Sharp citait des noms de duchesses d'Angleterre qu'elle comparait à
+Reine, pour donner tout l'avantage à celle-ci.
+
+Ces confidences allaient, si étrangement, si directement, au-devant de
+mes rêves, que je me défendis mal de comprendre, et que je perdis mon
+sang-froid. Pourtant, cette première fois, je ne formulai aucun aveu,
+probablement inutile. Par un mystère étrange, il me semblait que si je
+me reconnaissais dans ce mari souhaité, j'offenserais l'admirable
+candeur de cette Anglaise.
+
+Je me bornai à de vagues formules de félicitations, pour l'amitié
+intelligente de miss Sharp à l'égard de mademoiselle de Chavanges, et de
+remerciements pour l'aimable confiance dont j'étais honoré.
+
+Vit-elle mon embarras? Elle n'en abusa pas, et, quand ma visite lui
+parut avoir assez duré, elle se leva sans affectation.
+
+Miss Sharp était de bonne famille. Son père, baronnet et colonel, avait
+fort malheureusement spéculé; si bien que, sous le faux semblant de
+perfectionner son instruction française, miss Sharp avait accepté la
+position qui lui avait été offerte par mademoiselle de Chavanges. Rien
+ne sentait en elle la domesticité, ni même l'humilité d'une compagne
+salariée. Elle avait si peu de prétentions, et se tenait si bien à sa
+place, que sa place était partout.
+
+--A quoi tient la destinée! pensais-je en la quittant. Si je n'aimais
+Reine de Chavanges qui élève mon ambition, j'aurais de la joie à aimer
+cette noble jeune fille, et à lui rendre son rang dans le monde.
+
+Suggestion de l'orgueil! Frivolité d'un amour débordant qui veut faire
+profiter les autres de son ivresse! Je voulais associer ma
+reconnaissance envers miss Sharp à mon amour absolu.
+
+L'indisposition de la marquise, ce délabrement qui finit par avertir les
+plus obstinés, empêcha les réceptions régulières, et Reine ne pouvant
+recevoir seule, on ne reçut pas pendant tout cet hiver.
+
+Je n'avais d'autre aliment à ma patience que mes rencontres avec miss
+Sharp. J'avais le droit de l'interroger sur la santé de la marquise.
+Elle me donnait bien vite des nouvelles, et puis nous causions de Reine.
+
+A la seconde visite, je m'étais livré. Pour la première fois de ma vie,
+je me racontais, et c'était un bonheur d'allègement qui me rappelait les
+délices du confessionnal, fort négligées depuis quelques années.
+
+L'Anglaise, discrète, pudique, sentimentale, accueillit avec bonté cette
+confidence d'un amour sublime. Elle était fière de l'avoir deviné.
+
+--Tout de suite, me dit-elle avec animation, dès le premier coup d'oeil,
+j'avais bien vu, Roméo, que vous aviez donné votre âme à Juliette! Mais
+rassurez-vous, il n'y a pas de Montagu, ni de Capulet pour vous empêcher
+de lui donner votre nom.
+
+Je n'osais parler des autres prétendants, ni, surtout, de Gaston de
+Thorvilliers. Je craignais d'outrager, tout à la fois l'amour et
+l'amitié, en paraissant douter de la toute-puissance de mon amour, en
+paraissant suspecter l'amitié.
+
+Mais miss Sharp comprenait ma réserve et la bravait. Elle entamait
+toujours, avec une vivacité presque haineuse, le chapitre de Gaston. Si
+j'avais pu me méfier d'elle, je me serais demandé pourquoi elle me
+donnait tant de raisons de haïr mon ami, et pourquoi, en se vantant de
+le déprécier à tout propos dans l'esprit de mademoiselle de Chavanges,
+elle courait le risque de pousser la jeune fille, fière et indépendante,
+à le défendre par générosité, à l'aimer plus qu'un camarade d'enfance.
+
+Je jugeais que ce zèle pour moi était excessif; mais quelle méfiance
+aurais-je eue? Miss Sharp connaissait mieux que moi le caractère de
+Reine. Mon amour avec sa mélancolie m'emplissait l'âme de bonté. Je
+trouvais tout aimable. C'était avec une passion d'amitié que je serrais
+les mains de miss Sharp. Elle me faisait entendre, sans se départir de
+sa modestie britannique, qu'elle parlait souvent de moi avec Reine. Bien
+qu'elle ne me donnât aucune affirmation positive, elle était convaincue
+que mademoiselle de Chavanges m'aimerait bientôt, comme je méritais
+d'être aimé. Reine était aussi sentimentale que moi!
+
+Je souris, la première fois qu'elle me dit cela. Il me fallut expliquer
+mon sourire. Je racontai la petite scène de la bibliothèque.
+
+Miss Sharp réfléchit, hocha la tête.
+
+--C'est de la coquetterie de sa part; elle se vengeait, ce jour-là, sur
+vous, des leçons que je lui donne Vous verrez qu'elle vous demandera de
+lui faire des vers!
+
+--Elle me l'a demandé.
+
+--Quand je vous dis!
+
+--Mais par politesse, pour guérir la blessure faite au poète.
+
+Miss Sharp eut un doux mouvement des paupières qui ressemblait à un
+battement d'ailes, et, mettant ses deux mains sur les miennes, elle
+reprit en souriant:
+
+--Aimez! Ne vous occupez que de cela! L'heure de la poésie viendra pour
+elle, j'en réponds, j'en suis sûre, si elle n'est pas venue.
+
+La prédiction de l'Anglaise parut se réaliser.
+
+Un incident nouveau qui marqua cette seconde période de mon amour et qui
+fut symétriquement la contre-partie de l'épisode de la bibliothèque, me
+fit penser du moins que miss Sharp travaillait réellement à incliner
+l'âme de mademoiselle de Chavanges vers les choses de sentiment.
+
+Pendant un de ces courtes visites que je faisais, pour ainsi dire,
+debout, près de la porte du salon, Reine entra un jour.
+
+Je l'avais vue plusieurs fois passer en landau, dans les Champs-Élysées,
+quand elle faisait une promenade hygiénique avec miss Sharp, pour se
+délasser de la fatigue de veiller sa grand'mère. L'excellente miss Sharp
+m'avait prévenu des jours, des heures, où j'avais la chance de
+l'entrevoir.
+
+Elle m'avait paru triste et pâle. Une fois son regard, qui flottait en
+dehors de la voiture, s'accrocha au mien. Elle eut un tressaillement et
+un sourire, et comme je la saluais, elle me salua de la tête avec une
+gravité tendre. Il me sembla qu'elle voulait me dire:
+
+--Je pensais à vous! Pourquoi n'ai-je pas le droit de faire arrêter la
+voiture, de causer, de vous faire monter? Quelle solitude que la mienne,
+et quand je serai en deuil, ce sera pis encore!
+
+J'avais vu tout cela dans son salut, dans son sourire.
+
+Un jour donc elle entra. Miss Sharp, évidemment, avait obtenu cette
+apparition.
+
+Je prenais congé de l'Anglaise. Mademoiselle de Chavanges me barra le
+passage, en ouvrant la porte et délibérément, sans me dire bonjour,
+d'une voix brève, pressée, saccadée:
+
+--Merci, monsieur d'Altenbourg, je savais que vous étiez là...
+Grand'maman le sait aussi. Je vous apporte ses remerciements avec les
+miens. Elle est bien touchée de vos visites. Je crois qu'elle pourra
+sortir dans quelques jours; mais cela ne servira pas à nos amitiés de
+Paris. Nous partirons aussitôt pour l'Italie. Elle veut aller passer
+l'hiver à Rome; le médecin approuve beaucoup ce voyage. Si le voyage la
+guérit, je serai contente de voir Rome; mais je n'ai guère envie de
+voyager pourtant; il me semble que je suis lasse d'un tas de voyages, et
+que j'ai besoin de me reposer.
+
+Elle tourna à demi un fauteuil qui était à côté d'elle, pour s'y
+asseoir; mais elle eut probablement honte de cette faiblesse. Elle se
+contenta de poser son coude sur le dossier et changeant d'idée, avec la
+même façon de parler:
+
+--Comment va Gaston? Est-ce que c'est lui qui apporte tous les jours la
+carte qu'on nous remet de sa part?
+
+--Sans doute! répondit vivement l'Anglaise, sans me laisser le temps de
+répondre, et en baissant les yeux comme devant une évocation
+désagréable.
+
+--Il doit bien vous ennuyer, miss Sharp, car vous ne l'aimez guère.
+
+--Oh! oh! dit l'Anglaise scandalisée.
+
+Reine était revenue à son prochain voyage:
+
+--Nous passerons le reste de l'hiver, le printemps, peut-être l'été, en
+Italie. Quand reviendrai-je?
+
+Avec une ingénuité qui débordait sa piété filiale, elle ne disait plus
+_nous_, en pensant au retour. Son instinct violent de franchise, qu'elle
+pouvait combattre dans certains cas et réduire à une certaine réserve,
+mais non soumettre, lui suggérait que pour être libre de revenir, il
+fallait peut-être qu'elle fût tout à fait orpheline.
+
+Sa voix était devenue lente, en proférant ces dernières paroles. Elle
+eut un soupir, et, avec une tendresse qui ne m'était jamais apparue,
+joignant ses deux jolies mains sur le dossier du fauteuil, dans une
+sorte de geste de prière, elle murmura:
+
+--Oh! ma chère grand'maman! quand je l'embrasse, j'espère toujours lui
+insuffler la vie ou lui prendre un peu de sa vieillesse!
+
+Ses yeux bleus se voilèrent et restèrent quelques minutes baissés pour
+cacher une larme, puis, les relevant et les ranimant:
+
+--Monsieur d'Altenbourg, vous qui êtes poète, vous devriez mettre en
+vers le rêve que j'ai fait.
+
+Je la regardai avec un frisson. Cette capricieuse allait-elle se moquer
+de moi, reprendre l'avantage compromis par son accès de sensibilité? Ou
+bien, cette indulgence pour la poésie que miss Sharp m'avait annoncée
+était-elle venue déjà, si vite?
+
+--Oui, continua-t-elle, j'ai rêvé, absolument comme dans une tragédie.
+Nous étions au bord de la mer, grand'maman et moi, sur un petit rocher,
+à regarder voler des mouettes... Tout à coup, la marée nous gagna, nous
+enveloppa. Grand'maman ne dit rien, ne poussa pas un cri, se détacha de
+moi, ne tomba pas dans la mer, mais s'éloigna, grandit, devint
+transparente, se dispersa comme un flocon de nuage, en se mêlant aux
+autres. Moi, je voulais la retenir, m'élancer... Je glissai. J'allais
+tomber, me noyer, quand j'étendis la main et la posai sur une main
+robuste... Et voilà tout, je m'éveillai.
+
+--Oh! joli! joli! dit l'Anglaise avec une extase encourageante.
+
+--Ce serait peut-être joli en vers... J'ai songé à vous dire cela,
+monsieur Louis... Voulez-vous en faire un petit poème? Quant à moi je
+n'ai pas été contente de ce rêve. Il m'a semblé que je tournais à
+l'héroïne de tragédie. Tâchez de me raccommoder tout à fait avec la
+poésie et un peu avec les rêves.
+
+--Quelle était cette main qui vous a soutenue? insinua miss Sharp avec
+une bonne volonté que son regard de côté soulignait.
+
+--Ah! voilà le mystère! Je ne sais pas. C'était peut-être la main d'un
+douanier, d'un baigneur!
+
+Elle eut un sourire de moquerie qui ne me blessa pas, et, comme si elle
+eût craint de paraître coquette, voulant réparer les torts qu'elle
+s'attribuait, depuis mes fameux vers déchirés, elle se hâta d'ajouter:
+
+--Je vous étonne, n'est-ce pas? Miss Sharp vous a-t-elle raconté que
+nous faisions une grande consommation de poètes, depuis quelque temps.
+Je lui lis Victor Hugo, Lamartine! Elle me traduit lord Byron. A
+Chavanges, mon éducation sera complète. En tous cas, j'en saurai assez
+pour ne plus faire de peine à des poètes et à des amis.
+
+Elle riait toujours. Mais je voyais luire une gravité de femme dans ce
+rire de jeune fille.
+
+C'était la première fois que l'âme de Reine voletait si près de sa
+bouche; ce fut la première fois qu'elle m'apparut ainsi, bonne dans sa
+malice, pure dans ses audaces, naïve dans sa rouerie!
+
+Elle avait une robe de soie grise, toute simple, qui moulait étroitement
+son corps. Aucun bijou, ni au cou, ni au doigt, ni aux oreilles, ne
+troublait par un étincellement cette harmonie douce.
+
+Pourquoi, à ce moment, n'ai-je pas trouvé la formule d'un aveu, d'une
+prière, d'une adoration qui nous eût sauvés, elle, moi!... Elle m'eût
+aimé; elle m'aimait, et je ne l'aurais pas maudite plus tard! Le bonheur
+était là, loyal, religieux, naturel. Je n'avais qu'à étendre la main;
+elle eût laissé prendre la sienne; nous nous serions fiancés, et chacun
+eût gardé la foi promise.
+
+Fut-ce la présence de miss Sharp qui me gêna? Fut-ce la crainte
+d'offenser ses dix-huit ans, si ingénus dans leur hardiesse? Dois-je
+m'en prendre à ma stupeur, à mon respect?
+
+Je ne sus que dire; je balbutiai de vagues encouragements, à propos des
+grands poètes; je voulus plaisanter à propos de mes vers; je fus
+stupide. J'étais trop pur pour être habile. Elle était trop innocente,
+pour comprendre mon embarras et m'en savoir gré.
+
+Je surpris une lueur serpentante dans les yeux gris de miss Sharp, une
+menace de mépris. Les beaux yeux de Reine s'élargirent pour mesurer ma
+maladresse.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Je sortis de l'hôtel de Chavanges, confondu de ma timidité, et, dans la
+rue, je retrouvai soudainement ce que j'aurais dû dire, ce que j'aurais
+dû faire.
+
+Qui donc aurait pu m'enseigner la science de cette diplomatie
+nécessaire, imposée par la civilisation à la sincérité des coeurs de
+vingt ans? Il semble qu'on doive instituer un jour dans les écoles, des
+leçons pour enseigner à devenir fiancé, mari, éternellement amant, selon
+la loi, toujours faussée, toujours méconnue de la nature immortelle?...
+
+Je m'égare; je prie qu'on m'excuse. Mais quand je pense à cet effroyable
+malentendu qui fit le malheur de deux êtres, dignes alors de tout le
+bonheur que la terre peut donner, je ressens encore les mouvements d'une
+révolte, non contre Dieu qui m'a châtié, mais contre l'humanité, qui ne
+m'a pas dit son secret, à moi, homme dans toute la loyauté de ma nature
+humaine.
+
+La partie idyllique de mon amour n'a que ces épisodes qui ont préparé le
+drame. Je la vis, vendant des roses et je l'aimai. Elle me surprit
+griffonnant des vers et hésita à prendre au sérieux un amour sentimental
+qu'elle devinait. Puis, quand attristée de son isolement, inquiète de
+l'avenir, mue par une sorte de remords, elle me parla poésie et me
+tendit l'âme, j'hésitai à mon tour; je fus aveugle, impie, absurde et je
+me perdis, en la perdant...
+
+Cette année-là, je ne la revis plus. La marquise de Chavanges se
+rétablit assez pour entrer dans une sorte de convalescence indéfinie qui
+est le bercement lent du dernier sommeil. Elle partit avec sa
+petite-fille et l'Anglaise pour l'Italie. Elles se fixèrent à Rome,
+pendant l'hiver. J'eus indirectement de leurs nouvelles, sans avoir le
+droit d'écrire. Je fus tenté, plusieurs fois, de m'adresser à miss
+Sharp; je n'osai pas. Étais-je sûr de ce que j'écrirais, de l'effet que
+produirait ma lettre, si elle était communiquée à Reine.
+
+Je passai cet hiver dans une agitation douloureuse. J'allai beaucoup
+dans le monde, afin de le connaître bien, m'imaginant que j'avais besoin
+de m'y corrompre un peu, pour servir infailliblement la pureté de mon
+amour. Gaston voyagea. Je sus, à son retour, qu'il avait passé par Rome.
+Il me parla de l'installation de ces dames, dans un superbe palais, des
+hommages que la beauté de Reine s'attirait; mais la marquise avait la
+coquetterie patriote pour sa petite-fille; elle n'admettait aucun
+Italien parmi les prétendants.
+
+--Tu gardes tes chances! me dit-il en riant.
+
+Je ne lui avais fait aucune confidence; mais il savait à quoi s'en
+tenir.
+
+Je lui demandai des nouvelles de miss Sharp. Il parut étonné de la
+question.
+
+--Elle va bien. Ah ça! est-ce que tu voudrais faire la cour à cette
+blonde sentimentale?
+
+--Pourquoi pas? repartis-je d'un rire que je croyais léger, moqueur,
+cynique, et qui fit hausser les épaules à ce mauvais sujet expert, qu'on
+ne pouvait tromper.
+
+Au printemps, j'allai à Strasbourg, embrasser mon vieux maître, l'abbé
+Cabirand: je lui fis ma confidence complète.
+
+--Faites la demande à la grand'maman, dès qu'elle sera de retour, me
+dit-il sagement; et il ajouta: Voulez-vous que je m'en charge? je lui
+écrirai.
+
+Je le remerciai. Il n'eût plus manqué que la rhétorique de l'excellent
+homme pour tout gâter. Je voyais en imagination sa lettre, sa grosse
+écriture, avec des citations latines et une devise en tête de la page,
+tirée d'un psaume!
+
+Quand je revins à Paris, j'appris que ces dames l'avaient traversé, sans
+défaire leurs malles, et étaient reparties directement pour les
+Ardennes.
+
+Gaston m'annonça que nous serions invités au château avec son père; mais
+qu'il n'y aurait ni chasses, ni tapage, ni hôtes nombreux. La marquise
+se croyait guérie, mais gardait une faiblesse qui rendait impossible
+toute hospitalité bruyante.
+
+--Il y aura des séries, me dit mon ami. C'est une tournée de révision;
+la marquise l'a dit à mon père; elle compte bien cette fois qu'elle
+commandera le notaire, le curé et les violons pour l'automne. Prends
+garde à toi! Je t'avertis que si tu t'y prends mal, je m'en mêlerai.
+
+--Pour me conseiller?
+
+--Non, pour te supplanter. Après tout, Reine est une très belle
+personne.
+
+J'eus un tressaillement que j'attribuai à cet éloge brutal, et non à la
+jalousie.
+
+Avec quelle anxiété je comptai les jours, et dans quelles transes je fis
+le voyage!
+
+Nous arrivâmes, par une matinée radieuse. Gaston chantait tout haut dans
+la voiture; moi, au bruit de sa voix, comme au bruit d'une cascade, je
+rêvais, et je me jurais d'être brave, habile.
+
+Je ne fis plus de serment, quand je la vis, tant je fus stupéfait devant
+sa toute-puissante beauté.
+
+Elle était revenue d'Italie, non pas transformée, mais arrêtée, fixée
+dans sa forme définitive, tout à la fois idéale et réelle. La tête avait
+gardé de cette atmosphère chaude, où flottent les atomes de la beauté
+suprême, une coloration, une perfection de teint, un agrandissement du
+feu dans le regard, un adoucissement plus profond du sourire sur la
+bouche, et aussi une façon plus artistique, en restant naïve, d'être
+belle, que nous n'avions pu le rêver. Des bijoux achetés à Rome
+complétaient cette transfiguration de sa physionomie. Je la trouvais
+grandie. C'était peut-être seulement qu'elle marchait plus haut sur la
+terre.
+
+Elle nous accueillit avec autant de liberté qu'autrefois, mais avec une
+liberté plus mondaine, plus femme, moins jeune fille. Elle restait aussi
+chaste de maintien; mais elle était plus décolletée, et ses beaux bras
+faisaient cliqueter ses bracelets de corail ou de mosaïque qu'elle
+montrait fièrement, comme des souvenirs de voyage, en retroussant sa
+manche, en mettant son poignet blanc et ferme près des lèvres, sous les
+yeux.
+
+Maintenant que je suis vieux et que je vois clair dans ce passé, je me
+rends compte du sentiment d'effroi, autant que d'adoration, qui me
+saisit à l'aspect de cette jeune fille, si vivante et si corporellement
+belle.
+
+J'allais l'aimer, non plus seulement de cet amour mystique qui veut
+ruser avec la chair, mais de cet âpre amour, le vrai, celui qui confond
+tous les désirs et qui veut la possession complète.
+
+Je dus la regarder avec des yeux qu'elle ne m'avait jamais vus, car,
+pour la première fois, elle baissa les siens, et sa poitrine se souleva,
+comme alarmée d'être si brutalement regardée.
+
+Le père de Gaston était arrivé un jour avant nous. La marquise, si
+frivole qu'elle fût, avait sans doute posé la condition de cette visite
+pour nous admettre. Peut-être aussi, en faisant, par séries,
+l'inventaire des prétendants à la main de sa petite-fille, voulait-elle
+avoir à sa portée, dans le cas d'une décision, un partenaire pour
+conclure aussitôt le mariage. M. de Thorvilliers était mon tuteur, en
+même temps que le père de Gaston. Il pouvait être le répondant de l'un
+et de l'autre.
+
+Miss Sharp paraissait me garder rancune et ne plus vouloir de mon
+secret. Elle fut d'une politesse exacte, sans sourire, et je ne la
+rencontrai plus dans la bibliothèque.
+
+Il est vrai que je me souciais peu des livres; que je ne voulais plus
+trouver de prétextes pour m'isoler. J'avais la fierté de mon âge, de mon
+nom, et aussi, je puis l'avouer, de ma figure.
+
+Le soir de mon arrivée, pensant aux honnêtes intentions de mon maître,
+je me disais, devant mon miroir:
+
+--C'est moi qui la demanderai; c'est moi qui l'obtiendrai d'elle-même,
+moi, moi!
+
+Le lendemain de ce pacte orgueilleux avec mon pauvre courage, je me
+trouvai tremblant devant Reine de Chavanges, que je rencontrai de bon
+matin, dehors, quand je la croyais encore chez elle.
+
+Je n'avais pas dormi; j'étais tout en feu, et quand je la vis, venant de
+la partie du jardin située devant le balcon de la bibliothèque, où l'on
+cultivait toutes les variétés de roses, les mains chargées de fleurs,
+j'eus une angoisse subite qui faillit me rendre muet.
+
+Elle fut surprise de me voir, et rougit, comme je rougissais. Ce fut
+elle qui parla d'abord.
+
+--Par quel miracle êtes-vous descendu avant neuf heures?
+
+Elle riait. J'osai sourire.
+
+--Et vous, mademoiselle?
+
+--Moi, c'est mon habitude. Vous ne le savez pas?
+
+J'aurais pu répondre que je le savais; que c'était pour cela que j'étais
+venu dans le jardin. Mais je ne voulais pas mentir, quand j'étais
+tourmenté du désir d'être vrai.
+
+--Non, mademoiselle, je ne le savais pas.
+
+Elle fut contente de ma réponse. Mon mensonge l'eût blessée.
+
+--Vous me prenez donc pour une Parisienne? Je suis une campagnarde; mais
+vous?
+
+--Moi, je suis un paysan.
+
+--Oh! un paysan qui fait des vers!
+
+--Une campagnarde qui admire Victor Hugo et qui traduit Byron!
+
+--J'ai fini mes lectures et mes études.
+
+--Et moi, mademoiselle, j'ai suivi votre conseil: je ne fais plus que de
+la prose.
+
+Elle porta sa botte de roses à son visage pour les respirer et ne
+répliqua pas. Je m'enhardis, et, montrant les fleurs:
+
+--Est-ce que vous avez encore une vente de charité?
+
+--Non.
+
+--Tant pis.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je vous achèterais votre récolte.
+
+--Tout cela? Ce serait bien cher!
+
+Sa voix s'était légèrement voilée, et, se masquant avec les roses, elle
+fit quelques pas dans l'allée.
+
+Le sang me battait dans les tempes, avec force. Je marchais à côté
+d'elle. J'eus peur qu'elle ne rentrât bientôt, et, m'arrêtant, pour
+l'inviter à s'arrêter, du ton le plus léger, ou le moins fort que je pus
+prendre, je lui dis:
+
+--Si vous n'en vendez pas, en donnez-vous?
+
+Elle se démasqua, et, me regardant pendant une seconde, de ses yeux
+noirs, profonds et clairs.
+
+--A ceux qui sont mes amis? Oui, volontiers.
+
+--A ce titre, je puis prétendre...
+
+--Oh! s'écria-t-elle, avec un rire qui vibra sans amertume, ne prononcez
+pas ce vilain mot, _prétendre_! Je l'ai pris en horreur. Êtes-vous mon
+ami? Dites-le moi, simplement, sans prétention.
+
+J'essayai de mettre toute mon âme dans une réponse banale:
+
+--Oui, je le suis.
+
+--Eh bien, voilà une rose!
+
+--Merci.
+
+Nous fîmes encore quelques pas. Nous allions nous trouver hors du
+parterre, dans la place nue et sablée qui séparait le jardin de la
+maison. Elle s'arrêta, hésita, puis se retournant et rentrant dans
+l'allée:
+
+--Gaston n'est pas descendu avec vous?
+
+--Non.
+
+--Le paresseux! il dort encore; il ne s'éveille avec l'aurore que les
+jours de grande chasse. Mais, au fait, vous ne m'avez pas dit pourquoi
+vous êtes descendu de si grand matin?
+
+Le nom de Gaston m'avait rendu jaloux. Je devins intrépide.
+
+--Si je vous le dis, vous vous fâcherez peut-être!
+
+Reine me regarda, mais de côté, non plus directement. Ses sourcils se
+froncèrent, puis se détendirent. Elle prit cet air de dignité qui lui
+allait si bien dans ses hardiesses, qui la défendait mieux que toutes
+les réserves.
+
+--Que pourriez-vous me dire, monsieur d'Altenbourg, qui pût me fâcher?
+
+Cette fierté, tempérée par un sourire, au lieu de m'intimider, me
+rassura.
+
+--Si je vous disais, par exemple, que je n'ai pas eu de peine à
+m'éveiller, parce que je n'ai pas dormi, et que, sans espérer vous
+rencontrer, j'avais hâte de venir dans cette partie du jardin où vous
+venez si souvent!
+
+Je suffoquais; je m'arrêtai.
+
+Elle eut un sourire plus doux et sa voix se fondit dans son sourire.
+
+--Il n'y a rien là-dedans qui puisse me fâcher.
+
+--Et si je vous dis que je vous aime?
+
+Elle me frappa légèrement le bras, avec la botte de roses, pour
+m'interrompre et essayant de plaisanter:
+
+--Vous m'avez déjà dit que vous étiez mon ami.
+
+--Votre ami, oh! oui, je vous le jure; car je puis l'être, même malgré
+vous... mais, votre... mari?
+
+Elle eut un petit rire et un petit frissonnement:
+
+--Oh! cela! c'est plus sérieux!
+
+--Cela vous effraye?
+
+--Non.
+
+--Cela vous étonne?
+
+--Eh bien, non! Mais je m'imaginais que vous m'auriez dit cela
+autrement, moins vite, moins brusquement.
+
+--Vous voulez de la prose!
+
+Mon aveu lancé, je me sentais devenir brave. Elle avait baissé la tête.
+Je ne voyais pas sa figure; mais dans l'ombre projetée par son chapeau
+de jardin, je distinguais la rougeur qui envahissait son cou.
+
+Après un court silence qui me parut bien long, elle se redressa:
+
+--Après tout, vous avez raison de me parler ainsi, et vous auriez bien
+tort d'ajouter quoi que ce soit. J'accepte l'amitié, j'y compte, et je
+vous donne franchement la mienne. Je vous en avertis; elle a plus de
+prix que mes roses; car je n'ai pas eu jusqu'ici un ami. Tous ces jeunes
+gens qui défilent, qui demanderaient ma main à cause du million qu'on
+peut y mettre, ne voudraient pas de mon amitié, sans dot. Nous avons des
+raisons pour être amis. Cela suffit-il pour être mari et femme? Je vous
+scandalise, n'est-ce pas?
+
+Je n'étais pas scandalisé, j'étais inquiet.
+
+Elle continua:
+
+--Que voulez-vous? On m'a tant parlé du mariage que je suis tout à la
+fois blasée sur cette idée et mise en défiance pourtant. Depuis deux ou
+trois ans, à chaque coup de chapeau qu'on nous donne dans la rue, à
+chaque invitation qu'on m'adresse dans un bal, je me dis:--Ah! mon Dieu,
+en voilà encore un qui va demander ma main!--Je laisse bonne maman
+grossir le nombre des prétendants, espérant tout ensemble qu'il y en
+aura tant, que je ne pourrai choisir, et que dans cette quantité, j'en
+trouverai peut-être un.
+
+Reine affectait la gaieté; mais la tristesse se montrait. Je voyais
+distinctement toutes sortes d'idées voltiger comme des papillons autour
+d'elles, en faisant mouvoir leur reflet sur son visage. Pour la première
+fois, cette jeune fille qui disait ordinairement tout ce qu'elle
+voulait, était agitée de la volonté fière de dire ce qu'elle avait
+toujours réservé. Son instinct pudique, sa raison hâtivement mûrie, et
+aussi sa jeunesse qui s'épanouissait au soleil levant, la troublaient,
+l'agitaient, lui donnaient un embarras qu'elle savourait, tout en
+essayant de s'en affranchir.
+
+Elle marcha plus vite. L'allée du parterre aboutissait à un couvert de
+tilleuls. Nous allâmes jusque-là, et nous nous arrêtâmes devant l'ombre
+trop épaisse. Reine retira son chapeau, le laissa tomber sur un banc de
+pierre qui était adossé aux tilleuls, passa la main sur le bandeau de
+ses cheveux, et me regardant en face:
+
+--Je comprends que vous ne pouvez pas me demander autre chose que de
+devenir comtesse d'Altenbourg. Vous êtes obligé de me dire ce que tous
+ces messieurs me diraient s'ils n'avaient pas peur que je leur rie au
+nez; ce que Gaston me débite pour se moquer de moi. Oui, c'est dans
+l'ordre, et pourtant cela ne me rassure pas. Dans les romans, au
+théâtre, le mariage est un dénouement; dans la vie réelle, il est un
+commencement. Je redoute ce commencement, et j'aurais honte d'avoir
+dénoué mon petit roman sans l'avoir commencé... C'est bien hardi ce que
+je vous dis là. Mais j'ai été si mal élevée. Vous devez vous en douter.
+
+Elle eut un rire nerveux. Les roses la gênaient; elle les jeta sur le
+banc, à côté de son chapeau, et joignant les deux mains avec force:
+
+--Encore, si l'on ne m'avait jamais parlé que de mariage! Je
+l'accepterais comme un hasard qui ne doit pas effrayer une âme
+vaillante, et je me dirais que je suis résolue à être, quand même, une
+honnête femme, comme ma mère. Mais, si vous saviez! si vous saviez!
+Bonne maman ne retient pas tous ses souvenirs. Elle en laisse s'envoler
+qui sont de singuliers avertissements pour une jeune fille, et de
+singulières leçons pour une jeune femme. Elle a parfois des repentirs
+qui sont aussi profanes que ses gaietés; et puis miss Sharp, la
+sentimentale miss Sharp ne veut pas que je me marie, sans être bien sûre
+d'aimer mon mari, comme un héros; et puis, il y a les poètes dont on ne
+se méfie pas; et puis, il y a cela, tenez, ce soleil, ces roses, je ne
+sais quoi encore qui me conseille le bonheur, sans me le montrer, en me
+faisant redouter de l'accueillir trop vite, trop tôt... Puisque vous
+êtes mon ami, je ne me gêne pas avec vous; eh bien, la vérité, c'est que
+je souffre et que je sens que je ne dois pas souffrir. Qu'avez-vous à me
+dire pour me consoler et me rassurer?
+
+Elle était resplendissante et son beau visage était comme un ciel ouvert
+où l'on voyait combattre des dieux. Elle avait fait un grand effort pour
+me dire cela. Son front était rougi, ses yeux pétillaient d'un rire
+moqueur ou d'une larme.
+
+Moi, ébloui, enivré, j'aurais voulu la prendre entre mes bras et dans un
+baiser lui donner l'initiation au bonheur sacré qu'elle rêvait et que
+mon amour sacré lui eût gardé!
+
+J'étais sans doute très pâle, dans l'extase ardente qui accumulait le
+sang au coeur et qui m'étouffait.
+
+Elle m'observait et se trompa à cette pâleur.
+
+--Vous aussi, vous souffrez, me dit-elle avec une candeur d'enfant. Je
+vous fais de la peine. Ce n'est pourtant pas ma volonté; mais il faut
+bien que nous nous expliquions.
+
+Ce qu'il y avait d'innocence radieuse, en elle, autour d'elle, sur son
+front, dans ses yeux, me pénétra. Mon coeur battit avec moins de
+violence; je lui souris d'un sourire fraternel, me croyant bien fort,
+parce qu'elle était bien pure, malgré tout.
+
+Elle s'assit sur le banc, en repoussant les roses, et, me montrant une
+place à côté d'elle:
+
+--Causons raisonnablement; voulez-vous?
+
+--Ce n'est donc pas raisonnable, ce que nous avons dit?
+
+Elle reprit en secouant la tête:
+
+--Je suis toujours plus romanesque que je ne veux l'être; c'est un
+défaut qui me vient de bonne maman. Je voudrais avoir le sang-froid de
+miss Sharp... Je vous propose de ne plus parler de tout cela, au moins
+pendant huit jours; voulez-vous?
+
+--Je veux tout ce que vous voudrez.
+
+--C'est une réponse de prétendant.
+
+--C'est la soumission d'un coeur qui vous aime.
+
+Elle eut un battement des paupières, sur ses yeux noirs qui se
+rallumaient et qu'elle voulait éteindre.
+
+--Avec quelle facilité, vous autres hommes, vous prononcez certains
+mots! Eh bien, moi, monsieur mon ami, je vous estime beaucoup, mais je
+ne sais que vous répondre, pour ne pas forcer la vérité. Ne dites rien à
+bonne maman. N'allez pas me demander en mariage; je refuserais.
+Faisons-nous un secret à nous deux de cette promenade. Restez avec moi
+ce que vous étiez hier, bon, simple, confiant. Quand j'aurai pris mon
+parti, je vous le dirai loyalement. Est-ce convenu?
+
+Elle me tendit la main que je saisis, que je gardai et qu'elle n'essaya
+pas de retirer.
+
+--Si je vous renvoie, ajouta-t-elle, vous vous en irez sans me maudire?
+
+--En vous aimant toujours.
+
+--Ah! voilà que vous contrevenez déjà à la convention!
+
+Elle pencha la tête, qu'elle secoua pour me gronder. Elle était adorable
+de grâce.
+
+--Et si vous ne me renvoyez pas? lui demandai-je doucement.
+
+Elle rougit de nouveau, voulut rire; mais son rire était factice:
+
+--Si je ne vous renvoie pas, vous vous en irez par condescendance,
+parce que vous me gêneriez.
+
+Je me serrai un peu contre elle:
+
+--Pourquoi?
+
+Elle se tourna vers moi. Ses yeux parurent se troubler; elle me dit
+lentement, presque confuse de ce qu'elle avait entrepris de dire:
+
+--Parce que celui auquel je laisserais deviner que je l'aime ne recevra
+de moi, tout haut, cet aveu que le jour de notre mariage.
+
+--Ah! si je devinais jamais cet aveu! dis-je en portant sa main à mes
+lèvres et en la couvrant de baisers.
+
+Sa main frémit dans la mienne mais se détendit, et les doigts
+s'allongèrent sous la caresse. Reine était un peu pressée contre moi; je
+crus qu'elle s'appuyait; je l'enlaçai pour la soutenir. Le vertige du
+sacrilège m'affolait. Je penchai mon visage sur le sien qui se
+renversait. Ses yeux qui s'étaient fermés avec langueur, palpitèrent, se
+rouvrirent, flamboyèrent. Elle se redressa, se dégagea, et, debout, à
+deux pas, indignée contre elle autant que contre moi, elle me dit, les
+dents serrées:
+
+--Vous feriez bien de partir tout de suite.
+
+J'allais protester, m'excuser. Elle m'interrompit d'un geste énergique:
+
+--Non, non, pas un mot, je vous en conjure! C'est ma faute encore plus
+que la vôtre.
+
+--Comme je vous aime! m'écriai-je, sans calculer si ce cri d'amour
+n'était pas, dans ce moment même, un redoublement d'offense.
+
+Mais cette imprudence parut me donner la victoire.
+
+Elle s'approcha de moi, et plongeant ses yeux dans les miens:
+
+--Si je vous en disais autant, me laisseriez-vous? partiriez-vous?
+
+Je crus que j'allais tomber à ses pieds.
+
+--Vous m'aimez?
+
+Elle pencha la tête, se croisa les bras, se refroidit dans cette
+attitude pendant deux secondes, puis se redressant avec un soupir de
+lassitude, d'une voix étonnée, comme si elle venait de peser et de juger
+les paroles d'une autre:
+
+--Franchement, je ne sais pas... Tenons-nous en à la trêve conclue.
+
+Elle ramassa son chapeau de paille, ne le remit pas sur sa tête et
+s'avança dans le parterre.
+
+Moi, tout décontenancé par ces brusques variations, sans remords d'avoir
+contredit notre amitié fraternelle, que démentaient inconsciemment ses
+précautions pudiques, agité, malgré tout, d'un espoir immense, incertain
+de ce que je pouvais dire pour ne pas la blesser dans cet état de
+surexcitation nerveuse, je ramassai naïvement les roses.
+
+--Vous oubliez vos fleurs.
+
+--Je n'en veux plus! laissez-les là.
+
+Elle était redevenue la jeune fille despotique, hautaine, qui me
+désespérait si souvent; l'autre, qui avait rayonné et palpité d'une vie
+si vraie, si logique dans ses inconséquences, avait disparu.
+
+Je jetai sur le tas de roses qu'elle laissait à terre la rose qu'elle
+m'avait donnée et que j'avais mise à ma boutonnière.
+
+Elle se dirigeait vers le château, mais sans se hâter. Je me tins
+quelques instants en arrière, puis, l'ayant rejointe, je marchai à côté
+d'elle. La moitié de ce retour se fit en silence; pourtant, en arrivant
+à l'extrémité, du parterre de roses, elle me dit, tout à coup, d'une
+voix calme, limpide, presque gaie.
+
+--Avez-vous lu _Ruy-Blas_, monsieur d'Altenbourg?
+
+--Je l'ai vu jouer.
+
+Le drame de Victor Hugo avait été représenté au mois de novembre
+précédent, pendant que Reine et la marquise étaient à Rome, et j'avais
+assisté à la première représentation. La pièce imprimée était sur une
+table, dans le salon du château. C'était Gaston qui l'avait apportée.
+
+Comme mademoiselle de Chavanges s'était interrompue, je l'interrogeai à
+mon tour.
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--Parce que miss Sharp voulait me persuader de n'accepter pour mari que
+le soupirant assez agile pour escalader, comme Ruy-Blas, ce balcon,
+là-bas, qui donne accès à la bibliothèque, et accrocher sa
+correspondance à la fenêtre. Mais comme ce héros ne courrait ni le
+risque d'une hallebarde, ni le danger de broussailles en fer, j'ai dit à
+miss Sharp que le moyen n'aurait rien d'héroïque. Une échelle de
+jardinier suffirait; on monterait chez moi, comme à la cueillette des
+pommes... Pourquoi faire? Je ne suis _reine_ que par le prénom, pas même
+par le nom... On peut me parler, sans en mourir, me toucher même, sans
+en être foudroyé, et, à moins d'inspirer une passion à un valet de
+chambre...
+
+Elle partit d'un éclat de rire étourdi. Cette gaieté m'attristait comme
+une cruauté envers elle et envers moi.
+
+Elle poursuivit:
+
+--Bonne maman ne trouvait pas l'idée absurde. Seulement elle n'a pas lu
+_Ruy-Blas_. De son temps, quand on escaladait un balcon, la fenêtre
+s'ouvrait. C'était bien plus grave. Je ne suis pas Juliette; vous n'êtes
+pas Roméo; aucun Montagu et nul Capulet ne nous gênent. La sérénade,
+l'échelle sont inutiles. Si je changeais d'avis, je vous le dirais,
+monsieur, mon ami. Au revoir!
+
+Elle s'échappa, rentra au château. Moi j'errai encore dans le jardin,
+ravi d'avoir osé faire mon aveu, honteux de ce qui l'avait suivi,
+déconcerté du sang-froid de cette singulière fille, tour à tour si
+charmante et si effrontée.
+
+N'était-il pas extraordinaire qu'elle eût pensé, de même que miss Sharp,
+à Roméo et Juliette? L'Anglaise lui avait-elle parlé de moi, en citant
+Shakespeare?
+
+
+
+
+X
+
+
+Ai-je besoin de répéter l'excuse que j'ai déjà invoquée?
+
+Le vieillard ne raconte cette scène de jeunesse, de passion naïve, que
+pour faire mieux comprendre le désespoir qu'elle a amené, le malheur
+dont elle est la cause. Je ne cherche à ranimer aucune étincelle dans
+ces cendres. Mon âme tout entière est à ma fille. Mais qui sait si ma
+fille, un jour, ne lira pas ces pages! Je veux qu'en apprenant de quel
+amour coupable elle est née, elle sache aussi de quel amour innocent et
+sublime l'adultère a été la revanche désespérée.
+
+Au déjeuner qui suivit notre rencontre dans le jardin, Reine, sans
+affectation, ne m'adressa pas une seule fois directement la parole. Elle
+taquina M. de Thorvilliers, causa avec Gaston, avec tout le monde,
+librement, gaiement.
+
+Je me dis qu'il y avait dans cette réserve une sorte de pudeur
+rétrospective et une précaution. Elle m'avertissait que je ne devais me
+prévaloir d'aucun droit, et qu'il fallait expier les témérités de notre
+promenade. Elle ne savait, d'ailleurs, comment me parler, pour rester
+simple et discrète. Si elle était familière, le serait-elle trop pour
+les autres qu'elle renseignerait, pour moi dont elle encouragerait la
+présomption? Enfin, elle commençait l'exécution du contrat. Ne pas se
+parler était le meilleur moyen de ne pas trahir les conventions.
+
+Je fus donc calme et rassuré.
+
+Quand je me retrouvai seul, j'analysai les émotions de ma promenade, et
+j'en conclus, avec fierté, que si je n'étais aimé déjà, je le serais
+bientôt; qu'un combat s'était livré entre la pureté et la jeunesse,
+entre la raison d'une jeune fille émancipée par la sagesse mondaine et
+ses instincts féminins; qu'elle s'était défendue sincèrement, comme elle
+s'était exposée candidement; que les influences de sa grand'mère, de
+miss Sharp et les élans de sa nature motivaient ces ondulations de
+caractère qui effaraient parfois ma logique, et, qu'après tout, elle
+était intelligente, bonne et admirablement belle.
+
+Je n'avais à m'effrayer que de l'immensité du bonheur entrevu. Je
+n'avais pas assez souffert pour le mériter.
+
+Mais le lendemain et le surlendemain, quand, poursuivant la même
+tactique, Reine ne m'adressa pas davantage la parole, affecta de causer
+avec Gaston, devint presque tendre, câline avec lui, je commençai à
+m'alarmer. La stratégie ne me paraissait pas devoir aller jusque-là. Je
+n'étais pas encore jaloux; je comprenais que je pouvais l'être avec
+frénésie.
+
+Je donnai un prétexte à cette inquiétude. Je connaissais la témérité de
+Gaston. Il n'avait guère de principes que ceux qui suffisent pour se
+tenir bien dans la bonne compagnie. Le décorum le retenait, sans
+l'obliger; mais il rusait continuellement avec la morale. Il avait un
+esprit si habile à se risquer; il trouvait des sous-entendus si
+ingénieux pour ménager les oreilles, le goût, en piquant la curiosité la
+plus équivoque; je lui avais si souvent entendu répéter que dans le
+monde, dans le meilleur, il ne faut jamais craindre, même sans plan
+arrêté, d'amorcer à tout hasard, le coeur et les sens des jeunes femmes
+et des jeunes filles, comme on amorce, en passant devant une belle eau,
+les poissons qu'on n'a pas l'intention de pêcher; je connaissais si
+intimement sa perversité élégante, parfaitement gantée, qu'en lui voyant
+prendre plus fréquemment la main de Reine; qu'en le voyant se pencher à
+son oreille, pour lui murmurer je ne savais quelles paroles qui
+faisaient rire parfois et parfois rougir mademoiselle de Chavanges, je
+sentis sourdre en moi un dépit nouveau et s'amasser de la colère.
+
+Si Reine avait ajourné nos fiançailles, moi je les avais accomplies. Je
+ne voulais permettre à personne de mettre une ombre sur cette âme que je
+m'adjugeais, d'alarmer une pudeur qui était celle de ma femme, de jeter
+dans cette nature abondante et saine, aucun ferment dangereux.
+
+Le souvenir même de cette langueur dans le jardin me faisait supposer
+des périls, des surprises, de la part d'un mauvais sujet sans scrupules
+comme Gaston.
+
+Au bout de huit jours, j'étais tout à fait au supplice.
+
+On devait le voir. Reine s'en aperçut, mais elle s'offensa de cette
+inquiétude, comme d'un manque de confiance; elle la bravait en
+l'irritant.
+
+Sans me parler davantage, elle me décochait indirectement des traits que
+seul, d'abord, je reconnaissais pour être à mon adresse, et qui parurent
+ensuite, à tout le monde, m'être trop manifestement destinés, quand, à
+plusieurs reprises, je me trahis.
+
+Miss Sharp, qui ne savait rien sans doute de la scène du jardin, et qui
+pendant ce dernier séjour de moi au château, était restée dans une
+réserve complète à mon égard, me prit cependant en pitié.
+
+Un soir, dans le salon, après dîner, nous nous trouvâmes pendant
+quelques instants isolés.
+
+Les portes-fenêtres ouvrant sur le jardin étaient ouvertes. On avait
+roulé sur le perron le grand fauteuil de la marquise. Reine sur un
+tabouret, aux genoux de sa grand'mère, caquetait gentiment avec M. de
+Thorvilliers et Gaston.
+
+Miss Sharp était près de se retirer, selon sa coutume. Elle me rencontra
+accoudé à l'angle du piano. J'écoutais de loin, avant de m'approcher, le
+bavardage qui s'envolait dans le jardin. Il faisait sombre dans la
+partie où j'étais; je ne pouvais être vu. Je fis un geste de douleur ou
+de dépit. Miss Sharp qui passait à côté de moi s'arrêta et me murmura:
+
+--Prenez garde! Vous êtes jaloux!
+
+Je tressaillis; je voulus nier.
+
+--Oui, oui, vous êtes jaloux, reprit-elle, en me touchant le bras: je
+le sais, je le comprends. Soyez-le beaucoup, si vous voulez, mais ne le
+laissez pas voir. Vous le deviendriez avec raison; tandis que vous
+n'avez encore aucune raison pour le devenir.
+
+Elle n'attendit pas ma réponse et disparut sans bruit.
+
+Cette sympathie de miss Sharp me fortifia; ce conseil me plut. Je
+rejoignis la groupe des causeurs. Je m'appuyai au dossier du fauteuil de
+la marquise; je fis ma partie dans le caquetage entamé; il paraît que
+j'eus de la verve, plus que d'habitude; Gaston le constata en riant et
+m'en félicita.
+
+Un peu plus tard, la marquise étant remontée chez elle, reconduite par
+sa petite-fille, le duc de Thorvilliers et Gaston étant descendus dans
+le parc, je guettai le retour de Reine, et seul avec elle, quand elle
+redescendit, je l'abordai résolument et lui dis:
+
+--Voilà les huit jours expirés; dois-je partir? dois-je rester?
+
+--Déjà! répondit-elle gaiement. Oh! comme le temps passe! Est-ce qu'il
+vous a paru long?
+
+--Vous voyez que je l'ai compté!
+
+--Si je vous demandais de me faire crédit?
+
+--Je consentirais; à une condition...
+
+J'allais, maladroitement, lui parler de Gaston, de son jeu avec lui.
+Elle m'interrompit:
+
+--Oh! sans condition! Je croirais que le courage va vous manquer.
+
+--Vous avez raison, répliquai-je, j'aurais l'air de douter de vous. Sans
+condition!
+
+--Merci, et je vais vous prouver que je vous estime. Huit jours ne me
+suffisent plus, il m'en faut quinze.
+
+--Tant que cela?
+
+--Oui, tant que cela. Cela prouve au moins l'importance que vous avez
+dans mon esprit, et c'est pour vous punir. Prenez garde qu'à l'échéance
+je ne vous demande un mois!
+
+Je me soumis de bonne grâce. Les jours suivants, elle me parla
+davantage, elle parla moins à Gaston.
+
+J'étais ravi. Mais Gaston n'était pas homme à laisser diminuer la petite
+importance qu'il avait prise pendant huit jours. Je crus m'apercevoir
+qu'il se révoltait; qu'il insistait à toute occasion; qu'il menaçait
+même.
+
+Trois jours après ce renouvellement du pacte, entre Reine et moi, un
+matin, avant le déjeuner, Gaston entra dans ma chambre, gai, moqueur
+comme d'habitude, le cigare à la bouche, une rose à la boutonnière; mais
+sa gaieté, à certains moments, vibrait; ses yeux avaient des reflets
+d'acier qui en changeaient la couleur.
+
+Il ne me dit pas bonjour; s'assit familièrement sur le bras d'un grand
+fauteuil, huma par trois fois son cigare, et me dit brusquement:
+
+--Est-ce que c'est toi qui défends à Reine d'être avec moi comme par le
+passé?
+
+Mon coeur tressauta; j'étais surpris et, dans le premier moment, plus
+fier qu'alarmé de cette plainte, qui me reconnaissait des avantages.
+
+--Tu es fou, lui dis-je avec bonté.
+
+--Ne t'évade pas. Réponds nettement.
+
+--Je réponds non. J'ajoute que c'est me supposer fat que de m'attribuer
+cette prétention, et c'est faire injure à mademoiselle de Chavanges.
+
+--Jésuite, va!
+
+--Quel jésuitisme vois-tu là dedans?
+
+--Est-ce que je ne sais pas bien que tu fais la cour à mon ancienne
+camarade?
+
+--Tu n'as pas de mérite à deviner que je l'aime. Qu'as-tu donc ce matin?
+
+Il partit d'un grand éclat de rire.
+
+--Je n'ai rien. Je m'amuse de la comédie que vous me donnez depuis huit
+jours, Reine et toi, et je voudrais être dans la coulisse. Qu'est-ce qui
+s'est passé entre vous? Voyons, je suis ton ami, presque ton frère, tu
+me dois une confidence. Je la veux, je l'exige.
+
+--Il ne s'est rien passé!
+
+--Tu me dis cela, en face? Répète-le devant la glace. Tu n'oseras pas;
+tu te verrais rougir.
+
+Je sentis en effet le sang m'envahir les joues.
+
+--Encore une fois, Gaston, tu es absurde, avec tes suppositions.
+
+--Vrai? dit-il, en se levant et en envoyant des bouffées de tabac au
+plafond, vous n'avez pas de rendez-vous au jardin, à la bibliothèque,
+ailleurs, que sais-je? Si tu pouvais te rendre compte de l'étrangeté de
+votre attitude! Vous vous parliez trop peu devant le monde, il y a
+quelques jours, pour n'avoir pas trop de choses à vous dire en
+tête-à-tête; à moins que le dialogue ne soit remplacé par la
+correspondance. Pendant ce temps-là Reine trouvait bien le moyen de
+m'extraire des détails sur ton compte. Maintenant elle en sait assez; tu
+as complété les renseignements... Montre-moi un de ses billets doux!
+
+--Gaston! Gaston!
+
+--Tu t'emportes, parce que je vois dans ton jeu.
+
+--Il n'y a pas de jeu, et je ne m'emporte pas. Je te le répète, mes
+sentiments pour mademoiselle de Chavanges ne sont pas des mystères pour
+toi. Dès le premier jour, je te les ai avoués et tu as été le premier à
+m'encourager.
+
+--C'est possible; mais tu es ingrat.
+
+--Je t'affirme sur l'honneur!...
+
+Il redoubla de gaieté:
+
+--Diable! tu en es là? Tu jures sur l'honneur? En pareille matière, plus
+un serment est gros, plus il cache de secrets. Quand on offre son
+honneur pour caution, c'est qu'on est en train d'ébrécher celui...
+
+J'étais indigné:
+
+--Gaston! je te défends de continuer.
+
+--Ah! ah! les choses en sont à ce point? Eh bien, au lieu de me fâcher,
+je vais te donner un conseil. Tu commets une grande maladresse. Tu me
+refuses pour allié; prends garde de m'avoir pour adversaire!
+
+--Je veux te garder pour ami.
+
+--C'est en ami que je te parle, en ami de Reine aussi. Pourquoi ne pas
+recourir à ma vieille expérience? Je vous aiderais; je serais un
+excellent confident. Vous vous y prenez mal.
+
+Je voulus protester; Gaston m'arrêta d'un geste.
+
+--Quand je te dis qu'on ne peut pas me tromper. J'ai le flair de
+l'amour. Lorsqu'il commence à fleurir quelque part, je le sens tout de
+suite, et cela me rend amoureux. Méfie-toi! Je me contenterais de vous
+voir cueillir la fleur éclose; si tu prétends me la cacher, je la
+cueillerai pour moi. Tu entends!
+
+--C'est à propos de mademoiselle de Chavanges, que tu parles ainsi?
+murmurai-je avec stupeur.
+
+--Pourquoi pas? Reine sera une femme comme les autres, plus jolie, plus
+désirable que bien d'autres! Elle ne voudrait de moi, pour mari, qu'à la
+dernière extrémité, et que si sainte Catherine la menaçait. Je ne sais
+pas trop si, à ce moment-là, je me déciderais à l'épouser. Je ne tiens
+pas à la reconnaissance des vieilles filles; je tiens davantage à la
+discrétion des jeunes. Sans être présomptueux, je crois que si je le
+voulais bien... comme je sais vouloir, avec une nature aussi complète
+que celle de mademoiselle de Chavanges, il ne me faudrait pas beaucoup
+d'efforts pour la faire rire de ce qui la rend rêveuse, et pour
+incruster un solide baiser sur cette jolie bouche...
+
+A la grossièreté de ce propos, je me sentis pris d'une fureur sacrée.
+
+--Tais-toi, misérable! C'est abominable de parler ainsi. Pas un mot de
+plus, où nous nous fâcherons.
+
+J'étais pâle; je tremblais de tous mes membres. Je me croyais tout
+entier à l'indignation que me causait cette impiété, ce cynisme. Depuis,
+en repassant mes souvenirs, j'ai compris que ces paroles brutales
+évoquaient précisément cette scène de tentation, d'ardeur, du fond du
+jardin qui, pendant une seconde, m'avait fait tenir mademoiselle de
+Chavanges dans mes bras. Le baiser dont il parlait avec impudence, ne
+l'avais-je pas souhaité? N'en sentais-je pas encore la fièvre irritante
+sur la lèvre? Je me croyais scandalisé; je n'étais que jaloux.
+
+Gaston, plus expert que moi, vit mieux dans ma conscience.
+
+--Je te fais venir l'eau à la bouche, me dit-il en ricanant.
+
+Je m'avançai sur lui, sans trop savoir ce que je voulais, agitant la
+main, la levant.
+
+L'aurais-je frappé? Pour le tuer, peut-être; non pour me contenter d'une
+insulte.
+
+Il me saisit prestement, fortement, le poignet, sans paraître se
+défendre, et me maintenant ainsi, en me regardant avec ses beaux yeux
+qui rayonnaient:
+
+--Encore une fois ne me mets pas au défi!
+
+Il pâlissait à son tour, malgré son air de sang-froid.
+
+--Au défi de commettre un crime? demandai-je solennellement.
+
+--Au défi de te supplanter, d'aller plus vite que toi en besogne. Reine
+est embarrassée; c'est visible. Tu l'ennuies, autant que tu
+l'intéresses. Elle ne peut pas te demander d'avoir moins de respect;
+mais elle souffre d'être une madone. Elle craint de chercher une
+comparaison... prends garde que je ne la lui offre... Je te l'ai déjà
+dit, fais la cour à miss Sharp. Voilà une fille sentimentale qui te
+convient tout à fait.
+
+L'idée de miss Sharp le remit en gaieté. Il me lâcha le poignet et se
+laissant tomber dans le fauteuil:
+
+--Sais-tu qu'elle est jolie miss Sharp, délicate, blonde. Ah! les
+blondes, voilà ton affaire. Laisse-moi les brunes!
+
+Son rire, devenu gros, secouait sa poitrine. J'avais repris un peu de
+sang-froid. Je devinais confusément que ma colère était une maladresse.
+J'aurais dû me mettre au ton de ses railleries. Je l'avais blessé; il me
+garderait rancune.
+
+J'essayai de regagner un peu du terrain perdu. Je voulus le flatter.
+
+--Mon cher Gaston, je ne te mettrai jamais au défi d'être plus aimable
+que moi; tu n'as pas de preuves à me donner de ta supériorité. Ne
+luttons pas. Je ne t'ai fait tort auprès de personne; ne me fais pas
+plus de tort que ma gaucherie ne m'en donne. Quant à miss Sharp, je
+l'estime...
+
+--Tu dis cela bien froidement. Tu m'en as parlé avec plus de chaleur!
+
+--C'est possible.
+
+--Je sais qu'elle te trouve poli, aimable.
+
+--Eh bien, je veux qu'elle garde cette bonne opinion de moi.
+
+--A ton aise! Pourtant, avec elle, ton voeu de chasteté eût été plus
+facile, moins gênant.
+
+Je tressaillis. Gaston allait-il se permettre sur le compte de
+mademoiselle de Chavanges un de ces commentaires impudiques dont il ne
+se privait guère.
+
+Avec un fanfaron de vices et un vicieux assez intrépide pour tenir la
+gageure de ses fanfaronnades, tout était possible, tout était dangereux.
+
+Je lui aurais sauté à la gorge, s'il avait continué. Mais il jugea
+inutile de me torturer davantage.
+
+--Ainsi, ce n'est pas toi qui es cause des grands airs que prend avec
+moi mademoiselle de Chavanges?
+
+--Non.
+
+--Alors, c'est elle qui me le paiera.
+
+Il paraissait adouci; mais la raillerie qui pétillait dans ses yeux,
+sans me provoquer davantage, me menaçait tout autant.
+
+Il me quitta, en sifflotant, et sans me donner la main. La loyauté lui
+défendait de dissimuler tout à fait avec moi, et de me traiter autrement
+qu'en rival.
+
+Il est parfaitement admis dans le meilleur monde qu'il est moins lâche
+de mentir aux femmes qu'aux hommes. Gaston voulait garder une certaine
+sincérité de rancune avec moi.
+
+Voilà du moins ce que je pensai ce matin-là.
+
+
+
+
+XI
+
+
+De cette conversation data la crise qui me perdit.
+
+Elle commença la vie d'appréhensions folles, de jalousie, plus
+douloureuse que celle d'Othello, car j'étais à moi-même Iago.
+
+Je connus alors toute l'ardeur de ma passion. L'être ardent qui se
+concentrait dans l'amour, qui ne voulait en distraire aucune étincelle,
+s'agrandit, doubla ses forces et son feu dans un foyer de haine.
+
+Il n'est pas vrai qu'en dehors de l'amour évangélique qui se crucifie
+sur le Christ, et qui ne suffit pas à me rendre miséricordieux, aucun
+autre amour rende bon. Tout ce qui est humain et qui trempe ses racines
+au plus profond de notre égoïsme, se sent fragile, tremble et se défend
+par un combat.
+
+Gaston voulait me disputer Reine. Il me l'avait dit; il me l'avait fait
+comprendre plus encore qu'il ne me l'avait dit, et il était surtout
+capable de le faire, sans avoir besoin de le dire.
+
+Une phrase de lui m'avait particulièrement frappé. C'était cette
+vanterie, à propos de son flair en amour. Il se vantait; pourtant il
+n'était que juste. Par des confidences antérieures, je savais que dans
+plusieurs circonstances, il n'avait songé tout à coup à certaines
+conquêtes que pour supplanter des gens dont le bonheur épanoui l'avait
+tenté. Pourquoi respecterait-il mon espérance?
+
+Pauvre fou que j'étais! Pauvre novice! Je ne savais pas que dans
+certains cas la crainte d'un danger est un appel au malheur. Ce que nous
+prenons pour un pressentiment n'est souvent que la lâcheté de notre
+coeur, qui, en admettant la possibilité d'un mal improbable, le rend tout
+à coup vraisemblable.
+
+Je devais défendre celle que j'aimais d'un si ardent amour, en l'aimant
+davantage, uniquement, avec une confiance enivrée, plutôt qu'en
+soupçonnant Gaston, et en tremblant qu'il n'en fût écouté.
+
+Je l'épiai, quand il se retrouva devant moi avec Reine, il vit que je
+l'épiais, et il s'en amusa.
+
+Il avait sur moi, auprès d'elle, la supériorité d'une intimité qui
+datait de l'enfance. C'était un avantage considérable que de la tutoyer.
+Tout à coup le tutoiement me sembla une sorte de baiser invisible qui
+s'échangeait impunément devant des témoins, pour le supplice des jaloux,
+sans qu'on pût l'intercepter au passage.
+
+Lorsque Reine se refusait à causer, à donner la réplique à Gaston;
+lorsque, sans se douter de ce qui s'était passé entre lui et moi, elle
+hésitait à me laisser à l'écart de leur entretien, et ne savait comment
+m'y mêler, il évoquait soudainement une histoire de leurs jeunes années.
+
+--Te souviens-tu? lui demandait-il gaiement.
+
+Elle se souvenait, et à son tour, elle évoquait une scène qui les
+faisait rire, qui les rapprochait, qui renouait les enlacements
+enfantins, elle la bouche épanouie de ce rire charmant, lui la bouche
+avide.
+
+C'est de l'amitié! balbutiait ma raison; mais mon amour se demandait, si
+cette belle amitié-là ne l'eût pas enivré. D'ailleurs ne savais-je pas
+que Gaston, en remuant la mémoire, voulait remuer le coeur, et éveiller
+les sens? En rappelant les jours où l'on se prenait à bras-le-corps pour
+rouler sur l'herbe, il prenait les mains, les serrait, regardait la
+jeune fille avec une effronterie que l'innocence d'autrefois paraissait
+protéger, en s'efforçant de répandre dans l'atmosphère qu'elle
+respirait, l'arôme, le charme, le magnétisme d'un attendrissement
+corrupteur.
+
+--Que faire?
+
+Je n'osais plus me confier à miss Sharp. Elle voyait bien ce que je
+souffrais. Elle-même me semblait inquiète, et, plus d'une fois, je la
+surpris, s'approchant pour les séparer, sous un prétexte quelconque, ou
+les entourant de ses évolutions, quand elle les voyait engagés dans une
+conversation trop sérieuse.
+
+Elle hésitait à me parler, de peur d'aviver mes blessures; mais en
+passant près de moi, elle soupirait. Gaston eût été capable d'une
+raillerie éhontée, s'il avait pu soupçonner la moindre confidence entre
+miss Sharp et moi. Il m'eût rendu ridicule aux yeux de Reine.
+
+Plusieurs fois, je fus tenté de m'adresser à mademoiselle de Chavanges;
+de la conjurer d'abréger l'épreuve; de la rendre moins atroce, d'être
+généreuse au moins, si elle ne pouvait m'aimer; mais d'un mot, d'un
+regard, Reine, sans me consoler, sans me persuader, me ramenait à la
+soumission; elle déconcertait mon désespoir.
+
+Si elle prévoyait de ma part des paroles sérieuses, elle élevait, en
+souriant, la main à la hauteur de ses yeux, et comptait avec ses doigts,
+sans dire un mot, les jours de silence qu'elle avait encore à m'imposer.
+Alors, navré, haletant, je souriais, et je m'en allais bien vite, dans
+un coin du parc, me faire ronger à l'aise par cette jalousie que je
+tenais assez cachée, pour lui épargner quelque maladresse suprême.
+
+Gaston ne m'évitait pas, mais ne me parlait plus qu'aux repas ou dans
+les conversations générales. Il jouait avec mon coeur, négligemment, et
+le tiraillait, sans paraître avoir aucune attention méchante. Par un mot
+familier dit de certaine façon à Reine, ou par une affectation subite de
+respect, comme pour dissimuler une intimité compromettante, il savait me
+pincer les fibres les plus tendres, les plus secrètes, et m'épouvanter.
+
+Enfin, je n'avais plus qu'un jour, qu'une nuit à attendre la réponse de
+mademoiselle de Chavanges. J'étais décidé à ne plus accorder de délai,
+si Reine m'en demandait un nouveau. J'avais préparé des paroles
+décisives. Il était impossible qu'elle ne fût pas obligée de
+s'expliquer. Je me répétais:
+
+--Si elle ne m'aime pas, j'aurai le courage de partir, sans larmes, sans
+plaintes, fièrement. Je dévouerai ma vie à cet amour méprisé, ou bien je
+tâcherai de me persuader qu'elle n'était pas digne de me comprendre.
+
+La veille de ce jour-là, je m'étais levé avec les plus belles
+résolutions de courage, d'héroïsme. Je me faisais une armure de raisons
+et de raisonnements.
+
+Il va sans dire que je n'avais pas dormi. Comme ces héros qui vont en
+guerre, je montai à cheval de grand matin, pour n'avoir pas l'allure en
+marchant, en piétinant, d'un rêveur sentimental qui redoute l'exercice
+et qui n'a pas de jarrets. Je parcourus tous les pays d'alentour; je
+galopai dans la forêt, jusqu'au déjeuner. Je ne rentrai que quelques
+minutes avant qu'on sonnât la cloche, et je m'excusai auprès de la
+marquise de garder mon habit de cheval. Je tenais à me donner une sorte
+de rusticité qui fortifiât mon coeur.
+
+Reine parut surprise d'abord; puis elle sourit comme si elle m'eût
+deviné; mais je trouvai de la gêne dans son sourire. Il est vrai qu'elle
+se plaignit d'un peu de migraine. Elle avait, en effet, une pâleur
+palpitante, pour ainsi dire, qu'un afflux de sang soulevait par
+intervalle, et je crus remarquer (est-ce une illusion qui m'est entrée
+depuis dans le souvenir?) qu'elle jetait de temps à autre à Gaston, des
+regards d'effroi ou de prière.
+
+Lui demandait-elle grâce pour des méchancetés impitoyablement débitées
+sur mon compte? Ou bien, se défendait-elle d'une fascination, alarmante
+pour sa conscience, à la veille d'une démarche décisive?
+
+Quant à Gaston, il rayonnait, avec une discrétion affectée, pleine de
+fatuité.
+
+Peut-être pourtant avait-elle la migraine, peut-être n'était-elle pas
+effrayée, et peut-être Gaston n'était-il ce jour-là que ce qu'il était
+toujours, beau et vaniteux!
+
+Pendant le déjeuner, le duc de Thorvilliers parla de notre prochain
+départ. La marquise se récria, demanda une prolongation de séjour, et,
+cherchant des alliés autour d'elle, me regarda avec une offre de
+complicité visible.
+
+Pourquoi eus-je l'idée d'être de l'avis du duc?
+
+--Moi, madame, dis-je en m'inclinant, je n'attendrai peut-être pas le
+départ de M. de Thorvilliers.
+
+Reine leva la tête, fronça le sourcil. Elle jugeait ma menace ou ma mise
+en demeure de fort mauvais goût. Gaston eut un écarquillement des yeux
+fort ironique.
+
+Miss Sharp fit voleter vers moi un regard qui s'abattit avec compassion
+sur le mien.
+
+--Qu'est-ce qui vous rappelle à Paris? demanda le duc. Avez-vous projeté
+avec Gaston quelque autre voyage?
+
+--Moi, je reste tant qu'on voudra de moi! s'écria Gaston.
+
+--Il y a longtemps, répondis-je, en mentant à demi, que j'ai promis une
+visite à mon vieil ami l'abbé Cabirand.
+
+--Attendez au moins qu'il soit en vacances! repartit le duc.
+
+--C'est pour aller à confesse que vous partirez avant tout le monde? dit
+la marquise avec un rire moqueur et en regardant malignement sa
+petite-fille.
+
+Reine, encouragée par sa grand'mère, dit, à son tour:
+
+--Vous n'êtes pas galant, monsieur d'Altenbourg.
+
+C'était la formule, je l'ai raconté, des reproches de soeur qu'elle
+m'adressait deux ans auparavant. Elle l'avait proférée avec sa bonté
+d'autrefois.
+
+Je parus, confus, repentant; mais, au dedans, je me félicitais d'avoir
+mérité cette chère gronderie de mademoiselle de Chavanges. Elle
+m'avertissait de ne pas désespérer, comme je l'avais avertie que je
+n'espérais plus.
+
+On n'insista pas.
+
+En sortant de table, la marquise refusa le bras du duc et prit le mien,
+pour se faire conduire au salon, jusqu'à la chaise longue qui
+d'ordinaire berçait sa sieste. On comprit qu'en me faisant cet honneur,
+la marquise songeait à me parler en tête-à-tête; on nous suivait à
+distance. Quand nous fûmes bien en avant, madame de Chavanges qui pesait
+un peu sur mon bras, me pinça le poignet et de sa voix chevrotante que
+la gaieté fêlait davantage:
+
+--Mauvais sujet! vous voulez donc m'enlever ma petite fille?
+
+--Moi, madame!
+
+--Eh bien, si vous ne l'enlevez pas, pourquoi partez-vous?
+
+Je la regardai. Sa petite figure plissée s'était illuminée dans tous ses
+plis; ses yeux clignotaient. Elle me sembla tout à coup une de ces
+bonnes vieilles fées, qui rajeunissent subitement, en mariant la
+jeunesse, au dénouement des pièces. Je fus tenté de lui prendre la main,
+de la porter à mes lèvres. Elle continua gaiement:
+
+--Je sais tout!
+
+--Reine vous a dit...
+
+--Que vous attendiez une réponse pour demain? Oui, ne fallait-il pas que
+je fusse consultée? Eh bien! vous l'aurez.
+
+--Je l'ai déjà! balbutiai-je à demi étranglé par la joie.
+
+--Oh! oh! pas si vite! d'ici demain, on peut changer d'avis. Moi toute
+la première. D'ailleurs, je ne suis pas chargée de vous prévenir; Reine
+me gronderait.
+
+Nous parlions à mi-voix; la marquise retira son bras et s'étendit dans
+la chaise longue.
+
+Reine nous avait rejoints, sans nous écouter, elle se substitua à moi,
+et aida sa grand'mère à s'étendre. Elle lui mit un coussin sous la tête,
+ramena sur les pieds, coquettement chaussés de souliers à boucles, une
+couverture de soie brodée qui servait quotidiennement à cet usage, et
+s'agenouilla pour sourire à la vieille enfant gâtée, sans que celle-ci
+eût besoin de lever la tête.
+
+J'avais bien envie de m'agenouiller de l'autre côté de ce lit de repos.
+
+Je me reculais, en extase; je me trouvais profane d'usurper sur le
+bonheur promis, en savourant de trop près ce tableau de famille, en
+restant dans l'auréole de ce groupe charmant.
+
+Gaston et son père n'avaient fait que traverser le salon et étaient dans
+le jardin. Je ne voulus pas les suivre; je ne voulais pas non plus
+rester, pour demander à Reine d'augmenter par un mot, par un serrement
+de main, ce bonheur immense; je reculai presque jusqu'à la porte et je
+montai chez moi, pour cacher l'orgueil et la joie qui me jaillissaient
+du coeur et des yeux.
+
+Je restai plus de deux heures, plongé dans l'avenir. Quand je
+redescendis au salon, la marquise était éveillée, un peu redressée sur
+la chaise longue, et de ses ongles, qui n'avaient jamais déchiré
+personne, elle parfilait de la soie, pour se faire d'autres coussins de
+fauteuil. Miss Sharp lui faisait la lecture; Reine était sortie; le
+salon n'avait plus qu'une lumière paisible, banale. J'en sortis sans que
+madame de Chavanges se fût même aperçue que j'y étais entré.
+
+J'allai au jardin. Je me dirigeai tout droit vers le parterre des roses
+où le pacte avait été conclu avec Reine. J'espérais l'y trouver. Elle
+n'y était pas.
+
+J'allais chercher ailleurs, quand il me sembla entendre des voix, sous
+le couvert de tilleuls dont j'ai parlé, qui fermait le parterre.
+
+C'était la voix de Reine; c'était aussi la voix de Gaston.
+
+On riait, mais les rires s'interrompirent subitement. Un cri fut jeté.
+Je courus.
+
+Reine, semblant s'échapper d'une étreinte, parut hors des arbres.
+
+--Qu'avez-vous? demandai-je, tout haletant.
+
+Reine ne m'avait pas entendu venir.
+
+--Vous étiez là? Vous écoutiez? me demanda-t-elle avec cette vivacité
+hautaine qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps avec moi.
+
+Elle rajustait une manchette autour de son poignet. Le bandeau de ses
+cheveux était dérangé sur son front.
+
+--Je n'écoutais pas, répondis-je; j'étais dans le parterre, j'ai entendu
+un cri...
+
+Gaston, à son tour, sans se hâter, émergea de l'ombre épaisse des
+tilleuls. Il tenait à la main une des roses que sans doute mademoiselle
+de Chavanges avait cueillies, et qu'il lui avait prise.
+
+--Vous vous êtes trompé, repartit Reine. Pourquoi aurais-je crié? De
+qui, de quoi aurais-je eu peur? Vous êtes trop chevaleresque, monsieur
+d'Altenbourg je vous remercie.
+
+Elle dit cela, en déchiquetant les mots, et, m'écartant d'un petit geste
+de la main, elle passa agitée, impatiente.
+
+Était-ce contre moi qu'elle devait avoir de la colère? Il était inutile
+de la suivre. Gaston, d'ailleurs, resté en face de moi me retenait et
+m'attirait.
+
+J'allai à lui.
+
+--Toi, tu vas me dire ce qui s'est passé.
+
+Il eut un dandinement, insolent, effleura son nez avec la rose et me
+répondit:
+
+--Il faut te dire tout?
+
+--Oui, tout.
+
+--Et si je refuse?
+
+--C'est que tu as peur!
+
+Un éclair traversa ses yeux; il haussa les épaules.
+
+--Tu es fou! me dit-il. Si je suis discret, c'est qu'il me plaît de
+l'être. Reine n'avait pas plus peur que moi, et elle ne t'a rien dit. Je
+ne te donnerai pas la revanche de son silence.
+
+--Gaston, ce persiflage n'est plus possible entre nous. Je veux savoir
+ce qui vient de se passer.
+
+Gaston se croisa les bras, et s'avançant à son tour jusqu'à me heurter,
+ses yeux dans les miens:
+
+--Ah! tu veux savoir!... Eh bien, tant pis pour toi. Je disais à Reine
+qu'elle allait faire une sottise, en te laissant croire qu'elle serait
+un jour ta femme; que je l'aime...
+
+--C'est tout?
+
+--Non, et que j'irais le lui répéter ce soir, cette nuit, chez elle!
+
+--C'est pour cela qu'elle a crié.
+
+--Pas tout à fait, c'est parce que j'ai voulu prendre l'acompte d'un
+baiser.
+
+--Misérable!
+
+Gaston se recula devant la menace de mon regard, mais il était sur la
+défensive.
+
+Je fermai mes poings et les tins baissés le long de mon corps. J'avais
+le temps de le souffleter; je voulais savoir jusqu'où il pousserait
+l'impudence.
+
+Mon mépris retenait ma colère.
+
+--Tu viens de dire un mot que tu rétracteras, reprit Gaston froidement.
+
+--Non.
+
+--Alors tu le paieras cher!
+
+--Je suis prêt, battons-nous.
+
+--Pas à coups de poing, je pense!
+
+--Avec les armes que tu choisiras.
+
+--Plus tard, demain, si tu veux; laisse-moi cette nuit.
+
+--Menteur!
+
+Il ne parut pas offensé de ma nouvelle injure; mais ricanant:
+
+--Viens-y voir, si tu doutes!
+
+--C'est infâme ce que tu dis là.
+
+--C'est bien ridicule ce que tu fais là.
+
+--Tu as osé lui demander un rendez-vous?
+
+--J'ai osé ce que tu n'oses pas, et ce dont tu meurs d'envie.
+
+--Tu prétends me faire croire qu'elle n'a pas répondu avec mépris?
+
+--Je prétends que j'irai au rendez-vous et que je serai reçu!
+
+L'effronterie de Gaston devait me désarmer. J'eus la conscience qu'en
+discutant avec lui la possibilité même d'une tentative d'outrage envers
+mademoiselle de Chavanges, j'outrageais celle-ci. Je lui tournai le dos
+et fis quelques pas pour m'éloigner.
+
+--Je t'avais prévenu, me dit-il d'une voix aiguë; c'est de ta faute.
+
+Je ne répliquai pas. Je l'entendis marcher derrière moi sur le sable
+qu'il faisait crier.
+
+--Alors, tu ne me crois pas? reprit-il avec une insistance moqueuse.
+
+Je fis une dénégation de la tête. Ce qu'il disait ne valait pas la peine
+d'une réponse parlée.
+
+--Tu ne me crois pas? répéta-t-il avec menace.
+
+Cette fois, impatienté, je me retournai:
+
+--Non!
+
+--Veux-tu me donner ta parole d'honneur de ne pas crier au feu ou au
+voleur, si tu me vois cette nuit monter par ce balcon?
+
+Ce qu'il me disait devait me paraître encore plus insensé que tout le
+reste. Pourquoi sentis-je dans mes cheveux un frisson d'épouvante?
+Pourquoi eus-je au front une sueur subite? Pourquoi le souvenir de
+Ruy-Blas me frappa-t-il tout à coup d'un pressentiment absurde, mais
+atroce? Reine lui avait-elle aussi parlé, comme à moi, de cette
+singulière épreuve; mais avait-il pris au mot un défi que je n'avais pas
+compris?
+
+Est-ce que je devenais fou?
+
+J'avais si peur que je me mis à rire:
+
+--Je te donne ma parole d'honneur que je n'appellerai personne, puisque
+je ne ferai pas le guet.
+
+--J'aime autant cela! reprit-il.
+
+--Oui, lui dis-je, la mort dans l'âme, en redoublant de gaieté, cela
+doit t'arranger, tu pourras raconter ensuite ce que tu voudras.
+
+Je marchai plus vite pour lui échapper. Si je m'étais retourné, s'il
+avait dit un mot de plus, je me serais jeté sur lui. En le fuyant, je
+voulais fuir aussi l'idée saugrenue, qui voulait me tenailler.
+
+Je rentrai dans le château. Si j'avais rencontré Reine, je n'aurais pu
+m'empêcher de lui raconter cette monstrueuse calomnie.
+
+Par malheur, je ne la rencontrai pas. Je remontai à la bibliothèque où
+je n'allais plus guère. Je m'assis devant une table; je pris ma tête à
+deux mains, et, pendant un quart d'heure, je restai inerte, sans pouvoir
+fixer ma réflexion, accablé de ce qui bourdonnait en moi, autour de moi,
+murmurant:--C'est infâme! c'est infâme!
+
+A qui disais-je cela? à moi? à lui? à elle?
+
+Oui, c'était infâme de douter. Je finis par me persuader. Cette salle
+qui précédait la chambre de Reine, ces boiseries austères que j'avais
+tant de fois interrogées, et qui, dans leurs angles dans leurs moulures,
+avaient un peu de mes rêves blotti, rêves d'un amour si pieux, si
+croyant, cette atmosphère grave me répondait d'elle.
+
+C'était évident! Gaston poussé à bout, dépité par le dédain de cette
+jeune fille honnête, était devenu extravagant, dans la crainte de ne
+plus paraître irrésistible. Le cri de mademoiselle de Chavanges, son
+irritation visible eussent persuadé un coeur plus défiant. Quand je
+l'avais vue s'échapper du couvert de tilleuls, elle ne pouvait feindre;
+une jeune fille si indignée ne venait pas de consentir à un rendez-vous!
+
+Gaston ne sachant que dire, pour appuyer son odieuse invention, avait
+désigné de loin le balcon, comme il eût désigné une porte, une fenêtre
+quelconque. Il avait montré ce qui était en face de lui: l'idée de cette
+escalade acceptée lui était venue pour me narguer davantage, moi qu'il
+traitait d'amoureux sentimental. S'il avait pu obtenir la permission
+d'entrer dans la chambre de Reine, il s'y fût rendu par l'escalier, par
+une porte intérieure, par cette bibliothèque. L'idée du balcon
+démontrait la grossièreté de son mensonge. J'avais bien fait de me
+moquer de lui. Je ne tomberais pas dans le piège tendu et je n'irais pas
+monter la faction à laquelle il me provoquait, pour me bafouer ensuite.
+Le lendemain, j'aurais le droit d'être généreux. Reine se prononcerait,
+et, devant mon triomphe, il serait bien obligé de convenir du mauvais
+sentiment auquel il s'était abandonné.
+
+Je resterais au surplus à sa disposition, et s'il voulait toujours se
+battre, nous nous battrions. J'allais être si fort, si certain de le
+désarmer, sans le punir trop de ses honteuses vantardises!
+
+Je quittai la bibliothèque, avec un fléchissement de ma colère que je
+prenais pour un apaisement, pour un retour à la sérénité, et qui n'était
+que la prostration plus profonde de mon amour blessé par la plus
+incompréhensible des jalousies.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Il y avait toujours, pendant ce dernier séjour au château de Chavanges,
+quelques heures vides dans l'après-midi.
+
+Les grandes chevauchées des années précédentes n'avaient été remplacées
+ni par des promenades, ni par des réunions dans le salon ou dans le
+jardin. La santé de la marquise amenait un grand silence dont chacun
+profitait.
+
+Reine remontait chez elle, après avoir endormi sa grand'mère, et ne
+redescendait que pour sourire à son réveil. Miss Sharp veillait la
+marquise, lui donnait la réplique, si de rares insomnies entrecoupaient
+sa somnolence et lui faisait la lecture, après le réveil définitif.
+Gaston disparaissait, sans doute aussi pour dormir. Le duc prétextait
+des lettres à écrire, qu'on ne mettait jamais à la poste, et faisait
+probablement, comme Gaston et la marquise, sa sieste. Moi qui redoutais
+le repos, comme un abîme à contempler, j'errais volontiers dans le
+jardin, dans le parc, dans le pays.
+
+A vingt ans, on n'aime guère la nature pour la nature. On lui chante ses
+espérances; on lui crie ses peines; mais on serait désolé qu'elle prît
+sa part de nos joies et qu'elle nous consolât de nos chagrins. C'est le
+cadre harmonieux de notre vanité qui s'exhale. Si la nature parlait aux
+âmes jeunes le langage persuasif qu'elle débite aux âmes vieilles ou
+vieillies, il y aurait trop de sages dans le monde, et les passions ne
+seraient qu'un encens fumant vers le ciel, sans rien brûler sur la
+terre.
+
+Je me promenais donc habituellement, pour fatiguer ma mélancolie, plutôt
+que pour l'entretenir, et, ce jour-là, ayant besoin de ne pas penser aux
+provocations absurdes de Gaston, aux terreurs stupides qui s'agitaient
+en moi, je voulus fortifier ma sérénité par l'exercice.
+
+Au dîner seulement, nous nous retrouvâmes tous en présence.
+
+Reine était un peu pâle; elle boudait; mais comme elle semblait me
+garder rancune autant qu'à Gaston, il m'était difficile de deviner si
+elle se trouvait plus offensée des audacieuses tentatives de mon ami que
+de mon empressement à la défendre.
+
+Était-ce à la réponse qu'elle devait me faire le lendemain, était-ce à
+cette insulte d'un rendez-vous demandé qu'elle songeait, en baissant la
+tête sur son assiette, en lançant des regards, qui me paraissaient
+effarés, à Gaston et à moi?
+
+Miss Sharp aussi était grave. Savait-elle quelque chose de ce qui
+s'était passé?
+
+Gaston, malgré son aplomb, ses habitudes du monde, n'était point à
+l'aise.
+
+Le dîner fut triste, et certainement plus court que les autres.
+
+La marquise n'avait plus rien à me dire; peut-être avait-elle été
+grondée par sa petite-fille, pour ce qu'elle m'avait dit. Elle ne
+dérogea plus à l'étiquette et prit le bras du duc pour passer au salon.
+Gaston s'évada et ne reparut plus de la soirée. Miss Sharp et Reine
+prirent place à une table de whist pour servir de partenaires aux deux
+vieillards.
+
+J'avais horreur des cartes; je n'entendais rien au whist, et si, par
+dévouement, par soumission, j'avais été plus d'une fois tenté de
+demander des leçons à mademoiselle de Chavanges, pour prendre sa place
+et la suppléer, mon égoïsme d'amoureux m'empêchait de renoncer à la joie
+de la contempler, sous le prétexte d'observer le jeu de son partenaire.
+
+Ces parties de whist silencieuses, longues, somnolentes, organisées pour
+la marquise et le duc, n'étaient devenues un peu régulières que depuis
+le séjour de M. de Thorvilliers. Reine les acceptait, avec la
+résignation d'une fille de grande maison qui ne doit pas oublier que
+l'ennui est une tradition à respecter. Miss Sharp s'y dévouait par
+orgueil national.
+
+Ce soir-là, je n'allai pas me mettre en face de mademoiselle de
+Chavanges, derrière le fauteuil de M. de Thorvilliers, qui lui faisait
+vis-à-vis; mais assis dans l'ombre, de côté, j'observais.
+
+Reine, à plusieurs reprises, parut gênée par le regard qu'elle ne voyait
+pas, et qui venait la chercher moins franchement que de coutume. Elle
+finit par me dire, en faisant un effort pour être gracieuse:
+
+--Décidément, vous ne prenez plus de leçons, monsieur d'Altenbourg?
+
+Je me levai. Je me crus autorisé à me placer derrière elle, à m'accouder
+même sur son fauteuil. Un petit sourire glissa des lèvres de la
+marquise, passa sur celles du duc, qui rangeait les cartes, et vint
+disparaître, comme une lueur dans un nuage, sur la bouche discrète de
+miss Sharp.
+
+Jamais je n'avais eu si près, sous mon regard, sous mon souffle, le cou,
+les épaules de mademoiselle de Chavanges. Elle ne m'avait pas appelé à
+cette place; elle pensait sans doute que je me tiendrais, comme
+d'habitude, en face. Elle froissa ses cartes, en les rangeant. Elle
+jouait avec dépit. Elle commit plusieurs fautes, dont M. de Thorvilliers
+se plaignit, et, posant nerveusement son jeu sur la table:
+
+--C'est la faute de M. d'Altenbourg, dit-elle. Je n'aime pas qu'on soit
+derrière moi.
+
+Je m'excusai; je fis le tour de la table, et me postai devant elle,
+derrière le fauteuil du duc.
+
+Cette manoeuvre ne parut pas l'apaiser. L'agitation de ses doigts fut la
+même; ses distractions continuèrent, ses bévues aussi. M. de
+Thorvilliers lui adressa de nouveau des reproches avec indulgence; la
+marquise les aigrit, en triomphant des avantages dus à ces distractions;
+si bien que Reine, tout à coup, jeta les cartes sur la table, et dit
+avec un sanglot:
+
+--Je ne peux pas jouer ce soir; je ne sais pas ce que j'ai; je suis
+malade.
+
+Elle renversa sa belle tête sur le dossier de son fauteuil. Miss Sharp
+craignit une attaque de nerfs et se leva pour lui porter secours; moi je
+tremblais; le duc repentant demanda pardon de ses plaintes; quant à la
+marquise, elle eut un petit hochement de tête, légèrement moqueur,
+légèrement complaisant, comme une bonne vieille qui se souvenait de son
+bon temps où la santé de l'âme lui donnait la fièvre, et elle dit de sa
+voix aigrelette:
+
+--Ce ne sera rien! ce ne sera rien! Miss Sharp, c'est à vous de jouer.
+
+Ce ne fut rien, en effet. Reine se redressa, se mit à rire:
+
+--Je ne croyais pas avoir des nerfs si faciles à troubler. C'est fort
+ridicule. Excusez-moi, monsieur le duc. Continuons. Ce rob ne compte
+pas.
+
+Mais la marquise, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, déclara
+qu'elle était fatiguée, abandonna la partie, et quitta la table devant
+laquelle miss Sharp resta seule à ranger les cartes et les fiches.
+
+La soirée était assez avancée pour que la marquise, sans l'abréger trop,
+remontât chez elle. Pendant qu'elle échangeait quelques mots avec le
+duc, je m'approchai de Reine:
+
+--Pardonnez-moi, lui dis-je humblement.
+
+Elle me regarda avec des yeux qui étincelaient, et, d'une voix vibrante:
+
+--Je n'ai rien à vous pardonner. Décidément, ce n'est pas votre faute,
+si je suis une sotte.
+
+Elle regarda autour d'elle pour trouver un prétexte de ne pas continuer
+l'entretien:
+
+--Où donc est Gaston? pourquoi n'est-il pas ici? pourquoi vous
+laisse-t-il seul?
+
+Et après une pause, elle ajouta:
+
+--Quand partez-vous?
+
+Ces interrogations successives, dont la dernière devait me blesser, ne
+prouvaient que son extrême surexcitation.
+
+Je me crus généreux, en me montrant brave, et je répondis:
+
+--Vous savez, mademoiselle, que mon prompt départ dépend de vous seule
+et que demain...
+
+Elle interrompit:
+
+--Ah! demain, c'est demain! je puis mourir cette nuit! A tout hasard,
+vous auriez mieux fait de partir; on vous eût écrit: revenez ou restez
+loin!
+
+--Je suis prêt à partir, s'il vous est plus facile de me répondre par
+une lettre.
+
+--Écrire, moi! pas plus en prose qu'en vers! Je sais bien que miss Sharp
+a un fort beau style, qu'elle pourrait écrire pour moi... Non, puisque
+vous n'êtes pas parti, tant pis pour vous!
+
+Elle fit un geste de la main; je voulus la saisir; elle se recula; me
+lança un regard dont il me fut impossible de saisir le sens, sinon
+qu'elle me défendait d'insister, et elle alla à sa grand'mère, dont elle
+prit le bras qu'elle assujettit sous le sien.
+
+Elles passèrent devant moi, l'aïeule fatiguée, penchant la tête et
+secouant, non pas une bénédiction, ce qui eût été trop solennel pour
+cette aïeule profane, mais un «_au revoir_, monsieur Louis,» tendre,
+maternel; Reine, les yeux baissés, se raidissant, se comprimant, me
+saluant à peine d'un battement des cils.
+
+Que se passait-il en elle? Je ne voulais interroger que moi, comme si je
+devais seul démêler la vérité. Je laissai partir miss Sharp; le duc
+remonta dans sa chambre et j'allai dans le parc, avec une angoisse que
+je refusais de m'avouer.
+
+La soirée était belle; la nuit devait être superbe.
+
+Sans croire que je pensais à autre chose qu'à la réponse attendue le
+lendemain; que je pouvais avoir une autre inquiétude que le désir
+fiévreux de faire une sorte de veillée des armes, je m'éloignai du
+château à la hâte, afin que l'on me crût rentré, et qu'on fermât les
+portes en me laissant dehors.
+
+Je fis cela, mais sans presque y songer. Pendant que je m'engageais dans
+une allée, j'entendis Gaston qui rentrait par une autre.
+
+Arrivé au perron, il jeta son cigare dont la petite lumière décrivit un
+arc, dans la nuit. Il échangea quelques mots avec le valet de chambre,
+qui commençait à fermer les grands volets. Sans doute il lui demandait
+si j'étais remonté chez moi; le valet de chambre lui répondit assurément
+oui, puisque aussitôt Gaston rentra et que la dernière ouverture de la
+façade donnant sur le parc fut fermée.
+
+J'étais satisfait d'être contraint de passer la nuit à la belle étoile.
+J'en serais quitte pour me faufiler dans le château, sans être aperçu,
+dès qu'on rouvrirait les portes, à la première heure, le lendemain, et
+je croyais n'avoir pas à m'accuser de céder à un soupçon, à une crainte
+involontaire, en restant dehors. La sérénité de la nuit m'apaisait.
+
+Des soupçons? Je n'en avais plus. J'étais convaincu, à cette heure-là,
+de n'en avoir eu aucun. Je voulais me recueillir dans un attendrissement
+doux et pieux; mais mon coeur sautait en moi, m'exhortant à sauter. Ma
+jeunesse était affranchie de toute contrainte, libre dans ce beau
+jardin, qui m'appartenait pour toute la nuit, qui m'appartiendrait pour
+toute la vie, quand Reine m'aurait choisi.
+
+Je marchai, pour marcher, pour aspirer les senteurs confuses des
+parterres, des pelouses, des arbres, qui semblaient donner des sens
+délicats à mon âme.
+
+C'était au mois d'août, vers la fin du mois. La journée avait été
+chaude; la nuit gardait une tiédeur admirable. Je n'osais pas la prendre
+directement à témoin, lui dire mon amour; mais je la remerciais; je la
+flattais, et je murmurais, comme si elle eût pu recueillir mes paroles
+échappées dans une sorte de baiser:
+
+--La belle nuit! la belle nuit!...
+
+Je tiens à raconter cette exaltation, ce rêve. On comprendra mieux
+l'horreur du réveil, le vertige.
+
+J'errai pendant deux heures, à travers le parc, dans toutes les
+directions; puis, quand il me sembla que les murs mêmes du château
+étaient endormis, je m'en rapprochai...
+
+Qu'on m'excuse de détailler toutes ces folies... J'ai besoin de prouver
+que je devins fou...
+
+J'allai vers le côté où Reine avait sa chambre. A travers les persiennes
+fermées, une lumière filtrait. Je m'assis devant cette lumière, sur un
+banc de pierre, à l'angle d'un boulingrin, devant un grand vase de
+marbre, d'où s'épandait l'odeur pénétrante de je ne sais plus quelle
+plante. Le piédestal du vase me servait d'appui et me cachait. La lune
+en projetait l'ombre devant moi, avec celle de quelques buissons de
+lilas.
+
+Cette lumière qui glissait comme sous une paupière entr'ouverte,
+semblait me regarder autant que je la regardais.
+
+--Aie confiance! me disait-elle, j'éclaire la méditation d'un coeur loyal
+qui prépare l'aveu que tu attends. Si je brûle encore, c'est que Reine
+n'a pas achevé sa prière; mais je vais m'éteindre bientôt; tu aurais
+trop d'orgueil si je te laissais croire qu'elle pensera toute la nuit à
+toi!
+
+Oui, elle me disait cela, cette chère petite lumière, chaste, immobile.
+Je n'avais rien entrevu de la chambre de mademoiselle de Chavanges, je
+ne savais rien de son ameublement; mais, dans cette nuit, je l'imaginais
+blanche, plus virginale encore, pendant que la jeune fille interrogeait
+sa conscience.
+
+On est superstitieux, quand on a peur d'avoir trop de foi. J'attachais
+un oracle à la durée de cette lueur. Je fixai l'heure à laquelle elle
+devait s'éteindre, pour ne pas m'inquiéter en faisant croire à une trop
+longue délibération.
+
+J'entendis sonner minuit, au loin, dans l'église du village.
+
+Bonne et vieille église, était-ce là que nous irions nous faire bénir?
+Reine entendait-elle, comme moi, le tintement de la cloche?
+
+Je vis la lumière se mouvoir; le rayon glissa le long des lames des
+persiennes.
+
+Presque au même instant, il me sembla entendre, à ma droite, un léger
+bruit. Je me penchai, je regardai.
+
+Une serre, une espèce de jardin d'hiver formait une aile en retour, à
+l'extrémité d'une salle de billard, à côté du salon. La lune faisait
+étinceler la toiture des vitres, et mettait de l'argent sur les
+ferrures.
+
+La porte de la serre sur le jardin venait d'être ouverte. Un homme en
+sortit.
+
+Ce pouvait être un jardinier.
+
+Je n'hésitai pas une seconde à reconnaître Gaston, et je me rappelai
+instantanément qu'on communiquait directement du salon, par la salle de
+billard, avec cette serre; jamais la porte de communication n'était
+fermée.
+
+On verrouillait les portes d'apparat, mais on n'avait jamais songé à
+verrouiller cette porte intérieure. Il y a de ces négligences dans
+toutes les grandes demeures, à la campagne.
+
+Il était donc facile à Gaston de sortir.
+
+C'était bien lui. Il s'avança, regarda à droite et à gauche, leva la
+tête. La lune le contraria; mais il prit son parti; rentra dans la serre
+et en ressortit presque aussitôt avec une petite échelle de jardinier
+qui servait à palissader la vigne.
+
+Par quelle lucidité me rendais-je compte de tout? Avais-je le souvenir
+rapide de ce que j'aurais cru ignorer? Je reportai les yeux vers la
+fenêtre de mademoiselle de Chavanges; je ne vis plus de lumière.
+Était-elle éteinte? Reine était-elle sortie de sa chambre?
+
+Je ne songeai pas à me lever de mon banc, à courir au-devant de Gaston.
+Une stupeur étrange me clouait sur place.
+
+Je ne me rappelle plus si je calculai qu'un esclandre de ma part ne
+punirait pas assez Gaston.
+
+Je sais que j'avais tout ensemble des idées confuses qui m'obstruaient
+le cerveau et des idées claires, brutales qui traversaient cette
+confusion.
+
+Peut-être bien que je me dis que je devais laisser faire cette
+tentative, pour que la présomption lâche de Gaston fût démontrée. Il
+savait probablement que j'étais dans le jardin. Il avait dû frapper à la
+porte de ma chambre, et, convaincu que je faisais le guet, bien que
+j'eusse affirmé que je ne le ferais pas, il venait me donner la comédie
+qu'il m'avait promise.
+
+Il en serait pour sa méchante action, pour son mensonge infâme. Il ne
+saurait pas tout de suite que j'étais là; je ne lui servirais pas à
+trouver le moyen de masquer sa défaite.
+
+N'avais-je pas donné ma parole de ne pas crier au voleur? Je ne crierais
+pas; le voleur serait volé. Il aurait sa honte complète.
+
+Je saisis à deux mains le banc de pierre, pour m'y retenir, m'y
+incruster, et, le coeur battant d'une rage que je croyais bien n'être que
+de l'indignation, faisant aller mes yeux avides, de la fenêtre de Reine
+à Gaston qui s'avançait doucement, j'attendis.
+
+Arrivé sous le balcon de la bibliothèque, Gaston posa son échelle contre
+le mur.
+
+Mes dents claquaient de colère; j'aurais pu rire pourtant, d'un rire de
+sarcasme, de défi; mais je me mordis la bouche. Il me semblait qu'il
+entendrait mes dents claquer.
+
+Il regarda encore une fois autour de lui. Me cherchait-il? redoutait-il
+un autre témoin? Il ne pouvait me voir; il ne me devina pas. Je me dis
+que peut-être il oubliait qu'il m'avait donné rendez-vous devant ce
+balcon et que c'était pour lui seul qu'il faisait cette expédition!
+
+Mon front était en sueur; un serpent se dressait dans ma poitrine...
+
+Pourquoi la lumière s'était-elle éteinte dans la chambre de Reine, quand
+minuit avait sonné, quand Gaston était sorti de la serre? J'avais
+souhaité qu'elle s'éteignît; j'aurais voulu l'attiser, la faire
+flamboyer, pour quelle dévorât les persiennes, pour qu'elle éclatât au
+dehors, pour qu'elle devînt un incendie. Il m'eût bien fallu alors crier
+au feu!
+
+Ce n'était qu'une coïncidence, cette nuit subite, derrière la persienne,
+au moment où Gaston était sorti.
+
+Je regardai le balcon. On distinguait derrière les grandes vitres de la
+fenêtre les volets intérieurs fermés. J'étais fou. Gaston ne briserait
+pas les carreaux, ne forcerait pas les volets! Il redescendrait comme il
+était monté.
+
+Je me dis cela, et je détachai mes mains de la pierre; je me soulevai
+sur le banc, prêt à m'élancer vers Gaston.
+
+Il montait; il atteignit le balcon; il l'enjamba.
+
+Je sortis de mon ombre pour courir à lui. J'y rentrai, ou plutôt j'y fus
+rejeté par une vision terrible.
+
+Les volets intérieurs de la bibliothèque s'écartaient, la fenêtre
+s'ouvrait, et Reine tendait la main à Gaston.
+
+Était-ce possible? N'étais-je pas le jouet d'une illusion? d'une
+gageure? d'une épreuve?
+
+Non, non, c'était Reine. Ce qui me rendait la vision sensible, c'était
+précisément cette robe de mousseline blanche, que j'avais remarquée dans
+la soirée, qui laissait transparaître la blancheur de la peau sous le
+tissu... Le doute n'était pas possible. J'espérai que j'allais mourir.
+Je voulais crier. Gaston s'était penché sur le cou de la jeune fille.
+Ah! cette fois, elle ne s'était ni défendue, ni irritée!
+
+J'eus un étranglement, un spasme; mes yeux s'injectèrent; tout mon sang
+remonta violemment au cerveau, et je crus que ma tête se fendait.
+
+Je tombai sur le banc, regardant avec une hébétude de fou ou d'agonisant
+ce qui se passait.
+
+La fenêtre s'était refermée sans bruit; mais j'eus un choc et un
+tressaillement, comme si on l'eût poussée avec fracas. Je me raidis
+contre la torpeur qui m'engourdissait, et m'enlevant du banc, je courus
+au balcon, pour y monter, pour y frapper aux vitres, pour appeler,
+provoquer Gaston, Reine, les maudire, leur crier mon désespoir, les
+empêcher de consommer cette trahison infâme.
+
+J'avais des visions de meurtre.
+
+Je montai. Quand j'eus franchi la balustrade en fer; quand je fus devant
+les grandes vitres de cette large fenêtre qui faisaient un miroir dans
+lequel la lune me montrait mon visage terrifié, je n'osai pas briser les
+carreaux d'un coup de poing; je n'osai pas faire de bruit. Ce que je
+voulais était trop effrayant. Je l'aurais perdue, si je ne l'avais pas
+tuée; et puis une involontaire espérance m'arrêtait.
+
+Quand un malheur est trop brusque, trop profond, il dépasse tellement la
+mesure humaine que son infini lui fait tort, et qu'en le subissant, on
+se prend à croire qu'il est un mirage.
+
+Je l'avais vue; mais étais-je bien sûr de l'avoir vue? Elle était
+loyale; pourquoi tout à coup serait-elle devenue si déloyale? Elle
+allait apparaître de nouveau, en riant, en se moquant de moi. Pourquoi
+cette fille, qui se gardait toute seule, serait-elle déshonorée, pour
+avoir paru céder à une fantaisie, à une escapade de Gaston? Elle allait
+le chasser, l'éconduire!
+
+Je m'accoudai sur la balustrade; je pris ma tête à deux mains. Je
+cherchai à voir en moi, comme dans une chambre noire, ce qui se passait
+ailleurs. Mais je revoyais distinctement mademoiselle de Chavanges
+pendant la soirée, son trouble, sa nervosité, sa façon de me regarder,
+inquiète. Je me rappelais ses étranges paroles. J'étais devant le
+parterre de roses où je lui avais fait l'aveu de mon amour, où j'avais
+reçu d'elle une promesse, mais, aussi, où je l'avais tenue pendant une
+minute dans mes bras, où elle avait eu l'éclair d'un vertige.
+
+Ah! le balcon de Roméo, le balcon de Ruy-Blas, dont Reine m'avait parlé
+d'un ton railleur, qui n'était peut-être que l'impudence de sa
+coquetterie sensuelle, j'y étais venu, mais le second, mais le dernier,
+pour constater qu'un autre avait été plus habile, moins niais que moi!
+
+Si Gaston sortait bientôt, il me heurterait en riant, il me soufflerait
+son ivresse de baisers au visage, et Reine qui l'aurait reconduit, nous
+verrait nous battre, pour que l'un de nous fût précipité de la fenêtre
+sur le sable. La chute serait grotesque; on ne s'y tuerait pas; on
+n'aurait pas tué son adversaire.
+
+J'eus honte d'être à cette place, comme à un pilori. Je me tournai
+encore vers la fenêtre; j'essayai de la remuer. Elle était soigneusement
+close. Les infâmes! ils avaient eu assez de sang-froid pour ne négliger
+aucune précaution.
+
+Je redescendis vivement. Je ne me souviens pas d'avoir posé le pied sur
+un seul échelon. Dans ces moments-là, le corps agit sans que la pensée
+s'en inquiète, et il agit avec la sûreté des somnambules.
+
+Une fois à terre, je m'éloignai du château; je voulais gagner une allée
+couverte, pour y rugir à l'aise; le ciel blanc me gênait. Mais une
+angoisse subite m'arrêta.
+
+S'il allait fuir, pendant que je n'étais plus là! S'il allait être
+chassé! D'ailleurs un fil brûlant me tenait la poitrine et me ramenait.
+
+Je l'ai compris depuis, j'étais jaloux du crime de Gaston, autant que
+j'en étais indigné. Il ne dévastait pas seulement mon âme; il usurpait
+le droit de ma jeunesse; il prenait ma part de volupté humaine. Je
+brûlais des baisers qu'il donnait. J'avais dans le sang la frénésie
+vraie que ce débauché feignait d'avoir. Il profanait, il déshonorait, il
+possédait ma fiancée, ma femme, ma maîtresse...
+
+Je parle de cette tempête des sens, que j'abrège avec un apaisement que
+rien ne peut troubler. Mais, vieillard et prêtre, en proclamant qu'elle
+était naturelle, j'estime qu'elle était juste et sensée. Je n'aurais pas
+mérité le nom d'homme, si j'avais eu tout d'abord un mépris de
+philosophe, une pitié de chrétien, et si, avant de s'élever à la
+résignation, mon désespoir n'avait pas rampé, ne s'était pas roulé à
+terre, devant ce brasier de mes désirs.
+
+Plus tard, quand j'ai été prêtre, je me suis confessé à moi-même, et en
+toute sécurité de conscience je me suis absous de ce délire. Je
+m'appliquai à n'en point tirer d'orgueil pour mon nouvel état, mais je
+n'en rougis point pour le passé...
+
+J'ai bien souffert... Je me trouvai des cheveux blancs, à partir de
+cette nuit-là.
+
+J'étais revenu à ma place, à mon banc.
+
+Je m'y couchai; j'étreignais la pierre; je l'eusse mordue; j'essayais
+d'y refroidir mes lèvres, et, de temps en temps, me redressant avec des
+soubresauts de fureur, je regardais ces fenêtres fermées, obscures,
+derrière lesquelles, dans la nuit, on riait en s'embrassant, on me
+bafouait cyniquement, si l'on pensait à moi; si l'oubli, plus
+outrageant, n'enlevait pas jusqu'à l'ombre d'un remords à celle que
+j'avais proclamée ma femme.
+
+Combien dura ce supplice? Je ne comptais plus le temps. L'horloge de la
+vieille église me paraissait leur complice, en allongeant les heures. Je
+me bouchais les oreilles, quand j'entendais le premier tintement. A quoi
+bon mesurer mon agonie? Toute heure était un jour, toute minute était
+une heure.
+
+La lune s'était masquée avec les arbres de la forêt, en descendant
+derrière la montagne. Un commencement d'aurore la remplaçait et
+répandait une lueur vague, triste, désenchantante, sur les grands toits
+vitrés de la serre.
+
+Je vois le décor. Il est resté, après quarante ans, aussi présent à mes
+yeux que le lendemain de ce drame...
+
+J'entendis crier la fenêtre; on l'ouvrait. Gaston sortait. On ne le
+chassait pas; on le reconduisait avec tendresse; on le retenait; on le
+rappelait pour un dernier adieu, qui n'était pas le dernier. Je
+distinguai une fois, dans le noir de la large ouverture, leur silhouette
+enlacée...
+
+C'était trop. Je me levai et sans sortir de mon ombre rendue plus
+épaisse, je poussai un cri. Gaston enjamba lestement le balcon, sauta
+plutôt qu'il ne descendit et emporta l'échelle en courant; la fenêtre se
+ferma vite, les volets revinrent, au dedans, obscurcir les vitres.
+
+Il y a dans le flagrant délit un secret de ridicule qui intimide les
+plus hardis. Roméo, surpris dans son escalade, aurait eu honte, avant
+d'avoir peur. Gaston ne pensait plus, en ce moment, à la possibilité de
+ma présence dans le jardin, au défi qu'il m'avait jeté. Il sortait d'un
+rendez-vous, à la façon d'un voleur, avec une échelle apportée; il ne
+songea plus qu'à l'apparence de son rôle; il craignit d'être grotesque,
+et se mit à courir.
+
+Quant à Reine, je souhaitai que mon cri m'eût fait reconnaître, et
+qu'elle l'eût emporté comme un coup de couteau, pour en mourir, dans
+cette chambre où elle avait été infidèle à son orgueil.
+
+Je suivais sur le mur le chemin qu'elle faisait pour retourner à sa
+chambre. Je regardais ses persiennes. La lueur éteinte depuis plusieurs
+heures se ralluma et le rayon que j'avais contemplé, béni, reparut pour
+me narguer.
+
+C'était juste. En Italie, on voile la lampe devant la madone, avant le
+tête-à-tête; on la découvre ingénument après la faute. Reine avait
+rapporté cette mode de son voyage d'Italie!
+
+J'avais bien le droit maintenant de jeter des pierres à cette fenêtre,
+d'avertir que j'étais là, que j'avais tout vu!
+
+Je n'eus pas le temps. Cinq minutes à peine après le départ de Gaston,
+je m'aperçus que les volets de la bibliothèque étaient de nouveau
+ouverts, et que la fenêtre s'ouvrait encore. Je vis distinctement alors,
+avec l'impossibilité de douter, de me méprendre, je vis, comme en plein
+jour, comme à dix pas, mademoiselle de Chavanges s'avancer sur le
+balcon, se pencher, regarder à droite, à gauche, devant elle, cherchant
+à savoir qui avait crié, puis s'accoudant et souriant.
+
+Je vis bien son sourire, puisque je voyais bien son visage que la lueur
+montante de l'aurore éclairait. Oui, je la reconnaissais, l'intrépide
+petite-fille de la marquise de Chavanges; elle n'avait pas peur; elle se
+repentait de s'être retirée du balcon, elle eût voulu appeler le
+scandale.
+
+Elle était digne de Gaston, elle n'était plus digne de moi.
+
+J'eus un accès d'âcre dégoût. Si je m'avançais? C'était peut-être moi
+que Reine attendait! Mon tour était peut-être venu! Gaston lui avait
+peut-être demandé pour moi l'aumône dérisoire d'un rendez-vous! Quelle
+nausée de fiel et de sang, je ressentis tout à coup! Je m'effrayai de la
+tant mépriser, et je voulus me donner de la pitié pour elle, à force de
+la regarder.
+
+Ses cheveux étaient à demi défaits et se déroulaient sur son cou. Elle
+avait cette robe blanche à petits dessins que je connaissais bien;
+seulement, le corsage était un peu ouvert par le haut. Les bras
+n'avaient plus de bijoux.
+
+Elle était plus belle, non! elle était aussi belle.
+
+--Mon Dieu! me disais-je avec une douleur qui noyait ma colère, est-ce
+que l'impudeur peut avoir cette beauté? Est-ce qu'on peut conserver cet
+air d'innocence, fière, paisible, donner, avec cette confiance, à la
+brise matinale ses joues à rafraîchir, ses lèvres à calmer?
+
+Reine dans le monde, sans cesser jamais d'être naturelle, avait une
+attitude voulue. Là, je la voyais dans toute l'ingénuité de sa nature et
+j'étais confondu.
+
+Il fut évident, au bout de quelques minutes, qu'oppressée d'une grande
+inquiétude, elle venait la répandre dans le ciel. Elle appuya sa tête
+sur sa main, son coude, que je voyais nu dans les grandes manches de sa
+robe, sur la balustrade du balcon, et elle leva les yeux au-dessus
+d'elle.
+
+Quelle impiété! Je crois bien que si elle avait pleuré, j'aurais eu la
+lâcheté ou l'héroïsme de me traîner sur le sable, devant le balcon, et,
+me montrant, de l'exhorter à un repentir qui l'eût transfigurée. Mais
+les yeux eurent de la rêverie sans faiblesse. Son visage pâle devint
+presque souriant. Elle poussa un gros soupir qui n'était pas un sanglot,
+et après avoir joint ses mains, les avoir portées à sa poitrine pour y
+refouler l'amour qui avait débordé dans cette singulière extase, elle
+rentra dans la bibliothèque, referma la fenêtre et poussa les volets.
+
+Je vis ensuite une ombre passer devant la bougie, dans sa chambre; la
+lumière parut se reculer, mais resta.
+
+Cette apparition était comme un dénouement qui ne laisse plus rien à
+conjecturer.
+
+Il n'y a jamais de conviction assez solide qui ne s'augmente et ne
+s'enracine encore sous une preuve nouvelle. Cette fois, l'éclat de la
+preuve me fit pleurer.
+
+La fureur était du doute; maintenant que j'étais persuadé absolument, je
+me sentis désarmé, faible comme un vaincu; c'était l'instant de la
+lâcheté nécessaire, permise.
+
+Je n'avais plus rien à faire dans ce monde, puisque cette jeune fille si
+belle, que j'avais crue si loyale, arrachait de moi l'estime de la
+femme, le culte de la beauté, l'amour enfin! Je n'étais qu'un débris; je
+n'avais plus besoin de me diriger; le hasard, le souffle passant
+suffirait à me conduire!
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Je me levai du banc; je marchai, et d'instinct je cherchai les endroits
+sombres dans ce jour qui commençait.
+
+Je me trouvai bientôt devant cette large pièce d'eau dont j'ai parlé,
+derrière le château, à mi-côte.
+
+Elle était entourée de grands arbres qui d'ordinaire la faisaient noire
+sur les bords, en ne laissant tomber qu'un peu de clarté au milieu. Le
+jour naissant faisait filtrer sous les branches des lueurs violettes
+indécises, qui teintaient l'eau immobile et lui donnaient une vague
+couleur de sang refroidi.
+
+Je me rappelai la pièce d'eau du château paternel où ma mère s'était
+noyée. Celle-ci m'invitait-elle à mourir? Je tombai sur l'herbe et je
+m'abandonnai à une de ces douleurs enfantines qui sont des relais
+sublimes dans la virilité, car elles rajeunissent tout, et que l'on
+regrette autant que des bonheurs, plus tard, quand on est vieux.
+
+Ma poitrine se gonfla. Le cercle qui m'étreignait le front se détendit;
+tout mon être se dénoua. J'étais comme répandu au bord de cette eau
+attirante dans laquelle j'allais me verser.
+
+L'anéantissement me séduisait. Le narcotisme des désespoirs absolus
+succédait à cette activité d'une espérance qui avait lutté jusqu'à la
+fin. Il m'eût semblé doux de mourir; cette eau assez profonde pour me
+recueillir eût semblé me rendre le baiser maternel dont je ne me
+souvenais plus.
+
+Le jour montait cependant, et, après une heure de cette prostration, un
+rayon de soleil vif qui se posa sur les hautes branches, laissa tomber
+au milieu de l'eau une goutte d'or, une étoile tremblante.
+
+Cette lumière qui miroitait devant mes yeux m'éveilla de ma torpeur. La
+vie me rappelait au devoir, à la douleur vaillante.
+
+On ne se tue pas devant l'aurore, quand on a l'âme jeune, l'enthousiasme
+facile. Une prière indistincte, sans formule, s'éleva en moi, comme une
+rosée matinale et ranima un peu mon courage.
+
+Je n'avais pas assez de forces pour haïr; il m'en restait seulement pour
+aimer; car ce fonds-là est inépuisable. Si j'aimais encore, je ne devais
+pas renoncer à souffrir de mon amour; je devais lui rester fidèle.
+Meurtri, sanglant, mort, je le porterais, pour l'honneur de mon âme.
+
+Depuis que j'ai traversé tant d'épreuves et expérimenté le malheur à
+tous les degrés, j'ai acquis cette conviction que Dieu m'a élu pour
+souffrir. Ce n'est pas une fatalité; c'est une tâche mystérieuse que je
+remplis sans en connaître le but. Seulement, il ne me semble pas que
+Dieu ait sur moi des vues assez hautes pour me meurtrir encore une fois
+dans mon amour paternel; pour qu'il impose à mon courage cette suprême
+épreuve... qui serait au-dessus de mes forces.
+
+Je veux sauver ma fille, et je demanderai ensuite à Dieu de mourir,
+renonçant aux délices de voir mon enfant heureuse, ne voulant pas tenter
+ma vocation, en essayant un peu de bonheur, pour la fin de ma vie...
+
+Je me relevai donc, et, essuyant mes larmes, je réfléchis. Devais-je
+rester au château? Devais-je partir? Rester pour provoquer Gaston? pour
+revoir mademoiselle de Chavanges? Pour me venger? pour punir?
+
+Me venger! de qui? d'elle qui ne m'avait encore rien promis! Punir qui?
+Ce séducteur sans scrupule, mais, après tout, ce séducteur libre de
+séduire, comme j'étais moi, libre de souffrir. La morale que je
+prétendais servir serait le masque de ma douleur égoïste. L'idée de
+faire du mal se mêlait trop à l'idée de donner une leçon, et, depuis que
+j'avais pleuré, je me sentais moins capable de sévir.
+
+Mais comment partir? Sous quel prétexte? Que dire à madame de Chavanges?
+à M. de Thorvilliers, à Reine elle-même, cette grande coupable que je
+n'oserais pas flétrir, même en tête-à-tête?
+
+Cette perplexité acheva de me rendre des forces. Je redescendis vers le
+château, décidé à rentrer par les portes de la serre, en suivant le
+chemin que Gaston avait pris, à remonter dans ma chambre, pour y faire
+disparaître les traces de cette nuit terrible, pour y méditer, en
+attendant qu'il fût l'heure de rencontrer la marquise, Reine, le duc et
+Gaston.
+
+J'allais ouvrir, dans la serre, la porte intérieure qui communiquait,
+ainsi que je l'ai dit, avec la salle de billard, quand cette porte
+s'ouvrit d'elle-même.
+
+Je me heurtai presque à miss Sharp.
+
+Nous poussâmes tous deux un cri. Mon aspect étrange parut lui faire
+peur. Moi qui n'avais pas songé à elle, dans toutes les péripéties de ma
+torture, je me dis instantanément qu'elle s'offrait à moi, comme une
+auxiliaire, une amie, un bon conseil.
+
+Elle pâlit, en voyant mes cheveux défaits, mes vêtements froissés,
+salis, mon visage livide, mes yeux rougis et gonflés, tout ce ravage de
+la nuit.
+
+Elle me demanda anxieusement:
+
+--Qu'avez-vous donc, monsieur d'Altenbourg? d'où venez-vous?
+
+--Je viens du parc.
+
+--A cette heure?
+
+--J'y ai passé la nuit.
+
+Ses yeux s'élargirent; son regard muet m'interrogea.
+
+--Oui, continuai-je, toute la nuit.
+
+--Que vous est-il arrivé?
+
+Je ne sus comment lui confier ce que je devais pourtant lui dire. Elle
+cherchait, elle aussi, à avoir ma confidence. Je lui pris les mains qui
+étaient moites; je les serrai; elle eut un sourire rapide, à cette
+marque de sympathie. Elle me dit:
+
+--Vous avez eu une querelle avec quelqu'un?
+
+Elle ne prononça pas le nom de Gaston, mais évidemment c'était à lui
+qu'elle pensait.
+
+--Non, mais, j'ai vu...
+
+J'hésitai.
+
+--Quoi donc? balbutia-t-elle d'une voix tremblante.
+
+Je me penchai sur elle, pour faire pénétrer plus vite mes paroles, et
+pour parler bas, et je lui dis en haletant, avec un remords, comme si je
+commettais une trahison:
+
+--J'ai vu Gaston entrer par le balcon, dans la bibliothèque.
+
+Elle poussa un cri, se rejeta un peu en arrière, raidissant ses mains
+dans les miennes:
+
+--Vous avez vu cela?
+
+Un nuage rouge passa sur son visage. Elle baissa la tête.
+
+--Et j'ai vu mademoiselle de Chavanges le recevoir.
+
+Elle releva les yeux, et me dit, avec stupeur, avec confusion:
+
+--Vous avez vu M. Gaston?
+
+--Oui.
+
+--Vous avez vu mademoiselle Reine?
+
+--Oui, comme je vous vois.
+
+Elle tressaillit; sa rougeur disparut; elle devint très pâle. Ses yeux
+plongeaient dans les miens; nous restâmes deux secondes ainsi, nous
+contemplant. Elle murmura enfin:
+
+--Êtes-vous bien sûr?...
+
+Elle disait cela sans élan, avec un embarras visible; elle n'était pas
+indignée, mais attristée. Je pensai qu'elle savait tout et qu'elle
+voulait seulement faire naître un doute dans mon esprit.
+
+--Oui, miss Sharp, je suis bien sûr de ce que j'ai vu. Vous le savez
+bien.
+
+Elle dégagea ses mains par un mouvement rapide et les joignit:
+
+--Moi!
+
+--Oui, vous, la confidente de mademoiselle de Chavanges. Elle vous avait
+prévenue de ce rendez-vous, n'est-ce pas?
+
+--Oh! monsieur d'Altenbourg!
+
+--Miss Sharp, je vous crois sincère. Niez donc que vous saviez tout!
+
+Elle eût voulu mentir; elle n'osa pas, et poussa un grand soupir,
+vibrant comme un sanglot.
+
+Cet aveu m'était inutile; seulement il élargissait et envenimait encore
+ma plaie.
+
+Miss Sharp, correctement habillée, lissée, cravatée, gantée,
+représentait si bien la vertu simple, le devoir exact, que j'eus un
+mouvement de colère contre elle.
+
+--Vous avez souffert cela, miss Sharp!
+
+--Hélas!
+
+--Vous ne lui avez pas dit que c'était un assassinat?
+
+Elle eut un mouvement de compassion. A son tour, elle chercha à me
+prendre la main.
+
+Je me reculai, j'ajoutai avec amertume:
+
+--Vous étiez peut-être là!
+
+Sa rougeur lui revint; ses yeux se voilèrent. Je l'offensais
+injustement. Je fis un effort:
+
+--Pardon, miss Sharp!
+
+Elle fit le geste de m'interrompre. Elle ne voulait pas plus d'excuses,
+pour l'injustice de ma douleur, qu'elle ne voulait tolérer de calomnies.
+
+Je me détournai, et, me laissant tomber sur un banc de fer, placé sous
+des palmiers, je cédai à l'attendrissement que je croyais avoir tari;
+des larmes me vinrent aux yeux.
+
+L'Anglaise s'approcha doucement, resta debout devant moi, et, d'une voix
+profonde, qu'elle n'avait jamais prise pour me parler:
+
+--Pauvre monsieur Louis!
+
+Ordinairement, miss Sharp, quand elle n'ajoutait pas mon titre à mon
+nom, m'appelait M. d'Altenbourg. C'était la première fois qu'elle s'en
+tenait à mon prénom.
+
+Cette familiarité était une grâce de sa pitié; j'y fus sensible, mais en
+même temps elle consacrait mon malheur.
+
+Je m'imaginais que l'Anglaise était envoyée par Reine.
+
+--Vous venez de la voir? lui demandai-je.
+
+--Non.
+
+--Cependant, pour sortir à cette heure?
+
+--Cela m'arrive souvent.
+
+--Vous n'allez pas de sa part vous assurer si l'échelle a laissé une
+trace sur le mur?
+
+--Non.
+
+--Et si l'homme qui a poussé un cri est toujours en face du balcon?
+
+--Non.
+
+Miss Sharp répondait vivement, mais avec une timidité qui me touchait.
+Elle voulait épargner à la fois mon ressentiment et ma douleur.
+
+--C'est elle, c'est elle, que je voudrais voir là, repartis-je en
+secouant la tête. Je m'étonne qu'elle ne soit pas descendue elle-même,
+pour constater, comme cette nuit, que tout est bien tranquille et que
+celui qui l'a bien vue ne la trahira pas.
+
+--Vous l'avez vue? demanda encore une fois l'Anglaise avec surprise.
+
+--Oui, quand elle l'a reçu, quand elle l'a reconduit, et surtout quand
+elle est venue, après, braver le ciel.
+
+Miss Sharp parut ne pas comprendre. Elle se pencha pour m'envelopper
+d'un regard méfiant.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+Sa voix était si basse que je devinai ses paroles, plutôt que je ne les
+entendis.
+
+Je racontai alors cette apparition dernière de mademoiselle de Chavanges
+au balcon.
+
+L'Anglaise en parut saisie.
+
+--Oh! dit-elle lentement.
+
+Elle laissa tomber son front dans ses deux mains et médita pendant une
+minute.
+
+--Quel malheur! quel malheur! dit-elle enfin en relevant la tête.
+
+Elle s'éloigna de quelques pas, puis revenant résolument à moi, et me
+regardant en face, avec un étincellement qui me provoquait, avec une
+énergie que je ne lui soupçonnais pas:
+
+--Monsieur d'Altenbourg, vous êtes un homme d'honneur. Si je vous
+demande le secret? Si je vous prie de me donner votre parole que, quoi
+qu'il arrive, vous ne provoquerez pas votre ami?...
+
+Je l'interrompis.
+
+--Est-ce que j'ai un ami? Est-ce qu'on provoque un voleur? On le châtie.
+Ne voulez-vous pas aussi, que je continue à lui dire à elle, que je
+l'aime, que je veux l'épouser!
+
+Miss Sharp redevint très pâle, et se froissant les mains:
+
+--Non, non, c'est impossible! c'est impossible! Ah! je le vois, vous
+voulez vous venger!
+
+--Me venger! Il y a deux vieillards que je ne veux pas frapper; quant à
+elle, vous pourrez lui dire que je l'aimais trop cette nuit, pour que je
+ne craigne pas ma colère: non, je ne me vengerai pas, soyez tranquille,
+je la laisse à Gaston.
+
+L'Anglaise tressaillit, et avec emportement:
+
+--Il ne l'épousera pas!
+
+--Qui donc alors peut l'épouser?
+
+--Vous croyez qu'elle peut l'aimer.
+
+La question était étrange.
+
+--Je crois qu'elle peut l'épouser! Cela me suffit; il me vengera!
+
+Après un silence, miss Sharp reprit:
+
+--Alors, qu'allez-vous faire?
+
+--Partir.
+
+--Quand?
+
+--Tout de suite; ce matin.
+
+--Sans attendre le réveil?...
+
+--De qui? de la marquise? cela me ferait rester trop longtemps; du duc?
+cela me gênerait; d'elle? je ne répondrais pas de ma fierté; de Gaston?
+je ne partirais peut-être pas, si je le revoyais!
+
+L'Anglaise avait suivi mes paroles avec un éclair jaillissant à chaque
+mot. Quand j'eus fini, elle eut un rayonnement suprême de
+reconnaissance.
+
+--Partez donc! s'écria-t-elle.
+
+Je trouvais juste qu'elle acceptât mon départ; je trouvais un peu cruel
+qu'elle l'acceptât si vite.
+
+--Cela arrange tout, n'est-ce pas? répliquai-je avec amertume?
+
+--Vous êtes bon! vous êtes généreux! monsieur d'Altenbourg.
+
+--Je suis si malheureux, que je n'ai pas de mérite à partir.
+
+--Où allez-vous? A Paris?
+
+--Non.
+
+--A l'étranger?
+
+--Peut-être.
+
+--Dites-moi où l'on pourrait vous écrire.
+
+--Je ne veux de lettre de personne.
+
+--Pas même de moi?
+
+--De vous, miss Sharp?
+
+Je me rappelais que la veille, il avait été question entre mademoiselle
+de Chavanges et moi du style épistolaire de miss Sharp. Je trouvais de
+l'ironie à cette offre bienveillante de sa part.
+
+--Ne m'écrivez pas, miss Sharp. Vous ne pourriez, ni me faire oublier ce
+qui s'est passé cette nuit, ni m'habituer mieux à ce souvenir que je ne
+vais le faire dans ma solitude. Il n'y a de dignité pour moi que dans un
+départ qui brise tout lien. J'accepte, auprès de la marquise et du duc,
+la responsabilité d'un acte qu'on traitera sévèrement. On m'accusera
+d'hypocrisie. J'ai été accusé souvent d'être un hypocrite, par Gaston
+lui-même. M. de Thorvilliers n'est plus mon tuteur. Il m'a rendu ses
+comptes, je n'en ai pas à lui rendre. Gaston fera de son bonheur l'usage
+qu'il voudra. Je veux l'ignorer. La marquise se moquera de moi, et sa
+petite-fille lui expliquera aisément ce qui pourrait paraître
+inexplicable. Quant à vous, miss Sharp, votre amitié ne peut me servir,
+qu'en n'essayant pas de troubler le deuil que j'emporte. Je ne veux pas
+que vous m'écriviez. Vous n'auriez, d'ailleurs, rien à m'écrire.
+
+--Peut-être!
+
+Miss Sharp laissait voir une émotion extraordinaire. Quel moyen
+rêvait-elle, ou croyait-elle rêver de détruire le passé? Je ne voulais
+pas me faire le complice de cette sympathie pour moi; mais cependant,
+elle me fortifiait. Une heure auparavant, j'aurais été incapable de la
+fermeté qui me soutenait.
+
+Le courage le plus difficile est celui qu'on a tout seul, en secret. Un
+témoin suffit pour faire un héros. Je me sentais soutenu, élevé par
+cette approbation. La phase d'attendrissement était passée. La phase de
+colère n'était plus possible. L'une et l'autre pouvaient revenir, et
+sont revenues. Mais j'entrais dans cette langueur résolue, dans cette
+fatigue d'émotion, qu'on rapporte du cimetière.
+
+--Ne lui donnez pas trop de repentir! dis-je à miss Sharp.
+
+Celle-ci se débattait contre l'enlacement de je ne sais quelle pensée
+héroïque.
+
+--Je vous en conjure, me dit-elle encore, ne me cachez pas le lieu de
+votre retraite. Ne croyez pas que tout soit fini! Il est nécessaire que
+vous partiez maintenant, oui; mais il se peut que vous appreniez des
+choses...
+
+Mon amour eut un dernier sursaut.
+
+--Quoi! quelles choses? que savez-vous? que pressentez-vous que vous ne
+puissiez me révéler maintenant? Ai-je donc été victime d'une illusion?
+N'est-ce pas elle que j'ai vue, que j'ai reconnue? Oh! alors, je me
+mettrais à ses pieds; je lui demanderais pardon de ma douleur insensée.
+Parlez, miss... S'il y a un mystère qui me donne une illusion,
+confiez-le moi. Faites-moi douter, et je vous bénirai.
+
+Je m'échauffais; miss Sharp se refroidit. La lumière répandue sur son
+visage s'éteignit comme sous des cendres. Sa bouche qui s'était
+épanouie, se resserra. Son regard se détourna du mien; l'inexorable
+raison lui donna un accent presque dur, tant il était net, décisif.
+
+--Je n'ai rien à vous dire aujourd'hui; partez, monsieur d'Altenbourg.
+
+Nous échangeâmes alors quelques paroles froides, pratiques, sur la
+meilleure façon pour moi de quitter le château. Miss Sharp était d'un
+excellent conseil. Quand je fus renseigné sur les dispositions à
+prendre, je remerciai l'Anglaise. La lueur lui revint aux joues, au
+front. Elle baissa la tête.
+
+--Je devrais partir aussi, soupira-t-elle.
+
+--Pourquoi?
+
+Elle ne répliqua pas; elle resta quelques secondes immobile. Je crus
+m'apercevoir qu'elle pleurait.
+
+Comme je lui faisais un geste d'adieu, par une démonstration de pitié et
+d'amitié, excessive en toute circonstance, mais incompréhensible de la
+part d'une Anglaise, miss Sharp me saisit la main et la porta à sa
+bouche.
+
+--Adieu! adieu! me dit-elle en suffoquant. Ah! comme vous méritez d'être
+aimé!
+
+Je pris cette exclamation enthousiaste pour une condamnation nouvelle de
+la conduite de Reine, et, me dégageant doucement:
+
+--Je ne méritais pas d'aimer, dis-je à la confidente de mademoiselle de
+Chavanges, puisque je n'ai pas su lui persuader de m'aimer. Adieu!
+
+--Adieu!
+
+Je sortis de la serre et traversai la salle de billard. Miss Sharp me
+suivait silencieusement. Nous allâmes ainsi jusqu'au bas du grand
+escalier du château. Je montai dans ma chambre, en marchant doucement;
+j'écrivis à M. de Thorvilliers, sans choisir le prétexte de mon départ,
+sans m'inquiéter des banalités que j'entassais.
+
+Je chargeai le duc de mes excuses auprès de la marquise.
+
+Je posai la lettre sur une table, bien en évidence, comme fait un homme
+qui va se suicider, et je m'occupai rapidement de mes préparatifs de
+départ.
+
+Comme j'étais descendu pour chercher un domestique, doutant qu'il en fût
+un d'éveillé dans le château, je trouvai miss Sharp à la porte de ma
+chambre, avec un palefrenier qu'elle avait été chercher elle-même dans
+les écuries, en même temps qu'elle avait prévenu le vieux cocher de la
+marquise que j'avais besoin de partir par le premier train qui passait à
+Rocroy.
+
+Elle veillait à tout; elle avait hâte de me voir parti.
+
+Je la remerciai; le domestique descendit mes bagages, et le coupé
+pendant ce temps était attelé. Tout se fit silencieusement.
+
+Quand il était nécessaire de dire un mot, on le disait à voix basse.
+Nous craignions de donner l'éveil. A deux ou trois reprises, il me
+sembla que miss Sharp écoutait dans la direction de la chambre de
+mademoiselle de Chavanges, comme si elle eût particulièrement redouté
+que celle-ci, mal endormie, ne vînt au bruit.
+
+Il avait été facile à l'Anglaise d'ouvrir de l'intérieur la porte qui
+donnait sur les communs.
+
+Ce fut elle qui ferma la portière du coupé, quand j'y fus installé; nous
+échangeâmes une étreinte, sans échanger d'adieu inutile. Nos yeux
+étaient fixés sur nos mains brûlantes.
+
+Lorsque la voiture, sortie de la cour des communs, entra dans la cour
+d'honneur, miss Sharp se retrouva debout, sur le perron, en face de la
+grille d'entrée.
+
+Elle regardait alternativement la voiture et les fenêtres closes, pour
+s'assurer que le bruit des roues sur le sable de cette cour plantée
+n'avertissait pas la marquise, ou Reine de Chavanges, de ma fuite.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Il ne faut jamais fuir. Je me suis cru généreux et humble; j'ai été
+implacable et orgueilleux. Il fallait rester, affronter Reine, Gaston,
+miss Sharp; me débattre davantage contre cette crudité effroyable du
+fait qui violait tous mes sentiments, ne pas abandonner celle que
+j'avais tant estimée, et que j'aurais dû plaindre, ne pouvant la haïr.
+
+Hélas! il m'eût fallu une expérience que je ne pouvais avoir. J'aurais
+dû être, pour posséder cette lueur de raison, autre chose qu'une moitié
+de poète, d'homme à demi religieux, fanatique de générosité par besoin
+de se sentir fort et clément, agité, à travers tout, de frissons
+sensuels qu'il prenait pour de l'indignation...
+
+Je viens de relire ce que j'ai écrit sur cette nuit fatale, et je
+m'aperçois que je n'ai pas tout dit; que je n'ai pas assez insisté sur
+ces déchirures, sur ces brûlures de la chair. J'ai eu honte de tout
+analyser, et pourtant, il faut bien que l'on m'absolve de ma grande
+innocence, pour que je ne sois pas trop accablé ensuite de ma faute.
+
+Ce mémoire prend les proportions d'un livre. Mais, je l'atteste; je ne
+mets aucune vanité d'auteur dans mon récit. Je n'ai que le scrupule
+d'étendre à ma fille, pure et chaste, l'intérêt que l'on portera
+peut-être à son père coupable.
+
+Coupable? Oui, je l'ai été, mais d'abord, mais surtout en désertant le
+supplice; l'autre faute n'a été que la contre-partie de celle-là.
+
+En m'éloignant du château, je pleurais, et cela m'était doux, car les
+larmes empêchent de penser. Je n'avais qu'une idée, et tout de suite je
+m'étais donné un but; courir à mon vieux maître l'abbé Cabirand, non pas
+seulement parce qu'il était mon seul ami, mais parce que dans cette
+crise il m'apparaissait comme le seul médecin auquel je voulusse me
+confier.
+
+Le poète venait de recevoir une atteinte terrible; le chrétien s'exalta
+et substitua une poésie éternelle à la poésie éphémère.
+
+L'abbé Cabirand fut stupéfait, consterné et effrayé. Je lui disais que
+je n'aimais plus, et je le disais avec tant de douleur qu'il s'alarma de
+ce que je lui apportais encore de passion à éteindre. Il me conseilla
+tout ce qu'il pouvait me conseiller, le repos près de lui, la prière.
+
+Il voulut aussi, ce bon prêtre, écrire à mademoiselle de Chavanges. Il
+songeait à susciter un repentir qui eût désarmé mon juste ressentiment;
+il rêvait la purification par les larmes, et sans se préoccuper des
+répugnances de la vanité, de l'amour-propre humain, il croyait encore à
+la possibilité d'un mariage.
+
+Il essaya aussi, avec la même inexpérience infaillible, de me persuader
+que j'avais mal vu, mal interprété une vision imparfaite.
+
+Mais s'apercevant que ce moyen de guérison irritait mes plaies, sans les
+guérir, se sentant inhabile à se reconnaître dans le labyrinthe des
+caprices féminins, il s'évada bien vite de ce terrain, et s'en tint
+exclusivement aux arguments de pardon, de charité.
+
+Il avait obtenu pour moi la permission d'habiter le séminaire où il
+professait, afin que notre tête-à-tête fût aussi peu interrompu que
+possible, et que nous pussions reprendre, dans l'intervalle d'une leçon
+à une autre, d'un office à un autre, l'éternel sujet de nos confidences.
+
+On comprendra qu'avec mon caractère et dans les dispositions où j'étais,
+l'idée de l'apostolat me vint vite au milieu de cette vie religieuse.
+
+Je dis l'idée de l'apostolat et non pas celle de la retraite. Sous cet
+accablement de mon coeur, je sentais une énergie qui voulait être
+employée et qui redoutait l'inaction.
+
+Je ne suis contemplatif qu'à mes heures. La vie du cloître m'eût
+narcotisé sans me calmer, ou m'eût exaspéré. Je devinais que j'aurais
+moins d'assauts à soutenir dans la solitude peuplée que dans la solitude
+vide.
+
+Quand je m'ouvris à l'abbé Cabirand de mon projet de rester, comme
+élève, et de me faire prêtre, il eut une vivacité d'opposition tendre,
+paternelle, qui me toucha, sans me convaincre. Il assurait que ce désir
+était l'effet d'un dépit plutôt que d'une vocation. Cet homme chaste,
+paisible, qu'aucun souffle mauvais n'avait jamais agité, ne comprenait
+qu'une façon de prêtre, le pasteur candide et studieux. Serais-je
+celui-là? Il n'admettait qu'une façon de tuer le démon dans la
+conscience d'un homme qui a goûté aux passions humaines, le jeûne, la
+macération, la lutte continue; car, selon lui, le confesseur des autres
+doit n'avoir pas à se battre d'abord avec lui-même.
+
+Il se mêlait aussi, à l'insu de sa sagesse, un grain d'ambition pour moi
+à tous ces raisonnements.
+
+L'abbé Cabirand me croyait appelé à de hautes destinées dans le monde.
+Il m'avait souvent prédit que j'irais à la Chambre des pairs et que je
+m'y ferais ma place. Il ne pouvait se résigner à me voir simple curé, ou
+simple vicaire. Il est vrai qu'avec mon nom et ma fortune, je pouvais
+prétendre à de grands honneurs dans l'Église même. Elle est bien obligée
+de demander du renfort aux influences aristocratiques. Mais la modestie
+du bon prêtre lui interdisait de souhaiter pour moi une si belle
+carrière dans l'état religieux; tandis qu'il se croyait en règle avec la
+terre et le ciel, en me poussant à devenir un grand orateur politique et
+laïque.
+
+Il me parla avec une éloquence naïve, qui n'empruntait rien à sa
+rhétorique usuelle, du mal que je me ferais à moi-même et que je ferais
+aux autres, si j'apportais à Dieu un coeur palpitant encore d'un
+désespoir humain, trop violent, pour être définitif.
+
+--Mon pauvre enfant, me disait-il, en citant saint Augustin, vous
+n'aimez plus celle qui vous a trompé, mais vous aimez toujours l'amour.
+
+Je discutais; je répondais que cette tendresse, crucifiée en moi,
+voulait s'épancher et non se concentrer pour une torture égoïste et
+dangereuse; que je voulais devenir prêtre, au plus vite, pour agir et
+non pour me recueillir; que la politique me paraissait mesquine.
+J'aimais mieux aller prêcher les sauvages que la majorité ministérielle
+ou l'opposition, si je n'avais pas assez d'éloquence pour dire ces
+vérités cruelles au monde que j'avais traversé et qui ne m'avait pas
+compris.
+
+J'étais croyant; je l'avais toujours été. Mon détachement de la vie
+ordinaire était complet. C'était me condamner à un désoeuvrement fatal
+que de refouler en moi ces aspirations de tout mon être. Oui, j'aimais
+l'amour, mais l'amour infini, pour me guérir des désenchantements de
+l'amour terrestre et borné, pour satisfaire la soif immense qui me
+restait de cette première amertume.
+
+Je triomphai des résistances de l'abbé Cabirand. Peut-être bien que sans
+s'en douter le professeur de rhétorique se rendit à la rhétorique
+ingénieuse de son élève.
+
+Quand il fut persuadé, une vie douce, la convalescence de mon coeur
+commença vraiment dans cette intimité. Je n'avais plus à rougir de ma
+tristesse; j'en faisais un moyen de m'observer, de m'épurer.
+
+J'étudiai avec ardeur. Je me tins parole. Aucun signe de moi n'alla me
+rappeler à ceux qui m'oubliaient peut-être, ou me défendre près de ceux
+qui m'accusaient. Je trouvais un âpre plaisir à songer aux calomnies
+dont je devais être la proie. Je souriais, avec un soupir dédaigneux, à
+ce déchaînement de mépris que je ne méritais pas.
+
+J'étais depuis six mois au séminaire, quand, un malin, l'abbé Cabirand
+vint me trouver dans la cour de récréation et m'attirant à part, me mit
+sous les yeux un journal, dont il me priait de lire un entrefilet.
+
+Ce journal, la _Quotidienne_, annonçait le mariage de Gaston de
+Thorvilliers avec mademoiselle Reine de Chavanges.
+
+La _Quotidienne_ énumérait, à propos du mariage de Reine et de Gaston,
+les grandes alliances dans le passé des deux nobles familles. J'appris
+en même temps, par cette notice même, que la marquise était morte.
+
+Mon vieil ami m'observait, pendant que je lisais cet entrefilet; il me
+prit la main et me la serra.
+
+--Courage! me dit-il.
+
+Je trouvai l'exhortation superflue. J'avais bien ressenti un peu de
+palpitation au coeur; j'avais peut-être un peu de sueur à la main; mais
+je me sentais un grand courage, et comme un apaisement de doutes
+infimes, obstinés, secrets.
+
+Ce mariage n'était-il pas le meilleur dénouement que ma générosité pût
+souhaiter à cette intrigue, à cette aventure? N'était-ce pas aussi pour
+moi le meilleur écho que ma conscience pût recevoir du monde où j'avais
+souffert?
+
+Tout était fini, réparé. J'étais libre devant mon devoir, sans avoir à
+redouter, sous prétexte d'âme à sauver, un retour sournois vers le
+passé.
+
+Mademoiselle de Chavanges et Gaston avaient fait ce qu'ils devaient
+faire. Je n'aurais pu leur conseiller autre chose.
+
+Je n'étais pas encore prêtre; je pouvais me permettre une dernière
+remarque ironique, et tandis que le chrétien approuvait, l'homme du
+monde éconduit, supplanté, indignement trahi, se disait qu'après tout
+Gaston avait trouvé moyen de conquérir une belle femme et une belle
+fortune. Sa logique infâme ne péchait que devant Dieu; elle était
+infaillible devant les hommes.
+
+Décidément je faisais bien de me retrancher du tumulte des hommes.
+
+--Je suis heureux de ces nouvelles, dis-je à mon vieux maître; c'était
+la seule consolation qui pût me tenter.
+
+Je fus cependant triste, préoccupé, agité par une sorte d'inquiétude,
+pendant toute la journée.
+
+Je me demandais, malgré moi, si la mort de la marquise n'était pas, pour
+beaucoup plus que la nécessité d'une réparation, dans les motifs de ce
+mariage. Je me rappelais le mot de mademoiselle de Chavanges, avant son
+départ pour l'Italie. Elle avait peur de la solitude.
+
+Gaston avait été, comme il le disait lui-même, un _en-cas_. Peut-être
+n'y avait-il aucun amour dans cette union, et quel eût été cet amour,
+souillé avant de se faire sanctifier!
+
+Le lendemain, j'étais calme. Cette inquiétude, descendue plus
+profondément en moi, était devenue si sourde, qu'elle semblait
+disparue...
+
+Je fus ordonné prêtre avec un certain éclat. Mon nom était historique en
+Alsace, où ma famille avait été apparentée à des évêques électeurs de
+Strasbourg.
+
+La _Quotidienne_ parla de mon ordination, comme elle avait parlé du
+mariage de Gaston.
+
+Je crois bien que l'abbé Cabirand, qui s'attribuait, comme abonné, des
+droits de collaborateur, avait arrangé cette sorte de revanche, ce
+pendant symétrique à la nouvelle du mariage, et qu'il avait écrit
+lui-même au journal.
+
+La _Quotidienne_ me proposait comme modèle à certains gentilshommes
+désoeuvrés. C'était encore un moyen de servir la bonne cause que de se
+faire, auprès de celui dont le royaume n'est pas de ce monde,
+l'intercesseur du roi terrestre dépossédé...
+
+Je ne raconterai pas ma vie ecclésiastique. A quoi bon?
+
+Je fus ce que j'avais résolu d'être, un prêtre, militant, mais ne
+provoquant l'ennemi que sur des sommets.
+
+Je restai missionnaire en France, pour ne pas m'éloigner de mon cher
+abbé Cabirand, qui ne vivait plus qu'entre moi et Dieu. Il pleura à mes
+premiers sermons. Un jour qu'il ne pouvait plus marcher, il se fit
+porter à la cathédrale de Strasbourg pour m'entendre parler de la vie
+éternelle. C'était lui qui m'avait fourni le texte.
+
+A la péroraison, il s'évanouit, et ne reprit connaissance un peu, dans
+la soirée, que pour me remercier et me bénir. Il mourut, en me disant
+avec un orgueil de saint:
+
+--Je vais au ciel! Vous m'avez mis des ailes!
+
+Ce fut un grand deuil pour moi; mais dans les dispositions où j'étais,
+ce deuil fut comme une consécration nouvelle qui m'avança dans la voie
+religieuse.
+
+A partir de ce moment, je m'absentai souvent du diocèse.
+
+Je fis un voyage à Rome qui faillit changer ma destinée. Quel attrait
+mystérieux me fit décliner les avances du Vatican, et refuser de quitter
+pour toujours la France? Je serais aujourd'hui cardinal. Je croirais
+peut-être à ma vertu.
+
+Je fus longtemps sans accepter les invitations qui me venaient de Paris.
+Avais-je peur de rencontrer la duchesse de Thorvilliers? Car le vieux
+duc était mort; et Gaston avait maintenant le titre. Craignais-je de me
+sentir moins fort dans une atmosphère plus agitée?
+
+Le marbre que j'avais scellé sur mes souvenirs pouvait-il être soulevé
+par le sourire dédaigneux d'une femme?
+
+Je ne scrutais pas les raisons instinctives qui me retenaient.
+
+Pendant dix ans, je demeurai en province. Je n'étais, pour ainsi dire,
+attaché à aucune paroisse. Je n'avais de devoirs réguliers que pendant
+les retraites. J'étais l'orateur à la mode. Je me refusai toujours
+obstinément à confesser.
+
+J'ai dit qu'il m'arrivait parfois, devant les boiseries sculptées des
+sacristies, de me rappeler les grandes armoires de la bibliothèque de
+Chavanges; mais je sortais sans amertume de ces surprises passagères de
+ma mémoire. Je ne prétendrais pas que le passé fût mort en moi;
+seulement je ne m'irritais pas contre ses secousses, et je ne mettais
+aucune complaisance à y céder. Je le rendais inoffensif, en restant
+d'ailleurs très prudent.
+
+Quelquefois, dans la chaire d'une cathédrale, quand mes regards
+tombaient sur des mondaines de mon auditoire, venues là comme au
+théâtre, pour écouter un acteur, je me laissais emporter par des
+souffles, non de colère ou de mépris, mais de compassion véhémente pour
+la coquetterie, la frivolité des femmes. Quel que fût le sujet de mon
+sermon, j'y faisais entrer une leçon indirecte à ces dévotes
+d'elles-mêmes, à ces ennemies de toute foi sérieuse.
+
+Je reçus un jour une invitation d'aller à Paris, qui ressemblait à un
+ordre. J'obéis avec une émotion qui était peut-être du plaisir, quand
+elle me semblait de la peine. Je n'avais pas à me reprocher cette
+rupture d'une sorte de voeu. La responsabilité de ce qui m'attendait à
+Paris se trouvait un peu diminuée; et puis, je le reconnus plus tard, je
+me croyais maintenant assez fort pour ne pas craindre la brusque
+apparition de la duchesse de Thorvilliers.
+
+Dix années s'étaient écoulées: Reine devait être mère de famille. Sa
+loyauté naïve, qui avait été surprise par une tentation trop forte pour
+son inexpérience, était gardée maintenant par ses enfants. Je ne voulais
+pas rêver l'attitude que nous prendrions l'un et l'autre, en nous
+heurtant du regard; mais il me semblait très facile de la saluer
+respectueusement, et elle était assez grande dame pour ne pas paraître
+confuse.
+
+Enfin, quand je poussais profondément en moi cet examen de conscience je
+me disais qu'il y avait un enseignement, un conseil utile à donner, un
+peu de bien à faire à cette âme, peut-être encore troublée par le
+remords, en lui montrant ma sérénité, la paix miséricordieuse que je lui
+apportais.
+
+Subtilités, paradoxes, hypocrisies involontaires!
+
+Je prêchai dans différentes églises, et la chaire de Notre-Dame me
+consacra, me donna la gloire. Les honneurs dès lors m'arrivèrent, sans
+que j'eusse aucun droit de les refuser.
+
+Je n'étais plus riche; je m'étais fait presque pauvre. Pour compléter
+mon renoncement à la vie laïque, j'avais, dès les premières années qui
+suivirent mon ordination, consacré à des fondations d'asiles, d'écoles,
+d'ouvroirs, de maisons de refuge, la plus grande partie de ma fortune.
+Sans le conseil de l'abbé, Cabirand, cette fois, qui se révéla un homme
+pratique, j'aurais tout dépensé. Mais ce saint homme me parla des
+disgrâces possibles pour un prêtre, de la vieillesse surtout. Combien
+n'avait-il pas vu de prêtres, misérables, à la fin de leur vie, pour
+avoir été des dissipateurs, du temps de leur fortune!
+
+--Il ne faut pas placer toutes ses rentes dans le Paradis, me disait-il
+malignement.
+
+Grâce à lui, je conservai de quoi vivre modestement et me permettre
+encore le luxe de quelques aumônes.
+
+J'eus à Paris huit années de triomphe. La cour impériale, qui était dans
+son neuf, m'avait attiré à la chapelle des Tuileries; mais je me raidis
+sans doute en y allant, car j'eus la preuve de mon insuccès. On me
+trouvait intolérant dans mes paroles, fier dans ma tenue. Je ne voulus
+pas accepter la présidence de petites confréries charitables qui
+m'eussent enrubanné. Je n'aidai pas à rallier ceux qui boudaient encore
+dans le faubourg Saint-Germain. J'oubliais trop que j'étais le comte
+Hermann d'Altenbourg. On fut poli envers moi; mais on ne me demanda plus
+de prêcher devant l'empereur.
+
+Je crois que ma popularité s'accrut de cette disgrâce, racontée par les
+journaux d'opposition; disgrâce, d'ailleurs, ou plutôt bouderie, qui me
+laissait libre, sans diminuer rien de la déférence que l'on avait pour
+moi.
+
+Il y a, dans la vie de tout homme que le hasard, ou son ambition, amène
+à un certain degré de gloire, ou de prospérité, une heure de plénitude,
+d'éclat rayonnant en tous sens, de sérénité dans le succès qui ressemble
+au bonheur. C'est le moment où l'on voudrait dresser sa tente, comme sur
+les hauteurs où Dieu se fait visible.
+
+Je n'attendais pas de bonheur; je ne voulais pas de prospérité plus
+grande, et, si je me sentais affranchi par mon importance, je n'avais
+plus d'autre ambition que celle de suivre, mon chemin, droit, dallé,
+lumineux.
+
+Je tenais mon pacte avec le passé; le présent me satisfaisait; je ne
+demandais rien de plus à l'avenir.
+
+J'allais avoir quarante ans. J'étais en paix avec moi-même. Rien de
+suspect ne se mouvait dans ma conscience. Mes souvenirs dormaient leur
+bon sommeil. J'étais sorti de cet automne anticipé que mes douleurs
+avaient substitué à ma jeunesse, et je me sentais devenir jeune, dans
+cette tranquillité acquise avec l'âge. Mes idées avaient assez d'espace
+dans un devoir superbe, élevé, pour ne pas se reposer, ni retourner, en
+arrière.
+
+Si l'on m'eût dit qu'une passion couvait en moi, j'aurais souri, avec
+une confiance sincère...
+
+Un soir, j'étais à une grande réception du ministère de la justice et
+des cultes. Je causais avec le nonce, qui voulait me donner de
+l'ambition, quand tout à coup, le son d'une voix que je n'avais pas
+entendue depuis dix-huit ans, me fit tressaillir.
+
+Le duc de Thorvilliers, mon ancien ami, venait de mon côté, tout en
+causant familièrement avec le ministre.
+
+La tournure de Gaston avait pris de la solennité, c'est-à-dire qu'il
+parait son embonpoint. Sa beauté physique s'étalait dans une grâce fixée
+par sa fatuité même et qui n'avait plus d'exubérance. C'était la gravité
+tempérée d'un homme de bonne humeur qui ne prend que lui au sérieux,
+mais qui daigne se sourire.
+
+Je n'avais pas appris que Gaston eût rempli aucune fonction dans la
+diplomatie, ou ailleurs. Pourtant sa poitrine avait un étincellement de
+décorations et de plaques qui attestait de grandes relations
+internationales.
+
+Il faisait sans doute un de ces récits plaisants, qu'il avait toujours
+aimés, car le ministre avait des gestes d'effarouchement poli, tout en
+souriant, et Gaston, se penchant à son oreille, insistait pour que le
+trait piquant, mordant ou badin, ne pût échapper à son interlocuteur.
+
+Le tressaillement que je ressentis m'avertissait de m'interroger. Je ne
+me sentis pas d'abord ému d'autre chose que d'une curiosité vague,
+presque charitable. Était-il heureux, l'homme qui m'avait pris mon
+bonheur? Je souhaitais qu'il le fût, pour n'avoir pas à plaindre celle
+qui ne l'aurait fait souffrir que parce qu'elle aurait souffert
+elle-même.
+
+Il paraît qu'involontairement, j'avais souri. Ce n'était sans doute que
+pour démontrer que je n'avais pas peur. Gaston me vit, me reconnut, se
+crut assuré d'un bon accueil, et familièrement, avec cette promptitude
+de mouvement qui ne choquait jamais en lui, tant elle était naturelle,
+quittant le bras du ministre, il put tout à la fois le saluer, saluer le
+nonce, et me tendre les deux mains en me disant:
+
+--Bonjour, Louis, comment vas-tu?
+
+Je ne donnai pas mes mains; je m'inclinai toutefois d'assez bonne grâce,
+sans répondre à la question sur ma santé. Il devait voir que j'allais
+bien. Je trouvais inutile de me vanter de la santé intérieure qui me
+donnait cette santé extérieure.
+
+Le nonce s'écarta de nous pour rejoindre le ministre; nous restâmes
+isolés dans le salon.
+
+--Je te fais mon compliment! continua Gaston. Il paraît que tu es en
+train de dépasser Bossuet. Est-il vrai que tu te présentes à l'Académie?
+On le disait hier à ma femme.
+
+--Non, répondis-je, légèrement troublé par cette brusque intrusion de
+madame de Thorvilliers dans le dialogue.
+
+Gaston qui avait appuyé sur ces deux mots, _ma femme_, leur donnant un
+sens bourgeois qui n'était pas dans ses habitudes, n'avait évidemment
+fait allusion à ma prétendue candidature académique, que pour me mettre
+tout de suite en face de cette évocation.
+
+Je ne sais pas si je rougis; mais j'eus dans les oreilles le
+bourdonnement que provoque le sang, quand il afflue trop vite.
+
+Gaston insista.
+
+--Tu ne sais pas que notre salon est une parlotte académique? Si tu
+étais candidat, tu devrais faire discuter tes titres par nos amis sous
+la présidence de _ma femme_.
+
+Il souligna encore les deux mots: _ma femme_, s'arrêta, et riant tout à
+fait, après cette pause habile:
+
+--Allons, je vois que je n'ai pas ce prétexte-là pour t'attirer.
+
+Je ne parus pas comprendre l'invitation. Gaston sentant qu'elle était
+refusée, mais trop fin pour faire préciser le refus, me parla d'autre
+chose, je ne sais plus de quoi.
+
+Ces propos qu'on échange, dans des rencontres pareilles, après une
+rupture d'intimité qui a duré près de vingt ans, sont comme les feuilles
+qu'on arrache machinalement aux arbustes devant lesquels on passe, en se
+promenant à deux, dans une allée, quand on ne sait que dire. On les
+cueille, on les tortille, on les abandonne.
+
+Ce bavardage qui n'empêche pas de penser à autre chose ne m'était pas
+désagréable. Je m'y prêtai peu à peu, et forcément la conversation
+s'allongea.
+
+Gaston trouva moyen, incidemment, de me donner des détails, nécessaires
+au but qu'il venait d'improviser. Il me renseigna, sans paraître me
+faire de confidences que je ne demandais pas, sur les principaux
+événements de sa vie, depuis dix-huit ans. Ils étaient rares,
+d'ailleurs. La mort du duc, son père, qui avait suivi son mariage, la
+mort de la marquise de Chavanges, qui l'avait précédé, l'agrandissement
+de sa fortune; c'était tout. J'appris que le château de Chavanges était
+vendu. La pièce d'eau où j'avais miré mon désespoir, comme celle où ma
+mère était morte, appartenait à des étrangers.
+
+De qui était venue l'idée de cette vente? De lui qui, par galanterie,
+par bienséance conjugale, ne voulait pas ramener la duchesse de
+Thorvilliers dans la maison où Reine de Chavanges s'était abandonnée?
+D'elle qui avait eu de la honte ou des remords?
+
+J'appris encore qu'il n'avait pas d'enfants, et qu'il en était fort
+aise, car il ne se sentait aucune vocation paternelle. La duchesse était
+de son avis; elle avait remplacé les soucis maternels par des intrigues
+académiques. Elle avait un salon, un vrai salon: on y buvait de la prose
+ou des vers avec du thé; Madame de Thorvilliers tenait tête à des
+philosophes et à des dévots; elle n'avait jamais été dévote; elle était
+devenue experte en philosophie.
+
+On eût dit qu'en voulant me faire croire que sa femme était
+libre-penseuse, Gaston me signifiait clairement que le désaccord entre
+elle et moi était devenu plus profond que jamais.
+
+Il raillait en disant tout cela, il se raillait lui-même.
+
+J'éprouvais à l'écouter une surprise mélancolique. Cet homme, qui
+s'était si atrocement joué de moi, était vraiment inconscient de son
+forfait. Était-ce même à ses yeux un forfait? Il s'était fait aimer de
+celle qui hésitait à m'aimer. Il s'y était pris à sa manière, qui lui
+avait réussi. Il l'avait épousée. Ma façon de me consoler lui aurait
+enlevé des remords, s'il en avait eu. Il avait servi ma vraie vocation,
+qui était d'être orateur chrétien, prêtre. J'avais bonne mine, il me le
+dit plusieurs fois.
+
+Je n'étais pas à plaindre. J'étais chanoine, quasi-prélat; je devenais
+illustre; j'avais des succès de conversions, d'attendrissement, devant
+le premier auditoire du monde, et l'on sait que les femmes composent la
+meilleure partie de cet auditoire. Je devais avoir, comme tous les
+prédicateurs, sans péché assurément, des admiratrices, c'est-à-dire des
+adoratrices, dans le plus grand monde.
+
+Voilà ce que je devinais, quand il ne me le disait pas clairement.
+
+Et moi, pourquoi me serais-je plaint? A quoi servirait une rancune qui
+me rapetisserait comme prêtre, qui m'aigrirait inutilement comme homme?
+Pourquoi, puisqu'il me provoquait, me sentant fort et inattaquable,
+refuserais-je d'aller chez lui? De quoi aurais-je peur?
+
+Je n'étais plus qu'un curieux de la vie mondaine. Si je ne portais pas
+toujours la soutane; si profitant d'un privilège que j'avais accepté, à
+la suite de mon voyage de Rome et d'un titre honorifique, j'allais dans
+les salons officiels dans cette tenue de _Monsignor_, qui effarouchait
+moins le monde, je n'en sentais pas moins, même invisible, la robe noire
+qui couvrait ma poitrine refroidie comme un drap de cercueil.
+
+Puisque j'étais un prêtre, célèbre, sage, à l'abri de tout reproche;
+puisque j'avais sur le front et dans le coeur la neige pure de vingt ans
+de vertu, quelle contagion, quelle reprise des sens ou du sentiment
+pouvais-je craindre, en revoyant la femme, justement condamnée, que
+j'étais bien sûr de ne plus aimer?
+
+C'était à elle, s'il lui restait quelque chose des fiertés de
+mademoiselle de Chavanges, à ne pas accepter cette rencontre. Je me
+croyais presque sûr de son refus. Aussi, quand Gaston, avec son habileté
+de séduction, revint à la charge, parlant même de m'enlever sur l'heure,
+dans sa voiture, pour aller prendre le thé avec la duchesse, qui devait
+rentrer bientôt de l'Opéra, je lui répondis que j'irais lui rendre
+visite, mais que je le priais auparavant d'obtenir l'assentiment de la
+duchesse.
+
+--Pourquoi? me demanda-t-il, avec une impudence si gaie, si naïve, que
+je ne pus m'empêcher de sourire.
+
+Il m'était difficile de répondre.
+
+--Est-ce que tu crois qu'on t'en veut encore de ton brusque départ?
+répliqua-t-il avec la même effronterie.
+
+--Non, je ne crois pas cela.
+
+--Eh bien, alors!
+
+Il y avait du mépris pour mon état actuel, dans cette confiance de
+Gaston. Je me sentis défié.
+
+De toutes les passions, la plus indéracinable, c'est l'orgueil. On tord
+ses racines et on le fait ramper en soi-même, quand il ne peut plus
+sortir et grandir d'un jet libre et droit; mais on ne le déracine pas.
+J'ai connu bien des humbles, dont l'humilité n'était que le prolongement
+en dessous de l'orgueil qui ne pouvait plus se dresser.
+
+A l'heure même ou j'écris, après tant de foudroiements, je sens encore
+mon orgueil; c'est lui qui me fait écrire avec trop de complaisance,
+pour moi, cette confession...
+
+Je repris d'un ton ferme et net:
+
+--Si je t'ai bien compris, madame de Thorvilliers reçoit plus de
+philosophes que de prêtres?
+
+--C'est vrai.
+
+--Je serais dès lors une nouveauté dans son programme. C'est pourquoi il
+me semble convenable de la consulter.
+
+--Tu y tiens? soit, dit Gaston. Je lui en parlerai et je t'écrirai. On
+voit bien que tu fais de la casuistique! Mais veux-tu que je te l'avoue,
+l'abbé? Tu avais plus l'air d'un prêtre, il y a vingt ans, quand tu ne
+l'étais pas, qu'aujourd'hui.
+
+--C'est que, maintenant, je suis plus habitué à ne pas faire scandale.
+
+Gaston reprenait une occasion de taquinerie avec moi, qu'il avait perdue
+pendant dix-huit ans.
+
+--Sais-tu, reprit-il, que ton costume te va bien?
+
+--Tu trouves?
+
+--Il ne te manque qu'un nuage de poudre, pour ressembler à un abbé du
+dix-huitième siècle.
+
+--Tu ne penses pas que j'ai assez de cheveux blancs?
+
+--Fat! Si j'en ai moins que toi, c'est que les têtes de fous grisonnent
+tard, ou ne grisonnent pas.
+
+Je pensais en moi-même:
+
+--Qui peut se vanter de n'avoir pas été fou!
+
+La conversation prenait un tour de badinage qui se continua quelques
+instants encore.
+
+Sans y prendre goût, je m'aperçus que j'étais plus habile qu'autrefois à
+cette escarmouche. Ma confiance s'augmenta de cette persuasion.
+
+--Ah! madame la duchesse! me disais-je tout bas, quand je quittai
+Gaston, je vous défie bien, cette fois de me faire trembler! Si votre
+esprit est resté le même, le mien s'est affilé. A nous deux!
+
+
+
+
+XVI
+
+
+J'avais donné mon adresse à Gaston. Le lendemain, il m'écrivait que la
+duchesse me recevrait avec plaisir. Il ne m'indiquait spécialement ni
+son jour, ni son soir de réception. Il m'avait dit d'ailleurs, en
+causant, qu'on était certain, tous les soirs, de trouver l'hospitalité
+dans le petit salon de madame de Thorvilliers, quand le grand salon
+n'était pas allumé.
+
+Si elle était obligée ou tentée d'aller aux Italiens ou à l'Opéra, les
+gens de sa société qui ne la rejoignaient pas le soir, dans sa loge,
+pouvaient l'attendre chez elle. Il y avait toujours un thé préparé, et,
+jusqu'à minuit, les intimes, en revenant du théâtre ou de soirée,
+avaient le droit de se faire annoncer chez elle.
+
+Il me parut plus convenable, puisque je me décidais à cette visite, de
+me présenter un soir qui ne fût pas le soir des réceptions académiques.
+J'aimais mieux affronter tout de suite la gêne d'une conversation non
+interrompue par des visiteurs, que de faire figure dans un cercle
+nombreux où mon nom, ma réputation, me vaudraient une attention plus
+embarrassante, où je serais un spectacle, au lieu d'être un spectateur.
+
+Il y avait encore de l'orgueil qui se masquait de modestie dans cette
+résolution.
+
+Quand je soulevai le lourd marteau de l'hôtel de Thorvilliers, un soir,
+vers dix heures, je m'interrogeai avant de le laisser retomber.
+J'écoutai pour ainsi dire si mon coeur battait trop fort.
+
+La palpitation sourde que je sentais n'était pas de nature à
+m'inquiéter. Il était tout simple que je fusse ému de revoir celle à qui
+j'apportais le pardon.
+
+Puisque j'écris ma confession entière, je dirai que la question de mon
+costume avait été l'objet d'une assez longue délibération avec moi-même.
+Le costume a autant d'importance pour le prêtre que pour la femme.
+
+Devais-je me présenter en soutane ou en frac?
+
+Un esprit alerte comme celui de madame de Thorvilliers verrait du
+pédantisme, de l'affectation puritaine dans la sévérité de mon uniforme
+de prêtre. Devais-je poser en missionnaire? Mais devais-je poser en abbé
+mondain?
+
+Il était vrai que Gaston avait dû esquisser mon costume, en racontant
+notre rencontre. Elle s'attendait à me voir comme il m'avait vu.
+Pourquoi changer?
+
+Je pris le parti qui me parut le plus simple et le plus brave, celui de
+ne pas mettre trop de disparates entre le souvenir lointain du comte
+Louis d'Altenbourg et la vision de l'abbé Hermann. J'étais bien obligé
+de me faire un titre de mes habitudes dans le passé, puisque je ne
+prétendais pas m'en faire un de ma position actuelle.
+
+Je m'habillai donc, comme pour la soirée du garde des sceaux, et ce fut
+avec l'assurance d'un coeur fier, qui n'a rien à craindre, qui ne va
+au-devant d'aucune menace et qui n'en apporte aucune, que je laissai
+retomber le marteau de la grande porte, que je traversai la cour et que
+je me fis annoncer!
+
+Je remarquai dans la cour une voiture attelée avec le cocher sur le
+siège; la duchesse allait sortir. Tant mieux; j'avais un prétexte pour
+abréger la visite.
+
+J'avais presque regretté, en frappant à la porte, de n'être pas venu un
+soir de grande réception. Je m'étais avisé tout à coup qu'il vaudrait
+mieux avoir l'encadrement d'un monde indifférent pour notre première
+rencontre. Et puis, subtilité de l'orgueil! il n'était peut-être pas
+inutile que ma gloire saluée par des indifférents mît tout d'abord une
+sorte d'égalité hautaine entre la duchesse et l'orateur célèbre.
+
+Je traversai le salon d'apparat où l'on faisait des académiciens. Il
+était éclairé par une seule lampe. Le valet de pied, soulevant une
+lourde tapisserie de velours, ornée des armes en applique, des maisons
+de Thorvilliers et de Chavanges, s'effaça pour me laisser entrer dans le
+salon intime de la duchesse.
+
+Elle était seule, assise sur un fauteuil bas, devant le feu, enveloppée
+d'une grande pelisse de satin noir, la tête constellée d'étoiles de
+diamants dans ses cheveux noirs. Je compris qu'elle était en toilette de
+bal. Dès que je sentis derrière moi le glissement, le souffle de
+l'épaisse portière qui s'abaissait en m'enfermant, j'eus le regret
+d'être venu, et l'éclair d'un danger imprévu.
+
+La duchesse ne se souleva pas, ne parut pas troublée. Son admirable
+visage resta impassible. Seulement, avec une nonchalance ironique qui me
+faisait retrouver, à première vue, dès l'échange du premier regard, la
+jeune Reine d'autrefois, devenue une véritable _reine_, trônant dans une
+grâce majestueuse, elle tourna vers moi ses yeux que j'avais éteints
+dans ma pensée, et que je revoyais, plus grands, plus noirs, plus
+profonds.
+
+--Bonsoir, monsieur l'abbé, me dit-elle, de cette voix sonore, restée
+jeune, dont le cristal réveilla subitement un écho; et elle me désigna
+du doigt un fauteuil plus élevé que le sien, à côté d'elle.
+
+Je remarquai qu'elle serra sa pelisse, par une précaution de frileuse,
+et qu'elle eut le petit mouvement d'un frisson.
+
+Je commençai par une excuse banale, sur le retard que j'allais apporter
+à une visite, à une soirée; j'avais vu la voiture dans la cour; mais je
+ne la dérangerais pas longtemps.
+
+Je débutais sottement; je ne trouvais pas autre chose à dire.
+
+Elle me laissa me dépêtrer de mon compliment, de mon exorde, sans se
+tourner vers moi. Était-elle déjà ravie de surprendre en flagrant délit
+de balbutiement un orateur si fameux? Ou bien, cherchait-elle à se
+souvenir de la voix qu'elle entendait? La comparait-elle à la voix
+tremblante du pauvre soupirant d'autrefois? Elle regardait obstinément
+le feu.
+
+Un petit silence avait suivi mon début. Soudain, s'appuyant de tout le
+corps sur le bras capitonné du fauteuil, et se penchant de mon côté, en
+levant vers les miens ses yeux qui flambèrent d'une curiosité intense,
+d'une colère contenue, ou d'un mépris longtemps envenimé:
+
+--Puisque vous n'avez que peu de temps à me donner, voulez-vous bien me
+dire, tout de suite, monsieur l'abbé, pourquoi vous êtes parti si
+brusquement, il y a... combien d'années? vingt ans, n'est-ce pas? ou
+dix-huit ans?
+
+C'était de l'audace!
+
+--Vous l'avez oublié? répliquai-je brusquement.
+
+Ses sourcils qui s'étaient abaissés se soulevèrent et se déployèrent;
+son regard s'élargit.
+
+--Je ne l'ai jamais su, dit-elle simplement.
+
+A mon tour, je m'étonnai.
+
+--Comment? Vous ne savez pas?... Miss Sharp ne vous a rien dit?
+
+--Miss Sharp! Quelle commission lui aviez-vous donnée? Rappelez-la moi.
+
+Son assurance, quoique hautaine, paraissait si naturelle, que j'eus un
+tremblement intérieur, un commencement d'angoisse. Avait-elle oublié? Il
+me répugnait de revenir sur les émotions atroces de cette nuit.
+J'espérais qu'elle m'aurait épargné cette évocation. Mais, puisqu'elle
+l'exigeait, je devais être implacable.
+
+Je fouettai mon coeur pour y réveiller la colère, et des battements
+précipités me firent croire qu'elle s'éveillait.
+
+Me voyant hésiter, madame de Thorvilliers reprit avec impatience:
+
+--Je vous répète que je ne sais rien de précis. Les raisons que m'a
+données miss Sharp n'en étaient pas. Elle était aussi embarrassée que
+moi pour trouver un motif qui ne fût pas une injure inconcevable. Si
+vous n'aviez pas emporté votre malle, on eût pu croire à un suicide!
+
+--Un suicide! murmurai-je douloureusement, en me rappelant mon agonie au
+bord de la pièce d'eau.
+
+--Oui, un suicide! Mais, Dieu merci, vous n'êtes pas mort, et vous ne
+paraissez pas avoir eu envie de mourir. Alors, c'est donc la passion du
+célibat, la vocation de vous faire prêtre, qui vous a pris, comme cela,
+subitement, entre cinq et six heures du matin, le jour même où nous
+devions avoir, vous le savez peut-être encore, un entretien sérieux?...
+Ah! vous n'aviez pas prévu ce qui arriverait!
+
+On eût dit qu'un sanglot entrecoupait la vibration de ses paroles.
+Était-ce la colère qui se dressait en moi, ou une épouvante inconnue?
+
+--C'est l'entretien que vous avez eu pendant la nuit, répondis-je avec
+effort, qui m'a empêché d'attendre celui que vous m'aviez promis.
+
+--Quel entretien? Que voulez-vous dire?
+
+Elle se penchait vers moi. J'avais sous mes yeux la flamme des siens. Sa
+pelisse s'entr'ouvrit, me laissant voir l'étincellement d'un collier de
+diamants sur son cou.
+
+Il fallait finir. Je devenais ridicule, et, puisqu'elle osait nier, je
+devais la forcer à pâlir devant l'évidence.
+
+--Je veux dire que, cette nuit-là, j'étais dans le jardin, sous vos
+fenêtres, et que j'ai vu...
+
+--Quoi?
+
+--Gaston aller au rendez-vous que vous lui aviez donné.
+
+--Vous mentez! s'écria-t-elle avec une furie superbe.
+
+Elle se leva d'un bond, pâle en effet, mais non de honte. La pelisse
+glissa de ses épaules qui étaient nues, sur ses bras nus aussi. Je fus
+ébloui.
+
+Elle me toisait, grandie, imposante:
+
+--Vous mentez! vous mentez! répéta-t-elle, en secouant les feux de ses
+diamants, de ses prunelles.
+
+--Je jure, répondis-je avec toute la solennité qu'il me fut possible de
+prendre, que je parle avec sincérité.
+
+--Alors, vous avez mal vu, on vous a trompé! C'est Gaston qui s'est
+vanté!
+
+--Non, madame; je n'ai pas parlé à Gaston avant de partir.
+
+--Il y a dans ce cas un mystère, un malentendu. Vous me faites peur!
+
+Elle sonna vivement, et, en attendant qu'on vînt, ramenant sa pelisse
+sur ses épaules et sur ses bras, elle reprit sa place devant le feu.
+
+Un valet de pied souleva la portière.
+
+--Dites à M. le duc que je le prie de venir.
+
+--M. le duc est sorti!
+
+--Ah! c'est bien. Qu'on détèle; je ne sortirai pas, Je n'y suis pour
+personne!
+
+Le valet de pied s'inclina et sortit. Madame de Thorvilliers éloigna son
+fauteuil du mien, pour pouvoir me regarder mieux en face, et, tout en
+retirant ses longs gants avec une vivacité fiévreuse:
+
+--Nous avons le temps maintenant. Je veux tout savoir, vos soupçons
+infâmes, surtout s'ils sont infâmes... Je me doutais bien qu'il y avait
+une trahison du hasard ou de quelqu'un... Je m'en serais trop voulu de
+m'être trompée sur vous... Parlez... Ainsi vous prétendez, vous croyez
+avoir vu Gaston venir à un rendez-vous que je lui aurais donné, moi,
+moi! Répétez cela, que je l'entende encore.
+
+Elle battait le tapis avec ses pieds. Ses mains dégantées étaient
+croisées sur ses genoux.
+
+J'étais interdit, comme si un voile noir derrière lequel eût flamboyé
+une grande lumière se fût levé à demi. A sa façon de me démentir, je la
+croyais, et je me sentais petit, misérable, d'oser raconter ce que
+j'avais cru voir.
+
+--J'attends! me dit-elle, à travers ses dents serrées.
+
+Il fallait bien pourtant parler de la menace de Gaston; puisque c'était
+elle qui m'avait fait veiller dans le jardin, et qui m'avait fait donner
+un sens précis à ma vision. Je rappelai à la duchesse mon intervention
+dans le parterre de roses, quand elle s'était échappée de l'allée
+couverte.
+
+--Oui, oui! dit-elle, en m'interrompant, je me souviens. Gaston m'avait
+taquinée. Il avait eu l'insolence de vouloir m'embrasser; je me suis
+échappée; je me suis heurtée à vous; j'étais humiliée de cette
+rencontre; je vous ai parlé durement, c'est vrai; j'étais exaspérée.
+Mais... continuez. Après?
+
+Je ne pouvais plus hésiter. J'avouai l'espèce de gageure proposée par
+Gaston.
+
+Madame de Thorvilliers ne m'interrompit pas. Elle écoutait en se
+recueillant. Sa bouche se resserrait pour contenir des paroles de
+mépris. Comme je m'arrêtais, après avoir raconté les menaces, les propos
+violents, échangés entre moi et Gaston, d'un signe de tête, sans parler,
+elle me demanda de continuer.
+
+Je n'omis rien de l'agitation extraordinaire à laquelle j'avais été en
+proie toute la journée, du supplice qu'elle avait augmenté par ses
+caprices, de son état nerveux, le soir pendant le whist, de ses paroles
+méchantes en nous séparant, les dernières paroles que j'eusse reçues
+d'elle! de cette quasi-injonction de départ qui avait terminé la soirée.
+Puis j'expliquai comment, sans y songer, je n'étais pas remonté chez
+moi; mes promenades dans le parc, mes stations devant sa fenêtre;
+comment j'avais longtemps regardé sa lumière, filtrant à travers ses
+persiennes.
+
+A ce détail, elle soupira, et d'une voix douce, que je n'aurais pas
+voulu entendre, elle murmura:
+
+--C'est vrai, je ne me suis pas couchée!
+
+Puis, d'une voix brève:
+
+--Eh bien, ce rendez-vous, il n'y est pas venu?
+
+Je racontai comment j'avais vu Gaston sortir de la serre, apporter une
+échelle, l'appliquer au balcon et monter.
+
+--Après? dit la duchesse d'un air grave, inquiet, on ne lui a pas
+ouvert?
+
+--Si.
+
+--Qui donc?
+
+--Une femme vêtue de blanc... comme vous.
+
+--Une femme! mais il n'y en avait pas au château!... une femme de
+chambre peut-être! Et vous avez cru, tout de suite, sans examen, que
+c'était moi, Reine de Chavanges! Ah! vous avez bien fait de partir, si
+vous étiez capable de croire cela, et vous faites bien de revenir.
+Quelle idée aviez-vous donc de l'honneur d'une fille comme moi?
+Qu'est-ce qui pouvait vous faire supposer qu'à côté de la chambre de ma
+grand'mère, dont je laissais la porte ouverte, pour la garder, et non
+pour me garder, j'aurais reçu, moi, un homme. Gaston? Comment ai-je
+mérité de vous un pareil affront?
+
+Je me taisais devant cette explosion de fierté. Mes raisons si évidentes
+de croire à ce que j'avais vu me paraissaient suspectes. Je devais
+pourtant me défendre de l'avoir trop vite soupçonnée. Alors, j'évoquai
+cette plaisanterie sur les escalades de Ruy Blas, cette allusion à
+Roméo, dont je m'étais souvenu pendant la nuit.
+
+Reine eut un rire douloureux.
+
+--Cela vous a suffi? J'ai eu tort, je le reconnais, de me moquer de vos
+timidités qui me ravissaient pourtant. Après? Vous avez fini? C'est
+tout?
+
+--Non, madame.
+
+Je racontai mon attente horrible, mes fureurs. Je ne sais même pas, si
+dans ma volonté d'être sincère et de prouver ma sincérité, je n'exagérai
+pas ce désespoir qui, après dix-huit ans, me semblait avoir besoin
+d'être rendu plus vrai encore.
+
+La duchesse écouta avec une attention pénétrante.
+
+Je l'entendis soupirer tout bas:
+
+--Pauvre ami!
+
+Cette compassion m'interrompit:
+
+--Vous avez vu redescendre Gaston, me demanda-t-elle, et cette femme
+vêtue de blanc comme moi, ou simplement en peignoir, était revenue à la
+fenêtre?
+
+--Sans doute, et c'est alors que j'ai poussé un cri.
+
+--Ce cri, je l'ai entendu, répliqua vivement, presque violemment, madame
+de Thorvilliers, que ces apparences irritaient. Je ne dormais pas; je
+n'ai pas dormi. J'avais pris au sérieux ce que vous m'aviez dit, et je
+me préparais à vous répondre sérieusement. Ah! nous faisions chacun une
+veillée bien différente! Pendant que vous espionniez cette lumière que
+j'éteignis pendant plusieurs heures, pour forcer la nuit à me donner le
+sommeil, moi, je revoyais vos yeux suppliants; je me reprochais mes
+caprices; j'avais cru, à diverses reprises, entendre du bruit dans la
+bibliothèque. Votre cri fut suivi d'un petit claquement des volets à
+l'intérieur. Je rallumai ma bougie, et j'allai voir ce qui se passait...
+J'étais si contente de mes résolutions nouvelles, que je n'avais peur de
+rien... La bibliothèque était vide et devenue silencieuse... J'ouvris
+les volets, la fenêtre, et je me mis pendant quelques minutes au balcon.
+Voulez-vous savoir ce que je pensais, à ce moment-là, les yeux levés au
+ciel?... Je me rappelais une lecture faite quelques jours auparavant
+avec miss Sharp, un passage de _Werther_, quand Charlotte, le coeur
+tremblant d'une émotion confuse, vient s'accouder à la fenêtre et jette
+dans la nuit ce simple cri, cette invocation au poète: ô Klopstock!...
+Oui, voilà la niaiserie sentimentale que vous avez calomniée! Je voulais
+vous mériter par ces minutes de dévotion poétique, et, cherchant un mot
+à jeter au ciel, je n'en trouvai pas d'autre que votre nom; il me
+paraissait doux aux lèvres... Je me croyais bien heureuse!... Ah! si
+j'avais su que vous étiez là, devant moi, dans la nuit qui unissait!...
+Croyez-vous encore que j'étais la première apparition?
+
+--Non, non, balbutiai-je, en joignant les mains et prêt à m'agenouiller.
+
+--Et savez-vous qui attendait Gaston? qui l'a reçu? qui l'a reconduit?
+cette vision en peignoir?... Miss Sharp.
+
+Je répétai, altéré, confondu:
+
+--Miss Sharp!
+
+--Oui, miss Sharp! reprit Reine. Tout s'explique, non seulement ce qui
+s'est passé cette nuit-là, mais ce qui s'est passé depuis.
+
+--Miss Sharp! me disais-je encore intérieurement; et tout à coup j'étais
+accablé de n'avoir pas songé à elle.
+
+La duchesse continua:
+
+--Je savais qu'elle avait un secret, cette hypocrite! Elle me rendait
+jalouse avec son faux enthousiasme pour vos talents et vos vertus. Elle
+m'agitait de son souffle doucereux afin d'être libre! Gaston lui-même a
+laissé échapper depuis des mots de raillerie qui me reviennent
+maintenant comme des éclairs... Nous parlerons de lui plus tard... La
+chambre de miss Sharp, ne le saviez-vous pas? communiquait avec la
+bibliothèque. Elle courait moins de risques à faire monter son amant par
+le balcon que par le grand escalier; j'aurais pu entendre ouvrir la
+porte qui touchait à la mienne, tandis qu'un couloir et deux portes la
+garantissaient du côté de la bibliothèque. Il fallait crier, quand il
+est entré et non quand il est parti... J'aurais entendu votre cri..., je
+serais venue, je les aurais surpris; je ne serais pas sa femme, je
+serais la vôtre! Vous ne seriez pas prêtre! Et moi!... et moi!
+
+Elle porta ses deux mains à son visage, puis, les retirant avec effort,
+pour se contraindre à voir ce qui révoltait sa pudeur et sa fierté:
+
+--Oh! cette miss Sharp! cette fille d'Iago! je la retrouverai; je lui
+ferai confesser son crime. Je sais où elle est. Nous nous sommes
+séparées, huit jours après votre fuite. Elle a eu peur; son complice la
+méprisait trop. Mon désespoir l'a effrayée... Car, enfin, il faut que
+vous le sachiez, j'ai eu un accès de douleur qui s'est transformé en
+accès de colère. Vous vous jetiez dans les bras de Dieu; moi j'ai été
+plus folle, plus lâche!... J'avais des soupçons sur miss Sharp. Mais
+j'avais beau être une fille hardie, mal élevée; il y avait des choses
+que je ne prévoyais pas, que je ne pouvais pas prévoir... Ce qui
+m'étonne, c'est que vous, un homme, à qui Gaston avait dû faire toutes
+sortes de confidences, vous n'ayez rien su par lui, rien soupçonné
+d'après lui! Comment ce fat n'a-t-il pas eu la fatuité de se vanter
+d'avoir pour maîtresse cette jolie prude, cette miss! Ah! mon ami, nous
+étions trop purs, et cette pureté nous a perdus!
+
+Elle s'était levée, tout en parlant. Elle fit quelques pas dans son
+petit salon, alla jusqu'à une autre portière de velours qui fermait
+l'entrée d'un boudoir, la toucha, parut vouloir la soulever, et revenant
+à son fauteuil elle y retomba; puis d'une voix saccadée:
+
+--Plus tard je vous ferai lire... Achevez d'abord. Je veux savoir ce que
+vous avez souffert, tout; n'oubliez rien; vous entendez, tout!... Oh!
+cette miss Sharp, ce Gaston! Ainsi vous m'avez vue! Pourquoi ne
+m'avez-vous pas insultée quand je paraissais vous braver? Vite, vite,
+dites-moi tout.
+
+Je lui obéis; j'achevai mon récit. Je racontai ma course dans le parc,
+cette tentation de mourir devant la pièce d'eau, mon retour au château,
+ma rencontre de miss Sharp, ma conversation avec elle, l'empressement
+qu'elle avait mis à aider mon départ.
+
+--Et je ne l'ai pas châtiée, souffletée, tuée! s'écria Reine de
+Chavanges. Oui, elle allait s'assurer qu'il ne restait aucune trace de
+cette escalade... Pourquoi ne suis-je pas descendue aussi? Moi, j'avais
+peur de vous rencontrer. Quelle comédie elle a jouée! Avec quelle
+perfection elle a menti! Vous ne l'aviez chargée de rien, m'a-t-elle
+dit. Vous vous trouviez seulement indigne de moi. Vous craigniez que nos
+deux caractères ne pussent s'accorder. Elle avait deviné cela à votre
+silence... Elle s'y prit de façon à vous faire haïr... si j'avais pu
+vous haïr! Je vous murai dans un mépris qui ne tenait guère, et que la
+moindre chose eût démoli... Je m'étais laissée prendre à ses raisons, à
+ses larmes; car elle a pleuré, la misérable!... Mais dès qu'elle a vu
+que dans ma folie, dans mon vertige, je lui prenais son amant, à elle
+qui m'avait pris mon bonheur, elle s'est trouvée punie, prise au piège;
+elle est partie!... Qui sait? ajouta la duchesse après un silence, en
+devenant rêveuse, ils se revoient peut-être... Ils se sont peut-être
+revus, le lendemain de mon désespoir... le lendemain de mon mariage...
+Je voudrais bien que le duc de Thorvilliers rentrât maintenant; je le
+forcerais à m'avouer toutes ces infamies!
+
+Reine, baissant la voix, comme pour abaisser sa pensée, reprit:
+
+--Gaston n'a pas cessé d'avoir des maîtresses; il en a toujours eu.
+Cette ignominie manquait à mon châtiment... J'ai été bien malade, après
+votre départ, malade de la tête... Personne n'en a rien su. Sans ma
+pauvre grand'mère, j'aurais voulu mourir. Il eût été étrange que
+j'allasse me jeter dans ce bassin où vous avez failli tomber, et que je
+mourusse, comme votre mère est morte!... Ce n'est pas l'expérience de
+bonne maman qui m'a fait vivre, c'est l'orgueil; nous en avions trop à
+nous deux. Un jour Gaston a été meilleur enfant que d'habitude... Il a
+profité de mon deuil récent, ma grand'mère était morte, de mon
+isolement, pour me persuader que nos fiançailles de cinq ans étaient un
+engagement sérieux. Pendant six mois, j'avais espéré une démarche de
+vous, une lettre, un mot, un regard! Ne voyant rien venir, croyant que
+tout était fini, je m'imaginai que mon coeur allait enfin s'éteindre; que
+c'était après tout un abîme digne d'un désespoir hautain que ce titre de
+duchesse... Ma grand'mère m'avait fait consentir d'avance à ce mariage,
+en mourant. Vous savez, c'était son rêve de me marier. Elle le garda
+jusqu'à son dernier souffle... je lui obéis. Je ne m'excuse pas. Mais
+pourquoi ne m'avez-vous pas écrit?
+
+Il y avait de la colère mêlée à une touchante douleur dans l'accent,
+dans la physionomie de Reine, colère et douleur qu'elle partageait entre
+nous deux, prenant pour elle les reproches, et me donnant de son
+chagrin!
+
+Je tremblais, je me sentais coupable. Quel point d'honneur honteux,
+stupide, m'avait empêché d'écrire? Était-ce la vocation qui
+m'entraînait? Je me rappelais, dans ce joli salon, devant cette femme
+très belle, attirante, mes conversations dans la chambre pauvre et nue
+de l'abbé Cabirand, ses objections à mon désir de me faire prêtre.
+J'étais en face de la tentation, du regret, qu'il avait prévu. Je me
+sentais deux fois sacrilège, en me retrouvant coupable, devant une
+victime innocente de ma pudeur égoïste.
+
+Oui, j'avais trahi cette âme vierge, comme maintenant, en la plaignant,
+j'allais trahir mon Dieu! Un flot de larmes montait en moi et voulait
+déborder. J'étais tenté de m'agenouiller devant Reine, embellie par
+cette beauté suprême de la mélancolie, de lui demander pardon, ou de la
+supplier de ne pas ajouter un mot de plus; car je me déracinais des
+dalles de marbre du sanctuaire que je sentais, depuis dix-huit ans,
+froides et fortifiantes sous mes pieds. Un souffle d'orage
+m'enveloppait.
+
+Reine s'adoucit tout à coup. L'effusion qu'elle avait gardée secrètement
+et portée en elle sous l'ironie mondaine s'échappa de sa poitrine
+soulevée.
+
+--Je ne dois accuser personne que moi, dit-elle tristement. Vous ne
+m'avez pas comprise, parce que je n'ai pas su me faire comprendre...
+Vous savez comme j'ai été mal élevée. On eût osé tout dire devant moi,
+si j'avais été curieuse de tout entendre. Je me gardais avec d'autant
+plus de vanité aigre, que l'on m'attirait. Mais j'avais des révoltes
+violentes, tantôt contre ma méfiance pudique, tantôt contre ce
+bouillonnement instinctif de mes veines. Je suis une femme d'expérience
+maintenant. J'ai lu tant de romans, j'ai reçu tant de confidences, j'ai
+tant vu fleurir et se faner de prétendues passions qui n'étaient que la
+minauderie, l'hypocrisie des sens, que je vois clair dans mon passé...
+J'étais, je vous le jure, dans ces fougues de caprices, sincère, pure,
+tourmentée de ma sincérité et de ma pureté... Après cette nuit, où nous
+avons veillé tous les deux, vous pour renoncer à moi, et moi pour me
+décider à un aveu complet, tout eût été uni, et quand je suis descendue
+pour aller au-devant de vous, dans ce parterre des roses où j'étais
+certaine de vous rencontrer, je n'étais plus ni capricieuse, ni
+hautaine, ni même troublée. Tout ce que les folles histoires de ma
+pauvre grand'mère et les leçons sentimentales de miss Sharp avaient jeté
+de fausses fleurs, de faux parfums sur ce feu clair de ma conscience,
+s'était consumé, dispersé. Je serais allée à vous, en toute candeur, et
+je vous aurais dit:--Louis, quand voulez-vous que je sois votre
+femme?--Vous auriez bien vu dans mes yeux que je n'étais ni une
+coquette, ni une méchante! Ce n'était pas l'embarras de choisir qui
+m'avait fait hésiter, car du premier jour, du premier instant, je vous
+avais choisi; mais je voulais me rendre digne de la simplicité que je
+voyais en vous... Je me suis moquée de vos vers! J'aurais voulu les
+apprendre... Vous souvenez-vous de ceux que vous avez brûlés?... J'en ai
+trouvé les cendres. Savez-vous ce que j'ai fait de ces cendres? C'est
+bien là une folie de jeune fille qui n'avait pas de leçons sentimentales
+à recevoir de miss Sharp! je les ai délayées dans un verre d'eau et je
+les ai bues!... Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela! J'ai besoin de
+le dire; j'étouffe de ce passé... Ah! le passé, le passé! J'ai bien
+compris qu'en consentant à venir, vous aviez une intention secrète de
+dédain, de pitié superbe. Moi aussi, je voulais lutter de fierté...
+Peut-être aussi espérais-je cette explication décisive. Je ne veux plus
+que vous me méprisiez, et si vous avez pitié de moi, je veux que votre
+pitié soit douce, comme l'eût été notre amour!
+
+Elle me regardait avec une supplication tendre qui pouvait me rendre
+fou.
+
+--C'est moi qui vous demande de ne pas me mépriser, dis-je en joignant
+les mains.
+
+--Vous, pauvre martyr! Votre supplice est plus sûr que le mien! Il vous
+suit partout... Je n'ai jamais voulu aller vous entendre. Je m'imaginais
+que cette éloquence qu'on admire en vous m'eût fait horreur, et tout
+bas, quand on vous vantait, devant ces femmes qui s'extasiaient, je me
+disais: «Le comédien!» Mais, moi aussi, j'ai reculé à mon tour devant la
+tentation de vous braver. Je ne m'y serais pas trompée. En vous
+écoutant, j'aurais deviné tout ce que vous avez souffert... Oh! ce
+Gaston, il vous a laissé croire que j'avais accepté un rendez-vous de
+lui! Souvenez-vous donc de cette minute dans le jardin, le jour des
+roses cueillies! J'ai gardé trois semaines la brûlure que votre main
+m'avait faite en me touchant. Ah! le misérable! le misérable! Et je
+porte son nom!
+
+Elle se leva de nouveau, pour marcher dans le petit salon. Sa pelisse
+traînait sur sa robe. Ses épaules, ses bras, sa poitrine étaient à nu.
+Une lueur lactée, comme celle d'une aube, transsudait à travers sa peau
+blanche. J'avais des tourbillons dans la tête; je voulus aussi me lever;
+ce fut impossible.
+
+Elle revint à son fauteuil, sans s'asseoir et posant sa main sur le
+satin du dossier:
+
+--Je vous ai bien cherché, reprit-elle, ce matin-là. Quand on m'eut dit
+que vous étiez parti, je ne voulus pas le croire. Parti! vous! sans
+m'écrire? Je suis montée à votre chambre. C'est moi qui ai porté au
+vieux duc la lettre à son adresse; c'est moi qui l'ai décachetée, qui
+l'ai lue, et je l'ai jetée après l'avoir lue, et j'ai couru chez ma
+grand'mère.--Il est parti! lui ai-je crié.--Elle m'a vue si bouleversée,
+qu'elle a eu très peur.--Qu'est-ce qui s'est passé entre vous?
+m'a-t-elle demandé.--Rien! Je devais lui dire que je l'aimais, et il est
+parti!--Je le lui avais dit déjà de ta part! reprit ma bonne maman.
+Pourquoi est-il parti?--Nous ne comprenions pas. Je me disais:--Il
+reviendra! Gaston était stupéfait; mais probablement que sa maîtresse
+l'avertit bien vite des raisons de votre fuite, car il ne resta pas
+longtemps étonné. Quant à cette abominable créature, je voudrais
+reprendre les confidences que je lui ai faites. Il me semble que ma
+douleur s'est salie en s'épanchant en elle! Comment son coeur n'a-t-il
+pas éclaté sous le feu du mien? Elle a eu le courage de me voir
+souffrir, et le remords ne lui a pas arraché un aveu! Comme je lui
+aurais pardonné son rendez-vous, son amant! Comme notre amour eût grandi
+de cette erreur! Elle m'a quittée; c'est tout ce qu'elle a pu faire.
+Vous me croyez, n'est-ce pas? Je n'ai pas besoin de preuves, de témoins.
+Je veux cependant vous en donner. D'abord, il me plaît qu'elle confesse
+son infamie. Vous lui donnerez l'absolution si vous voulez; moi, je
+l'écraserai. Et puis, je veux vous faire lire, à l'instant, ce que je
+vous ai écrit, ce que je ne vous ai pas envoyé, ce que j'ai relu bien
+souvent, ce que j'ai gardé par superstition... La seule superstition qui
+me soit restée. Venez!
+
+Outre la lampe qui éclairait le petit salon, deux flambeaux à deux
+branches étaient allumés sur la cheminée. Reine en prit un, et, allant à
+la portière qu'elle avait déjà voulu soulever, elle entra dans son
+boudoir. Je l'y suivis.
+
+--C'est ici que je venais pleurer, quand je pouvais pleurer, me
+dit-elle. J'ai rassemblé ici tous mes souvenirs de Chavanges, mes
+meubles de jeune fille.
+
+Elle posa son flambeau sur un petit pupitre en bois de rose, ouvrit un
+tiroir, en tira quelques papiers satinés et me les tendant:
+
+--Lisez!
+
+Je tremblai en touchant ce papier parfumé qui me semblait un épiderme.
+
+Elle vit que j'hésitais, que je ne lirais pas; alors elle reprit ce
+petit paquet de lettres, en ouvrit une:
+
+--Tenez, voici ce que je vous écrivais; ce que j'aurais pu envoyer à
+tout hasard, à ce vieil ami, à ce maître dont vous m'avez parlé. Je me
+doutais bien que vous aviez couru vers lui; mais je ne croyais pas que
+vous y seriez resté... C'est une fatalité ajoutée à toutes les autres,
+que cet orgueil intraitable qui m'a retenue.
+
+La lettre tremblait dans sa main. Je me repentais de ne l'avoir pas
+prise. Me la céderait-elle après l'avoir lue?
+
+Un divan bas faisait le tour de ce boudoir de forme circulaire. Reine
+tomba assise près du petit pupitre et m'attirant à côté d'elle:
+
+--Écoutez, je veux vous lire moi-même ce que je n'aurais pas pu vous
+dire; mais je suis si vieille maintenant!...
+
+Elle essayait un petit rire tremblant, agité, en parlant.
+
+Sa beauté la démentait. Elle semblait seulement s'épanouir. J'obéissais,
+enchaîné par un galvanisme qui enveloppait et faisait vibrer tout mon
+être; je me plaçai tout près d'elle, pâle, tremblant aussi.
+
+Reine dans une sorte d'enthousiasme retenu, dans un délire, à demi-voix,
+commença.
+
+Son langage de dix-neuf ans séduisait la femme de trente-sept ans.
+Quelle lettre! Chaque mot, comme une goutte d'or, me trouait la poitrine
+et tombait en moi, au plus profond de moi, avec un bruit doux et
+pourtant sonore, et m'enivrait.
+
+La fière jeune fille s'humiliait et me demandait pardon. Elle me
+conjurait de revenir. Elle me disait avec uns sensibilité chaste et
+ardente combien je la rendrais malheureuse, en paraissant douter de sa
+confiance en moi. Le mot amour n'était pas écrit une seule fois dans ces
+lignes amoureuses; mais il s'en exhalait, et je l'entendais comme un
+chant qui se dégage d'un accompagnement confus.
+
+Reine, d'ailleurs, en lisant, à son insu, dominée par la sincérité des
+émotions, donnait un accent expressif aux mots les plus ordinaires.
+Quand elle lisait qu'elle avait beaucoup d'estime pour moi, elle
+relisait deux fois le passage, le mimait de sa bouche charmante, et les
+mots devenaient des baisers flottants.
+
+Dans un endroit, mademoiselle de Chavanges m'avait écrit qu'elle me
+tendait la main pour des fiançailles.
+
+Brusquement, madame de Thorvilliers s'interrompit, enleva de son doigt
+sa bague de femme, et avec une colère fébrile, la jeta loin d'elle. Peu
+à peu la voix de la lectrice s'élevait, et mon attention haletante me
+soulevait; un délire contagieux nous rapprochait.
+
+Quand elle eut achevé, je pris dans ma main la main qui n'avait plus
+d'anneau, je la serrai, et cette audace nous parut si naturelle,
+qu'aucun des deux ne s'en aperçut.
+
+--Eh bien! pouvez-vous douter me dit-elle, en approchant sa tête de la
+mienne.
+
+J'avais le souffle de sa bouche sur ma bouche.
+
+--Est-ce que je ne vous aimais pas d'un amour absolu? reprit-elle.
+
+--Oui, balbutiai-je.
+
+--Est-ce qu'un pareil amour n'est pas plus fort que l'abandon, la
+calomnie? Vous m'auriez trahie, que, moi, je vous aimerais encore. Je
+vous aurais vraiment sacrifié à cet homme que vous devriez m'aimer
+encore, n'est-ce pas? n'est-ce pas?
+
+Elle secouait la tête et son défi brisait toute résistance. Ses yeux
+profonds qui étincelaient comme des diamants noirs, attestaient une
+sincérité sublime. Tout disparaissait, hors cet amour jeune, loyal,
+invincible, que je lui avais demandé, qu'elle m'avait donné, et que je
+n'avais pas pris.
+
+J'avais été fou; je le fus encore. Je m'imaginai que nous nous
+retrouvions sous un soleil splendide, dans le parterre de Chavanges, sur
+ce banc où je l'avais tenue dans mes bras. Le parfum des roses
+lointaines me grisa d'une bouffée. J'entourai sa taille de mon bras,
+comme j'avais fait; j'approchai ma bouche. Seulement, la jeune fille
+s'était échappée, dix-huit ans auparavant. La femme resta...
+
+Voilà mon crime. Dieu me le pardonnera. Les hommes sont plus sévères,
+parce qu'ils jugent la chute et qu'ils ne jugent pas l'abîme.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Nous nous séparâmes dans une ivresse qui nous rendait muets. Je marchais
+vite pour ne pas chanceler. Je traversai la cour presque en courant.
+
+Dans la rue, quand la porte de l'hôtel fut fermée, je sentis
+l'écrasement subit de ma vie soutenue jusque-là si fièrement. Mais je
+n'en étais ni accablé, ni, à vrai dire, humilié. La chair vibrait de ce
+spasme foudroyant. Si je m'étais arrêté, j'aurais peut-être voulu
+rentrer, m'étaler follement dans ce bonheur qui me paraissait légitime.
+Ce n'était pas moi, l'adultère! Le contrat de nos âmes avait précédé les
+autres.
+
+On voit que je ne dissimule rien. Si la passion se justifie par la
+violence même, le repentir ne se fait que par la sincérité.
+
+Chez moi, dans mon appartement grave, simple, empli de livres de
+théologie, la mémoire du présent se refroidit vite et souffla sur celle
+du passé.
+
+Cette illumination que j'avais emportée s'éteignit. Cette traînée
+d'étoiles qui m'avait suivi, s'envola et disparut. Il ne me resta que la
+perception claire, brutale, d'un petit tressaillement que j'avais
+ressenti, en sortant du boudoir.
+
+J'avais marché sur la pelisse tombée sur le seuil et j'avais cru mettre
+le pied sur un corps étendu.
+
+En effet: j'avais franchi un cadavre, j'avais tué un prêtre.
+
+Quelle nuit, après quelle soirée!
+
+Une lucidité implacable pénétra de toutes parts ma conscience. Je vis
+distinctement la portée de ma faute, avec ses excuses atténuantes, avec
+ses imprudences aggravantes. Mes sens réhabilités se taisaient. Ma
+passion délivrée n'avait plus que des devoirs.
+
+Mais quels devoirs me restaient à remplir? Il fallait les chercher, les
+trouver, les préciser dans cette nuit. Je voulais être fixé avant
+l'aurore.
+
+Le premier point fut facile à régler. Je ne remonterais plus dans une
+chaire chrétienne. Je ne voulais pas me mentir. Je n'avais plus le droit
+de condamner ni d'absoudre; puisque je ne pouvais me faire condamner ou
+absoudre, en confessant publiquement ma faute.
+
+Quand bien même mes supérieurs devant Dieu me jugeraient digne, après
+une pénitence sévère, de continuer mes fonctions d'évangélisateur, je me
+maintiendrais volontairement dans mon indignité. Dieu était encore plus
+mon supérieur qu'un évêque, et ma conscience aurait surtout affaire à
+lui.
+
+J'avais une complice. Devais-je la revoir? Fallait-il la fuir, comme
+dix-huit ans auparavant, et cette fois l'abandon ne serait-il pas plus
+cruel que le premier? Fallait-il poursuivre une revanche qui ne
+s'autoriserait plus que d'un sentiment flétri? N'avions-nous pas
+déshonoré notre amour?
+
+Malgré tout, et avant tout, je me devais, comme homme, à cette femme qui
+s'était donnée à moi. Si elle voulait me suivre, je ne pouvais la
+chasser. La crainte du scandale serait une félonie humaine. J'avais
+failli à ma probité d'ecclésiastique; je ne faillirais pas à ma probité
+d'homme et de gentilhomme. La noblesse, qui n'est plus qu'une vanité,
+peut servir du moins de prétexte à certains sursauts de l'honneur ou à
+certaines transactions qui en maintiennent l'apparence.
+
+Je redeviendrais le comte Hermann d'Altenbourg, et je resterais à la
+disposition de la duchesse de Thorvilliers. Oui, c'était à elle à
+disposer de moi.
+
+Je m'arrêtai à cette idée; je m'en garrottai le coeur; je me défendis de
+penser à autre chose; je craignais presque des tentations de trop
+d'humilité et de trop de repentir, dans ce moment, comme des suggestions
+de lâcheté.
+
+Ma vie serait horrible; je le voyais; mais j'acceptais le supplice, et
+le retour même de cette nuit serait un supplice. La volupté, furtivement
+goûtée par une surprise si fatale qu'elle en devenait presque innocente,
+ne pouvait plus être désormais qu'un poison.
+
+Mon amour subitement rallumé, ou plutôt subitement dégagé des cendres
+dont je l'avais couvert, allait-il, devait-il s'éteindre subitement?
+Étais-je le maître de mon âme? Devais-je aspirer à le devenir, au risque
+d'en tyranniser une autre? Si je parvenais à me dégager de ma faute,
+pouvais-je en dégager aussi facilement celle qui l'avait partagée? Sur
+quelle puissance compterais-je? Mon éloquence? Ma foi? Mon amour? Il me
+faudrait donc aimer encore, pour persuader à Reine de ne pas m'aimer?
+Mes remords devaient s'associer aux siens, pour les soutenir, les
+fortifier, mais dans la mesure qu'il lui plairait de m'imposer.
+L'entraîner vers Dieu, sans la certitude de l'y amener, c'était la faire
+retomber de plus haut, en lui donnant un moyen de me mépriser, sans la
+guérir de son estime passée.
+
+J'avais bien vu que sa raison, si indépendante à dix-huit ans, ne
+subirait aucun joug. Ce qu'elle avait laissé voir de soumission dans cet
+aveu amené par son récit, n'était que l'attendrissement des souvenirs.
+La grande dame, la femme intelligente, qui lisait tout, qui comprenait
+tout, qui se mêlait à tout, dont le salon était un tribunal souverain
+dans les choses de l'esprit, reprendrait toute son autorité et
+l'exercerait plus despotiquement sur moi, du droit que sa chute même lui
+donnerait.
+
+Comment songer à la plier sous le respect que je lui apporterais?
+Aurais-je de l'habileté, de l'éloquence, du prestige, n'ayant plus de
+vertu? et mon repentir ne paraîtrait-il pas intéressé?
+
+Je m'étais exposé imprudemment à l'abîme. C'était maintenant sans
+illusion, sans espoir, que je devais le tenter de nouveau.
+
+J'attendis une partie de la journée, fuyant mes souvenirs anciens, plus
+encore que les souvenirs de la veille, n'ayant plus, moi! prêtre,
+convaincu de ma foi, la ressource de la prière que je conseillais aux
+autres; car la prière eût été un combat, dont je ne voulais pas que Dieu
+sortît vainqueur, avant mon devoir humain accompli!
+
+J'attendis donc, dans une anxiété ardente, l'heure de me présenter à
+l'hôtel de Thorvilliers.
+
+Au moindre bruit, je m'imaginais qu'on m'apportait une lettre d'elle,
+cri de douleur ou cri d'amour, qui m'eût repoussé ou qui m'eût appelé.
+
+Si en entrant je me heurtais à Gaston, que faudrait-il faire? De ce côté
+encore, quelle attitude difficile et douloureuse à prendre!
+
+Dans ma jeunesse mondaine, j'avais plaint souvent le rôle de l'amant qui
+sourit au mari trompé. Combien de fois, à Gaston lui-même, n'avais-je
+pas reproché, dans la franchise et la droiture de mes vingt ans, cette
+duplicité honteuse!
+
+Aucune subtilité ne pouvait atténuer l'infamie de cette situation.
+J'aurais beau me dire que Gaston m'avait pris ma femme, pour en faire la
+sienne; j'étais prêtre pour pardonner et non pour me venger.
+
+Je n'avais même pas la ressource de cette solution brutale qui est à la
+portée de tous les hommes du monde. Je ne pouvais ni accepter de lui une
+provocation, ni le provoquer. J'étais encore assez prêtre pour que le
+duel fût impossible.
+
+Quant à lui sourire, à mentir, à feindre d'être redevenu son ami, comme
+par le passé, pour jouer plus facilement le rôle plus digne que je
+m'assignais auprès de sa femme, c'était une épreuve au-dessus de mes
+forces. D'ailleurs, ma déchéance, qui m'abaissait au niveau de Gaston,
+n'effaçait pas mon crime; ma trahison était la revanche de la sienne.
+
+Dans la rue, tous ces combats avaient cessé. Quand je traversai la cour
+de l'hôtel de Thorvilliers, je levais haut la tête, j'affrontais la
+destinée que je m'étais faite. Peut-être bien avais-je peur d'apercevoir
+sur les pavés de la cour la trace de ma fuite de la veille.
+
+Le domestique qui m'ouvrit la porte du vestibule n'eut pas besoin que je
+lui rappelasse mon nom; il me sourit humblement et mit un respect
+d'adoption dans la façon de me dire: Oui, monseigneur, quand je lui
+demandai si la duchesse était visible.
+
+Il m'adoptait comme un hôte digne de la maison. On avait, depuis la
+veille, discuté, dans l'antichambre, le meilleur titre que mes bas
+violets exigeaient, et j'étais au moins un évêque, pour les gens de M.
+le duc.
+
+Pourquoi sentis-je vivement l'ironie de cette vanité qui me pesait? Je
+dus rougir en recevant cet hommage.
+
+La duchesse était dans son grand salon. A l'annonce de mon nom, elle se
+leva brusquement de son fauteuil, resta droite, accoudée au velours de
+la cheminée. Elle était en robe sombre, et son visage blanc se détachait
+sur une sorte d'obscurité mêlée de dorures étouffées, de tentures
+éteintes, de vases pâlis.
+
+Le trajet me parut bien long de la porte à la cheminée. Je fus une
+seconde ou deux, sans distinguer, ou plutôt, sans vouloir regarder les
+yeux de la duchesse. Quand je les vis, je compris que c'était, non plus
+Reine, mais la duchesse de Thorvilliers qui me recevait.
+
+Je la saluai: j'avançai timidement la main; ses mains restèrent
+immobiles. Elle inclina seulement la tête, et sans me désigner un siège.
+
+--Je ne reçois que vous, me dit-elle sourdement. J'ai fermé ma porte aux
+visiteurs habituels. Je suis souffrante. Je n'ai fait d'exception que
+pour vous...
+
+Sa voix qui s'était durcie s'aiguisa:
+
+--C'est tout simple, un prêtre a ses privilèges, comme le médecin. Il
+vient confesser ou il vient chercher des aumônes.
+
+Je ne pouvais me méprendre à cette menace. Je compris le sourire et le
+respect de l'antichambre. C'était un commencement d'ironie, abandonné
+aux valets.
+
+--Je vous remercie, madame, répondis-je en saluant de nouveau.
+
+--Il n'y a pas de quoi, monsieur l'abbé, répliqua-t-elle avec une
+vivacité fébrile, presque haineuse!
+
+Pauvre femme! elle s'essayait à la méchanceté! elle devait avoir bien
+souffert! Mon remords n'était rien auprès de celui que je sentais brûler
+dans ce regard profond; à moins qu'il n'y eût seulement que le premier
+embarras de la femme du monde dans cette brutalité, et qu'elle fût moins
+guérie qu'alarmée.
+
+Je me disais cela, sans aucune fatuité, et s'il y avait un regret
+égoïste au fond de mon coeur, il se dissimulait sous ma charité d'amant.
+
+--Je vous remercie de m'avoir attendu, repris-je avec fermeté.
+
+Elle ne me laissa pas continuer.
+
+--Ne me remerciez pas.
+
+Sa figure prit une expression d'angoisse et d'horreur.
+
+--C'est hier que vous n'auriez pas dû venir. Vous m'auriez laissé un
+chagrin dont je vivais avec une fierté secrète... Je voudrais mourir de
+celui que j'ai maintenant.
+
+--Pardonnez-moi! murmurai-je.
+
+Elle eut un sourire douloureux, sifflant:
+
+--Je n'ai pas à vous pardonner. Vous arrangerez cela à confesse! Est-ce
+vous qui allez m'absoudre?
+
+Cette allusion amère à mon état révélait le supplice de son orgueil, et
+me frappait deux fois dans ma conscience, comme homme et comme prêtre.
+
+Avec cette mobilité d'expression, qui était le mystère de cette femme
+sincère, toujours combattue, elle adoucit un peu la voix. Elle était
+admirablement féminine, blessant pour guérir et déchirant les
+cicatrices, de peur de laisser les plaies se refermer sur un venin.
+
+--Avant de vous avoir revu, me dit-elle, j'avais essayé de vous
+mépriser. Votre fuite m'était un prétexte, qui ne suffisait guère. C'est
+moi maintenant que je méprise, et vous ne pouvez pas m'enlever ce
+mépris-là. Que veniez-vous me dire?
+
+Hélas! je n'avais plus rien à lui dire. La moindre parole de compassion
+lui eût semblé une raillerie, et d'autres paroles eussent brûlé ma
+bouche, sans en pouvoir sortir. Je baissai la tête.
+
+Reine poursuivit, s'attendrissant un peu, mais avec colère:
+
+--Vous ne pensiez pas que j'allais vous recevoir comme une maîtresse
+reçoit son amant. Mon amant! vous? Une femme de mon monde
+s'accommoderait peut-être de ce roman monstrueux qui termine, après
+dix-huit ans de probité conjugale, une idylle innocente! Je n'ai pas
+besoin de l'attrait de ce supplice pour occuper ma vie, et je me sens
+plus honnête dans l'âme aujourd'hui qu'hier. Je n'ai pas de mérité à
+cela. C'est le dégoût qui me guérit.
+
+Elle frissonna:
+
+--Moi, la maîtresse d'un prêtre!...
+
+Je me reculai; elle me retint par un mouvement de la tête.
+
+--Je vous dis ce que je pense; mais ne vous méprenez pas à mes paroles.
+Je suis sans doute une femme superstitieuse, malgré mes prétentions à
+vaincre les préjugés! Si vous étiez le comte d'Altenbourg, un mondain
+que j'ai aimé, que j'ai cru perdre, que j'ai retrouvé, aurais-je cette
+brûlure et cette amertume? Peut-être bien! Je ne suis pas plus faite
+pour avoir un amant, fût-il le plus à la mode et le plus excusable que,
+jeune fille, je n'étais faite pour donner le rendez-vous auquel vous
+avez cru! Je me suis interrogée pendant cette nuit. Je veux que vous le
+sachiez; je ne vous hais point, je ne veux pas vous haïr! Si le mot
+d'amour ne me semblait pas aujourd'hui une lâcheté, je vous répéterais
+aujourd'hui que je vous aime. Je ne peux arracher de mon coeur le
+souvenir de notre jeunesse. Ce que je déteste, ce n'est pas vous, c'est
+le prêtre que j'ai tenté, c'est l'impuissance de l'honneur qui ne
+préserve pas deux âmes loyales et hautes du piège où tomberait un homme
+comme Gaston avec la première soubrette venue... Je ne veux plus vous
+revoir; non que j'aie peur de retomber; mais je veux ressaisir, si c'est
+possible, la vision de ce jeune et charmant ami que j'aimais, que
+j'avais perdu, que j'accusais, que je cherchais, qu'une trahison infâme
+avait séparé de moi!... Je vous en prie, laissez-moi ce souvenir.
+Partez! ne me dites rien!
+
+Elle suppliait et, en me signifiant une séparation éternelle, elle
+faisait ingénument tout pour me la rendre plus douloureuse.
+
+Je sentais la profondeur de mon amour à mon admiration pour sa douleur.
+Nous étions si dignes de nous aimer, que nous avions le même effroi
+devant le sacrilège d'une possession honteuse. Je ne pouvais lui
+répondre que, moi aussi, j'essaierais de me réfugier dans le passé, car
+ce refuge m'était interdit, et pendant que nous nous détachions ainsi
+l'un de l'autre, en réalité, nous refaisions des liens secrets,
+mystérieux, et notre double anathème contre les sens qui nous avaient
+surpris n'empêchait pas que j'aurais été foudroyé si elle m'eût effleuré
+la main, et qu'elle se reculait toujours un peu, dans la peur de me
+toucher en parlant.
+
+Je cherchais un mot qui ne fût ni une effroyable galanterie, ni un
+mensonge, et je tremblais en même temps de trouver un mot juste qui
+l'eût satisfaite. Je ne trouvais rien.
+
+Il y a des circonstances où la stupidité feinte est de l'héroïsme. Je
+n'avais pas besoin d'effort pour paraître stupide, et je l'étais si
+candidement devant elle, que cette femme admirable, dans le désordre de
+sa pudeur souillée, irritée, de son amour saignant, mais fidèle, ne se
+méprit pas à mon silence, à ma stupidité, et parut m'en remercier.
+
+Elle reprit doucement:
+
+--Vous allez quitter Paris, n'est-ce pas?
+
+--La France aussi, madame.
+
+--C'est bien... Adieu!
+
+Sa voix tremblait. Elle desserra ses mains qu'elle avait jointes et fit
+un mouvement contraint, forcé, pour m'en tendre une. Elle voulait être
+brave; elle n'osa pas; ses mains se rejoignirent:
+
+--C'est horrible! murmura-t-elle. Je ne sais être ni implacable ni
+généreuse. Généreuse! Ne serais-je pas plutôt misérable, en voulant
+croire que nous pourrions vivre ici, à Paris, près l'un de l'autre, nous
+revoir, parler d'amitié? Ah! nous n'avions pas mérité d'être si
+malheureux!... Je vous attendais pour vous chasser... Je ne vous chasse
+pas; je vous demande seulement de ne plus revenir...
+
+--Je vous le jure! m'écriai-je avec autant d'ardeur, que si j'avais fait
+le serment de ne pas la quitter.
+
+--Merci! me dit-elle, merci!
+
+Je voulais partir; mais je me sentais enraciné dans le tapis. Il me
+fallait un effort énergique pour m'en détacher.
+
+La beauté fière qui montait comme un parfum libre de cette âme mise à
+nu, se répandait sur la beauté physique de Reine et la transfigurait. Ce
+n'était plus de l'amour, c'était de l'adoration qui m'emplissait le
+coeur. Je ne pensais plus à ce qui s'était passé; je ne me reconnaissais
+aucun droit sur cette femme. Il m'eût semblé impossible de l'avoir
+possédée.
+
+J'ai connu de jeunes prêtres extatiques et purs qui, trompant leurs
+sens, enveloppaient d'une dévotion étrange, passionnée, une image, et
+lui rendaient une sorte de culte ardent, jaloux, comme si le tableau ou
+la statue leur devait une tendresse personnelle.
+
+Je devins devant Reine de Chavanges un de ces amoureux et ne sachant
+comment lui témoigner mon repentir, ma soumission, mon amour transformé
+en vénération, comment la quitter, sans lui laisser ce souvenir de
+dégoût qui lui reviendrait, je fléchis le genou devant elle avec une
+dévotion naïve et, les mains jointes, je la regardai, comme si j'eusse
+attendu qu'elle bénît.
+
+Ce pouvait être ridicule. Le prêtre cédait à des habitudes qui pouvaient
+précisément trahir son intention; mais c'était pourtant tout ce qu'il
+m'était possible d'imaginer.
+
+Elle ne s'offensa pas de cette dévotion. Elle ne vit pas le prêtre dans
+cet agenouillement ecclésiastique; elle l'oublia; elle fut frappée
+uniquement de mon désespoir, de ma résignation. Jamais, aussi bien que
+dans cette minute où, penchée sur moi, elle me sourit avec une tristesse
+ineffable, je ne compris quel amour sublime nous avait été promis et
+nous avions perdu!...
+
+Un bruit troubla cette extase.
+
+Reine se redressa et regarda la porte du salon qui s'ouvrait derrière
+moi. Je me relevais; elle étendit la main, avec autorité:
+
+--Restez ainsi, me dit-elle.
+
+Je n'obéis qu'à demi, en me relevant avec lenteur. Je me retournai, et
+marchai au-devant de l'interrupteur. C'était Gaston.
+
+Il eut un rire faux, moqueur:
+
+--Quelle scène jouez-vous? demanda-t-il.
+
+La duchesse lui répondit d'un air de défi:
+
+--M. d'Altenbourg me fait ses adieux.
+
+--Ah! siffla Gaston, d'ordinaire ce n'est pas le confesseur qui
+s'agenouille devant sa pénitente?
+
+--C'est toujours l'amant, répliqua durement la duchesse, en allant
+au-devant de son mari.
+
+Gaston devint pâle; mais le rire était une habitude si invétérée en lui,
+que sa colère même ne s'en débarrassait pas.
+
+--Que signifie cette plaisanterie? dit-il.
+
+--Est-ce qu'elle ne vaut pas celle que vous avez faite, il y a dix-huit
+ans, en laissant croire que je vous avais donné un rendez-vous?
+
+Gaston ricana, mais il blêmissait.
+
+--Vous avez parlé de cela?
+
+--Oui.
+
+--Alors, Louis vous demandait pardon d'avoir douté de vous?
+
+--Non, monsieur, c'est hier qu'il m'a demandé ce pardon-là, et c'est
+hier que je le lui ai donné!
+
+Reine avait accentué d'une façon si terrible le mot _donné_, que je me
+raidis, comme si Gaston avait compris et allait s'élancer sur moi. Mais
+il ne voulait pas comprendre. Sa voix, toujours aussi claire,
+s'amincissait en filtrant à travers ses dents.
+
+--Alors, que vous demandait-il aujourd'hui?
+
+--Il n'a plus rien à me demander.
+
+Reine dit cela avec une audace qui eût été cynique, si elle n'eût été
+surtout tragique. Elle semblait aise de déchirer un mensonge de plus
+autour de sa conscience.
+
+Gaston se refusait encore à mettre dans ces étranges paroles un sens qui
+l'eût outragé. Il se laissa tomber, avec une aisance d'homme du grand
+monde, dans un fauteuil, comme s'il allait assister à un spectacle.
+
+--Décidément, ma chère, vous jouez une charade!
+
+--Vous croyez? Écoutez-moi donc et vous aurez bien vite le mot à
+deviner.
+
+Cette fois, la parole était si haute, si flagellante, que Gaston se leva
+et, avec dignité:
+
+--Pardon, madame, c'est à M. le comte d'Altenbourg que je demanderai ce
+mot-là.
+
+Un éclair passa dans les yeux de Reine.
+
+--Pourquoi ne l'appelez-vous plus l'abbé?
+
+--Parce que l'abbé que je surprends à vos genoux doit se souvenir qu'il
+est gentilhomme.
+
+--Vraiment! C'est vous qui l'avez fait prêtre le jour où vous avez
+oublié que vous étiez noble!
+
+--Madame!...
+
+Reine le toisa avec un incomparable dédain qui me rendit fier de la
+répugnance que j'avais subie.
+
+--Ainsi, dit-elle, vous étiez, vous êtes peut-être encore l'amant de
+miss Sharp! Ainsi, quand vous alliez chez elle, la nuit, vous laissiez
+croire que vous veniez chez moi! Ainsi, vous ne m'avez épousée qu'en
+exploitant un mensonge infâme! Je ne vous aimais pas comme je me sentais
+capable d'aimer, vous le saviez, je vous l'ai dit; mais je m'étais
+résignée follement à être votre femme, parce que j'avais besoin d'un
+ami. Depuis dix-huit ans, j'ai gardé l'honneur de votre nom que vous ne
+gardiez pas, comme si votre nom avait eu de l'honneur. Aujourd'hui,
+veillez seul. Peut-être ne vous aurais-je pas dit ce que je pense; nous
+échangeons si peu nos idées! Mais puisque vous nous surprenez, je me
+trouverais indigne de vous mentir... Oui, voilà l'homme que j'ai aimé,
+que j'aime, que je méritais et qui m'avait méritée! Vous vous êtes mis
+entre nous! Vous nous avez volé dix-huit années de bonheur et d'honneur!
+Est-ce cela qui vous donne le droit de parler haut, de menacer? Je vous
+avertis, monsieur, que je n'ai pas peur du scandale; je n'ai peur que de
+la vengeance qui s'est offerte à moi. Croyez ce que vous voulez! Vous ne
+supposerez jamais autant d'amour et de désespoir qu'il y en a d'échangé
+entre vos deux victimes!... S'il vous plaît que nous soyons plus
+séparés, vous et moi, que nous ne le sommes déjà, je suis prête à
+accepter la réparation. Mais, je vous en avertis, monsieur, ce n'est pas
+vous qui me séparez de _lui_; nous nous sommes dit un adieu éternel.
+N'en triomphez pas! Il y a plus d'amour dans cet adieu qui nous déchire
+que vous n'en avez jamais rencontré près de vos maîtresses. Nous n'avons
+plus besoin de nous revoir... Voilà ce que nous nous disions, quand vous
+êtes entré... Cela vous paraît-il clair maintenant?
+
+--Très clair! répondit Gaston en saluant avec une hauteur ironique, puis
+faisant un pas vers moi et toujours pâle, toujours souriant, mais d'un
+sourire qui montrait l'envie d'une morsure:
+
+--Monsieur, on ne se bat pas plus avec un prêtre qu'avec une femme; mais
+on le chasse!
+
+Il était près de la cheminée; il fit le geste de saisir le cordon de la
+sonnette.
+
+Je ne bougeai pas.
+
+--Prenez garde! lui dit Reine. Si M. d'Altenbourg ne sort pas d'ici,
+comme je veux qu'il en sorte, je prendrai son bras et je sortirai avec
+lui. Vous aurez deux scandales, au lieu d'un.
+
+La colère que Gaston avait retenue, quand elle l'eut mis dans son tort,
+s'offrait à lui maintenant qu'il pouvait couvrir sa retraite.
+
+Il brandit ses deux poings, et, me menaçant:
+
+--Je me vengerai pourtant!
+
+--Je m'en rapporte à vous, répliqua la duchesse avec mépris.
+
+--Et moi, je vous en défie, répliquai-je.
+
+Je crus que Gaston allait se ruer sur moi; il fit un geste; puis
+brusquement nous tourna le dos et sortit du salon.
+
+Nous restâmes seuls pendant une minute, Reine et moi. Son beau visage
+laissa tomber son masque enflammé. La douleur et le désespoir
+reparurent: les nerfs se détendirent. Elle allait pleurer et ne voulait
+pas je visse ses larmes.
+
+--Adieu, murmura-t-elle d'une voix morne, sans faire un mouvement des
+yeux, de la main.
+
+--Adieu, répondis-je.
+
+Nous nous quittâmes comme deux ombres qui n'ont pas de corps à étreindre
+dans un déchirement suprême...
+
+J'étais préparé à un guet-apens. Le duc de Thorvilliers m'attendait
+peut-être dans l'antichambre.
+
+Je retrouvai le même domestique respectueux qui s'inclina encore, comme
+devant un évêque, en m'ouvrant la porte du vestibule. La cour, la rue
+étaient libres.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Gaston avait promis de se venger; il se vengea.
+
+Deux jours après cette scène, j'étais mandé à l'archevêché. Le duc
+m'avait dénoncé, en m'accusant de je ne sais quelle intrigue subalterne,
+honteuse.
+
+Il m'eût été facile de me défendre; il eût peut-être été dangereux pour
+la duchesse de repousser cette dénonciation. Je ne me défendis pas.
+
+On voulut bien m'écrire à plusieurs reprises, par une condescendance
+qu'on paraissait devoir à mes services, pour me prier de répondre aux
+dénonciations dont j'étais l'objet. J'ajoutai aux griefs faux un grief
+vrai, en ne tenant pas compte par une réplique polie de cette politesse.
+Dès lors, on n'avait plus de considération à garder. On attendit deux
+mois avant de me frapper, et, au bout de ces deux mois, la sentence me
+fut signifiée.
+
+Je n'étais plus qu'un prêtre interdit.
+
+Si j'étais la victime d'une dénonciation mensongère, je n'en étais pas
+moins coupable. Je pensai à ma faute, pour accepter plus docilement
+l'injustice d'un châtiment mérité.
+
+J'étais, socialement, un assez important personnage, et j'avais, dans
+l'Église, un rang assez élevé pour que cette punition ne fût, à la
+rigueur, qu'une disgrâce passagère; pour qu'il me parût facile de m'en
+faire relever, quand il me plairait de donner des explications, même
+incomplètes.
+
+Je ne protestai pas; j'étonnai mes juges par mon silence. Ils me
+rendaient la liberté que je me faisais scrupule de prendre moi-même,
+liberté qui soulageait ma conscience, en m'imposant la règle d'une
+dignité volontaire plus étroite.
+
+Rien dans le costume laïque que j'adoptai ne rappelait mon état.
+
+Je quittai Paris pendant trois mois, pour dépister des curiosités que je
+n'aurais pu satisfaire, pour laisser se calmer et s'effacer ces cercles
+concentriques que fait, dans l'eau qui passe, une nouvelle subite, un
+scandale qui y tombe.
+
+Je ne m'inquiétai pas de savoir quelle interprétation on donnerait à ma
+déchéance.
+
+J'ai su, par hasard, depuis, qu'on voulut voir une persécution contre ma
+foi indépendante et la censure de quelques paroles téméraires, dans
+cette interdiction. Des insinuations me furent faites pour m'attirer
+dans des camps absolument hostiles. Il était tout simple qu'on me crût
+disposé à me venger d'une injustice, à m'insurger.
+
+Je suppose aussi que, malgré la rectitude de ma vie antérieure, mes
+moeurs furent calomniées. Quand j'eus le soupçon de cette ignominie, j'en
+frémis. Cette fois, la malignité instinctive et routinière pouvait
+effleurer la vérité.
+
+Je lus aussi dans un journal que ma disgrâce était une conséquence de
+mon attitude aux Tuileries.
+
+Je n'eus jamais occasion de réfuter ces erreurs, ni même de repousser
+une indiscrétion trop directe.
+
+Quand je revins de ce petit voyage de précaution, le bruit léger qui
+s'était fait dans le monde de mes auditeurs habituels était apaisé. Les
+ecclésiastiques me saluaient gravement, comme un pestiféré qui sort du
+lazaret, qu'on plaint, mais dont on redoute la contagion. Les gens du
+monde eurent une façon de me serrer la main qui me parut en général
+bienveillante, mais dont le sens variait selon les caractères.
+
+Les uns me reprochaient de m'être fait prêtre, pour subir cet affront,
+moi gentilhomme de si haute naissance; d'autres soupçonnaient une
+histoire de femme et souriaient; d'autres, n'y comprenant rien, avaient
+l'air mystérieux de gens qui ont pris l'engagement formel de respecter
+un secret, même devant celui qui le sait mieux qu'eux.
+
+J'étais calme, en apparence, bien que je portasse en moi une angoisse
+terrible, que la prière, l'étude, n'attiédissaient pas.
+
+Je me reprochais de subir si facilement mon expiation, de ne pouvoir
+rien pour l'inquiétude dont j'étais cause. Je croyais bien n'avoir plus
+d'autre sentiment qu'une compassion passionnée, attendrie; c'était
+l'illusion définitive d'un amour obstiné; mais je ne pouvais l'éteindre
+en moi. En tout cas, le trouble de cet amour était salutaire à porter,
+et n'offensait pas ma conscience. Que faisait-elle? Comment vivait-elle?
+Une femme si fière devant ce mari démasqué!
+
+Je m'effrayais à l'idée qu'elle pouvait se guérir par l'ironie, et je
+m'effrayais davantage encore à l'idée qu'elle ne guérirait pas.
+
+Je ne fis rien pour la voir, même de loin. Je n'oubliais pas que j'avais
+promis de quitter Paris, la France; mais je me souvenais que j'avais
+fait cette promesse, avant l'intervention du duc de Thorvilliers, avant
+ses menaces, avant l'interdiction dont j'étais frappé.
+
+Rien ne pouvait être changé à la détermination que j'avais prise.
+J'avais seulement le devoir de certaines précautions, et je ne voulais
+pas paraître fuir Gaston, en voulant m'éloigner de la duchesse.
+
+Il me fallait être prêt à un scandale si le duc se ravisait et en
+provoquait un. Il fallait rester exposé à d'autres vengeances, si Gaston
+ne se contentait pas de celle qu'il avait improvisée.
+
+Elle était excellente, cependant. Il me retranchait du monde, du mien et
+de celui des autres. Je n'étais plus ni gentilhomme, ni prêtre, et,
+comme homme, je devais éveiller partout la méfiance. Les déclassés ont
+toujours un stigmate.
+
+Peut-être aussi Gaston, à qui nul détail positif, financier,
+n'échappait, savait-il que je n'avais plus de fortune, et que si j'avais
+gardé de quoi conserver mon indépendance, je n'avais pas les ressources
+d'armer ma révolte, si je songeais à la révolte, et de reprendre
+seulement l'apparence extérieure de la situation morale que j'avais
+perdue.
+
+L'abbé Cabirand avait eu raison de me mettre en garde contre
+l'imprévoyance de ma charité.
+
+Au défaut des rentes qui me suffisaient pour vivre, voyager, quelles
+fonctions aurais-je remplies? J'aurais écrit. Mais quoi? Suspect à la
+libre pensée pour mon passé, suspect aux chrétiens pour mon présent,
+j'aurais été un traître aux yeux de ceux-ci, un inconséquent aux yeux de
+ceux-là, pour tous un hypocrite.
+
+J'ai pu étudier la question des prêtres interdits. C'est une des plus
+douloureuses, à tous les points de vue. L'armée a des corps
+disciplinaires, pourquoi l'Église n'en a-t-elle pas? Pourquoi
+jette-t-elle sans ressources des êtres qu'elle croit entachés d'un vice
+à la société dont les vices mêmes leur sont familiers, et qui peuvent
+difficilement y vivre, rarement s'y relever?
+
+Les prêtres de campagne ont la ressource de se faire cochers de fiacre,
+charretiers, comme ils l'étaient dans la ferme paternelle. Mais l'homme
+d'une instruction, d'une éducation supérieure, dont la société laïque
+suspecte même l'abjuration forcée, que la société religieuse
+anathématise, que peut-il faire pour se maintenir à son rang?
+
+J'ai connu d'autres prêtres frappés comme moi. Je ne veux pas savoir
+s'ils avaient mérité plus ou autant que moi leur châtiment. Je n'en ai
+connu aucun qui ait pu dominer sa déchéance, et j'en ai connu un grand
+nombre qui ont roulé plus bas, faute d'avoir trouvé dans l'Église, qui
+les frappait, un encouragement à remonter, dans la société civile, un
+secours qui fût d'accord avec la dignité de leur conscience.
+
+Je me permets ces réflexions, parce que j'espère être lu par ceux qui
+songent ou doivent songer, par devoir, à l'imperfection des lois
+humaines... Qu'on me les pardonne! Elles ne sont pas d'ailleurs, au
+point de vue de ma confession, un hors-d'oeuvre. Elles précèdent le récit
+des difficultés nouvelles, des tortures qui m'attendaient.
+
+J'étais décidé à voyager, à écrire mes voyages, à m'intéresser à quelque
+oeuvre de découvertes lointaines, à devenir un missionnaire de la
+science, puisque je ne pouvais plus l'être de la foi. En attendant, je
+passais mes journées dans les bibliothèques, à augmenter cette curiosité
+d'apprendre, qu'on appelle le savoir, à me procurer toutes les notions
+indispensables pour le but que j'aurais choisi.
+
+J'ajouterai, afin d'en finir avec cette phase de ma vie, et pour ne rien
+omettre, sans avoir à m'étendre sur ses tristesses, que je continuai
+toutes les pratiques de l'état religieux.
+
+Je dis cela, pour qu'on sache bien que je restais soumis, et non pour me
+vanter. Les douleurs nouvelles qui m'étaient réservées, les difficultés
+de la tâche que j'allais avoir à remplir devaient s'accroître et se
+compliquer de cette fidélité même, tout à la fois instinctive et
+volontaire, du prêtre interdit.
+
+Peut-être, en croyant rester fidèle à Dieu, n'étais-je fidèle qu'à
+l'amour! Le besoin de sacrifice me consacrait de nouveau, et je ne
+priais pas pour moi, sans prier en même temps pour elle. L'homme sincère
+ne peut se définir et se contenir dans une formule. A mesure que je
+m'étudie, même à mon âge je me découvre des dessous inconnus. L'unité de
+l'âme est comme l'unité du monde: l'harmonie de milliers de petits
+mondes qu'on ne finirait jamais d'analyser, de subdiviser.
+
+Je m'étais assigné un an de délai, avant de partir.
+
+Un soir d'hiver, huit mois environ après ma dernière entrevue avec la
+duchesse de Thorvilliers, j'étais dans mon cabinet de travail; je
+lisais, pour prendre sur ma nuit tout ce que je pouvais enlever à mon
+insomnie habituelle, quand on sonna à ma porte. J'étais seul. Très
+surpris d'une visite à pareille heure (il était près de minuit), moi qui
+recevais si rarement des visites dans le jour, j'allai ouvrir.
+
+Je me trouvai en face d'un vieillard de grand air, de tenue un peu
+pareille à la mienne, qui me demanda si j'étais le comte d'Altenbourg.
+
+Je remarquai qu'il avait eu une légère hésitation, comme s'il avait pu
+être tenté de dire: l'_abbé_ d'Altenbourg.
+
+Je l'introduisis, et, quand je lui offris un siège:
+
+--Non, monsieur, me dit-il gravement, nous n'avons pas le temps de
+causer, je viens vous chercher.
+
+J'eus peur, et je le regardai. Mon regard l'interrogeait.
+
+--Je suis le docteur X... me dit-il.
+
+Je connaissais son nom, c'était celui d'un médecin célèbre.
+
+Il ajouta, avec une nuance de respect qui me toucha et m'effraya:
+
+--Nos professions se ressemblent, monsieur... J'ai reçu une confession
+qui nous associe à la même oeuvre.
+
+--Que se passe-t-il? balbutiai-je, et, ne me contenant plus devant cette
+sympathie si touchante, si discrète dans sa gravité, sentant un frère
+dans ce médecin confesseur:
+
+--Elle est malade? m'écriai-je.
+
+--Très malade. Oui, monsieur.
+
+--Elle veut me voir?
+
+--Tout de suite.
+
+--Partons!
+
+--Ma voiture est en bas.
+
+Pendant que je m'apprêtais à la hâte, le docteur, qui trouvait tout
+simple ce qui s'échangeait de paroles étranges entre nous, me disait,
+pour empêcher le silence:
+
+--J'ai eu de la peine à vous trouver. Je craignais aussi que vous ne
+fussiez absent. On m'avait dit que vous deviez être loin de Paris.
+
+J'étais prêt; j'ouvris ma porte, j'éteignis ma lampe.
+
+--C'est à l'archevêché qu'on m'a donné votre adresse, ajouta le docteur
+en prenant la rampe de l'escalier.
+
+Il disait tout cela avec bonhomie. Mais ce grand savant était plein de
+précautions pour les blessures. Il tenait sans doute à me persuader
+qu'en apprenant mon secret, il avait appris aussi la rigidité de ma vie.
+Reine de Chavanges n'avait pu lui dire où je demeurais; elle me croyait
+parti. Il n'avait pas craint d'aller à l'archevêché s'informer de la
+demeure d'un prêtre qui pour lui n'était pas déchu.
+
+Je ne pensais pas à ces délicatesses; je les sentais instinctivement.
+
+Nous descendîmes en silence. Quand nous fûmes assis dans le coupé,
+j'aurais dû, j'aurais voulu interroger le docteur. Je n'osai pas.
+J'étais épouvanté de ce qu'il pouvait me répondre et j'aimais mieux
+cette torture vague.
+
+Dans l'angoisse d'une tendresse qui recevait le droit de se manifester,
+je songeais qu'elle était bien malade, qu'elle était en danger, que
+j'allais la revoir; qu'il me fallait obtenir de Dieu son salut, puisque
+le médecin se sentait vaincu et venait me chercher comme auxiliaire.
+
+Deux ou trois fois, pendant le trajet, je me tournai vers le docteur,
+pour lui demander un renseignement sur la maladie de la duchesse; chaque
+fois j'hésitai.
+
+A quoi bon connaître le mal qui la tuait? Elle allait mourir; elle
+mourait de notre faute; elle m'appelait; tout ce qu'il y avait de
+terrible et de précis tenait dans cette idée. Je n'avais pas besoin d'en
+savoir plus.
+
+Sans que je m'en aperçusse, je laissais venir à mes lèvres, non ce que
+je voulais demander, non pas même ce que je croyais penser, mais
+l'arrière sentiment qui s'agitait en moi, et je répétais à mi-voix:
+
+--C'est horrible! c'est horrible!
+
+Le docteur mit sa main douce et froide sur la mienne.
+
+--Du courage, monsieur.
+
+Pourquoi ne me disait-il que cela? Il n'espérait donc plus rien?
+
+J'eus alors la hardiesse désespérée de lui demander le nom de la
+maladie. Il me le donna. Je ne le compris pas, si je l'entendis. C'était
+un nom technique, scientifique. Je secouai la tête, comme si ce terme
+mettait une lueur dans mon esprit, et je retombai dans le bercement de
+ma terreur vague.
+
+Au bout de dix minutes, nous étions à la porte de l'hôtel.
+
+Le marteau me retentit au coeur, quand le docteur le laissa retomber.
+
+La cour était sombre; la lanterne du vestibule n'était pas allumée;
+aucun domestique de l'antichambre n'attendait.
+
+Seulement, quand le docteur eut ouvert la porte vitrée du vestibule, une
+lueur apparut dans les hauteurs d'un escalier solennel, puis descendit
+en s'élargissant.
+
+Une soeur de charité, de celles qui veillent les malades, parut, tenant
+une bougie.
+
+--Eh bien? demanda le docteur.
+
+--Toujours dans le même état; peut-être la fièvre est-elle moins forte.
+Madame la duchesse a entendu venir la voiture et m'a envoyée au-devant
+de ces messieurs.
+
+Je crus que cette religieuse allait reconnaître en moi un prêtre. Mais
+la sainte fille n'avait sans doute jamais eu le temps de venir à mes
+sermons, et elle ne songeait pas à m'examiner.
+
+Elle passa devant nous, en nous éclairant, monta jusqu'au premier étage,
+et, avant d'ouvrir la porte d'une chambre, sur un vaste palier, elle dit
+tout bas, en montrant une autre porte plus petite, à côté:
+
+--Je serai là, monsieur le docteur. Après la consultation, s'il y a une
+ordonnance à faire faire, ces messieurs n'auront qu'à me sonner.
+
+Elle me prenait pour un médecin, ou bien on avait pris la précaution de
+lui mentir.
+
+Elle ouvrit la porte, et, d'une voix douce, s'adressant à la malade:
+
+--Madame, ce sont MM. les docteurs.
+
+Puis, faisant une révérence, elle passa devant nous et nous laissa.
+
+La chambre était éclairée par une lampe posée en arrière du lit, qui
+occupait le milieu de la pièce; un abat-jour jeté sur le globe
+adoucissait la lumière et la rendait flottante; mais on voyait bien le
+grand lit à colonnes, de la Renaissance, et, se détachant sur l'oreiller
+blanc, le visage de madame de Thorvilliers. Les yeux avaient leur
+flamme, battue d'un souffle intérieur qui l'attisait jusqu'à l'épuiser.
+
+Cette clarté fixe, dans cette lumière ambiante et voilée m'attirait. Je
+m'avançai sur le tapis épais de la chambre, comme si j'avais marché sur
+une nuée; je n'avais pas, dans cette minute, la notoriété du réel. Mes
+sentiments entiers, confondus, s'exhalaient de moi avec ce mélange de
+passion et de mysticisme que les diversités de ma vie leur avaient
+donné, et me soulevaient.
+
+J'en atteste Dieu qui ne m'a jamais abandonné, j'en atteste l'innocence
+de ma fille, je ne veux rien écrire qui ne soit à l'honneur d'un amour
+purifié, et je me trouverais misérable pourtant de profaner en moi le
+caractère indélébile du prêtre. Il me faut avouer que le prêtre et
+l'amant ne faisaient qu'un, en entrant dans ce sanctuaire où la mort
+mettait sa solennité, et que rien de sacrilège ne battait en moi.
+
+Le docteur était resté un peu en arrière.
+
+Reine me regardait venir, avec un sourire qui tremblait sur sa bouche et
+une fièvre menaçante dans les yeux.
+
+Comment se pouvait-il qu'elle fût mourante? Elle était si belle! Mais
+dès que je me fus approché de son lit, dès que, se tournant avec effort
+de côté, elle m'eut indiqué par ce mouvement un fauteuil placé près du
+chevet, je vis bien que la fièvre seule la soutenait, et que cette vie
+qui rayonnait encore en elle n'était que la palpitation suprême d'une
+âme qui concentre tous ses rayons avant de s'envoler dans un éclair.
+
+J'avais le coeur rempli d'une immense pitié et d'un incommensurable
+amour; mais je ne songeai qu'à pleurer, qu'à laisser voir lâchement ma
+terreur. Je voulus m'agenouiller, et, comme sa main moite était tendue
+vers moi, je la pris doucement et la baisai.
+
+Mais en appuyant ses doigts sur ma bouche, Reine me repoussait et me
+défendait de me prosterner. Elle non plus, ne voulait pas que la mort
+dominât l'amour qui avait cette dernière minute, avant l'infini, et mît
+trop de solennité dans cette effusion humaine.
+
+--Je suis heureuse... bien heureuse de vous voir, me dit-elle d'une voix
+oppressée. Je me reprochais de vous avoir dit de partir. Merci de
+m'avoir désobéi.
+
+Elle laissa retomber sa tête qu'elle avait levée. Le docteur s'approcha
+du lit, lui prit le poignet, tâta le pouls, se baissa pour regarder de
+plus près la dilatation de la pupille de ces yeux éclatants.
+
+La malade devina l'intention de cet examen.
+
+--Je souffre moins, docteur. Je ne veux pas souffrir. Il est inutile de
+me mettre encore du poison sous la peau... Merci... Vous avez été bien
+bon... Quel dommage que vous ne puissiez pas me ramener aussi, moi!
+
+Elle voulut agrandir son sourire, mais un tressaillement de la douleur
+l'interrompit. Un spasme fit trembler sa bouche, ses yeux se voilèrent;
+elle mit les deux mains sur sa poitrine, les appuya, comme pour empêcher
+le mal de monter jusqu'au coeur, et, après une minute, rouvrant les
+paupières:
+
+--Pourquoi me plaindrais-je? Docteur, vous me donnez plus que la vie...
+Écoutez-moi, mon ami. J'ai des choses bien sérieuses à vous dire.
+
+Elle m'attira d'un geste du doigt, je me penchai; sa voix était
+haletante; une convulsion l'entrecoupait:
+
+--J'ai voulu vous voir. Il vous eût été trop pénible d'apprendre par une
+note de journal que j'étais partie; comme vous avez appris autrefois que
+je vous avais été infidèle... Vous pouviez me supposer des idées que je
+n'ai pas... Je suis aujourd'hui ce que j'étais la première fois que nous
+nous sommes vus. Il n'y a plus de danger à vous dire que je vous aime
+tout autant... sinon plus qu'au premier jour... Vous entendez,
+docteur... Il faut que vous entendiez cela... Ne vous éloignez pas, pour
+ne pas entendre... Quand je vous ai tout avoué, vous avez reconnu que
+cet amour loyal, vrai, qu'on a trompé, volé, était légitime... La faute
+qui nous a unis doit-elle nous séparer à jamais?... Il me faut bien
+croire maintenant que nous nous rejoindrons. Je veux revivre, pour me
+dédommager de la vie infâme qu'on m'a faite ici...
+
+Elle fut interrompue par une douleur plus vive; mais, la surmontant avec
+un courage de martyre:
+
+--Il faut que je me dépêche... J'ai écrit à miss Sharp, j'ai voulu avoir
+sa confession... La voici, aussi sincère qu'on peut l'espérer d'une
+vieille fille qui a respiré et exhalé l'hypocrisie toute sa vie...
+
+Elle avait devant elle, sur la couverture, une lettre, qu'elle me
+tendit.
+
+Je ne voulais pas la prendre. Que m'importait miss Sharp! Elle insista:
+
+--Il faut que vous la preniez; que vous la gardiez!... C'est la seule
+arme que je puisse vous léguer, et il faut que vous soyez armé!
+
+A ce moment, derrière le rideau qui retombait sur un des côtés du lit,
+un petit cri se fit entendre.
+
+Je me dressai debout à cette voix, à ce vagissement. Une morsure au sein
+m'aurait arraché un cri de douleur, si j'avais été capable d'autre chose
+que d'une stupeur muette, d'une sorte de joie foudroyante, d'une
+révélation paternelle qui m'envahit par toutes les veines.
+
+Instantanément, je compris pourquoi j'étais là.
+
+Mon effarement était si vrai que Reine dit au docteur:
+
+--Comment! Il ne savait donc pas?...
+
+--Non, répondit le médecin avec bonhomie, M. d'Altenbourg ne m'a pas
+interrogé... D'ailleurs, nous n'avons pas eu le temps...
+
+En disant cela, le docteur faisait le tour du lit et allait à un berceau
+que le rideau cachait; et, pendant que, haletant, suant d'une angoisse
+sublime, je regardais Reine qui s'efforçait de sourire à mon émotion
+comme à une découverte de plus qui nous unissait, le médecin revint à
+moi tenant un enfant.
+
+--C'est une fille, me dit-il en la posant dans mes bras.
+
+--C'est notre fille! murmura Reine de Chavanges.
+
+Je regardais ce petit être qui cessait de pleurer, distrait par le
+mouvement. Un besoin terrible d'adoration, d'assouvissement, de
+tendresse me pénétrait; mon coeur fondait dans ma poitrine; je la
+baptisai d'une larme.
+
+J'approchai ma bouche timidement de cette petite bouche si frêle; j'y
+mis un baiser qui lui communiquait toute mon âme, et, avec un égoïsme
+qui n'enlevait rien pourtant à ma douleur, je pensai en moi-même:
+
+--Vous êtes bon, mon Dieu!
+
+On ne sait jamais tout ce que peut contenir de pensées un éclair si
+profond.
+
+J'entrevoyais un but nouveau, un devoir, une protection, un supplice
+nouveau à compter dans la vie et je m'extasiais.
+
+Ma fille recommença à crier. Je la tenais mal sans doute. Mes lèvres
+impies ne s'étaient pas faites assez chastes, assez douces pour ce
+baiser. Une porte s'ouvrit, la porte de la chambre où la religieuse
+attendait l'issue de la consultation. Elle pensait bien que la
+consultation n'était pas finie; mais l'enfant l'interrompait, et elle
+venait chercher l'enfant pour la remettre à la nourrice.
+
+Cette religieuse emporta l'enfant d'un prêtre avec une tendresse naïve,
+qui se fût étrangement changée en horreur, dans ce coeur simple, si elle
+avait pu soupçonner la vérité.
+
+Je retombai dans le fauteuil et je pleurai, dès que ma fille eut
+disparu.
+
+--Oui, reprit Reine d'une voix plus faible et plus agitée, c'est notre
+fille. C'est pour elle encore, c'est pour elle surtout que j'ai voulu
+vous voir. Le duc ne s'y est pas trompé, et le doute d'ailleurs n'était
+plus possible pour lui. Il s'est arrangé pour n'être pas ici... Il a un
+prétexte pour voyager en Italie... Il saura du même coup qu'il est veuf
+et père... Il ne désavouera pas cette enfant; il ne peut pas la
+désavouer... L'orgueil lui donnera la force de mentir. Quant à moi, je
+ne peux pas infliger au duc de Thorvilliers une honte, qui serait
+peut-être un acte de justice... Ah! si je devais vivre, peut-être lui
+disputerais-je notre enfant. Pauvre petite fille! Il ne la tuera pas! Il
+lui laissera donner les soins qu'on donnerait à son enfant. Le duc sait
+que je me suis confessée au docteur et que j'ai constitué ce grand
+honnête homme le gardien de ma fille. Vous ne serez pas trop de deux
+pour veiller sur elle... Le docteur a de grandes occupations. Vous, vous
+ne penserez qu'à cela. Le duc aura toujours peur d'un scandale... Voilà
+ce que je voulais vous dire... Le reste n'est plus rien!
+
+La voix de Reine s'éteignit en finissant. Elle parut subitement épuisée;
+sa tête retomba plus lourdement sur l'oreiller. Le docteur fronça le
+sourcil, se pencha sur la malade, l'examina, et se tournant vers moi me
+regarda, sans dire un mot.
+
+Quel regard effrayant dans son calme! Le médecin réclamait la place pour
+lui seul, et m'avertissait de partir. Tout ce qui était humain était
+fini; l'autre mystère allait commencer. Je n'avais aucun droit légitime
+d'y assister.
+
+Pouvais-je obéir facilement? Il me semblait que j'étais le médecin,
+puisqu'il était le confesseur, et que c'était moi qui la retenais, qui
+la retiendrais dans la vie.
+
+Il devinait évident que le mal, sinon interrompu, du moins retardé par
+la volonté de Reine, et, je l'ai su, par des piqûres de morphine, allait
+redoubler. Il y a des luttes qu'on ne recommence pas contre la mort, Je
+vis pourtant que le docteur songeait à renouveler les piqûres
+bienfaisantes, mais je vis aussi qu'après avoir regardé les yeux de la
+duchesse, il hésita.
+
+Elle eut conscience de cette hésitation. Dans le trouble qui commençait,
+dans l'hallucination qui précédait la nuit cérébrale, elle redit, en
+donnant un autre ton à ses dernières paroles:
+
+--Plus rien! N'est-ce pas, docteur, plus rien? C'est fini.
+
+Chose horrible! en même temps que son regard divin se noyait dans une
+brume, sa voix au timbre d'or s'alourdissait, s'épaississait dans un
+balbutiement sourd.
+
+--Ah! je souffre! dit-elle. C'est bien dur de mourir, et pourtant c'est
+bon!
+
+Elle eut une seconde d'assoupissement; puis elle tourna la tête à droite
+et à gauche, regardant, cherchant à voir; mais un voile s'amassait sur
+ses yeux. Ses prunelles dilatées m'enveloppèrent sans m'étreindre. Tout
+lui échappait.
+
+Je ne pus retenir un murmure d'épouvante:
+
+--Docteur! docteur!
+
+Comme si j'avais eu besoin de rappeler son devoir à ce grand médecin!
+
+Il me rappela le mien, en levant les yeux au plafond. Je tombai à
+genoux; mais j'oubliais que j'étais prêtre; savais-je encore que j'étais
+chrétien? J'étais tremblant devant ce supplice qui m'apparaissait comme
+une péripétie dernière d'un meurtre accompli par moi. Je voyais pâlir,
+et pour ainsi dire se dissoudre dans une vague blancheur, ce beau visage
+dont j'aurais voulu retenir sous mon regard les lignes délicates et
+superbes, le rayonnement même fiévreux.
+
+J'étais désespéré et je n'étais que désespéré.
+
+Reine ne reprit plus connaissance. Il y a de ces chutes subites dans les
+crépuscules que la volonté prolonge. La mort a de ces revanches
+soudaines, sournoises, après avoir cédé.
+
+A plusieurs reprises, le docteur, tout en donnant à la malade ces soins
+inutiles qui sont les dernières piétés de la science envers l'inconnu,
+me toucha l'épaule pour m'avertir de me retirer.
+
+Mais je ne comprenais pas. J'attendais, ou l'irréparable ou le réveil.
+Je ressaisissais dans ma mémoire, je retenais les paroles que Reine
+avait prononcées quelques minutes auparavant, comme si elles eussent été
+emportées à demi déjà dans un lointain qui me les volait. Je voulais,
+lui parler à mon tour, l'évoquer, la ressaisir. Si j'avais pu, si
+j'avais osé lui dire ce que j'avais dans l'âme, peut-être bien qu'elle
+eût hésité à mourir. Sa main n'était pas froide; je l'empêcherais de se
+refroidir sous ma bouche. Il était impie de songer à me renvoyer, tant
+que sa main ne serait pas refroidie.
+
+Devant l'obstination de ma douleur, le médecin fut obligé de devenir
+clair, catégorique; il me dit avec autorité, mais doucement:
+
+--Votre place n'est plus ici, monsieur... Voulez-vous dire à la
+religieuse d'entrer?
+
+J'obéis. Je me levai, je reculai. Le docteur en prenant ma place, en se
+penchant de nouveau sur la malade, me la cacha. Je reculai jusqu'à la
+porte de la chambre qui communiquait avec celle de la nourrice.
+
+La religieuse, tout en étant prête à entrer dans la chambre de la
+malade, regardait ma fille qu'une belle paysanne allaitait. Elle fut
+frappée de ma pâleur et comprit.
+
+--Ah! la chère dame! murmura-t-elle en froissant son chapelet, a-t-elle
+demandé un prêtre?
+
+Elle passa vivement devant moi, referma la porte, me laissant devant ce
+groupe de la nourrice et de mon enfant. Je ne pouvais pas pleurer.
+Cherchant à me retenir à une image vivante, je contemplai ce pauvre
+petit être qui m'était légué.
+
+La nourrice, gênée de cette contemplation et troublée de ce qui se
+passait de l'autre côté de la porte, me dit, croyant parler à un
+médecin:
+
+--C'est un grand malheur qu'une si jolie petite fille qui ne demande
+qu'à vivre fasse mourir sa mère; elle a pris le sein tout de suite!
+
+Ces mots me donnèrent le frisson. J'étais condamné à ne pouvoir
+prononcer une parole. Je me retournai vers la chambre de Reine. Mais de
+quel droit, maintenant, en aurais-je franchi le seuil? Le masque de
+médecin ne pouvait plus me servir; on n'avait besoin que d'un prêtre, et
+je n'étais plus prêtre! Je n'osai rester.
+
+Je ne sais comment je sortis, sans tomber à genoux, pour demander pardon
+à ma fille de la vie qu'elle recevait, pour demander pardon à la mère de
+de la mort que je lui avais donnée.
+
+Je m'en allai, à tâtons, dans cet appartement obscur, courbé sous ma
+douleur, la retenant; je gagnai l'escalier et je le descendis,
+m'arrêtant à chaque marche, m'imaginant qu'on allait me rappeler, que
+Reine n'était pas mourante, qu'elle avait encore des choses à me dire.
+Ou bien, espérant qu'on me heurterait, qu'on me chasserait comme un
+intrus, comme un meurtrier. J'avais besoin d'être frappé physiquement,
+d'être insulté. Ce coup invisible, ce châtiment silencieux était trop
+lourd à porter.
+
+Au bas de l'escalier, sur la dernière marche, dans la nuit, je m'assis
+et j'attendis; puis, entendant du bruit au premier étage, voyant
+reparaître une lueur semblable à celle qui nous avait accueillis, je me
+redressai, je traversai le vestibule et la cour, m'évadant de la mort de
+Reine, comme je m'étais évadé de son amour.
+
+La porte cochère était entr'ouverte, une lumière était allumée dans la
+loge du concierge. Quelqu'un était sorti en courant; sans doute, la
+religieuse avait envoyé chercher le prêtre. Je ne voulus pas le
+rencontrer; le jour eût reparu soudainement pour me dénoncer à lui.
+
+La voiture du docteur était toujours à la porte: j'y montai, et là,
+enfermé, bien seul, j'eus la force de pleurer comme j'avais pleuré
+dix-neuf ans auparavant, dans le jardin de Chavanges, quand je croyais
+tout perdu; comme j'avais pleuré, huit mois auparavant.
+
+Je restai une heure dans cet abandon, secoué de remords qui m'entraient
+comme des pointes aiguës dans toutes mes fibres, secoué de désespoirs
+qui alternaient avec mes remords, me trouvant odieux de vivre,
+puisqu'elle mourait par moi, et m'étonnant tout ensemble que Dieu permît
+cette mort, et qu'il eût ainsi châtié un amour dont il avait vu la
+pureté primitive et la sincérité.
+
+La glace de la voiture était levée; je vis passer à plusieurs reprises,
+comme à travers un brouillard, des ombres qui entraient dans l'hôtel ou
+qui en sortaient...
+
+Au bout d'une heure de cette torture, le docteur ouvrit la portière.
+
+--Je pensais vous trouver là, monsieur l'abbé, me dit-il avec la même
+douceur, mais en me traitant maintenant de prêtre, et non plus d'homme
+du monde.
+
+Espérait-il ainsi me donner plus de courage? Croyait-il nécessaire de me
+rappeler que je devais élever ma douleur et l'idéaliser?
+
+--Elle a bien souffert? demandai-je à voix basse.
+
+Je ressemblais à un de ces meurtriers qui ont la curiosité de leur crime
+et qui retournent au cadavre, pour en mesurer la plaie.
+
+--Non, me répondit le docteur, elle avait presque fini de souffrir quand
+vous êtes venu. Le cerveau est si vite atteint! Je suis étonné de la
+lucidité qu'elle a gardée, pendant une partie de votre visite.
+
+La voiture partit; le docteur me reconduisait.
+
+Il me donna en route des explications, que j'écoutai cette fois et que
+je compris, sur la maladie de la duchesse. Ces détails techniques,
+douloureux pour tout homme qui les eût reçus à propos d'une femme
+ardemment aimée, l'étaient doublement pour moi, prêtre, en dénudant une
+fois de plus la pudeur de mon amour. Je dus apprendre, malgré les
+précautions du récit, que cette grossesse tardive avait rendu plus
+difficile la délivrance. Depuis plusieurs mois, Reine était malade. Le
+docteur avait redouté qu'elle ne pût atteindre le terme ordinaire; elle
+l'avait devancé d'un mois. Pendant deux ou trois jours on avait espéré
+le salut; puis une péritonite était survenue, que les médecins les plus
+exercés, réunis en consultation, n'avaient pu conjurer.
+
+Le docteur essayait de lasser ma douleur par les détails mêmes.
+
+Quand je fus arrivé à ma porte:
+
+--Je reviendrai vous voir demain, me dit-il avec bonté. Vous êtes mon
+malade, vous m'êtes confié. Nous avons aussi à nous concerter pour le
+legs qui nous a été fait... J'ai envoyé, cette nuit même, une dépêche au
+duc. Il est convenable qu'il revienne. J'oserai lui dire bien des
+choses... Quant à vous, je ne vous demande pas d'avoir du courage. Vous
+en avez. Voulez-vous me permettre seulement, à partir de cette nuit, de
+vous considérer comme mon ami... comme mon enfant. Puisque je suis le
+grand-père de cette petite fille, il faut bien que vous soyez mon fils.
+
+Je répondis par un sanglot cette effusion cordiale. Je crois me rappeler
+que le docteur me serra dans ses bras, me secoua... Je montai chez moi
+en haletant, et enfermé, libre, je pus laisser rugir tout à son aise mon
+effroyable douleur.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Je ne dois plus que la confession de mes inquiétudes paternelles.
+
+Je me suis cru obligé de raconter, en détails, l'histoire de cette
+paternité coupable. Mais j'ai tenu à montrer comment elle devait
+inspirer de pitié. J'ai eu peur si souvent d'avoir besoin de m'adresser
+à des coeurs, farouches dans leurs vertus ou leurs préventions, qui
+verraient, d'abord et surtout, dans ma fille, un scandale monstrueux,
+que j'ai toujours eu la crainte d'oublier une excuse concernant sa
+naissance.
+
+Ce n'est pas mon pardon que je plaide, c'est celui de cette chère et
+belle innocente.
+
+J'ai abrégé, j'ai refroidi bien des confidences dont je n'ai montré que
+la cendre, dont j'ai gardé le feu...
+
+On me dispensera donc de raconter ma douleur, mon deuil, mon remords,
+mes visites au tombeau de la duchesse de Thorvilliers, si vite abandonné
+par ceux qui le firent bâtir fastueux et mensonger.
+
+Tout ce côté sombre de ma vie, saignant encore, je le garde. Il est
+inutile au but que je veux atteindre. J'ai tant à parler de ma fille,
+que je ne parlerai plus autant de moi.
+
+Je le répète, si j'écrivais un livre, j'aurais quelques chapitres de
+mélancolie à ajouter, et pour ceux qui veulent dans les histoires
+romanesques, invraisemblables à force de vérité, autre chose que
+l'extraordinaire dans les événements, c'est-à-dire un intérêt
+philosophique, cette analyse du veuvage d'un prêtre, qui acceptait la
+paternité comme une grâce et une expiation, cette analyse-là serait
+curieuse à faire, curieuse à lire.
+
+Mais il suffit aux hommes discrets et graves qui doivent lire
+spécialement ces pages, de savoir que, si je fus accablé de ce malheur,
+j'eus bientôt repris le courage, l'énergie, l'activité nécessaires pour
+veiller sur mon enfant.
+
+Le duc joua convenablement son rôle. Il revint assez à temps pour les
+funérailles; il eut l'apparat d'un très grand deuil.
+
+Le docteur, dans plusieurs conférences, régla avec lui ce qui concernait
+la petite fille, et le duc parut très reconnaissant au grand médecin de
+la peine qu'il acceptait. Il s'excusa, pour sa part, de ne pouvoir
+garder près de lui _son_ enfant. Il n'avait ni mère, ni soeur, ni
+cousine, aucune parente à qui il pût la confier. Tous les arrangements
+que le docteur prendrait, et qui seraient compatibles avec le nom de
+Thorvilliers, avec l'affection légitime d'un père pour sa fille, avec la
+fortune aussi dont l'enfant héritait et dont il avait à régler l'emploi,
+étaient acceptés d'avance.
+
+Il ne voulait certes pas qu'on mît vulgairement en nourrice la fille du
+duc de Thorvilliers! Mais il consentit à ce qu'on louât pour elle, aux
+portes de Paris, à Meudon, dans une situation particulièrement salubre,
+une jolie villa; qu'une dame présentée par le docteur, eût la direction
+de cette _nursery_ élégante. Il prit lui-même la peine de visiter une
+fois l'installation, trouva tout parfait, et déclara qu'il pourrait
+repartir désormais sans inquiétude. Les intérêts qu'il avait en Italie
+nécessitaient son prompt départ et servaient sa douleur.
+
+Il comptait bien, d'ailleurs, recevoir du docteur des bulletins
+réguliers sur la santé de la petite fille; tous les mois, ce serait
+assez.
+
+Je ne sais au juste tout ce qui fut dit dans ces conférences courtes,
+hâtives. Je crois qu'il fut inutile au médecin d'exercer aucune
+pression, ni de faire aucune allusion à ce qu'il savait.
+
+Le duc, convaincu de la fermeté, de l'habileté, de la discrétion du
+savant, n'eut pas la maladresse d'hésiter, et ne joua que tout juste ce
+qu'il fallait pour la comédie sentimentale et paternelle à laquelle sa
+première fourberie le condamnait.
+
+Quant à moi, je n'apparus pas dans ces explications. Qu'étais-je? Une
+nuée qui avait contenu un orage, un fantôme de nuée vide et éraillée qui
+flottait à l'horizon. Il ne convenait pas au duc de s'inquiéter de moi,
+de paraître rien prescrire ou rien défendre qui me concernât.
+
+J'ai dit que l'enfant de la duchesse héritait de la grande fortune qui
+n'avait pas été adjugée par contrat au duc de Thorvilliers. Gaston, pour
+épouser cette riche héritière prévenue contre lui, avait dû se défendre
+d'un calcul d'intérêt. Il l'avait pris de très haut, quand le vieux
+notaire de la famille de Chavanges s'était excusé pour des conditions
+qui étaient traditionnelles dans la famille.
+
+Ce désintéressement, assez habile dans le présent, et qui ne pouvait
+être préjudiciable dans l'avenir que si le duc n'avait pas d'enfant,
+avait été pour Reine une des raisons déterminantes de ce mariage. La
+jeune fille qui se croyait trahie, méconnue par moi, s'était dit
+qu'après tout Gaston était moins ambitieux de fortune qu'elle ne l'avait
+cru. Elle l'estima presque de n'avoir pas été un spéculateur, le jour où
+il avait conduit à l'autel l'amie d'enfance, l'admirable créature qu'un
+grand désespoir lui donnait à consoler.
+
+Cette résignation du duc à un contrat qui limitait sa gestion des biens
+de la duchesse, facile au début, devint bientôt forcée. La duchesse, en
+se réveillant de ce sommeil douloureux de son âme, pendant lequel elle
+s'était livrée à un homme qu'elle n'aimait pas, n'avait pu songer à
+corriger par des libéralités dont elle avait gardé le droit, ce qu'il
+avait pu y avoir de rigoureux ou d'injuste dans les précautions du
+contrat.
+
+Gaston avait donc un intérêt positif à être père. La crainte d'un
+scandale et d'un ridicule désastreux, qui se mêle toujours aux plus
+tragiques aventures conjugales, ne l'eût pas arrêté, que la raison
+économique l'eût fléchi. C'était à son orgueil à s'arranger avec sa
+résignation.
+
+Si Gaston songeait à moi, s'il pouvait me supposer (ce qui eût été bien
+invraisemblable de sa part) une tendresse paternelle capable de me
+pousser au rapt de mon enfant, il était si sûr de sa force, si certain
+de n'avoir qu'à étendre la main, qu'à faire un signe pour écraser le
+prêtre interdit, qu'il ne craignait rien. D'ailleurs, le docteur était
+ma caution, et puis Gaston pouvait me haïr, mais il ne pouvait pas ne
+pas m'estimer.
+
+Il est plus facile de duper son coeur que sa raison, de s'infiltrer la
+haine que le mépris.
+
+--Me haïssait-t-il? me hait-il? Je n'en sais rien.
+
+Tout homme d'esprit a un fonds inaltérable de justice qu'il violente, à
+son gré, mais qu'il ne peut méconnaître. Voilà pourquoi il y a toujours
+une ressource pour la vertu avec un coquin spirituel qu'on peut
+convaincre, et pourquoi il y a-t-il toujours aussi un danger permanent
+pour l'innocence devant l'égoïsme avisé qui ne veut pas qu'on le
+persuade.
+
+La méchanceté est une des formes de l'ignorance, et souvent une des
+feintes de l'esprit. La brute se satisfait; l'homme d'esprit se
+contraint dans la méchanceté.
+
+Voilà mon sentiment. Je veux être juste envers l'homme que je veux
+vaincre.
+
+Je crois donc que si je pouvais, que si quelqu'un pouvait offrir
+aujourd'hui au duc de Thorvilliers un gendre plus riche, plus en crédit,
+non en France, mais dans le grand monde européen, que le piètre débauché
+qu'il a choisi, il consentirait à l'échange.
+
+Ce n'est pas par férocité d'instinct, par vengeance fatale qu'il livre
+cette belle et pure victime à ce monstre.
+
+Il y a bien de tout cela dans sa conduite; mais il y a surtout le dédain
+du bonheur des autres, l'ambition de l'influence, de la fortune,
+l'esprit d'orgueil. Il faudrait lui prouver que son calcul est
+maladroit, pour le dissuader d'une action vile, dont il ne voit que les
+avantages mondains.
+
+Après tout, ce mariage, envié par bien des mères, n'a d'inconvénient
+qu'à cause de l'état physique du prince de Lévigny. Mais le prince est
+homme du monde, et parera sa pourriture. Peut-être n'est-il pas
+inguérissable! Mais s'il l'était, sa mort, pourvu qu'elle arrivât quand
+le duc aurait obtenu de cette alliance tout ce qu'il en espère,
+laisserait une jeune veuve très riche, très jolie, qui pourrait être
+l'enjeu d'une nouvelle spéculation.
+
+Voilà ce que pense le duc de Thorvilliers, et voilà ce qui m'épouvante.
+Voilà ce qui sert de prétexte à sa vengeance. Mais encore une fois, il
+n'y aurait pas de vengeance, si le duc trouvait plus d'intérêt à un bon
+et honnête mariage. Est-ce là l'envers ou le beau côté du crime?
+
+Dieu sait si j'ai cherché ce beau et loyal mariage, si je l'ai rêvé, si,
+un moment même, je n'ai pas cru l'avoir trouvé! Mais que puis-je tout
+seul, pauvre, désarmé, redevenu obscur, interdit?
+
+Ah! si j'avais le temps de redevenir le prêtre célèbre, honoré, respecté
+d'autrefois, je pourrais peut-être à moi seul sauver ma fille!
+
+On m'a offert plusieurs fois de me relever d'un châtiment que j'ai si
+facilement accepté qu'il semble plutôt une humiliation volontaire. On
+trouve, en tout cas, que j'ai assez expié cette faute, restée
+mystérieuse, vagué. Les prêtres avec qui j'ai conservé des relations, ne
+sentant en moi ni révolte contre l'Église, ni cause de séparation plus
+longue, m'ont souvent offert leur intervention. Même aujourd'hui, après
+des refus qui tenaient à mes scrupules paternels, je n'aurais qu'à
+consentir à ma grâce!
+
+A quoi bon? Je n'ai pas le temps; le danger est là; menaçant, terrible.
+On tue ma fille! Puis-je agir mieux que je ne le fais? Puis-je lui
+crier, à cette chère victime, que je suis son père? que l'autre la
+sacrifie, la vend? Elle ne le croirait pas; je l'ai si purement élevée.
+D'ailleurs elle est enchaînée par son nom.
+
+Je ne puis lui flétrir le coeur pour la sauver, lui donner le mépris de
+sa mère, l'horreur de ma paternité sacrilège, en lui donnant l'horreur
+de la paternité apparente!
+
+Voilà pourquoi j'appelle les honnêtes gens à mon secours.
+
+ * * * * *
+
+Quand ma fille fut installée à Meudon, il me fut facile de louer une
+maisonnette tout près de là, et grâce au docteur X., qui sut me
+présenter avec assez de franchise, comme son ami, pour ne pas mettre en
+défiance la dame chargée de veiller sur la petite Marie-Louise; grâce
+peut-être aux conjectures que fit discrètement cette dame, qui ne
+devinrent jamais de sa part l'objet d'une tentative de curiosité; grâce
+à la nourrice qui m'avait vu chez la duchesse de Thorvilliers la nuit de
+la mort, et qui me prenait pour un médecin, je fus admis sans difficulté
+dans la villa, amené par le docteur, et quand j'appris que le duc, les
+affaires réglées, était reparti pour l'étranger, j'y vins assidûment,
+quotidiennement, m'initier à cette joie d'être père, regarder fleurir et
+s'épanouir ma fille.
+
+Ce cher petit être, que je vis tout de suite dans sa beauté future, et
+qui dès le premier jour m'apparut rayonnant, ineffable, comme ces
+enfants divins auxquels les peintres donnent l'indulgence des fautes,
+dès les premiers balbutiements de la crèche, et qui bénissent de leurs
+doigts levés le monde, tout en cherchant la mamelle, cette adorable
+créature paraissait me comprendre.
+
+Elle ne me consola pas. Les enfants, même quand on peut les avouer,
+après un grand deuil, n'en consolent pas; ils ajoutent à la sensibilité,
+loin de la calmer. On leur doit de pleurer plus aisément: c'est là leur
+grand bienfait.
+
+Les joies particulières de la paternité ont ce mérite de ne rien
+distraire des émotions pieuses dont le coeur s'est empli. Ma fille
+mettait plus de ciel au-dessus, autour de ma douleur, et quand je la
+regardais dans ses langes, la dilatation de cet orgueil caché qui me
+gonflait le coeur, me soulevait de la terre, bien haut. Parfois, je me
+rêvais agenouillé dans un nuage, au pied d'un _bambino_ qui m'emportait
+avec lui vers Dieu.
+
+Mais les voluptés les plus profondes, les plus réelles, les plus
+humaines de cette contemplation m'étaient révélées dans les promenades
+que l'on faisait, par les beaux jours, dans la forêt.
+
+La voiture s'arrêtait dans l'allée; la nourrice et la dame de compagnie
+entraient sous les arbres. Alors j'intervenais; je prenais un prétexte,
+ou plutôt je n'en prenais plus au bout de trois ou quatre fois, et,
+m'emparant de ma fille, j'étais père librement, au murmure des feuilles
+dans les arbres, au gazouillement des oiseaux qui chantaient le cantique
+de la vie; je la portais, je la berçais, je la regardais, je la buvais
+des yeux, l'effleurant, la goûtant de temps en temps de ma bouche,
+voulant lui communiquer mon âme, le secret de ma paternité, dans le
+souffle chaud et tremblant dont je l'enveloppais.
+
+Je connus toute la plénitude de ce sentiment, supérieur à tous les
+autres, celui qui donne à l'homme plus qu'il ne lui promet, dont les
+déceptions sont encore une ivresse, puisqu'elles révèlent la gloire
+secrète du martyre.
+
+Le roi Lear est digne d'envie; il souffre par tout ce qu'il y a de divin
+dans l'homme.
+
+Comme je m'émerveillais de cette vocation paternelle, qui m'agrandissait
+en élargissant ma vie!...
+
+Je ne veux faire aucune théorie, et ce n'est pas le cas de plaider une
+cause sociale, quand je plaide ma cause particulière. Les prêtres qui
+ont eu besoin de se marier sont des avocats suspects du mariage. On les
+croirait davantage, s'ils étaient désintéressés. Je ne veux pas, même à
+bonne intention, me dissimuler derrière les autres hommes, et solliciter
+les sympathies, en parlant au nom d'une foule. Je dirai seulement qu'il
+y a bien de l'amour paternel comprimé, déçu, refoulé, inconscient, dans
+des ardeurs, dans des résolutions de sacrifice qui se croient
+désintéressées des passions humaines.
+
+Quant à moi, je me trouvais, je me découvrais; je savais pourquoi
+j'avais été amoureux de la pureté. J'étais dans la vie, pour aimer
+surtout de cet amour qui contient tous les autres.
+
+Quand je me croyais poète, je cédais à un courant de tendresse qui me
+faisait rêver une oeuvre palpitante à créer, à aimer.
+
+Quand j'aimais de cet amour violent, viril, humain, dont les fièvres
+étaient entrecoupées d'apaisements chastes comme des bénédictions, je
+cédais à un amour qui ne se fût satisfait de rien d'égoïste et de
+simplement terrestre.
+
+Quand, me croyant trahi, j'allais me jeter grelottant d'amour, avec un
+désespoir filial, au pied de la croix, c'était la vocation trompée de
+l'amour paternel qui me prosternait.
+
+Combien de fois, à l'écart, sous les arbres, tout seul, en murmurant à
+l'oreille rose, aux yeux voilés de longs cils, à la bouche moulée par
+l'allaitement, ces mots qui me semblaient une formule créatrice, un
+_fiat lux_ prêté par Dieu aux hommes: Ma fille! ma file! combien de fois
+ne me suis-je pas rappelé que du haut de la chaire, dans certaines
+minutes d'extase évangélique, j'avais eu du plaisir à dire à ceux qui
+m'écoutaient: _Mes enfants!_ _mes fils!_
+
+Ma fille me donnait le droit de penser à sa mère. Il me semblait que mon
+amour était légitimé dans le passé par cette innocence qui le purifiait
+dans l'avenir, dans l'infini. Je n'évoquais rien de profane; je voyais
+Reine de Chavanges pâle, mourante, brisée de sa maternité, me confiant
+notre fille, et en lui jurant de la protéger, de la garder avec un amour
+jaloux, qui nous unissait au delà de la mort, je la remerciais de
+m'avoir légué ce trésor.
+
+Quelle eût été ma vie, si j'avais appris que la duchesse de Thorvilliers
+était morte, laissant une fille, et sans que j'eusse aucun moyen de m'en
+approcher!
+
+Je frémissais, en la serrant contre ma poitrine, à l'idée que j'aurais
+pu la désirer, en être séparé.
+
+J'aimais passionnément le bon docteur, pour avoir été le confident de
+Reine, pour rester le mien, pour me garantir cette possession de mon
+enfant.
+
+Hélas! je ne prévoyais pas, je ne voulais pas prévoir que la séparation
+était inévitable, foudroyante...
+
+Pendant six ans tout entiers, qui furent six années de printemps,
+d'aurore, de fleurs épanouies, de parfums, sans hiver, malgré les hivers
+(car les contemplations auprès du feu valaient les promenades au bois),
+pendant six ans, je savourai, je n'ose dire ce bonheur, mais cette vertu
+qui me rachetait.
+
+Pendant six ans, j'eus une famille. J'avais avec le docteur toutes
+sortes de consultations, à la moindre indisposition de ma fille. Je lui
+appris ses premiers mots; je les entendis le premier. J'éveillai sa
+petite conscience. C'est moi qui lui enseignai à marcher, et quand elle
+trébuchait, j'étais aussi ravi qu'effrayé, car j'étais, d'avance,
+accroupi, courbé, prosterné devant elle et je pouvais la recevoir dans
+mes bras, comme dans un refuge, la rassurer en l'embrassant, me relever
+en l'emportant!...
+
+Le duc recevait des nouvelles du docteur, en envoyait, sans donner
+aucune instruction superflue. Moi, je m'appliquais à restreindre, à
+dissimuler ma possession, à mesure que ma fille grandissait.
+
+Ce ne fut pas moi qui lui enseignai le mot _papa_.
+
+Mais en encourageant celle qui le lui apprenait, je savourais la mélodie
+de cette formule enfantine et je la prenais pour moi.
+
+On ne m'appelait que le docteur Hermann à la villa de Meudon et dans le
+pays. Le grand médecin lui-même donnait l'exemple. Il avait d'abord
+souri de cette tricherie; puis il avait fini par s'y habituer tout le
+premier, et quand je lui faisais parfois remarquer en plaisantant que je
+n'avais pas de brevet, il me répondait à demi sérieusement:
+
+--Voilà une petite fille qui vous donne vos grades. Vous verrez que vous
+serez bientôt aussi médecin que moi.
+
+Mes prescriptions, en effet, en l'absence du docteur, étaient reçues
+avec autant de déférence que s'il les avait formulées lui-même.
+
+Ma fille s'appelle Marie-Louise. La duchesse, qui l'avait fait baptiser,
+le jour même de sa naissance, avait voulu qu'elle eût ces deux noms, qui
+étaient ceux de sa mère. Le dernier m'associait indirectement à ce
+baptême, mais, sous prétexte d'abréviation, je disais simplement Louise.
+
+Quand elle put parler, elle m'appela _mon ami_, et je partageai ce terme
+avec le docteur.
+
+Au bout de six ans de cette vie contemplative, qui me paraissait si
+belle, que je la croyais éternelle, un jour, vers midi, le docteur vint
+me trouver.
+
+Ce n'était pas l'heure des visites du docteur, qui étaient matinales ou
+tardives.
+
+Je n'eus besoin que d'un regard, pour comprendre qu'il m'apportait une
+mauvaise nouvelle.
+
+--Louise est malade?
+
+--Non, mais le duc est à Paris, et je l'attends.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il vient chercher sa fille.
+
+--Sa fille!
+
+Cela me parut subitement monstrueux que cet homme eût des droits sur mon
+enfant et songeât à venir la chercher.
+
+--Il ne faut pas qu'il l'emmène, docteur.
+
+--Vous êtes fou, mon pauvre ami.
+
+En effet, j'étais fou; car je sentis immédiatement, dans ma tête, le
+retour d'une idée folle que j'avais eue et repoussée souvent, l'idée
+d'enlever ma fille, de partir avec elle, de fuir au loin, de disparaître
+pour le monde.
+
+C'était le droit de mon coeur, c'était le devoir de ma sollicitude
+paternelle. Ce qui m'était resté de fortune, après le naufrage de ma
+charité, suffirait à nous faire vivre, et puis je travaillerais, je
+donnerais des leçons à l'étranger. Quel bonheur! Travailler pour elle!
+
+Le docteur qui m'observait vit ce rêve insensé mais naturel, flamber
+dans mes yeux. Il appuya sa main douce et ferme sur ma main, ainsi qu'il
+avait fait six ans auparavant, et me répéta ce qu'il m'avait dit dans la
+nuit funèbre:
+
+--Du courage, mon ami.
+
+N'était-ce pas un appel direct à ma raison?
+
+--J'aurais du courage, répondis-je avec un embarras mal dissimulé, s'il
+ne s'agissait que d'une séparation; mais pouvons-nous savoir ce qu'il
+fera de cette âme?
+
+Le docteur eut un sourire de compassion à cette subtilité, à cette
+hypocrisie de ma conscience. Le père doublé du prêtre se servait de ce
+biais. Était-ce bien l'âme de ma fille que je voulais garder? N'était-ce
+pas aussi, et surtout, cette petite tête rose, ces cheveux bouclés,
+cette bouche adorée qui versait des harmonies si profondes et si
+délicates dans le mot d'_ami_?
+
+--Rassurez-vous, me dit l'excellent docteur, avec une prescience
+admirable, cette enfant est un otage trop précieux pour que le duc n'en
+ait pas grand soin.
+
+--J'ai peur de ses soins!
+
+--Dites que vous en êtes jaloux!
+
+Je répondis par un soupir.
+
+--Eh bien! ne suis-je pas là?, continua le médecin. Pendant ces six
+années, le duc m'a donné des droits que je continuerai à faire valoir,
+et m'a confirmé ceux que j'avais reçus; et, à moins que je ne meure
+bientôt...
+
+Il s'interrompit, frappé peut-être de cette éventualité, plus menaçante
+pour moi que pour lui.
+
+Étrange égoïsme de la passion paternelle, j'eus un petit frisson; je
+regardai le docteur avec des yeux de médecin; je ressentis l'effroi de
+son âge; il avait trente ans de plus que moi. En effet, il pouvait
+mourir bientôt! Je n'avais pas pensé à cela. Que deviendrais-je, s'il
+mourait, si je restais seul! Il ne me resterait que la ressource de ce
+vol de mon enfant.
+
+Mais quand le duc me l'aurait reprise, et l'aurait gardée pendant
+quelques années ou quelques mois même, me serait-il possible de la
+retrouver comme je la lui laissais? M'aimerait-elle encore? A six ans on
+oublie vite! Qu'est-ce que le souvenir pour ces ailes qui ne
+s'alourdissent de rien jusqu'à ce qu'elles aient la force de voler
+seules! Reconnaîtrait-elle son _bon ami_ dans le ravisseur qui viendrait
+l'enlever à ses curiosités nouvelles? N'invoquerait-elle pas son faux
+père pour se défendre de son père véritable?
+
+J'eus la terreur de ce danger, avec celle de la mort possible du
+docteur.
+
+--Il serait plus prudent de ne pas la laisser partir! dis-je naïvement.
+
+--De quelle façon?
+
+--En osant poser des conditions au duc. Vous savez que je puis le
+démasquer, que j'ai une arme...
+
+Le docteur, cette fois, haussa doucement les épaules.
+
+--Pauvre ami! De quelle arme parlez-vous? De cette lettre qui vous a été
+léguée? C'est tout au plus une arme défensive contre le mari: ce n'en
+est pas une contre le père putatif. C'est l'illusion, le prétexte d'une
+mourante, pour vous faire aimer la vie. Que ferait au duc cette bulle de
+savon? Nous nous heurtons à un fait brutal. Il est le père selon la loi,
+et quand vous le menaceriez de démontrer que vous êtes le père selon la
+nature; que cette paternité clandestine est une revanche de sa félonie,
+vous auriez remué de la honte autour de votre fille, autour de sa mère,
+autour de vous, sans entamer, sans érailler seulement le granit sur
+lequel il s'appuie. Prenez garde! si vous tentez un acte violent, vous
+autorisez le duc à user de tous les moyens violents pour se défendre. La
+légalité est pour lui; ne mettez pas encore de son côté la pudeur, et ne
+l'obligez pas à paraître défendre l'honneur de sa femme, la légitimité
+de son enfant... Soumettez-vous, mon ami.
+
+--Me soumettre à ne plus la voir! à la perdre pour toujours!
+
+--Qui parle de cela? C'est une crise, mais ce n'est pas une maladie,
+fatalement mortelle. Je n'en connais pas qui doive décourager le
+médecin. Est-ce que je vais être obligé, mon ami, de vous parler du bon
+Dieu, qui se mêle parfois des intérêts des honnêtes gens? Laissez-moi
+faire. Je m'imagine que le duc tient à une démonstration paternelle,
+plus qu'à l'exercice mensonger de sa paternité légale. On lui aura sans
+doute demandé trop souvent des nouvelles de sa fille; il veut en donner,
+en la montrant. Il craint qu'on ne trouve les années de nourrice un peu
+longues. Cette enfant le gênerait; il ne la prend que pour mettre plus
+de précaution dans sa façon définitive de la placer, hors de sa vie
+galante et affairée. Croyez-moi, c'est une épreuve de quelques mois, de
+quelques semaines, de quelques jours. Résignez-vous, et comptez sur moi.
+
+Il fallut bien me résigner.
+
+Le duc vint dans la journée; le docteur l'attendait à la villa. Quant à
+moi, je le guettai de loin.
+
+Je trouvai qu'il restait bien longtemps.
+
+Enfin, vers cinq heures, le duc sortit de la villa tenant par la main
+Louise, pimpante, habillée de velours, de dentelles, qui sautillait, en
+remuant les plumes d'un grand chapeau. Elle s'admirait; elle se savait
+belle; dès la première entrevue, il lui avait appris la coquetterie;
+elle montait gaiement dans la belle voiture qui venait la chercher.
+
+Elle ne songeait guère à son bon ami! Le docteur qui était resté à
+Meudon, sacrifiant, ce jour-là, sa clientèle, afin de ne perdre sans
+doute aucun détail de ce qui se passerait, et sous le prétexte de causer
+longuement avec le duc de la santé de l'enfant, le docteur prit bien
+garde que Louise ne pensât à moi.
+
+Du massif d'arbres, dans une avenue où je m'étais établi, sans être vu,
+j'assistai à ce départ. J'entendis le roulement de la voiture sur le
+sable; je crus qu'un petit bruit, clair, sautillant, comme celui d'un
+rire enfantin qui s'envole, accompagnait ce roulement. Le duc avait fait
+monter le docteur avec lui. La femme de chambre suivait dans la voiture
+du docteur. La dame de compagnie qui devait rejoindre, plus tard, Louise
+à l'hôtel de Thorvilliers restait pour tout fermer dans la villa, pour
+veiller au déménagement.
+
+Un léger tourbillon de poussière s'éleva derrière le landau du duc,
+comme un symbole de tout ce qui finit et ne laisse plus de trace; puis
+tout disparut.
+
+Je restai jusqu'à la nuit close, sentant et laissant saigner ma
+déchirure. Je pleurais et je murmurais, de minute en minute: ma fille!
+ma fille! ma fille!
+
+Elle riait, en toute innocence, à son ravisseur. Ce beau rire avait dû
+s'augmenter, s'exalter en entrant dans Paris. Le duc avait dû faire une
+course triomphale dans le bois de Boulogne, dans les Champs-Élysées,
+pour se parer, devant tout Paris, de la petite duchesse qu'il ramenait,
+et elle, à la portière, battant des mains aux belles voitures, aux beaux
+cavaliers, entrant dans la féerie de ce piège, se trouvait bien
+contente, se servait des mots que je lui avais enseignés pour exprimer
+sa joie, et proclamait que son papa était magnifiquement bon de lui
+montrer, de lui donner de si belles choses!
+
+J'évoquais le triomphe. Peut-être sa grâce enfantine allait-elle entamer
+l'égoïsme, l'indifférence de cet homme! Peut-être lui qui réglait ses
+sentiments par vanité, allait-il aimer ma fille, en faire la sienne!
+
+Une âpre jalousie, celle qui met dans le sang des fureurs de meurtre, me
+saisit tout à coup. Mon Dieu, étais-je condamné à être toujours jaloux
+de lui, et devait-il me prendre toujours ce que j'aimais?
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Le lendemain de ce rapt de ma fille, de grand matin, j'étais chez le
+docteur.
+
+--Eh bien? lui demandai-je tout haletant.
+
+L'excellent homme sourit de ma question, et aussi de ma pâleur, de
+l'angoisse peinte sur mon visage.
+
+Je ne connais rien de plus cordial, de plus accueillant, de plus
+consolant, de plus puissant que ce sourire des guérisseurs, quand ils se
+moquent doucement de la douleur, même la plus légitime.
+
+Je devins honteux de mon désespoir.
+
+Le docteur me raconta les incidents du voyage fait la veille, me désarma
+avec les petites mines de l'enfant. Il n'eut pas de peine à me
+convaincre que le duc de Thorvilliers avait besoin de plusieurs jours
+pour prendre un parti.
+
+--J'avais bien raison, ajouta-t-il, il est très embarrassé. Il essaiera
+peut-être d'une institutrice; mais il comprend bien qu'il ne peut pas la
+laisser seule à Paris, dans un hôtel, et à aucun prix il ne veut traîner
+une _nursery_ derrière lui. Attendons. Il ne fera rien sans me
+consulter.
+
+Le docteur ajouta d'excellents conseils. Je ne devais compromettre par
+aucune démarche apparente le résultat attendu. Le duc ne paraissait pas
+soupçonner ma rivalité paternelle. L'enfant avait parlé de beaucoup de
+choses, mais n'avait pas parlé de moi. Les chances d'oubli
+augmenteraient avec les heures. Dans deux jours je serais effacé,
+momentanément au moins, de cette mémoire ouverte, avide. Rien ne
+mettrait le duc en défiance.
+
+Je promis d'être prudent, patient; mais je ne promis pas d'être calme.
+
+Les jours, les semaines, les mois mêmes s'écoulèrent, et le duc ne
+savait que résoudre. Je n'apercevais Louise que par les après-midi
+ensoleillés, quand on la promenait aux Champs-Élysées. Elle ne
+descendait de voiture que pour faire quelques pas, accompagnée d'une
+femme de chambre, et suivie d'un valet de pied.
+
+Je me gardais bien de me laisser voir. Ma fatuité paternelle voulait
+encore douter de son oubli. Je la suivais de loin, me dissimulant
+derrière les promeneurs. Elle me paraissait plus jolie encore dans le
+luxe de ses toilettes. C'était un chef-d'oeuvre encadré. Elle semblait
+heureuse. Était-ce son instinct féminin qui se satisfaisait de cette
+parure? Était-ce son instinct ingénu qui s'extasiait à propos de tout?
+Le bruit, les jeux divers l'émerveillaient. La voiture aux chèvres lui
+fit battre les mains.
+
+J'étais décidément oublié! Je ne m'en plaignais pas à moi-même. Je
+faisais le sacrifice de cette ingratitude inconsciente à la joie de la
+voir.
+
+Comment n'aurais-je pas été consolé de cet oubli, en voyant trottiner
+sur l'asphalte des contre-allées ces chers petits pieds roses que
+j'avais tant de fois baisés, que je contemplais nus dans leurs bottines,
+et dont je croyais entendre de loin le pas marqué, sonore?
+
+Qu'on m'excuse d'évoquer ces enfantillages... Il n'y a pas de miette du
+bonheur paternel qui ne soit comme une miette de l'hostie consacrée et
+qui ne contienne l'être divin tout entier.
+
+Cette attente dura un an. Elle fut entremêlée d'atroces souffrances. Les
+jours de froid et de pluie me laissaient seuls dans ce grand désert de
+Paris. Comme il y pleut souvent! Il faut avoir compté les jours de
+solitude pour le savoir.
+
+Il m'arriva plusieurs fois de m'approcher si près de ma fille, que je
+pouvais l'entendre jouer; que je pouvais presque la toucher.
+
+Un jour, je me mis sur son passage; elle me heurta, me regarda, et ne me
+reconnut pas.
+
+Ah! ce naïf oubli, je lui valus du moins de me baisser, pour ramasser je
+ne sais quel jouet qu'elle laissa tomber, et, en le lui rendant, j'osai
+effleurer sa joue avec mes doigts. Elle ne parut pas offensée et sourit.
+
+Une réminiscence involontaire s'éveillait-elle dans son coeur? La femme
+de chambre surprit ma familiarité et s'en offusqua. C'était une femme de
+chambre nouvelle. Celle de Meudon avait été congédiée. Le valet de pied
+me regarda avec hauteur.
+
+Je ne fis que sourire de cette insolence. Le sourire de ma fille ne me
+semblait pas payé assez cher.
+
+Au bout d'un an, le duc, qui avait fait de fréquentes et courtes
+absences, fit mander le docteur et le consulta.
+
+La santé de Marie-Louise était le premier prétexte. Le mandat d'amitié
+reçu au lit de mort de la duchesse, et dont Gaston n'avait jamais osé
+mesurer l'étendue, était le motif réel. Le duc redoutait certainement ce
+grand et honnête praticien. Soupçonnant qu'il était initié à tous les
+secrets de sa vie, il le ménageait et s'en faisait un répondant devant
+sa propre conscience.
+
+Il y eut donc une délibération sérieuse sur le régime à faire suivre par
+l'enfant, sur l'éducation à lui donner.
+
+Le duc parlait d'abord de la placer en Italie, dans un couvent, auprès
+de Florence, où les filles de grandes maisons, qui n'étaient pas élevées
+dans leur famille, recevaient des soins particuliers.
+
+Le docteur répondit, en souriant, qu'il lui serait bien difficile
+d'aller, toutes les semaines, rendre à Marie-Louise les visites dont il
+avait l'habitude et le devoir.
+
+Le duc céda facilement; il ne voulait que paraître céder. L'idée d'un
+grand couvent à Paris, du Sacré-Coeur, des Oiseaux, s'offrit tout
+naturellement. Mais avec un tact particulier, sans que nous eussions
+touché ce point délicat dans nos conférences, l'excellent docteur
+combattit l'idée d'un couvent. Il pensait qu'il me serait plus difficile
+d'y entrer, de m'y faire des alliés.
+
+Au fond, le duc ne tenait au couvent que par préjugé nobiliaire, et
+quand le docteur lui eut déclaré qu'il découvrirait une institution
+digne d'une si noble élève, l'orgueilleux ne fit plus aucune objection.
+
+Mais où la trouver, cette institution exquise?
+
+Le docteur s'était, à part lui, réservé d'en causer avec moi, avant de
+la désigner. Il s'agissait de mettre d'accord la vanité du duc, non
+seulement sa vanité intime, mais celle qui recherchait et absorbait les
+regards curieux, de son monde, avec ma sollicitude paternelle. Il
+fallait que M. de Thorvilliers n'eût pas à rougir devant ses
+connaissances, et que j'eusse obtenu le droit de voir ma fille.
+
+Grâce au docteur, ce problème fut résolu.
+
+Dans une des rares institutions de jeunes filles qui ont conservé un
+lustre aristocratique, on loua un pavillon spécial, isolé, dans le
+jardin. La petite fille y fut très luxueusement installée, avec la femme
+de chambre et une vieille dame, veuve d'un officier retraité, de grand
+air, pour accompagner l'enfant au dehors, et d'une infirmité suffisante
+pour n'exercer au dedans que la surveillance nécessaire.
+
+L'enfant aurait à suivre les cours de l'institution et ne se mêlerait,
+pendant la récréation, aux élèves, qu'autant qu'il le faudrait pour la
+distraire.
+
+Le docteur avait très habilement, très judicieusement calculé qu'une
+élève de cette importance, installée dans de pareilles conditions, et
+pour une durée de temps assez longue, serait une trop belle affaire,
+pour qu'il ne posât pas des conditions à celle qui en profiterait. Il
+avait un bénéfice à réclamer dans celui que taisait la directrice, et il
+l'exigea.
+
+Voici ce qu'il réclama et ce qu'il obtint.
+
+Je serais agréé comme professeur. Je ne prendrais la place de personne;
+je laisserais les appointements. J'aurais plutôt offert de payer le
+droit de professer.
+
+Le fameux _sans dot_ est toujours un argument dans les affaires de ce
+monde; mais il n'est pas le seul argument. Comme je n'assistais pas à
+cette conférence entre le docteur et madame Ruinet, je ne sais au juste
+ce que le docteur ébrécha de mon secret pour la persuader.
+
+Mais les femmes qui ont charge d'âmes sont aussi des confesseurs.
+Celle-là était une excellente femme, une mère éprouvée, une épouse
+endolorie, une veuve qui avait reçu la pointe de tous les glaives dans
+la poitrine, et qui les portait doucement, modestement, c'est-à-dire
+selon la vraie fierté. Malheureuse en ménage, ayant travaillé longtemps
+pour un dissipateur qui la ruinait, travaillant encore pour des enfants
+qui l'exploitaient, femme du monde, qui n'avait songé à se faire
+institutrice qu'après quarante années, et à passer des examens, à l'âge
+où, d'ordinaire, on se repose d'avoir étudié, elle ajoutait la science
+de la vie à la science des livres, et comprenant à demi-mot, respectant
+les secrets qu'on ne lui confiait pas, autant que ceux qu'on lui
+confiait, elle ne fit aucune objection aux exigences du docteur,
+s'excusa, pour la forme, d'accepter un professeur sans appointements,
+devina que si mademoiselle de Thorvilliers était le prétexte de cet
+arrangement, c'était sans doute pour qu'elle en retirât un premier
+avantage moral, et, sans s'informer de mes antécédents, de moi, de ma
+situation, acceptant avec confiance ce que le docteur lui offrait, me
+reconnaissant comme une épave d'un grand naufrage, au même titre
+qu'elle, la première fois qu'elle me vit, elle fut bienfaisante, autant
+que bienveillante, et je lui dois les années superbes de ma paternité...
+
+Je ressens un scrupule bizarre et vrai pourtant à raconter cette période
+lumineuse d'un bonheur, d'autant plus grand, qu'il était acheté chaque
+jour par une inquiétude.
+
+Ai-je peur qu'on me trouve assez payé de mes années misérables et même
+de celles dont je suis encore menacé, par ces dix années de possession
+délicate et profonde de ma fille? Ai-je la crainte de paraître sacrilège
+par mon amour paternel, comme je l'ai été par mon amour humain?
+
+Il s'agite, en moi, des vagues douces et clapotantes, qui me heurtent
+doucement la poitrine, au souvenir que j'évoque. Je voudrais le raconter
+pour bien convaincre ceux qui me liront qu'il serait infâme aujourd'hui
+de m'enlever ma fille, c'est-à-dire de la tuer devant moi. Je n'ose
+pourtant le décrire, pour ne pas lasser Dieu, pour ne pas abuser de mon
+désespoir actuel, en abusant de cette grande joie disparue.
+
+Je veux être bref. Il sera d'ailleurs si facile de comprendre ce que je
+ne dirai pas et de suppléer à ma discrétion...
+
+Les arrangements pris par le docteur réussirent au delà de mes souhaits.
+Je devins le maître de ma fille, en devenant un des professeurs de
+l'institution de madame Ruinet.
+
+J'avais l'émotion d'un néophyte, le jour où je vins donner ma première
+leçon. Louise eut un étonnement à ma vue, un instant de stupeur qui
+n'alla pas jusqu'à une reconnaissance nette, absolue.
+
+Une année s'était écoulée. Il y a un abîme entre l'enfant de six ans et
+l'enfant de sept ans. Elle l'avait franchi d'un vol de papillon. La
+chrysalide de Meudon s'était transformée. Je retrouvais une petite
+duchesse mignonne, à la place d'une petite fille, une femme en
+miniature, ressemblant à sa mère par des petits airs de fierté ingénue,
+n'osant pas mépriser le petit monde qui l'entourait, mais voulant en
+être particulièrement regardée et estimée.
+
+Il était temps de greffer cette églantine. Reine avait dû être ainsi.
+
+Hélas! pourquoi ne s'était-il pas trouvé un maître prudent, aimant, pour
+diriger cette intelligence volontaire, alerte, et la préserver de ces
+malaises, de ces doutes précoces que la tutelle de la vieille marquise
+de Chavanges arrosait d'une ironie desséchante?
+
+Pourquoi, au lieu de Gaston, n'avais-je pas été le camarade d'enfance,
+le compagnon de jeu, le petit mari prédestiné de Reine, comme je l'étais
+de par la nature, de par Dieu? Quelle différence alors dans nos
+destinées! Quel exemple de bonheur et d'amour perdu!
+
+Ce qu'on n'avait pas fait pour Reine de Chavanges, je le ferais pour sa
+fille, pour la mienne. Je la conduirais doucement, mais sûrement, vers
+le devoir humain, vers le bonheur féminin, vers l'amour...
+
+On n'a pas de vocation paternelle, sans avoir en même temps le génie
+maternel. Je me sentais élu pour ce double apostolat. J'avais en moi
+cette double tendresse. On est bien fort, quand on n'a qu'une idée à
+servir. Les entreprises gigantesques, invraisemblables, des prisonniers
+perçant des bastilles, s'expliquent. Il leur a suffi de regarder
+obstinément, uniquement la muraille épaisse, pour la trouer et s'évader.
+
+Je ne me sentais pas présomptueux, en répondant devant ma conscience et
+devant Dieu, de l'âme de ma fille.
+
+J'avais désormais un prétexte pour être son père. On ne pouvait pas
+m'interdire de me faire aimer, puisqu'elle me devrait de la
+reconnaissance.
+
+Endetter ma fille envers moi, c'était un rêve sublime, fou, qui
+m'enivrait.
+
+En attendant l'heure de sa gratitude réfléchie et volontaire, il fallait
+lui enseigner à bien lire, à bien calculer. Je m'appliquai à cette
+tâche, et, pour meubler son esprit, j'y entrai, je le fouillai...
+
+J'ai dit qu'en m'apercevant, Louise avait eu une sorte d'effarement.
+Elle ne se rappelait pas précisément qu'elle m'avait vu déjà. J'étais
+comme la réalisation étrange d'un rêve.
+
+Je la laissai dans ce sentiment vague. Je lui parlai comme si je la
+voyais pour la première fois. Je m'amusai de cet écho indéfini que le
+son de ma voix, éveillait en elle. C'était une innocente rouerie, une
+amorce délicieuse de mon ambition paternelle! Elle était ainsi plus
+facilement amenée à la sympathie.
+
+Les autres élèves profitèrent de la douceur que la présence de ma fille
+mettait dans mes yeux, sur ma bouche, dans mon coeur. Tout le monde
+m'aima; comment ne m'eût-elle pas aimé?
+
+On devina bien vite que Louise de Thorvilliers était ma préférée; mais,
+outre qu'on trouvait tout naturel que la petite élève privilégiée qui
+habitait un pavillon à part, qui n'était pas du petit troupeau commun,
+fût l'objet de soins particuliers, comme Louise, par ses progrès, par
+son intelligence, se fit bien vite la première place dans la classe, ce
+qui aurait pu paraître une faveur ne fut bientôt plus qu'un droit,
+garanti par les règles.
+
+J'allais faire ma classe, comme j'allais autrefois aux offices, en
+épurant d'avance mon coeur par une méditation de foi, d'amour. Je
+m'abstenais soigneusement de tout ce qui rappelait le prédicateur
+d'autrefois. Je m'appliquais à un parler doux, bonhomme, paternel; mais
+en redevenant prêtre, à force d'amour nouveau, je songeais surtout au
+maître qui laissait venir à lui les petits enfants, et je portais
+quelque chose de divin dans la plénitude de mon bonheur humain.
+
+Heureux! oui, j'étais heureux; mais ce n'est pas mon bonheur que je
+regrette, c'est le spectacle d'un bonheur plus légitime qu'il me
+révélait. Avais-je mérité d'être heureux? Je n'ose plus me demander
+cela. Si j'usurpais, je jure que ce vol fait à la vie de famille me
+laissait sans remords.
+
+Pendant les premiers temps, je ne voyais Louise qu'aux heures de la
+classe; puis, sous le prétexte d'arriver trop tôt, ou de m'attarder, je
+la vis dans le jardin de récréation.
+
+Je fus transporté d'une joie immense le jour où je m'aperçus que Louise
+venait jouer volontiers avec ses petites camarades, surtout quand
+j'étais là, et je faillis tomber à genoux devant elle, le jour où,
+venant directement, peut-être instinctivement, à moi, elle me tendit les
+mains, et, avec ingénuité, retrouvant sur sa bouche les mots que je lui
+avais appris, elle me dit: _Mon ami_, par erreur, au lieu de me dire:
+monsieur!
+
+Quel livre j'écrirais, quel gros livre, avec ces détails, avec ces
+impressions, avec ces riens qui sont des mondes! Chaque année serait un
+chapitre, un poème dans un grand poème. Ce fut une conquête graduée,
+sans mécompte. De même que je la voyais accourir vers moi, je sentais
+son âme rejoindre la mienne et l'étreindre!
+
+J'éprouvais pourtant une amertume, une angoisse poignante, mais qui
+avivait encore les délices de cette vie de désirs continus: c'était de
+ne pouvoir serrer ma fille dans mes bras, de ne pouvoir mettre sur son
+front le baiser qui brûlait ma bouche, qui me donnait la fièvre; c'était
+de n'oser me prosterner devant elle, comme je le faisais, quand elle
+était toute petite, dans le bois de Meudon.
+
+Mais quel scandale, si le maître avait poussé à ce point la familiarité!
+Et quel scandale plus effroyable encore si l'on avait découvert que ce
+maître audacieux était un prêtre.
+
+Le secret de mon état était bien gardé. L'aumônier ne me connaissait
+pas; les quelques relations que j'avais conservées dans le monde
+ecclésiastique ne savaient que mon adresse et ne venaient me chercher
+que là. D'ailleurs, devant ces amis, je n'aurais pas eu à rougir d'être
+professeur. C'est le plus honnête des métiers qui puissent être exercés
+par un homme stigmatisé comme moi.
+
+Je veillais avec un soin scrupuleux sur ma démarche, sur ma tenue. Il y
+allait de mon bonheur. Je savais par le docteur quand le duc de
+Thorvilliers était à Paris, quand il devait venir voir sa fille, ou
+l'envoyer chercher. Le jour de sa visite, je m'abstenais de venir donner
+ma leçon, et, les autres jours, redoutant l'imprévu, j'entrais à
+l'institution, pour ainsi dire, à tâtons.
+
+Les vacances nous séparaient; mais il était fort rare que le duc
+s'adjugeât leur durée entière. Il y avait toujours, au début ou à la
+fin, une part pour moi. Sous prétexte de répétitions à donner, ou
+simplement de visites à madame Ruinet, je venais à l'institution, et je
+jouissais alors à mon aise, dans une intimité plus complète, de cette
+chère tendresse que Louise ressentait peu à peu pour moi.
+
+Elle m'aimait, je m'en faisais aimer. Que pouvais-je demander de plus?
+
+Il avait été convenu que le professeur suivrait ses élèves dans leurs
+études ascendantes. De cette façon, je me retrouvais, après chaque
+vacance, le maître de ma fille.
+
+Je ne calculais pas d'avance le jour où Louise quitterait l'institution.
+Mais, à tout hasard, je croyais habile d'augmenter l'affinité, de
+resserrer l'intimité entre ma fille et moi; quoi qu'il dût arriver, le
+lien ne serait jamais rompu entre nous.
+
+Un seul accident sérieux, au bout de cinq ans, compromit ce bonheur.
+
+Madame Ruinet, très confuse, m'avoua un jour que les grands sacrifices
+qu'elle faisait pour ses enfants avaient à ce point épuisé ses
+ressources, qu'elle allait être contrainte d'abandonner son institution.
+Il lui fallait, à bref délai, une somme importante pour une échéance. La
+vente seule, immédiate, de l'institution pouvait la lui donner. Elle me
+prévenait de ce malheur, avant qu'il eût transpiré, pour que j'eusse à
+prendre mes précautions et à me mettre en mesure vis-à-vis des
+propriétaires nouveaux.
+
+A cette confidence, j'eus l'éblouissement d'un éclair qui passe sans
+foudroyer. Je ne ressentis que la peur rétrospective du danger auquel
+j'échappais!
+
+--Ne vendez pas! dis-je à madame Ruinet, je vous prête l'argent
+nécessaire.
+
+--Vous, monsieur Hermann!
+
+Elle me croyait très pauvre, parce que je m'efforçais d'être très
+simple.
+
+--Oui, moi! répliquai-je vivement, et je suis très heureux de mettre à
+la disposition d'une mère de famille si vaillante, une part du petit
+capital qui me reste.
+
+L'excellente femme savait bien que ce n'était pas uniquement pour elle
+que j'offrais la moitié de mon bien; mais sa reconnaissance n'en était
+pas moindre, ni moins attendrie. Si jusque-là, en ce qui me concernait,
+elle ignorait la vérité, elle dut, à ce moment-là, la soupçonner, sinon
+la deviner.
+
+Elle eut des larmes sincères dans les yeux, et, me tendant la main:
+
+--Comme vous êtes bon!
+
+--Je n'ai pas de mérite à cela.
+
+--Mais si je ne puis pas, plus tard, vous rendre cette somme?
+
+--Eh bien! vous ne me la rendrez pas; vous m'en payerez l'intérêt, tant
+que cela vous sera possible.
+
+Elle baissa la tête, touchée de mon élan, et presque repentante d'avoir
+paru le provoquer.
+
+--Oh! monsieur, murmura-t-elle, comme les enfants vous forcent à des
+sacrifices! C'est pour les miens que je travaille, et que j'accepte
+votre offre, sans savoir si ce secours ne sera pas seulement un répit.
+
+--Vous avez raison, madame, lui dis-je, on doit tout à ses enfants. Ce
+sont des créanciers dont la dette ne se prescrit jamais. Les autres
+viennent après. N'ayez aucun scrupule. Ne me remerciez pas... Vous
+m'avez fait peur tout d'abord, et maintenant vous me rendez heureux.
+
+Nous nous regardâmes, avec la même émotion. Son angoisse maternelle
+était rassurée; mon épouvante paternelle était apaisée...
+
+Je remis à madame Ruinet, quelques jours après, une somme qui
+représentait à peu près la moitié de mon modeste avoir, m'en fiant à la
+probité courageuse de cette femme excellente, mais pourtant ne voulant
+garder aucune illusion. En même temps que je courais le risque de
+m'appauvrir de moitié, je calculais qu'à tout prendre, s'il le fallait,
+je donnerais encore, sans hésiter, le reste de ma petite fortune pour
+sauver l'institution, pour m'assurer la continuité de cette vie
+heureuse.
+
+Toutefois cette alerte m'avait secoué. Elle me laissa la fièvre sourde
+d'un pressentiment, d'une menace. Elle m'avait rappelé tout à coup la
+fragilité, pour moi, d'un bonheur qui est le seul réel et durable, même,
+ainsi que je l'ai dit, quand ce bonheur s'alimente surtout par les
+larmes.
+
+Madame Ruinet, travaillant, s'épuisant, empruntant pour ses enfants,
+peut-être ingrats, à coup sûr égoïstes, mais qu'elle pouvait avouer, qui
+étaient publiquement à elle, dont elle savourait les ingratitudes autant
+que les tendresses, me faisait envie. On ne pouvait pas plus lui prendre
+ses joies que ses tourments.
+
+ * * * * *
+
+Ce récit s'allonge et je me suis promis de l'abréger. Je ne sais comment
+faire, il me semble que j'ai ouvert une source. Ma main veut la
+comprimer; mais l'eau jaillit, filtre à travers mes doigts, m'inonde.
+Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas laisser le flot m'emporter,
+me noyer...
+
+Louise grandit ainsi, dans cette maison paisible, sous un demi-jour qui
+ménageait la sève; sans grand épanouissement, mais sans tristesse.
+L'amitié de ses compagnes la préservait de l'impatience d'aimer, et la
+tendresse que je voilais près d'elle, autant que je la lui montrais, lui
+donnait une satisfaction mélancolique, un peu curieuse d'autres
+sentiments.
+
+C'était là mon but; je ne voulais ni l'éveiller trop, ni lui donner des
+goûts de recluse. Sa pensée agissait et je la laissais agir.
+
+Louise faisait certainement de jour en jour une comparaison plus étroite
+et sentait de mieux en mieux que ma paternité intellectuelle doublait,
+sans prétendre la supplanter dans son coeur, la paternité qu'elle croyait
+naturelle.
+
+Je me rends cette justice, et je souffre même cruellement aujourd'hui
+d'avoir à me donner ce témoignage, que jamais je n'essayai de diminuer
+dans ma fille le respect qu'elle pouvait, qu'elle devait avoir pour le
+duc de Thorvilliers. Je croyais mériter davantage ma part, en ne faisant
+rien pour la dérober. Je serais sans doute d'autant plus fort contre
+Gaston, si jamais l'heure d'une lutte entre nous deux venait à sonner,
+que je me serais résigné, sacrifié, que je n'aurais rien tenté contre la
+conscience de Louise, rien laissé transpirer de la mienne, qui eût
+troublé la pureté de son coeur.
+
+Si j'avais agi autrement, c'est-à-dire méchamment; si, profitant de la
+liberté de cet asile, des conversations longues, intimes, paternelles et
+filiales que nous avions, à mesure que l'enfant devenait une jeune
+fille, je lui avais révélé le secret de cette affinité qui me ravissait
+et qui paraissait toujours l'étonner; si je lui avais dit ou laissé
+deviner que j'étais son père; j'aurais sans doute flétri ses rêves
+d'innocence; mais du feu de mon amour, j'aurais cicatrisé la blessure
+faite, et ma fille, avertie du piège, défiante de l'homme qui la livre
+aujourd'hui, se refuserait à ce mariage odieux, s'évaderait de son faux
+devoir, serait libre.
+
+Elle n'aime pas celui dont on veut lui donner le nom. Elle est soumise,
+avec une affection voulue, et non instinctive, à celui qu'elle croit son
+père. Chaste, fière, noble, elle va au sacrifice, en pensant seulement
+que Dieu la bénit d'obéir, avec la tristesse profonde d'une vraie jeune
+fille qui a la vocation de l'existence d'une vraie femme. Elle a pensé à
+moi, j'en suis sûr, au vieil ami qui ne peut plus la guider, qu'elle ne
+sait où trouver, mais dont la pensée rôde autour de la sienne, tout au
+fond d'elle-même, vaguement, sans le savoir, elle me désire; et parce
+que j'ai trop veillé sur cette chasteté de son coeur, sur cette droiture
+de son esprit, elle m'échappe, elle peut être perdue!
+
+Je ne me repens pas pourtant d'avoir agi ainsi. J'ai fait, selon Dieu,
+ce que j'avais à faire. Dieu fera-t-il, selon moi, ce qui peut
+m'empêcher de désespérer?
+
+Si demain, pour sauver ma fille, je devais lui crier la vérité, je crois
+que la vérité me brûlerait la bouche, comme si elle était un mensonge.
+
+Louise me parlait souvent du duc de Thorvilliers. De mon propre
+mouvement, je ne lui en parlais jamais. Je me bornais à lui répondre
+brièvement, discrètement. Une seule fois, pendant la seconde année de
+son séjour chez madame Ruinet, par conséquent lorsqu'elle était encore
+une enfant, avec l'obstination qu'elle tenait de sa mère, elle voulut me
+présenter au duc. Elle mit dans ce désir une insistance telle que je dus
+avec froideur lui répondre par un refus très net très catégorique.
+
+Elle se le tint pour dit. Depuis, elle ne me reparla plus de ce caprice.
+Ce jour-là, j'avais certainement ébranlé en elle le respect filial.
+J'eus peur de mon triomphe. Elle me regarda de ses beaux yeux pensifs
+qu'elle avait hérités de sa mère. Elle comprit que je jugeais le duc de
+Thorvilliers, et que je le jugeais sévèrement. Elle me bouda tout un
+jour, puis elle revint, le lendemain, aussi caressante qu'elle l'avait
+été la veille. Elle me demandait presque pardon d'avoir compromis notre
+amitié, en voulant la faire consacrer par son père.
+
+Ce fut notre seul différend, notre seul secret, plus mystérieux que
+notre amitié. Je fus assuré dès lors qu'elle me parlerait jamais de moi
+à Gaston.
+
+Cette vie étrange, simple en apparence, bonne, malgré tout, avec les
+phases que provoque le développement régulier, normal d'une belle
+intelligence, d'une belle nature physique, dura neuf ans.
+
+Je comprenais bien que quand elle n'aurait plus rien à apprendre, que
+quand son instruction serait aussi complète que le devenait sa beauté,
+Louise m'échapperait. Le duc serait forcé de s'en embarrasser,
+c'est-à-dire de s'en parer pour le monde. Ce qui avait paru dans le due
+de Thorvilliers de l'abnégation paternelle serait regardé bientôt comme
+l'égoïsme d'un viveur endurci, que sa fille pouvait gêner, s'il
+s'obstinait à la laisser en pension, au delà du terme ordinaire.
+
+Mais, en m'armant d'avance contre cette séparation, je formais mille
+projets pour qu'elle ne fût pas absolue, définitive.
+
+Louise viendrait voir madame Ruinet. Elle me rencontrerait dans ces
+visites. Le duc lui laisserait une liberté relative, sinon absolue, dont
+nous profiterions. Peut-être trouverais-je un moyen de correspondre avec
+elle! En tout cas, personne au monde ne me défendrait de la voir, de
+loin, dans les promenades, dans les églises, dans les musées, dont je
+lui donnais le goût par avance. Maintenant que j'avais noué nos deux
+âmes, je savais que rien ne pouvait rompre le lien; on le distendrait
+tout au plus.
+
+N'étais-je pas habitué à n'être heureux qu'avec réserve, indirectement?
+Le bon docteur était toujours là pour intervenir. Qu'il fût encore
+présent, pendant quelques années, cela suffirait pour ménager la
+transition heureuse, jusqu'à la liberté complète que Louise obtiendrait
+par le mariage, pour établir un moyen de vivre contre lequel rien
+ensuite ne prévaudrait.
+
+Hélas! mon égoïsme reçut un coup terrible. Le docteur me manqua
+soudainement. Il ne fut pas malade. Un soir, il s'arrêta de faire le
+bien, et dans un soupir de lassitude il exhala son âme.
+
+J'allais le voir souvent. Elle et lui étaient les deux pôles de ma vie.
+En allant de l'une à l'autre, je m'arrêtais à prier pour l'un et pour
+l'autre.
+
+J'arrivai, ce soir-là, une demi-heure après cet évanouissement de
+l'excellent homme dans la mort. Je le veillai toute la nuit; j'eus dans
+le silence, à travers une méditation austère, un entretien suprême de
+mon âme avec la sienne. Je lui demandai de veiller toujours sur moi,
+d'entrer en moi, de me soutenir, de me conserver sa protection, car
+j'allais être seul désormais.
+
+Louise avait seize ans. C'était à peu près à cet âge que sa mère m'était
+apparue. La vision était pareille. Je ne pouvais voir ma fille cueillir
+des roses, ou en porter, sans me souvenir de cette vente de charité où
+Reine était venue au-devant de moi.
+
+Ce fut dans la saison des roses, et avec des roses à la ceinture, que
+Louise me fut enlevée.
+
+Oh! ce jour-là, il était inévitable, mais il pouvait être moins cruel.
+Il eut toutes les ironies et toutes les foudres. Je le pressentais, je
+le répète, mais je ne l'avais pas prévu si terrible.
+
+La mort du docteur m'avait occupé trois jours. Je ne l'avais pas quitté,
+depuis la minute de mon entrée dans la chambre mortuaire, jusqu'à
+l'heure où avec des discours et des fleurs la tombe s'était refermée sur
+lui.
+
+A son chevet, je m'étais souvenu que j'étais prêtre, et je n'avais
+semblé qu'un dévot, en priant à côté du prêtre et des religieuses qui
+l'avaient gardé. Je m'étais mêlé à la foule qui avait suivi ce grand
+homme de bien, et après la cérémonie, un des neveux, son seul héritier,
+que j'avais connu chez lui, dans mes visites, m'avait prié de l'aider
+dans un premier rangement des papiers essentiels, de ceux qui devaient
+plus tard, par leur publication, faire de la gloire avec la grande
+notoriété de l'habile praticien.
+
+Ces trois jours de piété m'avaient semblé trois heures. Ils m'avaient
+élevé dans une atmosphère de sérénité triste et fortifiante; je m'étais
+reposé de la terre. Je ne supposais pas qu'il eût pu se passer quelque
+chose de plus grave, pendant cette courte et douloureuse absence.
+
+Le quatrième jour, à l'heure habituelle, j'allai donner ma leçon. En
+route, je me disais que je préviendrais doucement Louise de cette mort.
+Elle l'ignorait sans doute. Mais je boirais ses premières larmes, je les
+essuierais, je la consolerais en me consolant. Nous partagerions entre
+nous un deuil chrétien qui nous unirait encore plus étroitement...
+
+Dans la rue, de loin, j'aperçus à la porte de l'institution une voiture
+arrêtée, un landau que je reconnus. Le duc était-il venu me devancer et
+annoncer à mon enfant qu'elle avait un ami de moins?
+
+Cette fois, au lieu de m'arrêter, de retourner sur mes pas, je marchai
+plus vite.
+
+La mort du docteur pesa sur moi tout à coup, comme l'annonce, comme le
+début d'une série de deuils et de malheurs.
+
+J'arrivai, haletant, à la porte.
+
+C'était bien la voiture du duc de Thorvilliers. Ses armes luisaient sur
+la portière, et le valet de pied en livrée transportait, de l'intérieur
+de l'institution à l'intérieur du landau, des cartons et des paquets.
+
+Je compris. L'épouvante me retenait fixé au pavé, mais je la violai et
+la brisai, sans rien calculer. Comme je me fusse jeté au feu ou à l'eau
+pour sauver ma fille, en danger de brûler ou de se noyer, je me
+précipitai dans la maison, je courus au parloir.
+
+Je n'eus pas besoin d'en ouvrir, d'en enfoncer la porte, elle était
+toute grande ouverte. Le duc de Thorvilliers, saluant madame Ruinet,
+pour prendre congé d'elle, se retirait, emmenant Louise qui, habillée,
+coiffée, gantée pour le départ, avec un mantelet autour de la taille,
+pâle, ayant pleuré, le suivait.
+
+Madame Ruinet pleurait aussi.
+
+Je ne pus étouffer le cri qui m'eût étouffé, si je l'avais retenu.
+
+Le duc se retourna, tressaillit, pâlit de colère, avec une lueur
+menaçante dans les yeux.
+
+Je m'étais arrêté devant lui, après l'avoir heurté, mais je ne le
+regardai pas; je regardais Louise, en la suppliant, en l'interrogeant.
+Qu'allait-elle me dire?
+
+Oh! dans cette minute d'agonie, je vis pourtant le ciel. Je sentis bien
+qu'il y avait en elle une tendresse filiale inconsciente, et que pendant
+ces neuf années, moi le père déshérité, je m'étais créé une enfant qui
+serait toujours à moi!
+
+Elle eut un mouvement de la bouche, un baiser des yeux, un élan naïf de
+tout son être vers moi qui me ravit et me foudroya.
+
+--J'avais peur de partir sans vous avoir vu, me dit-elle d'une voix qui
+eut tout à coup les inflexions de la voix sonore et vibrante de Reine de
+Chavanges.
+
+--Vous partez? balbutiai-je, hébété.
+
+Le duc intervint, et, de cette voix froide, railleuse quand même,
+impertinente dans sa hauteur, que je connaissais:
+
+--Monsieur est un de vos professeurs? demanda-t-il à Louise.
+
+--C'est mon maître! répliqua l'enfant avec un enthousiasme de tendresse.
+
+--Alors faites-lui vos adieux.
+
+Tout en disant cela de son air le plus froid, le duc se campait, défiant
+presque l'héritière des Thorvilliers de commettre sa dignité, dans un
+adieu trop sentimental avec un homme de peu comme un professeur de
+petites filles.
+
+Faut-il croire à une fermentation subite du sang? à une pitié du ciel?
+
+Louise releva ce défi, et les yeux pleins de larmes, avec un sourire
+tremblant, mais avec une résolution douce, me tendit les mains et le
+front.
+
+Il m'eût été facile de lui donner, devant ce bourreau de ma vie, un
+baiser paternel qui m'eût vengé. Je n'osai pas. J'eus peur de ce front
+pur que je n'avais pas effleuré une seule fois, pendant ces neuf années
+de tendresse. Je me serais trahi. Je l'aurais perdue davantage. J'étais
+comme devant une chose radieuse, ailée, qui peut s'envoler, quand on
+prétend y toucher, et qu'on admire avec un désir qui s'immole pour
+s'éterniser.
+
+Je m'inclinai, je lui touchai seulement les doigts; je les sentis
+brûlants.
+
+Gaston retenait sa haine et sa surprise. Lui aussi, redoutait d'aggraver
+la scène. Une explosion de moi ou de Louise l'eût obligé à un rôle
+tyrannique, manifestement odieux et ridicule. Il voulait m'avertir.
+
+--Depuis combien de temps monsieur est-il professeur dans votre maison?
+demanda-t-il avec plus d'aisance à madame Ruinet.
+
+--Mais... depuis neuf ans, je crois.
+
+--Ah! je conçois alors l'émotion de Marie-Louise. Il en coûte de quitter
+un vieil ami... Je vous remercie, monsieur, de vous être fait aimer;
+c'est faire aimer la science... Venez-vous, ma fille?
+
+--Oui, mon père!
+
+S'approchant encore, en baissant de nouveau le front, Louise me dit avec
+courage:
+
+--Au revoir, mon ami.
+
+Elle passa comme une vision. En froissant son mantelet, elle effeuilla
+les roses qu'elle avait à la ceinture, et les feuilles embaumées
+tombèrent sur ses pas. Le sang qui afflua à mon cerveau troublait ma
+vue. Je vis une traînée lumineuse et rose derrière ma fille, et puis je
+ne vis plus rien.
+
+J'étais adossé au chambranle de la porte, ivre de ma stupeur. Si j'avais
+fait un pas à la poursuite de ma fille, je serais tombé.
+
+Madame Ruinet reconduisit le duc et Louise jusqu'à leur voiture.
+J'entendis se refermer la porte cochère, je l'entends encore retentir
+avec le bruit de ses ferrailles: ce bruit me frappa la poitrine et me
+provoqua.
+
+Je voulus courir; je serrai les poings; mais je n'eus pas la force.
+
+Madame Ruinet, d'ailleurs, revenait; elle me barra la route, me refoula
+dans le parloir et ferma la porte.
+
+Cette mère devinait mon supplice. Je tombai dans un fauteuil et je
+criai, me tordant les mains:
+
+--Partie! elle est partie! Pourquoi est-elle partie? Vous saviez qu'elle
+devait partir?
+
+--Non. Le duc est arrivé, il y a une heure, me signifier qu'il emmenait
+sa fille; on déménagera le pavillon plus tard.
+
+--Sa fille! sa fille! m'écriai-je avec fureur; est-ce que vous n'avez
+pas vu qu'elle n'est pas sa fille?
+
+--Taisez-vous! me dit madame Ruinet effrayée. Si on vous entendait!
+
+--Ah! ce n'est pas elle qui m'entendrait! Et c'est à elle que je
+voudrais dire: Mon enfant! mon enfant!
+
+Que m'importait maintenant mon secret! Je n'y tenais plus. Je vis bien
+que s'il n'était pas connu, il était au moins soupçonné de madame
+Ruinet. Elle laissa paraître plus de compassion que de surprise, et, ne
+me questionnant pas, me laissant pleurer, m'aidant à pleurer, elle
+pleura avec moi.
+
+J'étais, tout à la fois, débordant d'une colère qui était contenue
+devant Louise, et qui se fût satisfaite d'une provocation folle, d'une
+objurgation implacable, et débordant d'une douleur sainte qui palpitait,
+écrasée sous ce ressentiment humain.
+
+Je me repentais de n'avoir pas essayé d'intimider cet homme qui me
+prenait mon enfant pour la haïr, et je me repentais aussi de n'avoir pas
+su me contenir assez pour empêcher Louise d'emporter un trouble qui
+s'augmenterait et la rendrait malheureuse. J'aurais voulu tout ensemble
+la mieux défendre et la mieux céder.
+
+Une amertume encore se mêlait à toutes ces amertumes, le sentiment de
+l'implacable nécessité. Ce qui s'était passé devait se passer. J'aurais
+dû m'y attendre.
+
+Je racontai ma vie à madame Ruinet. Cette mère tant éprouvée pouvait
+m'indiquer une espérance. Elle m'écoutait, en comparant son existence à
+la mienne, et à certains tressaillements douloureux, à certains
+sourires, je croyais sentir que celle que j'avais enviée pour sa
+maternité légitime, officielle, saluait au passage ces douleurs sublimes
+et idéales de ma paternité clandestine. Moi, du moins, je trouvais dans
+la destinée une excuse à mon malheur. Mais elle, pour avoir suivi
+simplement, régulièrement, correctement, le chemin ordinaire, elle était
+aussi accablée que moi. Le malheur était avec elle dans son tort plus
+qu'avec moi.
+
+Pauvre femme! elle ne put me donner de conseils. Je devais attendre.
+Louise était défendue contre ce mauvais père par sa situation même. Un
+duc, si pervers qu'il soit, ne séquestre pas, ne torture pas un enfant
+comme le ferait un être pauvre, isolé. Il y a tant de témoins qui le
+surveillent, sans compter son orgueil!
+
+J'écoutais ces vaines raisons; je feignais de les accueillir, mais je
+revoyais le regard haineux de Gaston qui, en s'adressant à moi, avait
+passé comme un éclair sur le front de ma fille.
+
+Il se vengerait, et je ne pourrais la défendre. Je n'imaginais pourtant
+pas cette férocité lâche, ce monstrueux mariage. Je supposais au
+contraire qu'il imposerait les langueurs, les hontes du célibat à cette
+admirable jeune fille; qu'il prendrait plaisir à laisser s'étioler, dans
+un abandon dédaigneux, cette beauté fraîche, cette grâce décente, cet
+esprit élevé, cette raison simple et droite.
+
+Il est plus raffiné dans ses tortures, ce voluptueux de méchanceté. Il
+lui plaît que cette innocence soit alliée à cette corruption; que cette
+vie épanouie soit gangrenée par ce cadavre; que cette vertu soit
+martyrisée; et son orgueil, autant que sa haine, trouve son compte, à ce
+hideux accouplement.
+
+J'ai dit que le duc de Thorvilliers, plus égoïste que méchant, serait
+peut-être désarmé par un intérêt qui primerait celui d'une alliance de
+sa famille avec celle des princes de Lévigny. Quand je me souviens de
+cette soirée, de cette rencontre, de ce qu'il y eut de menace dans son
+regard affilé, je me rétracte. L'entêtement de l'orgueil donne la
+volonté du crime au plus sceptique, au plus spirituel, comme l'ignorance
+la donne au plus fou.
+
+Peut-être sacrifierait-il les avantages plus grands à retirer d'un autre
+mariage à ce désir de se venger, d'en finir une bonne fois avec cette
+rivalité entre nous qui se perpétue, avec ce mépris de l'homme écrasé
+qui le provoque encore.
+
+Oui, c'est un crime qui va s'accomplir, et c'est un criminel que je
+dénonce.
+
+Il fut évident pour madame Ruinet et pour moi que le duc de
+Thorvilliers, maintenu par l'autorité du docteur, s'était senti libre à
+la mort de cet excellent homme, et avait voulu jouir, abuser
+immédiatement de cette liberté. Cette conscience éteinte qui n'allait
+plus luire au-dessus de ma fille ne menacerait plus cette conscience
+trouble.
+
+Qui sait si Gaston n'espérait pas que la mort, en supprimant le
+protecteur visible de l'enfant, démasquerait un protecteur invisible,
+mystérieux, qu'il voulait atteindre, piétiner une dernière fois?
+
+Il a bien calculé sa vengeance; car il a mon coeur saignant et celui de
+ma fille sous son pied.
+
+Dieu juste, hommes bons, souffrirez-vous cet attentat?
+
+
+
+
+XXII
+
+
+A partir de ce jour-là, je n'ai plus mené qu'une existence lamentable,
+inénarrable. Les douleurs s'y trouvent mêlées à des détails grotesques,
+et ma piété paternelle a eu ses mascarades nécessaires.
+
+Quand il m'arrivait d'apercevoir Louise, j'avais mon aumône de joie;
+mais jamais je n'eus le bonheur de pouvoir l'en remercier.
+
+Tout d'abord, je craignis que le duc ne quittât Paris, pour s'en aller
+bien loin, sans laisser de traces; mais il était trop infatué de sa
+force, trop certain de me tenir en respect avec cet otage, pour prendre
+cette précaution.
+
+On était à la fin du printemps. Ce fut une raison pour que la voiture de
+M. de Thorvilliers fût remarquée au Bois, aux Champs-Élysées, avec cette
+fleur de printemps qu'il promenait fièrement.
+
+La beauté de ma fille fut vite connue. Je lus un jour son nom dans un
+journal qui enregistre les succès mondains. Cette célébrité eût ravi un
+père comme Gaston. Peut-être que sa rancune contre cette chère innocente
+s'étourdit un peu à cette bouffée d'encens. Moi, j'eus honte et j'eus
+peur de cette gloire inexorable que les moeurs indiscrètes et frivoles du
+jour imposent à la jeunesse.
+
+Mais Louise, je l'espère, l'ignora toujours; ou bien si on eut le
+courage de la lui annoncer, elle n'en prit aucun sujet de coquetterie.
+Quand je la voyais passer, je lisais de loin, sur son front, comme dans
+un devoir d'écolière, l'imperturbable candeur, voilée seulement d'une
+vague mélancolie, que j'avais si soigneusement préservée.
+
+Mon existence se résumait en ceci: j'espionnais incessamment le duc.
+
+J'étais toute la journée en faction. Je ne rentrais me coucher que quand
+j'étais certain que tout était éteint à l'hôtel de Thorvilliers, et
+j'étais à mon poste le matin, guettant le réveil de l'hôtel, comme si,
+dans les allures de la domesticité, j'allais surprendre les intentions
+du maître.
+
+Je suis étonné que la police ne se soit jamais inquiétée de ce rôdeur
+continuel. Mais la police ne sait que ce qu'on lui apprend et n'a que
+les inquiétudes qu'on lui donne.
+
+Il est vrai, je le répète, que j'étais contraint à toutes sortes de
+déguisements. Mais à quoi bon raconter cela? Ce sont les vilenies du
+martyre... On devine mon supplice. Tous les matins, en m'éveillant, je
+me demandais avec anxiété:--Que va-t-il se passer? où la verrai-je? Tous
+les soirs, toutes les nuits, quand je rentrais las de mes courses,
+désespéré, si je ne l'avais pas entrevue, ravi et plus disposé encore au
+désespoir, s'il m'avait été donné de l'apercevoir, mais certain qu'elle
+était à Paris, je remerciais Dieu de cette journée gagnée.
+
+Tout l'été se passa dans ces transes.
+
+Une fois, elle alla à l'Opéra; j'y entrai derrière elle, et, placé de
+manière à la voir, sans être vu, à ne rien perdre de ses émotions, je
+passai une soirée idéale, au spectacle de sa grâce.
+
+Je ne sais pas quel opéra on chantait. Je n'en entendis rien. Mais,
+sourd au bruit, je _voyais_ une harmonie, un poème, une extase monter
+dans ses yeux.
+
+Elle ne se doutait pas qu'elle était admirablement belle; que le duc
+l'avait fait parer pour son début; que tous les regards papillonnaient
+autour d'elle, comme autour d'un lis. Elle s'abandonnait à son
+recueillement.
+
+Je frissonnai d'épouvante et de joie tout ensemble quand je vis, à un
+moment, qu'elle levait les yeux au-dessus d'elle; qu'elle les envoyait
+au delà de ce plafond symbolique; qu'une larme brillait dans ses beaux
+yeux. La bouche eut une palpitation tendre.
+
+Je me souvins de cette nuit de délire où j'ai vu sa mère accoudée au,
+balcon de la bibliothèque du château de Chavanges, cherchant aussi, avec
+le même regard, le sillage d'un rêve de tendresse dans l'infini.
+
+J'avais calomnié ce soupir et ce regard. Tout mon malheur venait de
+cette impiété de mon amour.
+
+Cette fois, je ne m'y trompai pas; je ne pouvais pas m'y tromper. L'âme
+de la mère était sur les lèvres de la fille, et je demandai pardon à
+Reine, en bénissant Louise.
+
+Le duc, solennellement installé derrière Louise, et qui recueillait les
+hommages de toute la salle, remarqua sans doute, comme moi, cette minute
+d'extase. Il en fut choqué, comme d'une naïveté trop primitive.
+
+Il ne lui convenait pas que mademoiselle de Thorvilliers eût de ces
+élans de l'âme à l'Opéra, surtout quand tous les regards étaient fixés
+sur elle. Il se pencha, l'avertit; Louise eut une légère pâleur; le
+regard, blessé dans son vol, descendit, s'abattit sur la scène, où des
+danseurs faisaient irruption, et alors je remarquai avec douleur la
+fixité morne des yeux de mon enfant.
+
+J'aurais voulu, de l'éclair des miens, transpercer, foudroyer Gaston.
+
+J'allais, de temps en temps, me reposer et déposer le secret de mes
+poignantes inquiétudes chez madame Ruinet.
+
+La pauvre femme était en disgrâce complète auprès du duc. Louise n'était
+pas revenue une seule fois la voir, ne lui avait pas écrit, et comme il
+nous était impossible de douter du coeur de Louise, nous comprenions à
+quelle défense elle obéissait. J'appris aussi que des jeunes filles, des
+amies de l'institution, avaient essayé vainement de la voir, de lui
+écrire. Elles n'avaient pas été reçues, et si les lettres avaient été
+remises, on avait défendu à Louise d'y répondre.
+
+Je commençais à croire que le duc ne quitterait pas Paris et avait
+renoncé aux attractions de diverses natures qui, depuis longtemps, le
+fixaient presque en Italie, quand, à l'automne, je devinai, à certains
+préparatifs dans l'hôtel, que je m'étais trompé et que M. de
+Thorvilliers allait partir.
+
+J'étais prêt à le suivre.
+
+J'avais réalisé tout ce qui me restait de ma fortune. Je pouvais
+l'emporter avec moi. Ce reste était peu de chose. Je l'épuiserais
+peut-être à suivre ma fille, à acheter chaque heure que j'allais donner
+à cette poursuite; mais quand je serais tout à fait pauvre, je
+travaillerais. Le néophyte missionnaire se retrouvait dans le père
+affolé; les obstacles n'étaient rien: le but mettait une lumière divine
+sur tous les moyens employés. Il ne fallait que de la foi.
+
+Quelle foi eût rivalisé avec la mienne? Quel but était plus saint?
+
+Je partis. Je suivis le duc; quelquefois je le devançais, bien sûr de ne
+pas perdre sa trace; car je m'appliquai toujours à partir avec les gens
+de sa maison, à le rejoindre ou à préparer ses étapes. Je courais moins
+de risques d'être aperçu, en ne partant pas en même temps que lui.
+
+Louise m'eût reconnu parmi les voyageurs des petites places. Mais les
+serviteurs d'une si grande maison voyageaient souvent en première
+classe, et, quand ils étaient réduits aux secondes classes, ils ne
+s'occupaient guère des gens humbles, peu causeurs, tristes et vieux
+comme moi.
+
+J'ai dit, à plusieurs reprises, que le séjour ordinaire et préféré du
+duc de Thorvilliers était l'Italie.
+
+Je n'avais jamais su pourquoi; je l'appris en le suivant.
+
+Il était engagé dans de grandes entreprises de canalisation agricole en
+Lombardie, et il avait à Florence une maîtresse, madame Paola
+Buondelmonti qui se prétendait veuve d'un descendant des comtes de
+Buondelmonti, les guelfes fameux du onzième siècle.
+
+Les membres, à peu près authentiques de cette vieille famille,
+laissaient dire cette belle personne qui s'était mariée à Rome, qui
+était devenue veuve à Venise, sans que son mari eût jamais figuré dans
+sa vie.
+
+Elle n'était pas riche, mais elle était fort belle. Gaston, qui savait
+accorder le culte fou de la beauté plastique avec certaines vertus
+économiques, réparait discrètement les torts de la fortune envers la
+grande dame exilée de sa gloire, mais spéculer sous son inspiration,
+pour ne pas s'appauvrir en l'enrichissant.
+
+Cette liaison est la cause du mariage infâme qui se prépare. Le vice a
+engendré le crime. Les spéculations du duc n'ont pas réussi. Sa fortune
+personnelle est compromise; il ne peut toucher à celle de sa fille. Mais
+ce qui lui est interdit est facile à un gendre. Voilà pourquoi la
+Buondelmonti, qui ne voulait pas de cette pourriture armoriée, de peur
+de s'y gâter, la fait resplendir sous le rayonnement des millions, aux
+yeux d'un spéculateur compromis, et voilà comment Louise, ma fille,
+cette vierge dont personne n'est digne, va payer de sa pureté, de son
+âme, de sa vie, la rançon du duc de Thorvilliers envers une vieille
+courtisane.
+
+Non, cette monstruosité ne s'accomplira pas. Non, je le jure; je veux le
+faire jurer aux honnêtes gens.
+
+A mesure que, dans ce mémoire, je m'approche de cette boue, tout mon
+être, qui s'est calmé au récit de mon amour, de ma douloureuse
+paternité, se redresse, se révolte. Non, maintenant que j'ai prouvé mon
+droit à aimer, je veux prouver mon droit à haïr. Il faut que la justice
+sorte éclatante, invincible, de ce récit.
+
+Le duc alla directement de Paris à Rome. Il avait des réclamations, des
+demandes à faire au gouvernement italien.
+
+A Rome, Louise eut la permission de visiter les églises, les musées, les
+ruines. Je n'osais la rejoindre dans ces promenades intéressantes; elle
+m'aurait vu; la dame qui l'accompagnait et qui me connaissait bien,
+m'eût dénoncé.
+
+Je me privai donc, par prudence, de ce bonheur nouveau et délicat, de
+voir s'épanouir ce sentiment du beau, que je m'étais efforcé d'éveiller
+en elle. Mais, quand elle sortait d'une de ces églises, d'un de ces
+musées, je surprenais de loin un éclair radieux sur son doux visage,
+parfois, une émotion grave et la trace d'une larme.
+
+Le duc mettait une complaisance qui n'était que la mise en scène de son
+calcul à se promener en voiture, aux heures réglementaires de la fashion
+romaine, au Pincio ou au Corso. Sous le prétexte de montrer le beau
+monde de Rome à Louise, il montrait Louise au beau monde. C'était le
+chef-d'oeuvre dont il était fier, comme d'un Raphaël, qu'il faisait
+apprécier par ces collectionneurs de chefs-d'oeuvre.
+
+Je jouissais de ces promenades, et sachant que le duc partirait un jour
+ou l'autre pour Florence où était sa maîtresse, pour Milan où était le
+siège de son entreprise, je rêvais la bonne fortune d'une absence de
+lui, qui me permettrait, non pas d'aborder ma fille, et de m'en faire
+reconnaître, mais de m'en approcher avec plus de sécurité et de la voir
+plus à mon aise.
+
+A Rome, bien des choses m'étaient faciles. J'y avais fait plusieurs
+séjours pendant ma vie apostolique. J'y avais laissé, au Vatican même,
+des amis puissants qui auraient pu me venir en aide, et si ce mariage
+qui me menace avait dû se faire à Rome, même depuis que le pape est
+dépossédé de sa souveraineté, j'aurais pu l'empêcher.
+
+Mon interdiction eût été facilement levée, et si un scrupule que je ne
+voulais pas vaincre ne m'eût empêché de reprendre l'habit
+ecclésiastique, j'aurais pu, à Rome, me déguiser en prêtre, pour exercer
+plus commodément ma fonction paternelle.
+
+C'est à Rome que je fus exactement renseigné sur les intérêts que le duc
+avait en Italie, et ce fut un cardinal de mes amis qui me raconta la
+liaison de M. de Thorvilliers avec la Paola Buondelmonti.
+
+Un jour, j'étais dans le Corso, sur le trottoir, derrière deux jeunes
+gens, élégants, qui à un angle de la place Colonna regardaient défiler
+les équipages, quand, au moment où la voiture découverte du duc de
+Thorvilliers passait, j'entendis un de ces deux promeneurs dire, en
+français, à son compagnon, en montrant Louise:
+
+--Oh! la belle jeune fille!
+
+J'eus une brusque palpitation. Je me penchai et regardai de côté le
+jeune homme qui parlait ainsi.
+
+Je crois que si j'avais surpris dans son air, la moindre marque d'une
+admiration frivole, galante, impertinente, je l'aurais détourné, par une
+intervention quelconque. Mais il y avait dans les yeux de ce jeune
+Français une surprise si pieuse; il saluait si bien, sans qu'elle l'eût
+aperçu, cette vision qui passait; il la suivit d'un regret si visible,
+si touchant, qu'au lieu d'être irrité et jaloux, je fus attendri.
+
+Je restai à ma place et j'écoutai. Après un silence, le même jeune homme
+dit à son ami:
+
+--Toi qui habites Rome depuis deux ans, sais-tu son nom?
+
+--C'est mademoiselle de Thorvilliers.
+
+--Ah!... c'est là le duc?
+
+Il y eut un accent de dédain craintif, de peur involontaire, dans ces
+paroles.
+
+Bon jeune homme! J'aurais voulu lui serrer la main, le remercier de ce
+qu'il paraissait avoir des raisons de ne pas estimer le duc!
+
+J'appris, en écoutant, que l'interlocuteur de ce sympathique jeune homme
+était secrétaire d'une des deux ambassades françaises, et que c'était à
+ce titre qu'il avait vu le duc de Thorvilliers, soit au palais Farnèse,
+soit au palais Colonna. Quant au jeune homme lui-même, il était arrivé
+le matin de Florence. Il connaissait le scandale de la liaison du duc
+avec la Buondelmonti, et après avoir renseigné, sur ce point, son ami,
+il ajouta avec animation:
+
+--J'espère bien que le duc ne promènera pas aux Cascine sa maîtresse
+avec cette belle enfant.
+
+--Qu'est-ce que cela te fait? répliqua l'autre.
+
+--Cela m'offense dans mes idées de pudeur et de fierté.
+
+--Te voilà bien, mon poète!
+
+--Poète si tu veux! Je ne connais pas cette jeune fille; je la vois pour
+la première fois. Je jurerais qu'elle a l'âme aussi belle, aussi pure
+que son visage, et je sais que son père est un vieux mauvais sujet.
+Voilà pourquoi je me révolte d'avance à la pensée que la Buondelmonti
+peut vouloir servir de chaperon à cette enfant... Elle semble toute
+jeune... Viens la voir encore.
+
+Et riant d'un bon rire qui résonna dans mon coeur, il entraîna son ami.
+
+Je les suivis. J'étais curieux de connaître ce jeune homme que l'autre
+traitait de poète et qui devinait si bien ma fille!
+
+Poète! j'avais cru l'être aussi, à l'âge de ce jeune inconnu, dans mes
+années d'innocence, d'amour pur, de premier élan! Ma poésie ne m'avait
+pas préservé d'un grossier prestige de mes sens. J'avais commencé à
+admirer Reine de Chavanges de la même façon que ce jeune homme admirait
+Louise. Mais s'il était digne d'elle, je me jurai bien qu'il ne se
+tromperait pas comme moi, aux apparences et que, dût-il voir cet ange
+assis un jour à côté de la Buondelmonti, il n'en conclurait pas la
+possibilité d'une atteinte à l'innocence de ma fille.
+
+Mais, ne pouvait-il pas empêcher ce rapprochement, ce sacrilège?
+
+Je m'informerais: je saurais quel était ce jeune Français.
+
+Qu'on ne s'étonne pas de cette promptitude de ma part à adopter ce beau
+premier venu. Le captif accueille toutes les chances d'évasion, et
+j'étais captif, dans le désert de ma vie, avec le bonheur de mon enfant,
+entrevu comme une terre promise...
+
+Je suivis ces deux jeunes gens. Ils eurent bientôt rejoint la voiture du
+duc qui s'avançait à son rang dans la foule. Je vis l'inconnu contempler
+Louise, aspirer pour ainsi dire cette lumière souriante qui se dégageait
+du visage de mon enfant.
+
+Quand, arrivée à la place du Peuple, la voiture prit un trot rapide et
+s'éloigna, le jeune contemplateur resta un instant immobile, puis se
+décida à prendre le bras de son ami pour s'y appuyer. Son coeur alourdi
+lui donnait un peu de lassitude.
+
+Je l'entendis qui disait:
+
+--Oui, elle est bien belle! Elle est bien pure! Heureux celui qui en
+sera aimé!
+
+--Tâche que ce soit toi.
+
+--Heureux celui qui l'aimera! continua-t-il avec un soupir et sans
+répondre à son ami, oui, bien heureux, même s'il doit souffrir et mourir
+de n'être point aimé!
+
+Je portai vivement mes mains à mes yeux pour retenir des larmes, et pour
+m'empêcher de saisir ce jeune homme, de l'obliger à se retourner, de
+l'embrasser, de lui dire:
+
+--Vous avez raison. Ce serait un grand bonheur d'être aimé d'elle. C'en
+est un d'être torturé de l'amour qu'on a pour elle.
+
+Je le bénis de toute mon âme, je le suivis encore et je sus où il
+demeurait, me réservant d'apprendre son nom, par cette police officieuse
+et irrégulière qu'on trouve à sa disposition, dans tous les coins des
+grandes villes d'Italie.
+
+Le lendemain, les jours suivants, je retrouvai le même inconnu à la même
+place, guettant la même vision.
+
+Il revint seul. Il avait la pudeur de sa curiosité, de son amour
+naissant. Je l'aimai encore pour cela.
+
+Il me tardait de le connaître, de savoir si mes rêves paternels qui
+battaient de l'aile pouvaient s'envoler avec les siens. Sans doute, pour
+arriver à la réalisation, il y avait de grandes difficultés à vaincre,
+en admettant les convenances de fortune, de famille. Comment faire
+agréer ce prétendant par le duc, et comment, surtout, serais-je certain
+qu'il serait aimé par Louise, en n'étant pas repoussé par M. de
+Thorvilliers?
+
+Si le roman qui commençait à Rome pouvait s'y dénouer, j'espérais bien,
+ainsi que je l'ai dit à propos du mariage infâme qui se prépare, faire
+jouer des ressorts assez puissants pour que le duc, sans soupçonner mon
+intervention, fût dominé et conduit par elle.
+
+Le but qui surgissait tout à coup me donnait de nouvelles angoisses;
+mais m'excitait à la vie.
+
+Comment! après avoir meublé l'âme de ma fille, j'aurais le bonheur
+d'aider à son mariage, de lui donner un ami jeune, beau, intelligent,
+sans doute de bonne naissance, de belle fortune?
+
+On ne fait pas de si grands rêves, sans les enrubanner de toutes sortes
+de folies. Quand l'âme d'un père s'ouvre à cet horizon du mariage de son
+enfant, il entre par cette ouverture toute sorte de fleurettes, de
+marottes, de petits riens qu'un vent pousse et fait tourbillonner.
+
+Je m'appliquais à aimer celui qui serait aimé de ma fille. Je le dotais
+de toutes les vertus qu'il trouverait dans Louise. Je me disais que
+puisqu'il avait des amis dans les ambassades, il était d'un monde où
+l'on recrute des diplomates. Pas de difficultés de ce côté-là. Il serait
+un futur ambassadeur.
+
+Je faisais aussi des souhaits plus ambitieux, moins vaniteux, et je
+m'exposais à retomber de plus haut.
+
+Quoi! J'aurais un fils, et par ce fils, plus tard, qui sait? J'aurais ma
+fille! Quand le mariage serait conclu, quand Louise serait émancipée de
+cette paternité pesante du duc de Thorvilliers; quand, à la faveur des
+souvenirs d'autrefois, je serais entré dans l'intimité de son ménage,
+j'aurais peut-être un jour, dans une heure de causerie, d'effusion, le
+droit de laisser deviner quelque chose de mon secret!
+
+Mais si ce bonheur était trop grand, trop égoïste, si je devais me
+l'interdire, pour empêcher Louise de voiler le souvenir pieux qu'elle
+avait de sa mère, et pour l'empêcher d'avoir honte ou horreur de ma
+paternité sacrilège, je pourrais du moins me confier à l'ami, à celui
+qui l'aurait reçue de moi!... Mais non. Je ne dirais rien. Je resterais
+dans mon ombre; je les contemplerais à mon aise dans leur bonheur, sans
+le leur faire payer par un sacrifice à leur conscience. Je serais
+toujours, jusqu'à la fin, jusqu'à la mort, le vieux maître, seulement le
+vieux maître, et cela me suffirait.
+
+Voilà les folies que je remuais en moi, pendant que, me dissimulant dans
+la foule, je regardais de loin ce charmant jeune homme, ce poète qui
+faisait son rêve en regardant ma fille.
+
+Il me fut facile, ayant appris son nom, de faire prendre des
+renseignements sur sa famille.
+
+J'appris qu'il s'appelait Jules de Soulaignes, qu'il était de petite
+noblesse champenoise. Personnellement, il n'avait pas une très grande
+fortune. Il était le seul enfant de la comtesse de Soulaignes, restée
+veuve à vingt ans. Après avoir été élevé soigneusement par sa mère, une
+femme intelligente et lettrée, comme il était incertain sur le choix
+d'une carrière, il s'était décidé à voyager, continuant ou commençant à
+s'instruire réellement, travaillant, prenant des notes, allant, dans
+chaque pays, consulter les bibliothèques.
+
+J'ai su depuis qu'à Florence il avait passé des semaines entières dans
+cette magnifique bibliothèque Laurentienne que Michel-Ange a dessinée
+pour les érudits éternels.
+
+Un de ses oncles, le marquis de Montieramey, devait lui laisser tous ses
+biens et prétendait même, par une adoption, lui laisser tous ses titres.
+
+Jules de Soulaignes pouvait donc devenir un bon parti, très acceptable
+pour un vaniteux et un calculateur, comme le duc de Thorvilliers. Il
+était pour moi un parti désirable. Père dans des conditions humaines,
+normales, je n'aurais pas voulu d'autre gendre. Son instruction, ses
+dispositions studieuses, graves, m'eussent répondu de sa raison. La mère
+sérieuse et instruite qui l'avait élevé, et qui l'abandonnait avec
+confiance aux hasards de la vie, bien certaine qu'il ne s'égarerait pas,
+me répondait de son coeur.
+
+Le vieux cardinal de mes amis, dont j'ai parlé, avait fait venir de
+France pour moi, tous ces renseignements, qui me comblaient. Il restait
+à savoir quelles pouvaient être les intentions du duc de Thorvilliers.
+Le doute me prenait à cette question.
+
+Je ne croyais pas à la tendresse possible de Gaston pour ma fille. Mais
+cette affectation qu'il mettait à la promener, comme son luxe, comme une
+élégance de plus dans sa vie, m'indiquait bien que s'il était désireux
+de s'en débarrasser aussitôt qu'il le pourrait, il voudrait assurément
+en tirer parti pour sa vanité.
+
+J'ignorais alors la gêne, les désastres du duc, et je n'osais pas, dans
+mes préventions, aller jusqu'à le supposer capable d'un crime, comme
+celui qu'il veut commettre. Je comptais sur son égoïsme. Le comte de
+Soulaignes était d'assez bonne famille, après tout, et avait assez
+d'espérances, pour n'être pas, aux yeux du monde du faubourg
+Saint-Germain, un gendre indigne du duc de Thorvilliers.
+
+Sur cet échafaudage de calculs, je dressais, j'édifiais l'autel où je
+voyais Louise s'agenouiller, avec l'attendrissement d'un coeur vierge qui
+va docilement au-devant de l'amour, voilé par le devoir, et je bénissais
+Dieu de cette merveilleuse rencontre, de cette récompense qu'il
+accordait à ma sollicitude, du couronnement magnifique qu'il donnait à
+mon supplice.
+
+Un jour, Jules de Soulaignes ne se trouva pas à son poste habituel. Je
+ne le vis, ni au Pincio, ni au Corso, ni dans les jardins Borghèse, et
+pourtant la voiture du duc parcourut tous ces lieux de rendez-vous.
+
+Elle passa à l'heure habituelle, Louise comme la veille, comme toujours,
+avec son sourire vague, ingénu, plus triste que gai, avec ses beaux yeux
+noirs comme ceux de sa mère, regardant sans chercher personne, et le
+duc, renversé indolemment, ne s'interrompant de répondre à des saluts
+que pour bâiller.
+
+Que signifiait cette absence? Qui avait retenu M. de Soulaignes? Le
+lendemain il ne reparut pas davantage.
+
+Je m'informai à son hôtel. Il était parti. Ce fut un désappointement
+cruel, une surprise aiguë.
+
+Je n'osai pas aller trouver le secrétaire d'ambassade, ami de Jules de
+Soulaignes, et pourtant je songeai à cette démarche. Mais peut-être cet
+amoureux fier et pudique avait-il gardé son secret! Était-ce la santé de
+sa mère, celle de son oncle qui le rappelait en France? Était-il allé
+demander le consentement de madame de Soulaignes? Il était aussi
+impossible qu'il eût renoncé à Louise, qu'il lui était impossible de ne
+plus l'admirer.
+
+Je ne m'expliquai rien, mais je souffris beaucoup. Les semaines se
+passèrent, les mois aussi. Le duc passa une grande partie de l'hiver à
+Rome. Il fit deux ou trois absences très courtes, et Louise ne sortait
+pas. J'en vins à souhaiter chaque fois le retour de Gaston.
+
+Je n'apercevais plus ma fille que derrière la grande vitre d'une
+fenêtre, au premier étage d'un palais, où le duc avait loué un
+appartement. Il me semblait que Louise était plus triste.
+
+Vers la fin de l'hiver, le duc quitta Rome pour Milan. Louise eut des
+curiosités nouvelles à satisfaire, des églises, des musées, des
+promenades à visiter. J'étais sur sa route, de la même façon, invisible
+et voyant bien. Je surpris le même éveil de l'esprit dans ses yeux, le
+même éclair sur son front, puis les mêmes mélancolies, les mêmes ennuis,
+combattus par la raison.
+
+Deux fois je rencontrai Gaston sans ma fille. Il avait dans sa voiture
+formée une femme que je reconnus aussitôt, d'après ce qu'on m'avait dit.
+C'était la Buondelmonti. Que venait-elle faire? pourquoi avait-elle
+quitté Florence? Venait-elle chercher le duc? enlever ma fille? Le
+pressentiment de ce qui se passe aujourd'hui m'effleura.
+
+Je frémis à la pensée qu'elle était peut-être descendue dans le même
+hôtel que le duc de Thorvilliers. Mais non, elle habitait seule. Je les
+suivis, et j'eus des raisons de supposer qu'elle ne vit pas Louise; que
+celle-ci ne lui fut pas présentée.
+
+Je pensais obstinément à Jules de Soulaignes. Saurait-il qu'il devait
+venir à Milan? Pourquoi ne venait-il pas? Devais-je perdre ma confiance
+en lui? Son mépris pour le duc avait-il triomphé de son admiration pour
+Louise? Me faudrait-il, aux raisons que j'avais de haïr Gaston, ajouter
+encore celle-là? Sa mauvaise réputation compromettrait l'avenir de mon
+enfant, comme sa dépravation inconnue avait perdu celui de ma fiancée.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Je ne sais pas à quelle imprudence pouvait me pousser ce regret, presque
+insensé, d'un jeune homme rencontré quelquefois, et qui était, sans que
+je lui eusse adressé la parole, mon fils d'adoption.
+
+J'avais des envies folles de lui écrire, à tout hasard, en France, des
+lettres mystérieuses, le rappelant en Italie. Je regrettais de n'avoir
+pas fait, pendant mon séjour à Rome, la visite qui m'avait tenté, à son
+ami, le jeune secrétaire d'ambassade. Car c'était celui-ci qui avait eu
+la première inspiration d'un conseil à Jules de Soulaignes, en lui
+nommant ma fille, en l'exhortant à l'aimer. Il aurait bien le moyen de
+le faire revenir, si je me confiais à lui.
+
+J'écrivis à madame Ruinet. Mais que pouvait-elle! Elle ne sut même pas
+me dire si M. de Soulaignes était rentré en France. Elle n'avait trouvé
+aucun intermédiaire pour avoir des renseignements sur lui.
+
+Ah! ce cher et vaillant coeur, je l'invoquais, je l'aspirais à tous les
+bouts de l'horizon. Je me reprochais d'avoir été timide, maladroit, et,
+lui donnant, dans ce lointain inaccessible, plus de vertus sans doute
+qu'il n'en possédait, je le pleurais au dedans de moi, comme l'idéal de
+bonté, de force, de courage, d'amour honnête et profond que le père le
+plus ardent à marier sa fille, le plus jaloux de son bonheur, pût rêver.
+
+J'étais ainsi successivement initié à toutes les misères sublimes de la
+paternité.
+
+Ce fut un supplice dans un autre que ce regret du jeune homme parti. Je
+m'en voulais, comme si je l'eusse chassé, en ne prenant aucune
+précaution pour le retenir.
+
+Combien de fois, rentré chez moi, me dévorant de cette âpre inquiétude,
+ayant peur d'être devancé par Gaston dans le choix d'un mari pour ma
+fille, n'ayant pas songé jusque-là que l'heure de la marier dût venir si
+tôt, je priai Dieu, avec transport, de me renvoyer ce fiancé, et après
+ces prières, combien de fois ne me suis-je pas dit, avec une âcre
+amertume, qui soulageait ma douleur en la faisant crier:
+
+--Que demandes-tu, misérable? Tu n'as pas plus le droit d'être père que
+tu n'as eu celui d'être amant? Tu t'es retranché toi-même du nombre des
+hommes qui sont maris, pères de famille! Tu as douté de l'amour, et tu
+n'as que toi à invoquer, amour deux fois maudit, dans ta fidélité et
+dans ton parjure! Prêtre sacrilège, qui te sens encore prêtre, en étant
+devenu homme, amant adultère, de quel droit espères-tu jouir d'une
+paternité usurpée?
+
+Ces cauchemars du repentir, ces élans de mon amour transfiguré et ces
+menaces d'une sorte d'enfer, ces alternatives étaient les visions
+apportées de Rome. Là, j'avais vu des prélats sourire à mon
+interdiction, et me proposer en plaisantant de m'absoudre de péchés plus
+graves que les miens. Là, j'avais vu les humbles du clergé, les petits,
+les moines, tremblants, devant la menace d'une damnation éternelle pour
+moins que cela!
+
+D'ailleurs toute tendresse profonde est craintive, et ma tendresse
+paternelle doublée par ces préoccupations de mariage devenait maladive,
+fiévreuse, et s'exaltait dans ce pays où rien n'est tempéré.
+
+Un soir, à Milan, j'étais dans un café, sur la place de la Scala, à
+l'heure du spectacle, regardant les voitures qui déposaient des
+spectateurs devant le péristyle, m'attendant à voir passer et descendre
+le duc de Thorvilliers et Louise; car je savais que la représentation
+annoncée était une des dernières de la saison, que le théâtre allait
+faire sa clôture annuelle, et j'avais prévu que le duc, qui avait sa
+loge, se croirait obligé d'y venir.
+
+Tout à coup, je découvris, appuyé contre une des colonnes de l'entrée,
+un jeune homme qu'il me sembla reconnaître.
+
+Lui aussi attendait.
+
+Je ne pus maîtriser mon émotion. J'eus une griserie subite. Je me levai,
+je quittai le café, et marchant avec précaution pour ne pas être aperçu
+de Louise ou du duc, si leur voiture arrivait en même temps que moi au
+péristyle du théâtre, je rejoignis le jeune homme; je me plaçai à deux
+pas derrière lui.
+
+C'était bien Jules de Soulaignes, mais il était changé, pâle, maigri. Je
+lui pardonnai, m'imaginant que je lui en avais voulu. Sa figure
+expliquait son absence et la justifiait trop. Il avait été malade, bien
+malade; il l'était encore. J'eus une pitié qui me fit oublier tout. Il
+regardait avec des yeux enfiévrés, dans la même direction que moi.
+J'aurais voulu lui dire: courage! elle va venir!
+
+Enfin, la voiture tant attendue déboucha de la place. Le duc en
+descendit d'abord, et Louise, légère, enveloppée d'un voile sur sa tête
+nue, s'en échappa et disparut, comme une étoile qui sombre, dans le
+sillon opaque fait par les curieux ordinaires, de chaque côté de la
+porte d'entrée.
+
+Nous l'avions trop peu vue. Jules de Soulaignes poussa un soupir de
+tristesse, mais aussi d'allégement. Sa vision n'avait été qu'un éclair,
+mais c'était la chère vision.
+
+Il se retourna, ayant peur que son soupir n'eût été entendu.
+
+Il heurta son regard au mien. Je lui souriais, et subitement, entraîné
+par une force invincible, sans réfléchir à l'étrangeté de ma démarche,
+je lui dis:
+
+--Vous avez donc été malade, monsieur de Soulaignes?
+
+Il tressaillit, me regarda avec plus d'attention, cherchant mon nom, mon
+visage. J'ajoutai aussitôt:
+
+--Ne cherchez pas, monsieur; vous ne me connaissez pas; mais, moi, je
+vous connais.
+
+Il fronça les sourcils, sa curiosité devenait défiante, menaçante. Je
+continuai, baissant la voix et me penchant vers lui:
+
+--Oui, monsieur, je sais pourquoi, à Rome, vous regardiez tous les jours
+passer la voiture du duc de Thorvilliers, et je sais pourquoi vous êtes
+ici maintenant...
+
+Une stupeur d'épouvante dilata ses yeux.
+
+--Qui vous a dit?... balbutia-t-il. Puis, s'excitant à la colère:--De
+quel droit vous permettez-vous?...
+
+Il n'acheva pas.
+
+Je souriais, mais avec une offre si visible de mon coeur, et j'avais sans
+doute si peu l'air d'un indiscret, d'un espion, d'un intrigant, que
+perdant aussitôt son air de résistance, M. de Soulaignes reprit d'un ton
+plus doux, presque suppliant:
+
+--Qui êtes-vous, monsieur?
+
+--Un vieil ami de mademoiselle de Thorvilliers, qui voudrait devenir le
+vôtre.
+
+Un éclair de sympathie passa dans les yeux du jeune homme; mais il se
+défiait toujours un peu et m'interrogeait toujours du regard.
+
+--Vous vous étonnez, lui dis-je, de me voir si bien informé d'un secret
+que vous n'avez confié qu'à un ami, ou qu'à votre mère? La chose est
+toute simple. Il vous est arrivé une première fois de penser tout haut
+dans le Corso, à Rome, quand la voiture du duc passait. J'ai recueilli
+cette pensée. J'étais là pour regarder dans la voiture la jeune fille
+que vous avez admirée à haute voix. Il m'a été bien facile de vous
+comprendre et, vous ayant compris, de savoir qui vous étiez. Depuis
+lors, nous nous sommes rencontrés, sans que vous vous en soyez douté,
+aux mêmes endroits, pour jouir du même spectacle... C'est aussi pour
+cela que nous sommes ici tous les deux... A votre âge, et quand on est
+poète, car je sais aussi que vous êtes poète, on retient mal ses
+secrets. D'ailleurs, il y en a qui ne peuvent rester dans l'âme. Ils la
+traversent comme une lumière et s'en échappent, pour rayonner au dehors.
+Vos yeux parlent quand vous vous taisez, et moi le vieux maître, qui
+veux être le père de mon élève, je ne puis pas plus retenir mes regrets,
+mon amitié, ma tendresse pour cette enfant que vous ne pouvez retenir
+votre amour. Voilà pourquoi je vous aborde sans être connu de vous. Je
+me nomme Louis Herment; j'ai été pendant neuf ans le professeur de
+mademoiselle de Thorvilliers; je puis vous parler d'elle. Voulez-vous
+être mon ami?
+
+Jules de Soulaignes m'écoutait avec une surprise ardente, naïve. Il
+paraît que mes yeux étaient aussi éloquents que les siens. Il ne se
+méprit pas à mes paroles. Il vit toute ma sincérité. Son amour devina le
+mien, en lui donnant un caractère d'adoption paternelle qui le
+rapprochait de la vérité. J'étais son confident nécessaire, comme il
+était pour moi le fils souhaité.
+
+Quand j'eus fini, il me dit simplement, d'une voix tremblante:
+
+--Je vous crois, monsieur. Je vois que je n'ai rien à vous apprendre.
+
+--Vous vous trompez, répliquai-je, en passant familièrement mon bras
+sous le sien et en l'attirant hors du péristyle, vous avez à me dire
+pourquoi depuis huit mois je ne vous ai rencontré ni à Rome, ni à Milan;
+pourquoi vous revenez avec ce visage pâle.
+
+--J'ai quitté Rome pour aller tout confier à ma mère, repartit avec la
+même simplicité le jeune homme, et si j'ai tant tardé à revenir, c'est
+que j'ai bien souffert, c'est que j'ai pensé mourir.
+
+--Mourir! parce que votre mère...
+
+--Oh! ma mère ne m'a rien refusé, dit-il en m'interrompant; mais je
+dépends, pour mon état futur dans le monde, des bontés d'un oncle...
+
+--Oui, je sais, de M. le marquis de Montieramey, qui vous laissera sa
+fortune et vous dotera.
+
+Jules eut un faible sourire.
+
+--Ah! vous savez cela aussi?
+
+--C'est ce qu'il y a de plus facile à savoir. Il fallait bien que je
+m'informasse de vos espérances pour vous aider à réussir.
+
+--Mes espérances! soupira le jeune homme avec tristesse. Ah! monsieur,
+elles seraient odieuses, s'il me fallait les attacher à la mort d'un
+oncle que je vénère, que j'aime! Mais elles sont mortes depuis qu'il m'a
+signifié qu'il ne consentirait pas à une alliance avec la famille du duc
+de Thorvilliers.
+
+--Que lui reproche-t-il? Le duc est de grande naissance; il a un beau
+nom.
+
+--Sans doute; mais mon oncle est un puritain en royalisme. Il s'est
+exprimé sur les variations politiques du duc avec une sévérité
+implacable.
+
+--Sa fille n'a pas d'opinion; elle n'a rien trahi?
+
+--Non... mais...
+
+--Quoi donc?...
+
+Jules de Soulaignes était redevenu très pâle. Il hésitait à continuer.
+Je fus saisi d'une peur secrète.
+
+--Osez tout me dire, mon ami, je suis un vieux confesseur.
+
+Il me plaisait de dire la vérité, sans me trahir.
+
+Alors, Jules de Soulaignes, avec un embarras qui tenait surtout à sa
+douleur, me raconta ce que j'ignorais et ce qui me flagella d'un nouveau
+et terrible remords.
+
+Il paraît qu'il avait couru, dix-huit ans auparavant, à la naissance de
+Louise, des bruits fâcheux sur la duchesse de Thorvilliers. Reine, par
+ses allures, par les libertés philosophiques de son salon, avait heurté,
+plus d'une fois, les jansénistes de l'aristocratie. On avait été surpris
+de sa maternité tardive et on l'avait malignement commentée. Les
+absences de Gaston fortifiaient ces commentaires. Pourtant on n'en
+voulait pas beaucoup à la mémoire de la duchesse. Dieu l'avait jugée. Le
+monde dévot ne prétendait plus rien. Mais on gardait rancune au mari des
+torts que s'était donnés sa femme, pensant bien qu'il les avait trop
+subis, après les avoir provoqués par sa conduite. On le savait engagé
+dans des spéculations, retenu aussi en Italie par des liens équivoques.
+M. de Montieramey ne voulait pas que son neveu eût un jour pour
+quasi-belle-mère la vieille Paola Buondelmonti, et subît en attendant,
+comme beau-père, un mauvais sujet renégat de sa cause, de la trempe du
+duc de Thorvilliers.
+
+Les grâces de Louise étaient indifférentes à ce vieillard prévenu contre
+les grâces de la défunte duchesse. Il était de ceux qui croient par
+préjugé, avant la science, aux influences fatales de l'hérédité. Il
+refusait donc obstinément de rien donner, de rien promettre pour ce
+mariage. Jules de Soulaignes, désespéré de ce refus, sachant l'inutilité
+d'une résistance ou d'une insistance, avait pleuré avec sa mère, s'était
+tordu, pendant huit mois, dans un désespoir qui l'eût poussé au suicide,
+s'il n'eût eu la vocation des héros qui les force à retourner à la
+bataille, pour y élargir leurs blessures.
+
+Après s'être bien convaincu qu'il ne pouvait guérir, il était revenu
+pour aimer encore, toujours, pour souffrir sans relâche de cette vue
+d'un rêve inaccessible, pour aspirer au seul bonheur qui lui fût permis,
+et qu'il avait proclamé, en voyant Louise pour la première fois,
+l'ineffable supplice de se sentir consumé par un sentiment qui n'a rien
+des égoïsmes vulgaires.
+
+Voilà ce que Jules de Soulaignes me raconta, dans un angle de la place
+de la Scala, en se détournant de temps en temps pour regarder le
+théâtre; comme s'il eût redouté que ces confidences, faites à mi-voix,
+pénétrassent à travers les murs et allassent troubler, comme un
+reproche, celle qui devait inspirer son courage, et ignorer toujours ses
+tortures, ou, comme s'il eût espéré qu'un rayon d'elle pût s'échapper du
+théâtre et venir le récompenser!
+
+Je l'avais écouté avec une tristesse profonde. Je m'étais cru châtié
+jusque-là. Je me trompais. Le châtiment véritable commençait, et
+celui-là, je ne pouvais le renier. J'étais puni dans ma fille.
+
+Cette sainte, cet ange, ce lis, gardait une vapeur flétrissante autour
+d'elle, qui était comme la buée de ma faute.
+
+C'était en vain que je m'étais appliqué à épanouir en vertus ses
+dispositions natives; par le fait seul de son origine soupçonnée, elle
+était impliquée dans une sorte de mépris.
+
+L'adultère, le plus excusable, le moins criminel, porte toujours ses
+fruits de cendres.
+
+Hors du sacrifice absolu, de la rectitude étroite, il n'y a pas de
+bonheur assuré.
+
+Le coupable n'est pas seulement poursuivi, mortifié dans son orgueil par
+le sentiment de sa faute; il n'a pas seulement la morsure de sa
+conscience, l'appréhension du dédain public; il lui faut encore sentir
+qu'il a porté malheur à l'innocence, qu'il a profané l'avenir dont il
+attendait sa consolation, son absolution.
+
+A cause de moi, ces deux enfants s'ignoreraient toujours et devaient
+s'ignorer. Louise passerait à côté du bonheur, aussi certain que peut
+l'être celui de la vie, pour aller vers le hasard, et ce jeune homme
+naïf, ardent, loyal, que j'aurais voulu appeler mon fils, me maudirait,
+s'il apprenait mon secret, et serait malheureux uniquement pour avoir
+aimé ma fille innocente et belle!
+
+Il se méprit à ma compassion. Il n'y vit que de la honte; il n'y vit pas
+des remords.
+
+Je le rassurai, pour me rassurer moi-même. En attisant sa foi, je
+rallumais la mienne.
+
+Il était impossible, lui disais-je, que la jeunesse, l'honneur et
+l'amour, quand ils étaient en face de la jeunesse, de la pureté, ne
+fussent pas attirés par un aimant irrésistible. Le marquis de
+Montieramey n'avait que des préventions qui se dissiperaient à la vue de
+Louise, et quand Louise serait à Paris, il faudrait bien que le marquis
+la rencontrât un jour, et, s'il la rencontrait, pourquoi n'en serait-il
+pas charmé?
+
+Intérieurement, en disant cela je pensais que s'il fallait après tout
+que j'allasse me confesser, m'humilier devant ce vieillard rigide, je
+n'hésiterais pas. En apprenant ma vie, il n'aurait plus de rancune
+contre la mémoire de Reine; il ne redouterait pas les influences
+héréditaires. Sa générosité s'échaufferait à l'idée de cette première
+victime morte de sa faute, à l'idée de cette seconde victime dont le
+sort dépendrait en partie de lui. Il mépriserait davantage le duc de
+Thorvilliers, et il me prendrait en pitié... Je retrouverais les sources
+perdues de mon éloquence. Ne puisais-je pas autrefois à un amour infini
+dont je savais maintenant le nom?
+
+Mais, insensé que j'étais, ce vieillard aurait horreur de l'amour d'un
+prêtre, comme Reine de Chavanges elle-même s'en était trouvée
+empoisonnée. Il ne persisterait qu'avec plus de hauteur dans son
+refus...
+
+Alors, mon égoïsme paternel sortait de ces rêves utopiques, pour rêver
+une solution féroce mais pratique. Le marquis de Montieramey était bien
+vieux; Louise était bien jeune. L'oncle de M. de Soulaignes n'attendrait
+pas le mariage de son neveu; ma fille pouvait attendre le bonheur.
+
+Ce qui était essentiel, urgent, c'était d'empêcher le duc de
+Thorvilliers de hâter l'heure de marier Louise.
+
+J'espérais maintenant qu'il ne lui serait pas facile de se débarrasser
+de sa paternité. Ces préventions vagues, ces préjugés flottant autour de
+Gaston et de Louise seraient pour d'autres que le marquis de Montieramey
+des raisons d'hésiter. Celui-là, Dieu merci, n'était pas le seul qui eût
+de la fierté, de l'entêtement, dans le faubourg Saint-Germain. Gaston
+aurait l'ambition d'une alliance considérable, et cette ambition-là nous
+donnerait du répit.
+
+Peut-être ne serait-il pas imprudent de mettre Jules de Soulaignes sur
+sa route. Il saurait bien vite, s'il ne le savait déjà, que ce jeune
+homme hériterait un jour du marquis de Montieramey. Ce serait une oeuvre
+d'une diplomatie profonde et permise, que d'avoir indirectement pour
+allié celui-là même auquel nous voulions enlever Louise. Gaston
+travaillerait pour sa vanité, et moi pour le bonheur de mon enfant.
+
+Ces pensées multiples m'assaillaient à la fois, et corrigeaient
+l'amertume de mes remords, pendant que je pressais les mains de Jules de
+Soulaignes dans les miennes. J'aurais voulu l'embrasser pour sa douleur,
+et pour cette foi déchirée mais vivace qui le ramenait en Italie.
+
+Je l'exhortai de mon mieux. Je voulus lui persuader que tout n'était pas
+désespéré et qu'il devait agir comme si le consentement de son oncle eût
+précédé ses démarches. Ne pouvait-il trouver dans ses relations, en
+Italie ou en France, un introducteur auprès du duc de Thorvilliers?
+
+Au nom du duc, ce fier et doux jeune homme éprouvait une répulsion
+instinctive. Il acheva de m'initier aux désordres financiers et moraux
+de Gaston. Cette démonstration ne pouvait rien ajouter à mon mépris;
+mais elle me donnait des espérances. Si le duc pouvait arriver à
+convoiter l'héritage futur, imminent, du marquis de Montieramey, il
+serait favorable aux prétentions sentimentales de l'héritier.
+
+Pour toute réplique à mes exhortations, à mes conseils, à mon amitié,
+Jules s'écria:
+
+--Si j'étais sûr d'être un jour aimé par elle, je supporterais tout,
+j'affronterais toutes les humiliations, je consentirais à tous les
+sacrifices.
+
+J'aurais voulu pouvoir lui crier:
+
+--Elle vous aimera, puisque je vous aime!
+
+Notre entretien se prolongea jusqu'à la sortie du théâtre.
+
+Nous suivîmes de nos regards accouplés la voiture qui emportait le duc
+et ma fille, et quand elle eut disparu, dans le calme d'une belle nuit
+d'Italie, nous laissâmes respirer nos deux coeurs, suffoqués du chemin
+qu'ils avaient fait.
+
+Jules avait confiance en moi. Il m'acceptait candidement pour ce que je
+prétendais avoir été, un maître, un professeur. Il ne cherchait pas au
+delà de mes paroles. La sincérité de ma tendresse pour Louise, la
+volonté que j'avais de les rapprocher, de les unir, lui donnaient une
+certitude.
+
+Quand nous nous séparâmes pour nous revoir tous les jours, il était
+résolu, et moi, j'avais gagné, à mon tour, un appui dans cette
+conscience jeune, enthousiaste, poète, comme avait été la mienne, au
+début de mon amour. Je recommençais le poème enchanté de ma jeunesse, et
+cette fois, je me promettais bien de n'en pas laisser compromettre le
+dénouement par ma faute. Je m'aiderais, et le ciel m'aiderait.
+
+Je n'ai pas à raconter les deux années qui suivirent. Elles eurent peu
+d'événements, et les mêmes soucis. Le duc alla à Florence, y resta
+longtemps; mais il fut évident pour nous qu'il veillait sur lui-même. Il
+calculait que le meilleur moyen de tirer un jour, par le mariage, un
+excellent profit d'une jeune fille qui le gênait, c'était de ne pas la
+compromettre publiquement avec la Buondelmonti.
+
+Il fut correct d'apparence. S'il n'avait pas redouté la censure du
+faubourg Saint-Germain, il eût renvoyé Louise à Paris; mais il n'osa
+pas.
+
+Jules de Soulaignes était avec moi, partout où le duc de Thorvilliers
+voulait être. Il s'était laissé persuader. Les relations manquaient en
+Italie pour la présentation projetée. Celle-ci n'eut lieu qu'après deux
+ans d'attente, en France, pendant un séjour qu'y fit Gaston, il y a dix
+mois.
+
+Rien encore n'avait transpiré des projets honteux de mariage qui avaient
+pu être formés dans les tête-à-tête avec la Buondelmonti. Peut-être n'en
+avait-il pas été encore parlé entre les deux complices.
+
+Louise avait reparu à Paris avec cet achèvement de beauté que sa mère, à
+son âge, avait rapporté de Rome. Seulement l'assurance de son âme était
+plus calme, le sourire de ses yeux plus triste, sa grâce plus résignée.
+
+Jules de Soulaignes fut présenté au duc, qui ne se méprit pas à
+l'intention cachée de cette démarche.
+
+Il avait sans doute le tarif de l'héritage de M. de Montieramey; car il
+accueillit fort bien, ainsi que je l'avais espéré, le jeune héritier.
+
+Allais-je avoir raison? Jules eut dès lors une confiance presque
+superstitieuse en moi.
+
+Dans une visite au duc, il avait rencontré Louise, ne lui avait pas
+adressé la parole, l'avait saluée en traversant un salon. Elle lui avait
+fait la révérence, et il était heureux. Cela lui suffisait.
+
+Il accourut pour me raconter cette faveur de la destinée. Il
+s'imaginait, sans doute, que je regardais moins bien que lui ma fille;
+car il me l'a peignit avec une exaltation qui me ravissait.
+
+Le duc, en la reconduisant, les avait, en passant, présentés l'un à
+l'autre. Est-ce que je pouvais comprendre cela? Est-ce que je pouvais
+m'initier à la profondeur de cette joie? Présenté, par le père!
+c'est-à-dire, autorisé à la saluer, et peut-être, quand ils se
+rencontreraient dans un salon, à lui parler!
+
+Jules n'était plus pâle, et l'anxiété qui le tiraillait encore avait des
+échappées superbes dans une espérance juvénile. Par instants, le
+printemps chantait seul dans ce coeur naïf, et j'écoutais avec
+recueillement, avec une ineffable mélancolie, cette chanson sublime.
+
+Louise n'allait guère dans le monde, parce que le duc n'aimait plus à y
+aller. Mais elle allait à l'Opéra où M. de Thorvilliers avait sa loge.
+Il lui était facile, quand il s'asseyait à côté d'elle, de faire des
+envieux, sans avoir à se mettre en garde contre des médisances, et
+c'était toujours un sujet d'étonnement pour nous, mais aussi un sujet
+d'espérance, que cet isolement dans lequel s'épanouissait cette belle et
+pure beauté.
+
+Le roman de ma jeunesse avait tenu tout entier dans deux ou trois
+épisodes. Des roses offertes, des roses jetées, et c'était tout. Le
+roman de Jules de Soulaignes, s'il est clos, ce que je ne veux pas
+croire, ce qui serait un blasphème, aura eu trois chapitres: cette
+révérence que Louise lui a faite dans le salon de l'hôtel de
+Thorvilliers et deux autres rencontres que je vais dire.
+
+Un jour, le marquis de Montieramey se promenait au Bois, dans son coupé,
+avec son neveu.
+
+C'était un piège préparé par Jules. Il lui avait fallu bien de la
+stratégie pour arranger cette promenade. En me la racontant, ce cher
+fils m'a décrit les alternatives de terreur et de joie par lesquelles il
+avait passé, pendant cette délicate négociation; puis, quand on fut dans
+le bois, il avait fallu encore une diplomatie savante pour que le vieux
+marquis consentît à faire uniquement le tour du lac, comme un vulgaire
+élégant.
+
+Jules savait bien à quelle heure précise la voiture du duc passait. Ce
+jour-là, par une faveur spéciale de la Providence, par un sourire de
+Dieu, le duc n'était pas dans sa voiture. Louise avait pour
+l'accompagner la vieille dame qui avait été placée auprès d'elle à son
+entrée dans l'institution de madame Ruinet.
+
+Quand Jules de Soulaignes vit venir de loin la voiture, il eut un
+battement de coeur terrible. C'était, croyait-il, le pauvre enfant, sa
+destinée qui allait s'accomplir. Mais il avait mis son oncle en belle
+humeur, et il ne fallait pas lui donner le soupçon d'une surprise
+préparée, en faisant soupçonner son émotion.
+
+M. de Montieramey lui avait donné, pendant la promenade, sur les dames
+de son monde qu'il avait saluées, toutes sortes de détails biographiques
+et héraldiques, comme les vieillards les aiment.
+
+En retour, malgré sa rigidité habituelle, il avait questionné un peu son
+neveu sur quelques mondaines qui l'avaient effarouché par leurs allures
+et leur toilette. Jules, ravi de cette curiosité, la satisfaisait avec
+une lâcheté héroïque, voulant conquérir le droit de son amour honnête,
+pur, en corrompant ce sage vieillard.
+
+Le marquis avait la tête à la portière et regardait, quand un
+encombrement du défilé obligea la voiture découverte du duc de
+Thorvilliers à stationner tout près de la sienne. Le vieux gentilhomme
+ne put apercevoir le chiffre ou les armes des panneaux, tant les
+attelages étaient pressés les uns contre les autres; mais il vit Louise,
+et ne vit qu'elle.
+
+--Ah! la belle jeune fille! dit-il, sans se retourner vers son neveu
+qui, haletant, les mains jointes, penché vers lui et caché par lui,
+écoutait avidement.
+
+Jules eut un éblouissement en entendant l'exclamation même qui lui était
+échappée à Rome, au Corso, en apercevant ainsi Louise.
+
+Le vieux marquis ajouta, à mi-voix:
+
+--Qui est-elle?
+
+La voiture du duc, dégagée de l'encombrement, venait de passer. Le
+marquis alors se retourna vers son neveu pour en avoir la réponse. Il
+fut frappé de la pâleur du jeune homme. Jules ne poussait pas la ruse
+jusqu'à se rendre pâle; c'était bien naïvement qu'il tremblait, qu'il
+avait peur.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda le marquis.
+
+Jules s'arma d'un grand courage, et doucement:
+
+--Cette jeune fille que vous trouvez si belle, mon oncle...
+
+--Dis si charmante et si honnête!
+
+--Oui, mon oncle, si pure et si belle, c'est précisément celle dont vous
+n'avez pas voulu pour nièce.
+
+Le marquis tressauta.
+
+--Mademoiselle de Thorvilliers!
+
+--Oui, mon oncle.
+
+Le marquis avec un élan involontaire serra la main du jeune homme:
+
+--Ah! mon pauvre enfant, je comprends la peine que je t'ai faite.
+
+Il n'en dit pas plus, sous le coup de l'émotion qui l'avait saisi; il
+devint rêveur pendant toute la promenade, ne regarda plus les femmes qui
+passaient, tenant la tête baissée et son regard intérieur fixé sur la
+vision qu'il emportait.
+
+Il paraît qu'en arrivant à son hôtel, il embrassa son neveu, comme on
+embrasse son fils, et lui dit avec une légère et tendre ironie:
+
+--Sais-tu que tu es un garçon bien obéissant... si tu m'as obéi!
+
+Jules rougit.
+
+--Va, je te pardonne, continua le vieillard subitement attendri, et toi,
+me pardonnes-tu?
+
+Jules eut l'héroïsme de ne pas profiter avidement de ce repentir
+touchant. Il le trouvait si beau, si bon, qu'il craignait de le calmer
+en s'en servant trop vite.
+
+La conversion persista, et le soir encore, ayant gardé son neveu près de
+lui, M. de Montieramey mit la conversation sur le compte de Louise. Il
+gardait sa fascination.
+
+Quand Jules de Soulaignes me raconta cela, je fus presque terrifié,
+comme devant un miracle. L'espérance était trop éblouissante. Toutes les
+fois que la vie m'avait fait de pareilles avances, elles n'avaient été
+que le masque fleuri d'un abîme.
+
+Pourtant mon coeur paternel fléchit sous l'effusion chaude de ce jeune
+homme enivré.
+
+--Je vous l'avais bien dit! répondis-je avec un sourire, mais le coeur
+retenu et comprimé par un pressentiment.
+
+Il fallait que le marquis fît la demande, ou du moins se mît en rapport
+avec le duc de Thorvilliers. Mais le charme en se prolongeant
+conservait-il assez de force pour éteindre dans l'esprit du vieux
+marquis les rancunes qu'il gardait envers le gentilhomme infidèle à sa
+foi politique?
+
+Jules se troublait à l'idée d'une démarche pareille et, sa délicatesse
+venant en aide à son embarras; il s'imaginait qu'on profanerait son
+amour, en faisant précéder d'une démarche positive, officielle,
+l'assurance de bonheur qu'il voulait obtenir de Louise.
+
+--Si je pouvais lui parler! me disait-il, en éveillant en moi l'envie
+furieuse de les entendre, d'être là quand il la verrait, quand il lui
+parlerait, quand elle répondrait.
+
+Depuis plus de trois ans, j'avais dans l'oreille, dans la poitrine, le
+son de la voix de ma fille; depuis plus de trois ans, j'avais dans le
+front l'étincelle de son dernier regard, de son adieu. Toutes les fois
+que je l'avais rencontrée, j'avais cherché à surprendre de loin le
+regret, la tristesse particulière que lui avait laissée notre brusque
+séparation. Il m'avait semblé que cette mélancolie s'évaporait et était
+remplacée par une autre. Était-ce encore à moi, était-ce à quelque ami
+jeune, nouveau, inconnu, rêvé, qu'elle pensait? Ah! si moi, aussi,
+j'avais pu lui parler, l'entendre? S'il m'avait été donné, mettant en
+présence ces deux enfants dont les âmes se devineraient, de jouir tout à
+fois de leur amour, et de la reconnaissance que ma fille en aurait
+envers moi!
+
+Je ne pouvais conseiller à Jules, maintenant, rien d'audacieux. Je
+savais par expérience que rien ne garantit un amour vrai contre
+l'embrasement.
+
+Susciter l'amour, sans la certitude du consentement de M. de
+Thorvilliers, c'était susciter le malheur.
+
+Mieux valait encore cette mélancolie de mon enfant, cet ennui de sa
+jeunesse, qu'une floraison subite qui pouvait être suivie d'un âpre coup
+de vent. Je me souvenais de sa mère, je me souvenais de moi.
+
+Je ne savais comment Jules pourrait atteindre son rêve, et je me sentais
+surtout impuissant à l'aider, même d'un conseil.
+
+Au bout de quelques jours d'agitation inutile, il m'annonça, le coeur
+battant, les yeux battus que son oncle était décidé à une démarche, à
+une visite.
+
+Le marquis se sentait devenir faible. Avant de mourir, il voulait voir
+son neveu marié, et il voulait cet ange à son chevet, pour lui ouvrir le
+ciel qu'elle entr'ouvrait.
+
+Il était retourné au Bois avec son neveu. Il avait bu encore le philtre
+de cette beauté candide, et cette innocence, de mon enfant avait profité
+au duc de Thorvilliers. On ne pouvait plus le mépriser autant, quand il
+était à côté d'elle, dont l'innocence s'épandait autour d'elle.
+
+Une fois, le duc en croisant la voiture du marquis, remarqua un sourire
+sur les lèvres de M. de Montieramey. C'était une avance du marquis. Le
+duc salua à son tour, avec une sorte d'affectation, parce que les
+promeneurs étaient nombreux et qu'il lui plaisait d'être vu échangeant
+un salut courtois avec un vieillard considérable dans le faubourg, avec
+le grand _pénitencier_ de ce monde-là.
+
+Une indisposition de M. de Montieramey qui, d'ailleurs, paraissait sans
+gravité, retarda de quelques jours la démarche parfaitement résolue.
+
+Était-il temps encore de conjurer le malheur qui se masquait, pour
+avancer de plus près et frapper plus sûrement? Sans ce retard, Louise
+serait-elle aujourd'hui madame de Soulaignes?
+
+Était-ce le pressentiment qui faisait Jules si inquiet, et qui le
+rendait rebelle à des conseils de patience qui me coûtaient un effort?
+
+Un matin, celui que, tout bas, j'appelais mon fils, et à qui je
+m'amusais même à donner tout haut ce nom, en lui parlant, par prétention
+apparente de vieillard, accourut chez moi, de bonne heure. Il était
+radieux. En me disant bonjour, dès le seuil de la porte, il secoua des
+rayons dans mon cabinet de travail. Sa figure fine, volontiers sévère,
+avait un gonflement, un épanouissement quasi enfantin.
+
+Quand le bonheur complet nous prend à l'improviste, il nous dépouille
+jusqu'à la sève, de toutes nos écorces, qui sont nos cicatrices, et
+l'arbre rajeuni n'est plus qu'un rameau. On devient enfant, quand on ne
+voit plus le mal.
+
+--Qu'est-ce qui vous arrive? m'écriai-je, électrisé par cette lumière.
+
+Je crus qu'il venait m'annoncer le consentement du duc de Thorvilliers.
+
+--Venez avec moi, nous allons la voir!
+
+Il m'avait pris les mains et m'attirait.
+
+--Où donc?
+
+--Je vous raconterai cela, en route. Je n'ai su qu'hier au soir que je
+pourrais, à mon aise, la contempler pendant une heure... une heure!
+concevez-vous cela?... Je ne suis pas un égoïste; j'ai pensé à vous. Je
+vous ai fait votre part; venez.
+
+--Mais le duc?
+
+--Il ne sera pas là... il ne va pas à la messe, même à une messe de
+mariage.
+
+--Une messe de mariage?
+
+--Oui, à la Madeleine, Georges de Pérusset, le fils de l'ancien
+conseiller d'État, un de mes camarades, se marie avec la fille d'un
+agent de change, mademoiselle Sommer... Il paraît que c'est une amie de
+pension de mademoiselle de Thorvilliers.
+
+--Oui, une de mes élèves.
+
+--Eh bien, mademoiselle de Thorvilliers est demoiselle d'honneur. Je
+l'ai appris hier seulement, en allant féliciter Georges. Il m'a annoncé
+cela, sans paraître y attacher d'importance, négligemment, mais avec une
+intention de vanité. Songez donc! la fille d'un duc au mariage d'une
+fille de financier! Comme je lui pardonne ce mouvement d'orgueil! Le duc
+s'est excusé de ne pouvoir assister à la cérémonie; mais il a accordé à
+madame Sommer, qui est venue le lui demander, l'honneur qu'on attendait
+des souvenirs de pension... Pensez donc! la fille d'un agent de change
+pour un spéculateur! La cérémonie est pour aujourd'hui, midi... Venez!
+
+--Il n'est que dix heures! répondis-je en souriant à ce bel
+enthousiaste.
+
+--C'est vrai; mais il y aura beaucoup de monde. Il faut être bien placé
+pour la voir, et puis, si nous trouvons le temps long, nous prierons en
+attendant.
+
+Il disait cela, en riant, les yeux étincelants de piété.
+
+--Oui, nous prierons! lui répondis-je, attendri de ce qu'il disait et de
+ce qu'il présageait.
+
+Je partageais son délire, mais avec une méfiance secrète du réveil.
+
+Il faut bien que je l'avoue. Le prêtre, qui ne s'est jamais suicidé en
+moi, profite de toutes les occasions de revivre librement. Par un accord
+qui choquerait sans doute des consciences dévotes et qu'elles
+flétriraient comme une profanation, mais qui me semble sans impiété,
+j'associe, en toute circonstance délicate, ma paternité humaine à ma
+paternité spirituelle.
+
+Il me semblait tout naturel de bénir ma fille dans une église, et si
+Dieu ne m'y foudroyait pas, à ce moment d'extase, c'est qu'il faisait
+descendre son pardon sur le prêtre devenu père.
+
+Je me flagellerai de ma faute, tant que je vivrai; mais je ne puis
+répudier comme une honte cette innocence que j'ai donnée au monde.
+
+Jules de Soulaignes acheva de m'enivrer par avance en me disant:
+
+--C'est à la Madeleine que j'espère me marier. Mon oncle, je le sais,
+tient à son église... La voir là, par avance, agenouillée devant l'autel
+où je la conduirai, quel rêve!
+
+Oui, c'était un rêve trop beau. Il frappait ses mains l'une contre
+l'autre, les joignait, les faisait craquer; il marchait dans mon
+cabinet, transporté, fou! Il n'y tenait plus. Moi, j'avais de la peine à
+me contenir.
+
+J'entendais dans les oreilles, dans mon coeur, les orgues de l'église, et
+je m'apprêtai à partir, comme pour une répétition du mariage de mon
+enfant.
+
+Tout ce que je pus obtenir de Jules et de moi, ce fut d'aller à pied,
+jusqu'à la Madeleine, pour fatiguer notre force et n'être point trop en
+avance. Nous fûmes encore obligés d'attendre près d'une grande heure.
+
+Nous attendîmes dans un recueillement et un tremblement égal, sans nous
+communiquer aucune pensée. J'avais sur les lèvres toutes sortes de
+formules de prière; j'en cherchais d'autres qui ne m'eussent pas servi,
+dans mes fonctions ecclésiastiques.
+
+J'avais prêché autrefois à la Madeleine; je voyais la chaire béante qui
+m'invitait à y monter, à y porter, comme aux premiers temps chrétiens,
+ma confession publique, à attester ceux qui m'écouteraient que, si
+j'avais été coupable, je n'avais peut-être pas démérité de bénir ma
+fille.
+
+Pourquoi racontai-je ces vertiges de mon coeur et de ma foi!
+
+Hélas! quand je pense que c'est précisément à la Madeleine que
+l'horrible et sacrilège parodie de mariage doit s'accomplir, je me dis
+que rien n'aura manqué, comme ironie, à l'atrocité de mon supplice.
+Pauvre Jules de Soulaignes! Est-il retourné depuis ce jour-là à
+l'église? Oserait-il y retourner avec moi?
+
+La Madeleine s'était peu à peu emplie d'un monde bruyant, jaseur,
+curieux, élégant, qui, comme nous, attendait.
+
+Quand les bruits du dehors, les avertissements de la hallebarde du
+suisse, le chant triomphal de l'orgue nous avertirent de l'entrée du
+cortège, je craignis tout à coup que, revenant sur sa décision, le duc
+ne fût venu, par un instinct de méfiance, pour garder ma fille, jusque
+dans la maison de Dieu, qui avait été ma maison, et dont il ne m'avait
+peut-être pas suffisamment chassé, ou bien qu'il eût défendu à Louise de
+venir.
+
+Mais non, c'était surtout là qu'il m'eût défié de la lui prendre, et
+c'était surtout là qu'il me menaçait encore et qu'il ne me craignait
+pas, moi, le prêtre interdit.
+
+On sait ce que sont ces grandes cérémonies.
+
+Nous nous étions placés très en avant, mais de côté, sur la ligne même
+où devaient s'agenouiller les demoiselles d'honneur, non loin de la
+place que Louise occuperait.
+
+Nous la cherchâmes des yeux. Il ne la vit pas avant moi, j'en suis sûr.
+Mais je le sentis qui me serrait fortement la main, quand je cherchais
+la sienne. Nous échangeâmes un regard qui nous fortifiait encore, et
+nous n'eûmes pas un mot à nous dire.
+
+Mon Dieu, qu'elle était belle et jolie! C'était une fête pour elle, une
+délivrance, une fête qui ne troublait pas sa candeur, mais qui
+soulageait son âme, comprimée par la solitude.
+
+Il serait puéril, il serait surtout sacrilège à moi de la décrire.
+Sais-je seulement comme elle était mise! Je ne sais qu'une chose: elle
+était un chef-d'oeuvre de maintien, de toilette, et dans sa parure de
+jeune fille du grand monde, un chef-d'oeuvre d'ingénuité et de grâce. Je
+retrouvais l'écolière, la communiante, la petite sainte, ma fille. La
+tutelle du duc de Thorvilliers ne lui avait rien appris, ou plutôt
+n'avait rien gâté de ce qu'elle ignorait.
+
+En s'avançant, elle promenait un long regard autour d'elle, par ce
+besoin des coeurs religieux de prendre immédiatement possession de tous
+les sanctuaires où leur piété va s'épanouir.
+
+Elle donnait le bras à un jeune homme quelconque; elle était vêtue de
+blanc, je m'en souviens, comme la mariée. Je lui vis, moi, une couronne
+d'étoiles sur la tête, et Jules de Soulaignes, sans doute, lui vit une
+couronne de fleurs d'oranger...
+
+Nous n'avions, ni l'un ni l'autre, songé à un incident des messes de
+mariage qui nous fît frissonner d'une épouvante joyeuse, quand nous
+vîmes Louise quitter sa place, prendre des mains du suisse une bourse de
+velours et s'apprêter à quêter.
+
+Elle allait venir à nous; elle allait nous voir tous les deux ensemble!
+
+Je regardai Jules de Soulaignes. Il devint très pâle. Il était debout,
+appuyé sur une chaise, et la chaise tremblait sous le tremblement de sa
+main. Moi je sentais mes genoux fléchir.
+
+Comme je m'entendais, naturellement, mieux que lui au rituel, j'en
+profitai pour m'agenouiller à propos. Je n'aurais pu me tenir debout.
+
+Elle passa dans les rangs des invités, et l'ondulation des têtes qui la
+saluaient ou la regardaient, me semblait un hommage rendu à sa
+souveraineté virginale. Elle dut remonter pour venir à nous. Il nous
+faudrait nous retourner pour lui donner notre offrande... Je pensais à
+cela, et je calculais que si je me retournais d'avance je la voyais plus
+longtemps, je la prévenais de la rencontre, je rendrais celle-ci moins
+brusque; mais si je ne la prévenais pas, le mouvement serait plus naïf,
+plus éloquent, plus doux.
+
+Qu'on m'excuse de m'attarder à ces puérilités de l'amour paternel...
+c'est ma dernière cueillette de fleurs au bord de l'abîme...
+
+Au milieu de cette délibération, j'entendis tout à coup la hallebarde du
+suisse, sur le marbre recouvert d'un tapis. Je perçus bientôt le
+froissement de la robe de mousseline; et j'imaginai comme un parfum qui
+la précédait et m'annonçait son approche.
+
+--Pour les pauvres, s'il vous plaît, dit le suisse.
+
+C'était par cet appel que ma rencontre avec Reine avait commencé. La
+fille m'apparaissait sous la même invocation que sa mère!
+
+Je crus que j'allais mourir, quand je vis son bras mignon tendu vers moi
+avec la bourse ouverte. Je fus lent à lui tendre mon offrande; je me
+tournai doucement.
+
+Elle leva les yeux pour me remercier et s'arrêta interdite. La sainteté
+du lieu retint le cri que je vis serpenter sur sa bouche; ses joues se
+colorèrent doucement; son regard s'agrandit. Elle me disait visiblement
+par son silence palpitant:--C'est vous! c'est vous!--Tout ce qu'elle
+m'avait donné autrefois de respect, tout ce qu'elle m'avait promis
+d'amitié, de reconnaissance, de tendresse, elle me le donnait.
+
+Pour les pauvres, s'il vous plaît! Cet appel l'avait-il plus attendrie?
+Elle me savait pauvre et vidait son coeur en silence dans le mien...
+
+Oui, oui, j'en atteste Dieu qui était entre nous, dans cette minute
+sublime, comme à la minute d'adieu dans l'institution de madame Ruinet,
+elle eut l'éclair direct, l'instinct filial. Si elle l'eût osé, elle
+m'eût tendu le front, et je n'aurais pas craint d'y mettre le baiser qui
+depuis tant d'années me brûle la bouche.
+
+Mais je voulus mériter ma joie paternelle par un grand sacrifice, et me
+reculant un peu, démasquant Jules de Soulaignes, je le désignai par un
+geste involontaire de protection, en posant ma main sur son épaule.
+
+Louise le reconnut, rougit davantage. Son sourire hésitant, confus,
+pudique et tendre, se répandit en lumière nouvelle sur son visage.
+
+Elle parut comprendre pourquoi nous étions là, tous les deux; pourquoi
+je lui montrais ce jeune homme dont elle savait le nom, dont je lui
+garantissais la loyauté.
+
+Elle reçut l'offrande de Jules en baissant les yeux; elle l'en
+récompensa, en les couvrant pour un remerciement muet, elle nous fit une
+grande révérence et passa.
+
+Ce fut une scène, infinie dans un éclair. Nous étions penchés naïvement
+pour la suivre du regard, et dans un mouvement qu'elle fit, à trois pas
+de nous, pour se garer d'une chaise qui interceptait le passage, elle se
+retourna, nous regarda encore, puis, continua sa quête, nous ayant versé
+de nouveaux trésors dans un regard.
+
+Quand, la quête finie, elle eut repris sa place, je la vis qui
+s'agenouillait et qui priait. Je crus même m'apercevoir qu'un de ses
+doigts dont elle voilait son visage, se recourbait mystérieusement, dans
+la main, pour arrêter une larme, qu'elle ne voulait pas laisser glisser
+sur sa joue.
+
+La messe s'acheva; l'orgue donna le signal et le brillant cortège se
+dirigea vers la sacristie, en entraînant l'assistance. Louise me chercha
+de loin, par un regard qui planait; nous nous vîmes, et comme toute mon
+âme était dans mes yeux, toute son amitié attendrie rayonna dans les
+siens.
+
+Par un accord tacite, nous étions restés tous les deux à notre place.
+
+Il n'y avait plus dans l'église, que les étrangers au mariage, les
+indifférents, les curieux. Je dis tout bas à Jules de Soulaignes:
+
+--Vous êtes l'ami de M. de Perusset; pourquoi n'allez-vous pas à la
+sacristie?
+
+Il grelottait, et ses yeux étaient troublés.
+
+--Venez avec moi, me dit-il du ton suppliant d'un enfant peureux; vous
+êtes l'ancien maître de la mariée.
+
+--Non, non, je ne peux pas, répliquai-je.
+
+--Et moi, je n'ose pas.
+
+Nous nous comprenions si bien! Alors, pour nous affranchir, nous
+sortîmes lentement de l'église, emportant chacun nos coeurs lourds, qu'un
+sourire avait fait déborder.
+
+Nous restâmes sous la colonnade, en haut des marches, sans échanger une
+parole. Que nous serions-nous dit?
+
+Nous attendîmes parmi les mendiants qui se pressent toujours sur le
+passage des heureux ou des affligés. N'étions-nous pas aussi des
+mendiants insatiables?
+
+Après une demi-heure de cette attente, les portes s'ouvrirent à deux
+battants, et sur le tapis de velours rouge, qui descendait jusqu'au
+trottoir, la noce défila orgueilleusement. Louise passa devant nous;
+c'était à ciel ouvert; son coeur pouvait s'entr'ouvrir.
+
+--Au revoir, mon bon ami, me dit-elle de cette voix que je n'avais pas
+entendue depuis trois ans, et qui avait pris plus de sonorité profonde.
+
+Elle me tendit la main qui tenait aussi un bouquet.
+
+Elle ne regardait pas Jules, mais elle savait bien qu'il était à côté de
+moi, qu'il la dévorait de son adoration.
+
+Je pris la main de ma fille et, brusquement, je la portai à mes lèvres.
+Le bouquet imprudemment secoué tomba devant nous. Jules se baissa
+vivement pour le ramasser. Louise le reprit avec un beau sourire qui
+était plus qu'un remerciement, et descendit radieuse le grand escalier.
+
+Quand la foule nous permit, à notre tour, de descendre, nous pleurions,
+mais avec une joie triomphale dans le coeur.
+
+Je m'aperçus que mon jeune ami avait gardé une fleur du bouquet.
+L'avait-il ramassée? l'avait-il arrachée? J'eus l'héroïsme de ne pas la
+lui disputer; c'était mon devoir paternel.
+
+La fleur n'était pas une rose. Elle ne porterait pas malheur à Jules de
+Soulaignes, comme les roses que j'avais ramassées dans le jardin de
+Chavanges.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Ce que fut pour nous la fin de cette journée ensoleillée dès le matin,
+on le devine. J'ai hâte d'arriver au réveil.
+
+Jules de Soulaignes me reconduisit à pied, jusque chez moi; nous avions
+besoin de fatigue. Il était reconnaissant autant qu'il était heureux; il
+me remerciait à m'épouvanter de sa reconnaissance, et pour tant il ne
+savait pas toute sa dette.
+
+Nous fîmes encore bien des projets; nous fixâmes ceux qui étaient faits
+depuis longtemps. Le rêve était à notre portée, le mariage d'où nous
+venions, était un prélude, un accord des harpes, dans le ciel, avant
+l'union que le ciel allait bénir.
+
+Le marquis de Montieramey était mieux portant, et Jules espérait qu'il
+pourrait faire le lendemain même la démarche annoncée.
+
+Le lendemain, j'attendais, dans l'après-midi, la visite quotidienne de
+Jules, avec d'autant plus d'impatience qu'il viendrait, ou m'annoncer la
+bonne nouvelle, ou supputer avec moi les chances, les certitudes de
+notre bonheur.
+
+Quand je dis notre bonheur, je tiens à répéter, une fois de plus, que je
+consentais à faire ma part secrète et immolée. A mesure que le rêve
+devenait tangible, je m'agenouillais plus haut dans ma gratitude envers
+le ciel, et je montais avec plus de résignation vers Dieu. Le jour où ma
+fille serait la femme de Jules de Soulaignes, n'ayant plus à veiller sur
+elle et redoutant pour moi la tentation de leur bonheur, j'irais
+m'engloutir dans la vie religieuse.
+
+Si l'Église ne voulait plus de moi (je lui rapporterais pourtant un coeur
+bien apostolique), j'irais dans un couvent, au Mont-Cassin, par exemple,
+ou dans tout autre de même genre, et je consacrerais ma vie à l'étude,
+ne conservant avec mes enfants que des rapports doux et lointains qui ne
+les exposeraient à aucune découverte sur moi, et qui ne me feraient plus
+provoquer le malheur.
+
+J'avais, dans ces derniers mois, renoué et multiplié mes relations avec
+quelques membres du haut clergé parisien.
+
+Je pensais à tout cela, en essayant de travailler; quand, vers quatre
+heures, Jules de Soulaignes entra effaré, livide, hérissé, dans mon
+cabinet. On eût dit qu'il fuyait une apparition surnaturelle.
+
+Je n'eus pas besoin de l'interroger.
+
+Il tomba sur un siège; mais, tout, accablé qu'il était, il me semblait
+encore plus irrité qu'affligé. J'attendis intrépidement la mauvaise
+nouvelle qu'il venait m'annoncer.
+
+--Savez-vous ce que je viens de voir? dit-il, les dents serrées, en
+frappant son genou de son poing fermé, Louise de Thorvilliers, en grande
+parure, assise dans la plus belle voiture du duc, son père, à côté de la
+Paola Buondelmonti.
+
+J'eus froid au coeur. Un spasme me raidit.
+
+--Vous avez vu cela?
+
+--Oui.
+
+--Quelle infamie!
+
+--Ce n'est pas tout.
+
+--Quoi, encore?
+
+--Le duc était en face de sa maîtresse et avait fait asseoir en face de
+sa fille le prince Jean de Lévigny.
+
+Ce nom n'ajoutait rien de plus menaçant que des prétentions redoutables.
+Je savais que le prince appartenait aux plus grandes familles du
+Saint-Empire. Des Altenbourg ont été alliés souvent aux Lévigny.
+
+Il devait donc se trouver une grosse part de jalousie dans le désespoir
+de Jules.
+
+Je comprenais bien qu'il ne pouvait pas lutter d'importance devant le
+duc de Thorvilliers, avec un prince de Lévigny.
+
+J'étais plus sensible à l'idée de voir Louise assise à côté de la
+Buondelmonti.
+
+--Il a osé cela! répliquai-je avec douleur, la Buondelmonti?
+
+--Oui, tout Paris sait maintenant ce que l'on sait à Florence. Mais,
+encore, là-bas, en Italie, le duc gardait un peu de retenue. C'est à
+Paris même, à la face de son monde, qu'il a voulu afficher sa liaison,
+peut-être son prochain mariage avec cette vieille courtisane!
+
+--Ah! qu'il l'épouse, mais qu'il vous laisse emmener Louise, m'écriai-je
+dans un transport de fureur égoïste.
+
+--Il l'épousera, mais l'autre partie du pacte sera conclue.
+
+--Quel pacte?
+
+--On dit, et c'est probable, que le prince de Lévigny a été l'amant de
+la Buondelmonti. Ne savez-vous pas cela?
+
+--Non, je ne le savais pas.
+
+--C'était quand le prince pouvait être l'amant d'une fille...
+Aujourd'hui, s'il vit chez des courtisanes, il ne peut plus être l'amant
+de personne; voilà pourquoi la Buondelmonti en fait le mari de
+mademoiselle de Thorvilliers.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--C'est vrai; vous ne pouvez pas savoir cela, vous qui vivez hors de ce
+monde-là. Le prince est légendaire dans Paris pour ses dettes... cela
+n'est rien, pour ses vices, et pour l'horrible état dans lequel ses
+vices l'ont mis.
+
+--Que me dites-vous? Le prince...
+
+--Le connaissez-vous? interrompit violemment Jules de Soulaignes.
+
+--Non.
+
+--Vous n'avez jamais vu ce visage, à la fois maigre et tuméfié, cette
+mâchoire qui tremble, tout ce corps empoisonné par l'amour vénal? Nous
+sommes du même cercle. Il ne se gêne pas pour laisser deviner ses
+infirmités. Pour un rien, il s'en vanterait. Ce sont là les blessures de
+ses expéditions aventureuses. Nous l'ayons surnommé Montefeltro.
+
+J'écoutais, stupide, criblé par une grêle de feu qui me pénétrait au
+plus profond de la chair.
+
+--Montefeltro! répétais-je, qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--C'est le nom d'un personnage effrayant qu'on voit passer dans un drame
+de Victor Hugo, qui a bu un verre de vin de Chypre, chez les Borgia, qui
+se traîne, qui râle sa vie, qui doit porter la mort, six mois avant de
+mourir définitivement. Le prince de Lévigny a soupé souvent dans la
+vigne des Borgia; seulement il a été de gaieté de coeur, au poison; il en
+a fait son habitude, sa volupté. Un médecin qui est souvent son
+partenaire au cercle, affirme qu'il serait un cadavre intéressant pour
+la science, si sa pourriture n'était pas princière. Ah! le misérable!
+C'est là l'homme que le duc a choisi pour lui donner sa fille!
+
+Jules se leva, comme pour se jeter sur des adversaires invisibles et
+retomba sanglotant.
+
+--Êtes-vous, bien sûr?... lui demandai-je d'une voix étranglée.
+
+D'un geste farouche, Jules de Soulaignes essuya ses yeux.
+
+--Parbleu! répondit-il, rien n'est plus clair. Que la Buondelmonti
+veuille être duchesse de Thorvilliers, tout le monde le sait. Il lui
+faut pourtant deux conditions, pour atteindre ce but avec sécurité; que
+le duc affermisse sa fortune et débarrasse la maison de cette vierge qui
+la défend. Le prince de Lévigny ne se ruinera jamais. Il a encore trois
+héritages à dévorer, deux en Italie, un en Autriche. Le duc de Certaldo,
+qui est le plus riche de ses oncles, a promis comme dot une avance de
+huit millions, sur l'héritage, si son bien-aimé neveu faisait une fin
+honorable. Le prince nous a raconté cela, très souvent... Est-ce qu'il y
+a un dénouement plus honorable, plus heureux à souhaiter, que ce mariage
+avec la fille du duc de Thorvilliers? La Buondelmonti, qui fait de son
+jeune amant ancien le gendre de son amant nouveau, recevra peut-être un
+million, comme épingles, une fois le mariage conclu, et il se peut
+qu'alors, elle reste libre. Mais le duc qui a besoin pour ses
+spéculations en Italie d'argent et d'influences, trouvera tout cela, le
+jour du contrat. Voilà pour le positif. Quant à la Buondelmonti, elle
+est bien certaine de se pavaner dans l'hôtel de Thorvilliers, le jour où
+Louise sera princesse de Lévigny et pleurera tout bas sa honte...
+
+J'allais interrompre Jules de Soulaignes. Ce qu'il disait était trop
+horrible. Il s'interrompit de lui-même, se jeta dans mes bras, et nous
+pleurâmes avec fureur.
+
+Jules se dégagea bientôt et reprit:
+
+--Ce duc est pourtant un père, orgueilleux de sa fille! Il la haïrait,
+il voudrait la tuer, qu'il n'agirait pas autrement.
+
+--Il la hait! m'écriai-je.
+
+--Peut-on la haïr?
+
+--Il la hait, vous dis-je.
+
+--Pourquoi?
+
+Je retins mon secret qui allait m'échapper. L'horreur pudique de Jules,
+sa foi intrépide, même quand le monde avait médit de la vertu de la
+duchesse de Thorvilliers, m'avertirent.
+
+Quant à la vengeance de Gaston, elle m'apparaissait distinctement dans
+ce mariage si facilement conclu, entre l'enfant chaste qui l'importunait
+et l'injuriait de son innocence et cet immonde débauché.
+
+J'étais sur la roue, offrant tout mon être aux coups qui me torturaient.
+Je voulus lutter, pourtant.
+
+Je feignais une incrédulité que je n'avais pas:
+
+--Êtes-vous bien sûr de ce que vous m'annoncez? dis-je à Jules.
+
+--Puisque je viens de les voir!
+
+--Je vous crois, sur l'article de la Buondelmonti, de ses convoitises;
+mais êtes-vous certain que cette promenade du prince de Lévigny dans la
+voiture du duc, ne soit pas un hasard, une coïncidence? Ne vous
+hâtez-vous pas trop de conclure des projets de mariage, sur un
+rapprochement fortuit?
+
+--Je vous dis que cette promenade est un scandale calculé. La
+Buondelmonti ne fait rien d'inutile.
+
+--Il n'y a pas de temps à perdre, alors. Mettez-vous sur les rangs.
+Votre oncle est-il rétabli?
+
+--Pourquoi l'exposer à une humiliation certaine? dit Jules découragé.
+
+--Un vieillard respectable, qui représente l'honneur d'une génération et
+d'une caste, possesseur d'ailleurs d'une grande fortune, peut faire
+honte au duc de Thorvilliers.
+
+--Vous croyez aux remords du duc?
+
+Hélas! dans cet effarement de mon amour paternel, le danger était si
+pressant, je savais si peu le temps que nous aurions pour lutter, que
+j'essayais de me tromper et de croire à des raisons vivaces encore
+d'honneur, de délicatesse, dans la conscience du duc.
+
+Je m'obstinais à ne pas admettre comme irrévocable ce mariage maudit, à
+croire que Jules de Soulaignes exagérait.
+
+Je le pressai tant, je mis tant d'énergie réelle et factice, et aussi de
+douleur sincère dans ma sollicitation, que Jules promit d'envoyer le
+marquis de Montieramey au duc de Thorvilliers et de ne pas désespérer
+tout à fait.
+
+Par un mouvement pudique qui nous était commun, nous nous refusions à
+invoquer l'image de Louise, pendant que nous touchions à ces infamies.
+La pensée de la voir assise, à côté de cette courtisane, en face de ce
+débauché, était si terrifiante, que, pour garder du sang-froid, nous la
+repoussions, nous la voilions.
+
+Pourtant, quand il me quitta, Jules se jeta à mon cou, et laissant
+déborder sa douleur:
+
+--Louise, la femme de cet homme! j'en mourrai.
+
+--Elle ne le sera pas, elle ne le sera pas! lui répondis-je avec une foi
+sincère. Nous lutterons; vous l'aimez; elle vous aime!
+
+Il me regarda avec une interrogation ardente, avec cette sorte de
+ravissement des martyrs, quand on leur montrait le ciel, au-dessus de
+l'arène sanglante.
+
+--Est-ce qu'il est possible qu'elle m'aime?
+
+A vrai dire, je prenais mon désir, mon pressentiment, pour une réalité.
+J'étais disposé à croire, pourtant, par illusion paternelle, qu'en
+voyant M. de Soulaignes, à côté de moi, présenté par moi, recommandé,
+béni par moi, Louise l'avait regardé comme un ami, comme un mari que je
+lui offrais.
+
+D'ailleurs, je n'avais pas le temps de peser mes arguments; ma terreur
+me poussait à aller jusqu'aux extrêmes limites de mes espérances, à
+exalter le courage de mon allié.
+
+--Elle vous aimera, j'en réponds, je vous le jure! répétai-je; et puis,
+voulons-nous, vous et moi, la sauver pour être récompensés, vous, par
+son amour, moi, par sa reconnaissance?
+
+--Non, non, reprit-il, en frissonnant. Sauvons-la, même si je dois lui
+rester à jamais étranger, inconnu!
+
+--Bien, voilà comme je vous veux!
+
+--Je le tuerai, cet homme, reprit-il, en frappant du pied, s'il n'achève
+pas bien vite de mourir!
+
+J'étais tenté de lui dire:--Laissez-moi cette tâche!--Mais je me bornai
+à lui répondre:
+
+--Ce ne serait pas le meilleur moyen de persuader le duc de
+Thorvilliers.
+
+Jules me laissa dans un état indescriptible.
+
+La vanité de mon droit paternel m'apparaissait cruellement. Ma fille
+allait être livrée au Minotaure, attachée à une gangrène vivante, et
+moi, son vrai père, je ne pouvais rien. Dans l'ordre moral, nous autres
+prêtres, nous ne sommes pas résignés à l'impuissance! Mais c'était comme
+prêtre que, par-dessus tout, j'étais accablé. Ce duc infâme croyait se
+venger de moi en suppliciant ma fille, en la jetant de gaieté de coeur à
+son complice.
+
+Savait-il bien la vérité? Aurait-il l'effronterie d'aller jusqu'au bout?
+
+Je passai la nuit dans des réflexions insensées, à imaginer des moyens
+de salut, à préparer des plans chimériques; mon impuissance sociale me
+poussait toujours à conclure: Il faut tuer le monstre!
+
+Oui, je l'avoue, cette idée de meurtre revenait, comme la solution
+fatale. Était-ce même un meurtre? C'était le balayage d'une ordure, une
+poussée vers l'égout d'une chose sans nom qui obstruait le chemin.
+
+Ah! si mon vieil ami, le docteur X., eût été encore vivant, son autorité
+scientifique et morale fût intervenue, et il eût dit au duc:--Je vous
+défends cette infamie!--et le docteur eût fait reculer cet assassin de
+ma fille. Qui le remplacerait? Qui voudrait entreprendre ce qu'il eût
+fait si facilement? Le médecin du prince de Lévigny? un autre? un prince
+de la science?
+
+A travers cette torture, pour me relever, je voulais espérer dans la
+démarche suprême que tenterait le vieux marquis de Montieramey. Jules
+saurait bien faire agir son oncle. Peut-être Gaston, dont je connaissais
+si bien l'orgueil, n'avait-il voulu que contraindre le marquis à une
+demande positive...
+
+Le lendemain, Jules de Soulaignes vint m'annoncer une rechute, une
+aggravation de la santé du marquis. Il était très malade. Son grand âge
+rendait tout rétablissement, toute démarche improbable.
+
+Le pauvre enfant était si abattu, que je me redressai violemment pour le
+relever, et que le prenant, sur ma poitrine, je me jurai de ne reculer
+devant rien pour sauver ma fille et mon fils...
+
+La plume tremble dans ma main. Je suis tenté de la jeter. J'ai hâte de
+finir cette douloureuse confession, et cependant j'ai peur de n'avoir
+pas tout dit de ce qu'il faut dire pour persuader les autres...
+
+Je n'ai plus qu'à énumérer des faits; qu'à compléter le dossier de
+l'accusation que je porte contre le duc de Thorvilliers; contre le
+prince de Lévigny.
+
+Je dirai tout ce que j'ai tenté. J'aurai prouvé mon droit, l'effroyable
+urgence d'une intervention officielle, pour empêcher un crime. Si on ne
+m'écoute pas, alors que Dieu m'assiste, pour mériter la damnation!...
+
+Il n'est pas humainement, socialement possible qu'un tel forfait,
+dénoncé, patent, public, s'accomplisse. Cette fois, Dieu qu'on rend
+complice d'un tas de coups d'État serait d'accord avec l'arbitraire
+humain pour excuser toute violence qui empêcherait cette violence inouïe
+et lâche...
+
+Mon premier soin fut de faire contrôler le récit de Jules de Soulaignes
+par lui-même.
+
+Il m'apporta sur le projet de mariage des renseignements certains. Le
+fait était de notoriété publique. Le duc présentait partout le prince
+comme son gendre futur.
+
+Par un grand effort de volonté, et par un traitement empirique qui doit
+avoir miné la constitution qu'il semble refaire, le prince paraissait
+entrer dans une phase de guérison, de retour à la santé.
+
+Je le guettai, pour le connaître, et ne le trouvant pas aussi livide que
+Jules me l'avait annoncé, j'eus la crainte qu'un prétexte de révolte ne
+fût enlevé à nos consciences.
+
+La corruption morale était inguérissable; nul ne pouvait entreprendre le
+traitement, et le prince, vrai descendant d'un partenaire du comte de
+Nocé, un des fous de la Régence, ne se souciait pas de guérir. Cette
+lèpre demeurerait toujours aussi menaçante pour la pureté morale de
+Louise que l'autre; mais l'autre seule importe à l'égoïsme public. Qui
+donc prendrait pitié de mon angoisse, si elle ne tenait qu'à la
+pourriture de l'âme? Un mauvais sujet, si riche, était sûr de
+l'indulgence. Il suffisait de fermer les yeux.
+
+Il n'était sans doute pas méchant. A cet état de corruption, tout
+ressort est détendu. De quoi pourrait se plaindre une femme du grand
+monde qui ne serait pas battue, qui aurait moins de risques infâmes à
+courir, et qui ne pouvait prétendre au bonheur simple, naïf, d'une
+bourgeoise? Pourvu que son existence fût belle par le luxe, honorée par
+les titres, et pourvu que l'homme qui apportait tant de millions, et qui
+portait tant de blasons fût suffisamment guéri, de quelle trahison
+serait-elle victime?
+
+Jules eut, sous ce rapport, les mêmes appréhensions que moi.
+
+Mais une découverte qu'il fit nous rendit la sécurité de notre dégoût.
+
+J'abrège ces vilenies; il faut pourtant qu'on sache tout, et qu'on ne
+doute pas de ma sincérité. Encore une fois ce n'est pas le monstre
+intérieur que je dénonce, bien qu'il soit l'efflorescence de l'autre;
+c'est le monstre physique, celui que le Parlement traquait au quinzième
+siècle, celui qui se moque des lazarets.
+
+Jules de Soulaignes rôdait avec une activité fiévreuse autour du secret
+public dont nous voulions la preuve.
+
+Il apprit que M. de Lévigny avait conservé, par ironie ou par apparence,
+une maîtresse qu'il visitait presque clandestinement. Il lui avait fait
+bâtir, autrefois, un petit hôtel dans le quartier Beaujon. Il s'y
+rendait régulièrement le soir, à certaines heures, et comme il s'y
+rencontrait à jours fixes avec un autre visiteur, il ne fut pas
+difficile de deviner que cet autre était un médecin. Nous eûmes son nom;
+c'est un de nos grands spécialistes. Les rendez-vous étaient des
+consultations, et la maîtresse était la garde-malade.
+
+Mon parti fut pris immédiatement. Je résolus de voir cette fille. Je la
+vis, et sans mentir, puisque je ne m'expliquai pas, la laissant libre de
+supposer que j'étais un créancier, un parent, un notaire ou quelque
+homme de police, je la troublai, en lui déclarant que je savais la
+vérité et que je venais lui acheter des preuves.
+
+La feinte ne dura pas longtemps de son côté. Le prince était ladre. Sa
+complaisance, à elle, lui répugnait. Peut-être entrevit-elle une
+spéculation plus grande à tenter, en prenant mon argent, et en menaçant
+toujours le prince de la vente qu'elle aurait conclue.
+
+Elle feignit d'en vouloir à la Buondelmonti, d'être jalouse de ce
+mariage, dont elle n'était pas l'entremetteuse. Et puis, il y a toujours
+un fond de haine à satisfaire, de rancune dans ces relations
+avilissantes. C'est le reste de vertu fermentée, le vert-de-gris de
+cette corruption.
+
+J'offris tout ce que je pouvais offrir de ma petite fortune,
+c'est-à-dire tout. Par bonheur, elle n'exigea pas davantage. J'achetai
+ainsi une correspondance très explicite, des consultations, des
+prescriptions accablantes.
+
+Je tiens ce dossier, ce réquisitoire à la disposition de ceux qui
+voudraient en faire la rançon de ma fille. On trouvera, à la fin de ce
+mémoire, la nomenclature de ces témoignages.
+
+Je rentrai chez moi, bien riche, avec ces preuves. Je n'en parlai pas à
+Jules de Soulaignes. Je lui laissais la meilleure part dans la
+souffrance. Je redoutais d'ailleurs l'emportement de son mépris.
+
+La maladie, ou plutôt la faiblesse du marquis de Montieramey retenait
+son neveu et l'empêchait de chercher des occasions, de souffleter, de
+provoquer le prince de Lévigny. Un duel n'eût rien empêché. Il eût, au
+contraire, remis le prince en bonne posture devant l'opinion, si le
+prince l'eût accepté. Quant à l'issue, je ne pouvais pas supposer
+qu'elle pût être funeste pour Jules, vaillant, solide, armé d'une
+conscience invincible. Mais ce n'est pas à lui à tuer le prince; il
+n'hériterait pas de sa fiancée.
+
+Je me fais aucune difficulté d'avouer que je songeai d'abord aux
+influences qui d'ordinaire pénètrent le monde du faubourg Saint-Germain.
+J'allai à l'archevêché.
+
+C'est de là qu'est parti l'arrêt sous lequel je me courbe depuis vingt
+ans; mais c'est là que la surprise de cet arrêt est demeurée comme un
+besoin de vérité à chercher. On s'y demande encore pour quelle cause
+mystérieuse j'ai refusé autrefois de me défendre; on m'y appelle le
+_suicidé_, pour ne pas reconnaître une victime.
+
+On me reçut bien. On comprit que je voulais me venger des dénonciations
+du duc de Thorvilliers, en le dénonçant. Ce n'était pas évangélique;
+mais l'infamie du crime faisait de mes représailles un acte de vertu. Le
+mariage que je projetais et dont je fis la confidence, s'il était dû à
+des interventions habiles du haut clergé, lui assurerait dans un temps
+de crise un allié reconnaissant. Par malheur, le prince de Lévigny était
+bien en cour de Rome. Un de ses cousins est un des grands officiers du
+Vatican. D'autre part, Gaston n'ayant ni confesseur, ni relation
+d'aucune sorte avec l'Église, il était impossible d'agir directement sur
+lui.
+
+Je songeai que si l'on pourrait faire réussir auprès de la Buondelmonti
+une manoeuvre comme celle qui m'avait si bien réussi auprès de la
+prétendue maîtresse du prince, la cause serait enlevée. Mais je n'avais
+plus rien, et ce que cette fille, écoeurée de son rôle, avait accepté, si
+je l'avais encore, eût fait rire la Buondelmonti. Je n'aurais pas osé le
+lui offrir. D'ailleurs, m'adresser à elle sans être certain de sa
+discrétion, c'était me dénoncer au duc.
+
+Combien j'ai regretté de n'être pas plus expert en intrigue, de ne pas
+savoir jouer avec une corruption si éhontée! Le temps pressait; je ne
+m'adresse aujourd'hui à ceux qui sont ma dernière ressource, que parce
+que j'ai épuisé tous mes moyens d'action.
+
+Jules était dans un état de surexcitation nerveuse qui m'épouvantait.
+Retenu et non contenu par la maladie de son oncle, il ne s'échappait de
+l'hôtel de Montieramey que pour venir me demander si j'avais trouvé une
+solution, ou que pour courir affolé dans Paris à la rencontre du prince,
+ou à la rencontre de Louise.
+
+Elle ne sortait plus. L'enfermait-on? Jules croyait à une contrainte
+exercée par M. de Thorvilliers. Moi je croyais, je crois encore, et je
+suis sans doute plus près de la vérité, que cette chaste enfant, enlacée
+par ce mariage, dont les hontes ne lui sont pas connues, mais qu'elle
+sent confusément, se recueille dans un désespoir triste, n'osant plus
+respirer l'air pur et doux qui lui avait donné des rêves de pureté, de
+tendresse, évitant d'apercevoir Jules de Soulaignes, s'évitant
+elle-même, s'absorbant dans une réclusion mondaine, au milieu des femmes
+qui s'occupent de son trousseau.
+
+Pauvre enfant! je la voyais distinctement; je la vois encore. Quand il
+me sera permis de la contempler, le jour du supplice, si ce n'est le
+jour de la délivrance, le jour où je souhaiterais de mourir à ses yeux,
+je suis sûr que je lirai sur son cher et pâle visage toute l'histoire de
+cette solitude.
+
+Elle ne consentira pas; elle ne consent pas à ce mariage. Je le jure.
+Aucune subtilité, aucune vanité ne peut la réduire ou la séduire; mais
+elle a la soumission des âmes pures qui ne marchandent pas la douleur.
+Elle s'incline sous une volonté qu'elle croit légitime, que moi-même je
+lui ai appris à respecter. Elle croit que c'est son devoir. Elle ne sait
+rien. Elle ne peut rien savoir. Elle s'apprête pour un calvaire;
+peut-elle deviner un égout?...
+
+Un matin, Jules vint me voir, avec une tristesse si grave que je compris
+son deuil.
+
+--Votre oncle est mort! lui dis-je.
+
+--Oui, me répondit-il avec une grosse larme.
+
+Un silence suivit. Nous avions la même pensée qu'un scrupule de respect
+enchaînait dans nos coeurs.
+
+La fortune du marquis de Montieramey était une arme puissante,
+maintenant, aux mains du comte de Soulaignes. Était-il trop tard pour
+tenter le duc?
+
+Madame de Soulaignes, qui, d'ordinaire, habitait la province, était
+venue à Paris, à la première alarme causée par la santé de M. de
+Montieramey. Elle pleurait avec Jules; elle essayait de le consoler.
+Elle n'osait lui conseiller l'espoir. Elle fit mieux. Ce fut elle qui
+alla trouver M. de Thorvilliers.
+
+Elle ignore le côté particulièrement infâme du mariage qui désespère son
+fils. Elle ne sait qu'une chose, c'est qu'il aime une belle et pure
+jeune fille et qu'on lui préfère un rival plus riche.
+
+Elle voulut plaider la cause de l'amour, de la candeur. Le duc fut
+courtois, galant, mais inflexible. Il parla de ses engagements, de sa
+parole donnée. La pauvre mère emporta cette douleur fièrement, et son
+courage soutint son fils. S'il ne se tue pas, c'est qu'il a plus peur
+d'être jugé par elle que par Dieu.
+
+Jules essaya de son côté auprès de la Buondelmonti ce qui m'avait réussi
+auprès de la maîtresse du prince: il alla marchander le salut de Louise.
+C'était un trop jeune négociateur pour cette Italienne mûrie dans
+l'intrigue.
+
+Elle refusa plus d'un million.
+
+Elle paraît tenir à être duchesse, et il lui faut de la boue sur le
+blason pour qu'elle y touche.
+
+Quand Jules me raconta l'insuccès de sa démarche, je me dis que j'aurais
+peut-être réussi; mon âge lui eût donné confiance. Les vieux qui
+s'abaissent à ces marchés garantissent contre les indiscrétions. Mais
+livrer mon secret à cette femme eût été, en cas de refus, lui donner un
+poison plus sûr pour assassiner ma fille, à moins que le duc ne lui eût
+tout avoué!
+
+Peut-être cette femme hait-elle ma fille! Ce clair miroir la rend
+hideuse!...
+
+Est-ce que la police est désarmée vis-à-vis d'une étrangère qui n'est en
+France que pour préparer et accomplir un crime? Une menace d'expulsion
+la fléchirait sans doute...
+
+Jules de Soulaignes, il y a quinze jours, passa par une période de
+délire qui m'inquiéta. Les millions le grisèrent, le pauvre enfant, en
+l'enivrant d'espérances. Il ne comprenait pas que ces âmes vénales ne
+pussent être achetées par lui. Il eût jeté, comme moi, sa fortune dans
+le gouffre pour délivrer Louise.
+
+Il poussa le désespoir jusqu'à venir me soumettre le plan d'un
+enlèvement, d'une fuite à l'étranger, avec ma fille et moi.
+
+J'eus un frémissement de terreur à cette proposition, et comme je ne
+crains plus qu'on se méprenne sur ma conscience, j'avouerai que je
+redoutais moins ce coup de main que la peur d'être tenté par lui.
+Enlever ma fille, partir avec elle et mon fils pour un pays lointain, la
+posséder et la voir heureuse!
+
+Mais comment nous justifier devant cette âme droite, d'un attentat que
+les lois humaines flétriraient? lui dire tout, n'était-ce pas la
+profaner?
+
+Je résistai à la séduction de ce crime-là. Jules fut retenu par sa mère;
+elle le garde; elle l'empêchera de se tuer; elle ne l'empêchera pas de
+mourir.
+
+J'ai fini. On sait tout. J'ignore pourquoi ce mariage, projeté depuis
+six mois, n'a pas encore été célébré. Est-ce une dernière avance du
+ciel, de la justice éternelle? Est-ce une précaution du malade? En tout
+cas c'est un répit; mais dans trois semaines, le malheur sera
+irréparable.
+
+Je concentre mon coeur. Je voudrais l'empêcher de déborder... On sait ce
+que je souffre... Je ne menace pas; je supplie qu'on ne m'abandonne pas
+aux sollicitations de la plus effroyable douleur, de la plus légitime
+colère.
+
+Il faut sauver ma fille. Quoi qu'on fasse dans ce but, l'action sera
+sainte.
+
+La civilisation serait une ironie farouche, si, par respect de la
+liberté des scélérats, elle avait perdu les moyens d'empêcher un
+crime...
+
+Le progrès est-il la consécration des droits de la débauche?
+
+La vertu est-elle réduite à se faire justice elle-même, et à devenir
+aussi menaçante pour l'ordre social que le vice?...
+
+Je m'adresse à des hommes de bien, à des hommes d'État. Ils comprendront
+que c'est une question de sûreté publique, sous une question
+particulière, et que si un jury était appelé à se prononcer sur un acte
+violent qui profiterait à l'honneur, à l'innocence, il l'acclamerait, au
+lieu de le condamner...
+
+Mais je ne veux pas raisonner, j'ai peur de la raison. Je pleure, je
+m'agenouille, je demande avec instance que si ce long mémoire a fatigué,
+par la multiplicité des détails, on me le pardonne. J'aurais voulu tout
+dire dans un mot, et je n'en trouve pas assez pour persuader.
+
+J'aurais voulu m'ouvrir la poitrine, si ma chair brûlante avait pu
+parler à ma place. Je mourrais avec délices, si j'étais sûr que ma vie
+pût racheter mon enfant.
+
+Je m'arrache avec peine au chevalet sur lequel je me suis étendu et me
+suis déchiré. Il me semble à la dernière minute que j'ai oublié des
+arguments, des preuves, des douleurs.
+
+Il me semble aussi que je n'ai pas assez souffert pour mériter mon
+rachat.
+
+Et pourtant, je souffre bien!
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Le sous-secrétaire d'État au ministère de la justice n'avait pu lire
+cette confession minutieuse d'un homme habitué, par caractère, plus
+encore que par profession, à détailler, à soupeser les cas de
+conscience, sans se sentir pris et broyé par cet engrenage de l'analyse.
+Il ne s'était pas interrompu de lire, et quand il eut fini, frappant de
+sa main le manuscrit, il se dit avec une conviction absolue, attendrie:
+
+--J'empêcherai ce crime!
+
+M. Barbier, je n'ai pas eu encore l'occasion de le dire, était marié
+depuis cinq ans et commençait à être père de famille.
+
+Le haut fonctionnaire pouvait donc s'abandonner à sa sensibilité, en
+s'autorisant de ses suggestions paternelles, pour agrandir sa fonction.
+
+Dans le premier attendrissement, l'impossible lui parut facile. M.
+Barbier avait lu Balzac, et la politique ne l'avait pas guéri de cet
+appétit d'intrigues par lesquelles le grand romancier tranche des
+situations indénouables. Cette confession ressemblait à un roman.
+
+M. Barbier fit aussitôt le rêve d'agents mystérieux, circonvenant la
+Buondelmonti, le duc de Thorvilliers, et servant la morale par des
+procédés clandestins.
+
+Le préfet de police ne lui avait-il pas dit qu'il usait parfois de
+l'arbitraire, dans l'intérêt des familles?
+
+Il devait y avoir dans les bureaux quelque Ferragus soldé, quelque
+femme, comme celle qui intervient à propos dans la _Cousine Bette_. La
+Buondelmonti était aussi fatale que madame Marneff.
+
+Cette griserie littéraire et romanesque du sous-secrétaire d'État ne
+persista pas cependant, après les quelques audiences qu'il fut obligé
+d'accorder. Sur quatre solliciteurs, il y en a trois qui demandent la
+lune.
+
+Ce que demandait l'abbé d'Altenbourg n'était-il pas aussi chimérique?
+
+M. Barbier rendu à sa méfiance professionnelle n'en eut que plus de
+ferveur pour secourir ce malheureux. Le sentiment de l'impuissance
+administrative se dédommagerait de bonne foi par la sympathie.
+
+Il n'attendit pas la visite du prêtre; il le manda par dépêche, et quand
+il le vit, il alla respectueusement et vivement au-devant de lui.
+
+L'abbé était très pâle. Son regard profond interrogeait, avec une
+anxiété que ce respect accroissait. Cet homme, qui avait tant vécu, se
+disait qu'on ne reçoit si bien que ceux qu'on veut définitivement
+congédier.
+
+Il ébaucha un sourire.
+
+--Eh bien! monsieur? demanda-t-il en s'asseyant.
+
+--Vous avez raison; c'est un crime que vous me dénoncez; je vous suis
+tout acquis...
+
+--Merci, monsieur, dit faiblement Louis d'Altenbourg, effrayé de cette
+adhésion. Qu'allez-vous faire?
+
+--Tout d'abord prendre l'avis de M. le ministre. C'est un grand
+jurisconsulte... Me permettez-vous, monsieur, de lui confier...
+
+--Mon secret? Certainement, je vous l'ai donné; usez-en.
+
+Le malheureux eut un soupir d'indifférence.
+
+--Je crois aussi que le préfet de police doit être mis dans la
+confidence entière.
+
+L'abbé s'inclina.
+
+--S'il y a un moyen légal, un moyen diplomatique, ou un moyen...
+quelconque, d'empêcher ce malheur, je vous promets qu'il sera employé.
+
+Le prêtre remercia par un mouvement des sourcils, et, d'une voix qui se
+glaçait, à mesure que celle de M. Barbier s'échauffait:
+
+--Vous ne pouvez pas, dès maintenant, me dire ce que vous tenterez?
+
+--J'avoue que je n'en sais rien, repartit cordialement le
+sous-secrétaire d'État.
+
+--Ah! vous n'en savez rien! répéta l'abbé comme un écho. Cherchez vite,
+monsieur; car le temps presse. Quand me permettez-vous de revenir?
+
+--A toute heure du jour, et même de la soirée, je suis à votre
+disposition.
+
+--C'est trop de bonté murmura le malheureux père, accablé de cette
+obligeance.
+
+Il se retira lentement.
+
+La soir, avant le dîner, il revint, sans espoir d'une réponse meilleure,
+mais pour constater son droit acquis.
+
+Le sous-secrétaire d'État lui rendit compte de sa conférence avec le
+ministre.
+
+Le garde des sceaux était pénétré aussi de pitié, mais convaincu
+également qu'il n'y avait aucun moyen légal de prévenir le malheur
+redouté. Il offrait d'en parler à ses collègues, à la prochaine réunion
+du conseil. Peut-être le ministre des affaires étrangères trouverait-il,
+dans ses relations diplomatiques, une influence qui intimidât la
+Buondelmonti et qui contrariât à l'étranger les spéculations du duc de
+Thorvilliers. Mais M. le garde des sceaux se refusait à autoriser une
+action trop sensible de la police. Que celle-ci agît avec précaution, si
+elle devait agir!
+
+Le préfet de police, consulté également, avait été moins décourageant;
+mais il ressemblait à ces médecins qui tiennent à exercer leur art, même
+dans un cas désespéré.
+
+Deux jours après sa consultation, il avoua que la Buondelmonti, très
+habilement attirée dans son cabinet, lui avait fort impertinemment ri au
+nez, quand elle eut deviné ses intentions.
+
+Le médecin du duc de Lévigny, adroitement tâté pour interdire le mariage
+à son client, n'avait pas ri tout à fait, mais avait ricané, et,
+s'étonnant de l'indiscrétion du préfet, avait déclaré, pour couper court
+à l'entretien, que le mariage rentrait dans ses formules.
+
+L'abbé d'Altenbourg subit ces réponses, avec la même tristesse muette.
+Cela ne l'empêcha pas de revenir ponctuellement, avec la même placidité.
+Quelque chose mourait en lui, et l'on suivait ce refroidissement graduel
+de l'agonie sur son visage, dans toute son attitude.
+
+Il se ranima pourtant et eut des lueurs dans les yeux, à son dernier
+entretien, lorsque M. Barbier, troublé, rouge de ses efforts d'homme
+sérieux pour ne pas pleurer, lui avoua la déroute de la police.
+
+Il tremblait de l'effet de ses paroles, les adoucissait par toutes
+sortes de précautions, revenait à ses lectures de Balzac; mais pour
+conclure que ce qui était facile aux romanciers, était absolument
+interdit aux fonctionnaires.
+
+L'abbé l'avait écouté, droit sur son fauteuil, le regard brillant et
+fixé devant lui. Il contemplait la réalité que, par compassion, M.
+Barbier cherchait à lui voiler; il la provoquait à un duel final. Ses
+illusions humaines s'étaient envolées; il ne les suivait plus d'un
+regret dans leur vol; il sortait de la vie terrestre.
+
+--Et pourtant Dieu existe! dit-il en rompant le silence avec une force
+presque tranquille, frappant son fauteuil de sa main, comme Galilée
+avait frappé la terre de son pied.
+
+--Dieu est là-haut! répliqua M. Barbier avec un hochement de tête.
+
+Le prêtre ferma les yeux pour ne pas voir passer le regard sceptique
+montant au plafond avec ces paroles.
+
+Il se leva, et saluant M. Barbier avec solennité:
+
+--Si jamais vous êtes appelé en témoignage, à propos de ce qui se
+passera, vous direz bien, monsieur, que je n'ai pas cherché le scandale,
+que j'ai tout épuisé avant d'agir.
+
+M. Barbier tressauta.
+
+--Agir! que prétendez-vous faire?
+
+L'abbé ébaucha un geste vague, soit pour refuser de répondre, soit pour
+avouer à son tour son incertitude.
+
+--Prenez garde, monsieur, lui dit le sous-secrétaire d'État avec bonté,
+ne m'obligez pas à prendre des précautions pour protéger ceux que je
+méprise autant que vous.
+
+--Que croyez-vous donc? repartit le prêtre étonné.
+
+--Mais, ces menaces...
+
+--Ce sont des anathèmes; ce ne sont pas des menaces, reprit gravement
+l'abbé. J'appelle Dieu, et jusqu'à la dernière minute, j'espère dans sa
+foudre. Je sais bien que j'ai confessé des désirs de meurtre; omis ce
+sont des désirs de juge: implacable et non des désirs d'assassin...
+Puisque je ne me tuerai pas, quoi qu'il arrive; je ne tuerai personne...
+Rassurez-vous, monsieur; la police n'aura pas à intervenir.
+
+M. Barbier ne comprenait pas. Mais puisque le prêtre n'invoquait que le
+ciel, il échappait à sa compétence.
+
+--Excusez-moi, monsieur, lui dit-il avec un respect plus tendre, nous
+autres hommes positifs, nous ne nous élevons jamais du premier élan, à
+la hauteur où montent des âmes comme la vôtre. J'aurais dû pourtant
+compter sur votre héroïsme de chrétien. J'espère qu'il vous donnera le
+courage...
+
+--J'ai le courage, interrompit l'abbé d'Altenbourg; mais comme la
+résignation est impossible, le courage ne me servirait à rien. J'espère
+que Dieu, puisque lui seul me reste, me donnera la victoire!
+
+M. Barbier, que ce mysticisme embarrassait, et bien que très ému, ne put
+s'empêcher d'incliner la tête, par une forme d'acquiescement qui voulait
+dire: Ainsi soit-il!
+
+L'abbé comprit que cette adhésion, pleine de sympathie pour l'homme,
+était une raillerie pour le prêtre. Il salua et dit avec un redoublement
+de douceur:
+
+--Êtes-vous père, monsieur?
+
+--Sans doute.
+
+--Alors, ne doutez pas des miracles! Vous serez forcé d'y croire, le
+jour où votre enfant sera malade. La paternité donne la grâce... adieu,
+monsieur.
+
+--Non, au revoir, s'écria M. Barbier.
+
+Le prêtre qui se retirait, s'arrêta:
+
+--Au revoir! Peut-être, si ce n'est pas moi qui suis foudroyé!
+
+Il sortit lentement, majestueusement, et tira doucement la porte
+derrière lui.
+
+M. Barbier, entraîné par ce spectacle étrange et qui s'était levé pour
+reconduire l'abbé d'Altenbourg, après être demeuré une seconde au milieu
+de son cabinet, alla jusqu'à la porte et ne put résister à la tentation
+de donner un dernier regard d'admiration à ce martyr stoïque.
+
+Il regarda dans le petit salon qui servait de salle d'attente aux
+solliciteurs. Il vit l'abbé d'Altenbourg assis, tombé sur une banquette,
+la tête dans ses mains, et pleurant. Il n'osa pas troubler cette
+faiblesse d'un coeur vaillant. Elle achevait de le lui faire aimer.
+
+Il rentra discrètement dans son cabinet, frémissant de ce spectacle,
+prêt aussi à pleurer, et retourna s'asseoir devant son bureau, où il
+resta quelques minutes absorbé, frappé comme on l'est devant une
+révélation grandiose et mystérieuse; puis s'excitant à une prouesse
+impossible, repentant de son impuissance, il se leva résolument, en
+disant:
+
+--Je ne puis pas le laisser partir ainsi!
+
+Il courut au petit salon d'attente. Il était vide; l'abbé était parti.
+L'huissier, dans l'antichambre, l'avait vu passer et assura qu'il
+portait la tête haute, qu'il avait l'air d'un ministre.
+
+Ce compliment, dans la bouche d'un huissier, était l'expression la plus
+éloquente de sa considération. M. Barbier fit courir après M.
+d'Altenbourg. L'huissier ne put que voir s'éloigner la voiture qui
+l'avait amené.
+
+Le sous-secrétaire d'État ne donna pas d'audience ce jour-là. Il rentra
+chez lui. Il avait un besoin furieux d'embrasser son enfant. Dans la
+journée, il alla trouver le préfet de police, le priant de mettre le
+comte d'Altenbourg en surveillance, dans l'intérêt de ce malheureux,
+autant que par mesure de précaution à l'égard du duc de Thorvilliers et
+du prince de Lévigny.
+
+Le préfet de police promit de confier le soin de cette surveillance à
+son meilleur agent; mais, le soir, il envoyait un billet au
+sous-secrétaire d'État, ainsi conçu:
+
+«L'homme en question n'a pas reparu à son domicile. Il n'y reviendra
+pas. Son loyer était payé d'avance; son déménagement était opéré depuis
+deux jours. La voiture qui l'a conduit ce matin à la place Vendôme
+emportait ses derniers effets. Je le fais chercher dans les hôtels
+garnis, et aussi à la Morgue... Je ferai fouiller la Seine...»
+
+M. Barbier froissa ce billet, le jeta avec colère, et trouva ce soir-là
+que la police était une sotte chose, inutile et calomniatrice... à moins
+que les torts fussent inhérents au préfet. Quoi! On doutait du courage,
+de la parole de ce grand martyr, et après avoir pris connaissance de sa
+loyale confession?
+
+Non, le comte d'Altenbourg était aussi incapable de se tuer que de fuir.
+Mais, où était-il? que préparait-il?
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Le mariage du prince de Lévigny avec la fille unique du duc de
+Thorvilliers, indépendamment des motifs de curiosité que la malignité
+publique prétendait y trouver, était un grand événement dans le monde
+parisien, et les couturières, les couturiers, les tapissiers, les
+carrossiers, les chemisiers brevetés, tous les fournisseurs des deux
+grandes familles, avaient trop intérêt à donner leur adresse pour ne pas
+fournir aux journaux, même indifférents, la matière d'un entrefilet.
+
+Le trousseau de Louise fut exposé, comme il convient, dans un grand
+magasin, et les jeunes filles qui rêvaient de couronnes princières
+purent se faire une idée de la joie orgueilleuse qu'on éprouve à pleurer
+dans un mouchoir armorié.
+
+Cette exhibition du linge de la mariée fut célébrée dans une feuille à
+images. Depuis l'oreiller jusqu'aux pantoufles, la réclame implacable ne
+fit grâce d'aucun détail. Les fleurs symboliques de la couronne
+reçurent, comme le reste, l'estampille de la mode.
+
+Un de ces évêques _in partibus_, dont on loue le prestige pour de
+pareilles fêtes, devait honorer particulièrement la cérémonie. L'Opéra
+avait également fourni des chanteurs illustres. Il fallait qu'on
+dépensât beaucoup d'argent.
+
+Il est juste de dire que les pauvres, non plus, n'avaient pas été
+oubliés, et, pour que nul ne l'ignorât, le chiffre des libéralités du
+prince et du duc avait été enregistré par des reporters.
+
+Il paraît même que l'offrande destinée à grossir le denier de
+Saint-Pierre avait été surprise au passage; tant la presse maintenant
+est bien renseignée par la main gauche sur les actes de bienfaisance,
+même anonymes, de la main droite.
+
+L'église de la Madeleine était donc emplie de monde, une heure avant la
+cérémonie. On eût dit que le marché aux fleurs se tenait dans l'église,
+tant on avait multiplié les ornements naturels. Le ciel s'était mis de
+la fête, comme s'il se fût agi d'une bonne action. Mais pouvait-il
+refuser le don gratuit du soleil à de si belles livrées, quand Mgr de
+X... devait officier, et quand le grand baryton Z... devait chanter?
+
+Les agents de police clandestins que le préfet, sur le conseil de M.
+Barbier, avait répandus dans la foule, pour aviser, en cas de violence,
+étaient, eux-mêmes, fort bien mis. On ne les eût pu distinguer des
+invités. Quant aux sergents de ville, ils étaient triés, et un officier
+de paix gardait le trottoir, avec autant de solennité que le suisse, en
+tenue de maréchal de France, mais avec plus de mollets, qui gardait la
+porte d'entrée.
+
+Vers midi, les voitures de la noce s'arrêtèrent devant la grille. On
+n'eût pas osé dire que les cochers du prince et ceux du duc voulaient
+jeter de la poudre aux yeux; car la poudre de leur coiffure, épaisse et
+savante, était soigneusement maintenue par la raideur de leur attitude.
+
+Quelques spectateurs du _high-life_ trouvaient bien que l'apparat était
+excessif, et prétendaient qu'il est de meilleur ton d'aller plus
+simplement rendre visite au bon Dieu. Il faut laisser aux bourgeois qui
+se marient la vanité de s'endimancher.
+
+Mais ces railleurs incrédules n'avaient pas le souci des traditions. Ils
+ignoraient que le prince de Lévigny était obligé à cette étiquette, par
+ses alliances au Vatican. D'ailleurs, il avait de la foi. C'était la
+seule monnaie de ses héritages qu'il n'eût pas gaspillée.
+
+Le suisse eut un sourire radieux, en frappant les dalles du péristyle.
+Les grandes portes de bronze, à demi fermées par une feinte courtoisie,
+pour avoir l'air de s'ouvrir d'elles-mêmes à l'entrée d'une si illustre
+compagnie, tournèrent doucement sur leurs gonds, et une bouffée
+d'harmonie s'exhala de l'église dans laquelle entrait un flot de
+lumière.
+
+Le sous-secrétaire d'État à la justice avait eu beaucoup de peine à
+vaincre la tentation de venir, en curieux, assister à ce solennel
+attentat; mais il s'était donné la satisfaction de passer, à plusieurs
+reprises, devant la Madeleine, et il passait précisément, quand les
+acteurs de ce drame descendaient de voiture. Il put ainsi constater que
+la Buondelmonti ne figurait, ni comme matrone ni comme vestale, dans le
+cortège, C'était, de sa part, une humiliation offerte ou subie, un
+sacrifice à la bégueulerie parisienne qu'elle ferait sans doute payer.
+
+Les dames d'ailleurs étaient rares dans le monde de la noce. Deux
+vieilles parentes du prince de Lévigny, deux chanoinesses, avec des
+panaches et des chapeaux qui ne condescendaient à aucun caprice de la
+mode, et, du côté du duc de Thorvilliers, deux jeunes filles du faubourg
+Saint-Germain avec leurs mères. C'était tout.
+
+Ces demoiselles d'honneur étaient, comme l'évêque _in partibus_, comme
+les chanteurs de l'Opéra, un luxe obligé. Elles s'étaient improvisées
+les amies de Louise de Thorvilliers depuis quinze jours, depuis qu'on
+les avait invitées. L'occasion était si belle! Il était impossible qu'un
+mariage si aristocratique ne leur portât pas bonheur. Elles étaient
+décidées à fouiller et à taquiner le hasard. Jolies, vives, bien parées,
+plus agitées qu'émues, elles saluaient tout le monde, comme des
+souveraines saluent leurs sujets, se disant sans doute qu'un prince, au
+moins, dans ce peuple, recueillerait comme un gage ce salut coquet, et
+viendrait le leur rapporter en demandant leur main.
+
+Le duc de Thorvilliers était admirable d'apparence, de prestance. Gaston
+triomphait. L'opération avait réussi.
+
+Il tirait de ce mariage, pour le présent, tout ce qu'il pouvait espérer
+d'avantages solides et de satisfactions vaniteuses. Le reste lui était
+bien égal.
+
+Un sourire profond trouait ses belles joues prélatiques. Il riait à
+l'avenir et narguait le passé.
+
+L'avenir, c'était sa fortune affermie, sa liberté assurée. Il se
+débarrassait, à d'excellentes conditions, de sa paternité menteuse, et
+peut-être bien aussi de la maîtresse encombrante qu'il avait été forcé
+de prendre pour associée.
+
+Le passé, c'était le souci d'une fille à caser avantageusement. La
+pauvre enfant, s'il ne la plaignait pas, il l'aimait presque, à ce
+moment-là, tant elle était belle, tant elle lui faisait honneur, tant
+elle était une valeur précieuse et admirée. Il oubliait qu'il achevait
+une oeuvre de haine, et c'était avec une galanterie quasi-paternelle,
+mais surtout d'homme du monde, qu'il lui donnait le bras, ayant des
+précautions charmantes pour le long voile de mariée, qu'un petit coup de
+vent faillit accrocher à ses décorations, quand il stationna une
+seconde, au haut des marches, en attendant que le cortège se réunit.
+
+En entrant, le duc se découvrit, comme devant le _Roy_, et, lançant un
+regard au plafond, où il était certain de ne rencontrer que de la
+dorure, il prit possession du temple de _sa_ Victoire.
+
+En se dégonflant, sa poitrine se débarrassait des miasmes absorbés
+pendant la cérémonie du mariage civil.
+
+Devant le magistrat de la République, les titres de duc et de prince
+avaient mal sonné, comme l'or sur un comptoir de marchand; mais dans ce
+bel édifice, tout de marbre, le son avait sa valeur.
+
+On sentait tout juste assez de religion dans l'air et dans le décor,
+pour que Dieu apparût, comme un convive de bon ton, en costume de
+patricien, à des noces de Cana, mises en scène par Véronèse, et le décor
+ainsi que la cérémonie étaient assez profanes pour qu'on ne courût pas
+le risque de s'encanailler trop, en se faisant paternellement dévot
+pendant une heure.
+
+Louise s'avançait doucement, la tête droite, les yeux droits devant
+elle.
+
+On cherchait à surprendre son regard, à y démêler un augure. Mais son
+voile abaissé, sans exagération, par une manoeuvre de la couturière,
+mettait entre son regard triste et fier et les regards acharnés de
+l'assistance, comme un nuage qui la gardait sans la cacher, et qui
+défendait sa modestie, en la laissant voir.
+
+Un observateur très attentif eût remarqué pourtant dans ces yeux, si
+fixes en apparence, un rayon inquiet. Louise marchait, vivait, voulait,
+dans un rêve, et, sans rien espérer, attirée de plus en plus par le
+vertige de sa soumission, elle cherchait vainement une apparition qui la
+consolât.
+
+Elle se souvenait que quelques mois auparavant, dans la même église, par
+un jour comme celui-là, en marchant sur ce tapis, elle s'était heurtée à
+une douce et double vision. Où était-il son vieux maître? Où était le
+jeune ami qu'il lui offrait?
+
+Hélas! Elle n'escortait plus la mariée; elle était la mariée, bien
+différente de l'autre, qui prenait librement la foule à témoin de son
+bonheur. Louise avait plus de témoins à invoquer. Mais c'eût été pour
+attester devant eux son ferme propos d'aller jusqu'au bout du devoir, du
+sacrifice, de la soumission.
+
+Derrière elle marchait son mari. Il l'était déjà pour la société;
+l'écrou venait d'être signé à la mairie. Elle ne pouvait plus être
+garantie de cela.
+
+Le prince Jean de Lévigny marchait résolument et d'une façon pimpante
+sur ce sentier tapissé. C'était merveilleux de le voir si bien marcher,
+ce petit homme, ce Montefeltro qui suait le poison, qui d'ordinaire ne
+sortait plus qu'en voiture, qui ne mettait pied à terre que pour
+s'appuyer en se courbant sur sa canne. Il se redressait; il essayait
+d'avoir autant de prestance que le duc de Thorvilliers. Non seulement il
+marchait comme une personne naturelle; mais il souriait, comme une
+personne libre de toute inquiétude, qui se sent en bonne santé physique
+et morale, et qui va accomplir l'acte le plus honnête et le plus
+glorieux de sa vie.
+
+Il était si triomphant qu'il se croyait obligé d'être modeste, et que,
+quand il rencontrait le regard surpris d'un ami, dans la foule, il
+baissait le sien, semblant s'excuser d'être si beau, si vaillant, si
+parfait dans son rôle.
+
+Il était maigre et petit; il n'avait pu grandir et grossir à volonté.
+Mais ce jour-là, sa maigreur semblait un signe de race, et sa petite
+taille une condition de gentillesse. La seule trace des misères passées
+était la calvitie; mais on avait tiré un parti prodigieux de ses restes
+et ses quelques cheveux s'alignaient avec une précision qui avait permis
+au petit nombre d'occuper un espace considérable.
+
+L'observateur attentif dont j'ai parlé plus haut, et à qui n'eût pas
+échappé l'inquiétude de Louise, eût douté de l'authenticité des petites
+couleurs roses plaquées sur les pommettes du prince, eût senti l'effort
+et l'héroïsme de la coquetterie sous ce sourire immuable. Il eût craint
+que le petit prince ne se brisât les reins en se cambrant si fort, et ne
+se donnât une commotion cérébrale mortelle, en marquant si fort le pas.
+Il eût, en s'approchant, vu passer le souffle de cette maigre poitrine
+qui haletait à chaque pas, et les précautions les plus soigneusement
+prises pour embaumer ce souffle n'en corrigeaient pas la senteur.
+
+C'était bien un joli petit sépulcre blanchi, remis à neuf, maquillé, et
+faisant faire bonne contenance à sa pourriture.
+
+Mais les observateurs attentifs étaient trop loin, s'ils n'étaient
+absents.
+
+Une atmosphère d'élégance, d'indulgence, s'avançait avec le cortège,
+l'enveloppant et le parant. La foule proclamait la mariée très jolie,
+très intéressante, avec le maintien qu'on doit attendre d'une jeune
+fille de bonne maison, créée pour servir de modèle, se sentant digne,
+mais non enivrée, d'une couronne princière. Le duc était un superbe
+gentilhomme et un père admirable. Les veuves le trouvaient jeune; les
+femmes mariées le trouvaient étonnant pour son âge; toutes constataient
+la ressemblance parfaite entre lui et sa fille.
+
+Quant au prince, il se réhabilitait. Qui donc avait répandu de vilains
+bruits sur son compte? Il était ravissant. Tient-on à des cheveux, dans
+ce temps-ci? L'embonpoint, à moins de s'arrêter à cette grâce exacte,
+précise du duc de Thorvilliers, est un avantage bourgeois, méprisable;
+la maigreur est un raffinement. Bien des mères regrettaient d'avoir trop
+écouté des médisances.
+
+Le cortège, au son de l'orgue, s'avançait majestueusement, d'un pas
+cadencé. Deux fauteuils, dorés comme deux trônes, étaient placés dans le
+choeur, pour être vus de toute l'assistance. Les parents, les témoins,
+les invités, avaient aussi leurs sièges sur cette sorte d'avant-scène
+sacrée. C'est une habitude ingénieuse et qui rend les mariages célébrés
+à la Madeleine particulièrement attrayants, que cette disposition qui ne
+laisse rien perdre des mouvements des jeunes mariés et du jeu des
+acteurs.
+
+Louise s'agenouilla, quand elle fut arrivée à sa place, et chercha,
+devant elle, le calvaire, où secrètement, dans cette foule avide de la
+voir pleurer ou sourire, elle déposerait sa couronne de martyre, pour
+que Dieu la bénît.
+
+Elle ne vit qu'une assomption de la Vierge, en blanc comme elle, qui
+n'accueillait pas la douleur, et, de chaque côté du maître-autel
+encombré de fleurs, de dorures, deux anges en marbre qui officiaient
+dans une attitude correcte. Ce marbre, ces dorures lui rappelaient le
+palais du prince et sa fortune.
+
+Pendant que l'orgue chantait, en guise d'épithalame religieux, un air
+nouveau d'opéra, les gens de la noce prenaient place dans des fauteuils,
+en arrière, à côté, à une distance cérémonieuse des deux époux. Le
+clergé de la Madeleine était au complet, et les prêtres en surplis,
+rangés dans les stalles, semblaient des spectateurs privilégiés.
+
+L'évêque retenu pour la cérémonie venait d'être introduit
+processionnellement; il s'avança à pas lents pour bénir le couple qui
+avait tenu à sa présence. Son discours était préparé, plié en quatre
+dans sa main.
+
+Il fit déposer dans un bassin de vermeil, l'anneau des fiançailles qu'il
+sacra d'un signe de croix et adressa les questions d'usage.
+
+--Vous vous présentez pour contracter mariage, en face de l'Église?
+demanda-t-il, lisant la question dans son manuel.
+
+--Oui, monseigneur, répondit le prince d'un ton alerte et fier.
+
+Il était ravi d'être face à face avec l'Église et de se montrer si
+ferme.
+
+--Oui, monsieur, murmura Louise, qui oublia de dire: _Monseigneur_.
+
+--Vous faites profession de foi en la religion catholique, apostolique
+et romaine? reprit l'évêque de X... d'une voix plus claire et plus
+insinuante.
+
+--Oui, monsieur, dit Louise avec empressement, comme si l'ardeur de sa
+foi, dans ce moment suprême, eût pu lui ouvrir un asile.
+
+--Oui, oui, daigna répondre le prince.
+
+Il faisait sentir à l'évêque que ces questions, toutes légitimes et
+d'obligation qu'elles fussent, étaient superflues. Un prince, comme lui,
+ayant un parent au Vatican, ne pouvait pas douter de la religion
+romaine.
+
+--Vous présentez-vous ici avec une entière liberté et sans aucune
+contrainte?
+
+--Oui, répondit galamment le prince, en jetant un regard à la mariée.
+
+Louise eut une courte hésitation. Elle leva les yeux sur les yeux gris
+et voilés de l'évêque; mais ce bonhomme récitait une formule. Il y
+mettait l'accent nécessaire, sans aucune intention spéciale.
+
+--Oui, souffla la pauvre enfant découragée.
+
+Alors, l'évêque de X... haussant la voix:
+
+--Chrétiens qui êtes ici présents, nous vous déclarons qu'on a publié
+trois fois, en cette église, les bans du futur mariage, entre
+Barthélemy-Léopold-Jean de Lévigny et Marie-Louise de Thorvilliers, sans
+qu'il se soit trouvé aucun empêchement ou opposition.
+
+Le prélat promena son regard sur l'assemblée, pour la prendre à témoin,
+et acheva lentement, solennellement:
+
+--Nous vous annonçons, pour la dernière fois, la résolution qu'ils ont
+prise de s'unir ensemble par les liens sacrés du mariage, et, de
+l'autorité de l'Église, nous vous commandons à tous, sous peine de péché
+grave, de déclarer, maintenant, si vous avez connaissance de quelque
+empêchement, en vertu duquel ce mariage ne puisse être légitimement
+célébré. Nous vous défendons, sous la même peine, d'y mettre obstacle
+par malice et sans cause.
+
+Pendant que l'évêque lisait ces paroles du rituel, un prêtre assis dans
+le choeur, et qui était en prières jusque-là, se leva de sa stalle et
+s'avança.
+
+Aux derniers mots, il était derrière l'évêque; quand la lecture fut
+achevée, il écarta de la main le diacre qui assistait l'évêque, et
+surgissant, blanc de visage dans son blanc surplis, grand et grandi par
+l'attitude, il dit d'une voix haute, sonore, qui retentit sous la
+coupole:
+
+--Sur mon honneur de chrétien, sur ma foi de prêtre, je déclare qu'il y
+a un empêchement à la célébration de ce mariage.
+
+Ce fut un coup si brusque qu'il entra sans tumulte jusqu'au fond de
+l'auditoire.
+
+L'évêque se recula avec stupeur. Le prêtre se mit à sa place, devant les
+deux fauteuils dorés qu'il dominait, et, étendant ses mains comme pour
+une bénédiction sur Louise qui le regardait effarée, éblouie, il
+continua, dans ce silence violent que causait la surprise:
+
+--Je mets cette enfant sous la protection de l'Église, et j'atteste que
+ce mariage est impossible.
+
+Il s'arrêta, la main toujours étendue, le regard chargé de foudre, et il
+attendit.
+
+Une rumeur s'élevait; les gens de l'église n'osaient bouger. Ce prêtre
+était dans l'exercice d'un droit sacré, d'un devoir qui, pour n'être
+jamais rempli, n'en était pas moins obligatoire.
+
+Louise, au premier son de cette voix, au premier geste, était tombée en
+extase. Le prince de Lévigny verdissait et se retenait au prie-dieu
+placé devant lui. Le duc de Thorvilliers, suffoqué d'abord de cette
+intervention, étranglé d'un spasme de haine devant cette apparition,
+sortit de sa place, et mâchant l'écume qui lui venait aux lèvres:
+
+--Cet homme est fou, s'écria-t-il, il n'a pas le droit d'être là! qu'on
+le chasse!
+
+L'abbé d'Altenbourg sourit à cette menace. Le suisse, que le geste du
+duc de Thorvilliers invoquait, baissa les yeux pour se tirer d'embarras.
+L'ancien prédicateur de Notre-Dame, retrouvant, sous la voûte d'une
+église, la voix, l'éloquence d'attitude, le génie, doublé de son
+effroyable angoisse et de sa tendresse, qui avaient fait si longtemps sa
+gloire, était une intervention grandiose; il dominait cette foule, ces
+mauvaises consciences; il faisait peur et n'avait peur de rien.
+
+Le duc furieux de n'être pas obéi, provoqué par ce respect universel,
+par cette curiosité formidable des assistants, perdit toute mesure. Il
+était sorti de sa place et mettant le pied sur une marche, devant lui,
+il dit violemment:
+
+--N'y a-t-il pas ici un agent de police pour arrêter cet homme? Il n'a
+pas le droit de porter ce costume. C'est un prêtre expulsé de l'église,
+un prêtre interdit?
+
+--Vous vous trompez, monsieur, repartit Louis d'Altenbourg avec une
+simplicité implacable. Je suis un prêtre calomnié et vengé. L'archevêque
+m'a rendu la liberté. C'est par l'autorité de l'Église que je suis ici,
+que je dénonce ce mariage, que je m'oppose à sa célébration.
+
+Le prince de Lévigny, ahuri, grelottant, était retombé dans son
+fauteuil. Le duc de Thorvilliers, pâle, crispait les poings. Il se
+sentait devenir ridicule et odieux. Il redoutait maintenant de provoquer
+ce prêtre terrible qu'il avait mal écrasé et qu'il ne pouvait chasser.
+
+--Monseigneur, dit-il en se tournant vers l'évêque, je vous adjure de
+bénir ces enfants.
+
+--Et moi, j'adjure Votre Grandeur, reprit l'abbé d'Altenbourg, de
+surseoir jusqu'à ce qu'elle m'ait entendu.
+
+L'évêque faisait voleter son regard du duc à l'abbé d'Altenbourg, sans
+le poser ni sur celui-ci, ni sur celui-là. Le duc l'intimidait; mais le
+célèbre abbé, le grand prédicateur, silencieux depuis vingt ans, et
+retrouvant la parole pour un éclat qui retentirait longtemps, le
+troublait profondément.
+
+--Est-ce que nous n'avons plus qu'à nous retirer? gronda Gaston de
+Thorvilliers.
+
+Harcelé par son dépit, voulant à tout prix reprendre l'avantage, il
+ajouta:
+
+--Nous nous passerons de l'église; ma fille est princesse de Lévigny, de
+par la loi.
+
+--C'est vrai! reprit Louis d'Altenbourg, qui voyait faiblir son ennemi,
+et qui palpita d'un enthousiasme, plus paternel que chrétien. C'est
+vrai! Vous avez trompé les hommes; vous ne tromperez pas Dieu! Ce
+mariage qui ne sera pas béni par l'Église, sera la honte du mari, et un
+avertissement du ciel pour la femme chrétienne.
+
+Louise était restée debout, pétrifiée en apparence, mais palpitant au
+dedans, elle-même, ne laissant rien voir de son agitation, assistant à
+ce duel entre deux hommes qui tenaient, l'un son âme, l'autre sa
+destinée; redoutant d'obéir à son père, et souhaitant, avec un élan
+filial, d'obéir à ce maître transfiguré, à ce prêtre inattendu qui se
+révélait, sans qu'elle se rendit compte de cette métamorphose.
+
+--Vous prêchez la désobéissance à ma fille! reprit le duc affolé.
+
+--A votre fille! répliqua l'abbé dont les lèvres se gonflèrent; puis il
+continua:
+
+--Je défends l'innocence de cette enfant et votre honneur, monsieur le
+duc.
+
+--Mon honneur!... vous, qui ne vivez que pour me déshonorer!
+
+L'évêque, qui n'avait plus de rôle, se leva pour intervenir. Cet
+esclandre avait trop duré. On écoutait avec une avidité cruelle qui
+forçait au silence.
+
+--J'ai les preuves de ce que je dis, s'écria l'abbé avec une autorité
+qui s'imposait; ce n'est pas ici le lieu de les produire; mais je les
+montrerai à qui voudra les voir.
+
+Un petit cri se fit entendre. Le prince de Lévigny, à bout de forces et
+de traitement, s'évanouissait: il se coucha sur le bras de son fauteuil.
+
+Louise, à ce cri, se détourna de sa contemplation. Elle regarda cet
+homme foudroyé par la malédiction de son maître, et, pour mieux voir,
+elle leva son voile. Alors, elle apparut dans toute sa beauté, dans
+toute la splendeur de sa jeunesse, de sa douleur, de son angoisse. Une
+lumière s'alluma dans ses yeux; une horreur visible s'y peignit. Elle
+devinait ce qu'elle avait pressenti; c'est que cet homme était infâme;
+peu lui importait de savoir pour quelle cause. La répugnance de son
+instinct virginal était justifiée. Il avouait tout, en s'anéantissant
+sous l'anathème. Il devenait hideux, avec sa lividité sous son rouge. Sa
+boue transsudait.
+
+Louise se redressa et se recula, fuyant le contact de l'air même qui
+passait entre elle et lui.
+
+Le suisse, le bedeau ramassaient le prince, plié sur son fauteuil, et
+l'emportaient vers la sacristie. Le duc les suivit, cédant autant à
+l'impatience de se soustraire aux regards de la foule qu'à sa
+sollicitude pour son gendre.
+
+Les assistants s'agitaient dans un tumulte qu'on ne pouvait réprimer.
+
+L'évêque de X... se retira processionnellement, avec le diacre qui
+portait sa mitre et celui qui portait son bougeoir.
+
+Louise, abandonnée, était restée à sa place. Les deux demoiselles
+d'honneur s'avancèrent pour la conduire à la sacristie, mais n'osèrent
+pas lui parler, la déranger. Elle s'était remise à genoux, et, les mains
+jointes, le regard attaché sur l'abbé d'Altenbourg, elle l'interrogeait
+des yeux, avec une supplication désespérée. Elle le remerciait aussi
+d'être venu. Elle semblait lui demander de ne pas la quitter.
+
+Le duc l'avait oubliée dans ce désarroi dramatique.
+
+L'abbé, avec une dignité farouche, jouissant en justicier de ce coup de
+foudre qu'il n'avait pas vainement invoqué, s'était reculé d'abord
+jusqu'à l'autel, laissant passer ceux qui fuyaient. Il se trouva bientôt
+seul avec Louise. Pendant que les gens de la noce, tournés vers la
+sacristie, se pressant, dérangeant les chaises, cherchaient à deviner ce
+qui se passait ailleurs, l'abbé s'avança vers la jeune fille, souriant,
+à mesure qu'il s'approchait, l'enveloppant, la couronnant de son
+sourire.
+
+--Mon père! murmura Louise, quand il fut à deux pas, expliquez-moi ce
+qui se passe.
+
+L'abbé leva les doigts pour s'apprêter à bénir, et les arrêta un instant
+sur sa bouche, en commandant le silence.
+
+--Ma fille! répondit-il, en mettant toute sa tendresse dans ces mots
+qu'il donnait tout haut, pour la première fois à Louise, la remerciant
+ainsi de ce qu'elle l'avait appelé: mon père!--Ma fille, ne cherchez pas
+à comprendre, et remerciez Dieu qui m'exauce.
+
+--Je n'ai que vous d'ami dans ce monde! reprit-elle d'une voix
+tremblante.
+
+--Il est vrai que je vous aime bien, ma fille, répondit le prêtre,
+rougissant de cet aveu qui le consolait de sa vie de supplice.
+
+--Ne m'abandonnez pas, ajouta-t-elle doucement, en retenant ses larmes.
+
+--Je me suis rapproché de Dieu, pour veiller de plus haut sur vous,
+répondit l'abbé.
+
+On sortait de la sacristie. Le duc se souvenait de sa fille et venait la
+chercher.
+
+L'abbé d'Altenbourg la bénit lentement, et dit d'une voix étouffée:
+
+--Adieu, Louise!
+
+--Je vous reverrai, mon père!...
+
+L'abbé secoua la tête, la regarda une dernière fois, parut l'emporter
+dans son souvenir, et, grave, les mains jointes, s'éloigna par un des
+côtés du choeur, pendant que le duc de Thorvilliers entrait par l'autre
+côté.
+
+Gaston marcha vers sa fille, la prit durement par la main, la força à se
+lever, l'entraîna presque.
+
+--Que vous a dit cet homme? murmurait-il, à travers ses dents serrées.
+
+--Il m'a dit de prier et il m'a bénie! répondit Louise simplement.
+
+--Vous mentez!
+
+La jeune fille eut un mouvement de révolte.
+
+--Monsieur!
+
+Instinctivement, le mot _monsieur_ était venu à ses lèvres, en parlant
+au duc, comme le mot _père_ avait jailli de son coeur devant son vieil
+ami.
+
+--Au surplus, repartit M. de Thorvilliers, ce qu'on vous a dit m'est
+égal... Je ne crains rien: vous êtes mariée; nous reviendrons ici pour
+la cérémonie, ou nous irons ailleurs. Cet homme est fou! il a été
+interdit pendant vingt ans. Je le ferai interdire encore... On ne peut
+casser votre mariage. Quant à votre mari...
+
+--Comment va-t-il? demanda ingénument et froidement Louise.
+
+--Il va mieux; ce ne sera rien. Sa voiture le reconduit... Nous
+rentrons.
+
+On avait, en effet, emporté le prince, à moitié sorti de son
+évanouissement, dans sa voiture de noces. Celle du duc, amenée devant
+une grille latérale de la Madeleine, l'attendait.
+
+Louise rentra à l'hôtel de Thorvilliers, bien qu'elle fût légalement la
+princesse de Lévigny.
+
+Ce fut elle qui défit son voile, et quand elle eut retiré son bouquet et
+sa couronne de mariée, elle regarda ces fleurs avec un tressaillement
+involontaire de peur rétrospective et d'espérance.
+
+Était-elle sauvée?
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Huit mois après le grand scandale de la Madeleine M. Barbier, qui
+n'était plus sous-secrétaire d'État au ministère de la justice,
+rencontra le préfet de police qui devait bientôt cesser de l'être, et
+après l'échange naturel de confidences politiques, c'est-à-dire de
+doléances sur l'instabilité des hautes fonctions, M. Barbier demanda
+tout à coup:
+
+--Savez-vous ce qu'est devenu l'abbé d'Altenbourg?
+
+--Mettriez-vous quelque malice dans cette question?
+
+--Pourquoi le supposer?
+
+--C'est que je me souviens de vos railleries, à propos des sondages que
+j'ai fait faire dans la Seine, le jour où l'abbé a disparu de son
+domicile des Batignolles. Je m'étais trompé, je l'avoue. Pendant que je
+l'attendais à la Morgue, il opérait lui-même à la Madeleine, et de la
+bonne façon. C'est un fier homme!
+
+--Où est-il?
+
+--J'aurais le droit de ne pas le savoir, puisque je n'ai plus le devoir
+de le surveiller. Mais, vous m'avez piqué au jeu. Ce mémoire que j'ai lu
+m'a provoqué. C'est bien le moins que nous regardions continuer et
+gagner par d'autres les parties que nous avons perdues... J'ai fait de
+la police internationale pour mon propre compte. Si le conseil municipal
+savait cela!... L'abbé est en Italie, au mont Cassin. Y restera-t-il? Je
+n'en sais rien. Il est libre d'en sortir; mais, là, ou ailleurs, il
+vivra isolé, dans le recueillement. Il a un grand courage. Il est père
+par toutes les fibres de son être, et il se refuse au bonheur de jouir
+de plus près de sa paternité. Il se condamne au renoncement. Il croit
+acheter ainsi l'avenir de sa fille. Il a peur de trahir son secret
+devant elle, de troubler dans cette belle âme le souvenir d'une amitié
+tendre qui deviendra filiale, à la condition qu'il n'avouera pas son
+titre de père. C'est superbe: mais combien peu de gens comprendraient
+ainsi l'égoïsme du dévouement! Il a fait deux heureux et n'a pas voulu
+l'être.
+
+--Deux heureux! Comment?
+
+--Ah ça, mon cher, d'où venez-vous?
+
+--De la Chambre des députés.
+
+--Alors, vous ne savez rien.
+
+--Que voulez-vous! Le lendemain de cet esclandre à la Madeleine, la
+crise ministérielle commençait à sévir. Je me suis occupé de moi et j'ai
+négligé les autres; mais depuis quelque temps j'ai des remords de mon
+indifférence. Je m'étais tant intéressé à cette histoire douloureuse!
+
+--Vous avez su au moins la mort du prince de Lévigny?
+
+--Ma foi non.
+
+--C'est pourtant ce qu'il y a de plus beau, de plus nécessaire, de plus
+providentiel dans l'aventure. Le malheureux prince ne s'est pas remis du
+coup terrible reçu en plein choeur de la Madeleine. Il y avait de quoi.
+J'ai su par un médecin qui est venu me trouver, pour me dénoncer un
+marchand d'orviétan, comment le petit prince avait pu se tenir debout,
+jusqu'au moment où il a été foudroyé. Il s'était adressé à un médecin
+allemand, qui n'est pas médecin et qui a fait venir ses grades et ses
+drogues d'Amérique. Celui-ci a la spécialité de pilules, soi-disant
+reconstituantes, qui galvanisent les morts et achèvent les vivants,
+lorsque ceux-ci vivent si peu. Il paraît que la quantité d'incurables
+qui meurent, après huit jours de guérison, grâce à ces pilules, est fort
+rassurante pour l'hygiène publique.
+
+--Comment? Vous tolérez cela! Si j'étais encore au ministère de la
+justice!...
+
+--Bah! vous laisseriez en paix ces tueurs sans brevets. Ils ne font de
+mal à personne, au contraire; ils hâtent la liquidation des pourritures
+sociales. Ne me parliez-vous pas, il y a huit mois, de certains
+personnages de Balzac qui se font coupe-jarrets, au service de la
+Providence? Il nous est interdit d'avoir ces opérateurs à notre solde.
+Mais quand ils existent et quand ils exercent, nous aurions bien tort de
+les supprimer.
+
+--Vous êtes cynique, mon cher préfet.
+
+--C'est que je suis encore préfet, et que je suis écoeuré. Quand je
+rentrerai dans l'opposition, peut-être rentrerai-je dans la théorie
+morale, sans aller jamais, pourtant, jusqu'à demander qu'on supprime le
+bureau des moeurs, la prostitution et les égouts. En attendant, je songe
+aux honnêtes gens en bonne santé physique et morale; cela me rend
+indulgent pour ceux qui suppriment les foyers d'infection.
+
+--De sorte que le prince de Lévigny?...
+
+--Supprimé. Je suis sûr qu'il résistera à l'embaumement. Il a suffi du
+souffle de l'abbé d'Altenbourg, pour renverser ce pestiféré chancelant.
+La drogue avait fait merveille. Peut-être en avait-il trop pris. Elle
+lui eût donné un jour ou deux, et une ou deux nuits. C'était trop pour
+l'innocence! On l'a emporté de la sacristie dans un état piteux; huit
+jours après, il vomissait sa petite âme.
+
+--Et sa veuve?
+
+--Mademoiselle de Thorvilliers? Je ne sais pas si elle a porté le deuil.
+Mais il ne l'empêcherait pas, en tout cas, de devenir comtesse de
+Soulaignes.
+
+--Le duc de Thorvilliers consentirait?...
+
+--Belle question! D'abord, si peu qu'elle ait été mariée, par le fait
+seul de sa promenade à la mairie, Louise de Thorvilliers a été
+émancipée. Elle échappe à l'autorité du duc, et son caractère, qui s'est
+trempé aux larmes de l'abbé d'Altenbourg, lui donnerait, en tout cas,
+maintenant, la force de résistance qu'elle n'avait pas autrefois. Le duc
+a été forcé d'abdiquer son autorité.
+
+--Forcé! lui, ce vaniteux?
+
+--Précisément, il a eu peur de la révélation de l'abbé. Il a été
+horriblement mortifié de tout le bruit que les journaux ont fait de ce
+scandale. Sa spéculation avait tourné contre lui, et l'affaire devenait,
+de toutes façons, un désastre. Le prince, sur le conseil de la
+Buondelmonti, avait considérablement apanagé sa femme. Celle-ci se
+trouve à la tête de millions auxquels elle ne touchera pas, de peur de
+se salir, mais auxquels elle ne laissera pas toucher. Elle a renoncé à
+ce qui ne lui vient que par la succession, et elle consacrera à des
+fondations charitables ce qui lui a été donné par contrat. Le duc a donc
+fait une opération nulle. M. de Soulaignes est riche, généreux,
+amoureux. Il croit devenir le gendre du duc de Thorvilliers; il
+l'aidera; à la condition de ne pas le voir souvent. L'abbé aura conclu
+le mariage rêvé par lui. Il sortira probablement de sa retraite pour le
+bénir; mais soyez sûr qu'il y rentrera. Encore une fois, il a peur
+d'être tenté, et il tiendra le serment qu'il a fait de payer au ciel le
+bonheur de ses enfants, par son renoncement.
+
+--Alors, tout est pour le mieux?
+
+--Oui.
+
+--Et la Buondelmonti?
+
+--Elle avait touché, le matin même de la cérémonie, la commission
+convenue. C'est une fine mouche, qui sait prendre son bien dans la
+pourriture, sans s'y laisser engluer. Elle a rompu avec le duc, pour ne
+pas lui prêter quelque chose.
+
+--Direz-vous aussi que des créatures comme celle-là sont des instruments
+nécessaires?
+
+--Sans doute. D'abord elles châtient, et puis, au point de vue de la
+circulation métallique, elles aident à la division des fortunes et à
+leur éparpillement sur le chemin des gens de rien.
+
+--Vous êtes féroce et immoral, mon cher.
+
+--Je suis pratique. Demandez à l'abbé d'Altenbourg si la Providence, à
+laquelle il croit avec tant de ferveur, n'a pas elle-même des moyens
+secrets et équivoques, et si elle boude le fumier, quand elle veut faire
+fleurir un lis dans un égout!
+
+M. Barbier savait que le préfet de police, sceptique par état, était
+railleur par caractère. Il n'insista pas, de peur de lui entendre dire
+du mal, ou du bien, à sa façon, de l'abbé d'Altenbourg.
+
+Il voulait garder son admiration intacte pour ce héros inconnu.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La confession d'un abbé, by Louis Ulbach
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION D'UN ABBÉ ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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