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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:34 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Voyages de Gulliver + +Author: Jonathan Swift + +Release Date: January 30, 2006 [EBook #17640] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VOYAGES DE GULLIVER *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + +Jonathan Swift + +LES VOYAGES DE +GULLIVER + +(1721) + + + + +Table des matières + +VOYAGE À LILLIPUT + +Chapitre I +Chapitre II +Chapitre III +Chapitre IV +Chapitre V +Chapitre VI +Chapitre VII +Chapitre VIII + +VOYAGE À BROBDINGNAG + +Chapitre I +Chapitre II +Chapitre III +Chapitre IV +Chapitre V +Chapitre VI + +VOYAGE À LAPUTA, AUX BALNIBARBES, À LUGGNAGG, À GLOUBBDOUBDRIE ET AU JAPON + +Chapitre I +Chapitre II +Chapitre III +Chapitre IV +Chapitre V +Chapitre VI +Chapitre VII +Chapitre VIII +Chapitre IX +Chapitre X + +VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS + +Chapitre I +Chapitre II +Chapitre III +Chapitre IV +Chapitre V +Chapitre VI +Chapitre VII +Chapitre VIII +Chapitre IX +Chapitre X +Chapitre XI +Chapitre XII + +EXTRAIT D'UN PAMPHLET SUR L'IRLANDE + + + + +VOYAGE À LILLIPUT + + + + +Chapitre I + +_L'auteur rend un compte succinct des premiers motifs qui le +portèrent à voyager. Il fait naufrage et se sauve à la nage dans +le pays de Lilliput. On l'enchaîne et on le conduit en cet état +plus avant dans les terres._ + + +Mon père, dont le bien, situé dans la province de Nottingham, +était médiocre, avait cinq fils: j'étais le troisième, et il +m'envoya au collège d'Emmanuel, à Cambridge, à l'âge de quatorze +ans. J'y demeurai trois années, que j'employai utilement. Mais la +dépense de mon entretien au collège était trop grande, on me mit +en apprentissage sous M. Jacques Bates, fameux chirurgien à +Londres, chez qui je demeurai quatre ans. Mon père m'envoyant de +temps en temps quelques petites sommes d'argent, je les employai à +apprendre le pilotage et les autres parties des mathématiques les +plus nécessaires à ceux qui forment le dessein de voyager sur mer, +ce que je prévoyais être ma destinée. Ayant quitté M. Bâtes, je +retournai chez mon père; et, tant de lui que de mon oncle Jean et +de quelques autres parents, je tirai la somme de quarante livres +sterling par an pour me soutenir à Leyde. Je m'y rendis et m'y +appliquai à l'étude de la médecine pendant deux ans et sept mois, +persuadé qu'elle me serait un jour très utile dans mes voyages. + +Bientôt après mon retour de Leyde, j'eus, à la recommandation de +mon bon maître M. Bates, l'emploi de chirurgien sur +l'_Hirondelle_, où je restai trois ans et demi, sous le capitaine +Abraham Panell, commandant. Je fis pendant ce temps-là des voyages +au Levant et ailleurs. À mon retour, je résolus de m'établir à +Londres. M. Bates m'encouragea à prendre ce parti, et me +recommanda à ses malades. Je louai un appartement dans un petit +hôtel situé dans le quartier appelé Old-Jewry, et bientôt après +j'épousai Melle Marie Burton, seconde fille de M. Edouard Burton, +marchand dans la rue de Newgate, laquelle m'apporta quatre cents +livres sterling en mariage. + +Mais mon cher maître M. Bâtes étant mort deux ans après, et +n'ayant plus de protecteur, ma pratique commença à diminuer. Ma +conscience ne me permettait pas d'imiter la conduite de la plupart +des chirurgiens, dont la science est trop semblable à celle des +procureurs: c'est pourquoi, après avoir consulté ma femme et +quelques autres de mes intimes amis, je pris la résolution de +faire encore un voyage de mer. Je fus chirurgien successivement +dans deux vaisseaux; et plusieurs autres voyages que je fis, +pendant six ans, aux Indes orientales et occidentales, +augmentèrent un peu ma petite fortune. J'employais mon loisir à +lire les meilleurs auteurs anciens et modernes, étant toujours +fourni d'un certain nombre de livres, et, quand je me trouvais à +terre, je ne négligeais pas de remarquer les moeurs et les +coutumes des peuples, et d'apprendre en même temps la langue du +pays, ce qui me coûtait peu, ayant la mémoire très bonne. + +Le dernier de ces voyages n'ayant pas été heureux, je me trouvai +dégoûté de la mer, et je pris le parti de rester chez moi avec ma +femme et mes enfants. Je changeai de demeure, et me transportai de +l'Old-Jewry à la rue de Fetter-Lane, et de là à Wapping, dans +l'espérance d'avoir de la pratique parmi les matelots; mais je n'y +trouvai pas mon compte. + +Après avoir attendu trois ans, et espéré en vain que mes affaires +iraient mieux, j'acceptai un parti avantageux qui me fut proposé +par le capitaine Guillaume Prichard, prêt à monter l'_Antilope_ et +à partir pour la mer du Sud. Nous nous embarquâmes à Bristol, le 4 +de mai 1699, et notre voyage fut d'abord très heureux. + +Il est inutile d'ennuyer le lecteur par le détail de nos aventures +dans ces mers; c'est assez de lui faire savoir que, dans notre +passage aux Indes orientales, nous essuyâmes une tempête dont la +violence nous poussa; vers le nord-ouest de la terre de Van- +Diemen. Par une observation que je fis, je trouvai que nous étions +à 30° 2' de latitude méridionale. Douze hommes de notre équipage +étaient morts par le travail excessif et par la mauvaise +nourriture. Le 5 novembre, qui était le commencement de l'été dans +ces pays-là, le temps étant un peu noir, les mariniers aperçurent +un roc qui n'était éloigné du vaisseau que de la longueur d'un +câble; mais le vent était si fort que nous fûmes directement +poussés contre l'écueil, et que nous échouâmes dans un moment. Six +hommes de l'équipage, dont j'étais un, s'étant jetés à propos dans +la chaloupe, trouvèrent le moyen de se débarrasser du vaisseau et +du roc. Nous allâmes à la rame environ trois lieues; mais à la fin +la lassitude ne nous permit plus de ramer; entièrement épuisés, +nous nous abandonnâmes au gré des flots, et bientôt nous fûmes +renversés par un coup de vent du nord: + +Je ne sais quel fut le sort de mes camarades de la chaloupe, ni de +ceux qui se sauvèrent sur le roc, ou qui restèrent dans le +vaisseau; mais je crois qu'ils périrent tous; pour moi, je nageai +à l'aventure, et fus poussé, vers la terre par le vent et la +marée. Je laissai souvent tomber mes jambes, mais sans toucher le +fond. Enfin, étant près de m'abandonner, je trouvai pied dans +l'eau, et alors la tempête était bien diminuée. Comme la pente +était presque insensible, je marchai une demi-lieue dans la mer +avant que j'eusse pris terre. Je fis environ un quart de lieue +sans découvrir aucune maison ni aucun vestige d'habitants, quoique +ce pays fût très peuplé. La fatigue, la chaleur et une demi-pinte +d'eau-de-vie que j'avais bue en abandonnant le vaisseau, tout cela +m'excita à dormir. Je me couchai sur l'herbe, qui était très fine, +où je fus bientôt enseveli dans un profond sommeil, qui dura neuf +heures. Au bout de ce temps-là, m'étant éveillé, j'essayai de me +lever; mais ce fut en vain. Je m'étais couché sur le dos; je +trouvai mes bras et mes jambes attachés à la terre de l'un et de +l'autre côté, et mes cheveux attachés de la même manière. Je +trouvai même plusieurs ligatures très minces qui entouraient mon +corps, depuis mes aisselles jusqu'à mes cuisses. Je ne pouvais que +regarder en haut; le soleil commençait à être fort chaud, et sa +grande clarté blessait mes yeux. J'entendis un bruit confus autour +de moi, mais, dans la posture où j'étais, je ne pouvais rien voir +que le soleil. Bientôt je sentis remuer quelque chose sur ma jambe +gauche, et cette chose, avançant doucement sur ma poitrine, monter +presque jusqu'à mon menton. Quel fut mon étonnement lorsque +j'aperçus une petite figure de créature humaine haute tout au plus +de trois pouces, un arc et une flèche à la main, avec un carquois +sur le dos! J'en vis en même temps au moins quarante autres de la +même espèce. Je me mis soudain à jeter des cris si horribles, que +tous ces petits animaux se retirèrent transis de peur; et il y en +eut même quelques-uns, comme je l'ai appris ensuite, qui furent +dangereusement blessés par les chutes précipitées qu'ils firent en +sautant de dessus mon corps à terre. Néanmoins ils revinrent +bientôt, et l'un d'eux, qui eut la hardiesse de s'avancer si près +qu'il fut en état de voir entièrement mon visage, levant les mains +et les yeux par une espèce d'admiration, s'écria d'une voix aigre, +mais distincte: _Hekinah Degul_. Les autres répétèrent plusieurs +fois les mêmes mots; mais alors je n'en compris pas le sens. +J'étais, pendant ce temps-là, étonné, inquiet, troublé, et tel que +serait le lecteur en pareille situation. Enfin, faisant des +efforts pour me mettre en liberté, j'eus le bonheur de rompre les +cordons ou fils, et d'arracher les chevilles qui attachaient mon +bras droit à la terre; car, en le haussant un peu, j'avais +découvert ce qui me tenait attaché et captif. En même temps, par +une secousse violente qui me causa une douleur extrême, je lâchai +un peu les cordons qui attachaient mes cheveux du côté droit +(cordons plus fins que mes cheveux mêmes), en sorte que je me +trouvai en état de procurer à ma tête un petit mouvement libre. +Alors ces insectes humains se mirent en fuite et poussèrent des +cris très aigus. Ce bruit cessant, j'entendis un d'eux s'écrier: +_Tolgo Phonac_, et aussitôt je me sentis percé à la main de plus +de cent flèches qui me piquaient comme autant d'aiguilles. Ils +firent ensuite une autre décharge en l'air, comme nous tirons des +bombes en Europe, dont plusieurs, je crois, tombaient +paraboliquement sur mon corps, quoique je ne les aperçusse pas, et +d'autres sur mon visage, que je tâchai de découvrir avec ma main +droite. Quand cette grêle de flèches fut passée, je m'efforçai +encore de me détacher; mais on fit alors une autre décharge plus +grande que la première, et quelques-uns tâchaient de me percer de +leurs lances; mais, par bonheur, je portais une veste impénétrable +de peau de buffle. Je crus donc que le meilleur parti était de me +tenir en repos et de rester comme j'étais jusqu'à la nuit; +qu'alors, dégageant mon bras gauche, je pourrais me mettre tout à +fait en liberté, et, à l'égard dos habitants, c'était avec raison +que je me croyais d'une force égale aux plus puissantes armées +qu'ils pourraient mettre sur pied pour m'attaquer, s'ils étaient +tous de la même taille que ceux que j'avais vus jusque-là. Mais la +fortune me réservait un autre sort. + + + +Quand ces gens durent remarqué que j'étais tranquille, ils +cessèrent de me décocher des flèches; mais, par le bruit que +j'entendis, je connus que leur nombre s'augmentait +considérablement, et, environ à deux toises loin de moi, vis-à-vis +de mon oreille gauche, j'entendis un bruit pendant plus d'une +heure comme des gens qui travaillaient. Enfin, tournant un peu ma +tête de ce côté-là, autant que les chevilles et les cordons me le +permettaient, je vis un échafaud élevé de terre d'un pied et demi, +où quatre de ces petits hommes pouvaient se placer, et une échelle +pour y monter; d'où un d'entre eux, qui me semblait être une +personne de condition, me fit une harangue assez longue, dont je +ne compris pas un mot. Avant que de commencer, il s'écria trois +fois: _Langro Dehul san_. Ces mots furent répétés ensuite, et +expliqués par des signes pour me les faire entendre. Aussitôt +cinquante hommes s'avancèrent, et coupèrent les cordons qui +attachaient le côté gauche de ma tête; ce qui me donna la liberté +de la tourner à droite et d'observer la mine et l'action de celui +qui devait parler. Il me parut être de moyen âge, et d'une taille +plus grande que les trois autres qui l'accompagnaient, dont l'un, +qui avait l'air d'un page, tenait la queue de sa robe, et les deux +autres étaient debout de chaque côté pour le soutenir. Il me +sembla bon orateur, et je conjecturai que, selon les règles de +l'art, il mêlait dans son discours des périodes pleines de menaces +et de promesses. Je fis la réponse en peu de mots, c'est-à-dire +par un petit nombre de signes, mais d'une manière pleine de +soumission, levant ma main gauche et les deux yeux au soleil, +comme pour le prendre à témoin que je mourais de faim, n'ayant +rien mangé depuis longtemps. Mon appétit était, en effet, si +pressant que je ne pus m'empêcher de faire voir mon impatience +(peut-être contre les règles de l'honnêteté) en portant mon doigt +très souvent à ma bouche, pour faire connaître que j'avais besoin +de nourriture. + +L'_Hurgo_ (c'est ainsi que, parmi eux, on appelle un grand +seigneur, comme je l'ai ensuite appris) m'entendit fort bien. Il +descendit de l'échafaud, et ordonna que plusieurs échelles fussent +appliquées à mes côtés, sur lesquelles montèrent bientôt plus de +cent hommes qui se mirent en marche vers ma bouche, chargés de +paniers pleins de viandes. J'observai qu'il y avait de la chair de +différents animaux, mais je ne les pus distinguer par le goûter. +Il y avait des épaules et des éclanches en forme de celles de +mouton, et fort bien accommodées, mais plus petites que les ailes +d'une alouette; j'en avalai deux ou trois d'une bouchée avec six +pains. Ils me fournirent tout cela, témoignant de grandes marques +d'étonnement et d'admiration à cause de ma taille et de mon +prodigieux appétit. Ayant fait un autre signe pour leur faire +savoir qu'il me manquait à boire, ils conjecturèrent, par la façon +dont je mangeais, qu'une petite quantité de boisson ne me +suffirait pas; et, étant un peuple d'esprit, ils levèrent avec +beaucoup d'adresse un des plus grands tonneaux de vin qu'ils +eussent, le roulèrent vers ma main et le défoncèrent. Je le bus +d'un seul coup avec un grand plaisir. On m'en apporta un autre +muid, que je bus de même, et je fis plusieurs signes pour avertir +de me voiturer encore quelques autres muids. + +Après m'avoir vu faire toutes ces merveilles, ils poussèrent des +cris de joie et se mirent à danser, répétant plusieurs fois, comme +ils avaient fait d'abord: _Hehinah Degul_. Bientôt après, +j'entendis une acclamation universelle, avec de fréquentes +répétitions de ces mots: _Peplom Selan_, et j'aperçus un grand +nombre de peuple sur mon côté gauche, relâchant les cordons à un +tel point que je me trouvai en état de me tourner, et d'avoir le +soulagement d'uriner, fonction dont je m'acquittai au grand +étonnement du peuple, lequel, devinant ce que j'allais faire, +s'ouvrit impétueusement à droite et à gauche pour éviter le +déluge. Quelque temps auparavant, on m'avait frotté charitablement +le visage et les mains d'une espèce d'onguent d'une odeur +agréable, qui, dans très peu de temps, me guérit de la piqûre des +flèches. Ces circonstances, jointes aux rafraîchissements que +j'avais reçus, me disposèrent à dormir; et mon sommeil fut environ +de huit heures, sans me réveiller, les médecins, par ordre de +l'empereur, ayant frelaté le vin et y ayant mêlé des drogues +soporifiques. + +Tandis que je dormais, l'empereur de Lilliput (c'était le nom de +ce pays) ordonna de me faire conduire vers lui. Cette résolution +semblera peut-être hardie et dangereuse, et je suis sûr qu'en +pareil cas elle ne serait du goût d'aucun souverain de l'Europe; +cependant, à mon avis, c'était un dessein également prudent et +dangereux; car, en cas que ces peuples eussent tenté de me tuer +avec leurs lances et leurs flèches pendant que je dormais, je me +serais certainement éveillé au premier sentiment de douleur, ce +qui aurait excité ma fureur et augmenté mes forces à un tel degré, +que je me serais trouvé en état de rompre le reste des cordons; +et, après cela, comme ils n'étaient pas capables de me résister, +je les aurais tous écrasés et foudroyés. + +On fit donc travailler à la hâte cinq mille charpentiers et +ingénieurs pour construire une voiture: c'était un chariot élevé +de trois pouces, ayant sept pieds de longueur et quatre de +largeur, avec vingt-deux roues. Quand il fut achevé, on le +conduisit au lieu où j'étais. Mais la principale difficulté fut de +m'élever et de me mettre sur cette voiture. Dans cette vue, +quatre-vingts perches, chacune de deux pieds de hauteur, furent +employées; et des cordes très fortes, de la grosseur d'une +ficelle, furent attachées, par le moyen de plusieurs crochets, aux +bandages que les ouvriers avaient ceints autour de mon cou, de mes +mains, de mes jambes et de tout mon corps. Neuf cents hommes des +plus robustes furent employés à élever ces cordes par le moyen +d'un grand nombre de poulies attachées aux perches; et, de cette +façon, dans moins de trois heures de temps, je fus élevé, placé et +attaché dans la machine. Je sais tout cela par le rapport qu'on +m'en a fait depuis, car, pendant cette manoeuvre, je dormais très +profondément. Quinze cents chevaux, les plus grands de l'écurie de +l'empereur, chacun d'environ quatre pouces et demi de haut, furent +attelés au chariot, et me traînèrent vers la capitale, éloignée +d'un quart de lieue. + +Il y avait quatre heures que nous étions en chemin, lorsque je fus +subitement éveillé par un accident assez ridicule. Les voituriers +s'étant arrêtés un peu de temps pour raccommoder quelque chose, +deux ou trois habitants du pays avaient eu la curiosité de +regarder ma mine pendant que je dormais; et, s'avançant très +doucement jusqu'à mon visage, l'un d'entre eux, capitaine aux +gardes, avait mis la pointe aiguë de son esponton bien avant dans +ma narine gauche, ce qui me chatouilla le nez, m'éveilla, et me +fit éternuer trois fois. Nous fîmes une grande marche le reste de +ce jour-là, et nous campâmes la nuit avec cinq cents gardes, une +moitié avec des flambeaux, et l'autre avec des arcs et des +flèches, prête à tirer si j'eusse essayé de me remuer. Le +lendemain au lever du soleil, nous continuâmes notre voyage, et +nous arrivâmes sur le midi à cent toises des portes de la ville. +L'empereur et toute la cour sortirent pour nous voir; mais les +grands officiers ne voulurent jamais consentir que Sa Majesté +hasardât sa personne en montant sur mon corps, comme plusieurs +autres avaient osé faire. + +À l'endroit où la voiture s'arrêta, il y avait un temple ancien, +estimé le plus grand de tout le royaume, lequel, ayant été souillé +quelques années auparavant par un meurtre, était, selon la +prévention de ces peuples, regardé comme profane, et, pour cette +raison, employé à divers usages. Il fut résolu que je serais logé +dans ce vaste édifice. La grande porte, regardant le nord, était +environ de quatre pieds de haut, et presque de deux pieds de +large; de chaque côté de la porte, il y avait une petite fenêtre +élevée de six pouces. À celle qui était du côté gauche, les +serruriers du roi attachèrent quatre-vingt-onze chaînes, +semblables à celles qui sont attachées à la montre d'une dame +d'Europe, et presque aussi larges; elles furent par l'autre bout +attachées à ma jambe gauche avec trente-six cadenas. Vis-à-vis de +ce temple, de l'autre côté du grand chemin, à la distance de vingt +pieds, il y avait une tour d'au moins cinq pieds de haut; c'était +là que le roi devait monter avec plusieurs des principaux +seigneurs de sa cour pour avoir la commodité de me regarder à son +aise. On compte qu'il y eut plus de cent mille habitants qui +sortirent de la ville, attirés par la curiosité, et, malgré mes +gardes, je crois qu'il n'y aurait pas eu moins de dix mille hommes +qui, à différentes fois, auraient monté sur mon corps par des +échelles, si on n'eût publié un arrêt du conseil d'État pour le +défendre. On ne peut s'imaginer le bruit et l'étonnement du peuple +quand il me vit debout et me promener: les chaînes qui tenaient +mon pied gauche étaient environ de six pieds de long, et me +donnaient la liberté d'aller et de venir dans un demi-cercle. + + + + +Chapitre II + +_L'empereur de Lilliput, accompagné de plusieurs de ses +courtisans, vient pour voir l'auteur dans sa prison. Description +de la personne et de l'habit de Sa Majesté. Gens savants nommés +pour apprendre la langue à l'auteur. Il obtient des grâces par sa +douceur. Ses poches sont visitées._ + + +L'empereur, à cheval, s'avança un jour vers moi, ce qui pensa lui +coûter cher: à ma vue, son cheval, étonné, se cabra; mais ce +prince, qui est un cavalier excellent, se tint ferme sur ses +étriers jusqu'à ce que sa suite accourût et prît la bride. Sa +Majesté, après avoir mis pied à terre, me considéra de tous côtés +avec une grande admiration, mais pourtant se tenant toujours, par +précaution, hors de la portée de ma chaîne. + +L'impératrice, les princes et princesses du sang, accompagnés de +plusieurs dames, s'assirent à quelque distance dans des fauteuils. +L'empereur est plus grand qu'aucun de sa cour, ce qui le fait +redouter par ceux qui le regardent; les traits de son visage sont +grands et mâles, avec une lèvre épaisse et un nez aquilin; il a un +teint d'olive, un air élevé, et des membres bien proportionnés, de +la grâce et de la majesté dans toutes ses actions. Il avait alors +passé la fleur de sa jeunesse, étant âgé de vingt-huit ans et +trois quarts, dont il en avait régné environ sept. Pour le +regarder avec plus de commodité je me tenais couché sur le côté, +en sorte que mon visage pût être parallèle au sien; et il se +tenait à une toise et demie loin de moi. Cependant, depuis ce +temps-là, je l'ai eu plusieurs fois dans ma main; c'est pourquoi +je ne puis me tromper dans le portrait que j'en fais. Son habit +était uni et simple, et fait moitié à l'asiatique et moitié à +l'européenne; mais il avait sur la tête un léger casque d'or, orné +de joyaux et d'un plumet magnifique. Il avait son épée nue à la +main, pour se défendre en cas que j'eusse brisé mes chaînes; cette +épée était presque longue de trois pouces; la poignée et le +fourreau étaient d'or et enrichis de diamants. Sa voix était +aigre, mais claire et distincte, et je le pouvais entendre +aisément, même quand je me tenais debout; Les dames et les +courtisans étaient tous habillés superbement; en sorte que la +place qu'occupait toute la cour paraissait à mes yeux comme une +belle jupe étendue sur la terre, et brodée de figures d'or et +d'argent. Sa Majesté impériale me fit l'honneur de me parler +souvent; et je lui répondis toujours; mais nous ne nous entendions +ni l'un ni l'autre. + +Au bout de deux heures, la cour se retira, et on me laissa une +forte garde pour empêcher l'impertinence, et peut-être la malice +de la populace, qui avait beaucoup d'impatience de se rendre en +foule autour de moi pour me voir de près. Quelques-uns d'entre eux +eurent l'effronterie et la témérité de me tirer des flèches, dont +une pensa me crever l'oeil gauche. Mais le colonel fit arrêter six +des principaux de cette canaille, et ne jugea point de peine mieux +proportionnée à leur faute que de les livrer liés et garrottés +dans mes mains. Je les pris donc dans ma main droite et en mis +cinq dans la poche de mon justaucorps, et à l'égard du sixième, je +feignis de le vouloir manger tout vivant. Le pauvre petit homme +poussait des hurlements horribles, et le colonel avec ses +officiers étaient fort en peine, surtout quand ils me virent tirer +mon canif. Mais-je fis bientôt cesser leur frayeur, car, avec un +air doux et humain, coupant promptement les cordes dont il était +garrotté, je le mis doucement à terre, et il prit la fuite. Je +traitai les autres de la même façon, les tirant successivement +l'un après l'autre de ma poche. Je remarquai avec plaisir que les +soldats et le peuple avaient été très touchés de cette action +d'humanité, qui fut rapportée à la cour d'une manière très +avantageuse, et qui me fit honneur. + +La nouvelle de l'arrivée d'un homme prodigieusement grand, s'étant +répandue dans tout le royaume, attira un nombre infini de gens +oisifs et curieux; en sorte que les villages furent presque +abandonnés, et que la culture de la terre en aurait souffert, si +Sa Majesté impériale n'y avait pourvu par différents édits et +ordonnances. Elle ordonna donc que tous ceux qui m'avaient déjà vu +retourneraient incessamment chez eux, et n'approcheraient point, +sans une permission particulière, du lieu de mon séjour. Par cet +ordre, les commis des secrétaires d'État gagnèrent des sommes très +considérables. + +Cependant l'empereur tint plusieurs conseils pour délibérer sur le +parti qu'il fallait prendre à mon égard. J'ai su depuis que la +cour avait été fort embarrassée. On craignait que je ne vinsse à +briser mes chaînes et à me mettre en liberté; on disait que ma +nourriture, causant une dépense excessive, était capable de +produire une disette de vivres; on opinait quelquefois à me faire +mourir de faim, ou à me percer de flèches empoisonnées; mais on +fit réflexion que l'infection d'un corps tel que le mien pourrait +produire la peste dans la capitale et dans tout le royaume. +Pendant qu'on délibérait, plusieurs officiers de l'armée se +rendirent à la porte de la grand'chambre où le conseil impérial +était assemblé, et deux d'entre eux, ayant été introduits, +rendirent compte de ma conduite à l'égard des six criminels dont +j'ai parlé, ce qui fit une impression si favorable sur l'esprit de +Sa Majesté et de tout le conseil, qu'une commission impériale fut +aussitôt expédiée pour obliger tous les villages, à quatre cent +cinquante toises aux environs de la ville, de livrer tous les +matins six boeufs, quarante moutons et d'autres vivres pour ma +nourriture, avec une quantité proportionnée de pain et de vin et +d'autres boissons. Pour le payement de ces vivres, Sa Majesté +donna des assignations sur son trésor. Ce prince n'a d'autres +revenus que ceux de son domaine, et ce n'est que dans des +occasions importantes qu'il lève des impôts sur ses sujets, qui +sont obligés de le suivre à la guerre à leurs dépens. On nomma six +cents personnes pour me servir, qui furent pourvues +d'appointements pour leur dépense de bouche et de tentes +construites très commodément de chaque côté de ma porte. + +Il fut aussi ordonné que trois cents tailleurs me feraient un +habit à la mode du pays; que six hommes de lettres, des plus +savants de l'empire, seraient chargés de m'apprendre la langue, et +enfin, que les chevaux de l'empereur et ceux de la noblesse et les +compagnies des gardes feraient souvent l'exercice devant moi pour +les accoutumer à ma figure. Tous ces ordres furent ponctuellement +exécutés. Je fis de grands progrès dans la connaissance de la +langue de Lilliput. Pendant ce temps-là l'empereur m'honora de +visites fréquentes, et même voulut bien aider mes maîtres de +langue à m'instruire. + + + +Les premiers mots que j'appris furent pour lui faire savoir +l'envie que j'avais qu'il voulût bien me rendre ma liberté; ce que +je lui répétais tous les jours à genoux. Sa réponse fut qu'il +fallait attendre encore un peu de temps, que c'était une affaire +sur laquelle il ne pouvait se déterminer sans l'avis de son +conseil, et que, premièrement, il fallait que je promisse par +serment l'observation d'une paix inviolable avec lui et avec ses +sujets; qu'en attendant, je serais traité avec toute l'honnêteté +possible. Il me conseilla de gagner; par ma patience et par ma +bonne conduite, son estime et celle de ses peuples. Il m'avertit +de ne lui savoir point mauvais gré s'il donnait ordre à certains +officiers de me visiter, parce que, vraisemblablement, je pourrais +porter sur moi plusieurs armes dangereuses et préjudiciables à la +sûreté de ses États. Je répondis que j'étais prêt à me dépouiller +de mon habit et à vider toutes mes poches en sa présence. Il me +repartit que, par les lois de l'empire, il fallait que je fusse +visité par deux commissaires; qu'il savait bien que cela ne +pouvait se faire sans mon consentement; mais qu'il avait si bonne +opinion de ma générosité et de ma droiture, qu'il confierait sans +crainte leurs personnes entre mes mains; que tout ce qu'on +m'ôterait me serait rendu fidèlement quand je quitterais le pays, +ou que j'en serais remboursé selon l'évaluation, que j'en ferais +moi-même. + +Lorsque les deux commissaires vinrent pour me fouiller, je pris +ces messieurs dans mes mains, je les mis d'abord dans les poches +de mon justaucorps et ensuite dans toutes mes autres poches. + +Ces officiers du prince, ayant des plumes, de l'encre et du papier +sur eux, firent un inventaire très exact de tout ce qu'ils virent; +et, quand ils eurent achevé; ils me prièrent de les mettre à +terre, afin qu'ils pussent rendre compte de leur visite à +l'empereur. + +Cet inventaire était conçu dans les termes suivants: + +«Premièrement, dans la poche droite du justaucorps du _grand homme +Montagne _(c'est ainsi que je rends ces mots: Quinbus Flestrin), +après une visite exacte, nous n'avons trouvé qu'un morceau de +toile grossière, assez grand pour servir de tapis de pied, dans la +principale chambre de parade de Votre Majesté. Dans la poche +gauche; nous avons trouvé un grand coffre d'argent avec un +couvercle de même métal, que nous, commissaires, n'avons pu lever +(ma tabatière). Nous avons prié ledit _homme Montagne_ de +l'ouvrir, et, l'un de nous étant entré dedans, a eu de la +poussière jusqu'aux genoux, dont il a éternué pendant deux heures, +et l'autre pendant sept minutes. Dans la poche droite de sa veste, +nous avons trouvé un paquet prodigieux de substances blanches et +minces, pliées l'une sur l'autre, environ de la grosseur de trois +hommes, attachées d'un câble bien fort et marquées de grandes +figures noires, lesquelles il nous a semblé être des écritures. +Dans la poche gauche, il y avait une grande machine plate armée de +grandes dents très longues qui ressemblent aux palissades qui sont +dans la cour de Votre Majesté (un peigne). Dans la grande poche du +côté droit de son _couvre-milieu_ (c'est ainsi que je traduis le +mot de _ranfulo_, par lequel on voulait entendre ma culotte), nous +avons vu un grand pilier de fer creux, attaché à une grosse pièce +de bois plus large que le pilier, et d'un côté du pilier il y +avait d'autres pièces de fer en relief, serrant un caillou coupé +en talus; nous n'avons su ce que c'était (un pistolet à pierre); +et dans la poche gauche il y avait encore une machine de la même +espèce. Dans la plus petite poche du côté droit, il y avait +plusieurs pièces rondes et plates, de métal rouge et blanc et +d'une grosseur différente; quelques-unes des pièces blanches, qui +nous ont paru être d'argent, étaient si larges et si pesantes, que +mon confrère et moi nous avons eu de la peine à les lever. _Item_, +deux sabres de poche (deux canifs), dont la lame s'emboîtait dans +une rainure du manche, et qui avait le fil fort tranchant; ils +étaient placés dans une grande boîte ou étui. Il restait deux +poches à visiter: celles-ci, il les appelait goussets. C'étaient +deux ouvertures coupées dans le haut de son _couvre_-_milieu_, +mais fort serrées par son ventre, qui les pressait. Hors du +gousset droit pendait une grande chaîne d'argent, avec une machine +très merveilleuse au bout. Nous lui avons commandé de tirer hors +du gousset tout ce qui tenait à cette chaîne; cela paraissait être +un globe dont la moitié était d'argent et l'autre était un métal +transparent. Sur le côté transparent, nous avons vu certaines +figures étranges tracées dans un cercle; nous avons cru que nous +pourrions les toucher, mais nos doigts ont été arrêtés par une +substance lumineuse. Nous avons appliqué cette machine à nos +oreilles; elle faisait un bruit continuel, à peu près comme celui +d'un moulin à eau, et nous avons conjecturé que c'est ou quelque +animal inconnu, ou la divinité qu'il adore; mais nous penchons +plus du côté de la dernière opinion, parce qu'il nous a assuré (si +nous l'avons bien entendu, car il s'exprimait fort imparfaitement) +qu'il faisait rarement une chose sans l'avoir consultée; il +l'appelait son oracle, et disait qu'elle désignait le temps pour +chaque action de sa vie. Du gousset gauche il tira un filet +presque assez large pour servir à un pêcheur (une bourse), mais +qui s'ouvrait et se refermait; nous avons trouvé au dedans +plusieurs pièces massives d'un métal jaune; si c'est du véritable +or, il faut qu'elles soient d'une valeur inestimable. + +«Ainsi, ayant, par obéissance aux ordres de Votre Majesté, fouillé +exactement toutes ses poches, nous avons observé une ceinture +autour de son corps, faite de la peau de quelque animal +prodigieux, à laquelle, du côté gauche, pendait une épée de la +longueur de six hommes, et du côté droit une bourse ou poche +partagée en deux cellules, chacune étant capable de tenir trois +sujets de Votre Majesté. Dans une de ces cellules il y avait +plusieurs globes ou balles d'un autre métal très pesant, environ +de la grosseur de notre tête, et qui exigeaient une main très +forte pour les lever; l'autre cellule contenait un amas de +certaines graines noires, mais peu grosses et assez légères, car +nous en pouvions tenir plus de cinquante dans la paume de nos +mains (des balles et de la poudre). + +«Tel est l'inventaire exact de tout ce que nous avons trouvé sur +le corps de l'_homme Montagne_, qui nous a reçus avec beaucoup +d'honnêteté et avec des égards conformes à la commission de Votre +Majesté. + +«Signé et scellé le quatrième jour de la lune quatre-vingt- +neuvième du règne très heureux de Votre Majesté. + +«Flessen Frelock, Marsi Frelock.» + +Quand cet inventaire eut été lu en présence de l'empereur, il +m'ordonna, en des termes honnêtes, de lui livrer toutes ces choses +en particulier. D'abord il demanda mon sabre: il avait donné ordre +à trois mille hommes de ses meilleures troupes qui +l'accompagnaient de l'environner à quelque distance avec leurs +arcs et leurs flèches; mais je ne m'en aperçus pas dans le moment, +parce que mes yeux étaient fixés sur Sa Majesté. Il me pria donc +de tirer mon sabre, qui, quoique un peu rouillé par l'eau de la +mer, était néanmoins assez brillant. Je le fis, et tout aussitôt +les troupes jetèrent de grands cris. Il m'ordonna de le remettre +dans le fourreau et de le jeter à terre, aussi doucement que je +pourrais, environ à six pieds de distance de ma chaîne. La seconde +chose qu'il me demanda fut un de ces piliers creux de fer, par +lesquels il entendait mes pistolets de poche; je les lui présentai +et, par son ordre, je lui en expliquai l'usage comme je pus, et, +ne les chargeant que de poudre, j'avertis l'empereur de n'être +point effrayé, et puis je les lirai en l'air. L'étonnement, à +cette occasion, fut plus, grand qu'à la vue de mon sabre; ils +tombèrent tous à la renverse comme s'ils eussent été frappés du +tonnerre; et même l'empereur, qui était très brave, ne put revenir +à lui-même qu'après quelque temps. Je lui remis mes deux pistolets +de la même manière que mon sabre, avec mes sacs de plomb et de +poudre, l'avertissant de ne pas approcher le sac de poudre du feu, +s'il ne voulait voir son palais impérial sauter en l'air, ce qui +le surprit beaucoup. Je lui remis aussi ma montre, qu'il fut fort +curieux de voir, et il commanda à deux de ses gardes les plus +grands de la porter sur leurs épaules, suspendue à un grand bâton, +comme les charretiers des brasseurs portent un baril de bière en +Angleterre. Il était étonné du bruit continuel qu'elle faisait et +du mouvement de l'aiguille qui marquait les minutes; il pouvait +aisément le suivre des yeux, la vue de ces peuples étant bien plus +perçante que la nôtre. Il demanda sur ce sujet le sentiment de ses +docteurs, qui furent très partagés, comme le lecteur peut bien se +l'imaginer. + +Ensuite je livrai mes pièces d'argent et de cuivre, ma bourse, +avec neuf grosses pièces d'or et quelques-unes plus petites, mon +peigne, ma tabatière d'argent, mon mouchoir et mon journal. Mon +sabre, mes pistolets de poche et mes sacs de poudre et de plomb +furent transportés à l'arsenal de Sa Majesté; mais tout le reste +fut laissé chez moi. + +J'avais une poche en particulier, qui ne fut point visitée, dans +laquelle il y avait une paire de lunettes, dont je me sers +quelquefois à cause de la faiblesse de mes yeux, un télescope, +avec plusieurs autres bagatelles que je crus de nulle conséquence +pour l'empereur, et que, pour cette raison, je ne découvris point +aux commissaires, appréhendant qu'elles ne fussent gâtées ou +perdues si je venais à m'en dessaisir. + + + + +Chapitre III + +_L'auteur divertit l'empereur et les grands de l'un et de l'autre +sexe d'une manière fort extraordinaire. Description des +divertissements de la cour de Lilliput. L'auteur est mis en +liberté à certaines conditions._ + + +L'empereur voulut un jour me donner le divertissement de quelque +spectacle, en quoi ces peuples surpassent toutes les nations que +j'ai vues, soit pour l'adresse, soit pour la magnificence; mais +rien ne me divertit davantage que lorsque je vis des danseurs de +corde voltiger sur un fil blanc bien mince, long de deux pieds +onze pouces. + +Ceux qui pratiquent cet exercice sont les personnes qui aspirent +aux grands emplois, et souhaitent de devenir les favoris de la +cour; ils sont pour cela formés dès leur jeunesse à ce noble +exercice, qui convient surtout aux personnes de haute naissance. +Quand une grande charge est vacante, soit par la mort de celui qui +en était revêtu, soit par sa disgrâce (ce qui arrive très +souvent), cinq ou six prétendants à la charge présentent une +requête à l'empereur pour avoir la permission de divertir Sa +Majesté et sa cour d'une danse sur la corde, et celui qui saute le +plus haut sans tomber obtient la charge. Il arrive très souvent +qu'on ordonne aux grands magistrats de danser aussi sur la corde, +pour montrer leur habileté et pour faire connaître à l'empereur +qu'ils n'ont pas perdu leur talent. Flimnap, grand trésorier de +l'empire, passe pour avoir l'adresse de faire une cabriole sur la +corde au moins un pouce plus haut qu'aucun autre seigneur de +l'empire; je l'ai vu plusieurs fois faire le saut périlleux (que +nous appelons le _somerset_) sur une petite planche de bois +attachée à une corde qui n'est pas plus grosse qu'une ficelle +ordinaire. + +Ces divertissements causent souvent des accidents funestes, dont +la plupart sont enregistrés dans les archives impériales. J'ai vu +moi-même deux ou trois prétendants s'estropier; mais le péril est +beaucoup plus grand quand les ministres reçoivent ordre de +signaler leur adresse; car, en faisant des efforts extraordinaires +pour se surpasser eux-mêmes et pour l'emporter sur les autres, ils +font presque toujours des chutes dangereuses. + +On m'assura qu'un an avant mon arrivée, Flimnap se serait +infailliblement cassé la tête en tombant, si un des coussins du +roi ne l'eût préservé. + +Il y a un autre divertissement qui n'est que pour l'empereur, +l'impératrice et pour le premier ministre. L'empereur met sur une +table trois fils de soie très déliés, longs de six pouces; l'un +est cramoisi, le second jaune, et le troisième blanc. Ces fils +sont proposés comme prix à ceux que l'empereur veut distinguer par +une marque singulière de sa faveur. La cérémonie est faite dans la +grand'chambre d'audience de Sa Majesté, où les concurrents sont +obligés de donner une preuve de leur habileté, telle que je n'ai +rien vu de semblable dans aucun autre pays de l'ancien ou du +nouveau monde. + +L'empereur tient un bâton, les deux bouts parallèles à l'horizon, +tandis que les concurrents, s'avançant successivement, sautent +par-dessus le bâton. Quelquefois l'empereur tient un bout et son +premier ministre tient l'autre; quelquefois le ministre le tient +tout seul. Celui qui réussit le mieux et montre plus d'agilité et +de souplesse en sautant est récompensé de la soie cramoisie; la +jaune est donnée au second, et la blanche au troisième. Ces fils, +dont ils font des baudriers, leur servent dans la suite d'ornement +et, les distinguant du vulgaire, leur inspirent une noble fierté. + +L'empereur ayant un jour donné ordre à une partie de son armée, +logée dans sa capitale et aux environs, de se tenir prête, voulut +se réjouir d'une façon très singulière. Il m'ordonna de me tenir +debout comme un autre colosse de Rhodes, mes pieds aussi éloignés +l'un de l'autre que je les pourrais étendre commodément; ensuite +il commanda à son général, vieux capitaine fort expérimenté, de +ranger les troupes en ordre de bataille et de les faire passer en +revue entre mes jambes, l'infanterie par vingt-quatre de front, et +la cavalerie par seize, tambours battants, enseignes déployées et +piques hautes. Ce corps était composé de trois mille hommes +d'infanterie et de mille de cavalerie. + +Sa Majesté prescrivit, sous peine de mort, à tous les soldats +d'observer dans la marche la bienséance la plus exacte envers ma +personne, ce qui n'empêcha pas quelques-uns des jeunes officiers +de lever les yeux en haut pendant qu'ils passaient au-dessous de +moi. Et, pour confesser la vérité, ma culotte était alors en si +mauvais état qu'elle leur donna l'occasion d'éclater de rire. + +J'avais présenté ou envoyé tant de mémoires ou de requêtes pour ma +liberté, que Sa Majesté, à la fin, proposa l'affaire, premièrement +au conseil des dépêches, et puis au Conseil d'État, où il n'y eut +d'opposition que de la part du ministre Skyresh Bolgolam, qui +jugea à propos, sans aucun sujet, de se déclarer, contre moi; mais +tout le reste du conseil me fut favorable, et l'empereur appuya +leur avis. Ce ministre, qui était _galbet_, c'est-à-dire grand +amiral, avait mérité la confiance de son maître par son habileté +dans les affaires; mais il était d'un esprit aigre et fantasque. +Il obtint que les articles touchant les conditions auxquelles je +devais être mis en liberté seraient dressés par lui-même. Ces +articles me furent apportés par Skyresh Bolgolam en personne, +accompagné de deux sous-secrétaires et de plusieurs gens de +distinction. On me dit d'en promettre l'observation par serment, +prêté d'abord à la façon de mon pays, et ensuite à la manière +ordonnée par leurs lois, qui fut de tenir l'orteil de mon pied +droit dans ma main gauche, de mettre le doigt du milieu de ma main +droite sur le haut de ma tête, et le pouce sur la pointe de mon +oreille droite. Mais, comme le lecteur peut être curieux de +connaître le style de cette cour et de savoir les articles +préliminaires de ma délivrance, j'ai fait une traduction de l'acte +entier mot pour mot: + +«Golbasto momaren eulamé gurdilo shefin mully ully gué, très +puissant empereur de Lilliput, les délices et la terreur de +l'univers, dont les États s'étendent à cinq mille _blustrugs_ +(c'est-à-dire environ six lieues en circuit) aux extrémités du +globe, souverain de tous les souverains, plus haut que les fils +des hommes, dont les pieds pressent la terre jusqu'au centre, dont +la tête touche le soleil, dont un clin d'oeil fait trembler les +genoux des potentats, aimable comme le printemps, agréable comme +l'été, abondant comme l'automne, terrible comme l'hiver; à tous +nos sujets aimés et féaux, salut. Sa très haute Majesté propose à +l'_homme Montagne _les articles suivants, lesquels, pour +préliminaire, il sera obligé de ratifier par un serment solennel: + +«I. L'_homme Montagne _ne sortira point de nos vastes États sans +notre permission scellée du grand sceau. + +«II. Il ne prendra point la liberté d'entrer dans notre capitale +sans notre ordre exprès, afin que les habitants soient avertis +deux heures auparavant de se tenir enfermés chez eux. + +«III. Ledit _homme Montagne_ bornera ses promenades à nos +principaux grands chemins, et se gardera de se promener ou de se +coucher dans un pré ou pièce de blé. + +«IV. En se promenant par lesdits chemins, il prendra tout le soin +possible de ne fouler aux pieds les corps d'aucun de nos fidèles +sujets ni de leurs chevaux ou voitures; il ne prendra aucun de nos +dits sujets dans ses mains, si ce n'est de leur consentement. + +«V. S'il est nécessaire qu'un courrier du cabinet fasse quelque +course extraordinaire, l'_homme Montagne _sera obligé de porter +dans sa poche ledit courrier durant six journées, une fois toutes +les lunes, et de remettre ledit courrier (s'il en est requis) sain +et sauf en notre présence impériale. + +«VI. Il sera notre allié contre nos ennemis de l'île de Blefuscu, +et fera tout son possible pour faire périr la flotte qu'ils arment +actuellement pour faire une descente sur nos terres. + +«VII. Ledit _homme Montagne_, à ses heures de loisir, prêtera son +secours à nos ouvriers, en les aidant à élever certaines grosses +pierres, pour achever les murailles de notre grand parc et de nos +bâtiments impériaux. + +«VIII. Après avoir fait le serment solennel d'observer les +articles ci-dessus énoncés, ledit _homme Montagne_ aura une +provision journalière de viande et de boisson suffisante à la +nourriture de dix-huit cent soixante-quatorze de nos sujets, avec +un accès libre auprès de notre personne impériale, et autres +marques de notre faveur. + +«Donné en notre palais, à Belsaborac, le douzième jour de la +quatre-vingt-onzième lune de notre règne.» + +Je prêtai le serment et signai tous ces articles avec une grande +joie, quoique quelques-uns ne fussent pas aussi honorables que je +l'eusse souhaité, ce qui fut l'effet de la malice du grand amiral +Skyresh Bolgolam. On m'ôta mes chaînes, et je fus mis en liberté. +L'empereur me fit l'honneur de se rendre en personne et d'être +présent à la cérémonie de ma délivrance. Je rendis de très humbles +actions de grâces à Sa Majesté, en me prosternant à ses pieds; +mais il me commanda de me lever, et cela dans les termes les plus +obligeants. + +Le lecteur a pu observer que, dans le dernier article de l'acte de +ma délivrance, l'empereur était convenu de me donner une quantité +de viande et de boisson qui pût suffire à la subsistance de dix- +huit cent soixante-quatorze Lilliputiens. Quelque temps après, +demandant à un courtisan, mon ami particulier, pourquoi on s'était +déterminé à cette quantité, il me répondit que les mathématiciens +de Sa Majesté, ayant pris la hauteur de mon corps par le moyen +d'un quart de cercle, et supputé sa grosseur, et le trouvant, par +rapport au leur, comme dix-huit cent soixante-quatorze sont à un, +ils avaient inféré de la _similarité_ de leur corps que je devais +avoir un appétit dix-huit cent soixante-quatorze fois plus grand +que le leur; d'où le lecteur peut juger de l'esprit admirable de +ce peuple, et de l'économie sage, exacte et clairvoyante de leur +empereur. + + + + +Chapitre IV + +_Description de Mildendo, capitale de Lilliput, et du palais de +l'empereur. Conversation entre l'auteur et un secrétaire d'État, +touchant les affaires de l'empire. Offres que l'auteur fait de +servir l'empereur dans ses guerres._ + + +La première requête que je présentai, après avoir obtenu ma +liberté, fut pour avoir la permission de voir Mildendo, capitale +de l'empire; ce que l'empereur m'accorda, mais en me recommandant +de ne faire aucun mal aux habitants ni aucun tort à leurs maisons. +Le peuple en fut averti par une proclamation qui annonçait le +dessein que j'avais de visiter la ville. La muraille qui +l'environnait était haute de deux pieds et demi, et épaisse au +moins de onze pouces, en sorte qu'un carrosse pouvait aller dessus +et faire le tour de la ville en sûreté; elle était flanquée de +fortes tours à dix pieds de distance l'une de l'autre. Je passai +par-dessus la porte occidentale, et je marchai très lentement et +de côté par les deux principales rues, n'ayant qu'un pourpoint, de +peur d'endommager les toits et les gouttières des maisons par les +pans de mon justaucorps. J'allais avec une extrême circonspection, +pour me garder de fouler aux pieds quelques gens qui étaient +restés dans les rues, nonobstant les ordres précis signifiés à +tout le monde de se tenir chez soi, sans sortir aucunement durant +ma marche. Les balcons, les fenêtres des premier, deuxième, +troisième et quatrième étages, celles des greniers ou galetas et +les gouttières même étaient remplis d'une si grande foule de +spectateurs, que je jugeai que la ville devait être +considérablement peuplée. Cette ville forme un carré exact, chaque +côté de la muraille ayant cinq cents pieds de long. Les deux +grandes rues qui se croisent et la partagent en quatre quartiers +égaux ont cinq pieds de large; les petites rues, dans lesquelles +je ne pus entrer, ont de largeur depuis douze jusqu'à dix-huit +pouces. La ville est capable de contenir cinq cent mille âmes. Les +maisons sont de trois ou quatre étages. Les boutiques et les +marchés sont bien fournis. Il y avait autrefois bon opéra et bonne +comédie; mais, faute d'auteurs excités par les libéralités du +prince, il n'y a plus rien qui vaille. + + + +Le palais de l'empereur, situé dans le centre de la ville, où les +deux grandes rues se rencontrent, est entouré d'une muraille haute +de vingt-trois pouces, et, à vingt pieds de distance des +bâtiments. Sa Majesté m'avait permis d'enjamber par-dessus cette +muraille, pour voir son palais de tous les côtés. La cour +extérieure est un carré de quarante pieds et comprend deux autres +cours. C'est dans la plus intérieure que sont les appartements de +Sa Majesté, que j'avais un grand désir de voir, ce qui était +pourtant bien difficile, car les plus grandes portes n'étaient que +de dix-huit pouces de haut et de sept pouces de large. De plus, +les bâtiments de la cour extérieure étaient au moins hauts de cinq +pieds, et il m'était impossible d'enjamber par-dessus sans courir +le risque de briser les ardoises des toits; car, pour les +murailles, elles étaient solidement bâties de pierres de taille +épaisses de quatre pouces. L'empereur avait néanmoins grande envie +que je visse la magnificence de son palais; mais je ne fus en état +de le faire qu'au bout de trois jours, lorsque j'eus coupé avec +mon couteau quelques arbres des plus grands du parc impérial, +éloigné de la ville d'environ cinquante toises. De ces arbres je +fis deux tabourets, chacun de trois pieds de haut, et assez forts +pour soutenir le poids de mon corps. Le peuple ayant donc été +averti pour la seconde fois, je passai encore au travers de la +ville, et m'avançai vers le palais, tenant mes deux tabourets à la +main. Quand je fus arrivé à un côté de la cour extérieure, je +montai sur un de mes tabourets et pris l'autre à ma main. Je fis +passer celui-ci par-dessus le toit, et le descendis doucement à +terre, dans l'espace qui était entre la première et la seconde +cour, lequel avait huit pieds de large. Je passai ensuite très +commodément par-dessus les bâtiments, par le moyen des deux +tabourets; et, quand je fus en dedans, je tirai avec un crochet le +tabouret qui était resté en dehors. Par cette invention, j'entrai +jusque dans la cour la plus intérieure, où, me couchant sur le +côté, j'appliquai mon visage à toutes les fenêtres du premier +étage, qu'on avait exprès laissées ouvertes, et je vis les +appartements les plus magnifiques qu'on puisse imaginer. Je vis +l'impératrice et les jeunes princesses dans leurs chambres, +environnées de leur suite. Sa Majesté impériale voulut bien +m'honorer d'un sourire très gracieux, et me donna par la fenêtre +sa main à baiser. + +Je ne ferai point ici le détail des curiosités renfermées dans ce +palais; je les réserve pour un plus grand ouvrage, et qui est +presque prêt à être mis sous presse, contenant une description +générale de cet empire depuis sa première fondation, l'histoire de +ses empereurs pendant une longue suite de siècles, des +observations sur leurs guerres, leur politique, leurs lois, les +lettres et la religion du pays, les plantes et animaux qui s'y +trouvent, les moeurs et les coutumes des habitants, avec, +plusieurs, autres matières prodigieusement curieuses et +excessivement utiles. Mon but n'est à présent que de raconter ce +qui m'arriva pendant un séjour de neuf mois dans ce merveilleux +empire.» + +Quinze jours après que j'eus obtenu ma liberté, Reldresal, +secrétaire d'État pour le département des affaires particulières, +se rendit chez moi, suivi d'un seul domestique. Il ordonna que son +carrosse l'attendît à quelque distance, et me pria de lui donner +un entretien d'une heure. Je lui offris de me coucher, afin qu'il +pût être de niveau à mon oreille; mais il aima mieux que je le +tinsse dans ma main pendant la conversation. Il commença par me +faire des compliments sur ma liberté et me dit qu'il pouvait se +flatter d'y avoir un peu contribué. Puis il ajouta que, sans +l'intérêt que la cour y avait, je ne l'eusse pas sitôt obtenue; +«car, dit-il; quelque florissant que notre État paraisse aux +étrangers, nous avons deux grands fléaux à combattre: une faction +puissante au dedans, et au dehors l'invasion dont nous sommes +menacés par un ennemi formidable. À l'égard du premier, il faut +que vous sachiez que, depuis plus de soixante et dix lunes, il y a +eu deux partis opposés dans cet empire, sous les noms de +_tramecksan_ et _slamechsan_, termes empruntés des _hauts_ et _bas +talons_ de leurs souliers, par lesquels ils se distinguent. On +prétend, il est vrai, que les _hauts talons_ sont les plus +conformes à notre ancienne constitution; mais, quoi qu'il en soit, +Sa Majesté a résolu de ne se servir que des _bas talons_ dans +l'administration du gouvernement et dans toutes les charges qui +sont à la disposition de la couronne. Vous pouvez même remarquer +que les talons de Sa Majesté impériale sont plus bas au moins d'un +_drurr_ que ceux d'aucun de sa cour.». (Le _drurr_ est environ la +quatorzième partie d'un pouce.) «La haine des deux partis, +continua-t-il, est à un tel degré, qu'ils ne mangent ni ne boivent +ensemble et qu'ils ne se parlent point. Nous comptons que les +_tramecksans_ ou _hauts-talons_ nous surpassent en nombre; mais +l'autorité est entre nos mains. Hélas! nous appréhendons que Son +Altesse impériale, l'héritier présomptif de la couronne, n'ait +quelque penchant aux _hauts-talons _; au moins nous pouvons +facilement voir qu'un de ses talons est plus haut que l'autre, ce +qui le fait un peu clocher dans sa démarche. Or, au milieu de ces +dissensions intestines, nous sommes menacés d'une invasion de la +part de l'île de Blefuscu, qui est l'autre grand empire de +l'univers, presque aussi grand et aussi puissant que celui-ci; +car, pour ce qui est de ce que nous avons entendu dire, qu'il y a +d'autres empires, royaumes et États dans le monde, habités par des +créatures humaines aussi grosses et aussi grandes que vous, nos +philosophes en doutent beaucoup et aiment mieux conjecturer que +vous êtes tombé de la lune ou d'une des étoiles, parce qu'il est +certain qu'une centaine de mortels de votre grosseur +consommeraient dans peu de temps tous les fruits et tous les +bestiaux des États de Sa Majesté. D'ailleurs nos historiens, +depuis six mille lunes, ne font mention d'aucunes autres régions +que des deux grands empires de Lilliput et de Blefuscu. Ces deux +formidables puissances ont, comme j'allais vous dire, été engagées +pendant trente-six lunes dans une guerre très opiniâtre, dont +voici le sujet: tout le monde convient que la manière primitive de +casser les oeufs avant que nous les mangions est de les casser au +gros bout; mais l'aïeul de Sa Majesté régnante, pendant qu'il +était enfant, sur le point de manger un oeuf, eut le malheur de se +couper un des doigts; sur quoi l'empereur son père donna un arrêt +pour ordonner à tous ses sujets, sous de graves peines, de casser +leurs oeufs par le petit bout. Le peuple fut si irrité de cette +loi, que nos historiens racontent qu'il y eut, à cette occasion, +six révoltes, dans lesquelles un empereur perdit la vie et un +autre la couronne. Ces dissensions intestines furent toujours +fomentées par les souverains de Blefuscu, et, quand les +soulèvements furent réprimés, les coupables se réfugièrent dans +cet empire. On suppute que onze mille hommes ont, à différentes +époques, aimé mieux souffrir la mort que de se soumettre à la loi +de casser leurs oeufs par le petit bout. Plusieurs centaines de +gros volumes ont été écrits et publiés sur cette matière; mais les +livres des _gros_-_boutiens_ ont été défendus depuis longtemps, et +tout leur parti a été déclaré, par les lois, incapable de posséder +des charges. Pendant la suite continuelle de ces troubles, les +empereurs de Blefuscu ont souvent fait des remontrances par leurs +ambassadeurs, nous accusant de faire un crime en violant un +précepte fondamental de notre grand prophète Lustrogg, dans le +cinquante-quatrième chapitre du _Blundecral_ (ce qui est leur +Coran). Cependant cela a été jugé n'être qu'une interprétation du +sens du texte, dont voici les mots: _Que tous les fidèles +casseront leurs oeufs au bout le plus commode_. On doit, à mon +avis, laisser décider à la conscience de chacun quel est le bout +le plus commode, ou, au moins, c'est à l'autorité du souverain +magistrat d'en décider. Or, les _gros-boutiens_ exilés ont trouvé +tant de crédit dans la cour de l'empereur de Blefuscu, et tant de +secours et d'appui dans notre pays même, qu'une guerre très +sanglante a régné entre les deux empires pendant trente-six lunes +à ce sujet, avec différents succès. Dans cette guerre, nous avons +perdu; quarante vaisseaux de ligne et un bien plus grand nombre de +petits vaisseaux, avec trente mille de nos meilleurs matelots et +soldats; l'on compte que la perte de l'ennemi, n'est pas moins +considérable. Quoi qu'il en soit, on arme à présent une flotte +très redoutable, et on se prépare à faire une descente sur nos +côtes. Or, Sa Majesté impériale, mettant sa confiance en votre +valeur, et ayant une haute idée de vos forces, m'a commandé de +vous faire ce détail au sujet de ses affaires, afin de savoir +quelles sont vos dispositions à son égard.» + +Je répondis au secrétaire que je le priais d'assurer l'empereur de +mes très humbles respects, et de lui faire savoir que j'étais prêt +à sacrifier ma vie pour défendre sa personne sacrée et son empire +contre toutes les entreprises et invasions de ses ennemis. Il me +quitta fort satisfait de ma réponse. + + + + +Chapitre V + +_L'auteur, par un stratagème très extraordinaire, s'oppose à une +descente des ennemis. L'empereur lui confère un grand titre +d'honneur. Des ambassadeurs arrivent de la part de l'empereur de +Blefuscu pour demander la paix, le feu prend à l'appartement de +l'impératrice. L'auteur contribue beaucoup à éteindre l'incendie._ + + +L'empire de Blefuscu est une île située au nord-nord-est de +Lilliput, dont elle n'est séparée que par un canal qui a quatre +cents toises de large. Je ne l'avais pas encore vu; et, sur l'avis +d'une descente projetée, je me gardai bien de paraître de ce côté- +là, de peur d'être découvert par quelques-uns des vaisseaux de +l'ennemi. + +Je fis part à l'empereur d'un projet que j'avais formé depuis peu +pour me rendre maître de toute la flotte des ennemis, qui, selon +le rapport de ceux que nous envoyions à la découverte, était dans +le port, prête à mettre à la voile au premier vent favorable. Je +consultai les plus expérimentés dans la marine pour apprendre +d'eux quelle était la profondeur du canal, et ils me dirent qu'au +milieu, dans la plus haute marée, il était profond de soixante et +dix _glumgluffs_ (c'est-à-dire environ six pieds selon la mesure +de l'Europe), et le reste de cinquante _glumgluffs_ au plus. Je +m'en allai secrètement vers la côte nord-est, vis-à-vis de +Blefuscu, et, me couchant derrière une colline, je tirai ma +lunette et vis la flotte de l'ennemi composée de cinquante +vaisseaux de guerre et d'un grand nombre de vaisseaux de +transport. M'étant ensuite retiré, je donnai ordre de fabriquer +une grande quantité de câbles, les plus forts qu'on pourrait, avec +des barres de fer. Les câbles devaient être environ de la grosseur +d'une aiguille à tricoter. Je triplai le câble pour le rendre +encore plus fort; et, pour la même raison, je tortillai ensemble +trois des barres de fer, et attachai à chacune un crochet. Je +retournai à la côte du nord-est, et, mettant bas mon justaucorps, +mes souliers et mes bas, j'entrai dans la mer. Je marchai d'abord +dans l'eau avec toute la vitesse que je pus, et ensuite je nageai +au milieu, environ quinze toises, jusqu'à ce que j'eusse trouvé +pied. J'arrivai à la flotte en moins d'une demi-heure. Les ennemis +furent si frappés à mon aspect, qu'ils sautèrent tous hors de +leurs vaisseaux comme des grenouilles et s'enfuirent à terre; ils +paraissaient être au nombre d'environ trente mille hommes. Je pris +alors mes câbles, et, attachant un crochet au trou de la proue de +chaque vaisseau, je passai mes câbles dans les crochets. Pendant +que je travaillais, l'ennemi fit une décharge de plusieurs +milliers de flèches, dont un grand nombre m'atteignirent au visage +et aux mains, et qui, outre la douleur excessive qu'elles me +causèrent, me troublèrent fort dans mon ouvrage. Ma plus grande +appréhension était pour mes yeux, que j'aurais infailliblement +perdus si je ne me fusse promptement avisé d'un expédient: j'avais +dans un de mes goussets une paire de lunettes, que je tirai et +attachai à mon nez aussi fortement que je pus. Armé, de cette +façon, comme d'une espèce de casque, je poursuivis mon travail en +dépit de la grêle continuelle de flèches qui tombaient sur moi. +Ayant placé tous les crochets, je commençai à tirer; mais ce fut +inutilement: tous les vaisseaux étaient à l'ancre. Je coupai +aussitôt avec mon couteau tous les câbles auxquels étaient +attachées les ancres, ce qu'ayant achevé en peu de temps, je tirai +aisément cinquante des plus gros vaisseaux et les entraînai avec +moi. + +Les Blefuscudiens, qui n'avaient point d'idée de ce que je +projetais, furent également surpris et confus: ils m'avaient vu +couper les câbles et avaient cru que mon dessein n'était que de +les laisser flotter au gré du vent et de la marée, et de les faire +heurter l'un contre l'autre; mais quand ils me virent entraîner +toute la flotte à la fois, ils jetèrent des cris de rage et de +désespoir. + + + +Ayant marché quelque temps, et me trouvant hors de la portée des +traits, je m'arrêtai un peu pour tirer toutes les flèches qui +s'étaient attachées à mon visage et à mes mains; puis, conduisant +ma prise, je tâchai de me rendre au port impérial de Lilliput. + +L'empereur, avec toute sa cour, était sur le bord de la mer, +attendant le succès de mon entreprise. Ils voyaient de loin +avancer une flotte sous la forme d'un grand croissant; mais, comme +j'étais dans l'eau jusqu'au cou, ils ne s'apercevaient pas que +c'était moi qui la conduisais vers eux. + +L'empereur crut donc que j'avais péri et que la flotte ennemie +s'approchait pour faire une descente; mais ses craintes furent +bientôt dissipées; car, ayant pris pied, on me vit à la tête de +tous les vaisseaux, et l'on m'entendit crier d'une voix forte: +_Vive le très puissant empereur de Lilliput! _Ce prince, à mon +arrivée, me donna des louanges infinies, et, sur-le-champ, me créa +_nardac_, qui est le plus haut titre d'honneur parmi eux. + +Sa Majesté me pria de prendre des mesures pour amener dans ses +ports tous les autres vaisseaux de l'ennemi. L'ambition de ce +prince ne lui faisait prétendre rien moins que de se rendre maître +de tout l'empire de Blefuscu, de le réduire en province de son +empire et de le faire gouverner par un vice-roi; de faire périr +tous les exilés gros-boutiens et de contraindre tous ses peuples à +casser les oeufs par le petit bout, ce qui l'aurait fait parvenir +à la monarchie universelle; mais je tâchai de le détourner de ce +dessein par plusieurs raisonnements fondés sur la politique et sur +la justice, et je protestai hautement que je ne serais jamais +l'instrument dont il se servirait pour opprimer la liberté d'un +peuple libre, noble et courageux. Quand on eut délibéré sur cette +affaire dans le conseil, la plus saine partie fut de mon avis. + +Cette déclaration ouverte et hardie était si opposée aux projets +et à la politique de Sa Majesté impériale, qu'il était difficile +qu'elle pût me le pardonner; elle en parla dans le conseil d'une +manière très artificieuse, et mes ennemis secrets s'en prévalurent +pour me perdre: tant il est vrai que les services les plus +importants rendus aux souverains sont bien peu de chose lorsqu'ils +sont suivis du refus de servir aveuglément leurs passions. + +Environ trois semaines après mon expédition éclatante, il arriva +une ambassade solennelle de Blefuscu avec des propositions de +paix. Le traité fut bientôt conclu, à des conditions très +avantageuses pour l'empereur. L'ambassade était composée de six +seigneurs, avec une suite de cinq cents personnes, et l'on peut +dire que leur entrée fut conforme à la grandeur de leur maître et +à l'importance de leur négociation. + +Après la conclusion du traité, Leurs Excellences, étant averties +secrètement des bons offices que j'avais rendus à leur nation par +la manière dont j'avais parlé à l'empereur, me rendirent une +visite en cérémonie. Ils commencèrent par me faire beaucoup de +compliments sur ma valeur et sur ma générosité, et m'invitèrent, +au nom de leur maître, à passer dans son royaume. Je les remerciai +et les priai de me faire l'honneur de présenter mes très humbles +respects à Sa Majesté blefuscudienne, dont les vertus éclatantes +étaient répandues par tout l'univers. Je promis de me rendre +auprès de sa personne royale avant que de retourner dans mon pays. + +Peu de jours après, je demandai à l'empereur la permission de +faire mes compliments au grand roi de Blefuscu; il me répondit +froidement qu'il le voulait bien. + +J'ai oublié de dire que les ambassadeurs m'avaient parlé avec le +secours d'un interprète. Les langues des deux empires sont très +différentes l'une de l'autre; chacune des deux nations vante +l'antiquité, la beauté et la force de sa langue et méprise +l'autre. Cependant l'empereur, fier de l'avantage qu'il avait +remporté sur les Blefuscudiens par la prise de leur flotte, +obligea les ambassadeurs à présenter leurs lettres de créance et à +faire leur harangue dans la langue lilliputienne, et il faut +avouer qu'à raison du trafic et du commerce qui est entre les deux +royaumes, de la réception réciproque des exilés et de l'usage où +sont les Lilliputiens d'envoyer leur jeune noblesse dans le +Blefuscu, afin de s'y polir et d'y apprendre les exercices, il y a +très peu de personnes de distinction dans l'empire de Lilliput, et +encore moins de négociants ou de matelots dans les places +maritimes qui ne parlent les deux langues. + +J'eus alors occasion de rendre à Sa Majesté impériale un service +très signalé. Je fus un jour réveillé, sur le minuit, par les cris +d'une foule de peuple assemblé à la porte de mon hôtel; j'entendis +le mot _burgum_ répété plusieurs fois. Quelques-uns de la cour de +l'empereur, s'ouvrant un passage à travers la foule, me prièrent +de venir incessamment au palais, où l'appartement de l'impératrice +était en feu par la faute d'une de ses dames d'honneur, qui +s'était endormie en lisant un poème blefuscudien. Je me levai à +l'instant et me transportai au palais avec assez de peine, sans +néanmoins fouler personne aux pieds. Je trouvai qu'on avait déjà +appliqué des échelles aux murailles de l'appartement et qu'on +était bien fourni de seaux; mais l'eau était assez éloignée. Ces +seaux étaient environ de la grosseur d'un dé à coudre, et le +pauvre peuple en fournissait avec toute la diligence qu'il +pouvait. L'incendie commençait à croître, et un palais si +magnifique aurait été infailliblement réduit en cendres si, par +une présence d'esprit peu ordinaire, je ne me fusse tout à coup +avisé d'un expédient. Le soir précédent, j'avais bu en grande +abondance d'un vin blanc appelé _glimigrim_, qui vient d'une +province de Blefuscu et qui est très diurétique. Je me mis donc à +uriner en si grande abondance, et j'appliquai l'eau si à propos et +si adroitement aux endroits convenables, qu'en trois minutes le +feu fut tout à fait éteint, et que le reste de ce superbe édifice, +qui avait coûté des sommes immenses, fut préservé d'un fatal +embrasement. + +J'ignorais si l'empereur me saurait gré du service que je venais +de lui rendre; car, par les lois fondamentales de l'empire, +c'était un crime capital et digne de mort de faire de l'eau dans +l'étendue du palais impérial; mais je fus rassuré lorsque j'appris +que Sa Majesté avait donné ordre au grand juge de m'expédier des +lettres de grâce; mais on m'apprit que l'impératrice, concevant la +plus grande horreur de ce que je venais de faire, s'était +transportée au côté le plus éloigné de la cour, et qu'elle était +déterminée à ne jamais loger dans des appartements que j'avais osé +souiller par une action malhonnête et impudente. + + + + +Chapitre VI + +_Les moeurs des habitants de Lilliput, leur littérature, leurs +lois, leurs coutumes et leur manière d'élever les enfants._ + + +Quoique j'aie le dessein de renvoyer la description de cet empire +à un traité particulier, je crois cependant devoir en donner ici +au lecteur quelque idée générale. Comme la taille ordinaire des +gens du pays est un peu moins haute que de six pouces, il y a une +proportion exacte dans tous les autres animaux, aussi bien que +dans les plantes et dans les arbres. Par exemple, les chevaux et +les boeufs les plus hauts sont de quatre à cinq pouces, les +moutons d'un pouce et demi, plus ou moins, leurs oies environ de +la grosseur d'un moineau; en sorte que leurs insectes étaient +presque invisibles pour moi; mais la nature a su ajuster les yeux +des habitants de Lilliput à tous les objets qui leur sont +proportionnés. Pour faire connaître combien leur vue est perçante +à l'égard des objets qui sont proches, je dirai que je vis une +fois avec plaisir un cuisinier habile plumant une alouette qui +n'était, pas si grosse qu'une mouche ordinaire, et une jeune fille +enfilant une aiguille invisible avec de la soie pareillement +invisible. + +Ils ont des caractères et des lettres; mais leur façon d'écrire +est remarquable, n'étant ni de la gauche à la droite, comme celle +de l'Europe; ni de la droite à la gauche, comme celle des Arabes; +ni de haut en bas, comme celle des Chinois; ni de bas en haut, +comme celle des Cascaries; mais obliquement et d'un angle du +papier à l'autre, comme celle des dames d'Angleterre. + +Ils enterrent les morts la tête directement en bas, parce qu'ils +s'imaginent que, dans onze mille lunes, tous les morts doivent +ressusciter; qu'alors la terre, qu'ils croient plate, se tournera +sens dessus dessous, et que, par ce moyen, au moment de leur +résurrection, ils se trouveront tous debout sur leurs pieds. Les +savants d'entre eux reconnaissent l'absurdité de cette opinion; +mais l'usage subsiste, parce qu'il est ancien et fondé sur les +idées du peuple. + +Ils ont des lois et des coutumes très singulières, que +j'entreprendrais peut-être de justifier si elles n'étaient trop +contraires à celles de ma chère patrie. La première dont je ferai +mention regarde les délateurs. Tous les crimes contre l'État sont +punis en ce pays-là avec une rigueur extrême; mais si l'accusé +fait voir évidemment son innocence, l'accusateur est aussitôt +condamné à une mort ignominieuse, et tous ses biens confisqués au +profit de l'innocent. Si l'accusateur est un gueux, l'empereur, de +ses propres deniers, dédommage l'accusé, supposé qu'il ait été mis +en prison ou qu'il ait été maltraité le moins du monde. + +On regarde la fraude comme un crime plus énorme que le vol; c'est +pourquoi elle est toujours punie de mort; car on a pour principe +que le soin et la vigilance, avec un esprit ordinaire, peuvent +garantir les biens d'un homme contre les attentats des voleurs, +mais que la probité n'a point de défense contre la fourberie et la +mauvaise foi. + +Quoique nous regardions les châtiments et les récompenses comme +les grands pivots du gouvernement, je puis dire néanmoins que la +maxime de punir et de récompenser n'est pas observée en Europe +avec la même sagesse que dans l'empire de Lilliput. Quiconque peut +apporter des preuves suffisantes qu'il a observé exactement les +lois de son pays pendant soixante-treize lunes, a droit de +prétendre à certains privilèges, selon sa naissance et son état, +avec une certaine somme d'argent tirée d'un fonds destiné à cet +usage; il gagne même le titre de _snilpall_, ou de _légitime_, +lequel est ajouté à son nom; mais ce titre ne passe pas à sa +postérité. Ces peuples regardent comme un défaut prodigieux de +politique parmi nous que toutes nos lois soient menaçantes, et que +l'infraction soit suivie de rigoureux châtiments, tandis que +l'observation n'est suivie d'aucune récompense; c'est pour cette +raison qu'ils représentent la justice avec six yeux, deux devant, +autant derrière, et un de chaque côté (pour représenter la +circonspection), tenant un sac plein d'or à sa main droite et une +épée dans le fourreau à sa main gauche, pour faire voir qu'elle +est plus disposée à récompenser qu'à punir. + +Dans le choix qu'on fait des sujets pour remplir les emplois, on a +plus d'égard à la probité qu'au grand génie. Comme le gouvernement +est nécessaire au genre humain, on croit que la Providence n'eut +jamais dessein de faire de l'administration des affaires publiques +une science difficile et mystérieuse, qui ne pût être possédée que +par un petit nombre d'esprits rares et sublimes, tel qu'il en naît +au plus deux ou trois dans un siècle; mais on juge que la vérité, +la justice, la tempérance et les autres vertus sont à la portée de +tout le monde, et que la pratique de ces vertus, accompagnée d'un +peu d'expérience et de bonne intention, rend quelque personne que +ce soit propre au service de son pays, pour peu qu'elle ait de bon +sens et de discernement. + +On est persuadé que tant s'en faut que le défaut des vertus +morales soit suppléé par les talents supérieurs de l'esprit, que +les emplois ne pourraient être confiés à de plus dangereuses mains +qu'à celles des grands esprits qui n'ont aucune vertu, et que les +erreurs nées de l'ignorance, dans un ministre honnête homme, +n'auraient jamais de si funestes suites, à l'égard du bien public, +que les pratiques ténébreuses d'un ministre dont les inclinations +seraient corrompues, dont les vues seraient criminelles, et qui +trouverait dans les ressources de son esprit de quoi faire le mal +impunément. + +Qui ne croit pas à la Providence divine parmi les Lilliputiens est +déclaré incapable de posséder aucun emploi public. Comme les rois +se prétendent, à juste titre, les députés de la Providence, les +Lilliputiens jugent qu'il n'y a rien de plus absurde et de plus +inconséquent que la conduite d'un prince qui se sert de gens sans +religion, qui nient cette autorité suprême dont il se dit le +dépositaire, et dont, en effet, il emprunte la sienne. + +En rapportant ces lois et les suivantes, je ne parle que des lois +primitives des Lilliputiens. + +Je sais que, par des lois modernes, ces peuples sont tombés dans +un grand excès de corruption: témoin cet usage honteux d'obtenir +les grandes charges en dansant sur la corde, et les marques de +distinction en sautant par-dessus un bâton. Le lecteur doit +observer que cet indigne usage fut introduit par le père de +l'empereur régnant. + +L'ingratitude est, parmi ces peuples, un crime énorme, comme nous +apprenons dans l'histoire qu'il l'a été autrefois aux yeux de +quelques nations vertueuses. Celui, disent les Lilliputiens, qui +rend de mauvais offices à son bienfaiteur même doit être +nécessairement l'ennemi de tous les autres hommes. + +Les Lilliputiens jugent que le père et la mère ne doivent point +être chargés de l'éducation de leurs propres enfants, et il y a, +dans chaque ville, des séminaires publics, où tous les pères et +les mères excepté les paysans et les ouvriers, sont obligés +d'envoyer leurs enfants de l'un et l'autre sexe, pour être élevés +et formés. Quand ils sont parvenus à l'âge de vingt lunes, on les +suppose dociles et capables d'apprendre. Les écoles sont de +différentes espèces, suivant la différence du rang et du sexe. Des +maîtres habiles forment les enfants pour un état de vie conforme à +leur naissance, à leurs propres talents et à leurs inclinations. + +Les séminaires pour les jeunes gens d'une naissance illustre sont +pourvus de maîtres sérieux et savants. L'habillement et la +nourriture des enfants sont simples. On leur inspire des principes +d'honneur, de justice, de courage, de modestie, de clémence, de +religion et d'amour pour la patrie; ils sont habillés par des +hommes jusqu'à l'âge de quatre ans, et, après cet âge, ils sont +obligés de s'habiller eux-mêmes, de quelque grande naissance +qu'ils soient. Il ne leur est permis de prendre leurs +divertissements qu'en présence d'un maître. On permet à leurs père +et mère de les voir deux fois par an. La visite ne peut durer +qu'une heure, avec la liberté d'embrasser leurs fils en entrant et +en sortant; mais un maître, qui est toujours présent en ces +occasions, ne leur permet pas de parler secrètement à leur fils, +de le flatter, de le caresser, ni de lui donner des bijoux ou des +dragées et des confitures. + +Dans les séminaires féminins, les jeunes filles de qualité sont +élevées presque comme les garçons. Seulement, elles sont habillées +par des domestiques en présence d'une maîtresse, jusqu'à ce +qu'elles aient atteint l'âge de cinq ans, qu'elles s'habillent +elles-mêmes. Lorsque l'on découvre que les nourrices ou les femmes +de chambre entretiennent ces petites filles d'histoires +extravagantes, de contes insipides ou capables de leur faire peur +(ce qui est, en Angleterre, fort ordinaire aux gouvernantes), +elles sont fouettées publiquement trois fois par toute la ville, +emprisonnées pendant un an, et exilées le reste de leur vie dans +l'endroit le plus désert du pays. Ainsi, les jeunes filles, parmi +ces peuples, sont aussi honteuses que les hommes d'être lâches et +sottes; elles méprisent tous les ornements extérieurs, et n'ont +égard qu'à la bienséance et à la propreté. Leurs exercices ne sont +pas si violents que ceux des garçons, et on les fait un peu moins +étudier; car on leur apprend aussi les sciences et les belles- +lettres. C'est une maxime parmi eux qu'une femme devant être pour +son mari une compagnie toujours agréable, elle doit s'orner +l'esprit, qui ne vieillit point. + +Les Lilliputiens sont persuadés, autrement que nous ne le sommes +en Europe, que rien ne demande plus de soin et d'application que +l'éducation des enfants. Ils disent qu'il en est de cela comme de +conserver certaines plantes, de les faire croître heureusement, de +les défendre contre les rigueurs de l'hiver, contre les ardeurs et +les orages de l'été, contre les attaques des insectes, de leur +faire enfin porter des fruits en abondance, ce qui est l'effet de +l'attention et des peines d'un jardinier habile. + +Ils prennent garde que le maître ait plutôt un esprit bien fait +qu'un esprit sublime, plutôt des moeurs que de la science; ils ne +peuvent souffrir ces maîtres qui étourdissent sans cesse les +oreilles de leurs disciples de combinaisons grammaticales, de +discussions frivoles, de remarques puériles, et qui, pour leur +apprendre l'ancienne langue de leur pays, qui n'a que peu de +rapport à celle qu'on y parle aujourd'hui, accablent leur esprit +de règles et d'exceptions, et laissent là l'usage et l'exercice, +pour farcir leur mémoire de principes superflus et de préceptes +épineux: ils veulent que le maître se familiarise avec dignité, +rien n'étant plus contraire à la bonne éducation que le pédantisme +et le sérieux affecté; il doit, selon eux, plutôt s'abaisser que +s'élever devant son disciple, et ils jugent l'un plus difficile +que l'autre, parce qu'il faut souvent plus d'effort et de vigueur, +et toujours plus d'attention pour descendre sûrement que pour +monter. + +Ils prétendent que les maîtres doivent bien plus s'appliquer à +former l'esprit des jeunes gens pour la conduite de la vie qu'à +l'enrichir de connaissances curieuses, presque toujours inutiles. +On leur apprend donc de bonne heure à être sages et philosophes, +afin que, dans la saison même des plaisirs, ils sachent les goûter +philosophiquement. N'est-il pas ridicule, disent-ils, de n'en +connaître la nature et le vrai usage que lorsqu'on y est devenu +inhabile, d'apprendre à vivre quand la vie est presque passée, et +de commencer à être homme lorsqu'on va cesser de l'être? + +On leur propose des récompenses pour l'aveu ingénu et sincère de +leurs fautes, et ceux qui savent mieux raisonner sur leurs propres +défauts obtiennent des grâces et des honneurs. On veut qu'ils +soient curieux et qu'ils fassent souvent des questions sur tout ce +qu'ils voient et sur tout ce qu'ils entendent, et l'on punit très +sévèrement ceux qui, à la vue d'une chose extraordinaire et +remarquable, témoignent peu d'étonnement et de curiosité. + +On leur recommande d'être très fidèles, très soumis, très attachés +au prince, mais d'un attachement général et de devoir, et non +d'aucun attachement particulier, qui blesse souvent la conscience +et toujours la liberté, et qui expose à de grands malheurs. + +Les maîtres d'histoire se mettent moins en peine d'apprendre à +leurs élèves la date de tel ou tel événement, que de leur peindre +le caractère, les bonnes et les mauvaises qualités des rois, des +généraux d'armée et des ministres; ils croient qu'il leur importe +assez peu de savoir qu'en telle année et en tel mois telle +bataille a été donnée; mais qu'il leur importe de considérer +combien les hommes, dans tous les siècles, sont barbares, brutaux, +injustes, sanguinaires, toujours prêts à prodiguer leur propre vie +sans nécessité et à attenter sur celle des autres sans raison; +combien les combats déshonorent l'humanité et combien les motifs +doivent être puissants pour en venir à cette extrémité funeste; +ils regardent l'histoire de l'esprit humain comme la meilleure de +toutes, et ils apprennent moins aux jeunes gens à retenir les +faits qu'à en juger. + +Ils veulent que l'amour des sciences soit borné et que chacun +choisisse le genre d'étude qui convient le plus à son inclination +et à son talent; ils font aussi peu de cas d'un homme qui étudie +trop que d'un homme qui mange trop, persuadés que l'esprit a ses +indigestions comme le corps. Il n'y a que l'empereur seul qui ait +une vaste et nombreuse bibliothèque. À l'égard de quelques +particuliers qui en ont de trop grandes, on les regarde comme des +ânes chargés de livres. + +La philosophie chez ces peuples est très gaie, et ne consiste pas +en _ergotisme_ comme dans nos écoles; ils ne savent ce que c'est +que _baroco_ et _baralipton_, que _catégories_, que termes de la +première et de la seconde intention, et autres sottises épineuses +de la dialectique, qui n'apprennent pas plus à raisonner qu'à +danser. Leur philosophie consiste à établir des principes +infaillibles, qui conduisent l'esprit à préférer l'état médiocre +d'un honnête homme aux richesses et au faste d'un financier, et +les victoires remportées sur ses passions à celles d'un +conquérant. Elle leur apprend à vivre durement et à fuir tout ce +qui accoutume les sens à la volupté, tout ce qui rend l'âme trop +dépendante du corps et affaiblit sa liberté. Au reste, on leur +représente toujours la vertu comme une chose aisée et agréable. + +On les exhorte à bien choisir leur état de vie, et on tâche de +leur faire prendre celui qui leur convient le mieux, ayant moins +d'égard aux facultés de leurs parents qu'aux facultés de leur âme; +en sorte que le fils d'un laboureur est quelquefois ministre +d'État, et le fils d'un seigneur est marchand. + +Ces peuples n'estiment la physique et les mathématiques qu'autant +que ces sciences sont avantageuses à la vie et aux progrès des +arts utiles. En général, ils se mettent peu en peine de connaître +toutes les parties de l'univers, et aiment moins à raisonner sur +l'ordre et le mouvement des corps physiques qu'à jouir de la +nature sans l'examiner. À l'égard de la métaphysique, ils la +regardent comme une source de visions et de chimères. + +Ils haïssent l'affectation dans le langage et le style précieux, +soit en prose, soit en vers, et ils jugent qu'il est aussi +impertinent de se distinguer par sa manière de parler que par +celle de s'habiller. Un auteur qui quitte le style pur, clair et +sérieux, pour employer un jargon bizarre et guindé, et des +métaphores recherchées et inouïes, est couru et hué dans les rues +comme un masque de carnaval. + +On cultive, parmi eux, le corps et l'âme tout à la fois, parce +qu'il s'agit de dresser un homme, et que l'on ne doit pas former +l'un sans l'autre. C'est, selon eux, un couple de chevaux attelés +ensemble qu'il faut conduire à pas égaux. Tandis que vous ne +formez, disent-ils, que l'esprit d'un enfant, son extérieur +devient grossier et impoli; tandis que vous ne lui formez que le +corps, la stupidité et l'ignorance s'emparent de son esprit. + +Il est défendu aux maîtres de châtier les enfants par la douleur; +ils le font par le retranchement de quelque douceur sensible, par +la honte, et surtout par la privation de deux ou trois leçons, ce +qui les mortifie extrêmement, parce qu'alors on les abandonne à +eux-mêmes, et qu'on fait semblant de ne les pas juger dignes +d'instruction. La douleur, selon eux, ne sert qu'à les rendre +timides, défaut très préjudiciable et dont on ne guérit jamais. + + + + +Chapitre VII + +_L'auteur, ayant reçu avis qu'on voulait lui faire son procès pour +crime de lèse-majesté, s'enfuit dans le royaume de Blefuscu._ + + +Avant que je parle de ma sortie de l'empire de Lilliput, il sera +peut-être à propos d'instruire le lecteur d'une intrigue secrète +qui se forma contre moi. + +J'étais peu fait au manège de la cour, et la bassesse de mon état +m'avait refusé les dispositions nécessaires pour devenir un habile +courtisan, quoique plusieurs d'aussi basse extraction que moi +aient souvent réussi à la cour et y soient parvenus aux plus +grands emplois; mais aussi n'avaient-ils pas peut-être la même +délicatesse que moi sur la probité et sur l'honneur. Quoi qu'il en +soit, pendant que je me disposais à partir pour me rendre auprès +de l'empereur de Blefuscu, une personne de grande considération à +la cour, et à qui j'avais rendu des services importants, me vint +trouver secrètement pendant la nuit, et entra chez moi avec sa +chaise sans se faire annoncer. Les porteurs furent congédiés. Je +mis la chaise avec Son Excellence dans la poche de mon +justaucorps, et, donnant ordre à un domestique de tenir la porte +de ma maison fermée, je mis la chaise sur la table et je m'assis +auprès. Après les premiers compliments, remarquant que l'air de ce +seigneur était triste et inquiet, et lui en ayant demandé la +raison, il me pria de le vouloir bien écouter sur un sujet qui +intéressait mon honneur et ma vie. + +«Je vous apprends, me dit-il, qu'on a convoqué depuis peu +plusieurs comités secrets à votre sujet, et que depuis deux jours +Sa Majesté a pris une fâcheuse résolution. Vous n'ignorez pas que +Skyresh Bolgolam (_galbet_ ou grand amiral) a presque toujours été +votre ennemi mortel depuis votre arrivée ici. Je n'en sais pas +l'origine; mais sa haine s'est fort augmentée depuis votre +expédition contre la flotte de Blefuscu: comme amiral, il est +jaloux de ce grand succès. Ce seigneur, de concert avec Flimnap, +grand trésorier; Limtoc, le général; Lalcon, le grand chambellan, +et Balmaff, le grand juge, ont dressé des articles pour vous faire +votre procès en qualité de criminel de lèse-majesté et comme +coupable de plusieurs autres grands crimes.» + +Cet exorde me frappa tellement, que j'allais l'interrompre, quand +il me pria de ne rien dire et de l'écouter, et il continua ainsi: + +«Pour reconnaître les services que vous m'avez rendus, je me suis +fait instruire de tout le procès, et j'ai obtenu une copie des +articles; c'est une affaire dans laquelle je risque ma tête pour +votre service. + +ARTICLES DE L'ACCUSATION INTENTÉE CONTRE QUINBUS FLESTRIN +(L'HOMME-MONTAGNE) + +Article premier.--D'autant que, par une loi portée sous le règne +de Sa Majesté impériale Cabin Deffar Plune, il est ordonné que +quiconque fera de l'eau dans l'étendue du palais impérial sera +sujet aux peines et châtiments du crime de lèse-majesté, et que, +malgré cela ledit Quinbus Flestrin, par un violement ouvert de +ladite loi, sous le prétexte d'éteindre le feu allumé dans +l'appartement de la chère impériale épouse de Sa Majesté, aurait +malicieusement, traîtreusement et diaboliquement, par la décharge +de sa vessie, éteint ledit feu allumé dans ledit appartement, +étant alors entré dans l'étendue dudit palais impérial; + +Article II.--Que ledit Quinbus Flestrin, ayant amené la flotte +royale de Blefuscu dans notre port impérial, et lui ayant été +ensuite enjoint par Sa Majesté impériale de se rendre maître de +tous les autres vaisseaux dudit royaume de Blefuscu, et de le +réduire à la forme d'une province qui pût être gouvernée par un +vice-roi de notre pays, et de faire périr et mourir non seulement +tous les gros-boutiens exilés, mais aussi tout le peuple de cet +empire qui ne voudrait incessamment quitter l'hérésie gros- +boutienne; ledit Flestrin, comme un traître rebelle à Sa très +heureuse impériale Majesté, aurait représenté une requête pour +être dispensé dudit service, sous le prétexte frivole d'une +répugnance de se mêler de contraindre les consciences et +d'opprimer la liberté d'un peuple innocent; + +Article III.--Que certains ambassadeurs étant venus depuis peu à +la cour de Blefuscu pour demander la paix à Sa Majesté, ledit +Flestrin, comme un sujet déloyal, aurait secouru, aidé, soulagé et +régalé lesdits ambassadeurs, quoiqu'il les connût pour être +ministres d'un prince qui venait d'être récemment l'ennemi déclaré +de Sa Majesté impériale, et dans une guerre ouverte contre Sadite +Majesté; + +Article IV.--Que ledit Quinbus Flestrin, contre le devoir d'un +fidèle sujet, se disposerait actuellement à faire un voyage à la +cour de Blefuscu, pour lequel il n'a reçu qu'une permission +verbale de Sa Majesté impériale, et, sous prétexte de ladite +permission, se proposerait témérairement et perfidement de faire +ledit voyage, et de secourir, soulager et aider le roi de +Blefuscu..... + +«Il y a encore d'autres articles, ajouta-t-il; mais ce sont les +plus importants dont je viens de vous lire un abrégé. Dans les +différentes délibérations sur cette accusation, il faut avouer que +Sa Majesté a fait voir sa modération, sa douceur et son équité, +représentant plusieurs fois vos services et tâchant de diminuer +vos crimes. Le trésorier et l'amiral ont opiné qu'on devait vous +faire mourir d'une mort cruelle et ignominieuse, en mettant le feu +à votre hôtel pendant la nuit, et le général devait vous attendre +avec vingt mille hommes armés de flèches empoisonnées, pour vous +frapper au visage et aux mains. Des ordres secrets devaient être +donnés à quelques-uns de vos domestiques pour répandre un suc +venimeux sur vos chemises, lequel vous aurait fait bientôt +déchirer votre propre chair et mourir dans des tourments +excessifs. Le général s'est rendu au même avis, en sorte que, +pendant quelque temps, la pluralité des voix a été contre vous; +mais Sa Majesté, résolue de vous sauver la vie, a gagné le +suffrage du chambellan. Sur ces entrefaites, Reldresal, premier +secrétaire d'État pour les affaires secrètes, a reçu ordre de +l'empereur de donner son avis, ce qu'il a fait conformément à +celui de Sa Majesté, et certainement il a bien justifié l'estime +que vous avez pour lui: il a reconnu que vos crimes étaient +grands, mais qu'ils méritaient néanmoins quelque indulgence: il a +dit que l'amitié qui était entre vous et lui était si connue, que +peut-être on pourrait le croire prévenu en votre faveur; que, +cependant, pour obéir au commandement de Sa Majesté, il voulait +dire son avis avec franchise et liberté; que si Sa Majesté, en +considération de vos services et suivant la douceur de son esprit, +voulait bien vous sauver la vie et se contenter de vous faire +crever les deux yeux, il jugeait avec soumission que, par cet +expédient, la justice pourrait être en quelque sorte satisfaite, +et que tout le monde applaudirait à la clémence de l'empereur, +aussi bien qu'à la procédure équitable et généreuse de ceux qui +avaient l'honneur d'être ses conseillers; que la perte de vos yeux +ne ferait point d'obstacle à votre force corporelle, par laquelle +vous pourriez être encore utile à Sa Majesté; que l'aveuglement +sert à augmenter le courage, en nous cachant les périls; que +l'esprit en devient plus recueilli et plus disposé à la découverte +de la vérité; que la crainte que vous aviez pour vos yeux était la +plus grande difficulté que vous aviez eue à surmonter en vous +rendant maître de la flotte ennemie, et que ce serait assez que +vous vissiez par les yeux des autres, puisque les plus puissants +princes ne voient pas autrement. Cette proposition fut reçue avec +un déplaisir extrême par toute l'assemblée. L'amiral Bolgolam, +tout en feu, se leva, et, transporté de fureur, dit qu'il était +étonné que le secrétaire osât opiner pour la conservation de la +vie d'un traître; que les services que vous aviez rendus étaient, +selon les véritables maximes d'État, des crimes énormes; que vous, +qui étiez capable d'éteindre tout à coup un incendie en arrosant +d'urine le palais de Sa Majesté (ce qu'il ne pouvait rappeler sans +horreur), pourriez quelque autrefois, par le même moyeu, inonder +le palais et toute la ville, ayant une pompe énorme disposée à cet +effet; et que la même force qui vous avait mis en état d'entraîner +toute la flotte de l'ennemi pourrait servir à la reconduire, sur +le premier mécontentement, à l'endroit d'où vous l'aviez tirée; +qu'il avait des raisons très fortes de penser que vous étiez gros- +boutien au fond de votre coeur, et parce que la trahison commence +au coeur avant qu'elle paraisse dans les actions, comme gros- +boutien, il vous déclara formellement traître et rebelle, et +déclara qu'on devait vous faire mourir. + +«Le trésorier fut du même avis. Il fit voir à quelles extrémités +les finances de Sa Majesté étaient réduites par la dépense de +votre entretien, ce qui deviendrait bientôt insoutenable; que +l'expédient proposé par le secrétaire de vous crever les yeux, +loin d'être un remède contre ce mal, l'augmenterait selon toutes +les apparences, comme il parait par l'usage ordinaire d'aveugler +certaines volailles, qui, après cela, mangent encore plus et +s'engraissent plus promptement; que Sa Majesté sacrée et le +conseil, qui étaient vos juges, étaient dans leurs propres +consciences persuadés de votre crime, ce qui était une preuve plus +que suffisante pour vous condamner à mort, sans avoir recours à +des preuves formelles requises par la lettre rigide de la loi. + +«Mais Sa Majesté impériale, étant absolument déterminée à ne vous +point faire mourir, dit gracieusement que, puisque le conseil +jugeait la perte de vos yeux un châtiment trop léger, on pourrait +en ajouter un autre. Et votre ami le secrétaire, priant avec +soumission d'être écouté encore pour répondre à ce que le +trésorier avait objecté touchant la grande dépense que Sa Majesté +faisait pour votre entretien, dit que Son Excellence, qui seule +avait la disposition des finances de l'empereur, pourrait remédier +facilement à ce mal en diminuant votre table peu à peu, et que, +par ce moyen, faute d'une quantité suffisante de nourriture, vous +deviendriez faible et languissant et perdriez l'appétit et bientôt +après la vie. Ainsi, par la grande amitié du secrétaire, toute +l'affaire a été déterminée à l'amiable; des ordres précis ont été +donnés pour tenir secret le dessein de vous faire peu à peu mourir +de faim. L'arrêt pour vous crever les yeux a été enregistré dans +le greffe du conseil, personne ne s'y opposant, si ce n'est +l'amiral Bolgolam. Dans trois jours, le secrétaire aura ordre de +se rendre chez vous et de lire les articles de votre accusation en +votre présence, et puis de vous faire savoir la grande clémence et +grâce de Sa Majesté et du conseil, en ne vous condamnant qu'à la +perte de vos yeux, à laquelle Sa Majesté ne doute pas que vous +vous soumettiez avec la reconnaissance et l'humilité qui +conviennent. Vingt des chirurgiens de Sa Majesté se rendront à sa +suite et exécuteront l'opération par la décharge adroite de +plusieurs flèches très aiguës dans les prunelles de vos yeux +lorsque vous serez couché à terre. C'est à vous à prendre les +mesures convenables que votre prudence vous suggérera. Pour moi, +afin de prévenir tout soupçon, il faut que je m'en retourne aussi +secrètement que je suis venu.» + +Son Excellence me quitta, et je restai seul livré aux inquiétudes. +C'était un usage introduit par ce prince et par son ministère +(très différent, à ce qu'on m'assure, de l'usage des premiers +temps), qu'après que la cour avait ordonné un supplice pour +satisfaire le ressentiment du souverain ou la malice d'un favori, +l'empereur devait faire une harangue à tout son conseil, parlant +de sa douceur et de sa clémence comme de qualités reconnues de +tout le monde. La harangue de l'empereur à mon sujet fut bientôt +publiée par tout l'empire, et rien n'inspira tant de terreur au +peuple que ces éloges de la clémence de Sa Majesté, parce qu'on +avait remarqué que plus ces éloges étaient amplifiés, plus le +supplice était ordinairement cruel et injuste. Et, à mon égard, il +faut avouer que, n'étant pas destiné par ma naissance ou par mon +éducation à être homme de cour, j'entendais si peu les affaires, +que je ne pouvais décider si l'arrêt porté contre moi était doux +ou rigoureux, juste ou injuste. Je ne songeai point à demander la +permission de me défendre; j'aimais autant être condamné sans être +entendu: car ayant autrefois vu plusieurs procès semblables, je +les avais toujours vus terminés selon les instructions données aux +juges et au gré des accusateurs et puissants. + +J'eus quelque envie de faire de la résistance; car, étant en +liberté, toutes les forces de cet empire ne seraient pas venues à +bout de moi, et j'aurais pu facilement, à coups de pierres, battre +et renverser la capitale; mais je rejetai aussitôt ce projet avec +horreur, me ressouvenant du serment que j'avais prêté à Sa +Majesté, des grâces que j'avais reçues d'elle et de la haute +dignité de _nardac_ qu'elle m'avait conférée. D'ailleurs, je +n'avais pas assez pris l'esprit de la cour pour me persuader que +les rigueurs de Sa Majesté m'acquittaient de toutes les +obligations que je lui avais. + +Enfin, je pris une résolution qui, selon les apparences, sera +censurée de quelques personnes avec justice; car je confesse que +ce fut une grande témérité à moi et un très mauvais procédé de ma +part d'avoir voulu conserver mes yeux, ma liberté et ma vie, +malgré les ordres de la cour. Si j'avais mieux connu le caractère +des princes et des ministres d'État, que j'ai depuis observé dans +plusieurs autres cours, et leur méthode de traiter des accusés +moins criminels que moi, je me serais soumis sans difficulté à une +peine si douce; mais, emporté par le feu de la jeunesse et ayant +eu ci-devant la permission de Sa Majesté impériale de me rendre +auprès du roi de Blefuscu, je me hâtai, avant l'expiration des +trois jours, d'envoyer une lettre à mon ami le secrétaire, par +laquelle je lui faisais savoir la résolution que j'avais prise de +partir ce jour-là même pour Blefuscu, suivant la permission que +j'avais obtenue; et, sans attendre la réponse, je m'avançai vers +la côte de l'île où était la flotte. Je me saisis d'un gros +vaisseau de guerre, j'attachai un câble à la proue, et, levant les +ancres, je me déshabillai, mis mon habit (avec ma couverture que +j'avais apportée sous mon bras) sur le vaisseau, et, le tirant +après moi, tantôt guéant, tantôt nageant, j'arrivai au port royal +de Blefuscu, où le peuple m'avait attendu longtemps. On m'y +fournit deux guides pour me conduire à la capitale, qui porte le +même nom. Je les tins dans mes mains jusqu'à ce que je fusse +arrivé à cent toises de la porte de la ville, et je les priai de +donner avis de mon arrivée à un des secrétaires d'État, et de lui +faire savoir que j'attendais les ordres de Sa Majesté. Je reçus +réponse, au bout d'une heure, que Sa Majesté, avec toute la maison +royale, venait pour me recevoir. Je m'avançai de cinquante toises: +le roi et sa suite descendirent de leurs chevaux, et la reine, +avec les dames, sortirent de leurs carrosses, et je n'aperçus pas +qu'ils eussent peur de moi. Je me couchai à terre pour baiser les +mains du roi et de la reine. Je dis à Sa Majesté que j'étais venu, +suivant ma promesse, et avec la permission de l'empereur mon +maître, pour avoir l'honneur de voir un si puissant prince, et +pour lui offrir tous les services qui dépendaient de moi et qui ne +seraient pas contraires à ce que je devais à mon souverain, mais +sans parler de ma disgrâce. + +Je n'ennuierai point le lecteur du détail de ma réception à la +cour, qui fut conforme à la générosité d'un si grand prince, ni +des incommodités que j'essuyai faute d'une maison et d'un lit, +étant obligé de me coucher à terre enveloppé de ma couverture. + + + + +Chapitre VIII + +_L'auteur, par un accident heureux, trouve le moyen de quitter +Blefuscu, et, après quelques difficultés, retourne dans sa patrie._ + + +Trois jours après mon arrivée, me promenant par curiosité du côté +de l'île qui regarde le nord-est, je découvris, à une demi-lieue +de distance dans la mer, quelque chose qui me sembla être un +bateau renversé. Je tirai mes souliers et mes bas, et, allant dans +l'eau cent ou cent cinquante toises, je vis que l'objet +s'approchait par la force de la marée, et je connus alors que +c'était une chaloupe, qui, à ce que je crus, pouvait avoir été +détachée d'un vaisseau par quelque tempête; sur quoi, je revins +incessamment à la ville, et priai Sa Majesté de me prêter vingt +des plus grands vaisseaux qui lui restaient depuis la perte de sa +flotte, et trois mille matelots, sous les ordres du vice-amiral. +Cette flotte mit à la voile, faisant le tour, pendant que j'allai +par le chemin le plus court à la côte où j'avais premièrement +découvert la chaloupe. Je trouvai que la marée l'avait poussée +encore plus près du rivage. Quand les vaisseaux m'eurent joint, je +me dépouillai de mes habits, me mis dans l'eau, m'avançai jusqu'à +cinquante toises de la chaloupe; après quoi je fus obligé de nager +jusqu'à ce que je l'eusse atteinte; les matelots me jetèrent un +câble, dont j'attachai un bout à un trou sur le devant du bateau, +et l'autre bout à un vaisseau de guerre; mais je ne pus continuer +mon voyage, perdant pied dans l'eau. Je me mis donc à nager +derrière la chaloupe et à la pousser en avant avec une de mes +mains; en sorte qu'à la faveur de la marée, je m'avançai tellement +vers le rivage, que je pus avoir le menton hors de l'eau et +trouver pied. Je me reposai deux ou trois minutes, et puis je +poussai le bateau encore jusqu'à ce que la mer ne fût pas plus +haute que mes aisselles, et alors la plus grande fatigue était +passée; je pris d'autres câbles apportés dans un des vaisseaux, +et, les attachant premièrement au bateau et puis à neuf des +vaisseaux qui m'attendaient, le vent étant assez favorable et les +matelots m'aidant, je fis en sorte que nous arrivâmes à vingt +toises du rivage, et, la mer s'étant retirée, je gagnai la +chaloupe à pied sec, et, avec le secours de deux mille hommes et +celui des cordes et des machines, je vins à bout de la relever, et +trouvai qu'elle n'avait été que très peu endommagée. + +Je fus dix jours à faire entrer ma chaloupe dans le port royal de +Blefuscu, où il s'amassa un grand concours de peuple, plein +d'étonnement à la vue d'un vaisseau si prodigieux. + +Je dis au roi que ma bonne fortune m'avait fait rencontrer ce +vaisseau pour me transporter à quelque autre endroit, d'où je +pourrais retourner dans mon pays natal, et je priai Sa Majesté de +vouloir bien donner ses ordres pour mettre ce vaisseau en état de +me servir, et de me permettre de sortir de ses États, ce qu'après +quelques plaintes obligeantes il lui plut de m'accorder. + +J'étais fort surpris que l'empereur de Lilliput, depuis mon +départ, n'eût fait aucune recherche à mon sujet; mais j'appris que +Sa Majesté impériale, ignorant que j'avais eu avis de ses +desseins, s'imaginait que je n'étais allé à Blefuscu que pour +accomplir ma promesse, suivant la permission qu'elle m'en avait +donnée, et que je reviendrais dans peu de jours; mais, à la fin, +ma longue absence la mit en peine, et, ayant tenu conseil avec le +trésorier et le reste de la cabale, une personne de qualité fut +dépêchée avec une copie des articles dressés contre moi. L'envoyé +avait des instructions pour représenter au souverain de Blefuscu +la grande douceur de son maître, qui s'était contenté de me punir +par la perte de mes yeux; que je m'étais soustrait à la justice, +et que, si je ne retournais pas dans deux jours, je serais +dépouillé de mon titre de _nardac_ et déclaré criminel de haute +trahison. L'envoyé ajouta que, pour conserver la paix et l'amitié +entre les deux empires, son maître espérait que le roi de Blefuscu +donnerait ordre de me faire reconduire à Lilliput pieds et mains +liés, pour être puni comme un traître. + +Le roi de Blefuscu, ayant pris trois jours pour délibérer sur +cette affaire, rendit une réponse très honnête et très sage. Il +représenta qu'à l'égard de me renvoyer lié, l'empereur n'ignorait +pas que cela était impossible; que, quoique je lui eusse enlevé la +flotte, il m'était redevable de plusieurs bons offices que je lui +avais rendus, par rapport au traité de paix; d'ailleurs, qu'ils +seraient bientôt l'un et l'autre délivrés de moi, parce que +j'avais trouvé sur le rivage un vaisseau prodigieux, capable de me +porter sur la mer, qu'il avait donné ordre d'accommoder avec mon +secours et suivant mes instructions; en sorte qu'il espérait que, +dans peu de semaines, les deux empires seraient débarrassés d'un +fardeau si insupportable. + +Avec cette réponse, l'envoyé retourna à Lilliput, et le roi de +Blefuscu me raconta tout ce qui s'était passé, m'offrant en même +temps, mais secrètement et en confidence, sa gracieuse protection +si je voulais rester à son service. Quoique je crusse sa +proposition sincère, je pris la résolution de ne me livrer jamais +à aucun prince ni à aucun ministre, lorsque je me pourrais passer +d'eux; c'est pourquoi, après avoir témoigné à Sa Majesté ma juste +reconnaissance de ses intentions favorables, je la priai +humblement de me donner mon congé, en lui disant que, puisque la +fortune, bonne ou mauvaise, m'avait offert un vaisseau, j'étais +résolu de me livrer à l'Océan plutôt que d'être l'occasion d'une +rupture entre deux si puissants souverains. Le roi ne me parut pas +offensé de ce discours, et j'appris même qu'il était bien aise de +ma résolution, aussi bien que la plupart de ses ministres. + +Ces considérations m'engagèrent à partir un peu plus tôt que je +n'avais projeté, et la cour, qui souhaitait mon départ, y +contribua avec empressement. Cinq cents ouvriers furent employés à +faire deux voiles à mon bateau, suivant mes ordres, en doublant +treize fois ensemble leur plus grosse toile et la matelassant. Je +pris la peine de faire des cordes et des câbles, en joignant +ensemble dix, vingt ou trente des plus forts des leurs. Une grosse +pierre, que j'eus le bonheur de trouver, après une longue +recherche, près du rivage de la mer, me servit d'ancre; j'eus le +suif de trois cents boeufs pour graisser ma chaloupe et pour +d'autres usages. Je pris des peines infinies à couper les plus +grands arbres pour en faire des rames et des mâts, en quoi +cependant je fus aidé par des charpentiers des navires de Sa +Majesté. + +Au bout d'environ un mois, quand tout fut prêt, j'allai pour +recevoir les ordres de Sa Majesté et pour prendre congé d'elle. Le +roi, accompagné de la maison royale, sortit du palais. Je me +couchai sur le visage pour avoir l'honneur de lui baiser la main, +qu'il me donna très gracieusement, aussi bien que la reine et les +jeunes princes du sang. Sa Majesté me fit présent de cinquante +bourses de deux cents _spruggs_ chacune, avec son portrait en +grand, que je mis aussitôt dans un de mes gants pour le mieux +conserver. + +Je chargeai sur ma chaloupe cent boeufs et trois cents moutons, +avec du pain et de la boisson à proportion, et une certaine +quantité de viande cuite, aussi grande que quatre cents +cuisinières m'avaient pu fournir. Je pris avec moi six vaches et +six taureaux vivants, et un même nombre de brebis et de béliers, +ayant dessein de les porter dans mon pays pour en multiplier +l'espèce; je me fournis aussi de foin et de blé. J'aurais été bien +aise d'emmener six des gens du pays, mais le roi ne le voulut pas +permettre; et, outre une très exacte visite de mes poches, Sa +Majesté me fit donner ma parole d'honneur que je n'emporterais +aucun de ses sujets, quand même ce serait de leur propre +consentement et à leur requête. + +Ayant ainsi préparé toutes choses, je mis à la voile le vingt- +quatrième jour de septembre 1701, sur les six heures du matin; et, +quand j'eus fait quatre lieues tirant vers le nord, le vent étant +au sud-est, sur les six heures du soir je découvris une petite île +longue d'environ une demi-lieue vers le nord-est. Je m'avançai et +jetai l'ancre vers la côte de l'île qui était à l'abri du vent; +elle me parut inhabitée. Je pris des rafraîchissements et m'allai +reposer. Je dormis environ six heures, car le jour commença à +paraître deux heures après que je fus éveillé. Je déjeunai, et, le +vent étant favorable, je levai l'ancre, et fis la même route que +le jour précédent, guidé par mon compas de poche. C'était mon +dessein de me rendre, s'il était possible, à une de ces îles que +je croyais, avec raison, situées au nord-est de la terre de Van- +Diémen. + +Je ne découvris rien ce jour-là; mais le lendemain, sur les trois +heures après midi, quand j'eus fait, selon mon calcul, environ +vingt-quatre lieues, je découvris un navire faisant route vers le +sud-est. Je mis toutes mes voiles, et, au bout d'une demi-heure, +le navire, m'ayant aperçu, arbora son pavillon et tira un coup de +canon. Il n'est pas facile de représenter la joie que je ressentis +de l'espérance que j'eus de revoir encore une fois mon aimable +pays et les chers gages que j'y avais laissés. Le navire relâcha +ses voiles, et je le joignis à cinq ou six heures du soir, le 26 +septembre. J'étais transporté de joie de voir le pavillon +d'Angleterre. Je mis mes vaches et mes moutons dans les poches de +mon justaucorps et me rendis à bord avec toute ma petite cargaison +de vivres. C'était un vaisseau marchand anglais, revenant du Japon +par les mers du nord et du sud, commandé par le capitaine Jean +Bidell, de Deptford, fort honnête homme et excellent marin. + +Il y avait environ cinquante hommes sur le vaisseau, parmi +lesquels je rencontrai un de mes anciens camarades nommé Pierre +Williams, qui parla avantageusement de moi au capitaine. Ce galant +homme me fit un très bon accueil et me pria de lui apprendre d'où +je venais et où j'allais, ce que je fis en peu de mots; mais il +crut que la fatigue et les périls que j'avais courus m'avaient +fait tourner la tête; sur quoi je tirai mes vaches et mes moutons +de ma poche, ce qui le jeta dans un grand étonnement, en lui +faisant voir la vérité de ce que je venais de lui raconter. Je lui +montrai les pièces d'or que m'avait données le roi de Blefuscu, +aussi bien que le portrait de Sa Majesté en grand, avec plusieurs +autres raretés de ce pays. Je lui donnai deux bourses de deux +cents _spruggs_ chacune, et promis, à notre arrivée en Angleterre, +de lui faire présent d'une vache et d'une brebis pleines, pour +qu'il en eût la race quand ces bêtes feraient leurs petits. + +Je n'entretiendrai point le lecteur du détail de ma route; nous +arrivâmes à l'entrée de la Tamise le 13 d'avril 1702. Je n'eus +qu'un seul malheur, c'est que les rats du vaisseau emportèrent une +de mes brebis. Je débarquai le reste de mon bétail en santé, et le +mis paître dans un parterre de jeu de boules à Greenwich. + +Pendant le peu de temps que je restai en Angleterre, je fis un +profit considérable en montrant mes animaux à plusieurs gens de +qualité et même au peuple, et, avant que je commençasse mon second +voyage, je les vendis six cents livres sterling. Depuis mon +dernier retour, j'en ai inutilement cherché la race, que je +croyais considérablement augmentée, surtout les moutons; +j'espérais que cela tournerait à l'avantage de nos manufactures de +laine par la finesse des toisons. + +Je ne restai que deux mois avec ma femme et ma famille: la passion +insatiable de voir les pays étrangers ne me permit pas d'être plus +longtemps sédentaire. Je laissai quinze cents livres sterling à ma +femme et l'établis dans une bonne maison à Redriff; je portai le +reste de ma fortune avec moi, partie en argent et partie en +marchandises, dans la vue d'augmenter mes fonds. Mon oncle Jean +m'avait laissé des terres proches d'Epping, de trente livres +sterling de rente, et j'avais un long bail des Taureaux noirs, en +Fetterlane, qui me fournissait le même revenu: ainsi, je ne +courais pas risque de laisser ma famille à la charité de la +paroisse. Mon fils Jean, ainsi nommé du nom de son oncle, +apprenait le latin et allait au collège, et ma fille Élisabeth, +qui est à présent mariée et a des enfants, s'appliquait au travail +de l'aiguille. Je dis adieu à ma femme, à mon fils et à ma fille, +et, malgré beaucoup de larmes qu'on versa de part et d'autres, je +montai courageusement sur l'_Aventure_, vaisseau marchand de trois +cents tonneaux, commandé par le capitaine Jean Nicolas, de +Liverpool. + + + + +VOYAGE À BROBDINGNAG + + + + +Chapitre I + +_L'auteur, après avoir essuyé une grande tempête, se met dans une +chaloupe pour descendre à terre et est saisi par un des habitants +du pays. Comment il en est traité. Idée du pays et du peuple._ + + +Ayant été condamné par la nature et par la fortune à une vie +agitée, deux mois après mon retour, comme j'ai dit, j'abandonnai +encore mon pays natal et je m'embarquai, le 20 juin 1702, sur un +vaisseau nommé l'_Aventure_, dont le capitaine Jean Nicolas, de la +province de Cornouailles, partait pour Surate. Nous eûmes le vent +très favorable jusqu'à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, où +nous mouillâmes pour faire aiguade. Notre capitaine se trouvant +alors incommodé d'une fièvre intermittente, nous ne pûmes quitter +le cap qu'à la fin du mois de mars. Alors, nous remîmes à la +voile, et notre voyage fut heureux jusqu'au détroit de Madagascar; +mais étant arrivés au nord de cette île, les vents qui dans ces +mers soufflent toujours également entre le nord et l'ouest, depuis +le commencement de décembre jusqu'au commencement de mai, +commencèrent le 29 avril à souffler très violemment du côté de +l'ouest, ce qui dura vingt jours de suite, pendant lesquels nous +fûmes poussés un peu à l'orient des îles Moluques et environ à +trois degrés au nord de la ligne équinoxiale, ce que notre +capitaine découvrit par son estimation faite le second jour de +mai, que le vent cessa; mais, étant homme très expérimenté dans la +navigation de ces mers, il nous ordonna de nous préparer pour le +lendemain à une terrible tempête: ce qui ne manqua pas d'arriver. +Un vent du sud, appelé _mousson_, commença à s'élever. +Appréhendant que le vent ne devînt trop fort, nous serrâmes la +voile du beaupré et mîmes à la cape pour serrer la misaine; mais, +l'orage augmentant toujours, nous fîmes attacher les canons et +serrâmes la misaine. Le vaisseau était au large, et ainsi nous +crûmes que le meilleur parti à prendre était d'aller vent +derrière. Nous rivâmes la misaine et bordâmes les écoutes; le +timon était devers le vent, et le navire se gouvernait bien. Nous +mîmes hors la grande voile; mais elle fut déchirée par la violence +du temps. Après, nous amenâmes la grande vergue pour la dégréer, +et coupâmes tous les cordages et le robinet qui la tenaient. La +mer était très haute, les vagues se brisant les unes contre les +autres. Nous tirâmes les bras du timon et aidâmes au timonier, qui +ne pouvait gouverner seul. Nous ne voulions pas amener le mât du +grand hunier, parce que le vaisseau se gouvernait mieux allant +avec la mer, et nous étions persuadés qu'il ferait mieux son +chemin le mat gréé. + +Voyant que nous étions assez au large après la tempête, nous mîmes +hors la misaine et la grande voile, et gouvernâmes près du vent; +après nous mîmes hors l'artimon, le grand et le petit hunier. +Notre route était est-nord-est; le vent était au sud-ouest. Nous +amarrâmes à tribord et démarrâmes le bras de dévers le vent, +brassâmes les boulines, et mîmes le navire au plus près du vent, +toutes les voiles portant. Pendant cet orage, qui fut suivi d'un +vent impétueux d'est-sud-ouest, nous fûmes poussés, selon mon +calcul, environ cinq cents lieues vers l'orient, en sorte que le +plus vieux et le plus expérimenté des mariniers ne sut nous dire +en quelle partie du monde nous étions. Cependant les vivres ne +nous manquaient pas, notre vaisseau ne faisait point d'eau, et +notre équipage était en bonne santé; mais nous étions réduits à +une très grande disette d'eau. Nous jugeâmes plus à propos de +continuer la même route que de tourner au nord, ce qui nous aurait +peut-être portés aux parties de la Grande-Tartarie qui sont le +plus au nord-ouest et dans la mer Glaciale. + +Le seizième de juin 1703, un garçon découvrit la terre du haut du +perroquet; le dix-septième, nous vîmes clairement une grande île +ou un continent (car nous ne sûmes pas lequel des deux), sur le +côté droit duquel il y avait une petite langue de terre qui +s'avançait dans la mer, et une petite baie trop basse pour qu'un +vaisseau de plus de cent tonneaux pût y entrer. Nous jetâmes +l'ancre à une lieue de cette petite baie; notre capitaine envoya +douze hommes de son équipage bien armés dans la chaloupe, avec des +vases pour l'eau si l'on pouvait en trouver. Je lui demandai la +permission d'aller avec eux pour voir le pays et faire toutes les +découvertes que je pourrais. Quand nous fûmes à terre, nous ne +vîmes ni rivière, ni fontaines, ni aucuns vestiges d'habitants, ce +qui obligea nos gens à côtoyer le rivage pour chercher de l'eau +fraîche proche de la mer. Pour moi, je me promenai seul, et +avançai environ un mille dans les terres, où je ne remarquai qu'un +pays stérile et plein de rochers. Je commençais à me lasser, et, +ne voyant rien qui pût satisfaire ma curiosité, je m'en retournais +doucement vers la petite baie, lorsque je vis nos hommes sur la +chaloupe qui semblaient tâcher, à force de rames, de sauver leur +vie, et je remarquai en même temps qu'ils étaient poursuivis par +un homme d'une grandeur prodigieuse. Quoiqu'il fût entré dans la +mer, il n'avait de l'eau que jusqu'aux genoux et faisait des +enjambées étonnantes; mais nos gens avaient pris le devant d'une +demi-lieue, et, la mer étant en cet endroit pleine de rochers, le +grand homme ne put atteindre la chaloupe. Pour moi, je me mis à +fuir aussi vite que je pus, et je grimpai jusqu'au sommet d'une +montagne escarpée, qui me donna le moyen de voir une partie du +pays. Je le trouvai parfaitement bien cultivé; mais ce qui me +surprit d'abord fut la grandeur de l'herbe, qui me parut avoir +plus de vingt pieds de hauteur. + +Je pris un grand chemin, qui me parut tel, quoiqu'il ne fût pour +les habitants qu'un petit sentier qui traversait un champ d'orge. +Là, je marchai pendant quelque temps; mais je ne pouvais presque +rien voir, le temps de la moisson étant proche et les blés étant +de quarante pieds au moins. Je marchai pendant une heure avant que +je pusse arriver à l'extrémité de ce champ, qui était enclos d'une +haie haute au moins de cent vingt pieds; pour les arbres, ils +étaient si grands, qu'il me fut impossible d'en supputer la +hauteur. + +Je tâchais de trouver quelque ouverture dans la haie, quand je +découvris un des habitants dans le champ prochain, de la même +taille que celui que j'avais vu dans la mer poursuivant notre +chaloupe. Il me parut aussi haut qu'un clocher ordinaire, et il +faisait environ cinq toises à chaque enjambée, autant que je pus +conjecturer. Je fus frappé d'une frayeur extrême, et je courus me +cacher dans le blé, d'où je le vis s'arrêter à une ouverture de la +haie, jetant les yeux çà et là et appelant d'une voix plus grosse +et plus retentissante que si elle fût sortie d'un porte-voix; le +son était si fort et si élevé dans l'air que d'abord je crus +entendre le tonnerre. + + + +Aussitôt sept hommes de sa taille s'avancèrent vers lui, chacun +une faucille à la main, chaque faucille étant de la grandeur de +six faux. Ces gens n'étaient pas si bien habillés que le premier, +dont ils semblaient être les domestiques. Selon les ordres qu'il +leur donna, ils allèrent pour couper le blé dans le champ où +j'étais couché. Je m'éloignai d'eux autant que je pus; mais je ne +me remuais qu'avec une difficulté extrême, car les tuyaux de blé +n'étaient pas quelquefois distants de plus d'un pied l'un de +l'autre, en sorte que je ne pouvais guère marcher dans cette +espèce de forêt. Je m'avançai cependant vers un endroit du champ +où la pluie et le vent avaient couché le blé: il me fut alors tout +à fait impossible d'aller plus loin, car les tuyaux étaient si +entrelacés qu'il n'y avait pas moyen de ramper à travers, et les +barbes des épis tombés étaient si fortes et si pointues qu'elles +me perçaient au travers de mon habit et m'entraient dans la chair. +Cependant, j'entendais les moissonneurs qui n'étaient qu'à +cinquante toises de moi. Étant tout à fait épuisé et réduit au +désespoir, je me couchai entre deux sillons, et je souhaitais d'y +finir mes jours, me représentant ma veuve désolée, avec mes +enfants orphelins, et déplorant ma folie, qui m'avait fait +entreprendre ce second voyage contre l'avis de tous mes amis et de +tous mes parents. + +Dans cette terrible agitation, je ne pouvais m'empêcher de songer +au pays de Lilliput, dont les habitants m'avaient regardé comme le +plus grand prodige qui ait jamais paru dans le monde, où j'étais +capable d'entraîner une flotte entière d'une seule main, et de +faire d'autres actions merveilleuses dont la mémoire sera +éternellement conservée dans les chroniques de cet empire, pendant +que la postérité les croira avec peine, quoique attestées par une +nation entière. Je fis réflexion quelle mortification ce serait +pour moi de paraître aussi misérable aux yeux de la nation parmi +laquelle je me trouvais alors, qu'un Lilliputien le serait parmi +nous; mais je regardais cela comme le moindre de mes malheurs: car +on remarque que les créatures humaines sont ordinairement plus +sauvages et plus cruelles à raison de leur taille, et, en faisant +cette réflexion, que pouvais-je attendre, sinon d'être bientôt un +morceau dans la bouche du premier de ces barbares énormes qui me +saisirait? En vérité, les philosophes ont raison quand ils nous +disent qu'il n'y a rien de grand ou de petit que par comparaison. +Peut-être que les Lilliputiens trouveront quelque nation plus +petite, à leur égard, qu'ils me le parurent, et qui sait si cette +race prodigieuse de mortels ne serait pas une nation lilliputienne +par rapport à celle de quelque pays que nous n'avons pas encore +découvert? Mais, effrayé et confus comme j'étais, je ne fis pas +alors toutes ces réflexions philosophiques. + +Un des moissonneurs, s'approchant à cinq toises du sillon où +j'étais couché, me fit craindre qu'en faisant encore un pas, je ne +fusse écrasé sous son pied ou coupé en deux par sa faucille; c'est +pourquoi, le voyant près de lever le pied et d'avancer, je me mis +à jeter des cris pitoyables et aussi forts que la frayeur dont +j'étais saisi me le put permettre. Aussitôt le géant s'arrêta, et, +regardant autour et au-dessous de lui avec attention, enfin il +m'aperçut. Il me considéra quelque temps avec la circonspection +d'un homme qui tâche d'attraper un petit animal dangereux d'une +manière qu'il n'en soit ni égratigné ni mordu, comme j'avais fait +moi-même quelquefois à l'égard d'une belette, en Angleterre. +Enfin, il eut la hardiesse de me prendre par les deux cuisses et +de me lever à une toise et demie de ses yeux, afin d'observer ma +figure plus exactement. Je devinai son intention, et je résolus de +ne faire aucune résistance, tandis qu'il me tenait en l'air à plus +de soixante pieds de terre, quoiqu'il me serrât très cruellement, +par la crainte qu'il avait que je ne glissasse d'entre ses doigts. +Tout ce que j'osai faire fut de lever mes yeux vers le soleil, de +mettre mes mains dans la posture d'un suppliant, et de dire +quelques mots d'un accent très humble et très triste, conformément +à l'état où je me trouvais alors, car je craignais à chaque +instant qu'il ne voulût m'écraser, comme nous écrasons d'ordinaire +certains petits animaux odieux que nous voulons faire périr; mais +il parut content de ma voix et de mes gestes, et il commença à me +regarder comme quelque chose de curieux, étant bien surpris de +m'entendre articuler des mots, quoiqu'il ne les comprit pas. + +Cependant je ne pouvais m'empêcher de gémir et de verser des +larmes, et, en tournant la tête, je lui faisais entendre, autant +que je pouvais, combien il me faisait de mal par son pouce et par +son doigt. Il me parut qu'il comprenait la douleur que je +ressentais, car, levant un pan de son justaucorps, il me mit +doucement dedans, et aussitôt il courut vers son maître, qui était +un riche laboureur, et le même que j'avais vu d'abord dans le +champ. + +Le laboureur prit un petit brin de paille environ de la grosseur +d'une canne dont nous nous appuyons en marchant, et avec ce brin +leva les pans de mon justaucorps, qu'il me parut prendre pour une +espèce de couverture que la nature m'avait donnée; il souffla mes +cheveux pour mieux voir mon visage; il appela ses valets, et leur +demanda, autant que j'en pus juger, s'ils avaient jamais vu dans +les champs aucun animal qui me ressemblât. Ensuite il me plaça +doucement à terre sur les quatre pattes; mais je me levai aussitôt +et marchai gravement, allant et venant, pour faire voir que je +n'avais pas envie de m'enfuir. Ils s'assirent tous en rond autour +de moi, pour mieux observer mes mouvements. J'ôtai mon chapeau, et +je fis une révérence très soumise au paysan; je me jetai à ses +genoux, je levai les mains et la tête, et je prononçai plusieurs +mots aussi fortement que je pus. Je tirai une bourse pleine d'or +de ma poche et la lui présentai très humblement. Il la reçut dans +la paume de sa main, et la porta bien près de son oeil pour voir +ce que c'était, et ensuite la tourna plusieurs fois avec la pointe +d'une épingle qu'il tira de sa manche; mais il n'y comprit rien. +Sur cela, je lui fis signe qu'il mît sa main à terre, et, prenant +la bourse, je l'ouvris et répandis toutes les pièces d'or dans sa +main. Il y avait six pièces espagnoles de quatre pistoles chacune, +sans compter vingt ou trente pièces plus petites. Je le vis +mouiller son petit doigt sur sa langue, et lever une de mes pièces +les plus grosses, et ensuite une autre; mais il me sembla tout à +fait ignorer ce que c'était; il me fit signe de les remettre dans +ma bourse, et la bourse dans ma poche. + +Le laboureur fut alors persuadé qu'il fallait que je fusse une +petite créature raisonnable; il me parla très souvent, mais le son +de sa voix m'étourdissait les oreilles comme celui d'un moulin à +eau; cependant ses mots étaient bien articulés. Je répondis aussi +fortement que je pus en plusieurs langues, et souvent il appliqua +son oreille à une toise de moi, mais inutilement. Ensuite il +renvoya ses gens à leur travail, et, tirant son mouchoir de sa +poche, il le plia en deux et l'étendit sur sa main gauche, qu'il +avait mise à terre, me faisant signe d'entrer dedans, ce que je +pus faire aisément, car elle n'avait pas plus d'un pied +d'épaisseur. Je crus devoir obéir, et, de peur de tomber, je me +couchai tout de mon long sur le mouchoir, dont il m'enveloppa, et, +de cette façon, il m'emporta chez lui. Là, il appela sa femme et +me montra à elle; mais elle jeta des cris effroyables, et recula +comme font les femmes en Angleterre à la vue d'un crapaud ou d'une +araignée. Cependant, lorsque, au bout de quelque temps, elle eut +vu toutes mes manières et comment j'observais les signes que +faisait son mari, elle commença à m'aimer très tendrement. + + + +Il était environ l'heure de midi, et alors un domestique servit le +dîner. Ce n'était, suivant l'état simple d'un laboureur, que de la +viande grossière dans un plat d'environ vingt-quatre pieds de +diamètre. Le laboureur, sa femme, trois enfants et une vieille +grand'mère composaient la compagnie. Lorsqu'ils furent assis, le +fermier me plaça à quelque distance de lui sur la table, qui était +à peu près haute de trente pieds; je me tins aussi loin que je pus +du bord, de crainte de tomber. La femme coupa un morceau de +viande, ensuite elle émietta du pain dans une assiette de bois, +qu'elle plaça devant moi. Je lui fis une révérence très humble, +et, tirant mon couteau et ma fourchette, je me mis à manger, ce +qui leur donna un très grand plaisir. La maîtresse envoya sa +servante chercher une petite tasse qui servait à boire des +liqueurs et qui contenait environ douze pintes, et la remplit de +boisson. Je levai le vase avec une grande difficulté, et, d'une +manière très respectueuse, je bus à la santé de madame, exprimant +les mots aussi fortement que je pouvais en anglais, ce qui fit +faire à la compagnie de si grands éclats de rire, que peu s'en +fallut que je n'en devinsse sourd. Cette boisson avait à peu près +le goût du petit cidre, et n'était pas désagréable. Le maître me +fit signe de venir à côté de son assiette de bois; mais, en +marchant trop vite sur la table, une petite croûte de pain me fit +broncher et tomber sur le visage, sans pourtant me blesser. Je me +levai aussitôt, et, remarquant que ces bonnes gens en étaient fort +touchés, je pris mon chapeau, et, le faisant tourner sur ma tête, +je fis trois acclamations pour marquer que je n'avais point reçu +de mal; mais en avançant vers mon maître (c'est le nom que je lui +donnerai désormais), le dernier de ses fils, qui était assis le +plus proche de lui, et qui était très malin et âgé d'environ dix +ans, me prit par les jambes, et me tint si haut dans l'air que je +me trémoussai de tout mon corps. Son père m'arracha d'entre ses +mains, et en même temps lui donna sur l'oreille gauche un si grand +soufflet, qu'il en aurait presque renversé une troupe de cavalerie +européenne, et lui ordonna de se lever de table; mais, ayant à +craindre que le garçon ne gardât quelque ressentiment contre moi, +et me souvenant que tous les enfants chez nous sont naturellement +méchants à l'égard des oiseaux, des lapins, des petits chats et +des petits chiens, je me mis à genoux, et, montrant le garçon au +doigt, je me fis entendre à mon maître autant que je pus, et le +priai de pardonner à son fils. Le père y consentit, et le garçon +reprit sa chaise; alors je m'avançai jusqu'à lui et lui baisai la +main. + +Au milieu du dîner, le chat favori de ma maîtresse sauta sur elle. +J'entendis derrière moi un bruit ressemblant à celui de douze +faiseurs de bas au métier, et, tournant ma tête, je trouvai que +c'était un chat qui miaulait. Il me parut trois fois plus grand +qu'un boeuf, comme je le jugeai en voyant sa tête et une de ses +pattes, pendant que sa maîtresse lui donnait à manger et lui +faisait des caresses. La férocité du visage de cet animal me +déconcerta tout à fait, quoique je me tinsse au bout le plus +éloigné de la table, à la distance de cinquante pieds, et quoique +ma maîtresse tînt le chat de peur qu'il ne s'élançât sur moi; mais +il n'y eut point d'accident, et le chat m'épargna. + +Mon maître me plaça à une toise et demie du chat, et comme j'ai +toujours éprouvé que lorsqu'on fuit devant un animal féroce ou que +l'on paraît avoir peur, c'est alors qu'on en est infailliblement +poursuivi, je résolus de faire bonne contenance devant le chat, et +je m'avançai jusqu'à dix-huit pouces, ce qui le fit reculer comme +s'il eût eu lui-même peur de moi. J'eus moins d'appréhension des +chiens. Trois ou quatre entrèrent dans la salle, entre lesquels il +y avait un mâtin d'une grosseur égale à celle de quatre éléphants, +et un lévrier un peu plus haut que le mâtin, mais moins gros. + +Sur la fin du dîner, la nourrice entra, portant entre ses bras un +enfant de l'âge d'un an, qui, aussitôt qu'il m'aperçut, poussa des +cris formidables. L'enfant, me regardant comme une poupée ou une +babiole, criait afin de m'avoir pour lui servir de jouet. La mère +m'éleva et me donna à l'enfant, qui se saisit bientôt de moi et +mit ma tête dans sa bouche, où je commençai à hurler si +horriblement que l'enfant, effrayé, me laissa tomber. Je me serais +infailliblement cassé la tête si la mère n'avait pas tenu son +tablier sous moi. La nourrice, pour apaiser son poupon, se servit +d'un hochet qui était un gros pilier creux, rempli de grosses +pierres et attaché par un câble au milieu du corps de l'enfant; +mais cela ne put l'apaiser, et elle se trouva; réduite à se servir +du dernier remède, qui fut de lui donner à téter. Il faut avouer +que jamais objet ne me parut plus effroyable que les seins de +cette nourrice, et je ne sais à quoi je puis les comparer. + +Après le dîner, mon maître alla retrouver ses ouvriers, et, à ce +que je pus comprendre par sa voix et par ses gestes, il chargea sa +femme de prendre un grand soin de moi. J'étais bien las, et +j'avais une grande envie de dormir; ce que ma maîtresse +apercevant, elle me mit dans son lit, et me couvrit avec un +mouchoir blanc, mais plus large que la grande voile d'un vaisseau +de guerre. + +Je dormis pendant deux heures, et songeai que j'étais chez moi +avec ma femme et mes enfants, ce qui augmenta mon affliction quand +je m'éveillai et me trouvai tout seul dans une chambre vaste de +deux ou trois cents pieds de largeur et deux cents de hauteur, et +couché dans un lit large de dix toises. Ma maîtresse était sortie +pour les affaires de la maison, et m'avait enfermé au verrou. Le +lit était élevé de quatre toises; je voulais descendre, et je +n'osais appeler; quand je l'eusse essayé, c'eût été inutilement, +avec une voix comme la mienne, et y ayant une si grande distance +de la chambre où j'étais à la cuisine, où la famille se tenait. +Sur ces entrefaites, deux rats grimpèrent le long des rideaux et +se mirent à courir sur le lit; l'un approcha de mon visage, sur +quoi je me levai tout effrayé, et mis le sabre à la main pour me +défendre. Ces animaux horribles eurent l'insolence de m'attaquer +des deux côtés; mais je fendis le ventre à l'un, et l'autre +s'enfuit. Après cet exploit, je me couchai pour me reposer et +reprendre mes esprits. Ces animaux étaient de la grosseur d'un +mâtin, mais infiniment plus agiles et plus féroces, en sorte que +si j'eusse ôté mon ceinturon et mis bas mon sabre avant de me +coucher, j'aurais été infailliblement dévoré par deux rats. + + + +Bientôt après, ma maîtresse entra dans la chambre, et me voyant +tout couvert de sang, elle accourut et me prit dans sa main. Je +lui montrai avec mon doigt le rat mort, en souriant et en faisant +d'autres signes, pour lui faire entendre que je n'étais pas +blessé, ce qui lui donna de la joie. Je tâchai de lui faire +entendre que je souhaitais fort qu'elle me mît à terre, ce qu'elle +fit, et je me sauvai dans le jardin. + + + + +Chapitre II + +_Portrait de la fille du laboureur. L'auteur est conduit à une +ville où il y avait un marché, et ensuite à la capitale. Détail de +son voyage._ + + +Ma maîtresse avait une fille de l'âge de neuf ans, enfant qui +avait beaucoup d'esprit pour son âge. Sa mère, de concert avec +elle, s'avisa d'accommoder pour moi le berceau de sa poupée avant +qu'il fût nuit. Le berceau fut mis dans un petit tiroir de +cabinet, et le tiroir posé sur une tablette suspendue, de peur des +rats; ce fut là mon lit pendant tout le temps que je demeurai avec +ces bonnes gens. Cette jeune fille était si adroite, qu'après que +je me fus déshabillé une ou deux fois en sa présence, elle sut +m'habiller et me déshabiller quand il lui plaisait, quoique je ne +lui donnasse cette peine que pour lui obéir; elle me fit six +chemises et d'autres sortes de linge, de la toile la plus fine +qu'on put trouver (qui, à la vérité, était plus grossière que des +toiles de navire), et les blanchit toujours elle-même. Ma +blanchisseuse était encore la maîtresse d'école qui m'apprenait sa +langue. Quand je montrais quelque chose du doigt, elle m'en disait +le nom aussitôt; en sorte qu'en peu de temps je fus en état de +demander ce que je souhaitais: elle avait, en vérité, un très bon +naturel; elle me donna le nom de Grildrig, mot qui signifie ce que +les Latins appellent _homunculus_, les Italiens _uomoncellino_, et +les Anglais _manikin_. C'est à elle que je fus redevable de ma +conservation. Nous étions toujours ensemble; je l'appelais +Glumdalclitch, ou la petite nourrice, et je serais coupable d'une +très noire ingratitude si j'oubliais jamais ses soins et son +affection pour moi. Je souhaite de tout mon coeur être un jour en +état de les reconnaître, au lieu d'être peut-être l'innocente mais +malheureuse cause de sa disgrâce, comme j'ai trop lieu de +l'appréhender. + +Il se répandit alors dans tout le pays que mon maître avait trouvé +dans les champs un petit animal environ de la grosseur d'un +_splacknock_ (animal de ce pays long d'environ six pieds), et de +la même figure qu'une créature humaine; qu'il imitait l'homme dans +toutes ses actions, et semblait parler une petite espèce de langue +qui lui était propre; qu'il avait déjà appris plusieurs de leurs +mots; qu'il marchait droit sur les deux pieds, était doux et +traitable, venait quand il était appelé, faisait tout ce qu'on lui +ordonnait de faire, avait les membres délicats et un teint plus +blanc et plus fin que celui de la fille d'un seigneur à l'âge de +trois ans. Un laboureur voisin, intime ami de mon maître, lui +rendit visite exprès pour examiner la vérité du bruit qui s'était +répandu. On me fit venir aussitôt: on me mit sur une table, où je +marchai comme on me l'ordonna. Je tirai mon sabre et le remis dans +mon fourreau; je fis la révérence à l'ami de mon maître; je lui +demandai, dans sa propre langue, comment il se portait, et lui dis +qu'il était le bienvenu, le tout suivant les instructions de ma +petite maîtresse. Cet homme, de qui le grand âge avait fort +affaibli la vue, mit ses lunettes pour me regarder mieux; sur quoi +je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Les gens de la famille, +qui découvrirent la cause de ma gaieté, se prirent à rire, de quoi +le vieux penard fut assez bête pour se fâcher. Il avait l'air +d'un avare, et il le fit bien paraître par le conseil détestable +qu'il donna à mon maître de me faire voir pour de l'argent à +quelque jour de marché, dans la ville prochaine, qui était +éloignée de notre maison d'environ vingt-deux milles. Je devinai +qu'il y avait quelque dessein sur le tapis, lorsque je remarquai +mon maître et son ami parlant ensemble tout bas à l'oreille +pendant un assez long temps, et quelquefois me regardant et me +montrant au doigt. + +Le lendemain au matin, Glumdalclitch, ma petite maîtresse, me +confirma dans ma pensée, en me racontant toute l'affaire, qu'elle +avait apprise de sa mère. La pauvre fille me cacha dans son sein +et versa beaucoup de larmes: elle appréhendait qu'il ne m'arrivât +du mal, que je ne fusse froissé, estropié, et peut-être écrasé par +des hommes grossiers et brutaux qui me manieraient rudement. Comme +elle avait remarqué que j'étais modeste de mon naturel, et très +délicat dans tout ce qui regardait mon honneur, elle gémissait de +me voir exposé pour de l'argent à la curiosité du plus bas peuple; +elle disait que son papa et sa maman lui avaient promis que +Grildrig serait tout à elle; mais qu'elle voyait bien qu'on la +voulait tromper, comme on avait fait, l'année dernière, quand on +feignit de lui donner un agneau, qui, quand il fut gras, fut vendu +à un boucher. Quant à moi, je puis dire, en vérité, que j'eus +moins de chagrin que ma petite maîtresse. J'avais conçu de grandes +espérances, qui ne m'abandonnèrent jamais, que je recouvrerais un +jour ma liberté, et, à l'égard de l'ignominie d'être porté çà et +là comme un monstre, je songeai qu'une telle disgrâce ne me +pourrait jamais être reprochée, et ne flétrirait point mon honneur +lorsque je serais de retour en Angleterre, parce que le roi même +de la Grande-Bretagne, s'il se trouvait en pareille situation, +aurait un pareil sort. + +Mon maître, suivant l'avis de son ami, me mit dans une caisse, et, +le jour du marché suivant, me mena à la ville prochaine avec sa +petite fille. La caisse était fermée de tous côtés, et était +seulement percée de quelques trous pour laisser entrer l'air. La +fille avait pris le soin de mettre sous moi le matelas du lit de +sa poupée; cependant je fus horriblement agité et rudement secoué +dans ce voyage, quoiqu'il ne durât pas plus d'une demi-heure. Le +cheval faisait à chaque pas environ quarante pieds, et trottait si +haut, que l'agitation était égale à celle d'un vaisseau dans une +tempête furieuse; le chemin était un peu plus long que de Londres +à Saint-Albans. Mon maître descendit de cheval à une auberge où il +avait coutume d'aller, et, après avoir pris conseil avec l'hôte et +avoir fait quelques préparatifs nécessaires, il loua le _glultrud_ +ou crieur public, pour donner avis à toute la ville d'un petit +animal étranger qu'on ferait voir à l'enseigne de l'Aigle vert, +qui était moins gros qu'un _splacknock_, et ressemblant dans +toutes les parties de son corps à une créature humaine, qui +pouvait prononcer plusieurs mots et faire une infinité de tours +d'adresse. + +Je fus posé sur une table dans la salle la plus grande de +l'auberge, qui était presque large de trois cents pieds en carré. +Ma petite maîtresse se tenait debout sur un tabouret bien près de +la table, pour prendre soin de moi et m'instruire de ce qu'il +fallait faire. Mon maître, pour éviter la foule et le désordre, ne +voulut pas permettre que plus de trente personnes entrassent à la +fois pour me voir. Je marchai çà et là sur la table, suivant les +ordres de la fille: elle me fit plusieurs questions qu'elle sut +être à ma portée et proportionnées à la connaissance que j'avais +de la langue, et je répondis le mieux et le plus haut que je pus. +Je me retournai plusieurs fois vers toute la compagnie, et fis +mille révérences. Je pris un de plein de vin, que Glumdalclitch +m'avait donné pour gobelet, et je bus à leur santé. Je tirai mon +sabre et fis le moulinet à la façon des maîtres d'armes +d'Angleterre. La fille me donna un bout de paille, dont je fis +l'exercice comme d'une pique, ayant appris cela dans ma jeunesse. +Je fus obligé de répéter toujours les mêmes choses, jusqu'à ce que +je fusse presque mort de lassitude, d'ennui et de chagrin. + +Ceux qui m'avaient vu firent de tous côtés des rapports si +merveilleux, que le peuple voulait ensuite enfoncer les portes +pour entrer. + +Mon maître, ayant en vue ses propres intérêts, ne voulut permettre +à personne de me toucher, excepté à ma petite maîtresse, et, pour +me mettre plus à couvert de tout accident, on avait rangé des +bancs autour de la table, à une telle distance que je ne fusse à +portée d'aucun spectateur. Cependant un petit écolier malin me +jeta une noisette à la tête, et il s'en fallut peu qu'il ne +m'attrapât; elle fut jetée avec tant de force que, s'il n'eût pas +manqué son coup, elle m'aurait infailliblement fait sauter la +cervelle, car elle était presque aussi grosse qu'un melon; mais +j'eus la satisfaction de voir le petit écolier chassé de la salle. + +Mon maître fit afficher qu'il me ferait voir encore le jour du +marché suivant; cependant il me fit faire une voiture plus +commode, vu que j'avais été si fatigué de mon premier voyage et du +spectacle que j'avais donné pendant huit heures de suite, que je +ne pouvais plus me tenir debout et que j'avais presque perdu la +voix. Pour m'achever, lorsque je fus de retour, tous les +gentilshommes du voisinage, ayant entendu parler de moi, se +rendirent à la maison de mon maître. Il y en eut un jour plus de +trente, avec leurs femmes et leurs enfants, car ce pays, aussi +bien que l'Angleterre, est peuplé de gentilshommes fainéants et +désoeuvrés. + +Mon maître, considérant le profit que je pouvais lui rapporter, +résolut de me faire voir dans les villes du royaume les plus +considérables. S'étant donc fourni de toutes les choses +nécessaires à un long voyage, après avoir réglé ses affaires +domestiques et dit adieu à sa femme, le 17 août 1703, environ deux +mois après mon arrivée, nous partîmes pour nous rendre à la +capitale, située vers le milieu de cet empire, et environ à quinze +cents lieues de notre demeure. Mon maître fit monter sa fille en +trousse derrière lui! Elle me porta dans une boîte attachée autour +de son corps, doublée du drap le plus fin qu'elle avait pu +trouver. + +Le dessein de mon maître fut de me faire voir sur la route, dans +toutes les villes, bourgs et villages un peu fameux, et de +parcourir même les châteaux de la noblesse qui l'éloigneraient peu +de son chemin. Nous faisions de petites journées, seulement de +quatre-vingts ou cent lieues, car Glumdalclitch, exprès pour +m'épargner de la fatigue, se plaignit qu'elle était bien +incommodée du trot du cheval. Souvent elle me tirait de la caisse +pour me donner de l'air et me faire voir le pays. Nous passâmes +cinq ou six rivières plus larges et plus profondes que le Nil et +le Gange, et il n'y avait guère de ruisseau qui ne fût plus grand +que la Tamise au pont de Londres. Nous fûmes trois semaines dans +notre voyage, et je fus montré dans dix-huit grandes villes, sans +compter plusieurs villages et plusieurs châteaux de la campagne. + +Le vingt-sixième jour d'octobre, nous arrivâmes à la capitale, +appelée dans leur langue Lorbrulgrud ou l'_Orgueil de l'univers_. +Mon maître loua un appartement dans la rue principale de la ville, +peu éloignée du palais royal, et distribua, selon la coutume, des +affiches contenant une description merveilleuse de ma personne et +de mes talents. Il loua une très grande salle de trois ou quatre +cents pieds de large, où il plaça une table de soixante pieds de +diamètre, sur laquelle je devais jouer mon rôle; il la fit +entourer de palissades pour m'empêcher de tomber en bas. C'est sur +cette table qu'on me montra dix fois par jour, au grand étonnement +et à la satisfaction de tout le peuple. Je savais alors +passablement parler la langue, et j'entendais parfaitement tout ce +qu'on disait de moi; d'ailleurs, j'avais appris leur alphabet, et +je pouvais, quoique avec peine, lire et expliquer les livres, car +Glumdalclitch m'avait donné des leçons chez son père et aux heures +de loisir pendant notre voyage; elle portait un petit livre dans +sa poche, un peu plus gros qu'un volume d'atlas, livre à l'usage +des jeunes filles, et qui était une espèce de catéchisme en +abrégé; elle s'en servait pour m'enseigner les lettres de +l'alphabet, et elle m'en interprétait les mots. + + + + +Chapitre III + +_L'auteur mandé pour se rendre à la cour: la reine l'achète et le +présente au roi. Il dispute avec les savants de Sa Majesté. On lui +prépare un appartement. Il devient favori de la reine. Il soutient +l'honneur de son pays. Ses querelles avec le nain de la reine._ + + +Les peines et les fatigues qu'il me fallait essuyer chaque jour +apportèrent un changement considérable à ma santé; car, plus mon +maître gagnait, plus il devenait insatiable. J'avais perdu +entièrement l'appétit, et j'étais presque devenu un squelette. Mon +maître s'en aperçut, et jugeant que je mourrais bientôt, résolut +de me faire valoir autant qu'il pourrait. Pendant qu'il raisonnait +de cette façon, un _slardral_, ou écuyer du roi, vint ordonner à +mon maître de m'amener incessamment à la cour pour le +divertissement de la reine et de toutes ses dames. Quelques-unes +de ces dames m'avaient déjà vu, et avaient rapporté des choses +merveilleuses de ma figure mignonne, de mon maintien gracieux et +de mon esprit délicat. Sa Majesté et sa suite furent extrêmement +diverties de mes manières. Je me mis à genoux et demandai d'avoir +l'honneur de baiser son pied royal; mais cette princesse gracieuse +me présenta son petit doigt, que j'embrassai entre mes deux bras, +et dont j'appliquai le bout avec respect à mes lèvres. Elle me fit +des questions générales touchant mon pays et mes voyages, +auxquelles je répondis aussi distinctement et en aussi peu de mots +que je pus; elle me demanda si je serais bien aise de vivre à la +cour; je fis la révérence jusqu'au bas de la table sur laquelle +j'étais monté, et je répondis humblement que j'étais l'esclave de +mon maître; mais que, s'il ne dépendait que de moi, je serais +charmé de consacrer ma vie au service de Sa Majesté; elle demanda +ensuite à mon maître s'il voulait me vendre. Lui, qui s'imaginait +que je n'avais pas un mois à vivre, fut ravi de la proposition, et +fixa le prix de ma vente à mille pièces d'or, qu'on lui compta +sur-le-champ. Je dis alors à la reine que, puisque j'étais devenu +un homme esclave de Sa Majesté, je lui demandais la grâce que +Glumdalclitch, qui avait toujours eu pour moi tant d'attention, +d'amitié et de soins, fût admise à l'honneur de son service, et +continuât d'être ma gouvernante. Sa Majesté y consentit, et y fit +consentir aussi le laboureur, qui était bien aise de voir sa fille +à la cour. Pour la pauvre fille, elle ne pouvait cacher sa joie. +Mon maître se retira, et me dit en partant qu'il me laissait dans +un bon endroit; à quoi je ne répliquai que par une révérence +cavalière. + +La reine remarqua la froideur avec laquelle j'avais reçu le +compliment et l'adieu du laboureur, et m'en demanda la cause. Je +pris la liberté de répondre à Sa Majesté que je n'avais point +d'autre obligation à mon dernier maître que celle de n'avoir pas +écrasé un pauvre animal innocent, trouvé par hasard dans son +champ; que ce bienfait avait été assez bien payé par le profit +qu'il avait fait en me montrant pour de l'argent, et par le prix +qu'il venait de recevoir en me vendant; que ma santé était très +altérée par mon esclavage et par l'obligation continuelle +d'entretenir et d'amuser le menu peuple à toutes les heures du +jour, et que, si mon maître n'avait pas cru ma vie en danger, Sa +Majesté ne m'aurait pas eu à si bon marché; mais que, comme je +n'avais pas lieu de craindre d'être désormais si malheureux sous +la protection d'une princesse si grande et si bonne, l'ornement de +la nature, l'admiration du monde, les délices de ses sujets et le +phénix de la création, j'espérais que l'appréhension qu'avait eue +mon dernier maître serait vaine, puisque je trouvais déjà mes +esprits ranimés par l'influence de sa présence très auguste. + +Tel fut le sommaire de mon discours, prononcé avec plusieurs +barbarismes et en hésitant souvent. + +La reine, qui excusa avec bonté les défauts de ma harangue, fut +surprise de trouver tant d'esprit et de bon sens dans un petit +animal; elle me prit dans ses mains, et sur-le-champ me porta au +roi, qui était alors retiré dans son cabinet. Sa Majesté, prince +très sérieux et d'un visage austère, ne remarquant pas bien ma +figure à la première vue, demanda froidement à la reine depuis +quand elle était devenue si amoureuse d'un _splacknock_ (car il +m'avait pris pour cet insecte); mais la reine, qui avait +infiniment d'esprit, me mit doucement debout sur l'écritoire du +roi et m'ordonna de dire moi-même à Sa Majesté ce que j'étais. Je +le fis en très peu de mots, et Glumdalclitch, qui était restée à +la porte du cabinet, ne pouvant pas souffrir que je fusse +longtemps hors de sa présence, entra et dit à Sa Majesté comment +j'avais été trouvé dans un champ. + +Le roi, aussi savant qu'aucune personne de ses États, avait été +élevé dans l'étude de la philosophie et surtout des mathématiques. +Cependant, quand il vit de près ma figure et ma démarche, avant +que j'eusse commencé à parler, il s'imagina que je pourrais être +une machine artificielle comme celle d'un tournebroche ou tout au +plus d'une horloge inventée et exécutée par un habile artiste; +mais quand il eut trouvé du raisonnement dans les petits sons que +je rendais, il ne put cacher son étonnement et son admiration. + +Il envoya chercher trois fameux savants, qui alors étaient de +quartier à la cour et dans leur semaine de service (selon la +coutume admirable de ce pays). Ces messieurs, après avoir examiné +de près ma figure avec beaucoup d'exactitude, raisonnèrent +différemment sur mon sujet. Ils convenaient tous que je ne pouvais +pas être produit suivant les lois ordinaires de la nature, parce +que j'étais dépourvu de la faculté naturelle de conserver ma vie, +soit par l'agilité, soit par la facilité de grimper sur un arbre, +soit par le pouvoir de creuser la terre et d'y faire des trous +pour m'y cacher comme les lapins. Mes dents, qu'ils considérèrent +longtemps, les firent conjecturer que j'étais un animal +carnassier. + +Un de ces philosophes avança que j'étais un embryon, un pur +avorton; mais cet avis fut rejeté par les deux autres, qui +observèrent que mes membres étaient parfaits et achevés dans leur +espèce, et que j'avais vécu plusieurs années, ce qui parut évident +par ma barbe, dont les poils se découvraient avec un microscope. +On ne voulut pas avouer que j'étais un nain, parce que ma +petitesse était hors de comparaison; car le nain favori de la +reine, le plus petit qu'on eût jamais vu dans ce royaume, avait +près de trente pieds de haut. Après un grand débat, on conclut +unanimement que je n'étais qu'un _relplum scalcath_, qui, étant +interprété littéralement, veut dire _lusus naturæ_, décision très +conforme à la philosophie moderne de l'Europe, dont les +professeurs, dédaignant le vieux subterfuge des causes occultes, à +la faveur duquel les sectateurs d'Aristote tâchent de masquer leur +ignorance, ont inventé cette solution merveilleuse de toutes les +difficultés de la physique. Admirable progrès de la science +humaine! + +Après cette conclusion décisive, je pris la liberté de dire +quelques mots: je m'adressai au roi, et protestai à Sa Majesté que +je venais d'un pays où mon espèce était répandue en plusieurs +millions d'individus des deux sexes, où les animaux, les arbres et +les maisons étaient proportionnés à ma petitesse, et où, par +conséquent, je pouvais être aussi bien en état de me défendre et +de trouver ma nourriture, mes besoins et mes commodités qu'aucun +des sujets de Sa Majesté. Cette réponse fit sourire +dédaigneusement les philosophes, qui répliquèrent que le laboureur +m'avait bien instruit et que je savais ma leçon. Le roi, qui avait +un esprit bien plus éclairé, congédiant ses savants, envoya +chercher le laboureur, qui, par bonheur, n'était pas encore sorti +de la ville. L'ayant donc d'abord examiné en particulier, et puis +l'ayant confronté avec moi et avec la jeune fille, Sa Majesté +commença à croire que ce que je lui avais dit pouvait être vrai. +Il pria la reine de donner ordre qu'on prit un soin particulier de +moi, et fut d'avis qu'il me fallait laisser sous la conduite de +Glumdalclitch, ayant remarqué que nous avions une grande affection +l'un pour l'autre. + +La reine donna ordre à son ébéniste de faire une boîte qui me pût +servir de chambre à coucher, suivant le modèle que Glumdalclitch +et moi lui donnerions. Cet homme, qui était un ouvrier très +adroit, me fit en trois semaines une chambre de bois de seize +pieds en carré et de douze de haut, avec des fenêtres, une porte +et deux cabinets. + +Un ouvrier excellent, qui était célèbre pour les petits bijoux +curieux, entreprit de me faire deux chaises d'une matière +semblable à l'ivoire, et deux tables avec une armoire pour mettre +mes hardes; ensuite, la reine fit chercher chez les marchands les +étoffes de soie les plus fines pour me faire des habits. + +Cette princesse goûtait si fort mon entretien, qu'elle ne pouvait +dîner sans moi. J'avais une table placée sur celle où Sa Majesté +mangeait, avec une chaise sur laquelle je me pouvais asseoir. +Glumdalclitch était debout sur un tabouret, près de la table, pour +pouvoir prendre soin de moi. + +Un jour, le prince, en dînant, prit plaisir à s'entretenir avec +moi, me faisant des questions touchant les moeurs, la religion, +les lois, le gouvernement et la littérature de l'Europe, et je lui +en rendis compte le mieux que je pus. Son esprit était si +pénétrant, et son jugement si solide, qu'il fit des réflexions et +des observations très sages sur tout ce que je lui dis. Lui ayant +parlé de deux partis qui divisent l'Angleterre, il me demanda si +j'étais un _whig_ ou un _tory _; puis, se tournant vers son +ministre, qui se tenait derrière lui, ayant à la main un bâton +blanc presque aussi haut que le grand mât du _Souverain royal_: +«Hélas! dit-il, que la grandeur humaine est peu de chose, puisque +de vils insectes ont aussi de l'ambition, avec des rangs et des +distinctions parmi eux! Ils ont de petits lambeaux dont ils se +parent, des trous, des cages, des boîtes, qu'ils appellent des +palais et des hôtels, des équipages, des livrées, des titres, des +charges, des occupations, des passions comme nous. Chez eux, on +aime, on hait, on trompe, on trahit comme ici.» C'est ainsi que Sa +Majesté philosophait à l'occasion de ce que je lui avais dit de +l'Angleterre, et moi j'étais confus et indigné de voir ma patrie, +la maîtresse des arts, la souveraine des mers, l'arbitre de +l'Europe, la gloire de l'univers, traitée avec tant de mépris. + +Il n'y avait rien qui m'offensât et me chagrinât plus que le nain +de la reine, qui, étant de la taille la plus petite qu'on eût +jamais vue dans ce pays, devint d'une insolence extrême à la vue +d'un homme beaucoup plus petit que lui. Il me regardait d'un air +fier et dédaigneux, et raillait sans cesse de ma petite figure. Je +ne m'en vengeai qu'en l'appelant _frère_. Un jour, pendant le +dîner, le malicieux nain, prenant le temps que je ne pensais à +rien, me prit par le milieu du corps, m'enleva et me laissa tomber +dans un plat de lait, et aussitôt s'enfuit. J'en eus par-dessus +les oreilles, et, si je n'avais été un nageur excellent, j'aurais +été infailliblement noyé. Glumdalclitch, dans ce moment, était par +hasard à l'autre extrémité de la chambre. La reine fut si +consternée de cet accident, qu'elle manqua de présence d'esprit +pour m'assister; mais ma petite gouvernante courut à mon secours +et me tira adroitement hors du plat, après que j'eus avalé plus +d'une pinte de lait. On me mit au lit; cependant, je ne reçus +d'autre mal que la perte d'un habit qui fut tout a fait gâté. Le +nain fut bien fouetté, et je pris quelque plaisir à voir cette +exécution. + +Je vais maintenant donner au lecteur une légère description de ce +pays, autant que je l'ai pu connaître par ce que j'en ai parcouru. +Toute l'étendue du royaume est environ de trois mille lieues de +long et de deux mille cinq cents lieues de large: d'où je conclus +que nos géographes de l'Europe se trompent lorsqu'ils croient +qu'il n'y a que la mer entre le Japon et la Californie. Je me suis +toujours imaginé qu'il devait y avoir de ce côté-là un grand +continent, pour servir de contrepoids au grand continent de +Tartarie. On doit donc corriger les cartes et joindre cette vaste +étendue de pays aux parties nord-ouest de l'Amérique; sur quoi je +suis prêt d'aider les géographes de mes lumières. Ce royaume est +une presqu'île, terminée vers le nord par une chaîne de montagnes +qui ont environ trente milles de hauteur, et dont on ne peut +approcher, à cause des volcans qui y sont en grand nombre sur la +cime. + +Les plus savants ne savent quelle espèce de mortels habitent au +delà de ces montagnes, ni même s'il y a des habitants. Il n'y a +aucun port dans tout le royaume; et les endroits de la côte où les +rivières vont se perdre dans la mer sont si pleins de rochers +hauts et escarpés, et la mer y est ordinairement si agitée, qu'il +n'y a presque personne qui ose y aborder, en sorte que ces peuples +sont exclus de tout commerce avec le reste du monde. Les grandes +rivières sont pleines de poissons excellents; aussi, c'est très +rarement qu'on pêche dans l'Océan, parce que les poissons de mer +sont de la même grosseur que ceux de l'Europe, et par rapport a +eux ne méritent pas la peine d'être péchés; d'où il est évident +que la nature, dans la production des plantes et des animaux d'une +grosseur si énorme, se borne tout à fait à ce continent; et, sur +ce point, je m'en rapporte aux philosophes. On prend néanmoins +quelquefois, sur la côte, des baleines, dont le petit peuple se +nourrit et même se régale. J'ai vu une de ces baleines qui était +si grosse qu'un homme du pays avait de la peine à la porter sur +ses épaules. Quelquefois, par curiosité, on en apporte dans des +paniers à Lorbrulgrud; j'en ai vu une dans un plat sur la table du +roi. + +Le pays est très peuplé, car il contient cinquante et une villes, +près de cent bourgs entourés de murailles, et un bien plus grand +nombre de villages et de hameaux. Pour satisfaire le lecteur +curieux, il suffira peut-être de donner la description de +Lorbrulgrud. Cette ville est située sur une rivière qui la +traverse et la divise en deux parties presque égales. Elle +contient plus de quatre-vingt mille maisons, et environ six cent +mille habitants; elle a en longueur trois _glonglungs_ (qui font +environ cinquante-quatre milles d'Angleterre), et deux et demi en +largeur, selon la mesure que j'en pris sur la carte royale, +dressée par les ordres du roi, qui fut étendue sur la terre exprès +pour moi, et était longue de cent pieds. + +Le palais du roi est un bâtiment assez peu régulier; c'est plutôt +un amas d'édifices qui a environ sept milles de circuit; les +chambres principales sont hautes de deux cent quarante pieds, et +larges à proportion. + +On donna un carrosse à Glumdalclitch et à moi pour voir la ville, +ses places et ses hôtels. Je supputai que notre carrosse était +environ en carré comme la salle de Westminster, mais pas tout à +fait si haut. Un jour, nous fîmes arrêter le carrosse à plusieurs +boutiques, où les mendiants, profitant de l'occasion, se rendirent +en foule aux portières, et me fournirent les spectacles les plus +affreux qu'un oeil anglais ait jamais vus. Comme ils étaient +difformes, estropiés, sales, malpropres, couverts de plaies, de +tumeurs et de vermine, et que tout cela me paraissait d'une +grosseur énorme, je prie le lecteur de juger de l'impression que +ces objets firent sur moi, et de m'en épargner la description. + +Les filles de la reine priaient souvent Glumdalclitch de venir +dans leurs appartements et de m'y porter avec elle, pour avoir le +plaisir de me voir de près. Elles me traitaient sans cérémonie, +comme une créature sans conséquence, de sorte que j'assistai +souvent à leur toilette, et c'était bien malgré moi, je l'affirme, +que je les regardais quand elles découvraient leurs bras ou leur +cou. Je dis malgré moi, car en vérité ce n'était pas un beau +spectacle: leur peau me semblait dure et de différentes couleurs +avec des taches ça et là aussi larges qu'une assiette. Leurs longs +cheveux pendants semblaient des paquets de cordes: d'où il faut +conclure que la beauté des femmes, dont on fait ordinairement tant +de cas, n'est qu'une chose imaginaire, puisque les femmes d'Europe +ressembleraient à celles d'où je viens de parler si nos yeux +étaient des microscopes. Je supplie le beau sexe de mon pays de ne +me point savoir mauvais gré de cette observation. Il importe peu +aux belles d'être laides pour des yeux perçants qui ne les verront +jamais. Les philosophes savent bien ce qui en est; mais lorsqu'ils +voient une beauté, ils voient comme tout le monde, et ne sont plus +philosophes. + +La reine, qui m'entretenait souvent de mes voyages sur mer, +cherchait toutes les occasions possibles de me divertir quand +j'étais mélancolique. Elle me demanda un jour si j'avais l'adresse +de manier une voile et une rame, et si un peu d'exercice en ce +genre ne serait pas convenable à ma santé. Je répondis que +j'entendais tous les deux assez bien; car, quoique mon emploi +particulier eût été celui de chirurgien, c'est-à-dire médecin de +vaisseau, je m'étais trouvé souvent obligé de travailler comme +matelot; mais j'ignorais comment cela se pratiquait dans ce pays, +où la plus petite barque était égale à un vaisseau de guerre de +premier rang parmi nous; d'ailleurs, un navire proportionné à ma +grandeur et à mes forces n'aurait pu flotter longtemps sur leurs +rivières, et je n'aurais pu le gouverner. Sa Majesté me dit que, +si je voulais, son menuisier me ferait une petite barque, et +qu'elle me trouverait un endroit où je pourrais naviguer. Le +menuisier, suivant mes instructions, dans l'espace de dix jours, +me construisit un petit navire avec tous ses cordages, capable de +tenir commodément huit Européens. Quand il fut achevé, la reine +donna ordre au menuisier de faire une auge de bois, longue de +trois cents pieds, large de cinquante et profonde de huit: +laquelle, étant bien goudronnée, pour empêcher l'eau de +s'échapper, fut posée sur le plancher, le long de la muraille, +dans une salle extérieure du palais: elle avait un robinet bien +près du fond, pour laisser sortir l'eau de temps en temps, et deux +domestiques la pouvaient remplir dans une demi-heure de temps. +C'est là que l'on me fit ramer pour mon divertissement, aussi bien +que pour celui de la reine et de ses dames, qui prirent beaucoup +de plaisir à voir mon adresse et mon agilité. Quelquefois je +haussais ma voile, et puis c'était mon affaire de gouverner +pendant que les dames me donnaient un coup de vent avec leurs +éventails; et quand elles se trouvaient fatiguées, quelques-uns +des pages poussaient et faisaient avancer le navire avec leur +souffle, tandis que je signalais mon adresse à tribord et à +bâbord, selon qu'il me plaisait. Quand j'avais fini, Glumdalclitch +reportait mon navire dans son cabinet, et le suspendait à un clou +pour sécher. + +Dans cet exercice, il m'arriva une fois un accident qui pensa me +coûter la vie; car, un des pages ayant mis mon navire dans l'auge, +une femme de la suite de Glumdalclitch me leva très officieusement +pour me mettre dans le navire; mais il arriva que je glissai +d'entre ses doigts, et je serais infailliblement tombé de la +hauteur de quarante pieds sur le plancher, si, par le plus heureux +accident du monde, je n'eusse pas été arrêté par une grosse +épingle qui était fichée dans le tablier de cette femme. La tête +de l'épingle passa entre ma chemise et la ceinture de ma culotte, +et ainsi je fus suspendu en l'air par le dos, jusqu'à ce que +Glumdalclitch accourût à mon secours. + +Une autre fois, un des domestiques, dont la fonction était de +remplir mon auge d'eau fraîche de trois jours en trois jours, fut +si négligent, qu'il laissa échapper de son eau une grenouille très +grosse sans l'apercevoir. + +La grenouille se tint cachée jusqu'à ce que je fusse dans mon +navire; alors, voyant un endroit pour se reposer, elle grimpa, et +fit tellement pencher mon bateau que je me trouvai obligé de faire +le contrepoids de l'autre côté pour l'empêcher de s'enfoncer; mais +je l'obligeai à coups de rames de sauter dehors. + +Voici le plus grand péril que je courus dans ce royaume. +Glumdalclitch m'avait enfermé au verrou dans son cabinet, étant +sortie pour des affaires ou pour faire une visite. Le temps était +très chaud, et la fenêtre du cabinet était ouverte, aussi bien que +les fenêtres et la porte de ma boîte; pendant que j'étais assis +tranquillement et mélancoliquement près de ma table, j'entendis +quelque chose entrer dans le cabinet par la fenêtre et sauter çà +et là. Quoique j'en fusse un peu alarmé, j'eus le courage de +regarder dehors, mais sans abandonner ma chaise; et alors je vis +un animal capricieux, bondissant et sautant de tous côtés, qui +enfin s'approcha de ma boîte et la regarda avec une apparence de +plaisir et de curiosité, mettant sa tête à la porte et à chaque +fenêtre. Je me retirai au coin le plus éloigné de ma boîte; mais +cet animal, qui était un singe, regardant dedans de tous côtés, me +donna une telle frayeur, que je n'eus pas la présence d'esprit de +me cacher sous mon lit, comme je pouvais faire très facilement. +Après bien des grimaces et des gambades, il me découvrit; et +fourrant une de ses pattes par l'ouverture de la porte, comme fait +un chat qui joue avec une souris, quoique je changeasse souvent de +lieu pour me mettre à couvert de lui, il m'attrapa par les pans de +mon justaucorps (qui, étant fait du drap de ce pays, était épais +et très fort), et me tira dehors. Il me prit dans sa patte droite, +et me tint comme une nourrice tient un enfant qu'elle va allaiter, +et de la même façon que j'ai vu la même espèce d'animal faire avec +un jeune chat en Europe. Quand je me débattais, il me pressait si +fort, que je crus que le parti le plus sage était de me soumettre +et d'en passer par tout ce qui lui plairait. J'ai quelque raison +de croire qu'il me prit pour un jeune singe, parce qu'avec son +autre patte il flattait doucement mon visage. + + + +Il fut tout à coup interrompu par un bruit à la porte du cabinet, +comme si quelqu'un eût tâché de l'ouvrir; soudain il sauta à la +fenêtre par laquelle il était entré, et, de là, sur les +gouttières, marchant sur trois pattes et me tenant de la +quatrième, jusqu'à, ce qu'il eût grimpé à un toit attenant au +nôtre. J'entendis dans l'instant jeter des cris pitoyables à +Glumdalclitch. La pauvre fille était au désespoir, et ce quartier +du palais se trouva tout en tumulte: les domestiques coururent +chercher des échelles; le singe fut vu par plusieurs personnes +assis sur le faite d'un bâtiment, me tenant comme une poupée dans +une de ses pattes de devant, et me donnant à manger avec l'autre, +fourrant dans ma bouche quelques viandes qu'il avait attrapées, et +me tapant quand je ne voulais pas manger, ce qui faisait beaucoup +rire la canaille qui me regardait d'en bas; en quoi ils n'avaient +pas tort, car, excepté pour moi, la chose était assez plaisante. +Quelques-uns jetèrent des pierres, dans l'espérance de faire +descendre le singe; mais on défendit de continuer, de peur de me +casser la tête. + +Les échelles furent appliquées, et plusieurs hommes montèrent. +Aussitôt le singe, effrayé, décampa, et me laissa tomber sur une +gouttière. Alors un des laquais de ma petite maîtresse, honnête +garçon, grimpa, et, me mettant dans la poche de sa veste, me fit +descendre en sûreté. + +J'étais presque suffoqué des ordures que le singe avait fourrées +dans mon gosier; mais ma chère petite maîtresse me fit vomir, ce +qui me soulagea. J'étais si faible et si froissé des embrassades +de cet animal, que je fus obligé de me tenir au lit pendant quinze +jours. Le roi et toute la cour envoyèrent chaque jour pour +demander des nouvelles de ma santé, et la reine me fit plusieurs +visites pendant ma maladie. Le singe fut mis à mort, et un ordre +fut porté, faisant défense d'entretenir désormais aucun animal de +cette espèce auprès du palais. La première fois que je me rendis +auprès du roi, après le rétablissement de ma santé, pour le +remercier de ses bontés, il me fit l'honneur de railler beaucoup +sur cette aventure; il me demanda quels étaient mes sentiments et +mes réflexions pendant que j'étais entre les pattes du singe; de +quel goût étaient les viandes qu'il me donnait, et si l'air frais +que j'avais respiré sur le toit n'avait pas aiguisé mon appétit. +Il souhaita fort de savoir ce que j'aurais fait en une telle +occasion dans mon pays. Je dis à Sa Majesté qu'en Europe nous +n'avions point des singes, excepté ceux qu'on apportait des pays +étrangers, et qui étaient si petits qu'ils n'étaient point à +craindre, et qu'à l'égard de cet animal énorme à qui je venais +d'avoir affaire (il était, en vérité, aussi gros qu'un éléphant), +si la peur m'avait permis de penser aux moyens d'user de mon sabre +(à ces mots, je pris un air fier et mis la main sur la poignée de +mon sabre), quand il a fourré sa patte dans ma chambre, peut-être +je lui aurais fait une telle blessure qu'il aurait été bien aise +de la retirer plus promptement qu'il ne l'avait avancée. Je +prononçai ces mots avec un accent ferme, comme une personne +jalouse de son honneur et qui se sent. Cependant mon discours, ne +produisit rien qu'un éclat de rire, et tout le respect dû à Sa +Majesté de la part de ceux qui l'environnaient ne put les retenir; +ce qui me fit réfléchir sur la sottise d'un homme qui tâche de se +faire honneur à lui-même en présence de ceux qui sont hors de tous +les degrés d'égalité ou de comparaison avec lui; et cependant ce +qui m'arriva alors je l'ai vu souvent arriver en Angleterre, où un +petit homme de néant se vante, s'en fait accroître, tranche du +petit seigneur et ose prendre un air important avec les plus +grands du royaume, parce qu'il a quelque talent. + +Je fournissais tous les jours à la cour le sujet de quelque conte +ridicule, et Glumdalclitch, quoiqu'elle m'aimât extrêmement, était +assez méchante pour instruire la reine quand je faisais quelque +sottise qu'elle croyait pouvoir réjouir Sa Majesté. Par exemple, +étant un jour descendu de carrosse à la promenade, où j'étais avec +Glumdalclitch, porté par elle dans ma boîte de voyage, je me mis à +marcher: il y avait de la bouse de vache dans un sentier; je +voulus, pour faire parade de mon agilité, faire l'essai de sauter +par-dessus; mais, par malheur, je sautai mal, et tombai au beau +milieu, en sorte que j'eus de l'ordure jusqu'aux genoux. Je m'en +tirai avec peine, et un des laquais me nettoya comme il put avec +son mouchoir. La reine fût bientôt instruite de cette aventure +impertinente, et les laquais la divulguèrent partout. + + + + +Chapitre IV + +_Différentes inventions de l'auteur pour plaire au roi et à la +reine. Le roi s'informe de l'état de l'Europe, dont l'auteur lui +donne la relation. Les observations du roi sur cet article._ + + +J'avais coutume de me rendre au lever du roi une ou deux fois par +semaine, et je m'y étais trouvé souvent lorsqu'on le rasait, ce +qui, au commencement, me faisait trembler, le rasoir du barbier +étant près de deux fois plus long qu'une faux. Sa Majesté, selon +l'usage du pays, n'était rasée que deux fois par semaine. Je +demandai une fois au barbier quelques poils de la barbe de Sa +Majesté. M'en ayant fait présent, je pris un petit morceau de +bois, et y ayant fait plusieurs trous à une distance égale avec +une aiguille, j'y attachai les poils si adroitement, que je m'en +fis un peigne, ce qui me fut d'un grand secours, le mien étant +rompu et devenu presque inutile, et n'ayant trouvé dans le pays +aucun ouvrier capable de m'en faire un autre. + +Je me souviens d'un amusement que je me procurai vers le même +temps. Je priai une des femmes de chambre de la reine de +recueillir les cheveux fins qui tombaient, de la tête de Sa +Majesté quand on la peignait, et de me les donner. J'en amassai +une quantité considérable, et alors, prenant conseil de +l'ébéniste, qui avait reçu ordre de faire tous les petits ouvrages +que je lui demanderais, je lui donnai des instructions pour me +faire deux fauteuils de la grandeur de ceux qui se trouvaient dans +ma boîte, et de les percer de plusieurs petits trous avec une +alène fine. Quand les pieds, les bras, les barres et les dossiers +des fauteuils furent prêts, je composai le fond avec les cheveux +de la reine, que je passai dans les trous, et j'en fis des +fauteuils semblables aux fauteuils de canne dont nous nous servons +en Angleterre. J'eus l'honneur d'en faire présent à la reine, qui +les mit dans une armoire comme une curiosité. + +Elle voulut un jour me faire asseoir dans un de ces fauteuils; +mais je m'en excusai, protestant que je n'étais pas assez +téméraire et assez insolent pour m'asseoir sur de respectables +cheveux qui avaient autrefois orné la tête de Sa Majesté. Comme +j'avais du génie pour la mécanique, je fis ensuite de ces cheveux +une petite bourse très bien taillée, longue environ de deux aunes, +avec le nom de Sa Majesté tissé en lettres d'or, que je donnai à +Glumdalclitch, du consentement de la reine. + +Le roi, qui aimait fort la musique, avait très souvent des +concerts, auxquels j'assistais placé dans ma boîte; mais le bruit +était si grand que je ne pouvais guère distinguer les accords; je +m'assure que tous les tambours et trompettes d'une armée royale, +battant et sonnant à la fois tout près des oreilles, n'auraient pu +égaler ce bruit. Ma coutume était de faire placer ma boîte loin de +l'endroit où étaient les acteurs du concert, de fermer les portes +et les fenêtres; avec ces précautions, je ne trouvais pas leur +musique désagréable. + +J'avais appris, pendant ma jeunesse, à jouer du clavecin. +Glumdalclitch en avait un dans sa chambre, où un maître se rendait +deux fois la semaine pour lui montrer. La fantaisie me prit un +jour de régaler le roi et la reine d'un air anglais sur cet +instrument; mais cela me parut extrêmement difficile, car le +clavecin était long de près de soixante pieds, et les touches +larges environ d'un pied; de telle sorte qu'avec mes deux bras +bien étendus je ne pouvais atteindre plus de cinq touches, et de +plus, pour tirer un son, il me fallait toucher à grands coups de +poing. Voici le moyen dont je m'avisai: j'accommodai deux bâtons +environ de la grosseur d'un tricot ordinaire, et je couvris le +bout de ces bâtons de peau de souris, pour ménager les touches et +le son de l'instrument; je plaçai un banc vis-à-vis, sur lequel je +montai, et alors je me mis à courir avec toute la vitesse et toute +l'agilité imaginables sur cette espèce d'échafaud, frappant çà et +là le clavier avec mes deux bâtons de toute ma force, en sorte que +je vins à bout de jouer une gigue anglaise, à la grande +satisfaction de Leurs Majestés; mais il faut avouer que je ne fis +jamais d'exercice plus violent et plus pénible. + +Le roi, qui, comme je l'ai dit, était un prince plein d'esprit, +ordonnait souvent de m'apporter dans ma boîte et de me mettre sur +la table de son cabinet. Alors il me commandait de tirer une de +mes chaises hors de la boîte, et de m'asseoir de sorte que je +fusse au niveau de son visage. De cette manière, j'eus plusieurs +conférences avec lui. Un jour, je pris la liberté de dire à Sa +Majesté que le mépris qu'elle avait conçu pour l'Europe et pour le +reste du monde ne me semblait pas répondre aux excellentes +qualités d'esprit dont elle était ornée; que la raison était +indépendante de la grandeur du corps; qu'au contraire, nous avions +observé, dans notre pays, que les personnes de haute taille +n'étaient pas ordinairement les plus ingénieuses; que; parmi les +animaux, les abeilles et les fourmis avaient la réputation d'avoir +le plus d'industrie, d'artifice et de sagacité; et enfin que, +quelque peu de cas qu'il fît de ma figure, j'espérais néanmoins +pouvoir rendre de grands services à Sa Majesté. Le roi m'écouta +avec attention, et commença à me regarder d'un autre oeil et à ne +plus mesurer mon esprit par ma taille. + +Il m'ordonna alors de lui faire une relation exacte du +gouvernement d'Angleterre, parce que, quelque prévenus que les +princes soient ordinairement en faveur de leurs maximes et de +leurs usages, il serait bien aise de savoir s'il y avait en mon +pays de quoi imiter. Imaginez-vous, mon cher lecteur, combien je +désirai alors d'avoir le génie et la langue de Démosthène et de +Cicéron, pour être capable de peindre dignement l'Angleterre, ma +patrie, et d'en tracer une idée sublime. + +Je commençai par dire à Sa Majesté que nos États étaient composés +de deux îles qui formaient trois puissants royaumes sous un seul +souverain, sans compter nos colonies en Amérique. Je m'étendis +fort sur la fertilité de notre terrain et sur la température de +notre climat. Je décrivis ensuite la constitution du Parlement +anglais, composé en partie d'un corps illustre appelé la _Chambre +des pairs_, personnages du sang le plus noble, anciens possesseurs +et seigneurs des plus belles terres du royaume. Je représentai +l'extrême soin qu'on prenait de leur éducation par rapport aux +sciences et aux armes, pour les rendre capables d'être +conseillers-nés du royaume, d'avoir part dans l'administration du +gouvernement, d'être membres de la plus haute cour de justice dont +il n'y avait point d'appel, et d'être les défenseurs zélés de leur +prince et de leur patrie, par leur valeur, leur conduite et leur +fidélité; que ces seigneurs étaient l'ornement et la sûreté du +Royaume, dignes successeurs de leurs ancêtres, dont les honneurs +avaient été la récompense d'une vertu insigne, et qu'on n'avait +jamais vu leur postérité dégénérer; qu'à ces seigneurs étaient +joints plusieurs saints hommes, qui avaient une place parmi eux +sous le titre d'_évêques_, dont la charge particulière était de +veiller sur la religion et sur ceux qui la prêchent au peuple; +qu'on cherchait et qu'on choisissait dans le clergé les plus +saints et les plus savants hommes pour les revêtir de cette +dignité éminente. + +J'ajoutai que l'autre partie du Parlement était une assemblée +respectable, nommée la _Chambre des communes_, composée de nobles +choisis librement, et députés par le peuple même, seulement à +cause de leurs lumières, de leurs talents et de leur amour pour la +patrie, afin de représenter la sagesse de toute la nation. Je dis +que ces deux corps formaient la plus auguste assemblée de +l'univers, qui, de concert avec le prince, disposait de tout et +réglait en quelque sorte la destinée de tous les peuples de +l'Europe. + +Ensuite je descendis aux cours de justice, où étaient assis de +vénérables interprètes de la loi, qui décidaient sur les +différentes contestations des particuliers, qui punissaient le +crime et protégeaient l'innocence. Je ne manquai pas de parler de +la sage et économique administration de nos finances, et de +m'étendre sur la valeur et les exploits de nos guerriers de mer et +de terre. Je supputai le nombre du peuple, en comptant combien il +y avait de millions d'hommes de différentes religions et de +différents partis politiques parmi nous. Je n'omis ni nos jeux, ni +nos spectacles, ni aucune autre particularité que je crusse +pouvoir faire honneur à mon pays, et je finis par un petit récit +historique des dernières révolutions d'Angleterre depuis environ +cent ans. + +Cette conversation dura cinq audiences dont chacune fut de +plusieurs heures, et le roi écouta le tout avec une grande +attention, écrivant l'extrait de presque tout ce que je disais, et +marquant en même temps les questions qu'il avait dessein de me +faire. + +Quand j'eus achevé mes longs discours, Sa Majesté, dans une +sixième audience, examinant ses extraits, me proposa plusieurs +doutes et de fortes objections sur chaque article. Elle me demanda +d'abord quels étaient les moyens ordinaires de cultiver l'esprit +de notre jeune noblesse; quelles mesures l'on prenait quand une +maison noble venait à s'éteindre, ce qui devait arriver de temps +en temps; quelles qualités étaient nécessaires à ceux qui devaient +être créés nouveaux pairs; si le caprice du prince, une somme +d'argent donnée à propos à une dame de la cour et à un favori, ou +le dessein de fortifier un parti opposé au bien public, n'étaient +jamais les motifs de ces promotions; quel degré de science les +pairs avaient dans les lois de leur pays, et comment ils +devenaient capables de décider en dernier ressort des droits de +leurs compatriotes; s'ils étaient toujours exempts d'avarice et de +préjugés; si ces saints évêques dont j'avais parlé parvenaient +toujours à ce haut rang par leur science dans les matières +théologiques et par la sainteté de leur vie; s'ils n'avaient +jamais intrigué lorsqu'ils n'étaient que de simples prêtres; s'ils +n'avaient pas été quelquefois les aumôniers d'un pair par le moyen +duquel ils étaient parvenus à l'évêché, et si, dans ce cas, ils ne +suivaient pas toujours aveuglément l'avis du pair et ne servaient +pas sa passion ou son préjugé dans l'assemblée du Parlement. + +Il voulut savoir comment on s'y prenait pour l'élection de ceux +que j'avais appelés députés des _communes _; si un inconnu, avec +une bourse bien remplie d'or, ne pouvait pas quelquefois gagner le +suffrage des électeurs à force d'argent, se faire préférer à leur +propre seigneur ou aux plus considérables et aux plus distingués +de la noblesse dans le voisinage; pourquoi on avait une si +violente passion d'être élu pour l'assemblée du Parlement, puisque +cette élection était l'occasion d'une très grande dépense et ne +rendait rien; qu'il fallait donc que ces élus fussent des hommes +d'un désintéressement parfait et d'une vertu éminente et héroïque, +ou bien qu'ils comptassent d'être indemnisés et remboursés avec +usure par le prince et par ses ministres, en leur sacrifiant le +bien public. Sa Majesté me proposa sur cet article des difficultés +insurmontables, que la prudence ne me permet pas de répéter. + +Sur ce que je lui avais dit de nos _cours de justice_, Sa Majesté +voulut être éclairée touchant plusieurs articles. J'étais assez en +état de la satisfaire, ayant été autrefois presque ruiné par un +long procès de la chancellerie, qui fut néanmoins jugé en ma +faveur, et que je gagnai même avec les dépens. Il me demanda +combien de temps on employait ordinairement à mettre une affaire +en état d'être jugée; s'il en coûtait beaucoup pour plaider; si +les avocats avaient la liberté de défendre des causes évidemment +injustes; si l'on n'avait jamais remarqué que l'esprit de parti et +de religion eût fait pencher la balance; si ces avocats avaient +quelque connaissance des premiers principes et des lois générales +de l'équité, s'ils ne se contentaient pas de savoir les lois +arbitraires et les coutumes locales du pays; si eux et les juges +avaient le droit d'interpréter à leur gré et de commenter les +lois; si les plaidoyers et les arrêts n'étaient pas quelquefois +contraires les uns aux autres dans la même espèce. + +Ensuite, il s'attacha à me questionner sur l'administration des +finances, et me dit qu'il croyait que je m'étais mépris sur cet +article, parce que je n'avais fait monter les impôts qu'à cinq ou +six millions par an; que cependant la dépense de l'État allait +beaucoup plus loin et excédait beaucoup la recette. + +Il ne pouvait, disait-il, concevoir comment un royaume osait +dépenser au delà de son revenu et manger son bien comme un +particulier. Il me demanda quels étaient nos créanciers, et où +nous trouverions de quoi les payer, si nous gardions à leur égard +les lois de la nature, de la raison et de l'équité. Il était +étonné du détail que je lui avais fait de nos guerres et des frais +excessifs qu'elles exigeaient. Il fallait certainement, disait-il, +que nous fussions un peuple bien inquiet et bien querelleur, ou +que nous eussions de bien mauvais voisins. «Qu'avez-vous à +démêler, ajoutait-il, hors de vos îles? Devez-vous y avoir +d'autres affaires que celles de votre commerce? Devez-vous songer +à faire des conquêtes, et ne vous suffit-il pas de bien garder vos +ports et vos côtes?» Ce qui l'étonna fort, ce fut d'apprendre que +nous entretenions une armée dans le sein de la paix et au milieu +d'un peuple libre. Il dit que si nous étions gouvernés de notre +propre consentement, il ne pouvait s'imaginer de qui nous avions +peur, et contre qui nous avions à combattre. Il demanda si la +maison d'un particulier ne serait pas mieux défendue par lui-même, +par ses enfants et par ses domestiques, que par une troupe de +fripons et de coquins tirés par hasard de la lie du peuple avec un +salaire bien petit, et qui pourraient gagner cent fois plus en +nous coupant la gorge. + +Il rit beaucoup de ma bizarre arithmétique (comme il lui plut de +l'appeler), lorsque j'avais supputé le nombre de notre peuple en +calculant les différentes sectes qui sont parmi nous à l'égard de +la religion et de la politique. + +Il remarqua qu'entre les amusements de notre noblesse, j'avais +fait mention du jeu. Il voulut savoir à quel âge ce divertissement +était ordinairement pratiqué et quand on le quittait, combien de +temps on y consacrait, et s'il n'altérait pas quelquefois la +fortune des particuliers et ne leur faisait pas commettre des +actions basses et indignes; si des hommes vils et corrompus ne +pouvaient pas quelquefois, par leur adresse dans ce métier, +acquérir de grandes richesses, tenir nos pairs même dans une +espèce de dépendance, les accoutumer à voir mauvaise compagnie, +les détourner entièrement de la culture de leur esprit et du soin +de leurs affaires domestiques, et les forcer, par les pertes +qu'ils pouvaient faire, d'apprendre peut-être à se servir de cette +même adresse infâme qui les avait ruinés. + +Il était extrêmement étonné du récit que je lui avais fait de +notre histoire du dernier siècle; ce n'était, selon lui, qu'un +enchaînement horrible de conjurations, de rébellions, de meurtres, +de massacres, de révolutions, d'exils et des plus énormes effets +que l'avarice, l'esprit de faction, l'hypocrisie, la perfidie, la +cruauté, la rage, la folie, la haine, l'envie, la malice et +l'ambition pouvaient produire. + +Sa Majesté, dans une autre audience, prit la peine de récapituler +la substance de tout ce que j'avais dit, compara les questions +qu'elle m'avait faites avec les réponses que j'avais données; +puis, me prenant dans ses mains et me flattant doucement, +s'exprima dans ces mots que je n'oublierai jamais, non plus que la +manière dont il les prononça: «Mon petit ami Grildrig, vous avez +fait un panégyrique très extraordinaire de votre pays; vous avez +fort bien prouvé que l'ignorance, la paresse et le vice peuvent +être quelquefois les seules qualités d'un homme d'État; que les +lois sont éclaircies, interprétées et appliquées le mieux du monde +par des gens dont les intérêts et la capacité les portent à les +corrompre, à les brouiller et à les éluder. Je remarque parmi vous +une constitution de gouvernement qui, dans son origine, a peut- +être été supportable, mais que le vice a tout à fait défigurée. Il +ne me paraît pas même, par tout ce que vous m'avez dit, qu'une +seule vertu soit requise pour parvenir à aucun rang ou à aucune +charge parmi vous. Je vois que les hommes n'y sont point anoblis +par leur vertu; que les prêtres n'y sont point avancés par leur +piété ou leur science, les soldats par leur conduite ou leur +valeur, les juges par leur intégrité, les sénateurs par l'amour de +leur patrie, ni les hommes d'État par leur sagesse. Mais pour vous +(continua le roi), qui avez passé la plupart de votre vie dans les +voyages, je veux croire que vous n'êtes pas infecté des vices de +votre pays; mais, par tout ce que vous m'avez raconté d'abord et +par les réponses que je vous ai obligé de faire à mes objections, +je juge que la plupart de vos compatriotes sont la plus +pernicieuse race d'insectes que la nature ait jamais souffert +ramper sur la surface de la terre.» + + + + +Chapitre V + +_Zèle de l'auteur pour l'honneur de sa patrie. Il fait une +proposition avantageuse au roi, qui est rejetée. La littérature de +ce peuple imparfaite et bornée. Leurs lois, leurs affaires +militaires et leurs partis dans l'État._ + + +L'amour de la vérité m'a empêché de déguiser l'entretien que j'eus +alors avec Sa Majesté; mais ce même amour ne me permit pas de me +taire lorsque je vis mon cher pays si indignement traité. +J'éludais adroitement la plupart de ses questions, et je donnais à +chaque chose le tour le plus favorable que je pouvais; car, quand +il s'agit de défendre ma patrie et de soutenir sa gloire, je me +pique de ne point entendre raison; alors je n'omets rien pour +cacher ses infirmités et ses difformités et pour mettre sa vertu +et sa beauté dans le jour le plus avantageux. C'est ce que je +m'efforçai de faire dans les différents entretiens que j'eus avec +ce judicieux monarque: par malheur, je perdis ma peine. + +Mais il faut excuser un roi qui vit entièrement séparé du reste du +monde et qui, par conséquent, ignore les moeurs et les coutumes +des autres nations. Ce défaut de connaissance sera toujours la +cause de plusieurs préjugés et d'une certaine manière bornée de +penser, dont le pays de l'Europe est exempt. Il serait ridicule +que les idées de vertu et de vice d'un prince étranger et isolé +fussent proposées pour des règles et pour des maximes à suivre. + +Pour confirmer ce que je viens de dire et pour faire voir les +effets malheureux d'une éducation bornée, je rapporterai ici une +chose qu'on aura peut-être de la peine à croire. Dans la vue de +gagner les bonnes grâces de Sa Majesté, je lui donnai avis d'une +découverte faite depuis trois on quatre cents ans, qui était une +certaine petite poudre noire qu'une seule petite étincelle pouvait +allumer en un instant, de telle manière qu'elle était capable de +faire sauter en l'air des montagnes avec un bruit et un fracas +plus grand que celui du tonnerre; qu'une quantité de cette poudre +étant mise dans un tube de bronze ou de fer, selon sa grosseur, +poussait une balle de plomb ou un boulet de fer avec une si grande +violence et tant de vitesse, que rien n'était capable de soutenir +sa force; que les boulets, ainsi poussés et chassés d'un tube de +fonte par l'inflammation de cette petite poudre, rompaient, +renversaient, culbutaient les bataillons et les escadrons, +abattaient les plus fortes murailles, faisaient sauter les plus +grosses tours, coulaient à fond les plus gros vaisseaux; que cette +poudre, mise dans un globe de fer lancé avec une machine, brûlait +et écrasait les maisons, et jetait de tous côtés des éclats qui +foudroyaient tout ce qui se rencontrait; que je savais la +composition de cette poudre merveilleuse, où il n'entrait que des +choses communes et à bon marché, et que je pourrais apprendre le +même secret à ses sujets si Sa Majesté le voulait; que, par le +moyen de cette poudre, Sa Majesté briserait les murailles de la +plus forte ville de son royaume, si elle se soulevait jamais et +osait lui résister; que je lui offrais ce petit présent comme un +léger tribut de ma reconnaissance. + +Le roi, frappé de la description que je lui avais faite des effets +terribles de ma poudre, paraissait ne pouvoir comprendre comment +un insecte impuissant, faible, vil et rampant avait imaginé une +chose effroyable, dont il osait parler d'une manière si familière, +qu'il semblait regarder comme des bagatelles le carnage et la +désolation que produisait une invention si pernicieuse. «Il +fallait, disait-il, que ce fût un mauvais génie, ennemi de Dieu et +de ses ouvrages, qui en eût été l'auteur.» Il protesta que, +quoique rien ne lui fit plus de plaisir que les nouvelles +découvertes, soit dans la nature, soit dans les arts, il aimerait +mieux perdre sa couronne que faire usage d'un si funeste secret, +dont il me défendit, sous peine de la vie, de faire part à aucun +de ses sujets: effet pitoyable de l'ignorance et des bornes de +l'esprit d'un prince sans éducation. Ce monarque, orné de toutes +les qualités qui gagnent la vénération, l'amour et l'estime des +peuples, d'un esprit fort et pénétrant, d'une grande sagesse, +d'une profonde science, doué de talents admirables pour le +gouvernement, presque adoré de son peuple, se trouve sottement +gêné par un scrupule excessif et bizarre dont nous n'avons jamais +eu d'idée en Europe, et laisse échapper une occasion qu'on lui met +entre les mains de se rendre le maître absolu de la vie, de la +liberté et des biens de tous ses sujets! Je ne dis pas ceci dans +l'intention de rabaisser les vertus et les lumières de ce prince, +auquel je n'ignore pas néanmoins que ce récit fera tort dans +l'esprit d'un lecteur anglais; mais je m'assure que ce défaut ne +venait que d'ignorance, ces peuples n'ayant pas encore réduit la +politique en art, comme nos esprits sublimes de l'Europe. + +Car il me souvient que, dans un entretien que j'eus un jour avec +le roi sur ce que je lui avais dit par hasard qu'il y avait parmi +nous un grand nombre de volumes écrits sur l'art du gouvernement, +Sa Majesté en conçut une opinion très basse de notre esprit, et +ajouta qu'il méprisait et détestait tout mystère, tout raffinement +et toute intrigue dans les procédés d'un prince ou d'un ministre +d'État. Il ne pouvait comprendre ce que je voulais dire par les +secrets du cabinet. Pour lui, il renfermait la science de +gouverner dans des bornes très étroites, la réduisant au sens +commun, à la raison, à la justice, à la douceur, à la prompte +décision des affaires civiles et criminelles, et à d'autres +semblables pratiques à la portée de tout le monde et qui ne +méritent pas qu'on en parle. Enfin, il avança ce paradoxe étrange +que, si quelqu'un pouvait faire croître deux épis ou deux brins +d'herbe sur un morceau de terre où auparavant il n'y en avait +qu'un, il mériterait beaucoup du genre humain et rendrait un +service plus essentiel à son pays que toute la race de nos +sublimes politiques. + +La littérature de ce peuple est fort peu de chose et ne consiste +que dans la connaissance de la morale, de l'histoire, de la poésie +et des mathématiques; mais il faut avouer qu'ils excellent dans +ces quatre genres. + +La dernière de ces connaissances n'est appliquée par eux qu'à tout +ce qui est utile; en sorte que la meilleure partie de notre +mathématique serait parmi eux fort peu estimée. À l'égard des +entités métaphysiques, des abstractions et des catégories, il me +fut impossible de les leur faire concevoir. + +Dans ce pays, il n'est pas permis de dresser une loi en plus de +mots qu'il n'y a de lettres dans leur alphabet, qui n'est composé +que de vingt-deux lettres; il y a même très peu de lois qui +s'étendent jusqu'à cette longueur. Elles sont toutes exprimées +dans les termes les plus clairs et les plus simples, et ces +peuples ne sont ni assez vifs ni assez ingénieux pour y trouver +plusieurs sens; c'est d'ailleurs un crime capital d'écrire un +commentaire sur aucune loi. + +Ils possèdent de temps immémorial l'art d'imprimer, aussi bien que +les Chinois; mais leurs bibliothèques ne sont pas grandes; celle +du roi, qui est la plus nombreuse, n'est composée que de mille +volumes rangés dans une galerie de douze cents pieds de longueur, +où j'eus la liberté de lire tous les livres qu'il me plut. Le +livre que j'eus d'abord envie de lire fut mis sur une table sur +laquelle on me plaça: alors, tournant mon visage vers le livre, je +commençai par le haut de la page; je me promenai dessus le livre +même, à droite et à gauche, environ huit ou dix pas, selon la +longueur des lignes, et je reculai à mesure que j'avançais dans la +lecture des pages. Je commençai à lire l'autre page de la même +façon, après quoi je tournai le feuillet, ce que je pus +difficilement faire avec mes deux mains, car il était aussi épais +et aussi raide qu'un gros carton. + +Leur style est clair, mâle et doux, mais nullement fleuri, parce +qu'on ne sait parmi eux ce que c'est de multiplier les mots +inutiles et de varier les expressions. Je parcourus plusieurs de +leurs livres, surtout ceux qui concernaient l'histoire et la +morale; entre autres, je lus avec plaisir un vieux petit traité +qui était dans la chambre de Glumdalclitch. Ce livre était +intitulé: _Traité de la faiblesse du genre humain_, et n'était +estimé que des femmes et du petit peuple. Cependant je fus curieux +de voir ce qu'un auteur de ce pays pouvait dire sur un pareil +sujet. Cet écrivain faisait voir très au long combien l'homme est +peu en état de se mettre à couvert des injures de l'air ou de la +fureur des bêtes sauvages; combien il était surpassé par d'autres +animaux, soit dans la force, soit dans la vitesse, soit dans la +prévoyance, soit dans l'industrie. Il montrait que la nature avait +dégénéré dans ces derniers siècles, et qu'elle était sur son +déclin. + +Il enseignait que les lois mêmes de la nature exigeaient +absolument que nous eussions été au commencement d'une taille plus +grande et d'une complexion plus vigoureuse, pour n'être point +sujets à une soudaine destruction par l'accident d'une tuile +tombant de dessus une maison, ou d'une pierre jetée de la main +d'un enfant, ni à être noyés dans un ruisseau. De ces +raisonnements l'auteur tirait plusieurs applications utiles à la +conduite de la vie. Pour moi, je ne pouvais m'empêcher de faire +des réflexions morales sur cette morale même, et sur le penchant +universel qu'ont tous les hommes à se plaindre de la nature et à +exagérer ses défauts. Ces géants se trouvaient petits et faibles. +Que sommes-nous donc, nous autres Européens? Ce même auteur disait +que l'homme n'était qu'un ver de terre et qu'un atome, et que sa +petitesse devait sans cesse l'humilier. Hélas! que suis-je, me +disais-je, moi qui suis au-dessous de rien en comparaison de ces +hommes qu'on dit être si petits et si peu de chose? + +Dans ce même livre, on faisait voir la vanité du titre d'altesse +et de grandeur, et combien il était ridicule qu'un homme qui avait +au plus cent cinquante pieds de hauteur osât se dire haut et +grand. Que penseraient les princes et les grands seigneurs +d'Europe, disais-je alors, s'ils lisaient ce livre, eux qui, avec +cinq pieds et quelques pouces, prétendent sans façon qu'on leur +donne de l'_altesse_ et de la _grandeur_? Mais pourquoi n'ont-ils +pas aussi exigé les titres de _grosseur_, de _largeur_, +d'_épaisseur_? Au moins auraient-ils pu inventer un terme général +pour comprendre toutes ces dimensions, et se faire appeler _votre +étendue_. On me répondra peut-être que ces mots _altesse_ et +_grandeur_ se rapportent à l'âme et non au corps; mais si cela +est, pourquoi ne pas prendre des titres plus marqués et plus +déterminés à un sens spirituel? pourquoi ne pas se faire appeler +_votre sagesse_, _votre pénétration_, _votre prévoyance_, _votre +libéralité_, _votre bonté_, _votre bon sens_, _votre bel esprit_? +Il faut avouer que, comme ces titres auraient été très beaux et +très honorables, ils auraient aussi semé beaucoup d'aménité dans +les compliments des inférieurs, rien n'étant plus divertissant +qu'un discours plein de contrevérités. + +La médecine, la chirurgie, la pharmacie, sont très cultivées en ce +pays-là. J'entrai un jour dans un vaste édifice, que je pensai +prendre pour un arsenal plein de boulets et de canons: c'était la +boutique d'un apothicaire; ces boulets étaient des pilules, et ces +canons des seringues. En comparaison, nos plus gros canons sont en +vérité de petites couleuvrines. + +À l'égard de leur milice, on dit que l'armée du roi est composée +de cent soixante-seize mille hommes de pied et de trente-deux +mille de cavalerie, si néanmoins on peut donner ce nom à une armée +qui n'est composée que de marchands et de laboureurs dont les +commandants ne sont que les pairs et la noblesse, sans aucune paye +ou récompense. Ils sont, à la vérité, assez parfaits dans leurs +exercices et ont une discipline très bonne, ce qui n'est pas +étonnant, puisque chaque laboureur est commandé par son propre +seigneur, et chaque bourgeois par les principaux de sa propre +ville, élus à la façon de Venise. + +Je fus curieux de savoir pourquoi ce prince, dont les États sont +inaccessibles, s'avisait de faire apprendre à son peuple la +pratique de la discipline militaire; mais j'en fus bientôt +instruit, soit par les entretiens que j'eus sur ce sujet, soit par +la lecture de leurs histoires; car, pendant plusieurs siècles, ils +ont été affligés de la maladie à laquelle tant d'autres +gouvernements sont sujets, la pairie et la noblesse disputant +souvent pour le pouvoir, le peuple pour la liberté, et le roi pour +la domination arbitraire. Ces choses, quoique sagement tempérées +par les lois du royaume, ont quelquefois occasionné des partis, +allumé des passions et causé des guerres civiles, dont la dernière +fut heureusement terminée par l'aïeul du prince régnant, et la +milice, alors établie dans le royaume, a toujours subsisté depuis +pour prévenir de nouveaux désordres. + + + + +Chapitre VI + +_Le roi et la reine font un voyage vers la frontière, où l'auteur +les suit. Détail de la manière dont il sort de ce pays pour +retourner en Angleterre._ + + +J'avais toujours dans l'esprit que je recouvrerais un jour ma +liberté, quoique je ne pusse deviner par quel moyen, ni former +aucun projet avec la moindre apparence de réussir. Le vaisseau qui +m'avait porté, et qui avait échoué sur ces côtes, était le premier +vaisseau européen qu'on eût su en avoir approché, et le roi avait +donné des ordres très précis pour que, si jamais il arrivait qu'un +autre parût, il fût tiré à terre et mis avec tout l'équipage et +les passagers sur un tombereau et apporté à Lorbrulgrud. + +Il était fort porté à trouver une femme de ma taille avec laquelle +on me marierait, et qui me rendrait père; mais j'aurais mieux aimé +mourir que d'avoir de malheureux enfants destinés à être mis en +cage, ainsi que des serins de Canarie, et à être ensuite comme +vendus par tout le royaume aux gens de qualité de petits animaux +curieux. J'étais à la vérité traité avec beaucoup de bonté; +j'étais le favori du roi et de la reine et les délices de toute la +cour; mais c'était dans une condition qui ne convenait pas à la +dignité de ma nature humaine. Je ne pouvais d'abord oublier les +précieux gages que j'avais laissés chez moi. Je souhaitais fort de +me retrouver parmi des peuples avec lesquels je me pusse +entretenir d'égal à égal, et d'avoir la liberté de me promener par +les rues et par les champs sans crainte d'être foulé aux pieds, +d'être écrasé comme une grenouille, ou d'être le jouet d'un jeune +chien; mais ma délivrance arriva plus tôt que je ne m'y attendais, +et d'une manière très extraordinaire, ainsi que je vais le +raconter fidèlement, avec toutes les circonstances de cet +admirable événement. + +Il y avait deux ans que j'étais dans ce pays. Au commencement de +la troisième année, Glumdalclitch et moi étions à la suite du roi +et de la reine, dans un voyage qu'ils faisaient vers la côte +méridionale du royaume. J'étais porté, à mon ordinaire, dans ma +boîte de voyage, qui était un cabinet très commode, large de douze +pieds. On avait, par mon ordre, attaché un brancard avec des +cordons de soie aux quatre coins du haut de la boîte, afin que je +sentisse moins les secousses du cheval, sur lequel un domestique +me portait devant lui. J'avais ordonné au menuisier de faire au +toit de ma boîte une ouverture d'un pied en carré pour laisser +entrer l'air, en sorte que quand je voudrais on pût l'ouvrir et la +fermer avec une planche. + +Quand nous fûmes arrivés au terme de notre voyage, le roi jugea à +propos de passer quelques jours à une maison de plaisance qu'il +avait proche de Flanflasnic, ville située à dix-huit milles +anglais du bord de la mer. Glumdalclitch et moi étions bien +fatigués; j'étais, moi, un peu enrhumé; mais la pauvre fille se +portait si mal, qu'elle était obligée de se tenir toujours dans sa +chambre. J'eus envie de voir l'Océan. Je fis semblant d'être plus +malade que je ne l'étais, et je demandai la liberté de prendre +l'air de la mer avec un page qui me plaisait beaucoup, et à qui +j'avais été confié quelquefois. Je n'oublierai jamais avec quelle +répugnance Glumdalclitch y consentit, ni l'ordre sévère qu'elle +donna au page d'avoir soin de moi, ni les larmes qu'elle répandit, +comme si elle eût eu quelque présage, de ce qui me devait arriver. +Le page me porta donc dans ma boîte, et me mena environ à une +demi-lieue du palais, vers les rochers, sur le rivage de la mer. +Je lui dis alors de me mettre à terre, et, levant le châssis d'une +de mes fenêtres, je me mis à regarder la mer d'un oeil triste. Je +dis ensuite au page que j'avais envie de dormir un peu dans mon +brancard, et que cela me soulagerait. Le page ferma bien la +fenêtre, de peur que je n'eusse froid; je m'endormis bientôt. Tout +ce que je puis conjecturer est que, pendant que je dormais, ce +page, croyant qu'il n'y avait rien à appréhender, grimpa sur les +rochers pour chercher des oeufs d'oiseaux, l'ayant vu auparavant +de ma fenêtre en chercher et en ramasser. Quoi qu'il en soit, je +me trouvai soudainement éveillé par une secousse violente donnée à +ma boîte, que je sentis tirée en haut, et ensuite portée en avant +avec une vitesse prodigieuse. La première secousse m'avait presque +jeté hors de mon brancard, mais ensuite le mouvement fut assez +doux. Je criais de toute ma force, mais inutilement. Je regardai à +travers ma fenêtre, et je ne vis que des nuages. J'entendais un +bruit horrible au-dessus de ma tête, ressemblant à celui d'un +battement d'ailes. Alors je commençai à connaître le dangereux +état où je me trouvais, et à soupçonner qu'un aigle avait pris le +cordon de ma boîte dans son bec dans le dessein de le laisser +tomber sur quelque rocher, comme une tortue dans son écaille, et +puis d'en tirer mon corps pour le dévorer; car la sagacité et +l'odorat de cet oiseau le mettent en état de découvrir sa proie à +une grande distance, quoique caché encore mieux que je ne pouvais +être sous des planches qui n'étaient épaisses que de deux pouces. + +Au bout de quelque temps, je remarquai que le bruit et le +battement d'ailes s'augmentaient beaucoup, et que ma boîte était +agitée çà et là comme une enseigne de boutique par un grand vent; +j'entendis plusieurs coups violents qu'on donnait à l'aigle, et +puis, tout à coup, je me sentis tomber perpendiculairement pendant +plus d'une minute, mais avec une vitesse incroyable. Ma chute fut +terminée par une secousse terrible, qui retentit plus haut à mes +oreilles que notre cataracte du Niagara; après quoi je fus dans +les ténèbres pendant une autre minute, et alors ma boîte commença +à s'élever de manière que je pus voir le jour par le haut de ma +fenêtre. + +Je connus alors que j'étais tombé dans la mer, et que ma boîte +flottait. Je crus, et je le crois encore que l'aigle qui emportait +ma boîte avait été poursuivi de deux ou trois aigles et contraint +de me laisser tomber pendant qu'il se défendait contre les autres +qui lui disputaient sa proie. Les plaques de fer attachées au bas +de la boîte conservèrent l'équilibre, et l'empêchèrent d'être +brisée, et fracassée en tombant. + +Oh! que je souhaitai alors d'être secouru par ma chère +Glumdalclitch, dont cet accident subit m'avait tant éloigné! Je +puis dire en vérité qu'au milieu de mes malheurs je plaignais et +regrettais ma chère petite maîtresse; que je pensais au chagrin +qu'elle aurait de ma perte et au déplaisir de la reine. Je suis +sûr qu'il y a très peu de voyageurs qui se soient trouvés dans une +situation aussi triste que celle où je me trouvai alors, attendant +à tout moment de voir ma boîte brisée, ou au moins renversée par +le premier coup de vent, et submergée par les vagues; un carreau +de vitre cassé, c'était fait de moi. Il n'y avait rien qui eût pu +jusqu'alors conserver ma fenêtre, que des fils de fer assez forts +dont elle était munie par dehors contre les accidents qui peuvent +arriver en voyageant. Je vis l'eau entrer dans ma boîte par +quelques petites fentes, que je tâchai de boucher le mieux que je +pus. Hélas! je n'avais pas la force de lever le toit de ma boîte, +ce que j'aurais fait si j'avais pu, et me serais tenu assis +dessus, plutôt que de rester enfermé dans une espèce de fond de +cale. + +Dans cette déplorable situation, j'entendis ou je crus entendre +quelque sorte de bruit à côté de ma boîte, et bientôt après je +commençai à m'imaginer qu'elle était tirée et en quelque façon +remorquée, car de temps en temps je sentais une sorte d'effort qui +faisait monter les ondes jusqu'au haut de mes fenêtres, me +laissant presque dans l'obscurité. Je conçus alors quelque faible +espérance de secours, quoique je ne pusse me figurer d'où il me +pourrait venir. Je montai sur mes chaises, et approchai ma tête +d'une petite fente qui était au toit de ma boîte, et alors je me +mis à crier de toutes mes forces et à demander du secours dans +toutes les langues que je savais. Ensuite, j'attachai mon mouchoir +à un bâton que j'avais, et, le haussant par l'ouverture, je le +branlai plusieurs fois dans l'air, afin que, si quelque barque ou +vaisseau était proche, les matelots pussent conjecturer qu'il y +avait un malheureux mortel renfermé dans cette boîte. + +Je ne m'aperçus point que tout cela eût rien produit; mais je +connus évidemment que ma boîte était tirée en avant. Au bout d'une +heure, je sentis qu'elle heurtait quelque chose de très dur. Je +craignis d'abord que ce ne fût un rocher, et j'en fus très alarmé. +J'entendis alors distinctement du bruit sur le toit de ma boîte, +comme celui d'un câble, ensuite je me trouvai haussé peu à peu au +moins de trois pieds plus haut que je n'étais auparavant; sur quoi +je levai encore mon bâton et mon mouchoir, criant au secours +jusqu'à m'enrouer. Pour réponse j'entendis de grandes acclamations +répétées trois fois, qui me donnèrent des transports de joie qui +ne peuvent être conçus que par ceux qui les sentent; en même temps +j'entendis marcher sur le toit et quelqu'un appelant par +l'ouverture et criant en anglais: «Y a-t-il là quelqu'un!» Je +répondis: «Hélas! oui; je suis un pauvre Anglais réduit par la +fortune à la plus grande calamité qu'aucune créature ait jamais +soufferte; au nom de Dieu, délivrez-moi de ce cachot.» La voix me +répondit: «Rassurez-vous, vous n'avez rien à craindre, votre boîte +est attachée au vaisseau, et le charpentier va venir pour faire un +trou dans le toit et vous tirer dehors.» Je répondis que cela +n'était pas nécessaire et demandait trop de temps, qu'il suffisait +que quelqu'un de l'équipage mît son doigt dans le cordon, afin +d'emporter la boîte hors de la mer dans le vaisseau. Quelques-uns +d'entre eux, m'entendant parler ainsi, pensèrent que j'étais un +pauvre insensé; d'autres en rirent; je ne pensais pas que j'étais +alors parmi des hommes de ma taille et de ma force. Le charpentier +vint, et dans peu de minutes fit un trou au haut de ma boîte, +large de trois pieds, et me présenta une petite échelle sur +laquelle je montai. J'entrai dans le vaisseau en un état très +faible. + +Les matelots furent tout étonnés et me firent mille questions +auxquelles je n'eus pas le courage de répondre. Je m'imaginais +voir autant de pygmées, mes yeux étant accoutumés aux objets +monstrueux que je venais de quitter; mais le capitaine, M. Thomas +Viletcks, homme de probité et de mérite, voyant que j'étais près +de tomber en faiblesse, me fit entrer dans sa chambre, me donna un +cordial pour me soulager, et me fit coucher sur son lit, me +conseillant de prendre un peu de repos, dont j'avais assez de +besoin. Avant que je m'endormisse, je lui fis entendre que j'avais +des meubles précieux dans ma boîte, un brancard superbe, un lit de +campagne, deux chaises, une table et une armoire; que ma chambre +était tapissée ou pour mieux dire matelassée d'étoffes de soie et +de coton, que, s'il voulait ordonner à quelqu'un de son équipage +d'apporter ma chambre dans sa chambre, je l'y ouvrirais en sa +présence et lui montrerais mes meubles. Le capitaine, m'entendant +dire ces absurdités, jugea que j'étais fou; cependant, pour me +complaire, il promit d'ordonner ce que je souhaitais, et, montant +sur le tillac, il envoya quelques-uns de ses gens visiter la +caisse. + +Je dormis pendant quelques heures, mais continuellement troublé +par l'idée du pays que j'avais quitté et du péril que j'avais +couru. Cependant, quand je m'éveillai, je me trouvai assez bien +remis. Il était huit heures du soir, et le capitaine donna ordre +de me servir à souper incessamment, croyant que j'avais jeûné trop +longtemps. Il me régala avec beaucoup d'honnêteté, remarquant +néanmoins que j'avais les yeux égarés. Quand on nous eût laissés +seuls, il me pria de lui faire le récit de mes voyages, et de lui +apprendre par quel accident j'avais été abandonné au gré des flots +dans cette grande caisse. Il me dit que, sur le midi, comme il +regardait avec sa lunette, il l'avait découverte de fort loin, +l'avait prise pour une petite barque, et qu'il l'avait voulu +joindre, dans la vue d'acheter du biscuit, le sien commençant à +manquer; qu'en approchant il avait connu son erreur et avait +envoyé sa chaloupe pour découvrir ce que c'était; que ses gens +étaient revenus tout effrayés, jurant qu'ils avaient vu une maison +flottante; qu'il avait ri de leur sottise, et s'était lui-même mis +dans la chaloupe, ordonnant à ses matelots de prendre avec eux un +câble très fort; que, le temps étant calme, après avoir ramé +autour de la grande caisse et en avoir plusieurs fois fait le +tour, il avait commandé à ses gens de ramer et d'approcher de ce +côté-là, et qu'attachant un câble à une des gâches de la fenêtre, +il l'avait fait remorquer; qu'on avait vu mon bâton et mon +mouchoir hors de l'ouverture et qu'on avait jugé qu'il fallait que +quelques malheureux fussent enfermés dedans. Je lui demandai si +lui ou son équipage n'avait point vu des oiseaux prodigieux dans +l'air dans le temps qu'il m'avait découvert; à quoi il répondit +que, parlant sur ce sujet avec les matelots pendant que je +dormais, un d'entre eux lui avait dit qu'il avait observé trois +aigles volant vers le nord, mais il n'avait point remarqué qu'ils +fussent plus gros qu'à l'ordinaire, ce qu'il faut imputer, je +crois, à la grande hauteur où ils se trouvaient, et aussi ne put- +il pas deviner pourquoi je faisais cette question. Ensuite je +demandai au capitaine combien il croyait que nous fussions +éloignés de terre; il me répondit que, par le meilleur calcul +qu'il eût pu faire, nous en étions éloignés de cent lieues. Je +l'assurai qu'il s'était certainement trompé presque de la moitié, +parce que je n'avais pas quitté le pays d'où je venais plus de +deux heures avant que je tombasse dans la mer; sur quoi il +recommença à croire que mon cerveau était troublé, et me conseilla +de me remettre au lit dans une chambre qu'il avait fait préparer +pour moi. Je l'assurai que j'étais bien rafraîchi de son bon repas +et de sa gracieuse compagnie, et que j'avais l'usage de mes sens +et de ma raison aussi parfaitement que je l'avais jamais eu. Il +prit alors son sérieux, et me pria de lui dire franchement si je +n'avais pas la conscience bourrelée de quelque crime pour lequel +j'avais été puni par l'ordre de quelque prince, et exposé dans +cette caisse, comme quelquefois les criminels en certains pays +sont abandonnés à la merci des flots dans un vaisseau sans voiles +et sans vivres; que, quoiqu'il fût bien fâché d'avoir reçu un tel +scélérat dans son vaisseau, cependant il me promettait, sur sa +parole d'honneur, de me mettre à terre en sûreté au premier port +où nous arriverions; il ajouta que ses soupçons s'étaient beaucoup +augmentés par quelques discours très absurdes que j'avais tenus +d'abord aux matelots, et ensuite à lui-même, à l'égard de ma boîte +et de ma chambre, aussi bien que par mes yeux égarés et ma bizarre +contenance. + +Je le priai d'avoir la patience de m'entendre faire le récit de +mon histoire; je le fis très fidèlement, depuis la dernière fois +que j'avais quitté l'Angleterre jusqu'au moment qu'il m'avait +découvert; et, comme la vérité s'ouvre toujours un passage dans +les esprits raisonnables, cet honnête et digne gentilhomme, qui +avait un très bon sens et n'était pas tout à fait dépourvu de +lettres, fut satisfait de ma candeur et de ma sincérité; mais +d'ailleurs, pour confirmer tout ce que j'avais dit, je le priai de +donner ordre de m'apporter mon armoire, dont j'avais la clef; je +l'ouvris en sa présence et lui fis voir toutes les choses +curieuses travaillées dans le pays d'où j'avais été tiré d'une +manière si étrange. Il y avait, entre autres choses, le peigne que +j'avais formé des poils de la barbe du roi, et un autre de la même +matière, dont le dos était d'une rognure de l'ongle du pouce de Sa +Majesté; il y avait un paquet d'aiguilles et d'épingles longues +d'un pied et demi; une bague d'or dont un jour la reine me fit +présent d'une manière très obligeante, l'ôtant de son petit doigt +et me la mettant au cou comme un collier. Je priai le capitaine de +vouloir bien accepter cette bague en reconnaissance de ses +honnêtetés, ce qu'il refusa absolument. Enfin, je le priai de +considérer la culotte que je portais alors, et qui était faite de +peau de souris. + +Le capitaine fut très satisfait de tout ce que je lui racontai, et +me dit qu'il espérait qu'après notre retour en Angleterre je +voudrais bien en écrire la relation et la donner au public. Je +répondis que je croyais que nous avions déjà trop de livres de +voyages, que mes aventures passeraient pour un vrai roman et pour +une action ridicule; que ma relation ne contiendrait que des +descriptions de plantes et d'animaux extraordinaires, de lois, de +moeurs et d'usages bizarres; que ces descriptions étaient trop +communes, et qu'on en était las; et, n'ayant rien autre chose à +dire touchant mes voyages, ce n'était pas la peine de les écrire. +Je le remerciai de l'opinion avantageuse qu'il avait de moi. + +Il me parut étonné d'une chose, qui fut de m'entendre parler si +haut, me demandant si le roi et la reine de ce pays étaient +sourds. Je lui dis que c'était une chose à laquelle j'étais +accoutumé depuis plus de deux ans, et que j'admirais de mon côté +sa voix et celle de ses gens, qui me semblaient toujours me parler +bas et à l'oreille; mais que, malgré cela, je les pouvais entendre +assez bien; que, quand je parlais dans ce pays, j'étais comme un +homme qui parle dans la rue à un autre qui est monté au haut d'un +clocher, excepté quand j'étais mis sur une table ou tenu dans la +main de quelque personne. Je lui dis que j'avais même remarqué une +autre chose, c'est que, d'abord que j'étais entré dans le +vaisseau, lorsque les matelots se tenaient debout autour de moi, +ils me paraissaient infiniment petits; que pendant mon séjour dans +ce pays, je ne pouvais plus me regarder dans un miroir, depuis que +mes yeux s'étaient accoutumés à de grands objets, parce que la +comparaison que je faisais me rendait méprisable à moi-même. Le +capitaine me dit que, pendant que nous soupions, il avait aussi +remarqué que je regardais toutes choses avec une espèce +d'étonnement, et que je lui semblais quelquefois avoir de la peine +à m'empêcher d'éclater de rire; qu'il ne savait pas fort bien +alors comment il le devait prendre, mais qu'il l'attribua à +quelque dérangement dans ma cervelle. Je répondis que j'étais +étonné comment j'avais été capable de me contenir en voyant ses +plats de la grosseur d'une pièce d'argent de trois sous, une +éclanche de mouton qui était à peine une bouchée, un gobelet moins +grand qu'une écaille de noix, et je continuai ainsi, faisant la +description du reste de ses meubles et de ses viandes par +comparaison; car, quoique la reine m'eût donné pour mon usage tout +ce qui m'était nécessaire dans une grandeur proportionnée à ma +taille, cependant mes idées étaient occupées entièrement de ce que +je voyais autour de moi, et je faisais comme tous les hommes qui +considèrent sans cesse les autres sans se considérer eux-mêmes et +sans jeter les yeux sur leur petitesse. Le capitaine, faisant +allusion au vieux proverbe anglais, me dit que mes yeux étaient +donc plus grands que mon ventre, puisqu'il n'avait pas remarqué +que j'eusse un grand appétit, quoique j'eusse jeûné toute la +journée; et, continuant de badiner, il ajouta qu'il aurait donné +beaucoup pour avoir le plaisir de voir ma caisse dans le bec de +l'aigle, et ensuite tomber d'une si grande hauteur dans la mer, ce +qui certainement aurait été un objet très étonnant et digne d'être +transmis aux siècles futurs. + +Le capitaine, revenant du Tonkin, faisait sa route vers +l'Angleterre, et avait été poussé vers le nord-est, à quarante +degrés de latitude, à cent quarante-trois de longitude; mais un +vent de saison s'élevant deux jours après que je fus à son bord, +nous fûmes poussés au nord pendant un long temps; et, côtoyant la +Nouvelle-Hollande, nous fîmes route vers l'ouest-nord-ouest, et +depuis au sud-sud-ouest, jusqu'à ce que nous eussions doublé le +cap de Bonne-Espérance. Notre voyage fut très heureux, mais j'en +épargnerai le journal ennuyeux au lecteur. Le capitaine mouilla à +un ou deux ports, et y fit entrer sa chaloupe, pour chercher des +vivres et faire de l'eau; pour moi, je ne sortis point du vaisseau +que nous ne fussions arrivés aux Dunes. Ce fut, je crois, le 4 +juin 1706, environ neuf mois après ma délivrance. J'offris de +laisser mes meubles pour la sûreté du payement de mon passage; +mais le capitaine protesta qu'il ne voulait rien recevoir. Nous +nous dîmes adieu très affectueusement, et je lui fis promettre de +me venir voir à Redriff. Je louai un cheval et un guide pour un +écu, que me prêta le capitaine. + +Pendant le cours de ce voyage, remarquant la petitesse des +maisons, des arbres, du bétail et du peuple, je pensais me croire +encore à Lilliput; j'eus peur de fouler aux pieds les voyageurs +que je rencontrais, et je criai souvent pour les faire reculer du +chemin; en sorte que je courus risque une ou deux fois d'avoir la +tête cassée pour mon impertinence. + +Quand je me rendis à ma maison, que j'eus de la peine à +reconnaître, un de mes domestiques ouvrant la porte, je me baissai +pour entrer, de crainte de me blesser la tête; cette porte me +semblait un guichet. Ma femme accourut pour m'embrasser; mais je +me courbai plus bas que ses genoux, songeant qu'elle ne pourrait +autrement atteindre ma bouche. Ma fille se mit à mes genoux pour +me demander ma bénédiction; mais je ne pus la distinguer que +lorsqu'elle fut levée, ayant été depuis si longtemps accoutumé à +me tenir debout, avec ma tête et mes yeux levés en haut. Je +regardai tous mes domestiques et un ou deux amis qui se trouvaient +alors dans la maison comme s'ils avaient été des pygmées et moi un +géant. Je dis à ma femme qu'elle avait été trop frugale, car je +trouvais qu'elle s'était réduite elle-même et sa fille presque à +rien. En un mot; je me conduisis d'une manière si étrange qu'ils +furent tous de l'avis du capitaine quand il me vit d'abord, et +conclurent que j'avais perdu l'esprit. Je fais mention de ces +minuties pour faire connaître le grand pouvoir de l'habitude et du +préjugé. + +En peu de temps, je m'accoutumai à ma femme, à ma famille et à mes +amis; mais ma femme protesta que je n'irais jamais sur mer; +toutefois, mon mauvais destin en ordonna autrement, comme le +lecteur le pourra savoir dans la suite. Cependant, c'est ici que +je finis la seconde partie de mes malheureux voyages. + + + + +VOYAGE À LAPUTA, AUX BALNIBARBES, À LUGGNAGG, À GLOUBBDOUBDRIE ET +AU JAPON + + + + +Chapitre I + +_L'auteur entreprend un troisième voyage. Il est pris par des +pirates. Méchanceté d'un Hollandais. Il arrive à Laputa._ + + +Il n'y avait que deux ans environ que j'étais chez moi, lorsque le +capitaine Guill Robinson, de la province de Cornouailles, +commandant la _Bonne-Espérance_, vaisseau de trois cents tonneaux, +vint me trouver. J'avais été autrefois chirurgien d'un autre +vaisseau dont il était capitaine, dans un voyage au Levant, et +j'en avais toujours été bien traité. Le capitaine, ayant appris +mon arrivée, me rendit une visite où il marqua la joie qu'il avait +de me trouver en bonne santé, me demanda si je m'étais fixé pour +toujours, et m'apprit, qu'il méditait un voyage aux Indes +orientales et comptait partir dans deux mois. Il m'insinua en même +temps que je lui ferais grand plaisir de vouloir bien être le +chirurgien de son vaisseau; qu'il aurait un autre chirurgien avec +moi et deux garçons; que j'aurais une double paye; et qu'ayant +éprouvé que la connaissance que j'avais de la mer était au moins +égale à la sienne, il s'engageait à se comporter à mon égard comme +avec un capitaine en second. + +Il me dit enfin tant de choses obligeantes, et me parut un si +honnête homme, que je me laissai gagner, ayant d'ailleurs, malgré +mes malheurs passés, une plus forte passion que jamais de voyager. +La seule difficulté que je prévoyais, c'était d'obtenir le +consentement de ma femme, qu'elle me donna pourtant assez +volontiers, en vue sans doute des avantages que ses enfants en +pourraient retirer. + +Nous mîmes à la voile le 5 d'août 1708, et arrivâmes au fort +Saint-Georges le 1er avril 1709, où nous restâmes trois semaines +pour rafraîchir notre équipage, dont la plus grande partie était +malade. De là nous allâmes vers le Tonkin, où notre capitaine +résolut de s'arrêter quelque temps, parce que la plus grande +partie des marchandises qu'il avait envie d'acheter ne pouvait lui +être livrée que dans plusieurs mois. Pour se dédommager un peu des +frais de ce retardement, il acheta une barque chargée de +différentes sortes de marchandises, dont les Tonkinois font un +commerce ordinaire avec les îles voisines; et mettant sur ce petit +navire quarante hommes, dont trois du pays, il m'en fit capitaine +et me donna en pouvoir pour deux mois, tandis qu'il ferait ses +affaires au Tonkin. + +Il n'y avait pas trois jours que nous étions en mer qu'une grande +tempête s'étant élevée, nous fûmes poussés pendant cinq jours vers +le nord-est, et ensuite à l'est. Le temps devint un peu plus +calme, mais le vent d'ouest soufflait toujours assez fort. + +Le dixième jour, deux pirates nous donnèrent la chasse et bientôt +nous prirent, car mon navire était si chargé qu'il allait très +lentement et qu'il nous fut impossible de faire la manoeuvre +nécessaire pour nous défendre. + +Les deux pirates vinrent à l'abordage et entrèrent dans notre +navire à la tête de leurs gens; mais, nous trouvant tous couchés +sur le ventre, comme je l'avais ordonné, ils se contentèrent de +nous lier, et, nous ayant donné des gardes, ils se mirent à +visiter la barque. + +Je remarquai parmi eux un Hollandais qui paraissait avoir quelque +autorité, quoiqu'il n'eût pas de commandement. Il connut à nos +manières que nous étions Anglais, et, nous parlant en sa langue, +il nous dit qu'on allait nous lier tous dos à dos et nous jeter +dans la mer. Comme je parlais assez bien hollandais, je lui +déclarai qui nous étions et le conjurai, en considération du nom +commun de chrétiens et de chrétiens réformés, de voisins, +d'alliés, d'intercéder pour nous auprès du capitaine. Mes paroles +ne firent que l'irriter: il redoubla ses menaces, et, s'étant +tourné vers ses compagnons, il leur parla en langue japonaise, +répétant souvent le nom de _christianos_. + +Le plus gros vaisseau de ces pirates était commandé par un +capitaine japonais qui parlait un peu hollandais: il vint à moi, +et, après m'avoir fait diverses questions, auxquelles je répondis +très humblement, il m'assura qu'on ne nous ôterait point la vie. +Je lui fis une très profonde révérence, et me tournant alors vers +le Hollandais, je lui dis que j'étais bien fâché de trouver plus +d'humanité dans un idolâtre que dans un chrétien; mais j'eus +bientôt lieu de me repentir de ces paroles inconsidérées, car ce +misérable réprouvé, ayant tâché en vain de persuader aux deux +capitaines de me jeter dans la mer (ce qu'on ne voulut pas lui +accorder à cause de la parole qui m'avait été donnée), obtint que +je serais encore plus rigoureusement traité que si on m'eût fait +mourir. On avait partagé mes gens dans les deux vaisseaux et dans +la barque; pour moi, on résolut de m'abandonner à mon sort dans un +petit canot, avec des avirons, une voile et des provisions pour +quatre jours. Le capitaine japonais les augmenta du double, et +tira de ses propres vivres cette charitable augmentation; il ne +voulut pas même qu'on me fouillât. Je descendis donc dans le canot +pendant que mon Hollandais brutal m'accablait, de dessus le pont, +de toutes les injures et imprécations que son langage lui pouvait +fournir. + +Environ une heure avant que nous eussions vu les deux pirates, +j'avais pris hauteur et avais trouvé que nous étions à quarante- +six degrés de latitude et à cent quatre-vingt-trois de longitude. +Lorsque je fus un peu éloigné, je découvris avec une lunette +différentes îles au sud-ouest. Alors je haussai ma voile, le vent +étant bon, dans le dessein d'aborder à la plus prochaine de ces +îles, ce que j'eus bien de la peine à faire en trois heures. Cette +île n'était qu'un rocher, où je trouvai beaucoup d'oeufs +d'oiseaux; alors, battant le briquet, je mis le feu à quelques +bruyères et à quelques joncs marins pour pouvoir cuire ces oeufs, +qui furent ce soir-là toute ma nourriture, ayant résolu d'épargner +mes provisions autant que je le pourrais. Je passai la nuit sur +cette roche, où ayant étendu des bruyères sous moi, je dormis +assez bien. + +Le jour suivant, je fis voile vers une autre île, et de là à une +troisième et à une quatrième, me servant quelquefois de mes rames; +mais, pour ne point ennuyer le lecteur, je lui dirai seulement +qu'au bout de cinq jours j'atteignis la dernière île que j'avais +vue, qui était au sud-ouest de la première. + +Cette île était plus éloignée que je ne croyais, et je ne pus y +arriver qu'en cinq heures. J'en fis presque tout le tour avant que +de trouver un endroit pour pouvoir y aborder. Ayant pris terre à +une petite baie qui était trois fois large comme mon canot, je +trouvai que toute l'île n'était qu'un rocher, avec quelques +espaces où il croissait du gazon et des herbes très odoriférantes. +Je pris mes petites provisions, et, après m'être un peu rafraîchi, +je mis le reste dans une des grottes dont il y avait un grand +nombre. Je ramassai plusieurs oeufs sur le rocher et arrachai une +quantité de joncs marins et d'herbes sèches, afin de les allumer +le lendemain pour cuire mes oeufs, car j'avais sur moi mon fusil, +ma mèche, avec un verre ardent. Je passai toute la nuit dans la +cave où j'avais mis mes provisions; mon lit était ces mêmes herbes +sèches destinées au feu. Je dormis peu, car j'étais encore plus +inquiet que las. + +Je considérais qu'il était impossible de ne pas mourir dans un +lieu si misérable. Je me trouvai si abattu de ces réflexions, que +je n'eus pas le courage de me lever, et, avant que j'eusse assez +de force pour sortir de ma cave, le jour était déjà fort grand: le +temps était beau et le soleil si ardent que j'étais obligé de +détourner mon visage. + +Mais voici tout à coup que le temps s'obscurcit, d'une manière +pourtant très différente de ce qui arrive par l'interposition d'un +nuage. Je me tournai vers le soleil et je vis un grand corps +opaque et mobile entre lui et moi, qui semblait aller çà et là. Ce +corps suspendu, qui me paraissait à deux milles de hauteur, me +cacha le soleil environ six ou sept minutes; mais je ne pus pas +bien l'observer à cause de l'obscurité. Quand ce corps fut venu +plus près de l'endroit où j'étais, il me parut être d'une +substance solide, dont la base était plate, unie et luisante par +la réverbération de la mer. Je m'arrêtai sur une hauteur, à deux +cents pas environ du rivage, et je vis ce même corps descendre et +approcher de moi environ à un mille de distance. Je pris alors mon +télescope, et je découvris un grand nombre de personnes en +mouvement, qui me regardèrent et se regardèrent les unes les +autres. + +L'amour naturel de la vie me fit naître quelques sentiments de +joie et d'espérance que cette aventure pourrait m'aider à me +délivrer de l'état fâcheux où j'étais; mais, en même temps, le +lecteur ne peut s'imaginer mon étonnement de voir une espèce d'île +en l'air, habitée par des hommes qui avaient l'art et le pouvoir +de la hausser, de l'abaisser et de la faire marcher à leur gré; +mais, n'étant pas alors en humeur de philosopher sur un si étrange +phénomène, je me contentai d'observer de quel côté l'île +tournerait, car elle me parut alors arrêtée un peu de temps. +Cependant elle s'approcha de mon côté, et j'y pus découvrir +plusieurs grandes terrasses et des escaliers d'intervalle en +intervalle pour communiquer des unes aux autres. + +Sur la terrasse la plus basse, je vis plusieurs hommes qui +péchaient des oiseaux à la ligne, et d'autres qui regardaient. Je +leur fis signe avec mon chapeau et avec mon mouchoir; et lorsque +je me fus approché de plus près, je criai de toutes mes forces; +et, ayant alors regardé fort attentivement, je vis une foule de +monde amassée sur le bord qui était vis-à-vis de moi. Je découvris +par leurs postures qu'ils me voyaient, quoiqu'ils ne m'eussent pas +répondu. J'aperçus alors cinq ou six hommes montant avec +empressement au sommet de l'île, et je m'imaginai qu'ils avaient +été envoyés à quelques personnes d'autorité pour en recevoir des +ordres sur ce qu'on devait faire en cette occasion. + + + +La foule des insulaires augmenta, et en moins d'une demi-heure +l'île s'approcha tellement, qu'il n'y avait plus que cent pas de +distance entre elle et moi. Ce fut alors que je me mis en diverses +postures humbles et touchantes, et que je fis les supplications +les plus vives; mais je ne reçus point de réponse; ceux qui me +semblaient le plus proche étaient, à en juger par leurs habits, +des personnes de distinction. + +À la fin, un d'eux me fit entendre sa voix dans un langage clair, +poli et très doux, dont le son approchait de l'italien; ce fut +aussi en italien que je répondis, m'imaginant que le son et +l'accent de cette langue seraient plus agréables à leurs oreilles +que tout autre langage. Ce peuple comprit ma pensée; on me fit +signe de descendre du rocher et d'aller vers le rivage, ce que je +fis; et alors, l'île volante s'étant abaissée à un degré +convenable, on me jeta de la terrasse d'en bas une chaîne avec un +petit siège qui y était attaché, sur lequel m'étant assis, je fus +dans un moment enlevé par le moyen d'une moufle. + + + + +Chapitre II + +_Caractère des Laputiens, idée de leurs savants, de leur roi et de +sa cour. Réception qu'on fait à l'auteur. Les craintes et les +inquiétudes des habitants. Caractère des femmes laputiennes._ + + +À mon arrivée, je me vis entouré d'une foule de peuple qui me +regardait avec admiration, et je regardai de même, n'ayant encore +jamais vu une race de mortels si singulière dans sa figure, dans +ses habits et dans ses manières; ils penchaient la tête, tantôt à +droite, tantôt à gauche; ils avaient un oeil tourné en dedans, et +l'autre vers le ciel. Leurs habits étaient bigarrés de figures du +soleil, de la lune et des étoiles, et parsemés de violons, de +flûtes, de harpes, de trompettes, de guitares, de luths et de +plusieurs autres instruments inconnus en Europe. Je vis autour +d'eux plusieurs domestiques armés de vessies, attachées comme un +fléau au bout d'un petit bâton, dans lesquelles il y avait une +certaine quantité de petits cailloux; ils frappaient de temps en +temps avec ces vessies tantôt la bouche, tantôt les oreilles de +ceux dont ils étaient proches, et je n'en pus d'abord deviner la +raison. Les esprits de ce peuple paraissaient si distraits et si +plongés dans la méditation, qu'ils ne pouvaient ni parler ni être +attentifs à ce qu'on leur disait sans le secours de ces vessies +bruyantes dont on les frappait, soit à la bouche, soit aux +oreilles, pour les réveiller. C'est pourquoi les personnes qui en +avaient le moyen entretenaient toujours un domestique qui leur +servait de moniteur, et sans lequel ils ne sortaient jamais. + +L'occupation de cet officier, lorsque deux ou trois personnes se +trouvaient ensemble, était de donner adroitement de la vessie sur +la bouche de celui à qui c'était à parler, ensuite sur l'oreille +droite de celui ou de ceux à qui le discours s'adressait. Le +moniteur accompagnait toujours son maître lorsqu'il sortait, et +était obligé de lui donner de temps en temps de la vessie sur les +yeux, parce que, sans cela, ses profondes rêveries l'eussent +bientôt mis en danger de tomber dans quelque précipice, de se +heurter la tête contre quelque poteau, de pousser les autres dans +les rues ou d'en être jeté dans le ruisseau. + +On me fit monter au sommet de l'île et entrer dans le palais du +roi, où je vis Sa Majesté sur un trône environné de personnes de +la première distinction. Devant le trône était une grande table +couverte de globes, de sphères et d'instruments de mathématiques +de toutes espèce. Le roi ne prit point garde à moi lorsque +j'entrai, quoique la foule qui m'accompagnait fît un très grand +bruit; il était alors appliqué à résoudre un problème, et nous +fûmes devant lui au moins une heure entière à attendre que Sa +Majesté eût fini son opération. Il avait auprès de lui deux pages +qui avaient des vessies à la main, dont l'un, lorsque Sa Majesté +eut cessé de travailler, le frappa doucement et respectueusement à +la bouche, et l'autre à l'oreille droite. Le roi parut alors comme +se réveiller en sursaut, et, jetant les yeux sur moi et sur le +monde qui m'entourait, il se rappela ce qu'on lui avait dit de mon +arrivée peu de temps auparavant; il me dit quelques mots, et +aussitôt un jeune homme armé d'une vessie s'approcha de moi et +m'en donna sur l'oreille droite; mais je fis signe qu'il était +inutile de prendre cette peine, ce qui donna au roi et à toute la +cour une haute idée de mon intelligence. Le roi me fit diverses +questions, auxquelles je répondis sans que nous nous entendissions +ni l'un ni l'autre. On me conduisit bientôt après dans un +appartement où l'on me servit à dîner. Quatre personnes de +distinction me firent l'honneur de se mettre à table avec moi; +nous eûmes deux services, chacun de trois plats. Le premier +service était composé d'une épaule de mouton coupée en triangle +équilatéral, d'une pièce de boeuf sous la forme d'un rhomboïde, et +d'un boudin sous celle d'une cycloïde. Le second service fut deux +canards ressemblant à deux violons, des saucisses et des +andouilles qui paraissaient comme des flûtes et des hautbois, et +un foie de veau qui avait l'air d'une harpe. Les pains qu'on nous +servit avaient la figure de cônes, de cylindres, de +parallélogrammes. + +Après le dîner, un homme vint à moi de la part du roi, avec une +plume, de l'encre et du papier, et me fit entendre par des signes +qu'il avait ordre de m'apprendre la langue du pays. Je fus avec +lui environ quatre heures, pendant lesquelles j'écrivis sur deux +colonnes un grand nombre de mots avec la traduction vis-à-vis. Il +m'apprit aussi plusieurs phrases courtes, dont il me fit connaître +le sens en faisant devant moi ce qu'elles signifiaient. Mon maître +me montra ensuite, dans un de ses livres, la figure du soleil et +de la lune, des étoiles, du zodiaque, des tropiques et des cercles +polaires, en me disant le nom de tout cela, ainsi que de toutes +sortes d'instruments de musique, avec les termes de cet art +convenables à chaque instrument Quand il eut fini sa leçon, je +composai en mon particulier un très joli petit dictionnaire de +tous les mots que j'avais appris, et, en peu de jours, grâce à mon +heureuse mémoire, je sus passablement la langue laputienne. + + + +Un tailleur vint, le lendemain matin, prendre ma mesure. Les +tailleurs de ce pays exercent leur métier autrement qu'en Europe. +Il prit d'abord la hauteur de mon corps avec un quart de cercle, +et puis, avec la règle et le compas, ayant mesuré ma grosseur et +toute la proportion de mes membres, il fit son calcul sur le +papier, et au bout de six jours il m'apporta un habit très mal +fait; il m'en fit excuse, en me disant qu'il avait eu le malheur +de se tromper dans ses supputations. + +Sa Majesté ordonna ce jour-là qu'on fit avancer son île vers +Lagado, qui est la capitale de son royaume de terre ferme, et +ensuite vers certaines villes et villages, pour recevoir les +requêtes de ses sujets. On jeta pour cela plusieurs ficelles avec +des petits plombs au bout, afin que le peuple attachât ses placets +à ces ficelles, qu'on tirait ensuite, et qui semblaient en l'air +autant de cerfs-volants. + +La connaissance que j'avais des mathématiques m'aida beaucoup à +comprendre leur façon de parler et leurs métaphores, tirées la +plupart des mathématiques et de la musique, car je suis un peu +musicien. Toutes leurs idées n'étaient qu'en lignes et en figures, +et leur galanterie même était toute géométrique. Si, par exemple, +ils voulaient louer la beauté d'une jeune fille, ils disaient que +ses dents blanches étaient de beaux et parfaits parallélogrammes, +que ses sourcils étaient un arc charmant ou une belle portion de +cercle, que ses yeux formaient une ellipse admirable, que sa gorge +était décorée de deux globes asymptotes, et ainsi du reste. Le +sinus, la tangente, la ligne courbe, le cône, le cylindre, +l'ovale, la parabole, le diamètre, le rayon, le centre, le point, +sont parmi eux des termes qui entrent dans le langage affectueux. + +Leurs maisons étaient fort mal bâties: c'est qu'en ce pays-là on +méprise la géométrie pratique comme une chose vulgaire et +mécanique. Je n'ai jamais vu de peuple si sot, si niais, si +maladroit dans tout ce qui regarde les actions communes et la +conduite de la vie. Ce sont, outre cela, les plus mauvais +raisonneurs du monde, toujours prêts à contredire, si ce n'est +lorsqu'ils pensent juste, ce qui leur arrive rarement, et alors +ils se taisent; ils ne savent ce que c'est qu'imagination, +invention, portraits, et n'ont pas même de mots en leur langue qui +expriment ces choses. Aussi tous leurs ouvrages, et même leurs +poésies, semblent des théorèmes d'Euclide. + +Plusieurs d'entre eux, principalement ceux qui s'appliquent à +l'astronomie, donnent dans l'astrologie judiciaire, quoiqu'ils +n'osent l'avouer publiquement; mais ce que je trouvai de plus +surprenant, ce fut l'inclination qu'ils avaient pour la politique +et leur curiosité pour les nouvelles; ils parlaient incessamment +d'affaires d'État, et portaient sans façon leur jugement sur tout +ce qui se passait dans les cabinets des princes. J'ai souvent +remarqué le même caractère dans nos mathématiciens d'Europe, sans +avoir jamais pu trouver la moindre analogie entre les +mathématiques et la politique, à moins que l'on ne suppose que, +comme le plus petit cercle a autant de degrés que le plus grand, +celui qui sait raisonner sur un cercle tracé sur le papier peut +également raisonner sur la sphère du monde; mais n'est-ce pas +plutôt le défaut naturel de tous les hommes, qui se plaisent +naturellement à parler et à raisonner sur ce qu'ils entendent le +moins? + +Ce peuple paraît toujours inquiet et alarmé, et ce qui n'a jamais +troublé le repos des autres hommes est le sujet continuel de leurs +craintes et de leurs frayeurs: ils appréhendent l'altération des +corps célestes; par exemple, que la terre, par les approches +continuelles du soleil, ne soit à la fin dévorée par les flammes +de cet astre terrible; que ce flambeau de la nature ne se trouve +peu à peu encroûté par son écume, et ne vienne à s'éteindre tout à +fait pour les mortels; ils craignent que la prochaine comète, qui, +selon leur calcul, paraîtra dans trente et un ans, d'un coup de sa +queue ne foudroie la terre et ne la réduise en cendres; ils +craignent encore que le soleil, à force de répandre des rayons de +toutes parts, ne vienne enfin à s'user et à perdre tout à fait sa +substance. Voilà les craintes ordinaires et les alarmes qui leur +dérobent le sommeil et les privent de toutes sortes de plaisirs; +aussi, dès qu'ils se rencontrent le matin, ils se demandent +d'abord les uns aux autres des nouvelles du soleil, comment il se +porte et comment il s'est levé et couché. + + + + +Chapitre III + +_Phénomène expliqué par les philosophes et astronomes modernes. +Les Laputiens sont grands astronomes. Comment le roi apaise les +séditions._ + + +Je demandai au roi la permission de voir les curiosités de l'île; +il me l'accorda et ordonna à un de ses courtisans de +m'accompagner. Je voulus savoir principalement quel secret naturel +ou artificiel était le principe de ces mouvements divers, dont je +vais rendre au lecteur un compte exact et philosophique. + +L'île volante est parfaitement ronde; son diamètre est de sept +mille huit cent trente-sept demi-toises, c'est-à-dire d'environ +quatre mille pas, et par conséquent contient à peu près dix mille +acres. Le fond de cette île ou la surface de dessous, telle +qu'elle parait à ceux qui la regardent d'en bas, est comme un +large diamant, poli et taillé régulièrement, qui réfléchit la +lumière à quatre cents pas. Il y a au-dessus plusieurs minéraux, +situés selon le rang ordinaire des mines, et par-dessus est un +terrain fertile de dix ou douze pieds de profondeur. + +Le penchant des parties de la circonférence vers le centre de la +surface supérieure est la cause naturelle que toutes les pluies et +rosées qui tombent sur l'île sont conduites par de petits +ruisseaux vers le milieu, où ils s'amassent dans quatre grands +bassins, chacun d'environ un demi-mille de circuit. À deux cents +pas de distance du centre de ces bassins, l'eau est +continuellement attirée et pompée par le soleil pendant le jour, +ce qui empêche le débordement. De plus, comme il est au pouvoir du +monarque d'élever l'île au-dessus de la région des nuages et des +vapeurs terrestres, il peut, quand il lui plaît, empêcher la chute +de la pluie et de la rosée, ce qui n'est au pouvoir d'aucun +potentat d'Europe, qui, ne dépendant de personne, dépend toujours +de la pluie et du beau temps. + +Au centre de l'île est un trou d'environ vingt-cinq toises de +diamètre, par lequel les astronomes descendent dans un large dôme, +qui, pour cette raison, est appelé Flandola Gahnolé, ou la _Cave +des Astronomes_, située à la profondeur de cinquante toises au- +dessus de la surface supérieure du diamant. Il y a dans cette cave +vingt lampes sans cesse allumées, qui par la réverbération du +diamant répandent une grande lumière de tous côtés. Ce lieu est +orné de sextants, de cadrans, de télescopes, d'astrolabes et +autres instruments astronomiques; mais la plus grande curiosité, +dont dépend même la destinée de l'île, est une pierre d'aimant +prodigieuse taillée en forme de navette de tisserand. + +Elle est longue de trois toises, et dans sa plus grande épaisseur +elle a au moins une toise et demie. Cet aimant est suspendu par un +gros essieu de diamant qui passe par le milieu de la pierre, sur +lequel elle joue, et qui est placé avec tant de justesse qu'une +main très faible peut le faire tourner; elle est entourée d'un +cercle de diamant, en forme de cylindre creux, de quatre pieds de +profondeur, de plusieurs pieds d'épaisseur et de six toises de +diamètre, placé horizontalement et soutenu par huit piédestaux, +tous de diamant, hauts chacun de trois toises. Du côté concave du +cercle il y a une mortaise profonde de douze pouces, dans laquelle +sont placées les extrémités de l'essieu, qui tourne quand il le +faut. + +Aucune force ne peut déplacer la pierre, parce que le cercle et +les pieds du cercle sont d'une seule pièce avec le corps du +diamant qui fait, la base de l'île. + +C'est par le moyen de cet aimant que l'île se hausse, se baisse et +change de place; car, par rapport à cet endroit de la terre sur +lequel le monarque préside, la pierre est munie à un de ses côtés +d'un pouvoir attractif, et à l'autre d'un pouvoir répulsif. Ainsi, +quand il lui plaît que l'aimant soit tourné vers la terre par son +_pôle ami_, l'île descend; mais quand le _pôle ennemi_ est tourné +vers la même terre, l'île remonte. Lorsque la position de la terre +est oblique, le mouvement de l'île est pareil; car, dans cet +aimant, les forces agissent toujours en ligne parallèle à sa +direction; c'est par ce mouvement oblique que l'île est conduite +aux différentes parties des domaines du monarque. + +Le roi serait le prince le plus absolu de l'univers s'il pouvait +engager ses ministres à lui complaire en tout; mais ceux-ci, ayant +leurs terres au-dessous dans le continent, et considérant que la +faveur des princes est passagère, n'ont garde de se porter +préjudice à eux-mêmes en opprimant la liberté de leurs +compatriotes. + +Si quelque ville se révolte ou refuse de payer les impôts, le roi +a deux façons de la réduire. La première et la plus modérée est de +tenir son île au-dessus de la ville rebelle et des terres +voisines; par là, il prive le pays et du soleil et de la rosée, ce +qui cause des maladies et de la mortalité; mais si le crime le +mérite, on les accable de grosses pierres qu'on leur jette du haut +de l'île, dont ils ne peuvent se garantir qu'en se sauvant dans +leurs celliers et dans leurs caves, où ils passent le temps à +boire frais tandis que les toits de leurs sont mis en pièces. +S'ils continuent témérairement dans leur obstination et leur +révolte, le roi a recours alors au dernier remède, qui est de +laisser tomber l'île à plomb sur leur tête, ce qui écrase toutes +les maisons et tous les habitants. Le prince, néanmoins, se porte +rarement à cette terrible extrémité, que les ministres n'osent lui +conseiller, vu que ce procédé violent le rendrait odieux au peuple +et leur ferait tort à eux-mêmes, qui ont des biens dans le +continent: car l'île n'appartient qu'au roi, qui aussi n'a que +l'île pour tout domaine. + +Mais il y a encore une autre raison plus forte pour laquelle les +rois de ce pays ont été toujours éloignés d'exercer ce dernier +châtiment, si ce n'est dans une nécessité absolue: c'est que, si +la ville qu'on veut détruire était située près de quelques hautes +roches (car il y en a en ce pays, ainsi qu'en Angleterre, auprès +des grandes villes, qui ont été exprès bâties près de ces roches +pour se préserver de la colère des rois), ou si elle avait un +grand nombre de clochers et de pyramides de pierres, l'île royale, +par sa chute, pourrait se briser. Ce sont principalement les +clochers que le roi redoute, et le peuple le sait bien. Aussi, +quand Sa Majesté est le plus en courroux, il fait toujours +descendre son île très doucement, de peur, dit-il, d'accabler son +peuple, mais, dans le fond, c'est qu'il craint lui-même que les +clochers ne brisent son île. En ce cas, les philosophes croient +que l'aimant ne pourrait plus la soutenir désormais, et qu'elle +tomberait. + + + + +Chapitre IV + +_L'auteur quitte l'île de Laputa et est conduit aux Balnibarbes. +Son arrivée à la capitale. Description de cette ville et des +environs. Il est reçu avec bonté par un grand seigneur._ + + +Quoique je ne puisse pas dire que je fusse maltraité dans cette +île, il est vrai cependant que je m'y crus négligé et tant soit +peu méprisé. Le prince et le peuple n'y étaient curieux que de +mathématiques et de musique; j'étais en ce genre fort au-dessous +d'eux, et ils me rendaient justice en faisant peu de cas de moi. + +D'un autre côté, après avoir vu toutes les curiosités de l'île, +j'avais une forte envie d'en sortir, étant très las de ces +insulaires aériens. Ils excellaient, il est vrai, dans des +sciences que j'estime beaucoup et dont j'ai même quelque teinture; +mais ils étaient si absorbés dans leurs spéculations, que je ne +m'étais jamais trouvé en si triste compagnie. Je ne m'entretenais +qu'avec les femmes (quel entretien pour un philosophe marin!), +qu'avec les artisans, les moniteurs, les pages de cour, et autres +gens de cette espèce, ce qui augmenta encore le mépris qu'on avait +pour moi; mais, en vérité, pouvais-je faire autrement? Il n'y +avait que ceux-là avec qui je pusse lier commerce; les autres ne +parlaient point. + +Il y avait à la cour un grand seigneur, favori du roi, et qui, +pour cette raison seule, était traité avec respect, mais qui +était, pourtant regardé en général comme un homme très ignorant et +assez stupide; il passait pour avoir de l'honneur et de la +probité, mais il n'avait point du tout d'oreille pour la musique, +et battait, dit-on, la mesure assez mal; on ajoute qu'il n'avait +jamais pu apprendre les propositions les plus aisées des +mathématiques. Ce seigneur me donna mille marques de bonté; il me +faisait souvent l'honneur de me venir voir, désirant s'informer +des affaires de l'Europe et s'instruire des coutumes, des moeurs, +des lois et des sciences des différentes nations parmi lesquelles +j'avais demeuré; il m'écoutait toujours avec une grande attention, +et faisait de très belles observations sur tout ce que je lui +disais. Deux moniteurs le suivaient pour la forme, mais il ne s'en +servait qu'à la cour et dans les visites de cérémonie; quand nous +étions ensemble, il les faisait toujours retirer. + +Je priai ce seigneur d'intercéder pour moi auprès de Sa Majesté +pour obtenir mon congé. Le roi m'accorda cette grâce avec regret, +comme il eut la bonté de me le dire, et il me fit plusieurs offres +avantageuses, que je refusai en lui en marquant ma vive +reconnaissance. + +Le 16 février, je pris congé de Sa Majesté, qui me fit un présent +considérable, et mon protecteur me donna un diamant, avec une +lettre de recommandation pour un seigneur de ses amis demeurant à +Lagado, capitale des Balnibarbes. L'île étant alors suspendue au- +dessus d'une montagne, je descendis de la dernière terrasse de +l'île de la même façon que j'étais monté. + +Le continent porte le nom de Balnibarbes, et la capitale, comme +j'ai dit, s'appelle Lagado. Ce fut d'abord une assez agréable +satisfaction pour moi de n'être plus en l'air et de me trouver en +terre ferme. Je marchai vers la ville sans aucune peine et sans +aucun embarras, étant vêtu comme les habitants et sachant assez +bien la langue pour la parler. Je trouvai bientôt le logis de la +personne à qui j'étais recommandé. Je lui présentai la lettre du +grand seigneur, et j'en fus très bien reçu. Cette personne, qui +était un seigneur balnibarbe, et qui s'appelait Munodi, me donna +un bel appartement chez lui, où je logeai pendant mon séjour en ce +pays, et où je fus très bien traité. + +Le lendemain matin après mon arrivée, Munodi me prit dans son +carrosse pour me faire voir la ville, qui est grande comme la +moitié de Londres; mais les maisons étaient étrangement bâties, et +la plupart tombaient en ruine; le peuple, couvert de haillons, +marchait dans les rues d'un pas précipité, ayant un regard +farouche. Nous passâmes par une des portes de la ville, et nous +avançâmes environ trois mille pas dans la campagne, où je vis un +grand nombre de laboureurs qui travaillaient à la terre avec +plusieurs sortes d'instruments, mais je ne pus deviner ce qu'ils +faisaient: je ne voyais nulle part aucune apparence d'herbes ni de +grain. Je priai mon conducteur de vouloir bien m'expliquer ce que +prétendaient toutes ces têtes et toutes ces mains occupées à la +ville et à la campagne, n'en voyant aucun effet; car, en vérité, +je n'avais jamais trouvé ni de terre si mal cultivée, ni de +maisons en si mauvais état et si délabrées, ni un peuple si gueux +et si misérable. + + + +Le seigneur Munodi avait été plusieurs années gouverneur de +Lagado; mais, par la cabale des ministres, il avait été déposé, au +grand regret du peuple. Cependant le roi l'estimait comme un homme +qui avait des intentions droites, mais qui n'avait pas l'esprit de +la cour. + +Lorsque j'eus ainsi critiqué librement le pays et ses habitants, +il ne me répondit autre chose sinon que je n'avais pas été assez +longtemps parmi eux pour en juger, et que les différents peuples +du monde avaient des usages différents; il me débita plusieurs +autres lieux communs semblables; mais, quand nous fûmes de retour +chez lui, il me demanda comment je trouvais son palais, quelles +absurdités j'y remarquais, et ce que je trouvais à redire dans les +habits et dans les manières de ses domestiques. Il pouvait me +faire aisément cette question, car chez lui tout était magnifique, +régulier et poli. Je répondis que sa grandeur, sa prudence et ses +richesses l'avaient exempté de tous les défauts qui avaient rendu +les autres fous et gueux; il me dit que, si je voulais aller avec +lui à sa maison de campagne, qui était à vingt milles, il aurait +plus de loisir de m'entretenir surtout cela. Je répondis à Son +Excellence que je ferais tout ce qu'elle souhaiterait; nous +partîmes donc le lendemain au matin. + +Durant notre voyage, il me fit observer les différentes méthodes +des laboureurs pour ensemencer leurs terres. Cependant, excepté en +quelques endroits, je n'avais découvert dans tout le pays aucune +espérance de moisson, ni même aucune trace de culture; mais, ayant +marché encore trois heures, la scène changea entièrement. Nous +nous trouvâmes dans une très belle campagne. Les maisons des +laboureurs étaient un peu éloignées et très bien bâties; les +champs étaient clos et renfermaient des vignes, des pièces de blé, +des prairies, et je ne me souviens pas d'avoir rien vu de si +agréable. Le seigneur, qui observait ma contenance, me dit alors +en soupirant que là commençait sa terre; que, néanmoins, les gens +du pays le raillaient et le méprisaient de ce qu'il n'avait pas +mieux fait ses affaires. + +Nous arrivâmes enfin à son château, qui était d'une très noble +structure: les fontaines, les jardins, les promenades, les +avenues, les bosquets, étaient tous disposés avec jugement et avec +goût. Je donnai à chaque chose des louanges, dont Son Excellence +ne parut s'apercevoir qu'après le souper. + +Alors, n'y ayant point de tiers, il me dit d'un air fort triste +qu'il ne savait s'il ne lui faudrait pas bientôt abattre ses +maisons à la ville et à la campagne pour les rebâtir à la mode, et +détruire tout son palais pour le rendre conforme au goût moderne; +mais qu'il craignait pourtant de passer pour ambitieux, pour +singulier, pour ignorant et capricieux, et peut-être de déplaire +par là aux gens de bien; que je cesserais d'être étonné quand je +saurais quelques particularités que j'ignorais. + +Il me dit que, depuis environ quatre ans, certaines personnes +étaient venues à Laputa, soit pour leurs affaires, soit pour leurs +plaisirs, et qu'après cinq mois elles s'en étaient retournées avec +une très légère teinture de mathématiques, mais pleines d'esprits +volatils recueillis dans cette région aérienne; que ces personnes, +à leur retour, avaient commencé à désapprouver ce qui se passait +dans le pays d'en bas, et avaient formé le projet de mettre les +arts et les sciences sur un nouveau pied; que pour cela elles +avaient obtenu des lettres patentes pour ériger une académie +d'ingénieurs, c'est-à-dire de gens à systèmes; que le peuple était +si fantasque qu'il y avait une académie de ces gens-là dans toutes +les grandes villes; que, dans ces académies ou collèges, les +professeurs avaient trouvé de nouvelles méthodes pour +l'agriculture et l'architecture, et de nouveaux instruments et +outils pour tous les métiers et manufactures, par le moyen +desquels un homme seul pourrait travailler autant que dix, et un +palais pourrait être bâti en une semaine de matières si solides, +qu'il durerait éternellement sans avoir besoin de réparation; tous +les fruits de la terre devaient naître dans toutes les saisons, +plus gros cent fois qu'à présent, avec une infinité d'autres +projets admirables. «C'est dommage, continua-t-il, qu'aucun de ces +projets n'ait été perfectionné jusqu'ici, qu'en peu de temps toute +la campagne ait misérablement ravagée, que la plupart des maisons +soient tombées en ruine, et que le peuple, tout nu, meure de +froid, de soif et de faim. Avec tout cela, loin d'être découragés, +ils en sont plus animés à la poursuite de leurs systèmes, poussés +tour à tour par l'espérance et par le désespoir.» Il ajouta que, +pour ce qui était de lui, n'étant pas d'un esprit entreprenant, il +s'était contenté d'agir selon l'ancienne méthode, de vivre dans +les maisons bâties par ses ancêtres et de faire ce qu'ils avaient +fait, sans rien innover; que quelque peu de gens de qualité +avaient suivi son exemple, mais avaient été regardés avec mépris, +et s'étaient même rendus odieux, comme gens mal intentionnés, +ennemis des arts, ignorants, mauvais républicains, préférant leur +commodité et leur molle fainéantise au bien général du pays. + +Son Excellence ajouta qu'il ne voulait pas prévenir par un long +détail le plaisir que j'aurais lorsque j'irais visiter l'académie +des systèmes; qu'il souhaitait seulement que j'observasse un +bâtiment ruiné du côté de la montagne; que ce que je voyais, à la +moitié d'un mille de son château, était un moulin que le courant +d'une grande rivière faisait aller, et qui suffisait pour sa +maison et pour un grand nombre de ses vassaux; qu'il y avait +environ sept ans qu'une compagnie d'ingénieurs était venue lui +proposer d'abattre ce moulin et d'en bâtir un autre au pied de la +montagne, sur le sommet de laquelle serait construit un réservoir +où l'eau pourrait être conduite aisément par des tuyaux et par des +machines, d'autant que le vent et l'air sur le haut de la montagne +agiteraient l'eau et la rendraient plus fluide, et que le poids de +l'eau en descendant ferait par sa chute tourner le moulin avec la +moitié du courant de la rivière; il me dit que, n'étant pas bien à +la cour, parce qu'il n'avait donné jusqu'ici dans aucun des +nouveaux systèmes, et étant pressé par plusieurs de ses amis, il +avait agréé le projet; mais qu'après y avoir fait travailler +pendant deux ans, l'ouvrage avait mal réussi, et que les +entrepreneurs avaient pris la fuite. + +Peu de jours après, je souhaitai voir l'académie des systèmes, et +Son Excellence voulut bien me donner une personne pour m'y +accompagner; il me prenait peut-être pour un grand admirateur de +nouveautés, pour un esprit curieux et crédule. Dans le fond, +j'avais un peu été dans ma jeunesse homme à projets et à systèmes, +et encore aujourd'hui tout ce qui est neuf et hardi me plaît +extrêmement. + + + + +Chapitre V + +_L'auteur visite l'académie et en fait la description._ + + +Le logement de cette académie n'est pas un seul et simple corps de +logis, mais une suite de divers bâtiments des deux côtés d'une +cour. + +Je fus reçu très honnêtement par le concierge, qui nous dit +d'abord que, dans ces bâtiments, chaque chambre renfermait un +ingénieur, et quelquefois plusieurs, et qu'il y avait environ cinq +cents chambres dans l'académie. Aussitôt il nous fit monter et +parcourir les appartements. + +Le premier mécanicien que je vis me parut un homme fort maigre: il +avait la face et les mains couvertes de crasse, la barbe et les +cheveux longs, avec un habit et une chemise de même couleur que sa +peau; il avait été huit ans sur un projet curieux, qui était, nous +dit-il, de recueillir des rayons de soleil afin de les enfermer +dans des fioles bouchées hermétiquement, et qu'ils pussent servir +à échauffer l'air lorsque les étés seraient peu chauds; il me dit +que, dans huit autres années, il pourrait fournir aux jardins des +financiers des rayons de soleil à un prix raisonnable; mais il se +plaignait que ses fonds étaient petits, et il m'engagea à lui +donner quelque chose pour l'encourager. + +Je passai dans une autre chambre; mais je tournai vite le dos, ne +pouvant endurer la mauvaise odeur. Mon conducteur me poussa +dedans, et me pria tout bas de prendre garde d'offenser un homme +qui s'en ressentirait; ainsi je n'osai pas même me boucher le nez. +L'ingénieur qui logeait dans cette chambre était le plus ancien de +l'académie: son visage et sa barbe étaient d'une couleur pâle et +jaune, et ses mains avec ses habits étaient couverts d'une ordure +infâme. Lorsque je lui fus présenté, il m'embrassa très +étroitement, politesse dont je me serais bien passé. Son +occupation, depuis son entrée à l'académie, avait été de tâcher de +reconstituer les éléments des matières ayant servi à +l'alimentation, pour les faire retourner à l'état d'aliment. + +J'en vis un autre occupé à calciner la glace, pour en extraire, +disait-il, de fort bon salpêtre et en faire de la poudre à canon; +il me montra un traité concernant la malléabilité du feu, qu'il +avait envie de publier. + +Je vis ensuite un très ingénieux architecte, qui avait trouvé une +méthode admirable pour bâtir les maisons en commençant par le +faîte et en finissant par les fondements, projet qu'il me justifia +aisément par l'exemple de deux insectes, l'abeille et l'araignée. + +Il y avait un homme aveugle de naissance qui avait sous lui +plusieurs apprentis aveugles comme lui. Leur occupation était de +composer des couleurs pour les peintres. Ce maître leur enseignait +à les distinguer par le tact et par l'odorat. Je fus assez +malheureux pour les trouver alors très peu instruits, et le maître +lui-même, comme on peut juger, n'était pas plus habile. + +Je montai dans un appartement où était un grand homme qui avait +trouvé le secret de labourer la terre avec des cochons et +d'épargner les frais des chevaux, des boeufs, de la charrue et du +laboureur. Voici sa méthode: dans l'espace d'un acre de terre, on +enfouissait de six pouces en six pouces une quantité de glands, de +dattes, de châtaignes, et autres pareils fruits que les cochons +aiment; alors, on lâchait dans le champ six cents et plus de ces +animaux, qui, par le moyen de leurs pieds et de leur museau, +mettaient en très peu de temps la terre en état d'être ensemencée, +l'engraissaient aussi en lui rendant ce qu'ils y avaient pris. Par +malheur, on avait fait l'expérience; et, outre qu'on avait trouvé +le système coûteux et embarrassant, le champ n'avait presque rien +produit. On ne doutait pas néanmoins que cette invention ne pût +être d'une très grande conséquence et d'une vraie utilité. + +Dans une chambre vis-à-vis logeait un homme qui avait des idées +contraires par rapport au même objet. Il prétendait faire marcher +une charrue sans boeufs et sans chevaux, mais avec le secours du +vent, et, pour cela, il avait construit une charrue avec un mât et +des voiles; il soutenait que, par le même moyen, il ferait aller +des charrettes et des carrosses, et que, dans la suite, on +pourrait courir la poste en chaise, en mettant à la voile sur la +terre comme sur mer; que puisque sur la mer on allait à tous +vents, il n'était pas difficile de faire la même chose sur la +terre. + +Je passai dans une autre chambre, qui était toute tapissée de +toiles d'araignée, et où il y avait à peine un petit espace pour +donner passage à l'ouvrier. Dès qu'il me vit, il cria: «Prenez +garde de rompre mes toiles!» Je l'entretins, et il me dit que +c'était une chose pitoyable que l'aveuglement où les hommes +avaient été jusqu'ici par rapport aux vers à soie, tandis qu'ils +avaient à leur disposition tant d'insectes domestiques dont ils ne +faisaient aucun usage, et qui étaient néanmoins préférables aux +vers à soie, qui ne savaient que filer; au lieu que l'araignée +saurait tout ensemble filer et ourdir. Il ajouta que l'usage des +toiles d'araignée épargnerait encore dans la suite les frais de la +teinture, ce que je concevrais aisément lorsqu'il m'aurait fait +voir un grand nombre de mouches de couleurs diverses et charmantes +dont il nourrissait ses araignées; qu'il était certain que leurs +toiles prendraient infailliblement la couleur de ces mouches, et +que, comme il en avait de toute espèce, il espérait aussi voir +bientôt des toiles capables de satisfaire, par leurs couleurs, +tous les goûts différents des hommes, aussitôt qu'il aurait pu +trouver une certaine nourriture suffisamment glutineuse pour ses +mouches, afin que les fils de l'araignée en acquissent plus de +solidité et de force. + +Je vis ensuite un célèbre astronome, qui avait entrepris de placer +un cadran à la pointe du grand clocher de la maison de ville, +ajustant de telle manière les mouvements diurnes et annuels du +soleil avec le vent, qu'ils pussent s'accorder avec le mouvement +de la girouette. + +Après avoir visité le bâtiment des arts, je passai dans l'autre +corps de logis, où étaient les faiseurs de systèmes par rapport +aux sciences. Nous entrâmes d'abord dans l'école du langage, où +nous trouvâmes trois académiciens qui raisonnaient ensemble sur +les moyens d'embellir la langue. + +L'un d'eux était d'avis, pour abréger le discours, de réduire tous +les mots en simples monosyllabes et de bannir tous les verbes et +tous les participes. + +L'autre allait plus loin, et proposait une manière d'abolir tous +les mots, en sorte qu'on raisonnerait sans parler, ce qui serait +très favorable à la poitrine, parce qu'il est clair qu'à force de +parler les poumons s'usent et la santé s'altère. L'expédient qu'il +trouvait était de porter sur soi toutes les choses dont on +voudrait s'entretenir. Ce nouveau système, dit-on, aurait été +suivi, si les femmes ne s'y fussent opposées. Plusieurs esprits +supérieurs de cette académie ne laissaient pas néanmoins de se +conformer à cette manière d'exprimer les choses par les choses +mêmes, ce qui n'était embarrassant pour eux que lorsqu'ils avaient +à parler de plusieurs sujets différents; alors il fallait apporter +sur leur dos des fardeaux énormes, à moins qu'ils n'eussent un ou +deux valets bien forts pour s'épargner cette peine: ils +prétendaient que, si ce système avait lieu, toutes les nations +pourraient facilement s'entendre (ce qui serait d'une grande +commodité), et qu'on ne perdrait plus le temps à apprendre des +langues étrangères. + +De là, nous entrâmes dans l'école de mathématique, dont le maître +enseignait à ses disciples une méthode que les Européens auront de +la peine à s'imaginer: chaque proposition, chaque démonstration +était écrite sur du pain à chanter, avec une certaine encre de +teinture céphalique. L'écolier, à jeun, était obligé, après avoir +avalé ce pain à chanter, de s'abstenir de boire et de manger +pendant trois jours, en sorte que, le pain à chanter étant digéré, +la teinture céphalique pût monter au cerveau et y porter avec elle +la proposition et la démonstration. Cette méthode, il est vrai, +n'avait pas eu beaucoup de succès jusqu'ici, mais c'était, disait- +on, parce que l'on s'était trompé dans la mesure de la dose, ou +parce que les écoliers, malins et indociles, faisaient seulement +semblant d'avaler le bolus, ou bien parce qu'ils mangeaient en +cachette pendant les trois jours. + + + + +Chapitre VI + +_Suite de la description de l'académie._ + + +Je ne fus pas fort satisfait de l'école de politique, que je +visitai ensuite. Ces docteurs me parurent peu sensés, et la vue de +telles personnes a le don de me rendre toujours mélancolique. Ces +hommes extravagants soutenaient que les grands devaient choisir +pour leurs favoris ceux en qui ils remarquaient plus de sagesse, +plus de capacité, plus de vertu, et qu'ils devaient avoir toujours +en vue le bien public, récompenser le mérite, le savoir, +l'habileté et les services; ils disaient encore que les princes +devaient toujours donner leur confiance aux personnes les plus +capables et les plus expérimentées, et autres pareilles sottises +et chimères, dont peu de princes se sont avisés jusqu'ici; ce qui +me confirma la vérité de cette pensée admirable de Cicéron: _qu'il +n'y a rien de si absurde qui n'ait été avancé par quelque +philosophe._ + +Mais tous les autres membres de l'académie ne ressemblaient pas à +ces originaux dont je viens de parler. Je vis un médecin d'un +esprit sublime, qui possédait à fond la science du gouvernement: +il avait consacré ses veilles jusqu'ici à découvrir les causes des +maladies d'un État et à trouver des remèdes pour guérir le mauvais +tempérament de ceux qui administrent les affaires publiques. On +convient, disait-il, que le corps naturel et le corps politique +ont entre eux une parfaite analogie: donc l'un et l'autre peuvent +être traités avec les mêmes remèdes. Ceux qui sont à la tête des +affaires ont souvent les maladies qui suivent: ils sont pleins +d'humeurs en mouvement, qui leur affaiblissent la tête et le coeur +et leur causent quelquefois des convulsions et des contractions de +nerfs à la main droite, une faim canine, des indigestions, des +vapeurs, des délires et autres sortes de maux. Pour les guérir, +notre grand médecin proposait que lorsque ceux qui manient les +affaires d'État seraient sur le point de s'assembler, on leur +tâterait le pouls, et que par là on tâcherait de connaître la +nature de leur maladie; qu'ensuite, la première fois qu'ils +s'assembleraient encore, on leur enverrait avant la séance des +apothicaires avec des remèdes astringents, palliatifs, laxatifs, +céphalalgiques, apophlegmatiques, acoustiques, etc..., selon la +qualité du mal, et en réitérant toujours le même remède à chaque +séance. + +L'exécution de ce projet ne serait pas d'une grande dépense, et +serait, selon mon idée, très utile dans les pays où les états et +les parlements se mêlent des affaires d'État: elle procurerait +l'unanimité, terminerait les différends, ouvrirait la bouche aux +muets, la fermerait aux déclamateurs, calmerait l'impétuosité des +jeunes sénateurs, échaufferait la froideur des vieux, réveillerait +les stupides, ralentirait les étourdis. + +Et parce que l'on se plaint ordinairement que les favoris des +princes ont la mémoire courte et malheureuse, le même docteur +voulait que quiconque aurait affaire à eux, après avoir exposé le +cas en très peu de mots, eût la liberté de donner à M. le favori +une chiquenaude dans le nez, un coup de pied dans le ventre, de +lui tirer les oreilles ou de lui ficher une épingle dans les +cuisses, et tout cela pour l'empêcher d'oublier l'affaire dont on +lui aurait parlé; en sorte qu'on pourrait réitérer de temps en +temps le même compliment jusqu'à ce que la chose fût accordée ou +refusée tout à fait. + +Il voulait aussi que chaque sénateur, dans l'assemblée générale de +la nation, après avoir proposé son opinion et avoir dit tout ce +qu'il aurait à dire pour la soutenir, fût obligé de conclure à la +proposition contradictoire, parce qu'infailliblement le résultat +de ces assemblées serait par là très favorable au bien public. + +Je vis deux académiciens disputer avec chaleur sur le moyen de +lever des impôts sans faire murmurer les peuples. L'un soutenait +que la meilleure méthode serait d'imposer une taxe sur les vices +et sur les folies des hommes, et que chacun serait taxé suivant le +jugement et l'estimation de ses voisins. L'autre académicien était +d'un sentiment entièrement opposé, et prétendait, au contraire, +qu'il fallait taxer les belles qualités du corps et de l'esprit +dont chacun se piquait, et les taxer plus ou moins selon leurs +degrés, en sorte que chacun serait son propre juge et ferait lui- +même sa déclaration. Il fallait taxer fortement l'esprit et la +valeur, selon l'aveu que chacun ferait de ces qualités; mais à +l'égard de l'honneur et de la probité, de la sagesse, de la +modestie, on exemptait ces vertus de toute taxe, vu qu'étant trop +rares, elles ne rendraient presque rien; qu'on ne rencontrerait +personne qui ne voulût avouer qu'elles se trouvassent dans son +voisin, et que presque personne aussi n'aurait l'effronterie de se +les attribuer à lui-même. + +On devait pareillement taxer les dames à proportion de leur +beauté, de leurs agréments et de leur bonne grâce, suivant leur +propre estimation, comme on faisait à l'égard des hommes; mais +pour la sincérité, le bon sens et le bon naturel des femmes, comme +elles ne s'en piquent point, cela ne devait rien payer du tout, +parce que tout ce qu'on en pourrait retirer ne suffirait pas pour +les frais du gouvernement. + +Afin de retenir les sénateurs dans l'intérêt de la couronne, un +antre académicien politique était d'avis qu'il fallait que le +prince fît tous les grands emplois à la rafle, de façon cependant +que chaque sénateur, avant que de jouer, fit serment et donnât +caution qu'il opinerait ensuite selon les intentions de la cour, +soit qu'il gagnât ou non; mais que les perdants auraient ensuite +le droit de jouer dès qu'il y aurait quelque emploi vacant. Ils +seraient ainsi toujours pleins d'espérance, ils ne se plaindraient +point des fausses promesses qu'on leur aurait données, et ne s'en +prendraient qu'à la fortune, dont les épaules sont toujours plus +fortes que celles du ministère. + +Un autre académicien me fit voir un écrit contenant une méthode +curieuse pour découvrir les complots et les cabales, qui était +d'examiner la nourriture des personnes suspectes, le temps auquel +elles mangent, le côté sur lequel elles se couchent dans leur lit, +de considérer leurs excréments, et de juger par leur odeur et leur +couleur des pensées et des projets d'un homme. Il ajoutait que +lorsque, pour faire seulement des expériences, il avait parfois +songé à l'assassinat d'un homme, il avait alors trouvé ses +excréments très jaunes, et que lorsqu'il avait pensé à se révolter +et à brûler la capitale, il les avait trouvés d'une couleur très +noire. + +Je me hasardai d'ajouter quelque chose au système de ce politique: +je lui dis qu'il serait bon d'entretenir toujours une troupe +d'espions et de délateurs, qu'on protégerait et auxquels on +donnerait toujours une somme d'argent proportionnée à l'importance +de leur dénonciation, soit qu'elle fût fondée ou non; que, par ce +moyen, les sujets seraient retenus dans la crainte et dans le +respect; que ces délateurs et accusateurs seraient autorisés à +donner quel sens il leur plairait aux écrits qui leur tomberaient +entre les mains; qu'ils pourraient, par exemple, interpréter ainsi +les termes suivants: + +Un crible,--une grande dame de la cour. + +Un chien boiteux,--une descente, une invasion. + +La peste,--une armée sur pied. + +Une buse,--un favori. + +La goutte,--un grand prêtre. + +Un balai,--une révolution. + +Une souricière,--un emploi de finance. + +Un égout,--la cour. + +Un roseau brisé,--la cour de justice. + +Un tonneau vide,--un général. + +Une plaie ouverte,--l'état des affaires publiques. + +On pourrait encore observer l'anagramme de tous les noms cités +dans un écrit; mais il faudrait pour cela des hommes de la plus +haute pénétration et du plus sublime génie, surtout quand il +s'agirait de découvrir le sens politique et mystérieux des lettres +initiales: Ainsi N pourrait signifier un complot, B un régiment de +cavalerie, L une flotte. Outre cela, en transposant les lettres, +on pourrait apercevoir dans un écrit tous les desseins cachés d'un +parti mécontent: par exemple, vous lisez dans une lettre écrite à +un ami: _Votre frère Thomas a mal au ventre_: l'habile déchiffreur +trouvera dans l'assemblage de ces mots indifférents une phrase qui +fera entendre que tout est prêt pour une sédition. + +L'académicien me fit de grands remerciements de lui avoir +communiqué ces petites observations, et me promit de faire de moi +une mention honorable dans le traité qu'il allait mettre au jour +sur ce sujet. + +Je ne vis rien dans ce pays qui pût m'engager à y faire un plus +long séjour; ainsi, je commençai à songer à mon retour en +Angleterre. + + + + +Chapitre VII + +_L'auteur quitte Lagado et arrive à Maldonada. Il fait un petit +voyage à Gloubbdoubdrib. Comment il est reçu par le gouverneur._ + + +Le continent dont ce royaume fait partie s'étend, autant que j'en +puis juger, à l'est, vers une contrée inconnue de l'Amérique; à +l'ouest, vers la Californie; et au nord, vers la mer Pacifique. Il +n'est pas à plus de mille cinquante lieues de Lagado. Ce pays a un +port célèbre et un grand commerce avec l'île de Luggnagg, située +au nord-ouest, environ à vingt degrés de latitude septentrionale +et à cent quarante de longitude. L'île de Luggnagg est au sud- +ouest du Japon et en est éloignée environ de cent lieues. Il y a +une étroite alliance entre l'empereur du Japon et le roi de +Luggnagg, ce qui fournit plusieurs occasions d'aller de l'une à +l'autre. Je résolus, pour cette raison, de prendre ce chemin pour +retourner en Europe. Je louai deux mules avec un guide pour porter +mon bagage et me montrer le chemin. Je pris congé de mon illustre +protecteur, qui m'avait témoigné tant de bonté, et à mon départ +j'en reçus un magnifique présent. + +Il ne m'arriva pendant mon voyage aucune aventure qui mérite +d'être rapportée. Lorsque je fus arrivé au port de Maldonada, qui +est une ville environ de la grandeur de Portsmouth, il n'y avait +point de vaisseau dans le port prêt à partir pour Luggnagg. Je fis +bientôt quelques connaissances dans la ville. Un gentilhomme de +distinction me dit que, puisqu'il ne partirait aucun navire pour +Luggnagg que dans un mois, je ferais bien de me divertir à faire +un petit voyage à l'île de Gloubbdoubdrib, qui n'était éloignée +que de cinq lieues vers le sud-ouest; il s'offrit lui-même d'être +de la partie avec un de ses amis, et de me fournir une petite +barque. + +Gloubbdoubdrib, selon son étymologie, signifie _l'île des +Sorciers_ ou _Magiciens_. Elle est environ trois fois aussi large +que l'île de Wight et est très fertile. Cette île est sous la +puissance du chef d'une tribu toute composée de sorciers, qui ne +s'allient qu'entre eux et dont le prince est toujours le plus +ancien de la tribu. Ce prince ou gouverneur a un palais magnifique +et un parc d'environ trois mille acres, entouré d'un mur de +pierres de taille de vingt pieds de haut. Lui et toute sa famille +sont servis par des domestiques d'une espèce assez extraordinaire. +Par la connaissance qu'il a de la nécromancie, il a le pouvoir +d'évoquer les esprits et de les obliger à le servir pendant vingt- +quatre heures. + +Lorsque nous abordâmes à l'île, il était environ onze heures du +matin. Un des deux gentilshommes qui m'accompagnaient alla trouver +le gouverneur, et lui dit qu'un étranger souhaitait d'avoir +l'honneur de saluer Son Altesse. Ce compliment fut bien reçu. Nous +entrâmes dans la cour du palais, et passâmes au milieu d'une haie +de gardes, dont les armes et les attitudes me firent une peur +extrême; nous traversâmes les appartements et rencontrâmes une +foule de domestiques avant que de parvenir à la chambre du +gouverneur. Après que nous lui eûmes fait trois révérences +profondes, il nous fit asseoir sur de petits tabourets au pied de +son trône. Comme il entendait la langue des Balnibarbes, il me fit +différentes questions au sujet de mes voyages, et, pour me marquer +qu'il voulait en agir avec moi sans cérémonie, il fit signe avec +le doigt à tous ses gens de se retirer, et en un instant (ce qui +m'étonna beaucoup) ils disparurent comme une fumée. J'eus de la +peine à me rassurer; mais, le gouverneur m'ayant dit que je +n'avais rien à craindre, et voyant mes deux compagnons nullement +embarrassés, parce qu'ils étaient faits à ces manières, je +commençai à prendre courage, et racontai à Son Altesse les +différentes aventures de mes voyages, non sans être troublé de +temps en temps par ma sotte imagination, regardant souvent autour +de moi, à gauche et à droite, et jetant les yeux sur les lieux où +j'avais vu les fantômes disparaître. + +J'eus l'honneur de dîner avec le gouverneur, qui nous fit servir +par une nouvelle troupe de spectres. Nous fûmes à table jusqu'au +coucher du soleil, et, ayant prié Son Altesse de vouloir bien que +je ne couchasse pas dans son palais, nous nous retirâmes, mes deux +amis et moi, et allâmes chercher un lit dans la ville capitale, +qui est proche. Le lendemain matin, nous revînmes rendre nos +devoirs au gouverneur. Pendant les dix jours que nous restâmes +dans cette île, je vins à me familiariser tellement avec les +esprits, que je n'en eus plus de peur du tout, ou du moins, s'il +m'en restait encore un peu, elle cédait à ma curiosité. J'eus +bientôt une occasion de la satisfaire, et le lecteur pourra juger +par là que je suis encore plus curieux que poltron. Son Altesse me +dit un jour de nommer tels morts qu'il me plairait, qu'il me les +ferait venir et les obligerait de répondre à toutes les questions +que je leur voudrais faire, à condition, toutefois, que je ne les +interrogerais que sur ce qui s'était passé de leur temps, et que +je pourrais être bien assuré qu'ils me diraient toujours vrai, +étant inutile aux morts de mentir. + +Je rendis de très humbles actions de grâces à Son Altesse, et, +pour profiter de ses offres, je me mis à me rappeler la mémoire de +ce que j'avais autrefois lu dans l'histoire romaine. + +Le gouverneur fit signe à César et à Brutus de s'avancer. Je fus +frappé d'admiration et de respect à la vue de Brutus, et César +m'avoua que toutes ses belles actions étaient au-dessous de celles +de Brutus, qui lui avait ôté la vie pour délivrer Rome de sa +tyrannie. + +Il me prit envie de voir Homère; il m'apparut; je l'entretins et +lui demandai ce qu'il pensait de son _Iliade_. Il m'avoua qu'il +était surpris des louanges excessives qu'on lui donnait depuis +trois mille ans; que son poème était médiocre et semé de sottises, +qu'il n'avait plu de son temps qu'à cause de la beauté de sa +diction et de l'harmonie de ses vers, et qu'il était fort surpris +que, puisque sa langue était morte et que personne n'en pouvait +plus distinguer les beautés, les agréments et les finesses, il se +trouvât encore des gens assez vains ou assez stupides pour +l'admirer. Sophocle et Euripide, qui l'accompagnaient, me tinrent +à peu près le même langage et se moquèrent surtout de nos savants +modernes, qui, obligés de convenir des bévues des anciennes +tragédies, lorsqu'elles étaient fidèlement traduites, soutenaient +néanmoins qu'en grec c'étaient des beautés et qu'il fallait savoir +le grec pour en juger avec équité. + +Je voulus voir Aristote et Descartes. Le premier m'avoua qu'il +n'avait rien entendu à la physique, non plus que tous les +philosophes ses contemporains, et tous ceux même qui avaient vécu +entre lui et Descartes; il ajouta que celui-ci avait pris un bon +chemin, quoiqu'il se fût souvent trompé, surtout par rapport à son +système extravagant touchant l'âme des bêtes. Descartes prit la +parole et dit qu'il avait trouvé quelque chose et avait su établir +d'assez bons principes, mais qu'il n'était pas allé fort loin, et +que tous ceux qui, désormais, voudraient courir la même carrière +seraient toujours arrêtés par la faiblesse de leur esprit et +obligés de tâtonner; que c'était une grande folie de passer sa vie +à chercher des systèmes, et que la vraie physique convenable et +utile à l'homme était de faire un amas d'expériences et de se +borner là; qu'il avait eu beaucoup d'insensés pour disciples, +parmi lesquels on pouvait compter un certain Spinosa. + +J'eus la curiosité de voir plusieurs morts illustres de ces +derniers temps, et surtout des morts de qualité, car j'ai toujours +eu une grande vénération pour la noblesse. Oh! que je vis des +choses étonnantes, lorsque le gouverneur fit passer en revue +devant moi toute la suite des aïeux de la plupart de nos +gentilshommes modernes! Que j'eus de plaisir à voir leur origine +et tous les personnages qui leur ont transmis leur sang! Je vis +clairement pourquoi certaines familles ont le nez long, d'autres +le menton pointu, d'autres ont le visage basané et les traits +effroyables, d'autres ont les yeux beaux et le teint blond et +délicat; pourquoi, dans certaines familles, il y a beaucoup de +fous et d'étourdis, dans d'autres beaucoup de fourbes et de +fripons; pourquoi le caractère de quelques-unes est la méchanceté, +la brutalité, la bassesse, la lâcheté, ce qui les distingue, comme +leurs armes et leurs livrées. Que je fus encore surpris de voir, +dans la généalogie de certains seigneurs, des pages, des laquais, +des maîtres à danser et à chanter, etc. + +Je connus clairement pourquoi les historiens ont transformé des +guerriers imbéciles et lâches en grands capitaines, des insensés +et de petits génies en grands politiques, des flatteurs et des +courtisans en gens de bien, des athées en hommes pleins de +religion, d'infâmes débauchés en gens chastes, et des délateurs de +profession en hommes vrais et sincères. Je sus de quelle manière +des personnes très innocentes avaient été condamnées à la mort ou +au bannissement par l'intrigue des favoris qui avaient corrompu +les juges; comment il était arrivé que des hommes de basse +extraction et sans mérite avaient été élevés aux plus grandes +places; comment des hommes vils avaient souvent donné le branle +aux plus importantes affaires, et avaient occasionné dans +l'univers les plus grands événements. Oh! que je conçus alors une +basse idée de l'humanité! Que la sagesse et la probité des hommes +me parut peu de chose, en voyant la source de toutes les +révolutions, le motif honteux des entreprises les plus éclatantes, +les ressorts, ou plutôt les accidents imprévus, et les bagatelles +qui les avaient fait réussir! + +Je découvris l'ignorance et la témérité de nos historiens, qui ont +fait mourir du poison certains rois, qui ont osé faire part au +public des entretiens secrets d'un prince avec son premier +ministre, et qui ont, si on les en croit, crocheté, pour ainsi +dire, les cabinets des souverains et les secrétaireries des +ambassadeurs pour en tirer des anecdotes curieuses. + +Ce fut là que j'appris les causes secrètes de quelques événements +qui ont étonné le monde. + +Un général d'armée m'avoua qu'il avait une fois remporté une +victoire par sa poltronnerie et par son imprudence, et un amiral +me dit qu'il avait battu malgré lui une flotte ennemie, lorsqu'il +avait envie de laisser battre la sienne. Il y eut trois rois qui +me dirent que, sous leur règne, ils n'avaient jamais récompensé ni +élevé aucun homme de mérite, si ce n'est une fois que leur +ministre les trompa et se trompa lui-même sur cet article; qu'en +cela ils avaient eu raison, la vertu étant une chose très +incommode à la cour. + +J'eus la curiosité de m'informer par quel moyen un grand nombre de +personnes étaient parvenues à une très haute fortune. Je me bornai +à ces derniers temps, sans néanmoins toucher au temps présent, de +peur d'offenser même les étrangers (car il n'est pas nécessaire +que j'avertisse que tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde +point mon cher pays). Parmi ces moyens, je vis le parjure, +l'oppression, la subornation, la perfidie, et autres pareilles +bagatelles qui méritent peu d'attention. Après ces découvertes, je +crois qu'on me pardonnera d'avoir désormais un peu moins d'estime +et de vénération pour la grandeur, que j'honore et respecte +naturellement, comme tous les inférieurs doivent faire à l'égard +de ceux que la nature ou la fortune ont placés dans un rang +supérieur. + +J'avais lu dans quelques livres que des sujets avaient rendu de +grands services à leur prince et à leur patrie; j'eus envie de les +voir; mais on me dit qu'on avait oublié leurs noms, et qu'on se +souvenait seulement de quelques-uns, dont les citoyens avaient +fait mention en les faisant passer pour des traîtres et des +fripons. Ces gens de bien, dont on avait oublié les noms, parurent +cependant devant moi, mais avec un air humilié et en mauvais +équipage; ils me dirent qu'ils étaient tous morts dans la pauvreté +et dans la disgrâce, et quelques-uns même sur un échafaud. + +Parmi ceux-ci, je vis un homme dont le cas me parut +extraordinaire, qui avait à côté de lui un jeune homme de dix-huit +ans. Il me dit qu'il avait été capitaine de vaisseau pendant +plusieurs années, et que, dans le combat naval d'Actium, il avait +enfoncé la première ligne, coulé à fond trois vaisseaux du premier +rang, et en avait pris un de la même grandeur, ce qui avait été la +seule cause de la fuite d'Antoine et de l'entière défaite de sa +flotte; que le jeune homme qui était auprès de lui était son fils +unique, qui avait été tué dans le combat; il m'ajouta que, la +guerre ayant été terminée, il vint à Rome pour solliciter une +récompense et demander le commandement d'un plus gros vaisseau, +dont le capitaine avait péri dans le combat; mais que, sans avoir +égard à sa demande, cette place avait été donnée à un jeune homme +qui n'avait encore jamais vu la mer; qu'étant retourné à son +département, on l'avait accusé d'avoir manqué à son devoir, et que +le commandement de son vaisseau avait été donné à un page favori +du vice-amiral Publicola; qu'il avait été alors obligé de se +retirer chez lui, à une petite terre loin de Rome, et qu'il y +avait fini ses jours. Désirant savoir si cette histoire était +véritable, je demandai à voir Agrippa, qui dans ce combat avait +été l'amiral de la flotte victorieuse: il parut, et, me confirmant +la vérité de ce récit, il y ajouta des circonstances que la +modestie du capitaine avait omises. + +Comme chacun des personnages qu'on évoquait paraissait tel qu'il +avait été dans le monde, je vis avec douleur combien, depuis cent +ans, le genre humain avait dégénéré. + +Je voulus voir enfin quelques-uns de nos anciens paysans, dont on +vante la simplicité, la sobriété, la justice, l'esprit de liberté, +la valeur et l'amour pour la patrie. Je les vis et ne pus +m'empêcher de les comparer avec ceux d'aujourd'hui, qui vendent à +prix d'argent leurs suffrages dans l'élection des députés au +parlement et qui, sur ce point, ont toute la finesse et tout le +manège des gens de cour. + + + + +Chapitre VIII + +_Retour de l'auteur à Maldonada. Il fait voile pour le royaume du +Luggnagg. À son arrivée, il est arrêté et conduit à la cour. +Comment il y est reçu._ + + +Le jour de notre départ étant arrivé, je pris congé de Son Altesse +le gouverneur de Gloubbdoubdrid, et retournai avec mes deux +compagnons à Maldonada, où, après avoir attendu quinze jours, je +m'embarquai enfin dans un navire qui partait pour Luggnagg. Les +deux gentilshommes, et quelques autres personnes encore, eurent +l'honnêteté de me fournir les provisions nécessaires pour ce +voyage et de me conduire jusqu'à bord. + +Nous essuyâmes une violente tempête, et fûmes contraints de +gouverner au nord pour pouvoir jouir d'un certain vent marchand +qui souffle en cet endroit dans l'espace de soixante lieues. Le 21 +avril 1609, nous entrâmes dans la rivière de Clumegnig, qui est +une ville port de mer au sud-est de Luggnagg. Nous jetâmes l'ancre +à une lieue de la ville et donnâmes le signal pour faire venir un +pilote. En moins d'une demi-heure, il en vint deux à bord, qui +nous guidèrent au milieu des écueils et des rochers, qui sont très +dangereux dans cette rade et dans le passage qui conduit à un +bassin où les vaisseaux sont en sûreté, et qui est éloigné des +murs de la ville de la longueur d'un câble. + +Quelques-uns de nos matelots, soit par trahison, soit par +imprudence, dirent aux pilotes que j'étais un étranger et un grand +voyageur. Ceux-ci en avertirent le commis de la douane, qui me fit +diverses questions dans la langue balnibarbienne qui est entendue +en cette ville à cause du commerce, et surtout par les gens de mer +et les douaniers. Je lui répondis en peu de mots et lui fis une +histoire aussi vraisemblable et aussi suivie qu'il me fut +possible; mais je crus qu'il était nécessaire de déguiser mon pays +et de me dire Hollandais, ayant dessein d'aller au Japon, où je +savais que les Hollandais seuls étaient reçus. Je dis donc au +commis qu'ayant fait naufrage à la côte des Balnibarbes, et ayant +échoué sur un rocher, j'avais été dans l'île volante de Laputa, +dont j'avais souvent ouï parler, et que maintenant je songeais à +me rendre au Japon, afin de pouvoir retourner de là dans mon pays. +Le commis me dit qu'il était obligé de m'arrêter jusqu'à ce qu'il +eût reçu des ordres de la cour, où il allait écrire immédiatement +et d'où il espérait recevoir réponse dans quinze jours. On me +donna un logement convenable et on mit une sentinelle à ma porte. +J'avais un grand jardin pour me promener, et je fus traité assez +bien aux dépens du roi. Plusieurs personnes me rendirent visite, +excitées par la curiosité de voir un homme qui venait d'un pays +très éloigné, dont ils n'avaient jamais entendu parler. + +Je fis marché avec un jeune homme de notre vaisseau pour me servir +d'interprète. Il était natif de Luggnagg; mais, ayant passé +plusieurs années à Maldonada, il savait parfaitement les deux +langues. Avec son secours je fus en état d'entretenir tous ceux +qui me faisaient l'honneur de me venir voir, c'est-à-dire +d'entendre leurs questions et de leur faire entendre mes réponses. + +Celle de la cour vint au bout de quinze jours, comme on +l'attendait: elle portait un ordre de me faire conduire avec ma +suite par un détachement de chevaux à Traldragenb ou Tridragdrib; +car, autant que je m'en puis souvenir, on prononce des deux +manières. Toute ma suite consistait en ce pauvre garçon qui me +servait d'interprète et que j'avais pris à mon service. On fit +partir un courrier devant nous, qui nous devança d'une demi- +journée, pour donner avis au roi de mon arrivée prochaine et pour +demander à Sa Majesté le jour et l'heure que je pourrais avoir +l'honneur et le plaisir de _lécher la poussière du pied de son +trône._ + +Deux jours après mon arrivée, j'eus audience; et d'abord on me fit +coucher et ramper sur le ventre, et balayer le plancher avec ma +langue à mesure que j'avançais vers le trône du roi; mais, parce +que j'étais étranger, on avait eu l'honnêteté de nettoyer le +plancher, de manière que la poussière ne me pût faire de peine. +C'était une grâce particulière, qui ne s'accordait pas même aux +personnes du premier rang lorsqu'elles avaient l'honneur d'être +reçues à l'audience de Sa Majesté; quelquefois même on laissait +exprès le plancher très sale et très couvert de poussière, lorsque +ceux qui venaient à l'audience avaient des ennemis à la cour. J'ai +une fois vu un seigneur avoir la bouche si pleine de poussière et +si souillée de l'ordure qu'il avait recueillie avec sa langue, +que, quand il fut parvenu au trône, il lui fut impossible +d'articuler un seul mot. À ce malheur il n'y a point de remède, +car il est défendu, sous des peines très graves, de cracher ou de +s'essuyer la bouche en présence du roi. Il y a même en cette cour +un autre usage que je ne puis du tout approuver: lorsque le roi +veut se défaire de quelque seigneur ou quelque courtisan d'une +manière qui ne le déshonore point, il fait jeter sur le plancher +une certaine poudre brune qui est empoisonnée, et qui ne manque +point de le faire mourir doucement et sans éclat au bout de vingt- +quatre heures; mais, pour rendre justice à ce prince, à sa grande +douceur et à la bonté qu'il a de ménager la vie de ses sujets, il +faut dire, à son honneur, qu'après de semblables exécutions il a +coutume d'ordonner très expressément de bien balayer le plancher; +en sorte que, si ses domestiques l'oubliaient, ils courraient +risque de tomber dans sa disgrâce. Je le vis un jour condamner un +petit page à être bien fouetté pour avoir malicieusement négligé +d'avertir de balayer dans le cas dont il s'agit, ce qui avait été +cause qu'un jeune seigneur de grande espérance avait été +empoisonné; mais le prince, plein de bonté, voulut bien encore +pardonner au petit page et lui épargner le fouet. + +Pour revenir à moi, lorsque je fus à quatre pas du trône de Sa +Majesté, je me levai sur mes genoux, et après avoir frappé sept +fois la terre de mon front, je prononçai les paroles suivantes, +que la veille on m'avait fait apprendre par coeur: _Ickpling +glofftrobb sgnutserumm bliopm lashnalt, zwin tnodbalkguffh +sthiphad gurdlubb asht_! C'est un formulaire établi par les lois +de ce royaume pour tous ceux qui sont admis à l'audience, et qu'on +peut traduire ainsi: _Puisse Votre céleste Majesté survivre au +soleil_! Le roi me fit une réponse que je ne compris point, et à +laquelle je fis cette réplique, comme on me l'avait apprise: +_Fluft drin valerick dwuldom prastrod mirpush _; c'est-à-dire: _Ma +langue est dans la bouche de mon ami._ Je fis entendre par là que +je désirais me servir de mon interprète. Alors on fit entrer ce +jeune garçon dont j'ai parlé, et, avec son secours, je répondis à +toutes les questions que Sa Majesté me fit pendant une demi-heure. +Je parlais balnibarbien, mon interprète rendait mes paroles en +luggnaggien. + +Le roi prit beaucoup de plaisir à mon entretien, et ordonna à son +_bliffmarklub_, ou chambellan, de faire préparer un logement dans +son palais pour moi et mon interprète, et de me donner une somme +par jour pour ma table, avec une bourse pleine d'or pour mes menus +plaisirs. + +Je demeurai trois mois en cette cour, pour obéir à Sa Majesté, qui +me combla de ses bontés et me fit des offres très gracieuses pour +m'engager à m'établir dans ses États; mais je crus devoir le +remercier, et songer plutôt à retourner dans mon pays, pour y +finir mes jours auprès de ma chère femme, privée depuis longtemps +des douceurs de ma présence. + + + + +Chapitre IX + +_Des struldbruggs ou immortels._ + + +Les Luggnaggiens sont un peuple très poli et très brave, et, +quoiqu'ils aient un peu de cet orgueil qui est commun à toutes les +nations de l'Orient, ils sont néanmoins honnêtes et civils à +l'égard des étrangers, et surtout de ceux qui ont été bien reçus à +la cour. + +Je fis connaissance et je me liai avec des personnes du grand +monde et du bel air; et, par le moyen de mon interprète, j'eus +souvent avec eux des entretiens agréables et instructifs. + +Un d'eux me demanda un jour si j'avais vu quelques-uns de leurs +_struldbruggs_ ou immortels. Je lui répondis que non, et que +j'étais fort curieux de savoir comment on avait pu donner ce nom à +des humains; il me dit que quelquefois, quoique rarement, il +naissait dans une famille un enfant avec une tache rouge et ronde, +placée directement sur le sourcil gauche, et que cette heureuse +marque le préservait de la mort; que cette tache était d'abord de +la largeur d'une petite pièce d'argent (que nous appelons en +Angleterre un _three pence_), et qu'ensuite elle croissait et +changeait même de couleur; qu'à l'âge de douze ans elle était +verte jusqu'à vingt, qu'elle devenait bleue; qu'à quarante-cinq +ans elle devenait tout à fait noire et aussi grande qu'un +_schilling_, et ensuite ne changeait plus; il m'ajouta qu'il +naissait si peu de ces enfants marqués au front, qu'on comptait à +peine onze cents immortels de l'un et de l'autre sexe dans tout le +royaume; qu'il y en avait environ cinquante dans la capitale, et +que depuis trois ans il n'était né qu'un enfant de cette espèce, +qui était fille; que la naissance d'un immortel n'était point +attachée à une famille préférablement à une autre; que c'était un +présent de la nature ou du hasard, et que les enfants mêmes des +_struldbruggs_ naissaient mortels comme les enfants des autres +hommes, sans avoir aucun privilège. + +Ce récit me réjouit extrêmement, et la personne qui me le faisait +entendant la langue des Balnibarbes, que je parlais aisément, je +lui témoignai mon admiration et ma joie avec les termes les plus +expressifs et même les plus outrés. Je m'écriai, comme dans une +espèce de ravissement et d'enthousiasme: «Heureuse nation, dont +tous les enfants à naître peuvent prétendre à l'immortalité! +Heureuse contrée, où les exemples de l'ancien temps subsistent +toujours, où là vertu des premiers siècles n'a point péri, et où +les premiers hommes vivent encore et vivront éternellement, pour +donner des leçons de sagesse à tous leurs descendants! Heureux ces +sublimes _struldbruggs_ qui ont le privilège de ne point mourir, +et que, par conséquent, l'idée de la mort n'intimide point, +n'affaiblit point, n'abat point!» + +Je témoignai ensuite que j'étais surpris de n'avoir encore vu +aucun de ces immortels à la cour; que, s'il y en avait, la marque +glorieuse empreinte sur leur front m'aurait sans doute frappé les +yeux. «Comment, ajoutai-je, le roi, qui est un prince si +judicieux, ne les emploie-t-il point dans le ministère et ne leur +donne-t-il point sa confiance? Mais peut-être que la vertu rigide +de ces vieillards l'importunerait et blesserait les yeux de sa +cour. Quoi qu'il en soit, je suis résolu d'en parler à Sa Majesté +à la première occasion qui s'offrira, et, soit qu'elle défère à +mes avis ou non, j'accepterai en tout cas l'établissement qu'elle +a eu la bonté de m'offrir dans ses États, afin de pouvoir passer +le reste de mes jours dans la compagnie illustre de ces hommes +immortels, pourvu qu'ils daignent souffrir la mienne.» + +Celui à qui j'adressai la parole, me regardant alors avec un +sourire qui marquait que mon ignorance lui faisait pitié, me +répondit qu'il était ravi que je voulusse bien rester dans le +pays, et me demanda la permission d'expliquer à la compagnie ce +que je venais de lui dire; il le fit, et pendant quelque temps ils +s'entretinrent ensemble dans leur langage, que je n'entendais +point; je ne pus même lire ni dans leurs gestes ni dans leurs yeux +l'impression que mon discours avait faite sur leurs esprits. +Enfin, la même personne qui m'avait parlé jusque-là me dit +poliment que ses amis étaient charmés de mes réflexions +judicieuses sur le bonheur et les avantages de l'immortalité; mais +qu'ils souhaitaient savoir quel système de vie je me ferais, et +quelles seraient mes occupations et mes vues si la nature m'avait +fait naître _struldbrugg_. + +À cette question intéressante je répartis que j'allais les +satisfaire sur-le-champ avec plaisir, que les suppositions et les +idées me coûtaient peu, et que j'étais accoutumé à m'imaginer ce +que j'aurais fait si j'eusse été roi, général d'armée ou ministre +d'État; que, par rapport à l'immortalité, j'avais aussi +quelquefois médité sur la conduite que je tiendrais si j'avais à +vivre éternellement, et que, puisqu'on le voulait, j'allais sur +cela donner l'essor à mon imagination. + +Je dis donc que, si j'avais eu l'avantage de naître _struldbrugg_, +aussitôt que j'aurais pu connaître mon bonheur et savoir la +différence qu'il y a entre la vie et la mort, j'aurais d'abord mis +tout en oeuvre pour devenir riche, et qu'à force d'être intrigant, +souple et rampant, j'aurais pu espérer me voir un peu à mon aise +au bout de deux cents ans; qu'en second lieu, je me fusse appliqué +si sérieusement à l'étude dès mes premières années, que j'aurais +pu me flatter de devenir un jour le plus savant homme de +l'univers; que j'aurais remarqué avec soin tous les grands +événements; que j'aurais observé avec attention tous les princes +et tous les ministres d'État qui se succèdent les uns aux autres, +et aurais eu le plaisir de comparer tous leurs caractères et de +faire sur ce sujet les plus belles réflexions du monde; que +j'aurais tracé un mémoire fidèle et exact de toutes les +révolutions de la mode et du langage, et des changements arrivés +aux coutumes, aux lois, aux moeurs, aux plaisirs même; que, par +cette étude et ces observations, je serais devenu à la fin un +magasin d'antiquités, un registre vivant, un trésor de +connaissances, un dictionnaire parlant, l'oracle perpétuel de mes +compatriotes et de tous mes contemporains. + +«Dans cet état, je ne me marierais point, ajoutai-je, et je +mènerais une vie de garçon gaiement, librement, mais avec +économie, afin qu'en vivant toujours j'eusse toujours de quoi +vivre. Je m'occuperais à former l'esprit de quelques jeunes gens +en leur faisant part de mes lumières et de ma longue expérience. +Mes vrais amis, mes compagnons, mes confidents, seraient mes +illustres confrères les _struldbruggs_, dont je choisirais une +douzaine parmi les plus anciens, pour me lier plus étroitement +avec eux. Je ne laisserais pas de fréquenter aussi quelques +mortels de mérite, que je m'accoutumerais à voir mourir sans +chagrin et sans regret, leur postérité me consolant de leur mort; +ce pourrait même être pour moi un spectacle assez agréable, de +même qu'un fleuriste prend plaisir à voir les tulipes et les +oeillets de son jardin naître, mourir et renaître. Nous nous +communiquerions mutuellement, entre nous autres _struldbruggs_, +toutes les remarques et observations que nous aurions faites sur +la cause et le progrès de la corruption du genre humain. Nous en +composerions un beau traité de morale, plein de leçons utiles et +capables d'empêcher la nature humaine de dégénérer, comme elle +fait de jour en jour, et comme on le lui reproche depuis deux +mille ans. Quel spectacle, noble et ravissant que de voir de ses +propres yeux les décadences et les révolutions des empires, la +face de la terre renouvelée, les villes superbes transformées en +viles bourgades, ou tristement ensevelies sous leurs ruines +honteuses; les villages obscurs devenus le séjour des rois et de +leurs courtisans; les fleuves célèbres changés en petits +ruisseaux; l'Océan baignant d'autres rivages; de nouvelles +contrées découvertes; un monde inconnu sortant, pour ainsi dire, +du chaos; la barbarie et l'ignorance répandues sur les nations les +plus polies et les plus éclairées; l'imagination éteignant le +jugement, le jugement glaçant l'imagination; le goût des systèmes, +des paradoxes, de l'enflure, des pointes et des antithèses +étouffant la raison et le bon goût; la vérité opprimée dans un +temps et triomphant dans l'autre; les persécutés devenus +persécuteurs, et les persécuteurs persécutés à leur tour; les +superbes abaissés et les humbles élevés; des esclaves, des +affranchis, des mercenaires, parvenus à une fortune immense et à +une richesse énorme par le maniement des deniers publics, par les +malheurs, par la faim, par la soif, par la nudité, par le sang des +peuples; enfin, la postérité de ces brigands publics rentrée dans +le néant, d'où l'injustice et la rapine l'avaient tirée! Comme, +dans cet état d'immortalité, l'idée de la mort ne serait jamais +présente à mon esprit pour me troubler ou pour ralentir mes +désirs, je m'abandonnerais à tous les plaisirs sensibles dont la +nature et la raison me permettraient l'usage. Les sciences +seraient néanmoins toujours mon premier et mon plus cher objet, et +je m'imagine qu'à force de méditer, je trouverais à la fin la +quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, la pierre +philosophale et le remède universel; qu'en un mot, je porterais +toutes les sciences et tous les arts à leur dernière perfection.» + +Lorsque j'eus uni mon discours, celui qui seul l'avait entendu +se tourna vers la compagnie et lui en fit le précis dans le +langage du pays; après quoi ils se mirent à raisonner ensemble un +peu de temps, sans pourtant témoigner, au moins par leurs gestes +et attitudes, aucun mépris pour ce que je venais de dire. À la +fin, cette même personne qui avait résumé mon discours fut priée +par la compagnie d'avoir la charité de me dessiller les yeux et de +me découvrir mes erreurs. + +Il me dit d'abord que je n'étais pas le seul étranger qui regardât +avec étonnement et avec envie l'état des _struldbruggs _; qu'il +avait trouvé chez les Balnibarbes et chez les Japonais à peu près +les mêmes dispositions; que le désir de vivre était naturel à +l'homme; que celui qui avait un pied dans le tombeau s'efforçait +de se tenir ferme sur l'autre; que le vieillard le plus courbé se +représentait toujours un lendemain et un avenir, et n'envisageait +la mort que comme un mal éloigné et à fuir; mais que dans l'île de +Luggnagg on pensait bien autrement, et que l'exemple familier et +la vue continuelle des struldbruggs avaient préservé les habitants +de cet amour insensé de la vie. + +«Le système de conduite, continua-t-il, que vous vous proposez +dans la supposition de votre être immortel, et que vous nous avez +tracé tout à l'heure, est ridicule et tout à fait contraire à la +raison. Vous avez supposé sans doute que, dans cet état, vous +jouiriez d'une jeunesse perpétuelle, d'une vigueur et d'une santé +sans aucune altération; mais est-ce là de quoi il s'agissait +lorsque nous vous avons demandé ce que vous feriez si vous deviez +toujours vivre? Avons-nous supposé que vous ne vieilliriez point, +et que votre prétendue immortalité serait un printemps éternel?» + +Après cela, il me fit le portrait des _struldbruggs_, et me dit +qu'ils ressemblaient aux mortels et vivaient comme eux jusqu'à +l'âge de trente ans; qu'après cet âge, ils tombaient peu à peu +dans une humeur noire, qui augmentait toujours jusqu'à ce qu'ils +eussent atteint l'âge de quatre-vingts ans; qu'alors ils n'étaient +pas seulement sujets à toutes les infirmités, à toutes les misères +et à toutes les faiblesses des vieillards de cet âge, mais que +l'idée affligeante de l'éternelle durée de leur misérable caducité +les tourmentait à un point que rien ne pouvait les consoler: +qu'ils n'étaient pas seulement, comme les autres vieillards, +entêtés, bourrus, avares, chagrins, babillards, mais qu'ils +n'aimaient qu'eux-mêmes, qu'ils renonçaient aux douceurs de +l'amitié, qu'ils n'avaient plus même de tendresse pour leurs +enfants, et qu'au delà de la troisième génération ils ne +reconnaissaient plus leur postérité; que l'envie et la jalousie +les dévoraient sans cesse; que la vue des plaisirs sensibles dont +jouissent les jeunes mortels, leurs amusements, leurs amours, +leurs exercices, les faisaient en quelque sorte mourir à chaque +instant; que tout, jusqu'à la mort même des vieillards qui +payaient le tribut à la nature, excitait leur envie et les +plongeait dans le désespoir; que, pour cette raison, toutes les +fois qu'ils voyaient faire des funérailles, ils maudissaient leur +sort et se plaignaient amèrement de la nature, qui leur avait +refusé la douceur de mourir, de finir leur course ennuyeuse et +d'entrer dans un repos éternel; qu'ils n'étaient plus alors en +état de cultiver leur esprit et d'orner leur mémoire; qu'ils se +ressouvenaient tout au plus de ce qu'ils avaient vu et appris dans +leur jeunesse et dans leur âge moyen; que les moins misérables et +les moins à plaindre étaient ceux qui radotaient, qui avaient tout +à fait perdu la mémoire et étaient réduits à l'état de l'enfance; +qu'au moins on prenait alors pitié de leur triste situation et +qu'on leur donnait tous les secours dont ils avaient besoin. + +«Lorsqu'un _struldbrugg_, ajouta-t-il, s'est marié à une +_struldbrugge_, le mariage, selon les lois de l'État, est dissous +dès que le plus jeune des deux est parvenu à l'âge de quatre- +vingts ans. Il est juste que de malheureux humains, condamnés +malgré eux, et sans l'avoir mérité, à vivre éternellement, ne +soient pas encore, pour surcroît de disgrâce, obligés de vivre +avec une femme éternelle. Ce qu'il y a de plus triste est qu'après +avoir atteint cet âge fatal, ils sont regardés comme morts +civilement. Leurs héritiers s'emparent de leurs biens; ils sont +mis en tutelle, ou plutôt ils sont dépouillés de tout et réduits à +une simple pension alimentaire, loi très juste à cause de la +sordide avarice ordinaire aux vieillards. Les pauvres sont +entretenus aux dépens du public dans une maison appelée +l'_hôpital_ _des pauvres immortels_. Un immortel de quatre-vingts +ans ne peut plus exercer de charge ni d'emploi, ne peut négocier, +ne peut contracter, ne peut acheter ni vendre, et son témoignage +même n'est point reçu en justice. Mais lorsqu'ils sont parvenus à +quatre-vingt-dix ans, c'est encore bien pis: toutes leurs dents et +tous leurs cheveux tombent; ils perdent le goût des aliments, et +ils boivent et mangent sans aucun plaisir; ils perdent la mémoire +des choses les plus aisées à retenir et oublient le nom de leurs +amis et quelquefois leur propre nom. Il leur est, pour cette +raison, inutile de s'amuser à lire, puisque, lorsqu'ils veulent +lire une phrase de quatre mots, ils oublient les deux premiers +tandis qu'ils lisent les deux derniers. Par la même raison, il +leur est impossible de s'entretenir avec personne. D'ailleurs, +comme la langue de ce pays est sujette à de fréquents changements, +les _struldbruggs_ nés dans un siècle ont beaucoup de peine à +entendre le langage des hommes nés dans un autre siècle, et ils +sont toujours comme étrangers dans leur patrie.» + +Tel fut le détail qu'on me fit au sujet des immortels de ce pays, +détail qui me surprit extrêmement. On m'en montra dans la suite +cinq ou six, et j'avoue que je n'ai jamais rien vu de si laid et +de si dégoûtant; les femmes surtout étaient affreuses; je +m'imaginais voir des spectres. + +Le lecteur peut bien croire que je perdis alors tout à fait +l'envie de devenir immortel à ce prix. J'eus bien de la honte de +toutes les folles imaginations auxquelles je m'étais abandonné sur +le système d'une vie éternelle en ce bas monde. + +Le roi, ayant appris ce qui s'était passé dans l'entretien que +j'avais eu avec ceux dont j'ai parlé, rit beaucoup de mes idées +sur l'immortalité et de l'envie que j'avais portée aux +_struldbruggs_. Il me demanda ensuite sérieusement si je ne +voudrais pas en mener deux ou trois dans mon pays pour guérir mes +compatriotes du désir de vivre et de la peur de mourir. Dans le +fond, j'aurais été fort aise qu'il m'eût fait ce présent; mais, +par une loi fondamentale du royaume, il est défendu aux immortels +d'en sortir. + + + + +Chapitre X + +_L'auteur part de l'île de Luggnagg pour se rendre au Japon, où il +s'embarque sur un vaisseau hollandais. Il arrive à Amsterdam et de +là passe en Angleterre._ + + +Je m'imagine que tout ce que je viens de raconter des +_struldbruggs_ n'aura point ennuyé le lecteur. Ce ne sont point +là, je crois, de ces choses communes, usées et rebattues qu'on +trouve dans toutes les relations des voyageurs; au moins, je puis +assurer que je n'ai rien trouvé de pareil dans celles que j'ai +lues. En tout cas, si ce sont des redites et des choses déjà +connues, je prie de considérer que des voyageurs, sans se copier +les uns les autres, peuvent fort bien raconter les mêmes choses +lorsqu'ils ont été dans les mêmes pays. + +Comme il y a un très grand commerce entre le royaume de Luggnagg +et l'empire du Japon, il est à croire que les auteurs japonais +n'ont pas oublié dans leurs livres de faire mention de ces +_struldbruggs_. Mais le séjour que j'ai fait au Japon ayant été +très court, et n'ayant, d'ailleurs, aucune teinture de la langue +japonaise, je n'ai pu savoir sûrement si cette matière a été +traitée dans leurs livres. Quelque Hollandais pourra un jour nous +apprendre ce qu'il en est. + +Le roi de Luggnagg m'ayant souvent pressé, mais inutilement, de +rester dans ses États, eut enfin la bonté de m'accorder mon congé, +et me fit même l'honneur de me donner une lettre de +recommandation, écrite de sa propre main, pour Sa Majesté +l'empereur du Japon. En même temps, il me fit présent de quatre +cent quarante-quatre pièces d'or, de cinq mille cinq cent +cinquante cinq petites perles et de huit cent quatre-vingt-huit +mille cent quatre-vingt-huit grains d'une espèce de riz très rare. +Ces sortes de nombres, qui se multiplient par dix, plaisent +beaucoup en ce pays-là. + +Le 6 de mai 1709, je pris congé, en cérémonie, de Sa Majesté, et +dis adieu à tous les amis que j'avais à sa cour. Ce prince me fit +conduire par un détachement de ses gardes jusqu'au port de +Glanguenstald, situé au sud-ouest de l'île. Au bout de six jours, +je trouvai un vaisseau prêt à me transporter au Japon; je montai +sur ce vaisseau, et, notre voyage ayant duré cinquante jours, nous +débarquâmes à un petit port nommé Xamoski, au sud-ouest du Japon. + +Je fis voir d'abord aux officiers de la douane la lettre dont +j'avais l'honneur d'être chargé de la part du roi de Luggnagg pour +Sa Majesté japonaise; ils connurent tout d'un coup le sceau de Sa +Majesté luggnaggienne, dont l'empreinte représentait _un roi +soutenant un pauvre estropié et l'aidant à marcher._ + +Les magistrats de la ville, sachant que j'étais porteur de cette +auguste lettre, me traitèrent en ministre et me fournirent une +voiture pour me transporter à Yedo, qui est la capitale de +l'empire. Là, j'eus audience de Sa Majesté impériale, et l'honneur +de lui présenter ma lettre, qu'on ouvrit publiquement, avec de +grandes cérémonies, et que l'empereur se fit aussitôt expliquer +par son interprète. Alors Sa Majesté me fit dire, par ce même +interprète, que j'eusse à lui demander quelque grâce, et qu'en +considération de son très cher frère le roi de Luggnagg, il me +l'accorderait aussitôt. + +Cet interprète, qui était ordinairement employé dans les affaires +du commerce avec les Hollandais, connut aisément à mon air que +j'étais Européen, et, pour cette raison, me rendit en langue +hollandaise les paroles de Sa Majesté. Je répondis que j'étais un +marchand de Hollande qui avait fait naufrage dans une mer +éloignée; que depuis j'avais fait beaucoup de chemin par terre et +par mer pour me rendre à Luggnagg, et de là dans l'empire du +Japon, où je savais que mes compatriotes les Hollandais faisaient +commerce, ce qui me pourrait procurer l'occasion de retourner en +Europe; que je suppliais donc Sa Majesté de me faire conduire en +sûreté à Nangasaki. Je pris en même temps la liberté de lui +demander encore une autre grâce: ce fut qu'en considération du roi +de Luggnagg, qui me faisait l'honneur de me protéger, on voulût me +dispenser de la cérémonie qu'on faisait pratiquer à ceux de mon +pays, et ne point me contraindre à _fouler aux pieds le crucifix_, +n'étant venu au Japon que pour passer en Europe, et non pour y +trafiquer. + +Lorsque l'interprète eut exposé à Sa Majesté japonaise cette +dernière grâce que je demandais, elle parut surprise de ma +proposition et répondit que j'étais le premier homme de mon pays à +qui un pareil scrupule fût venu à l'esprit; ce qui le faisait un +peu douter que je fasse véritablement Hollandais, comme je l'avais +assuré, et le faisait plutôt soupçonner que j'étais chrétien. +Cependant l'empereur, goûtant la raison que je lui avais alléguée, +et ayant principalement égard à la recommandation du roi de +Luggnagg, voulut bien, par bonté, compatir à ma faiblesse et à ma +singularité, pourvu que je gardasse des mesures pour sauver les +apparences; il me dit qu'il donnerait ordre aux officiers préposés +pour faire observer cet usage de me laisser passer et de faire +semblant de m'avoir oublié. Il ajouta qu'il était de mon intérêt +de tenir la chose secrète, parce qu'infailliblement les +Hollandais, mes compatriotes, me poignarderaient dans le voyage +s'ils venaient à savoir la dispense que j'avais obtenue et le +scrupule injurieux que j'avais eu de les imiter. + +Je rendis de très humbles actions de grâces à Sa Majesté de cette +faveur singulière, et, quelques troupes étant alors en marche pour +se rendre à Nangasaki, l'officier commandant eut ordre de me +conduire en cette ville, avec une instruction secrète sur +l'affaire du crucifix. + +Le neuvième jour de juin 1709, après un voyage long et pénible, +j'arrivai à Nangasaki, où je rencontrai une compagnie de +Hollandais qui étaient partis d'Amsterdam pour négocier à Amboine, +et qui étaient prêts à s'embarquer, pour leur retour, sur un gros +vaisseau de quatre cent cinquante tonneaux. J'avais passé un temps +considérable en Hollande, ayant fait mes études à Leyde, et je +parlais fort bien la langue de ce pays. On me fit plusieurs +questions sur mes voyages, auxquelles je répondis comme il me +plut. Je soutins parfaitement au milieu d'eux le personnage de +Hollandais; je me donnai des amis et des parents dans les +Provinces-Unies, et je me dis natif de Gelderland. + +J'étais disposé à donner au capitaine du vaisseau, qui était un +certain Théodore Vangrult, tout ce qui lui aurait plu de me +demander pour mon passage; mais, ayant su que j'étais chirurgien; +il se contenta de la moitié du prix ordinaire, à condition que +j'exercerais ma profession dans le vaisseau. + +Avant que de nous embarquer, quelques-uns de la troupe m'avaient +souvent demandé si j'avais pratiqué la cérémonie, et j'avais +toujours répondu en général que j'avais fait tout ce qui était +nécessaire. Cependant un d'eux, qui était un coquin étourdi, +s'avisa de me montrer malignement à l'officier japonais, et de +dire: _Il n'a point foulé aux pieds le crucifix_. L'officier, qui +avait un ordre secret de ne le point exiger de moi, lui répliqua +par vingt coups de canne qu'il déchargea sur ses épaules; en sorte +que personne ne fut d'humeur, après cela, de me faire des +questions sur la cérémonie. + +Il ne se passa rien dans notre voyage qui mérite d'être rapporté. +Nous fîmes voile avec un vent favorable, et mouillâmes au cap de +Bonne-Espérance pour y faire aiguade. Le 16 d'avril 1710, nous +débarquâmes à Amsterdam, où je restai peu de temps, et où je +m'embarquai bientôt pour l'Angleterre. Quel plaisir ce fut pour +moi de revoir ma chère patrie, après cinq ans et demi d'absence! +Je me rendis directement à Redriff, où je trouvai ma femme et mes +enfants en bonne santé. + + + + +VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS + + + + +Chapitre I + +_L'auteur entreprend encore un voyage en qualité de capitaine de +vaisseau. Son équipage se révolte, l'enferme, l'enchaîne et puis +le met à terre sur un rivage inconnu. Description des yahous. Deux +Houyhnhnms viennent au-devant de lui._ + + +Je passai cinq mois fort doucement avec ma femme et mes enfants, +et je puis dire qu'alors j'étais heureux, si j'avais pu connaître +que je l'étais; mais je fus malheureusement tenté de faire encore +un voyage, surtout lorsque l'on m'eut offert le titre flatteur de +capitaine sur l'_Aventure_, vaisseau marchand de trois cent +cinquante tonneaux. J'entendais parfaitement la navigation, et +d'ailleurs j'étais las du titre subalterne de chirurgien de +vaisseau. Je ne renonçai pourtant pas à la profession, et je sus +l'exercer dans la suite quand l'occasion s'en présenta. Aussi me +contentai-je de mener avec moi, dans ce voyage, un jeune garçon +chirurgien. Je dis adieu à ma pauvre femme. Étant embarqué à +Portsmouth, je mis à la voile le 2 août 1710. + +Les maladies m'enlevèrent pendant la route une partie de mon +équipage, en sorte que je fus obligé de faire une recrue aux +Barbades et aux îles de Leeward, où les négociants dont je tenais +ma commission m'avaient donné ordre de mouiller; mais j'eus +bientôt lieu de me repentir d'avoir fait cette maudite recrue, +dont la plus grande partie était composée de bandits qui avaient +été boucaniers. Ces coquins débauchèrent le reste de mon équipage, +et tous ensemble complotèrent de se saisir de ma personne et de +mon vaisseau. Un matin donc, ils entrèrent dans ma chambre, se +jetèrent sur moi, me lièrent et me menacèrent de me jeter à la mer +si j'osais faire la moindre résistance. Je leur dis que mon sort +était entre leurs mains et que je consentais d'avance à tout ce +qu'ils voudraient. Ils m'obligèrent d'en faire serment, et puis me +délièrent, se contentant de m'enchaîner un pied au bois de mon lit +et de poster à la porte de ma chambre une sentinelle qui avait +ordre de me casser la tête si j'eusse fait quelque tentative pour +me mettre en liberté. Leur projet était d'exercer la piraterie +avec mon vaisseau et de donner la chasse aux Espagnols; mais pour +cela ils n'étaient pas assez forts d'équipage; ils résolurent de +vendre; d'abord la cargaison du vaisseau et d'aller à Madagascar +pour augmenter leur troupe. Cependant j'étais prisonnier dans ma +chambre, fort inquiet du sort qu'on me préparait. + +Le 9 de mai 1711, un certain Jacques Welch entra, et me dit qu'il +avait reçu ordre de M. le capitaine de me mettre à terre. Je +voulus, mais inutilement, avoir quelque entretien avec lui et lui +faire quelques questions; il refusa même de me dire le nom de +celui qu'il appelait M. le capitaine. On me fit descendre dans la +chaloupe, après m'avoir permis de faire mon paquet et d'emporter +mes hardes. On me laissa mon sabre, et on eut la politesse de ne +point visiter mes poches, où il y avait quelque argent. Après +avoir fait environ une lieue dans la chaloupe, on me mit sur le +rivage. Je demandai à ceux qui m'accompagnaient quel pays c'était. +«Ma foi, me répondirent-ils, nous ne le savons pas plus que vous, +mais prenez garde que la marée ne vous surprenne; adieu.» Aussitôt +la chaloupe s'éloigna. + +Je quittai les sables et montai sur une hauteur pour m'asseoir et +délibérer sur le parti que j'avais à prendre. Quand je fus un peu +reposé, j'avançai dans les terres, résolu de me livrer au premier +sauvage que je rencontrerais et de racheter ma vie, si je pouvais, +par quelques petites bagues, par quelques bracelets et autres +bagatelles, dont les voyageurs ne manquent jamais de se pourvoir, +et dont j'avais une certaine quantité dans mes poches. + +Je découvris de grands arbres, de vastes herbages et des champs où +l'avoine croissait de tous côtés. Je marchais avec précaution, de +peur d'être surpris ou de recevoir quelque coup de flèche. Après +avoir marché quelque temps, je tombai dans un grand chemin, où je +remarquai plusieurs pas d'hommes et de chevaux et quelques-uns de +vaches. Je vis en même temps un grand nombre d'animaux dans un +champ, et un ou deux de la même espèce perchés sur un arbre. Leur +figure me parut surprenante, et quelques-uns s'étant un peu +approchés, je me cachai derrière un buisson pour les mieux +considérer. + +De longs cheveux leur tombaient sur le visage; leur poitrine, leur +dos et leurs pattes de devant étaient couverts d'un poil épais; +ils avaient de la barbe au menton comme des boucs, mais le reste +de leur corps était sans poil, et laissait voir une peau très +brune. Ils n'avaient point de queue, ils se tenaient tantôt assis +sur l'herbe, tantôt couchés et tantôt debout sur leurs pattes de +derrière; ils sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres +avec l'agilité des écureuils, ayant des griffes aux pattes de +devant et de derrière. Les femelles étaient un peu plus petites +que les mâles. Elles avaient de forts longs cheveux et seulement +un peu de duvet en plusieurs endroits de leur corps. Leurs +mamelles pendaient entre leurs deux pattes de devant, et +quelquefois touchaient la terre lorsqu'elles marchaient. Le poil +des uns et des autres était de diverses couleurs: brun, rouge, +noir et blond. Enfin, dans tous mes voyages je n'avais jamais vu +d'animal si difforme et si dégoûtant. + +Après les avoir suffisamment considérés, je suivis le grand +chemin, dans l'espérance qu'il me conduirait à quelque hutte +d'Indiens. Ayant un peu marché, je rencontrai, au milieu du +chemin, un de ces animaux qui venait directement à moi. À mon +aspect, il s'arrêta, fit une infinité de grimaces, et parut me +regarder comme une espèce d'animal qui lui était inconnue; ensuite +il s'approcha et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon +sabre et je frappai du plat, ne voulant pas le blesser, de peur +d'offenser ceux à qui ces animaux pouvaient appartenir. L'animal, +se sentant frappé, se mit à fuir et à crier si haut, qu'il attira +une quarantaine d'animaux de sa sorte, qui accoururent vers moi en +me faisant des grimaces horribles. Je courus vers un arbre, auquel +je m'adossai, tenant mon sabre devant moi; aussitôt ils sautèrent +aux branches de l'arbre et commencèrent à me couvrir de leurs +ordures; mais tout à coup ils se mirent tous à fuir. + +Alors je quittai l'arbre et poursuivis mon chemin, étant assez +surpris qu'une terreur soudaine leur eût ainsi fait prendre la +fuite; mais, regardant, à gauche, je vis un cheval marchant +gravement au milieu d'un champ; c'était la vue de ce cheval qui +avait fait décamper si vite la troupe qui m'assiégeait. Le cheval, +s'étant approché de moi, s'arrêta, recula, et ensuite me regarda +fixement, paraissant un peu étonné; il me considéra de tous côté, +tournant plusieurs fois autour de moi. + +Je voulus avancer, mais il se mit vis-à-vis de moi dans le chemin, +me regardant d'un oeil doux, et sans me faire aucune violence. +Nous nous considérâmes l'un l'autre pendant un peu de temps; enfin +je pris la hardiesse de lui mettre la main sur le cou pour le +flatter, sifflant et parlant à la façon des palefreniers +lorsqu'ils veulent caresser un cheval; mais l'animal superbe, +dédaignant mon honnêteté et ma politesse, fronça ses sourcils et +leva fièrement un de ses pieds de devant pour m'obliger à retirer +ma main trop familière. En même temps il se mit à hennir trois ou +quatre fois, mais avec des accents si variés, que je commençai à +croire qu'il parlait un langage qui lui était propre, et qu'il y +avait une espèce de sens attaché à ses divers hennissements. + +Sur ces entrefaites arriva un autre cheval, qui salua le premier +très poliment; l'un et l'autre se firent des honnêtetés +réciproques, et se mirent à hennir de cent façons différentes, qui +semblaient former des sons articulés; ils firent ensuite quelques +pas ensemble, comme s'ils eussent voulu conférer sur quelque +chose; ils allaient et venaient en marchant gravement côte à côte, +semblables à des personnes qui tiennent conseil sur des affaires +importantes; mais ils avaient toujours l'oeil sur moi, comme s'ils +eussent pris garde que je ne m'enfuisse. + +Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi- +même: «Puisque en ce pays-ci les bêtes ont tant de raison, il faut +que les hommes y soient raisonnables au suprême degré.». + +Cette réflexion me donna tant de courage, que je résolus d'avancer +dans le pays jusqu'à ce que j'eusse rencontré quelque habitant, et +de laisser là les deux chevaux discourir ensemble tant qu'il leur +plairait; mais l'un des deux, qui était gris pommelé, voyant que +je m'en allais, se mit à hennir d'une façon si expressive, que je +crus entendre ce qu'il voulait: je me retournai et m'approchai de +lui, dissimulant mon embarras et mon trouble autant qu'il m'était +possible, car, dans le fond, je ne savais ce que cela deviendrait, +et c'est ce que le lecteur peut aisément s'imaginer. + +Les deux chevaux me serrèrent de près et se mirent à considérer +mon visage et mes mains. Mon chapeau paraissait les surprendre, +aussi bien que les pans de mon justaucorps. Le gris-pommelé se mit +à flatter ma main droite, paraissant charmé et de la douceur et de +la couleur de ma peau; mais il la serra si fort entre son sabot et +son paturon, que je ne pus m'empêcher de crier de toute ma force, +ce qui m'attira mille autres caresses pleines d'amitié. Mes +souliers et mes bas leur donnaient de grandes inquiétudes; ils les +flairèrent et les tâtèrent plusieurs fois, et firent à ce sujet +plusieurs gestes semblables à ceux d'un philosophe qui veut +entreprendre d'expliquer un phénomène. + +Enfin, la contenance et les manières de ces deux animaux me +parurent si raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus +en moi-même qu'il fallait que ce fussent des enchanteurs qui +s'étaient ainsi transformés en chevaux avec quelque dessein, et +qui, trouvant un étranger sur leur chemin, avaient voulu se +divertir un peu à ses dépens, ou avaient peut-être été frappés de +sa figure, de ses habits et de ses manières. C'est ce qui me fit +prendre la liberté de leur parler en ces termes: + +«Messieurs les chevaux, si vous êtes des enchanteurs, comme j'ai +lieu de le croire, vous entendez toutes les langues; ainsi, j'ai +l'honneur de vous dire en la mienne que je suis un pauvre Anglais +qui, par malheur, ai échoué sur ces côtes, et qui vous prie l'un +ou l'autre, si pourtant vous êtes de vrais chevaux, de vouloir; +souffrir que je monte sur vous pour chercher quelque village ou +quelque maison où je me puisse retirer. En reconnaissance, je vous +offre ce petit couteau et ce bracelet.» + +Les deux animaux parurent écouter mon discours avec attention, et +quand j'eus fini ils se mirent à hennir tour à tour, tournés l'un +vers l'autre. Je compris alors clairement que leurs hennissements +étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait +peut-être dresser un alphabet aussi aisé que celui des Chinois. + +Je les entendis souvent répéter le mot _yahou_, dont je distinguai +le son sans en distinguer le sens, quoique, tandis que les deux +chevaux s'entretenaient, j'eusse essayé plusieurs fois d'en +chercher la signification. Lorsqu'ils eurent cessé de parler, je +me mis à crier de toute ma force: _Yahou_! _yahou_! tâchant de les +imiter. Cela parut les surprendre extrêmement, et alors le gris- +pommelé, répétant deux fois le même mot, sembla vouloir +m'apprendre comment il le fallait prononcer. Je répétai après lui +le mieux qu'il me fut possible, et il me parut que, quoique je +fusse très éloigné de la perfection de l'accent et de la +prononciation, j'avais pourtant fait quelques progrès. L'autre +cheval, qui était bai, sembla vouloir m'apprendre un autre mot +beaucoup plus difficile à prononcer, et qui, étant réduit à +l'orthographe anglaise, peut ainsi s'écrire: _houyhnhnm_. Je ne +réussis pas si bien d'abord dans la prononciation de ce mot que +dans celle du premier; mais, après, quelques essais, cela alla +mieux, et les deux chevaux me trouvèrent de l'intelligence. + +Lorsqu'ils se furent encore un peu entretenus (sans doute à mon +sujet), ils prirent congé l'un de l'autre avec la même cérémonie +qu'ils s'étaient abordés. Le bai me fit signe de marcher devant +lui, ce que je jugeai à propos de faire, jusqu'à ce que j'eusse +trouvé un autre conducteur. Comme je marchais fort lentement, il +se mit à hennir: _hhuum_, _hhumn_. Je compris sa pensée, et lui +donnai à entendre, comme je le pus, que j'étais bien las et avais +de la peine à marcher; sur quoi il s'arrêta charitablement pour me +laisser reposer. + + + + +Chapitre II + +_L'auteur est conduit au logis d'un Houyhnhnm; comment il y est +reçu. Quelle est la nourriture des Houyhnhnms. Embarras de +l'auteur pour trouver de quoi se nourrir._ + + +Après avoir marché environ trois milles, nous arrivâmes à un +endroit où il y avait une grande maison de bois fort basse et +couverte de paille. Je commençai aussitôt à tirer de ma poche les +petits présents que je destinais aux hôtes de cette maison pour en +être reçu plus honnêtement. Le cheval me fit poliment entrer le +premier dans une grande salle très propre, où pour tout meuble il +y avait un râtelier et une auge. J'y vis trois chevaux avec deux +cavales, qui ne mangeaient point, et qui étaient assis sur leurs +jarrets. Sur ces entrefaites, le gris-pommelé arriva, et en +entrant se mit à hennir d'un ton de maître. Je traversai avec lui +deux autres salles de plain-pied; dans la dernière, mon conducteur +me fit signe d'attendre et passa dans une chambre qui était +proche. Je m'imaginai alors qu'il fallait que le maître de cette +maison fût une personne de qualité, puisqu'on me faisait ainsi +attendre en cérémonie dans l'antichambre; mais, en même temps, je +ne pouvais concevoir qu'un homme de qualité eût des chevaux pour +valets de chambre. Je craignis alors d'être devenu fou, et que mes +malheurs ne m'eussent fait entièrement perdre l'esprit. Je +regardai attentivement autour de moi et me mis à considérer +l'antichambre, qui était à peu près meublée comme la première +salle. J'ouvrais de grands yeux, je regardais fixement tout ce qui +m'environnait, et je voyais toujours la même chose. Je me pinçai +les bras, je me mordis les lèvres, je me battis les flancs pour +m'éveiller, en cas que je fusse endormi; et comme c'étaient +toujours les mêmes objets qui me frappaient les yeux, je conclus +qu'il y avait là de la diablerie et de la haute magie. + +Tandis que je faisais ces réflexions, le gris-pommelé revint à moi +dans le lieu où il m'avait laissé, et me fit signe d'entrer avec +lui dans la chambre, où je vis sur une natte très propre et très +fine une belle cavale avec un Beau poulain et une belle petite +jument, tous appuyés modestement sur leurs hanches. La cavale se +leva à mon arrivée et s'approcha de moi, et après avoir considéré +attentivement mon visage et mes mains, me tourna le dos d'un air +dédaigneux et se mit à hennir en prononçant souvent le mot +_yahou_. Je compris bientôt, malgré moi, le sens funeste de ce +mot, car le cheval qui m'avait introduit, me faisant signe de là +tête, et me répétant souvent le mot _hhuum_, _hhuum_, me conduisit +dans une espèce de basse-cour, où il y avait un autre bâtiment à +quelque distance de la maison. La première chose qui me frappa les +yeux ce furent trois de ces maudits animaux que j'avais vus +d'abord dans un champ, et dont j'ai fait plus haut la description; +ils étaient attachés par le cou et mangeaient des racines et de la +chair d'âne, de chien et de vache morte (comme je l'ai appris +depuis), qu'ils tenaient entre leurs griffes et déchiraient avec +leurs dents. + +Le maître cheval commanda alors à un petit bidet alezan, qui était +un de ses laquais, de délier le plus grand de ces animaux et de +l'amener. On nous mit tous deux côte à côte, pour mieux faire la +comparaison de lui à moi, et ce fut alors que _yahou_ fut répété +plusieurs fois, ce qui me donna à entendre que ces animaux +s'appelaient _yahous_. Je ne puis exprimer ma surprise et mon +horreur, lorsque, ayant considéré de près cet animal, je remarquai +en lui tous les traits et toute la figure d'un homme, excepté +qu'il avait le visage large et plat, le nez écrasé, les lèvres +épaisses et la bouche très grande; mais cela est ordinaire à +toutes les nations sauvages, parce que les mères couchent leurs +enfants le visage tourné contre terre, les portent sur le dos, et +leur battent le nez avec leurs épaules. Ce _yahou_ avait les +pattes de devant semblables à mes mains, si ce n'est qu'elles +étaient armées d'ongles fort grands et que la peau en était brune, +rude et couverte de poil. Ses jambes ressemblaient aussi aux +miennes, avec les mêmes différences. Cependant mes bas et mes +souliers avaient fait croire à messieurs les chevaux que la +différence était beaucoup plus grande. À l'égard du reste du +corps, c'était, en vérité, la même chose, excepté par rapport à la +couleur et au poil. + +Quoi qu'il en soit, ces messieurs n'en jugeaient pas de même, +parce que mon corps était vêtu et qu'ils croyaient que mes habits +étaient ma peau même et une partie de ma substance; en sorte +qu'ils trouvaient que j'étais par cet endroit fort différent de +leurs _yahous_. Le petit laquais bidet, tenant une racine entre +son sabot et son paturon, me la présenta. Je la pris, et, en ayant +goûté, je la lui rendis sur-le-champ avec le plus de politesse +qu'il me fut possible. Aussitôt il alla chercher dans la loge des +_yahous_ un morceau de chair d'âne et me l'offrit. Ce mets me +parut si détestable et si dégoûtant, que je n'y voulus point +toucher, et témoignai même qu'il me faisait mal au coeur. Le bidet +jeta le morceau au _yahou_, qui sur-le-champ le dévora avec un +grand plaisir. Voyant que la nourriture des _yahous_ ne me +convenait point, il s'avisa de me présenter de la sienne, c'est-à- +dire du foin et de l'avoine; mais je secouai la tête et lui fis +entendre que ce n'était pas là un mets pour moi. Alors, portant un +de ses pieds de devant à sa bouche d'une façon très surprenante et +pourtant très naturelle, il me fit des signes pour me faire +comprendre qu'il ne savait comment me nourrir, et pour me demander +ce que je voulais donc manger; mais je ne pus lui faire entendre +ma pensée par mes signes; et, quand je l'aurais pu, je ne voyais +pas qu'il eût été en état de me satisfaire. + +Sur ces entrefaites, une vache passa; je la montrai du doigt, et +fis entendre, par un signe expressif, que j'avais envie de l'aller +traire. On me comprit, et aussitôt on me fit entrer dans la +maison, où l'on ordonna à une servante, c'est-à-dire à une jument, +de m'ouvrir une salle, où je trouvai une grande quantité de +terrines de lait rangées très proprement. J'en bus abondamment et +pris ma réfection fort à mon aise et de grand courage. + +Sur l'heure de midi, je vis arriver vers la maison une espèce de +chariot ou de carrosse tiré par quatre _yahous_. + + + +Il y avait dans ce carrosse un vieux cheval, qui paraissait un +personnage de distinction; il venait rendre visite à mes hôtes et +dîner avec eux. Ils le reçurent fort civilement et avec de grands +égards: ils dînèrent ensemble dans la plus belle salle, et, outre +du foin et de la paille qu'on leur servît d'abord, on leur servit +encore de l'avoine bouillie dans du lait. Leur auge, placée au +milieu de la salle, était disposée circulairement, à peu près +comme le tour d'un pressoir de Normandie, et divisée en plusieurs +compartiments, autour desquels ils étaient rangés assis sur leurs +hanches, et appuyés sur des bottes de paille. Chaque compartiment +avait un râtelier qui lui répondait, en sorte que chaque cheval et +chaque cavale mangeait sa portion avec beaucoup de décence et de +propreté. Le poulain et la petite jument, enfants du maître et de +la maîtresse du logis, étaient à ce repas, et il paraissait que +leur père et leur mère étaient fort attentifs à les faire manger. +Le gris-pommelé m'ordonna de venir auprès de lui, et il me sembla +s'entretenir à mon sujet avec son ami, qui me regardait de temps +en temps et répétait souvent le mot de _yahou_. + +Depuis quelques moments j'avais mis mes gants; le maître gris +pommelé s'en étant aperçu et ne voyant plus mes mains telles qu'il +les avait vues d'abord, fit plusieurs signes qui marquaient son +étonnement et son embarras; il me les toucha deux ou trois fois +avec son pied et me fit entendre qu'il souhaitait qu'elles +reprissent leur première figure. Aussitôt je me dégantai, ce qui +fit parler toute la compagnie et leur inspira de l'affection pour +moi. J'en ressentis bientôt les effets; on s'appliqua à me faire +prononcer certains mots que j'entendais, et on m'apprit les noms +de l'avoine, du lait, du feu, de l'eau et de plusieurs autres +choses. Je retins tous ces noms, et ce fut alors plus que jamais +que je fis usage de cette prodigieuse facilité que la nature m'a +donné pour apprendre les langues. + +Lorsque le dîner fut fini, le maître cheval me prit en +particulier, et, par des signes joints à quelques mots, me fit +entendre la peine qu'il ressentait de voir que je ne mangeais +point, et que je ne trouvais rien qui fût de mon goût. _Hlunnh_, +dans leur langue, signifie de l'avoine. Je prononçai ce mot deux +ou trois fois; car, quoique j'eusse d'abord refusé l'avoine qui +m'avait été offerte, cependant, après y avoir réfléchi, je jugeai +que je pouvais m'en faire une sorte de nourriture en la mêlant +avec du lait, et que cela me sustenterait jusqu'à ce que je +trouvasse l'occasion de m'échapper et que je rencontrasse des +créatures de mon espèce. Aussitôt le cheval donna ordre à une +servante, qui était une jolie jument blanche, de m'apporter une +bonne quantité d'avoine dans un plat de bois. Je fis rôtir cette +avoine comme je pus, ensuite je la frottai jusqu'à ce que je lui +eusse fait perdre son écorce, puis je tâchai de la vanner; je me +remis après cela à l'écraser entre deux pierres; je pris de l'eau, +et j'en fis une espèce de gâteau que je fis cuire et mangeai tout +chaud en le trempant dans du lait. + +Ce fut d'abord pour moi un mets très insipide, quoique ce soit une +nourriture ordinaire en plusieurs endroits de l'Europe; mais je +m'y accoutumai avec le temps, et, m'étant trouvé dans ma vie +réduit à des états fâcheux, ce n'était pas la première fois que +j'avais éprouvé qu'il faut peu de chose pour contenter les besoins +de la nature, et que le corps se fait à tout. J'observerai ici +que, tant que je fus dans ce pays des chevaux, je n'eus pas la +moindre indisposition. Quelquefois, il est vrai, j'allais à la +chasse des lapins et des oiseaux, que je prenais avec des filets +de cheveux de _yahou_; quelquefois je cueillais des herbes, que je +faisais bouillir ou que je mangeais en salade, et, de temps en +temps, je faisais du beurre. Ce qui me causa beaucoup de peine +d'abord fut de manquer de sel; mais je m'accoutumai à m'en passer; +d'où je conclus que l'usage du sel est l'effet de notre +intempérance et n'a été produit que pour exciter à boire; car il +est à remarquer que l'homme est le seul animal qui mêle du sel +dans ce qu'il mange. Pour moi, quand j'eus quitté ce pays, j'eus +beaucoup de peine à en reprendre le goût. + +C'est assez parler, je crois, de ma nourriture. Si je m'étendais +pourtant au long sur ce sujet, je ne ferais, ce me semble, que ce +que font, dans leurs relations, la plupart des voyageurs, qui +s'imaginent qu'il importe fort au lecteur de savoir s'ils ont fait +bonne chère ou non. + +Quoi qu'il en soit, j'ai cru que ce détail succinct de ma +nourriture était nécessaire pour empêcher le monde de s'imaginer +qu'il m'a été impossible de subsister pendant trois ans dans un +tel pays et parmi de tels habitants. + +Sur le soir, le maître cheval me fit donner une chambre à six pas +de la maison et séparée du quartier des _yahous_. J'y étendis +quelques bottes de paille et me couvris de mes habits, en sorte +que j'y passai la nuit fort bien et y dormis tranquillement. Mais +je fus bien mieux dans la suite, comme le lecteur verra ci-après, +lorsque je parlerai de ma manière de vivre en ce pays-là. + + + + +Chapitre III + +_L'auteur s'applique à bien apprendre la langue, et le Houyhnhnm +son maître s'applique à la lui enseigner. Plusieurs Houyhnhnms +viennent voir l'auteur par curiosité. Il fait à son maître un +récit succinct de ses voyages._ + + +Je m'appliquai extrêmement à apprendre la langue, que le Houyhnhnm +mon maître (c'est ainsi que je l'appellerai désormais), ses +enfants et tous ses domestiques avaient beaucoup d'envie de +m'enseigner. Ils me regardaient comme un prodige, et étaient +surpris qu'un animal brut eût toutes les manières et donnât tous +les signes naturels d'un animal raisonnable. Je montrais du doigt +chaque chose et en demandais le nom, que je retenais dans ma +mémoire et que je ne manquais pas d'écrire sur mon petit registre +de voyage lorsque j'étais seul. À l'égard de l'accent, je tâchais +de le prendre en écoutant attentivement. Mais le bidet alezan +m'aida beaucoup. + +Il faut avouer que la prononciation de cette langue me parut très +difficile. Les Houyhnhnms parlent en même temps du nez et de la +gorge; et leur langue, également nasale et gutturale, approche +beaucoup de celle des Allemands, mais est beaucoup plus gracieuse +et plus expressive. L'empereur Charles-Quint avait fait cette +curieuse observation; aussi disait-il que s'il avait à parler à +son cheval, il lui parlerait allemand. + +Mon maître avait tant d'impatience de me voir parler sa langue +pour pouvoir s'entretenir avec moi et satisfaire sa curiosité, +qu'il employait toutes ses heures de loisir à me donner des leçons +et à m'apprendre tous les termes, tous les tours et toutes les +finesses de cette langue. Il était convaincu, comme il me l'a +avoué depuis, que j'étais un _yahou_; mais ma propreté, ma +politesse, ma docilité, ma disposition à apprendre, l'étonnaient: +il ne pouvait allier ces qualités avec celles d'un _yahou_, qui +est un animal grossier, malpropre et indocile. Mes habits lui +causaient aussi beaucoup d'embarras, s'imaginant qu'ils étaient +une partie de mon corps: car je ne me déshabillais, le soir, pour +me coucher, que lorsque toute la maison était endormie, et je me +levais le matin et m'habillais avant qu'aucun ne fût éveillé. Mon +maître avait envie de connaître de quel pays je venais, où et +comment j'avais acquis cette espèce de raison qui paraissait dans +toutes mes manières, et de savoir enfin mon histoire. Il se +flattait d'apprendre bientôt tout cela, vu le progrès que je +faisais de jour en jour dans l'intelligence et dans la +prononciation de la langue. Pour aider un peu ma mémoire, je +formai un alphabet de tous les mots que j'avais appris, et +j'écrivis tous ces termes avec l'anglais au-dessous. Dans la +suite, je ne fis point difficulté d'écrire en présence de mon +maître les mots et les phrases qu'il m'apprenait; mais il ne +pouvait comprendre ce que je faisais, parce que les Houyhnhnms +n'ont aucune idée de l'écriture. + +Enfin, au bout de dix semaines, je me vis en état d'entendre +plusieurs de ses questions, et bientôt je fus assez habile pour +lui répondre passablement. Une des premières questions qu'il me +fit, lorsqu'il me crut en état de lui répondre, fut de me demander +de quel pays je venais, et comment j'avais appris à contrefaire +l'animal raisonnable, n'étant qu'un, _yahou_: car ces _yahous_, +auxquels il trouvait que je ressemblais par le visage et par les +pattes de devant, avaient bien, disait-il, une espèce de +connaissance, avec des ruses et de la malice, mais ils n'avaient +point cette conception et cette docilité qu'il remarquait en moi. +Je lui répondis que je venais de fort loin, et que j'avais +traversé les mers avec plusieurs autres de mon espèce, porté dans +un grand bâtiment de bois; que mes compagnons m'avaient mis à +terre sur cette côte et qu'ils m'avaient abandonné. Il me fallut +alors joindre au langage plusieurs signes pour me faire entendre. +Mon maître me répliqua qu'il fallait que je me trompasse, et que +_j'avais dit la chose qui n'était pas_, c'est-à-dire que je +mentais. (Les Houyhnhnms, dans leur langue, n'ont point de mot +pour exprimer le mensonge ou la fausseté.) Il ne pouvait +comprendre qu'il y eût des terres au delà des eaux de la mer, et +qu'un vil troupeau d'animaux pût faire flotter sur cet élément un +grand bâtiment de bois et le conduire à leur gré. «À peine, +disait-il, un Houyhnhnm en pourrait-il faire autant, et sûrement +il n'en confierait pas la conduite à des _yahous_.» + +Ce mot _houyhnhnm_, dans leur langue, signifie _cheval_, et veut +dire selon son étymologie, _la perfection de la nature_. Je +répondis à mon maître que les expressions me manquaient, mais que, +dans quelque temps, je serais en état de lui dire des choses qui +le surprendraient beaucoup. Il exhorta madame la cavale son +épouse, messieurs ses enfants le poulain et la jument, et tous ses +domestiques à concourir tous avec zèle à me perfectionner dans la +langue, et tous les jours il y consacrait lui-même deux ou trois +heures. + +Plusieurs chevaux et cavales de distinction vinrent alors rendre +visite à mon maître, excités par la curiosité de voir un _yahou_ +surprenant, qui, à ce qu'on leur avait dit, parlait comme un +Houyhnhnm, et faisait reluire dans ses manières des étincelles de +raison. Ils prenaient plaisir à me faire des questions à ma +portée, auxquelles je répondais comme je pouvais. Tout cela +contribuait à me fortifier dans l'usage de la langue, en sorte +qu'au bout de cinq mois j'entendais tout ce qu'on me disait et +m'exprimais assez bien sur la plupart des choses. + +Quelques Houyhnhnms, qui venaient à la maison pour me voir et me +parler, avaient de la peine à croire que je fusse un vrai _yahou_, +parce que, disaient-ils, j'avais une peau fort différente de ces +animaux; ils ne me voyaient, ajoutaient-ils, une peau à peu près +semblable à celle des _yahous_ que sur le visage et sur les pattes +de devant, mais sans poil. Mon maître savait bien ce qui en était, +car une chose qui était arrivée environ quinze jours auparavant +m'avait obligé de lui découvrir ce mystère, que je lui avais +toujours caché jusqu'alors, de peur qu'il ne me prît pour un vrai +_yahou_ et qu'il ne me mît dans leur compagnie. + +J'ai déjà dit au lecteur que tous les soirs, quand toute la maison +était couchée, ma coutume était de me déshabiller et de me couvrir +de mes habits. Un jour, mon maître m'envoya de grand matin son +laquais le bidet alezan. Lorsqu'il entra dans ma chambre, je +dormais profondément; mes habits étaient tombés, et mes jambes +étaient nues. Je me réveillai au bruit qu'il fit, et je remarquai +qu'il s'acquittait de sa commission d'un air inquiet et +embarrassé. Il s'en retourna aussitôt vers son maître et lui +raconta confusément ce qu'il avait vu. Lorsque je fus levé, +j'allai souhaiter le bonjour à _Son Honneur_ (c'est le terme dont +on se sert parmi les Houyhnhnms, comme nous nous servons de ceux +d'altesse, de grandeur et de révérence). Il me dit d'abord ce que +son laquais lui avait raconté le matin; que je n'étais pas le même +endormi qu'éveillé, et que, lorsque j'étais couché, j'avais une +autre peau que debout. + +J'avais jusque-là caché ce secret, comme j'ai dit, pour n'être +point confondu avec la maudite et infâme race des _yahous_; mais, +hélas! il fallut alors me découvrir malgré moi. D'ailleurs, mes +habits et mes souliers commençaient à s'user; et, comme il +m'aurait fallu bientôt les remplacer par la peau d'un _yahou_ ou +de quelque autre animal, je prévoyais que mon secret ne serait pas +encore longtemps caché. Je dis à mon maître que, dans le pays d'où +je venais, ceux de mon espèce avaient coutume de se couvrir le +corps du poil de certains animaux, préparé avec art, soit pour +l'honnêteté et la bienséance, soit pour se défendre contre la +rigueur des saisons; que, pour ce qui me regardait, j'étais prêt à +lui faire voir clairement ce que je venais de lui dire; que je +m'allais dépouiller, et ne lui cacherais seulement que ce que la +nature nous défend de faire voir. Mon discours parut l'étonner; il +ne pouvait surtout concevoir que la nature nous obligeât à cacher +ce qu'elle nous avait donné. «La nature, disait-il, nous a-t-elle +fait des présents honteux, furtifs et criminels? Pour nous, +ajouta-t-il, nous ne rougissons point de ses dons, et ne sommes +point honteux de les exposer à la lumière. Cependant, reprit-il, +je ne veux point vous contraindre.» + +Je me déshabillai donc honnêtement, pour satisfaire la curiosité +de Son Honneur, qui donna de grands signes d'admiration en voyant +la configuration de toutes les parties honnêtes de mon corps. Il +leva tous mes vêtements les uns après les autres, les prenant +entre son sabot et son paturon, et les examina attentivement; il +me flatta, me caressa, et tourna plusieurs fois autour de moi; +après quoi, il me dit gravement qu'il était clair que j'étais un +vrai _yahou_, et que je ne différais de tous ceux de mon espèce +qu'en ce que j'avais la chair moins dure et plus blanche, avec une +peau plus douce; qu'en ce que je n'avais point de poil sur la plus +grande partie de mon corps; que j'avais les griffes plus courtes +et un peu autrement configurées, et que j'affectais de ne marcher +que sur mes pieds de derrière. Il n'en voulut pas voir davantage, +et me laissa m'habiller, ce qui me fit plaisir, car je commençais +à avoir froid. + +Je témoignai à Son Honneur combien il me mortifiait de me donner +sérieusement le nom d'un animal infâme et odieux. Je le conjurai +de vouloir bien m'épargner une dénomination si ignominieuse et de +recommander la même chose à sa famille, à ses domestiques et à +tous ses amis; mais ce fut en vain. Je le priai en même temps de +vouloir bien ne faire part à personne du secret que je lui avais +découvert touchant mon vêtement, au moins tant que je n'aurais pas +besoin d'en changer, et que, pour ce qui regardait le laquais +alezan, Son Honneur pouvait lui ordonner de ne point parler de ce +qu'il avait vu. + +Il me promit le secret, et la chose fut toujours tenue cachée, +jusqu'à ce que mes habits fussent usés et qu'il me fallût chercher +de quoi me vêtir, comme je le dirai dans la suite. Il m'exhorta en +même temps à me perfectionner encore dans la langue, parce qu'il +était beaucoup plus frappé de me voir parler et raisonner que de +me voir blanc et sans poil, et qu'il avait une envie extrême +d'apprendre de moi ces choses admirables que je lui avais promis +de lui expliquer. Depuis ce temps-là, il prit encore plus de soin +de m'instruire. Il me menait avec lui dans toutes les compagnies, +et me faisait partout traiter honnêtement et avec beaucoup +d'égards, afin de me mettre de bonne humeur (comme il me le dit en +particulier), et de me rendre plus agréable et plus divertissant. + +Tous les jours, lorsque j'étais avec lui, outre la peine qu'il +prenait de m'enseigner la langue, il me faisait mille questions à +mon sujet, auxquelles je répondais de mon mieux, ce qui lui avait +donné déjà quelques idées générales et imparfaites de ce que je +lui devais dire en détail dans la suite. Il serait inutile +d'expliquer ici comment je parvins enfin à pouvoir lier avec lui +une conversation longue et sérieuse; je dirai seulement que le +premier entretien suivi que j'eus fut tel qu'on va voir. + +Je dis à Son Honneur que je venais d'un pays très éloigné, comme +j'avais déjà essayé de lui faire entendre, accompagné d'environ +cinquante de mes semblables; que, dans un vaisseau, c'est-à-dire +dans un bâtiment formé avec des planches, nous avions traversé les +mers. Je lui décrivis la forme de ce vaisseau le mieux qu'il me +fut possible, et, ayant déployé mon mouchoir, je lui fis +comprendre comment le vent qui enflait les voiles nous faisait +avancer. Je lui dis qu'à l'occasion d'une querelle qui s'était +élevée parmi nous, j'avais été exposé sur le rivage de l'île où +j'étais actuellement; que j'avais été d'abord fort embarrassé, ne +sachant où j'étais, jusqu'à ce que Son Honneur eût eu la bonté de +me délivrer de la persécution des vilains _yahous_. Il me demanda +alors qui avait formé ce vaisseau, et comment il se pouvait que +les Houyhnhnms de mon pays en eussent donné la conduite à des +animaux bruts? Je répondis qu'il m'était impossible de répondre à +sa question et de continuer mon discours, s'il ne me donnait sa +parole et s'il ne me promettait sur son honneur et sur sa +conscience de ne point s'offenser de tout ce que je lui dirais; +qu'à cette condition seule je poursuivrais mon discours et lui +exposerais avec sincérité les choses merveilleuses que je lui +avais promis de lui raconter. + +Il m'assura positivement qu'il ne s'offenserait de rien. Alors, je +lui dis que le vaisseau avait été construit par des créatures qui +étaient semblables à moi, et qui, dans mon pays et dans toutes les +parties du monde où j'avais voyagé, étaient les seuls animaux +maîtres, dominants et raisonnables; qu'à mon arrivée en ce pays, +j'avais été extrêmement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme +des créatures douées de raison, de même que lui et tous ses amis +étaient fort étonnés de trouver des signes de cette raison dans +une créature qu'il leur avait plu d'appeler un _yahou_, et qui +ressemblait, à la vérité, à ces vils animaux par sa figure +extérieure, mais non par les qualités de son âme. J'ajoutai que, +si jamais le Ciel permettait que je retournasse dans mon pays, et +que j'y publiasse la relation de mes voyages, et particulièrement +celle de mon séjour chez les Houyhnhnms, tout le monde croirait +que _je dirais la chose qui n'est point_, et que ce serait une +histoire fabuleuse et impertinente que j'aurais inventée; enfin +que, malgré tout le respect que j'avais pour lui, pour toute son +honorable famille et pour tous ses amis, j'osais assurer qu'on ne +croirait jamais dans mon pays qu'un Houyhnhnm fût un animal +raisonnable, et qu'un _yahou_ ne fût qu'une bête. + + + + +Chapitre IV + +_Idées des Houyhnhnms sur la vérité et sur le mensonge. Les +discours de l'auteur sont censurés par son maître._ + + +Pendant que je prononçais ces dernières paroles, mon maître +paraissait inquiet, embarrassé et comme hors de lui-même. _Douter +et ne point croire_ ce qu'on entend dire est, parmi les +Houyhnhnms, une opération d'esprit à laquelle ils ne sont point +accoutumés; et, lorsqu'on les y force, leur esprit sort pour ainsi +dire hors de son assiette naturelle. Je me souviens même que, +m'entretenant quelquefois avec mon maître au sujet des propriétés +de la nature humaine, telle qu'elle est dans les autres parties du +monde, et ayant occasion de lui parler du mensonge et de la +tromperie, il avait beaucoup de peine à concevoir ce que je lui +voulais dire, car il raisonnait ainsi: l'usage de la parole nous a +été donné pour nous communiquer les uns aux autres ce que nous +pensons, et pour être instruits de ce que nous ignorons. Or, si +_on dit la chose qui n'est pas, on n'agit point_ selon l'intention +de la nature; on fait un usage abusif de la parole; on parle et on +ne parle point. Parler, n'est-ce pas faire entendre ce que l'on +pense? Or, quand vous faites ce que vous appelez _mentir_, vous me +faites entendre ce que vous ne pensez point: au lieu de me dire ce +qui est, vous me dites ce qui n'est point; vous ne parlez donc +pas, vous ne faites qu'ouvrir la bouche pour rendre de vains sons; +vous ne me tirez point de mon ignorance, vous l'augmentez. Telle +est l'idée que les Houyhnhnms ont de la faculté de mentir, que +nous autres humains possédons dans un degré si parfait et si +éminent. + +Pour revenir à l'entretien particulier dont il s'agit, lorsque +j'eus assuré Son Honneur que les _yahous_ étaient, dans mon pays, +les animaux maîtres et dominants (ce qui l'étonna beaucoup), il me +demanda si nous avions des Houyhnhnms, et quel était parmi nous +leur état et leur emploi. Je lui répondis que nous en avions un +très grand nombre; que pendant l'été ils paissaient dans les +prairies, et que pendant l'hiver ils restaient dans leurs maisons, +où ils avaient des _yahous_ pour les servir, pour peigner leurs +crins, pour nettoyer et frotter leur peau, pour laver leurs pieds, +pour leur donner à manger. «Je vous entends, reprit-il, c'est-à- +dire que, quoique vos _yahous_ se flattent d'avoir un peu de +raison, les Houyhnhnms sont toujours les maîtres, comme ici. Plût +au Ciel seulement que nos _yahous_ fussent aussi dociles et aussi +bons domestiques que ceux de votre pays! Mais poursuivez, je vous +prie.» + +Je conjurai Son Honneur de vouloir me dispenser d'en dire +davantage sur ce sujet, parce que je ne pouvais, selon les règles +de la prudence, de la bienséance et de la politesse, lui expliquer +le reste. «Je veux savoir tout, me répliqua-t-il; continuez, et ne +craignez point de me faire de la peine.--Eh bien! lui dis-je, +puisque vous le voulez absolument, je vais vous obéir. Les +Houyhnhnms, que nous appelons _chevaux_, sont parmi nous des +animaux très beaux et très nobles, également vigoureux et légers à +la course. Lorsqu'ils demeurent chez les personnes de qualité, on +leur fait passer le temps à voyager, à courir, à tirer des chars, +et on a pour eux toutes sortes d'attention et d'amitié, tant +qu'ils sont jeunes et qu'ils se portent bien; mais dès qu'ils +commencent à vieillir ou à avoir quelques maux de jambes, on s'en +défait aussitôt et on les vend à des _yahous_ qui les occupent à +des travaux durs, pénibles, bas et honteux, jusqu'à ce qu'ils +meurent. Alors, on les écorche, on vend leur peau, et on abandonne +leurs cadavres aux oiseaux de proie, aux chiens et aux loups, qui +les dévorent. Telle est, dans mon pays, la fin des plus beaux et +des plus nobles Houyhnhnms. Mais ils ne sont pas tous aussi bien +traités et aussi heureux dans leur jeunesse que ceux dont je viens +de parler; il y en a qui logent, dès leurs premières années, chez +des laboureurs, chez des charretiers, chez des voituriers et +autres gens semblables, chez qui ils sont obligés de travailler +beaucoup, quoique fort mal nourris.» Je décrivis alors notre façon +de voyager à cheval, et l'équipage d'un cavalier. Je peignis, le +mieux qu'il me fut possible, la bride, la selle, les éperons, le +fouet, sans oublier ensuite tous les harnais des chevaux qui +traînent un carrosse, une charrette ou une charrue. J'ajoutai que +l'on attachait au bout des pieds de tous nos Houyhnhnms une plaque +d'une certaine substance très dure, appelée _fer_, pour conserver +leur sabot et l'empêcher de se briser dans les chemins pierreux. + +Mon maître parut indigné de cette manière brutale dont nous +traitons les Houyhnhnms dans notre pays. Il me dit qu'il était +très étonné que nous eussions la hardiesse et l'insolence de +monter sur leur dos; que si le plus vigoureux de ses _yahous_ +osait jamais prendre cette liberté à l'égard du plus petit +Houyhnhnm de ses domestiques, il serait sur-le-champ renversé, +foulé, écrasé, brisé. Je lui répondis que nos Houyhnhnms étaient +ordinairement domptés et dressés à l'âge de trois ou quatre ans, +et que, si quelqu'un d'eux était indocile, rebelle et rétif, on +l'occupait à tirer des charrettes, à labourer la terre, et qu'on +l'accablait de coups. + +J'eus beaucoup de peine à faire entendre tout cela à mon maître, +et il me fallut user de beaucoup de circonlocutions pour exprimer +mes idées, parce que la langue des Houyhnhnms n'est pas riche, et +que, comme ils ont peu de passions, ils ont aussi peu de termes, +car ce sont les passions multipliées et subtilisées qui forment la +richesse, la variété et la délicatesse d'une langue. + +Il est impossible de représenter l'impression que mon discours fit +sur l'esprit de mon maître, et le noble, courroux dont il fut +saisi lorsque je lui eus exposé la manière dont nous traitons les +Houyhnhnms. Il convint que, s'il y avait un pays où les _yahous_ +fussent les seuls animaux raisonnables, il était juste qu'ils y +fussent les maîtres, et que tous les autres animaux se soumissent +à leurs lois, vu que la raison doit l'emporter sur la force. Mais, +considérant la figure de mon corps, il ajouta qu'une créature +telle que moi était trop mal faite pour pouvoir être raisonnable, +ou au moins pour se servir de sa raison dans la plupart des choses +de la vie. Il me demanda en même temps si tous les _yahous_ de mon +pays me ressemblaient. Je lui dis que nous avions à peu près tous +la même figure, et que je passais pour assez bien fait; que les +jeunes mâles et les femelles avaient la peau plus fine et plus +délicate, et que celle des femelles était ordinairement, dans mon +pays, blanche comme du lait. Il me répliqua qu'il y avait, à la +vérité, quelque différence entre les _yahous_ de sa basse-cour et +moi; que j'étais plus propre qu'eux et n'étais pas tout à fait si +laid; mais que, par rapport aux avantages solides, il croyait +qu'ils l'emporteraient sur moi; que mes pieds de devant et de +derrière étaient nus, et que le peu de poil que j'y avais était +inutile, puisqu'il ne suffisait pas pour me préserver du froid; +qu'à l'égard de mes pieds de devant, ce n'était pas proprement des +pieds, puisque je ne m'en servais point pour marcher; qu'ils +étaient faibles et délicats, que je les tenais ordinairement nus, +et que la chose dont je les couvrais de temps en temps n'était ni +si forte ni si dure que la chose dont je couvrais mes pieds de +derrière; que je ne marchais point sûrement, vu que, si un de mes +pieds de derrière venait à chopper ou à glisser, il fallait +nécessairement que je tombasse. Il se mit alors à critiquer toute +la configuration de mon corps, la _platitude_ de mon visage, la +_proéminence_ de mon nez, la situation de mes yeux, attachés +immédiatement au front, en sorte que je ne pouvais regarder ni à +ma droite ni à ma gauche sans tourner ma tête. Il dit que je ne +pouvais manger sans le secours de mes pieds de devant, que je +portais à ma bouche, et que c'était apparemment pour cela que la +nature y avait mis tant de jointures, afin de suppléer à ce +défaut; qu'il ne voyait pas de quel usage me pouvaient être tous +ces petits membres séparés qui étaient au bout de mes pieds de +derrière; qu'ils étaient assurément trop faibles et trop tendres +pour n'être pas coupés et brisés par les pierres et par les +broussailles, et que j'avais besoin, pour y remédier, de les +couvrir de la peau de quelque autre bête; que mon corps nu et sans +poil était exposé au froid, et que, pour l'en garantir, j'étais +contraint de le couvrir de poils étrangers, c'est-à-dire de +m'habiller et de me déshabiller chaque jour, ce qui était, selon +lui, la chose du monde la plus ennuyeuse et la plus fatigante; +qu'enfin il avait remarqué que tous les animaux de son pays +avaient une horreur naturelle des _yahous_ et les fuyaient, en +sorte que, supposant que nous avions, dans mon pays, reçu de la +nature le présent de la raison, il ne voyait pas comment, même +avec elle, nous pouvions guérir cette antipathie naturelle que +tous les animaux ont pour ceux de notre espèce, et, par +conséquent, comment nous pouvions en tirer aucun service. «Enfin, +ajouta-t-il, je ne veux pas aller plus loin sur cette matière; je +vous tiens quitte de toutes les réponses que vous pourriez me +faire, et vous prie seulement de vouloir bien me raconter +l'histoire de votre vie, et de me décrire le pays où vous êtes +né.» + +Je répondis que j'étais disposé à lui donner satisfaction sur tous +les points qui intéressaient sa curiosité; mais que je doutais +fort qu'il me fût possible de m'expliquer assez clairement sur des +matières dont Son Honneur ne pouvait avoir aucune idée, vu que je +n'avais rien remarqué de semblable dans son pays; que néanmoins je +ferais mon possible, et que je tâcherais de m'exprimer par des +similitudes et des métaphores, le priant de m'excuser si je ne me +servais pas des termes propres. + +Je lui dis donc que j'étais né d'honnêtes parents, dans une île +qu'on appelait l'Angleterre, qui était si éloignée que le plus +vigoureux des Houyhnhnms pourrait à peine faire ce voyage pendant +la course annuelle du soleil; que j'avais d'abord exercé la +chirurgie, qui est l'art de guérir les blessures; que mon pays +était gouverné par une femelle que nous appelions la reine; que je +l'avais quitté pour tâcher de m'enrichir et de mettre à mon retour +ma famille un peu à son aise; que, dans le dernier de mes voyages, +j'avais été capitaine de vaisseau, ayant environ cinquante +_yahous_ sous moi, dont la plupart étaient morts en chemin, de +sorte que j'avais été obligé de les remplacer par d'autres tirés +de diverses nations; que notre vaisseau avait été deux fois en +danger de faire naufrage, la première fois par une violente +tempête, et la seconde pour avoir heurté contre un rocher. + +Ici mon maître m'interrompit pour me demander comment j'avais pu +engager des étrangers de différentes contrées à se hasarder de +venir avec moi après les périls que j'avais courus et les pertes +que j'avais faites. Je lui répondis que tous étaient des +malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu, et qui avaient été +obligés de quitter leur pays, soit à cause du mauvais état de +leurs affaires, soit pour les crimes qu'ils avaient commis; que +quelques-uns avaient été ruinés par les procès, d'autres par la +débauche, d'autres par le jeu; que la plupart étaient des +traîtres, des assassins, des voleurs, des empoisonneurs, des +brigands, des parjures, des faussaires, des faux monnayeurs, des +soldats déserteurs, et presque tous des échappés de prison; +qu'enfin nul d'eux n'osait retourner dans son pays de peur d'y +être pendu ou d'y pourrir dans un cachot. + +Pendant ce discours, mon maître fut obligé de m'interrompre +plusieurs fois. J'usai de beaucoup de circonlocutions pour lui +donner l'idée de tous ces crimes qui avaient obligé la plupart de +ceux de ma suite à quitter leur pays. Il ne pouvait concevoir à +quelle intention ces gens-là avaient commis ces forfaits, et ce +qui les y avait pu porter. Pour lui éclaircir un peu cet article, +je tâchai de lui donner une idée du désir insatiable que nous +avions tous de nous agrandir et de nous enrichir, et des funestes +effets du luxe, de l'intempérance, de la malice et de l'envie; +mais je ne pus lui faire entendre tout cela que par des exemples +et des hypothèses, car il ne pouvait comprendre que tous ces vices +existassent réellement; aussi me parut-il comme une personne dont +l'imagination est frappée du récit d'une chose qu'elle n'a jamais +vue, et dont elle n'a jamais entendu parler, qui baisse les yeux +et ne peut exprimer par ses paroles sa surprise et son +indignation. + +Ces idées, _pouvoir_, _gouvernement_, _guerre_, _loi_, _punition_ +et plusieurs autres idées pareilles, ne peuvent se représenter +dans la langue des Houyhnhnms que par de longues périphrases. +J'eus donc beaucoup de peine lorsqu'il me fallut faire à mon +maître une relation de l'Europe, et particulièrement de +l'Angleterre, ma patrie. + + + + +Chapitre V + +_L'auteur expose à son maître ce qui ordinairement allume la +guerre entre les princes de l'Europe; il lui explique ensuite +comment les particuliers se font la guerre les uns aux autres. +Portraits des procureurs et des Juges d'Angleterre._ + + +Le lecteur observera, s'il lui plaît, que ce qu'il va lire est +l'extrait de plusieurs conversations que j'ai eues en différentes +fois, pendant deux années, avec le Houyhnhnm mon maître. Son +Honneur me faisait des questions et exigeait de moi des récits +détaillés à mesure que j'avançais dans la connaissance et dans +l'usage de la langue. Je lui exposai le mieux qu'il me fut +possible l'état de toute l'Europe; je discourus sur les arts, sur +les manufactures, sur le commerce, sur les sciences, et les +réponses que je fis à toutes, ses demandes furent le sujet d'une +conversation inépuisable; mais je ne rapporterai ici que la +substance des entretiens que nous eûmes au sujet de ma patrie; et, +y donnant le plus d'ordre qu'il me sera possible, je m'attacherai +moins aux temps et aux circonstances qu'à l'exacte vérité. Tout ce +qui m'inquiète est la peine que j'aurai à rendre avec grâce et +avec énergie les beaux discours de mon maître et ses raisonnements +solides; mais je prie le lecteur d'excuser ma faiblesse et mon +incapacité, et de s'en prendre aussi un peu à la langue +défectueuse dans laquelle je suis à présent obligé de m'exprimer. + +Pour obéir donc aux ordres de mon maître, un jour je lui racontai +la dernière révolution arrivée en Angleterre par l'invasion du +prince d'Orange, et la guerre que ce prince ambitieux fit ensuite +au roi de France, le monarque le plus puissant de l'Europe, dont +la gloire était répandue dans tout l'univers et qui possédait +toutes les vertus royales. J'ajoutai que la reine Anne, qui avait +succédé au prince d'Orange, avait continué cette guerre, où toutes +les puissances de la chrétienté étaient engagées. Je lui dis que +cette guerre funeste avait pu faire périr jusqu'ici environ un +million de _yahous_; qu'il y avait eu plus de cent villes +assiégées et prises, et plus de trois cents vaisseaux brûlés ou +coulés à fond. + +Il me demanda alors quels étaient les causes et les motifs les +plus ordinaires de nos querelles et de ce que j'appelais la +_guerre_. Je répondis que ces causes étaient innombrables et que +je lui en dirais seulement les principales. «Souvent, lui dis-je, +c'est l'ambition de certains princes qui ne croient jamais +posséder assez de terre ni gouverner assez de peuples. +Quelquefois, c'est la politique des ministres, qui veulent donner +de l'occupation aux sujets mécontents. Ç'a été quelquefois le +partage des esprits dans le choix des opinions. L'un croit que +siffler est une bonne action, l'autre que c'est un crime; l'un dit +qu'il faut porter des habits blancs, l'autre qu'il faut s'habiller +de noir, de rouge, de gris; l'un dit qu'il faut porter un petit +chapeau retroussé, l'autre dit qu'il en faut porter un grand dont +les bords tombent sur les oreilles, etc.» J'imaginai exprès ces +exemples chimériques, ne voulant pas lui expliquer les causes +véritables de nos dissensions par rapport à l'opinion, vu que +j'aurais eu trop de peine et de honte à les lui faire entendre. +J'ajoutai que nos guerres n'étaient jamais plus longues et plus +sanglantes que lorsqu'elles étaient causées par ces opinions +diverses, que des cerveaux échauffés savaient faire valoir de part +et d'autre, et pour lesquelles ils excitaient à prendre les armes. + +Je continuai ainsi: «Deux princes ont été en guerre parce que tous +deux voulaient dépouiller un troisième de ses États, sans y avoir +aucun droit ni l'un ni l'autre. Quelquefois un souverain en a +attaqué un autre de peur d'en être attaqué. On déclare la guerre à +son voisin, tantôt parce qu'il est trop fort, tantôt parce qu'il +est trop faible. Souvent ce voisin a des choses qui nous manquent, +et nous avons des choses aussi qu'il n'a pas; alors on se bat pour +avoir tout ou rien. Un autre motif de porter la guerre dans un +pays est lorsqu'on le voit désolé par la famine, ravagé par la +peste, déchiré par les factions. Une ville est à la bienséance +d'un prince, et la possession d'une petite province arrondit son +État: sujet de guerre. Un peuple est ignorant, simple, grossier et +faible; on l'attaque, on en massacre la moitié, on réduit l'autre +à l'esclavage, et cela pour le civiliser. Une guerre fort +glorieuse est lorsqu'un souverain généreux vient au secours d'un +autre qui l'a appelé, et qu'après avoir chassé l'usurpateur, il +s'empare lui-même des États qu'il a secourus, tue, met dans les +fers ou bannit le prince qui avait imploré son assistance. La +proximité du sang, les alliances, les mariages, sont autant de +sujets de guerre parmi les princes; plus ils sont proches parents, +plus ils sont près d'être ennemis. Les nations pauvres sont +affamées, les nations riches sont ambitieuses; or, l'indigence et +l'ambition aiment également les changements et les révolutions. +Pour toutes ces raisons, vous voyez bien que, parmi nous, le +métier d'un homme de guerre est le plus beau de tous les métiers; +car, qu'est-ce qu'un homme de guerre? C'est un _yahou_ payé pour +tuer de sang-froid ses semblables qui ne lui ont fait aucun mal. + +--Vraiment, ce que vous venez de me dire des causes ordinaires de +vos guerres, me répliqua Son Honneur, me donne une haute idée de +votre raison! Quoi qu'il en soit, il est heureux pour vous +qu'étant si méchants, vous soyez hors d'état de vous faire +beaucoup de mal; car, quelque chose que vous m'ayez dite des +effets terribles de vos guerres cruelles où il périt tant de +monde, je crois, en vérité, que _vous m'avez dit la chose qui +n'est point_. La nature vous a donné une bouche plate sur un +visage plat: ainsi, je ne vois pas comment vous pouvez vous +mordre, que de gré à gré. À l'égard des griffes que vous avez aux +pieds de devant et de derrière, elles sont si faibles et si +courtes qu'en vérité un seul de nos _yahous_ en déchirerait une +douzaine comme vous.» + +Je ne pus m'empêcher de secouer la tête et de sourire de +l'ignorance de mon maître. Comme je savais un peu l'art de la +guerre, je lui fis une ample description de nos canons, de nos +couleuvrines, de nos mousquets, de nos carabines, de nos +pistolets, de nos boulets, de notre poudre, de nos sabres, de nos +baïonnettes; je lui peignis les sièges de places, les tranchées, +les attaques, les sorties, les mines et les contre-mines, les +assauts, les garnisons passées au fil de l'épée; je lui expliquai +nos batailles navales; je lui représentai de nos gros vaisseaux +coulant à fond avec tout leur équipage, d'autres criblés de coups +de canon, fracassés et brûlés au milieu des eaux; la fumée, le +feu, les ténèbres, les éclairs, le bruit; les gémissements des +blessés, les cris des combattants, les membres sautant en l'air, +la mer ensanglantée et couverte de cadavres; je lui peignis +ensuite nos combats sur terre, où il y avait encore beaucoup plus +de sang versé, et où quarante mille combattants périssaient en un +jour, de part et d'autre; et, pour faire valoir un peu le courage +et la bravoure de mes chers compatriotes, je dis que je les avais +une fois vus dans un siége faire heureusement sauter en l'air une +centaine d'ennemis, et que j'en avais vu sauter encore davantage +dans un combat sur mer, en sorte que les membres épars de tous ces +_yahous_ semblaient tomber des nues, ce qui avait formé un +spectacle fort agréable à nos yeux. + +J'allais continuer et faire encore quelque belle description, +lorsque Son Honneur m'ordonna de me taire. «Le naturel du _yahou_, +me dit-il, est si mauvais que je n'ai point de peine à croire que +tout ce que vous venez de raconter ne soit possible, dès que vous +lui supposez une force et une adresse égales à sa méchanceté et à +sa malice. Cependant, quelque mauvaise idée que j'eusse de cet +animal, elle n'approchait point de celle que vous venez de m'en +donner. Votre discours me trouble l'esprit, et me met dans une +situation où je n'ai jamais été; je crains que mes sens, effrayés +des horribles images que vous leur avez tracées, ne viennent peu à +peu à s'y accoutumer. Je hais les _yahous_ de ce pays; mais, après +tout, je leur pardonne toutes leurs qualités odieuses, puisque la +nature les a faits tels, et qu'ils n'ont point la raison pour se +gouverner et se corriger; mais qu'une créature qui se flatte +d'avoir cette raison en partage soit capable de commettre des +actions si détestables et de se livrer à des excès si horribles, +c'est ce que je ne puis comprendre, et ce qui me fait conclure en +même temps que l'état des brutes est encore préférable à une +raison corrompue et dépravée; mais, de bonne foi, votre raison +est-elle une vraie raison? N'est-ce point plutôt un talent que la +nature vous a donné pour perfectionner tous vos vices? Mais, +ajouta-t-il, vous ne m'en avez que trop dit au sujet de ce que +vous appelez la _guerre_. Il y a un autre article qui intéresse ma +curiosité. Vous m'avez dit, ce me semble, qu'il y avait dans cette +troupe de _yahous_ qui vous accompagnait sur votre vaisseau des +misérables que les procès avaient ruinés et dépouillés de tout, et +que c'était la _loi_ qui les avait mis en ce triste état. Comment +se peut-il que la loi produise de pareils effets? D'ailleurs, +qu'est-ce que cette loi? Votre nature et votre raison ne vous +suffisent-elles pas, et ne vous prescrivent-elles pas assez +clairement ce que vous devez faire et ce que vous ne devez point +faire?» + +Je répondis à Son Honneur que je n'étais pas absolument versé dans +la science de la loi; que le peu de connaissance que j'avais de la +jurisprudence, je l'avais puisé dans le commerce de quelques +avocats que j'avais autrefois consultés sur mes affaires; que +cependant j'allais lui débiter sur cet article ce que je savais. +Je lui parlai donc ainsi: + +«Le nombre de ceux qui s'adonnent à la jurisprudence parmi nous et +qui font profession d'interpréter la loi est infini et surpasse +celui des chenilles. Ils ont entre eux toutes sortes d'étages, de +distinctions et de noms. Comme leur multitude énorme rend leur +métier peu lucratif, pour faire en sorte qu'il donne au moins de +quoi vivre, ils ont recours à l'industrie et au manège. Ils ont +appris, dès leurs premières années, l'art merveilleux de prouver, +par un discours entortillé, que le noir est blanc et que le blanc +est noir.--Ce sont donc eux qui ruinent et dépouillent les autres +par leur habileté? reprit Son Honneur.--Oui, sans doute, lui +répliquai-je, et je vais vous en donner un exemple, afin que vous +puissiez mieux concevoir ce que je vous ai dit. + +«Je suppose que mon voisin a envie d'avoir ma vache; aussitôt il +va trouver un procureur, c'est-à-dire un docte interprète de la +pratique de la loi, et lui promet une récompense s'il peut faire +voir que ma vache n'est point à moi. Je suis obligé de m'adresser +aussi à un _yahou_ de la même profession pour défendre mon droit, +car il ne m'est pas permis par la loi de me défendre moi-même. Or, +moi, qui assurément ai de mon côté la justice et le bon droit, je +ne laisse pas de me trouver alors dans deux embarras +considérables: le premier est que le _yahou_ auquel j'ai eu +recours pour plaider ma cause est, par état et selon l'esprit de +sa profession, accoutumé dès sa jeunesse à soutenir le faux, en +sorte qu'il se trouve comme hors de son élément lorsque je lui +donne la vérité pure et nue à défendre; il ne sait alors comment +s'y prendre; le second embarras est que ce même procureur, malgré +la simplicité de l'affaire dont je l'ai chargé, est pourtant +obligé de l'embrouiller, pour se conformer à l'usage de ses +confrères, et pour la traîner en longueur autant qu'il est +possible; sans quoi ils l'accuseraient de gâter le métier et de +donner mauvais exemple. Cela étant, pour me tirer d'affaire il ne +me reste que deux moyens: le premier est d'aller trouver le +procureur de ma partie et de tâcher de le corrompre en lui donnant +le double de ce qu'il espère recevoir de son client, et vous jugez +bien qu'il ne m'est pas difficile de lui faire goûter une +proposition aussi avantageuse; le second moyen, qui peut-être vous +surprendra, mais qui n'est pas moins infaillible, est de +recommander à ce _yahou_ qui me sert d'avocat de plaider ma cause +un peu confusément, et de faire entrevoir aux juges +qu'effectivement ma vache pourrait bien n'être pas à moi, mais à +mon voisin. Alors les juges, peu accoutumés aux choses claires et +simples, feront plus d'attention aux subtils arguments de mon +avocat, trouveront; du goût à l'écouter et à balancer le pour et +le contre, et, en ce cas, seront bien plus disposés à juger en ma +faveur que si on se contentait de leur prouver mon droit en quatre +mots. C'est une maxime parmi les juges que tout ce qui a été jugé +ci-devant a été bien jugé. Aussi ont-ils grand soin de conserver +dans un greffe tous les arrêts antérieurs, même ceux que +l'ignorance a dictés, et qui sont le plus manifestement opposés à +l'équité et à la droite raison. Ces arrêts antérieurs forment ce +qu'on appelle la jurisprudence; on les produit comme des +autorités, et il n'y a rien qu'on ne prouve et qu'on ne justifie +en les citant. On commence néanmoins depuis peu à revenir de +l'abus où l'on était de donner tant de force à l'autorité des +choses jugées; on cite des jugements pour et contre, on s'attache +à faire voir que les espèces ne peuvent jamais être entièrement +semblables, et j'ai ouï dire à un juge très habile que _les arrêts +sont pour ceux qui les obtiennent_. Au reste, l'attention des +juges se tourne toujours plutôt vers les circonstances que vers le +fond d'une affaire. Par exemple, dans le cas de ma vache, ils +voudront savoir si elle est rouge ou noire, si elle a de longues +cornes, dans quel champ elle a coutume de paître, combien elle +rend de lait par jour, et ainsi du reste; après quoi, ils se +mettent à consulter les anciens arrêts. La cause est mise de temps +en temps sur le bureau; heureux si elle est jugée au bout de dix +ans! Il faut observer encore que les gens de loi ont une langue à +part, un jargon qui leur est propre, une façon de s'exprimer que +les autres n'entendent point; c'est dans cette belle langue +inconnue que les lois sont écrites, lois multipliées à l'infini et +accompagnées d'exceptions innombrables. Vous voyez que, dans ce +labyrinthe, le bon droit s'égare aisément, que le meilleur procès +est très difficile à gagner, et que, si un étranger, né à trois +cents lieues de mon pays, s'avisait de venir me disputer un +héritage qui est dans ma famille depuis trois cents ans, il +faudrait peut-être trente ans pour terminer ce différend et vider +entièrement cette difficile affaire. + +--C'est dommage, interrompit mon maître, que des gens qui ont tant +de génie et de talents ne tournent pas leur esprit d'un autre côté +et n'en fassent pas un meilleur usage. Ne vaudrait-il pas mieux, +ajouta-t-il, qu'ils s'occupassent à donner aux autres des leçons +de sagesse et de vertu, et qu'ils fissent part au public de leurs +lumières? Car ces habiles gens possèdent sans doute toutes les +sciences. + +--Point du tout, répliquai-je; ils ne savent que leur métier, et +rien autre chose; ce sont les plus grands ignorants du monde sur +toute autre matière: ils sont ennemis de la belle littérature et +de toutes les sciences, et, dans le commerce ordinaire de la vie, +ils paraissent stupides, pesants, ennuyeux, impolis. Je parle en +général, car il s'en trouve quelques-uns qui sont spirituels, +agréables et galants.» + + + + +Chapitre VI + +_Du luxe, de l'intempérance, et des maladies qui règnent en +Europe. Caractère de la noblesse._ + + +Mon maître ne pouvait comprendre comment toute cette race de +patriciens était si malfaisante et si redoutable. + +«Quel motif, disait-il, les porte à faire un tort si considérable +à ceux qui ont besoin de leur secours? et que voulez-vous dire par +cette _récompense_ que l'on promet à un procureur quand on le +charge d'une affaire?» + +Je lui répondis que c'était de l'argent. J'eus un peu de peine à +lui faire entendre ce que ce mot signifiait; je lui expliquai nos +différentes espèces de monnaies et les métaux dont elles étaient +composées; je lui en fis connaître l'utilité, et lui dis que +lorsqu'on en avait beaucoup on était heureux; qu'alors on se +procurait de beaux habits, de belles maisons, de belles terres, +qu'on faisait bonne chère, et qu'on avait à son choix tout ce +qu'on pouvait désirer; que, pour cette raison, nous ne croyions +jamais avoir assez d'argent, et que, plus nous en avions, plus +nous en voulions avoir; que le riche oisif jouissait du travail du +pauvre, qui, pour trouver de quoi se nourrir, suait du matin +jusqu'au soir et n'avait pas un moment de relâche. + +«Eh quoi! interrompit Son Honneur, toute la terre n'appartient- +elle pas à tous les animaux, et n'ont-ils pas un droit égal aux +fruits qu'elle produit pour leur nourriture? Pourquoi y a-t-il des +_yahous_ privilégiés qui recueillent ces fruits à l'exclusion de +leurs semblables? Et si quelques-uns y prétendent un droit plus +particulier, ne doit-ce pas être principalement ceux qui, par leur +travail, ont contribué à rendre la terre fertile? + +--Point du tout, lui répondis-je; ceux qui font vivre tous les +autres par la culture de la terre sont justement ceux qui meurent +de faim. + +--Mais, me dit-il, qu'avez-vous entendu par ce mot de _bonne +chère_, lorsque vous m'avez dit qu'avec de l'argent on faisait +bonne chère dans votre pays?» + +Je me mis alors à lui indiquer les mets les plus exquis dont la +table des riches est ordinairement couverte, et les manières +différentes dont on apprête les viandes. Je lui dis sur cela tout +ce qui me vint à l'esprit, et lui appris que, pour bien +assaisonner ces viandes, et surtout pour avoir de bonnes liqueurs +à boire, nous équipions des vaisseaux et entreprenions de longs et +dangereux voyages sur la mer; en sorte qu'avant que de pouvoir +donner une honnête collation à quelques personnes de qualité, il +fallait avoir envoyé plusieurs vaisseaux dans les quatre parties +du monde. + +«Votre pays, repartit-il, est donc bien misérable, puisqu'il ne +fournit pas de quoi nourrir ses habitants! Vous n'y trouvez pas +même de l'eau, et vous êtes obligés de traverser les mers pour +chercher de quoi boire!» + +Je lui répliquai que l'Angleterre, ma patrie, produisait trois +fois plus de nourriture que ses habitants n'en pouvaient +consommer, et qu'à l'égard de la boisson, nous composions une +excellente liqueur avec le suc de certains fruits ou avec +l'extrait de quelques grains; qu'en un mot, rien ne manquait à nos +besoins naturels; mais que, pour nourrir notre luxe et notre +intempérance, nous envoyions dans les pays étrangers ce qui +croissait chez nous, et que nous en rapportions en échange de quoi +devenir malades et vicieux; que cet amour du luxe, de la bonne +chère et du plaisir était le principe de tous les mouvements de +nos _yahous_; que, pour y atteindre, il fallait s'enrichir; que +c'était ce qui produisait les filous, les voleurs, les pipeurs, +les parjures, les flatteurs, les suborneurs, les faussaires, les +faux témoins, les menteurs, les joueurs, les imposteurs, les +fanfarons, les mauvais auteurs, les empoisonneurs, les précieux +ridicules, les esprits forts. Il me fallut définir tous ces +termes. + +J'ajoutai que la peine que nous prenions d'aller chercher du vin +dans les pays étrangers n'était pas faute d'eau ou d'autre liqueur +bonne à boire, mais parce que le vin était une boisson qui nous +rendait gais, qui nous faisait en quelque manière sortir hors de +nous-mêmes, qui chassait de notre esprit toutes les idées +sérieuses; qui remplissait notre tête de mille imaginations +folles; qui rappelait le courage, bannissait la crainte, et nous +affranchissait pour un temps de la tyrannie de la raison. «C'est, +continuai-je, en fournissant aux riches toutes les choses dont ils +ont besoin que notre petit peuple s'entretient. Par exemple, +lorsque je suis chez moi et que je suis habillé comme je dois +l'être, je porte sur mon corps l'ouvrage de cent ouvriers. Un +millier de mains ont contribué à bâtir et à meubler ma maison, et +il en a fallu encore cinq ou six fois plus pour habiller ma +femme.» + +J'étais sur le point de lui peindre certains _yahous_ qui passent +leur vie auprès de ceux qui sont menacés de la perdre, c'est-à- +dire nos médecins. J'avais dit à Son Honneur que la plupart de mes +compagnons de voyage étaient morts de maladie; mais il n'avait +qu'une idée fort imparfaite de ce que je lui avais dit. + +Il s'imaginait que nous mourions comme tous les autres animaux, et +que nous n'avions d'autre maladie que de la faiblesse et de la +pesanteur un moment avant que de mourir, à moins que nous +n'eussions été blessés par quelque accident. Je fus donc obligé de +lui expliquer la nature et la cause de nos diverses maladies. Je +lui dis que nous mangions sans avoir faim, que nous buvions sans +avoir soif; que nous passions les nuits à avaler des liqueurs +brûlantes sans manger un seul morceau, ce qui enflammait nos +entrailles, ruinait notre estomac et répandait dans tous nos +membres une faiblesse et une langueur mortelles; enfin, que je ne +finirais point si je voulais lui exposer toutes les maladies +auxquelles nous étions sujets; qu'il y en avait au moins cinq ou +six cents par rapport à chaque membre, et que chaque partie, soit +interne, soit externe, en avait une infinité qui lui étaient +propres. + +«Pour guérir tous ces maux, ajoutai-je, nous avons des _yahous_ +qui se consacrent uniquement à l'étude du corps humain, et qui +prétendent, par des remèdes efficaces, extirper nos maladies, +lutter contre la nature même et prolonger nos vies.» Comme j'étais +du métier, j'expliquai avec plaisir à Son Honneur la méthode de +nos médecins et tous nos mystères de médecine. «Il faut supposer +d'abord, lui dis-je, que toutes nos maladies viennent de +réplétion, d'où nos médecins concluent sensément que l'évacuation +est nécessaire, soit par en haut soit par en bas. Pour cela, ils +font un choix d'herbes, de minéraux, de gommes, d'huiles, +d'écailles, de sels, d'excréments, d'écorces d'arbres, de +serpents, de crapauds, de grenouilles, d'araignées, de poissons, +et de tout cela ils nous composent une liqueur d'une odeur et d'un +goût abominables, qui soulève le coeur, qui fait horreur, qui +révolte tous les sens. C'est cette liqueur que nos médecins nous +ordonnent de boire. Tantôt ils tirent de leur magasin d'autres +drogues, qu'ils nous font prendre: c'est alors ou une médecine qui +purge les entrailles et cause d'effroyables tranchées, ou bien un +remède qui lave et relâche les intestins. Nous avons d'autres +maladies qui n'ont rien de réel que leur idée. Ceux qui sont +attaqués de cette sorte de mal s'appellent malades imaginaires. Il +y a aussi pour les guérir des remèdes imaginaires; mais souvent +nos médecins donnent ces remèdes pour les maladies réelles. En +général, les fortes maladies d'imagination attaquent nos femelles; +mais nous connaissons certains spécifiques naturels pour les +guérir sans douleur.» + +Un jour, mon maître me fit un compliment que je ne méritais pas. +Comme je lui parlais des gens de qualité d'Angleterre, il me dit +qu'il croyait que j'étais gentilhomme, parce que j'étais beaucoup +plus propre et bien mieux fait que tous les _yahous_ de son pays, +quoique je leur fusse fort inférieur pour la force et pour +l'agilité; que cela venait sans doute de ma différente manière de +vivre et de ce que je n'avais pas seulement la faculté de parler, +mais que j'avais encore quelques commencements de raison qui +pourraient se perfectionner dans la suite par le commerce que +j'aurais avec lui. + +Il me fit observer en même temps que, parmi les Houyhnhnms, on +remarquait que les blancs et les alezans bruns n'étaient pas si +bien faits que les bais châtains, les gris-pommelés et les noirs; +que ceux-là ne naissaient pas avec les mêmes talents et les mêmes +dispositions que ceux-ci; que pour cela ils restaient toute leur +vie dans l'état de servitude qui leur convenait, et qu'aucun d'eux +ne songeait à sortir de ce rang pour s'élever à celui de maître, +ce qui paraîtrait dans le pays une chose énorme et monstrueuse. +«Il faut, disait-il, rester dans l'état où la nature nous a fait +éclore; c'est l'offenser, c'est se révolter contre elle que de +vouloir sortir du rang dans lequel elle nous a donné d'être. Pour +vous, ajouta-t-il, vous êtes sans doute né ce que vous êtes; car +vous tenez du Ciel votre esprit et votre noblesse, c'est-à-dire +votre bon esprit et votre bon naturel.» + +Je rendis à Son Honneur de très humbles actions de grâces de la +bonne opinion qu'il avait de moi, mais je l'assurai en même temps +que ma naissance était très basse, étant né seulement d'honnêtes +parents, qui m'avaient donné une assez bonne éducation. Je lui dis +que la noblesse parmi nous n'avait rien de commun avec l'idée +qu'il en avait conçue; que nos jeunes gentilshommes étaient +nourris dès leur enfance dans l'oisiveté et dans le luxe; que, +lorsqu'ils avaient consumé en plaisirs tout leur bien et qu'ils se +voyaient entièrement ruinés, ils se mariaient, à qui? À une +femelle de basse naissance, laide, mal faite, malsaine, mais +riche; qu'alors il naissait d'eux des enfants mal constitués, +noués, scrofuleux, difformes, ce qui continuait quelquefois +jusqu'à la troisième génération. + + + + +Chapitre VII + +_Parallèle des yahous et des hommes._ + + +Le lecteur sera peut-être scandalisé des portraits fidèles que je +fis alors de l'espèce humaine et de la sincérité avec laquelle +j'en parlai devant un animal superbe, qui avait déjà une si +mauvaise opinion de tous les _yahous_; mais j'avoue ingénument que +le caractère des Houyhnhnms et les excellentes qualités de ces +vertueux quadrupèdes avaient fait une telle impression sur mon +esprit, que je ne pouvais les comparer à nous autres humains sans +mépriser tous mes semblables. Ce mépris me les fit regarder comme +presque indignes de tout ménagement. D'ailleurs, mon maître avait +l'esprit très pénétrant, et remarquait tous les jours dans ma +personne des défauts énormes dont je ne m'étais jamais aperçu, et +que je regardais tout au plus comme de fort légères imperfections. +Ses censures judicieuses m'inspirèrent un esprit critique et +misanthrope, et l'amour qu'il avait pour la vérité me fit détester +le mensonge et fuir le déguisement dans mes récits. + +Mais j'avouerai encore ingénument un autre principe de ma +sincérité. Lorsque j'eus passé une année parmi les Houyhnhnms, je +conçus pour eux tant d'amitié, de respect, d'estime et de +vénération que je résolus alors de ne jamais songer à retourner +dans mon pays, mais de finir mes jours dans cette heureuse +contrée, où le Ciel m'avait conduit pour m'apprendre à cultiver la +vertu. Heureux si ma résolution eût été efficace! Mais la fortune, +qui m'a toujours persécuté, n'a pas permis que je pusse jouir de +ce bonheur. Quoi qu'il en soit, à présent que je suis en +Angleterre, je me sais bon gré de n'avoir pas tout dit et d'avoir +caché aux Houyhnhnms les trois quarts de nos extravagances et de +nos vices; je palliais même de temps en temps, autant qu'il +m'était possible, les défauts de mes compatriotes. Lors même que +je les révélais, j'usais de restrictions mentales, et tâchais de +dire le faux sans mentir. N'étais-je pas en cela tout à fait +excusable? Qui est-ce qui n'est pas un peu partial quand il s'agit +de sa chère patrie? J'ai rapporté jusqu'ici la substance de mes +entretiens avec mon maître durant le temps que j'eus l'honneur +d'être à son service; mais, pour éviter d'être long, j'ai passé +sous silence plusieurs autres articles. + +Un jour, il m'envoya chercher de grand matin, et m'ordonnant de +m'asseoir à quelque distance de lui (honneur qu'il ne m'avait +point encore fait), il me parla ainsi: + +«J'ai repassé dans mon esprit tout ce que vous m'avez dit, soit à +votre sujet, soit au sujet de votre pays. Je vois clairement que +vous et vos compatriotes avez une étincelle de raison, sans que je +puisse deviner comment ce petit lot vous est échu; mais je vois +aussi que l'usage que vous en faites n'est que pour augmenter tous +vos défauts naturels et pour en acquérir d'autres que la nature ne +vous avait point donnés. Il est certain que vous ressemblez aux +_yahous_ de ce pays-ci pour la figure extérieure, et qu'il ne vous +manque, pour être parfaitement tel qu'eux, que de la force, de +l'agilité et des griffes plus longues. Mais du côté des moeurs, la +ressemblance est entière. Ils se haïssent mortellement les uns les +autres, et la raison que nous avons coutume d'en donner est qu'ils +voient mutuellement leur laideur et leur figure odieuse, sans +qu'aucun d'eux considère la sienne propre. Comme vous avez un +petit grain de raison, et que vous avez compris que la vue +réciproque de la figure impertinente de vos corps était +pareillement une chose insupportable et qui vous rendrait odieux +les uns aux autres, vous vous êtes avisés de les couvrir, par +prudence et par amour-propre; mais malgré cette précaution, vous +ne vous haïssez pas moins, parce que d'autres sujets de division, +qui règnent parmi nos _yahous_, règnent aussi parmi vous. Si, par +exemple, nous jetons à cinq _yahous_ autant de viande qu'il en +suffirait pour en rassasier cinquante, ces cinq animaux, gourmands +et voraces, au lieu de manger en paix ce qu'on leur donne en +abondance, se jettent les uns sur les autres, se mordent, se +déchirent, et chacun d'eux veut manger tout, en sorte que nous +sommes obligés de les faire tous repaître à part, et même de lier +ceux qui sont rassasiés, de peur qu'ils n'aillent se jeter sur +ceux qui ne le sont pas encore. Si une vache dans le voisinage +meurt de vieillesse ou par accident, nos _yahous_ n'ont pas plutôt +appris cette agréable nouvelle, que les voilà tous en campagne, +troupeau contre troupeau, basse-cour contre basse-cour; c'est à +qui s'emparera de la vache. On se bat, on s'égratigne, on se +déchire, jusqu'à ce que la victoire penche d'un côté, et, si on ne +se massacre pas, c'est qu'on n'a pas la raison des _yahous_ +d'Europe pour inventer des machines meurtrières et des armes +_massacrantes_. Nous avons, en quelques endroits de ce pays, de +certaines pierres luisantes de différentes couleurs, dont nos +_yahous_ sont fort amoureux. Lorsqu'ils en trouvent, ils font leur +possible pour les tirer de la terre, où elles sont ordinairement +un peu enfoncées; ils les portent dans leurs loges et en font, un +amas qu'ils cachent soigneusement et sur lequel ils veillent sans +cesse comme sur un trésor, prenant bien garde que leurs camarades +ne le découvrent. Nous n'avons encore pu connaître d'où leur vient +cette inclination violente pour les pierres luisantes, ni à quoi +elles peuvent leur être utiles; mais j'imagine à présent que cette +avarice de vos _yahous_ dont vous m'avez parlé se trouve aussi +dans les nôtres, et que c'est ce qui les rend si passionnés pour +les pierres luisantes. Je voulus une fois enlever à un de nos +_yahous_ son cher trésor: l'animal, voyant qu'on lui avait ravi +l'objet de sa passion, se mit à hurler de toute sa force, il entra +en fureur, et puis il tomba en faiblesse; il devint languissant, +il ne mangea plus, ne dormit plus, ne travailla plus, jusqu'à ce +que j'eusse donné ordre à un de mes domestiques de reporter le +trésor dans l'endroit d'où je l'avais tiré. Alors le _yahou_ +commença à reprendre ses esprits et sa bonne humeur, et ne manqua +pas de cacher ailleurs ses bijoux. Lorsqu'un _yahou_ a découvert +dans un champ une de ces pierres, souvent un autre _yahou_ +survient qui la lui dispute; tandis qu'ils se battent, un +troisième accourt et emporte la pierre, et voilà le procès +terminé. Selon ce que vous m'avez dit, ajouta-t-il, vos procès ne +se vident pas si promptement dans votre pays, ni à si peu de +frais. Ici, les deux plaideurs (si je puis les appeler ainsi) en +sont quittes pour n'avoir ni l'un ni l'autre la chose disputée, au +lieu que chez vous en plaidant on perd souvent et ce qu'on veut +avoir et ce qu'on a. + +«Il prend souvent à nos _yahous_ une fantaisie dont nous ne +pouvons concevoir la cause. Gras, bien nourris, bien couchés, +traités doucement par leurs maîtres, et pleins de santé et de +force, ils tombent tout à coup dans un abattement, dans un dégoût, +dans une humeur noire qui les rend mornes et stupides. En cet +état, ils fuient leurs camarades, ils ne mangent point, ils ne +sortent point; ils paraissent rêver dans le coin de leurs loges et +s'abîmer dans leurs pensées lugubres. Pour les guérir de cette +maladie, nous n'avons trouvé qu'un remède: c'est de les réveiller +par un traitement un peu dur et de les employer à des travaux +pénibles. L'occupation que nous leur donnons alors met en +mouvement tous leurs esprits et rappelle leur vivacité naturelle.» + +Lorsque mon maître me raconta ce fait avec ses circonstances, je +ne pus m'empêcher de songer à mon pays, où la même chose arrive +souvent, et où l'on voit des hommes comblés de biens et +d'honneurs, pleins de santé et de vigueur, environnés de plaisirs +et préservés de toute inquiétude, tomber tout à coup dans la +tristesse et dans la langueur, devenir à charge à eux-mêmes, se +consumer par des réflexions chimériques, s'affliger, s'appesantir +et ne faire plus aucun usage de leur esprit, livré aux vapeurs +hypocondriaques. Je suis persuadé que le remède qui convient à +cette maladie est celui qu'on donne aux _yahous_, et qu'une vie +laborieuse et pénible est un régime excellent pour la tristesse et +la mélancolie. C'est un remède que j'ai éprouvé moi-même, et que +je conseille au lecteur de pratiquer lorsqu'il se trouvera dans un +pareil état. Au reste, pour prévenir le mal, je l'exhorte à n'être +jamais oisif; et, supposé qu'il n'ait malheureusement aucune +occupation dans le monde, je le prie d'observer qu'il y a de la +différence entre ne faire rien et n'avoir rien à faire. + + + + +Chapitre VIII + +_Philosophie et moeurs des Houyhnhnms._ + + +Je priais quelquefois mon maître de me laisser voir les troupeaux +de _yahous_ du voisinage, afin d'examiner par moi-même leurs +manières et leurs inclinations. Persuadé de l'aversion que j'avais +pour eux, il n'appréhenda point que leur vue et leur commerce me +corrompissent; mais il voulut qu'un gros cheval alezan brûlé, l'un +de ses fidèles domestiques, et qui était d'un fort bon naturel, +m'accompagnât toujours, de peur qu'il ne m'arrivât quelque +accident. + +Ces _yahous_ me regardaient comme un de leurs semblables, surtout +ayant une fois vu mes manches retroussées, avec ma poitrine et mes +bras découverts. Ils voulurent pour lors s'approcher de moi, et +ils se mirent à me contrefaire en se dressant sur leurs pieds de +derrière, en levant la tête et en mettant une de leurs pattes sur +le côté. La vue de ma figure les faisait éclater de rire. Ils me +témoignèrent néanmoins de l'aversion et de la haine, comme font +toujours les singes sauvages à l'égard d'un singe apprivoisé qui +porte un chapeau, un habit et des bas. + +Comme j'ai passé trois années entières dans ce pays-là, le lecteur +attend de moi, sans doute, qu'à l'exemple de tous les autres +voyageurs, je fasse un ample récit des habitants de ce pays, +c'est-à-dire des Houyhnhnms, et que j'expose en détail leurs +usages, leurs moeurs, leurs maximes, leurs manières. C'est aussi +ce que je vais tâcher de faire, mais en peu de mots. + +Comme les Houyhnhnms, qui sont les maîtres et les animaux +dominants dans cette contrée, sont tous nés avec une grande +inclination pour la vertu et n'ont pas même l'idée du mal par +rapport à une créature raisonnable, leur principale maxime est de +cultiver et de perfectionner leur raison et de la prendre pour +guide dans toutes leurs actions. Chez eux, la raison ne produit +point de problèmes comme parmi nous, et ne forme point d'arguments +également vraisemblables pour et contre. Ils ne savent ce que +c'est que mettre tout en question et défendre des sentiments +absurdes et des maximes malhonnêtes et pernicieuses. Tout ce +qu'ils disent porte la conviction dans l'esprit, parce qu'ils +n'avancent rien d'obscur, rien de douteux, rien qui soit déguisé +ou défiguré par les passions et par l'intérêt. Je me souviens que +j'eus beaucoup de peine à faire comprendre à mon maître ce que +j'entendais par le mot d_'opinion_, et comment il était possible +que nous disputassions quelquefois et que nous fussions rarement +du même avis. + +«La raison, disait-il, n'est-elle pas immuable? La vérité n'est- +elle pas une? Devons-nous affirmer comme sûr ce qui est incertain? +Devons-nous nier positivement ce que nous ne voyons pas clairement +ne pouvoir être? Pourquoi agitez-vous des questions que l'évidence +ne peut décider, et où, quelque parti que vous preniez, vous serez +toujours livrés au doute et à l'incertitude? À quoi servent toutes +ces conjectures philosophiques, tous ces vains raisonnements sur +des matières incompréhensibles, toutes ces recherches stériles et +ces disputes éternelles? Quand on a de bons yeux, on ne se heurte +point; avec une raison pure et clairvoyante, on ne doit point +contester, et, puisque vous le faites, il faut que votre raison +soit couverte de ténèbres ou que vous haïssiez la vérité.» + +C'était une chose admirable que la bonne philosophie de ce cheval: +Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions ces +maximes, il y aurait assurément, en Europe, moins d'erreurs qu'il +y en a. Mais alors, que deviendraient nos bibliothèques? Que +deviendraient la réputation de nos savants et le négoce de nos +libraires? La république des lettres ne serait que celle de la +raison, et il n'y aurait, dans les universités, d'autres écoles +que celles du bon sens. + +Les Houyhnhnms s'aiment les uns les autres, s'aident, se +soutiennent et se soulagent réciproquement; ils ne se portent +point envie; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins; +ils n'attentent point sur la liberté et sur la vie de leurs +semblables; ils se croiraient malheureux si quelqu'un de leur +espèce l'était, et ils disent, à l'exemple d'un ancien: _Nihil +caballini a me alienum puto _. Ils ne médisent point les uns des +autres; la satire ne trouve chez eux ni principe ni objet; les +supérieurs n'accablent point les inférieurs du poids de leur rang +et de leur autorité; leur conduite sage, prudente et modérée ne +produit jamais le murmure; la dépendance est un lien et non un +joug, et la puissance, toujours soumise aux lois de l'équité, est +révérée sans être redoutable. + +Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Les mâles +choisissent pour épouses des femelles de la même couleur qu'eux. +Un gris-pommelé épousera toujours une grise-pommelée, et ainsi des +autres. On ne voit donc ni changement, ni révolution, ni déchet +dans les familles; les enfants sont tels que leurs pères et leurs +mères; leurs armes et leurs titres de noblesse consistent dans +leur figurée, dans leur taille, dans leur force, dans leur +couleur, qualités qui se perpétuent dans leur postérité; en sorte +qu'on ne voit point un cheval magnifique et superbe engendrer une +rosse, ni d'une rosse naître un beau cheval, comme cela arrive si +souvent en Europe. + +Parmi eux, on ne remarque point de mauvais ménages. + +L'un et l'autre vieillissent sans que leur coeur change de +sentiment; le divorce et la séparation, quoique permis, n'ont +jamais été pratiqués chez eux. + +Ils élèvent leurs enfants avec un soin infini. Tandis que la mère +veille sur le corps et sur la santé, le père veille sur l'esprit +et sur la raison. + +On donne aux femelles à peu près la même éducation qu'aux mâles, +et je me souviens que mon maître trouvait déraisonnable et +ridicule notre usage à cet égard pour la différence +d'enseignement. + +Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et dans +la légèreté, et celui des femelles dans la douceur et dans la +souplesse. Si une femelle a les qualités d'un mâle, on lui cherche +un époux qui ait les qualités d'une femelle; alors tout est +compensé, et il arrive, comme quelquefois parmi nous, que la femme +est le mari et que le mari est la femme. En ce cas, les enfants +qui naissent d'eux ne dégénèrent point, mais rassemblent et +perpétuent heureusement les propriétés des auteurs de leur être. + + + + +Chapitre IX + +_Parlement des Houyhnhnms. Question importante agitée dans cette +assemblée de toute la nation. Détail au sujet de quelques usages +du pays._ + + +Pendant mon séjour en ce pays des Houyhnhnms, environ trois mois +avant mon départ, il y eut une assemblée générale de la nation, +une espèce de parlement, où mon maître se rendit comme député de +son canton. On y traita une affaire qui avait déjà été cent fois +mise sur le bureau, et qui était la seule question qui eût jamais +partagé les esprits des Houyhnhnms. Mon maître, à son retour, me +rapporta tout ce qui s'était passé à ce sujet. + +Il s'agissait de décider s'il fallait absolument exterminer la +race des _yahous_. Un des membres soutenait l'affirmative, et +appuyait son avis de diverses preuves très fortes et très solides. +Il prétendait que le _yahou_ était l'animal le plus difforme, le +plus méchant et le plus dangereux que la nature eût jamais +produit; qu'il était également malin et indocile, et qu'il ne +songeait qu'à nuire à tous les autres animaux. Il rappela une +ancienne tradition répandue dans le pays, selon laquelle on +assurait que les _yahous_ n'y avaient pas été de tout temps, mais +que, dans un certain siècle, il en avait paru deux sur le haut +d'une montagne, soit qu'ils eussent été formés d'un limon gras et +glutineux, échauffé par les rayons du soleil, soit qu'ils fussent +sortis de la vase de quelque marécage, soit que l'écume de la mer +les eût fait éclore; que ces deux _yahous_ en avaient engendré +plusieurs autres, et que leur espèce s'était tellement multipliée +que tout le pays en était infesté; que, pour prévenir les +inconvénients d'une pareille multiplication, les Houyhnhnms +avaient autrefois ordonné une chasse générale des _yahous_; qu'on +en avait pris une grande quantité, et, qu'après avoir détruit tous +les vieux, on en avait gardé les plus jeunes pour les apprivoiser, +autant que cela serait possible à l'égard d'un animal aussi +méchant, et qu'on les avait destinés à tirer et à porter. Il +ajouta que ce qu'il y avait de plus certain dans cette tradition +était que les _yahous_ n'étaient point _ylnhniam sky_ (c'est-à- +dire _aborigènes_). Il représenta que les habitants du pays, ayant +eu l'imprudente fantaisie de se servir des _yahous_, avaient mal à +propos négligé l'usage des ânes, qui étaient de très bons animaux, +doux, paisibles, dociles, soumis, aisés à nourrir, infatigables, +et qui n'avaient d'autre défaut que d'avoir une voix un peu +désagréable, mais qui l'était encore moins que celle de la plupart +des _yahous_. Plusieurs autres sénateurs ayant harangué +diversement et très éloquemment sur le même sujet, mon maître se +leva et proposa un expédient judicieux, dont je lui avais fait +naître l'idée. D'abord, il confirma la tradition populaire par son +suffrage, et appuya ce qu'avait dit savamment sur ce point +d'histoire l'honorable membre qui avait parlé avant lui. Mais il +ajouta qu'il croyait que ces deux premiers _yahous_ dont il +s'agissait étaient venus de quelque pays d'outre-mer, et avaient +été mis à terre et ensuite abandonnés par leurs camarades; qu'ils +s'étaient d'abord retirés sur les montagnes et dans les forêts; +que, dans la suite des temps, leur naturel s'était altéré, qu'ils +étaient devenus sauvages et farouches, et entièrement différents +de ceux de leur espèce qui habitent des pays éloignés. Pour +établir et appuyer solidement cette proposition, il dit qu'il +avait chez lui, depuis quelque temps, un _yahou_ très +extraordinaire, dont les membres de l'assemblée avaient sans doute +ouï parler et que plusieurs même avaient vu. Il raconta alors +comment il m'avait trouvé d'abord, et comment mon corps était +couvert d'une composition artificielle de poils et de peaux de +bêtes; il dit que j'avais une langue qui m'était propre, et que +pourtant j'avais parfaitement appris la leur; que je lui avais +fait le récit de l'accident qui m'avait conduit sur ce rivage; +qu'il m'avait vu dépouillé et nu, et avait observé que j'étais un +vrai et parfait _yahou_, si ce n'est que j'avais la peau blanche, +peu de poil et des griffes fort courtes. + +«Ce _yahou_ étranger, ajouta-t-il, m'a voulu persuader que, dans +son pays et dans beaucoup d'autres qu'il a parcourus, les _yahous_ +sont les seuls animaux maîtres, dominants et raisonnables, et que +les Houyhnhnms y sont dans l'esclavage et dans la misère. Il a +certainement toutes les qualités extérieures de nos _yahous_; mais +il faut avouer qu'il est bien plus poli, et qu'il a même quelque +teinture de raison. Il ne raisonne pas tout à fait comme un +Houyhnhnm, mais il a au moins des connaissances et des lumières +fort supérieures à celles de nos _yahous_.» + +Voilà ce que mon maître m'apprit des délibérations du parlement. +Mais il ne me dit pas une autre particularité qui me regardait +personnellement, et dont je ressentis bientôt les funestes effets; +c'est, hélas! la principale époque de ma vie infortunée! Mais +avant que d'exposer cet article, il faut que je dise encore +quelque chose du caractère et des usages des Houyhnhnms. + +Les Houyhnhnms n'ont point de livres; ils ne savent ni lire ni +écrire, et par conséquent toute leur science est la tradition. +Comme ce peuple est paisible, uni, sage, vertueux, très +raisonnable, et qu'il n'a aucun commerce avec les peuples +étrangers, les grands évènements sont très rares dans leur pays, +et tous les traits de leur histoire qui méritent d'être sus +peuvent aisément se conserver dans leur mémoire sans la +surcharger. + +Ils n'ont ni maladies ni médecins. J'avoue que je ne puis décider +si le défaut des médecins vient du défaut des maladies, ou si le +défaut des maladies vient du défaut des médecins; ce n'est pas +pourtant qu'ils n'aient de temps en temps quelques indispositions; +mais ils savent se guérir aisément eux-mêmes par la connaissance +parfaite qu'ils ont des plantes et des herbes médicinales, vu +qu'ils étudient sans cesse la botanique dans leurs promenades et +souvent même pendant leurs repas. + +Leur poésie est fort belle, et surtout très harmonieuse. Elle ne +consiste ni dans un badinage familier et bas, ni dans un langage +affecté, ni dans un jargon précieux, ni dans des pointes +épigrammatiques, ni dans des subtilités obscures, ni dans des +antithèses puériles, ni dans les _agudezas_ des Espagnols, ni dans +les concetti des Italiens, ni dans les figures outrées des +Orientaux. L'agrément et la justesse des similitudes, la richesse +et l'exactitude des descriptions, la liaison et la vivacité des +images, voilà l'essence et le caractère de leur poésie. Mon maître +me récitait quelquefois des morceaux admirables de leurs meilleurs +poèmes: c'était en vérité tantôt le style d'Homère, tantôt celui +de Virgile, tantôt celui de Milton. + +Lorsqu'un Houyhnhnm meurt, cela n'afflige ni ne réjouit personne. +Ses plus proches parents et ses meilleurs amis regardent son +trépas d'un oeil sec et très indifférent. Le mourant lui-même ne +témoigne pas le moindre regret de quitter le monde; il semble +finir une visite et prendre congé d'une compagnie avec laquelle il +s'est entretenu longtemps. Je me souviens que mon maître ayant un +jour invité un de ses amis avec toute sa famille à se rendre chez +lui pour une affaire importante, on convint de part et d'autre du +jour et de l'heure. Nous fûmes surpris de ne point voir arriver la +compagnie au temps marqué. Enfin l'épouse, accompagnée de ses deux +enfants, se rendit au logis, mais un peu tard, et dit en entrant +qu'elle priait qu'on l'excusât, parce que son mari venait de +mourir ce matin d'un accident imprévu. Elle ne se servit pourtant +pas du terme de _mourir_, qui est une expression malhonnête, mais +de celui de _shnuwnh_, qui signifie à la lettre _aller retrouver +sa grand'mère_. Elle fut très gaie pendant tout le temps qu'elle +passa au logis, et mourut elle-même gaiement au bout de trois +mois, ayant eu une assez agréable agonie. + +Les Houyhnhnms vivent la plupart soixante-dix et soixante-quinze +ans, et quelques-uns quatre-vingts. Quelques semaines avant que de +mourir, ils pressentent ordinairement leur fin et n'en sont point +effrayés. Alors ils reçoivent les visites et les compliments de +tous leurs amis, qui viennent leur souhaiter un bon voyage. Dix +jours avant le décès, le futur mort, qui ne se trompe presque +jamais dans son calcul, va rendre toutes les visites qu'il a +reçues, porté dans une litière par ses _yahous_; c'est alors qu'il +prend congé dans les formes de tous ses amis et qu'il leur dit un +dernier adieu en cérémonie, comme s'il quittait une contrée pour +aller passer le reste de sa vie dans une autre. + +Je ne veux pas oublier d'observer ici que les Houyhnhnms n'ont +point de terme dans leur langue pour exprimer ce qui est mauvais, +et qu'ils se servent de métaphores tirées de la difformité et des +mauvaises qualités des _yahous_; ainsi, lorsqu'ils veulent +exprimer l'étourderie d'un domestique, la faute d'un de leurs +enfants, une pierre qui leur a offensé le pied, un mauvais temps +et autres choses semblables, ils ne font que dire la chose dont il +s'agit, en y ajoutant simplement l'épithète de _yahou_. Par +exemple, pour exprimer ces choses, ils diront _hhhm yahou_, +_whnaholm yahou_, _ynlhmnd-wihlma yahou _; et pour signifier une +maison mal bâtie, ils diront _ynholmhnmrohlnw yahou_. + +Si quelqu'un désire en savoir davantage au sujet des moeurs et +usages des Houyhnhnms, il prendra, s'il lui plaît, la peine +d'attendre qu'un gros volume _in-quarto_ que je prépare sur cette +matière soit achevé. J'en publierai incessamment le prospectus, et +les souscripteurs ne seront point frustrés de leurs espérances et +de leurs droits. En attendant, je prie le public de se contenter +de cet abrégé, et de vouloir bien que j'achève de lui conter le +reste de mes aventures. + + + + +Chapitre X + +_Félicité de l'auteur dans le pays des Houyhnhnms. Les plaisirs +qu'il goûte dans leur conversation; le genre de vie qu'il mène +parmi eux. Il est banni du pays par ordre du parlement._ + + +J'ai toujours aimé l'ordre et l'économie, et, dans quelque +situation que je me sois trouvé, je me suis toujours fait un +arrangement industrieux pour ma manière de vivre. Mais mon maître +m'avait assigné une place pour mon logement environ à six pas de +la maison, et ce logement, qui était une hutte conforme à l'usage +du pays et assez semblable à celle des _yahous_, n'avait ni +agrément ni commodité. J'allai chercher de la terre glaise, dont +je me fis quatre murs et un plancher, et, avec des joncs, je +formai une natte dont je couvris ma hutte. Je cueillis du chanvre +qui croissait naturellement dans les champs; je le battis, j'en +composai du fil, et de ce fil une espèce de toile, que je remplis +de plumes d'oiseaux, pour être couché mollement et à mon aise. Je +me fis une table et une chaise avec mon couteau et avec le secours +de l'alezan. Lorsque mon habit fut entièrement usé, je m'en donnai +un neuf de peaux de lapin, auxquelles je joignis celles de +certains animaux appelés _nnulnoh_, qui sont fort beaux et à peu +près de la même grandeur, et dont la peau est couverte d'un duvet +très fin. De cette peau, je me fis aussi des bas très propres. Je +ressemelai mes souliers avec de petites planches de bois que +j'attachai à l'empeigne, et quand cette empeigne fut usée +entièrement, j'en fis une de peau de _yahou_. À l'égard de ma +nourriture, outre ce que j'ai dit ci-dessus, je ramassais +quelquefois du miel dans les troncs des arbres, et je le mangeais +avec mon pain d'avoine. Personne n'éprouva jamais mieux que moi +que la nature se contente de peu, et que la nécessité est la mère +de l'invention. + +Je jouissais d'une santé parfaite et d'une paix d'esprit +inaltérable. Je ne me voyais exposé ni à l'inconstance ou à la +trahison des amis, ni aux pièges invisibles des ennemis cachés. Je +n'étais point tenté d'aller faire honteusement ma cour à un grand +seigneur ou à sa maîtresse pour avoir l'honneur de sa protection +ou de sa bienveillance. Je n'étais point obligé de me +précautionner contre la fraude et l'oppression; il n'y avait point +là d'espion et de délateur gagé, ni de _lord mayor_ crédule, +politique, étourdi et malfaisant. Là, je ne craignais point de +voir mon honneur flétri par des accusations absurdes, et ma +liberté honteusement ravie par des complots indignes et par des +ordres surpris. Il n'y avait point, en ce pays-là, de médecins +pour m'empoisonner, de procureurs pour me ruiner, ni d'auteurs +pour m'ennuyer. Je n'étais point environné de railleurs, de +rieurs, de médisants, de censeurs, de calomniateurs, d'escrocs, de +filous, de mauvais plaisants, de joueurs, d'impertinents +nouvellistes, d'esprits forts, d'hypocondriaques, de babillards, +de disputeurs, de gens de parti, de séducteurs, de faux savants. +Là, point de marchands trompeurs, point de faquins, point de +précieux ridicules, point d'esprits fades, point de damoiseaux, +point de petits-maîtres, point de fats, point de traîneurs d'épée, +point d'ivrognes, point de pédants. Mes oreilles n'étaient point +souillées de discours licencieux et impies; mes yeux n'étaient +point blessés par la vue d'un maraud enrichi et élevé et par celle +d'un honnête homme abandonné à sa vertu comme à sa mauvaise +destinée. + +J'avais l'honneur de m'entretenir souvent avec messieurs les +Houyhnhnms qui venaient au logis, et mon maître avait la bonté de +souffrir que j'entrasse toujours dans la salle pour profiter de +leur conversation. La compagnie me faisait quelquefois des +questions, auxquelles j'avais l'honneur de répondre. +J'accompagnais aussi mon maître dans ses visites; mais je gardais +toujours le silence, à moins qu'on ne m'interrogeât. Je faisais le +personnage d'auditeur avec une satisfaction infinie; tout ce que +j'entendais était utile et agréable, et toujours exprimé en peu de +mots, mais avec grâce; la plus exacte bienséance était observée +sans cérémonie; chacun disait et entendait ce qui pouvait lui +plaire. On ne s'interrompait point, on ne s'assommait point de +récits longs et ennuyeux, on ne discutait point, on ne chicanait +point. + +Ils avaient pour maxime que, dans une compagnie, il est bon que le +silence règne de temps en temps, et je crois qu'ils avaient +raison. Dans cet intervalle, et pendant cette espèce de trêve, +l'esprit se remplit d'idées nouvelles, et la conversation en +devient ensuite plus animée et plus vive. Leurs entretiens +roulaient d'ordinaire sur les avantages et les agréments de +l'amitié, sur les devoirs de la justice, sur la bonté, sur +l'ordre, sur les opérations admirables de la nature, sur les +anciennes traditions, sur les conditions et les bornes de la +vertu, sur les règles invariables de la raison, quelquefois sur +les délibérations de la prochaine assemblée du parlement, et +souvent sur le mérite de leurs poètes et sur les qualités de la +bonne poésie. + +Je puis dire sans vanité que je fournissais quelquefois moi-même à +la conversation, c'est-à-dire que je donnais lieu à de fort beaux +raisonnements; car mon maître les entretenait de temps en temps de +mes aventures et de l'histoire de mon pays, ce qui leur faisait +faire des réflexions fort peu avantageuses à la race humaine, et +que, pour cette raison, je ne rapporterai point. J'observerai +seulement que mon maître paraissait mieux connaître la nature des +_yahous_ qui sont dans les autres parties du monde que je ne la +connaissais moi-même. Il découvrait la source de tous nos +égarements, il approfondissait la matière de nos vices et de nos +folies, et devinait une infinité de choses dont je ne lui avais +jamais parlé. Cela ne doit point paraître incroyable: il +connaissait à fond les _yahous_ de son pays, en sorte qu'en leur +supposant un certain petit degré de raison, il supputait de quoi +ils étaient capables avec ce surcroît, et son estimation était +toujours juste. + +J'avouerai ici ingénument que le peu de lumières et de philosophie +que j'ai aujourd'hui, je l'ai puisé dans les sages leçons de ce +cher maître et dans les entretiens de tous ses judicieux amis, +entretiens préférables aux doctes conférences des académies +d'Angleterre, de France, d'Allemagne et d'Italie. J'avais pour +tous ces illustres personnages une inclination mêlée de respect et +de crainte, et j'étais pénétré de reconnaissance pour la bonté +qu'ils avaient de vouloir bien ne me point confondre avec leurs +_yahous_, et de me croire peut-être moins imparfait que ceux de +mon pays. + +Lorsque je me rappelais le souvenir de ma famille, de mes amis, de +mes compatriotes et de toute la race humaine en général, je me les +représentais tous comme de vrais _yahous_ pour la figure et pour +le caractère, seulement un peu plus civilisés, avec le don de la +parole et un petit grain de raison. Quand je considérais ma figure +dans l'eau pure d'un clair ruisseau, je détournais le visage sur- +le-champ, ne pouvant soutenir la vue d'un animal qui me paraissait +aussi difforme qu'un _yahou_. Mes yeux accoutumés à la noble +figure des Houyhnhnms, ne trouvaient de beauté animale que dans +eux. À force de les regarder et de leur parler, j'avais pris un +peu de leurs manières, de leurs gestes, de leur maintien, de leur +démarche, et, aujourd'hui que je suis en Angleterre, mes amis me +disent quelquefois que je trotte comme un cheval. Quand je parle +et que je ris, il me semble que je hennis. Je me vois tous les +jours raillé sur cela sans en ressentir la moindre peine. + +Dans cet état heureux, tandis que je goûtais les douceurs d'un +parfait repos, que je me croyais tranquille pour tout le reste de +ma vie, et que ma situation était la plus agréable et la plus +digne d'envie, un jour, mon maître m'envoya chercher de meilleur +matin qu'à l'ordinaire. Quand je me fus rendu auprès de lui, je le +trouvai très sérieux, ayant un air inquiet et embarrassé, voulant +me parler et ne pouvant ouvrir la bouche. Après avoir gardé +quelque temps un morne silence, il me tint ce discours: + +«Je ne sais comment vous allez prendre, mon cher fils, ce que je +vais vous dire. Vous saurez que, dans la dernière assemblée du +parlement, à l'occasion de l'affaire des _yahous_ qui a été mise +sur le bureau, un député a représenté à l'assemblée qu'il était +indigne et honteux que j'eusse chez moi un _yahou_ que je traitais +comme un Houyhnhnm; qu'il m'avait vu converser avec lui et prendre +plaisir à son entretien comme, à celui d'un de mes semblables; que +c'était un procédé contraire à la raison et à la nature, et qu'on +n'avait jamais ouï parler de chose pareille. Sur cela l'assemblée +m'a _exhorté_ à faire de deux choses l'une: ou à vous reléguer +parmi les autres _yahous_ ou à vous renvoyer dans le pays d'où +vous êtes venu. La plupart des membres qui vous connaissent et qui +vous ont vu chez moi ou chez eux ont rejeté l'alternative, et ont +soutenu qu'il serait injuste et contraire à la bienséance de vous +mettre au rang des _yahous_ de ce pays, vu que tous avez un +commencement de raison et qu'il serait même à craindre que vous ne +leur en communiquassiez, ce qui les rendrait peut-être plus +méchants encore; que, d'ailleurs, étant mêlé avec les _yahous_, +vous pourriez cabaler avec eux, les soulever, les conduire tous +dans une forêt ou sur le sommet d'une montagne, ensuite vous +mettre à leur tête et venir fondre sur tous les Houyhnhnms pour +les déchirer et les détruire. Cet avis a été suivi à la pluralité +des voix, et j'ai été _exhorté_ à vous renvoyer incessamment. Or, +on me presse aujourd'hui d'exécuter ce résultat, et je ne puis +plus différer. Je vous conseille donc de vous mettre à la nage ou +bien de construire un petit bâtiment semblable à celui qui vous a +apporté dans ces lieux, et dont vous m'avez fait la description, +et de vous en retourner par mer comme vous êtes venu. Tous les +domestiques de cette maison et ceux même de mes voisins vous +aideront dans cet ouvrage. S'il n'eût tenu qu'à moi, je vous +aurais gardé toute votre vie à mon service, parce que vous avez +d'assez bonnes inclinations, que vous vous êtes corrigé de +plusieurs de vos défauts et de vos mauvaises habitudes, et que +vous avez fait tout votre possible pour vous conformer, autant que +votre malheureuse nature en est capable, à celle des Houyhnhnms.» + +(Je remarquerai, en passant, que les décrets de l'assemblée +générale de la nation des Houyhnhnms s'expriment toujours par le +mot de _hnhloayn_, qui signifie _exhortation_. Ils ne peuvent +concevoir qu'on puisse forcer et contraindre une créature +raisonnable, comme si elle était capable de désobéir à la raison.) + +Ce discours me frappa comme un coup de foudre: je tombai en un +instant dans l'abattement et dans le désespoir: et, ne pouvant +résister à l'impression de douleur, je m'évanouis aux pieds de mon +maître, qui me crut mort. Quand j'eus un peu repris mes sens, je +lui dis d'une voix faible et d'un air affligé que, quoique je ne +puisse blâmer l'_exhortation_ de l'assemblée générale ni la +sollicitation de tous ses amis, qui le pressaient de se défaire de +moi, il me semblait néanmoins; selon mon faible jugement, qu'on +aurait pu décerner contre moi une peine moins rigoureuse; qu'il +m'était impossible de me mettre à la nage, que je pourrais tout au +plus nager une lieue, et que cependant la terre la plus proche +était peut-être éloignée de cent lieues; qu'à l'égard de la +construction d'une barque, je ne trouverais jamais dans le pays ce +qui était nécessaire pour un pareil bâtiment; que néanmoins je +voulais obéir, malgré l'impossibilité de faire ce qu'il me +conseillait, et que je me regardais comme une créature condamnée à +périr, que la vue de la mort ne m'effrayait point, et que je +l'attendais comme le moindre des maux dont j'étais menacé; qu'en +supposant que je pusse traverser les mers et retourner dans mon +pays par quelque aventure extraordinaire et inespérée, j'aurais +alors le malheur de retrouver les _yahous_, d'être obligé de +passer le reste de ma vie avec eux et de retomber bientôt dans +toutes mes mauvaises habitudes; que je savais bien que les raisons +qui avaient déterminé messieurs les Houyhnhnms étaient trop +solides pour oser leur opposer celle d'un misérable _yahou_ tel +que moi; qu'ainsi j'acceptais l'offre obligeante qu'il me faisait +du secours de ses domestiques pour m'aider à construire une +barque; que je le priais seulement de vouloir bien m'accorder un +espace de temps qui pût suffire à un ouvrage aussi difficile, qui +était destiné à la conservation de ma misérable vie; que, si je +retournais jamais en Angleterre, je tâcherais de me rendre utile à +mes compatriotes en leur traçant le portrait et les vertus des +illustres Houyhnhnms, et en les proposant pour exemple à tout le +genre humain. + +Son Honneur me répliqua en peu de mots, et me dit qu'il +m'accordait deux mois pour la construction de ma barque, et, en +même temps, ordonna à l'alezan mon camarade (car il m'est permis +de lui donner ce nom en Angleterre) de suivre mes instructions, +parce que j'avais dit à mon maître que lui seul me suffirait, et +que je savais qu'il avait beaucoup d'affection pour moi. + +La première chose que je fis fut d'aller avec lui vers cet endroit +de la côte où j'avais autrefois abordé. Je montai sur une hauteur, +et jetant les yeux de tous côtés sur les vastes espaces de la mer, +je crus voir vers le nord-est une petite île. Avec mon télescope, +je la vis clairement, et je supputai qu'elle pouvait être éloignée +de cinq lieues. Pour le bon alezan, il disait d'abord que c'était +un nuage. Comme il n'avait jamais vu d'autre terre que celle où il +était né, il n'avait pas le coup d'oeil pour distinguer sur la mer +des objets éloignés, comme moi, qui avais passé ma vie sur cet +élément. Ce fut à cette île que je résolus d'abord de me rendre +lorsque ma barque serait construite. + +Je retournai au logis avec mon camarade, et, après avoir un peu +raisonné ensemble, nous allâmes dans une forêt qui était peu +éloignée, où moi avec mon couteau, et lui avec un caillou +tranchant emmanché fort adroitement, nous coupâmes le bois +nécessaire pour l'ouvrage. Afin de ne point ennuyer le lecteur du +détail de notre travail, il suffit de dire qu'en six semaines de +temps nous fîmes une espèce de canot à la façon des Indiens, mais +beaucoup plus large, que je couvris de peaux de _yahous_ cousues +ensemble avec du fil de chanvre. Je me fis une voile de ces mêmes +peaux, ayant choisi pour cela celles des jeunes _yahous_, parce +que celles des vieux auraient été trop dures et trop épaisses; je +me fournis aussi de quatre rames; je fis provision d'une quantité +de chair cuite de lapins et d'oiseaux, avec deux vaisseaux, l'un +plein d'eau et l'autre de lait. Je fis l'épreuve de mon canot dans +un grand étang, et y corrigeai tous les défauts que j'y pus +remarquer, bouchant toutes les voies d'eau avec du suc de _yahou_, +et tâchant de le mettre en état de me porter avec ma petite +cargaison. Je le mis alors sur une charrette, et le fis conduire +au rivage par des _yahous_, sous la conduite de l'alezan et d'un +autre domestique. + +Lorsque tout fut prêt, et que le jour de mon départ fut arrivé, je +pris congé de mon maître, de madame son épouse et de toute sa +maison, ayant les yeux baignés de larmes et le coeur percé de +douleur. Son Honneur, soit par curiosité, soit par amitié, voulut +me voir dans mon canot, et s'avança vers le rivage avec plusieurs +de ses amis du voisinage. Je fus obligé d'attendre plus d'une +heure à cause de la marée; alors, observant que le vent était bon +pour aller à l'île, je pris le dernier congé de mon maître. Je me +prosternai à ses pieds pour les lui baiser, et il me fit l'honneur +de lever son pied droit de devant jusqu'à ma bouche. Si je +rapporte cette circonstance, ce n'est point par vanité; j'imite +tous les voyageurs, qui ne manquent point de faire mention des +honneurs extraordinaires qu'ils ont reçus. Je fis une profonde +révérence à toute la compagnie, et, me jetant dans mon canot, je +m'éloignai du rivage. + + + + +Chapitre XI + +_L'auteur est percé d'une flèche que lui décoche un sauvage. Il +est pris par des Portugais qui le conduisent à Lisbonne, d'où il +passe en Angleterre._ + + +Je commençai ce malheureux voyage le 15 février, l'an 1715, à neuf +heures du matin. Quoique j'eusse le vent favorable, je ne me +servis d'abord que de mes rames; mais, considérant que je serais +bientôt las et que le vent pouvait changer, je me risquai de +mettre à la voile, et, de cette manière, avec le secours de la +marée, je cinglai environ l'espace d'une heure et demie. Mon +maître avec tous les Houyhnhnms de sa compagnie restèrent sur le +rivage jusqu'à ce qu'ils m'eussent perdu de vue, et j'entendis +plusieurs fois mon cher ami l'alezan crier: _Hnuy illa nyha, majah +yahou_, c'est-à-dire: _Prends bien garde à toi, gentil yahou._ + +Mon dessein était de découvrir, si je pouvais, quelque petite île +déserte et inhabitée, où je trouvasse seulement ma nourriture et +de quoi me vêtir. Je me figurais, dans un pareil séjour, une +situation mille fois plus heureuse que celle d'un premier +ministre. J'avais une horreur extrême de retourner en Europe et +d'y être obligé de vivre dans la société et sous l'empire des +_yahous_. Dans cette heureuse solitude que je cherchais, +j'espérais passer doucement le reste de mes jours, enveloppé de ma +philosophie, jouissant de mes pensées, n'ayant d'autre objet que +le souverain bien, ni d'autre plaisir que le témoignage de ma +conscience, sans être exposé à la contagion des vices énormes que +les Houyhnhnms m'avaient fait apercevoir dans ma détestable +espèce. + +Le lecteur peut se souvenir que je lui ai dit que l'équipage de +mon vaisseau s'était révolté contre moi, et m'avait emprisonné +dans ma chambre; que je restai en cet état pendant plusieurs +semaines, sans savoir où l'on conduisait mon vaisseau, et qu'enfin +l'on me mit à terre sans me dire où j'étais. Je crus néanmoins +alors que nous étions à dix degrés au sud du cap de Bonne- +Espérance, et environ à quarante-cinq de latitude méridionale. Je +l'inférai de quelques discours généraux que j'avais entendus dans +le vaisseau au sujet du dessein qu'on avait d'aller à Madagascar. +Quoique ce ne fût là qu'une conjecture, je ne laissai pas de +prendre le parti de cingler à l'est, espérant mouiller au sud- +ouest de la côte de la Nouvelle-Hollande, et de là me rendre à +l'ouest dans quelqu'une des petites îles qui sont aux environs. Le +vent était directement à l'ouest, et, sur les six heures du soir, +je supputai que j'avais fait environ dix-huit lieues vers l'est. + +Ayant, alors découvert une très petite île éloignée tout au plus +d'une lieue et demie, j'y abordai en peu de temps. Ce n'était +qu'un vrai rocher, avec une petite baie que les tempêtes y avaient +formée. J'amarrai mon canot en cet endroit, et, ayant grimpé sur +un des côtés du rocher, je découvris vers l'est une terre qui +s'étendait du sud au nord. Je passai la nuit dans mon canot, et, +le lendemain, m'étant mis à ramer de grand matin et de grand +courage, j'arrivai à sept heures à un endroit de la Nouvelle- +Hollande qui est au sud-ouest. Cela me confirma dans une opinion +que j'avais depuis longtemps, savoir, que les mappemondes et les +cartes placent ce pays au moins trois degrés de plus à l'est qu'il +n'est réellement. + +Je n'aperçus point d'habitants à l'endroit où j'avais pris terre, +et, comme je n'avais pas d'armes, je ne voulus point m'avancer +dans le pays. Je ramassai quelques coquillages sur le rivage, que +je n'osai faire cuire, de peur que le feu ne me fît découvrir par +les habitants de la contrée. Pendant les trois jours que je me +tins caché en cet endroit, je ne vécus que d'huîtres et de moules, +afin de ménager mes petites provisions. Je trouvai heureusement un +petit ruisseau dont l'eau était excellente. + +Le quatrième jour, m'étant risqué d'avancer un peu dans les +terres, je découvris vingt ou trente habitants du pays sur une +hauteur qui n'était pas à plus de cinq cents pas de moi. Ils +étaient tout nus, hommes, femmes et enfants, et se chauffaient +autour d'un grand feu. Un d'eux m'aperçut et me fit remarquer aux +autres. Alors, cinq de la troupe se détachèrent et se mirent en +marche de mon côté. Aussitôt, je me mis à fuir vers le rivage, je +me jetai dans mon canot, et je ramai de toute ma force. Les +sauvages me suivirent le long du rivage, et, comme je n'étais pas +fort avancé dans la mer, ils me décochèrent une flèche qui +m'atteignit au genou gauche et m'y fit une large blessure, dont je +porte encore aujourd'hui la marque. Je craignis que le dard ne fût +empoisonné; aussi, ayant ramé fortement, et m'étant mis hors de la +portée du trait, je tâchai de bien sucer ma plaie, et ensuite je +bandai mon genou comme je pus. + +J'étais extrêmement embarrassé; je n'osais retourner à l'endroit +où j'avais été attaqué, et, comme j'étais obligé d'aller du côté +du nord, il me fallait toujours ramer, parce que j'avais le vent +du nord-est. Dans le temps que je jetais les yeux de tous côtés +pour faire quelque découverte, j'aperçus, au nord-nord-est, une +voile qui, à chaque instant, croissait à mes yeux. Je balançai un +peu de temps si je devais m'avancer vers elle ou non. À la fin, +l'horreur que j'avais conçue pour toute la race des _yahous_ me +fit prendre le parti de tirer de bord et de ramer vers le sud pour +me rendre à cette même baie d'où j'étais parti le matin, aimant +mieux m'exposer à toute sorte de dangers que de vivre avec des +_yahous_. J'approchai mon canot le plus près qu'il me fut possible +du rivage, et, pour moi, je me cachai à quelques pas de là, +derrière une petite roche qui était proche de ce ruisseau dont +j'ai parlé. + +Le vaisseau s'avança environ à une demi-lieue de la baie, et +envoya sa chaloupe avec des tonneaux pour y faire aiguade. Cet +endroit était connu et pratiqué souvent par les voyageurs, à cause +du ruisseau. Les mariniers, en prenant terre, virent d'abord mon +canot, et, s'étant mis aussitôt à le visiter, ils connurent sans +peine que celui à qui il appartenait n'était pas loin. Quatre +d'entre eux, bien armés, cherchèrent de tous côtés aux environs et +enfin me trouvèrent couché la face contre terre derrière la roche. +Ils furent d'abord surpris de ma figure, de mon habit de peaux de +lapins, de mes souliers de bois et de mes bas fourrés. Ils +jugèrent que je n'étais pas du pays, où tous les habitants étaient +nus. Un d'eux m'ordonna de me lever et me demanda en langage +portugais qui j'étais. Je lui fis une profonde révérence, et je +lui dis dans cette même langue, que j'entendais parfaitement, que +j'étais un pauvre _yahou_ banni du pays des Houyhnhnms, et que je +le conjurais de me laisser aller. Ils furent surpris de m'entendre +parler leur langue, et jugèrent, par la couleur de mon visage, que +j'étais un Européen; mais ils ne savaient ce que je voulais dire +par les mots de _yahou_ et de Houyhnhnm; et ils ne purent en même +temps s'empêcher de rire de mon accent, qui ressemblait au +hennissement d'un cheval. + +Je ressentais à leur aspect des mouvements de crainte et de haine, +et je me mettais déjà en devoir de leur tourner le dos et de me +rendre dans mon canot, lorsqu'ils mirent la main sur moi et +m'obligèrent de leur dire de quel pays j'étais, d'où je venais, +avec plusieurs autres questions pareilles. Je leur, répondis que +j'étais né en Angleterre, d'où j'étais parti il y avait environ +cinq ans, et qu'alors la paix régnait entre leur pays et le mien; +qu'ainsi j'espérais qu'ils voudraient bien ne me point traiter en +ennemi, puisque je ne leur voulais aucun mal, et que j'étais un +pauvre _yahou_ qui cherchais quelque île déserte où je pusse +passer dans la solitude le reste de ma vie infortunée. + +Lorsqu'ils me parlèrent, d'abord je fus saisi d'étonnement, et je +crus voir un prodige. Cela me paraissait aussi extraordinaire que +si j'entendais aujourd'hui un chien ou une vache parler en +Angleterre. Ils me répondirent, avec toute l'humanité et toute la +politesse possibles, que je ne m'affligeasse point, et qu'ils +étaient sûrs que leur capitaine voudrait bien me prendre sur son +bord et me mener _gratis_ à Lisbonne, d'où je pourrais passer en +Angleterre; que deux d'entre eux iraient dans un moment trouver le +capitaine pour l'informer de ce qu'ils avaient vu et recevoir ses +ordres; mais qu'en même temps, à moins que je ne leur donnasse ma +parole de ne point m'enfuir, ils allaient me lier. Je leur dis +qu'ils feraient de moi tout ce qu'ils jugeraient à propos. + +Ils avaient bien envie de savoir mon histoire et mes aventures; +mais je leur donnai peu de satisfaction, et tous conclurent que +mes malheurs m'avaient troublé l'esprit. Au bout de deux heures, +la chaloupe, qui était allée porter de l'eau douce au vaisseau, +revint avec ordre de m'amener incessamment à bord. Je me jetai à +genoux pour prier qu'on me laissât aller et qu'on voulût bien ne +point me ravir ma liberté; mais ce fut en vain; je fus lié et mis +dans la chaloupe, et, dans cet état, conduit à bord et dans la +chambre du capitaine. + +Il s'appelait Pedro de Mendez. C'était un homme très généreux et +très poli. Il me pria d'abord de lui dire qui j'étais, et ensuite +me demanda ce que je voulais boire et manger. Il m'assura que je +serais traité comme lui-même, et me dit enfin des choses si +obligeantes, que j'étais tout étonné de trouver tant de bonté dans +un _yahou_. J'avais néanmoins un air sombre, morne et fâché, et je +ne répondis autre chose à toutes ses honnêtetés, sinon que j'avais +à manger dans mon canot. Mais il ordonna qu'on me servît un poulet +et qu'on me fît boire du vin excellent, et, en attendant, il me +fit donner un bon lit dans une chambre fort commode. Lorsque j'y +eus été conduit, je ne voulus point me déshabiller, et je me jetai +sur le lit dans l'état où j'étais. Au bout d'une demi-heure, +tandis que tout l'équipage était à dîner, je m'échappai de ma +chambre dans le dessein de me jeter dans la mer et de me sauver à +la nage, afin de n'être point obligé de vivre avec des _yahous_. +Mais je fus prévenu par un des mariniers, et le capitaine, ayant +été informé de ma tentative ordonna de m'enfermer dans ma chambre. + +Après le dîner, dom Pedro vint me trouver et voulut savoir quel +motif m'avait porté à former l'entreprise d'un homme désespéré. Il +m'assura en même temps qu'il n'avait envie que de me faire +plaisir, et me parla d'une manière si touchante et si persuasive +que je commençai à le regarder comme un animal un peu raisonnable. +Je lui racontai en peu de mots l'histoire de mon voyage, la +révolte de mon équipage dans un vaisseau dont j'étais capitaine, +et la résolution qu'ils avaient prise de me laisser sur un rivage +inconnu; je lui appris que j'avais, passé trois ans, parmi les +Houyhnhnms, qui étaient des chevaux parlants et des animaux +raisonnants et raisonnables. Le capitaine prit tout cela pour des +visions et des mensonges, ce qui me choqua extrêmement. Je lui dis +que j'avais oublié de mentir depuis que j'avais quitté les +_yahous_ d'Europe; que chez les Houyhnhnms on ne mentait point, +non pas même les enfants et les valets; qu'au surplus, il croirait +ce qu'il lui plairait, mais que j'étais prêt à répondre à toutes +les difficultés qu'il pourrait m'opposer, et que je me flattais de +lui pouvoir faire connaître la vérité. + +Le capitaine, homme sensé, après m'avoir fait plusieurs autres +questions pour voir si je ne me couperais pas dans mes discours, +et avoir vu que tout ce que je disais était juste, et que toutes +les parties de mon histoire se rapportaient les unes aux autres, +commença à avoir un peu meilleure opinion de ma sincérité, +d'autant plus qu'il m'avoua qu'il s'était autrefois rencontré avec +un matelot hollandais, lequel lui avait dit qu'il avait pris +terre, avec cinq autres de ses camarades, à une certaine île ou +continent au sud de la Nouvelle-Hollande, où ils avaient mouillé +pour faire aiguade; qu'ils avaient aperçu un cheval chassant +devant lui un troupeau d'animaux parfaitement ressemblants à ceux +que je lui avais décrits, et auxquels je donnais le nom _yahous_, +avec plusieurs autres particularités que le capitaine me dit qu'il +avait oubliées, et dont il s'était mis alors peu en peine de +charger sa mémoire, les regardant comme des mensonges. + +Il ajouta que, puisque je faisais profession d'un si grand +attachement à la vérité, il voulait que je lui donnasse ma parole +d'honneur de rester avec lui pendant tout le voyage, sans songer à +attenter sur ma vie; qu'autrement il m'enfermerait jusqu'à ce +qu'il fût arrivé à Lisbonne. Je lui promis ce qu'il exigeait de +moi, mais je lui protestai en même temps que je souffrirais plutôt +les traitements les plus fâcheux que de consentir jamais à +retourner parmi les _yahous_ de mon pays. + +Il ne se passa rien de remarquable pendant notre voyage. Pour +témoigner au capitaine combien j'étais sensible à ses honnêtetés, +je m'entretenais quelquefois avec lui par reconnaissance, +lorsqu'il me priait instamment de lui parler, et je tâchais alors +de lui cacher ma misanthropie et mon aversion pour tout le genre +humain. Il m'échappait néanmoins, de temps en temps, quelques +traits mordants et satiriques, qu'il prenait en galant homme, et +auxquels il ne faisait pas semblant de prendre garde. Mais je +passais la plus grande partie du jour seul et isolé dans ma +chambre, et je ne voulais parler à aucun de l'équipage. Tel était +l'état de mon cerveau, que mon commerce avec les Houyhnhnms avait +rempli d'idées sublimes et philosophiques. J'étais dominé par une +misanthropie insurmontable; semblable à ces sombres esprits, à ces +farouches solitaires, à ces censeurs méditatifs, qui, sans avoir +fréquenté les Houyhnhnms, se piquent de connaître à fond le +caractère des hommes et d'avoir un souverain mépris pour +l'humanité. + +Le capitaine me pressa plusieurs fois de mettre bas mes peaux de +lapin, et m'offrit, de me prêter de quoi m'habiller de pied en +cap; mais je le remerciai de ses offres, ayant horreur de mettre +sur mon corps ce qui avait été à l'usage d'un _yahou_. Je lui +permis seulement de me prêter deux chemises blanches, qui, ayant +été bien lavées, pouvaient ne me point souiller. Je les mettais +tour à tour, de deux jours l'un, et j'avais soin de les laver moi- +même. Nous arrivâmes à Lisbonne, le 5 de novembre 1715. Le +capitaine me força alors de prendre des habits, pour empêcher la +canaille de nous tuer dans les rues. Il me conduisit à sa maison, +et voulut que je demeurasse chez lui pendant mon séjour en cette +ville. Je le priai instamment de me loger au quatrième étage, dans +un endroit écarté, où je n'eusse commerce avec qui que ce fût. Je +lui demandai aussi la grâce de ne dire à personne ce que je lui +avais raconté de mon séjour parmi les Houyhnhnms, parce que, si +mon histoire était sue, je serais bientôt accablé des visites +d'une infinité de curieux, et, ce qu'il y a de pis, je serais +peut-être brûlé par l'Inquisition. + +Le capitaine, qui n'était point marié, n'avait que trois +domestiques, dont l'un, qui m'apportait à manger dans ma chambre, +avait de si bonnes manières à mon égard et me paraissait avoir +tant de bon sens pour un _yahou_, que sa compagnie ne me déplut +point; il gagna sur moi de me faire mettre de temps en temps la +tête à une lucarne pour prendre l'air; ensuite, il me persuada de +descendre à l'étage d'au-dessous et de coucher dans une chambre +dont la fenêtre donnait sur la rue. Il me fit regarder par cette +fenêtre; mais au commencement, je retirais ma tête aussitôt que je +l'avais avancée: le peuple me blessait la vue. Je m'y accoutumai +pourtant peu à peu. Huit jours après, il me fit descendre à un +étage encore plus bas; enfin, il triompha si bien de ma faiblesse, +qu'il m'engagea à venir m'asseoir à la porte pour regarder les +passants, et ensuite à l'accompagner dans les rues. + +Dom Pedro, à qui j'avais expliqué l'état de ma famille et de mes +affaires, me dit un jour que j'étais obligé en honneur et en +conscience de retourner dans mon pays et de vivre dans ma maison +avec ma femme et mes enfants. Il m'avertit en même temps qu'il y +avait dans le port un vaisseau prêt à faire voile pour +l'Angleterre, et m'assura qu'il me fournirait tout ce qui me +serait nécessaire pour mon voyage. Je lui opposai plusieurs +raisons qui me détournaient de vouloir jamais aller demeurer dans +mon pays, et qui m'avaient fait prendre la résolution de chercher +quelque île déserte pour y finir mes jours. Il me répliqua que +cette île que je voulais chercher était une chimère, et que je +trouverais des hommes partout; qu'au contraire, lorsque je serais +chez moi, j'y serais le maître, et pourrais y être aussi solitaire +qu'il me plairait. + +Je me rendis à la fin, ne pouvant mieux faire; j'étais d'ailleurs +devenu un peu moins sauvage. Je quittai Lisbonne le 24 novembre, +et m'embarquai dans un vaisseau marchand. Dom Pedro m'accompagna +jusqu'au port et eut l'honnêteté de me prêter la valeur de vingt +livres sterling. Durant ce voyage, je n'eus aucun commerce avec le +capitaine ni avec aucun des passagers, et je prétextai une maladie +pour pouvoir toujours rester dans ma chambre. Le 5 décembre 1715, +nous jetâmes l'ancre sur la côte anglaise, environ sur les neuf +heures du matin, et, à trois heures après midi, j'arrivai à +Redriff en bonne santé, et me rendis au logis. Ma femme et toute +ma famille, en me revoyant, me témoignèrent leur surprise et leur +joie; comme ils m'avaient cru mort, ils s'abandonnèrent à des +transports que je ne puis exprimer. Je les embrassai tous assez +froidement, à cause de l'idée de _yahou_ qui n'était pas encore +sortie de mon esprit. + +Du premier argent que j'eus, j'achetai deux jeunes, chevaux, pour +lesquels je fis bâtir une fort belle écurie, et auxquels je donnai +un palefrenier du premier mérite, que je fis mon favori et mon +confident. L'odeur de l'écurie me charmait, et j'y passais tous +les jours quatre heures à parler à mes chers chevaux, qui me +rappelaient le souvenir des vertueux Houyhnhnms. + +Dans le temps que j'écris cette relation, il y a cinq ans que je +suis de retour de mon voyage et que je vis retiré chez moi. La +première année, je souffris avec peine la vue de ma femme et de +mes enfants, et ne pus presque gagner sur moi de manger avec eux. +Mes idées changèrent dans la suite, et aujourd'hui je suis un +homme ordinaire, quoique toujours un peu misanthrope. + + + + +Chapitre XII + +_Invectives de l'auteur contre les voyageurs qui mentent dans +leurs relations. Il justifie la sienne. Ce qu'il pense de la +conquête qu'on voudrait faire des pays qu'il a découverts._ + + +Je vous ai donné, mon cher lecteur, une histoire complète de mes +voyages pendant l'espace de seize ans et sept mois; et dans cette +relation, j'ai moins cherché à être élégant et fleuri qu'à être +vrai et sincère. Peut-être que vous prenez pour des contes et des +fables tout ce que je vous ai raconté, et que vous n'y trouvez pas +la moindre vraisemblance; mais je ne me suis point appliqué à +chercher des tours séduisants pour farder mes récits et vous les +rendre croyables. Si vous ne me croyez pas, prenez-vous-en à vous- +même de votre incrédulité; pour moi, qui n'ai aucun génie pour la +fiction et qui ai une imagination très froide, j'ai rapporté les +faits avec une simplicité qui devrait vous guérir de vos doutes. + +Il nous est aisé, à nous autres voyageurs, qui allons dans les +pays où presque personne ne va, de faire des descriptions +surprenantes de quadrupèdes, de serpents, d'oiseaux et de poissons +extraordinaires et rares. Mais à quoi cela sert-il? Le principal +but d'un voyageur qui publie la relation de ses voyages, ne doit- +ce pas être de rendre les hommes de son pays meilleurs et plus +sages, et de leur proposer des exemples étrangers, soit en bien, +soit en mal, pour les exciter à pratiquer la vertu et à fuir le +vice? C'est ce que je me suis proposé dans cet ouvrage, et je +crois qu'on doit m'en savoir bon gré. + +Je voudrais de tout mon coeur qu'il fût ordonné par une loi, +qu'avant qu'aucun voyageur publiât la relation de ses voyages il +jurerait et ferait serment, en présence du lord grand chancelier, +que tout ce qu'il va faire imprimer est exactement vrai, ou du +moins qu'il le croit tel. Le monde ne serait peut-être pas trompé +comme il l'est tous les jours. Je donne d'avance mon suffrage pour +cette loi, et je consens que mon ouvrage ne soit imprimé qu'après +qu'elle aura été dressée. + +J'ai parcouru, dans ma jeunesse, un grand nombre de relations avec +un plaisir infini; mais depuis que j'ai vu les choses de mes yeux +et par moi-même, je n'ai plus de goût pour cette sorte de lecture; +j'aime mieux lire des romans. Je souhaite que mon lecteur pense +comme moi. + +Mes amis ayant jugé que la relation que j'ai écrite de mes voyages +avait un certain air de vérité qui plairait au public, je me suis +livré à leurs conseils, et j'ai consenti à l'impression. Hélas! +j'ai eu bien des malheurs dans ma vie; je n'ai jamais eu celui +d'être enclin au mensonge: + +_.....Nec, si miserum fortuna Sinonem +Finxit, vanum etiam mendacemque improba finget._ + +(Vigile, Enéide, liv. II.) + +Je sais qu'il n'y a pas beaucoup d'honneur à publier des voyages; +que cela ne demande ni science ni génie, et qu'il suffit d'avoir +une bonne mémoire ou d'avoir tenu un journal exact; je sais aussi +que les faiseurs de relations ressemblent aux faiseurs de +dictionnaires, et sont au bout d'un certain temps éclipsés, comme +anéantis par une foule d'écrivains postérieurs qui répètent tout +ce qu'ils ont dit et y ajoutent des choses nouvelles. Il +m'arrivera peut-être la même chose: des voyageurs iront dans les +pays où j'ai été, enchériront sur mes descriptions, feront tomber +mon livre et peut-être oublier que j'aie jamais écrit. Je +regarderais cela comme une vraie mortification si j'écrivais pour +la gloire; mais, comme j'écris pour l'utilité du public, je m'en +soucie peu et suis préparé à tout événement. + +Je voudrais bien qu'on s'avisât de censurer mon ouvrage! En +vérité, que peut-on dire à un voyageur qui décrit des pays où +notre commerce n'est aucunement intéressé, et où il n'y a aucun +rapport à nos manufactures? J'ai écrit sans passion, sans esprit +de parti et sans vouloir blesser personne; j'ai écrit pour une fin +très noble, qui est l'instruction générale du genre humain; j'ai +écrit sans aucune vue d'intérêt et de vanité; en sorte que les +observateurs, les examinateurs, les critiques, les flatteurs, les +chicaneurs, les timides, les politiques, les petits génies, les +patelins, les esprits les plus difficiles et les plus injustes, +n'auront rien à me dire et ne trouveront point occasion d'exercer +leur odieux talent. + +J'avoue qu'on m'a fait entendre que j'aurais dû d'abord, comme bon +sujet et bon Anglais, présenter au secrétaire d'État, à mon +retour, un mémoire instructif touchant mes découvertes, vu que +toutes les terres qu'un sujet découvre appartiennent de droit à la +couronne. Mais, en vérité, je doute que la conquête des pays dont +il s'agit soit aussi aisée que celle que Fernand Cortez fit +autrefois d'une contrée de l'Amérique, où les Espagnols +massacrèrent tant de pauvres Indiens nus et sans armes. +Premièrement, à l'égard du pays de Lilliput, il est clair que la +conquête n'en vaut pas la peine, et que nous n'en retirerions pas +de quoi nous rembourser des frais d'une flotte et d'une armée. Je +demande s'il y aurait de la prudence à aller attaquer les +Brobdingnagniens. Il ferait beau voir une armée anglaise faire une +descente en ce pays-là! Serait-elle fort contente, si on +l'envoyait dans une contrée où l'on a toujours une île aérienne +sur la tête, toute prête à écraser les rebelles, et à plus forte +raison les ennemis du dehors qui voudraient s'emparer de cet +empire? Il est vrai que le pays des Houyhnhnms paraît une conquête +assez aisée. Ces peuples ignorent le métier de la guerre; ils ne +savent ce que c'est qu'armes blanches et armes à feu. + +Cependant, si j'étais ministre d'État, je ne serais point d'humeur +de faire une pareille entreprise. Leur haute prudence et leur +parfaite unanimité sont des armes terribles. Imaginez-vous, +d'ailleurs, cent mille Houyhnhnms en fureur se jetant sur une +armée européenne! Quel carnage ne feraient-ils pas avec leurs +dents, et combien de têtes et d'estomacs ne briseraient-ils pas +avec leurs formidables pieds de derrière? Certes, il n'y a point +de Houyhnhnm auquel on ne puisse appliquer ce qu'Horace a dit de +l'empereur Auguste: + +_Recalcitrat undique tutus_. + +Mais, loin de songer à conquérir leur pays, je voudrais plutôt +qu'on les engageât à nous envoyer quelques-uns de leur nation pour +civiliser la nôtre, c'est-à-dire pour la rendre vertueuse et plus +raisonnable. + +Une autre raison m'empêche d'opiner pour la conquête de ce pays, +et de croire qu'il soit à propos d'augmenter les domaines de Sa +Majesté britannique de mes heureuses découvertes: c'est qu'à dire +le vrai, la manière dont on prend possession d'un nouveau pays +découvert me cause quelques légers scrupules. Par exemple, une +troupe de pirates est poussée par la tempête je ne sais où. Un +mousse, du haut du perroquet, découvre terre: les voilà aussitôt à +cingler de ce côté-là. Ils abordent, ils descendent sur le rivage, +ils voient un peuple désarmé qui les reçoit bien; aussitôt ils +donnent un nouveau nom à cette terre et en prennent possession au +nom de leur chef. Ils élèvent un monument qui atteste à la +postérité cette belle action. Ensuite, ils se mettent à tuer deux +ou trois douzaines de ces pauvres Indiens, et ont la bonté d'en +épargner une douzaine, qu'ils renvoient à leurs huttes. Voilà +proprement l'acte de possession qui commence à fonder le droit +divin. + +On envoie bientôt après d'autres vaisseaux en ce même pays pour +exterminer le plus grand nombre des naturels; on met les chefs à +la torture pour les contraindre à livrer leurs trésors; on exerce +par conscience tous les actes les plus barbares et les plus +inhumains; on teint la terre du sang de ses infortunés habitants; +enfin, cette exécrable troupe de bourreaux employée à cette pieuse +expédition est une _colonie_ envoyée dans un pays barbare et +idolâtre pour le civiliser et le convertir. + +J'avoue que ce que je dis ici ne regarde point la nation anglaise, +qui, dans la fondation des colonies, a toujours fait éclater sa +sagesse et sa justice, et qui peut, sur cet article, servir +aujourd'hui d'exemple à toute l'Europe. On sait quel est notre +zèle pour faire connaître la religion chrétienne dans les pays +nouvellement découverts et heureusement envahis; que, pour y faire +pratiquer les lois du christianisme nous avons soin d'y envoyer +des pasteurs très pieux et très édifiants, des hommes de bonnes +moeurs et de bon exemple, des femmes et des filles irréprochables +et d'une vertu très bien éprouvée, de braves officiers, des juges +intègres, et surtout des gouverneurs d'une probité reconnue, qui +font consister leur bonheur dans celui des habitants du pays, qui +n'y exercent aucune tyrannie, qui n'ont ni avarice, ni ambition, +ni cupidité, mais seulement beaucoup de zèle pour la gloire et les +intérêts du roi leur maître. + +Au reste, quel intérêt aurions-nous à vouloir nous emparer des +pays dont j'ai fait la description? Quel avantage retirerions-nous +de la peine d'enchaîner et de tuer les naturels? Il n'y a dans ces +pays-là ni mines d'or et d'argent, ni sucre, ni tabac. Ils ne +méritent donc pas de devenir l'objet de notre ardeur martiale et +de notre zèle religieux, ni que nous leur fassions l'honneur de +les conquérir. + +Si néanmoins la cour en juge autrement, je déclare que je suis +prêt à attester, quand on m'interrogera juridiquement, qu'avant +moi nul Européen n'avait mis le pied dans ces mêmes contrées: je +prends à témoin les naturels, dont la déposition doit faire foi. +Il est vrai qu'on peut chicaner par rapport à ces deux _yahous_ +dont j'ai parlé, et qui, selon la tradition des Houyhnhnms, +parurent autrefois sur une montagne, et sont depuis devenus la +tige de tous les _yahous_ de ce pays-là. Mais il n'est pas +difficile de prouver que ces deux anciens _yahous_ étaient natifs +d'Angleterre; certains traits de leurs descendants, certaines +inclinations, certaines manières, le font préjuger. Au surplus, je +laisse aux docteurs en matière de colonies à discuter cet article, +et à examiner s'il ne fonde pas un titre clair et incontestable +pour le droit de la Grande-Bretagne. + +Après avoir ainsi satisfait à la seule objection qu'on me peut +faire au sujet de mes voyages, je prends enfin congé de l'honnête +lecteur qui m'a fait l'honneur de vouloir bien voyager avec moi +dans ce livre, et je retourne à mon petit jardin de Redriff, pour, +m'y livrer, à mes spéculations philosophiques. + + + + +EXTRAIT D'UN PAMPHLET SUR L'IRLANDE + + +Cinq ans après avoir publié le _Voyage au pays des Houyhnhnms_,-- +dit M. Taine dans sa remarquable étude sur Jonathan Swift,--il +écrivit en faveur de la malheureuse Irlande un pamphlet qui est +comme le suprême effort de son désespoir et de son génie, sous ce +titre: _Proposition modeste pour empêcher que les enfants des +pauvres en Irlande soient une charge à leurs parents et pour +qu'ils soient utiles à leur pays _(1729). Nous empruntons à +M. Taine la traduction des principaux passages de cet écrit, qui +est resté d'une piquante actualité. + +«C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans cette +grande ville ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues, +les routes et les portes des cabanes couvertes de mendiantes +suivies de trois, quatre ou six enfants, tous en guenilles, et +importunant chaque voyageur pour avoir l'aumône... Tous les partis +conviennent, je pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est +aujourd'hui, dans le déplorable état de ce royaume, un très grand +fardeau de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un +beau moyen aisé et peu coûteux de transformer ces enfants en +membres utiles de la communauté, rendrait un si grand service au +public, qu'il mériterait une statue comme sauveur de la nation. Je +vais donc humblement proposer une idée, qui, je l'espère, ne +saurait rencontrer la moindre objection. + +«J'ai été assuré par un Américain de ma connaissance à Londres, +homme très capable, qu'un jeune enfant bien portant, bien nourri, +est, à l'âge d'un an, une nourriture tout à fait délicieuse, +substantielle et saine, rôti ou bouilli, à l'étuvée ou au four; et +je ne doute pas qu'il ne puisse servir également en fricassée ou +en ragoût. + +«Je prie donc humblement le public de considérer que des cent +vingt mille enfants, on en pourrait réserver vingt mille pour la +reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des mâles, et +que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un an, être +offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout +le royaume, la mère étant toujours avertie de les faire téter +abondamment le dernier mois, de façon à les rendre charnus et gras +pour les bonnes tables. Un enfant ferait deux plats dans un repas +d'amis; quand la famille dîne seule, le train de devant ou de +derrière ferait un plat très raisonnable; assaisonné avec un peu +de poivre et de sel, il serait très bon, bouilli, le quatrième +jour, particulièrement en hiver. + +«J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa +naissance peut en un an, s'il est passablement nourri, atteindre +vingt-huit livres. + +«J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de +mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_, +laboureurs, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont environ de +deux schillings par an, guenilles comprises, et je crois que nul +gentleman ne se plaindra pas de donner dix schillings pour le +corps d'un bon enfant gras, qui lui fournira au moins quatre plats +d'excellente viande nutritive. + +«Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le +demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau convenablement +préparée fera des gants admirables pour les dames et des bottes +l'été, pour les gentlemen élégants. + +«Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des abattoirs +dans les endroits les plus convenables; pour les bouchers, nous +pouvons être certains qu'il n'en manquera pas; pourtant je leur +recommanderais plutôt d'acheter les enfants vivants, et d'en +dresser la viande toute chaude au sortir, au couteau, comme nous +faisons pour les cochons à rôtir. + +«Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et visibles +aussi bien que de la plus grande importance. + +«Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre des papistes, +dont nous sommes tous les ans surchargés, puisqu'ils sont les +principaux producteurs de la nation. + +«Secondement, comme l'entretien de cent mille enfants de deux ans +et au-dessus ne peut être évalué à moins de dix schillings par +tête chaque année, la richesse de la nation s'accroîtrait par là +de cinquante mille guinées par an, outre le profit d'un nouveau +plat introduit sur les tables de tous les gentlemen de fortune qui +ont quelque délicatesse dans le goût. Et l'argent circulerait +entre nous, ce produit étant uniquement de notre cru et de nos +manufactures. + +«Troisièmement, ce serait un grand encouragement au mariage, que +toutes les nations sages ont encouragé par des récompenses ou +garanti par des lois et pénalités. Cela augmenterait les soins et +la tendresse des mères pour leurs enfants, quand elles seraient +sûres d'un établissement à vie pour les pauvres petits, institué +ainsi en quelque sorte par le public lui-même.--On pourrait +énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition de +quelques milliers de pièces à notre exportation de boeuf en baril, +l'expédition plus abondante de la chair du porc, et des +perfectionnements dans l'art de faire de bons jambons; mais +j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses par amour de la +brièveté. + +«Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de ce +grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou estropiés, +et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions à trouver un moyen +de débarrasser la nation d'un fardeau pénible; mais là-dessus je +n'ai pas le moindre souci, parce qu'on sait fort bien que tous les +jours ils meurent et pourrissent de froid, de faim, de saleté et +de vermine, aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et +quant aux jeunes laboureurs, leur état donne des espérances +pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par conséquent +languissent par défaut de nourriture, tellement que si en quelques +occasions on les loue par hasard comme manoeuvres, il n'ont pas la +force d'achever leur travail. De cette façon, le pays et eux-mêmes +se trouvent heureusement délivrés de tous les maux à venir.» + +Swift finit par cette ironie de cannibale: + +«Je déclare dans la sincérité de mon coeur que je n'ai pas le +moindre intérêt personnel dans l'accomplissement de cette oeuvre +salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public de mon pays. +Je n'ai pas d'enfants dont par cet expédient je puisse tirer un +sou, mon plus jeune ayant neuf ans et ma femme ayant passé l'âge +où elle aurait pu devenir mère.» + Ce que l'auteur dit des gros-boutiens, des hauts-talons +et des bas-talons dans l'empire de Lilliput regarde +évidemment ces malheureuses disputes qui divisent +l'Angleterre en conformistes et en non conformistes, en +tories et en wihgs. (Note du traducteur.) + Anciens termes du jargon scolastique. + Vieillard. + Variante du célèbre vers de Térence: «Je suis +homme et pense que rien de ce qui concerne les hommes ne +doit m'être indifférent.» Nihil caballini, rien de ce qui +concerne les chevaux. + «Si le sort fait de Sinon un malheureux, au moins +n'en fera-t-il pas un menteur et un fourbe.» + Horace, Satires, livre II, sat. 1: + Flacci + Verba per attentam non ibunt Cæsaris aurem: + Cui male si palpere, recalcitrat undique tutus. + +«Les vers de Flaccus (Horace) n'iront pas fatiguer +l'oreille de César: quand on le caresse maladroitement, +il se cabre contre la louange, tant il se tient sur ses +gardes» + Allusion à la conquête du Mexique par les Espagnols, +qui exercèrent des cruautés inouïes à l'égard des naturels +du pays. + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Voyages de Gulliver, by Jonathan Swift + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VOYAGES DE GULLIVER *** + +***** This file should be named 17640-8.txt or 17640-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/4/17640/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17640-8.zip b/17640-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1cda07e --- /dev/null +++ b/17640-8.zip diff --git a/17640-r.zip b/17640-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b1f25dd --- /dev/null +++ b/17640-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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