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+The Project Gutenberg EBook of Les Voyages de Gulliver, by Jonathan Swift
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Voyages de Gulliver
+
+Author: Jonathan Swift
+
+Release Date: January 30, 2006 [EBook #17640]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VOYAGES DE GULLIVER ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+
+Jonathan Swift
+
+LES VOYAGES DE
+GULLIVER
+
+(1721)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+VOYAGE À LILLIPUT
+
+Chapitre I
+Chapitre II
+Chapitre III
+Chapitre IV
+Chapitre V
+Chapitre VI
+Chapitre VII
+Chapitre VIII
+
+VOYAGE À BROBDINGNAG
+
+Chapitre I
+Chapitre II
+Chapitre III
+Chapitre IV
+Chapitre V
+Chapitre VI
+
+VOYAGE À LAPUTA, AUX BALNIBARBES, À LUGGNAGG, À GLOUBBDOUBDRIE ET AU JAPON
+
+Chapitre I
+Chapitre II
+Chapitre III
+Chapitre IV
+Chapitre V
+Chapitre VI
+Chapitre VII
+Chapitre VIII
+Chapitre IX
+Chapitre X
+
+VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS
+
+Chapitre I
+Chapitre II
+Chapitre III
+Chapitre IV
+Chapitre V
+Chapitre VI
+Chapitre VII
+Chapitre VIII
+Chapitre IX
+Chapitre X
+Chapitre XI
+Chapitre XII
+
+EXTRAIT D'UN PAMPHLET SUR L'IRLANDE
+
+
+
+
+VOYAGE À LILLIPUT
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+_L'auteur rend un compte succinct des premiers motifs qui le
+portèrent à voyager. Il fait naufrage et se sauve à la nage dans
+le pays de Lilliput. On l'enchaîne et on le conduit en cet état
+plus avant dans les terres._
+
+
+Mon père, dont le bien, situé dans la province de Nottingham,
+était médiocre, avait cinq fils: j'étais le troisième, et il
+m'envoya au collège d'Emmanuel, à Cambridge, à l'âge de quatorze
+ans. J'y demeurai trois années, que j'employai utilement. Mais la
+dépense de mon entretien au collège était trop grande, on me mit
+en apprentissage sous M. Jacques Bates, fameux chirurgien à
+Londres, chez qui je demeurai quatre ans. Mon père m'envoyant de
+temps en temps quelques petites sommes d'argent, je les employai à
+apprendre le pilotage et les autres parties des mathématiques les
+plus nécessaires à ceux qui forment le dessein de voyager sur mer,
+ce que je prévoyais être ma destinée. Ayant quitté M. Bâtes, je
+retournai chez mon père; et, tant de lui que de mon oncle Jean et
+de quelques autres parents, je tirai la somme de quarante livres
+sterling par an pour me soutenir à Leyde. Je m'y rendis et m'y
+appliquai à l'étude de la médecine pendant deux ans et sept mois,
+persuadé qu'elle me serait un jour très utile dans mes voyages.
+
+Bientôt après mon retour de Leyde, j'eus, à la recommandation de
+mon bon maître M. Bates, l'emploi de chirurgien sur
+l'_Hirondelle_, où je restai trois ans et demi, sous le capitaine
+Abraham Panell, commandant. Je fis pendant ce temps-là des voyages
+au Levant et ailleurs. À mon retour, je résolus de m'établir à
+Londres. M. Bates m'encouragea à prendre ce parti, et me
+recommanda à ses malades. Je louai un appartement dans un petit
+hôtel situé dans le quartier appelé Old-Jewry, et bientôt après
+j'épousai Melle Marie Burton, seconde fille de M. Edouard Burton,
+marchand dans la rue de Newgate, laquelle m'apporta quatre cents
+livres sterling en mariage.
+
+Mais mon cher maître M. Bâtes étant mort deux ans après, et
+n'ayant plus de protecteur, ma pratique commença à diminuer. Ma
+conscience ne me permettait pas d'imiter la conduite de la plupart
+des chirurgiens, dont la science est trop semblable à celle des
+procureurs: c'est pourquoi, après avoir consulté ma femme et
+quelques autres de mes intimes amis, je pris la résolution de
+faire encore un voyage de mer. Je fus chirurgien successivement
+dans deux vaisseaux; et plusieurs autres voyages que je fis,
+pendant six ans, aux Indes orientales et occidentales,
+augmentèrent un peu ma petite fortune. J'employais mon loisir à
+lire les meilleurs auteurs anciens et modernes, étant toujours
+fourni d'un certain nombre de livres, et, quand je me trouvais à
+terre, je ne négligeais pas de remarquer les moeurs et les
+coutumes des peuples, et d'apprendre en même temps la langue du
+pays, ce qui me coûtait peu, ayant la mémoire très bonne.
+
+Le dernier de ces voyages n'ayant pas été heureux, je me trouvai
+dégoûté de la mer, et je pris le parti de rester chez moi avec ma
+femme et mes enfants. Je changeai de demeure, et me transportai de
+l'Old-Jewry à la rue de Fetter-Lane, et de là à Wapping, dans
+l'espérance d'avoir de la pratique parmi les matelots; mais je n'y
+trouvai pas mon compte.
+
+Après avoir attendu trois ans, et espéré en vain que mes affaires
+iraient mieux, j'acceptai un parti avantageux qui me fut proposé
+par le capitaine Guillaume Prichard, prêt à monter l'_Antilope_ et
+à partir pour la mer du Sud. Nous nous embarquâmes à Bristol, le 4
+de mai 1699, et notre voyage fut d'abord très heureux.
+
+Il est inutile d'ennuyer le lecteur par le détail de nos aventures
+dans ces mers; c'est assez de lui faire savoir que, dans notre
+passage aux Indes orientales, nous essuyâmes une tempête dont la
+violence nous poussa; vers le nord-ouest de la terre de Van-
+Diemen. Par une observation que je fis, je trouvai que nous étions
+à 30° 2' de latitude méridionale. Douze hommes de notre équipage
+étaient morts par le travail excessif et par la mauvaise
+nourriture. Le 5 novembre, qui était le commencement de l'été dans
+ces pays-là, le temps étant un peu noir, les mariniers aperçurent
+un roc qui n'était éloigné du vaisseau que de la longueur d'un
+câble; mais le vent était si fort que nous fûmes directement
+poussés contre l'écueil, et que nous échouâmes dans un moment. Six
+hommes de l'équipage, dont j'étais un, s'étant jetés à propos dans
+la chaloupe, trouvèrent le moyen de se débarrasser du vaisseau et
+du roc. Nous allâmes à la rame environ trois lieues; mais à la fin
+la lassitude ne nous permit plus de ramer; entièrement épuisés,
+nous nous abandonnâmes au gré des flots, et bientôt nous fûmes
+renversés par un coup de vent du nord:
+
+Je ne sais quel fut le sort de mes camarades de la chaloupe, ni de
+ceux qui se sauvèrent sur le roc, ou qui restèrent dans le
+vaisseau; mais je crois qu'ils périrent tous; pour moi, je nageai
+à l'aventure, et fus poussé, vers la terre par le vent et la
+marée. Je laissai souvent tomber mes jambes, mais sans toucher le
+fond. Enfin, étant près de m'abandonner, je trouvai pied dans
+l'eau, et alors la tempête était bien diminuée. Comme la pente
+était presque insensible, je marchai une demi-lieue dans la mer
+avant que j'eusse pris terre. Je fis environ un quart de lieue
+sans découvrir aucune maison ni aucun vestige d'habitants, quoique
+ce pays fût très peuplé. La fatigue, la chaleur et une demi-pinte
+d'eau-de-vie que j'avais bue en abandonnant le vaisseau, tout cela
+m'excita à dormir. Je me couchai sur l'herbe, qui était très fine,
+où je fus bientôt enseveli dans un profond sommeil, qui dura neuf
+heures. Au bout de ce temps-là, m'étant éveillé, j'essayai de me
+lever; mais ce fut en vain. Je m'étais couché sur le dos; je
+trouvai mes bras et mes jambes attachés à la terre de l'un et de
+l'autre côté, et mes cheveux attachés de la même manière. Je
+trouvai même plusieurs ligatures très minces qui entouraient mon
+corps, depuis mes aisselles jusqu'à mes cuisses. Je ne pouvais que
+regarder en haut; le soleil commençait à être fort chaud, et sa
+grande clarté blessait mes yeux. J'entendis un bruit confus autour
+de moi, mais, dans la posture où j'étais, je ne pouvais rien voir
+que le soleil. Bientôt je sentis remuer quelque chose sur ma jambe
+gauche, et cette chose, avançant doucement sur ma poitrine, monter
+presque jusqu'à mon menton. Quel fut mon étonnement lorsque
+j'aperçus une petite figure de créature humaine haute tout au plus
+de trois pouces, un arc et une flèche à la main, avec un carquois
+sur le dos! J'en vis en même temps au moins quarante autres de la
+même espèce. Je me mis soudain à jeter des cris si horribles, que
+tous ces petits animaux se retirèrent transis de peur; et il y en
+eut même quelques-uns, comme je l'ai appris ensuite, qui furent
+dangereusement blessés par les chutes précipitées qu'ils firent en
+sautant de dessus mon corps à terre. Néanmoins ils revinrent
+bientôt, et l'un d'eux, qui eut la hardiesse de s'avancer si près
+qu'il fut en état de voir entièrement mon visage, levant les mains
+et les yeux par une espèce d'admiration, s'écria d'une voix aigre,
+mais distincte: _Hekinah Degul_. Les autres répétèrent plusieurs
+fois les mêmes mots; mais alors je n'en compris pas le sens.
+J'étais, pendant ce temps-là, étonné, inquiet, troublé, et tel que
+serait le lecteur en pareille situation. Enfin, faisant des
+efforts pour me mettre en liberté, j'eus le bonheur de rompre les
+cordons ou fils, et d'arracher les chevilles qui attachaient mon
+bras droit à la terre; car, en le haussant un peu, j'avais
+découvert ce qui me tenait attaché et captif. En même temps, par
+une secousse violente qui me causa une douleur extrême, je lâchai
+un peu les cordons qui attachaient mes cheveux du côté droit
+(cordons plus fins que mes cheveux mêmes), en sorte que je me
+trouvai en état de procurer à ma tête un petit mouvement libre.
+Alors ces insectes humains se mirent en fuite et poussèrent des
+cris très aigus. Ce bruit cessant, j'entendis un d'eux s'écrier:
+_Tolgo Phonac_, et aussitôt je me sentis percé à la main de plus
+de cent flèches qui me piquaient comme autant d'aiguilles. Ils
+firent ensuite une autre décharge en l'air, comme nous tirons des
+bombes en Europe, dont plusieurs, je crois, tombaient
+paraboliquement sur mon corps, quoique je ne les aperçusse pas, et
+d'autres sur mon visage, que je tâchai de découvrir avec ma main
+droite. Quand cette grêle de flèches fut passée, je m'efforçai
+encore de me détacher; mais on fit alors une autre décharge plus
+grande que la première, et quelques-uns tâchaient de me percer de
+leurs lances; mais, par bonheur, je portais une veste impénétrable
+de peau de buffle. Je crus donc que le meilleur parti était de me
+tenir en repos et de rester comme j'étais jusqu'à la nuit;
+qu'alors, dégageant mon bras gauche, je pourrais me mettre tout à
+fait en liberté, et, à l'égard dos habitants, c'était avec raison
+que je me croyais d'une force égale aux plus puissantes armées
+qu'ils pourraient mettre sur pied pour m'attaquer, s'ils étaient
+tous de la même taille que ceux que j'avais vus jusque-là. Mais la
+fortune me réservait un autre sort.
+
+
+
+Quand ces gens durent remarqué que j'étais tranquille, ils
+cessèrent de me décocher des flèches; mais, par le bruit que
+j'entendis, je connus que leur nombre s'augmentait
+considérablement, et, environ à deux toises loin de moi, vis-à-vis
+de mon oreille gauche, j'entendis un bruit pendant plus d'une
+heure comme des gens qui travaillaient. Enfin, tournant un peu ma
+tête de ce côté-là, autant que les chevilles et les cordons me le
+permettaient, je vis un échafaud élevé de terre d'un pied et demi,
+où quatre de ces petits hommes pouvaient se placer, et une échelle
+pour y monter; d'où un d'entre eux, qui me semblait être une
+personne de condition, me fit une harangue assez longue, dont je
+ne compris pas un mot. Avant que de commencer, il s'écria trois
+fois: _Langro Dehul san_. Ces mots furent répétés ensuite, et
+expliqués par des signes pour me les faire entendre. Aussitôt
+cinquante hommes s'avancèrent, et coupèrent les cordons qui
+attachaient le côté gauche de ma tête; ce qui me donna la liberté
+de la tourner à droite et d'observer la mine et l'action de celui
+qui devait parler. Il me parut être de moyen âge, et d'une taille
+plus grande que les trois autres qui l'accompagnaient, dont l'un,
+qui avait l'air d'un page, tenait la queue de sa robe, et les deux
+autres étaient debout de chaque côté pour le soutenir. Il me
+sembla bon orateur, et je conjecturai que, selon les règles de
+l'art, il mêlait dans son discours des périodes pleines de menaces
+et de promesses. Je fis la réponse en peu de mots, c'est-à-dire
+par un petit nombre de signes, mais d'une manière pleine de
+soumission, levant ma main gauche et les deux yeux au soleil,
+comme pour le prendre à témoin que je mourais de faim, n'ayant
+rien mangé depuis longtemps. Mon appétit était, en effet, si
+pressant que je ne pus m'empêcher de faire voir mon impatience
+(peut-être contre les règles de l'honnêteté) en portant mon doigt
+très souvent à ma bouche, pour faire connaître que j'avais besoin
+de nourriture.
+
+L'_Hurgo_ (c'est ainsi que, parmi eux, on appelle un grand
+seigneur, comme je l'ai ensuite appris) m'entendit fort bien. Il
+descendit de l'échafaud, et ordonna que plusieurs échelles fussent
+appliquées à mes côtés, sur lesquelles montèrent bientôt plus de
+cent hommes qui se mirent en marche vers ma bouche, chargés de
+paniers pleins de viandes. J'observai qu'il y avait de la chair de
+différents animaux, mais je ne les pus distinguer par le goûter.
+Il y avait des épaules et des éclanches en forme de celles de
+mouton, et fort bien accommodées, mais plus petites que les ailes
+d'une alouette; j'en avalai deux ou trois d'une bouchée avec six
+pains. Ils me fournirent tout cela, témoignant de grandes marques
+d'étonnement et d'admiration à cause de ma taille et de mon
+prodigieux appétit. Ayant fait un autre signe pour leur faire
+savoir qu'il me manquait à boire, ils conjecturèrent, par la façon
+dont je mangeais, qu'une petite quantité de boisson ne me
+suffirait pas; et, étant un peuple d'esprit, ils levèrent avec
+beaucoup d'adresse un des plus grands tonneaux de vin qu'ils
+eussent, le roulèrent vers ma main et le défoncèrent. Je le bus
+d'un seul coup avec un grand plaisir. On m'en apporta un autre
+muid, que je bus de même, et je fis plusieurs signes pour avertir
+de me voiturer encore quelques autres muids.
+
+Après m'avoir vu faire toutes ces merveilles, ils poussèrent des
+cris de joie et se mirent à danser, répétant plusieurs fois, comme
+ils avaient fait d'abord: _Hehinah Degul_. Bientôt après,
+j'entendis une acclamation universelle, avec de fréquentes
+répétitions de ces mots: _Peplom Selan_, et j'aperçus un grand
+nombre de peuple sur mon côté gauche, relâchant les cordons à un
+tel point que je me trouvai en état de me tourner, et d'avoir le
+soulagement d'uriner, fonction dont je m'acquittai au grand
+étonnement du peuple, lequel, devinant ce que j'allais faire,
+s'ouvrit impétueusement à droite et à gauche pour éviter le
+déluge. Quelque temps auparavant, on m'avait frotté charitablement
+le visage et les mains d'une espèce d'onguent d'une odeur
+agréable, qui, dans très peu de temps, me guérit de la piqûre des
+flèches. Ces circonstances, jointes aux rafraîchissements que
+j'avais reçus, me disposèrent à dormir; et mon sommeil fut environ
+de huit heures, sans me réveiller, les médecins, par ordre de
+l'empereur, ayant frelaté le vin et y ayant mêlé des drogues
+soporifiques.
+
+Tandis que je dormais, l'empereur de Lilliput (c'était le nom de
+ce pays) ordonna de me faire conduire vers lui. Cette résolution
+semblera peut-être hardie et dangereuse, et je suis sûr qu'en
+pareil cas elle ne serait du goût d'aucun souverain de l'Europe;
+cependant, à mon avis, c'était un dessein également prudent et
+dangereux; car, en cas que ces peuples eussent tenté de me tuer
+avec leurs lances et leurs flèches pendant que je dormais, je me
+serais certainement éveillé au premier sentiment de douleur, ce
+qui aurait excité ma fureur et augmenté mes forces à un tel degré,
+que je me serais trouvé en état de rompre le reste des cordons;
+et, après cela, comme ils n'étaient pas capables de me résister,
+je les aurais tous écrasés et foudroyés.
+
+On fit donc travailler à la hâte cinq mille charpentiers et
+ingénieurs pour construire une voiture: c'était un chariot élevé
+de trois pouces, ayant sept pieds de longueur et quatre de
+largeur, avec vingt-deux roues. Quand il fut achevé, on le
+conduisit au lieu où j'étais. Mais la principale difficulté fut de
+m'élever et de me mettre sur cette voiture. Dans cette vue,
+quatre-vingts perches, chacune de deux pieds de hauteur, furent
+employées; et des cordes très fortes, de la grosseur d'une
+ficelle, furent attachées, par le moyen de plusieurs crochets, aux
+bandages que les ouvriers avaient ceints autour de mon cou, de mes
+mains, de mes jambes et de tout mon corps. Neuf cents hommes des
+plus robustes furent employés à élever ces cordes par le moyen
+d'un grand nombre de poulies attachées aux perches; et, de cette
+façon, dans moins de trois heures de temps, je fus élevé, placé et
+attaché dans la machine. Je sais tout cela par le rapport qu'on
+m'en a fait depuis, car, pendant cette manoeuvre, je dormais très
+profondément. Quinze cents chevaux, les plus grands de l'écurie de
+l'empereur, chacun d'environ quatre pouces et demi de haut, furent
+attelés au chariot, et me traînèrent vers la capitale, éloignée
+d'un quart de lieue.
+
+Il y avait quatre heures que nous étions en chemin, lorsque je fus
+subitement éveillé par un accident assez ridicule. Les voituriers
+s'étant arrêtés un peu de temps pour raccommoder quelque chose,
+deux ou trois habitants du pays avaient eu la curiosité de
+regarder ma mine pendant que je dormais; et, s'avançant très
+doucement jusqu'à mon visage, l'un d'entre eux, capitaine aux
+gardes, avait mis la pointe aiguë de son esponton bien avant dans
+ma narine gauche, ce qui me chatouilla le nez, m'éveilla, et me
+fit éternuer trois fois. Nous fîmes une grande marche le reste de
+ce jour-là, et nous campâmes la nuit avec cinq cents gardes, une
+moitié avec des flambeaux, et l'autre avec des arcs et des
+flèches, prête à tirer si j'eusse essayé de me remuer. Le
+lendemain au lever du soleil, nous continuâmes notre voyage, et
+nous arrivâmes sur le midi à cent toises des portes de la ville.
+L'empereur et toute la cour sortirent pour nous voir; mais les
+grands officiers ne voulurent jamais consentir que Sa Majesté
+hasardât sa personne en montant sur mon corps, comme plusieurs
+autres avaient osé faire.
+
+À l'endroit où la voiture s'arrêta, il y avait un temple ancien,
+estimé le plus grand de tout le royaume, lequel, ayant été souillé
+quelques années auparavant par un meurtre, était, selon la
+prévention de ces peuples, regardé comme profane, et, pour cette
+raison, employé à divers usages. Il fut résolu que je serais logé
+dans ce vaste édifice. La grande porte, regardant le nord, était
+environ de quatre pieds de haut, et presque de deux pieds de
+large; de chaque côté de la porte, il y avait une petite fenêtre
+élevée de six pouces. À celle qui était du côté gauche, les
+serruriers du roi attachèrent quatre-vingt-onze chaînes,
+semblables à celles qui sont attachées à la montre d'une dame
+d'Europe, et presque aussi larges; elles furent par l'autre bout
+attachées à ma jambe gauche avec trente-six cadenas. Vis-à-vis de
+ce temple, de l'autre côté du grand chemin, à la distance de vingt
+pieds, il y avait une tour d'au moins cinq pieds de haut; c'était
+là que le roi devait monter avec plusieurs des principaux
+seigneurs de sa cour pour avoir la commodité de me regarder à son
+aise. On compte qu'il y eut plus de cent mille habitants qui
+sortirent de la ville, attirés par la curiosité, et, malgré mes
+gardes, je crois qu'il n'y aurait pas eu moins de dix mille hommes
+qui, à différentes fois, auraient monté sur mon corps par des
+échelles, si on n'eût publié un arrêt du conseil d'État pour le
+défendre. On ne peut s'imaginer le bruit et l'étonnement du peuple
+quand il me vit debout et me promener: les chaînes qui tenaient
+mon pied gauche étaient environ de six pieds de long, et me
+donnaient la liberté d'aller et de venir dans un demi-cercle.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+_L'empereur de Lilliput, accompagné de plusieurs de ses
+courtisans, vient pour voir l'auteur dans sa prison. Description
+de la personne et de l'habit de Sa Majesté. Gens savants nommés
+pour apprendre la langue à l'auteur. Il obtient des grâces par sa
+douceur. Ses poches sont visitées._
+
+
+L'empereur, à cheval, s'avança un jour vers moi, ce qui pensa lui
+coûter cher: à ma vue, son cheval, étonné, se cabra; mais ce
+prince, qui est un cavalier excellent, se tint ferme sur ses
+étriers jusqu'à ce que sa suite accourût et prît la bride. Sa
+Majesté, après avoir mis pied à terre, me considéra de tous côtés
+avec une grande admiration, mais pourtant se tenant toujours, par
+précaution, hors de la portée de ma chaîne.
+
+L'impératrice, les princes et princesses du sang, accompagnés de
+plusieurs dames, s'assirent à quelque distance dans des fauteuils.
+L'empereur est plus grand qu'aucun de sa cour, ce qui le fait
+redouter par ceux qui le regardent; les traits de son visage sont
+grands et mâles, avec une lèvre épaisse et un nez aquilin; il a un
+teint d'olive, un air élevé, et des membres bien proportionnés, de
+la grâce et de la majesté dans toutes ses actions. Il avait alors
+passé la fleur de sa jeunesse, étant âgé de vingt-huit ans et
+trois quarts, dont il en avait régné environ sept. Pour le
+regarder avec plus de commodité je me tenais couché sur le côté,
+en sorte que mon visage pût être parallèle au sien; et il se
+tenait à une toise et demie loin de moi. Cependant, depuis ce
+temps-là, je l'ai eu plusieurs fois dans ma main; c'est pourquoi
+je ne puis me tromper dans le portrait que j'en fais. Son habit
+était uni et simple, et fait moitié à l'asiatique et moitié à
+l'européenne; mais il avait sur la tête un léger casque d'or, orné
+de joyaux et d'un plumet magnifique. Il avait son épée nue à la
+main, pour se défendre en cas que j'eusse brisé mes chaînes; cette
+épée était presque longue de trois pouces; la poignée et le
+fourreau étaient d'or et enrichis de diamants. Sa voix était
+aigre, mais claire et distincte, et je le pouvais entendre
+aisément, même quand je me tenais debout; Les dames et les
+courtisans étaient tous habillés superbement; en sorte que la
+place qu'occupait toute la cour paraissait à mes yeux comme une
+belle jupe étendue sur la terre, et brodée de figures d'or et
+d'argent. Sa Majesté impériale me fit l'honneur de me parler
+souvent; et je lui répondis toujours; mais nous ne nous entendions
+ni l'un ni l'autre.
+
+Au bout de deux heures, la cour se retira, et on me laissa une
+forte garde pour empêcher l'impertinence, et peut-être la malice
+de la populace, qui avait beaucoup d'impatience de se rendre en
+foule autour de moi pour me voir de près. Quelques-uns d'entre eux
+eurent l'effronterie et la témérité de me tirer des flèches, dont
+une pensa me crever l'oeil gauche. Mais le colonel fit arrêter six
+des principaux de cette canaille, et ne jugea point de peine mieux
+proportionnée à leur faute que de les livrer liés et garrottés
+dans mes mains. Je les pris donc dans ma main droite et en mis
+cinq dans la poche de mon justaucorps, et à l'égard du sixième, je
+feignis de le vouloir manger tout vivant. Le pauvre petit homme
+poussait des hurlements horribles, et le colonel avec ses
+officiers étaient fort en peine, surtout quand ils me virent tirer
+mon canif. Mais-je fis bientôt cesser leur frayeur, car, avec un
+air doux et humain, coupant promptement les cordes dont il était
+garrotté, je le mis doucement à terre, et il prit la fuite. Je
+traitai les autres de la même façon, les tirant successivement
+l'un après l'autre de ma poche. Je remarquai avec plaisir que les
+soldats et le peuple avaient été très touchés de cette action
+d'humanité, qui fut rapportée à la cour d'une manière très
+avantageuse, et qui me fit honneur.
+
+La nouvelle de l'arrivée d'un homme prodigieusement grand, s'étant
+répandue dans tout le royaume, attira un nombre infini de gens
+oisifs et curieux; en sorte que les villages furent presque
+abandonnés, et que la culture de la terre en aurait souffert, si
+Sa Majesté impériale n'y avait pourvu par différents édits et
+ordonnances. Elle ordonna donc que tous ceux qui m'avaient déjà vu
+retourneraient incessamment chez eux, et n'approcheraient point,
+sans une permission particulière, du lieu de mon séjour. Par cet
+ordre, les commis des secrétaires d'État gagnèrent des sommes très
+considérables.
+
+Cependant l'empereur tint plusieurs conseils pour délibérer sur le
+parti qu'il fallait prendre à mon égard. J'ai su depuis que la
+cour avait été fort embarrassée. On craignait que je ne vinsse à
+briser mes chaînes et à me mettre en liberté; on disait que ma
+nourriture, causant une dépense excessive, était capable de
+produire une disette de vivres; on opinait quelquefois à me faire
+mourir de faim, ou à me percer de flèches empoisonnées; mais on
+fit réflexion que l'infection d'un corps tel que le mien pourrait
+produire la peste dans la capitale et dans tout le royaume.
+Pendant qu'on délibérait, plusieurs officiers de l'armée se
+rendirent à la porte de la grand'chambre où le conseil impérial
+était assemblé, et deux d'entre eux, ayant été introduits,
+rendirent compte de ma conduite à l'égard des six criminels dont
+j'ai parlé, ce qui fit une impression si favorable sur l'esprit de
+Sa Majesté et de tout le conseil, qu'une commission impériale fut
+aussitôt expédiée pour obliger tous les villages, à quatre cent
+cinquante toises aux environs de la ville, de livrer tous les
+matins six boeufs, quarante moutons et d'autres vivres pour ma
+nourriture, avec une quantité proportionnée de pain et de vin et
+d'autres boissons. Pour le payement de ces vivres, Sa Majesté
+donna des assignations sur son trésor. Ce prince n'a d'autres
+revenus que ceux de son domaine, et ce n'est que dans des
+occasions importantes qu'il lève des impôts sur ses sujets, qui
+sont obligés de le suivre à la guerre à leurs dépens. On nomma six
+cents personnes pour me servir, qui furent pourvues
+d'appointements pour leur dépense de bouche et de tentes
+construites très commodément de chaque côté de ma porte.
+
+Il fut aussi ordonné que trois cents tailleurs me feraient un
+habit à la mode du pays; que six hommes de lettres, des plus
+savants de l'empire, seraient chargés de m'apprendre la langue, et
+enfin, que les chevaux de l'empereur et ceux de la noblesse et les
+compagnies des gardes feraient souvent l'exercice devant moi pour
+les accoutumer à ma figure. Tous ces ordres furent ponctuellement
+exécutés. Je fis de grands progrès dans la connaissance de la
+langue de Lilliput. Pendant ce temps-là l'empereur m'honora de
+visites fréquentes, et même voulut bien aider mes maîtres de
+langue à m'instruire.
+
+
+
+Les premiers mots que j'appris furent pour lui faire savoir
+l'envie que j'avais qu'il voulût bien me rendre ma liberté; ce que
+je lui répétais tous les jours à genoux. Sa réponse fut qu'il
+fallait attendre encore un peu de temps, que c'était une affaire
+sur laquelle il ne pouvait se déterminer sans l'avis de son
+conseil, et que, premièrement, il fallait que je promisse par
+serment l'observation d'une paix inviolable avec lui et avec ses
+sujets; qu'en attendant, je serais traité avec toute l'honnêteté
+possible. Il me conseilla de gagner; par ma patience et par ma
+bonne conduite, son estime et celle de ses peuples. Il m'avertit
+de ne lui savoir point mauvais gré s'il donnait ordre à certains
+officiers de me visiter, parce que, vraisemblablement, je pourrais
+porter sur moi plusieurs armes dangereuses et préjudiciables à la
+sûreté de ses États. Je répondis que j'étais prêt à me dépouiller
+de mon habit et à vider toutes mes poches en sa présence. Il me
+repartit que, par les lois de l'empire, il fallait que je fusse
+visité par deux commissaires; qu'il savait bien que cela ne
+pouvait se faire sans mon consentement; mais qu'il avait si bonne
+opinion de ma générosité et de ma droiture, qu'il confierait sans
+crainte leurs personnes entre mes mains; que tout ce qu'on
+m'ôterait me serait rendu fidèlement quand je quitterais le pays,
+ou que j'en serais remboursé selon l'évaluation, que j'en ferais
+moi-même.
+
+Lorsque les deux commissaires vinrent pour me fouiller, je pris
+ces messieurs dans mes mains, je les mis d'abord dans les poches
+de mon justaucorps et ensuite dans toutes mes autres poches.
+
+Ces officiers du prince, ayant des plumes, de l'encre et du papier
+sur eux, firent un inventaire très exact de tout ce qu'ils virent;
+et, quand ils eurent achevé; ils me prièrent de les mettre à
+terre, afin qu'ils pussent rendre compte de leur visite à
+l'empereur.
+
+Cet inventaire était conçu dans les termes suivants:
+
+«Premièrement, dans la poche droite du justaucorps du _grand homme
+Montagne _(c'est ainsi que je rends ces mots: Quinbus Flestrin),
+après une visite exacte, nous n'avons trouvé qu'un morceau de
+toile grossière, assez grand pour servir de tapis de pied, dans la
+principale chambre de parade de Votre Majesté. Dans la poche
+gauche; nous avons trouvé un grand coffre d'argent avec un
+couvercle de même métal, que nous, commissaires, n'avons pu lever
+(ma tabatière). Nous avons prié ledit _homme Montagne_ de
+l'ouvrir, et, l'un de nous étant entré dedans, a eu de la
+poussière jusqu'aux genoux, dont il a éternué pendant deux heures,
+et l'autre pendant sept minutes. Dans la poche droite de sa veste,
+nous avons trouvé un paquet prodigieux de substances blanches et
+minces, pliées l'une sur l'autre, environ de la grosseur de trois
+hommes, attachées d'un câble bien fort et marquées de grandes
+figures noires, lesquelles il nous a semblé être des écritures.
+Dans la poche gauche, il y avait une grande machine plate armée de
+grandes dents très longues qui ressemblent aux palissades qui sont
+dans la cour de Votre Majesté (un peigne). Dans la grande poche du
+côté droit de son _couvre-milieu_ (c'est ainsi que je traduis le
+mot de _ranfulo_, par lequel on voulait entendre ma culotte), nous
+avons vu un grand pilier de fer creux, attaché à une grosse pièce
+de bois plus large que le pilier, et d'un côté du pilier il y
+avait d'autres pièces de fer en relief, serrant un caillou coupé
+en talus; nous n'avons su ce que c'était (un pistolet à pierre);
+et dans la poche gauche il y avait encore une machine de la même
+espèce. Dans la plus petite poche du côté droit, il y avait
+plusieurs pièces rondes et plates, de métal rouge et blanc et
+d'une grosseur différente; quelques-unes des pièces blanches, qui
+nous ont paru être d'argent, étaient si larges et si pesantes, que
+mon confrère et moi nous avons eu de la peine à les lever. _Item_,
+deux sabres de poche (deux canifs), dont la lame s'emboîtait dans
+une rainure du manche, et qui avait le fil fort tranchant; ils
+étaient placés dans une grande boîte ou étui. Il restait deux
+poches à visiter: celles-ci, il les appelait goussets. C'étaient
+deux ouvertures coupées dans le haut de son _couvre_-_milieu_,
+mais fort serrées par son ventre, qui les pressait. Hors du
+gousset droit pendait une grande chaîne d'argent, avec une machine
+très merveilleuse au bout. Nous lui avons commandé de tirer hors
+du gousset tout ce qui tenait à cette chaîne; cela paraissait être
+un globe dont la moitié était d'argent et l'autre était un métal
+transparent. Sur le côté transparent, nous avons vu certaines
+figures étranges tracées dans un cercle; nous avons cru que nous
+pourrions les toucher, mais nos doigts ont été arrêtés par une
+substance lumineuse. Nous avons appliqué cette machine à nos
+oreilles; elle faisait un bruit continuel, à peu près comme celui
+d'un moulin à eau, et nous avons conjecturé que c'est ou quelque
+animal inconnu, ou la divinité qu'il adore; mais nous penchons
+plus du côté de la dernière opinion, parce qu'il nous a assuré (si
+nous l'avons bien entendu, car il s'exprimait fort imparfaitement)
+qu'il faisait rarement une chose sans l'avoir consultée; il
+l'appelait son oracle, et disait qu'elle désignait le temps pour
+chaque action de sa vie. Du gousset gauche il tira un filet
+presque assez large pour servir à un pêcheur (une bourse), mais
+qui s'ouvrait et se refermait; nous avons trouvé au dedans
+plusieurs pièces massives d'un métal jaune; si c'est du véritable
+or, il faut qu'elles soient d'une valeur inestimable.
+
+«Ainsi, ayant, par obéissance aux ordres de Votre Majesté, fouillé
+exactement toutes ses poches, nous avons observé une ceinture
+autour de son corps, faite de la peau de quelque animal
+prodigieux, à laquelle, du côté gauche, pendait une épée de la
+longueur de six hommes, et du côté droit une bourse ou poche
+partagée en deux cellules, chacune étant capable de tenir trois
+sujets de Votre Majesté. Dans une de ces cellules il y avait
+plusieurs globes ou balles d'un autre métal très pesant, environ
+de la grosseur de notre tête, et qui exigeaient une main très
+forte pour les lever; l'autre cellule contenait un amas de
+certaines graines noires, mais peu grosses et assez légères, car
+nous en pouvions tenir plus de cinquante dans la paume de nos
+mains (des balles et de la poudre).
+
+«Tel est l'inventaire exact de tout ce que nous avons trouvé sur
+le corps de l'_homme Montagne_, qui nous a reçus avec beaucoup
+d'honnêteté et avec des égards conformes à la commission de Votre
+Majesté.
+
+«Signé et scellé le quatrième jour de la lune quatre-vingt-
+neuvième du règne très heureux de Votre Majesté.
+
+«Flessen Frelock, Marsi Frelock.»
+
+Quand cet inventaire eut été lu en présence de l'empereur, il
+m'ordonna, en des termes honnêtes, de lui livrer toutes ces choses
+en particulier. D'abord il demanda mon sabre: il avait donné ordre
+à trois mille hommes de ses meilleures troupes qui
+l'accompagnaient de l'environner à quelque distance avec leurs
+arcs et leurs flèches; mais je ne m'en aperçus pas dans le moment,
+parce que mes yeux étaient fixés sur Sa Majesté. Il me pria donc
+de tirer mon sabre, qui, quoique un peu rouillé par l'eau de la
+mer, était néanmoins assez brillant. Je le fis, et tout aussitôt
+les troupes jetèrent de grands cris. Il m'ordonna de le remettre
+dans le fourreau et de le jeter à terre, aussi doucement que je
+pourrais, environ à six pieds de distance de ma chaîne. La seconde
+chose qu'il me demanda fut un de ces piliers creux de fer, par
+lesquels il entendait mes pistolets de poche; je les lui présentai
+et, par son ordre, je lui en expliquai l'usage comme je pus, et,
+ne les chargeant que de poudre, j'avertis l'empereur de n'être
+point effrayé, et puis je les lirai en l'air. L'étonnement, à
+cette occasion, fut plus, grand qu'à la vue de mon sabre; ils
+tombèrent tous à la renverse comme s'ils eussent été frappés du
+tonnerre; et même l'empereur, qui était très brave, ne put revenir
+à lui-même qu'après quelque temps. Je lui remis mes deux pistolets
+de la même manière que mon sabre, avec mes sacs de plomb et de
+poudre, l'avertissant de ne pas approcher le sac de poudre du feu,
+s'il ne voulait voir son palais impérial sauter en l'air, ce qui
+le surprit beaucoup. Je lui remis aussi ma montre, qu'il fut fort
+curieux de voir, et il commanda à deux de ses gardes les plus
+grands de la porter sur leurs épaules, suspendue à un grand bâton,
+comme les charretiers des brasseurs portent un baril de bière en
+Angleterre. Il était étonné du bruit continuel qu'elle faisait et
+du mouvement de l'aiguille qui marquait les minutes; il pouvait
+aisément le suivre des yeux, la vue de ces peuples étant bien plus
+perçante que la nôtre. Il demanda sur ce sujet le sentiment de ses
+docteurs, qui furent très partagés, comme le lecteur peut bien se
+l'imaginer.
+
+Ensuite je livrai mes pièces d'argent et de cuivre, ma bourse,
+avec neuf grosses pièces d'or et quelques-unes plus petites, mon
+peigne, ma tabatière d'argent, mon mouchoir et mon journal. Mon
+sabre, mes pistolets de poche et mes sacs de poudre et de plomb
+furent transportés à l'arsenal de Sa Majesté; mais tout le reste
+fut laissé chez moi.
+
+J'avais une poche en particulier, qui ne fut point visitée, dans
+laquelle il y avait une paire de lunettes, dont je me sers
+quelquefois à cause de la faiblesse de mes yeux, un télescope,
+avec plusieurs autres bagatelles que je crus de nulle conséquence
+pour l'empereur, et que, pour cette raison, je ne découvris point
+aux commissaires, appréhendant qu'elles ne fussent gâtées ou
+perdues si je venais à m'en dessaisir.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+_L'auteur divertit l'empereur et les grands de l'un et de l'autre
+sexe d'une manière fort extraordinaire. Description des
+divertissements de la cour de Lilliput. L'auteur est mis en
+liberté à certaines conditions._
+
+
+L'empereur voulut un jour me donner le divertissement de quelque
+spectacle, en quoi ces peuples surpassent toutes les nations que
+j'ai vues, soit pour l'adresse, soit pour la magnificence; mais
+rien ne me divertit davantage que lorsque je vis des danseurs de
+corde voltiger sur un fil blanc bien mince, long de deux pieds
+onze pouces.
+
+Ceux qui pratiquent cet exercice sont les personnes qui aspirent
+aux grands emplois, et souhaitent de devenir les favoris de la
+cour; ils sont pour cela formés dès leur jeunesse à ce noble
+exercice, qui convient surtout aux personnes de haute naissance.
+Quand une grande charge est vacante, soit par la mort de celui qui
+en était revêtu, soit par sa disgrâce (ce qui arrive très
+souvent), cinq ou six prétendants à la charge présentent une
+requête à l'empereur pour avoir la permission de divertir Sa
+Majesté et sa cour d'une danse sur la corde, et celui qui saute le
+plus haut sans tomber obtient la charge. Il arrive très souvent
+qu'on ordonne aux grands magistrats de danser aussi sur la corde,
+pour montrer leur habileté et pour faire connaître à l'empereur
+qu'ils n'ont pas perdu leur talent. Flimnap, grand trésorier de
+l'empire, passe pour avoir l'adresse de faire une cabriole sur la
+corde au moins un pouce plus haut qu'aucun autre seigneur de
+l'empire; je l'ai vu plusieurs fois faire le saut périlleux (que
+nous appelons le _somerset_) sur une petite planche de bois
+attachée à une corde qui n'est pas plus grosse qu'une ficelle
+ordinaire.
+
+Ces divertissements causent souvent des accidents funestes, dont
+la plupart sont enregistrés dans les archives impériales. J'ai vu
+moi-même deux ou trois prétendants s'estropier; mais le péril est
+beaucoup plus grand quand les ministres reçoivent ordre de
+signaler leur adresse; car, en faisant des efforts extraordinaires
+pour se surpasser eux-mêmes et pour l'emporter sur les autres, ils
+font presque toujours des chutes dangereuses.
+
+On m'assura qu'un an avant mon arrivée, Flimnap se serait
+infailliblement cassé la tête en tombant, si un des coussins du
+roi ne l'eût préservé.
+
+Il y a un autre divertissement qui n'est que pour l'empereur,
+l'impératrice et pour le premier ministre. L'empereur met sur une
+table trois fils de soie très déliés, longs de six pouces; l'un
+est cramoisi, le second jaune, et le troisième blanc. Ces fils
+sont proposés comme prix à ceux que l'empereur veut distinguer par
+une marque singulière de sa faveur. La cérémonie est faite dans la
+grand'chambre d'audience de Sa Majesté, où les concurrents sont
+obligés de donner une preuve de leur habileté, telle que je n'ai
+rien vu de semblable dans aucun autre pays de l'ancien ou du
+nouveau monde.
+
+L'empereur tient un bâton, les deux bouts parallèles à l'horizon,
+tandis que les concurrents, s'avançant successivement, sautent
+par-dessus le bâton. Quelquefois l'empereur tient un bout et son
+premier ministre tient l'autre; quelquefois le ministre le tient
+tout seul. Celui qui réussit le mieux et montre plus d'agilité et
+de souplesse en sautant est récompensé de la soie cramoisie; la
+jaune est donnée au second, et la blanche au troisième. Ces fils,
+dont ils font des baudriers, leur servent dans la suite d'ornement
+et, les distinguant du vulgaire, leur inspirent une noble fierté.
+
+L'empereur ayant un jour donné ordre à une partie de son armée,
+logée dans sa capitale et aux environs, de se tenir prête, voulut
+se réjouir d'une façon très singulière. Il m'ordonna de me tenir
+debout comme un autre colosse de Rhodes, mes pieds aussi éloignés
+l'un de l'autre que je les pourrais étendre commodément; ensuite
+il commanda à son général, vieux capitaine fort expérimenté, de
+ranger les troupes en ordre de bataille et de les faire passer en
+revue entre mes jambes, l'infanterie par vingt-quatre de front, et
+la cavalerie par seize, tambours battants, enseignes déployées et
+piques hautes. Ce corps était composé de trois mille hommes
+d'infanterie et de mille de cavalerie.
+
+Sa Majesté prescrivit, sous peine de mort, à tous les soldats
+d'observer dans la marche la bienséance la plus exacte envers ma
+personne, ce qui n'empêcha pas quelques-uns des jeunes officiers
+de lever les yeux en haut pendant qu'ils passaient au-dessous de
+moi. Et, pour confesser la vérité, ma culotte était alors en si
+mauvais état qu'elle leur donna l'occasion d'éclater de rire.
+
+J'avais présenté ou envoyé tant de mémoires ou de requêtes pour ma
+liberté, que Sa Majesté, à la fin, proposa l'affaire, premièrement
+au conseil des dépêches, et puis au Conseil d'État, où il n'y eut
+d'opposition que de la part du ministre Skyresh Bolgolam, qui
+jugea à propos, sans aucun sujet, de se déclarer, contre moi; mais
+tout le reste du conseil me fut favorable, et l'empereur appuya
+leur avis. Ce ministre, qui était _galbet_, c'est-à-dire grand
+amiral, avait mérité la confiance de son maître par son habileté
+dans les affaires; mais il était d'un esprit aigre et fantasque.
+Il obtint que les articles touchant les conditions auxquelles je
+devais être mis en liberté seraient dressés par lui-même. Ces
+articles me furent apportés par Skyresh Bolgolam en personne,
+accompagné de deux sous-secrétaires et de plusieurs gens de
+distinction. On me dit d'en promettre l'observation par serment,
+prêté d'abord à la façon de mon pays, et ensuite à la manière
+ordonnée par leurs lois, qui fut de tenir l'orteil de mon pied
+droit dans ma main gauche, de mettre le doigt du milieu de ma main
+droite sur le haut de ma tête, et le pouce sur la pointe de mon
+oreille droite. Mais, comme le lecteur peut être curieux de
+connaître le style de cette cour et de savoir les articles
+préliminaires de ma délivrance, j'ai fait une traduction de l'acte
+entier mot pour mot:
+
+«Golbasto momaren eulamé gurdilo shefin mully ully gué, très
+puissant empereur de Lilliput, les délices et la terreur de
+l'univers, dont les États s'étendent à cinq mille _blustrugs_
+(c'est-à-dire environ six lieues en circuit) aux extrémités du
+globe, souverain de tous les souverains, plus haut que les fils
+des hommes, dont les pieds pressent la terre jusqu'au centre, dont
+la tête touche le soleil, dont un clin d'oeil fait trembler les
+genoux des potentats, aimable comme le printemps, agréable comme
+l'été, abondant comme l'automne, terrible comme l'hiver; à tous
+nos sujets aimés et féaux, salut. Sa très haute Majesté propose à
+l'_homme Montagne _les articles suivants, lesquels, pour
+préliminaire, il sera obligé de ratifier par un serment solennel:
+
+«I. L'_homme Montagne _ne sortira point de nos vastes États sans
+notre permission scellée du grand sceau.
+
+«II. Il ne prendra point la liberté d'entrer dans notre capitale
+sans notre ordre exprès, afin que les habitants soient avertis
+deux heures auparavant de se tenir enfermés chez eux.
+
+«III. Ledit _homme Montagne_ bornera ses promenades à nos
+principaux grands chemins, et se gardera de se promener ou de se
+coucher dans un pré ou pièce de blé.
+
+«IV. En se promenant par lesdits chemins, il prendra tout le soin
+possible de ne fouler aux pieds les corps d'aucun de nos fidèles
+sujets ni de leurs chevaux ou voitures; il ne prendra aucun de nos
+dits sujets dans ses mains, si ce n'est de leur consentement.
+
+«V. S'il est nécessaire qu'un courrier du cabinet fasse quelque
+course extraordinaire, l'_homme Montagne _sera obligé de porter
+dans sa poche ledit courrier durant six journées, une fois toutes
+les lunes, et de remettre ledit courrier (s'il en est requis) sain
+et sauf en notre présence impériale.
+
+«VI. Il sera notre allié contre nos ennemis de l'île de Blefuscu,
+et fera tout son possible pour faire périr la flotte qu'ils arment
+actuellement pour faire une descente sur nos terres.
+
+«VII. Ledit _homme Montagne_, à ses heures de loisir, prêtera son
+secours à nos ouvriers, en les aidant à élever certaines grosses
+pierres, pour achever les murailles de notre grand parc et de nos
+bâtiments impériaux.
+
+«VIII. Après avoir fait le serment solennel d'observer les
+articles ci-dessus énoncés, ledit _homme Montagne_ aura une
+provision journalière de viande et de boisson suffisante à la
+nourriture de dix-huit cent soixante-quatorze de nos sujets, avec
+un accès libre auprès de notre personne impériale, et autres
+marques de notre faveur.
+
+«Donné en notre palais, à Belsaborac, le douzième jour de la
+quatre-vingt-onzième lune de notre règne.»
+
+Je prêtai le serment et signai tous ces articles avec une grande
+joie, quoique quelques-uns ne fussent pas aussi honorables que je
+l'eusse souhaité, ce qui fut l'effet de la malice du grand amiral
+Skyresh Bolgolam. On m'ôta mes chaînes, et je fus mis en liberté.
+L'empereur me fit l'honneur de se rendre en personne et d'être
+présent à la cérémonie de ma délivrance. Je rendis de très humbles
+actions de grâces à Sa Majesté, en me prosternant à ses pieds;
+mais il me commanda de me lever, et cela dans les termes les plus
+obligeants.
+
+Le lecteur a pu observer que, dans le dernier article de l'acte de
+ma délivrance, l'empereur était convenu de me donner une quantité
+de viande et de boisson qui pût suffire à la subsistance de dix-
+huit cent soixante-quatorze Lilliputiens. Quelque temps après,
+demandant à un courtisan, mon ami particulier, pourquoi on s'était
+déterminé à cette quantité, il me répondit que les mathématiciens
+de Sa Majesté, ayant pris la hauteur de mon corps par le moyen
+d'un quart de cercle, et supputé sa grosseur, et le trouvant, par
+rapport au leur, comme dix-huit cent soixante-quatorze sont à un,
+ils avaient inféré de la _similarité_ de leur corps que je devais
+avoir un appétit dix-huit cent soixante-quatorze fois plus grand
+que le leur; d'où le lecteur peut juger de l'esprit admirable de
+ce peuple, et de l'économie sage, exacte et clairvoyante de leur
+empereur.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+_Description de Mildendo, capitale de Lilliput, et du palais de
+l'empereur. Conversation entre l'auteur et un secrétaire d'État,
+touchant les affaires de l'empire. Offres que l'auteur fait de
+servir l'empereur dans ses guerres._
+
+
+La première requête que je présentai, après avoir obtenu ma
+liberté, fut pour avoir la permission de voir Mildendo, capitale
+de l'empire; ce que l'empereur m'accorda, mais en me recommandant
+de ne faire aucun mal aux habitants ni aucun tort à leurs maisons.
+Le peuple en fut averti par une proclamation qui annonçait le
+dessein que j'avais de visiter la ville. La muraille qui
+l'environnait était haute de deux pieds et demi, et épaisse au
+moins de onze pouces, en sorte qu'un carrosse pouvait aller dessus
+et faire le tour de la ville en sûreté; elle était flanquée de
+fortes tours à dix pieds de distance l'une de l'autre. Je passai
+par-dessus la porte occidentale, et je marchai très lentement et
+de côté par les deux principales rues, n'ayant qu'un pourpoint, de
+peur d'endommager les toits et les gouttières des maisons par les
+pans de mon justaucorps. J'allais avec une extrême circonspection,
+pour me garder de fouler aux pieds quelques gens qui étaient
+restés dans les rues, nonobstant les ordres précis signifiés à
+tout le monde de se tenir chez soi, sans sortir aucunement durant
+ma marche. Les balcons, les fenêtres des premier, deuxième,
+troisième et quatrième étages, celles des greniers ou galetas et
+les gouttières même étaient remplis d'une si grande foule de
+spectateurs, que je jugeai que la ville devait être
+considérablement peuplée. Cette ville forme un carré exact, chaque
+côté de la muraille ayant cinq cents pieds de long. Les deux
+grandes rues qui se croisent et la partagent en quatre quartiers
+égaux ont cinq pieds de large; les petites rues, dans lesquelles
+je ne pus entrer, ont de largeur depuis douze jusqu'à dix-huit
+pouces. La ville est capable de contenir cinq cent mille âmes. Les
+maisons sont de trois ou quatre étages. Les boutiques et les
+marchés sont bien fournis. Il y avait autrefois bon opéra et bonne
+comédie; mais, faute d'auteurs excités par les libéralités du
+prince, il n'y a plus rien qui vaille.
+
+
+
+Le palais de l'empereur, situé dans le centre de la ville, où les
+deux grandes rues se rencontrent, est entouré d'une muraille haute
+de vingt-trois pouces, et, à vingt pieds de distance des
+bâtiments. Sa Majesté m'avait permis d'enjamber par-dessus cette
+muraille, pour voir son palais de tous les côtés. La cour
+extérieure est un carré de quarante pieds et comprend deux autres
+cours. C'est dans la plus intérieure que sont les appartements de
+Sa Majesté, que j'avais un grand désir de voir, ce qui était
+pourtant bien difficile, car les plus grandes portes n'étaient que
+de dix-huit pouces de haut et de sept pouces de large. De plus,
+les bâtiments de la cour extérieure étaient au moins hauts de cinq
+pieds, et il m'était impossible d'enjamber par-dessus sans courir
+le risque de briser les ardoises des toits; car, pour les
+murailles, elles étaient solidement bâties de pierres de taille
+épaisses de quatre pouces. L'empereur avait néanmoins grande envie
+que je visse la magnificence de son palais; mais je ne fus en état
+de le faire qu'au bout de trois jours, lorsque j'eus coupé avec
+mon couteau quelques arbres des plus grands du parc impérial,
+éloigné de la ville d'environ cinquante toises. De ces arbres je
+fis deux tabourets, chacun de trois pieds de haut, et assez forts
+pour soutenir le poids de mon corps. Le peuple ayant donc été
+averti pour la seconde fois, je passai encore au travers de la
+ville, et m'avançai vers le palais, tenant mes deux tabourets à la
+main. Quand je fus arrivé à un côté de la cour extérieure, je
+montai sur un de mes tabourets et pris l'autre à ma main. Je fis
+passer celui-ci par-dessus le toit, et le descendis doucement à
+terre, dans l'espace qui était entre la première et la seconde
+cour, lequel avait huit pieds de large. Je passai ensuite très
+commodément par-dessus les bâtiments, par le moyen des deux
+tabourets; et, quand je fus en dedans, je tirai avec un crochet le
+tabouret qui était resté en dehors. Par cette invention, j'entrai
+jusque dans la cour la plus intérieure, où, me couchant sur le
+côté, j'appliquai mon visage à toutes les fenêtres du premier
+étage, qu'on avait exprès laissées ouvertes, et je vis les
+appartements les plus magnifiques qu'on puisse imaginer. Je vis
+l'impératrice et les jeunes princesses dans leurs chambres,
+environnées de leur suite. Sa Majesté impériale voulut bien
+m'honorer d'un sourire très gracieux, et me donna par la fenêtre
+sa main à baiser.
+
+Je ne ferai point ici le détail des curiosités renfermées dans ce
+palais; je les réserve pour un plus grand ouvrage, et qui est
+presque prêt à être mis sous presse, contenant une description
+générale de cet empire depuis sa première fondation, l'histoire de
+ses empereurs pendant une longue suite de siècles, des
+observations sur leurs guerres, leur politique, leurs lois, les
+lettres et la religion du pays, les plantes et animaux qui s'y
+trouvent, les moeurs et les coutumes des habitants, avec,
+plusieurs, autres matières prodigieusement curieuses et
+excessivement utiles. Mon but n'est à présent que de raconter ce
+qui m'arriva pendant un séjour de neuf mois dans ce merveilleux
+empire.»
+
+Quinze jours après que j'eus obtenu ma liberté, Reldresal,
+secrétaire d'État pour le département des affaires particulières,
+se rendit chez moi, suivi d'un seul domestique. Il ordonna que son
+carrosse l'attendît à quelque distance, et me pria de lui donner
+un entretien d'une heure. Je lui offris de me coucher, afin qu'il
+pût être de niveau à mon oreille; mais il aima mieux que je le
+tinsse dans ma main pendant la conversation. Il commença par me
+faire des compliments sur ma liberté et me dit qu'il pouvait se
+flatter d'y avoir un peu contribué. Puis il ajouta que, sans
+l'intérêt que la cour y avait, je ne l'eusse pas sitôt obtenue;
+«car, dit-il; quelque florissant que notre État paraisse aux
+étrangers, nous avons deux grands fléaux à combattre: une faction
+puissante au dedans, et au dehors l'invasion dont nous sommes
+menacés par un ennemi formidable. À l'égard du premier, il faut
+que vous sachiez que, depuis plus de soixante et dix lunes, il y a
+eu deux partis opposés dans cet empire, sous les noms de
+_tramecksan_ et _slamechsan_, termes empruntés des _hauts_ et _bas
+talons_ de leurs souliers, par lesquels ils se distinguent. On
+prétend, il est vrai, que les _hauts talons_ sont les plus
+conformes à notre ancienne constitution; mais, quoi qu'il en soit,
+Sa Majesté a résolu de ne se servir que des _bas talons_ dans
+l'administration du gouvernement et dans toutes les charges qui
+sont à la disposition de la couronne. Vous pouvez même remarquer
+que les talons de Sa Majesté impériale sont plus bas au moins d'un
+_drurr_ que ceux d'aucun de sa cour.». (Le _drurr_ est environ la
+quatorzième partie d'un pouce.) «La haine des deux partis,
+continua-t-il, est à un tel degré, qu'ils ne mangent ni ne boivent
+ensemble et qu'ils ne se parlent point. Nous comptons que les
+_tramecksans_ ou _hauts-talons_ nous surpassent en nombre; mais
+l'autorité est entre nos mains. Hélas! nous appréhendons que Son
+Altesse impériale, l'héritier présomptif de la couronne, n'ait
+quelque penchant aux _hauts-talons _; au moins nous pouvons
+facilement voir qu'un de ses talons est plus haut que l'autre, ce
+qui le fait un peu clocher dans sa démarche. Or, au milieu de ces
+dissensions intestines, nous sommes menacés d'une invasion de la
+part de l'île de Blefuscu, qui est l'autre grand empire de
+l'univers, presque aussi grand et aussi puissant que celui-ci;
+car, pour ce qui est de ce que nous avons entendu dire, qu'il y a
+d'autres empires, royaumes et États dans le monde, habités par des
+créatures humaines aussi grosses et aussi grandes que vous, nos
+philosophes en doutent beaucoup et aiment mieux conjecturer que
+vous êtes tombé de la lune ou d'une des étoiles, parce qu'il est
+certain qu'une centaine de mortels de votre grosseur
+consommeraient dans peu de temps tous les fruits et tous les
+bestiaux des États de Sa Majesté. D'ailleurs nos historiens,
+depuis six mille lunes, ne font mention d'aucunes autres régions
+que des deux grands empires de Lilliput et de Blefuscu. Ces deux
+formidables puissances ont, comme j'allais vous dire, été engagées
+pendant trente-six lunes dans une guerre très opiniâtre, dont
+voici le sujet: tout le monde convient que la manière primitive de
+casser les oeufs avant que nous les mangions est de les casser au
+gros bout; mais l'aïeul de Sa Majesté régnante, pendant qu'il
+était enfant, sur le point de manger un oeuf, eut le malheur de se
+couper un des doigts; sur quoi l'empereur son père donna un arrêt
+pour ordonner à tous ses sujets, sous de graves peines, de casser
+leurs oeufs par le petit bout. Le peuple fut si irrité de cette
+loi, que nos historiens racontent qu'il y eut, à cette occasion,
+six révoltes, dans lesquelles un empereur perdit la vie et un
+autre la couronne. Ces dissensions intestines furent toujours
+fomentées par les souverains de Blefuscu, et, quand les
+soulèvements furent réprimés, les coupables se réfugièrent dans
+cet empire. On suppute que onze mille hommes ont, à différentes
+époques, aimé mieux souffrir la mort que de se soumettre à la loi
+de casser leurs oeufs par le petit bout. Plusieurs centaines de
+gros volumes ont été écrits et publiés sur cette matière; mais les
+livres des _gros_-_boutiens_ ont été défendus depuis longtemps, et
+tout leur parti a été déclaré, par les lois, incapable de posséder
+des charges. Pendant la suite continuelle de ces troubles, les
+empereurs de Blefuscu ont souvent fait des remontrances par leurs
+ambassadeurs, nous accusant de faire un crime en violant un
+précepte fondamental de notre grand prophète Lustrogg, dans le
+cinquante-quatrième chapitre du _Blundecral_ (ce qui est leur
+Coran). Cependant cela a été jugé n'être qu'une interprétation du
+sens du texte, dont voici les mots: _Que tous les fidèles
+casseront leurs oeufs au bout le plus commode_. On doit, à mon
+avis, laisser décider à la conscience de chacun quel est le bout
+le plus commode, ou, au moins, c'est à l'autorité du souverain
+magistrat d'en décider. Or, les _gros-boutiens_ exilés ont trouvé
+tant de crédit dans la cour de l'empereur de Blefuscu, et tant de
+secours et d'appui dans notre pays même, qu'une guerre très
+sanglante a régné entre les deux empires pendant trente-six lunes
+à ce sujet, avec différents succès. Dans cette guerre, nous avons
+perdu; quarante vaisseaux de ligne et un bien plus grand nombre de
+petits vaisseaux, avec trente mille de nos meilleurs matelots et
+soldats; l'on compte que la perte de l'ennemi, n'est pas moins
+considérable. Quoi qu'il en soit, on arme à présent une flotte
+très redoutable, et on se prépare à faire une descente sur nos
+côtes. Or, Sa Majesté impériale, mettant sa confiance en votre
+valeur, et ayant une haute idée de vos forces, m'a commandé de
+vous faire ce détail au sujet de ses affaires, afin de savoir
+quelles sont vos dispositions à son égard.»
+
+Je répondis au secrétaire que je le priais d'assurer l'empereur de
+mes très humbles respects, et de lui faire savoir que j'étais prêt
+à sacrifier ma vie pour défendre sa personne sacrée et son empire
+contre toutes les entreprises et invasions de ses ennemis. Il me
+quitta fort satisfait de ma réponse.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+_L'auteur, par un stratagème très extraordinaire, s'oppose à une
+descente des ennemis. L'empereur lui confère un grand titre
+d'honneur. Des ambassadeurs arrivent de la part de l'empereur de
+Blefuscu pour demander la paix, le feu prend à l'appartement de
+l'impératrice. L'auteur contribue beaucoup à éteindre l'incendie._
+
+
+L'empire de Blefuscu est une île située au nord-nord-est de
+Lilliput, dont elle n'est séparée que par un canal qui a quatre
+cents toises de large. Je ne l'avais pas encore vu; et, sur l'avis
+d'une descente projetée, je me gardai bien de paraître de ce côté-
+là, de peur d'être découvert par quelques-uns des vaisseaux de
+l'ennemi.
+
+Je fis part à l'empereur d'un projet que j'avais formé depuis peu
+pour me rendre maître de toute la flotte des ennemis, qui, selon
+le rapport de ceux que nous envoyions à la découverte, était dans
+le port, prête à mettre à la voile au premier vent favorable. Je
+consultai les plus expérimentés dans la marine pour apprendre
+d'eux quelle était la profondeur du canal, et ils me dirent qu'au
+milieu, dans la plus haute marée, il était profond de soixante et
+dix _glumgluffs_ (c'est-à-dire environ six pieds selon la mesure
+de l'Europe), et le reste de cinquante _glumgluffs_ au plus. Je
+m'en allai secrètement vers la côte nord-est, vis-à-vis de
+Blefuscu, et, me couchant derrière une colline, je tirai ma
+lunette et vis la flotte de l'ennemi composée de cinquante
+vaisseaux de guerre et d'un grand nombre de vaisseaux de
+transport. M'étant ensuite retiré, je donnai ordre de fabriquer
+une grande quantité de câbles, les plus forts qu'on pourrait, avec
+des barres de fer. Les câbles devaient être environ de la grosseur
+d'une aiguille à tricoter. Je triplai le câble pour le rendre
+encore plus fort; et, pour la même raison, je tortillai ensemble
+trois des barres de fer, et attachai à chacune un crochet. Je
+retournai à la côte du nord-est, et, mettant bas mon justaucorps,
+mes souliers et mes bas, j'entrai dans la mer. Je marchai d'abord
+dans l'eau avec toute la vitesse que je pus, et ensuite je nageai
+au milieu, environ quinze toises, jusqu'à ce que j'eusse trouvé
+pied. J'arrivai à la flotte en moins d'une demi-heure. Les ennemis
+furent si frappés à mon aspect, qu'ils sautèrent tous hors de
+leurs vaisseaux comme des grenouilles et s'enfuirent à terre; ils
+paraissaient être au nombre d'environ trente mille hommes. Je pris
+alors mes câbles, et, attachant un crochet au trou de la proue de
+chaque vaisseau, je passai mes câbles dans les crochets. Pendant
+que je travaillais, l'ennemi fit une décharge de plusieurs
+milliers de flèches, dont un grand nombre m'atteignirent au visage
+et aux mains, et qui, outre la douleur excessive qu'elles me
+causèrent, me troublèrent fort dans mon ouvrage. Ma plus grande
+appréhension était pour mes yeux, que j'aurais infailliblement
+perdus si je ne me fusse promptement avisé d'un expédient: j'avais
+dans un de mes goussets une paire de lunettes, que je tirai et
+attachai à mon nez aussi fortement que je pus. Armé, de cette
+façon, comme d'une espèce de casque, je poursuivis mon travail en
+dépit de la grêle continuelle de flèches qui tombaient sur moi.
+Ayant placé tous les crochets, je commençai à tirer; mais ce fut
+inutilement: tous les vaisseaux étaient à l'ancre. Je coupai
+aussitôt avec mon couteau tous les câbles auxquels étaient
+attachées les ancres, ce qu'ayant achevé en peu de temps, je tirai
+aisément cinquante des plus gros vaisseaux et les entraînai avec
+moi.
+
+Les Blefuscudiens, qui n'avaient point d'idée de ce que je
+projetais, furent également surpris et confus: ils m'avaient vu
+couper les câbles et avaient cru que mon dessein n'était que de
+les laisser flotter au gré du vent et de la marée, et de les faire
+heurter l'un contre l'autre; mais quand ils me virent entraîner
+toute la flotte à la fois, ils jetèrent des cris de rage et de
+désespoir.
+
+
+
+Ayant marché quelque temps, et me trouvant hors de la portée des
+traits, je m'arrêtai un peu pour tirer toutes les flèches qui
+s'étaient attachées à mon visage et à mes mains; puis, conduisant
+ma prise, je tâchai de me rendre au port impérial de Lilliput.
+
+L'empereur, avec toute sa cour, était sur le bord de la mer,
+attendant le succès de mon entreprise. Ils voyaient de loin
+avancer une flotte sous la forme d'un grand croissant; mais, comme
+j'étais dans l'eau jusqu'au cou, ils ne s'apercevaient pas que
+c'était moi qui la conduisais vers eux.
+
+L'empereur crut donc que j'avais péri et que la flotte ennemie
+s'approchait pour faire une descente; mais ses craintes furent
+bientôt dissipées; car, ayant pris pied, on me vit à la tête de
+tous les vaisseaux, et l'on m'entendit crier d'une voix forte:
+_Vive le très puissant empereur de Lilliput! _Ce prince, à mon
+arrivée, me donna des louanges infinies, et, sur-le-champ, me créa
+_nardac_, qui est le plus haut titre d'honneur parmi eux.
+
+Sa Majesté me pria de prendre des mesures pour amener dans ses
+ports tous les autres vaisseaux de l'ennemi. L'ambition de ce
+prince ne lui faisait prétendre rien moins que de se rendre maître
+de tout l'empire de Blefuscu, de le réduire en province de son
+empire et de le faire gouverner par un vice-roi; de faire périr
+tous les exilés gros-boutiens et de contraindre tous ses peuples à
+casser les oeufs par le petit bout, ce qui l'aurait fait parvenir
+à la monarchie universelle; mais je tâchai de le détourner de ce
+dessein par plusieurs raisonnements fondés sur la politique et sur
+la justice, et je protestai hautement que je ne serais jamais
+l'instrument dont il se servirait pour opprimer la liberté d'un
+peuple libre, noble et courageux. Quand on eut délibéré sur cette
+affaire dans le conseil, la plus saine partie fut de mon avis.
+
+Cette déclaration ouverte et hardie était si opposée aux projets
+et à la politique de Sa Majesté impériale, qu'il était difficile
+qu'elle pût me le pardonner; elle en parla dans le conseil d'une
+manière très artificieuse, et mes ennemis secrets s'en prévalurent
+pour me perdre: tant il est vrai que les services les plus
+importants rendus aux souverains sont bien peu de chose lorsqu'ils
+sont suivis du refus de servir aveuglément leurs passions.
+
+Environ trois semaines après mon expédition éclatante, il arriva
+une ambassade solennelle de Blefuscu avec des propositions de
+paix. Le traité fut bientôt conclu, à des conditions très
+avantageuses pour l'empereur. L'ambassade était composée de six
+seigneurs, avec une suite de cinq cents personnes, et l'on peut
+dire que leur entrée fut conforme à la grandeur de leur maître et
+à l'importance de leur négociation.
+
+Après la conclusion du traité, Leurs Excellences, étant averties
+secrètement des bons offices que j'avais rendus à leur nation par
+la manière dont j'avais parlé à l'empereur, me rendirent une
+visite en cérémonie. Ils commencèrent par me faire beaucoup de
+compliments sur ma valeur et sur ma générosité, et m'invitèrent,
+au nom de leur maître, à passer dans son royaume. Je les remerciai
+et les priai de me faire l'honneur de présenter mes très humbles
+respects à Sa Majesté blefuscudienne, dont les vertus éclatantes
+étaient répandues par tout l'univers. Je promis de me rendre
+auprès de sa personne royale avant que de retourner dans mon pays.
+
+Peu de jours après, je demandai à l'empereur la permission de
+faire mes compliments au grand roi de Blefuscu; il me répondit
+froidement qu'il le voulait bien.
+
+J'ai oublié de dire que les ambassadeurs m'avaient parlé avec le
+secours d'un interprète. Les langues des deux empires sont très
+différentes l'une de l'autre; chacune des deux nations vante
+l'antiquité, la beauté et la force de sa langue et méprise
+l'autre. Cependant l'empereur, fier de l'avantage qu'il avait
+remporté sur les Blefuscudiens par la prise de leur flotte,
+obligea les ambassadeurs à présenter leurs lettres de créance et à
+faire leur harangue dans la langue lilliputienne, et il faut
+avouer qu'à raison du trafic et du commerce qui est entre les deux
+royaumes, de la réception réciproque des exilés et de l'usage où
+sont les Lilliputiens d'envoyer leur jeune noblesse dans le
+Blefuscu, afin de s'y polir et d'y apprendre les exercices, il y a
+très peu de personnes de distinction dans l'empire de Lilliput, et
+encore moins de négociants ou de matelots dans les places
+maritimes qui ne parlent les deux langues.
+
+J'eus alors occasion de rendre à Sa Majesté impériale un service
+très signalé. Je fus un jour réveillé, sur le minuit, par les cris
+d'une foule de peuple assemblé à la porte de mon hôtel; j'entendis
+le mot _burgum_ répété plusieurs fois. Quelques-uns de la cour de
+l'empereur, s'ouvrant un passage à travers la foule, me prièrent
+de venir incessamment au palais, où l'appartement de l'impératrice
+était en feu par la faute d'une de ses dames d'honneur, qui
+s'était endormie en lisant un poème blefuscudien. Je me levai à
+l'instant et me transportai au palais avec assez de peine, sans
+néanmoins fouler personne aux pieds. Je trouvai qu'on avait déjà
+appliqué des échelles aux murailles de l'appartement et qu'on
+était bien fourni de seaux; mais l'eau était assez éloignée. Ces
+seaux étaient environ de la grosseur d'un dé à coudre, et le
+pauvre peuple en fournissait avec toute la diligence qu'il
+pouvait. L'incendie commençait à croître, et un palais si
+magnifique aurait été infailliblement réduit en cendres si, par
+une présence d'esprit peu ordinaire, je ne me fusse tout à coup
+avisé d'un expédient. Le soir précédent, j'avais bu en grande
+abondance d'un vin blanc appelé _glimigrim_, qui vient d'une
+province de Blefuscu et qui est très diurétique. Je me mis donc à
+uriner en si grande abondance, et j'appliquai l'eau si à propos et
+si adroitement aux endroits convenables, qu'en trois minutes le
+feu fut tout à fait éteint, et que le reste de ce superbe édifice,
+qui avait coûté des sommes immenses, fut préservé d'un fatal
+embrasement.
+
+J'ignorais si l'empereur me saurait gré du service que je venais
+de lui rendre; car, par les lois fondamentales de l'empire,
+c'était un crime capital et digne de mort de faire de l'eau dans
+l'étendue du palais impérial; mais je fus rassuré lorsque j'appris
+que Sa Majesté avait donné ordre au grand juge de m'expédier des
+lettres de grâce; mais on m'apprit que l'impératrice, concevant la
+plus grande horreur de ce que je venais de faire, s'était
+transportée au côté le plus éloigné de la cour, et qu'elle était
+déterminée à ne jamais loger dans des appartements que j'avais osé
+souiller par une action malhonnête et impudente.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+_Les moeurs des habitants de Lilliput, leur littérature, leurs
+lois, leurs coutumes et leur manière d'élever les enfants._
+
+
+Quoique j'aie le dessein de renvoyer la description de cet empire
+à un traité particulier, je crois cependant devoir en donner ici
+au lecteur quelque idée générale. Comme la taille ordinaire des
+gens du pays est un peu moins haute que de six pouces, il y a une
+proportion exacte dans tous les autres animaux, aussi bien que
+dans les plantes et dans les arbres. Par exemple, les chevaux et
+les boeufs les plus hauts sont de quatre à cinq pouces, les
+moutons d'un pouce et demi, plus ou moins, leurs oies environ de
+la grosseur d'un moineau; en sorte que leurs insectes étaient
+presque invisibles pour moi; mais la nature a su ajuster les yeux
+des habitants de Lilliput à tous les objets qui leur sont
+proportionnés. Pour faire connaître combien leur vue est perçante
+à l'égard des objets qui sont proches, je dirai que je vis une
+fois avec plaisir un cuisinier habile plumant une alouette qui
+n'était, pas si grosse qu'une mouche ordinaire, et une jeune fille
+enfilant une aiguille invisible avec de la soie pareillement
+invisible.
+
+Ils ont des caractères et des lettres; mais leur façon d'écrire
+est remarquable, n'étant ni de la gauche à la droite, comme celle
+de l'Europe; ni de la droite à la gauche, comme celle des Arabes;
+ni de haut en bas, comme celle des Chinois; ni de bas en haut,
+comme celle des Cascaries; mais obliquement et d'un angle du
+papier à l'autre, comme celle des dames d'Angleterre.
+
+Ils enterrent les morts la tête directement en bas, parce qu'ils
+s'imaginent que, dans onze mille lunes, tous les morts doivent
+ressusciter; qu'alors la terre, qu'ils croient plate, se tournera
+sens dessus dessous, et que, par ce moyen, au moment de leur
+résurrection, ils se trouveront tous debout sur leurs pieds. Les
+savants d'entre eux reconnaissent l'absurdité de cette opinion;
+mais l'usage subsiste, parce qu'il est ancien et fondé sur les
+idées du peuple.
+
+Ils ont des lois et des coutumes très singulières, que
+j'entreprendrais peut-être de justifier si elles n'étaient trop
+contraires à celles de ma chère patrie. La première dont je ferai
+mention regarde les délateurs. Tous les crimes contre l'État sont
+punis en ce pays-là avec une rigueur extrême; mais si l'accusé
+fait voir évidemment son innocence, l'accusateur est aussitôt
+condamné à une mort ignominieuse, et tous ses biens confisqués au
+profit de l'innocent. Si l'accusateur est un gueux, l'empereur, de
+ses propres deniers, dédommage l'accusé, supposé qu'il ait été mis
+en prison ou qu'il ait été maltraité le moins du monde.
+
+On regarde la fraude comme un crime plus énorme que le vol; c'est
+pourquoi elle est toujours punie de mort; car on a pour principe
+que le soin et la vigilance, avec un esprit ordinaire, peuvent
+garantir les biens d'un homme contre les attentats des voleurs,
+mais que la probité n'a point de défense contre la fourberie et la
+mauvaise foi.
+
+Quoique nous regardions les châtiments et les récompenses comme
+les grands pivots du gouvernement, je puis dire néanmoins que la
+maxime de punir et de récompenser n'est pas observée en Europe
+avec la même sagesse que dans l'empire de Lilliput. Quiconque peut
+apporter des preuves suffisantes qu'il a observé exactement les
+lois de son pays pendant soixante-treize lunes, a droit de
+prétendre à certains privilèges, selon sa naissance et son état,
+avec une certaine somme d'argent tirée d'un fonds destiné à cet
+usage; il gagne même le titre de _snilpall_, ou de _légitime_,
+lequel est ajouté à son nom; mais ce titre ne passe pas à sa
+postérité. Ces peuples regardent comme un défaut prodigieux de
+politique parmi nous que toutes nos lois soient menaçantes, et que
+l'infraction soit suivie de rigoureux châtiments, tandis que
+l'observation n'est suivie d'aucune récompense; c'est pour cette
+raison qu'ils représentent la justice avec six yeux, deux devant,
+autant derrière, et un de chaque côté (pour représenter la
+circonspection), tenant un sac plein d'or à sa main droite et une
+épée dans le fourreau à sa main gauche, pour faire voir qu'elle
+est plus disposée à récompenser qu'à punir.
+
+Dans le choix qu'on fait des sujets pour remplir les emplois, on a
+plus d'égard à la probité qu'au grand génie. Comme le gouvernement
+est nécessaire au genre humain, on croit que la Providence n'eut
+jamais dessein de faire de l'administration des affaires publiques
+une science difficile et mystérieuse, qui ne pût être possédée que
+par un petit nombre d'esprits rares et sublimes, tel qu'il en naît
+au plus deux ou trois dans un siècle; mais on juge que la vérité,
+la justice, la tempérance et les autres vertus sont à la portée de
+tout le monde, et que la pratique de ces vertus, accompagnée d'un
+peu d'expérience et de bonne intention, rend quelque personne que
+ce soit propre au service de son pays, pour peu qu'elle ait de bon
+sens et de discernement.
+
+On est persuadé que tant s'en faut que le défaut des vertus
+morales soit suppléé par les talents supérieurs de l'esprit, que
+les emplois ne pourraient être confiés à de plus dangereuses mains
+qu'à celles des grands esprits qui n'ont aucune vertu, et que les
+erreurs nées de l'ignorance, dans un ministre honnête homme,
+n'auraient jamais de si funestes suites, à l'égard du bien public,
+que les pratiques ténébreuses d'un ministre dont les inclinations
+seraient corrompues, dont les vues seraient criminelles, et qui
+trouverait dans les ressources de son esprit de quoi faire le mal
+impunément.
+
+Qui ne croit pas à la Providence divine parmi les Lilliputiens est
+déclaré incapable de posséder aucun emploi public. Comme les rois
+se prétendent, à juste titre, les députés de la Providence, les
+Lilliputiens jugent qu'il n'y a rien de plus absurde et de plus
+inconséquent que la conduite d'un prince qui se sert de gens sans
+religion, qui nient cette autorité suprême dont il se dit le
+dépositaire, et dont, en effet, il emprunte la sienne.
+
+En rapportant ces lois et les suivantes, je ne parle que des lois
+primitives des Lilliputiens.
+
+Je sais que, par des lois modernes, ces peuples sont tombés dans
+un grand excès de corruption: témoin cet usage honteux d'obtenir
+les grandes charges en dansant sur la corde, et les marques de
+distinction en sautant par-dessus un bâton. Le lecteur doit
+observer que cet indigne usage fut introduit par le père de
+l'empereur régnant.
+
+L'ingratitude est, parmi ces peuples, un crime énorme, comme nous
+apprenons dans l'histoire qu'il l'a été autrefois aux yeux de
+quelques nations vertueuses. Celui, disent les Lilliputiens, qui
+rend de mauvais offices à son bienfaiteur même doit être
+nécessairement l'ennemi de tous les autres hommes.
+
+Les Lilliputiens jugent que le père et la mère ne doivent point
+être chargés de l'éducation de leurs propres enfants, et il y a,
+dans chaque ville, des séminaires publics, où tous les pères et
+les mères excepté les paysans et les ouvriers, sont obligés
+d'envoyer leurs enfants de l'un et l'autre sexe, pour être élevés
+et formés. Quand ils sont parvenus à l'âge de vingt lunes, on les
+suppose dociles et capables d'apprendre. Les écoles sont de
+différentes espèces, suivant la différence du rang et du sexe. Des
+maîtres habiles forment les enfants pour un état de vie conforme à
+leur naissance, à leurs propres talents et à leurs inclinations.
+
+Les séminaires pour les jeunes gens d'une naissance illustre sont
+pourvus de maîtres sérieux et savants. L'habillement et la
+nourriture des enfants sont simples. On leur inspire des principes
+d'honneur, de justice, de courage, de modestie, de clémence, de
+religion et d'amour pour la patrie; ils sont habillés par des
+hommes jusqu'à l'âge de quatre ans, et, après cet âge, ils sont
+obligés de s'habiller eux-mêmes, de quelque grande naissance
+qu'ils soient. Il ne leur est permis de prendre leurs
+divertissements qu'en présence d'un maître. On permet à leurs père
+et mère de les voir deux fois par an. La visite ne peut durer
+qu'une heure, avec la liberté d'embrasser leurs fils en entrant et
+en sortant; mais un maître, qui est toujours présent en ces
+occasions, ne leur permet pas de parler secrètement à leur fils,
+de le flatter, de le caresser, ni de lui donner des bijoux ou des
+dragées et des confitures.
+
+Dans les séminaires féminins, les jeunes filles de qualité sont
+élevées presque comme les garçons. Seulement, elles sont habillées
+par des domestiques en présence d'une maîtresse, jusqu'à ce
+qu'elles aient atteint l'âge de cinq ans, qu'elles s'habillent
+elles-mêmes. Lorsque l'on découvre que les nourrices ou les femmes
+de chambre entretiennent ces petites filles d'histoires
+extravagantes, de contes insipides ou capables de leur faire peur
+(ce qui est, en Angleterre, fort ordinaire aux gouvernantes),
+elles sont fouettées publiquement trois fois par toute la ville,
+emprisonnées pendant un an, et exilées le reste de leur vie dans
+l'endroit le plus désert du pays. Ainsi, les jeunes filles, parmi
+ces peuples, sont aussi honteuses que les hommes d'être lâches et
+sottes; elles méprisent tous les ornements extérieurs, et n'ont
+égard qu'à la bienséance et à la propreté. Leurs exercices ne sont
+pas si violents que ceux des garçons, et on les fait un peu moins
+étudier; car on leur apprend aussi les sciences et les belles-
+lettres. C'est une maxime parmi eux qu'une femme devant être pour
+son mari une compagnie toujours agréable, elle doit s'orner
+l'esprit, qui ne vieillit point.
+
+Les Lilliputiens sont persuadés, autrement que nous ne le sommes
+en Europe, que rien ne demande plus de soin et d'application que
+l'éducation des enfants. Ils disent qu'il en est de cela comme de
+conserver certaines plantes, de les faire croître heureusement, de
+les défendre contre les rigueurs de l'hiver, contre les ardeurs et
+les orages de l'été, contre les attaques des insectes, de leur
+faire enfin porter des fruits en abondance, ce qui est l'effet de
+l'attention et des peines d'un jardinier habile.
+
+Ils prennent garde que le maître ait plutôt un esprit bien fait
+qu'un esprit sublime, plutôt des moeurs que de la science; ils ne
+peuvent souffrir ces maîtres qui étourdissent sans cesse les
+oreilles de leurs disciples de combinaisons grammaticales, de
+discussions frivoles, de remarques puériles, et qui, pour leur
+apprendre l'ancienne langue de leur pays, qui n'a que peu de
+rapport à celle qu'on y parle aujourd'hui, accablent leur esprit
+de règles et d'exceptions, et laissent là l'usage et l'exercice,
+pour farcir leur mémoire de principes superflus et de préceptes
+épineux: ils veulent que le maître se familiarise avec dignité,
+rien n'étant plus contraire à la bonne éducation que le pédantisme
+et le sérieux affecté; il doit, selon eux, plutôt s'abaisser que
+s'élever devant son disciple, et ils jugent l'un plus difficile
+que l'autre, parce qu'il faut souvent plus d'effort et de vigueur,
+et toujours plus d'attention pour descendre sûrement que pour
+monter.
+
+Ils prétendent que les maîtres doivent bien plus s'appliquer à
+former l'esprit des jeunes gens pour la conduite de la vie qu'à
+l'enrichir de connaissances curieuses, presque toujours inutiles.
+On leur apprend donc de bonne heure à être sages et philosophes,
+afin que, dans la saison même des plaisirs, ils sachent les goûter
+philosophiquement. N'est-il pas ridicule, disent-ils, de n'en
+connaître la nature et le vrai usage que lorsqu'on y est devenu
+inhabile, d'apprendre à vivre quand la vie est presque passée, et
+de commencer à être homme lorsqu'on va cesser de l'être?
+
+On leur propose des récompenses pour l'aveu ingénu et sincère de
+leurs fautes, et ceux qui savent mieux raisonner sur leurs propres
+défauts obtiennent des grâces et des honneurs. On veut qu'ils
+soient curieux et qu'ils fassent souvent des questions sur tout ce
+qu'ils voient et sur tout ce qu'ils entendent, et l'on punit très
+sévèrement ceux qui, à la vue d'une chose extraordinaire et
+remarquable, témoignent peu d'étonnement et de curiosité.
+
+On leur recommande d'être très fidèles, très soumis, très attachés
+au prince, mais d'un attachement général et de devoir, et non
+d'aucun attachement particulier, qui blesse souvent la conscience
+et toujours la liberté, et qui expose à de grands malheurs.
+
+Les maîtres d'histoire se mettent moins en peine d'apprendre à
+leurs élèves la date de tel ou tel événement, que de leur peindre
+le caractère, les bonnes et les mauvaises qualités des rois, des
+généraux d'armée et des ministres; ils croient qu'il leur importe
+assez peu de savoir qu'en telle année et en tel mois telle
+bataille a été donnée; mais qu'il leur importe de considérer
+combien les hommes, dans tous les siècles, sont barbares, brutaux,
+injustes, sanguinaires, toujours prêts à prodiguer leur propre vie
+sans nécessité et à attenter sur celle des autres sans raison;
+combien les combats déshonorent l'humanité et combien les motifs
+doivent être puissants pour en venir à cette extrémité funeste;
+ils regardent l'histoire de l'esprit humain comme la meilleure de
+toutes, et ils apprennent moins aux jeunes gens à retenir les
+faits qu'à en juger.
+
+Ils veulent que l'amour des sciences soit borné et que chacun
+choisisse le genre d'étude qui convient le plus à son inclination
+et à son talent; ils font aussi peu de cas d'un homme qui étudie
+trop que d'un homme qui mange trop, persuadés que l'esprit a ses
+indigestions comme le corps. Il n'y a que l'empereur seul qui ait
+une vaste et nombreuse bibliothèque. À l'égard de quelques
+particuliers qui en ont de trop grandes, on les regarde comme des
+ânes chargés de livres.
+
+La philosophie chez ces peuples est très gaie, et ne consiste pas
+en _ergotisme_ comme dans nos écoles; ils ne savent ce que c'est
+que _baroco_ et _baralipton_, que _catégories_, que termes de la
+première et de la seconde intention, et autres sottises épineuses
+de la dialectique, qui n'apprennent pas plus à raisonner qu'à
+danser. Leur philosophie consiste à établir des principes
+infaillibles, qui conduisent l'esprit à préférer l'état médiocre
+d'un honnête homme aux richesses et au faste d'un financier, et
+les victoires remportées sur ses passions à celles d'un
+conquérant. Elle leur apprend à vivre durement et à fuir tout ce
+qui accoutume les sens à la volupté, tout ce qui rend l'âme trop
+dépendante du corps et affaiblit sa liberté. Au reste, on leur
+représente toujours la vertu comme une chose aisée et agréable.
+
+On les exhorte à bien choisir leur état de vie, et on tâche de
+leur faire prendre celui qui leur convient le mieux, ayant moins
+d'égard aux facultés de leurs parents qu'aux facultés de leur âme;
+en sorte que le fils d'un laboureur est quelquefois ministre
+d'État, et le fils d'un seigneur est marchand.
+
+Ces peuples n'estiment la physique et les mathématiques qu'autant
+que ces sciences sont avantageuses à la vie et aux progrès des
+arts utiles. En général, ils se mettent peu en peine de connaître
+toutes les parties de l'univers, et aiment moins à raisonner sur
+l'ordre et le mouvement des corps physiques qu'à jouir de la
+nature sans l'examiner. À l'égard de la métaphysique, ils la
+regardent comme une source de visions et de chimères.
+
+Ils haïssent l'affectation dans le langage et le style précieux,
+soit en prose, soit en vers, et ils jugent qu'il est aussi
+impertinent de se distinguer par sa manière de parler que par
+celle de s'habiller. Un auteur qui quitte le style pur, clair et
+sérieux, pour employer un jargon bizarre et guindé, et des
+métaphores recherchées et inouïes, est couru et hué dans les rues
+comme un masque de carnaval.
+
+On cultive, parmi eux, le corps et l'âme tout à la fois, parce
+qu'il s'agit de dresser un homme, et que l'on ne doit pas former
+l'un sans l'autre. C'est, selon eux, un couple de chevaux attelés
+ensemble qu'il faut conduire à pas égaux. Tandis que vous ne
+formez, disent-ils, que l'esprit d'un enfant, son extérieur
+devient grossier et impoli; tandis que vous ne lui formez que le
+corps, la stupidité et l'ignorance s'emparent de son esprit.
+
+Il est défendu aux maîtres de châtier les enfants par la douleur;
+ils le font par le retranchement de quelque douceur sensible, par
+la honte, et surtout par la privation de deux ou trois leçons, ce
+qui les mortifie extrêmement, parce qu'alors on les abandonne à
+eux-mêmes, et qu'on fait semblant de ne les pas juger dignes
+d'instruction. La douleur, selon eux, ne sert qu'à les rendre
+timides, défaut très préjudiciable et dont on ne guérit jamais.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+_L'auteur, ayant reçu avis qu'on voulait lui faire son procès pour
+crime de lèse-majesté, s'enfuit dans le royaume de Blefuscu._
+
+
+Avant que je parle de ma sortie de l'empire de Lilliput, il sera
+peut-être à propos d'instruire le lecteur d'une intrigue secrète
+qui se forma contre moi.
+
+J'étais peu fait au manège de la cour, et la bassesse de mon état
+m'avait refusé les dispositions nécessaires pour devenir un habile
+courtisan, quoique plusieurs d'aussi basse extraction que moi
+aient souvent réussi à la cour et y soient parvenus aux plus
+grands emplois; mais aussi n'avaient-ils pas peut-être la même
+délicatesse que moi sur la probité et sur l'honneur. Quoi qu'il en
+soit, pendant que je me disposais à partir pour me rendre auprès
+de l'empereur de Blefuscu, une personne de grande considération à
+la cour, et à qui j'avais rendu des services importants, me vint
+trouver secrètement pendant la nuit, et entra chez moi avec sa
+chaise sans se faire annoncer. Les porteurs furent congédiés. Je
+mis la chaise avec Son Excellence dans la poche de mon
+justaucorps, et, donnant ordre à un domestique de tenir la porte
+de ma maison fermée, je mis la chaise sur la table et je m'assis
+auprès. Après les premiers compliments, remarquant que l'air de ce
+seigneur était triste et inquiet, et lui en ayant demandé la
+raison, il me pria de le vouloir bien écouter sur un sujet qui
+intéressait mon honneur et ma vie.
+
+«Je vous apprends, me dit-il, qu'on a convoqué depuis peu
+plusieurs comités secrets à votre sujet, et que depuis deux jours
+Sa Majesté a pris une fâcheuse résolution. Vous n'ignorez pas que
+Skyresh Bolgolam (_galbet_ ou grand amiral) a presque toujours été
+votre ennemi mortel depuis votre arrivée ici. Je n'en sais pas
+l'origine; mais sa haine s'est fort augmentée depuis votre
+expédition contre la flotte de Blefuscu: comme amiral, il est
+jaloux de ce grand succès. Ce seigneur, de concert avec Flimnap,
+grand trésorier; Limtoc, le général; Lalcon, le grand chambellan,
+et Balmaff, le grand juge, ont dressé des articles pour vous faire
+votre procès en qualité de criminel de lèse-majesté et comme
+coupable de plusieurs autres grands crimes.»
+
+Cet exorde me frappa tellement, que j'allais l'interrompre, quand
+il me pria de ne rien dire et de l'écouter, et il continua ainsi:
+
+«Pour reconnaître les services que vous m'avez rendus, je me suis
+fait instruire de tout le procès, et j'ai obtenu une copie des
+articles; c'est une affaire dans laquelle je risque ma tête pour
+votre service.
+
+ARTICLES DE L'ACCUSATION INTENTÉE CONTRE QUINBUS FLESTRIN
+(L'HOMME-MONTAGNE)
+
+Article premier.--D'autant que, par une loi portée sous le règne
+de Sa Majesté impériale Cabin Deffar Plune, il est ordonné que
+quiconque fera de l'eau dans l'étendue du palais impérial sera
+sujet aux peines et châtiments du crime de lèse-majesté, et que,
+malgré cela ledit Quinbus Flestrin, par un violement ouvert de
+ladite loi, sous le prétexte d'éteindre le feu allumé dans
+l'appartement de la chère impériale épouse de Sa Majesté, aurait
+malicieusement, traîtreusement et diaboliquement, par la décharge
+de sa vessie, éteint ledit feu allumé dans ledit appartement,
+étant alors entré dans l'étendue dudit palais impérial;
+
+Article II.--Que ledit Quinbus Flestrin, ayant amené la flotte
+royale de Blefuscu dans notre port impérial, et lui ayant été
+ensuite enjoint par Sa Majesté impériale de se rendre maître de
+tous les autres vaisseaux dudit royaume de Blefuscu, et de le
+réduire à la forme d'une province qui pût être gouvernée par un
+vice-roi de notre pays, et de faire périr et mourir non seulement
+tous les gros-boutiens exilés, mais aussi tout le peuple de cet
+empire qui ne voudrait incessamment quitter l'hérésie gros-
+boutienne; ledit Flestrin, comme un traître rebelle à Sa très
+heureuse impériale Majesté, aurait représenté une requête pour
+être dispensé dudit service, sous le prétexte frivole d'une
+répugnance de se mêler de contraindre les consciences et
+d'opprimer la liberté d'un peuple innocent;
+
+Article III.--Que certains ambassadeurs étant venus depuis peu à
+la cour de Blefuscu pour demander la paix à Sa Majesté, ledit
+Flestrin, comme un sujet déloyal, aurait secouru, aidé, soulagé et
+régalé lesdits ambassadeurs, quoiqu'il les connût pour être
+ministres d'un prince qui venait d'être récemment l'ennemi déclaré
+de Sa Majesté impériale, et dans une guerre ouverte contre Sadite
+Majesté;
+
+Article IV.--Que ledit Quinbus Flestrin, contre le devoir d'un
+fidèle sujet, se disposerait actuellement à faire un voyage à la
+cour de Blefuscu, pour lequel il n'a reçu qu'une permission
+verbale de Sa Majesté impériale, et, sous prétexte de ladite
+permission, se proposerait témérairement et perfidement de faire
+ledit voyage, et de secourir, soulager et aider le roi de
+Blefuscu.....
+
+«Il y a encore d'autres articles, ajouta-t-il; mais ce sont les
+plus importants dont je viens de vous lire un abrégé. Dans les
+différentes délibérations sur cette accusation, il faut avouer que
+Sa Majesté a fait voir sa modération, sa douceur et son équité,
+représentant plusieurs fois vos services et tâchant de diminuer
+vos crimes. Le trésorier et l'amiral ont opiné qu'on devait vous
+faire mourir d'une mort cruelle et ignominieuse, en mettant le feu
+à votre hôtel pendant la nuit, et le général devait vous attendre
+avec vingt mille hommes armés de flèches empoisonnées, pour vous
+frapper au visage et aux mains. Des ordres secrets devaient être
+donnés à quelques-uns de vos domestiques pour répandre un suc
+venimeux sur vos chemises, lequel vous aurait fait bientôt
+déchirer votre propre chair et mourir dans des tourments
+excessifs. Le général s'est rendu au même avis, en sorte que,
+pendant quelque temps, la pluralité des voix a été contre vous;
+mais Sa Majesté, résolue de vous sauver la vie, a gagné le
+suffrage du chambellan. Sur ces entrefaites, Reldresal, premier
+secrétaire d'État pour les affaires secrètes, a reçu ordre de
+l'empereur de donner son avis, ce qu'il a fait conformément à
+celui de Sa Majesté, et certainement il a bien justifié l'estime
+que vous avez pour lui: il a reconnu que vos crimes étaient
+grands, mais qu'ils méritaient néanmoins quelque indulgence: il a
+dit que l'amitié qui était entre vous et lui était si connue, que
+peut-être on pourrait le croire prévenu en votre faveur; que,
+cependant, pour obéir au commandement de Sa Majesté, il voulait
+dire son avis avec franchise et liberté; que si Sa Majesté, en
+considération de vos services et suivant la douceur de son esprit,
+voulait bien vous sauver la vie et se contenter de vous faire
+crever les deux yeux, il jugeait avec soumission que, par cet
+expédient, la justice pourrait être en quelque sorte satisfaite,
+et que tout le monde applaudirait à la clémence de l'empereur,
+aussi bien qu'à la procédure équitable et généreuse de ceux qui
+avaient l'honneur d'être ses conseillers; que la perte de vos yeux
+ne ferait point d'obstacle à votre force corporelle, par laquelle
+vous pourriez être encore utile à Sa Majesté; que l'aveuglement
+sert à augmenter le courage, en nous cachant les périls; que
+l'esprit en devient plus recueilli et plus disposé à la découverte
+de la vérité; que la crainte que vous aviez pour vos yeux était la
+plus grande difficulté que vous aviez eue à surmonter en vous
+rendant maître de la flotte ennemie, et que ce serait assez que
+vous vissiez par les yeux des autres, puisque les plus puissants
+princes ne voient pas autrement. Cette proposition fut reçue avec
+un déplaisir extrême par toute l'assemblée. L'amiral Bolgolam,
+tout en feu, se leva, et, transporté de fureur, dit qu'il était
+étonné que le secrétaire osât opiner pour la conservation de la
+vie d'un traître; que les services que vous aviez rendus étaient,
+selon les véritables maximes d'État, des crimes énormes; que vous,
+qui étiez capable d'éteindre tout à coup un incendie en arrosant
+d'urine le palais de Sa Majesté (ce qu'il ne pouvait rappeler sans
+horreur), pourriez quelque autrefois, par le même moyeu, inonder
+le palais et toute la ville, ayant une pompe énorme disposée à cet
+effet; et que la même force qui vous avait mis en état d'entraîner
+toute la flotte de l'ennemi pourrait servir à la reconduire, sur
+le premier mécontentement, à l'endroit d'où vous l'aviez tirée;
+qu'il avait des raisons très fortes de penser que vous étiez gros-
+boutien au fond de votre coeur, et parce que la trahison commence
+au coeur avant qu'elle paraisse dans les actions, comme gros-
+boutien, il vous déclara formellement traître et rebelle, et
+déclara qu'on devait vous faire mourir.
+
+«Le trésorier fut du même avis. Il fit voir à quelles extrémités
+les finances de Sa Majesté étaient réduites par la dépense de
+votre entretien, ce qui deviendrait bientôt insoutenable; que
+l'expédient proposé par le secrétaire de vous crever les yeux,
+loin d'être un remède contre ce mal, l'augmenterait selon toutes
+les apparences, comme il parait par l'usage ordinaire d'aveugler
+certaines volailles, qui, après cela, mangent encore plus et
+s'engraissent plus promptement; que Sa Majesté sacrée et le
+conseil, qui étaient vos juges, étaient dans leurs propres
+consciences persuadés de votre crime, ce qui était une preuve plus
+que suffisante pour vous condamner à mort, sans avoir recours à
+des preuves formelles requises par la lettre rigide de la loi.
+
+«Mais Sa Majesté impériale, étant absolument déterminée à ne vous
+point faire mourir, dit gracieusement que, puisque le conseil
+jugeait la perte de vos yeux un châtiment trop léger, on pourrait
+en ajouter un autre. Et votre ami le secrétaire, priant avec
+soumission d'être écouté encore pour répondre à ce que le
+trésorier avait objecté touchant la grande dépense que Sa Majesté
+faisait pour votre entretien, dit que Son Excellence, qui seule
+avait la disposition des finances de l'empereur, pourrait remédier
+facilement à ce mal en diminuant votre table peu à peu, et que,
+par ce moyen, faute d'une quantité suffisante de nourriture, vous
+deviendriez faible et languissant et perdriez l'appétit et bientôt
+après la vie. Ainsi, par la grande amitié du secrétaire, toute
+l'affaire a été déterminée à l'amiable; des ordres précis ont été
+donnés pour tenir secret le dessein de vous faire peu à peu mourir
+de faim. L'arrêt pour vous crever les yeux a été enregistré dans
+le greffe du conseil, personne ne s'y opposant, si ce n'est
+l'amiral Bolgolam. Dans trois jours, le secrétaire aura ordre de
+se rendre chez vous et de lire les articles de votre accusation en
+votre présence, et puis de vous faire savoir la grande clémence et
+grâce de Sa Majesté et du conseil, en ne vous condamnant qu'à la
+perte de vos yeux, à laquelle Sa Majesté ne doute pas que vous
+vous soumettiez avec la reconnaissance et l'humilité qui
+conviennent. Vingt des chirurgiens de Sa Majesté se rendront à sa
+suite et exécuteront l'opération par la décharge adroite de
+plusieurs flèches très aiguës dans les prunelles de vos yeux
+lorsque vous serez couché à terre. C'est à vous à prendre les
+mesures convenables que votre prudence vous suggérera. Pour moi,
+afin de prévenir tout soupçon, il faut que je m'en retourne aussi
+secrètement que je suis venu.»
+
+Son Excellence me quitta, et je restai seul livré aux inquiétudes.
+C'était un usage introduit par ce prince et par son ministère
+(très différent, à ce qu'on m'assure, de l'usage des premiers
+temps), qu'après que la cour avait ordonné un supplice pour
+satisfaire le ressentiment du souverain ou la malice d'un favori,
+l'empereur devait faire une harangue à tout son conseil, parlant
+de sa douceur et de sa clémence comme de qualités reconnues de
+tout le monde. La harangue de l'empereur à mon sujet fut bientôt
+publiée par tout l'empire, et rien n'inspira tant de terreur au
+peuple que ces éloges de la clémence de Sa Majesté, parce qu'on
+avait remarqué que plus ces éloges étaient amplifiés, plus le
+supplice était ordinairement cruel et injuste. Et, à mon égard, il
+faut avouer que, n'étant pas destiné par ma naissance ou par mon
+éducation à être homme de cour, j'entendais si peu les affaires,
+que je ne pouvais décider si l'arrêt porté contre moi était doux
+ou rigoureux, juste ou injuste. Je ne songeai point à demander la
+permission de me défendre; j'aimais autant être condamné sans être
+entendu: car ayant autrefois vu plusieurs procès semblables, je
+les avais toujours vus terminés selon les instructions données aux
+juges et au gré des accusateurs et puissants.
+
+J'eus quelque envie de faire de la résistance; car, étant en
+liberté, toutes les forces de cet empire ne seraient pas venues à
+bout de moi, et j'aurais pu facilement, à coups de pierres, battre
+et renverser la capitale; mais je rejetai aussitôt ce projet avec
+horreur, me ressouvenant du serment que j'avais prêté à Sa
+Majesté, des grâces que j'avais reçues d'elle et de la haute
+dignité de _nardac_ qu'elle m'avait conférée. D'ailleurs, je
+n'avais pas assez pris l'esprit de la cour pour me persuader que
+les rigueurs de Sa Majesté m'acquittaient de toutes les
+obligations que je lui avais.
+
+Enfin, je pris une résolution qui, selon les apparences, sera
+censurée de quelques personnes avec justice; car je confesse que
+ce fut une grande témérité à moi et un très mauvais procédé de ma
+part d'avoir voulu conserver mes yeux, ma liberté et ma vie,
+malgré les ordres de la cour. Si j'avais mieux connu le caractère
+des princes et des ministres d'État, que j'ai depuis observé dans
+plusieurs autres cours, et leur méthode de traiter des accusés
+moins criminels que moi, je me serais soumis sans difficulté à une
+peine si douce; mais, emporté par le feu de la jeunesse et ayant
+eu ci-devant la permission de Sa Majesté impériale de me rendre
+auprès du roi de Blefuscu, je me hâtai, avant l'expiration des
+trois jours, d'envoyer une lettre à mon ami le secrétaire, par
+laquelle je lui faisais savoir la résolution que j'avais prise de
+partir ce jour-là même pour Blefuscu, suivant la permission que
+j'avais obtenue; et, sans attendre la réponse, je m'avançai vers
+la côte de l'île où était la flotte. Je me saisis d'un gros
+vaisseau de guerre, j'attachai un câble à la proue, et, levant les
+ancres, je me déshabillai, mis mon habit (avec ma couverture que
+j'avais apportée sous mon bras) sur le vaisseau, et, le tirant
+après moi, tantôt guéant, tantôt nageant, j'arrivai au port royal
+de Blefuscu, où le peuple m'avait attendu longtemps. On m'y
+fournit deux guides pour me conduire à la capitale, qui porte le
+même nom. Je les tins dans mes mains jusqu'à ce que je fusse
+arrivé à cent toises de la porte de la ville, et je les priai de
+donner avis de mon arrivée à un des secrétaires d'État, et de lui
+faire savoir que j'attendais les ordres de Sa Majesté. Je reçus
+réponse, au bout d'une heure, que Sa Majesté, avec toute la maison
+royale, venait pour me recevoir. Je m'avançai de cinquante toises:
+le roi et sa suite descendirent de leurs chevaux, et la reine,
+avec les dames, sortirent de leurs carrosses, et je n'aperçus pas
+qu'ils eussent peur de moi. Je me couchai à terre pour baiser les
+mains du roi et de la reine. Je dis à Sa Majesté que j'étais venu,
+suivant ma promesse, et avec la permission de l'empereur mon
+maître, pour avoir l'honneur de voir un si puissant prince, et
+pour lui offrir tous les services qui dépendaient de moi et qui ne
+seraient pas contraires à ce que je devais à mon souverain, mais
+sans parler de ma disgrâce.
+
+Je n'ennuierai point le lecteur du détail de ma réception à la
+cour, qui fut conforme à la générosité d'un si grand prince, ni
+des incommodités que j'essuyai faute d'une maison et d'un lit,
+étant obligé de me coucher à terre enveloppé de ma couverture.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+_L'auteur, par un accident heureux, trouve le moyen de quitter
+Blefuscu, et, après quelques difficultés, retourne dans sa patrie._
+
+
+Trois jours après mon arrivée, me promenant par curiosité du côté
+de l'île qui regarde le nord-est, je découvris, à une demi-lieue
+de distance dans la mer, quelque chose qui me sembla être un
+bateau renversé. Je tirai mes souliers et mes bas, et, allant dans
+l'eau cent ou cent cinquante toises, je vis que l'objet
+s'approchait par la force de la marée, et je connus alors que
+c'était une chaloupe, qui, à ce que je crus, pouvait avoir été
+détachée d'un vaisseau par quelque tempête; sur quoi, je revins
+incessamment à la ville, et priai Sa Majesté de me prêter vingt
+des plus grands vaisseaux qui lui restaient depuis la perte de sa
+flotte, et trois mille matelots, sous les ordres du vice-amiral.
+Cette flotte mit à la voile, faisant le tour, pendant que j'allai
+par le chemin le plus court à la côte où j'avais premièrement
+découvert la chaloupe. Je trouvai que la marée l'avait poussée
+encore plus près du rivage. Quand les vaisseaux m'eurent joint, je
+me dépouillai de mes habits, me mis dans l'eau, m'avançai jusqu'à
+cinquante toises de la chaloupe; après quoi je fus obligé de nager
+jusqu'à ce que je l'eusse atteinte; les matelots me jetèrent un
+câble, dont j'attachai un bout à un trou sur le devant du bateau,
+et l'autre bout à un vaisseau de guerre; mais je ne pus continuer
+mon voyage, perdant pied dans l'eau. Je me mis donc à nager
+derrière la chaloupe et à la pousser en avant avec une de mes
+mains; en sorte qu'à la faveur de la marée, je m'avançai tellement
+vers le rivage, que je pus avoir le menton hors de l'eau et
+trouver pied. Je me reposai deux ou trois minutes, et puis je
+poussai le bateau encore jusqu'à ce que la mer ne fût pas plus
+haute que mes aisselles, et alors la plus grande fatigue était
+passée; je pris d'autres câbles apportés dans un des vaisseaux,
+et, les attachant premièrement au bateau et puis à neuf des
+vaisseaux qui m'attendaient, le vent étant assez favorable et les
+matelots m'aidant, je fis en sorte que nous arrivâmes à vingt
+toises du rivage, et, la mer s'étant retirée, je gagnai la
+chaloupe à pied sec, et, avec le secours de deux mille hommes et
+celui des cordes et des machines, je vins à bout de la relever, et
+trouvai qu'elle n'avait été que très peu endommagée.
+
+Je fus dix jours à faire entrer ma chaloupe dans le port royal de
+Blefuscu, où il s'amassa un grand concours de peuple, plein
+d'étonnement à la vue d'un vaisseau si prodigieux.
+
+Je dis au roi que ma bonne fortune m'avait fait rencontrer ce
+vaisseau pour me transporter à quelque autre endroit, d'où je
+pourrais retourner dans mon pays natal, et je priai Sa Majesté de
+vouloir bien donner ses ordres pour mettre ce vaisseau en état de
+me servir, et de me permettre de sortir de ses États, ce qu'après
+quelques plaintes obligeantes il lui plut de m'accorder.
+
+J'étais fort surpris que l'empereur de Lilliput, depuis mon
+départ, n'eût fait aucune recherche à mon sujet; mais j'appris que
+Sa Majesté impériale, ignorant que j'avais eu avis de ses
+desseins, s'imaginait que je n'étais allé à Blefuscu que pour
+accomplir ma promesse, suivant la permission qu'elle m'en avait
+donnée, et que je reviendrais dans peu de jours; mais, à la fin,
+ma longue absence la mit en peine, et, ayant tenu conseil avec le
+trésorier et le reste de la cabale, une personne de qualité fut
+dépêchée avec une copie des articles dressés contre moi. L'envoyé
+avait des instructions pour représenter au souverain de Blefuscu
+la grande douceur de son maître, qui s'était contenté de me punir
+par la perte de mes yeux; que je m'étais soustrait à la justice,
+et que, si je ne retournais pas dans deux jours, je serais
+dépouillé de mon titre de _nardac_ et déclaré criminel de haute
+trahison. L'envoyé ajouta que, pour conserver la paix et l'amitié
+entre les deux empires, son maître espérait que le roi de Blefuscu
+donnerait ordre de me faire reconduire à Lilliput pieds et mains
+liés, pour être puni comme un traître.
+
+Le roi de Blefuscu, ayant pris trois jours pour délibérer sur
+cette affaire, rendit une réponse très honnête et très sage. Il
+représenta qu'à l'égard de me renvoyer lié, l'empereur n'ignorait
+pas que cela était impossible; que, quoique je lui eusse enlevé la
+flotte, il m'était redevable de plusieurs bons offices que je lui
+avais rendus, par rapport au traité de paix; d'ailleurs, qu'ils
+seraient bientôt l'un et l'autre délivrés de moi, parce que
+j'avais trouvé sur le rivage un vaisseau prodigieux, capable de me
+porter sur la mer, qu'il avait donné ordre d'accommoder avec mon
+secours et suivant mes instructions; en sorte qu'il espérait que,
+dans peu de semaines, les deux empires seraient débarrassés d'un
+fardeau si insupportable.
+
+Avec cette réponse, l'envoyé retourna à Lilliput, et le roi de
+Blefuscu me raconta tout ce qui s'était passé, m'offrant en même
+temps, mais secrètement et en confidence, sa gracieuse protection
+si je voulais rester à son service. Quoique je crusse sa
+proposition sincère, je pris la résolution de ne me livrer jamais
+à aucun prince ni à aucun ministre, lorsque je me pourrais passer
+d'eux; c'est pourquoi, après avoir témoigné à Sa Majesté ma juste
+reconnaissance de ses intentions favorables, je la priai
+humblement de me donner mon congé, en lui disant que, puisque la
+fortune, bonne ou mauvaise, m'avait offert un vaisseau, j'étais
+résolu de me livrer à l'Océan plutôt que d'être l'occasion d'une
+rupture entre deux si puissants souverains. Le roi ne me parut pas
+offensé de ce discours, et j'appris même qu'il était bien aise de
+ma résolution, aussi bien que la plupart de ses ministres.
+
+Ces considérations m'engagèrent à partir un peu plus tôt que je
+n'avais projeté, et la cour, qui souhaitait mon départ, y
+contribua avec empressement. Cinq cents ouvriers furent employés à
+faire deux voiles à mon bateau, suivant mes ordres, en doublant
+treize fois ensemble leur plus grosse toile et la matelassant. Je
+pris la peine de faire des cordes et des câbles, en joignant
+ensemble dix, vingt ou trente des plus forts des leurs. Une grosse
+pierre, que j'eus le bonheur de trouver, après une longue
+recherche, près du rivage de la mer, me servit d'ancre; j'eus le
+suif de trois cents boeufs pour graisser ma chaloupe et pour
+d'autres usages. Je pris des peines infinies à couper les plus
+grands arbres pour en faire des rames et des mâts, en quoi
+cependant je fus aidé par des charpentiers des navires de Sa
+Majesté.
+
+Au bout d'environ un mois, quand tout fut prêt, j'allai pour
+recevoir les ordres de Sa Majesté et pour prendre congé d'elle. Le
+roi, accompagné de la maison royale, sortit du palais. Je me
+couchai sur le visage pour avoir l'honneur de lui baiser la main,
+qu'il me donna très gracieusement, aussi bien que la reine et les
+jeunes princes du sang. Sa Majesté me fit présent de cinquante
+bourses de deux cents _spruggs_ chacune, avec son portrait en
+grand, que je mis aussitôt dans un de mes gants pour le mieux
+conserver.
+
+Je chargeai sur ma chaloupe cent boeufs et trois cents moutons,
+avec du pain et de la boisson à proportion, et une certaine
+quantité de viande cuite, aussi grande que quatre cents
+cuisinières m'avaient pu fournir. Je pris avec moi six vaches et
+six taureaux vivants, et un même nombre de brebis et de béliers,
+ayant dessein de les porter dans mon pays pour en multiplier
+l'espèce; je me fournis aussi de foin et de blé. J'aurais été bien
+aise d'emmener six des gens du pays, mais le roi ne le voulut pas
+permettre; et, outre une très exacte visite de mes poches, Sa
+Majesté me fit donner ma parole d'honneur que je n'emporterais
+aucun de ses sujets, quand même ce serait de leur propre
+consentement et à leur requête.
+
+Ayant ainsi préparé toutes choses, je mis à la voile le vingt-
+quatrième jour de septembre 1701, sur les six heures du matin; et,
+quand j'eus fait quatre lieues tirant vers le nord, le vent étant
+au sud-est, sur les six heures du soir je découvris une petite île
+longue d'environ une demi-lieue vers le nord-est. Je m'avançai et
+jetai l'ancre vers la côte de l'île qui était à l'abri du vent;
+elle me parut inhabitée. Je pris des rafraîchissements et m'allai
+reposer. Je dormis environ six heures, car le jour commença à
+paraître deux heures après que je fus éveillé. Je déjeunai, et, le
+vent étant favorable, je levai l'ancre, et fis la même route que
+le jour précédent, guidé par mon compas de poche. C'était mon
+dessein de me rendre, s'il était possible, à une de ces îles que
+je croyais, avec raison, situées au nord-est de la terre de Van-
+Diémen.
+
+Je ne découvris rien ce jour-là; mais le lendemain, sur les trois
+heures après midi, quand j'eus fait, selon mon calcul, environ
+vingt-quatre lieues, je découvris un navire faisant route vers le
+sud-est. Je mis toutes mes voiles, et, au bout d'une demi-heure,
+le navire, m'ayant aperçu, arbora son pavillon et tira un coup de
+canon. Il n'est pas facile de représenter la joie que je ressentis
+de l'espérance que j'eus de revoir encore une fois mon aimable
+pays et les chers gages que j'y avais laissés. Le navire relâcha
+ses voiles, et je le joignis à cinq ou six heures du soir, le 26
+septembre. J'étais transporté de joie de voir le pavillon
+d'Angleterre. Je mis mes vaches et mes moutons dans les poches de
+mon justaucorps et me rendis à bord avec toute ma petite cargaison
+de vivres. C'était un vaisseau marchand anglais, revenant du Japon
+par les mers du nord et du sud, commandé par le capitaine Jean
+Bidell, de Deptford, fort honnête homme et excellent marin.
+
+Il y avait environ cinquante hommes sur le vaisseau, parmi
+lesquels je rencontrai un de mes anciens camarades nommé Pierre
+Williams, qui parla avantageusement de moi au capitaine. Ce galant
+homme me fit un très bon accueil et me pria de lui apprendre d'où
+je venais et où j'allais, ce que je fis en peu de mots; mais il
+crut que la fatigue et les périls que j'avais courus m'avaient
+fait tourner la tête; sur quoi je tirai mes vaches et mes moutons
+de ma poche, ce qui le jeta dans un grand étonnement, en lui
+faisant voir la vérité de ce que je venais de lui raconter. Je lui
+montrai les pièces d'or que m'avait données le roi de Blefuscu,
+aussi bien que le portrait de Sa Majesté en grand, avec plusieurs
+autres raretés de ce pays. Je lui donnai deux bourses de deux
+cents _spruggs_ chacune, et promis, à notre arrivée en Angleterre,
+de lui faire présent d'une vache et d'une brebis pleines, pour
+qu'il en eût la race quand ces bêtes feraient leurs petits.
+
+Je n'entretiendrai point le lecteur du détail de ma route; nous
+arrivâmes à l'entrée de la Tamise le 13 d'avril 1702. Je n'eus
+qu'un seul malheur, c'est que les rats du vaisseau emportèrent une
+de mes brebis. Je débarquai le reste de mon bétail en santé, et le
+mis paître dans un parterre de jeu de boules à Greenwich.
+
+Pendant le peu de temps que je restai en Angleterre, je fis un
+profit considérable en montrant mes animaux à plusieurs gens de
+qualité et même au peuple, et, avant que je commençasse mon second
+voyage, je les vendis six cents livres sterling. Depuis mon
+dernier retour, j'en ai inutilement cherché la race, que je
+croyais considérablement augmentée, surtout les moutons;
+j'espérais que cela tournerait à l'avantage de nos manufactures de
+laine par la finesse des toisons.
+
+Je ne restai que deux mois avec ma femme et ma famille: la passion
+insatiable de voir les pays étrangers ne me permit pas d'être plus
+longtemps sédentaire. Je laissai quinze cents livres sterling à ma
+femme et l'établis dans une bonne maison à Redriff; je portai le
+reste de ma fortune avec moi, partie en argent et partie en
+marchandises, dans la vue d'augmenter mes fonds. Mon oncle Jean
+m'avait laissé des terres proches d'Epping, de trente livres
+sterling de rente, et j'avais un long bail des Taureaux noirs, en
+Fetterlane, qui me fournissait le même revenu: ainsi, je ne
+courais pas risque de laisser ma famille à la charité de la
+paroisse. Mon fils Jean, ainsi nommé du nom de son oncle,
+apprenait le latin et allait au collège, et ma fille Élisabeth,
+qui est à présent mariée et a des enfants, s'appliquait au travail
+de l'aiguille. Je dis adieu à ma femme, à mon fils et à ma fille,
+et, malgré beaucoup de larmes qu'on versa de part et d'autres, je
+montai courageusement sur l'_Aventure_, vaisseau marchand de trois
+cents tonneaux, commandé par le capitaine Jean Nicolas, de
+Liverpool.
+
+
+
+
+VOYAGE À BROBDINGNAG
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+_L'auteur, après avoir essuyé une grande tempête, se met dans une
+chaloupe pour descendre à terre et est saisi par un des habitants
+du pays. Comment il en est traité. Idée du pays et du peuple._
+
+
+Ayant été condamné par la nature et par la fortune à une vie
+agitée, deux mois après mon retour, comme j'ai dit, j'abandonnai
+encore mon pays natal et je m'embarquai, le 20 juin 1702, sur un
+vaisseau nommé l'_Aventure_, dont le capitaine Jean Nicolas, de la
+province de Cornouailles, partait pour Surate. Nous eûmes le vent
+très favorable jusqu'à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, où
+nous mouillâmes pour faire aiguade. Notre capitaine se trouvant
+alors incommodé d'une fièvre intermittente, nous ne pûmes quitter
+le cap qu'à la fin du mois de mars. Alors, nous remîmes à la
+voile, et notre voyage fut heureux jusqu'au détroit de Madagascar;
+mais étant arrivés au nord de cette île, les vents qui dans ces
+mers soufflent toujours également entre le nord et l'ouest, depuis
+le commencement de décembre jusqu'au commencement de mai,
+commencèrent le 29 avril à souffler très violemment du côté de
+l'ouest, ce qui dura vingt jours de suite, pendant lesquels nous
+fûmes poussés un peu à l'orient des îles Moluques et environ à
+trois degrés au nord de la ligne équinoxiale, ce que notre
+capitaine découvrit par son estimation faite le second jour de
+mai, que le vent cessa; mais, étant homme très expérimenté dans la
+navigation de ces mers, il nous ordonna de nous préparer pour le
+lendemain à une terrible tempête: ce qui ne manqua pas d'arriver.
+Un vent du sud, appelé _mousson_, commença à s'élever.
+Appréhendant que le vent ne devînt trop fort, nous serrâmes la
+voile du beaupré et mîmes à la cape pour serrer la misaine; mais,
+l'orage augmentant toujours, nous fîmes attacher les canons et
+serrâmes la misaine. Le vaisseau était au large, et ainsi nous
+crûmes que le meilleur parti à prendre était d'aller vent
+derrière. Nous rivâmes la misaine et bordâmes les écoutes; le
+timon était devers le vent, et le navire se gouvernait bien. Nous
+mîmes hors la grande voile; mais elle fut déchirée par la violence
+du temps. Après, nous amenâmes la grande vergue pour la dégréer,
+et coupâmes tous les cordages et le robinet qui la tenaient. La
+mer était très haute, les vagues se brisant les unes contre les
+autres. Nous tirâmes les bras du timon et aidâmes au timonier, qui
+ne pouvait gouverner seul. Nous ne voulions pas amener le mât du
+grand hunier, parce que le vaisseau se gouvernait mieux allant
+avec la mer, et nous étions persuadés qu'il ferait mieux son
+chemin le mat gréé.
+
+Voyant que nous étions assez au large après la tempête, nous mîmes
+hors la misaine et la grande voile, et gouvernâmes près du vent;
+après nous mîmes hors l'artimon, le grand et le petit hunier.
+Notre route était est-nord-est; le vent était au sud-ouest. Nous
+amarrâmes à tribord et démarrâmes le bras de dévers le vent,
+brassâmes les boulines, et mîmes le navire au plus près du vent,
+toutes les voiles portant. Pendant cet orage, qui fut suivi d'un
+vent impétueux d'est-sud-ouest, nous fûmes poussés, selon mon
+calcul, environ cinq cents lieues vers l'orient, en sorte que le
+plus vieux et le plus expérimenté des mariniers ne sut nous dire
+en quelle partie du monde nous étions. Cependant les vivres ne
+nous manquaient pas, notre vaisseau ne faisait point d'eau, et
+notre équipage était en bonne santé; mais nous étions réduits à
+une très grande disette d'eau. Nous jugeâmes plus à propos de
+continuer la même route que de tourner au nord, ce qui nous aurait
+peut-être portés aux parties de la Grande-Tartarie qui sont le
+plus au nord-ouest et dans la mer Glaciale.
+
+Le seizième de juin 1703, un garçon découvrit la terre du haut du
+perroquet; le dix-septième, nous vîmes clairement une grande île
+ou un continent (car nous ne sûmes pas lequel des deux), sur le
+côté droit duquel il y avait une petite langue de terre qui
+s'avançait dans la mer, et une petite baie trop basse pour qu'un
+vaisseau de plus de cent tonneaux pût y entrer. Nous jetâmes
+l'ancre à une lieue de cette petite baie; notre capitaine envoya
+douze hommes de son équipage bien armés dans la chaloupe, avec des
+vases pour l'eau si l'on pouvait en trouver. Je lui demandai la
+permission d'aller avec eux pour voir le pays et faire toutes les
+découvertes que je pourrais. Quand nous fûmes à terre, nous ne
+vîmes ni rivière, ni fontaines, ni aucuns vestiges d'habitants, ce
+qui obligea nos gens à côtoyer le rivage pour chercher de l'eau
+fraîche proche de la mer. Pour moi, je me promenai seul, et
+avançai environ un mille dans les terres, où je ne remarquai qu'un
+pays stérile et plein de rochers. Je commençais à me lasser, et,
+ne voyant rien qui pût satisfaire ma curiosité, je m'en retournais
+doucement vers la petite baie, lorsque je vis nos hommes sur la
+chaloupe qui semblaient tâcher, à force de rames, de sauver leur
+vie, et je remarquai en même temps qu'ils étaient poursuivis par
+un homme d'une grandeur prodigieuse. Quoiqu'il fût entré dans la
+mer, il n'avait de l'eau que jusqu'aux genoux et faisait des
+enjambées étonnantes; mais nos gens avaient pris le devant d'une
+demi-lieue, et, la mer étant en cet endroit pleine de rochers, le
+grand homme ne put atteindre la chaloupe. Pour moi, je me mis à
+fuir aussi vite que je pus, et je grimpai jusqu'au sommet d'une
+montagne escarpée, qui me donna le moyen de voir une partie du
+pays. Je le trouvai parfaitement bien cultivé; mais ce qui me
+surprit d'abord fut la grandeur de l'herbe, qui me parut avoir
+plus de vingt pieds de hauteur.
+
+Je pris un grand chemin, qui me parut tel, quoiqu'il ne fût pour
+les habitants qu'un petit sentier qui traversait un champ d'orge.
+Là, je marchai pendant quelque temps; mais je ne pouvais presque
+rien voir, le temps de la moisson étant proche et les blés étant
+de quarante pieds au moins. Je marchai pendant une heure avant que
+je pusse arriver à l'extrémité de ce champ, qui était enclos d'une
+haie haute au moins de cent vingt pieds; pour les arbres, ils
+étaient si grands, qu'il me fut impossible d'en supputer la
+hauteur.
+
+Je tâchais de trouver quelque ouverture dans la haie, quand je
+découvris un des habitants dans le champ prochain, de la même
+taille que celui que j'avais vu dans la mer poursuivant notre
+chaloupe. Il me parut aussi haut qu'un clocher ordinaire, et il
+faisait environ cinq toises à chaque enjambée, autant que je pus
+conjecturer. Je fus frappé d'une frayeur extrême, et je courus me
+cacher dans le blé, d'où je le vis s'arrêter à une ouverture de la
+haie, jetant les yeux çà et là et appelant d'une voix plus grosse
+et plus retentissante que si elle fût sortie d'un porte-voix; le
+son était si fort et si élevé dans l'air que d'abord je crus
+entendre le tonnerre.
+
+
+
+Aussitôt sept hommes de sa taille s'avancèrent vers lui, chacun
+une faucille à la main, chaque faucille étant de la grandeur de
+six faux. Ces gens n'étaient pas si bien habillés que le premier,
+dont ils semblaient être les domestiques. Selon les ordres qu'il
+leur donna, ils allèrent pour couper le blé dans le champ où
+j'étais couché. Je m'éloignai d'eux autant que je pus; mais je ne
+me remuais qu'avec une difficulté extrême, car les tuyaux de blé
+n'étaient pas quelquefois distants de plus d'un pied l'un de
+l'autre, en sorte que je ne pouvais guère marcher dans cette
+espèce de forêt. Je m'avançai cependant vers un endroit du champ
+où la pluie et le vent avaient couché le blé: il me fut alors tout
+à fait impossible d'aller plus loin, car les tuyaux étaient si
+entrelacés qu'il n'y avait pas moyen de ramper à travers, et les
+barbes des épis tombés étaient si fortes et si pointues qu'elles
+me perçaient au travers de mon habit et m'entraient dans la chair.
+Cependant, j'entendais les moissonneurs qui n'étaient qu'à
+cinquante toises de moi. Étant tout à fait épuisé et réduit au
+désespoir, je me couchai entre deux sillons, et je souhaitais d'y
+finir mes jours, me représentant ma veuve désolée, avec mes
+enfants orphelins, et déplorant ma folie, qui m'avait fait
+entreprendre ce second voyage contre l'avis de tous mes amis et de
+tous mes parents.
+
+Dans cette terrible agitation, je ne pouvais m'empêcher de songer
+au pays de Lilliput, dont les habitants m'avaient regardé comme le
+plus grand prodige qui ait jamais paru dans le monde, où j'étais
+capable d'entraîner une flotte entière d'une seule main, et de
+faire d'autres actions merveilleuses dont la mémoire sera
+éternellement conservée dans les chroniques de cet empire, pendant
+que la postérité les croira avec peine, quoique attestées par une
+nation entière. Je fis réflexion quelle mortification ce serait
+pour moi de paraître aussi misérable aux yeux de la nation parmi
+laquelle je me trouvais alors, qu'un Lilliputien le serait parmi
+nous; mais je regardais cela comme le moindre de mes malheurs: car
+on remarque que les créatures humaines sont ordinairement plus
+sauvages et plus cruelles à raison de leur taille, et, en faisant
+cette réflexion, que pouvais-je attendre, sinon d'être bientôt un
+morceau dans la bouche du premier de ces barbares énormes qui me
+saisirait? En vérité, les philosophes ont raison quand ils nous
+disent qu'il n'y a rien de grand ou de petit que par comparaison.
+Peut-être que les Lilliputiens trouveront quelque nation plus
+petite, à leur égard, qu'ils me le parurent, et qui sait si cette
+race prodigieuse de mortels ne serait pas une nation lilliputienne
+par rapport à celle de quelque pays que nous n'avons pas encore
+découvert? Mais, effrayé et confus comme j'étais, je ne fis pas
+alors toutes ces réflexions philosophiques.
+
+Un des moissonneurs, s'approchant à cinq toises du sillon où
+j'étais couché, me fit craindre qu'en faisant encore un pas, je ne
+fusse écrasé sous son pied ou coupé en deux par sa faucille; c'est
+pourquoi, le voyant près de lever le pied et d'avancer, je me mis
+à jeter des cris pitoyables et aussi forts que la frayeur dont
+j'étais saisi me le put permettre. Aussitôt le géant s'arrêta, et,
+regardant autour et au-dessous de lui avec attention, enfin il
+m'aperçut. Il me considéra quelque temps avec la circonspection
+d'un homme qui tâche d'attraper un petit animal dangereux d'une
+manière qu'il n'en soit ni égratigné ni mordu, comme j'avais fait
+moi-même quelquefois à l'égard d'une belette, en Angleterre.
+Enfin, il eut la hardiesse de me prendre par les deux cuisses et
+de me lever à une toise et demie de ses yeux, afin d'observer ma
+figure plus exactement. Je devinai son intention, et je résolus de
+ne faire aucune résistance, tandis qu'il me tenait en l'air à plus
+de soixante pieds de terre, quoiqu'il me serrât très cruellement,
+par la crainte qu'il avait que je ne glissasse d'entre ses doigts.
+Tout ce que j'osai faire fut de lever mes yeux vers le soleil, de
+mettre mes mains dans la posture d'un suppliant, et de dire
+quelques mots d'un accent très humble et très triste, conformément
+à l'état où je me trouvais alors, car je craignais à chaque
+instant qu'il ne voulût m'écraser, comme nous écrasons d'ordinaire
+certains petits animaux odieux que nous voulons faire périr; mais
+il parut content de ma voix et de mes gestes, et il commença à me
+regarder comme quelque chose de curieux, étant bien surpris de
+m'entendre articuler des mots, quoiqu'il ne les comprit pas.
+
+Cependant je ne pouvais m'empêcher de gémir et de verser des
+larmes, et, en tournant la tête, je lui faisais entendre, autant
+que je pouvais, combien il me faisait de mal par son pouce et par
+son doigt. Il me parut qu'il comprenait la douleur que je
+ressentais, car, levant un pan de son justaucorps, il me mit
+doucement dedans, et aussitôt il courut vers son maître, qui était
+un riche laboureur, et le même que j'avais vu d'abord dans le
+champ.
+
+Le laboureur prit un petit brin de paille environ de la grosseur
+d'une canne dont nous nous appuyons en marchant, et avec ce brin
+leva les pans de mon justaucorps, qu'il me parut prendre pour une
+espèce de couverture que la nature m'avait donnée; il souffla mes
+cheveux pour mieux voir mon visage; il appela ses valets, et leur
+demanda, autant que j'en pus juger, s'ils avaient jamais vu dans
+les champs aucun animal qui me ressemblât. Ensuite il me plaça
+doucement à terre sur les quatre pattes; mais je me levai aussitôt
+et marchai gravement, allant et venant, pour faire voir que je
+n'avais pas envie de m'enfuir. Ils s'assirent tous en rond autour
+de moi, pour mieux observer mes mouvements. J'ôtai mon chapeau, et
+je fis une révérence très soumise au paysan; je me jetai à ses
+genoux, je levai les mains et la tête, et je prononçai plusieurs
+mots aussi fortement que je pus. Je tirai une bourse pleine d'or
+de ma poche et la lui présentai très humblement. Il la reçut dans
+la paume de sa main, et la porta bien près de son oeil pour voir
+ce que c'était, et ensuite la tourna plusieurs fois avec la pointe
+d'une épingle qu'il tira de sa manche; mais il n'y comprit rien.
+Sur cela, je lui fis signe qu'il mît sa main à terre, et, prenant
+la bourse, je l'ouvris et répandis toutes les pièces d'or dans sa
+main. Il y avait six pièces espagnoles de quatre pistoles chacune,
+sans compter vingt ou trente pièces plus petites. Je le vis
+mouiller son petit doigt sur sa langue, et lever une de mes pièces
+les plus grosses, et ensuite une autre; mais il me sembla tout à
+fait ignorer ce que c'était; il me fit signe de les remettre dans
+ma bourse, et la bourse dans ma poche.
+
+Le laboureur fut alors persuadé qu'il fallait que je fusse une
+petite créature raisonnable; il me parla très souvent, mais le son
+de sa voix m'étourdissait les oreilles comme celui d'un moulin à
+eau; cependant ses mots étaient bien articulés. Je répondis aussi
+fortement que je pus en plusieurs langues, et souvent il appliqua
+son oreille à une toise de moi, mais inutilement. Ensuite il
+renvoya ses gens à leur travail, et, tirant son mouchoir de sa
+poche, il le plia en deux et l'étendit sur sa main gauche, qu'il
+avait mise à terre, me faisant signe d'entrer dedans, ce que je
+pus faire aisément, car elle n'avait pas plus d'un pied
+d'épaisseur. Je crus devoir obéir, et, de peur de tomber, je me
+couchai tout de mon long sur le mouchoir, dont il m'enveloppa, et,
+de cette façon, il m'emporta chez lui. Là, il appela sa femme et
+me montra à elle; mais elle jeta des cris effroyables, et recula
+comme font les femmes en Angleterre à la vue d'un crapaud ou d'une
+araignée. Cependant, lorsque, au bout de quelque temps, elle eut
+vu toutes mes manières et comment j'observais les signes que
+faisait son mari, elle commença à m'aimer très tendrement.
+
+
+
+Il était environ l'heure de midi, et alors un domestique servit le
+dîner. Ce n'était, suivant l'état simple d'un laboureur, que de la
+viande grossière dans un plat d'environ vingt-quatre pieds de
+diamètre. Le laboureur, sa femme, trois enfants et une vieille
+grand'mère composaient la compagnie. Lorsqu'ils furent assis, le
+fermier me plaça à quelque distance de lui sur la table, qui était
+à peu près haute de trente pieds; je me tins aussi loin que je pus
+du bord, de crainte de tomber. La femme coupa un morceau de
+viande, ensuite elle émietta du pain dans une assiette de bois,
+qu'elle plaça devant moi. Je lui fis une révérence très humble,
+et, tirant mon couteau et ma fourchette, je me mis à manger, ce
+qui leur donna un très grand plaisir. La maîtresse envoya sa
+servante chercher une petite tasse qui servait à boire des
+liqueurs et qui contenait environ douze pintes, et la remplit de
+boisson. Je levai le vase avec une grande difficulté, et, d'une
+manière très respectueuse, je bus à la santé de madame, exprimant
+les mots aussi fortement que je pouvais en anglais, ce qui fit
+faire à la compagnie de si grands éclats de rire, que peu s'en
+fallut que je n'en devinsse sourd. Cette boisson avait à peu près
+le goût du petit cidre, et n'était pas désagréable. Le maître me
+fit signe de venir à côté de son assiette de bois; mais, en
+marchant trop vite sur la table, une petite croûte de pain me fit
+broncher et tomber sur le visage, sans pourtant me blesser. Je me
+levai aussitôt, et, remarquant que ces bonnes gens en étaient fort
+touchés, je pris mon chapeau, et, le faisant tourner sur ma tête,
+je fis trois acclamations pour marquer que je n'avais point reçu
+de mal; mais en avançant vers mon maître (c'est le nom que je lui
+donnerai désormais), le dernier de ses fils, qui était assis le
+plus proche de lui, et qui était très malin et âgé d'environ dix
+ans, me prit par les jambes, et me tint si haut dans l'air que je
+me trémoussai de tout mon corps. Son père m'arracha d'entre ses
+mains, et en même temps lui donna sur l'oreille gauche un si grand
+soufflet, qu'il en aurait presque renversé une troupe de cavalerie
+européenne, et lui ordonna de se lever de table; mais, ayant à
+craindre que le garçon ne gardât quelque ressentiment contre moi,
+et me souvenant que tous les enfants chez nous sont naturellement
+méchants à l'égard des oiseaux, des lapins, des petits chats et
+des petits chiens, je me mis à genoux, et, montrant le garçon au
+doigt, je me fis entendre à mon maître autant que je pus, et le
+priai de pardonner à son fils. Le père y consentit, et le garçon
+reprit sa chaise; alors je m'avançai jusqu'à lui et lui baisai la
+main.
+
+Au milieu du dîner, le chat favori de ma maîtresse sauta sur elle.
+J'entendis derrière moi un bruit ressemblant à celui de douze
+faiseurs de bas au métier, et, tournant ma tête, je trouvai que
+c'était un chat qui miaulait. Il me parut trois fois plus grand
+qu'un boeuf, comme je le jugeai en voyant sa tête et une de ses
+pattes, pendant que sa maîtresse lui donnait à manger et lui
+faisait des caresses. La férocité du visage de cet animal me
+déconcerta tout à fait, quoique je me tinsse au bout le plus
+éloigné de la table, à la distance de cinquante pieds, et quoique
+ma maîtresse tînt le chat de peur qu'il ne s'élançât sur moi; mais
+il n'y eut point d'accident, et le chat m'épargna.
+
+Mon maître me plaça à une toise et demie du chat, et comme j'ai
+toujours éprouvé que lorsqu'on fuit devant un animal féroce ou que
+l'on paraît avoir peur, c'est alors qu'on en est infailliblement
+poursuivi, je résolus de faire bonne contenance devant le chat, et
+je m'avançai jusqu'à dix-huit pouces, ce qui le fit reculer comme
+s'il eût eu lui-même peur de moi. J'eus moins d'appréhension des
+chiens. Trois ou quatre entrèrent dans la salle, entre lesquels il
+y avait un mâtin d'une grosseur égale à celle de quatre éléphants,
+et un lévrier un peu plus haut que le mâtin, mais moins gros.
+
+Sur la fin du dîner, la nourrice entra, portant entre ses bras un
+enfant de l'âge d'un an, qui, aussitôt qu'il m'aperçut, poussa des
+cris formidables. L'enfant, me regardant comme une poupée ou une
+babiole, criait afin de m'avoir pour lui servir de jouet. La mère
+m'éleva et me donna à l'enfant, qui se saisit bientôt de moi et
+mit ma tête dans sa bouche, où je commençai à hurler si
+horriblement que l'enfant, effrayé, me laissa tomber. Je me serais
+infailliblement cassé la tête si la mère n'avait pas tenu son
+tablier sous moi. La nourrice, pour apaiser son poupon, se servit
+d'un hochet qui était un gros pilier creux, rempli de grosses
+pierres et attaché par un câble au milieu du corps de l'enfant;
+mais cela ne put l'apaiser, et elle se trouva; réduite à se servir
+du dernier remède, qui fut de lui donner à téter. Il faut avouer
+que jamais objet ne me parut plus effroyable que les seins de
+cette nourrice, et je ne sais à quoi je puis les comparer.
+
+Après le dîner, mon maître alla retrouver ses ouvriers, et, à ce
+que je pus comprendre par sa voix et par ses gestes, il chargea sa
+femme de prendre un grand soin de moi. J'étais bien las, et
+j'avais une grande envie de dormir; ce que ma maîtresse
+apercevant, elle me mit dans son lit, et me couvrit avec un
+mouchoir blanc, mais plus large que la grande voile d'un vaisseau
+de guerre.
+
+Je dormis pendant deux heures, et songeai que j'étais chez moi
+avec ma femme et mes enfants, ce qui augmenta mon affliction quand
+je m'éveillai et me trouvai tout seul dans une chambre vaste de
+deux ou trois cents pieds de largeur et deux cents de hauteur, et
+couché dans un lit large de dix toises. Ma maîtresse était sortie
+pour les affaires de la maison, et m'avait enfermé au verrou. Le
+lit était élevé de quatre toises; je voulais descendre, et je
+n'osais appeler; quand je l'eusse essayé, c'eût été inutilement,
+avec une voix comme la mienne, et y ayant une si grande distance
+de la chambre où j'étais à la cuisine, où la famille se tenait.
+Sur ces entrefaites, deux rats grimpèrent le long des rideaux et
+se mirent à courir sur le lit; l'un approcha de mon visage, sur
+quoi je me levai tout effrayé, et mis le sabre à la main pour me
+défendre. Ces animaux horribles eurent l'insolence de m'attaquer
+des deux côtés; mais je fendis le ventre à l'un, et l'autre
+s'enfuit. Après cet exploit, je me couchai pour me reposer et
+reprendre mes esprits. Ces animaux étaient de la grosseur d'un
+mâtin, mais infiniment plus agiles et plus féroces, en sorte que
+si j'eusse ôté mon ceinturon et mis bas mon sabre avant de me
+coucher, j'aurais été infailliblement dévoré par deux rats.
+
+
+
+Bientôt après, ma maîtresse entra dans la chambre, et me voyant
+tout couvert de sang, elle accourut et me prit dans sa main. Je
+lui montrai avec mon doigt le rat mort, en souriant et en faisant
+d'autres signes, pour lui faire entendre que je n'étais pas
+blessé, ce qui lui donna de la joie. Je tâchai de lui faire
+entendre que je souhaitais fort qu'elle me mît à terre, ce qu'elle
+fit, et je me sauvai dans le jardin.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+_Portrait de la fille du laboureur. L'auteur est conduit à une
+ville où il y avait un marché, et ensuite à la capitale. Détail de
+son voyage._
+
+
+Ma maîtresse avait une fille de l'âge de neuf ans, enfant qui
+avait beaucoup d'esprit pour son âge. Sa mère, de concert avec
+elle, s'avisa d'accommoder pour moi le berceau de sa poupée avant
+qu'il fût nuit. Le berceau fut mis dans un petit tiroir de
+cabinet, et le tiroir posé sur une tablette suspendue, de peur des
+rats; ce fut là mon lit pendant tout le temps que je demeurai avec
+ces bonnes gens. Cette jeune fille était si adroite, qu'après que
+je me fus déshabillé une ou deux fois en sa présence, elle sut
+m'habiller et me déshabiller quand il lui plaisait, quoique je ne
+lui donnasse cette peine que pour lui obéir; elle me fit six
+chemises et d'autres sortes de linge, de la toile la plus fine
+qu'on put trouver (qui, à la vérité, était plus grossière que des
+toiles de navire), et les blanchit toujours elle-même. Ma
+blanchisseuse était encore la maîtresse d'école qui m'apprenait sa
+langue. Quand je montrais quelque chose du doigt, elle m'en disait
+le nom aussitôt; en sorte qu'en peu de temps je fus en état de
+demander ce que je souhaitais: elle avait, en vérité, un très bon
+naturel; elle me donna le nom de Grildrig, mot qui signifie ce que
+les Latins appellent _homunculus_, les Italiens _uomoncellino_, et
+les Anglais _manikin_. C'est à elle que je fus redevable de ma
+conservation. Nous étions toujours ensemble; je l'appelais
+Glumdalclitch, ou la petite nourrice, et je serais coupable d'une
+très noire ingratitude si j'oubliais jamais ses soins et son
+affection pour moi. Je souhaite de tout mon coeur être un jour en
+état de les reconnaître, au lieu d'être peut-être l'innocente mais
+malheureuse cause de sa disgrâce, comme j'ai trop lieu de
+l'appréhender.
+
+Il se répandit alors dans tout le pays que mon maître avait trouvé
+dans les champs un petit animal environ de la grosseur d'un
+_splacknock_ (animal de ce pays long d'environ six pieds), et de
+la même figure qu'une créature humaine; qu'il imitait l'homme dans
+toutes ses actions, et semblait parler une petite espèce de langue
+qui lui était propre; qu'il avait déjà appris plusieurs de leurs
+mots; qu'il marchait droit sur les deux pieds, était doux et
+traitable, venait quand il était appelé, faisait tout ce qu'on lui
+ordonnait de faire, avait les membres délicats et un teint plus
+blanc et plus fin que celui de la fille d'un seigneur à l'âge de
+trois ans. Un laboureur voisin, intime ami de mon maître, lui
+rendit visite exprès pour examiner la vérité du bruit qui s'était
+répandu. On me fit venir aussitôt: on me mit sur une table, où je
+marchai comme on me l'ordonna. Je tirai mon sabre et le remis dans
+mon fourreau; je fis la révérence à l'ami de mon maître; je lui
+demandai, dans sa propre langue, comment il se portait, et lui dis
+qu'il était le bienvenu, le tout suivant les instructions de ma
+petite maîtresse. Cet homme, de qui le grand âge avait fort
+affaibli la vue, mit ses lunettes pour me regarder mieux; sur quoi
+je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Les gens de la famille,
+qui découvrirent la cause de ma gaieté, se prirent à rire, de quoi
+le vieux penard fut assez bête pour se fâcher. Il avait l'air
+d'un avare, et il le fit bien paraître par le conseil détestable
+qu'il donna à mon maître de me faire voir pour de l'argent à
+quelque jour de marché, dans la ville prochaine, qui était
+éloignée de notre maison d'environ vingt-deux milles. Je devinai
+qu'il y avait quelque dessein sur le tapis, lorsque je remarquai
+mon maître et son ami parlant ensemble tout bas à l'oreille
+pendant un assez long temps, et quelquefois me regardant et me
+montrant au doigt.
+
+Le lendemain au matin, Glumdalclitch, ma petite maîtresse, me
+confirma dans ma pensée, en me racontant toute l'affaire, qu'elle
+avait apprise de sa mère. La pauvre fille me cacha dans son sein
+et versa beaucoup de larmes: elle appréhendait qu'il ne m'arrivât
+du mal, que je ne fusse froissé, estropié, et peut-être écrasé par
+des hommes grossiers et brutaux qui me manieraient rudement. Comme
+elle avait remarqué que j'étais modeste de mon naturel, et très
+délicat dans tout ce qui regardait mon honneur, elle gémissait de
+me voir exposé pour de l'argent à la curiosité du plus bas peuple;
+elle disait que son papa et sa maman lui avaient promis que
+Grildrig serait tout à elle; mais qu'elle voyait bien qu'on la
+voulait tromper, comme on avait fait, l'année dernière, quand on
+feignit de lui donner un agneau, qui, quand il fut gras, fut vendu
+à un boucher. Quant à moi, je puis dire, en vérité, que j'eus
+moins de chagrin que ma petite maîtresse. J'avais conçu de grandes
+espérances, qui ne m'abandonnèrent jamais, que je recouvrerais un
+jour ma liberté, et, à l'égard de l'ignominie d'être porté çà et
+là comme un monstre, je songeai qu'une telle disgrâce ne me
+pourrait jamais être reprochée, et ne flétrirait point mon honneur
+lorsque je serais de retour en Angleterre, parce que le roi même
+de la Grande-Bretagne, s'il se trouvait en pareille situation,
+aurait un pareil sort.
+
+Mon maître, suivant l'avis de son ami, me mit dans une caisse, et,
+le jour du marché suivant, me mena à la ville prochaine avec sa
+petite fille. La caisse était fermée de tous côtés, et était
+seulement percée de quelques trous pour laisser entrer l'air. La
+fille avait pris le soin de mettre sous moi le matelas du lit de
+sa poupée; cependant je fus horriblement agité et rudement secoué
+dans ce voyage, quoiqu'il ne durât pas plus d'une demi-heure. Le
+cheval faisait à chaque pas environ quarante pieds, et trottait si
+haut, que l'agitation était égale à celle d'un vaisseau dans une
+tempête furieuse; le chemin était un peu plus long que de Londres
+à Saint-Albans. Mon maître descendit de cheval à une auberge où il
+avait coutume d'aller, et, après avoir pris conseil avec l'hôte et
+avoir fait quelques préparatifs nécessaires, il loua le _glultrud_
+ou crieur public, pour donner avis à toute la ville d'un petit
+animal étranger qu'on ferait voir à l'enseigne de l'Aigle vert,
+qui était moins gros qu'un _splacknock_, et ressemblant dans
+toutes les parties de son corps à une créature humaine, qui
+pouvait prononcer plusieurs mots et faire une infinité de tours
+d'adresse.
+
+Je fus posé sur une table dans la salle la plus grande de
+l'auberge, qui était presque large de trois cents pieds en carré.
+Ma petite maîtresse se tenait debout sur un tabouret bien près de
+la table, pour prendre soin de moi et m'instruire de ce qu'il
+fallait faire. Mon maître, pour éviter la foule et le désordre, ne
+voulut pas permettre que plus de trente personnes entrassent à la
+fois pour me voir. Je marchai çà et là sur la table, suivant les
+ordres de la fille: elle me fit plusieurs questions qu'elle sut
+être à ma portée et proportionnées à la connaissance que j'avais
+de la langue, et je répondis le mieux et le plus haut que je pus.
+Je me retournai plusieurs fois vers toute la compagnie, et fis
+mille révérences. Je pris un de plein de vin, que Glumdalclitch
+m'avait donné pour gobelet, et je bus à leur santé. Je tirai mon
+sabre et fis le moulinet à la façon des maîtres d'armes
+d'Angleterre. La fille me donna un bout de paille, dont je fis
+l'exercice comme d'une pique, ayant appris cela dans ma jeunesse.
+Je fus obligé de répéter toujours les mêmes choses, jusqu'à ce que
+je fusse presque mort de lassitude, d'ennui et de chagrin.
+
+Ceux qui m'avaient vu firent de tous côtés des rapports si
+merveilleux, que le peuple voulait ensuite enfoncer les portes
+pour entrer.
+
+Mon maître, ayant en vue ses propres intérêts, ne voulut permettre
+à personne de me toucher, excepté à ma petite maîtresse, et, pour
+me mettre plus à couvert de tout accident, on avait rangé des
+bancs autour de la table, à une telle distance que je ne fusse à
+portée d'aucun spectateur. Cependant un petit écolier malin me
+jeta une noisette à la tête, et il s'en fallut peu qu'il ne
+m'attrapât; elle fut jetée avec tant de force que, s'il n'eût pas
+manqué son coup, elle m'aurait infailliblement fait sauter la
+cervelle, car elle était presque aussi grosse qu'un melon; mais
+j'eus la satisfaction de voir le petit écolier chassé de la salle.
+
+Mon maître fit afficher qu'il me ferait voir encore le jour du
+marché suivant; cependant il me fit faire une voiture plus
+commode, vu que j'avais été si fatigué de mon premier voyage et du
+spectacle que j'avais donné pendant huit heures de suite, que je
+ne pouvais plus me tenir debout et que j'avais presque perdu la
+voix. Pour m'achever, lorsque je fus de retour, tous les
+gentilshommes du voisinage, ayant entendu parler de moi, se
+rendirent à la maison de mon maître. Il y en eut un jour plus de
+trente, avec leurs femmes et leurs enfants, car ce pays, aussi
+bien que l'Angleterre, est peuplé de gentilshommes fainéants et
+désoeuvrés.
+
+Mon maître, considérant le profit que je pouvais lui rapporter,
+résolut de me faire voir dans les villes du royaume les plus
+considérables. S'étant donc fourni de toutes les choses
+nécessaires à un long voyage, après avoir réglé ses affaires
+domestiques et dit adieu à sa femme, le 17 août 1703, environ deux
+mois après mon arrivée, nous partîmes pour nous rendre à la
+capitale, située vers le milieu de cet empire, et environ à quinze
+cents lieues de notre demeure. Mon maître fit monter sa fille en
+trousse derrière lui! Elle me porta dans une boîte attachée autour
+de son corps, doublée du drap le plus fin qu'elle avait pu
+trouver.
+
+Le dessein de mon maître fut de me faire voir sur la route, dans
+toutes les villes, bourgs et villages un peu fameux, et de
+parcourir même les châteaux de la noblesse qui l'éloigneraient peu
+de son chemin. Nous faisions de petites journées, seulement de
+quatre-vingts ou cent lieues, car Glumdalclitch, exprès pour
+m'épargner de la fatigue, se plaignit qu'elle était bien
+incommodée du trot du cheval. Souvent elle me tirait de la caisse
+pour me donner de l'air et me faire voir le pays. Nous passâmes
+cinq ou six rivières plus larges et plus profondes que le Nil et
+le Gange, et il n'y avait guère de ruisseau qui ne fût plus grand
+que la Tamise au pont de Londres. Nous fûmes trois semaines dans
+notre voyage, et je fus montré dans dix-huit grandes villes, sans
+compter plusieurs villages et plusieurs châteaux de la campagne.
+
+Le vingt-sixième jour d'octobre, nous arrivâmes à la capitale,
+appelée dans leur langue Lorbrulgrud ou l'_Orgueil de l'univers_.
+Mon maître loua un appartement dans la rue principale de la ville,
+peu éloignée du palais royal, et distribua, selon la coutume, des
+affiches contenant une description merveilleuse de ma personne et
+de mes talents. Il loua une très grande salle de trois ou quatre
+cents pieds de large, où il plaça une table de soixante pieds de
+diamètre, sur laquelle je devais jouer mon rôle; il la fit
+entourer de palissades pour m'empêcher de tomber en bas. C'est sur
+cette table qu'on me montra dix fois par jour, au grand étonnement
+et à la satisfaction de tout le peuple. Je savais alors
+passablement parler la langue, et j'entendais parfaitement tout ce
+qu'on disait de moi; d'ailleurs, j'avais appris leur alphabet, et
+je pouvais, quoique avec peine, lire et expliquer les livres, car
+Glumdalclitch m'avait donné des leçons chez son père et aux heures
+de loisir pendant notre voyage; elle portait un petit livre dans
+sa poche, un peu plus gros qu'un volume d'atlas, livre à l'usage
+des jeunes filles, et qui était une espèce de catéchisme en
+abrégé; elle s'en servait pour m'enseigner les lettres de
+l'alphabet, et elle m'en interprétait les mots.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+_L'auteur mandé pour se rendre à la cour: la reine l'achète et le
+présente au roi. Il dispute avec les savants de Sa Majesté. On lui
+prépare un appartement. Il devient favori de la reine. Il soutient
+l'honneur de son pays. Ses querelles avec le nain de la reine._
+
+
+Les peines et les fatigues qu'il me fallait essuyer chaque jour
+apportèrent un changement considérable à ma santé; car, plus mon
+maître gagnait, plus il devenait insatiable. J'avais perdu
+entièrement l'appétit, et j'étais presque devenu un squelette. Mon
+maître s'en aperçut, et jugeant que je mourrais bientôt, résolut
+de me faire valoir autant qu'il pourrait. Pendant qu'il raisonnait
+de cette façon, un _slardral_, ou écuyer du roi, vint ordonner à
+mon maître de m'amener incessamment à la cour pour le
+divertissement de la reine et de toutes ses dames. Quelques-unes
+de ces dames m'avaient déjà vu, et avaient rapporté des choses
+merveilleuses de ma figure mignonne, de mon maintien gracieux et
+de mon esprit délicat. Sa Majesté et sa suite furent extrêmement
+diverties de mes manières. Je me mis à genoux et demandai d'avoir
+l'honneur de baiser son pied royal; mais cette princesse gracieuse
+me présenta son petit doigt, que j'embrassai entre mes deux bras,
+et dont j'appliquai le bout avec respect à mes lèvres. Elle me fit
+des questions générales touchant mon pays et mes voyages,
+auxquelles je répondis aussi distinctement et en aussi peu de mots
+que je pus; elle me demanda si je serais bien aise de vivre à la
+cour; je fis la révérence jusqu'au bas de la table sur laquelle
+j'étais monté, et je répondis humblement que j'étais l'esclave de
+mon maître; mais que, s'il ne dépendait que de moi, je serais
+charmé de consacrer ma vie au service de Sa Majesté; elle demanda
+ensuite à mon maître s'il voulait me vendre. Lui, qui s'imaginait
+que je n'avais pas un mois à vivre, fut ravi de la proposition, et
+fixa le prix de ma vente à mille pièces d'or, qu'on lui compta
+sur-le-champ. Je dis alors à la reine que, puisque j'étais devenu
+un homme esclave de Sa Majesté, je lui demandais la grâce que
+Glumdalclitch, qui avait toujours eu pour moi tant d'attention,
+d'amitié et de soins, fût admise à l'honneur de son service, et
+continuât d'être ma gouvernante. Sa Majesté y consentit, et y fit
+consentir aussi le laboureur, qui était bien aise de voir sa fille
+à la cour. Pour la pauvre fille, elle ne pouvait cacher sa joie.
+Mon maître se retira, et me dit en partant qu'il me laissait dans
+un bon endroit; à quoi je ne répliquai que par une révérence
+cavalière.
+
+La reine remarqua la froideur avec laquelle j'avais reçu le
+compliment et l'adieu du laboureur, et m'en demanda la cause. Je
+pris la liberté de répondre à Sa Majesté que je n'avais point
+d'autre obligation à mon dernier maître que celle de n'avoir pas
+écrasé un pauvre animal innocent, trouvé par hasard dans son
+champ; que ce bienfait avait été assez bien payé par le profit
+qu'il avait fait en me montrant pour de l'argent, et par le prix
+qu'il venait de recevoir en me vendant; que ma santé était très
+altérée par mon esclavage et par l'obligation continuelle
+d'entretenir et d'amuser le menu peuple à toutes les heures du
+jour, et que, si mon maître n'avait pas cru ma vie en danger, Sa
+Majesté ne m'aurait pas eu à si bon marché; mais que, comme je
+n'avais pas lieu de craindre d'être désormais si malheureux sous
+la protection d'une princesse si grande et si bonne, l'ornement de
+la nature, l'admiration du monde, les délices de ses sujets et le
+phénix de la création, j'espérais que l'appréhension qu'avait eue
+mon dernier maître serait vaine, puisque je trouvais déjà mes
+esprits ranimés par l'influence de sa présence très auguste.
+
+Tel fut le sommaire de mon discours, prononcé avec plusieurs
+barbarismes et en hésitant souvent.
+
+La reine, qui excusa avec bonté les défauts de ma harangue, fut
+surprise de trouver tant d'esprit et de bon sens dans un petit
+animal; elle me prit dans ses mains, et sur-le-champ me porta au
+roi, qui était alors retiré dans son cabinet. Sa Majesté, prince
+très sérieux et d'un visage austère, ne remarquant pas bien ma
+figure à la première vue, demanda froidement à la reine depuis
+quand elle était devenue si amoureuse d'un _splacknock_ (car il
+m'avait pris pour cet insecte); mais la reine, qui avait
+infiniment d'esprit, me mit doucement debout sur l'écritoire du
+roi et m'ordonna de dire moi-même à Sa Majesté ce que j'étais. Je
+le fis en très peu de mots, et Glumdalclitch, qui était restée à
+la porte du cabinet, ne pouvant pas souffrir que je fusse
+longtemps hors de sa présence, entra et dit à Sa Majesté comment
+j'avais été trouvé dans un champ.
+
+Le roi, aussi savant qu'aucune personne de ses États, avait été
+élevé dans l'étude de la philosophie et surtout des mathématiques.
+Cependant, quand il vit de près ma figure et ma démarche, avant
+que j'eusse commencé à parler, il s'imagina que je pourrais être
+une machine artificielle comme celle d'un tournebroche ou tout au
+plus d'une horloge inventée et exécutée par un habile artiste;
+mais quand il eut trouvé du raisonnement dans les petits sons que
+je rendais, il ne put cacher son étonnement et son admiration.
+
+Il envoya chercher trois fameux savants, qui alors étaient de
+quartier à la cour et dans leur semaine de service (selon la
+coutume admirable de ce pays). Ces messieurs, après avoir examiné
+de près ma figure avec beaucoup d'exactitude, raisonnèrent
+différemment sur mon sujet. Ils convenaient tous que je ne pouvais
+pas être produit suivant les lois ordinaires de la nature, parce
+que j'étais dépourvu de la faculté naturelle de conserver ma vie,
+soit par l'agilité, soit par la facilité de grimper sur un arbre,
+soit par le pouvoir de creuser la terre et d'y faire des trous
+pour m'y cacher comme les lapins. Mes dents, qu'ils considérèrent
+longtemps, les firent conjecturer que j'étais un animal
+carnassier.
+
+Un de ces philosophes avança que j'étais un embryon, un pur
+avorton; mais cet avis fut rejeté par les deux autres, qui
+observèrent que mes membres étaient parfaits et achevés dans leur
+espèce, et que j'avais vécu plusieurs années, ce qui parut évident
+par ma barbe, dont les poils se découvraient avec un microscope.
+On ne voulut pas avouer que j'étais un nain, parce que ma
+petitesse était hors de comparaison; car le nain favori de la
+reine, le plus petit qu'on eût jamais vu dans ce royaume, avait
+près de trente pieds de haut. Après un grand débat, on conclut
+unanimement que je n'étais qu'un _relplum scalcath_, qui, étant
+interprété littéralement, veut dire _lusus naturæ_, décision très
+conforme à la philosophie moderne de l'Europe, dont les
+professeurs, dédaignant le vieux subterfuge des causes occultes, à
+la faveur duquel les sectateurs d'Aristote tâchent de masquer leur
+ignorance, ont inventé cette solution merveilleuse de toutes les
+difficultés de la physique. Admirable progrès de la science
+humaine!
+
+Après cette conclusion décisive, je pris la liberté de dire
+quelques mots: je m'adressai au roi, et protestai à Sa Majesté que
+je venais d'un pays où mon espèce était répandue en plusieurs
+millions d'individus des deux sexes, où les animaux, les arbres et
+les maisons étaient proportionnés à ma petitesse, et où, par
+conséquent, je pouvais être aussi bien en état de me défendre et
+de trouver ma nourriture, mes besoins et mes commodités qu'aucun
+des sujets de Sa Majesté. Cette réponse fit sourire
+dédaigneusement les philosophes, qui répliquèrent que le laboureur
+m'avait bien instruit et que je savais ma leçon. Le roi, qui avait
+un esprit bien plus éclairé, congédiant ses savants, envoya
+chercher le laboureur, qui, par bonheur, n'était pas encore sorti
+de la ville. L'ayant donc d'abord examiné en particulier, et puis
+l'ayant confronté avec moi et avec la jeune fille, Sa Majesté
+commença à croire que ce que je lui avais dit pouvait être vrai.
+Il pria la reine de donner ordre qu'on prit un soin particulier de
+moi, et fut d'avis qu'il me fallait laisser sous la conduite de
+Glumdalclitch, ayant remarqué que nous avions une grande affection
+l'un pour l'autre.
+
+La reine donna ordre à son ébéniste de faire une boîte qui me pût
+servir de chambre à coucher, suivant le modèle que Glumdalclitch
+et moi lui donnerions. Cet homme, qui était un ouvrier très
+adroit, me fit en trois semaines une chambre de bois de seize
+pieds en carré et de douze de haut, avec des fenêtres, une porte
+et deux cabinets.
+
+Un ouvrier excellent, qui était célèbre pour les petits bijoux
+curieux, entreprit de me faire deux chaises d'une matière
+semblable à l'ivoire, et deux tables avec une armoire pour mettre
+mes hardes; ensuite, la reine fit chercher chez les marchands les
+étoffes de soie les plus fines pour me faire des habits.
+
+Cette princesse goûtait si fort mon entretien, qu'elle ne pouvait
+dîner sans moi. J'avais une table placée sur celle où Sa Majesté
+mangeait, avec une chaise sur laquelle je me pouvais asseoir.
+Glumdalclitch était debout sur un tabouret, près de la table, pour
+pouvoir prendre soin de moi.
+
+Un jour, le prince, en dînant, prit plaisir à s'entretenir avec
+moi, me faisant des questions touchant les moeurs, la religion,
+les lois, le gouvernement et la littérature de l'Europe, et je lui
+en rendis compte le mieux que je pus. Son esprit était si
+pénétrant, et son jugement si solide, qu'il fit des réflexions et
+des observations très sages sur tout ce que je lui dis. Lui ayant
+parlé de deux partis qui divisent l'Angleterre, il me demanda si
+j'étais un _whig_ ou un _tory _; puis, se tournant vers son
+ministre, qui se tenait derrière lui, ayant à la main un bâton
+blanc presque aussi haut que le grand mât du _Souverain royal_:
+«Hélas! dit-il, que la grandeur humaine est peu de chose, puisque
+de vils insectes ont aussi de l'ambition, avec des rangs et des
+distinctions parmi eux! Ils ont de petits lambeaux dont ils se
+parent, des trous, des cages, des boîtes, qu'ils appellent des
+palais et des hôtels, des équipages, des livrées, des titres, des
+charges, des occupations, des passions comme nous. Chez eux, on
+aime, on hait, on trompe, on trahit comme ici.» C'est ainsi que Sa
+Majesté philosophait à l'occasion de ce que je lui avais dit de
+l'Angleterre, et moi j'étais confus et indigné de voir ma patrie,
+la maîtresse des arts, la souveraine des mers, l'arbitre de
+l'Europe, la gloire de l'univers, traitée avec tant de mépris.
+
+Il n'y avait rien qui m'offensât et me chagrinât plus que le nain
+de la reine, qui, étant de la taille la plus petite qu'on eût
+jamais vue dans ce pays, devint d'une insolence extrême à la vue
+d'un homme beaucoup plus petit que lui. Il me regardait d'un air
+fier et dédaigneux, et raillait sans cesse de ma petite figure. Je
+ne m'en vengeai qu'en l'appelant _frère_. Un jour, pendant le
+dîner, le malicieux nain, prenant le temps que je ne pensais à
+rien, me prit par le milieu du corps, m'enleva et me laissa tomber
+dans un plat de lait, et aussitôt s'enfuit. J'en eus par-dessus
+les oreilles, et, si je n'avais été un nageur excellent, j'aurais
+été infailliblement noyé. Glumdalclitch, dans ce moment, était par
+hasard à l'autre extrémité de la chambre. La reine fut si
+consternée de cet accident, qu'elle manqua de présence d'esprit
+pour m'assister; mais ma petite gouvernante courut à mon secours
+et me tira adroitement hors du plat, après que j'eus avalé plus
+d'une pinte de lait. On me mit au lit; cependant, je ne reçus
+d'autre mal que la perte d'un habit qui fut tout a fait gâté. Le
+nain fut bien fouetté, et je pris quelque plaisir à voir cette
+exécution.
+
+Je vais maintenant donner au lecteur une légère description de ce
+pays, autant que je l'ai pu connaître par ce que j'en ai parcouru.
+Toute l'étendue du royaume est environ de trois mille lieues de
+long et de deux mille cinq cents lieues de large: d'où je conclus
+que nos géographes de l'Europe se trompent lorsqu'ils croient
+qu'il n'y a que la mer entre le Japon et la Californie. Je me suis
+toujours imaginé qu'il devait y avoir de ce côté-là un grand
+continent, pour servir de contrepoids au grand continent de
+Tartarie. On doit donc corriger les cartes et joindre cette vaste
+étendue de pays aux parties nord-ouest de l'Amérique; sur quoi je
+suis prêt d'aider les géographes de mes lumières. Ce royaume est
+une presqu'île, terminée vers le nord par une chaîne de montagnes
+qui ont environ trente milles de hauteur, et dont on ne peut
+approcher, à cause des volcans qui y sont en grand nombre sur la
+cime.
+
+Les plus savants ne savent quelle espèce de mortels habitent au
+delà de ces montagnes, ni même s'il y a des habitants. Il n'y a
+aucun port dans tout le royaume; et les endroits de la côte où les
+rivières vont se perdre dans la mer sont si pleins de rochers
+hauts et escarpés, et la mer y est ordinairement si agitée, qu'il
+n'y a presque personne qui ose y aborder, en sorte que ces peuples
+sont exclus de tout commerce avec le reste du monde. Les grandes
+rivières sont pleines de poissons excellents; aussi, c'est très
+rarement qu'on pêche dans l'Océan, parce que les poissons de mer
+sont de la même grosseur que ceux de l'Europe, et par rapport a
+eux ne méritent pas la peine d'être péchés; d'où il est évident
+que la nature, dans la production des plantes et des animaux d'une
+grosseur si énorme, se borne tout à fait à ce continent; et, sur
+ce point, je m'en rapporte aux philosophes. On prend néanmoins
+quelquefois, sur la côte, des baleines, dont le petit peuple se
+nourrit et même se régale. J'ai vu une de ces baleines qui était
+si grosse qu'un homme du pays avait de la peine à la porter sur
+ses épaules. Quelquefois, par curiosité, on en apporte dans des
+paniers à Lorbrulgrud; j'en ai vu une dans un plat sur la table du
+roi.
+
+Le pays est très peuplé, car il contient cinquante et une villes,
+près de cent bourgs entourés de murailles, et un bien plus grand
+nombre de villages et de hameaux. Pour satisfaire le lecteur
+curieux, il suffira peut-être de donner la description de
+Lorbrulgrud. Cette ville est située sur une rivière qui la
+traverse et la divise en deux parties presque égales. Elle
+contient plus de quatre-vingt mille maisons, et environ six cent
+mille habitants; elle a en longueur trois _glonglungs_ (qui font
+environ cinquante-quatre milles d'Angleterre), et deux et demi en
+largeur, selon la mesure que j'en pris sur la carte royale,
+dressée par les ordres du roi, qui fut étendue sur la terre exprès
+pour moi, et était longue de cent pieds.
+
+Le palais du roi est un bâtiment assez peu régulier; c'est plutôt
+un amas d'édifices qui a environ sept milles de circuit; les
+chambres principales sont hautes de deux cent quarante pieds, et
+larges à proportion.
+
+On donna un carrosse à Glumdalclitch et à moi pour voir la ville,
+ses places et ses hôtels. Je supputai que notre carrosse était
+environ en carré comme la salle de Westminster, mais pas tout à
+fait si haut. Un jour, nous fîmes arrêter le carrosse à plusieurs
+boutiques, où les mendiants, profitant de l'occasion, se rendirent
+en foule aux portières, et me fournirent les spectacles les plus
+affreux qu'un oeil anglais ait jamais vus. Comme ils étaient
+difformes, estropiés, sales, malpropres, couverts de plaies, de
+tumeurs et de vermine, et que tout cela me paraissait d'une
+grosseur énorme, je prie le lecteur de juger de l'impression que
+ces objets firent sur moi, et de m'en épargner la description.
+
+Les filles de la reine priaient souvent Glumdalclitch de venir
+dans leurs appartements et de m'y porter avec elle, pour avoir le
+plaisir de me voir de près. Elles me traitaient sans cérémonie,
+comme une créature sans conséquence, de sorte que j'assistai
+souvent à leur toilette, et c'était bien malgré moi, je l'affirme,
+que je les regardais quand elles découvraient leurs bras ou leur
+cou. Je dis malgré moi, car en vérité ce n'était pas un beau
+spectacle: leur peau me semblait dure et de différentes couleurs
+avec des taches ça et là aussi larges qu'une assiette. Leurs longs
+cheveux pendants semblaient des paquets de cordes: d'où il faut
+conclure que la beauté des femmes, dont on fait ordinairement tant
+de cas, n'est qu'une chose imaginaire, puisque les femmes d'Europe
+ressembleraient à celles d'où je viens de parler si nos yeux
+étaient des microscopes. Je supplie le beau sexe de mon pays de ne
+me point savoir mauvais gré de cette observation. Il importe peu
+aux belles d'être laides pour des yeux perçants qui ne les verront
+jamais. Les philosophes savent bien ce qui en est; mais lorsqu'ils
+voient une beauté, ils voient comme tout le monde, et ne sont plus
+philosophes.
+
+La reine, qui m'entretenait souvent de mes voyages sur mer,
+cherchait toutes les occasions possibles de me divertir quand
+j'étais mélancolique. Elle me demanda un jour si j'avais l'adresse
+de manier une voile et une rame, et si un peu d'exercice en ce
+genre ne serait pas convenable à ma santé. Je répondis que
+j'entendais tous les deux assez bien; car, quoique mon emploi
+particulier eût été celui de chirurgien, c'est-à-dire médecin de
+vaisseau, je m'étais trouvé souvent obligé de travailler comme
+matelot; mais j'ignorais comment cela se pratiquait dans ce pays,
+où la plus petite barque était égale à un vaisseau de guerre de
+premier rang parmi nous; d'ailleurs, un navire proportionné à ma
+grandeur et à mes forces n'aurait pu flotter longtemps sur leurs
+rivières, et je n'aurais pu le gouverner. Sa Majesté me dit que,
+si je voulais, son menuisier me ferait une petite barque, et
+qu'elle me trouverait un endroit où je pourrais naviguer. Le
+menuisier, suivant mes instructions, dans l'espace de dix jours,
+me construisit un petit navire avec tous ses cordages, capable de
+tenir commodément huit Européens. Quand il fut achevé, la reine
+donna ordre au menuisier de faire une auge de bois, longue de
+trois cents pieds, large de cinquante et profonde de huit:
+laquelle, étant bien goudronnée, pour empêcher l'eau de
+s'échapper, fut posée sur le plancher, le long de la muraille,
+dans une salle extérieure du palais: elle avait un robinet bien
+près du fond, pour laisser sortir l'eau de temps en temps, et deux
+domestiques la pouvaient remplir dans une demi-heure de temps.
+C'est là que l'on me fit ramer pour mon divertissement, aussi bien
+que pour celui de la reine et de ses dames, qui prirent beaucoup
+de plaisir à voir mon adresse et mon agilité. Quelquefois je
+haussais ma voile, et puis c'était mon affaire de gouverner
+pendant que les dames me donnaient un coup de vent avec leurs
+éventails; et quand elles se trouvaient fatiguées, quelques-uns
+des pages poussaient et faisaient avancer le navire avec leur
+souffle, tandis que je signalais mon adresse à tribord et à
+bâbord, selon qu'il me plaisait. Quand j'avais fini, Glumdalclitch
+reportait mon navire dans son cabinet, et le suspendait à un clou
+pour sécher.
+
+Dans cet exercice, il m'arriva une fois un accident qui pensa me
+coûter la vie; car, un des pages ayant mis mon navire dans l'auge,
+une femme de la suite de Glumdalclitch me leva très officieusement
+pour me mettre dans le navire; mais il arriva que je glissai
+d'entre ses doigts, et je serais infailliblement tombé de la
+hauteur de quarante pieds sur le plancher, si, par le plus heureux
+accident du monde, je n'eusse pas été arrêté par une grosse
+épingle qui était fichée dans le tablier de cette femme. La tête
+de l'épingle passa entre ma chemise et la ceinture de ma culotte,
+et ainsi je fus suspendu en l'air par le dos, jusqu'à ce que
+Glumdalclitch accourût à mon secours.
+
+Une autre fois, un des domestiques, dont la fonction était de
+remplir mon auge d'eau fraîche de trois jours en trois jours, fut
+si négligent, qu'il laissa échapper de son eau une grenouille très
+grosse sans l'apercevoir.
+
+La grenouille se tint cachée jusqu'à ce que je fusse dans mon
+navire; alors, voyant un endroit pour se reposer, elle grimpa, et
+fit tellement pencher mon bateau que je me trouvai obligé de faire
+le contrepoids de l'autre côté pour l'empêcher de s'enfoncer; mais
+je l'obligeai à coups de rames de sauter dehors.
+
+Voici le plus grand péril que je courus dans ce royaume.
+Glumdalclitch m'avait enfermé au verrou dans son cabinet, étant
+sortie pour des affaires ou pour faire une visite. Le temps était
+très chaud, et la fenêtre du cabinet était ouverte, aussi bien que
+les fenêtres et la porte de ma boîte; pendant que j'étais assis
+tranquillement et mélancoliquement près de ma table, j'entendis
+quelque chose entrer dans le cabinet par la fenêtre et sauter çà
+et là. Quoique j'en fusse un peu alarmé, j'eus le courage de
+regarder dehors, mais sans abandonner ma chaise; et alors je vis
+un animal capricieux, bondissant et sautant de tous côtés, qui
+enfin s'approcha de ma boîte et la regarda avec une apparence de
+plaisir et de curiosité, mettant sa tête à la porte et à chaque
+fenêtre. Je me retirai au coin le plus éloigné de ma boîte; mais
+cet animal, qui était un singe, regardant dedans de tous côtés, me
+donna une telle frayeur, que je n'eus pas la présence d'esprit de
+me cacher sous mon lit, comme je pouvais faire très facilement.
+Après bien des grimaces et des gambades, il me découvrit; et
+fourrant une de ses pattes par l'ouverture de la porte, comme fait
+un chat qui joue avec une souris, quoique je changeasse souvent de
+lieu pour me mettre à couvert de lui, il m'attrapa par les pans de
+mon justaucorps (qui, étant fait du drap de ce pays, était épais
+et très fort), et me tira dehors. Il me prit dans sa patte droite,
+et me tint comme une nourrice tient un enfant qu'elle va allaiter,
+et de la même façon que j'ai vu la même espèce d'animal faire avec
+un jeune chat en Europe. Quand je me débattais, il me pressait si
+fort, que je crus que le parti le plus sage était de me soumettre
+et d'en passer par tout ce qui lui plairait. J'ai quelque raison
+de croire qu'il me prit pour un jeune singe, parce qu'avec son
+autre patte il flattait doucement mon visage.
+
+
+
+Il fut tout à coup interrompu par un bruit à la porte du cabinet,
+comme si quelqu'un eût tâché de l'ouvrir; soudain il sauta à la
+fenêtre par laquelle il était entré, et, de là, sur les
+gouttières, marchant sur trois pattes et me tenant de la
+quatrième, jusqu'à, ce qu'il eût grimpé à un toit attenant au
+nôtre. J'entendis dans l'instant jeter des cris pitoyables à
+Glumdalclitch. La pauvre fille était au désespoir, et ce quartier
+du palais se trouva tout en tumulte: les domestiques coururent
+chercher des échelles; le singe fut vu par plusieurs personnes
+assis sur le faite d'un bâtiment, me tenant comme une poupée dans
+une de ses pattes de devant, et me donnant à manger avec l'autre,
+fourrant dans ma bouche quelques viandes qu'il avait attrapées, et
+me tapant quand je ne voulais pas manger, ce qui faisait beaucoup
+rire la canaille qui me regardait d'en bas; en quoi ils n'avaient
+pas tort, car, excepté pour moi, la chose était assez plaisante.
+Quelques-uns jetèrent des pierres, dans l'espérance de faire
+descendre le singe; mais on défendit de continuer, de peur de me
+casser la tête.
+
+Les échelles furent appliquées, et plusieurs hommes montèrent.
+Aussitôt le singe, effrayé, décampa, et me laissa tomber sur une
+gouttière. Alors un des laquais de ma petite maîtresse, honnête
+garçon, grimpa, et, me mettant dans la poche de sa veste, me fit
+descendre en sûreté.
+
+J'étais presque suffoqué des ordures que le singe avait fourrées
+dans mon gosier; mais ma chère petite maîtresse me fit vomir, ce
+qui me soulagea. J'étais si faible et si froissé des embrassades
+de cet animal, que je fus obligé de me tenir au lit pendant quinze
+jours. Le roi et toute la cour envoyèrent chaque jour pour
+demander des nouvelles de ma santé, et la reine me fit plusieurs
+visites pendant ma maladie. Le singe fut mis à mort, et un ordre
+fut porté, faisant défense d'entretenir désormais aucun animal de
+cette espèce auprès du palais. La première fois que je me rendis
+auprès du roi, après le rétablissement de ma santé, pour le
+remercier de ses bontés, il me fit l'honneur de railler beaucoup
+sur cette aventure; il me demanda quels étaient mes sentiments et
+mes réflexions pendant que j'étais entre les pattes du singe; de
+quel goût étaient les viandes qu'il me donnait, et si l'air frais
+que j'avais respiré sur le toit n'avait pas aiguisé mon appétit.
+Il souhaita fort de savoir ce que j'aurais fait en une telle
+occasion dans mon pays. Je dis à Sa Majesté qu'en Europe nous
+n'avions point des singes, excepté ceux qu'on apportait des pays
+étrangers, et qui étaient si petits qu'ils n'étaient point à
+craindre, et qu'à l'égard de cet animal énorme à qui je venais
+d'avoir affaire (il était, en vérité, aussi gros qu'un éléphant),
+si la peur m'avait permis de penser aux moyens d'user de mon sabre
+(à ces mots, je pris un air fier et mis la main sur la poignée de
+mon sabre), quand il a fourré sa patte dans ma chambre, peut-être
+je lui aurais fait une telle blessure qu'il aurait été bien aise
+de la retirer plus promptement qu'il ne l'avait avancée. Je
+prononçai ces mots avec un accent ferme, comme une personne
+jalouse de son honneur et qui se sent. Cependant mon discours, ne
+produisit rien qu'un éclat de rire, et tout le respect dû à Sa
+Majesté de la part de ceux qui l'environnaient ne put les retenir;
+ce qui me fit réfléchir sur la sottise d'un homme qui tâche de se
+faire honneur à lui-même en présence de ceux qui sont hors de tous
+les degrés d'égalité ou de comparaison avec lui; et cependant ce
+qui m'arriva alors je l'ai vu souvent arriver en Angleterre, où un
+petit homme de néant se vante, s'en fait accroître, tranche du
+petit seigneur et ose prendre un air important avec les plus
+grands du royaume, parce qu'il a quelque talent.
+
+Je fournissais tous les jours à la cour le sujet de quelque conte
+ridicule, et Glumdalclitch, quoiqu'elle m'aimât extrêmement, était
+assez méchante pour instruire la reine quand je faisais quelque
+sottise qu'elle croyait pouvoir réjouir Sa Majesté. Par exemple,
+étant un jour descendu de carrosse à la promenade, où j'étais avec
+Glumdalclitch, porté par elle dans ma boîte de voyage, je me mis à
+marcher: il y avait de la bouse de vache dans un sentier; je
+voulus, pour faire parade de mon agilité, faire l'essai de sauter
+par-dessus; mais, par malheur, je sautai mal, et tombai au beau
+milieu, en sorte que j'eus de l'ordure jusqu'aux genoux. Je m'en
+tirai avec peine, et un des laquais me nettoya comme il put avec
+son mouchoir. La reine fût bientôt instruite de cette aventure
+impertinente, et les laquais la divulguèrent partout.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+_Différentes inventions de l'auteur pour plaire au roi et à la
+reine. Le roi s'informe de l'état de l'Europe, dont l'auteur lui
+donne la relation. Les observations du roi sur cet article._
+
+
+J'avais coutume de me rendre au lever du roi une ou deux fois par
+semaine, et je m'y étais trouvé souvent lorsqu'on le rasait, ce
+qui, au commencement, me faisait trembler, le rasoir du barbier
+étant près de deux fois plus long qu'une faux. Sa Majesté, selon
+l'usage du pays, n'était rasée que deux fois par semaine. Je
+demandai une fois au barbier quelques poils de la barbe de Sa
+Majesté. M'en ayant fait présent, je pris un petit morceau de
+bois, et y ayant fait plusieurs trous à une distance égale avec
+une aiguille, j'y attachai les poils si adroitement, que je m'en
+fis un peigne, ce qui me fut d'un grand secours, le mien étant
+rompu et devenu presque inutile, et n'ayant trouvé dans le pays
+aucun ouvrier capable de m'en faire un autre.
+
+Je me souviens d'un amusement que je me procurai vers le même
+temps. Je priai une des femmes de chambre de la reine de
+recueillir les cheveux fins qui tombaient, de la tête de Sa
+Majesté quand on la peignait, et de me les donner. J'en amassai
+une quantité considérable, et alors, prenant conseil de
+l'ébéniste, qui avait reçu ordre de faire tous les petits ouvrages
+que je lui demanderais, je lui donnai des instructions pour me
+faire deux fauteuils de la grandeur de ceux qui se trouvaient dans
+ma boîte, et de les percer de plusieurs petits trous avec une
+alène fine. Quand les pieds, les bras, les barres et les dossiers
+des fauteuils furent prêts, je composai le fond avec les cheveux
+de la reine, que je passai dans les trous, et j'en fis des
+fauteuils semblables aux fauteuils de canne dont nous nous servons
+en Angleterre. J'eus l'honneur d'en faire présent à la reine, qui
+les mit dans une armoire comme une curiosité.
+
+Elle voulut un jour me faire asseoir dans un de ces fauteuils;
+mais je m'en excusai, protestant que je n'étais pas assez
+téméraire et assez insolent pour m'asseoir sur de respectables
+cheveux qui avaient autrefois orné la tête de Sa Majesté. Comme
+j'avais du génie pour la mécanique, je fis ensuite de ces cheveux
+une petite bourse très bien taillée, longue environ de deux aunes,
+avec le nom de Sa Majesté tissé en lettres d'or, que je donnai à
+Glumdalclitch, du consentement de la reine.
+
+Le roi, qui aimait fort la musique, avait très souvent des
+concerts, auxquels j'assistais placé dans ma boîte; mais le bruit
+était si grand que je ne pouvais guère distinguer les accords; je
+m'assure que tous les tambours et trompettes d'une armée royale,
+battant et sonnant à la fois tout près des oreilles, n'auraient pu
+égaler ce bruit. Ma coutume était de faire placer ma boîte loin de
+l'endroit où étaient les acteurs du concert, de fermer les portes
+et les fenêtres; avec ces précautions, je ne trouvais pas leur
+musique désagréable.
+
+J'avais appris, pendant ma jeunesse, à jouer du clavecin.
+Glumdalclitch en avait un dans sa chambre, où un maître se rendait
+deux fois la semaine pour lui montrer. La fantaisie me prit un
+jour de régaler le roi et la reine d'un air anglais sur cet
+instrument; mais cela me parut extrêmement difficile, car le
+clavecin était long de près de soixante pieds, et les touches
+larges environ d'un pied; de telle sorte qu'avec mes deux bras
+bien étendus je ne pouvais atteindre plus de cinq touches, et de
+plus, pour tirer un son, il me fallait toucher à grands coups de
+poing. Voici le moyen dont je m'avisai: j'accommodai deux bâtons
+environ de la grosseur d'un tricot ordinaire, et je couvris le
+bout de ces bâtons de peau de souris, pour ménager les touches et
+le son de l'instrument; je plaçai un banc vis-à-vis, sur lequel je
+montai, et alors je me mis à courir avec toute la vitesse et toute
+l'agilité imaginables sur cette espèce d'échafaud, frappant çà et
+là le clavier avec mes deux bâtons de toute ma force, en sorte que
+je vins à bout de jouer une gigue anglaise, à la grande
+satisfaction de Leurs Majestés; mais il faut avouer que je ne fis
+jamais d'exercice plus violent et plus pénible.
+
+Le roi, qui, comme je l'ai dit, était un prince plein d'esprit,
+ordonnait souvent de m'apporter dans ma boîte et de me mettre sur
+la table de son cabinet. Alors il me commandait de tirer une de
+mes chaises hors de la boîte, et de m'asseoir de sorte que je
+fusse au niveau de son visage. De cette manière, j'eus plusieurs
+conférences avec lui. Un jour, je pris la liberté de dire à Sa
+Majesté que le mépris qu'elle avait conçu pour l'Europe et pour le
+reste du monde ne me semblait pas répondre aux excellentes
+qualités d'esprit dont elle était ornée; que la raison était
+indépendante de la grandeur du corps; qu'au contraire, nous avions
+observé, dans notre pays, que les personnes de haute taille
+n'étaient pas ordinairement les plus ingénieuses; que; parmi les
+animaux, les abeilles et les fourmis avaient la réputation d'avoir
+le plus d'industrie, d'artifice et de sagacité; et enfin que,
+quelque peu de cas qu'il fît de ma figure, j'espérais néanmoins
+pouvoir rendre de grands services à Sa Majesté. Le roi m'écouta
+avec attention, et commença à me regarder d'un autre oeil et à ne
+plus mesurer mon esprit par ma taille.
+
+Il m'ordonna alors de lui faire une relation exacte du
+gouvernement d'Angleterre, parce que, quelque prévenus que les
+princes soient ordinairement en faveur de leurs maximes et de
+leurs usages, il serait bien aise de savoir s'il y avait en mon
+pays de quoi imiter. Imaginez-vous, mon cher lecteur, combien je
+désirai alors d'avoir le génie et la langue de Démosthène et de
+Cicéron, pour être capable de peindre dignement l'Angleterre, ma
+patrie, et d'en tracer une idée sublime.
+
+Je commençai par dire à Sa Majesté que nos États étaient composés
+de deux îles qui formaient trois puissants royaumes sous un seul
+souverain, sans compter nos colonies en Amérique. Je m'étendis
+fort sur la fertilité de notre terrain et sur la température de
+notre climat. Je décrivis ensuite la constitution du Parlement
+anglais, composé en partie d'un corps illustre appelé la _Chambre
+des pairs_, personnages du sang le plus noble, anciens possesseurs
+et seigneurs des plus belles terres du royaume. Je représentai
+l'extrême soin qu'on prenait de leur éducation par rapport aux
+sciences et aux armes, pour les rendre capables d'être
+conseillers-nés du royaume, d'avoir part dans l'administration du
+gouvernement, d'être membres de la plus haute cour de justice dont
+il n'y avait point d'appel, et d'être les défenseurs zélés de leur
+prince et de leur patrie, par leur valeur, leur conduite et leur
+fidélité; que ces seigneurs étaient l'ornement et la sûreté du
+Royaume, dignes successeurs de leurs ancêtres, dont les honneurs
+avaient été la récompense d'une vertu insigne, et qu'on n'avait
+jamais vu leur postérité dégénérer; qu'à ces seigneurs étaient
+joints plusieurs saints hommes, qui avaient une place parmi eux
+sous le titre d'_évêques_, dont la charge particulière était de
+veiller sur la religion et sur ceux qui la prêchent au peuple;
+qu'on cherchait et qu'on choisissait dans le clergé les plus
+saints et les plus savants hommes pour les revêtir de cette
+dignité éminente.
+
+J'ajoutai que l'autre partie du Parlement était une assemblée
+respectable, nommée la _Chambre des communes_, composée de nobles
+choisis librement, et députés par le peuple même, seulement à
+cause de leurs lumières, de leurs talents et de leur amour pour la
+patrie, afin de représenter la sagesse de toute la nation. Je dis
+que ces deux corps formaient la plus auguste assemblée de
+l'univers, qui, de concert avec le prince, disposait de tout et
+réglait en quelque sorte la destinée de tous les peuples de
+l'Europe.
+
+Ensuite je descendis aux cours de justice, où étaient assis de
+vénérables interprètes de la loi, qui décidaient sur les
+différentes contestations des particuliers, qui punissaient le
+crime et protégeaient l'innocence. Je ne manquai pas de parler de
+la sage et économique administration de nos finances, et de
+m'étendre sur la valeur et les exploits de nos guerriers de mer et
+de terre. Je supputai le nombre du peuple, en comptant combien il
+y avait de millions d'hommes de différentes religions et de
+différents partis politiques parmi nous. Je n'omis ni nos jeux, ni
+nos spectacles, ni aucune autre particularité que je crusse
+pouvoir faire honneur à mon pays, et je finis par un petit récit
+historique des dernières révolutions d'Angleterre depuis environ
+cent ans.
+
+Cette conversation dura cinq audiences dont chacune fut de
+plusieurs heures, et le roi écouta le tout avec une grande
+attention, écrivant l'extrait de presque tout ce que je disais, et
+marquant en même temps les questions qu'il avait dessein de me
+faire.
+
+Quand j'eus achevé mes longs discours, Sa Majesté, dans une
+sixième audience, examinant ses extraits, me proposa plusieurs
+doutes et de fortes objections sur chaque article. Elle me demanda
+d'abord quels étaient les moyens ordinaires de cultiver l'esprit
+de notre jeune noblesse; quelles mesures l'on prenait quand une
+maison noble venait à s'éteindre, ce qui devait arriver de temps
+en temps; quelles qualités étaient nécessaires à ceux qui devaient
+être créés nouveaux pairs; si le caprice du prince, une somme
+d'argent donnée à propos à une dame de la cour et à un favori, ou
+le dessein de fortifier un parti opposé au bien public, n'étaient
+jamais les motifs de ces promotions; quel degré de science les
+pairs avaient dans les lois de leur pays, et comment ils
+devenaient capables de décider en dernier ressort des droits de
+leurs compatriotes; s'ils étaient toujours exempts d'avarice et de
+préjugés; si ces saints évêques dont j'avais parlé parvenaient
+toujours à ce haut rang par leur science dans les matières
+théologiques et par la sainteté de leur vie; s'ils n'avaient
+jamais intrigué lorsqu'ils n'étaient que de simples prêtres; s'ils
+n'avaient pas été quelquefois les aumôniers d'un pair par le moyen
+duquel ils étaient parvenus à l'évêché, et si, dans ce cas, ils ne
+suivaient pas toujours aveuglément l'avis du pair et ne servaient
+pas sa passion ou son préjugé dans l'assemblée du Parlement.
+
+Il voulut savoir comment on s'y prenait pour l'élection de ceux
+que j'avais appelés députés des _communes _; si un inconnu, avec
+une bourse bien remplie d'or, ne pouvait pas quelquefois gagner le
+suffrage des électeurs à force d'argent, se faire préférer à leur
+propre seigneur ou aux plus considérables et aux plus distingués
+de la noblesse dans le voisinage; pourquoi on avait une si
+violente passion d'être élu pour l'assemblée du Parlement, puisque
+cette élection était l'occasion d'une très grande dépense et ne
+rendait rien; qu'il fallait donc que ces élus fussent des hommes
+d'un désintéressement parfait et d'une vertu éminente et héroïque,
+ou bien qu'ils comptassent d'être indemnisés et remboursés avec
+usure par le prince et par ses ministres, en leur sacrifiant le
+bien public. Sa Majesté me proposa sur cet article des difficultés
+insurmontables, que la prudence ne me permet pas de répéter.
+
+Sur ce que je lui avais dit de nos _cours de justice_, Sa Majesté
+voulut être éclairée touchant plusieurs articles. J'étais assez en
+état de la satisfaire, ayant été autrefois presque ruiné par un
+long procès de la chancellerie, qui fut néanmoins jugé en ma
+faveur, et que je gagnai même avec les dépens. Il me demanda
+combien de temps on employait ordinairement à mettre une affaire
+en état d'être jugée; s'il en coûtait beaucoup pour plaider; si
+les avocats avaient la liberté de défendre des causes évidemment
+injustes; si l'on n'avait jamais remarqué que l'esprit de parti et
+de religion eût fait pencher la balance; si ces avocats avaient
+quelque connaissance des premiers principes et des lois générales
+de l'équité, s'ils ne se contentaient pas de savoir les lois
+arbitraires et les coutumes locales du pays; si eux et les juges
+avaient le droit d'interpréter à leur gré et de commenter les
+lois; si les plaidoyers et les arrêts n'étaient pas quelquefois
+contraires les uns aux autres dans la même espèce.
+
+Ensuite, il s'attacha à me questionner sur l'administration des
+finances, et me dit qu'il croyait que je m'étais mépris sur cet
+article, parce que je n'avais fait monter les impôts qu'à cinq ou
+six millions par an; que cependant la dépense de l'État allait
+beaucoup plus loin et excédait beaucoup la recette.
+
+Il ne pouvait, disait-il, concevoir comment un royaume osait
+dépenser au delà de son revenu et manger son bien comme un
+particulier. Il me demanda quels étaient nos créanciers, et où
+nous trouverions de quoi les payer, si nous gardions à leur égard
+les lois de la nature, de la raison et de l'équité. Il était
+étonné du détail que je lui avais fait de nos guerres et des frais
+excessifs qu'elles exigeaient. Il fallait certainement, disait-il,
+que nous fussions un peuple bien inquiet et bien querelleur, ou
+que nous eussions de bien mauvais voisins. «Qu'avez-vous à
+démêler, ajoutait-il, hors de vos îles? Devez-vous y avoir
+d'autres affaires que celles de votre commerce? Devez-vous songer
+à faire des conquêtes, et ne vous suffit-il pas de bien garder vos
+ports et vos côtes?» Ce qui l'étonna fort, ce fut d'apprendre que
+nous entretenions une armée dans le sein de la paix et au milieu
+d'un peuple libre. Il dit que si nous étions gouvernés de notre
+propre consentement, il ne pouvait s'imaginer de qui nous avions
+peur, et contre qui nous avions à combattre. Il demanda si la
+maison d'un particulier ne serait pas mieux défendue par lui-même,
+par ses enfants et par ses domestiques, que par une troupe de
+fripons et de coquins tirés par hasard de la lie du peuple avec un
+salaire bien petit, et qui pourraient gagner cent fois plus en
+nous coupant la gorge.
+
+Il rit beaucoup de ma bizarre arithmétique (comme il lui plut de
+l'appeler), lorsque j'avais supputé le nombre de notre peuple en
+calculant les différentes sectes qui sont parmi nous à l'égard de
+la religion et de la politique.
+
+Il remarqua qu'entre les amusements de notre noblesse, j'avais
+fait mention du jeu. Il voulut savoir à quel âge ce divertissement
+était ordinairement pratiqué et quand on le quittait, combien de
+temps on y consacrait, et s'il n'altérait pas quelquefois la
+fortune des particuliers et ne leur faisait pas commettre des
+actions basses et indignes; si des hommes vils et corrompus ne
+pouvaient pas quelquefois, par leur adresse dans ce métier,
+acquérir de grandes richesses, tenir nos pairs même dans une
+espèce de dépendance, les accoutumer à voir mauvaise compagnie,
+les détourner entièrement de la culture de leur esprit et du soin
+de leurs affaires domestiques, et les forcer, par les pertes
+qu'ils pouvaient faire, d'apprendre peut-être à se servir de cette
+même adresse infâme qui les avait ruinés.
+
+Il était extrêmement étonné du récit que je lui avais fait de
+notre histoire du dernier siècle; ce n'était, selon lui, qu'un
+enchaînement horrible de conjurations, de rébellions, de meurtres,
+de massacres, de révolutions, d'exils et des plus énormes effets
+que l'avarice, l'esprit de faction, l'hypocrisie, la perfidie, la
+cruauté, la rage, la folie, la haine, l'envie, la malice et
+l'ambition pouvaient produire.
+
+Sa Majesté, dans une autre audience, prit la peine de récapituler
+la substance de tout ce que j'avais dit, compara les questions
+qu'elle m'avait faites avec les réponses que j'avais données;
+puis, me prenant dans ses mains et me flattant doucement,
+s'exprima dans ces mots que je n'oublierai jamais, non plus que la
+manière dont il les prononça: «Mon petit ami Grildrig, vous avez
+fait un panégyrique très extraordinaire de votre pays; vous avez
+fort bien prouvé que l'ignorance, la paresse et le vice peuvent
+être quelquefois les seules qualités d'un homme d'État; que les
+lois sont éclaircies, interprétées et appliquées le mieux du monde
+par des gens dont les intérêts et la capacité les portent à les
+corrompre, à les brouiller et à les éluder. Je remarque parmi vous
+une constitution de gouvernement qui, dans son origine, a peut-
+être été supportable, mais que le vice a tout à fait défigurée. Il
+ne me paraît pas même, par tout ce que vous m'avez dit, qu'une
+seule vertu soit requise pour parvenir à aucun rang ou à aucune
+charge parmi vous. Je vois que les hommes n'y sont point anoblis
+par leur vertu; que les prêtres n'y sont point avancés par leur
+piété ou leur science, les soldats par leur conduite ou leur
+valeur, les juges par leur intégrité, les sénateurs par l'amour de
+leur patrie, ni les hommes d'État par leur sagesse. Mais pour vous
+(continua le roi), qui avez passé la plupart de votre vie dans les
+voyages, je veux croire que vous n'êtes pas infecté des vices de
+votre pays; mais, par tout ce que vous m'avez raconté d'abord et
+par les réponses que je vous ai obligé de faire à mes objections,
+je juge que la plupart de vos compatriotes sont la plus
+pernicieuse race d'insectes que la nature ait jamais souffert
+ramper sur la surface de la terre.»
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+_Zèle de l'auteur pour l'honneur de sa patrie. Il fait une
+proposition avantageuse au roi, qui est rejetée. La littérature de
+ce peuple imparfaite et bornée. Leurs lois, leurs affaires
+militaires et leurs partis dans l'État._
+
+
+L'amour de la vérité m'a empêché de déguiser l'entretien que j'eus
+alors avec Sa Majesté; mais ce même amour ne me permit pas de me
+taire lorsque je vis mon cher pays si indignement traité.
+J'éludais adroitement la plupart de ses questions, et je donnais à
+chaque chose le tour le plus favorable que je pouvais; car, quand
+il s'agit de défendre ma patrie et de soutenir sa gloire, je me
+pique de ne point entendre raison; alors je n'omets rien pour
+cacher ses infirmités et ses difformités et pour mettre sa vertu
+et sa beauté dans le jour le plus avantageux. C'est ce que je
+m'efforçai de faire dans les différents entretiens que j'eus avec
+ce judicieux monarque: par malheur, je perdis ma peine.
+
+Mais il faut excuser un roi qui vit entièrement séparé du reste du
+monde et qui, par conséquent, ignore les moeurs et les coutumes
+des autres nations. Ce défaut de connaissance sera toujours la
+cause de plusieurs préjugés et d'une certaine manière bornée de
+penser, dont le pays de l'Europe est exempt. Il serait ridicule
+que les idées de vertu et de vice d'un prince étranger et isolé
+fussent proposées pour des règles et pour des maximes à suivre.
+
+Pour confirmer ce que je viens de dire et pour faire voir les
+effets malheureux d'une éducation bornée, je rapporterai ici une
+chose qu'on aura peut-être de la peine à croire. Dans la vue de
+gagner les bonnes grâces de Sa Majesté, je lui donnai avis d'une
+découverte faite depuis trois on quatre cents ans, qui était une
+certaine petite poudre noire qu'une seule petite étincelle pouvait
+allumer en un instant, de telle manière qu'elle était capable de
+faire sauter en l'air des montagnes avec un bruit et un fracas
+plus grand que celui du tonnerre; qu'une quantité de cette poudre
+étant mise dans un tube de bronze ou de fer, selon sa grosseur,
+poussait une balle de plomb ou un boulet de fer avec une si grande
+violence et tant de vitesse, que rien n'était capable de soutenir
+sa force; que les boulets, ainsi poussés et chassés d'un tube de
+fonte par l'inflammation de cette petite poudre, rompaient,
+renversaient, culbutaient les bataillons et les escadrons,
+abattaient les plus fortes murailles, faisaient sauter les plus
+grosses tours, coulaient à fond les plus gros vaisseaux; que cette
+poudre, mise dans un globe de fer lancé avec une machine, brûlait
+et écrasait les maisons, et jetait de tous côtés des éclats qui
+foudroyaient tout ce qui se rencontrait; que je savais la
+composition de cette poudre merveilleuse, où il n'entrait que des
+choses communes et à bon marché, et que je pourrais apprendre le
+même secret à ses sujets si Sa Majesté le voulait; que, par le
+moyen de cette poudre, Sa Majesté briserait les murailles de la
+plus forte ville de son royaume, si elle se soulevait jamais et
+osait lui résister; que je lui offrais ce petit présent comme un
+léger tribut de ma reconnaissance.
+
+Le roi, frappé de la description que je lui avais faite des effets
+terribles de ma poudre, paraissait ne pouvoir comprendre comment
+un insecte impuissant, faible, vil et rampant avait imaginé une
+chose effroyable, dont il osait parler d'une manière si familière,
+qu'il semblait regarder comme des bagatelles le carnage et la
+désolation que produisait une invention si pernicieuse. «Il
+fallait, disait-il, que ce fût un mauvais génie, ennemi de Dieu et
+de ses ouvrages, qui en eût été l'auteur.» Il protesta que,
+quoique rien ne lui fit plus de plaisir que les nouvelles
+découvertes, soit dans la nature, soit dans les arts, il aimerait
+mieux perdre sa couronne que faire usage d'un si funeste secret,
+dont il me défendit, sous peine de la vie, de faire part à aucun
+de ses sujets: effet pitoyable de l'ignorance et des bornes de
+l'esprit d'un prince sans éducation. Ce monarque, orné de toutes
+les qualités qui gagnent la vénération, l'amour et l'estime des
+peuples, d'un esprit fort et pénétrant, d'une grande sagesse,
+d'une profonde science, doué de talents admirables pour le
+gouvernement, presque adoré de son peuple, se trouve sottement
+gêné par un scrupule excessif et bizarre dont nous n'avons jamais
+eu d'idée en Europe, et laisse échapper une occasion qu'on lui met
+entre les mains de se rendre le maître absolu de la vie, de la
+liberté et des biens de tous ses sujets! Je ne dis pas ceci dans
+l'intention de rabaisser les vertus et les lumières de ce prince,
+auquel je n'ignore pas néanmoins que ce récit fera tort dans
+l'esprit d'un lecteur anglais; mais je m'assure que ce défaut ne
+venait que d'ignorance, ces peuples n'ayant pas encore réduit la
+politique en art, comme nos esprits sublimes de l'Europe.
+
+Car il me souvient que, dans un entretien que j'eus un jour avec
+le roi sur ce que je lui avais dit par hasard qu'il y avait parmi
+nous un grand nombre de volumes écrits sur l'art du gouvernement,
+Sa Majesté en conçut une opinion très basse de notre esprit, et
+ajouta qu'il méprisait et détestait tout mystère, tout raffinement
+et toute intrigue dans les procédés d'un prince ou d'un ministre
+d'État. Il ne pouvait comprendre ce que je voulais dire par les
+secrets du cabinet. Pour lui, il renfermait la science de
+gouverner dans des bornes très étroites, la réduisant au sens
+commun, à la raison, à la justice, à la douceur, à la prompte
+décision des affaires civiles et criminelles, et à d'autres
+semblables pratiques à la portée de tout le monde et qui ne
+méritent pas qu'on en parle. Enfin, il avança ce paradoxe étrange
+que, si quelqu'un pouvait faire croître deux épis ou deux brins
+d'herbe sur un morceau de terre où auparavant il n'y en avait
+qu'un, il mériterait beaucoup du genre humain et rendrait un
+service plus essentiel à son pays que toute la race de nos
+sublimes politiques.
+
+La littérature de ce peuple est fort peu de chose et ne consiste
+que dans la connaissance de la morale, de l'histoire, de la poésie
+et des mathématiques; mais il faut avouer qu'ils excellent dans
+ces quatre genres.
+
+La dernière de ces connaissances n'est appliquée par eux qu'à tout
+ce qui est utile; en sorte que la meilleure partie de notre
+mathématique serait parmi eux fort peu estimée. À l'égard des
+entités métaphysiques, des abstractions et des catégories, il me
+fut impossible de les leur faire concevoir.
+
+Dans ce pays, il n'est pas permis de dresser une loi en plus de
+mots qu'il n'y a de lettres dans leur alphabet, qui n'est composé
+que de vingt-deux lettres; il y a même très peu de lois qui
+s'étendent jusqu'à cette longueur. Elles sont toutes exprimées
+dans les termes les plus clairs et les plus simples, et ces
+peuples ne sont ni assez vifs ni assez ingénieux pour y trouver
+plusieurs sens; c'est d'ailleurs un crime capital d'écrire un
+commentaire sur aucune loi.
+
+Ils possèdent de temps immémorial l'art d'imprimer, aussi bien que
+les Chinois; mais leurs bibliothèques ne sont pas grandes; celle
+du roi, qui est la plus nombreuse, n'est composée que de mille
+volumes rangés dans une galerie de douze cents pieds de longueur,
+où j'eus la liberté de lire tous les livres qu'il me plut. Le
+livre que j'eus d'abord envie de lire fut mis sur une table sur
+laquelle on me plaça: alors, tournant mon visage vers le livre, je
+commençai par le haut de la page; je me promenai dessus le livre
+même, à droite et à gauche, environ huit ou dix pas, selon la
+longueur des lignes, et je reculai à mesure que j'avançais dans la
+lecture des pages. Je commençai à lire l'autre page de la même
+façon, après quoi je tournai le feuillet, ce que je pus
+difficilement faire avec mes deux mains, car il était aussi épais
+et aussi raide qu'un gros carton.
+
+Leur style est clair, mâle et doux, mais nullement fleuri, parce
+qu'on ne sait parmi eux ce que c'est de multiplier les mots
+inutiles et de varier les expressions. Je parcourus plusieurs de
+leurs livres, surtout ceux qui concernaient l'histoire et la
+morale; entre autres, je lus avec plaisir un vieux petit traité
+qui était dans la chambre de Glumdalclitch. Ce livre était
+intitulé: _Traité de la faiblesse du genre humain_, et n'était
+estimé que des femmes et du petit peuple. Cependant je fus curieux
+de voir ce qu'un auteur de ce pays pouvait dire sur un pareil
+sujet. Cet écrivain faisait voir très au long combien l'homme est
+peu en état de se mettre à couvert des injures de l'air ou de la
+fureur des bêtes sauvages; combien il était surpassé par d'autres
+animaux, soit dans la force, soit dans la vitesse, soit dans la
+prévoyance, soit dans l'industrie. Il montrait que la nature avait
+dégénéré dans ces derniers siècles, et qu'elle était sur son
+déclin.
+
+Il enseignait que les lois mêmes de la nature exigeaient
+absolument que nous eussions été au commencement d'une taille plus
+grande et d'une complexion plus vigoureuse, pour n'être point
+sujets à une soudaine destruction par l'accident d'une tuile
+tombant de dessus une maison, ou d'une pierre jetée de la main
+d'un enfant, ni à être noyés dans un ruisseau. De ces
+raisonnements l'auteur tirait plusieurs applications utiles à la
+conduite de la vie. Pour moi, je ne pouvais m'empêcher de faire
+des réflexions morales sur cette morale même, et sur le penchant
+universel qu'ont tous les hommes à se plaindre de la nature et à
+exagérer ses défauts. Ces géants se trouvaient petits et faibles.
+Que sommes-nous donc, nous autres Européens? Ce même auteur disait
+que l'homme n'était qu'un ver de terre et qu'un atome, et que sa
+petitesse devait sans cesse l'humilier. Hélas! que suis-je, me
+disais-je, moi qui suis au-dessous de rien en comparaison de ces
+hommes qu'on dit être si petits et si peu de chose?
+
+Dans ce même livre, on faisait voir la vanité du titre d'altesse
+et de grandeur, et combien il était ridicule qu'un homme qui avait
+au plus cent cinquante pieds de hauteur osât se dire haut et
+grand. Que penseraient les princes et les grands seigneurs
+d'Europe, disais-je alors, s'ils lisaient ce livre, eux qui, avec
+cinq pieds et quelques pouces, prétendent sans façon qu'on leur
+donne de l'_altesse_ et de la _grandeur_? Mais pourquoi n'ont-ils
+pas aussi exigé les titres de _grosseur_, de _largeur_,
+d'_épaisseur_? Au moins auraient-ils pu inventer un terme général
+pour comprendre toutes ces dimensions, et se faire appeler _votre
+étendue_. On me répondra peut-être que ces mots _altesse_ et
+_grandeur_ se rapportent à l'âme et non au corps; mais si cela
+est, pourquoi ne pas prendre des titres plus marqués et plus
+déterminés à un sens spirituel? pourquoi ne pas se faire appeler
+_votre sagesse_, _votre pénétration_, _votre prévoyance_, _votre
+libéralité_, _votre bonté_, _votre bon sens_, _votre bel esprit_?
+Il faut avouer que, comme ces titres auraient été très beaux et
+très honorables, ils auraient aussi semé beaucoup d'aménité dans
+les compliments des inférieurs, rien n'étant plus divertissant
+qu'un discours plein de contrevérités.
+
+La médecine, la chirurgie, la pharmacie, sont très cultivées en ce
+pays-là. J'entrai un jour dans un vaste édifice, que je pensai
+prendre pour un arsenal plein de boulets et de canons: c'était la
+boutique d'un apothicaire; ces boulets étaient des pilules, et ces
+canons des seringues. En comparaison, nos plus gros canons sont en
+vérité de petites couleuvrines.
+
+À l'égard de leur milice, on dit que l'armée du roi est composée
+de cent soixante-seize mille hommes de pied et de trente-deux
+mille de cavalerie, si néanmoins on peut donner ce nom à une armée
+qui n'est composée que de marchands et de laboureurs dont les
+commandants ne sont que les pairs et la noblesse, sans aucune paye
+ou récompense. Ils sont, à la vérité, assez parfaits dans leurs
+exercices et ont une discipline très bonne, ce qui n'est pas
+étonnant, puisque chaque laboureur est commandé par son propre
+seigneur, et chaque bourgeois par les principaux de sa propre
+ville, élus à la façon de Venise.
+
+Je fus curieux de savoir pourquoi ce prince, dont les États sont
+inaccessibles, s'avisait de faire apprendre à son peuple la
+pratique de la discipline militaire; mais j'en fus bientôt
+instruit, soit par les entretiens que j'eus sur ce sujet, soit par
+la lecture de leurs histoires; car, pendant plusieurs siècles, ils
+ont été affligés de la maladie à laquelle tant d'autres
+gouvernements sont sujets, la pairie et la noblesse disputant
+souvent pour le pouvoir, le peuple pour la liberté, et le roi pour
+la domination arbitraire. Ces choses, quoique sagement tempérées
+par les lois du royaume, ont quelquefois occasionné des partis,
+allumé des passions et causé des guerres civiles, dont la dernière
+fut heureusement terminée par l'aïeul du prince régnant, et la
+milice, alors établie dans le royaume, a toujours subsisté depuis
+pour prévenir de nouveaux désordres.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+_Le roi et la reine font un voyage vers la frontière, où l'auteur
+les suit. Détail de la manière dont il sort de ce pays pour
+retourner en Angleterre._
+
+
+J'avais toujours dans l'esprit que je recouvrerais un jour ma
+liberté, quoique je ne pusse deviner par quel moyen, ni former
+aucun projet avec la moindre apparence de réussir. Le vaisseau qui
+m'avait porté, et qui avait échoué sur ces côtes, était le premier
+vaisseau européen qu'on eût su en avoir approché, et le roi avait
+donné des ordres très précis pour que, si jamais il arrivait qu'un
+autre parût, il fût tiré à terre et mis avec tout l'équipage et
+les passagers sur un tombereau et apporté à Lorbrulgrud.
+
+Il était fort porté à trouver une femme de ma taille avec laquelle
+on me marierait, et qui me rendrait père; mais j'aurais mieux aimé
+mourir que d'avoir de malheureux enfants destinés à être mis en
+cage, ainsi que des serins de Canarie, et à être ensuite comme
+vendus par tout le royaume aux gens de qualité de petits animaux
+curieux. J'étais à la vérité traité avec beaucoup de bonté;
+j'étais le favori du roi et de la reine et les délices de toute la
+cour; mais c'était dans une condition qui ne convenait pas à la
+dignité de ma nature humaine. Je ne pouvais d'abord oublier les
+précieux gages que j'avais laissés chez moi. Je souhaitais fort de
+me retrouver parmi des peuples avec lesquels je me pusse
+entretenir d'égal à égal, et d'avoir la liberté de me promener par
+les rues et par les champs sans crainte d'être foulé aux pieds,
+d'être écrasé comme une grenouille, ou d'être le jouet d'un jeune
+chien; mais ma délivrance arriva plus tôt que je ne m'y attendais,
+et d'une manière très extraordinaire, ainsi que je vais le
+raconter fidèlement, avec toutes les circonstances de cet
+admirable événement.
+
+Il y avait deux ans que j'étais dans ce pays. Au commencement de
+la troisième année, Glumdalclitch et moi étions à la suite du roi
+et de la reine, dans un voyage qu'ils faisaient vers la côte
+méridionale du royaume. J'étais porté, à mon ordinaire, dans ma
+boîte de voyage, qui était un cabinet très commode, large de douze
+pieds. On avait, par mon ordre, attaché un brancard avec des
+cordons de soie aux quatre coins du haut de la boîte, afin que je
+sentisse moins les secousses du cheval, sur lequel un domestique
+me portait devant lui. J'avais ordonné au menuisier de faire au
+toit de ma boîte une ouverture d'un pied en carré pour laisser
+entrer l'air, en sorte que quand je voudrais on pût l'ouvrir et la
+fermer avec une planche.
+
+Quand nous fûmes arrivés au terme de notre voyage, le roi jugea à
+propos de passer quelques jours à une maison de plaisance qu'il
+avait proche de Flanflasnic, ville située à dix-huit milles
+anglais du bord de la mer. Glumdalclitch et moi étions bien
+fatigués; j'étais, moi, un peu enrhumé; mais la pauvre fille se
+portait si mal, qu'elle était obligée de se tenir toujours dans sa
+chambre. J'eus envie de voir l'Océan. Je fis semblant d'être plus
+malade que je ne l'étais, et je demandai la liberté de prendre
+l'air de la mer avec un page qui me plaisait beaucoup, et à qui
+j'avais été confié quelquefois. Je n'oublierai jamais avec quelle
+répugnance Glumdalclitch y consentit, ni l'ordre sévère qu'elle
+donna au page d'avoir soin de moi, ni les larmes qu'elle répandit,
+comme si elle eût eu quelque présage, de ce qui me devait arriver.
+Le page me porta donc dans ma boîte, et me mena environ à une
+demi-lieue du palais, vers les rochers, sur le rivage de la mer.
+Je lui dis alors de me mettre à terre, et, levant le châssis d'une
+de mes fenêtres, je me mis à regarder la mer d'un oeil triste. Je
+dis ensuite au page que j'avais envie de dormir un peu dans mon
+brancard, et que cela me soulagerait. Le page ferma bien la
+fenêtre, de peur que je n'eusse froid; je m'endormis bientôt. Tout
+ce que je puis conjecturer est que, pendant que je dormais, ce
+page, croyant qu'il n'y avait rien à appréhender, grimpa sur les
+rochers pour chercher des oeufs d'oiseaux, l'ayant vu auparavant
+de ma fenêtre en chercher et en ramasser. Quoi qu'il en soit, je
+me trouvai soudainement éveillé par une secousse violente donnée à
+ma boîte, que je sentis tirée en haut, et ensuite portée en avant
+avec une vitesse prodigieuse. La première secousse m'avait presque
+jeté hors de mon brancard, mais ensuite le mouvement fut assez
+doux. Je criais de toute ma force, mais inutilement. Je regardai à
+travers ma fenêtre, et je ne vis que des nuages. J'entendais un
+bruit horrible au-dessus de ma tête, ressemblant à celui d'un
+battement d'ailes. Alors je commençai à connaître le dangereux
+état où je me trouvais, et à soupçonner qu'un aigle avait pris le
+cordon de ma boîte dans son bec dans le dessein de le laisser
+tomber sur quelque rocher, comme une tortue dans son écaille, et
+puis d'en tirer mon corps pour le dévorer; car la sagacité et
+l'odorat de cet oiseau le mettent en état de découvrir sa proie à
+une grande distance, quoique caché encore mieux que je ne pouvais
+être sous des planches qui n'étaient épaisses que de deux pouces.
+
+Au bout de quelque temps, je remarquai que le bruit et le
+battement d'ailes s'augmentaient beaucoup, et que ma boîte était
+agitée çà et là comme une enseigne de boutique par un grand vent;
+j'entendis plusieurs coups violents qu'on donnait à l'aigle, et
+puis, tout à coup, je me sentis tomber perpendiculairement pendant
+plus d'une minute, mais avec une vitesse incroyable. Ma chute fut
+terminée par une secousse terrible, qui retentit plus haut à mes
+oreilles que notre cataracte du Niagara; après quoi je fus dans
+les ténèbres pendant une autre minute, et alors ma boîte commença
+à s'élever de manière que je pus voir le jour par le haut de ma
+fenêtre.
+
+Je connus alors que j'étais tombé dans la mer, et que ma boîte
+flottait. Je crus, et je le crois encore que l'aigle qui emportait
+ma boîte avait été poursuivi de deux ou trois aigles et contraint
+de me laisser tomber pendant qu'il se défendait contre les autres
+qui lui disputaient sa proie. Les plaques de fer attachées au bas
+de la boîte conservèrent l'équilibre, et l'empêchèrent d'être
+brisée, et fracassée en tombant.
+
+Oh! que je souhaitai alors d'être secouru par ma chère
+Glumdalclitch, dont cet accident subit m'avait tant éloigné! Je
+puis dire en vérité qu'au milieu de mes malheurs je plaignais et
+regrettais ma chère petite maîtresse; que je pensais au chagrin
+qu'elle aurait de ma perte et au déplaisir de la reine. Je suis
+sûr qu'il y a très peu de voyageurs qui se soient trouvés dans une
+situation aussi triste que celle où je me trouvai alors, attendant
+à tout moment de voir ma boîte brisée, ou au moins renversée par
+le premier coup de vent, et submergée par les vagues; un carreau
+de vitre cassé, c'était fait de moi. Il n'y avait rien qui eût pu
+jusqu'alors conserver ma fenêtre, que des fils de fer assez forts
+dont elle était munie par dehors contre les accidents qui peuvent
+arriver en voyageant. Je vis l'eau entrer dans ma boîte par
+quelques petites fentes, que je tâchai de boucher le mieux que je
+pus. Hélas! je n'avais pas la force de lever le toit de ma boîte,
+ce que j'aurais fait si j'avais pu, et me serais tenu assis
+dessus, plutôt que de rester enfermé dans une espèce de fond de
+cale.
+
+Dans cette déplorable situation, j'entendis ou je crus entendre
+quelque sorte de bruit à côté de ma boîte, et bientôt après je
+commençai à m'imaginer qu'elle était tirée et en quelque façon
+remorquée, car de temps en temps je sentais une sorte d'effort qui
+faisait monter les ondes jusqu'au haut de mes fenêtres, me
+laissant presque dans l'obscurité. Je conçus alors quelque faible
+espérance de secours, quoique je ne pusse me figurer d'où il me
+pourrait venir. Je montai sur mes chaises, et approchai ma tête
+d'une petite fente qui était au toit de ma boîte, et alors je me
+mis à crier de toutes mes forces et à demander du secours dans
+toutes les langues que je savais. Ensuite, j'attachai mon mouchoir
+à un bâton que j'avais, et, le haussant par l'ouverture, je le
+branlai plusieurs fois dans l'air, afin que, si quelque barque ou
+vaisseau était proche, les matelots pussent conjecturer qu'il y
+avait un malheureux mortel renfermé dans cette boîte.
+
+Je ne m'aperçus point que tout cela eût rien produit; mais je
+connus évidemment que ma boîte était tirée en avant. Au bout d'une
+heure, je sentis qu'elle heurtait quelque chose de très dur. Je
+craignis d'abord que ce ne fût un rocher, et j'en fus très alarmé.
+J'entendis alors distinctement du bruit sur le toit de ma boîte,
+comme celui d'un câble, ensuite je me trouvai haussé peu à peu au
+moins de trois pieds plus haut que je n'étais auparavant; sur quoi
+je levai encore mon bâton et mon mouchoir, criant au secours
+jusqu'à m'enrouer. Pour réponse j'entendis de grandes acclamations
+répétées trois fois, qui me donnèrent des transports de joie qui
+ne peuvent être conçus que par ceux qui les sentent; en même temps
+j'entendis marcher sur le toit et quelqu'un appelant par
+l'ouverture et criant en anglais: «Y a-t-il là quelqu'un!» Je
+répondis: «Hélas! oui; je suis un pauvre Anglais réduit par la
+fortune à la plus grande calamité qu'aucune créature ait jamais
+soufferte; au nom de Dieu, délivrez-moi de ce cachot.» La voix me
+répondit: «Rassurez-vous, vous n'avez rien à craindre, votre boîte
+est attachée au vaisseau, et le charpentier va venir pour faire un
+trou dans le toit et vous tirer dehors.» Je répondis que cela
+n'était pas nécessaire et demandait trop de temps, qu'il suffisait
+que quelqu'un de l'équipage mît son doigt dans le cordon, afin
+d'emporter la boîte hors de la mer dans le vaisseau. Quelques-uns
+d'entre eux, m'entendant parler ainsi, pensèrent que j'étais un
+pauvre insensé; d'autres en rirent; je ne pensais pas que j'étais
+alors parmi des hommes de ma taille et de ma force. Le charpentier
+vint, et dans peu de minutes fit un trou au haut de ma boîte,
+large de trois pieds, et me présenta une petite échelle sur
+laquelle je montai. J'entrai dans le vaisseau en un état très
+faible.
+
+Les matelots furent tout étonnés et me firent mille questions
+auxquelles je n'eus pas le courage de répondre. Je m'imaginais
+voir autant de pygmées, mes yeux étant accoutumés aux objets
+monstrueux que je venais de quitter; mais le capitaine, M. Thomas
+Viletcks, homme de probité et de mérite, voyant que j'étais près
+de tomber en faiblesse, me fit entrer dans sa chambre, me donna un
+cordial pour me soulager, et me fit coucher sur son lit, me
+conseillant de prendre un peu de repos, dont j'avais assez de
+besoin. Avant que je m'endormisse, je lui fis entendre que j'avais
+des meubles précieux dans ma boîte, un brancard superbe, un lit de
+campagne, deux chaises, une table et une armoire; que ma chambre
+était tapissée ou pour mieux dire matelassée d'étoffes de soie et
+de coton, que, s'il voulait ordonner à quelqu'un de son équipage
+d'apporter ma chambre dans sa chambre, je l'y ouvrirais en sa
+présence et lui montrerais mes meubles. Le capitaine, m'entendant
+dire ces absurdités, jugea que j'étais fou; cependant, pour me
+complaire, il promit d'ordonner ce que je souhaitais, et, montant
+sur le tillac, il envoya quelques-uns de ses gens visiter la
+caisse.
+
+Je dormis pendant quelques heures, mais continuellement troublé
+par l'idée du pays que j'avais quitté et du péril que j'avais
+couru. Cependant, quand je m'éveillai, je me trouvai assez bien
+remis. Il était huit heures du soir, et le capitaine donna ordre
+de me servir à souper incessamment, croyant que j'avais jeûné trop
+longtemps. Il me régala avec beaucoup d'honnêteté, remarquant
+néanmoins que j'avais les yeux égarés. Quand on nous eût laissés
+seuls, il me pria de lui faire le récit de mes voyages, et de lui
+apprendre par quel accident j'avais été abandonné au gré des flots
+dans cette grande caisse. Il me dit que, sur le midi, comme il
+regardait avec sa lunette, il l'avait découverte de fort loin,
+l'avait prise pour une petite barque, et qu'il l'avait voulu
+joindre, dans la vue d'acheter du biscuit, le sien commençant à
+manquer; qu'en approchant il avait connu son erreur et avait
+envoyé sa chaloupe pour découvrir ce que c'était; que ses gens
+étaient revenus tout effrayés, jurant qu'ils avaient vu une maison
+flottante; qu'il avait ri de leur sottise, et s'était lui-même mis
+dans la chaloupe, ordonnant à ses matelots de prendre avec eux un
+câble très fort; que, le temps étant calme, après avoir ramé
+autour de la grande caisse et en avoir plusieurs fois fait le
+tour, il avait commandé à ses gens de ramer et d'approcher de ce
+côté-là, et qu'attachant un câble à une des gâches de la fenêtre,
+il l'avait fait remorquer; qu'on avait vu mon bâton et mon
+mouchoir hors de l'ouverture et qu'on avait jugé qu'il fallait que
+quelques malheureux fussent enfermés dedans. Je lui demandai si
+lui ou son équipage n'avait point vu des oiseaux prodigieux dans
+l'air dans le temps qu'il m'avait découvert; à quoi il répondit
+que, parlant sur ce sujet avec les matelots pendant que je
+dormais, un d'entre eux lui avait dit qu'il avait observé trois
+aigles volant vers le nord, mais il n'avait point remarqué qu'ils
+fussent plus gros qu'à l'ordinaire, ce qu'il faut imputer, je
+crois, à la grande hauteur où ils se trouvaient, et aussi ne put-
+il pas deviner pourquoi je faisais cette question. Ensuite je
+demandai au capitaine combien il croyait que nous fussions
+éloignés de terre; il me répondit que, par le meilleur calcul
+qu'il eût pu faire, nous en étions éloignés de cent lieues. Je
+l'assurai qu'il s'était certainement trompé presque de la moitié,
+parce que je n'avais pas quitté le pays d'où je venais plus de
+deux heures avant que je tombasse dans la mer; sur quoi il
+recommença à croire que mon cerveau était troublé, et me conseilla
+de me remettre au lit dans une chambre qu'il avait fait préparer
+pour moi. Je l'assurai que j'étais bien rafraîchi de son bon repas
+et de sa gracieuse compagnie, et que j'avais l'usage de mes sens
+et de ma raison aussi parfaitement que je l'avais jamais eu. Il
+prit alors son sérieux, et me pria de lui dire franchement si je
+n'avais pas la conscience bourrelée de quelque crime pour lequel
+j'avais été puni par l'ordre de quelque prince, et exposé dans
+cette caisse, comme quelquefois les criminels en certains pays
+sont abandonnés à la merci des flots dans un vaisseau sans voiles
+et sans vivres; que, quoiqu'il fût bien fâché d'avoir reçu un tel
+scélérat dans son vaisseau, cependant il me promettait, sur sa
+parole d'honneur, de me mettre à terre en sûreté au premier port
+où nous arriverions; il ajouta que ses soupçons s'étaient beaucoup
+augmentés par quelques discours très absurdes que j'avais tenus
+d'abord aux matelots, et ensuite à lui-même, à l'égard de ma boîte
+et de ma chambre, aussi bien que par mes yeux égarés et ma bizarre
+contenance.
+
+Je le priai d'avoir la patience de m'entendre faire le récit de
+mon histoire; je le fis très fidèlement, depuis la dernière fois
+que j'avais quitté l'Angleterre jusqu'au moment qu'il m'avait
+découvert; et, comme la vérité s'ouvre toujours un passage dans
+les esprits raisonnables, cet honnête et digne gentilhomme, qui
+avait un très bon sens et n'était pas tout à fait dépourvu de
+lettres, fut satisfait de ma candeur et de ma sincérité; mais
+d'ailleurs, pour confirmer tout ce que j'avais dit, je le priai de
+donner ordre de m'apporter mon armoire, dont j'avais la clef; je
+l'ouvris en sa présence et lui fis voir toutes les choses
+curieuses travaillées dans le pays d'où j'avais été tiré d'une
+manière si étrange. Il y avait, entre autres choses, le peigne que
+j'avais formé des poils de la barbe du roi, et un autre de la même
+matière, dont le dos était d'une rognure de l'ongle du pouce de Sa
+Majesté; il y avait un paquet d'aiguilles et d'épingles longues
+d'un pied et demi; une bague d'or dont un jour la reine me fit
+présent d'une manière très obligeante, l'ôtant de son petit doigt
+et me la mettant au cou comme un collier. Je priai le capitaine de
+vouloir bien accepter cette bague en reconnaissance de ses
+honnêtetés, ce qu'il refusa absolument. Enfin, je le priai de
+considérer la culotte que je portais alors, et qui était faite de
+peau de souris.
+
+Le capitaine fut très satisfait de tout ce que je lui racontai, et
+me dit qu'il espérait qu'après notre retour en Angleterre je
+voudrais bien en écrire la relation et la donner au public. Je
+répondis que je croyais que nous avions déjà trop de livres de
+voyages, que mes aventures passeraient pour un vrai roman et pour
+une action ridicule; que ma relation ne contiendrait que des
+descriptions de plantes et d'animaux extraordinaires, de lois, de
+moeurs et d'usages bizarres; que ces descriptions étaient trop
+communes, et qu'on en était las; et, n'ayant rien autre chose à
+dire touchant mes voyages, ce n'était pas la peine de les écrire.
+Je le remerciai de l'opinion avantageuse qu'il avait de moi.
+
+Il me parut étonné d'une chose, qui fut de m'entendre parler si
+haut, me demandant si le roi et la reine de ce pays étaient
+sourds. Je lui dis que c'était une chose à laquelle j'étais
+accoutumé depuis plus de deux ans, et que j'admirais de mon côté
+sa voix et celle de ses gens, qui me semblaient toujours me parler
+bas et à l'oreille; mais que, malgré cela, je les pouvais entendre
+assez bien; que, quand je parlais dans ce pays, j'étais comme un
+homme qui parle dans la rue à un autre qui est monté au haut d'un
+clocher, excepté quand j'étais mis sur une table ou tenu dans la
+main de quelque personne. Je lui dis que j'avais même remarqué une
+autre chose, c'est que, d'abord que j'étais entré dans le
+vaisseau, lorsque les matelots se tenaient debout autour de moi,
+ils me paraissaient infiniment petits; que pendant mon séjour dans
+ce pays, je ne pouvais plus me regarder dans un miroir, depuis que
+mes yeux s'étaient accoutumés à de grands objets, parce que la
+comparaison que je faisais me rendait méprisable à moi-même. Le
+capitaine me dit que, pendant que nous soupions, il avait aussi
+remarqué que je regardais toutes choses avec une espèce
+d'étonnement, et que je lui semblais quelquefois avoir de la peine
+à m'empêcher d'éclater de rire; qu'il ne savait pas fort bien
+alors comment il le devait prendre, mais qu'il l'attribua à
+quelque dérangement dans ma cervelle. Je répondis que j'étais
+étonné comment j'avais été capable de me contenir en voyant ses
+plats de la grosseur d'une pièce d'argent de trois sous, une
+éclanche de mouton qui était à peine une bouchée, un gobelet moins
+grand qu'une écaille de noix, et je continuai ainsi, faisant la
+description du reste de ses meubles et de ses viandes par
+comparaison; car, quoique la reine m'eût donné pour mon usage tout
+ce qui m'était nécessaire dans une grandeur proportionnée à ma
+taille, cependant mes idées étaient occupées entièrement de ce que
+je voyais autour de moi, et je faisais comme tous les hommes qui
+considèrent sans cesse les autres sans se considérer eux-mêmes et
+sans jeter les yeux sur leur petitesse. Le capitaine, faisant
+allusion au vieux proverbe anglais, me dit que mes yeux étaient
+donc plus grands que mon ventre, puisqu'il n'avait pas remarqué
+que j'eusse un grand appétit, quoique j'eusse jeûné toute la
+journée; et, continuant de badiner, il ajouta qu'il aurait donné
+beaucoup pour avoir le plaisir de voir ma caisse dans le bec de
+l'aigle, et ensuite tomber d'une si grande hauteur dans la mer, ce
+qui certainement aurait été un objet très étonnant et digne d'être
+transmis aux siècles futurs.
+
+Le capitaine, revenant du Tonkin, faisait sa route vers
+l'Angleterre, et avait été poussé vers le nord-est, à quarante
+degrés de latitude, à cent quarante-trois de longitude; mais un
+vent de saison s'élevant deux jours après que je fus à son bord,
+nous fûmes poussés au nord pendant un long temps; et, côtoyant la
+Nouvelle-Hollande, nous fîmes route vers l'ouest-nord-ouest, et
+depuis au sud-sud-ouest, jusqu'à ce que nous eussions doublé le
+cap de Bonne-Espérance. Notre voyage fut très heureux, mais j'en
+épargnerai le journal ennuyeux au lecteur. Le capitaine mouilla à
+un ou deux ports, et y fit entrer sa chaloupe, pour chercher des
+vivres et faire de l'eau; pour moi, je ne sortis point du vaisseau
+que nous ne fussions arrivés aux Dunes. Ce fut, je crois, le 4
+juin 1706, environ neuf mois après ma délivrance. J'offris de
+laisser mes meubles pour la sûreté du payement de mon passage;
+mais le capitaine protesta qu'il ne voulait rien recevoir. Nous
+nous dîmes adieu très affectueusement, et je lui fis promettre de
+me venir voir à Redriff. Je louai un cheval et un guide pour un
+écu, que me prêta le capitaine.
+
+Pendant le cours de ce voyage, remarquant la petitesse des
+maisons, des arbres, du bétail et du peuple, je pensais me croire
+encore à Lilliput; j'eus peur de fouler aux pieds les voyageurs
+que je rencontrais, et je criai souvent pour les faire reculer du
+chemin; en sorte que je courus risque une ou deux fois d'avoir la
+tête cassée pour mon impertinence.
+
+Quand je me rendis à ma maison, que j'eus de la peine à
+reconnaître, un de mes domestiques ouvrant la porte, je me baissai
+pour entrer, de crainte de me blesser la tête; cette porte me
+semblait un guichet. Ma femme accourut pour m'embrasser; mais je
+me courbai plus bas que ses genoux, songeant qu'elle ne pourrait
+autrement atteindre ma bouche. Ma fille se mit à mes genoux pour
+me demander ma bénédiction; mais je ne pus la distinguer que
+lorsqu'elle fut levée, ayant été depuis si longtemps accoutumé à
+me tenir debout, avec ma tête et mes yeux levés en haut. Je
+regardai tous mes domestiques et un ou deux amis qui se trouvaient
+alors dans la maison comme s'ils avaient été des pygmées et moi un
+géant. Je dis à ma femme qu'elle avait été trop frugale, car je
+trouvais qu'elle s'était réduite elle-même et sa fille presque à
+rien. En un mot; je me conduisis d'une manière si étrange qu'ils
+furent tous de l'avis du capitaine quand il me vit d'abord, et
+conclurent que j'avais perdu l'esprit. Je fais mention de ces
+minuties pour faire connaître le grand pouvoir de l'habitude et du
+préjugé.
+
+En peu de temps, je m'accoutumai à ma femme, à ma famille et à mes
+amis; mais ma femme protesta que je n'irais jamais sur mer;
+toutefois, mon mauvais destin en ordonna autrement, comme le
+lecteur le pourra savoir dans la suite. Cependant, c'est ici que
+je finis la seconde partie de mes malheureux voyages.
+
+
+
+
+VOYAGE À LAPUTA, AUX BALNIBARBES, À LUGGNAGG, À GLOUBBDOUBDRIE ET
+AU JAPON
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+_L'auteur entreprend un troisième voyage. Il est pris par des
+pirates. Méchanceté d'un Hollandais. Il arrive à Laputa._
+
+
+Il n'y avait que deux ans environ que j'étais chez moi, lorsque le
+capitaine Guill Robinson, de la province de Cornouailles,
+commandant la _Bonne-Espérance_, vaisseau de trois cents tonneaux,
+vint me trouver. J'avais été autrefois chirurgien d'un autre
+vaisseau dont il était capitaine, dans un voyage au Levant, et
+j'en avais toujours été bien traité. Le capitaine, ayant appris
+mon arrivée, me rendit une visite où il marqua la joie qu'il avait
+de me trouver en bonne santé, me demanda si je m'étais fixé pour
+toujours, et m'apprit, qu'il méditait un voyage aux Indes
+orientales et comptait partir dans deux mois. Il m'insinua en même
+temps que je lui ferais grand plaisir de vouloir bien être le
+chirurgien de son vaisseau; qu'il aurait un autre chirurgien avec
+moi et deux garçons; que j'aurais une double paye; et qu'ayant
+éprouvé que la connaissance que j'avais de la mer était au moins
+égale à la sienne, il s'engageait à se comporter à mon égard comme
+avec un capitaine en second.
+
+Il me dit enfin tant de choses obligeantes, et me parut un si
+honnête homme, que je me laissai gagner, ayant d'ailleurs, malgré
+mes malheurs passés, une plus forte passion que jamais de voyager.
+La seule difficulté que je prévoyais, c'était d'obtenir le
+consentement de ma femme, qu'elle me donna pourtant assez
+volontiers, en vue sans doute des avantages que ses enfants en
+pourraient retirer.
+
+Nous mîmes à la voile le 5 d'août 1708, et arrivâmes au fort
+Saint-Georges le 1er avril 1709, où nous restâmes trois semaines
+pour rafraîchir notre équipage, dont la plus grande partie était
+malade. De là nous allâmes vers le Tonkin, où notre capitaine
+résolut de s'arrêter quelque temps, parce que la plus grande
+partie des marchandises qu'il avait envie d'acheter ne pouvait lui
+être livrée que dans plusieurs mois. Pour se dédommager un peu des
+frais de ce retardement, il acheta une barque chargée de
+différentes sortes de marchandises, dont les Tonkinois font un
+commerce ordinaire avec les îles voisines; et mettant sur ce petit
+navire quarante hommes, dont trois du pays, il m'en fit capitaine
+et me donna en pouvoir pour deux mois, tandis qu'il ferait ses
+affaires au Tonkin.
+
+Il n'y avait pas trois jours que nous étions en mer qu'une grande
+tempête s'étant élevée, nous fûmes poussés pendant cinq jours vers
+le nord-est, et ensuite à l'est. Le temps devint un peu plus
+calme, mais le vent d'ouest soufflait toujours assez fort.
+
+Le dixième jour, deux pirates nous donnèrent la chasse et bientôt
+nous prirent, car mon navire était si chargé qu'il allait très
+lentement et qu'il nous fut impossible de faire la manoeuvre
+nécessaire pour nous défendre.
+
+Les deux pirates vinrent à l'abordage et entrèrent dans notre
+navire à la tête de leurs gens; mais, nous trouvant tous couchés
+sur le ventre, comme je l'avais ordonné, ils se contentèrent de
+nous lier, et, nous ayant donné des gardes, ils se mirent à
+visiter la barque.
+
+Je remarquai parmi eux un Hollandais qui paraissait avoir quelque
+autorité, quoiqu'il n'eût pas de commandement. Il connut à nos
+manières que nous étions Anglais, et, nous parlant en sa langue,
+il nous dit qu'on allait nous lier tous dos à dos et nous jeter
+dans la mer. Comme je parlais assez bien hollandais, je lui
+déclarai qui nous étions et le conjurai, en considération du nom
+commun de chrétiens et de chrétiens réformés, de voisins,
+d'alliés, d'intercéder pour nous auprès du capitaine. Mes paroles
+ne firent que l'irriter: il redoubla ses menaces, et, s'étant
+tourné vers ses compagnons, il leur parla en langue japonaise,
+répétant souvent le nom de _christianos_.
+
+Le plus gros vaisseau de ces pirates était commandé par un
+capitaine japonais qui parlait un peu hollandais: il vint à moi,
+et, après m'avoir fait diverses questions, auxquelles je répondis
+très humblement, il m'assura qu'on ne nous ôterait point la vie.
+Je lui fis une très profonde révérence, et me tournant alors vers
+le Hollandais, je lui dis que j'étais bien fâché de trouver plus
+d'humanité dans un idolâtre que dans un chrétien; mais j'eus
+bientôt lieu de me repentir de ces paroles inconsidérées, car ce
+misérable réprouvé, ayant tâché en vain de persuader aux deux
+capitaines de me jeter dans la mer (ce qu'on ne voulut pas lui
+accorder à cause de la parole qui m'avait été donnée), obtint que
+je serais encore plus rigoureusement traité que si on m'eût fait
+mourir. On avait partagé mes gens dans les deux vaisseaux et dans
+la barque; pour moi, on résolut de m'abandonner à mon sort dans un
+petit canot, avec des avirons, une voile et des provisions pour
+quatre jours. Le capitaine japonais les augmenta du double, et
+tira de ses propres vivres cette charitable augmentation; il ne
+voulut pas même qu'on me fouillât. Je descendis donc dans le canot
+pendant que mon Hollandais brutal m'accablait, de dessus le pont,
+de toutes les injures et imprécations que son langage lui pouvait
+fournir.
+
+Environ une heure avant que nous eussions vu les deux pirates,
+j'avais pris hauteur et avais trouvé que nous étions à quarante-
+six degrés de latitude et à cent quatre-vingt-trois de longitude.
+Lorsque je fus un peu éloigné, je découvris avec une lunette
+différentes îles au sud-ouest. Alors je haussai ma voile, le vent
+étant bon, dans le dessein d'aborder à la plus prochaine de ces
+îles, ce que j'eus bien de la peine à faire en trois heures. Cette
+île n'était qu'un rocher, où je trouvai beaucoup d'oeufs
+d'oiseaux; alors, battant le briquet, je mis le feu à quelques
+bruyères et à quelques joncs marins pour pouvoir cuire ces oeufs,
+qui furent ce soir-là toute ma nourriture, ayant résolu d'épargner
+mes provisions autant que je le pourrais. Je passai la nuit sur
+cette roche, où ayant étendu des bruyères sous moi, je dormis
+assez bien.
+
+Le jour suivant, je fis voile vers une autre île, et de là à une
+troisième et à une quatrième, me servant quelquefois de mes rames;
+mais, pour ne point ennuyer le lecteur, je lui dirai seulement
+qu'au bout de cinq jours j'atteignis la dernière île que j'avais
+vue, qui était au sud-ouest de la première.
+
+Cette île était plus éloignée que je ne croyais, et je ne pus y
+arriver qu'en cinq heures. J'en fis presque tout le tour avant que
+de trouver un endroit pour pouvoir y aborder. Ayant pris terre à
+une petite baie qui était trois fois large comme mon canot, je
+trouvai que toute l'île n'était qu'un rocher, avec quelques
+espaces où il croissait du gazon et des herbes très odoriférantes.
+Je pris mes petites provisions, et, après m'être un peu rafraîchi,
+je mis le reste dans une des grottes dont il y avait un grand
+nombre. Je ramassai plusieurs oeufs sur le rocher et arrachai une
+quantité de joncs marins et d'herbes sèches, afin de les allumer
+le lendemain pour cuire mes oeufs, car j'avais sur moi mon fusil,
+ma mèche, avec un verre ardent. Je passai toute la nuit dans la
+cave où j'avais mis mes provisions; mon lit était ces mêmes herbes
+sèches destinées au feu. Je dormis peu, car j'étais encore plus
+inquiet que las.
+
+Je considérais qu'il était impossible de ne pas mourir dans un
+lieu si misérable. Je me trouvai si abattu de ces réflexions, que
+je n'eus pas le courage de me lever, et, avant que j'eusse assez
+de force pour sortir de ma cave, le jour était déjà fort grand: le
+temps était beau et le soleil si ardent que j'étais obligé de
+détourner mon visage.
+
+Mais voici tout à coup que le temps s'obscurcit, d'une manière
+pourtant très différente de ce qui arrive par l'interposition d'un
+nuage. Je me tournai vers le soleil et je vis un grand corps
+opaque et mobile entre lui et moi, qui semblait aller çà et là. Ce
+corps suspendu, qui me paraissait à deux milles de hauteur, me
+cacha le soleil environ six ou sept minutes; mais je ne pus pas
+bien l'observer à cause de l'obscurité. Quand ce corps fut venu
+plus près de l'endroit où j'étais, il me parut être d'une
+substance solide, dont la base était plate, unie et luisante par
+la réverbération de la mer. Je m'arrêtai sur une hauteur, à deux
+cents pas environ du rivage, et je vis ce même corps descendre et
+approcher de moi environ à un mille de distance. Je pris alors mon
+télescope, et je découvris un grand nombre de personnes en
+mouvement, qui me regardèrent et se regardèrent les unes les
+autres.
+
+L'amour naturel de la vie me fit naître quelques sentiments de
+joie et d'espérance que cette aventure pourrait m'aider à me
+délivrer de l'état fâcheux où j'étais; mais, en même temps, le
+lecteur ne peut s'imaginer mon étonnement de voir une espèce d'île
+en l'air, habitée par des hommes qui avaient l'art et le pouvoir
+de la hausser, de l'abaisser et de la faire marcher à leur gré;
+mais, n'étant pas alors en humeur de philosopher sur un si étrange
+phénomène, je me contentai d'observer de quel côté l'île
+tournerait, car elle me parut alors arrêtée un peu de temps.
+Cependant elle s'approcha de mon côté, et j'y pus découvrir
+plusieurs grandes terrasses et des escaliers d'intervalle en
+intervalle pour communiquer des unes aux autres.
+
+Sur la terrasse la plus basse, je vis plusieurs hommes qui
+péchaient des oiseaux à la ligne, et d'autres qui regardaient. Je
+leur fis signe avec mon chapeau et avec mon mouchoir; et lorsque
+je me fus approché de plus près, je criai de toutes mes forces;
+et, ayant alors regardé fort attentivement, je vis une foule de
+monde amassée sur le bord qui était vis-à-vis de moi. Je découvris
+par leurs postures qu'ils me voyaient, quoiqu'ils ne m'eussent pas
+répondu. J'aperçus alors cinq ou six hommes montant avec
+empressement au sommet de l'île, et je m'imaginai qu'ils avaient
+été envoyés à quelques personnes d'autorité pour en recevoir des
+ordres sur ce qu'on devait faire en cette occasion.
+
+
+
+La foule des insulaires augmenta, et en moins d'une demi-heure
+l'île s'approcha tellement, qu'il n'y avait plus que cent pas de
+distance entre elle et moi. Ce fut alors que je me mis en diverses
+postures humbles et touchantes, et que je fis les supplications
+les plus vives; mais je ne reçus point de réponse; ceux qui me
+semblaient le plus proche étaient, à en juger par leurs habits,
+des personnes de distinction.
+
+À la fin, un d'eux me fit entendre sa voix dans un langage clair,
+poli et très doux, dont le son approchait de l'italien; ce fut
+aussi en italien que je répondis, m'imaginant que le son et
+l'accent de cette langue seraient plus agréables à leurs oreilles
+que tout autre langage. Ce peuple comprit ma pensée; on me fit
+signe de descendre du rocher et d'aller vers le rivage, ce que je
+fis; et alors, l'île volante s'étant abaissée à un degré
+convenable, on me jeta de la terrasse d'en bas une chaîne avec un
+petit siège qui y était attaché, sur lequel m'étant assis, je fus
+dans un moment enlevé par le moyen d'une moufle.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+_Caractère des Laputiens, idée de leurs savants, de leur roi et de
+sa cour. Réception qu'on fait à l'auteur. Les craintes et les
+inquiétudes des habitants. Caractère des femmes laputiennes._
+
+
+À mon arrivée, je me vis entouré d'une foule de peuple qui me
+regardait avec admiration, et je regardai de même, n'ayant encore
+jamais vu une race de mortels si singulière dans sa figure, dans
+ses habits et dans ses manières; ils penchaient la tête, tantôt à
+droite, tantôt à gauche; ils avaient un oeil tourné en dedans, et
+l'autre vers le ciel. Leurs habits étaient bigarrés de figures du
+soleil, de la lune et des étoiles, et parsemés de violons, de
+flûtes, de harpes, de trompettes, de guitares, de luths et de
+plusieurs autres instruments inconnus en Europe. Je vis autour
+d'eux plusieurs domestiques armés de vessies, attachées comme un
+fléau au bout d'un petit bâton, dans lesquelles il y avait une
+certaine quantité de petits cailloux; ils frappaient de temps en
+temps avec ces vessies tantôt la bouche, tantôt les oreilles de
+ceux dont ils étaient proches, et je n'en pus d'abord deviner la
+raison. Les esprits de ce peuple paraissaient si distraits et si
+plongés dans la méditation, qu'ils ne pouvaient ni parler ni être
+attentifs à ce qu'on leur disait sans le secours de ces vessies
+bruyantes dont on les frappait, soit à la bouche, soit aux
+oreilles, pour les réveiller. C'est pourquoi les personnes qui en
+avaient le moyen entretenaient toujours un domestique qui leur
+servait de moniteur, et sans lequel ils ne sortaient jamais.
+
+L'occupation de cet officier, lorsque deux ou trois personnes se
+trouvaient ensemble, était de donner adroitement de la vessie sur
+la bouche de celui à qui c'était à parler, ensuite sur l'oreille
+droite de celui ou de ceux à qui le discours s'adressait. Le
+moniteur accompagnait toujours son maître lorsqu'il sortait, et
+était obligé de lui donner de temps en temps de la vessie sur les
+yeux, parce que, sans cela, ses profondes rêveries l'eussent
+bientôt mis en danger de tomber dans quelque précipice, de se
+heurter la tête contre quelque poteau, de pousser les autres dans
+les rues ou d'en être jeté dans le ruisseau.
+
+On me fit monter au sommet de l'île et entrer dans le palais du
+roi, où je vis Sa Majesté sur un trône environné de personnes de
+la première distinction. Devant le trône était une grande table
+couverte de globes, de sphères et d'instruments de mathématiques
+de toutes espèce. Le roi ne prit point garde à moi lorsque
+j'entrai, quoique la foule qui m'accompagnait fît un très grand
+bruit; il était alors appliqué à résoudre un problème, et nous
+fûmes devant lui au moins une heure entière à attendre que Sa
+Majesté eût fini son opération. Il avait auprès de lui deux pages
+qui avaient des vessies à la main, dont l'un, lorsque Sa Majesté
+eut cessé de travailler, le frappa doucement et respectueusement à
+la bouche, et l'autre à l'oreille droite. Le roi parut alors comme
+se réveiller en sursaut, et, jetant les yeux sur moi et sur le
+monde qui m'entourait, il se rappela ce qu'on lui avait dit de mon
+arrivée peu de temps auparavant; il me dit quelques mots, et
+aussitôt un jeune homme armé d'une vessie s'approcha de moi et
+m'en donna sur l'oreille droite; mais je fis signe qu'il était
+inutile de prendre cette peine, ce qui donna au roi et à toute la
+cour une haute idée de mon intelligence. Le roi me fit diverses
+questions, auxquelles je répondis sans que nous nous entendissions
+ni l'un ni l'autre. On me conduisit bientôt après dans un
+appartement où l'on me servit à dîner. Quatre personnes de
+distinction me firent l'honneur de se mettre à table avec moi;
+nous eûmes deux services, chacun de trois plats. Le premier
+service était composé d'une épaule de mouton coupée en triangle
+équilatéral, d'une pièce de boeuf sous la forme d'un rhomboïde, et
+d'un boudin sous celle d'une cycloïde. Le second service fut deux
+canards ressemblant à deux violons, des saucisses et des
+andouilles qui paraissaient comme des flûtes et des hautbois, et
+un foie de veau qui avait l'air d'une harpe. Les pains qu'on nous
+servit avaient la figure de cônes, de cylindres, de
+parallélogrammes.
+
+Après le dîner, un homme vint à moi de la part du roi, avec une
+plume, de l'encre et du papier, et me fit entendre par des signes
+qu'il avait ordre de m'apprendre la langue du pays. Je fus avec
+lui environ quatre heures, pendant lesquelles j'écrivis sur deux
+colonnes un grand nombre de mots avec la traduction vis-à-vis. Il
+m'apprit aussi plusieurs phrases courtes, dont il me fit connaître
+le sens en faisant devant moi ce qu'elles signifiaient. Mon maître
+me montra ensuite, dans un de ses livres, la figure du soleil et
+de la lune, des étoiles, du zodiaque, des tropiques et des cercles
+polaires, en me disant le nom de tout cela, ainsi que de toutes
+sortes d'instruments de musique, avec les termes de cet art
+convenables à chaque instrument Quand il eut fini sa leçon, je
+composai en mon particulier un très joli petit dictionnaire de
+tous les mots que j'avais appris, et, en peu de jours, grâce à mon
+heureuse mémoire, je sus passablement la langue laputienne.
+
+
+
+Un tailleur vint, le lendemain matin, prendre ma mesure. Les
+tailleurs de ce pays exercent leur métier autrement qu'en Europe.
+Il prit d'abord la hauteur de mon corps avec un quart de cercle,
+et puis, avec la règle et le compas, ayant mesuré ma grosseur et
+toute la proportion de mes membres, il fit son calcul sur le
+papier, et au bout de six jours il m'apporta un habit très mal
+fait; il m'en fit excuse, en me disant qu'il avait eu le malheur
+de se tromper dans ses supputations.
+
+Sa Majesté ordonna ce jour-là qu'on fit avancer son île vers
+Lagado, qui est la capitale de son royaume de terre ferme, et
+ensuite vers certaines villes et villages, pour recevoir les
+requêtes de ses sujets. On jeta pour cela plusieurs ficelles avec
+des petits plombs au bout, afin que le peuple attachât ses placets
+à ces ficelles, qu'on tirait ensuite, et qui semblaient en l'air
+autant de cerfs-volants.
+
+La connaissance que j'avais des mathématiques m'aida beaucoup à
+comprendre leur façon de parler et leurs métaphores, tirées la
+plupart des mathématiques et de la musique, car je suis un peu
+musicien. Toutes leurs idées n'étaient qu'en lignes et en figures,
+et leur galanterie même était toute géométrique. Si, par exemple,
+ils voulaient louer la beauté d'une jeune fille, ils disaient que
+ses dents blanches étaient de beaux et parfaits parallélogrammes,
+que ses sourcils étaient un arc charmant ou une belle portion de
+cercle, que ses yeux formaient une ellipse admirable, que sa gorge
+était décorée de deux globes asymptotes, et ainsi du reste. Le
+sinus, la tangente, la ligne courbe, le cône, le cylindre,
+l'ovale, la parabole, le diamètre, le rayon, le centre, le point,
+sont parmi eux des termes qui entrent dans le langage affectueux.
+
+Leurs maisons étaient fort mal bâties: c'est qu'en ce pays-là on
+méprise la géométrie pratique comme une chose vulgaire et
+mécanique. Je n'ai jamais vu de peuple si sot, si niais, si
+maladroit dans tout ce qui regarde les actions communes et la
+conduite de la vie. Ce sont, outre cela, les plus mauvais
+raisonneurs du monde, toujours prêts à contredire, si ce n'est
+lorsqu'ils pensent juste, ce qui leur arrive rarement, et alors
+ils se taisent; ils ne savent ce que c'est qu'imagination,
+invention, portraits, et n'ont pas même de mots en leur langue qui
+expriment ces choses. Aussi tous leurs ouvrages, et même leurs
+poésies, semblent des théorèmes d'Euclide.
+
+Plusieurs d'entre eux, principalement ceux qui s'appliquent à
+l'astronomie, donnent dans l'astrologie judiciaire, quoiqu'ils
+n'osent l'avouer publiquement; mais ce que je trouvai de plus
+surprenant, ce fut l'inclination qu'ils avaient pour la politique
+et leur curiosité pour les nouvelles; ils parlaient incessamment
+d'affaires d'État, et portaient sans façon leur jugement sur tout
+ce qui se passait dans les cabinets des princes. J'ai souvent
+remarqué le même caractère dans nos mathématiciens d'Europe, sans
+avoir jamais pu trouver la moindre analogie entre les
+mathématiques et la politique, à moins que l'on ne suppose que,
+comme le plus petit cercle a autant de degrés que le plus grand,
+celui qui sait raisonner sur un cercle tracé sur le papier peut
+également raisonner sur la sphère du monde; mais n'est-ce pas
+plutôt le défaut naturel de tous les hommes, qui se plaisent
+naturellement à parler et à raisonner sur ce qu'ils entendent le
+moins?
+
+Ce peuple paraît toujours inquiet et alarmé, et ce qui n'a jamais
+troublé le repos des autres hommes est le sujet continuel de leurs
+craintes et de leurs frayeurs: ils appréhendent l'altération des
+corps célestes; par exemple, que la terre, par les approches
+continuelles du soleil, ne soit à la fin dévorée par les flammes
+de cet astre terrible; que ce flambeau de la nature ne se trouve
+peu à peu encroûté par son écume, et ne vienne à s'éteindre tout à
+fait pour les mortels; ils craignent que la prochaine comète, qui,
+selon leur calcul, paraîtra dans trente et un ans, d'un coup de sa
+queue ne foudroie la terre et ne la réduise en cendres; ils
+craignent encore que le soleil, à force de répandre des rayons de
+toutes parts, ne vienne enfin à s'user et à perdre tout à fait sa
+substance. Voilà les craintes ordinaires et les alarmes qui leur
+dérobent le sommeil et les privent de toutes sortes de plaisirs;
+aussi, dès qu'ils se rencontrent le matin, ils se demandent
+d'abord les uns aux autres des nouvelles du soleil, comment il se
+porte et comment il s'est levé et couché.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+_Phénomène expliqué par les philosophes et astronomes modernes.
+Les Laputiens sont grands astronomes. Comment le roi apaise les
+séditions._
+
+
+Je demandai au roi la permission de voir les curiosités de l'île;
+il me l'accorda et ordonna à un de ses courtisans de
+m'accompagner. Je voulus savoir principalement quel secret naturel
+ou artificiel était le principe de ces mouvements divers, dont je
+vais rendre au lecteur un compte exact et philosophique.
+
+L'île volante est parfaitement ronde; son diamètre est de sept
+mille huit cent trente-sept demi-toises, c'est-à-dire d'environ
+quatre mille pas, et par conséquent contient à peu près dix mille
+acres. Le fond de cette île ou la surface de dessous, telle
+qu'elle parait à ceux qui la regardent d'en bas, est comme un
+large diamant, poli et taillé régulièrement, qui réfléchit la
+lumière à quatre cents pas. Il y a au-dessus plusieurs minéraux,
+situés selon le rang ordinaire des mines, et par-dessus est un
+terrain fertile de dix ou douze pieds de profondeur.
+
+Le penchant des parties de la circonférence vers le centre de la
+surface supérieure est la cause naturelle que toutes les pluies et
+rosées qui tombent sur l'île sont conduites par de petits
+ruisseaux vers le milieu, où ils s'amassent dans quatre grands
+bassins, chacun d'environ un demi-mille de circuit. À deux cents
+pas de distance du centre de ces bassins, l'eau est
+continuellement attirée et pompée par le soleil pendant le jour,
+ce qui empêche le débordement. De plus, comme il est au pouvoir du
+monarque d'élever l'île au-dessus de la région des nuages et des
+vapeurs terrestres, il peut, quand il lui plaît, empêcher la chute
+de la pluie et de la rosée, ce qui n'est au pouvoir d'aucun
+potentat d'Europe, qui, ne dépendant de personne, dépend toujours
+de la pluie et du beau temps.
+
+Au centre de l'île est un trou d'environ vingt-cinq toises de
+diamètre, par lequel les astronomes descendent dans un large dôme,
+qui, pour cette raison, est appelé Flandola Gahnolé, ou la _Cave
+des Astronomes_, située à la profondeur de cinquante toises au-
+dessus de la surface supérieure du diamant. Il y a dans cette cave
+vingt lampes sans cesse allumées, qui par la réverbération du
+diamant répandent une grande lumière de tous côtés. Ce lieu est
+orné de sextants, de cadrans, de télescopes, d'astrolabes et
+autres instruments astronomiques; mais la plus grande curiosité,
+dont dépend même la destinée de l'île, est une pierre d'aimant
+prodigieuse taillée en forme de navette de tisserand.
+
+Elle est longue de trois toises, et dans sa plus grande épaisseur
+elle a au moins une toise et demie. Cet aimant est suspendu par un
+gros essieu de diamant qui passe par le milieu de la pierre, sur
+lequel elle joue, et qui est placé avec tant de justesse qu'une
+main très faible peut le faire tourner; elle est entourée d'un
+cercle de diamant, en forme de cylindre creux, de quatre pieds de
+profondeur, de plusieurs pieds d'épaisseur et de six toises de
+diamètre, placé horizontalement et soutenu par huit piédestaux,
+tous de diamant, hauts chacun de trois toises. Du côté concave du
+cercle il y a une mortaise profonde de douze pouces, dans laquelle
+sont placées les extrémités de l'essieu, qui tourne quand il le
+faut.
+
+Aucune force ne peut déplacer la pierre, parce que le cercle et
+les pieds du cercle sont d'une seule pièce avec le corps du
+diamant qui fait, la base de l'île.
+
+C'est par le moyen de cet aimant que l'île se hausse, se baisse et
+change de place; car, par rapport à cet endroit de la terre sur
+lequel le monarque préside, la pierre est munie à un de ses côtés
+d'un pouvoir attractif, et à l'autre d'un pouvoir répulsif. Ainsi,
+quand il lui plaît que l'aimant soit tourné vers la terre par son
+_pôle ami_, l'île descend; mais quand le _pôle ennemi_ est tourné
+vers la même terre, l'île remonte. Lorsque la position de la terre
+est oblique, le mouvement de l'île est pareil; car, dans cet
+aimant, les forces agissent toujours en ligne parallèle à sa
+direction; c'est par ce mouvement oblique que l'île est conduite
+aux différentes parties des domaines du monarque.
+
+Le roi serait le prince le plus absolu de l'univers s'il pouvait
+engager ses ministres à lui complaire en tout; mais ceux-ci, ayant
+leurs terres au-dessous dans le continent, et considérant que la
+faveur des princes est passagère, n'ont garde de se porter
+préjudice à eux-mêmes en opprimant la liberté de leurs
+compatriotes.
+
+Si quelque ville se révolte ou refuse de payer les impôts, le roi
+a deux façons de la réduire. La première et la plus modérée est de
+tenir son île au-dessus de la ville rebelle et des terres
+voisines; par là, il prive le pays et du soleil et de la rosée, ce
+qui cause des maladies et de la mortalité; mais si le crime le
+mérite, on les accable de grosses pierres qu'on leur jette du haut
+de l'île, dont ils ne peuvent se garantir qu'en se sauvant dans
+leurs celliers et dans leurs caves, où ils passent le temps à
+boire frais tandis que les toits de leurs sont mis en pièces.
+S'ils continuent témérairement dans leur obstination et leur
+révolte, le roi a recours alors au dernier remède, qui est de
+laisser tomber l'île à plomb sur leur tête, ce qui écrase toutes
+les maisons et tous les habitants. Le prince, néanmoins, se porte
+rarement à cette terrible extrémité, que les ministres n'osent lui
+conseiller, vu que ce procédé violent le rendrait odieux au peuple
+et leur ferait tort à eux-mêmes, qui ont des biens dans le
+continent: car l'île n'appartient qu'au roi, qui aussi n'a que
+l'île pour tout domaine.
+
+Mais il y a encore une autre raison plus forte pour laquelle les
+rois de ce pays ont été toujours éloignés d'exercer ce dernier
+châtiment, si ce n'est dans une nécessité absolue: c'est que, si
+la ville qu'on veut détruire était située près de quelques hautes
+roches (car il y en a en ce pays, ainsi qu'en Angleterre, auprès
+des grandes villes, qui ont été exprès bâties près de ces roches
+pour se préserver de la colère des rois), ou si elle avait un
+grand nombre de clochers et de pyramides de pierres, l'île royale,
+par sa chute, pourrait se briser. Ce sont principalement les
+clochers que le roi redoute, et le peuple le sait bien. Aussi,
+quand Sa Majesté est le plus en courroux, il fait toujours
+descendre son île très doucement, de peur, dit-il, d'accabler son
+peuple, mais, dans le fond, c'est qu'il craint lui-même que les
+clochers ne brisent son île. En ce cas, les philosophes croient
+que l'aimant ne pourrait plus la soutenir désormais, et qu'elle
+tomberait.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+_L'auteur quitte l'île de Laputa et est conduit aux Balnibarbes.
+Son arrivée à la capitale. Description de cette ville et des
+environs. Il est reçu avec bonté par un grand seigneur._
+
+
+Quoique je ne puisse pas dire que je fusse maltraité dans cette
+île, il est vrai cependant que je m'y crus négligé et tant soit
+peu méprisé. Le prince et le peuple n'y étaient curieux que de
+mathématiques et de musique; j'étais en ce genre fort au-dessous
+d'eux, et ils me rendaient justice en faisant peu de cas de moi.
+
+D'un autre côté, après avoir vu toutes les curiosités de l'île,
+j'avais une forte envie d'en sortir, étant très las de ces
+insulaires aériens. Ils excellaient, il est vrai, dans des
+sciences que j'estime beaucoup et dont j'ai même quelque teinture;
+mais ils étaient si absorbés dans leurs spéculations, que je ne
+m'étais jamais trouvé en si triste compagnie. Je ne m'entretenais
+qu'avec les femmes (quel entretien pour un philosophe marin!),
+qu'avec les artisans, les moniteurs, les pages de cour, et autres
+gens de cette espèce, ce qui augmenta encore le mépris qu'on avait
+pour moi; mais, en vérité, pouvais-je faire autrement? Il n'y
+avait que ceux-là avec qui je pusse lier commerce; les autres ne
+parlaient point.
+
+Il y avait à la cour un grand seigneur, favori du roi, et qui,
+pour cette raison seule, était traité avec respect, mais qui
+était, pourtant regardé en général comme un homme très ignorant et
+assez stupide; il passait pour avoir de l'honneur et de la
+probité, mais il n'avait point du tout d'oreille pour la musique,
+et battait, dit-on, la mesure assez mal; on ajoute qu'il n'avait
+jamais pu apprendre les propositions les plus aisées des
+mathématiques. Ce seigneur me donna mille marques de bonté; il me
+faisait souvent l'honneur de me venir voir, désirant s'informer
+des affaires de l'Europe et s'instruire des coutumes, des moeurs,
+des lois et des sciences des différentes nations parmi lesquelles
+j'avais demeuré; il m'écoutait toujours avec une grande attention,
+et faisait de très belles observations sur tout ce que je lui
+disais. Deux moniteurs le suivaient pour la forme, mais il ne s'en
+servait qu'à la cour et dans les visites de cérémonie; quand nous
+étions ensemble, il les faisait toujours retirer.
+
+Je priai ce seigneur d'intercéder pour moi auprès de Sa Majesté
+pour obtenir mon congé. Le roi m'accorda cette grâce avec regret,
+comme il eut la bonté de me le dire, et il me fit plusieurs offres
+avantageuses, que je refusai en lui en marquant ma vive
+reconnaissance.
+
+Le 16 février, je pris congé de Sa Majesté, qui me fit un présent
+considérable, et mon protecteur me donna un diamant, avec une
+lettre de recommandation pour un seigneur de ses amis demeurant à
+Lagado, capitale des Balnibarbes. L'île étant alors suspendue au-
+dessus d'une montagne, je descendis de la dernière terrasse de
+l'île de la même façon que j'étais monté.
+
+Le continent porte le nom de Balnibarbes, et la capitale, comme
+j'ai dit, s'appelle Lagado. Ce fut d'abord une assez agréable
+satisfaction pour moi de n'être plus en l'air et de me trouver en
+terre ferme. Je marchai vers la ville sans aucune peine et sans
+aucun embarras, étant vêtu comme les habitants et sachant assez
+bien la langue pour la parler. Je trouvai bientôt le logis de la
+personne à qui j'étais recommandé. Je lui présentai la lettre du
+grand seigneur, et j'en fus très bien reçu. Cette personne, qui
+était un seigneur balnibarbe, et qui s'appelait Munodi, me donna
+un bel appartement chez lui, où je logeai pendant mon séjour en ce
+pays, et où je fus très bien traité.
+
+Le lendemain matin après mon arrivée, Munodi me prit dans son
+carrosse pour me faire voir la ville, qui est grande comme la
+moitié de Londres; mais les maisons étaient étrangement bâties, et
+la plupart tombaient en ruine; le peuple, couvert de haillons,
+marchait dans les rues d'un pas précipité, ayant un regard
+farouche. Nous passâmes par une des portes de la ville, et nous
+avançâmes environ trois mille pas dans la campagne, où je vis un
+grand nombre de laboureurs qui travaillaient à la terre avec
+plusieurs sortes d'instruments, mais je ne pus deviner ce qu'ils
+faisaient: je ne voyais nulle part aucune apparence d'herbes ni de
+grain. Je priai mon conducteur de vouloir bien m'expliquer ce que
+prétendaient toutes ces têtes et toutes ces mains occupées à la
+ville et à la campagne, n'en voyant aucun effet; car, en vérité,
+je n'avais jamais trouvé ni de terre si mal cultivée, ni de
+maisons en si mauvais état et si délabrées, ni un peuple si gueux
+et si misérable.
+
+
+
+Le seigneur Munodi avait été plusieurs années gouverneur de
+Lagado; mais, par la cabale des ministres, il avait été déposé, au
+grand regret du peuple. Cependant le roi l'estimait comme un homme
+qui avait des intentions droites, mais qui n'avait pas l'esprit de
+la cour.
+
+Lorsque j'eus ainsi critiqué librement le pays et ses habitants,
+il ne me répondit autre chose sinon que je n'avais pas été assez
+longtemps parmi eux pour en juger, et que les différents peuples
+du monde avaient des usages différents; il me débita plusieurs
+autres lieux communs semblables; mais, quand nous fûmes de retour
+chez lui, il me demanda comment je trouvais son palais, quelles
+absurdités j'y remarquais, et ce que je trouvais à redire dans les
+habits et dans les manières de ses domestiques. Il pouvait me
+faire aisément cette question, car chez lui tout était magnifique,
+régulier et poli. Je répondis que sa grandeur, sa prudence et ses
+richesses l'avaient exempté de tous les défauts qui avaient rendu
+les autres fous et gueux; il me dit que, si je voulais aller avec
+lui à sa maison de campagne, qui était à vingt milles, il aurait
+plus de loisir de m'entretenir surtout cela. Je répondis à Son
+Excellence que je ferais tout ce qu'elle souhaiterait; nous
+partîmes donc le lendemain au matin.
+
+Durant notre voyage, il me fit observer les différentes méthodes
+des laboureurs pour ensemencer leurs terres. Cependant, excepté en
+quelques endroits, je n'avais découvert dans tout le pays aucune
+espérance de moisson, ni même aucune trace de culture; mais, ayant
+marché encore trois heures, la scène changea entièrement. Nous
+nous trouvâmes dans une très belle campagne. Les maisons des
+laboureurs étaient un peu éloignées et très bien bâties; les
+champs étaient clos et renfermaient des vignes, des pièces de blé,
+des prairies, et je ne me souviens pas d'avoir rien vu de si
+agréable. Le seigneur, qui observait ma contenance, me dit alors
+en soupirant que là commençait sa terre; que, néanmoins, les gens
+du pays le raillaient et le méprisaient de ce qu'il n'avait pas
+mieux fait ses affaires.
+
+Nous arrivâmes enfin à son château, qui était d'une très noble
+structure: les fontaines, les jardins, les promenades, les
+avenues, les bosquets, étaient tous disposés avec jugement et avec
+goût. Je donnai à chaque chose des louanges, dont Son Excellence
+ne parut s'apercevoir qu'après le souper.
+
+Alors, n'y ayant point de tiers, il me dit d'un air fort triste
+qu'il ne savait s'il ne lui faudrait pas bientôt abattre ses
+maisons à la ville et à la campagne pour les rebâtir à la mode, et
+détruire tout son palais pour le rendre conforme au goût moderne;
+mais qu'il craignait pourtant de passer pour ambitieux, pour
+singulier, pour ignorant et capricieux, et peut-être de déplaire
+par là aux gens de bien; que je cesserais d'être étonné quand je
+saurais quelques particularités que j'ignorais.
+
+Il me dit que, depuis environ quatre ans, certaines personnes
+étaient venues à Laputa, soit pour leurs affaires, soit pour leurs
+plaisirs, et qu'après cinq mois elles s'en étaient retournées avec
+une très légère teinture de mathématiques, mais pleines d'esprits
+volatils recueillis dans cette région aérienne; que ces personnes,
+à leur retour, avaient commencé à désapprouver ce qui se passait
+dans le pays d'en bas, et avaient formé le projet de mettre les
+arts et les sciences sur un nouveau pied; que pour cela elles
+avaient obtenu des lettres patentes pour ériger une académie
+d'ingénieurs, c'est-à-dire de gens à systèmes; que le peuple était
+si fantasque qu'il y avait une académie de ces gens-là dans toutes
+les grandes villes; que, dans ces académies ou collèges, les
+professeurs avaient trouvé de nouvelles méthodes pour
+l'agriculture et l'architecture, et de nouveaux instruments et
+outils pour tous les métiers et manufactures, par le moyen
+desquels un homme seul pourrait travailler autant que dix, et un
+palais pourrait être bâti en une semaine de matières si solides,
+qu'il durerait éternellement sans avoir besoin de réparation; tous
+les fruits de la terre devaient naître dans toutes les saisons,
+plus gros cent fois qu'à présent, avec une infinité d'autres
+projets admirables. «C'est dommage, continua-t-il, qu'aucun de ces
+projets n'ait été perfectionné jusqu'ici, qu'en peu de temps toute
+la campagne ait misérablement ravagée, que la plupart des maisons
+soient tombées en ruine, et que le peuple, tout nu, meure de
+froid, de soif et de faim. Avec tout cela, loin d'être découragés,
+ils en sont plus animés à la poursuite de leurs systèmes, poussés
+tour à tour par l'espérance et par le désespoir.» Il ajouta que,
+pour ce qui était de lui, n'étant pas d'un esprit entreprenant, il
+s'était contenté d'agir selon l'ancienne méthode, de vivre dans
+les maisons bâties par ses ancêtres et de faire ce qu'ils avaient
+fait, sans rien innover; que quelque peu de gens de qualité
+avaient suivi son exemple, mais avaient été regardés avec mépris,
+et s'étaient même rendus odieux, comme gens mal intentionnés,
+ennemis des arts, ignorants, mauvais républicains, préférant leur
+commodité et leur molle fainéantise au bien général du pays.
+
+Son Excellence ajouta qu'il ne voulait pas prévenir par un long
+détail le plaisir que j'aurais lorsque j'irais visiter l'académie
+des systèmes; qu'il souhaitait seulement que j'observasse un
+bâtiment ruiné du côté de la montagne; que ce que je voyais, à la
+moitié d'un mille de son château, était un moulin que le courant
+d'une grande rivière faisait aller, et qui suffisait pour sa
+maison et pour un grand nombre de ses vassaux; qu'il y avait
+environ sept ans qu'une compagnie d'ingénieurs était venue lui
+proposer d'abattre ce moulin et d'en bâtir un autre au pied de la
+montagne, sur le sommet de laquelle serait construit un réservoir
+où l'eau pourrait être conduite aisément par des tuyaux et par des
+machines, d'autant que le vent et l'air sur le haut de la montagne
+agiteraient l'eau et la rendraient plus fluide, et que le poids de
+l'eau en descendant ferait par sa chute tourner le moulin avec la
+moitié du courant de la rivière; il me dit que, n'étant pas bien à
+la cour, parce qu'il n'avait donné jusqu'ici dans aucun des
+nouveaux systèmes, et étant pressé par plusieurs de ses amis, il
+avait agréé le projet; mais qu'après y avoir fait travailler
+pendant deux ans, l'ouvrage avait mal réussi, et que les
+entrepreneurs avaient pris la fuite.
+
+Peu de jours après, je souhaitai voir l'académie des systèmes, et
+Son Excellence voulut bien me donner une personne pour m'y
+accompagner; il me prenait peut-être pour un grand admirateur de
+nouveautés, pour un esprit curieux et crédule. Dans le fond,
+j'avais un peu été dans ma jeunesse homme à projets et à systèmes,
+et encore aujourd'hui tout ce qui est neuf et hardi me plaît
+extrêmement.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+_L'auteur visite l'académie et en fait la description._
+
+
+Le logement de cette académie n'est pas un seul et simple corps de
+logis, mais une suite de divers bâtiments des deux côtés d'une
+cour.
+
+Je fus reçu très honnêtement par le concierge, qui nous dit
+d'abord que, dans ces bâtiments, chaque chambre renfermait un
+ingénieur, et quelquefois plusieurs, et qu'il y avait environ cinq
+cents chambres dans l'académie. Aussitôt il nous fit monter et
+parcourir les appartements.
+
+Le premier mécanicien que je vis me parut un homme fort maigre: il
+avait la face et les mains couvertes de crasse, la barbe et les
+cheveux longs, avec un habit et une chemise de même couleur que sa
+peau; il avait été huit ans sur un projet curieux, qui était, nous
+dit-il, de recueillir des rayons de soleil afin de les enfermer
+dans des fioles bouchées hermétiquement, et qu'ils pussent servir
+à échauffer l'air lorsque les étés seraient peu chauds; il me dit
+que, dans huit autres années, il pourrait fournir aux jardins des
+financiers des rayons de soleil à un prix raisonnable; mais il se
+plaignait que ses fonds étaient petits, et il m'engagea à lui
+donner quelque chose pour l'encourager.
+
+Je passai dans une autre chambre; mais je tournai vite le dos, ne
+pouvant endurer la mauvaise odeur. Mon conducteur me poussa
+dedans, et me pria tout bas de prendre garde d'offenser un homme
+qui s'en ressentirait; ainsi je n'osai pas même me boucher le nez.
+L'ingénieur qui logeait dans cette chambre était le plus ancien de
+l'académie: son visage et sa barbe étaient d'une couleur pâle et
+jaune, et ses mains avec ses habits étaient couverts d'une ordure
+infâme. Lorsque je lui fus présenté, il m'embrassa très
+étroitement, politesse dont je me serais bien passé. Son
+occupation, depuis son entrée à l'académie, avait été de tâcher de
+reconstituer les éléments des matières ayant servi à
+l'alimentation, pour les faire retourner à l'état d'aliment.
+
+J'en vis un autre occupé à calciner la glace, pour en extraire,
+disait-il, de fort bon salpêtre et en faire de la poudre à canon;
+il me montra un traité concernant la malléabilité du feu, qu'il
+avait envie de publier.
+
+Je vis ensuite un très ingénieux architecte, qui avait trouvé une
+méthode admirable pour bâtir les maisons en commençant par le
+faîte et en finissant par les fondements, projet qu'il me justifia
+aisément par l'exemple de deux insectes, l'abeille et l'araignée.
+
+Il y avait un homme aveugle de naissance qui avait sous lui
+plusieurs apprentis aveugles comme lui. Leur occupation était de
+composer des couleurs pour les peintres. Ce maître leur enseignait
+à les distinguer par le tact et par l'odorat. Je fus assez
+malheureux pour les trouver alors très peu instruits, et le maître
+lui-même, comme on peut juger, n'était pas plus habile.
+
+Je montai dans un appartement où était un grand homme qui avait
+trouvé le secret de labourer la terre avec des cochons et
+d'épargner les frais des chevaux, des boeufs, de la charrue et du
+laboureur. Voici sa méthode: dans l'espace d'un acre de terre, on
+enfouissait de six pouces en six pouces une quantité de glands, de
+dattes, de châtaignes, et autres pareils fruits que les cochons
+aiment; alors, on lâchait dans le champ six cents et plus de ces
+animaux, qui, par le moyen de leurs pieds et de leur museau,
+mettaient en très peu de temps la terre en état d'être ensemencée,
+l'engraissaient aussi en lui rendant ce qu'ils y avaient pris. Par
+malheur, on avait fait l'expérience; et, outre qu'on avait trouvé
+le système coûteux et embarrassant, le champ n'avait presque rien
+produit. On ne doutait pas néanmoins que cette invention ne pût
+être d'une très grande conséquence et d'une vraie utilité.
+
+Dans une chambre vis-à-vis logeait un homme qui avait des idées
+contraires par rapport au même objet. Il prétendait faire marcher
+une charrue sans boeufs et sans chevaux, mais avec le secours du
+vent, et, pour cela, il avait construit une charrue avec un mât et
+des voiles; il soutenait que, par le même moyen, il ferait aller
+des charrettes et des carrosses, et que, dans la suite, on
+pourrait courir la poste en chaise, en mettant à la voile sur la
+terre comme sur mer; que puisque sur la mer on allait à tous
+vents, il n'était pas difficile de faire la même chose sur la
+terre.
+
+Je passai dans une autre chambre, qui était toute tapissée de
+toiles d'araignée, et où il y avait à peine un petit espace pour
+donner passage à l'ouvrier. Dès qu'il me vit, il cria: «Prenez
+garde de rompre mes toiles!» Je l'entretins, et il me dit que
+c'était une chose pitoyable que l'aveuglement où les hommes
+avaient été jusqu'ici par rapport aux vers à soie, tandis qu'ils
+avaient à leur disposition tant d'insectes domestiques dont ils ne
+faisaient aucun usage, et qui étaient néanmoins préférables aux
+vers à soie, qui ne savaient que filer; au lieu que l'araignée
+saurait tout ensemble filer et ourdir. Il ajouta que l'usage des
+toiles d'araignée épargnerait encore dans la suite les frais de la
+teinture, ce que je concevrais aisément lorsqu'il m'aurait fait
+voir un grand nombre de mouches de couleurs diverses et charmantes
+dont il nourrissait ses araignées; qu'il était certain que leurs
+toiles prendraient infailliblement la couleur de ces mouches, et
+que, comme il en avait de toute espèce, il espérait aussi voir
+bientôt des toiles capables de satisfaire, par leurs couleurs,
+tous les goûts différents des hommes, aussitôt qu'il aurait pu
+trouver une certaine nourriture suffisamment glutineuse pour ses
+mouches, afin que les fils de l'araignée en acquissent plus de
+solidité et de force.
+
+Je vis ensuite un célèbre astronome, qui avait entrepris de placer
+un cadran à la pointe du grand clocher de la maison de ville,
+ajustant de telle manière les mouvements diurnes et annuels du
+soleil avec le vent, qu'ils pussent s'accorder avec le mouvement
+de la girouette.
+
+Après avoir visité le bâtiment des arts, je passai dans l'autre
+corps de logis, où étaient les faiseurs de systèmes par rapport
+aux sciences. Nous entrâmes d'abord dans l'école du langage, où
+nous trouvâmes trois académiciens qui raisonnaient ensemble sur
+les moyens d'embellir la langue.
+
+L'un d'eux était d'avis, pour abréger le discours, de réduire tous
+les mots en simples monosyllabes et de bannir tous les verbes et
+tous les participes.
+
+L'autre allait plus loin, et proposait une manière d'abolir tous
+les mots, en sorte qu'on raisonnerait sans parler, ce qui serait
+très favorable à la poitrine, parce qu'il est clair qu'à force de
+parler les poumons s'usent et la santé s'altère. L'expédient qu'il
+trouvait était de porter sur soi toutes les choses dont on
+voudrait s'entretenir. Ce nouveau système, dit-on, aurait été
+suivi, si les femmes ne s'y fussent opposées. Plusieurs esprits
+supérieurs de cette académie ne laissaient pas néanmoins de se
+conformer à cette manière d'exprimer les choses par les choses
+mêmes, ce qui n'était embarrassant pour eux que lorsqu'ils avaient
+à parler de plusieurs sujets différents; alors il fallait apporter
+sur leur dos des fardeaux énormes, à moins qu'ils n'eussent un ou
+deux valets bien forts pour s'épargner cette peine: ils
+prétendaient que, si ce système avait lieu, toutes les nations
+pourraient facilement s'entendre (ce qui serait d'une grande
+commodité), et qu'on ne perdrait plus le temps à apprendre des
+langues étrangères.
+
+De là, nous entrâmes dans l'école de mathématique, dont le maître
+enseignait à ses disciples une méthode que les Européens auront de
+la peine à s'imaginer: chaque proposition, chaque démonstration
+était écrite sur du pain à chanter, avec une certaine encre de
+teinture céphalique. L'écolier, à jeun, était obligé, après avoir
+avalé ce pain à chanter, de s'abstenir de boire et de manger
+pendant trois jours, en sorte que, le pain à chanter étant digéré,
+la teinture céphalique pût monter au cerveau et y porter avec elle
+la proposition et la démonstration. Cette méthode, il est vrai,
+n'avait pas eu beaucoup de succès jusqu'ici, mais c'était, disait-
+on, parce que l'on s'était trompé dans la mesure de la dose, ou
+parce que les écoliers, malins et indociles, faisaient seulement
+semblant d'avaler le bolus, ou bien parce qu'ils mangeaient en
+cachette pendant les trois jours.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+_Suite de la description de l'académie._
+
+
+Je ne fus pas fort satisfait de l'école de politique, que je
+visitai ensuite. Ces docteurs me parurent peu sensés, et la vue de
+telles personnes a le don de me rendre toujours mélancolique. Ces
+hommes extravagants soutenaient que les grands devaient choisir
+pour leurs favoris ceux en qui ils remarquaient plus de sagesse,
+plus de capacité, plus de vertu, et qu'ils devaient avoir toujours
+en vue le bien public, récompenser le mérite, le savoir,
+l'habileté et les services; ils disaient encore que les princes
+devaient toujours donner leur confiance aux personnes les plus
+capables et les plus expérimentées, et autres pareilles sottises
+et chimères, dont peu de princes se sont avisés jusqu'ici; ce qui
+me confirma la vérité de cette pensée admirable de Cicéron: _qu'il
+n'y a rien de si absurde qui n'ait été avancé par quelque
+philosophe._
+
+Mais tous les autres membres de l'académie ne ressemblaient pas à
+ces originaux dont je viens de parler. Je vis un médecin d'un
+esprit sublime, qui possédait à fond la science du gouvernement:
+il avait consacré ses veilles jusqu'ici à découvrir les causes des
+maladies d'un État et à trouver des remèdes pour guérir le mauvais
+tempérament de ceux qui administrent les affaires publiques. On
+convient, disait-il, que le corps naturel et le corps politique
+ont entre eux une parfaite analogie: donc l'un et l'autre peuvent
+être traités avec les mêmes remèdes. Ceux qui sont à la tête des
+affaires ont souvent les maladies qui suivent: ils sont pleins
+d'humeurs en mouvement, qui leur affaiblissent la tête et le coeur
+et leur causent quelquefois des convulsions et des contractions de
+nerfs à la main droite, une faim canine, des indigestions, des
+vapeurs, des délires et autres sortes de maux. Pour les guérir,
+notre grand médecin proposait que lorsque ceux qui manient les
+affaires d'État seraient sur le point de s'assembler, on leur
+tâterait le pouls, et que par là on tâcherait de connaître la
+nature de leur maladie; qu'ensuite, la première fois qu'ils
+s'assembleraient encore, on leur enverrait avant la séance des
+apothicaires avec des remèdes astringents, palliatifs, laxatifs,
+céphalalgiques, apophlegmatiques, acoustiques, etc..., selon la
+qualité du mal, et en réitérant toujours le même remède à chaque
+séance.
+
+L'exécution de ce projet ne serait pas d'une grande dépense, et
+serait, selon mon idée, très utile dans les pays où les états et
+les parlements se mêlent des affaires d'État: elle procurerait
+l'unanimité, terminerait les différends, ouvrirait la bouche aux
+muets, la fermerait aux déclamateurs, calmerait l'impétuosité des
+jeunes sénateurs, échaufferait la froideur des vieux, réveillerait
+les stupides, ralentirait les étourdis.
+
+Et parce que l'on se plaint ordinairement que les favoris des
+princes ont la mémoire courte et malheureuse, le même docteur
+voulait que quiconque aurait affaire à eux, après avoir exposé le
+cas en très peu de mots, eût la liberté de donner à M. le favori
+une chiquenaude dans le nez, un coup de pied dans le ventre, de
+lui tirer les oreilles ou de lui ficher une épingle dans les
+cuisses, et tout cela pour l'empêcher d'oublier l'affaire dont on
+lui aurait parlé; en sorte qu'on pourrait réitérer de temps en
+temps le même compliment jusqu'à ce que la chose fût accordée ou
+refusée tout à fait.
+
+Il voulait aussi que chaque sénateur, dans l'assemblée générale de
+la nation, après avoir proposé son opinion et avoir dit tout ce
+qu'il aurait à dire pour la soutenir, fût obligé de conclure à la
+proposition contradictoire, parce qu'infailliblement le résultat
+de ces assemblées serait par là très favorable au bien public.
+
+Je vis deux académiciens disputer avec chaleur sur le moyen de
+lever des impôts sans faire murmurer les peuples. L'un soutenait
+que la meilleure méthode serait d'imposer une taxe sur les vices
+et sur les folies des hommes, et que chacun serait taxé suivant le
+jugement et l'estimation de ses voisins. L'autre académicien était
+d'un sentiment entièrement opposé, et prétendait, au contraire,
+qu'il fallait taxer les belles qualités du corps et de l'esprit
+dont chacun se piquait, et les taxer plus ou moins selon leurs
+degrés, en sorte que chacun serait son propre juge et ferait lui-
+même sa déclaration. Il fallait taxer fortement l'esprit et la
+valeur, selon l'aveu que chacun ferait de ces qualités; mais à
+l'égard de l'honneur et de la probité, de la sagesse, de la
+modestie, on exemptait ces vertus de toute taxe, vu qu'étant trop
+rares, elles ne rendraient presque rien; qu'on ne rencontrerait
+personne qui ne voulût avouer qu'elles se trouvassent dans son
+voisin, et que presque personne aussi n'aurait l'effronterie de se
+les attribuer à lui-même.
+
+On devait pareillement taxer les dames à proportion de leur
+beauté, de leurs agréments et de leur bonne grâce, suivant leur
+propre estimation, comme on faisait à l'égard des hommes; mais
+pour la sincérité, le bon sens et le bon naturel des femmes, comme
+elles ne s'en piquent point, cela ne devait rien payer du tout,
+parce que tout ce qu'on en pourrait retirer ne suffirait pas pour
+les frais du gouvernement.
+
+Afin de retenir les sénateurs dans l'intérêt de la couronne, un
+antre académicien politique était d'avis qu'il fallait que le
+prince fît tous les grands emplois à la rafle, de façon cependant
+que chaque sénateur, avant que de jouer, fit serment et donnât
+caution qu'il opinerait ensuite selon les intentions de la cour,
+soit qu'il gagnât ou non; mais que les perdants auraient ensuite
+le droit de jouer dès qu'il y aurait quelque emploi vacant. Ils
+seraient ainsi toujours pleins d'espérance, ils ne se plaindraient
+point des fausses promesses qu'on leur aurait données, et ne s'en
+prendraient qu'à la fortune, dont les épaules sont toujours plus
+fortes que celles du ministère.
+
+Un autre académicien me fit voir un écrit contenant une méthode
+curieuse pour découvrir les complots et les cabales, qui était
+d'examiner la nourriture des personnes suspectes, le temps auquel
+elles mangent, le côté sur lequel elles se couchent dans leur lit,
+de considérer leurs excréments, et de juger par leur odeur et leur
+couleur des pensées et des projets d'un homme. Il ajoutait que
+lorsque, pour faire seulement des expériences, il avait parfois
+songé à l'assassinat d'un homme, il avait alors trouvé ses
+excréments très jaunes, et que lorsqu'il avait pensé à se révolter
+et à brûler la capitale, il les avait trouvés d'une couleur très
+noire.
+
+Je me hasardai d'ajouter quelque chose au système de ce politique:
+je lui dis qu'il serait bon d'entretenir toujours une troupe
+d'espions et de délateurs, qu'on protégerait et auxquels on
+donnerait toujours une somme d'argent proportionnée à l'importance
+de leur dénonciation, soit qu'elle fût fondée ou non; que, par ce
+moyen, les sujets seraient retenus dans la crainte et dans le
+respect; que ces délateurs et accusateurs seraient autorisés à
+donner quel sens il leur plairait aux écrits qui leur tomberaient
+entre les mains; qu'ils pourraient, par exemple, interpréter ainsi
+les termes suivants:
+
+Un crible,--une grande dame de la cour.
+
+Un chien boiteux,--une descente, une invasion.
+
+La peste,--une armée sur pied.
+
+Une buse,--un favori.
+
+La goutte,--un grand prêtre.
+
+Un balai,--une révolution.
+
+Une souricière,--un emploi de finance.
+
+Un égout,--la cour.
+
+Un roseau brisé,--la cour de justice.
+
+Un tonneau vide,--un général.
+
+Une plaie ouverte,--l'état des affaires publiques.
+
+On pourrait encore observer l'anagramme de tous les noms cités
+dans un écrit; mais il faudrait pour cela des hommes de la plus
+haute pénétration et du plus sublime génie, surtout quand il
+s'agirait de découvrir le sens politique et mystérieux des lettres
+initiales: Ainsi N pourrait signifier un complot, B un régiment de
+cavalerie, L une flotte. Outre cela, en transposant les lettres,
+on pourrait apercevoir dans un écrit tous les desseins cachés d'un
+parti mécontent: par exemple, vous lisez dans une lettre écrite à
+un ami: _Votre frère Thomas a mal au ventre_: l'habile déchiffreur
+trouvera dans l'assemblage de ces mots indifférents une phrase qui
+fera entendre que tout est prêt pour une sédition.
+
+L'académicien me fit de grands remerciements de lui avoir
+communiqué ces petites observations, et me promit de faire de moi
+une mention honorable dans le traité qu'il allait mettre au jour
+sur ce sujet.
+
+Je ne vis rien dans ce pays qui pût m'engager à y faire un plus
+long séjour; ainsi, je commençai à songer à mon retour en
+Angleterre.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+_L'auteur quitte Lagado et arrive à Maldonada. Il fait un petit
+voyage à Gloubbdoubdrib. Comment il est reçu par le gouverneur._
+
+
+Le continent dont ce royaume fait partie s'étend, autant que j'en
+puis juger, à l'est, vers une contrée inconnue de l'Amérique; à
+l'ouest, vers la Californie; et au nord, vers la mer Pacifique. Il
+n'est pas à plus de mille cinquante lieues de Lagado. Ce pays a un
+port célèbre et un grand commerce avec l'île de Luggnagg, située
+au nord-ouest, environ à vingt degrés de latitude septentrionale
+et à cent quarante de longitude. L'île de Luggnagg est au sud-
+ouest du Japon et en est éloignée environ de cent lieues. Il y a
+une étroite alliance entre l'empereur du Japon et le roi de
+Luggnagg, ce qui fournit plusieurs occasions d'aller de l'une à
+l'autre. Je résolus, pour cette raison, de prendre ce chemin pour
+retourner en Europe. Je louai deux mules avec un guide pour porter
+mon bagage et me montrer le chemin. Je pris congé de mon illustre
+protecteur, qui m'avait témoigné tant de bonté, et à mon départ
+j'en reçus un magnifique présent.
+
+Il ne m'arriva pendant mon voyage aucune aventure qui mérite
+d'être rapportée. Lorsque je fus arrivé au port de Maldonada, qui
+est une ville environ de la grandeur de Portsmouth, il n'y avait
+point de vaisseau dans le port prêt à partir pour Luggnagg. Je fis
+bientôt quelques connaissances dans la ville. Un gentilhomme de
+distinction me dit que, puisqu'il ne partirait aucun navire pour
+Luggnagg que dans un mois, je ferais bien de me divertir à faire
+un petit voyage à l'île de Gloubbdoubdrib, qui n'était éloignée
+que de cinq lieues vers le sud-ouest; il s'offrit lui-même d'être
+de la partie avec un de ses amis, et de me fournir une petite
+barque.
+
+Gloubbdoubdrib, selon son étymologie, signifie _l'île des
+Sorciers_ ou _Magiciens_. Elle est environ trois fois aussi large
+que l'île de Wight et est très fertile. Cette île est sous la
+puissance du chef d'une tribu toute composée de sorciers, qui ne
+s'allient qu'entre eux et dont le prince est toujours le plus
+ancien de la tribu. Ce prince ou gouverneur a un palais magnifique
+et un parc d'environ trois mille acres, entouré d'un mur de
+pierres de taille de vingt pieds de haut. Lui et toute sa famille
+sont servis par des domestiques d'une espèce assez extraordinaire.
+Par la connaissance qu'il a de la nécromancie, il a le pouvoir
+d'évoquer les esprits et de les obliger à le servir pendant vingt-
+quatre heures.
+
+Lorsque nous abordâmes à l'île, il était environ onze heures du
+matin. Un des deux gentilshommes qui m'accompagnaient alla trouver
+le gouverneur, et lui dit qu'un étranger souhaitait d'avoir
+l'honneur de saluer Son Altesse. Ce compliment fut bien reçu. Nous
+entrâmes dans la cour du palais, et passâmes au milieu d'une haie
+de gardes, dont les armes et les attitudes me firent une peur
+extrême; nous traversâmes les appartements et rencontrâmes une
+foule de domestiques avant que de parvenir à la chambre du
+gouverneur. Après que nous lui eûmes fait trois révérences
+profondes, il nous fit asseoir sur de petits tabourets au pied de
+son trône. Comme il entendait la langue des Balnibarbes, il me fit
+différentes questions au sujet de mes voyages, et, pour me marquer
+qu'il voulait en agir avec moi sans cérémonie, il fit signe avec
+le doigt à tous ses gens de se retirer, et en un instant (ce qui
+m'étonna beaucoup) ils disparurent comme une fumée. J'eus de la
+peine à me rassurer; mais, le gouverneur m'ayant dit que je
+n'avais rien à craindre, et voyant mes deux compagnons nullement
+embarrassés, parce qu'ils étaient faits à ces manières, je
+commençai à prendre courage, et racontai à Son Altesse les
+différentes aventures de mes voyages, non sans être troublé de
+temps en temps par ma sotte imagination, regardant souvent autour
+de moi, à gauche et à droite, et jetant les yeux sur les lieux où
+j'avais vu les fantômes disparaître.
+
+J'eus l'honneur de dîner avec le gouverneur, qui nous fit servir
+par une nouvelle troupe de spectres. Nous fûmes à table jusqu'au
+coucher du soleil, et, ayant prié Son Altesse de vouloir bien que
+je ne couchasse pas dans son palais, nous nous retirâmes, mes deux
+amis et moi, et allâmes chercher un lit dans la ville capitale,
+qui est proche. Le lendemain matin, nous revînmes rendre nos
+devoirs au gouverneur. Pendant les dix jours que nous restâmes
+dans cette île, je vins à me familiariser tellement avec les
+esprits, que je n'en eus plus de peur du tout, ou du moins, s'il
+m'en restait encore un peu, elle cédait à ma curiosité. J'eus
+bientôt une occasion de la satisfaire, et le lecteur pourra juger
+par là que je suis encore plus curieux que poltron. Son Altesse me
+dit un jour de nommer tels morts qu'il me plairait, qu'il me les
+ferait venir et les obligerait de répondre à toutes les questions
+que je leur voudrais faire, à condition, toutefois, que je ne les
+interrogerais que sur ce qui s'était passé de leur temps, et que
+je pourrais être bien assuré qu'ils me diraient toujours vrai,
+étant inutile aux morts de mentir.
+
+Je rendis de très humbles actions de grâces à Son Altesse, et,
+pour profiter de ses offres, je me mis à me rappeler la mémoire de
+ce que j'avais autrefois lu dans l'histoire romaine.
+
+Le gouverneur fit signe à César et à Brutus de s'avancer. Je fus
+frappé d'admiration et de respect à la vue de Brutus, et César
+m'avoua que toutes ses belles actions étaient au-dessous de celles
+de Brutus, qui lui avait ôté la vie pour délivrer Rome de sa
+tyrannie.
+
+Il me prit envie de voir Homère; il m'apparut; je l'entretins et
+lui demandai ce qu'il pensait de son _Iliade_. Il m'avoua qu'il
+était surpris des louanges excessives qu'on lui donnait depuis
+trois mille ans; que son poème était médiocre et semé de sottises,
+qu'il n'avait plu de son temps qu'à cause de la beauté de sa
+diction et de l'harmonie de ses vers, et qu'il était fort surpris
+que, puisque sa langue était morte et que personne n'en pouvait
+plus distinguer les beautés, les agréments et les finesses, il se
+trouvât encore des gens assez vains ou assez stupides pour
+l'admirer. Sophocle et Euripide, qui l'accompagnaient, me tinrent
+à peu près le même langage et se moquèrent surtout de nos savants
+modernes, qui, obligés de convenir des bévues des anciennes
+tragédies, lorsqu'elles étaient fidèlement traduites, soutenaient
+néanmoins qu'en grec c'étaient des beautés et qu'il fallait savoir
+le grec pour en juger avec équité.
+
+Je voulus voir Aristote et Descartes. Le premier m'avoua qu'il
+n'avait rien entendu à la physique, non plus que tous les
+philosophes ses contemporains, et tous ceux même qui avaient vécu
+entre lui et Descartes; il ajouta que celui-ci avait pris un bon
+chemin, quoiqu'il se fût souvent trompé, surtout par rapport à son
+système extravagant touchant l'âme des bêtes. Descartes prit la
+parole et dit qu'il avait trouvé quelque chose et avait su établir
+d'assez bons principes, mais qu'il n'était pas allé fort loin, et
+que tous ceux qui, désormais, voudraient courir la même carrière
+seraient toujours arrêtés par la faiblesse de leur esprit et
+obligés de tâtonner; que c'était une grande folie de passer sa vie
+à chercher des systèmes, et que la vraie physique convenable et
+utile à l'homme était de faire un amas d'expériences et de se
+borner là; qu'il avait eu beaucoup d'insensés pour disciples,
+parmi lesquels on pouvait compter un certain Spinosa.
+
+J'eus la curiosité de voir plusieurs morts illustres de ces
+derniers temps, et surtout des morts de qualité, car j'ai toujours
+eu une grande vénération pour la noblesse. Oh! que je vis des
+choses étonnantes, lorsque le gouverneur fit passer en revue
+devant moi toute la suite des aïeux de la plupart de nos
+gentilshommes modernes! Que j'eus de plaisir à voir leur origine
+et tous les personnages qui leur ont transmis leur sang! Je vis
+clairement pourquoi certaines familles ont le nez long, d'autres
+le menton pointu, d'autres ont le visage basané et les traits
+effroyables, d'autres ont les yeux beaux et le teint blond et
+délicat; pourquoi, dans certaines familles, il y a beaucoup de
+fous et d'étourdis, dans d'autres beaucoup de fourbes et de
+fripons; pourquoi le caractère de quelques-unes est la méchanceté,
+la brutalité, la bassesse, la lâcheté, ce qui les distingue, comme
+leurs armes et leurs livrées. Que je fus encore surpris de voir,
+dans la généalogie de certains seigneurs, des pages, des laquais,
+des maîtres à danser et à chanter, etc.
+
+Je connus clairement pourquoi les historiens ont transformé des
+guerriers imbéciles et lâches en grands capitaines, des insensés
+et de petits génies en grands politiques, des flatteurs et des
+courtisans en gens de bien, des athées en hommes pleins de
+religion, d'infâmes débauchés en gens chastes, et des délateurs de
+profession en hommes vrais et sincères. Je sus de quelle manière
+des personnes très innocentes avaient été condamnées à la mort ou
+au bannissement par l'intrigue des favoris qui avaient corrompu
+les juges; comment il était arrivé que des hommes de basse
+extraction et sans mérite avaient été élevés aux plus grandes
+places; comment des hommes vils avaient souvent donné le branle
+aux plus importantes affaires, et avaient occasionné dans
+l'univers les plus grands événements. Oh! que je conçus alors une
+basse idée de l'humanité! Que la sagesse et la probité des hommes
+me parut peu de chose, en voyant la source de toutes les
+révolutions, le motif honteux des entreprises les plus éclatantes,
+les ressorts, ou plutôt les accidents imprévus, et les bagatelles
+qui les avaient fait réussir!
+
+Je découvris l'ignorance et la témérité de nos historiens, qui ont
+fait mourir du poison certains rois, qui ont osé faire part au
+public des entretiens secrets d'un prince avec son premier
+ministre, et qui ont, si on les en croit, crocheté, pour ainsi
+dire, les cabinets des souverains et les secrétaireries des
+ambassadeurs pour en tirer des anecdotes curieuses.
+
+Ce fut là que j'appris les causes secrètes de quelques événements
+qui ont étonné le monde.
+
+Un général d'armée m'avoua qu'il avait une fois remporté une
+victoire par sa poltronnerie et par son imprudence, et un amiral
+me dit qu'il avait battu malgré lui une flotte ennemie, lorsqu'il
+avait envie de laisser battre la sienne. Il y eut trois rois qui
+me dirent que, sous leur règne, ils n'avaient jamais récompensé ni
+élevé aucun homme de mérite, si ce n'est une fois que leur
+ministre les trompa et se trompa lui-même sur cet article; qu'en
+cela ils avaient eu raison, la vertu étant une chose très
+incommode à la cour.
+
+J'eus la curiosité de m'informer par quel moyen un grand nombre de
+personnes étaient parvenues à une très haute fortune. Je me bornai
+à ces derniers temps, sans néanmoins toucher au temps présent, de
+peur d'offenser même les étrangers (car il n'est pas nécessaire
+que j'avertisse que tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde
+point mon cher pays). Parmi ces moyens, je vis le parjure,
+l'oppression, la subornation, la perfidie, et autres pareilles
+bagatelles qui méritent peu d'attention. Après ces découvertes, je
+crois qu'on me pardonnera d'avoir désormais un peu moins d'estime
+et de vénération pour la grandeur, que j'honore et respecte
+naturellement, comme tous les inférieurs doivent faire à l'égard
+de ceux que la nature ou la fortune ont placés dans un rang
+supérieur.
+
+J'avais lu dans quelques livres que des sujets avaient rendu de
+grands services à leur prince et à leur patrie; j'eus envie de les
+voir; mais on me dit qu'on avait oublié leurs noms, et qu'on se
+souvenait seulement de quelques-uns, dont les citoyens avaient
+fait mention en les faisant passer pour des traîtres et des
+fripons. Ces gens de bien, dont on avait oublié les noms, parurent
+cependant devant moi, mais avec un air humilié et en mauvais
+équipage; ils me dirent qu'ils étaient tous morts dans la pauvreté
+et dans la disgrâce, et quelques-uns même sur un échafaud.
+
+Parmi ceux-ci, je vis un homme dont le cas me parut
+extraordinaire, qui avait à côté de lui un jeune homme de dix-huit
+ans. Il me dit qu'il avait été capitaine de vaisseau pendant
+plusieurs années, et que, dans le combat naval d'Actium, il avait
+enfoncé la première ligne, coulé à fond trois vaisseaux du premier
+rang, et en avait pris un de la même grandeur, ce qui avait été la
+seule cause de la fuite d'Antoine et de l'entière défaite de sa
+flotte; que le jeune homme qui était auprès de lui était son fils
+unique, qui avait été tué dans le combat; il m'ajouta que, la
+guerre ayant été terminée, il vint à Rome pour solliciter une
+récompense et demander le commandement d'un plus gros vaisseau,
+dont le capitaine avait péri dans le combat; mais que, sans avoir
+égard à sa demande, cette place avait été donnée à un jeune homme
+qui n'avait encore jamais vu la mer; qu'étant retourné à son
+département, on l'avait accusé d'avoir manqué à son devoir, et que
+le commandement de son vaisseau avait été donné à un page favori
+du vice-amiral Publicola; qu'il avait été alors obligé de se
+retirer chez lui, à une petite terre loin de Rome, et qu'il y
+avait fini ses jours. Désirant savoir si cette histoire était
+véritable, je demandai à voir Agrippa, qui dans ce combat avait
+été l'amiral de la flotte victorieuse: il parut, et, me confirmant
+la vérité de ce récit, il y ajouta des circonstances que la
+modestie du capitaine avait omises.
+
+Comme chacun des personnages qu'on évoquait paraissait tel qu'il
+avait été dans le monde, je vis avec douleur combien, depuis cent
+ans, le genre humain avait dégénéré.
+
+Je voulus voir enfin quelques-uns de nos anciens paysans, dont on
+vante la simplicité, la sobriété, la justice, l'esprit de liberté,
+la valeur et l'amour pour la patrie. Je les vis et ne pus
+m'empêcher de les comparer avec ceux d'aujourd'hui, qui vendent à
+prix d'argent leurs suffrages dans l'élection des députés au
+parlement et qui, sur ce point, ont toute la finesse et tout le
+manège des gens de cour.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+_Retour de l'auteur à Maldonada. Il fait voile pour le royaume du
+Luggnagg. À son arrivée, il est arrêté et conduit à la cour.
+Comment il y est reçu._
+
+
+Le jour de notre départ étant arrivé, je pris congé de Son Altesse
+le gouverneur de Gloubbdoubdrid, et retournai avec mes deux
+compagnons à Maldonada, où, après avoir attendu quinze jours, je
+m'embarquai enfin dans un navire qui partait pour Luggnagg. Les
+deux gentilshommes, et quelques autres personnes encore, eurent
+l'honnêteté de me fournir les provisions nécessaires pour ce
+voyage et de me conduire jusqu'à bord.
+
+Nous essuyâmes une violente tempête, et fûmes contraints de
+gouverner au nord pour pouvoir jouir d'un certain vent marchand
+qui souffle en cet endroit dans l'espace de soixante lieues. Le 21
+avril 1609, nous entrâmes dans la rivière de Clumegnig, qui est
+une ville port de mer au sud-est de Luggnagg. Nous jetâmes l'ancre
+à une lieue de la ville et donnâmes le signal pour faire venir un
+pilote. En moins d'une demi-heure, il en vint deux à bord, qui
+nous guidèrent au milieu des écueils et des rochers, qui sont très
+dangereux dans cette rade et dans le passage qui conduit à un
+bassin où les vaisseaux sont en sûreté, et qui est éloigné des
+murs de la ville de la longueur d'un câble.
+
+Quelques-uns de nos matelots, soit par trahison, soit par
+imprudence, dirent aux pilotes que j'étais un étranger et un grand
+voyageur. Ceux-ci en avertirent le commis de la douane, qui me fit
+diverses questions dans la langue balnibarbienne qui est entendue
+en cette ville à cause du commerce, et surtout par les gens de mer
+et les douaniers. Je lui répondis en peu de mots et lui fis une
+histoire aussi vraisemblable et aussi suivie qu'il me fut
+possible; mais je crus qu'il était nécessaire de déguiser mon pays
+et de me dire Hollandais, ayant dessein d'aller au Japon, où je
+savais que les Hollandais seuls étaient reçus. Je dis donc au
+commis qu'ayant fait naufrage à la côte des Balnibarbes, et ayant
+échoué sur un rocher, j'avais été dans l'île volante de Laputa,
+dont j'avais souvent ouï parler, et que maintenant je songeais à
+me rendre au Japon, afin de pouvoir retourner de là dans mon pays.
+Le commis me dit qu'il était obligé de m'arrêter jusqu'à ce qu'il
+eût reçu des ordres de la cour, où il allait écrire immédiatement
+et d'où il espérait recevoir réponse dans quinze jours. On me
+donna un logement convenable et on mit une sentinelle à ma porte.
+J'avais un grand jardin pour me promener, et je fus traité assez
+bien aux dépens du roi. Plusieurs personnes me rendirent visite,
+excitées par la curiosité de voir un homme qui venait d'un pays
+très éloigné, dont ils n'avaient jamais entendu parler.
+
+Je fis marché avec un jeune homme de notre vaisseau pour me servir
+d'interprète. Il était natif de Luggnagg; mais, ayant passé
+plusieurs années à Maldonada, il savait parfaitement les deux
+langues. Avec son secours je fus en état d'entretenir tous ceux
+qui me faisaient l'honneur de me venir voir, c'est-à-dire
+d'entendre leurs questions et de leur faire entendre mes réponses.
+
+Celle de la cour vint au bout de quinze jours, comme on
+l'attendait: elle portait un ordre de me faire conduire avec ma
+suite par un détachement de chevaux à Traldragenb ou Tridragdrib;
+car, autant que je m'en puis souvenir, on prononce des deux
+manières. Toute ma suite consistait en ce pauvre garçon qui me
+servait d'interprète et que j'avais pris à mon service. On fit
+partir un courrier devant nous, qui nous devança d'une demi-
+journée, pour donner avis au roi de mon arrivée prochaine et pour
+demander à Sa Majesté le jour et l'heure que je pourrais avoir
+l'honneur et le plaisir de _lécher la poussière du pied de son
+trône._
+
+Deux jours après mon arrivée, j'eus audience; et d'abord on me fit
+coucher et ramper sur le ventre, et balayer le plancher avec ma
+langue à mesure que j'avançais vers le trône du roi; mais, parce
+que j'étais étranger, on avait eu l'honnêteté de nettoyer le
+plancher, de manière que la poussière ne me pût faire de peine.
+C'était une grâce particulière, qui ne s'accordait pas même aux
+personnes du premier rang lorsqu'elles avaient l'honneur d'être
+reçues à l'audience de Sa Majesté; quelquefois même on laissait
+exprès le plancher très sale et très couvert de poussière, lorsque
+ceux qui venaient à l'audience avaient des ennemis à la cour. J'ai
+une fois vu un seigneur avoir la bouche si pleine de poussière et
+si souillée de l'ordure qu'il avait recueillie avec sa langue,
+que, quand il fut parvenu au trône, il lui fut impossible
+d'articuler un seul mot. À ce malheur il n'y a point de remède,
+car il est défendu, sous des peines très graves, de cracher ou de
+s'essuyer la bouche en présence du roi. Il y a même en cette cour
+un autre usage que je ne puis du tout approuver: lorsque le roi
+veut se défaire de quelque seigneur ou quelque courtisan d'une
+manière qui ne le déshonore point, il fait jeter sur le plancher
+une certaine poudre brune qui est empoisonnée, et qui ne manque
+point de le faire mourir doucement et sans éclat au bout de vingt-
+quatre heures; mais, pour rendre justice à ce prince, à sa grande
+douceur et à la bonté qu'il a de ménager la vie de ses sujets, il
+faut dire, à son honneur, qu'après de semblables exécutions il a
+coutume d'ordonner très expressément de bien balayer le plancher;
+en sorte que, si ses domestiques l'oubliaient, ils courraient
+risque de tomber dans sa disgrâce. Je le vis un jour condamner un
+petit page à être bien fouetté pour avoir malicieusement négligé
+d'avertir de balayer dans le cas dont il s'agit, ce qui avait été
+cause qu'un jeune seigneur de grande espérance avait été
+empoisonné; mais le prince, plein de bonté, voulut bien encore
+pardonner au petit page et lui épargner le fouet.
+
+Pour revenir à moi, lorsque je fus à quatre pas du trône de Sa
+Majesté, je me levai sur mes genoux, et après avoir frappé sept
+fois la terre de mon front, je prononçai les paroles suivantes,
+que la veille on m'avait fait apprendre par coeur: _Ickpling
+glofftrobb sgnutserumm bliopm lashnalt, zwin tnodbalkguffh
+sthiphad gurdlubb asht_! C'est un formulaire établi par les lois
+de ce royaume pour tous ceux qui sont admis à l'audience, et qu'on
+peut traduire ainsi: _Puisse Votre céleste Majesté survivre au
+soleil_! Le roi me fit une réponse que je ne compris point, et à
+laquelle je fis cette réplique, comme on me l'avait apprise:
+_Fluft drin valerick dwuldom prastrod mirpush _; c'est-à-dire: _Ma
+langue est dans la bouche de mon ami._ Je fis entendre par là que
+je désirais me servir de mon interprète. Alors on fit entrer ce
+jeune garçon dont j'ai parlé, et, avec son secours, je répondis à
+toutes les questions que Sa Majesté me fit pendant une demi-heure.
+Je parlais balnibarbien, mon interprète rendait mes paroles en
+luggnaggien.
+
+Le roi prit beaucoup de plaisir à mon entretien, et ordonna à son
+_bliffmarklub_, ou chambellan, de faire préparer un logement dans
+son palais pour moi et mon interprète, et de me donner une somme
+par jour pour ma table, avec une bourse pleine d'or pour mes menus
+plaisirs.
+
+Je demeurai trois mois en cette cour, pour obéir à Sa Majesté, qui
+me combla de ses bontés et me fit des offres très gracieuses pour
+m'engager à m'établir dans ses États; mais je crus devoir le
+remercier, et songer plutôt à retourner dans mon pays, pour y
+finir mes jours auprès de ma chère femme, privée depuis longtemps
+des douceurs de ma présence.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+_Des struldbruggs ou immortels._
+
+
+Les Luggnaggiens sont un peuple très poli et très brave, et,
+quoiqu'ils aient un peu de cet orgueil qui est commun à toutes les
+nations de l'Orient, ils sont néanmoins honnêtes et civils à
+l'égard des étrangers, et surtout de ceux qui ont été bien reçus à
+la cour.
+
+Je fis connaissance et je me liai avec des personnes du grand
+monde et du bel air; et, par le moyen de mon interprète, j'eus
+souvent avec eux des entretiens agréables et instructifs.
+
+Un d'eux me demanda un jour si j'avais vu quelques-uns de leurs
+_struldbruggs_ ou immortels. Je lui répondis que non, et que
+j'étais fort curieux de savoir comment on avait pu donner ce nom à
+des humains; il me dit que quelquefois, quoique rarement, il
+naissait dans une famille un enfant avec une tache rouge et ronde,
+placée directement sur le sourcil gauche, et que cette heureuse
+marque le préservait de la mort; que cette tache était d'abord de
+la largeur d'une petite pièce d'argent (que nous appelons en
+Angleterre un _three pence_), et qu'ensuite elle croissait et
+changeait même de couleur; qu'à l'âge de douze ans elle était
+verte jusqu'à vingt, qu'elle devenait bleue; qu'à quarante-cinq
+ans elle devenait tout à fait noire et aussi grande qu'un
+_schilling_, et ensuite ne changeait plus; il m'ajouta qu'il
+naissait si peu de ces enfants marqués au front, qu'on comptait à
+peine onze cents immortels de l'un et de l'autre sexe dans tout le
+royaume; qu'il y en avait environ cinquante dans la capitale, et
+que depuis trois ans il n'était né qu'un enfant de cette espèce,
+qui était fille; que la naissance d'un immortel n'était point
+attachée à une famille préférablement à une autre; que c'était un
+présent de la nature ou du hasard, et que les enfants mêmes des
+_struldbruggs_ naissaient mortels comme les enfants des autres
+hommes, sans avoir aucun privilège.
+
+Ce récit me réjouit extrêmement, et la personne qui me le faisait
+entendant la langue des Balnibarbes, que je parlais aisément, je
+lui témoignai mon admiration et ma joie avec les termes les plus
+expressifs et même les plus outrés. Je m'écriai, comme dans une
+espèce de ravissement et d'enthousiasme: «Heureuse nation, dont
+tous les enfants à naître peuvent prétendre à l'immortalité!
+Heureuse contrée, où les exemples de l'ancien temps subsistent
+toujours, où là vertu des premiers siècles n'a point péri, et où
+les premiers hommes vivent encore et vivront éternellement, pour
+donner des leçons de sagesse à tous leurs descendants! Heureux ces
+sublimes _struldbruggs_ qui ont le privilège de ne point mourir,
+et que, par conséquent, l'idée de la mort n'intimide point,
+n'affaiblit point, n'abat point!»
+
+Je témoignai ensuite que j'étais surpris de n'avoir encore vu
+aucun de ces immortels à la cour; que, s'il y en avait, la marque
+glorieuse empreinte sur leur front m'aurait sans doute frappé les
+yeux. «Comment, ajoutai-je, le roi, qui est un prince si
+judicieux, ne les emploie-t-il point dans le ministère et ne leur
+donne-t-il point sa confiance? Mais peut-être que la vertu rigide
+de ces vieillards l'importunerait et blesserait les yeux de sa
+cour. Quoi qu'il en soit, je suis résolu d'en parler à Sa Majesté
+à la première occasion qui s'offrira, et, soit qu'elle défère à
+mes avis ou non, j'accepterai en tout cas l'établissement qu'elle
+a eu la bonté de m'offrir dans ses États, afin de pouvoir passer
+le reste de mes jours dans la compagnie illustre de ces hommes
+immortels, pourvu qu'ils daignent souffrir la mienne.»
+
+Celui à qui j'adressai la parole, me regardant alors avec un
+sourire qui marquait que mon ignorance lui faisait pitié, me
+répondit qu'il était ravi que je voulusse bien rester dans le
+pays, et me demanda la permission d'expliquer à la compagnie ce
+que je venais de lui dire; il le fit, et pendant quelque temps ils
+s'entretinrent ensemble dans leur langage, que je n'entendais
+point; je ne pus même lire ni dans leurs gestes ni dans leurs yeux
+l'impression que mon discours avait faite sur leurs esprits.
+Enfin, la même personne qui m'avait parlé jusque-là me dit
+poliment que ses amis étaient charmés de mes réflexions
+judicieuses sur le bonheur et les avantages de l'immortalité; mais
+qu'ils souhaitaient savoir quel système de vie je me ferais, et
+quelles seraient mes occupations et mes vues si la nature m'avait
+fait naître _struldbrugg_.
+
+À cette question intéressante je répartis que j'allais les
+satisfaire sur-le-champ avec plaisir, que les suppositions et les
+idées me coûtaient peu, et que j'étais accoutumé à m'imaginer ce
+que j'aurais fait si j'eusse été roi, général d'armée ou ministre
+d'État; que, par rapport à l'immortalité, j'avais aussi
+quelquefois médité sur la conduite que je tiendrais si j'avais à
+vivre éternellement, et que, puisqu'on le voulait, j'allais sur
+cela donner l'essor à mon imagination.
+
+Je dis donc que, si j'avais eu l'avantage de naître _struldbrugg_,
+aussitôt que j'aurais pu connaître mon bonheur et savoir la
+différence qu'il y a entre la vie et la mort, j'aurais d'abord mis
+tout en oeuvre pour devenir riche, et qu'à force d'être intrigant,
+souple et rampant, j'aurais pu espérer me voir un peu à mon aise
+au bout de deux cents ans; qu'en second lieu, je me fusse appliqué
+si sérieusement à l'étude dès mes premières années, que j'aurais
+pu me flatter de devenir un jour le plus savant homme de
+l'univers; que j'aurais remarqué avec soin tous les grands
+événements; que j'aurais observé avec attention tous les princes
+et tous les ministres d'État qui se succèdent les uns aux autres,
+et aurais eu le plaisir de comparer tous leurs caractères et de
+faire sur ce sujet les plus belles réflexions du monde; que
+j'aurais tracé un mémoire fidèle et exact de toutes les
+révolutions de la mode et du langage, et des changements arrivés
+aux coutumes, aux lois, aux moeurs, aux plaisirs même; que, par
+cette étude et ces observations, je serais devenu à la fin un
+magasin d'antiquités, un registre vivant, un trésor de
+connaissances, un dictionnaire parlant, l'oracle perpétuel de mes
+compatriotes et de tous mes contemporains.
+
+«Dans cet état, je ne me marierais point, ajoutai-je, et je
+mènerais une vie de garçon gaiement, librement, mais avec
+économie, afin qu'en vivant toujours j'eusse toujours de quoi
+vivre. Je m'occuperais à former l'esprit de quelques jeunes gens
+en leur faisant part de mes lumières et de ma longue expérience.
+Mes vrais amis, mes compagnons, mes confidents, seraient mes
+illustres confrères les _struldbruggs_, dont je choisirais une
+douzaine parmi les plus anciens, pour me lier plus étroitement
+avec eux. Je ne laisserais pas de fréquenter aussi quelques
+mortels de mérite, que je m'accoutumerais à voir mourir sans
+chagrin et sans regret, leur postérité me consolant de leur mort;
+ce pourrait même être pour moi un spectacle assez agréable, de
+même qu'un fleuriste prend plaisir à voir les tulipes et les
+oeillets de son jardin naître, mourir et renaître. Nous nous
+communiquerions mutuellement, entre nous autres _struldbruggs_,
+toutes les remarques et observations que nous aurions faites sur
+la cause et le progrès de la corruption du genre humain. Nous en
+composerions un beau traité de morale, plein de leçons utiles et
+capables d'empêcher la nature humaine de dégénérer, comme elle
+fait de jour en jour, et comme on le lui reproche depuis deux
+mille ans. Quel spectacle, noble et ravissant que de voir de ses
+propres yeux les décadences et les révolutions des empires, la
+face de la terre renouvelée, les villes superbes transformées en
+viles bourgades, ou tristement ensevelies sous leurs ruines
+honteuses; les villages obscurs devenus le séjour des rois et de
+leurs courtisans; les fleuves célèbres changés en petits
+ruisseaux; l'Océan baignant d'autres rivages; de nouvelles
+contrées découvertes; un monde inconnu sortant, pour ainsi dire,
+du chaos; la barbarie et l'ignorance répandues sur les nations les
+plus polies et les plus éclairées; l'imagination éteignant le
+jugement, le jugement glaçant l'imagination; le goût des systèmes,
+des paradoxes, de l'enflure, des pointes et des antithèses
+étouffant la raison et le bon goût; la vérité opprimée dans un
+temps et triomphant dans l'autre; les persécutés devenus
+persécuteurs, et les persécuteurs persécutés à leur tour; les
+superbes abaissés et les humbles élevés; des esclaves, des
+affranchis, des mercenaires, parvenus à une fortune immense et à
+une richesse énorme par le maniement des deniers publics, par les
+malheurs, par la faim, par la soif, par la nudité, par le sang des
+peuples; enfin, la postérité de ces brigands publics rentrée dans
+le néant, d'où l'injustice et la rapine l'avaient tirée! Comme,
+dans cet état d'immortalité, l'idée de la mort ne serait jamais
+présente à mon esprit pour me troubler ou pour ralentir mes
+désirs, je m'abandonnerais à tous les plaisirs sensibles dont la
+nature et la raison me permettraient l'usage. Les sciences
+seraient néanmoins toujours mon premier et mon plus cher objet, et
+je m'imagine qu'à force de méditer, je trouverais à la fin la
+quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, la pierre
+philosophale et le remède universel; qu'en un mot, je porterais
+toutes les sciences et tous les arts à leur dernière perfection.»
+
+Lorsque j'eus uni mon discours, celui qui seul l'avait entendu
+se tourna vers la compagnie et lui en fit le précis dans le
+langage du pays; après quoi ils se mirent à raisonner ensemble un
+peu de temps, sans pourtant témoigner, au moins par leurs gestes
+et attitudes, aucun mépris pour ce que je venais de dire. À la
+fin, cette même personne qui avait résumé mon discours fut priée
+par la compagnie d'avoir la charité de me dessiller les yeux et de
+me découvrir mes erreurs.
+
+Il me dit d'abord que je n'étais pas le seul étranger qui regardât
+avec étonnement et avec envie l'état des _struldbruggs _; qu'il
+avait trouvé chez les Balnibarbes et chez les Japonais à peu près
+les mêmes dispositions; que le désir de vivre était naturel à
+l'homme; que celui qui avait un pied dans le tombeau s'efforçait
+de se tenir ferme sur l'autre; que le vieillard le plus courbé se
+représentait toujours un lendemain et un avenir, et n'envisageait
+la mort que comme un mal éloigné et à fuir; mais que dans l'île de
+Luggnagg on pensait bien autrement, et que l'exemple familier et
+la vue continuelle des struldbruggs avaient préservé les habitants
+de cet amour insensé de la vie.
+
+«Le système de conduite, continua-t-il, que vous vous proposez
+dans la supposition de votre être immortel, et que vous nous avez
+tracé tout à l'heure, est ridicule et tout à fait contraire à la
+raison. Vous avez supposé sans doute que, dans cet état, vous
+jouiriez d'une jeunesse perpétuelle, d'une vigueur et d'une santé
+sans aucune altération; mais est-ce là de quoi il s'agissait
+lorsque nous vous avons demandé ce que vous feriez si vous deviez
+toujours vivre? Avons-nous supposé que vous ne vieilliriez point,
+et que votre prétendue immortalité serait un printemps éternel?»
+
+Après cela, il me fit le portrait des _struldbruggs_, et me dit
+qu'ils ressemblaient aux mortels et vivaient comme eux jusqu'à
+l'âge de trente ans; qu'après cet âge, ils tombaient peu à peu
+dans une humeur noire, qui augmentait toujours jusqu'à ce qu'ils
+eussent atteint l'âge de quatre-vingts ans; qu'alors ils n'étaient
+pas seulement sujets à toutes les infirmités, à toutes les misères
+et à toutes les faiblesses des vieillards de cet âge, mais que
+l'idée affligeante de l'éternelle durée de leur misérable caducité
+les tourmentait à un point que rien ne pouvait les consoler:
+qu'ils n'étaient pas seulement, comme les autres vieillards,
+entêtés, bourrus, avares, chagrins, babillards, mais qu'ils
+n'aimaient qu'eux-mêmes, qu'ils renonçaient aux douceurs de
+l'amitié, qu'ils n'avaient plus même de tendresse pour leurs
+enfants, et qu'au delà de la troisième génération ils ne
+reconnaissaient plus leur postérité; que l'envie et la jalousie
+les dévoraient sans cesse; que la vue des plaisirs sensibles dont
+jouissent les jeunes mortels, leurs amusements, leurs amours,
+leurs exercices, les faisaient en quelque sorte mourir à chaque
+instant; que tout, jusqu'à la mort même des vieillards qui
+payaient le tribut à la nature, excitait leur envie et les
+plongeait dans le désespoir; que, pour cette raison, toutes les
+fois qu'ils voyaient faire des funérailles, ils maudissaient leur
+sort et se plaignaient amèrement de la nature, qui leur avait
+refusé la douceur de mourir, de finir leur course ennuyeuse et
+d'entrer dans un repos éternel; qu'ils n'étaient plus alors en
+état de cultiver leur esprit et d'orner leur mémoire; qu'ils se
+ressouvenaient tout au plus de ce qu'ils avaient vu et appris dans
+leur jeunesse et dans leur âge moyen; que les moins misérables et
+les moins à plaindre étaient ceux qui radotaient, qui avaient tout
+à fait perdu la mémoire et étaient réduits à l'état de l'enfance;
+qu'au moins on prenait alors pitié de leur triste situation et
+qu'on leur donnait tous les secours dont ils avaient besoin.
+
+«Lorsqu'un _struldbrugg_, ajouta-t-il, s'est marié à une
+_struldbrugge_, le mariage, selon les lois de l'État, est dissous
+dès que le plus jeune des deux est parvenu à l'âge de quatre-
+vingts ans. Il est juste que de malheureux humains, condamnés
+malgré eux, et sans l'avoir mérité, à vivre éternellement, ne
+soient pas encore, pour surcroît de disgrâce, obligés de vivre
+avec une femme éternelle. Ce qu'il y a de plus triste est qu'après
+avoir atteint cet âge fatal, ils sont regardés comme morts
+civilement. Leurs héritiers s'emparent de leurs biens; ils sont
+mis en tutelle, ou plutôt ils sont dépouillés de tout et réduits à
+une simple pension alimentaire, loi très juste à cause de la
+sordide avarice ordinaire aux vieillards. Les pauvres sont
+entretenus aux dépens du public dans une maison appelée
+l'_hôpital_ _des pauvres immortels_. Un immortel de quatre-vingts
+ans ne peut plus exercer de charge ni d'emploi, ne peut négocier,
+ne peut contracter, ne peut acheter ni vendre, et son témoignage
+même n'est point reçu en justice. Mais lorsqu'ils sont parvenus à
+quatre-vingt-dix ans, c'est encore bien pis: toutes leurs dents et
+tous leurs cheveux tombent; ils perdent le goût des aliments, et
+ils boivent et mangent sans aucun plaisir; ils perdent la mémoire
+des choses les plus aisées à retenir et oublient le nom de leurs
+amis et quelquefois leur propre nom. Il leur est, pour cette
+raison, inutile de s'amuser à lire, puisque, lorsqu'ils veulent
+lire une phrase de quatre mots, ils oublient les deux premiers
+tandis qu'ils lisent les deux derniers. Par la même raison, il
+leur est impossible de s'entretenir avec personne. D'ailleurs,
+comme la langue de ce pays est sujette à de fréquents changements,
+les _struldbruggs_ nés dans un siècle ont beaucoup de peine à
+entendre le langage des hommes nés dans un autre siècle, et ils
+sont toujours comme étrangers dans leur patrie.»
+
+Tel fut le détail qu'on me fit au sujet des immortels de ce pays,
+détail qui me surprit extrêmement. On m'en montra dans la suite
+cinq ou six, et j'avoue que je n'ai jamais rien vu de si laid et
+de si dégoûtant; les femmes surtout étaient affreuses; je
+m'imaginais voir des spectres.
+
+Le lecteur peut bien croire que je perdis alors tout à fait
+l'envie de devenir immortel à ce prix. J'eus bien de la honte de
+toutes les folles imaginations auxquelles je m'étais abandonné sur
+le système d'une vie éternelle en ce bas monde.
+
+Le roi, ayant appris ce qui s'était passé dans l'entretien que
+j'avais eu avec ceux dont j'ai parlé, rit beaucoup de mes idées
+sur l'immortalité et de l'envie que j'avais portée aux
+_struldbruggs_. Il me demanda ensuite sérieusement si je ne
+voudrais pas en mener deux ou trois dans mon pays pour guérir mes
+compatriotes du désir de vivre et de la peur de mourir. Dans le
+fond, j'aurais été fort aise qu'il m'eût fait ce présent; mais,
+par une loi fondamentale du royaume, il est défendu aux immortels
+d'en sortir.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+_L'auteur part de l'île de Luggnagg pour se rendre au Japon, où il
+s'embarque sur un vaisseau hollandais. Il arrive à Amsterdam et de
+là passe en Angleterre._
+
+
+Je m'imagine que tout ce que je viens de raconter des
+_struldbruggs_ n'aura point ennuyé le lecteur. Ce ne sont point
+là, je crois, de ces choses communes, usées et rebattues qu'on
+trouve dans toutes les relations des voyageurs; au moins, je puis
+assurer que je n'ai rien trouvé de pareil dans celles que j'ai
+lues. En tout cas, si ce sont des redites et des choses déjà
+connues, je prie de considérer que des voyageurs, sans se copier
+les uns les autres, peuvent fort bien raconter les mêmes choses
+lorsqu'ils ont été dans les mêmes pays.
+
+Comme il y a un très grand commerce entre le royaume de Luggnagg
+et l'empire du Japon, il est à croire que les auteurs japonais
+n'ont pas oublié dans leurs livres de faire mention de ces
+_struldbruggs_. Mais le séjour que j'ai fait au Japon ayant été
+très court, et n'ayant, d'ailleurs, aucune teinture de la langue
+japonaise, je n'ai pu savoir sûrement si cette matière a été
+traitée dans leurs livres. Quelque Hollandais pourra un jour nous
+apprendre ce qu'il en est.
+
+Le roi de Luggnagg m'ayant souvent pressé, mais inutilement, de
+rester dans ses États, eut enfin la bonté de m'accorder mon congé,
+et me fit même l'honneur de me donner une lettre de
+recommandation, écrite de sa propre main, pour Sa Majesté
+l'empereur du Japon. En même temps, il me fit présent de quatre
+cent quarante-quatre pièces d'or, de cinq mille cinq cent
+cinquante cinq petites perles et de huit cent quatre-vingt-huit
+mille cent quatre-vingt-huit grains d'une espèce de riz très rare.
+Ces sortes de nombres, qui se multiplient par dix, plaisent
+beaucoup en ce pays-là.
+
+Le 6 de mai 1709, je pris congé, en cérémonie, de Sa Majesté, et
+dis adieu à tous les amis que j'avais à sa cour. Ce prince me fit
+conduire par un détachement de ses gardes jusqu'au port de
+Glanguenstald, situé au sud-ouest de l'île. Au bout de six jours,
+je trouvai un vaisseau prêt à me transporter au Japon; je montai
+sur ce vaisseau, et, notre voyage ayant duré cinquante jours, nous
+débarquâmes à un petit port nommé Xamoski, au sud-ouest du Japon.
+
+Je fis voir d'abord aux officiers de la douane la lettre dont
+j'avais l'honneur d'être chargé de la part du roi de Luggnagg pour
+Sa Majesté japonaise; ils connurent tout d'un coup le sceau de Sa
+Majesté luggnaggienne, dont l'empreinte représentait _un roi
+soutenant un pauvre estropié et l'aidant à marcher._
+
+Les magistrats de la ville, sachant que j'étais porteur de cette
+auguste lettre, me traitèrent en ministre et me fournirent une
+voiture pour me transporter à Yedo, qui est la capitale de
+l'empire. Là, j'eus audience de Sa Majesté impériale, et l'honneur
+de lui présenter ma lettre, qu'on ouvrit publiquement, avec de
+grandes cérémonies, et que l'empereur se fit aussitôt expliquer
+par son interprète. Alors Sa Majesté me fit dire, par ce même
+interprète, que j'eusse à lui demander quelque grâce, et qu'en
+considération de son très cher frère le roi de Luggnagg, il me
+l'accorderait aussitôt.
+
+Cet interprète, qui était ordinairement employé dans les affaires
+du commerce avec les Hollandais, connut aisément à mon air que
+j'étais Européen, et, pour cette raison, me rendit en langue
+hollandaise les paroles de Sa Majesté. Je répondis que j'étais un
+marchand de Hollande qui avait fait naufrage dans une mer
+éloignée; que depuis j'avais fait beaucoup de chemin par terre et
+par mer pour me rendre à Luggnagg, et de là dans l'empire du
+Japon, où je savais que mes compatriotes les Hollandais faisaient
+commerce, ce qui me pourrait procurer l'occasion de retourner en
+Europe; que je suppliais donc Sa Majesté de me faire conduire en
+sûreté à Nangasaki. Je pris en même temps la liberté de lui
+demander encore une autre grâce: ce fut qu'en considération du roi
+de Luggnagg, qui me faisait l'honneur de me protéger, on voulût me
+dispenser de la cérémonie qu'on faisait pratiquer à ceux de mon
+pays, et ne point me contraindre à _fouler aux pieds le crucifix_,
+n'étant venu au Japon que pour passer en Europe, et non pour y
+trafiquer.
+
+Lorsque l'interprète eut exposé à Sa Majesté japonaise cette
+dernière grâce que je demandais, elle parut surprise de ma
+proposition et répondit que j'étais le premier homme de mon pays à
+qui un pareil scrupule fût venu à l'esprit; ce qui le faisait un
+peu douter que je fasse véritablement Hollandais, comme je l'avais
+assuré, et le faisait plutôt soupçonner que j'étais chrétien.
+Cependant l'empereur, goûtant la raison que je lui avais alléguée,
+et ayant principalement égard à la recommandation du roi de
+Luggnagg, voulut bien, par bonté, compatir à ma faiblesse et à ma
+singularité, pourvu que je gardasse des mesures pour sauver les
+apparences; il me dit qu'il donnerait ordre aux officiers préposés
+pour faire observer cet usage de me laisser passer et de faire
+semblant de m'avoir oublié. Il ajouta qu'il était de mon intérêt
+de tenir la chose secrète, parce qu'infailliblement les
+Hollandais, mes compatriotes, me poignarderaient dans le voyage
+s'ils venaient à savoir la dispense que j'avais obtenue et le
+scrupule injurieux que j'avais eu de les imiter.
+
+Je rendis de très humbles actions de grâces à Sa Majesté de cette
+faveur singulière, et, quelques troupes étant alors en marche pour
+se rendre à Nangasaki, l'officier commandant eut ordre de me
+conduire en cette ville, avec une instruction secrète sur
+l'affaire du crucifix.
+
+Le neuvième jour de juin 1709, après un voyage long et pénible,
+j'arrivai à Nangasaki, où je rencontrai une compagnie de
+Hollandais qui étaient partis d'Amsterdam pour négocier à Amboine,
+et qui étaient prêts à s'embarquer, pour leur retour, sur un gros
+vaisseau de quatre cent cinquante tonneaux. J'avais passé un temps
+considérable en Hollande, ayant fait mes études à Leyde, et je
+parlais fort bien la langue de ce pays. On me fit plusieurs
+questions sur mes voyages, auxquelles je répondis comme il me
+plut. Je soutins parfaitement au milieu d'eux le personnage de
+Hollandais; je me donnai des amis et des parents dans les
+Provinces-Unies, et je me dis natif de Gelderland.
+
+J'étais disposé à donner au capitaine du vaisseau, qui était un
+certain Théodore Vangrult, tout ce qui lui aurait plu de me
+demander pour mon passage; mais, ayant su que j'étais chirurgien;
+il se contenta de la moitié du prix ordinaire, à condition que
+j'exercerais ma profession dans le vaisseau.
+
+Avant que de nous embarquer, quelques-uns de la troupe m'avaient
+souvent demandé si j'avais pratiqué la cérémonie, et j'avais
+toujours répondu en général que j'avais fait tout ce qui était
+nécessaire. Cependant un d'eux, qui était un coquin étourdi,
+s'avisa de me montrer malignement à l'officier japonais, et de
+dire: _Il n'a point foulé aux pieds le crucifix_. L'officier, qui
+avait un ordre secret de ne le point exiger de moi, lui répliqua
+par vingt coups de canne qu'il déchargea sur ses épaules; en sorte
+que personne ne fut d'humeur, après cela, de me faire des
+questions sur la cérémonie.
+
+Il ne se passa rien dans notre voyage qui mérite d'être rapporté.
+Nous fîmes voile avec un vent favorable, et mouillâmes au cap de
+Bonne-Espérance pour y faire aiguade. Le 16 d'avril 1710, nous
+débarquâmes à Amsterdam, où je restai peu de temps, et où je
+m'embarquai bientôt pour l'Angleterre. Quel plaisir ce fut pour
+moi de revoir ma chère patrie, après cinq ans et demi d'absence!
+Je me rendis directement à Redriff, où je trouvai ma femme et mes
+enfants en bonne santé.
+
+
+
+
+VOYAGE AU PAYS DES HOUYHNHNMS
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+_L'auteur entreprend encore un voyage en qualité de capitaine de
+vaisseau. Son équipage se révolte, l'enferme, l'enchaîne et puis
+le met à terre sur un rivage inconnu. Description des yahous. Deux
+Houyhnhnms viennent au-devant de lui._
+
+
+Je passai cinq mois fort doucement avec ma femme et mes enfants,
+et je puis dire qu'alors j'étais heureux, si j'avais pu connaître
+que je l'étais; mais je fus malheureusement tenté de faire encore
+un voyage, surtout lorsque l'on m'eut offert le titre flatteur de
+capitaine sur l'_Aventure_, vaisseau marchand de trois cent
+cinquante tonneaux. J'entendais parfaitement la navigation, et
+d'ailleurs j'étais las du titre subalterne de chirurgien de
+vaisseau. Je ne renonçai pourtant pas à la profession, et je sus
+l'exercer dans la suite quand l'occasion s'en présenta. Aussi me
+contentai-je de mener avec moi, dans ce voyage, un jeune garçon
+chirurgien. Je dis adieu à ma pauvre femme. Étant embarqué à
+Portsmouth, je mis à la voile le 2 août 1710.
+
+Les maladies m'enlevèrent pendant la route une partie de mon
+équipage, en sorte que je fus obligé de faire une recrue aux
+Barbades et aux îles de Leeward, où les négociants dont je tenais
+ma commission m'avaient donné ordre de mouiller; mais j'eus
+bientôt lieu de me repentir d'avoir fait cette maudite recrue,
+dont la plus grande partie était composée de bandits qui avaient
+été boucaniers. Ces coquins débauchèrent le reste de mon équipage,
+et tous ensemble complotèrent de se saisir de ma personne et de
+mon vaisseau. Un matin donc, ils entrèrent dans ma chambre, se
+jetèrent sur moi, me lièrent et me menacèrent de me jeter à la mer
+si j'osais faire la moindre résistance. Je leur dis que mon sort
+était entre leurs mains et que je consentais d'avance à tout ce
+qu'ils voudraient. Ils m'obligèrent d'en faire serment, et puis me
+délièrent, se contentant de m'enchaîner un pied au bois de mon lit
+et de poster à la porte de ma chambre une sentinelle qui avait
+ordre de me casser la tête si j'eusse fait quelque tentative pour
+me mettre en liberté. Leur projet était d'exercer la piraterie
+avec mon vaisseau et de donner la chasse aux Espagnols; mais pour
+cela ils n'étaient pas assez forts d'équipage; ils résolurent de
+vendre; d'abord la cargaison du vaisseau et d'aller à Madagascar
+pour augmenter leur troupe. Cependant j'étais prisonnier dans ma
+chambre, fort inquiet du sort qu'on me préparait.
+
+Le 9 de mai 1711, un certain Jacques Welch entra, et me dit qu'il
+avait reçu ordre de M. le capitaine de me mettre à terre. Je
+voulus, mais inutilement, avoir quelque entretien avec lui et lui
+faire quelques questions; il refusa même de me dire le nom de
+celui qu'il appelait M. le capitaine. On me fit descendre dans la
+chaloupe, après m'avoir permis de faire mon paquet et d'emporter
+mes hardes. On me laissa mon sabre, et on eut la politesse de ne
+point visiter mes poches, où il y avait quelque argent. Après
+avoir fait environ une lieue dans la chaloupe, on me mit sur le
+rivage. Je demandai à ceux qui m'accompagnaient quel pays c'était.
+«Ma foi, me répondirent-ils, nous ne le savons pas plus que vous,
+mais prenez garde que la marée ne vous surprenne; adieu.» Aussitôt
+la chaloupe s'éloigna.
+
+Je quittai les sables et montai sur une hauteur pour m'asseoir et
+délibérer sur le parti que j'avais à prendre. Quand je fus un peu
+reposé, j'avançai dans les terres, résolu de me livrer au premier
+sauvage que je rencontrerais et de racheter ma vie, si je pouvais,
+par quelques petites bagues, par quelques bracelets et autres
+bagatelles, dont les voyageurs ne manquent jamais de se pourvoir,
+et dont j'avais une certaine quantité dans mes poches.
+
+Je découvris de grands arbres, de vastes herbages et des champs où
+l'avoine croissait de tous côtés. Je marchais avec précaution, de
+peur d'être surpris ou de recevoir quelque coup de flèche. Après
+avoir marché quelque temps, je tombai dans un grand chemin, où je
+remarquai plusieurs pas d'hommes et de chevaux et quelques-uns de
+vaches. Je vis en même temps un grand nombre d'animaux dans un
+champ, et un ou deux de la même espèce perchés sur un arbre. Leur
+figure me parut surprenante, et quelques-uns s'étant un peu
+approchés, je me cachai derrière un buisson pour les mieux
+considérer.
+
+De longs cheveux leur tombaient sur le visage; leur poitrine, leur
+dos et leurs pattes de devant étaient couverts d'un poil épais;
+ils avaient de la barbe au menton comme des boucs, mais le reste
+de leur corps était sans poil, et laissait voir une peau très
+brune. Ils n'avaient point de queue, ils se tenaient tantôt assis
+sur l'herbe, tantôt couchés et tantôt debout sur leurs pattes de
+derrière; ils sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres
+avec l'agilité des écureuils, ayant des griffes aux pattes de
+devant et de derrière. Les femelles étaient un peu plus petites
+que les mâles. Elles avaient de forts longs cheveux et seulement
+un peu de duvet en plusieurs endroits de leur corps. Leurs
+mamelles pendaient entre leurs deux pattes de devant, et
+quelquefois touchaient la terre lorsqu'elles marchaient. Le poil
+des uns et des autres était de diverses couleurs: brun, rouge,
+noir et blond. Enfin, dans tous mes voyages je n'avais jamais vu
+d'animal si difforme et si dégoûtant.
+
+Après les avoir suffisamment considérés, je suivis le grand
+chemin, dans l'espérance qu'il me conduirait à quelque hutte
+d'Indiens. Ayant un peu marché, je rencontrai, au milieu du
+chemin, un de ces animaux qui venait directement à moi. À mon
+aspect, il s'arrêta, fit une infinité de grimaces, et parut me
+regarder comme une espèce d'animal qui lui était inconnue; ensuite
+il s'approcha et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon
+sabre et je frappai du plat, ne voulant pas le blesser, de peur
+d'offenser ceux à qui ces animaux pouvaient appartenir. L'animal,
+se sentant frappé, se mit à fuir et à crier si haut, qu'il attira
+une quarantaine d'animaux de sa sorte, qui accoururent vers moi en
+me faisant des grimaces horribles. Je courus vers un arbre, auquel
+je m'adossai, tenant mon sabre devant moi; aussitôt ils sautèrent
+aux branches de l'arbre et commencèrent à me couvrir de leurs
+ordures; mais tout à coup ils se mirent tous à fuir.
+
+Alors je quittai l'arbre et poursuivis mon chemin, étant assez
+surpris qu'une terreur soudaine leur eût ainsi fait prendre la
+fuite; mais, regardant, à gauche, je vis un cheval marchant
+gravement au milieu d'un champ; c'était la vue de ce cheval qui
+avait fait décamper si vite la troupe qui m'assiégeait. Le cheval,
+s'étant approché de moi, s'arrêta, recula, et ensuite me regarda
+fixement, paraissant un peu étonné; il me considéra de tous côté,
+tournant plusieurs fois autour de moi.
+
+Je voulus avancer, mais il se mit vis-à-vis de moi dans le chemin,
+me regardant d'un oeil doux, et sans me faire aucune violence.
+Nous nous considérâmes l'un l'autre pendant un peu de temps; enfin
+je pris la hardiesse de lui mettre la main sur le cou pour le
+flatter, sifflant et parlant à la façon des palefreniers
+lorsqu'ils veulent caresser un cheval; mais l'animal superbe,
+dédaignant mon honnêteté et ma politesse, fronça ses sourcils et
+leva fièrement un de ses pieds de devant pour m'obliger à retirer
+ma main trop familière. En même temps il se mit à hennir trois ou
+quatre fois, mais avec des accents si variés, que je commençai à
+croire qu'il parlait un langage qui lui était propre, et qu'il y
+avait une espèce de sens attaché à ses divers hennissements.
+
+Sur ces entrefaites arriva un autre cheval, qui salua le premier
+très poliment; l'un et l'autre se firent des honnêtetés
+réciproques, et se mirent à hennir de cent façons différentes, qui
+semblaient former des sons articulés; ils firent ensuite quelques
+pas ensemble, comme s'ils eussent voulu conférer sur quelque
+chose; ils allaient et venaient en marchant gravement côte à côte,
+semblables à des personnes qui tiennent conseil sur des affaires
+importantes; mais ils avaient toujours l'oeil sur moi, comme s'ils
+eussent pris garde que je ne m'enfuisse.
+
+Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi-
+même: «Puisque en ce pays-ci les bêtes ont tant de raison, il faut
+que les hommes y soient raisonnables au suprême degré.».
+
+Cette réflexion me donna tant de courage, que je résolus d'avancer
+dans le pays jusqu'à ce que j'eusse rencontré quelque habitant, et
+de laisser là les deux chevaux discourir ensemble tant qu'il leur
+plairait; mais l'un des deux, qui était gris pommelé, voyant que
+je m'en allais, se mit à hennir d'une façon si expressive, que je
+crus entendre ce qu'il voulait: je me retournai et m'approchai de
+lui, dissimulant mon embarras et mon trouble autant qu'il m'était
+possible, car, dans le fond, je ne savais ce que cela deviendrait,
+et c'est ce que le lecteur peut aisément s'imaginer.
+
+Les deux chevaux me serrèrent de près et se mirent à considérer
+mon visage et mes mains. Mon chapeau paraissait les surprendre,
+aussi bien que les pans de mon justaucorps. Le gris-pommelé se mit
+à flatter ma main droite, paraissant charmé et de la douceur et de
+la couleur de ma peau; mais il la serra si fort entre son sabot et
+son paturon, que je ne pus m'empêcher de crier de toute ma force,
+ce qui m'attira mille autres caresses pleines d'amitié. Mes
+souliers et mes bas leur donnaient de grandes inquiétudes; ils les
+flairèrent et les tâtèrent plusieurs fois, et firent à ce sujet
+plusieurs gestes semblables à ceux d'un philosophe qui veut
+entreprendre d'expliquer un phénomène.
+
+Enfin, la contenance et les manières de ces deux animaux me
+parurent si raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus
+en moi-même qu'il fallait que ce fussent des enchanteurs qui
+s'étaient ainsi transformés en chevaux avec quelque dessein, et
+qui, trouvant un étranger sur leur chemin, avaient voulu se
+divertir un peu à ses dépens, ou avaient peut-être été frappés de
+sa figure, de ses habits et de ses manières. C'est ce qui me fit
+prendre la liberté de leur parler en ces termes:
+
+«Messieurs les chevaux, si vous êtes des enchanteurs, comme j'ai
+lieu de le croire, vous entendez toutes les langues; ainsi, j'ai
+l'honneur de vous dire en la mienne que je suis un pauvre Anglais
+qui, par malheur, ai échoué sur ces côtes, et qui vous prie l'un
+ou l'autre, si pourtant vous êtes de vrais chevaux, de vouloir;
+souffrir que je monte sur vous pour chercher quelque village ou
+quelque maison où je me puisse retirer. En reconnaissance, je vous
+offre ce petit couteau et ce bracelet.»
+
+Les deux animaux parurent écouter mon discours avec attention, et
+quand j'eus fini ils se mirent à hennir tour à tour, tournés l'un
+vers l'autre. Je compris alors clairement que leurs hennissements
+étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait
+peut-être dresser un alphabet aussi aisé que celui des Chinois.
+
+Je les entendis souvent répéter le mot _yahou_, dont je distinguai
+le son sans en distinguer le sens, quoique, tandis que les deux
+chevaux s'entretenaient, j'eusse essayé plusieurs fois d'en
+chercher la signification. Lorsqu'ils eurent cessé de parler, je
+me mis à crier de toute ma force: _Yahou_! _yahou_! tâchant de les
+imiter. Cela parut les surprendre extrêmement, et alors le gris-
+pommelé, répétant deux fois le même mot, sembla vouloir
+m'apprendre comment il le fallait prononcer. Je répétai après lui
+le mieux qu'il me fut possible, et il me parut que, quoique je
+fusse très éloigné de la perfection de l'accent et de la
+prononciation, j'avais pourtant fait quelques progrès. L'autre
+cheval, qui était bai, sembla vouloir m'apprendre un autre mot
+beaucoup plus difficile à prononcer, et qui, étant réduit à
+l'orthographe anglaise, peut ainsi s'écrire: _houyhnhnm_. Je ne
+réussis pas si bien d'abord dans la prononciation de ce mot que
+dans celle du premier; mais, après, quelques essais, cela alla
+mieux, et les deux chevaux me trouvèrent de l'intelligence.
+
+Lorsqu'ils se furent encore un peu entretenus (sans doute à mon
+sujet), ils prirent congé l'un de l'autre avec la même cérémonie
+qu'ils s'étaient abordés. Le bai me fit signe de marcher devant
+lui, ce que je jugeai à propos de faire, jusqu'à ce que j'eusse
+trouvé un autre conducteur. Comme je marchais fort lentement, il
+se mit à hennir: _hhuum_, _hhumn_. Je compris sa pensée, et lui
+donnai à entendre, comme je le pus, que j'étais bien las et avais
+de la peine à marcher; sur quoi il s'arrêta charitablement pour me
+laisser reposer.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+_L'auteur est conduit au logis d'un Houyhnhnm; comment il y est
+reçu. Quelle est la nourriture des Houyhnhnms. Embarras de
+l'auteur pour trouver de quoi se nourrir._
+
+
+Après avoir marché environ trois milles, nous arrivâmes à un
+endroit où il y avait une grande maison de bois fort basse et
+couverte de paille. Je commençai aussitôt à tirer de ma poche les
+petits présents que je destinais aux hôtes de cette maison pour en
+être reçu plus honnêtement. Le cheval me fit poliment entrer le
+premier dans une grande salle très propre, où pour tout meuble il
+y avait un râtelier et une auge. J'y vis trois chevaux avec deux
+cavales, qui ne mangeaient point, et qui étaient assis sur leurs
+jarrets. Sur ces entrefaites, le gris-pommelé arriva, et en
+entrant se mit à hennir d'un ton de maître. Je traversai avec lui
+deux autres salles de plain-pied; dans la dernière, mon conducteur
+me fit signe d'attendre et passa dans une chambre qui était
+proche. Je m'imaginai alors qu'il fallait que le maître de cette
+maison fût une personne de qualité, puisqu'on me faisait ainsi
+attendre en cérémonie dans l'antichambre; mais, en même temps, je
+ne pouvais concevoir qu'un homme de qualité eût des chevaux pour
+valets de chambre. Je craignis alors d'être devenu fou, et que mes
+malheurs ne m'eussent fait entièrement perdre l'esprit. Je
+regardai attentivement autour de moi et me mis à considérer
+l'antichambre, qui était à peu près meublée comme la première
+salle. J'ouvrais de grands yeux, je regardais fixement tout ce qui
+m'environnait, et je voyais toujours la même chose. Je me pinçai
+les bras, je me mordis les lèvres, je me battis les flancs pour
+m'éveiller, en cas que je fusse endormi; et comme c'étaient
+toujours les mêmes objets qui me frappaient les yeux, je conclus
+qu'il y avait là de la diablerie et de la haute magie.
+
+Tandis que je faisais ces réflexions, le gris-pommelé revint à moi
+dans le lieu où il m'avait laissé, et me fit signe d'entrer avec
+lui dans la chambre, où je vis sur une natte très propre et très
+fine une belle cavale avec un Beau poulain et une belle petite
+jument, tous appuyés modestement sur leurs hanches. La cavale se
+leva à mon arrivée et s'approcha de moi, et après avoir considéré
+attentivement mon visage et mes mains, me tourna le dos d'un air
+dédaigneux et se mit à hennir en prononçant souvent le mot
+_yahou_. Je compris bientôt, malgré moi, le sens funeste de ce
+mot, car le cheval qui m'avait introduit, me faisant signe de là
+tête, et me répétant souvent le mot _hhuum_, _hhuum_, me conduisit
+dans une espèce de basse-cour, où il y avait un autre bâtiment à
+quelque distance de la maison. La première chose qui me frappa les
+yeux ce furent trois de ces maudits animaux que j'avais vus
+d'abord dans un champ, et dont j'ai fait plus haut la description;
+ils étaient attachés par le cou et mangeaient des racines et de la
+chair d'âne, de chien et de vache morte (comme je l'ai appris
+depuis), qu'ils tenaient entre leurs griffes et déchiraient avec
+leurs dents.
+
+Le maître cheval commanda alors à un petit bidet alezan, qui était
+un de ses laquais, de délier le plus grand de ces animaux et de
+l'amener. On nous mit tous deux côte à côte, pour mieux faire la
+comparaison de lui à moi, et ce fut alors que _yahou_ fut répété
+plusieurs fois, ce qui me donna à entendre que ces animaux
+s'appelaient _yahous_. Je ne puis exprimer ma surprise et mon
+horreur, lorsque, ayant considéré de près cet animal, je remarquai
+en lui tous les traits et toute la figure d'un homme, excepté
+qu'il avait le visage large et plat, le nez écrasé, les lèvres
+épaisses et la bouche très grande; mais cela est ordinaire à
+toutes les nations sauvages, parce que les mères couchent leurs
+enfants le visage tourné contre terre, les portent sur le dos, et
+leur battent le nez avec leurs épaules. Ce _yahou_ avait les
+pattes de devant semblables à mes mains, si ce n'est qu'elles
+étaient armées d'ongles fort grands et que la peau en était brune,
+rude et couverte de poil. Ses jambes ressemblaient aussi aux
+miennes, avec les mêmes différences. Cependant mes bas et mes
+souliers avaient fait croire à messieurs les chevaux que la
+différence était beaucoup plus grande. À l'égard du reste du
+corps, c'était, en vérité, la même chose, excepté par rapport à la
+couleur et au poil.
+
+Quoi qu'il en soit, ces messieurs n'en jugeaient pas de même,
+parce que mon corps était vêtu et qu'ils croyaient que mes habits
+étaient ma peau même et une partie de ma substance; en sorte
+qu'ils trouvaient que j'étais par cet endroit fort différent de
+leurs _yahous_. Le petit laquais bidet, tenant une racine entre
+son sabot et son paturon, me la présenta. Je la pris, et, en ayant
+goûté, je la lui rendis sur-le-champ avec le plus de politesse
+qu'il me fut possible. Aussitôt il alla chercher dans la loge des
+_yahous_ un morceau de chair d'âne et me l'offrit. Ce mets me
+parut si détestable et si dégoûtant, que je n'y voulus point
+toucher, et témoignai même qu'il me faisait mal au coeur. Le bidet
+jeta le morceau au _yahou_, qui sur-le-champ le dévora avec un
+grand plaisir. Voyant que la nourriture des _yahous_ ne me
+convenait point, il s'avisa de me présenter de la sienne, c'est-à-
+dire du foin et de l'avoine; mais je secouai la tête et lui fis
+entendre que ce n'était pas là un mets pour moi. Alors, portant un
+de ses pieds de devant à sa bouche d'une façon très surprenante et
+pourtant très naturelle, il me fit des signes pour me faire
+comprendre qu'il ne savait comment me nourrir, et pour me demander
+ce que je voulais donc manger; mais je ne pus lui faire entendre
+ma pensée par mes signes; et, quand je l'aurais pu, je ne voyais
+pas qu'il eût été en état de me satisfaire.
+
+Sur ces entrefaites, une vache passa; je la montrai du doigt, et
+fis entendre, par un signe expressif, que j'avais envie de l'aller
+traire. On me comprit, et aussitôt on me fit entrer dans la
+maison, où l'on ordonna à une servante, c'est-à-dire à une jument,
+de m'ouvrir une salle, où je trouvai une grande quantité de
+terrines de lait rangées très proprement. J'en bus abondamment et
+pris ma réfection fort à mon aise et de grand courage.
+
+Sur l'heure de midi, je vis arriver vers la maison une espèce de
+chariot ou de carrosse tiré par quatre _yahous_.
+
+
+
+Il y avait dans ce carrosse un vieux cheval, qui paraissait un
+personnage de distinction; il venait rendre visite à mes hôtes et
+dîner avec eux. Ils le reçurent fort civilement et avec de grands
+égards: ils dînèrent ensemble dans la plus belle salle, et, outre
+du foin et de la paille qu'on leur servît d'abord, on leur servit
+encore de l'avoine bouillie dans du lait. Leur auge, placée au
+milieu de la salle, était disposée circulairement, à peu près
+comme le tour d'un pressoir de Normandie, et divisée en plusieurs
+compartiments, autour desquels ils étaient rangés assis sur leurs
+hanches, et appuyés sur des bottes de paille. Chaque compartiment
+avait un râtelier qui lui répondait, en sorte que chaque cheval et
+chaque cavale mangeait sa portion avec beaucoup de décence et de
+propreté. Le poulain et la petite jument, enfants du maître et de
+la maîtresse du logis, étaient à ce repas, et il paraissait que
+leur père et leur mère étaient fort attentifs à les faire manger.
+Le gris-pommelé m'ordonna de venir auprès de lui, et il me sembla
+s'entretenir à mon sujet avec son ami, qui me regardait de temps
+en temps et répétait souvent le mot de _yahou_.
+
+Depuis quelques moments j'avais mis mes gants; le maître gris
+pommelé s'en étant aperçu et ne voyant plus mes mains telles qu'il
+les avait vues d'abord, fit plusieurs signes qui marquaient son
+étonnement et son embarras; il me les toucha deux ou trois fois
+avec son pied et me fit entendre qu'il souhaitait qu'elles
+reprissent leur première figure. Aussitôt je me dégantai, ce qui
+fit parler toute la compagnie et leur inspira de l'affection pour
+moi. J'en ressentis bientôt les effets; on s'appliqua à me faire
+prononcer certains mots que j'entendais, et on m'apprit les noms
+de l'avoine, du lait, du feu, de l'eau et de plusieurs autres
+choses. Je retins tous ces noms, et ce fut alors plus que jamais
+que je fis usage de cette prodigieuse facilité que la nature m'a
+donné pour apprendre les langues.
+
+Lorsque le dîner fut fini, le maître cheval me prit en
+particulier, et, par des signes joints à quelques mots, me fit
+entendre la peine qu'il ressentait de voir que je ne mangeais
+point, et que je ne trouvais rien qui fût de mon goût. _Hlunnh_,
+dans leur langue, signifie de l'avoine. Je prononçai ce mot deux
+ou trois fois; car, quoique j'eusse d'abord refusé l'avoine qui
+m'avait été offerte, cependant, après y avoir réfléchi, je jugeai
+que je pouvais m'en faire une sorte de nourriture en la mêlant
+avec du lait, et que cela me sustenterait jusqu'à ce que je
+trouvasse l'occasion de m'échapper et que je rencontrasse des
+créatures de mon espèce. Aussitôt le cheval donna ordre à une
+servante, qui était une jolie jument blanche, de m'apporter une
+bonne quantité d'avoine dans un plat de bois. Je fis rôtir cette
+avoine comme je pus, ensuite je la frottai jusqu'à ce que je lui
+eusse fait perdre son écorce, puis je tâchai de la vanner; je me
+remis après cela à l'écraser entre deux pierres; je pris de l'eau,
+et j'en fis une espèce de gâteau que je fis cuire et mangeai tout
+chaud en le trempant dans du lait.
+
+Ce fut d'abord pour moi un mets très insipide, quoique ce soit une
+nourriture ordinaire en plusieurs endroits de l'Europe; mais je
+m'y accoutumai avec le temps, et, m'étant trouvé dans ma vie
+réduit à des états fâcheux, ce n'était pas la première fois que
+j'avais éprouvé qu'il faut peu de chose pour contenter les besoins
+de la nature, et que le corps se fait à tout. J'observerai ici
+que, tant que je fus dans ce pays des chevaux, je n'eus pas la
+moindre indisposition. Quelquefois, il est vrai, j'allais à la
+chasse des lapins et des oiseaux, que je prenais avec des filets
+de cheveux de _yahou_; quelquefois je cueillais des herbes, que je
+faisais bouillir ou que je mangeais en salade, et, de temps en
+temps, je faisais du beurre. Ce qui me causa beaucoup de peine
+d'abord fut de manquer de sel; mais je m'accoutumai à m'en passer;
+d'où je conclus que l'usage du sel est l'effet de notre
+intempérance et n'a été produit que pour exciter à boire; car il
+est à remarquer que l'homme est le seul animal qui mêle du sel
+dans ce qu'il mange. Pour moi, quand j'eus quitté ce pays, j'eus
+beaucoup de peine à en reprendre le goût.
+
+C'est assez parler, je crois, de ma nourriture. Si je m'étendais
+pourtant au long sur ce sujet, je ne ferais, ce me semble, que ce
+que font, dans leurs relations, la plupart des voyageurs, qui
+s'imaginent qu'il importe fort au lecteur de savoir s'ils ont fait
+bonne chère ou non.
+
+Quoi qu'il en soit, j'ai cru que ce détail succinct de ma
+nourriture était nécessaire pour empêcher le monde de s'imaginer
+qu'il m'a été impossible de subsister pendant trois ans dans un
+tel pays et parmi de tels habitants.
+
+Sur le soir, le maître cheval me fit donner une chambre à six pas
+de la maison et séparée du quartier des _yahous_. J'y étendis
+quelques bottes de paille et me couvris de mes habits, en sorte
+que j'y passai la nuit fort bien et y dormis tranquillement. Mais
+je fus bien mieux dans la suite, comme le lecteur verra ci-après,
+lorsque je parlerai de ma manière de vivre en ce pays-là.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+_L'auteur s'applique à bien apprendre la langue, et le Houyhnhnm
+son maître s'applique à la lui enseigner. Plusieurs Houyhnhnms
+viennent voir l'auteur par curiosité. Il fait à son maître un
+récit succinct de ses voyages._
+
+
+Je m'appliquai extrêmement à apprendre la langue, que le Houyhnhnm
+mon maître (c'est ainsi que je l'appellerai désormais), ses
+enfants et tous ses domestiques avaient beaucoup d'envie de
+m'enseigner. Ils me regardaient comme un prodige, et étaient
+surpris qu'un animal brut eût toutes les manières et donnât tous
+les signes naturels d'un animal raisonnable. Je montrais du doigt
+chaque chose et en demandais le nom, que je retenais dans ma
+mémoire et que je ne manquais pas d'écrire sur mon petit registre
+de voyage lorsque j'étais seul. À l'égard de l'accent, je tâchais
+de le prendre en écoutant attentivement. Mais le bidet alezan
+m'aida beaucoup.
+
+Il faut avouer que la prononciation de cette langue me parut très
+difficile. Les Houyhnhnms parlent en même temps du nez et de la
+gorge; et leur langue, également nasale et gutturale, approche
+beaucoup de celle des Allemands, mais est beaucoup plus gracieuse
+et plus expressive. L'empereur Charles-Quint avait fait cette
+curieuse observation; aussi disait-il que s'il avait à parler à
+son cheval, il lui parlerait allemand.
+
+Mon maître avait tant d'impatience de me voir parler sa langue
+pour pouvoir s'entretenir avec moi et satisfaire sa curiosité,
+qu'il employait toutes ses heures de loisir à me donner des leçons
+et à m'apprendre tous les termes, tous les tours et toutes les
+finesses de cette langue. Il était convaincu, comme il me l'a
+avoué depuis, que j'étais un _yahou_; mais ma propreté, ma
+politesse, ma docilité, ma disposition à apprendre, l'étonnaient:
+il ne pouvait allier ces qualités avec celles d'un _yahou_, qui
+est un animal grossier, malpropre et indocile. Mes habits lui
+causaient aussi beaucoup d'embarras, s'imaginant qu'ils étaient
+une partie de mon corps: car je ne me déshabillais, le soir, pour
+me coucher, que lorsque toute la maison était endormie, et je me
+levais le matin et m'habillais avant qu'aucun ne fût éveillé. Mon
+maître avait envie de connaître de quel pays je venais, où et
+comment j'avais acquis cette espèce de raison qui paraissait dans
+toutes mes manières, et de savoir enfin mon histoire. Il se
+flattait d'apprendre bientôt tout cela, vu le progrès que je
+faisais de jour en jour dans l'intelligence et dans la
+prononciation de la langue. Pour aider un peu ma mémoire, je
+formai un alphabet de tous les mots que j'avais appris, et
+j'écrivis tous ces termes avec l'anglais au-dessous. Dans la
+suite, je ne fis point difficulté d'écrire en présence de mon
+maître les mots et les phrases qu'il m'apprenait; mais il ne
+pouvait comprendre ce que je faisais, parce que les Houyhnhnms
+n'ont aucune idée de l'écriture.
+
+Enfin, au bout de dix semaines, je me vis en état d'entendre
+plusieurs de ses questions, et bientôt je fus assez habile pour
+lui répondre passablement. Une des premières questions qu'il me
+fit, lorsqu'il me crut en état de lui répondre, fut de me demander
+de quel pays je venais, et comment j'avais appris à contrefaire
+l'animal raisonnable, n'étant qu'un, _yahou_: car ces _yahous_,
+auxquels il trouvait que je ressemblais par le visage et par les
+pattes de devant, avaient bien, disait-il, une espèce de
+connaissance, avec des ruses et de la malice, mais ils n'avaient
+point cette conception et cette docilité qu'il remarquait en moi.
+Je lui répondis que je venais de fort loin, et que j'avais
+traversé les mers avec plusieurs autres de mon espèce, porté dans
+un grand bâtiment de bois; que mes compagnons m'avaient mis à
+terre sur cette côte et qu'ils m'avaient abandonné. Il me fallut
+alors joindre au langage plusieurs signes pour me faire entendre.
+Mon maître me répliqua qu'il fallait que je me trompasse, et que
+_j'avais dit la chose qui n'était pas_, c'est-à-dire que je
+mentais. (Les Houyhnhnms, dans leur langue, n'ont point de mot
+pour exprimer le mensonge ou la fausseté.) Il ne pouvait
+comprendre qu'il y eût des terres au delà des eaux de la mer, et
+qu'un vil troupeau d'animaux pût faire flotter sur cet élément un
+grand bâtiment de bois et le conduire à leur gré. «À peine,
+disait-il, un Houyhnhnm en pourrait-il faire autant, et sûrement
+il n'en confierait pas la conduite à des _yahous_.»
+
+Ce mot _houyhnhnm_, dans leur langue, signifie _cheval_, et veut
+dire selon son étymologie, _la perfection de la nature_. Je
+répondis à mon maître que les expressions me manquaient, mais que,
+dans quelque temps, je serais en état de lui dire des choses qui
+le surprendraient beaucoup. Il exhorta madame la cavale son
+épouse, messieurs ses enfants le poulain et la jument, et tous ses
+domestiques à concourir tous avec zèle à me perfectionner dans la
+langue, et tous les jours il y consacrait lui-même deux ou trois
+heures.
+
+Plusieurs chevaux et cavales de distinction vinrent alors rendre
+visite à mon maître, excités par la curiosité de voir un _yahou_
+surprenant, qui, à ce qu'on leur avait dit, parlait comme un
+Houyhnhnm, et faisait reluire dans ses manières des étincelles de
+raison. Ils prenaient plaisir à me faire des questions à ma
+portée, auxquelles je répondais comme je pouvais. Tout cela
+contribuait à me fortifier dans l'usage de la langue, en sorte
+qu'au bout de cinq mois j'entendais tout ce qu'on me disait et
+m'exprimais assez bien sur la plupart des choses.
+
+Quelques Houyhnhnms, qui venaient à la maison pour me voir et me
+parler, avaient de la peine à croire que je fusse un vrai _yahou_,
+parce que, disaient-ils, j'avais une peau fort différente de ces
+animaux; ils ne me voyaient, ajoutaient-ils, une peau à peu près
+semblable à celle des _yahous_ que sur le visage et sur les pattes
+de devant, mais sans poil. Mon maître savait bien ce qui en était,
+car une chose qui était arrivée environ quinze jours auparavant
+m'avait obligé de lui découvrir ce mystère, que je lui avais
+toujours caché jusqu'alors, de peur qu'il ne me prît pour un vrai
+_yahou_ et qu'il ne me mît dans leur compagnie.
+
+J'ai déjà dit au lecteur que tous les soirs, quand toute la maison
+était couchée, ma coutume était de me déshabiller et de me couvrir
+de mes habits. Un jour, mon maître m'envoya de grand matin son
+laquais le bidet alezan. Lorsqu'il entra dans ma chambre, je
+dormais profondément; mes habits étaient tombés, et mes jambes
+étaient nues. Je me réveillai au bruit qu'il fit, et je remarquai
+qu'il s'acquittait de sa commission d'un air inquiet et
+embarrassé. Il s'en retourna aussitôt vers son maître et lui
+raconta confusément ce qu'il avait vu. Lorsque je fus levé,
+j'allai souhaiter le bonjour à _Son Honneur_ (c'est le terme dont
+on se sert parmi les Houyhnhnms, comme nous nous servons de ceux
+d'altesse, de grandeur et de révérence). Il me dit d'abord ce que
+son laquais lui avait raconté le matin; que je n'étais pas le même
+endormi qu'éveillé, et que, lorsque j'étais couché, j'avais une
+autre peau que debout.
+
+J'avais jusque-là caché ce secret, comme j'ai dit, pour n'être
+point confondu avec la maudite et infâme race des _yahous_; mais,
+hélas! il fallut alors me découvrir malgré moi. D'ailleurs, mes
+habits et mes souliers commençaient à s'user; et, comme il
+m'aurait fallu bientôt les remplacer par la peau d'un _yahou_ ou
+de quelque autre animal, je prévoyais que mon secret ne serait pas
+encore longtemps caché. Je dis à mon maître que, dans le pays d'où
+je venais, ceux de mon espèce avaient coutume de se couvrir le
+corps du poil de certains animaux, préparé avec art, soit pour
+l'honnêteté et la bienséance, soit pour se défendre contre la
+rigueur des saisons; que, pour ce qui me regardait, j'étais prêt à
+lui faire voir clairement ce que je venais de lui dire; que je
+m'allais dépouiller, et ne lui cacherais seulement que ce que la
+nature nous défend de faire voir. Mon discours parut l'étonner; il
+ne pouvait surtout concevoir que la nature nous obligeât à cacher
+ce qu'elle nous avait donné. «La nature, disait-il, nous a-t-elle
+fait des présents honteux, furtifs et criminels? Pour nous,
+ajouta-t-il, nous ne rougissons point de ses dons, et ne sommes
+point honteux de les exposer à la lumière. Cependant, reprit-il,
+je ne veux point vous contraindre.»
+
+Je me déshabillai donc honnêtement, pour satisfaire la curiosité
+de Son Honneur, qui donna de grands signes d'admiration en voyant
+la configuration de toutes les parties honnêtes de mon corps. Il
+leva tous mes vêtements les uns après les autres, les prenant
+entre son sabot et son paturon, et les examina attentivement; il
+me flatta, me caressa, et tourna plusieurs fois autour de moi;
+après quoi, il me dit gravement qu'il était clair que j'étais un
+vrai _yahou_, et que je ne différais de tous ceux de mon espèce
+qu'en ce que j'avais la chair moins dure et plus blanche, avec une
+peau plus douce; qu'en ce que je n'avais point de poil sur la plus
+grande partie de mon corps; que j'avais les griffes plus courtes
+et un peu autrement configurées, et que j'affectais de ne marcher
+que sur mes pieds de derrière. Il n'en voulut pas voir davantage,
+et me laissa m'habiller, ce qui me fit plaisir, car je commençais
+à avoir froid.
+
+Je témoignai à Son Honneur combien il me mortifiait de me donner
+sérieusement le nom d'un animal infâme et odieux. Je le conjurai
+de vouloir bien m'épargner une dénomination si ignominieuse et de
+recommander la même chose à sa famille, à ses domestiques et à
+tous ses amis; mais ce fut en vain. Je le priai en même temps de
+vouloir bien ne faire part à personne du secret que je lui avais
+découvert touchant mon vêtement, au moins tant que je n'aurais pas
+besoin d'en changer, et que, pour ce qui regardait le laquais
+alezan, Son Honneur pouvait lui ordonner de ne point parler de ce
+qu'il avait vu.
+
+Il me promit le secret, et la chose fut toujours tenue cachée,
+jusqu'à ce que mes habits fussent usés et qu'il me fallût chercher
+de quoi me vêtir, comme je le dirai dans la suite. Il m'exhorta en
+même temps à me perfectionner encore dans la langue, parce qu'il
+était beaucoup plus frappé de me voir parler et raisonner que de
+me voir blanc et sans poil, et qu'il avait une envie extrême
+d'apprendre de moi ces choses admirables que je lui avais promis
+de lui expliquer. Depuis ce temps-là, il prit encore plus de soin
+de m'instruire. Il me menait avec lui dans toutes les compagnies,
+et me faisait partout traiter honnêtement et avec beaucoup
+d'égards, afin de me mettre de bonne humeur (comme il me le dit en
+particulier), et de me rendre plus agréable et plus divertissant.
+
+Tous les jours, lorsque j'étais avec lui, outre la peine qu'il
+prenait de m'enseigner la langue, il me faisait mille questions à
+mon sujet, auxquelles je répondais de mon mieux, ce qui lui avait
+donné déjà quelques idées générales et imparfaites de ce que je
+lui devais dire en détail dans la suite. Il serait inutile
+d'expliquer ici comment je parvins enfin à pouvoir lier avec lui
+une conversation longue et sérieuse; je dirai seulement que le
+premier entretien suivi que j'eus fut tel qu'on va voir.
+
+Je dis à Son Honneur que je venais d'un pays très éloigné, comme
+j'avais déjà essayé de lui faire entendre, accompagné d'environ
+cinquante de mes semblables; que, dans un vaisseau, c'est-à-dire
+dans un bâtiment formé avec des planches, nous avions traversé les
+mers. Je lui décrivis la forme de ce vaisseau le mieux qu'il me
+fut possible, et, ayant déployé mon mouchoir, je lui fis
+comprendre comment le vent qui enflait les voiles nous faisait
+avancer. Je lui dis qu'à l'occasion d'une querelle qui s'était
+élevée parmi nous, j'avais été exposé sur le rivage de l'île où
+j'étais actuellement; que j'avais été d'abord fort embarrassé, ne
+sachant où j'étais, jusqu'à ce que Son Honneur eût eu la bonté de
+me délivrer de la persécution des vilains _yahous_. Il me demanda
+alors qui avait formé ce vaisseau, et comment il se pouvait que
+les Houyhnhnms de mon pays en eussent donné la conduite à des
+animaux bruts? Je répondis qu'il m'était impossible de répondre à
+sa question et de continuer mon discours, s'il ne me donnait sa
+parole et s'il ne me promettait sur son honneur et sur sa
+conscience de ne point s'offenser de tout ce que je lui dirais;
+qu'à cette condition seule je poursuivrais mon discours et lui
+exposerais avec sincérité les choses merveilleuses que je lui
+avais promis de lui raconter.
+
+Il m'assura positivement qu'il ne s'offenserait de rien. Alors, je
+lui dis que le vaisseau avait été construit par des créatures qui
+étaient semblables à moi, et qui, dans mon pays et dans toutes les
+parties du monde où j'avais voyagé, étaient les seuls animaux
+maîtres, dominants et raisonnables; qu'à mon arrivée en ce pays,
+j'avais été extrêmement surpris de voir les Houyhnhnms agir comme
+des créatures douées de raison, de même que lui et tous ses amis
+étaient fort étonnés de trouver des signes de cette raison dans
+une créature qu'il leur avait plu d'appeler un _yahou_, et qui
+ressemblait, à la vérité, à ces vils animaux par sa figure
+extérieure, mais non par les qualités de son âme. J'ajoutai que,
+si jamais le Ciel permettait que je retournasse dans mon pays, et
+que j'y publiasse la relation de mes voyages, et particulièrement
+celle de mon séjour chez les Houyhnhnms, tout le monde croirait
+que _je dirais la chose qui n'est point_, et que ce serait une
+histoire fabuleuse et impertinente que j'aurais inventée; enfin
+que, malgré tout le respect que j'avais pour lui, pour toute son
+honorable famille et pour tous ses amis, j'osais assurer qu'on ne
+croirait jamais dans mon pays qu'un Houyhnhnm fût un animal
+raisonnable, et qu'un _yahou_ ne fût qu'une bête.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+_Idées des Houyhnhnms sur la vérité et sur le mensonge. Les
+discours de l'auteur sont censurés par son maître._
+
+
+Pendant que je prononçais ces dernières paroles, mon maître
+paraissait inquiet, embarrassé et comme hors de lui-même. _Douter
+et ne point croire_ ce qu'on entend dire est, parmi les
+Houyhnhnms, une opération d'esprit à laquelle ils ne sont point
+accoutumés; et, lorsqu'on les y force, leur esprit sort pour ainsi
+dire hors de son assiette naturelle. Je me souviens même que,
+m'entretenant quelquefois avec mon maître au sujet des propriétés
+de la nature humaine, telle qu'elle est dans les autres parties du
+monde, et ayant occasion de lui parler du mensonge et de la
+tromperie, il avait beaucoup de peine à concevoir ce que je lui
+voulais dire, car il raisonnait ainsi: l'usage de la parole nous a
+été donné pour nous communiquer les uns aux autres ce que nous
+pensons, et pour être instruits de ce que nous ignorons. Or, si
+_on dit la chose qui n'est pas, on n'agit point_ selon l'intention
+de la nature; on fait un usage abusif de la parole; on parle et on
+ne parle point. Parler, n'est-ce pas faire entendre ce que l'on
+pense? Or, quand vous faites ce que vous appelez _mentir_, vous me
+faites entendre ce que vous ne pensez point: au lieu de me dire ce
+qui est, vous me dites ce qui n'est point; vous ne parlez donc
+pas, vous ne faites qu'ouvrir la bouche pour rendre de vains sons;
+vous ne me tirez point de mon ignorance, vous l'augmentez. Telle
+est l'idée que les Houyhnhnms ont de la faculté de mentir, que
+nous autres humains possédons dans un degré si parfait et si
+éminent.
+
+Pour revenir à l'entretien particulier dont il s'agit, lorsque
+j'eus assuré Son Honneur que les _yahous_ étaient, dans mon pays,
+les animaux maîtres et dominants (ce qui l'étonna beaucoup), il me
+demanda si nous avions des Houyhnhnms, et quel était parmi nous
+leur état et leur emploi. Je lui répondis que nous en avions un
+très grand nombre; que pendant l'été ils paissaient dans les
+prairies, et que pendant l'hiver ils restaient dans leurs maisons,
+où ils avaient des _yahous_ pour les servir, pour peigner leurs
+crins, pour nettoyer et frotter leur peau, pour laver leurs pieds,
+pour leur donner à manger. «Je vous entends, reprit-il, c'est-à-
+dire que, quoique vos _yahous_ se flattent d'avoir un peu de
+raison, les Houyhnhnms sont toujours les maîtres, comme ici. Plût
+au Ciel seulement que nos _yahous_ fussent aussi dociles et aussi
+bons domestiques que ceux de votre pays! Mais poursuivez, je vous
+prie.»
+
+Je conjurai Son Honneur de vouloir me dispenser d'en dire
+davantage sur ce sujet, parce que je ne pouvais, selon les règles
+de la prudence, de la bienséance et de la politesse, lui expliquer
+le reste. «Je veux savoir tout, me répliqua-t-il; continuez, et ne
+craignez point de me faire de la peine.--Eh bien! lui dis-je,
+puisque vous le voulez absolument, je vais vous obéir. Les
+Houyhnhnms, que nous appelons _chevaux_, sont parmi nous des
+animaux très beaux et très nobles, également vigoureux et légers à
+la course. Lorsqu'ils demeurent chez les personnes de qualité, on
+leur fait passer le temps à voyager, à courir, à tirer des chars,
+et on a pour eux toutes sortes d'attention et d'amitié, tant
+qu'ils sont jeunes et qu'ils se portent bien; mais dès qu'ils
+commencent à vieillir ou à avoir quelques maux de jambes, on s'en
+défait aussitôt et on les vend à des _yahous_ qui les occupent à
+des travaux durs, pénibles, bas et honteux, jusqu'à ce qu'ils
+meurent. Alors, on les écorche, on vend leur peau, et on abandonne
+leurs cadavres aux oiseaux de proie, aux chiens et aux loups, qui
+les dévorent. Telle est, dans mon pays, la fin des plus beaux et
+des plus nobles Houyhnhnms. Mais ils ne sont pas tous aussi bien
+traités et aussi heureux dans leur jeunesse que ceux dont je viens
+de parler; il y en a qui logent, dès leurs premières années, chez
+des laboureurs, chez des charretiers, chez des voituriers et
+autres gens semblables, chez qui ils sont obligés de travailler
+beaucoup, quoique fort mal nourris.» Je décrivis alors notre façon
+de voyager à cheval, et l'équipage d'un cavalier. Je peignis, le
+mieux qu'il me fut possible, la bride, la selle, les éperons, le
+fouet, sans oublier ensuite tous les harnais des chevaux qui
+traînent un carrosse, une charrette ou une charrue. J'ajoutai que
+l'on attachait au bout des pieds de tous nos Houyhnhnms une plaque
+d'une certaine substance très dure, appelée _fer_, pour conserver
+leur sabot et l'empêcher de se briser dans les chemins pierreux.
+
+Mon maître parut indigné de cette manière brutale dont nous
+traitons les Houyhnhnms dans notre pays. Il me dit qu'il était
+très étonné que nous eussions la hardiesse et l'insolence de
+monter sur leur dos; que si le plus vigoureux de ses _yahous_
+osait jamais prendre cette liberté à l'égard du plus petit
+Houyhnhnm de ses domestiques, il serait sur-le-champ renversé,
+foulé, écrasé, brisé. Je lui répondis que nos Houyhnhnms étaient
+ordinairement domptés et dressés à l'âge de trois ou quatre ans,
+et que, si quelqu'un d'eux était indocile, rebelle et rétif, on
+l'occupait à tirer des charrettes, à labourer la terre, et qu'on
+l'accablait de coups.
+
+J'eus beaucoup de peine à faire entendre tout cela à mon maître,
+et il me fallut user de beaucoup de circonlocutions pour exprimer
+mes idées, parce que la langue des Houyhnhnms n'est pas riche, et
+que, comme ils ont peu de passions, ils ont aussi peu de termes,
+car ce sont les passions multipliées et subtilisées qui forment la
+richesse, la variété et la délicatesse d'une langue.
+
+Il est impossible de représenter l'impression que mon discours fit
+sur l'esprit de mon maître, et le noble, courroux dont il fut
+saisi lorsque je lui eus exposé la manière dont nous traitons les
+Houyhnhnms. Il convint que, s'il y avait un pays où les _yahous_
+fussent les seuls animaux raisonnables, il était juste qu'ils y
+fussent les maîtres, et que tous les autres animaux se soumissent
+à leurs lois, vu que la raison doit l'emporter sur la force. Mais,
+considérant la figure de mon corps, il ajouta qu'une créature
+telle que moi était trop mal faite pour pouvoir être raisonnable,
+ou au moins pour se servir de sa raison dans la plupart des choses
+de la vie. Il me demanda en même temps si tous les _yahous_ de mon
+pays me ressemblaient. Je lui dis que nous avions à peu près tous
+la même figure, et que je passais pour assez bien fait; que les
+jeunes mâles et les femelles avaient la peau plus fine et plus
+délicate, et que celle des femelles était ordinairement, dans mon
+pays, blanche comme du lait. Il me répliqua qu'il y avait, à la
+vérité, quelque différence entre les _yahous_ de sa basse-cour et
+moi; que j'étais plus propre qu'eux et n'étais pas tout à fait si
+laid; mais que, par rapport aux avantages solides, il croyait
+qu'ils l'emporteraient sur moi; que mes pieds de devant et de
+derrière étaient nus, et que le peu de poil que j'y avais était
+inutile, puisqu'il ne suffisait pas pour me préserver du froid;
+qu'à l'égard de mes pieds de devant, ce n'était pas proprement des
+pieds, puisque je ne m'en servais point pour marcher; qu'ils
+étaient faibles et délicats, que je les tenais ordinairement nus,
+et que la chose dont je les couvrais de temps en temps n'était ni
+si forte ni si dure que la chose dont je couvrais mes pieds de
+derrière; que je ne marchais point sûrement, vu que, si un de mes
+pieds de derrière venait à chopper ou à glisser, il fallait
+nécessairement que je tombasse. Il se mit alors à critiquer toute
+la configuration de mon corps, la _platitude_ de mon visage, la
+_proéminence_ de mon nez, la situation de mes yeux, attachés
+immédiatement au front, en sorte que je ne pouvais regarder ni à
+ma droite ni à ma gauche sans tourner ma tête. Il dit que je ne
+pouvais manger sans le secours de mes pieds de devant, que je
+portais à ma bouche, et que c'était apparemment pour cela que la
+nature y avait mis tant de jointures, afin de suppléer à ce
+défaut; qu'il ne voyait pas de quel usage me pouvaient être tous
+ces petits membres séparés qui étaient au bout de mes pieds de
+derrière; qu'ils étaient assurément trop faibles et trop tendres
+pour n'être pas coupés et brisés par les pierres et par les
+broussailles, et que j'avais besoin, pour y remédier, de les
+couvrir de la peau de quelque autre bête; que mon corps nu et sans
+poil était exposé au froid, et que, pour l'en garantir, j'étais
+contraint de le couvrir de poils étrangers, c'est-à-dire de
+m'habiller et de me déshabiller chaque jour, ce qui était, selon
+lui, la chose du monde la plus ennuyeuse et la plus fatigante;
+qu'enfin il avait remarqué que tous les animaux de son pays
+avaient une horreur naturelle des _yahous_ et les fuyaient, en
+sorte que, supposant que nous avions, dans mon pays, reçu de la
+nature le présent de la raison, il ne voyait pas comment, même
+avec elle, nous pouvions guérir cette antipathie naturelle que
+tous les animaux ont pour ceux de notre espèce, et, par
+conséquent, comment nous pouvions en tirer aucun service. «Enfin,
+ajouta-t-il, je ne veux pas aller plus loin sur cette matière; je
+vous tiens quitte de toutes les réponses que vous pourriez me
+faire, et vous prie seulement de vouloir bien me raconter
+l'histoire de votre vie, et de me décrire le pays où vous êtes
+né.»
+
+Je répondis que j'étais disposé à lui donner satisfaction sur tous
+les points qui intéressaient sa curiosité; mais que je doutais
+fort qu'il me fût possible de m'expliquer assez clairement sur des
+matières dont Son Honneur ne pouvait avoir aucune idée, vu que je
+n'avais rien remarqué de semblable dans son pays; que néanmoins je
+ferais mon possible, et que je tâcherais de m'exprimer par des
+similitudes et des métaphores, le priant de m'excuser si je ne me
+servais pas des termes propres.
+
+Je lui dis donc que j'étais né d'honnêtes parents, dans une île
+qu'on appelait l'Angleterre, qui était si éloignée que le plus
+vigoureux des Houyhnhnms pourrait à peine faire ce voyage pendant
+la course annuelle du soleil; que j'avais d'abord exercé la
+chirurgie, qui est l'art de guérir les blessures; que mon pays
+était gouverné par une femelle que nous appelions la reine; que je
+l'avais quitté pour tâcher de m'enrichir et de mettre à mon retour
+ma famille un peu à son aise; que, dans le dernier de mes voyages,
+j'avais été capitaine de vaisseau, ayant environ cinquante
+_yahous_ sous moi, dont la plupart étaient morts en chemin, de
+sorte que j'avais été obligé de les remplacer par d'autres tirés
+de diverses nations; que notre vaisseau avait été deux fois en
+danger de faire naufrage, la première fois par une violente
+tempête, et la seconde pour avoir heurté contre un rocher.
+
+Ici mon maître m'interrompit pour me demander comment j'avais pu
+engager des étrangers de différentes contrées à se hasarder de
+venir avec moi après les périls que j'avais courus et les pertes
+que j'avais faites. Je lui répondis que tous étaient des
+malheureux qui n'avaient ni feu ni lieu, et qui avaient été
+obligés de quitter leur pays, soit à cause du mauvais état de
+leurs affaires, soit pour les crimes qu'ils avaient commis; que
+quelques-uns avaient été ruinés par les procès, d'autres par la
+débauche, d'autres par le jeu; que la plupart étaient des
+traîtres, des assassins, des voleurs, des empoisonneurs, des
+brigands, des parjures, des faussaires, des faux monnayeurs, des
+soldats déserteurs, et presque tous des échappés de prison;
+qu'enfin nul d'eux n'osait retourner dans son pays de peur d'y
+être pendu ou d'y pourrir dans un cachot.
+
+Pendant ce discours, mon maître fut obligé de m'interrompre
+plusieurs fois. J'usai de beaucoup de circonlocutions pour lui
+donner l'idée de tous ces crimes qui avaient obligé la plupart de
+ceux de ma suite à quitter leur pays. Il ne pouvait concevoir à
+quelle intention ces gens-là avaient commis ces forfaits, et ce
+qui les y avait pu porter. Pour lui éclaircir un peu cet article,
+je tâchai de lui donner une idée du désir insatiable que nous
+avions tous de nous agrandir et de nous enrichir, et des funestes
+effets du luxe, de l'intempérance, de la malice et de l'envie;
+mais je ne pus lui faire entendre tout cela que par des exemples
+et des hypothèses, car il ne pouvait comprendre que tous ces vices
+existassent réellement; aussi me parut-il comme une personne dont
+l'imagination est frappée du récit d'une chose qu'elle n'a jamais
+vue, et dont elle n'a jamais entendu parler, qui baisse les yeux
+et ne peut exprimer par ses paroles sa surprise et son
+indignation.
+
+Ces idées, _pouvoir_, _gouvernement_, _guerre_, _loi_, _punition_
+et plusieurs autres idées pareilles, ne peuvent se représenter
+dans la langue des Houyhnhnms que par de longues périphrases.
+J'eus donc beaucoup de peine lorsqu'il me fallut faire à mon
+maître une relation de l'Europe, et particulièrement de
+l'Angleterre, ma patrie.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+_L'auteur expose à son maître ce qui ordinairement allume la
+guerre entre les princes de l'Europe; il lui explique ensuite
+comment les particuliers se font la guerre les uns aux autres.
+Portraits des procureurs et des Juges d'Angleterre._
+
+
+Le lecteur observera, s'il lui plaît, que ce qu'il va lire est
+l'extrait de plusieurs conversations que j'ai eues en différentes
+fois, pendant deux années, avec le Houyhnhnm mon maître. Son
+Honneur me faisait des questions et exigeait de moi des récits
+détaillés à mesure que j'avançais dans la connaissance et dans
+l'usage de la langue. Je lui exposai le mieux qu'il me fut
+possible l'état de toute l'Europe; je discourus sur les arts, sur
+les manufactures, sur le commerce, sur les sciences, et les
+réponses que je fis à toutes, ses demandes furent le sujet d'une
+conversation inépuisable; mais je ne rapporterai ici que la
+substance des entretiens que nous eûmes au sujet de ma patrie; et,
+y donnant le plus d'ordre qu'il me sera possible, je m'attacherai
+moins aux temps et aux circonstances qu'à l'exacte vérité. Tout ce
+qui m'inquiète est la peine que j'aurai à rendre avec grâce et
+avec énergie les beaux discours de mon maître et ses raisonnements
+solides; mais je prie le lecteur d'excuser ma faiblesse et mon
+incapacité, et de s'en prendre aussi un peu à la langue
+défectueuse dans laquelle je suis à présent obligé de m'exprimer.
+
+Pour obéir donc aux ordres de mon maître, un jour je lui racontai
+la dernière révolution arrivée en Angleterre par l'invasion du
+prince d'Orange, et la guerre que ce prince ambitieux fit ensuite
+au roi de France, le monarque le plus puissant de l'Europe, dont
+la gloire était répandue dans tout l'univers et qui possédait
+toutes les vertus royales. J'ajoutai que la reine Anne, qui avait
+succédé au prince d'Orange, avait continué cette guerre, où toutes
+les puissances de la chrétienté étaient engagées. Je lui dis que
+cette guerre funeste avait pu faire périr jusqu'ici environ un
+million de _yahous_; qu'il y avait eu plus de cent villes
+assiégées et prises, et plus de trois cents vaisseaux brûlés ou
+coulés à fond.
+
+Il me demanda alors quels étaient les causes et les motifs les
+plus ordinaires de nos querelles et de ce que j'appelais la
+_guerre_. Je répondis que ces causes étaient innombrables et que
+je lui en dirais seulement les principales. «Souvent, lui dis-je,
+c'est l'ambition de certains princes qui ne croient jamais
+posséder assez de terre ni gouverner assez de peuples.
+Quelquefois, c'est la politique des ministres, qui veulent donner
+de l'occupation aux sujets mécontents. Ç'a été quelquefois le
+partage des esprits dans le choix des opinions. L'un croit que
+siffler est une bonne action, l'autre que c'est un crime; l'un dit
+qu'il faut porter des habits blancs, l'autre qu'il faut s'habiller
+de noir, de rouge, de gris; l'un dit qu'il faut porter un petit
+chapeau retroussé, l'autre dit qu'il en faut porter un grand dont
+les bords tombent sur les oreilles, etc.» J'imaginai exprès ces
+exemples chimériques, ne voulant pas lui expliquer les causes
+véritables de nos dissensions par rapport à l'opinion, vu que
+j'aurais eu trop de peine et de honte à les lui faire entendre.
+J'ajoutai que nos guerres n'étaient jamais plus longues et plus
+sanglantes que lorsqu'elles étaient causées par ces opinions
+diverses, que des cerveaux échauffés savaient faire valoir de part
+et d'autre, et pour lesquelles ils excitaient à prendre les armes.
+
+Je continuai ainsi: «Deux princes ont été en guerre parce que tous
+deux voulaient dépouiller un troisième de ses États, sans y avoir
+aucun droit ni l'un ni l'autre. Quelquefois un souverain en a
+attaqué un autre de peur d'en être attaqué. On déclare la guerre à
+son voisin, tantôt parce qu'il est trop fort, tantôt parce qu'il
+est trop faible. Souvent ce voisin a des choses qui nous manquent,
+et nous avons des choses aussi qu'il n'a pas; alors on se bat pour
+avoir tout ou rien. Un autre motif de porter la guerre dans un
+pays est lorsqu'on le voit désolé par la famine, ravagé par la
+peste, déchiré par les factions. Une ville est à la bienséance
+d'un prince, et la possession d'une petite province arrondit son
+État: sujet de guerre. Un peuple est ignorant, simple, grossier et
+faible; on l'attaque, on en massacre la moitié, on réduit l'autre
+à l'esclavage, et cela pour le civiliser. Une guerre fort
+glorieuse est lorsqu'un souverain généreux vient au secours d'un
+autre qui l'a appelé, et qu'après avoir chassé l'usurpateur, il
+s'empare lui-même des États qu'il a secourus, tue, met dans les
+fers ou bannit le prince qui avait imploré son assistance. La
+proximité du sang, les alliances, les mariages, sont autant de
+sujets de guerre parmi les princes; plus ils sont proches parents,
+plus ils sont près d'être ennemis. Les nations pauvres sont
+affamées, les nations riches sont ambitieuses; or, l'indigence et
+l'ambition aiment également les changements et les révolutions.
+Pour toutes ces raisons, vous voyez bien que, parmi nous, le
+métier d'un homme de guerre est le plus beau de tous les métiers;
+car, qu'est-ce qu'un homme de guerre? C'est un _yahou_ payé pour
+tuer de sang-froid ses semblables qui ne lui ont fait aucun mal.
+
+--Vraiment, ce que vous venez de me dire des causes ordinaires de
+vos guerres, me répliqua Son Honneur, me donne une haute idée de
+votre raison! Quoi qu'il en soit, il est heureux pour vous
+qu'étant si méchants, vous soyez hors d'état de vous faire
+beaucoup de mal; car, quelque chose que vous m'ayez dite des
+effets terribles de vos guerres cruelles où il périt tant de
+monde, je crois, en vérité, que _vous m'avez dit la chose qui
+n'est point_. La nature vous a donné une bouche plate sur un
+visage plat: ainsi, je ne vois pas comment vous pouvez vous
+mordre, que de gré à gré. À l'égard des griffes que vous avez aux
+pieds de devant et de derrière, elles sont si faibles et si
+courtes qu'en vérité un seul de nos _yahous_ en déchirerait une
+douzaine comme vous.»
+
+Je ne pus m'empêcher de secouer la tête et de sourire de
+l'ignorance de mon maître. Comme je savais un peu l'art de la
+guerre, je lui fis une ample description de nos canons, de nos
+couleuvrines, de nos mousquets, de nos carabines, de nos
+pistolets, de nos boulets, de notre poudre, de nos sabres, de nos
+baïonnettes; je lui peignis les sièges de places, les tranchées,
+les attaques, les sorties, les mines et les contre-mines, les
+assauts, les garnisons passées au fil de l'épée; je lui expliquai
+nos batailles navales; je lui représentai de nos gros vaisseaux
+coulant à fond avec tout leur équipage, d'autres criblés de coups
+de canon, fracassés et brûlés au milieu des eaux; la fumée, le
+feu, les ténèbres, les éclairs, le bruit; les gémissements des
+blessés, les cris des combattants, les membres sautant en l'air,
+la mer ensanglantée et couverte de cadavres; je lui peignis
+ensuite nos combats sur terre, où il y avait encore beaucoup plus
+de sang versé, et où quarante mille combattants périssaient en un
+jour, de part et d'autre; et, pour faire valoir un peu le courage
+et la bravoure de mes chers compatriotes, je dis que je les avais
+une fois vus dans un siége faire heureusement sauter en l'air une
+centaine d'ennemis, et que j'en avais vu sauter encore davantage
+dans un combat sur mer, en sorte que les membres épars de tous ces
+_yahous_ semblaient tomber des nues, ce qui avait formé un
+spectacle fort agréable à nos yeux.
+
+J'allais continuer et faire encore quelque belle description,
+lorsque Son Honneur m'ordonna de me taire. «Le naturel du _yahou_,
+me dit-il, est si mauvais que je n'ai point de peine à croire que
+tout ce que vous venez de raconter ne soit possible, dès que vous
+lui supposez une force et une adresse égales à sa méchanceté et à
+sa malice. Cependant, quelque mauvaise idée que j'eusse de cet
+animal, elle n'approchait point de celle que vous venez de m'en
+donner. Votre discours me trouble l'esprit, et me met dans une
+situation où je n'ai jamais été; je crains que mes sens, effrayés
+des horribles images que vous leur avez tracées, ne viennent peu à
+peu à s'y accoutumer. Je hais les _yahous_ de ce pays; mais, après
+tout, je leur pardonne toutes leurs qualités odieuses, puisque la
+nature les a faits tels, et qu'ils n'ont point la raison pour se
+gouverner et se corriger; mais qu'une créature qui se flatte
+d'avoir cette raison en partage soit capable de commettre des
+actions si détestables et de se livrer à des excès si horribles,
+c'est ce que je ne puis comprendre, et ce qui me fait conclure en
+même temps que l'état des brutes est encore préférable à une
+raison corrompue et dépravée; mais, de bonne foi, votre raison
+est-elle une vraie raison? N'est-ce point plutôt un talent que la
+nature vous a donné pour perfectionner tous vos vices? Mais,
+ajouta-t-il, vous ne m'en avez que trop dit au sujet de ce que
+vous appelez la _guerre_. Il y a un autre article qui intéresse ma
+curiosité. Vous m'avez dit, ce me semble, qu'il y avait dans cette
+troupe de _yahous_ qui vous accompagnait sur votre vaisseau des
+misérables que les procès avaient ruinés et dépouillés de tout, et
+que c'était la _loi_ qui les avait mis en ce triste état. Comment
+se peut-il que la loi produise de pareils effets? D'ailleurs,
+qu'est-ce que cette loi? Votre nature et votre raison ne vous
+suffisent-elles pas, et ne vous prescrivent-elles pas assez
+clairement ce que vous devez faire et ce que vous ne devez point
+faire?»
+
+Je répondis à Son Honneur que je n'étais pas absolument versé dans
+la science de la loi; que le peu de connaissance que j'avais de la
+jurisprudence, je l'avais puisé dans le commerce de quelques
+avocats que j'avais autrefois consultés sur mes affaires; que
+cependant j'allais lui débiter sur cet article ce que je savais.
+Je lui parlai donc ainsi:
+
+«Le nombre de ceux qui s'adonnent à la jurisprudence parmi nous et
+qui font profession d'interpréter la loi est infini et surpasse
+celui des chenilles. Ils ont entre eux toutes sortes d'étages, de
+distinctions et de noms. Comme leur multitude énorme rend leur
+métier peu lucratif, pour faire en sorte qu'il donne au moins de
+quoi vivre, ils ont recours à l'industrie et au manège. Ils ont
+appris, dès leurs premières années, l'art merveilleux de prouver,
+par un discours entortillé, que le noir est blanc et que le blanc
+est noir.--Ce sont donc eux qui ruinent et dépouillent les autres
+par leur habileté? reprit Son Honneur.--Oui, sans doute, lui
+répliquai-je, et je vais vous en donner un exemple, afin que vous
+puissiez mieux concevoir ce que je vous ai dit.
+
+«Je suppose que mon voisin a envie d'avoir ma vache; aussitôt il
+va trouver un procureur, c'est-à-dire un docte interprète de la
+pratique de la loi, et lui promet une récompense s'il peut faire
+voir que ma vache n'est point à moi. Je suis obligé de m'adresser
+aussi à un _yahou_ de la même profession pour défendre mon droit,
+car il ne m'est pas permis par la loi de me défendre moi-même. Or,
+moi, qui assurément ai de mon côté la justice et le bon droit, je
+ne laisse pas de me trouver alors dans deux embarras
+considérables: le premier est que le _yahou_ auquel j'ai eu
+recours pour plaider ma cause est, par état et selon l'esprit de
+sa profession, accoutumé dès sa jeunesse à soutenir le faux, en
+sorte qu'il se trouve comme hors de son élément lorsque je lui
+donne la vérité pure et nue à défendre; il ne sait alors comment
+s'y prendre; le second embarras est que ce même procureur, malgré
+la simplicité de l'affaire dont je l'ai chargé, est pourtant
+obligé de l'embrouiller, pour se conformer à l'usage de ses
+confrères, et pour la traîner en longueur autant qu'il est
+possible; sans quoi ils l'accuseraient de gâter le métier et de
+donner mauvais exemple. Cela étant, pour me tirer d'affaire il ne
+me reste que deux moyens: le premier est d'aller trouver le
+procureur de ma partie et de tâcher de le corrompre en lui donnant
+le double de ce qu'il espère recevoir de son client, et vous jugez
+bien qu'il ne m'est pas difficile de lui faire goûter une
+proposition aussi avantageuse; le second moyen, qui peut-être vous
+surprendra, mais qui n'est pas moins infaillible, est de
+recommander à ce _yahou_ qui me sert d'avocat de plaider ma cause
+un peu confusément, et de faire entrevoir aux juges
+qu'effectivement ma vache pourrait bien n'être pas à moi, mais à
+mon voisin. Alors les juges, peu accoutumés aux choses claires et
+simples, feront plus d'attention aux subtils arguments de mon
+avocat, trouveront; du goût à l'écouter et à balancer le pour et
+le contre, et, en ce cas, seront bien plus disposés à juger en ma
+faveur que si on se contentait de leur prouver mon droit en quatre
+mots. C'est une maxime parmi les juges que tout ce qui a été jugé
+ci-devant a été bien jugé. Aussi ont-ils grand soin de conserver
+dans un greffe tous les arrêts antérieurs, même ceux que
+l'ignorance a dictés, et qui sont le plus manifestement opposés à
+l'équité et à la droite raison. Ces arrêts antérieurs forment ce
+qu'on appelle la jurisprudence; on les produit comme des
+autorités, et il n'y a rien qu'on ne prouve et qu'on ne justifie
+en les citant. On commence néanmoins depuis peu à revenir de
+l'abus où l'on était de donner tant de force à l'autorité des
+choses jugées; on cite des jugements pour et contre, on s'attache
+à faire voir que les espèces ne peuvent jamais être entièrement
+semblables, et j'ai ouï dire à un juge très habile que _les arrêts
+sont pour ceux qui les obtiennent_. Au reste, l'attention des
+juges se tourne toujours plutôt vers les circonstances que vers le
+fond d'une affaire. Par exemple, dans le cas de ma vache, ils
+voudront savoir si elle est rouge ou noire, si elle a de longues
+cornes, dans quel champ elle a coutume de paître, combien elle
+rend de lait par jour, et ainsi du reste; après quoi, ils se
+mettent à consulter les anciens arrêts. La cause est mise de temps
+en temps sur le bureau; heureux si elle est jugée au bout de dix
+ans! Il faut observer encore que les gens de loi ont une langue à
+part, un jargon qui leur est propre, une façon de s'exprimer que
+les autres n'entendent point; c'est dans cette belle langue
+inconnue que les lois sont écrites, lois multipliées à l'infini et
+accompagnées d'exceptions innombrables. Vous voyez que, dans ce
+labyrinthe, le bon droit s'égare aisément, que le meilleur procès
+est très difficile à gagner, et que, si un étranger, né à trois
+cents lieues de mon pays, s'avisait de venir me disputer un
+héritage qui est dans ma famille depuis trois cents ans, il
+faudrait peut-être trente ans pour terminer ce différend et vider
+entièrement cette difficile affaire.
+
+--C'est dommage, interrompit mon maître, que des gens qui ont tant
+de génie et de talents ne tournent pas leur esprit d'un autre côté
+et n'en fassent pas un meilleur usage. Ne vaudrait-il pas mieux,
+ajouta-t-il, qu'ils s'occupassent à donner aux autres des leçons
+de sagesse et de vertu, et qu'ils fissent part au public de leurs
+lumières? Car ces habiles gens possèdent sans doute toutes les
+sciences.
+
+--Point du tout, répliquai-je; ils ne savent que leur métier, et
+rien autre chose; ce sont les plus grands ignorants du monde sur
+toute autre matière: ils sont ennemis de la belle littérature et
+de toutes les sciences, et, dans le commerce ordinaire de la vie,
+ils paraissent stupides, pesants, ennuyeux, impolis. Je parle en
+général, car il s'en trouve quelques-uns qui sont spirituels,
+agréables et galants.»
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+_Du luxe, de l'intempérance, et des maladies qui règnent en
+Europe. Caractère de la noblesse._
+
+
+Mon maître ne pouvait comprendre comment toute cette race de
+patriciens était si malfaisante et si redoutable.
+
+«Quel motif, disait-il, les porte à faire un tort si considérable
+à ceux qui ont besoin de leur secours? et que voulez-vous dire par
+cette _récompense_ que l'on promet à un procureur quand on le
+charge d'une affaire?»
+
+Je lui répondis que c'était de l'argent. J'eus un peu de peine à
+lui faire entendre ce que ce mot signifiait; je lui expliquai nos
+différentes espèces de monnaies et les métaux dont elles étaient
+composées; je lui en fis connaître l'utilité, et lui dis que
+lorsqu'on en avait beaucoup on était heureux; qu'alors on se
+procurait de beaux habits, de belles maisons, de belles terres,
+qu'on faisait bonne chère, et qu'on avait à son choix tout ce
+qu'on pouvait désirer; que, pour cette raison, nous ne croyions
+jamais avoir assez d'argent, et que, plus nous en avions, plus
+nous en voulions avoir; que le riche oisif jouissait du travail du
+pauvre, qui, pour trouver de quoi se nourrir, suait du matin
+jusqu'au soir et n'avait pas un moment de relâche.
+
+«Eh quoi! interrompit Son Honneur, toute la terre n'appartient-
+elle pas à tous les animaux, et n'ont-ils pas un droit égal aux
+fruits qu'elle produit pour leur nourriture? Pourquoi y a-t-il des
+_yahous_ privilégiés qui recueillent ces fruits à l'exclusion de
+leurs semblables? Et si quelques-uns y prétendent un droit plus
+particulier, ne doit-ce pas être principalement ceux qui, par leur
+travail, ont contribué à rendre la terre fertile?
+
+--Point du tout, lui répondis-je; ceux qui font vivre tous les
+autres par la culture de la terre sont justement ceux qui meurent
+de faim.
+
+--Mais, me dit-il, qu'avez-vous entendu par ce mot de _bonne
+chère_, lorsque vous m'avez dit qu'avec de l'argent on faisait
+bonne chère dans votre pays?»
+
+Je me mis alors à lui indiquer les mets les plus exquis dont la
+table des riches est ordinairement couverte, et les manières
+différentes dont on apprête les viandes. Je lui dis sur cela tout
+ce qui me vint à l'esprit, et lui appris que, pour bien
+assaisonner ces viandes, et surtout pour avoir de bonnes liqueurs
+à boire, nous équipions des vaisseaux et entreprenions de longs et
+dangereux voyages sur la mer; en sorte qu'avant que de pouvoir
+donner une honnête collation à quelques personnes de qualité, il
+fallait avoir envoyé plusieurs vaisseaux dans les quatre parties
+du monde.
+
+«Votre pays, repartit-il, est donc bien misérable, puisqu'il ne
+fournit pas de quoi nourrir ses habitants! Vous n'y trouvez pas
+même de l'eau, et vous êtes obligés de traverser les mers pour
+chercher de quoi boire!»
+
+Je lui répliquai que l'Angleterre, ma patrie, produisait trois
+fois plus de nourriture que ses habitants n'en pouvaient
+consommer, et qu'à l'égard de la boisson, nous composions une
+excellente liqueur avec le suc de certains fruits ou avec
+l'extrait de quelques grains; qu'en un mot, rien ne manquait à nos
+besoins naturels; mais que, pour nourrir notre luxe et notre
+intempérance, nous envoyions dans les pays étrangers ce qui
+croissait chez nous, et que nous en rapportions en échange de quoi
+devenir malades et vicieux; que cet amour du luxe, de la bonne
+chère et du plaisir était le principe de tous les mouvements de
+nos _yahous_; que, pour y atteindre, il fallait s'enrichir; que
+c'était ce qui produisait les filous, les voleurs, les pipeurs,
+les parjures, les flatteurs, les suborneurs, les faussaires, les
+faux témoins, les menteurs, les joueurs, les imposteurs, les
+fanfarons, les mauvais auteurs, les empoisonneurs, les précieux
+ridicules, les esprits forts. Il me fallut définir tous ces
+termes.
+
+J'ajoutai que la peine que nous prenions d'aller chercher du vin
+dans les pays étrangers n'était pas faute d'eau ou d'autre liqueur
+bonne à boire, mais parce que le vin était une boisson qui nous
+rendait gais, qui nous faisait en quelque manière sortir hors de
+nous-mêmes, qui chassait de notre esprit toutes les idées
+sérieuses; qui remplissait notre tête de mille imaginations
+folles; qui rappelait le courage, bannissait la crainte, et nous
+affranchissait pour un temps de la tyrannie de la raison. «C'est,
+continuai-je, en fournissant aux riches toutes les choses dont ils
+ont besoin que notre petit peuple s'entretient. Par exemple,
+lorsque je suis chez moi et que je suis habillé comme je dois
+l'être, je porte sur mon corps l'ouvrage de cent ouvriers. Un
+millier de mains ont contribué à bâtir et à meubler ma maison, et
+il en a fallu encore cinq ou six fois plus pour habiller ma
+femme.»
+
+J'étais sur le point de lui peindre certains _yahous_ qui passent
+leur vie auprès de ceux qui sont menacés de la perdre, c'est-à-
+dire nos médecins. J'avais dit à Son Honneur que la plupart de mes
+compagnons de voyage étaient morts de maladie; mais il n'avait
+qu'une idée fort imparfaite de ce que je lui avais dit.
+
+Il s'imaginait que nous mourions comme tous les autres animaux, et
+que nous n'avions d'autre maladie que de la faiblesse et de la
+pesanteur un moment avant que de mourir, à moins que nous
+n'eussions été blessés par quelque accident. Je fus donc obligé de
+lui expliquer la nature et la cause de nos diverses maladies. Je
+lui dis que nous mangions sans avoir faim, que nous buvions sans
+avoir soif; que nous passions les nuits à avaler des liqueurs
+brûlantes sans manger un seul morceau, ce qui enflammait nos
+entrailles, ruinait notre estomac et répandait dans tous nos
+membres une faiblesse et une langueur mortelles; enfin, que je ne
+finirais point si je voulais lui exposer toutes les maladies
+auxquelles nous étions sujets; qu'il y en avait au moins cinq ou
+six cents par rapport à chaque membre, et que chaque partie, soit
+interne, soit externe, en avait une infinité qui lui étaient
+propres.
+
+«Pour guérir tous ces maux, ajoutai-je, nous avons des _yahous_
+qui se consacrent uniquement à l'étude du corps humain, et qui
+prétendent, par des remèdes efficaces, extirper nos maladies,
+lutter contre la nature même et prolonger nos vies.» Comme j'étais
+du métier, j'expliquai avec plaisir à Son Honneur la méthode de
+nos médecins et tous nos mystères de médecine. «Il faut supposer
+d'abord, lui dis-je, que toutes nos maladies viennent de
+réplétion, d'où nos médecins concluent sensément que l'évacuation
+est nécessaire, soit par en haut soit par en bas. Pour cela, ils
+font un choix d'herbes, de minéraux, de gommes, d'huiles,
+d'écailles, de sels, d'excréments, d'écorces d'arbres, de
+serpents, de crapauds, de grenouilles, d'araignées, de poissons,
+et de tout cela ils nous composent une liqueur d'une odeur et d'un
+goût abominables, qui soulève le coeur, qui fait horreur, qui
+révolte tous les sens. C'est cette liqueur que nos médecins nous
+ordonnent de boire. Tantôt ils tirent de leur magasin d'autres
+drogues, qu'ils nous font prendre: c'est alors ou une médecine qui
+purge les entrailles et cause d'effroyables tranchées, ou bien un
+remède qui lave et relâche les intestins. Nous avons d'autres
+maladies qui n'ont rien de réel que leur idée. Ceux qui sont
+attaqués de cette sorte de mal s'appellent malades imaginaires. Il
+y a aussi pour les guérir des remèdes imaginaires; mais souvent
+nos médecins donnent ces remèdes pour les maladies réelles. En
+général, les fortes maladies d'imagination attaquent nos femelles;
+mais nous connaissons certains spécifiques naturels pour les
+guérir sans douleur.»
+
+Un jour, mon maître me fit un compliment que je ne méritais pas.
+Comme je lui parlais des gens de qualité d'Angleterre, il me dit
+qu'il croyait que j'étais gentilhomme, parce que j'étais beaucoup
+plus propre et bien mieux fait que tous les _yahous_ de son pays,
+quoique je leur fusse fort inférieur pour la force et pour
+l'agilité; que cela venait sans doute de ma différente manière de
+vivre et de ce que je n'avais pas seulement la faculté de parler,
+mais que j'avais encore quelques commencements de raison qui
+pourraient se perfectionner dans la suite par le commerce que
+j'aurais avec lui.
+
+Il me fit observer en même temps que, parmi les Houyhnhnms, on
+remarquait que les blancs et les alezans bruns n'étaient pas si
+bien faits que les bais châtains, les gris-pommelés et les noirs;
+que ceux-là ne naissaient pas avec les mêmes talents et les mêmes
+dispositions que ceux-ci; que pour cela ils restaient toute leur
+vie dans l'état de servitude qui leur convenait, et qu'aucun d'eux
+ne songeait à sortir de ce rang pour s'élever à celui de maître,
+ce qui paraîtrait dans le pays une chose énorme et monstrueuse.
+«Il faut, disait-il, rester dans l'état où la nature nous a fait
+éclore; c'est l'offenser, c'est se révolter contre elle que de
+vouloir sortir du rang dans lequel elle nous a donné d'être. Pour
+vous, ajouta-t-il, vous êtes sans doute né ce que vous êtes; car
+vous tenez du Ciel votre esprit et votre noblesse, c'est-à-dire
+votre bon esprit et votre bon naturel.»
+
+Je rendis à Son Honneur de très humbles actions de grâces de la
+bonne opinion qu'il avait de moi, mais je l'assurai en même temps
+que ma naissance était très basse, étant né seulement d'honnêtes
+parents, qui m'avaient donné une assez bonne éducation. Je lui dis
+que la noblesse parmi nous n'avait rien de commun avec l'idée
+qu'il en avait conçue; que nos jeunes gentilshommes étaient
+nourris dès leur enfance dans l'oisiveté et dans le luxe; que,
+lorsqu'ils avaient consumé en plaisirs tout leur bien et qu'ils se
+voyaient entièrement ruinés, ils se mariaient, à qui? À une
+femelle de basse naissance, laide, mal faite, malsaine, mais
+riche; qu'alors il naissait d'eux des enfants mal constitués,
+noués, scrofuleux, difformes, ce qui continuait quelquefois
+jusqu'à la troisième génération.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+_Parallèle des yahous et des hommes._
+
+
+Le lecteur sera peut-être scandalisé des portraits fidèles que je
+fis alors de l'espèce humaine et de la sincérité avec laquelle
+j'en parlai devant un animal superbe, qui avait déjà une si
+mauvaise opinion de tous les _yahous_; mais j'avoue ingénument que
+le caractère des Houyhnhnms et les excellentes qualités de ces
+vertueux quadrupèdes avaient fait une telle impression sur mon
+esprit, que je ne pouvais les comparer à nous autres humains sans
+mépriser tous mes semblables. Ce mépris me les fit regarder comme
+presque indignes de tout ménagement. D'ailleurs, mon maître avait
+l'esprit très pénétrant, et remarquait tous les jours dans ma
+personne des défauts énormes dont je ne m'étais jamais aperçu, et
+que je regardais tout au plus comme de fort légères imperfections.
+Ses censures judicieuses m'inspirèrent un esprit critique et
+misanthrope, et l'amour qu'il avait pour la vérité me fit détester
+le mensonge et fuir le déguisement dans mes récits.
+
+Mais j'avouerai encore ingénument un autre principe de ma
+sincérité. Lorsque j'eus passé une année parmi les Houyhnhnms, je
+conçus pour eux tant d'amitié, de respect, d'estime et de
+vénération que je résolus alors de ne jamais songer à retourner
+dans mon pays, mais de finir mes jours dans cette heureuse
+contrée, où le Ciel m'avait conduit pour m'apprendre à cultiver la
+vertu. Heureux si ma résolution eût été efficace! Mais la fortune,
+qui m'a toujours persécuté, n'a pas permis que je pusse jouir de
+ce bonheur. Quoi qu'il en soit, à présent que je suis en
+Angleterre, je me sais bon gré de n'avoir pas tout dit et d'avoir
+caché aux Houyhnhnms les trois quarts de nos extravagances et de
+nos vices; je palliais même de temps en temps, autant qu'il
+m'était possible, les défauts de mes compatriotes. Lors même que
+je les révélais, j'usais de restrictions mentales, et tâchais de
+dire le faux sans mentir. N'étais-je pas en cela tout à fait
+excusable? Qui est-ce qui n'est pas un peu partial quand il s'agit
+de sa chère patrie? J'ai rapporté jusqu'ici la substance de mes
+entretiens avec mon maître durant le temps que j'eus l'honneur
+d'être à son service; mais, pour éviter d'être long, j'ai passé
+sous silence plusieurs autres articles.
+
+Un jour, il m'envoya chercher de grand matin, et m'ordonnant de
+m'asseoir à quelque distance de lui (honneur qu'il ne m'avait
+point encore fait), il me parla ainsi:
+
+«J'ai repassé dans mon esprit tout ce que vous m'avez dit, soit à
+votre sujet, soit au sujet de votre pays. Je vois clairement que
+vous et vos compatriotes avez une étincelle de raison, sans que je
+puisse deviner comment ce petit lot vous est échu; mais je vois
+aussi que l'usage que vous en faites n'est que pour augmenter tous
+vos défauts naturels et pour en acquérir d'autres que la nature ne
+vous avait point donnés. Il est certain que vous ressemblez aux
+_yahous_ de ce pays-ci pour la figure extérieure, et qu'il ne vous
+manque, pour être parfaitement tel qu'eux, que de la force, de
+l'agilité et des griffes plus longues. Mais du côté des moeurs, la
+ressemblance est entière. Ils se haïssent mortellement les uns les
+autres, et la raison que nous avons coutume d'en donner est qu'ils
+voient mutuellement leur laideur et leur figure odieuse, sans
+qu'aucun d'eux considère la sienne propre. Comme vous avez un
+petit grain de raison, et que vous avez compris que la vue
+réciproque de la figure impertinente de vos corps était
+pareillement une chose insupportable et qui vous rendrait odieux
+les uns aux autres, vous vous êtes avisés de les couvrir, par
+prudence et par amour-propre; mais malgré cette précaution, vous
+ne vous haïssez pas moins, parce que d'autres sujets de division,
+qui règnent parmi nos _yahous_, règnent aussi parmi vous. Si, par
+exemple, nous jetons à cinq _yahous_ autant de viande qu'il en
+suffirait pour en rassasier cinquante, ces cinq animaux, gourmands
+et voraces, au lieu de manger en paix ce qu'on leur donne en
+abondance, se jettent les uns sur les autres, se mordent, se
+déchirent, et chacun d'eux veut manger tout, en sorte que nous
+sommes obligés de les faire tous repaître à part, et même de lier
+ceux qui sont rassasiés, de peur qu'ils n'aillent se jeter sur
+ceux qui ne le sont pas encore. Si une vache dans le voisinage
+meurt de vieillesse ou par accident, nos _yahous_ n'ont pas plutôt
+appris cette agréable nouvelle, que les voilà tous en campagne,
+troupeau contre troupeau, basse-cour contre basse-cour; c'est à
+qui s'emparera de la vache. On se bat, on s'égratigne, on se
+déchire, jusqu'à ce que la victoire penche d'un côté, et, si on ne
+se massacre pas, c'est qu'on n'a pas la raison des _yahous_
+d'Europe pour inventer des machines meurtrières et des armes
+_massacrantes_. Nous avons, en quelques endroits de ce pays, de
+certaines pierres luisantes de différentes couleurs, dont nos
+_yahous_ sont fort amoureux. Lorsqu'ils en trouvent, ils font leur
+possible pour les tirer de la terre, où elles sont ordinairement
+un peu enfoncées; ils les portent dans leurs loges et en font, un
+amas qu'ils cachent soigneusement et sur lequel ils veillent sans
+cesse comme sur un trésor, prenant bien garde que leurs camarades
+ne le découvrent. Nous n'avons encore pu connaître d'où leur vient
+cette inclination violente pour les pierres luisantes, ni à quoi
+elles peuvent leur être utiles; mais j'imagine à présent que cette
+avarice de vos _yahous_ dont vous m'avez parlé se trouve aussi
+dans les nôtres, et que c'est ce qui les rend si passionnés pour
+les pierres luisantes. Je voulus une fois enlever à un de nos
+_yahous_ son cher trésor: l'animal, voyant qu'on lui avait ravi
+l'objet de sa passion, se mit à hurler de toute sa force, il entra
+en fureur, et puis il tomba en faiblesse; il devint languissant,
+il ne mangea plus, ne dormit plus, ne travailla plus, jusqu'à ce
+que j'eusse donné ordre à un de mes domestiques de reporter le
+trésor dans l'endroit d'où je l'avais tiré. Alors le _yahou_
+commença à reprendre ses esprits et sa bonne humeur, et ne manqua
+pas de cacher ailleurs ses bijoux. Lorsqu'un _yahou_ a découvert
+dans un champ une de ces pierres, souvent un autre _yahou_
+survient qui la lui dispute; tandis qu'ils se battent, un
+troisième accourt et emporte la pierre, et voilà le procès
+terminé. Selon ce que vous m'avez dit, ajouta-t-il, vos procès ne
+se vident pas si promptement dans votre pays, ni à si peu de
+frais. Ici, les deux plaideurs (si je puis les appeler ainsi) en
+sont quittes pour n'avoir ni l'un ni l'autre la chose disputée, au
+lieu que chez vous en plaidant on perd souvent et ce qu'on veut
+avoir et ce qu'on a.
+
+«Il prend souvent à nos _yahous_ une fantaisie dont nous ne
+pouvons concevoir la cause. Gras, bien nourris, bien couchés,
+traités doucement par leurs maîtres, et pleins de santé et de
+force, ils tombent tout à coup dans un abattement, dans un dégoût,
+dans une humeur noire qui les rend mornes et stupides. En cet
+état, ils fuient leurs camarades, ils ne mangent point, ils ne
+sortent point; ils paraissent rêver dans le coin de leurs loges et
+s'abîmer dans leurs pensées lugubres. Pour les guérir de cette
+maladie, nous n'avons trouvé qu'un remède: c'est de les réveiller
+par un traitement un peu dur et de les employer à des travaux
+pénibles. L'occupation que nous leur donnons alors met en
+mouvement tous leurs esprits et rappelle leur vivacité naturelle.»
+
+Lorsque mon maître me raconta ce fait avec ses circonstances, je
+ne pus m'empêcher de songer à mon pays, où la même chose arrive
+souvent, et où l'on voit des hommes comblés de biens et
+d'honneurs, pleins de santé et de vigueur, environnés de plaisirs
+et préservés de toute inquiétude, tomber tout à coup dans la
+tristesse et dans la langueur, devenir à charge à eux-mêmes, se
+consumer par des réflexions chimériques, s'affliger, s'appesantir
+et ne faire plus aucun usage de leur esprit, livré aux vapeurs
+hypocondriaques. Je suis persuadé que le remède qui convient à
+cette maladie est celui qu'on donne aux _yahous_, et qu'une vie
+laborieuse et pénible est un régime excellent pour la tristesse et
+la mélancolie. C'est un remède que j'ai éprouvé moi-même, et que
+je conseille au lecteur de pratiquer lorsqu'il se trouvera dans un
+pareil état. Au reste, pour prévenir le mal, je l'exhorte à n'être
+jamais oisif; et, supposé qu'il n'ait malheureusement aucune
+occupation dans le monde, je le prie d'observer qu'il y a de la
+différence entre ne faire rien et n'avoir rien à faire.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+_Philosophie et moeurs des Houyhnhnms._
+
+
+Je priais quelquefois mon maître de me laisser voir les troupeaux
+de _yahous_ du voisinage, afin d'examiner par moi-même leurs
+manières et leurs inclinations. Persuadé de l'aversion que j'avais
+pour eux, il n'appréhenda point que leur vue et leur commerce me
+corrompissent; mais il voulut qu'un gros cheval alezan brûlé, l'un
+de ses fidèles domestiques, et qui était d'un fort bon naturel,
+m'accompagnât toujours, de peur qu'il ne m'arrivât quelque
+accident.
+
+Ces _yahous_ me regardaient comme un de leurs semblables, surtout
+ayant une fois vu mes manches retroussées, avec ma poitrine et mes
+bras découverts. Ils voulurent pour lors s'approcher de moi, et
+ils se mirent à me contrefaire en se dressant sur leurs pieds de
+derrière, en levant la tête et en mettant une de leurs pattes sur
+le côté. La vue de ma figure les faisait éclater de rire. Ils me
+témoignèrent néanmoins de l'aversion et de la haine, comme font
+toujours les singes sauvages à l'égard d'un singe apprivoisé qui
+porte un chapeau, un habit et des bas.
+
+Comme j'ai passé trois années entières dans ce pays-là, le lecteur
+attend de moi, sans doute, qu'à l'exemple de tous les autres
+voyageurs, je fasse un ample récit des habitants de ce pays,
+c'est-à-dire des Houyhnhnms, et que j'expose en détail leurs
+usages, leurs moeurs, leurs maximes, leurs manières. C'est aussi
+ce que je vais tâcher de faire, mais en peu de mots.
+
+Comme les Houyhnhnms, qui sont les maîtres et les animaux
+dominants dans cette contrée, sont tous nés avec une grande
+inclination pour la vertu et n'ont pas même l'idée du mal par
+rapport à une créature raisonnable, leur principale maxime est de
+cultiver et de perfectionner leur raison et de la prendre pour
+guide dans toutes leurs actions. Chez eux, la raison ne produit
+point de problèmes comme parmi nous, et ne forme point d'arguments
+également vraisemblables pour et contre. Ils ne savent ce que
+c'est que mettre tout en question et défendre des sentiments
+absurdes et des maximes malhonnêtes et pernicieuses. Tout ce
+qu'ils disent porte la conviction dans l'esprit, parce qu'ils
+n'avancent rien d'obscur, rien de douteux, rien qui soit déguisé
+ou défiguré par les passions et par l'intérêt. Je me souviens que
+j'eus beaucoup de peine à faire comprendre à mon maître ce que
+j'entendais par le mot d_'opinion_, et comment il était possible
+que nous disputassions quelquefois et que nous fussions rarement
+du même avis.
+
+«La raison, disait-il, n'est-elle pas immuable? La vérité n'est-
+elle pas une? Devons-nous affirmer comme sûr ce qui est incertain?
+Devons-nous nier positivement ce que nous ne voyons pas clairement
+ne pouvoir être? Pourquoi agitez-vous des questions que l'évidence
+ne peut décider, et où, quelque parti que vous preniez, vous serez
+toujours livrés au doute et à l'incertitude? À quoi servent toutes
+ces conjectures philosophiques, tous ces vains raisonnements sur
+des matières incompréhensibles, toutes ces recherches stériles et
+ces disputes éternelles? Quand on a de bons yeux, on ne se heurte
+point; avec une raison pure et clairvoyante, on ne doit point
+contester, et, puisque vous le faites, il faut que votre raison
+soit couverte de ténèbres ou que vous haïssiez la vérité.»
+
+C'était une chose admirable que la bonne philosophie de ce cheval:
+Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions ces
+maximes, il y aurait assurément, en Europe, moins d'erreurs qu'il
+y en a. Mais alors, que deviendraient nos bibliothèques? Que
+deviendraient la réputation de nos savants et le négoce de nos
+libraires? La république des lettres ne serait que celle de la
+raison, et il n'y aurait, dans les universités, d'autres écoles
+que celles du bon sens.
+
+Les Houyhnhnms s'aiment les uns les autres, s'aident, se
+soutiennent et se soulagent réciproquement; ils ne se portent
+point envie; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins;
+ils n'attentent point sur la liberté et sur la vie de leurs
+semblables; ils se croiraient malheureux si quelqu'un de leur
+espèce l'était, et ils disent, à l'exemple d'un ancien: _Nihil
+caballini a me alienum puto _. Ils ne médisent point les uns des
+autres; la satire ne trouve chez eux ni principe ni objet; les
+supérieurs n'accablent point les inférieurs du poids de leur rang
+et de leur autorité; leur conduite sage, prudente et modérée ne
+produit jamais le murmure; la dépendance est un lien et non un
+joug, et la puissance, toujours soumise aux lois de l'équité, est
+révérée sans être redoutable.
+
+Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Les mâles
+choisissent pour épouses des femelles de la même couleur qu'eux.
+Un gris-pommelé épousera toujours une grise-pommelée, et ainsi des
+autres. On ne voit donc ni changement, ni révolution, ni déchet
+dans les familles; les enfants sont tels que leurs pères et leurs
+mères; leurs armes et leurs titres de noblesse consistent dans
+leur figurée, dans leur taille, dans leur force, dans leur
+couleur, qualités qui se perpétuent dans leur postérité; en sorte
+qu'on ne voit point un cheval magnifique et superbe engendrer une
+rosse, ni d'une rosse naître un beau cheval, comme cela arrive si
+souvent en Europe.
+
+Parmi eux, on ne remarque point de mauvais ménages.
+
+L'un et l'autre vieillissent sans que leur coeur change de
+sentiment; le divorce et la séparation, quoique permis, n'ont
+jamais été pratiqués chez eux.
+
+Ils élèvent leurs enfants avec un soin infini. Tandis que la mère
+veille sur le corps et sur la santé, le père veille sur l'esprit
+et sur la raison.
+
+On donne aux femelles à peu près la même éducation qu'aux mâles,
+et je me souviens que mon maître trouvait déraisonnable et
+ridicule notre usage à cet égard pour la différence
+d'enseignement.
+
+Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et dans
+la légèreté, et celui des femelles dans la douceur et dans la
+souplesse. Si une femelle a les qualités d'un mâle, on lui cherche
+un époux qui ait les qualités d'une femelle; alors tout est
+compensé, et il arrive, comme quelquefois parmi nous, que la femme
+est le mari et que le mari est la femme. En ce cas, les enfants
+qui naissent d'eux ne dégénèrent point, mais rassemblent et
+perpétuent heureusement les propriétés des auteurs de leur être.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+_Parlement des Houyhnhnms. Question importante agitée dans cette
+assemblée de toute la nation. Détail au sujet de quelques usages
+du pays._
+
+
+Pendant mon séjour en ce pays des Houyhnhnms, environ trois mois
+avant mon départ, il y eut une assemblée générale de la nation,
+une espèce de parlement, où mon maître se rendit comme député de
+son canton. On y traita une affaire qui avait déjà été cent fois
+mise sur le bureau, et qui était la seule question qui eût jamais
+partagé les esprits des Houyhnhnms. Mon maître, à son retour, me
+rapporta tout ce qui s'était passé à ce sujet.
+
+Il s'agissait de décider s'il fallait absolument exterminer la
+race des _yahous_. Un des membres soutenait l'affirmative, et
+appuyait son avis de diverses preuves très fortes et très solides.
+Il prétendait que le _yahou_ était l'animal le plus difforme, le
+plus méchant et le plus dangereux que la nature eût jamais
+produit; qu'il était également malin et indocile, et qu'il ne
+songeait qu'à nuire à tous les autres animaux. Il rappela une
+ancienne tradition répandue dans le pays, selon laquelle on
+assurait que les _yahous_ n'y avaient pas été de tout temps, mais
+que, dans un certain siècle, il en avait paru deux sur le haut
+d'une montagne, soit qu'ils eussent été formés d'un limon gras et
+glutineux, échauffé par les rayons du soleil, soit qu'ils fussent
+sortis de la vase de quelque marécage, soit que l'écume de la mer
+les eût fait éclore; que ces deux _yahous_ en avaient engendré
+plusieurs autres, et que leur espèce s'était tellement multipliée
+que tout le pays en était infesté; que, pour prévenir les
+inconvénients d'une pareille multiplication, les Houyhnhnms
+avaient autrefois ordonné une chasse générale des _yahous_; qu'on
+en avait pris une grande quantité, et, qu'après avoir détruit tous
+les vieux, on en avait gardé les plus jeunes pour les apprivoiser,
+autant que cela serait possible à l'égard d'un animal aussi
+méchant, et qu'on les avait destinés à tirer et à porter. Il
+ajouta que ce qu'il y avait de plus certain dans cette tradition
+était que les _yahous_ n'étaient point _ylnhniam sky_ (c'est-à-
+dire _aborigènes_). Il représenta que les habitants du pays, ayant
+eu l'imprudente fantaisie de se servir des _yahous_, avaient mal à
+propos négligé l'usage des ânes, qui étaient de très bons animaux,
+doux, paisibles, dociles, soumis, aisés à nourrir, infatigables,
+et qui n'avaient d'autre défaut que d'avoir une voix un peu
+désagréable, mais qui l'était encore moins que celle de la plupart
+des _yahous_. Plusieurs autres sénateurs ayant harangué
+diversement et très éloquemment sur le même sujet, mon maître se
+leva et proposa un expédient judicieux, dont je lui avais fait
+naître l'idée. D'abord, il confirma la tradition populaire par son
+suffrage, et appuya ce qu'avait dit savamment sur ce point
+d'histoire l'honorable membre qui avait parlé avant lui. Mais il
+ajouta qu'il croyait que ces deux premiers _yahous_ dont il
+s'agissait étaient venus de quelque pays d'outre-mer, et avaient
+été mis à terre et ensuite abandonnés par leurs camarades; qu'ils
+s'étaient d'abord retirés sur les montagnes et dans les forêts;
+que, dans la suite des temps, leur naturel s'était altéré, qu'ils
+étaient devenus sauvages et farouches, et entièrement différents
+de ceux de leur espèce qui habitent des pays éloignés. Pour
+établir et appuyer solidement cette proposition, il dit qu'il
+avait chez lui, depuis quelque temps, un _yahou_ très
+extraordinaire, dont les membres de l'assemblée avaient sans doute
+ouï parler et que plusieurs même avaient vu. Il raconta alors
+comment il m'avait trouvé d'abord, et comment mon corps était
+couvert d'une composition artificielle de poils et de peaux de
+bêtes; il dit que j'avais une langue qui m'était propre, et que
+pourtant j'avais parfaitement appris la leur; que je lui avais
+fait le récit de l'accident qui m'avait conduit sur ce rivage;
+qu'il m'avait vu dépouillé et nu, et avait observé que j'étais un
+vrai et parfait _yahou_, si ce n'est que j'avais la peau blanche,
+peu de poil et des griffes fort courtes.
+
+«Ce _yahou_ étranger, ajouta-t-il, m'a voulu persuader que, dans
+son pays et dans beaucoup d'autres qu'il a parcourus, les _yahous_
+sont les seuls animaux maîtres, dominants et raisonnables, et que
+les Houyhnhnms y sont dans l'esclavage et dans la misère. Il a
+certainement toutes les qualités extérieures de nos _yahous_; mais
+il faut avouer qu'il est bien plus poli, et qu'il a même quelque
+teinture de raison. Il ne raisonne pas tout à fait comme un
+Houyhnhnm, mais il a au moins des connaissances et des lumières
+fort supérieures à celles de nos _yahous_.»
+
+Voilà ce que mon maître m'apprit des délibérations du parlement.
+Mais il ne me dit pas une autre particularité qui me regardait
+personnellement, et dont je ressentis bientôt les funestes effets;
+c'est, hélas! la principale époque de ma vie infortunée! Mais
+avant que d'exposer cet article, il faut que je dise encore
+quelque chose du caractère et des usages des Houyhnhnms.
+
+Les Houyhnhnms n'ont point de livres; ils ne savent ni lire ni
+écrire, et par conséquent toute leur science est la tradition.
+Comme ce peuple est paisible, uni, sage, vertueux, très
+raisonnable, et qu'il n'a aucun commerce avec les peuples
+étrangers, les grands évènements sont très rares dans leur pays,
+et tous les traits de leur histoire qui méritent d'être sus
+peuvent aisément se conserver dans leur mémoire sans la
+surcharger.
+
+Ils n'ont ni maladies ni médecins. J'avoue que je ne puis décider
+si le défaut des médecins vient du défaut des maladies, ou si le
+défaut des maladies vient du défaut des médecins; ce n'est pas
+pourtant qu'ils n'aient de temps en temps quelques indispositions;
+mais ils savent se guérir aisément eux-mêmes par la connaissance
+parfaite qu'ils ont des plantes et des herbes médicinales, vu
+qu'ils étudient sans cesse la botanique dans leurs promenades et
+souvent même pendant leurs repas.
+
+Leur poésie est fort belle, et surtout très harmonieuse. Elle ne
+consiste ni dans un badinage familier et bas, ni dans un langage
+affecté, ni dans un jargon précieux, ni dans des pointes
+épigrammatiques, ni dans des subtilités obscures, ni dans des
+antithèses puériles, ni dans les _agudezas_ des Espagnols, ni dans
+les concetti des Italiens, ni dans les figures outrées des
+Orientaux. L'agrément et la justesse des similitudes, la richesse
+et l'exactitude des descriptions, la liaison et la vivacité des
+images, voilà l'essence et le caractère de leur poésie. Mon maître
+me récitait quelquefois des morceaux admirables de leurs meilleurs
+poèmes: c'était en vérité tantôt le style d'Homère, tantôt celui
+de Virgile, tantôt celui de Milton.
+
+Lorsqu'un Houyhnhnm meurt, cela n'afflige ni ne réjouit personne.
+Ses plus proches parents et ses meilleurs amis regardent son
+trépas d'un oeil sec et très indifférent. Le mourant lui-même ne
+témoigne pas le moindre regret de quitter le monde; il semble
+finir une visite et prendre congé d'une compagnie avec laquelle il
+s'est entretenu longtemps. Je me souviens que mon maître ayant un
+jour invité un de ses amis avec toute sa famille à se rendre chez
+lui pour une affaire importante, on convint de part et d'autre du
+jour et de l'heure. Nous fûmes surpris de ne point voir arriver la
+compagnie au temps marqué. Enfin l'épouse, accompagnée de ses deux
+enfants, se rendit au logis, mais un peu tard, et dit en entrant
+qu'elle priait qu'on l'excusât, parce que son mari venait de
+mourir ce matin d'un accident imprévu. Elle ne se servit pourtant
+pas du terme de _mourir_, qui est une expression malhonnête, mais
+de celui de _shnuwnh_, qui signifie à la lettre _aller retrouver
+sa grand'mère_. Elle fut très gaie pendant tout le temps qu'elle
+passa au logis, et mourut elle-même gaiement au bout de trois
+mois, ayant eu une assez agréable agonie.
+
+Les Houyhnhnms vivent la plupart soixante-dix et soixante-quinze
+ans, et quelques-uns quatre-vingts. Quelques semaines avant que de
+mourir, ils pressentent ordinairement leur fin et n'en sont point
+effrayés. Alors ils reçoivent les visites et les compliments de
+tous leurs amis, qui viennent leur souhaiter un bon voyage. Dix
+jours avant le décès, le futur mort, qui ne se trompe presque
+jamais dans son calcul, va rendre toutes les visites qu'il a
+reçues, porté dans une litière par ses _yahous_; c'est alors qu'il
+prend congé dans les formes de tous ses amis et qu'il leur dit un
+dernier adieu en cérémonie, comme s'il quittait une contrée pour
+aller passer le reste de sa vie dans une autre.
+
+Je ne veux pas oublier d'observer ici que les Houyhnhnms n'ont
+point de terme dans leur langue pour exprimer ce qui est mauvais,
+et qu'ils se servent de métaphores tirées de la difformité et des
+mauvaises qualités des _yahous_; ainsi, lorsqu'ils veulent
+exprimer l'étourderie d'un domestique, la faute d'un de leurs
+enfants, une pierre qui leur a offensé le pied, un mauvais temps
+et autres choses semblables, ils ne font que dire la chose dont il
+s'agit, en y ajoutant simplement l'épithète de _yahou_. Par
+exemple, pour exprimer ces choses, ils diront _hhhm yahou_,
+_whnaholm yahou_, _ynlhmnd-wihlma yahou _; et pour signifier une
+maison mal bâtie, ils diront _ynholmhnmrohlnw yahou_.
+
+Si quelqu'un désire en savoir davantage au sujet des moeurs et
+usages des Houyhnhnms, il prendra, s'il lui plaît, la peine
+d'attendre qu'un gros volume _in-quarto_ que je prépare sur cette
+matière soit achevé. J'en publierai incessamment le prospectus, et
+les souscripteurs ne seront point frustrés de leurs espérances et
+de leurs droits. En attendant, je prie le public de se contenter
+de cet abrégé, et de vouloir bien que j'achève de lui conter le
+reste de mes aventures.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+_Félicité de l'auteur dans le pays des Houyhnhnms. Les plaisirs
+qu'il goûte dans leur conversation; le genre de vie qu'il mène
+parmi eux. Il est banni du pays par ordre du parlement._
+
+
+J'ai toujours aimé l'ordre et l'économie, et, dans quelque
+situation que je me sois trouvé, je me suis toujours fait un
+arrangement industrieux pour ma manière de vivre. Mais mon maître
+m'avait assigné une place pour mon logement environ à six pas de
+la maison, et ce logement, qui était une hutte conforme à l'usage
+du pays et assez semblable à celle des _yahous_, n'avait ni
+agrément ni commodité. J'allai chercher de la terre glaise, dont
+je me fis quatre murs et un plancher, et, avec des joncs, je
+formai une natte dont je couvris ma hutte. Je cueillis du chanvre
+qui croissait naturellement dans les champs; je le battis, j'en
+composai du fil, et de ce fil une espèce de toile, que je remplis
+de plumes d'oiseaux, pour être couché mollement et à mon aise. Je
+me fis une table et une chaise avec mon couteau et avec le secours
+de l'alezan. Lorsque mon habit fut entièrement usé, je m'en donnai
+un neuf de peaux de lapin, auxquelles je joignis celles de
+certains animaux appelés _nnulnoh_, qui sont fort beaux et à peu
+près de la même grandeur, et dont la peau est couverte d'un duvet
+très fin. De cette peau, je me fis aussi des bas très propres. Je
+ressemelai mes souliers avec de petites planches de bois que
+j'attachai à l'empeigne, et quand cette empeigne fut usée
+entièrement, j'en fis une de peau de _yahou_. À l'égard de ma
+nourriture, outre ce que j'ai dit ci-dessus, je ramassais
+quelquefois du miel dans les troncs des arbres, et je le mangeais
+avec mon pain d'avoine. Personne n'éprouva jamais mieux que moi
+que la nature se contente de peu, et que la nécessité est la mère
+de l'invention.
+
+Je jouissais d'une santé parfaite et d'une paix d'esprit
+inaltérable. Je ne me voyais exposé ni à l'inconstance ou à la
+trahison des amis, ni aux pièges invisibles des ennemis cachés. Je
+n'étais point tenté d'aller faire honteusement ma cour à un grand
+seigneur ou à sa maîtresse pour avoir l'honneur de sa protection
+ou de sa bienveillance. Je n'étais point obligé de me
+précautionner contre la fraude et l'oppression; il n'y avait point
+là d'espion et de délateur gagé, ni de _lord mayor_ crédule,
+politique, étourdi et malfaisant. Là, je ne craignais point de
+voir mon honneur flétri par des accusations absurdes, et ma
+liberté honteusement ravie par des complots indignes et par des
+ordres surpris. Il n'y avait point, en ce pays-là, de médecins
+pour m'empoisonner, de procureurs pour me ruiner, ni d'auteurs
+pour m'ennuyer. Je n'étais point environné de railleurs, de
+rieurs, de médisants, de censeurs, de calomniateurs, d'escrocs, de
+filous, de mauvais plaisants, de joueurs, d'impertinents
+nouvellistes, d'esprits forts, d'hypocondriaques, de babillards,
+de disputeurs, de gens de parti, de séducteurs, de faux savants.
+Là, point de marchands trompeurs, point de faquins, point de
+précieux ridicules, point d'esprits fades, point de damoiseaux,
+point de petits-maîtres, point de fats, point de traîneurs d'épée,
+point d'ivrognes, point de pédants. Mes oreilles n'étaient point
+souillées de discours licencieux et impies; mes yeux n'étaient
+point blessés par la vue d'un maraud enrichi et élevé et par celle
+d'un honnête homme abandonné à sa vertu comme à sa mauvaise
+destinée.
+
+J'avais l'honneur de m'entretenir souvent avec messieurs les
+Houyhnhnms qui venaient au logis, et mon maître avait la bonté de
+souffrir que j'entrasse toujours dans la salle pour profiter de
+leur conversation. La compagnie me faisait quelquefois des
+questions, auxquelles j'avais l'honneur de répondre.
+J'accompagnais aussi mon maître dans ses visites; mais je gardais
+toujours le silence, à moins qu'on ne m'interrogeât. Je faisais le
+personnage d'auditeur avec une satisfaction infinie; tout ce que
+j'entendais était utile et agréable, et toujours exprimé en peu de
+mots, mais avec grâce; la plus exacte bienséance était observée
+sans cérémonie; chacun disait et entendait ce qui pouvait lui
+plaire. On ne s'interrompait point, on ne s'assommait point de
+récits longs et ennuyeux, on ne discutait point, on ne chicanait
+point.
+
+Ils avaient pour maxime que, dans une compagnie, il est bon que le
+silence règne de temps en temps, et je crois qu'ils avaient
+raison. Dans cet intervalle, et pendant cette espèce de trêve,
+l'esprit se remplit d'idées nouvelles, et la conversation en
+devient ensuite plus animée et plus vive. Leurs entretiens
+roulaient d'ordinaire sur les avantages et les agréments de
+l'amitié, sur les devoirs de la justice, sur la bonté, sur
+l'ordre, sur les opérations admirables de la nature, sur les
+anciennes traditions, sur les conditions et les bornes de la
+vertu, sur les règles invariables de la raison, quelquefois sur
+les délibérations de la prochaine assemblée du parlement, et
+souvent sur le mérite de leurs poètes et sur les qualités de la
+bonne poésie.
+
+Je puis dire sans vanité que je fournissais quelquefois moi-même à
+la conversation, c'est-à-dire que je donnais lieu à de fort beaux
+raisonnements; car mon maître les entretenait de temps en temps de
+mes aventures et de l'histoire de mon pays, ce qui leur faisait
+faire des réflexions fort peu avantageuses à la race humaine, et
+que, pour cette raison, je ne rapporterai point. J'observerai
+seulement que mon maître paraissait mieux connaître la nature des
+_yahous_ qui sont dans les autres parties du monde que je ne la
+connaissais moi-même. Il découvrait la source de tous nos
+égarements, il approfondissait la matière de nos vices et de nos
+folies, et devinait une infinité de choses dont je ne lui avais
+jamais parlé. Cela ne doit point paraître incroyable: il
+connaissait à fond les _yahous_ de son pays, en sorte qu'en leur
+supposant un certain petit degré de raison, il supputait de quoi
+ils étaient capables avec ce surcroît, et son estimation était
+toujours juste.
+
+J'avouerai ici ingénument que le peu de lumières et de philosophie
+que j'ai aujourd'hui, je l'ai puisé dans les sages leçons de ce
+cher maître et dans les entretiens de tous ses judicieux amis,
+entretiens préférables aux doctes conférences des académies
+d'Angleterre, de France, d'Allemagne et d'Italie. J'avais pour
+tous ces illustres personnages une inclination mêlée de respect et
+de crainte, et j'étais pénétré de reconnaissance pour la bonté
+qu'ils avaient de vouloir bien ne me point confondre avec leurs
+_yahous_, et de me croire peut-être moins imparfait que ceux de
+mon pays.
+
+Lorsque je me rappelais le souvenir de ma famille, de mes amis, de
+mes compatriotes et de toute la race humaine en général, je me les
+représentais tous comme de vrais _yahous_ pour la figure et pour
+le caractère, seulement un peu plus civilisés, avec le don de la
+parole et un petit grain de raison. Quand je considérais ma figure
+dans l'eau pure d'un clair ruisseau, je détournais le visage sur-
+le-champ, ne pouvant soutenir la vue d'un animal qui me paraissait
+aussi difforme qu'un _yahou_. Mes yeux accoutumés à la noble
+figure des Houyhnhnms, ne trouvaient de beauté animale que dans
+eux. À force de les regarder et de leur parler, j'avais pris un
+peu de leurs manières, de leurs gestes, de leur maintien, de leur
+démarche, et, aujourd'hui que je suis en Angleterre, mes amis me
+disent quelquefois que je trotte comme un cheval. Quand je parle
+et que je ris, il me semble que je hennis. Je me vois tous les
+jours raillé sur cela sans en ressentir la moindre peine.
+
+Dans cet état heureux, tandis que je goûtais les douceurs d'un
+parfait repos, que je me croyais tranquille pour tout le reste de
+ma vie, et que ma situation était la plus agréable et la plus
+digne d'envie, un jour, mon maître m'envoya chercher de meilleur
+matin qu'à l'ordinaire. Quand je me fus rendu auprès de lui, je le
+trouvai très sérieux, ayant un air inquiet et embarrassé, voulant
+me parler et ne pouvant ouvrir la bouche. Après avoir gardé
+quelque temps un morne silence, il me tint ce discours:
+
+«Je ne sais comment vous allez prendre, mon cher fils, ce que je
+vais vous dire. Vous saurez que, dans la dernière assemblée du
+parlement, à l'occasion de l'affaire des _yahous_ qui a été mise
+sur le bureau, un député a représenté à l'assemblée qu'il était
+indigne et honteux que j'eusse chez moi un _yahou_ que je traitais
+comme un Houyhnhnm; qu'il m'avait vu converser avec lui et prendre
+plaisir à son entretien comme, à celui d'un de mes semblables; que
+c'était un procédé contraire à la raison et à la nature, et qu'on
+n'avait jamais ouï parler de chose pareille. Sur cela l'assemblée
+m'a _exhorté_ à faire de deux choses l'une: ou à vous reléguer
+parmi les autres _yahous_ ou à vous renvoyer dans le pays d'où
+vous êtes venu. La plupart des membres qui vous connaissent et qui
+vous ont vu chez moi ou chez eux ont rejeté l'alternative, et ont
+soutenu qu'il serait injuste et contraire à la bienséance de vous
+mettre au rang des _yahous_ de ce pays, vu que tous avez un
+commencement de raison et qu'il serait même à craindre que vous ne
+leur en communiquassiez, ce qui les rendrait peut-être plus
+méchants encore; que, d'ailleurs, étant mêlé avec les _yahous_,
+vous pourriez cabaler avec eux, les soulever, les conduire tous
+dans une forêt ou sur le sommet d'une montagne, ensuite vous
+mettre à leur tête et venir fondre sur tous les Houyhnhnms pour
+les déchirer et les détruire. Cet avis a été suivi à la pluralité
+des voix, et j'ai été _exhorté_ à vous renvoyer incessamment. Or,
+on me presse aujourd'hui d'exécuter ce résultat, et je ne puis
+plus différer. Je vous conseille donc de vous mettre à la nage ou
+bien de construire un petit bâtiment semblable à celui qui vous a
+apporté dans ces lieux, et dont vous m'avez fait la description,
+et de vous en retourner par mer comme vous êtes venu. Tous les
+domestiques de cette maison et ceux même de mes voisins vous
+aideront dans cet ouvrage. S'il n'eût tenu qu'à moi, je vous
+aurais gardé toute votre vie à mon service, parce que vous avez
+d'assez bonnes inclinations, que vous vous êtes corrigé de
+plusieurs de vos défauts et de vos mauvaises habitudes, et que
+vous avez fait tout votre possible pour vous conformer, autant que
+votre malheureuse nature en est capable, à celle des Houyhnhnms.»
+
+(Je remarquerai, en passant, que les décrets de l'assemblée
+générale de la nation des Houyhnhnms s'expriment toujours par le
+mot de _hnhloayn_, qui signifie _exhortation_. Ils ne peuvent
+concevoir qu'on puisse forcer et contraindre une créature
+raisonnable, comme si elle était capable de désobéir à la raison.)
+
+Ce discours me frappa comme un coup de foudre: je tombai en un
+instant dans l'abattement et dans le désespoir: et, ne pouvant
+résister à l'impression de douleur, je m'évanouis aux pieds de mon
+maître, qui me crut mort. Quand j'eus un peu repris mes sens, je
+lui dis d'une voix faible et d'un air affligé que, quoique je ne
+puisse blâmer l'_exhortation_ de l'assemblée générale ni la
+sollicitation de tous ses amis, qui le pressaient de se défaire de
+moi, il me semblait néanmoins; selon mon faible jugement, qu'on
+aurait pu décerner contre moi une peine moins rigoureuse; qu'il
+m'était impossible de me mettre à la nage, que je pourrais tout au
+plus nager une lieue, et que cependant la terre la plus proche
+était peut-être éloignée de cent lieues; qu'à l'égard de la
+construction d'une barque, je ne trouverais jamais dans le pays ce
+qui était nécessaire pour un pareil bâtiment; que néanmoins je
+voulais obéir, malgré l'impossibilité de faire ce qu'il me
+conseillait, et que je me regardais comme une créature condamnée à
+périr, que la vue de la mort ne m'effrayait point, et que je
+l'attendais comme le moindre des maux dont j'étais menacé; qu'en
+supposant que je pusse traverser les mers et retourner dans mon
+pays par quelque aventure extraordinaire et inespérée, j'aurais
+alors le malheur de retrouver les _yahous_, d'être obligé de
+passer le reste de ma vie avec eux et de retomber bientôt dans
+toutes mes mauvaises habitudes; que je savais bien que les raisons
+qui avaient déterminé messieurs les Houyhnhnms étaient trop
+solides pour oser leur opposer celle d'un misérable _yahou_ tel
+que moi; qu'ainsi j'acceptais l'offre obligeante qu'il me faisait
+du secours de ses domestiques pour m'aider à construire une
+barque; que je le priais seulement de vouloir bien m'accorder un
+espace de temps qui pût suffire à un ouvrage aussi difficile, qui
+était destiné à la conservation de ma misérable vie; que, si je
+retournais jamais en Angleterre, je tâcherais de me rendre utile à
+mes compatriotes en leur traçant le portrait et les vertus des
+illustres Houyhnhnms, et en les proposant pour exemple à tout le
+genre humain.
+
+Son Honneur me répliqua en peu de mots, et me dit qu'il
+m'accordait deux mois pour la construction de ma barque, et, en
+même temps, ordonna à l'alezan mon camarade (car il m'est permis
+de lui donner ce nom en Angleterre) de suivre mes instructions,
+parce que j'avais dit à mon maître que lui seul me suffirait, et
+que je savais qu'il avait beaucoup d'affection pour moi.
+
+La première chose que je fis fut d'aller avec lui vers cet endroit
+de la côte où j'avais autrefois abordé. Je montai sur une hauteur,
+et jetant les yeux de tous côtés sur les vastes espaces de la mer,
+je crus voir vers le nord-est une petite île. Avec mon télescope,
+je la vis clairement, et je supputai qu'elle pouvait être éloignée
+de cinq lieues. Pour le bon alezan, il disait d'abord que c'était
+un nuage. Comme il n'avait jamais vu d'autre terre que celle où il
+était né, il n'avait pas le coup d'oeil pour distinguer sur la mer
+des objets éloignés, comme moi, qui avais passé ma vie sur cet
+élément. Ce fut à cette île que je résolus d'abord de me rendre
+lorsque ma barque serait construite.
+
+Je retournai au logis avec mon camarade, et, après avoir un peu
+raisonné ensemble, nous allâmes dans une forêt qui était peu
+éloignée, où moi avec mon couteau, et lui avec un caillou
+tranchant emmanché fort adroitement, nous coupâmes le bois
+nécessaire pour l'ouvrage. Afin de ne point ennuyer le lecteur du
+détail de notre travail, il suffit de dire qu'en six semaines de
+temps nous fîmes une espèce de canot à la façon des Indiens, mais
+beaucoup plus large, que je couvris de peaux de _yahous_ cousues
+ensemble avec du fil de chanvre. Je me fis une voile de ces mêmes
+peaux, ayant choisi pour cela celles des jeunes _yahous_, parce
+que celles des vieux auraient été trop dures et trop épaisses; je
+me fournis aussi de quatre rames; je fis provision d'une quantité
+de chair cuite de lapins et d'oiseaux, avec deux vaisseaux, l'un
+plein d'eau et l'autre de lait. Je fis l'épreuve de mon canot dans
+un grand étang, et y corrigeai tous les défauts que j'y pus
+remarquer, bouchant toutes les voies d'eau avec du suc de _yahou_,
+et tâchant de le mettre en état de me porter avec ma petite
+cargaison. Je le mis alors sur une charrette, et le fis conduire
+au rivage par des _yahous_, sous la conduite de l'alezan et d'un
+autre domestique.
+
+Lorsque tout fut prêt, et que le jour de mon départ fut arrivé, je
+pris congé de mon maître, de madame son épouse et de toute sa
+maison, ayant les yeux baignés de larmes et le coeur percé de
+douleur. Son Honneur, soit par curiosité, soit par amitié, voulut
+me voir dans mon canot, et s'avança vers le rivage avec plusieurs
+de ses amis du voisinage. Je fus obligé d'attendre plus d'une
+heure à cause de la marée; alors, observant que le vent était bon
+pour aller à l'île, je pris le dernier congé de mon maître. Je me
+prosternai à ses pieds pour les lui baiser, et il me fit l'honneur
+de lever son pied droit de devant jusqu'à ma bouche. Si je
+rapporte cette circonstance, ce n'est point par vanité; j'imite
+tous les voyageurs, qui ne manquent point de faire mention des
+honneurs extraordinaires qu'ils ont reçus. Je fis une profonde
+révérence à toute la compagnie, et, me jetant dans mon canot, je
+m'éloignai du rivage.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+_L'auteur est percé d'une flèche que lui décoche un sauvage. Il
+est pris par des Portugais qui le conduisent à Lisbonne, d'où il
+passe en Angleterre._
+
+
+Je commençai ce malheureux voyage le 15 février, l'an 1715, à neuf
+heures du matin. Quoique j'eusse le vent favorable, je ne me
+servis d'abord que de mes rames; mais, considérant que je serais
+bientôt las et que le vent pouvait changer, je me risquai de
+mettre à la voile, et, de cette manière, avec le secours de la
+marée, je cinglai environ l'espace d'une heure et demie. Mon
+maître avec tous les Houyhnhnms de sa compagnie restèrent sur le
+rivage jusqu'à ce qu'ils m'eussent perdu de vue, et j'entendis
+plusieurs fois mon cher ami l'alezan crier: _Hnuy illa nyha, majah
+yahou_, c'est-à-dire: _Prends bien garde à toi, gentil yahou._
+
+Mon dessein était de découvrir, si je pouvais, quelque petite île
+déserte et inhabitée, où je trouvasse seulement ma nourriture et
+de quoi me vêtir. Je me figurais, dans un pareil séjour, une
+situation mille fois plus heureuse que celle d'un premier
+ministre. J'avais une horreur extrême de retourner en Europe et
+d'y être obligé de vivre dans la société et sous l'empire des
+_yahous_. Dans cette heureuse solitude que je cherchais,
+j'espérais passer doucement le reste de mes jours, enveloppé de ma
+philosophie, jouissant de mes pensées, n'ayant d'autre objet que
+le souverain bien, ni d'autre plaisir que le témoignage de ma
+conscience, sans être exposé à la contagion des vices énormes que
+les Houyhnhnms m'avaient fait apercevoir dans ma détestable
+espèce.
+
+Le lecteur peut se souvenir que je lui ai dit que l'équipage de
+mon vaisseau s'était révolté contre moi, et m'avait emprisonné
+dans ma chambre; que je restai en cet état pendant plusieurs
+semaines, sans savoir où l'on conduisait mon vaisseau, et qu'enfin
+l'on me mit à terre sans me dire où j'étais. Je crus néanmoins
+alors que nous étions à dix degrés au sud du cap de Bonne-
+Espérance, et environ à quarante-cinq de latitude méridionale. Je
+l'inférai de quelques discours généraux que j'avais entendus dans
+le vaisseau au sujet du dessein qu'on avait d'aller à Madagascar.
+Quoique ce ne fût là qu'une conjecture, je ne laissai pas de
+prendre le parti de cingler à l'est, espérant mouiller au sud-
+ouest de la côte de la Nouvelle-Hollande, et de là me rendre à
+l'ouest dans quelqu'une des petites îles qui sont aux environs. Le
+vent était directement à l'ouest, et, sur les six heures du soir,
+je supputai que j'avais fait environ dix-huit lieues vers l'est.
+
+Ayant, alors découvert une très petite île éloignée tout au plus
+d'une lieue et demie, j'y abordai en peu de temps. Ce n'était
+qu'un vrai rocher, avec une petite baie que les tempêtes y avaient
+formée. J'amarrai mon canot en cet endroit, et, ayant grimpé sur
+un des côtés du rocher, je découvris vers l'est une terre qui
+s'étendait du sud au nord. Je passai la nuit dans mon canot, et,
+le lendemain, m'étant mis à ramer de grand matin et de grand
+courage, j'arrivai à sept heures à un endroit de la Nouvelle-
+Hollande qui est au sud-ouest. Cela me confirma dans une opinion
+que j'avais depuis longtemps, savoir, que les mappemondes et les
+cartes placent ce pays au moins trois degrés de plus à l'est qu'il
+n'est réellement.
+
+Je n'aperçus point d'habitants à l'endroit où j'avais pris terre,
+et, comme je n'avais pas d'armes, je ne voulus point m'avancer
+dans le pays. Je ramassai quelques coquillages sur le rivage, que
+je n'osai faire cuire, de peur que le feu ne me fît découvrir par
+les habitants de la contrée. Pendant les trois jours que je me
+tins caché en cet endroit, je ne vécus que d'huîtres et de moules,
+afin de ménager mes petites provisions. Je trouvai heureusement un
+petit ruisseau dont l'eau était excellente.
+
+Le quatrième jour, m'étant risqué d'avancer un peu dans les
+terres, je découvris vingt ou trente habitants du pays sur une
+hauteur qui n'était pas à plus de cinq cents pas de moi. Ils
+étaient tout nus, hommes, femmes et enfants, et se chauffaient
+autour d'un grand feu. Un d'eux m'aperçut et me fit remarquer aux
+autres. Alors, cinq de la troupe se détachèrent et se mirent en
+marche de mon côté. Aussitôt, je me mis à fuir vers le rivage, je
+me jetai dans mon canot, et je ramai de toute ma force. Les
+sauvages me suivirent le long du rivage, et, comme je n'étais pas
+fort avancé dans la mer, ils me décochèrent une flèche qui
+m'atteignit au genou gauche et m'y fit une large blessure, dont je
+porte encore aujourd'hui la marque. Je craignis que le dard ne fût
+empoisonné; aussi, ayant ramé fortement, et m'étant mis hors de la
+portée du trait, je tâchai de bien sucer ma plaie, et ensuite je
+bandai mon genou comme je pus.
+
+J'étais extrêmement embarrassé; je n'osais retourner à l'endroit
+où j'avais été attaqué, et, comme j'étais obligé d'aller du côté
+du nord, il me fallait toujours ramer, parce que j'avais le vent
+du nord-est. Dans le temps que je jetais les yeux de tous côtés
+pour faire quelque découverte, j'aperçus, au nord-nord-est, une
+voile qui, à chaque instant, croissait à mes yeux. Je balançai un
+peu de temps si je devais m'avancer vers elle ou non. À la fin,
+l'horreur que j'avais conçue pour toute la race des _yahous_ me
+fit prendre le parti de tirer de bord et de ramer vers le sud pour
+me rendre à cette même baie d'où j'étais parti le matin, aimant
+mieux m'exposer à toute sorte de dangers que de vivre avec des
+_yahous_. J'approchai mon canot le plus près qu'il me fut possible
+du rivage, et, pour moi, je me cachai à quelques pas de là,
+derrière une petite roche qui était proche de ce ruisseau dont
+j'ai parlé.
+
+Le vaisseau s'avança environ à une demi-lieue de la baie, et
+envoya sa chaloupe avec des tonneaux pour y faire aiguade. Cet
+endroit était connu et pratiqué souvent par les voyageurs, à cause
+du ruisseau. Les mariniers, en prenant terre, virent d'abord mon
+canot, et, s'étant mis aussitôt à le visiter, ils connurent sans
+peine que celui à qui il appartenait n'était pas loin. Quatre
+d'entre eux, bien armés, cherchèrent de tous côtés aux environs et
+enfin me trouvèrent couché la face contre terre derrière la roche.
+Ils furent d'abord surpris de ma figure, de mon habit de peaux de
+lapins, de mes souliers de bois et de mes bas fourrés. Ils
+jugèrent que je n'étais pas du pays, où tous les habitants étaient
+nus. Un d'eux m'ordonna de me lever et me demanda en langage
+portugais qui j'étais. Je lui fis une profonde révérence, et je
+lui dis dans cette même langue, que j'entendais parfaitement, que
+j'étais un pauvre _yahou_ banni du pays des Houyhnhnms, et que je
+le conjurais de me laisser aller. Ils furent surpris de m'entendre
+parler leur langue, et jugèrent, par la couleur de mon visage, que
+j'étais un Européen; mais ils ne savaient ce que je voulais dire
+par les mots de _yahou_ et de Houyhnhnm; et ils ne purent en même
+temps s'empêcher de rire de mon accent, qui ressemblait au
+hennissement d'un cheval.
+
+Je ressentais à leur aspect des mouvements de crainte et de haine,
+et je me mettais déjà en devoir de leur tourner le dos et de me
+rendre dans mon canot, lorsqu'ils mirent la main sur moi et
+m'obligèrent de leur dire de quel pays j'étais, d'où je venais,
+avec plusieurs autres questions pareilles. Je leur, répondis que
+j'étais né en Angleterre, d'où j'étais parti il y avait environ
+cinq ans, et qu'alors la paix régnait entre leur pays et le mien;
+qu'ainsi j'espérais qu'ils voudraient bien ne me point traiter en
+ennemi, puisque je ne leur voulais aucun mal, et que j'étais un
+pauvre _yahou_ qui cherchais quelque île déserte où je pusse
+passer dans la solitude le reste de ma vie infortunée.
+
+Lorsqu'ils me parlèrent, d'abord je fus saisi d'étonnement, et je
+crus voir un prodige. Cela me paraissait aussi extraordinaire que
+si j'entendais aujourd'hui un chien ou une vache parler en
+Angleterre. Ils me répondirent, avec toute l'humanité et toute la
+politesse possibles, que je ne m'affligeasse point, et qu'ils
+étaient sûrs que leur capitaine voudrait bien me prendre sur son
+bord et me mener _gratis_ à Lisbonne, d'où je pourrais passer en
+Angleterre; que deux d'entre eux iraient dans un moment trouver le
+capitaine pour l'informer de ce qu'ils avaient vu et recevoir ses
+ordres; mais qu'en même temps, à moins que je ne leur donnasse ma
+parole de ne point m'enfuir, ils allaient me lier. Je leur dis
+qu'ils feraient de moi tout ce qu'ils jugeraient à propos.
+
+Ils avaient bien envie de savoir mon histoire et mes aventures;
+mais je leur donnai peu de satisfaction, et tous conclurent que
+mes malheurs m'avaient troublé l'esprit. Au bout de deux heures,
+la chaloupe, qui était allée porter de l'eau douce au vaisseau,
+revint avec ordre de m'amener incessamment à bord. Je me jetai à
+genoux pour prier qu'on me laissât aller et qu'on voulût bien ne
+point me ravir ma liberté; mais ce fut en vain; je fus lié et mis
+dans la chaloupe, et, dans cet état, conduit à bord et dans la
+chambre du capitaine.
+
+Il s'appelait Pedro de Mendez. C'était un homme très généreux et
+très poli. Il me pria d'abord de lui dire qui j'étais, et ensuite
+me demanda ce que je voulais boire et manger. Il m'assura que je
+serais traité comme lui-même, et me dit enfin des choses si
+obligeantes, que j'étais tout étonné de trouver tant de bonté dans
+un _yahou_. J'avais néanmoins un air sombre, morne et fâché, et je
+ne répondis autre chose à toutes ses honnêtetés, sinon que j'avais
+à manger dans mon canot. Mais il ordonna qu'on me servît un poulet
+et qu'on me fît boire du vin excellent, et, en attendant, il me
+fit donner un bon lit dans une chambre fort commode. Lorsque j'y
+eus été conduit, je ne voulus point me déshabiller, et je me jetai
+sur le lit dans l'état où j'étais. Au bout d'une demi-heure,
+tandis que tout l'équipage était à dîner, je m'échappai de ma
+chambre dans le dessein de me jeter dans la mer et de me sauver à
+la nage, afin de n'être point obligé de vivre avec des _yahous_.
+Mais je fus prévenu par un des mariniers, et le capitaine, ayant
+été informé de ma tentative ordonna de m'enfermer dans ma chambre.
+
+Après le dîner, dom Pedro vint me trouver et voulut savoir quel
+motif m'avait porté à former l'entreprise d'un homme désespéré. Il
+m'assura en même temps qu'il n'avait envie que de me faire
+plaisir, et me parla d'une manière si touchante et si persuasive
+que je commençai à le regarder comme un animal un peu raisonnable.
+Je lui racontai en peu de mots l'histoire de mon voyage, la
+révolte de mon équipage dans un vaisseau dont j'étais capitaine,
+et la résolution qu'ils avaient prise de me laisser sur un rivage
+inconnu; je lui appris que j'avais, passé trois ans, parmi les
+Houyhnhnms, qui étaient des chevaux parlants et des animaux
+raisonnants et raisonnables. Le capitaine prit tout cela pour des
+visions et des mensonges, ce qui me choqua extrêmement. Je lui dis
+que j'avais oublié de mentir depuis que j'avais quitté les
+_yahous_ d'Europe; que chez les Houyhnhnms on ne mentait point,
+non pas même les enfants et les valets; qu'au surplus, il croirait
+ce qu'il lui plairait, mais que j'étais prêt à répondre à toutes
+les difficultés qu'il pourrait m'opposer, et que je me flattais de
+lui pouvoir faire connaître la vérité.
+
+Le capitaine, homme sensé, après m'avoir fait plusieurs autres
+questions pour voir si je ne me couperais pas dans mes discours,
+et avoir vu que tout ce que je disais était juste, et que toutes
+les parties de mon histoire se rapportaient les unes aux autres,
+commença à avoir un peu meilleure opinion de ma sincérité,
+d'autant plus qu'il m'avoua qu'il s'était autrefois rencontré avec
+un matelot hollandais, lequel lui avait dit qu'il avait pris
+terre, avec cinq autres de ses camarades, à une certaine île ou
+continent au sud de la Nouvelle-Hollande, où ils avaient mouillé
+pour faire aiguade; qu'ils avaient aperçu un cheval chassant
+devant lui un troupeau d'animaux parfaitement ressemblants à ceux
+que je lui avais décrits, et auxquels je donnais le nom _yahous_,
+avec plusieurs autres particularités que le capitaine me dit qu'il
+avait oubliées, et dont il s'était mis alors peu en peine de
+charger sa mémoire, les regardant comme des mensonges.
+
+Il ajouta que, puisque je faisais profession d'un si grand
+attachement à la vérité, il voulait que je lui donnasse ma parole
+d'honneur de rester avec lui pendant tout le voyage, sans songer à
+attenter sur ma vie; qu'autrement il m'enfermerait jusqu'à ce
+qu'il fût arrivé à Lisbonne. Je lui promis ce qu'il exigeait de
+moi, mais je lui protestai en même temps que je souffrirais plutôt
+les traitements les plus fâcheux que de consentir jamais à
+retourner parmi les _yahous_ de mon pays.
+
+Il ne se passa rien de remarquable pendant notre voyage. Pour
+témoigner au capitaine combien j'étais sensible à ses honnêtetés,
+je m'entretenais quelquefois avec lui par reconnaissance,
+lorsqu'il me priait instamment de lui parler, et je tâchais alors
+de lui cacher ma misanthropie et mon aversion pour tout le genre
+humain. Il m'échappait néanmoins, de temps en temps, quelques
+traits mordants et satiriques, qu'il prenait en galant homme, et
+auxquels il ne faisait pas semblant de prendre garde. Mais je
+passais la plus grande partie du jour seul et isolé dans ma
+chambre, et je ne voulais parler à aucun de l'équipage. Tel était
+l'état de mon cerveau, que mon commerce avec les Houyhnhnms avait
+rempli d'idées sublimes et philosophiques. J'étais dominé par une
+misanthropie insurmontable; semblable à ces sombres esprits, à ces
+farouches solitaires, à ces censeurs méditatifs, qui, sans avoir
+fréquenté les Houyhnhnms, se piquent de connaître à fond le
+caractère des hommes et d'avoir un souverain mépris pour
+l'humanité.
+
+Le capitaine me pressa plusieurs fois de mettre bas mes peaux de
+lapin, et m'offrit, de me prêter de quoi m'habiller de pied en
+cap; mais je le remerciai de ses offres, ayant horreur de mettre
+sur mon corps ce qui avait été à l'usage d'un _yahou_. Je lui
+permis seulement de me prêter deux chemises blanches, qui, ayant
+été bien lavées, pouvaient ne me point souiller. Je les mettais
+tour à tour, de deux jours l'un, et j'avais soin de les laver moi-
+même. Nous arrivâmes à Lisbonne, le 5 de novembre 1715. Le
+capitaine me força alors de prendre des habits, pour empêcher la
+canaille de nous tuer dans les rues. Il me conduisit à sa maison,
+et voulut que je demeurasse chez lui pendant mon séjour en cette
+ville. Je le priai instamment de me loger au quatrième étage, dans
+un endroit écarté, où je n'eusse commerce avec qui que ce fût. Je
+lui demandai aussi la grâce de ne dire à personne ce que je lui
+avais raconté de mon séjour parmi les Houyhnhnms, parce que, si
+mon histoire était sue, je serais bientôt accablé des visites
+d'une infinité de curieux, et, ce qu'il y a de pis, je serais
+peut-être brûlé par l'Inquisition.
+
+Le capitaine, qui n'était point marié, n'avait que trois
+domestiques, dont l'un, qui m'apportait à manger dans ma chambre,
+avait de si bonnes manières à mon égard et me paraissait avoir
+tant de bon sens pour un _yahou_, que sa compagnie ne me déplut
+point; il gagna sur moi de me faire mettre de temps en temps la
+tête à une lucarne pour prendre l'air; ensuite, il me persuada de
+descendre à l'étage d'au-dessous et de coucher dans une chambre
+dont la fenêtre donnait sur la rue. Il me fit regarder par cette
+fenêtre; mais au commencement, je retirais ma tête aussitôt que je
+l'avais avancée: le peuple me blessait la vue. Je m'y accoutumai
+pourtant peu à peu. Huit jours après, il me fit descendre à un
+étage encore plus bas; enfin, il triompha si bien de ma faiblesse,
+qu'il m'engagea à venir m'asseoir à la porte pour regarder les
+passants, et ensuite à l'accompagner dans les rues.
+
+Dom Pedro, à qui j'avais expliqué l'état de ma famille et de mes
+affaires, me dit un jour que j'étais obligé en honneur et en
+conscience de retourner dans mon pays et de vivre dans ma maison
+avec ma femme et mes enfants. Il m'avertit en même temps qu'il y
+avait dans le port un vaisseau prêt à faire voile pour
+l'Angleterre, et m'assura qu'il me fournirait tout ce qui me
+serait nécessaire pour mon voyage. Je lui opposai plusieurs
+raisons qui me détournaient de vouloir jamais aller demeurer dans
+mon pays, et qui m'avaient fait prendre la résolution de chercher
+quelque île déserte pour y finir mes jours. Il me répliqua que
+cette île que je voulais chercher était une chimère, et que je
+trouverais des hommes partout; qu'au contraire, lorsque je serais
+chez moi, j'y serais le maître, et pourrais y être aussi solitaire
+qu'il me plairait.
+
+Je me rendis à la fin, ne pouvant mieux faire; j'étais d'ailleurs
+devenu un peu moins sauvage. Je quittai Lisbonne le 24 novembre,
+et m'embarquai dans un vaisseau marchand. Dom Pedro m'accompagna
+jusqu'au port et eut l'honnêteté de me prêter la valeur de vingt
+livres sterling. Durant ce voyage, je n'eus aucun commerce avec le
+capitaine ni avec aucun des passagers, et je prétextai une maladie
+pour pouvoir toujours rester dans ma chambre. Le 5 décembre 1715,
+nous jetâmes l'ancre sur la côte anglaise, environ sur les neuf
+heures du matin, et, à trois heures après midi, j'arrivai à
+Redriff en bonne santé, et me rendis au logis. Ma femme et toute
+ma famille, en me revoyant, me témoignèrent leur surprise et leur
+joie; comme ils m'avaient cru mort, ils s'abandonnèrent à des
+transports que je ne puis exprimer. Je les embrassai tous assez
+froidement, à cause de l'idée de _yahou_ qui n'était pas encore
+sortie de mon esprit.
+
+Du premier argent que j'eus, j'achetai deux jeunes, chevaux, pour
+lesquels je fis bâtir une fort belle écurie, et auxquels je donnai
+un palefrenier du premier mérite, que je fis mon favori et mon
+confident. L'odeur de l'écurie me charmait, et j'y passais tous
+les jours quatre heures à parler à mes chers chevaux, qui me
+rappelaient le souvenir des vertueux Houyhnhnms.
+
+Dans le temps que j'écris cette relation, il y a cinq ans que je
+suis de retour de mon voyage et que je vis retiré chez moi. La
+première année, je souffris avec peine la vue de ma femme et de
+mes enfants, et ne pus presque gagner sur moi de manger avec eux.
+Mes idées changèrent dans la suite, et aujourd'hui je suis un
+homme ordinaire, quoique toujours un peu misanthrope.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+_Invectives de l'auteur contre les voyageurs qui mentent dans
+leurs relations. Il justifie la sienne. Ce qu'il pense de la
+conquête qu'on voudrait faire des pays qu'il a découverts._
+
+
+Je vous ai donné, mon cher lecteur, une histoire complète de mes
+voyages pendant l'espace de seize ans et sept mois; et dans cette
+relation, j'ai moins cherché à être élégant et fleuri qu'à être
+vrai et sincère. Peut-être que vous prenez pour des contes et des
+fables tout ce que je vous ai raconté, et que vous n'y trouvez pas
+la moindre vraisemblance; mais je ne me suis point appliqué à
+chercher des tours séduisants pour farder mes récits et vous les
+rendre croyables. Si vous ne me croyez pas, prenez-vous-en à vous-
+même de votre incrédulité; pour moi, qui n'ai aucun génie pour la
+fiction et qui ai une imagination très froide, j'ai rapporté les
+faits avec une simplicité qui devrait vous guérir de vos doutes.
+
+Il nous est aisé, à nous autres voyageurs, qui allons dans les
+pays où presque personne ne va, de faire des descriptions
+surprenantes de quadrupèdes, de serpents, d'oiseaux et de poissons
+extraordinaires et rares. Mais à quoi cela sert-il? Le principal
+but d'un voyageur qui publie la relation de ses voyages, ne doit-
+ce pas être de rendre les hommes de son pays meilleurs et plus
+sages, et de leur proposer des exemples étrangers, soit en bien,
+soit en mal, pour les exciter à pratiquer la vertu et à fuir le
+vice? C'est ce que je me suis proposé dans cet ouvrage, et je
+crois qu'on doit m'en savoir bon gré.
+
+Je voudrais de tout mon coeur qu'il fût ordonné par une loi,
+qu'avant qu'aucun voyageur publiât la relation de ses voyages il
+jurerait et ferait serment, en présence du lord grand chancelier,
+que tout ce qu'il va faire imprimer est exactement vrai, ou du
+moins qu'il le croit tel. Le monde ne serait peut-être pas trompé
+comme il l'est tous les jours. Je donne d'avance mon suffrage pour
+cette loi, et je consens que mon ouvrage ne soit imprimé qu'après
+qu'elle aura été dressée.
+
+J'ai parcouru, dans ma jeunesse, un grand nombre de relations avec
+un plaisir infini; mais depuis que j'ai vu les choses de mes yeux
+et par moi-même, je n'ai plus de goût pour cette sorte de lecture;
+j'aime mieux lire des romans. Je souhaite que mon lecteur pense
+comme moi.
+
+Mes amis ayant jugé que la relation que j'ai écrite de mes voyages
+avait un certain air de vérité qui plairait au public, je me suis
+livré à leurs conseils, et j'ai consenti à l'impression. Hélas!
+j'ai eu bien des malheurs dans ma vie; je n'ai jamais eu celui
+d'être enclin au mensonge:
+
+_.....Nec, si miserum fortuna Sinonem
+Finxit, vanum etiam mendacemque improba finget._
+
+(Vigile, Enéide, liv. II.)
+
+Je sais qu'il n'y a pas beaucoup d'honneur à publier des voyages;
+que cela ne demande ni science ni génie, et qu'il suffit d'avoir
+une bonne mémoire ou d'avoir tenu un journal exact; je sais aussi
+que les faiseurs de relations ressemblent aux faiseurs de
+dictionnaires, et sont au bout d'un certain temps éclipsés, comme
+anéantis par une foule d'écrivains postérieurs qui répètent tout
+ce qu'ils ont dit et y ajoutent des choses nouvelles. Il
+m'arrivera peut-être la même chose: des voyageurs iront dans les
+pays où j'ai été, enchériront sur mes descriptions, feront tomber
+mon livre et peut-être oublier que j'aie jamais écrit. Je
+regarderais cela comme une vraie mortification si j'écrivais pour
+la gloire; mais, comme j'écris pour l'utilité du public, je m'en
+soucie peu et suis préparé à tout événement.
+
+Je voudrais bien qu'on s'avisât de censurer mon ouvrage! En
+vérité, que peut-on dire à un voyageur qui décrit des pays où
+notre commerce n'est aucunement intéressé, et où il n'y a aucun
+rapport à nos manufactures? J'ai écrit sans passion, sans esprit
+de parti et sans vouloir blesser personne; j'ai écrit pour une fin
+très noble, qui est l'instruction générale du genre humain; j'ai
+écrit sans aucune vue d'intérêt et de vanité; en sorte que les
+observateurs, les examinateurs, les critiques, les flatteurs, les
+chicaneurs, les timides, les politiques, les petits génies, les
+patelins, les esprits les plus difficiles et les plus injustes,
+n'auront rien à me dire et ne trouveront point occasion d'exercer
+leur odieux talent.
+
+J'avoue qu'on m'a fait entendre que j'aurais dû d'abord, comme bon
+sujet et bon Anglais, présenter au secrétaire d'État, à mon
+retour, un mémoire instructif touchant mes découvertes, vu que
+toutes les terres qu'un sujet découvre appartiennent de droit à la
+couronne. Mais, en vérité, je doute que la conquête des pays dont
+il s'agit soit aussi aisée que celle que Fernand Cortez fit
+autrefois d'une contrée de l'Amérique, où les Espagnols
+massacrèrent tant de pauvres Indiens nus et sans armes.
+Premièrement, à l'égard du pays de Lilliput, il est clair que la
+conquête n'en vaut pas la peine, et que nous n'en retirerions pas
+de quoi nous rembourser des frais d'une flotte et d'une armée. Je
+demande s'il y aurait de la prudence à aller attaquer les
+Brobdingnagniens. Il ferait beau voir une armée anglaise faire une
+descente en ce pays-là! Serait-elle fort contente, si on
+l'envoyait dans une contrée où l'on a toujours une île aérienne
+sur la tête, toute prête à écraser les rebelles, et à plus forte
+raison les ennemis du dehors qui voudraient s'emparer de cet
+empire? Il est vrai que le pays des Houyhnhnms paraît une conquête
+assez aisée. Ces peuples ignorent le métier de la guerre; ils ne
+savent ce que c'est qu'armes blanches et armes à feu.
+
+Cependant, si j'étais ministre d'État, je ne serais point d'humeur
+de faire une pareille entreprise. Leur haute prudence et leur
+parfaite unanimité sont des armes terribles. Imaginez-vous,
+d'ailleurs, cent mille Houyhnhnms en fureur se jetant sur une
+armée européenne! Quel carnage ne feraient-ils pas avec leurs
+dents, et combien de têtes et d'estomacs ne briseraient-ils pas
+avec leurs formidables pieds de derrière? Certes, il n'y a point
+de Houyhnhnm auquel on ne puisse appliquer ce qu'Horace a dit de
+l'empereur Auguste:
+
+_Recalcitrat undique tutus_.
+
+Mais, loin de songer à conquérir leur pays, je voudrais plutôt
+qu'on les engageât à nous envoyer quelques-uns de leur nation pour
+civiliser la nôtre, c'est-à-dire pour la rendre vertueuse et plus
+raisonnable.
+
+Une autre raison m'empêche d'opiner pour la conquête de ce pays,
+et de croire qu'il soit à propos d'augmenter les domaines de Sa
+Majesté britannique de mes heureuses découvertes: c'est qu'à dire
+le vrai, la manière dont on prend possession d'un nouveau pays
+découvert me cause quelques légers scrupules. Par exemple, une
+troupe de pirates est poussée par la tempête je ne sais où. Un
+mousse, du haut du perroquet, découvre terre: les voilà aussitôt à
+cingler de ce côté-là. Ils abordent, ils descendent sur le rivage,
+ils voient un peuple désarmé qui les reçoit bien; aussitôt ils
+donnent un nouveau nom à cette terre et en prennent possession au
+nom de leur chef. Ils élèvent un monument qui atteste à la
+postérité cette belle action. Ensuite, ils se mettent à tuer deux
+ou trois douzaines de ces pauvres Indiens, et ont la bonté d'en
+épargner une douzaine, qu'ils renvoient à leurs huttes. Voilà
+proprement l'acte de possession qui commence à fonder le droit
+divin.
+
+On envoie bientôt après d'autres vaisseaux en ce même pays pour
+exterminer le plus grand nombre des naturels; on met les chefs à
+la torture pour les contraindre à livrer leurs trésors; on exerce
+par conscience tous les actes les plus barbares et les plus
+inhumains; on teint la terre du sang de ses infortunés habitants;
+enfin, cette exécrable troupe de bourreaux employée à cette pieuse
+expédition est une _colonie_ envoyée dans un pays barbare et
+idolâtre pour le civiliser et le convertir.
+
+J'avoue que ce que je dis ici ne regarde point la nation anglaise,
+qui, dans la fondation des colonies, a toujours fait éclater sa
+sagesse et sa justice, et qui peut, sur cet article, servir
+aujourd'hui d'exemple à toute l'Europe. On sait quel est notre
+zèle pour faire connaître la religion chrétienne dans les pays
+nouvellement découverts et heureusement envahis; que, pour y faire
+pratiquer les lois du christianisme nous avons soin d'y envoyer
+des pasteurs très pieux et très édifiants, des hommes de bonnes
+moeurs et de bon exemple, des femmes et des filles irréprochables
+et d'une vertu très bien éprouvée, de braves officiers, des juges
+intègres, et surtout des gouverneurs d'une probité reconnue, qui
+font consister leur bonheur dans celui des habitants du pays, qui
+n'y exercent aucune tyrannie, qui n'ont ni avarice, ni ambition,
+ni cupidité, mais seulement beaucoup de zèle pour la gloire et les
+intérêts du roi leur maître.
+
+Au reste, quel intérêt aurions-nous à vouloir nous emparer des
+pays dont j'ai fait la description? Quel avantage retirerions-nous
+de la peine d'enchaîner et de tuer les naturels? Il n'y a dans ces
+pays-là ni mines d'or et d'argent, ni sucre, ni tabac. Ils ne
+méritent donc pas de devenir l'objet de notre ardeur martiale et
+de notre zèle religieux, ni que nous leur fassions l'honneur de
+les conquérir.
+
+Si néanmoins la cour en juge autrement, je déclare que je suis
+prêt à attester, quand on m'interrogera juridiquement, qu'avant
+moi nul Européen n'avait mis le pied dans ces mêmes contrées: je
+prends à témoin les naturels, dont la déposition doit faire foi.
+Il est vrai qu'on peut chicaner par rapport à ces deux _yahous_
+dont j'ai parlé, et qui, selon la tradition des Houyhnhnms,
+parurent autrefois sur une montagne, et sont depuis devenus la
+tige de tous les _yahous_ de ce pays-là. Mais il n'est pas
+difficile de prouver que ces deux anciens _yahous_ étaient natifs
+d'Angleterre; certains traits de leurs descendants, certaines
+inclinations, certaines manières, le font préjuger. Au surplus, je
+laisse aux docteurs en matière de colonies à discuter cet article,
+et à examiner s'il ne fonde pas un titre clair et incontestable
+pour le droit de la Grande-Bretagne.
+
+Après avoir ainsi satisfait à la seule objection qu'on me peut
+faire au sujet de mes voyages, je prends enfin congé de l'honnête
+lecteur qui m'a fait l'honneur de vouloir bien voyager avec moi
+dans ce livre, et je retourne à mon petit jardin de Redriff, pour,
+m'y livrer, à mes spéculations philosophiques.
+
+
+
+
+EXTRAIT D'UN PAMPHLET SUR L'IRLANDE
+
+
+Cinq ans après avoir publié le _Voyage au pays des Houyhnhnms_,--
+dit M. Taine dans sa remarquable étude sur Jonathan Swift,--il
+écrivit en faveur de la malheureuse Irlande un pamphlet qui est
+comme le suprême effort de son désespoir et de son génie, sous ce
+titre: _Proposition modeste pour empêcher que les enfants des
+pauvres en Irlande soient une charge à leurs parents et pour
+qu'ils soient utiles à leur pays _(1729). Nous empruntons à
+M. Taine la traduction des principaux passages de cet écrit, qui
+est resté d'une piquante actualité.
+
+«C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans cette
+grande ville ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues,
+les routes et les portes des cabanes couvertes de mendiantes
+suivies de trois, quatre ou six enfants, tous en guenilles, et
+importunant chaque voyageur pour avoir l'aumône... Tous les partis
+conviennent, je pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est
+aujourd'hui, dans le déplorable état de ce royaume, un très grand
+fardeau de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un
+beau moyen aisé et peu coûteux de transformer ces enfants en
+membres utiles de la communauté, rendrait un si grand service au
+public, qu'il mériterait une statue comme sauveur de la nation. Je
+vais donc humblement proposer une idée, qui, je l'espère, ne
+saurait rencontrer la moindre objection.
+
+«J'ai été assuré par un Américain de ma connaissance à Londres,
+homme très capable, qu'un jeune enfant bien portant, bien nourri,
+est, à l'âge d'un an, une nourriture tout à fait délicieuse,
+substantielle et saine, rôti ou bouilli, à l'étuvée ou au four; et
+je ne doute pas qu'il ne puisse servir également en fricassée ou
+en ragoût.
+
+«Je prie donc humblement le public de considérer que des cent
+vingt mille enfants, on en pourrait réserver vingt mille pour la
+reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des mâles, et
+que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un an, être
+offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout
+le royaume, la mère étant toujours avertie de les faire téter
+abondamment le dernier mois, de façon à les rendre charnus et gras
+pour les bonnes tables. Un enfant ferait deux plats dans un repas
+d'amis; quand la famille dîne seule, le train de devant ou de
+derrière ferait un plat très raisonnable; assaisonné avec un peu
+de poivre et de sel, il serait très bon, bouilli, le quatrième
+jour, particulièrement en hiver.
+
+«J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa
+naissance peut en un an, s'il est passablement nourri, atteindre
+vingt-huit livres.
+
+«J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de
+mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_,
+laboureurs, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont environ de
+deux schillings par an, guenilles comprises, et je crois que nul
+gentleman ne se plaindra pas de donner dix schillings pour le
+corps d'un bon enfant gras, qui lui fournira au moins quatre plats
+d'excellente viande nutritive.
+
+«Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le
+demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau convenablement
+préparée fera des gants admirables pour les dames et des bottes
+l'été, pour les gentlemen élégants.
+
+«Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des abattoirs
+dans les endroits les plus convenables; pour les bouchers, nous
+pouvons être certains qu'il n'en manquera pas; pourtant je leur
+recommanderais plutôt d'acheter les enfants vivants, et d'en
+dresser la viande toute chaude au sortir, au couteau, comme nous
+faisons pour les cochons à rôtir.
+
+«Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et visibles
+aussi bien que de la plus grande importance.
+
+«Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre des papistes,
+dont nous sommes tous les ans surchargés, puisqu'ils sont les
+principaux producteurs de la nation.
+
+«Secondement, comme l'entretien de cent mille enfants de deux ans
+et au-dessus ne peut être évalué à moins de dix schillings par
+tête chaque année, la richesse de la nation s'accroîtrait par là
+de cinquante mille guinées par an, outre le profit d'un nouveau
+plat introduit sur les tables de tous les gentlemen de fortune qui
+ont quelque délicatesse dans le goût. Et l'argent circulerait
+entre nous, ce produit étant uniquement de notre cru et de nos
+manufactures.
+
+«Troisièmement, ce serait un grand encouragement au mariage, que
+toutes les nations sages ont encouragé par des récompenses ou
+garanti par des lois et pénalités. Cela augmenterait les soins et
+la tendresse des mères pour leurs enfants, quand elles seraient
+sûres d'un établissement à vie pour les pauvres petits, institué
+ainsi en quelque sorte par le public lui-même.--On pourrait
+énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition de
+quelques milliers de pièces à notre exportation de boeuf en baril,
+l'expédition plus abondante de la chair du porc, et des
+perfectionnements dans l'art de faire de bons jambons; mais
+j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses par amour de la
+brièveté.
+
+«Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de ce
+grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou estropiés,
+et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions à trouver un moyen
+de débarrasser la nation d'un fardeau pénible; mais là-dessus je
+n'ai pas le moindre souci, parce qu'on sait fort bien que tous les
+jours ils meurent et pourrissent de froid, de faim, de saleté et
+de vermine, aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et
+quant aux jeunes laboureurs, leur état donne des espérances
+pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par conséquent
+languissent par défaut de nourriture, tellement que si en quelques
+occasions on les loue par hasard comme manoeuvres, il n'ont pas la
+force d'achever leur travail. De cette façon, le pays et eux-mêmes
+se trouvent heureusement délivrés de tous les maux à venir.»
+
+Swift finit par cette ironie de cannibale:
+
+«Je déclare dans la sincérité de mon coeur que je n'ai pas le
+moindre intérêt personnel dans l'accomplissement de cette oeuvre
+salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public de mon pays.
+Je n'ai pas d'enfants dont par cet expédient je puisse tirer un
+sou, mon plus jeune ayant neuf ans et ma femme ayant passé l'âge
+où elle aurait pu devenir mère.»
+ Ce que l'auteur dit des gros-boutiens, des hauts-talons
+et des bas-talons dans l'empire de Lilliput regarde
+évidemment ces malheureuses disputes qui divisent
+l'Angleterre en conformistes et en non conformistes, en
+tories et en wihgs. (Note du traducteur.)
+ Anciens termes du jargon scolastique.
+ Vieillard.
+ Variante du célèbre vers de Térence: «Je suis
+homme et pense que rien de ce qui concerne les hommes ne
+doit m'être indifférent.» Nihil caballini, rien de ce qui
+concerne les chevaux.
+ «Si le sort fait de Sinon un malheureux, au moins
+n'en fera-t-il pas un menteur et un fourbe.»
+ Horace, Satires, livre II, sat. 1:
+ Flacci
+ Verba per attentam non ibunt Cæsaris aurem:
+ Cui male si palpere, recalcitrat undique tutus.
+
+«Les vers de Flaccus (Horace) n'iront pas fatiguer
+l'oreille de César: quand on le caresse maladroitement,
+il se cabre contre la louange, tant il se tient sur ses
+gardes»
+ Allusion à la conquête du Mexique par les Espagnols,
+qui exercèrent des cruautés inouïes à l'égard des naturels
+du pays.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Voyages de Gulliver, by Jonathan Swift
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VOYAGES DE GULLIVER ***
+
+***** This file should be named 17640-8.txt or 17640-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/6/4/17640/
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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