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+The Project Gutenberg EBook of Le Pèlerin du silence, by Remy de Gourmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le Pèlerin du silence
+
+Author: Remy de Gourmont
+
+Release Date: January 25, 2006 [EBook #17605]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PÈLERIN DU SILENCE ***
+
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+REMY DE GOURMONT
+
+Le Pèlerin du Silence
+
+MERCVRE DE FRANCE
+
+_Dix-septième édition_
+
+_A Stéphane Mallarmé._
+
+
+
+
+Le blond troupeau bourdonne autour du fier sultan, du sultan aux cornes
+d'argent; c'est Tauris, courtisé de plus de collines que l'amour n'amène
+d'amoureuses, que la peur ne presse de peureuses aux flancs du mâle
+flamboyant.
+
+Sur les coupoles, les arbres font de la dentelle: Ali la jaune, Hassein
+couleur de rouille, Cazem la toute blanche, et des lunes brisées
+brillent sur tous les dômes.
+
+Au plus creux de la vasque sableuse, deux rivières joignent leurs eaux
+confluentes, la verte Spincha, douce et trouble au printemps, non moins
+qu'un oeil de femme, et l'Agi, noir torrent salé.
+
+Zaël méprisait de s'anonchalir aux bazars (où l'on vend des étoffes
+brodées de contes de fées), aux cafés (où de tremblantes mains défrisent
+la chevelure parfumée des adolescents). Quand il avait fait ses
+dévotions à la Mosquée du Roi du Monde, cet inquiétant coffret tout
+doublé d'or, tout vêtu d'or, il sortait de la ville, montait vers les
+Yeux d'Ali, l'hermitage fleuri de rêves, radieux comme les yeux du plus
+beau des Califes.
+
+D'autres fois, à l'heure de la moindre chaleur, il rôdait sur la
+Grand'Place, s'arrêtait devant une danse de loups (Tauris avait les
+meilleurs loups-danseurs de toute la Perse); devant un combat de
+béliers, se ruant férocement tête contre tête (des paquets de
+préservatrices amulettes sonnaient à leur cou comme des sonnailles);
+devant la lutte aérienne d'un aigle et d'un épervier: les deux oiseaux
+fusaient en l'air, et tandis qu'étourdi l'aigle ramigeait en vain,
+l'épervier, tel qu'une pierre de foudre, se laissait choir sur son
+ennemi, et tous les deux tombaient avec de grands bruits d'ailes.
+L'épervier, grisé par les clameurs, reprenait son vol, planant çà et là
+dans sa joie, mais l'oiseleur, d'un coup de tam-tam, le rappelait vers
+la cage.
+
+Un mystérieux escamoteur se montrait périodiquement, et ses magies, qui
+enchantaient les enfants, déconcertaient les mollahs; dans une poignée
+de terre, un noyau de pêche, et voilà que, sous l'agitation de son
+turban déroulé, le pêcher surgissait, poussait du bois, des feuilles,
+des fleurs, des fruits qui se gonflaient, veloutés et vermeils.
+
+Voyant cela, Zaël se demandait s'il n'est point des mots qui domptent la
+nature et si l'esprit de certains prédestinés n'a pas sur les choses une
+domination pareille à celle du vent sur les sables; mais, quand il
+interrogeait Yezid-Hagy, son maître, le maître souriait, et rien de
+plus.
+
+Depuis longtemps, précocement sage, il avait délaissé les jeux: le
+gaujaphé (qui se joue avec des signes peints sur de petites
+planchettes), les oeufs (où l'on choque, au plus fort, des oeufs durs et
+dorés), les échecs (où l'on crie «cheicchamat», quand le roi va être
+pris), l'arc (où on lâche douze flèches, en disant à la dernière: «Entre
+au coeur d'Omar!»)
+
+Il ne se plaisait qu'aux entretiens de Yezid, ou solitaire.
+
+Jusqu'en ces derniers temps, on l'avait vu royalement habillé: chemise
+de soie perse semée d'astres d'argent; jupe en cloche d'un pers
+assombri, bombant autour des cuisses; justaucorps soutaché or sur or et
+doublé avec la laine des moutons de Bactriane, plus fine et plus soyeuse
+que des cheveux de blonde; jambières en drap gris d'acier à talons
+rouges; babouches de chagrin pers; turban blanc sommé d'un diamant.
+
+Zaël possédait de semblables costumes combinés en jaune orange, en rose
+rubis, en vert lavande, en vert de mer et en vert aventurine, mais n'en
+portait aucun: la robe noire lui suffisait pourvu qu'elle fût de drap
+souple, doucement fourrée, tombante en beaux plis.
+
+Jadis, c'était un jeune homme de médiocre savoir, dissipateur et fou,
+pourtant inquiet, tel qu'un avare, de la richesse intellectuelle dont il
+portait en lui le sombre trésor. Yezid lui enseigna toutes les sciences,
+dont la première, et celle qui les contient toutes, est: LE SILENCE,
+avec cette formule: REGARDE EN TOI-MÊME ET TAIS-TOI.
+
+«Il faut, lui dit son maître, un jour, qu'avant de te vouer à la
+permanente méditation, avant d'assumer un irrévocable mépris pour le
+verbe (qui n'atteint jamais le point central que déformé, dans sa
+trajectoire, par la répulsive épaisseur des cervelles humaines), il faut
+que tu voies le monde. Prends un cheval et des serviteurs, gagne
+Ispahan. C'est le centre de la sottise et de la cupidité universelles,
+car la ville est peuplée dix fois comme Tauris, et l'ignominie natale,
+invétérée en toute créature, n'atteint son épanouissement parfait qu'au
+milieu du grouillement tumultuaire des larges capitales. Va, que la
+monnaie soit ton seul truchement, et sans proférer aucune syllabe, tu
+seras compris.»
+
+Zaël se mit en route, ayant fait le voeu du silence.
+
+Il passa par l'humide Vaspinge, striée de ruisselets, flabellée de
+peupliers, brodée de la glauque frondaison des saules;--par l'Agi Aga,
+où pâturent, le ventre dans l'herbe, des générations de chevaux noirs,
+issues du formidable troupeau de cent mille crinières qu'entretenaient
+là les anciens rois de Médie;--par des villages blancs;--par des plaines
+rouges;--par une montagne bleue.
+
+Il passa par Sircham, le caravansérail des Sables, où l'on soupe d'un
+ragoût de chèvre, pimenté de hiltit noir;--par le pays d'Arakayem, qui
+n'est que de chardons bleus et de bruyères roses; par Zerigan, la fleur
+des ruines, le village acrobate poussé, comme des giroflées sauvages,
+d'entre les disjointures des vieux murs écrasés;--par Sultanie, le pays
+des roses fanées, des tours penchantes, des mosquées aux dômes crevés,
+aux pavés que bousculent les folles herbes, les hystériques végétations
+qui dansent la sarabande dans les temples hantés.
+
+Il passa par Ebher, toute en jardin, naguère perspective de pêchers en
+fleurs, et dans les cultures: les tulipes barbares, les fragiles
+anémones, les jasmins grimpeurs les jonquilles, les narcisses, les
+muguets, les lys, les oeillets jaunes et les oeillets couleur de sang, les
+diaphanes mauves et la rose.
+
+À Casbin, il but du vin violet qui semblait une effusion d'améthystes.
+
+À Kom, où, chacun en son clos, reposent les cinq cents fils d'Ali, il
+acheta une épée qui ployait comme un jonc, s'enivra d'eau fraîchie dans
+le ventre des oiseaux blancs, fuma du tabac noir mêlé à du chenevis,
+mangea les tartines de graisse de cabri saupoudrées de graine de pavot,
+dormit sous un platane, ce qui préserve de la peste, assista à
+l'autodafé d'un gulbad, cet arbre magique dont les fleurs empoisonnent
+le vent, visita les Fontaines souterraines et la Mosquée des deux Rois,
+près de laquelle une enceinte aux grilles sacrées emprisonne
+d'inviolables roses, nées de la chair de Fathmé. Un prêtre veillait,
+Zaël souriait: de ses doigts comme distraits des tomans d'or tombèrent
+sur le sable, et ses yeux fixaient la plus large des roses. Le prêtre
+apporta la rose à Zaël, et Zaël, sans même la respirer, l'effeuilla
+d'une chiquenaude,--content: car, pour une simple aumône,
+l'incorruptible gardien des inviolables roses avait vendu les roses, son
+voeu, la majesté des tabernacles et la virginité de la fille de Mousa,
+fils de Gazer.
+
+Cachan fut la dernière étape. Avant d'entrer dans cette ville redoutée,
+il avait murmuré en lui-même, selon l'usage: «Scorpions, je suis
+étranger, ne me touchez pas.» Il fut piqué, guéri par une vieille femme
+qui lui en offrit une jeune. C'était, disait-elle, une assez sauvage
+gazelle, volée à des vignerons, mais Zaël apprit la vérité: «Ma petite
+maman, sussura la mignonne, attendait le voyageur résolu à payer le prix
+de ma réelle beauté, et c'est toi: je suis ton esclave.» Il la fit
+déflorer par son premier serviteur, Thamas, et, avant de la rendre
+humiliée aux mains maternelles, voulut qu'elle subît les fougues
+barbares de son palefrenier Piri, de Cofrou le muletier et du convoyeur
+Mirzatbaer.
+
+Quelques heures plus tard, ils touchaient à Ispahan.
+
+Une petite maison meublée, pourvue d'esclaves, lui fut indiquée; Zaël
+l'arrêta et chargea Thamas de l'urgente acquisition de quelques femmes,
+car un homme dépourvu de femmes est taxé de mauvaises moeurs:
+l'hypocrisie exige un certain décor, à Ispahan, comme à Tauris.
+
+Elles étaient convenables et toutes trois blondes, mais teintes en
+brunes, avec des sourcils d'idoles, une mouche noire au coin de l'oeil et
+une violette au menton. Il les habilla magnifiquement, attacha des
+pierreries au bout de leurs tresses tombantes, voulut les chemises de la
+plus caressante soie, les manteaux du plus magistral damas, les voiles
+de la plus rêveuse dentelle; boîtes de senteur flottant à des chaînes
+d'or, anneaux à tous les doigts et à tous les orteils, colliers de
+perles, pendants d'oreilles et boucles de narine, paquets d'inutiles
+bagues, pendulant comme des amulettes, entre leurs seins.
+
+Il leur donna un souper: elles mangèrent les dattes de Jaron conservées
+en des courges creuses; des pistaches fricassées au sel; des pavis, des
+grenades blanches et des roses, des prunes de Boccara; des abricots à
+chair rouge dont on grignote l'amande, le noyau s'ouvrant aisément d'un
+coup d'ongle; du raisin bleu cultivé par les Guèbres de Neyesabad et qui
+se sert sur un lit de violettes.
+
+Toutes les trois reçurent les faveurs du maître: elles le souffrirent
+avec complaisance, en créatures qui savent que l'homme ne saurait être
+le dispensateur d'aucun plaisir et que la femme seule connaît les
+ressorts secrets d'une chair de femme. Zaël, désormais, les laissa
+s'amuser entre elles et corrompre à leur aise un jeune et divin petit
+eunuque qu'il leur avait choisi comme joujou.
+
+Dans un café, au milieu des fumeurs d'asium, des joueurs d'échecs, des
+dormeurs, un mollah prêchait, ensuite faisait la quête. Tout à coup, se
+dressant de même qu'en songe, un derviche lançait, d'une puissante voix
+de hurleur, un aphorisme sur la vanité du monde, retombait dans ses
+prières. Le poëte conteur, qui commençait l'histoire de Mouça chez les
+Pharaons, fut interrompu par une troupe de danseuses. Elles roulaient
+des ventres nus, au nombril peint d'une fleur obscène, et, quand les
+jupes glissaient sur les cuisses, leur sexe épilé faisait songer à de
+grandes fillettes impubères et lascives. Calmées, quelques-unes et
+quelques turbans disparurent vers le fond du café; mais la luxure allait
+aux jeunes Circassiens qui apportaient les narghilés et les tasses avec
+de languides allures: à chaque instant le service s'interrompait, toute
+cette jeunesse étant en proie, dans les salons secrets, à de lucratives
+émotions.
+
+Zaël, qui voyageait pour s'instruire, ne résista pas à la curiosité de
+sa race, mais ces jeunes complaisants joignaient la rapacité de la
+gueuse à la niaiserie de l'enfance: c'était des joies vraiment
+désolantes, vraiment trop évocatrices du désert, où, pérégrins maudits,
+nos désirs fantômes ne joignent que des spectres. Il eut d'autres
+désillusions, il les eut toutes, car il acheta tout: il fut cazy, il fut
+mocaïb, il fut vakanevis, il fut daroga, il fut vizir, il fut chef des
+Portes-flambeaux «par l'ordre exalté et inexprimable du Très-Haut et
+Très-Saint Seigneur, vicaire de Dieu.»
+
+Huit jours après, reprenant son état de philosophe libre et obscur, il
+écrivait à Yezid:
+
+«La vie ne contient rien. Le silence même est inutile. Relève-moi de non
+voeu. Je veux pouvoir dire aux hommes que je les méprise.»
+
+«À quoi bon! répondra Yezid. Ils le savent, mais tout leur est
+indifférent, hormis la jouissance.»
+
+Il n'envoya aucun messager vers Tauris.
+
+Le ciel du soir s'alanguissait, là-bas, de fumées amarantes. Zaël
+traversa les faubourgs: de rouges ziégaris sommeillaient adossés au mur
+d'un corps de garde, et la pointe bleue de leurs bonnets s'inclinait,
+semblait saluer les passants. Partout, rasant le sol, comme un flot,
+couvrant les toits d'une neige imprévue, dressant en l'air des trombes
+croulantes d'ailes immaculées, des pigeons blancs: quelques têtes
+huppées animaient un instant les trous multiples des lourds colombaires.
+
+Au-delà des Portes du couchant, la nuit éploya ses noires tarlatanes
+étoilées d'argent pâle: Zaël marchait toujours. Il était bien
+réellement, à cette heure, le Pèlerin du silence: aucun grelot ne
+sonnait dans son crâne, nul verbe ne luisait dans les limbes de sa
+pensée, et il allait, goûtant la fraîcheur du soir et la douceur des
+négations définitives.
+
+Zaël marchait toujours, et la nuit éployait ses noires tarlatanes lamées
+d'argent lunaire. D'un bois de saules, une chanson monta:
+
+Celle qui tient mon coeur m'a dit languissamment:
+«Pourquoi donc es-tu triste et pâle, ô mon Charmant?»
+M'a dit languissamment celle qui tient mon coeur.
+
+Celle qui tient mon coeur m'a dit moqueusement:
+«Quel miel d'amour a donc englué mon Charmant?»
+M'a dit moqueusement celle qui tient mon coeur.
+
+Moi, j'ai pris un miroir et j'ai dit à la Belle:
+«Regarde en ce miroir, regarde, ô ma cruelle!»
+Et j'ai dit à la Belle, en brisant le miroir:
+
+«Comme une perle d'ambre attire un brin de paille,
+la langueur de ton teint m'appelle, je défaille,
+Je suis le brin de paille et toi la perle d'ambre.
+
+Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames
+Pour ranimer le coeur de mon Roi qui se pâme,
+Des cinnames pour son âme et des fleurs pour son coeur!»
+
+Zaël entra dans le bois de saules. Penchée vers la fontaine, une jeune
+fille emplissait des outres et elle était charmante, bras nus, cheveux
+roulés et son voile envolé.
+
+Avec de grands yeux calmes, elle regarda l'inconnu: Zaël s'approcha, et,
+s'agenouillant toujours muet, leva vers son menton un pli de sa robe.
+
+«Si tu es le roi, dit la jeune fille, retourne en ton palais; si tu es
+l'ange visiteur, remonte au ciel; mais si tu es un voyageur, ferme les
+yeux, car je suis dévoilée.»
+
+L'outre qu'elle plongeait dans la fontaine lui glissa des mains, et ses
+naïves lèvres se laissèrent couvrir par les lèvres de Zaël. Elle ne
+parla plus, et, dans l'adorable silence des vallées endormies, Zaël,
+pour la première fois, buvait un peu d'âme.
+
+Maintenant, blottie aux flancs de l'Homme dont elle serrait les genoux
+de ses bras adorants, la Femme redisait passionnément le chant de la
+Vierge:
+
+«Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames,
+Pour ranimer le coeur de mon Roi qui se pâme,
+Des cinnames pour son âme et des fleurs pour son coeur!»
+
+Zaël songeait à des paroles de son maître: «Si tu trouves le
+Désintéressement et qu'il ait des vêtements d'homme, prosterne-toi le
+front dans la poussière. S'il a des vêtements de femme, prends cette
+femme et rentre en ta maison.»
+
+Ayant songé, il tira sa bourse et la vida dans la robe entr'ouverte,
+mais la jeune fille secoua sa robe et pleura.
+
+Alors, Zaël rompit son voeu;
+
+«Viens, tu es Celle que je ne cherchais pas. Viens, et dis-moi ton nom.
+
+--Mon nom est Amante et je t'aime.
+
+Dans l'adorable silence des vallées endormies, Zaël pour la première
+fois buvait un peu d'âme, et Amante, amoureusement, picorait les pièces
+d'or et une à une les fourrait dans sa chevelure.
+
+Ils étaient deux: au plus creux de la vasque sableuse, deux rivières
+joignaient leurs eaux confluentes, la verte Spincha, douce et trouble au
+printemps, non moins qu'un oeil de femme, et l'Agi, noir torrent salé.
+
+Ils étaient deux: sur les coupoles les arbres faisaient de la dentelle:
+Ali la jaune, Hassein couleur de rouille, Cazem la toute blanche, et des
+lunes brisées brillaient sur tous les dômes.
+
+Ils étaient deux: le blond troupeau bourdonnait autour du fier sultan,
+du sultan aux cornes d'argent: c'était Tauris, courtisé de plus de
+collines que l'amour n'amène d'amoureuses, que la peur ne presse de
+peureuses aux flancs du mâle flamboyant.
+
+«Vous êtes deux, dit Yezid, avec une ironie qui troubla Zaël, vous êtes
+deux?...
+
+«REGARDE EN TOI-MÊME ET TAIS-TOI.»
+
+
+
+
+LE FANTÔME
+
+
+[Grec: chai Thêaôrhô aôssou]
+
+THÉOPHILE D'ANTIOCHE
+
+PORTAIL
+
+Aux matines de notre amour le ciel fut blanc et miséricordieux: les
+mamelles sidérales épandaient vers nos lèvres le lait très intègre du
+premier rafraîchissement, et vers nos yeux, les prunelles polaires, la
+grâce d'une lumière équivalente à la transparence de nos désirs.
+
+Notre éveil avait été par des cloches qui sonnaient délicieusement en
+nos têtes et nous appelaient hors de nous: elles sonnaient en nos têtes
+et au-dessus de la ville, comme tous les jours, et cependant nous ne
+fûmes pas dupes de l'habitude des cloches crépusculaires. Nos âmes
+obéissantes et joyeuses se rendirent aux irrévocables matines: les corps
+frileux attendaient encore encapuchonnés de sommeil, inquiets, mais
+consolés au fond de leur chair par un espoir de réunion, et la solitude
+fut tolérable sous la grâce du ciel blanc et miséricordieux.
+
+_Verset_.--Ta jeunesse s'est levée d'entre ses soeurs et elle est venue à
+moi. Je ne te connais pas, ô soeur, et ton essence me fait peur. Et
+pourquoi viens-tu toute nue? Le corps est la pudeur de l'âme: va te
+vêtir, car tu confonds mon innocence et tu excites en mon essence la
+concupiscence de l'amour pur.
+
+_Répons_.--Je veux baigner dans les eaux fraîches de ta pensée, ô soeur,
+la nudité de mon désir. Tu connaîtras mon essence si tu m'admets en ta
+profondeur. Laisse-moi: je tomberai comme une pierre tranchante sur ton
+sein à jamais blessé, et doucement j'irai au fond de toi et tu saigneras
+si haut que les hautes feuilles en seront éclaboussées d'amour.
+
+_Verset_.--Pourquoi veux-tu faire saigner d'amour l'immatérialité de ma
+paix? O soeur folle et cruelle, je n'ai ni sein, ni sang, et tu n'as ni
+tranchant ni pesanteur. Nous sommes plus intouchables que la trace de
+l'oiseau dans l'air et plus invisibles que l'odeur des roses. Je veux
+bien t'aimer, ô soeur folle, mais va te vêtir, que je te voie!
+
+_Répons_.--Mais tu es nue, pauvre âme, aussi essentiellement nue que
+moi-même, et tout n'est que métaphore. Si je revêts mon corps, que
+feras-tu de mon corps, et de quels yeux contempleras-tu mes yeux?
+
+_Antiphone_.--L'essence est essentielle et la forme est formelle, mais
+la forme est la formalité de l'essence.
+
+_Cantique_.--Nous mettrons les sept roses aux sept clefs de la viole et
+l'arc-en-ciel sera les cordes.
+
+Respire mon odeur, ô coeur, je suis odorante et mourante, la mort des
+roses en est la cause.
+
+Respire mon haleine, ô reine, je suis amoureux et peureux, j'ai peur de
+ton bonheur, ô fleur!
+
+Écoute mes soupirs, ô sire, mes soupirs ont brisé la viole aux sept
+cordes, mais j'en ferai sept autres avec mes sept désirs.
+
+Écoute mes paroles, ô folle, tes paroles ont brisé les cordes de mon
+coeur, mais j'en ferai sept autres avec tes sept soupirs.
+
+Regarde dans ma joie, ô roi, les fleurs sont mortes, la viole est morte,
+tout meurt excepté toi.
+
+Regarde dans mon ciel, ô belle, les sept couleurs sont mortes de joie,
+tout meurt excepté toi.
+
+
+
+
+LE PALAIS DES SYMBOLES
+
+
+La forme est la formalité de l'essence: nous acquiesçâmes à cet
+aphorisme antiphonaire que les voix célestes n'avaient pas nié et nous
+nous apparûmes réels, c'est-à-dire équilibrés selon l'objectivité la
+plus commune, mais non la seule.
+
+Ce fut d'abord en un salon de hasard, parmi la cruauté des robes
+indiscrètes, et ce milieu nous faisait pâlir d'ennui. L'enfance y
+vagissait sous de blonds ou blancs cheveux et de pareilles joies
+vitulaires électrisaient les membres ingrats et ceux qui ne l'étaient
+pas encore; des gens qui avaient assassiné leur conscience portaient un
+signe, une tache sanguinolente à l'endroit du coeur; d'autres ne
+portaient aucun signe et cependant ils n'avaient pas été moins
+courageux. Cette impression nous fut pénible. Je dis à ma soeur:
+
+--Il leur reste la satisfaction du devoir accompli et la joie de se
+redire en secret que la perle sociale est toujours une perle, même en
+l'obscurité de sa coquille close. Le plaisir d'être un scélérat peut se
+savourer jusque dans le silence...
+
+--Non, ce n'est pas la même chose: les âmes viles jouissent surtout de
+l'ostentation de leur vilenie. Il leur faut l'estime à laquelle elles
+ont droit; le silence et l'obscurité les rend inconsolables.
+
+Quand ma soeur eut parlé, je la priai très simplement de me dévoiler son
+nom.
+
+«Je suis pierre et fleur, je suis dure et parfumée, je suis transparente
+et charnue, je suis rude et je suis douce, je suis double et je suis
+une: ai-je dit pierre ou fleur, en disant Hyacinthe?»
+
+«O gemme de senteur, ô floraison adamantine et je ne sais quelle musique
+de paradis dans les syllabes fraîches, une volupté si délicate, des yeux
+si fraternels où le baiser s'alanguirait au charme de boire un
+merveilleux éther!»
+
+Nous regardions les jeux de nos pareils, si dissemblables de nos rêves,
+et sans nous targuer de la fierté triste des exilés nous éprouvâmes
+l'étonnement de l'antipathie.
+
+--Vous plaisez-vous à vivre?
+
+--Oh! si peu! répondit-elle, si peu que je ne sais si je vis vraiment.
+L'uniformité des jours me décourage comme une séquence de notes en
+l'accord majeur des félicités nulles. J'ai rêvé d'une blessure qui
+tombait sur moi d'en haut, de très haut, et je remerciais la Douleur
+d'avoir pensé à mon coeur. Je fus touchée de ce choix accidentel, mais je
+vois bien que je ne suis pas élue.
+
+--La volonté du martyre est le martyre lui-même, mais pourquoi de tels
+désirs? Jouissez de vos songes et de votre chair, et si quelqu'un dit
+votre nom avec amour, ne serez-vous pas joyeuse?
+
+--Oui, d'avoir donné une joie, mais à qui? Je voudrais, si j'aimais,
+d'exceptionnelles voluptés et aller si loin que l'éternité fût jalouse
+de ma floraison éphémère.
+
+--L'éternité n'est pas jalouse, elle est protectrice, et l'abri de sa
+permanence est ouvert à tout acte significatif: c'est le palais des
+symboles. Inaccessible aux vanités égoïstes du geste quotidien,
+impitoyable aux préventions négatives, son vantail accueille avec
+charité les esprits, qui accueillent en eux l'Esprit d'amour. Et autour
+du palais, il y a des étangs d'une invincible stérilité: ceux qui ont
+dit non tombent là, et les fourmillements de la putréfaction même leur
+sont déniés; ils deviennent le rien qu'ils voulurent, et les étangs
+sommeillent éternellement dans une invincible stérilité.
+
+--Palais sans parfum et sans fleurs! Où sont les fleurs?
+
+--Elles sont peintes sur les murs.
+
+--Elles sont mortes.
+
+--Elles sont vivantes,--comme des pensées!
+
+Hyacinthe s'immobilisa selon l'idée qui agissait en elle. Debout parmi
+les ombres pâles d'une tapisserie, elle répéta;
+
+--Elles sont mortes! Elles sont peintes sur le mur!... Parfois il m'a
+semblé d'être peinte sur un mur, morte, ou vivante pas plus qu'une
+pensée fanée, et des apparences aussi mortes que moi passaient,
+passaient--comme maintenant! Comme toujours, n'est-ce pas? Suis-je autre
+qu'une des ombres pâles de cette tapisserie morte? Ah! vous n'osez pas
+dire que je suis vivante? Vous ne l'oserez pas, si vous craignez le
+mensonge.
+
+--Le privilège de vivre! Mais vous seriez la seule, Hyacinthe, la seule
+entre vos pareilles! Vous ne vivrez qu'en celui qui vous aura fait
+souffrir,--et cela ne suffit pas toujours. O folle plus primitive que
+les déesses abolies, quelle ambroisie de divinité croyez-vous donc avoir
+bue par la naïveté de vos yeux bleus? Et même le Divin n'a pu vivre que
+par la souffrance et par la mort: il vint demander à la candeur barbare
+le crucifiement de ses chairs élues et que son sang vierge, sous les
+verges, les épines, les clous, jaillit comme au désert les eaux fraîches
+des roches attendries.
+
+--Je veux affermir l'ombre que je suis, dit Hyacinthe, je veux me
+vérifier et je veux m'exalter. Oh! le moyen, qu'importe, les ailes de
+velours de la Chimère ou le dos rugueux du Dragon? Mais, je veux,--quoi?
+
+--Abandonne-toi!
+
+--Oui! Et pourtant je m'aime,--si rien!
+
+--Tu es prédestinée.
+
+--Ne fais pas violence à ma volonté.
+
+
+
+
+DUPLICITÉ
+
+
+Nous allâmes vers l'arborescence des piliers tordus dans la crypte.
+Eglise douce et discrète où nous entendîmes les enfantines voix de la
+salutation et les psalmodiements intérieurs de nos coeurs! il y avait de
+l'ombre et des fleurs, des cierges et de l'encens, et un grand silence,
+un silence d'adoration et de peur lorsque, sous les plis du suaire
+marqué de la croix, la Victime se levait pour bénir.
+
+--Damase, me dit Hyacinthe, agenouillez-vous et soyez pénitent de mes
+fautes, puisque je dois vous appartenir: ayez soin de mes fins dernières
+et qu'elles s'achèvent en conformité avec les lois de la rédemption.
+
+--Hyacinthe, je vous chargerai sur mes épaules et je vous déposerai aux
+pieds de la Miséricorde.
+
+--Tu me l'as demandé,--je m'abandonne.
+
+--Tout entière?
+
+--Est-ce que je suis deux?
+
+--Il y a la chair et l'esprit.
+
+--Je ne suis ni chair ni esprit, je suis femme et fantôme: je
+deviendrai--ce que tu me feras.
+
+--Tu deviendras ce que tu es et tu fleuriras selon la grâce de tes
+bonnes volontés. Que puis-je, sinon te cueillir et te faire sentir le
+prix de la sève qui sortira de tes blessures? Vivre, c'est en niant
+toute joie qui n'est que personnelle, toute douleur égoïste: le stupre
+d'être seul et de se plaire est le troisième péché, mais il contient les
+deux autres. Tout entière,--oui: tu ne dois te refuser ni à l'infini,
+qui, en te créant, t'a choisie, ni au fini, qui, en t'aimant, t'a triée
+d'entre la multitude des grains stériles. Sois la fécondité des
+adorations et des sourires et réjouis-toi du supplice d'être écrasée au
+pressoir, pour être bue, vin pur, dispensatrice des ivresses royales.
+Tout entière, ô vierge double,--oui: et sois spiritualisée, beauté
+charnelle, et sois réalisé, intellectuel fantôme.
+
+LE CHOEUR.--_Procul recedant somnia
+ Et noctium phantasmata!_
+
+--Écoute, la conjuration des voix prie pour la pureté de ton sommeil.
+Les mauvais songes s'enfuient mécontents et honteux, leur laideur cachée
+sous des manteaux couleur de nuit, et les phantasmes terrifiés retombent
+dans leurs cavernes comme des fumées trop lourdes. Endors-toi sur mon
+épaule, formalité charmante d'une essence que j'ignore, dors et tu
+n'auras pas d'autres rêves que le rêve de rêver.
+
+--Je dors.
+
+
+
+
+L'ENCENS
+
+
+Sa virginité connut l'étonnement d'avoir admis en soi un voyageur
+complètement inconnu. Il avait des façons amicales de s'insinuer, un air
+de douce impertinence, des gestes spécieux et l'aplomb déconcertant de
+ces gens qui savent leurs forces, mesurent au juste les conséquences
+d'un coup d'audace. Hyacinthe se demandait comment elle avait pu
+précédemment proférer tant d'insanités et en écouter relatives aux
+délires spirituels. Comme tout était devenu clair! Des lumières
+rayonnaient sous ses paupières closes, et son intellect, libéré des
+doutes, planait, comme un oiseau d'aurore, dans une atmosphère d'une
+limpidité éblouissante. Elle comprit que toutes les vérités, même les
+plus immémoriales, convergeaient vers un point central de sa chair et
+que ses muqueuses, par un ineffable mystère, renfermaient dans leurs
+plis obscurs toutes les richesses de l'infini. Pendant une seconde
+presque séculaire elle fut convaincue que sa propre essence avait
+absorbé et détenait à jamais l'essence de tout; c'était une possession
+et une joie si démesurées qu'elle s'évanouit: à son réveil, elle ne
+sentit plus rien qu'une grande lassitude et l'insupportable effarement
+d'avoir été dupée. Néanmoins elle se sépara sans rancune du chimérique
+voyageur, et même lui voua une certaine amitié comme à un compagnon de
+grandes aventures, encore que fallacieuses.
+
+Moi qui l'aimais hautement, voulais opérer en elle la transposition au
+mode mineur de mes personnelles et volontaires illusions, je fus
+péniblement impressionné, car elle n'avait rien manifesté, sinon de la
+surprise. Après comme avant, elle se montra pareille, aussi triste de
+vivre si peu, mais d'une tristesse différente, où la déception
+remplaçait l'ignorance.
+
+Je la questionnai, mais la sensation était si loin, déjà, et si confuse,
+qu'elle répondit, avec cette franche simplicité convenue entre la
+noblesse de nos esprits:
+
+«Ce n'est pas bien supérieur à manger une pêche.»
+
+Comme le plaisir sexuel, hors les organismes de brutes, n'est que l'écho
+et la redondance du plaisir donné, ma joie diminua jusqu'à rien,
+jusqu'au rafraîchissement d'occasion, en une promenade, avec le fruit
+qui pend au-dessus du mur--et je doutai de la légitimité d'une telle
+défloration.
+
+Elle avoua cependant tout ce qui était vrai: le souvenir d'un envol dans
+les éthers, mais si imprécis! Plus tard, par la répétition de sensations
+identiques, sa mémoire se fortifia et elle put confirmer ma divination.
+
+--Mais, ajouta-t-elle, il faudrait la durée, le toujours. Bref, ou moins
+bref, l'instant n'est qu'un instant.
+
+--Et il n'y a que des instants. Croire que l'on capte l'infini dans un
+baiser!
+
+--Alors, plus!
+
+Cependant nous recommençâmes. La satisfaction physique s'affirma, mais
+c'était ensuite comme une humiliation d'avoir été heureux par de
+l'inconscience. Ces secousses étaient nécessaires: elles nous devinrent
+une habitude et nous n'y pensâmes même plus guère en dehors du moment
+même.
+
+Ainsi nous y avions mis de la poésie en vain et du cérémonial! Une
+chapelle privée, la nuit, des chants de jeunes filles, une assistance
+révérante aux mystères liturgiques, un évêque vieux et simoniaque à
+peine, une immédiate installation sous des arbres d'une vénérabilité
+absolue, en une maison de jadis, close au vulgaire: et rien de sublime,
+pas une exceptionnelle volupté!
+
+Hyacinthe sortait d'une race morte au monde depuis des siècles. Fleur
+d'automne et la dernière, elle accumulait en son parfum tout l'esprit de
+cette sève tardive, mais la jeunesse de ses nuances avait quelque chose
+d'une teinte inaccomplie, faute de soleil, rose penchée sur une rivière
+d'ombre. Quand elle marchait, elle avait l'air d'être enveloppée et
+portée par un souffle de mystère qui jouait dans ses cheveux blonds,
+comme le vent soulève et anime les touffes tombantes des viornes, le
+long des haies d'octobre.
+
+Destinée par la pâleur de sa nature à de perpétuelles déceptions, elle
+n'en souffrait qu'un instant, se résignait. Je pouvais la comprendre,
+moi, que des folies leurraient sans repos, à qui les réalités
+extérieures, cérébralement exagérées d'avance, échappaient toujours
+quand j'avançais la main vers «la cueillaison du rêve».
+
+Motif de désolation, oui, mais valable seulement pour des enfants;
+pourtant de telles faillites, souvent répétées, finissent par détruire
+la native confiance de l'être en la vie,--et bientôt l'on n'avance même
+plus la main, sûr de ne ramener vers soi que le vide. Au rebours de ce
+qui est cru, c'est là une acquisition plutôt qu'une perte; arrivé à cet
+état mental, l'homme a compris l'inutilité absolue du mouvement, il se
+confine en lui-même, se trouve enfin apte à l'existence sérieuse et
+vraie. Il ne s'intéresse plus qu'à la seule pensée, ses relations avec
+le monde sont réduites au nécessaire strict, à l'entretien urgent du
+substratum matériel, et toutes les questions qui agitent les peuples,
+émeuvent les individus, acquièrent immédiatement l'importance du fétu
+qui révolutionne une fourmilière.
+
+Hyacinthe était apte à recevoir ces idées: elle les accepta, et,
+mésestimant tout le reste, nous nous occupâmes de nous-mêmes et de
+l'infini.
+
+Nous-mêmes, c'était l'amour. Spirituellement, nous ne pouvions nous
+atteindre qu'en Dieu, après avoir gravi la montagne mystique, et là,
+souffrir la crucifixion sur la croix de l'éternel Jésus: c'est ce que
+j'avais promis à Hyacinthe et c'est ce qu'elle croyait vouloir.
+
+Physiquement, tous les grains de l'encens profane n'avaient pas été
+brûlés. Je ne voulus pas condamner celle qui m'était confiée à
+l'ignorance éternelle d'un art si généralement estimé, et, tout en
+souhaitant qu'ils lui répugnassent, je lui en dévoilai les secrets.
+
+La curiosité la soutint dans cette épreuve, et nous épuisâmes avec
+méthode tous les articles de l'évangile gnostique, sans que notre santé
+eût notablement fléchi.
+
+--Exceptionnelles voluptés, me dit-elle un jour, soit, mais tout cela
+revient au même et l'équivalence des moyens est certaine puisque le but
+atteint est toujours identique. De plus, l'exceptionnel qui se répète ne
+diffère pas du banal et enfin les recommencements du fini, c'est-à-dire
+du rien, ne peuvent jamais donner au total que néant. Je suis lasse et
+triplement dupée, je suis sans espoir! Pourquoi m'as-tu traînée dans la
+honte des péchés abominables?
+
+--Pour que tu sois bien vraiment sans espoir charnel, pour que tu
+connaisses l'humiliation d'avoir un sexe insatiable et menteur.
+
+--Si nous continuons, je te mépriserai.
+
+--Hyacinthe, ton corps adorable me fait horreur.
+
+--Damase, tes lèvres perverses me font mal aux yeux, quand je les
+regarde,--après!
+
+--Ton profil est toujours ma joie.
+
+--Damase, te souviens-tu que nos âmes se visitèrent,--aux matines de
+notre amour?
+
+--Oui, et tu étais pure,--comme le silence!
+
+--Rends-la moi, ma primordiale pureté.
+
+--La confession est lustrale, Hyacinthe. Ne viens-tu pas de dire ta
+honte?--Elle n'est plus.
+
+UNE VOIX.--_Hostemque nostrum comprime
+ Ne polluantur corpora!_
+
+--Le Verbe est répandu dans l'air et l'air, parfois, se condense en
+paroles. La pensée des invisibles gardiens est toujours présente autour
+de nous et la circonvolution de leurs ailes nous protège charitablement.
+Ils savent nos volontés et les réalisent quand elles ne contredisent pas
+les normes. Leur pouvoir, c'est la métaphore de tendre la main et la
+voix est souvent la grande auxiliatrice: ils se font entendre s'il le
+faut. Que l'ennemi donc soit absent du cercle de notre communauté et
+qu'à nos corps la souillure soit épargnée,--dans l'avenir, dans le
+présent et dans le passé!
+
+--Et dans le passé! dit Hyacinthe. Que ce qui fut fait soit défait!
+Pourtant, je voudrais--me souvenir. Je voudrais garder la mémoire des
+instants où tu pénétras dans ma chair pour la glorification--vaine, mais
+lumineuse--de ma sensibilité de femme. Car, enfin, si je suis fantôme un
+peu moins je le dois à des insistances corporelles, et cela compte, même
+péché. Et qu'elle me dure aussi, la mémoire de ton inconscience et de
+tous nos gestes d'amour et surtout de l'abandon premier si peureux, avec
+ses yeux baissés et sa si gauche manière de se défendre contre la joie
+de connaître, la joie de la pomme amère croquée à deux, comme des
+enfants,--et quand c'est mangé, c'est fini! Et, tiens, duperie ou non,
+je t'aime!
+
+
+_Cantique._--Ecoute mes soupirs, ô sire, mes soupirs ont brisé la viole
+aux sept cordes, mais j'en ferai sept autres avec mes sept désirs.
+
+Écoute mes paroles, ô folle, tes paroles ont brisé les cordes de mon
+coeur, mais j'en ferai sept autres avec tes sept soupirs.
+
+
+--Tu me réjouis, Hyacinthe, plus que le parfum des sept roses qui sont
+les sept voluptés; les roses sont mortes, mais tu vis, toi,--ô mon
+amour! Oui, comme tu l'as dit: tout entière! Et pourquoi nous fâcher
+contre les défaillances du réel et ne pas nous plaire même à l'absurde
+qui nous trompe, si c'est par des caresses? Nous savons que la sensation
+ne donne rien: amusons-nous pourtant à ce rien,--qui est tout dans le
+moment où il surgit en nos imaginations et restons franchement
+contradictoires, afin de pouvoir sourire de nous-mêmes aux occasions
+tragiques.
+
+--Duperie, ou non, je t'aime, répéta Hyacinthe. Et toi aussi, n'est-ce
+pas? Alors, soyons l'un pour l'autre une agréable odeur.
+
+Elle me baisa sur la bouche et nous nous exaltâmes de la meilleure foi
+du monde.
+
+
+
+
+L'ORGUE
+
+
+«O face adorable qui avez réjoui dans l'étable les anges, les pasteurs
+et les mages!»
+
+A genoux devant rien, au milieu de sa chambre, la tête entre ses mains,
+déroulée vers ses reins l'innocence de ses cheveux pâles, elle proférait
+avec une grande pureté de voix cette éjaculation pieuse et la répétait
+toujours la même, telle que la strophe amoureuse d'un chapelet.
+
+J'attendais la suite; il n'y en eut pas, et elle se releva pour me
+sourire et me dire:
+
+--Je prie par la musique des mots. Cette phrase trouvée en un ancien
+livre n'a-t-elle pas quelque chose d'assez doux et d'assez fort pour
+briser les portes de la négation et attendrir même, selon l'harmonie de
+sa grâce vocale, l'oreille aux aguets du Seigneur Jésus? Oui,
+l'attendrir, pour que tout y passe, les litanies de mes peines secrètes
+et l'anxiété de faire ta joie... Et puis je songe à la Dame du très
+vieux temps, à la dame Véronique qui gagna par son bon coeur le privilège
+d'un mouchoir miraculisé. Oh! entre toutes que je fusse celle-là, et
+m'écarter de la foule contente d'un spectacle et venir vers celui qui
+porte sa croix et doucement, comme d'une angélique main, essuyer la
+sueur sacrée de la Face adorable!... Et sur les images, on me verrait,
+debout à mi-côte, avec à mes pieds la triste Jérusalem, déployant pour
+l'étonnement des Juifs stupides l'empreinte inestimable, et le condamné
+monte vers le sommet du monde, aux yeux de tous il souffre, il meurt, et
+moi je demeure là, les bras étendus afin que l'on vénère ce que je
+porte, et mon altitude survit à la résurrection--car je suis la sixième
+station du chemin de la Croix!
+
+Je répondis avec une ironie qui la déconcerta:
+
+--Être, n'est-ce pas, une figure historique, afin de vous faire peindre
+à fresque par Fra Angelico, et votre nom écrit sur une banderolle et
+répété, en une antienne apocryphe et indulgenciée, par des anges que le
+théorbe accompagne?
+
+--Eh bien, oui! reprit-elle en rougissant. Vous m'auriez choisie entre
+plusieurs peintures au lieu d'entre plusieurs femmes, et ne
+m'auriez-vous pas aimée tout autant?
+
+--Tout autant.
+
+--Peut-être plus?
+
+--Peut-être plus.
+
+--Et j'aurais peut-être dévoilé à votre contemplation, rien que par mon
+genre de regard, toujours le même, une âme plus agréable et certainement
+moins discordante, plus facile à satisfaire et moins embarrassée, sûre
+de toujours vous plaire et pas effarée de tout comme je suis,--car, je
+puis bien vous le confier, Damase, je ne comprends rien ni à vous, ni à
+la vie, ni à moi, ni à rien.
+
+--Hyacinthe, l'orgueil de vouloir comprendre est dangereux, immoral et,
+de plus, démodé. La devise moderne (la dernière) n'est-elle pas:
+«Marcher, sans savoir pourquoi, et le plus vite possible, vers un but
+inconnu»? Agir et penser sont des contraires qui ne s'identifient que
+dans l'Absolu. Beaucoup de gestes, remuer la tête, remuer les bras,
+remuer les jambes,--sans pourtant ressembler expressément à un
+pantin,--accomplir ces mouvements avec la sécurité que donne le
+sentiment du droit, voilà ce qui est recommandé par-dessus tout. Soyons
+des citoyens de l'activité universelle et oublions de prendre conscience
+de nous mêmes. Le cheval aveugle galope sans hésitation, car, ignorant
+d'où il vient, il ignore où il va: crevons-nous les yeux.
+
+--Vous manquez d'indulgence, Damase. Il ne faut pas me traiter par
+l'ironie, cela me fait souffrir.
+
+--Plus tu sauras, plus tu souffriras. L'Absolu a souffert absolument,
+peut-être encore! Une infinie tristesse s'est répandue sur le monde, et
+d'où, sinon d'en haut? Songe à la douleur divine, après la vanité du
+rachat, vain comme la vanité qu'il rachetait! Le sacrifice fut
+incompris, hors de quelques-uns qui n'ont aujourd'hui que des héritiers
+obscurs, imbéciles ou désarmés.
+
+--Pensons à nous-mêmes, dit Hyacinthe.
+
+--Oui, soyons égoïstes et nous serons peut-être sauvés. Le salut est
+personnel. Nous d'abord, et délestons de toute fraternité inutile le vol
+de la chimère qui nous emporte aux étoiles.
+
+--Ne devons-nous pas aimer les autres?
+
+--Nous ne devons pas aimer les mauvaises volontés: elles se sont,
+d'elles-mêmes, mises en dehors de l'amour. Mais il n'est pas nécessaire
+de les haïr ni de les mépriser.
+
+--Je voudrais, dit Hyacinthe, les aimer quand même,--un peu.
+
+--Non, ce sont des négations: ce serait aimer le mal qu'elles
+symbolisent.
+
+--Pourtant j'aime les bêtes.
+
+--Les bêtes sont innocentes.
+
+--Ah! nous allons devenir bien pharisiens!
+
+Cette remarque m'interdit, car Hyacinthe avait raison,--relativement.
+Pratique, telle que toute femme, elle ne voulait pas fermer le cercle
+sans espoir de solution; il lui fallait garder une possibilité de
+cousinage avec l'humanité. Je lui concédai son désir pour le cas où nous
+serions devenus l'un pour l'autre des sachets empoisonnés.
+
+Toutefois, je repris:
+
+--En toute religion,--même en celle que nous pratiquons (oh! surtout en
+paroles, comme des gens que l'acte déconsidère, au moins momentanément,
+à leurs propres yeux)--il y a un ésotérisme, un mystère qui, une fois
+pénétré, dispense le fidèle de toute charité médiate. N'ayant plus de
+relations qu'avec l'Infini, il s'abstrait de la création, n'est tenu
+envers ses frères, mauvais ou bons, à aucune sorte d'amour effectif ou
+théorique: c'est l'état d'indifférence, la nuit de la volonté, l'un des
+stages de la nuit obscure de l'âme qui comprend également
+l'anéantissement sensuel et l'anéantissement intellectuel,--prologue de
+la vie en Dieu, pénultième station avant la vision béatifique.
+
+--Et quel est, dit Hyacinthe, ce mystère à pénétrer?
+
+--A peine si c'est un mystère, Hyacinthe, à moins que l'évidence n'ait
+droit, elle aussi, à ce nom plus prostitué qu'une conscience d'évêque.
+Il s'agit tout simplement de la science du néant, qui s'acquiert plutôt
+par un acte de foi que par une déduction logique,--bien qu'en somme son
+acquisition soit le but dernier de la logique elle-même. Mais, vous avez
+dit vrai, il y aurait du pharisaïsme à croire que nous avons conquis
+cette connaissance suprême!
+
+--Pourquoi donc, Damase?
+
+--Ne sommes-nous pas des sexes?
+
+--Oui, oui! cria-t-elle, oui! J'y tiens, au mien et au tien. Il n'y a
+que cela que je comprenne,--presque! et encore cela m'attriste.
+
+--Je le sais, petite adorable menteuse, tu me l'as déjà dit: cela
+t'attriste--après! Tu fais semblant de m'écouter et tu penses à des
+baisers. Tu n'es--comme les autres--qu'une gaîne!
+
+--Hé! puis-je pas être cela, et autre chose en même temps? Je suis une
+gaîne pour tes idées,--et elles sont rudes, parfois, tel qu'un mauvais
+rêve.
+
+--Tu es fallacieuse!
+
+--N'est-ce pas ton désir, Damase? Ne dois-je pas être pour toi une
+illusion?
+
+Nous étions sortis de la chambre et de la maison,--accueillis avec la
+déférence due aux seigneurs par la vieille avenue de hêtres respectueuse
+et solennelle: et reconnaissants aux nobles arbres nous marchions avec
+une lenteur comme de procession, d'accord avec le ploiement des larges
+branches que le vent, une à une, inclinait vers nos têtes. L'orgue vaste
+chantait: nous écoutions, et nos oreilles accoutumées distinguaient le
+bruit des hautes et des basses feuilles, les dires du hêtre, des
+peupliers, des pins et des chênes circonvoisins. L'avenue proférait les
+notes dominantes et, dans l'accompagnement précipité des peupliers, les
+pins jetaient leur lamentable plainte et les chênes, la sonorité grave
+d'une voix de mâle.
+
+La chute de la nuit pacifia tous les bruits: ils semblèrent descendre et
+rentrer dans l'herbe qui, maintenant, craquait sous nos pieds.
+
+--Enfin, dit Hyacinthe, où voulons-nous en venir?
+
+--Mais, répondis-je, il me semble qu'une croyance positive et stricte,
+par exemple en nous mêmes, en notre utilité absolue et mystique,
+libérerait notre logique de bien des inconséquences. Je crains que nous
+soyons un peu enclins au jeu. Vous êtes-vous arrêtée, parfois, en un
+jardin, à Paris, devant de petites immanences, cheveux dans le cou et
+jambes nues, jouant à la raquette? Et avez-vous pénétré le profond
+sérieux, sous de plaisantes apparences, avec lequel ces animalcules se
+renvoient, en glapissant de volupté, leurs âmes à plumes, leurs volants
+immortels?
+
+Au bout de l'avenue des points lumineux apparurent, deux ou trois,
+surgissant comme des fanaux au-dessus de l'immobile mer des choses.
+Silencieusement nous nous arrêtâmes, éprouvant les incertitudes de
+l'imprévu, puis en les maisons devinées, derrière la fenêtre vive, nous
+imaginions de paisibles vies, heureuses de l'abri et du repos, délivrées
+du souci de la pensée, contemplatives de leur douce végétalité, lentes
+au geste et peu de paroles. Ah! qu'il fait bon vivre là où l'on n'est
+pas.
+
+L'église était ouverte encore, personne n'y priait et les ténèbres
+intérieures dormaient sous la lampe éternelle.
+
+Nos genoux heurtèrent l'orgue du choeur, je soulevai la lourde chape de
+chêne et les doigts d'Hyacinthe chantèrent la gloire triste de vivre
+dans l'indéniable et essentielle obscurité. Sans rancune contre les
+lumières éteintes, contre la noirceur du ciel, ils demandaient très
+humblement pour nos âmes une lueur,--oh! pas davantage!--une syllabe de
+flamme pâle. Aux doigts en mouvement, les pierreries des bagues
+chatoyaient un peu parmi la pénombre,--ainsi que des pensées confuses,
+mais vraies: rien que cette vérité-là, intermittente et vague, mais
+certaine!
+
+Donc, je m'élevais aux cimes du désir métaphysique tout en caressant
+d'une distraite main les petits cheveux d'Hyacinthe et le contour de ses
+oreilles, vérité non pas douteuse celle-ci, mais authentique et d'une
+certitude si candide! Les cheveux étaient doux comme des aveux; ils
+s'abandonnaient à mes doigts et s'enroulaient si naïvement, avec tant de
+bon vouloir à me faire plaisir et l'oreille était si inquiétante avec
+ses méandres et en même temps si docile à mon jeu de manipuler, et
+Hyacinthe était si bien toute frémissante et si parfaitement isochrône
+avec le galop de mes pulsations,--que l'orgue se tut.
+
+Nous observâmes le respect dû au Saint Lieu en nous unissant selon toute
+la modestie compatible avec les gestes de l'amour.
+
+
+
+
+LES IMAGES
+
+
+Regarder des images pieuses, des représentations de saintes dont la face
+blême s'amincit dans un halo d'or, d'amantes qui laissèrent toute
+terrestre inquiétude oubliée entre les lys, de celles qui firent saigner
+leur corps, qui furent folles de leur coeur...
+
+--Croyez-vous, me demanda Hyacinthe, qu'elles aient éprouvé des joies
+plus pures que nous, pécheurs, en notre péché? N'était-il pas très pur,
+notre péché?
+
+--Hyacinthe, vous déraisonnez.
+
+--Nullement, Damase, je me réalise, j'affermis mon fantôme, je le
+repétris dans le ciment des souvenirs sensationnels. Cette seule fois il
+y eut un après, une persistance de volupté, la permanence d'une caresse
+qui, à travers la forêt des fibres, avait atteint mon âme et l'avait
+sensibilisée,--peut-être pour toujours!
+
+--Cher enfant gâté, il lui faut le péché!
+
+--Oh! ceci vous regarde. Moi, je n'ai pas de conscience, puisque je vous
+fis don de mon libre arbitre, et que vous l'acceptâtes.
+
+--Et si je vous emmène dans les ténèbres extérieures?
+
+--Je vous suivrai, mon ami, sûre d'être bien partout où je serai avec
+vous.
+
+Cela valait un baiser, que je lui donnai; ensuite je dis:
+
+--Ce n'était pas un péché.
+
+--Oh! par exemple!
+
+Incrédule, elle me raillait. Il fallut consulter des auteurs, lui
+prouver par des textes la vénialité de notre abandon. Elle en fut
+chagrinée, ou bien ce n'était qu'une vaniteuse feinte, car je ne lui
+connus jamais de perversité réelle, une bravade propre à m'émouvoir et à
+susciter ma contradiction.
+
+--Le péché, dis-je, est toujours médiocre. C'est, en soi, un acte
+incomplet, borné par sa propre nature et qui n'élabore qu'une simagrée
+nulle. Contraire à la pensée divine, il demeure à mi-chemin de la
+contradiction, puisque l'absolu dans le mal est impossible, même à
+concevoir.
+
+--Je ne cherche pas l'absolu, moi, dit Hyacinthe, et seules, même
+incomplètes, les sensations me font vivre. Je veux bien qu'elles soient
+vaines, si leur vanité m'est douce. Tu te souviens qu'aux premières
+initiations je fus déçue et qu'ensuite telles expériences me
+contristèrent: eh bien, d'hier la lumière dure encore,--dans le coeur de
+la modeste peccatrice, mon cher Damase. Pourquoi?
+
+--Parce que l'ironie est un des éléments de la joie et qu'il vous a paru
+notablement irrespectueux de vous pâmer sous la vigie du Tabernacle,
+mais il y a de divines indulgences pour ces distractions; ce ne fut
+qu'un manquement à l'étiquette,--et le reste, vous l'imaginâtes.
+
+--Et quelle différence voyez-vous entre l'imaginaire et le réel?
+
+--Subjectivement aucune, Hyacinthe, vous le savez bien. Toutefois ces
+deux sortes de faits, différenciés initialement par le verbe, ne
+marquent pas l'âme des mêmes cicatrices: la pensée se nie par la pensée,
+et l'acte par l'acte. Vous n'ignorez pas que le péché se commet selon
+trois modes: en pensée, en parole, en action...
+
+--Et vous croyez vraiment que je pense?
+
+--Peut-être, sans le savoir! Ayant étudié de près les femmes,
+Schopenhauer put établir sa théorie de l'Inconscient; il avait compris
+que l'intelligence peut coïncider avec l'automatisme. Son Dieu-Monde est
+une femme élevée à l'infini,--genre de Dieu fort dangereux et sous le
+gouvernement duquel il faut s'attendre à toutes sortes de cataclysmes,
+Dieu inconnaissable pour l'humanité et inconnaissable pour lui-même. Et
+toi, petit Dieu ironique, je voudrais m'imboire de ta spiritualité,--et
+je ne puis. Tu fuis sous le tranchant de mon intelligence comme les
+folles herbes marines sous le fil de la faux...
+
+Hyacinthe semblait distraite aux images...
+
+Scholastique, à son poing, mystique épervier, l'Esprit se symbolisait en
+oiseau familier, les ailes comme un double bouclier épandues sur les
+seins de la vierge élue.
+
+Claire, ses mains gantées capturent l'ostensoir et ses yeux clairs
+pleurent des larmes surnaturelles.
+
+Ida la blanche au chef receint d'épines, et Colette, agnelette égorgée
+par l'Amour.
+
+Sur la croix que porte Catherine, des lys ont daigné fleurir.
+
+Christine, à ses épaules de grandes ailes surgirent dans la déchirure de
+la bure, et ses pieds nus stygmatisés ensanglantaient les dalles du
+monastère.
+
+--Eh bien, connais-moi! proféra Hyacinthe, en se tordant sur mes genoux
+selon un rythme tel qu'elle en paraissait dévêtue.
+
+Le divan aux coussins de sinople fut notre intermédiaire.
+
+Après, elle me garda sur elle une seconde pour me dire:
+
+«Voilà comment on peut me connaître,--et pas autrement!»
+
+
+
+
+LES LARMES
+
+
+Songeant aux sensations fictives et aux visions équivalentes, il
+m'arriva de torturer Hyacinthe très cruellement. Je lui en avais fait la
+promesse, mais une native bonté d'âme et la nouveauté des fatales
+occupations amoureuses m'aveuglaient et restreignaient jusqu'à la
+naïveté indulgente mon devoir d'inquisiteur.
+
+Pharmacoper les âmes par la seule drogue qui les purge, la
+douleur,--c'est assurément la suprême charité, mais combien difficile à
+exercer envers les êtres que l'on aime! D'innocentes hosties ne sentent
+pas le prix du martyre immérité, et quel courage pour braver, de la
+bouche qu'on adore, la vocifération de: bourreau!
+
+Hyacinthe accueillerait-elle comme des amies mes mains allumeuses de
+bûchers ou les mordrait-elle, à dents par la révolte empoisonnées?
+
+Mais il le fallait, et j'avais un autre motif: c'est que les larmes sont
+toujours un peu révélatrices du parfum intérieur, de l'essence enclose
+dans le flacon secret.
+
+--Hyacinthe, dis-je, en secouant le bras vilainement, un soir que nous
+revenions d'une promenade par les allées où pleuraient déjà les feuilles
+sèches,--que vous êtes lourde!
+
+--Oh! Par exemple!
+
+C'était le mode familier de son indignation ou de sa surprise.
+
+--Lourde, ma chère, on alourdie peut-être. Seriez-vous lasse?
+
+--De quoi?
+
+--Mais, de me suivre, ombre!
+
+Elle me trouva méchant et s'attrista.
+
+--Ombre! Eh bien, n'est-ce pas mon devoir et ma joie! Quand tu m'appelas
+à la vie (je ne sais comment), ce fut pour te suivre, il me semble, pour
+te répliquer selon des modes explicatifs et non contradictoires.--enfin,
+pour matérialiser en la substance que je t'apparais, ton rêve d'un autre
+sexe. Est-ce mon rôle, oui ou non? Alors, que me reproches-tu et
+pourquoi me fais-tu pleurer,--moi ta pensée même?
+
+--Tu es lourde, parfois, comme un ennui,--et tu te matérialises trop.
+
+--Je suis ce que tu as voulu, reprit Hyacinthe, et je t'appartiens
+tellement que de me blâmer, c'est toi-même que tu offenses.
+
+--Elle n'a donc jamais pensé, l'Hyacinthe adorée, dis-je, en émettant
+d'atroces sous-entendus d'ironie, que ce qui a commencé doit finir.
+
+--Je ne sais plus quand j'ai commencé à t'aimer, c'est-à-dire à vivre,
+dit Hyacinthe en tremblant, mais je ne veux pas finir.
+
+--_Imbecilla pluma est velle sine subsidio Dei_. La volonté n'existe que
+conforme à la logique la plus haute. Si tu m'appartiens, tu ne peux
+vouloir. La rébellion d'un fantôme!
+
+Elle devint amère:
+
+--Cependant j'ai une âme.
+
+--On dit aussi l'âme d'un violon et l'âme d'un soufflet,--mais je vous
+l'accorde, Hyacinthe, votre âme immortelle de femme, immortellement
+futile et négatrice. C'est elle qui me gêne et dont les émanations
+s'élèvent en fumée autour de moi et obscurcissent ma vision de l'infini.
+Si je pouvais t'aviver jusqu'à la lumière, charbon sans flamme, mais tu
+restes noir sous mon haleine et tu infestes d'odeurs charnelles le
+laboratoire de mes désirs purs.
+
+--Annihile-moi, Damase, pulvérise l'ininflammable charbon,--mais
+tais-toi, et qu'en mourant je puisse adorer encore tes lèvres muettes!
+
+--Pourquoi t'aimerais-je, même en paroles, puisque tu me damnes et que
+je le sais?
+
+--Au moins, Damase, ne me sépare pas de ta damnation, et que nous soyons
+deux--en Enfer!
+
+--Tu me l'as déjà dit. Ah! stupidité des amoureuses excessives. «Mon
+Dieu, que je sois damnée, pourvu que je vous aime!»--n'est-ce pas? Mais,
+enfant plus irraisonnable que la trajectoire brisée d'une idée de
+fou,--damnée, tu me haïras. L'enfer n'est que haine, et si une lueur de
+joie phosphorescente irradia jamais les prunelles dédiées aux éternelles
+ténèbres, ce fut dans les yeux morts d'un damné souffrant côte à côte
+avec l'être pour lequel il ouvrit jadis l'inestimable fontaine de son
+coeur sacrifié.
+
+--Tu me fais peur! Tu me fais peur!
+
+Hyacinthe se jeta mourante dans les bras du tortionnaire. Elle se
+serrait contre la raison même de son effroi; elle baisait la main qui
+l'endolorait, les érignes qui lui déchiraient les seins, le
+sphondylotrobe qui lui écrasait les vertèbres.
+
+Ne pouvant peut-être, tout an fond d'elle-même, me croire si méchant que
+je me faisais, elle leva vers mes yeux ses yeux épouvantés, quêtant une
+fuyante étincelle de douceur, une débile nuance de consolation
+précaire,--mais impitoyable, je maintenais le sérieux triste dont
+j'avais imposé l'esclavage aux muscles de ma face.
+
+La baisant au front, je dis:--Que la plupart des paroles que je
+prononçai soient dissoutes, mais les dernières, non.
+
+Soudain, je sentis naître et croître en moi une idée
+diabolique,--évoquée sans nul doute par les mots spécieux, que j'avais
+antérieurement prononcés.
+
+Je renversai Hyacinthe sur le divan où elle était venue tomber vers moi,
+et je dévorai la joie mauvaise de posséder une femme paralysée par la
+terreur.
+
+Selon de brusques retours, elle passait de la souffrance au plaisir,
+mais sans oublier encore au milieu de la musique des chatouillements
+sexuels, le discord des impressions pénibles, partagée entre
+l'indiscutable violence des actuelles sensations et la peur qu'après
+l'extase le monstrueux étau de la haine ne la capturât entre ses bras de
+fer pour l'éternité.
+
+J'eus le courage de prolonger l'expérience, dosant avec scrupule les
+arrêts et les mouvements, variant le rythme pour déconcerter la
+certitude, et Hyacinthe, effarée des contradictions qui martyrisaient sa
+chair heureuse, souffrait délicieusement, prête à mourir d'amour dans un
+paradis infernal.
+
+Enfin, les larmes jaillirent: je les bus comme de précieuses perles de
+sang.
+
+
+
+
+LES LICORNES
+
+
+Après cette crise, Hyacinthe m'ayant pardonné,--avec presque
+l'étonnement que j'eusse besoin de pardon,--nous entrâmes résolument
+dans la forêt mystique, où ne vivent nulles autres notables bêtes que
+les peureuses licornes. Comme elles fuyaient devant elle, secouées par
+de grands airs dédaigneux, ce fut pour mon amie une occasion
+excessivement propice de regretter sa virginité. Je lui fis comprendre
+qu'il y avait un mérite évident en tel regret, une dorure très fine pour
+son âme fanée, une parure de repentir peut-être supérieure même à
+l'intégrité perdue, et elle consentit à offrir à Jésus l'oblation des
+plaisirs où elle avait compromis la native candeur de sa toison.
+
+De métaphores en métaphores, nous nous élevâmes au mystère du Sacrifice.
+«Mon Amour est crucifié»--[Grec: ho hemos herôs hesthaurôtai]. Le
+mysticisme tel que nous l'acceptâmes nous paraissait la suprême dignité
+d'une âme humaine dédaigneuse d'intermédiaires entre sa noblesse et
+l'infinie noblesse de Dieu, entre sa quotidienne agonie et l'immortelle
+agonie du Christ. C'est selon ces dispositions que nous décidâmes
+d'assister désormais à la messe que chanteraient en nos mémoires le
+prêtre et les diacres choisis parmi les plus sanctifiés dont les gestes
+d'adoration s'élèvent entre les lames de plomb des vieux vitraux.
+
+
+
+
+LES FIGURES
+
+
+Cloches, vases sacrés, oints, bénits et baptisés, trompettes et marteaux
+de jadis, semanterions et xylophones, noles, campagnes, airains,
+tintinnabules, cloches, vases sacrés!
+
+La hiérarchie est convoquée jusqu'au plus modeste, qui n'est rien et qui
+va devenir égal en immunité aux plus hauts saints: il participe au signe
+de la croix.
+
+Source lavatoire, l'eau salée mugit dans le bénitier comme un océan de
+conjurations.
+
+Femmes, vierges, clercs, lais: il n'y a plus de pénitents captifs sous
+la symbolique chaîne d'un démon de pierre; il n'y a plus de choeur des
+vierges, la cloison est abattue et la vierge a perdu la fierté de son
+état. Il n'y a plus de grilles aux strictes mailles: le sanctuaire s'est
+ouvert. Le prêtre n'est plus vieux par règle et même il est jeune et ses
+cheveux blonds dorent d'un reflet de concupiscence l'oeil des matrones
+dévoilées.
+
+Seul, le Pauvre, liturgiquement, se tient à la porte, avec le devoir de
+gémir, afin que les oreilles heureuses s'épouvantent au cri de
+l'éternelle misère.
+
+Des sépulcres, sous les dalles, s'exhale une odeur de vie permanente; et
+des ossuaires, une radiance d'étoiles. Les reliquaires contiennent de la
+poussière d'amour.
+
+Le chrême a sacré la table de l'autel (ainsi le très saint Jésus se
+purifie lui-même) et, tel que d'un parterre impérial, les cierges, sous
+l'arrosoir enflammé des acolytes, vont surgir et fleurir.
+
+Les anges prient, humanisés par des simulacres très raisonnables, car il
+est bien véritable qu'ils adorent les parfums essentiels qu'ils goûtent
+les suavités saintes, qu'ils entendent la parole incréée: ils sont
+jeunes, forts, libres, plus féconds que les plus puissants reins. Ils
+vont nus, sans corruption, et s'ils se vêtent, c'est de la transparence
+du feu.
+
+Ange aussi, l'aigle du lectorium, aux élévations royales; anges, les
+lions autoritaires et obscurs.
+
+
+ORAISON
+
+Jésus, le grain d'encens fume dans l'encensoir: la Victime s'allume et
+l'oblation future s'accomplit en désir. Elle s'allume et fume et son
+amour apparaît sur la scène du monde: les Figures surveillent leurs
+accomplissements.
+
+LE PRÊTRE.--Dorénavant, l'eau sera salée et il pleuvra d'incorruptibles
+rosées: dénudez vos têtes, ce sont les larmes du Jésus.
+
+LE CHOEUR.--Saint Esprit, Esprit des cimes, Esprit radiant.
+
+Esprit prodigue, Lumière!
+Très bon consolateur,
+Hôte très doux des âmes,
+Refuge ombraculaire!
+
+LE PRÊTRE--Seigneur, votre Fils accepta le fardeau de la chair, je
+couvre mes épaules du joug de la chasuble. _Introibo_. Je monterai à
+l'autel, je monterai vers Celui qui me réjouira d'une éternelle
+jeunesse.
+
+
+ORAISON
+
+La droite est la dignité du Roi, mais la gauche est réservée à l'amour:
+c'est là que l'on goûte la plénitude des influences excessives. Les
+cheveux de Jean ont la douceur des âmes fraîches; il reçoit d'un coeur
+pâmé les caresses de son Maître.
+
+LE PRÊTRE.--Il te bénira, celui pour qui tu te consumes. Ainsi soit-il.
+
+
+ORAISON
+
+La navette est un navire, les grains d'encens sont l'équipage: la
+navette est un navire sans voilure et sans cordage: la navette est un
+navire et ses flancs sont gonflés d'or. Vierge, et toi, Thuriféraire, tu
+portes entre tes mains la barque de Saint-Pierre, stable et profonde
+comme le sein de Dieu. La navette et un navire, l'or de ses flancs, ce
+sont les peuples: un sacrement les pêche et les sauve et les plonge dans
+la fournaise. La navette est un navire et l'encensoir est la fournaise.
+
+LE PRÊTRE.--Le parfum s'élève au-dessus des roses, car les roses
+moisiront, mais le parfum des roses est une oblation imputrescible.
+
+LE CHOEUR.--Gloire, gloire, gloire à l'Esprit.
+
+
+ÉPITRE
+
+_S. Paul, Rom. 24._
+
+C'est pourquoi Dieu, selon les convoitises de leur coeur, les a livrés à
+la souillure: tellement qu'ils ont déshonoré leurs propres corps. A
+cause de cela, Dieu les a livrés aux passions de l'ignominie: car les
+femmes ont changé l'usage de nature en des usages qui sont contre
+nature. Et pareillement les hommes, abandonnant l'usage naturel de la
+femme, ont l'un pour l'autre brûlé de désir, les mâles sur les mâles
+opérant des turpides et recevant en eux-mêmes le convenable salaire de
+leur égarement.
+
+
+SÉQUENCE
+
+LE CHOEUR.--O verge et diadème du roi de pourpre.
+
+Tes gemmes ont fleuri en une haute prévoyance, dès le temps où dans
+l'homme dormait le genre humain.
+
+O fleur, tu n'as pas germé de la rosée, ni des gouttes de la pluie, et
+l'air n'a pas plané autour de toi, mais tu es née sur une très noble
+verge par l'oeuvre de la seule Clarté.
+
+O verge, tu as surgi toute en or, ô verge et diadème du roi de pourpre.
+
+
+ÉVANGILE
+
+En ce temps-là le Seigneur, interrogé par une certaine Salomé sur le
+temps de son règne, répondit: «Lorsque deux feront un et lorsque ce qui
+est en dehors sera comme ce qui est en dedans, et lorsque le mâle étant
+sur la femelle ils ne seront ni mâle ni femelle.» Salomé demanda:
+«Jusques à quand les hommes mourront-ils?» Le Seigneur dit: «Tant que
+vous autres, femmes, vous enfanterez.» Salomé demanda: «J'ai donc bien
+fait, moi qui n'ai pas enfanté?» Le Seigneur répondit: «Nourrissez-vous
+de toute herbe, mais ne vous nourrissez pas de celle qui a de
+l'amertume.» Le Seigneur dit encore; «Je suis venu pour détruire les
+oeuvre de la femme: or ses oeuvres sont la génération et la mort.»
+
+LE CHOEUR.--Ainsi soit-il.
+
+
+PRÔNE
+
+Dieu, lisons-nous en saint Denis l'Aréopagite, Dieu n'est ni âme, ni
+nombre, ni ordre, ni grandeur, ni égalité, ni similitude, ni
+dissemblance. Il ne vit point, il n'est point la vie, Il n'est ni
+essence, ni éternité, ni temps. Il n'est pas science, il n'est pas
+sagesse, il n'est pas unité, ni divinité, ni bonté. Nul ne le connaît
+tel qu'il est et il ne connaît aucune des choses qui existent telle
+qu'elle est. Il n'est point parole, il n'est point pensée et il ne peut
+être nommé, ni compris.
+
+
+OBLATION
+
+Elle a trouvé douze corbeilles dans son héritage, douze corbeilles de
+pain bénit.
+
+Les Figures sont les gardiennes du mystère, et toutes les figures
+obéissent au Symbole.
+
+Le ventre de la Femme est un autel d'offrande et la première station du
+Calvaire, l'habitacle premier choisi par l'Hostie; oblation obscure,
+prélude sanglant de Transfixion.
+
+ORAISON
+
+La Patène apporte la paix.
+
+Marie, nimbée de rouge, élève sous un dais de pourpre l'Enfant-Roi, deux
+anges offrent la fumée procellaire de leurs encensoirs, et Jésus aussi
+s'auréole de sang, et les anges, et sur le ciel bleu, doré par les
+étoiles, des nuées de tonnerre s'amoncellent, couleur de colère et
+couleur de paix, couleur de sang.
+
+
+ANTIPHONE
+
+Le Roi était couché, le Roi dormait dans son lit royal, mais le nard de
+mon amour a pénétré son sommeil, et le Roi s'est levé et a dit:
+«J'entrerai dans ce corps à la bonne odeur et je dormirai là.»
+
+L'ORGUE.--Des ténèbres du profond exil, l'âme d'un seul bond s'exalte
+aux bleus violents de l'espérance, puis se profuse en laudations couleur
+de soleil.
+
+De glauques ondulations agitent les abîmes, l'océan de la peur se
+soulève en vertes écumes, mais une main paraît sur la surface des eaux
+troublées et d'une cassolette invisible se répandent d'abondantes fumées
+violettes.
+
+Les vagues humaines se gonflent vers le ciel, et dans les corps
+transfigurés les coeurs palpitent comme des roses au vent du matin, et
+les yeux sont vraiment de pures améthystes: des nuages candides dérobent
+les ventres frissonnants d'amour et tout s'apothéose dans la blancheur
+totale.
+
+LE CHOEUR.--_O salutaris Hostia
+ Quæ coeli pandis ostium_
+
+ORAISON
+
+Magie d'une surnaturalité terrifiante, ô puissance absolue, invincible
+domination des mots, merveilleuse fonction des syllabes: _Verba
+consecrationis efficiunt quod significant._
+
+L'hostie s'élève dans les flammes solaires: l'Agneau demeure et saigne
+sur la terre.
+
+LE PRÊTRE.--Souviens-toi, Christ, du sommeil de la paix. Accorde-nous la
+paix du tombeau et le silence sacré des nécropoles.
+
+JÉSUS-CHRIST.--Vous dormirez en paix trois jours, si vous m'aimez, et la
+pierre de vos tombes se brisera, et vous connaîtrez la Vie, si vous avez
+connu l'amour.
+
+
+ORAISON
+
+Les baisers sont les endormeurs des anciennes querelles, les baisers
+sont les pacificateurs corporels.
+
+
+COMMUNION
+
+Chair du Salut, Sang de l'éternelle joie, soyez la macération de ma
+chair et l'apaisement de mon sang. Je crucifierai mes désirs sur la
+croix du calvaire, je couronnerai mes pensées de la couronne d'épines,
+j'enfoncerai dans mon côté la lance du renoncement, je boirai le
+vinaigre de la dérision et nul plaisir jamais n'amoindrira mon âme.
+
+JÉSUS-CHRIST.--Le plaisir s'arrête à l'unité et les douleurs sont au
+nombre de sept fois sept.
+
+LE CHOEUR--Pitié! Pitié!
+
+JÉSUS-CHRIST.--Tout est consommé.
+
+LE PRÊTRE.--_Ite, missa est._
+
+
+ÉVANGILE
+
+Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe
+était Dieu. Dès le commencement il était en Dieu. Toutes choses ont été
+faites par lui et sans lui rien n'a été fait. En lui était la vie et la
+vie était la lumière des hommes: et la lumière était dans les ténèbres
+et les ténèbres ne l'ont pas comprise.
+
+Amen.
+
+
+
+
+LE RIRE
+
+
+Cette messe, nous l'entendîmes dans un monastère de Bénédictines, sous
+un vitrail tel que des feuilles givrées, tombées en une eau d'aube,
+parmi la gloire d'un chant blanc crucifié d'or. La grâce coula de
+l'hostie blessée, quand l'ostensoir fut levé au-dessus des guimpes
+adoratrices, et nous étions aveuglés par les intarissables flots du sang
+sacré de la Rédemption.
+
+Nous l'entendîmes dans l'escurial sépulcre des Carmélites, parmi la
+ténèbre d'un chant de mort assombri encore de tout le deuil de la grille
+et du voile,--car il n'y a nulle joie pour qui est enserré par la
+chair,--et nous tombâmes à genoux, écrasés de stupeur et d'affliction,
+prêts à crier: pardon! aux expiatrices de nos plaisirs, à ces mourantes
+de la perpétuelle agonie, et il nous sembla que de baiser un de ces
+pieds nus serait un acte, en soi indulgentiel et absolutoire.
+
+--L'obligatoire exultation de la Bénédictine, me dit Hyacinthe, est
+peut-être plus effroyable encore. Il leur faut une somptuosité de coeur
+vraiment déconcertante...
+
+--Oui, répondis-je, mais l'idéal d'être glorieux contrarie moins les
+instincts humains. Il n'est que le développement paradisiaque de la
+tendance universelle de l'être à s'épanouir et à jouir. Mais vous dites
+presque vrai: la joie d'une contemplatrice de la Résurrection dépasse la
+médiocrité de la femme autant que la tristesse sacrée de celle qui oeuvre
+dans la nuit perpétuelle son propre suaire et le suaire du Christ...
+Aussi, songe comme elles sont loin, ces choses; au milieu de nous et
+étrangères à la marche de nos vies. Si nous étions plus de notre temps,
+Hyacinthe, toi cueillie comme une fleur de jadis dans la flore d'une
+tapisserie des Flandres, et moi qui ai aboli tout contact d'âme avec une
+humanité salissante,--si nous étions vraiment de notre temps, la seule
+existence de quelques centaines de ces dédaigneuses vierges serait une
+insulte à notre incontestable modernité. Et pour ne pas nous fâcher
+contre ces inoffensives sottes qui n'ont pas su extraire de la vie une
+seule goutte d'alcool ou de poison,--pour bien leur faire entendre que
+nous les apprécions telles que des enfants sans expérience, inaptes à la
+triple jouissance du lit, de la table et du tréteau,--pour qu'aucun
+doute enfin ne contrecarre nos avantages de citoyens civilisés, nous
+nous bornerions à rire.
+
+Là, je sortis d'un carton une large feuille de papier de Hollande, où la
+main d'un instituteur primaire avait consenti à calligraphier pour moi
+ces lignes précieuses où palpite (j'ose le dire) l'âme de la France
+régénérée:
+
+[Illustration:
+
+_Chambre des Députés
+
+Débats parlementaires
+Séance du 9 décembre 1890
+
+Compte rendu officiel
+
+M. B...,--«Les Carmélites, congrégation
+contemplative (Rires à gauche)...»_]
+
+
+Hyacinthe fut très effarée de vivre sous le règne d'une telle stupidité.
+Nous crûmes un instant que les temps prédits par Flaubert
+s'accomplissaient.
+
+--Que vous importe? dis-je en remettant dans son carton l'exemple
+d'écriture. Nous ne sommes pas solidaires de ces revendications
+d'imbécillité, puisque nous les jugeons et puisque nous en souffrons.
+Que la tourbière les enlise et les dévore, eux, nos frères:
+regardons-les descendre, et quand le sommet de leur crâne vide dépassera
+seul la ligne de boue, nous mettrons une lourde pierre dessus, de
+crainte que la terre intérieure ne les revomisse, par dégoût. Ah! je
+voudrais avoir le courage de travailler à l'avilissement de mes
+contemporains... Corrompre leurs filles, quelle bonne oeuvre! Insinuer
+l'obscène dans les enfantines mains qui caressent la barbe paternelle de
+ces mufles! Les empoisonner au risque de périr nous-mêmes. Faire comme
+ces moines espagnols qui buvaient la mort en la faisant boire à la
+canaille française violatrice de leur monastère!
+
+Hyacinthe me calma par des secrets qu'elle partageait avec toutes les
+créatures d'amour--et nous dormîmes.
+
+Je rêvai que, pour lui épargner le méphitisme de l'heure présente, je
+l'avais vouée à la clôture du Carmel. Le soir, à l'heure de l'office,
+j'allais dans la chapelle de nuit écouter les voix de ténèbres, et,
+parmi toutes les voix voilées de deuil, je distinguais la voix de ma
+chère amante, morte et toujours Hyacinthe.
+
+Jamais je ne fis un plus beau rêve.
+
+
+
+
+LA FLAGELLATION
+
+
+En notre étude de la théorie mystique, si parfois des mots
+scandalisaient mon amie, je les interprétais à son intelligence avec
+toute la déférence due aux textes des grands saints. Elle apprit que les
+caresses de la main gauche, ce sont les premières souffrances, preuve du
+sacrifice accepté; et les caresses de la main droite, tout le manuel
+sanglant de l'amour: le baiser des épines, l'attouchement des lanières
+plombées, la morsure adorable des clous, la pénétration charnelle de la
+lance, les spasmes de la mort, les joies de la putridité.
+
+Nous méditâmes sur cette nomenclature. Hyacinthe se surexcitait,
+méprisait son apparence corporelle et décidée à prouver ce mépris par
+des actes.
+
+Un soir, comme je lisais la vie de sainte Gertrude, la vierge aux
+ingénieuses dilections qui eut le divin caprice de remplacer par des
+clous de girofle les clous de fer de son crucifix--et j'en étais à la
+page où Jésus lui-même, pour charmer sa bien-aimée, descendit vers elle,
+et, la tenant embrassée, chanta:
+
+_Amor meus continuus,
+Tibi languor assiduus,
+Amor tuus suavissimus
+Mihi sapor gratissimus_...
+
+Je cherchais la signification seconde de ces quatre vers,--lorsque
+Hyacinthe m'apparut toute nue, me priant de la flageller. Elle tenait à
+la main une discipline de chanoinesse, sept cordelettes de soie en
+détestation des sept péchés capitaux, et sept noeuds à chaque corde pour
+remémorer les sept manières de faillir mortellement dans le même mode
+sensationnel.
+
+--Les sept cordes de la viole! dit-elle en souriant étrangement. Les
+roses, ce seront les gouttes de sang qui fleuriront ma chair.
+
+Pas plus qu'aucune autre femme de race, Hyacinthe n'avait de pudeur,
+mais son ardeur pénitencielle seule expliquait la hardiesse de
+s'illuminer devant moi en plein nu, sans nul geste de voiler les secrets
+de sa forme sexuelle à peine pubescente. Elle était si jeune encore,
+toute frêle d'une pureté athénienne et si pleine de la grâce des
+inconscientes Èves, que le coeur me faillit d'ensanglanter cette
+innocence.
+
+Pourtant j'obéissais: des lignes rouges et des points rouges
+stigmatisèrent les épaules de mon amie, ses hanches, ses reins, et des
+piqûres s'égaraient vers le ventre et vers la candeur des seins peureux.
+
+Elle s'agenouillait les mains jointes, se relevait les bras étendus,
+courbait le dos, dressait dans un frisson sa tête pâle, criant quand le
+fléau tardait à descendre:
+
+«Encore! Encore!»
+
+Je suis sûr qu'elle eut l'illusion d'un grave martyre, d'une fustigation
+digne d'Henri Suso ou de Passidée, qu'on trouvait dans leurs cellules
+évanouis parmi un ruisseau de sang et des lambeaux de chair attachés à
+la ferraille et aux molettes du solide martinet tombé de leurs doigts
+las, malgré leur volonté de souffrir jamais lasse,--mais j'avais été
+clément, voulant bien contenter un caprice, mais non souiller de
+cicatrices une peau dont l'intégrité m'était chère.
+
+«Encore! Encore!»
+
+Elle me regarda avec des yeux en route vers l'extase, des yeux où le
+blanc, comme en une éclipse, mangeait déjà le rayonnement des prunelles.
+Sous la partielle occultation de l'iris, des lueurs folles passaient, où
+la cruauté, qui n'était pas dans le bourreau, pointait en éclairs et en
+flammes aiguës.
+
+A ce moment, elle était debout. Ses bras s'abattirent autour de mon cou
+et elle tomba, m'entraînant avec elle dans le plus mémorable abîme de
+divagations voluptueuses,--et nous demeurâmes tout au fond pour jamais.
+
+
+
+
+LES BAGUES
+
+
+Ensuite de cette crise de débauches amères nous perçûmes en nos faces
+exténuées les regards ironiques de ceux qui n'ont plus rien à désirer
+l'un de l'autre. Nous ne parlions plus guère et Hyacinthe chantonnait
+avec insistance, terrassée d'avoir vidé, jusqu'à la dernière goutte le
+calice d'or de Babylone. Ce fut pour moi, durant ces jours désenchantés,
+l'occasion de quelques réflexions définitives. Je vis tous les dangers
+du mysticisme à deux, et je me repentis d'avoir associé une femme à des
+imaginations aussi déconcertantes pour la raison et l'équilibre
+corporel. Je sentais que plus j'avais voulu élever mon amie en
+intelligence et en amour, et plus elle s'était complue à des chutes et à
+des culbutes; elle avait l'art et l'audace de clore tous les élans vers
+en haut par un élan dernier vers en bas, suivant la logique de sa
+nature, évidemment plus lourde que l'air spirituel.
+
+Comme elle était toujours de mon avis, guettant mon geste ou mon opinion
+pour s'y conformer avec ingénuité, je n'avais finalement acquis sur son
+essence que des notions négatives. Telle que ce Fakir qui vidait les
+courges par le magnétisme de son regard, elle buvait ma pensée à travers
+mes yeux, contredisant d'avance ce que j'allais proférer, pour se donner
+ensuite le mérite d'avoir été persuadée. Hors de moi, vivait-elle?
+Comment le savoir? Très peu, d'après son aveu, et je crois que c'était
+vrai, car elle ne manifestait jamais aucun désir original et tous les
+mouvements de son âme semblaient déterminés inclusivement par la
+sensation immédiate qu'elle tirait d'un contact intellectuel ou sensuel
+avec ma personnalité. Si le choc avait été trop violent, ses fibres se
+congestionnaient assourdies, les vibrations étaient muettes et je ne
+sentais plus près de moi qu'un animal obtus et stérilement moqueur.
+
+C'est ce qui arriva après la nuit de la flagellation; elle retomba dans
+la sécheresse: plus de désir physique, plus d'amour spirituel; plus de
+chair, indifférence totale. Je me trouvais sévèrement étreint dans ce
+cercle et forcé de renoncer à mes projets d'ascension mystique, la
+corporéité devenant à la fois, d'après mes expériences et mes
+observations, le moyen et l'obstacle, le moteur et le frein des
+élévations surhumaines.
+
+Puisque je m'étais trompé, il s'agissait maintenant de rendre cette
+femme à son état normal et de reprendre moi-même le cours ordinaire
+d'une vie sans aspirations indiscrètes. Mais notre rôle était différent,
+sans doute: nous ne pûmes réussir à nous organiser une bonne petite
+existence bien médiocre, bien honnête,--destinés de toute éternité au
+tout-ou-rien,--et le détachement définitif s'accomplit.
+
+Un soir, je m'étais agenouillé près du divan,--où elle rêvait, les yeux
+vagues, éternellement couchée,--et discrètement, avec l'intention de ne
+formuler que des plis esthétiques, j'avais dégrafé sa robe des soirs,
+tout au long, et, bouillonnée autour de son corps nu, l'étoffe simulait
+l'écume du flot qui, ayant apporté là Hyacinthe, allait peut-être la
+remporter. En une curiosité d'enfant, je la regardais respirer, essayant
+par jeu d'exciter à la révolte les ondulations comprimées, écrasant de
+la paume la rébellion du ventre; les seins fuyaient, disparus, fleurs de
+magnolia sous la neige. Je m'amusais, je suivais de l'oeil et du doigt le
+cours des veines, qui allaient se perdre, comme des ruisselets de sève,
+parmi la floraison d'or des jonquilles et des soucis.
+
+--Aimez-vous cette améthyste? me demanda-t-elle, en cueillant à son
+doigt une bague ancienne. Elle est orientale, n'est-ce pas? Je l'ai
+retrouvée dans mon coffret, sous un collier de perles.
+
+Elle se releva, rajusta nonchalamment sa robe par quelques agrafes de
+place en place, et, vidant sur un morceau de velours noir le coffret aux
+bagues, elle les alignait, les tournait vers la lumière, les essayait à
+ses doigts.
+
+--Vous plaisez-vous toujours à la campagne, Damase? Oh! moi, je voudrais
+revoir ce grand salon où nous nous connûmes, et mes soeurs, les pâles
+filles décolorées par les siècles, et retourner un peu en ce choeur de
+grâces, et je vous sourirai, Damase, quand vous passerez le long de la
+vieille tapisserie...
+
+La chambre me parut pleine d'ombres funéraires. J'ouvris la fenêtre: les
+yeux dans la nuit, je vis plus loin que la nuit, et, les oreilles dans
+le silence, j'entendis plus que du silence:
+
+«Les préventives clartés et le son des matinales cloches qui m'avaient
+guidé vers Hyacinthe; la connaissance de nos âmes antérieure à l'union
+de nos sens; les premières paroles de mon amie, d'ironique et si haute
+raison, dès l'instant qu'elle eut surgi devant moi, et son insistance à
+se dire, quoique vivante, aussi morte que les apparences tissées avec
+des laines et colories avec des rêves. Vivante! Je le crus, puisque je
+la vouai à la Douleur quand elle-même se vouait à la joie d'utiliser
+pour des sensations la nouveauté de son sexe,--et puisque je cédai à ce
+double désir, qui n'est pas contradictoire,--et puisque je voulus
+magnifier son âme. Je la déflorai; il le fallait, afin de la faire
+fleurir: fut-ce donc une illusion? Et quand elle me confiait: «Ce n'est
+pas bien supérieur à manger une pêche»,--et quand elle déclarait
+pourtant vouloir jouir encore de mon contact,--et quand elle était
+froissée de certaines manières d'aimer trop ingénieuses,--et quand elle
+priait,--et quand elle voulait comprendre,--et quand le sacrilège
+l'exalta,--et quand elle me railla, en me défiant de dénouer le noeud de
+sa complexité,--et quand je la fis monter sur la table de torture,--et
+quand elle pleura--et quand nous gravîmes, mouillés de la sueur du
+péché, la montée obscure du Calvaire,--et quand je fustigeai, sur la
+nudité de son dos, l'impertinence de l'éternel féminin,--n'avait-elle
+pas tous les dons «essentiels de la vie»?
+
+La voix du silence me répondit:
+
+«Tous les dons essentiels du rêve.»
+
+Je quittai la fenêtre. Hyacinthe jouait toujours avec ses bagues. Elle
+était toute pâle: il me sembla que des rais de lumière passaient au
+travers de son corps,--de ce corps qui venait pourtant de témoigner à
+mes mains son évidence charnelle et sa véracité.
+
+J'avais froid, j'avais peur,--car je la voyais, sans pouvoir m'opposer à
+cette transformation douloureuse,--je la voyais s'en aller rejoindre les
+groupes des femmes indécises d'où mon amour l'avait tirée,--je la voyais
+redevenir le fantôme qu'elles sont toutes.
+
+_11 septembre-21 novembre 1891_
+
+
+
+
+LE CHATEAU SINGULIER
+
+
+CONTE DE FÉES
+
+ «_Une histoire toute nue, comme il convient à une telle babiole_.»
+
+ SIXTINE. VI. _Figure de rêve_.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+Après que l'on avait longtemps voyagé sur le dos maigre d'un aride
+plateau, où les blés étaient nains, on descendait, par une pente
+insensible, vers de l'herbe et même des arbres. Une petite rivière, à
+peine plus grosse qu'un ruisseau, causait ce changement de climat, dont
+se réjouissaient intimement les rares pèlerins égarés jusqu'en ce pays
+lointain. L'herbe, à mesure que l'on allait, devenait plus épaisse et
+plus verte; le long du ruisseau, elle s'élevait si drue et si haute qu'à
+peine si les blanches couronnes des reines-des-prés émergeaient de
+quelques lignes au-dessus de l'océan d'émeraude; on ne voyait bien qu'un
+sombre rideau d'aulnes et de saules sous lequel coulait hâtive l'eau
+vive du ruisseau salutaire.
+
+Jusqu'au ruisseau, la route durait, limitée par des rigoles, consolidée
+par de rêches graviers; mais le pont de bois passé (quelques planches
+cimentées par de la mousse), c'était la prairie, l'herbe éternelle qui
+s'en allait en absolue monotonie. Un vague sentier se frayait dans la
+verte mer, mais les gramens se penchaient et se baisaient au-dessus de
+la trace délaissée; quand on s'y engageait, les jambes, en redressant
+les herbes amoureuses, faisaient jaillir des étincelles de rosée une
+perpétuelle fusée de petits diamants qui s'en allaient tomber et mourir
+parmi les émeraudes, leurs soeurs.
+
+Si une voiture se risquait au delà du pont de planches, le cheval, comme
+un homme, suivait la sente éparpillant généreusement les fugitives
+joailleries, et les roues, mordant l'herbe, y traçaient un sillage
+passager.
+
+C'est ce qui se passa, quand Vitalis, appelé par le désir, se mit en
+route pour aller aimer la princesse Elade, qu'il n'avait encore vue
+qu'en songe.
+
+Rien de plus doux, d'abord, qu'une telle traversée; l'allée la mieux
+sablée est rude en comparaison de cette harmonieuse prairie. Vitalis, à
+certains moments, quand l'herbe montait jusqu'au-dessus des moyeux, se
+croyait en barque porté par une mer d'algues et le vent qui venait de
+loin, rasant le sommet des profondes vagues, ajoutait à son illusion: il
+était enchanté.
+
+Depuis plusieurs années déjà, Elade et Vitalis échangeaient de tendres
+lettres, mais si respectueuses que, pour un étranger, l'amour y eût été
+indéchiffrable. Cela aurait pu continuer bien longtemps encore, car
+Vitalis, heureux de ce commerce subtil, n'avait jamais souhaité de
+dormir dans les bras de sa belle amie. Belle,--il la savait belle, par
+la pureté de son écriture, la délicatesse de ses pensées, la finesse
+rare de son parfum favori; belle,--mais beauté lointaine et
+inaccessible, beauté de madone ou de fée: il l'aimait en pensée
+seulement.
+
+Mais Elade était femme. Elle voulut connaître son bien-aimé, le toucher,
+le posséder, car les femmes ont les instincts charmants de l'égoïsme,
+tels qu'ils s'épanouissent dans les gestes des enfants encore dénués
+d'hypocrisie.
+
+Elle écrivit donc à Vitalis: «Vous terminez vos chères lettres par ces
+mots qui me troublent et parfois me brûlent:--Je vous baise les
+doigts,--ou, Je baise vos blanches mains,--ou, Je porte vos mains pures
+à mes lèvres,--ou encore par d'autres manières de dire toutes
+charmantes,--eh bien! venez faire ce que vous dites, et non plus
+seulement par métaphore, venez! Je vous les tends, mes deux mains, et je
+les donne à vos lèvres. Vitalis, vous aussi, donnez vos lèvres à mes
+mains. Je vous tends les mains et mes mains vous attendent.»
+
+
+Vitalis fit atteler la voiture--un peu surannée--qui servait à sa mère à
+suivre les chasses dans leur forêt patrimoniale, et il partit pour le
+Château Singulier.
+
+Après donc qu'il eut franchi le pont de planches et qu'il fut entré dans
+la prairie indéfinie, il sentit que son coeur se mettait à battre avec
+véhémence et, sans songer que cela pouvait avoir pour cause la crainte
+de l'inconnu, il murmura plusieurs fois à mi-voix: «Je l'aime, je
+l'aime! Je baiserai ses mains, qui m'ont écrit de si douces choses; je
+baiserai ses jeux, qui m'ont tant de fois regardé à travers les espaces
+complaisants. Elade, je vous verrai donc,--je verrai donc vos mains, vos
+mains!»
+
+Il s'exaltait, mais pas tant qu'il ne pensât au droit chemin et, comme
+il sondait l'horizon avec une certaine anxiété, il aperçut, encore assez
+loin devant lui, un arbre tout seul. Le sentier s'effaçait de plus en
+plus; il mit le cheval dans la direction de l'arbre. L'arbre portait,
+écrits sur une planchette, ces mots consolateurs, mais illusoires, car
+il n'y avait aucun chemin visible: _Chemin du Château Singulier_.
+
+Vitalis eut un moment d'angoisse; mais en cherchant à s'orienter, il
+aperçut encore un arbre, tout seul, au lointain. Il mit le cheval dans
+la direction de l'arbre. L'arbre portait la même inscription: _Chemin du
+Château Singulier_.
+
+Vitalis interrogea une troisième fois l'horizon: un troisième arbre
+apparut. Longtemps, longtemps, Vitalis alla d'arbre en arbre, à travers
+l'océan changeant de la prairie indéfinie.
+
+Quand il avait passé le pont de planches, le soleil se levait et
+souriait; maintenant, il se couchait et pleurait des larmes de sang. La
+nuit s'épandit; le brouillard, comme une houle invincible, inonda la
+prairie indéfinie,--et Vitalis, perdu dans les ténèbres, s'endormit et
+rêva.
+
+Il murmurait à mi-voix, tout en rêvant:
+
+«Elade, je vous baise les mains,--je baise vos mains blanches,--je baise
+vos doigts purs, je porte vos doigts à mes lèvres,--je penche mes lèvres
+vers vos adorables mains, vos mains, vos mains...
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+Quand Vitalis s'éveilla de son sommeil et de son rêve, le brouillard
+s'était transmué en lumière et le Château Singulier, palais et prison de
+la princesse Elade, barrait de ses lourds et sombres granits l'horizon
+de la prairie indéfinie. Nulles murailles, nulles grilles, nulles
+barrières n'en défendaient les approches, mais de larges douves
+l'encerclaient d'une sûre protection par l'effroi ininterrompu de leurs
+eaux profondes et noires.
+
+Quand Vitalis arriva au bord des douves, un bac se détacha de la rive
+intérieure et vint s'offrir à lui; il s'embarqua et, dès qu'il eut
+abordé dans la cour du château, Elade elle-même s'avançait à sa
+rencontre.
+
+Sans peur et sans simagrées, elle s'avançait, souriante et les bras
+tendus, toute sa personne déjà offerte en amour. Elle baisa Vitalis sur
+les lèvres,--salut dont elle donnait la joie aux visiteurs élus et
+appelés par son désir.
+
+Vitalis ne fut pas étonné d'un tel accueil, il répondit par de tendres
+propos et suivit la princesse vers le porche seigneurial.
+
+Installés en un obscur petit salon qui ressemblait à une chapelle sans
+Dieu, ils causèrent. Vitalis conta les aventures de son voyage; comment
+il s'était perdu dans la nuit; comment, à son réveil, il avait aperçu,
+évoqués là sans doute par un art magique, les lourds et sombres granits
+du Château Singulier...
+
+--Enfin, je vous possède, mon cher amant, interrompit la princesse
+Elade, et si vous êtes ici par enchantement, ce que je ne sais, tout de
+même vous y êtes,--et je puis toucher vos yeux de mes lèvres. Oh! que
+j'aime vos yeux, mon beau Vitalis! Je les aime tant que je voudrais les
+clore après y avoir enfermé mon image!
+
+Vitalis se laissa baiser sur les yeux, puis il reprit son récit et il
+conta son rêve; il dit avec quelle ferveur, tout en donnant, il baisait
+les mains de la charmante princesse, et combien ce rêve l'avait troublé
+et réjoui...
+
+--Voici mes mains, interrompit encore la princesse Elade. Sont-elles
+aussi douces en réalité qu'en songe? Rêviez-vous tantôt ou rêvez-vous
+maintenant? Comment faites-vous, Vitalis, pour discerner le rêve du
+réel? Moi, je rêve si fortement, qu'il n'y a aucune lacune entre mes
+songes et ma vie,--et je m'embarrasse peu de savoir si mes sensations
+sont sages ou folles: être aimée me contente, que cela soit rêve, que
+cela soit réalité. Vous êtes ici, puisque je vous touche, puisque je
+vous entends, puisque je vous respire; je n'en demande pas plus:
+Vitalis, ou fantôme de Vitalis je vous chéris pareillement! Vitalis, je
+vous tiens et je désire vous garder. Vous resterez!
+
+--Vous me garderez, répondit Vitalis.
+
+--Oui, je vous garderai, continua la princesse Elade, car je vous
+aimerai tant que vous perdrez la notion des jours et des nuits, des
+heures et des minutes, et vous resterez près de moi,--et vous me
+sauverez...
+
+--De quel danger, de quels hommes?
+
+--Des hommes qui viendraient après vous, ô mon ami! Car je suis
+condamnée à aimer toujours, et à toujours aimer celui qui m'aime, celui
+qui m'a désirée à travers la prairie qui est mon Océan, celui qui a
+découvert le Château Singulier, celui qui, par sa seule présence, a
+donné des ordres muets au bac de mes douves, celui dont mes lèvres ont
+touché les lèvres. Il faut que j'aime, c'est ma destinée; si je n'aimais
+pas, je mourrais, et si mon coeur se révoltait contre l'amour,
+j'éprouverais des affres plus douloureuses que la mort. Tu le vois, je
+suis la Prostituée.
+
+--Tu es la princesse Elade, tu es mon amour.
+
+--Ah! tu m'aimes donc, malgré le Mot? Alors, comprends!
+
+--Non, dit Vitalis, je ne veux rien comprendre que la beauté de tes
+mains...
+
+--Mes mains, ta chaîne?
+
+--Ma chaîne, dit Vitalis.
+
+--Mais pourquoi ne veux-tu pas comprendre?
+
+--J'aime mieux t'aimer; et, d'ailleurs, je suis venu ici pour cela et
+rien que pour cela. Je veux jouir de ta grâce et non de tes secrets, de
+tes épaules et non de tes confidences...
+
+--Tu ne parlais pas ainsi dans tes lettres, Vitalis; tu ne séparais pas
+alors les épaules des confidences et tu souhaitais la possession de mon
+âme plus que celle de mes mains...
+
+--Oui, répondit Vitalis,--mais maintenant que je t'ai vue, maintenant
+que j'ai goûté à ta beauté, je suis enivré de ton odeur,--et tu n'as
+plus d'âme, parce que je n'ai plus d'âme. La Prostituée! Que veut dire
+ce mot? La plus prostituée, c'est la plus belle; la plus prostituée,
+c'est la plus puissante; la plus prostituée, c'est la reine... Oui, tu
+es la Prostituée et tu dois m'aimer, puisque je t'aime.
+
+--Tu as compris sans le vouloir, dit Elade, mais tu ne sauras que plus
+tard tout ce qu'il y a de gloire dans le nom d'opprobre dont j'aime à me
+vêtir,--ô amant qui me sauveras d'être ce que je suis!
+
+--Que veux-tu devenir?
+
+--Une femme.
+
+--N'es-tu pas une femme?
+
+--Je ne suis pas une femme et je ne suis pas une vierge,--je suis Elade,
+celle qui pleure d'être sans sexe, celle qui, autour d'une âme féminine,
+sanglote de n'avoir pu assembler que des éléments neutres--et nuls... Je
+pleure et je sanglote, Vitalis, parce que j'ai une âme de femme; je
+pleure parce que mon coeur est tendre; je sanglote parce que mon
+intelligence est douce et timide, mais surtout je pleure et je sanglote
+parce que je n'ai pas de sexe...
+
+--Tu es un ange? demanda Vitalis sur le ton soudain d'une railleuse
+ironie. Ah! continua-t-il, en baisant avec ferveur les mains de la
+mystérieuse princesse, voilà une confidence imprévue et sur laquelle je
+garderai le secret,--si elle est fausse.
+
+Elade, résigné, se prêta au simulacre d'amour que les gestes de Vitalis
+exigeaient de sa bonne volonté: pendant que les larmes tombaient sur ses
+joues pâles, de ses tremblantes mains elle détacha les agrafes de sa
+robe et elle consentit à paraître nue,--soeur d'une statue de marbre.
+
+Vitalis s'en alla en disant:
+
+--Je reviendrai, Elade, car je t'aime encore, malgré le crime de ta
+beauté. En voyant que tu n'avais vraiment pas de sexe, j'ai songé que je
+n'en aimerais que mieux la beauté de ton esprit, la grâce de ton
+sourire, la pureté de tes mains... Je reviendrai,--mais laisse-moi
+partir avant la chute du jour, car j'ai peur de m'égarer dans la prairie
+indéfinie.
+
+Elade le laissa partir; elle suivit des yeux longtemps, longtemps, la
+voiture qui s'en allait en écrasant les herbes et les fleurs; puis elle
+rentra, afin de préparer une toilette nouvelle, conforme aux désirs de
+l'Autre, de celui pour qui le bac se détacherait bientôt--une fois de
+plus.
+
+Elle avait une toilette mauve; elle en mit une amarante.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+Tandis qu'Elade changeait de toilette, Vitalis changeait d'âme. Sa
+rencontre avec le mystère l'avait mortifié, et, comme il n'avait pu se
+plier aux lois des joies supérieures, il se consolait en les méprisant.
+Elade le regardait encore s'éloigner vite et fuir vers des paysages
+cléments, qu'il se traitait déjà de rêveur stupide; il haussait les
+épaules, riait grossièrement et zébrait de coups de fouet la sérénité de
+l'air. Sa voiture surannée, à l'élégance d'hier, lui semblait douce et
+jolie, et il s'y prélassait dans l'habitude d'être un homme comme tout
+le monde, celui qui, revenant d'une déception oubliée dès la porte
+close, s'en va au devant d'un plaisir inévitable et naturel. En deux ou
+trois heures de route, il avait acquis l'intellectualité d'un cheval
+dont toute la psychologie est écrite par les mots écurie, avoine et
+litière: sortir des brancards, secouer sa crinière, hennir, rentrer chez
+soi, dans le vénérable asile de l'auge et du râtelier.
+
+A mesure qu'il s'éloignait du Château Singulier, le paysage redevenait
+honnête et vrai: plus de surnaturels brouillards, plus de tromperies,
+plus d'arbres dressés seuls parmi le calme océan d'une prairie
+indéfinie; tout était régulier et soigné, la route blanche et unie,
+ornée d'une bordure verte, d'un fossé sans eau et d'honorables
+parallélépipèdes de cailloux savamment concassés. Il avait la sensation
+de rentrer dans la civilisation, c'est-à-dire dans l'uniformité, et il
+se réjouissait. Les champs étaient de blé, à droite, et à gauche, de
+colza, herbes encore, mais de verts si différents, l'un comme de
+velours, l'autre comme de l'envers d'un velours.
+
+Au sortir du mystère--le mystère pour certains est toujours un peu
+ridicule,--un spectacle si bien ordonné, si prévu, si connu, avait je ne
+sais quoi de réconfortant, dont Vitalis se gonfla: des idées de lucre et
+de lubricité lui venaient en foule, et il les accueillait avec une
+politesse empressée: «Entrez, entrez, bonnes idées de lucre et de
+lubricité! Les portes de mon âme régénérées par la nature ne sont jamais
+fermées pour vous; vous êtes les amies de jadis et d'aujourd'hui, de
+demain et de toujours; votre vue consolide mes principes et vos
+chuchotements chatouillent mes oreilles comme les vibrations du violon
+vital. Ne suis-je pas Vitalis? Oui, je suis celui qui participe à la vie
+et à la vérité de sentir et de compter. Entrez, entrez, bonnes idées de
+lucre et de lubricité! Moi, je distingue fort bien le connaissable de
+l'irréel et le pondérable de l'inconsistant; de l'or et des croupes, de
+la chair et de l'argent, voilà ce qui me réalise. Oh! posséder ces
+terres et tous ces arbres, tous ces blés, tous ces colzas,--et les
+vendre! Et avec l'argent de la vente acheter de l'amour, du véritable
+amour, de l'amour sans pudeur et sans soupirs, de l'amour amical, tiède
+et pur. Il n'y a de pur que ce qui est naturel et il n'y a de naturel
+que ce qui est animal. Entrez, entrez, la porte est toujours ouverte et
+mon âme est régénérée par la nature, bonnes idées de lucre et de
+luxure.»
+
+L'âme que venait de revêtir Vitalis était légère ainsi que du linge
+blanc lessivé par des sorcières; c'était une âme inimaginablement
+diaphane, et tellement que sa pensée, au travers de ce linceul, était
+aussi visible qu'une fleur sous les vitres d'une serre.
+
+Une bergère passa.
+
+--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?
+--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.
+
+Et la bergère, envoyant un baiser à Vitalis, entra dans un chemin creux.
+
+Vitalis descendit de voiture, attacha son cheval à un arbre, et il entra
+dans le chemin où la bergère, ayant l'air de fuir, accrochait
+adroitement sa robe à toutes les ronces.
+
+Une fille est faite pour cela, et lorsqu'on erre par les chemins creux,
+ce n'est pas pour tourner le dos à l'occasion. Vitalis l'eut à peine
+touchée, qu'elle glissa,--et ils avaient la tête sous la mousse et les
+pieds dans la boue.
+
+Un écu? Cela vaut toujours un écu.
+
+La bergère chantait, pendant que la voiture s'éloignait sur la route
+régulière et soignée:
+
+--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?
+--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.
+
+Le paysage encore une fois changea. Il devint dur et triste; la route
+rugueuse et coupée de rides s'en allait entre les collines de grès
+escaladées par d'anémiques genévriers que des chèvres maigres secouaient
+avec d'étranges airs de tête; entre les collines de pierre, un ruisseau
+rampait sur les cailloux comme un serpent malade et, au loin, c'était la
+détresse désespérée d'un ciel dévoré par de sombres et hideux nuages.
+Les nuages s'abaissèrent, descendirent jusque sur les collines de grès
+où les chèvres maigres cessèrent soudain de secouer les genévriers.
+
+
+«C'est ma propre turpitude qui m'enveloppe et qui m'accable, songea
+Vitalis. Je suis parti à la conquête de l'Amour et, lâche devant le
+mystère, fuyant à la première objection, comme un esclave au premier
+coup de bâton, je suis allé me vautrer, dans la boue d'un chemin obscur,
+sur la chair méprisée d'une fille d'aventure! Ah! maintenant, je
+comprends la chanson de la bergère et comme sa réponse fut bien celle
+qui m'était due! Moi aussi, je viens de les mener à l'abattoir, les
+blancs moutons, mes désirs et mes rêves, et ils ne les bêleront plus
+jamais, ils sont égorgés. La bergère fut ma complice, mais le crime
+était commis dans mon coeur avant que je n'eusse rencontré la complice
+que l'enfer envoie toujours à celui qui veut faire couler le sang des
+agneaux. Elade, Elade!... Non, il est trop tard, mais reviens, bergère!
+L'habitude de la boue atténue sa laideur; la boue peut même devenir
+douce, si elle est tiède; pour n'avoir pas honte de son animalité, que
+l'homme redevienne un animal simple, et, pour perdre le désir malsain
+des étoiles, qu'il vive le long des chemins obscurs... Oui, reviens,
+bergère, et tu seras la compagne de ma honte et la confidente du mépris
+que je profère pour tout ce qui dépasse la hauteur de ma tête, pour tout
+ce qui échappe à mes morsures ou à mes baisers!
+
+«Elade, Elade!
+
+«Non,--tous les agneaux sont égorgés...»
+
+--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons?
+--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+Ayant offert aux glaces magiques de sa chambre solitaire la joie nulle
+de son corps d'ange, Elade revêtit la robe amarante que lui imposaient
+l'ordre des choses et le règlement particulier de sa destinée, puis elle
+se coucha mélancolique sur des coussins brodés de songes.
+
+Quel conte de fées qu'une telle vie et quel sombre enchantement! Rester
+là, enclose, prisonnière d'un palais, d'un charme et d'une volonté, les
+yeux toujours prêts à l'éclair, la bouche toujours dispose au sourire et
+au baiser, la main dressée selon l'éternel geste d'accueillir volontiers
+le voyageur,--c'était la vie de la princesse Elade, et elle commençait
+de la subir sans espoir.
+
+Quoique princesse et appelée à une signification très haute, elle avait
+des ennuis de femme, et, statue, des désirs de chair qu'elle savait
+irréalisables. Tant d'hommes étaient venus vers elle et si sottement
+impuissants! Mais le dernier surtout l'avait déçue. Après de longues et
+secrètes correspondances, et attiré par l'odeur de l'idéal, Vitalis
+avait subi avec courage les premières épreuves, mais la dernière avait
+découragé soudain sa bonne volonté d'homme fait pour les satisfactions
+évidentes et les plaisirs humains. Et qu'attendre, après celui-là?
+
+Afin de se délivrer elle-même, elle souhaita d'être androgyne et
+bi-sexuelle; ayant nié le sexe adverse comme elle avait déjà nié le
+sien, obligatoirement, elle eût retrouvé dans l'unité la paix
+intellectuelle, et, dans la pauvreté sensuelle, la richesse inouïe des
+luxures transcendantes. Non! le salut ne pouvait venir que des au-delà
+de sa prison: ayant donc réfléchi encore un peu, elle se leva, secoua
+les plis de sa robe amarante, et, arrivée au seuil, sous le porche, elle
+attendit.
+
+
+Un signe parut bientôt parmi les grandes herbes, puis une forme se
+dessina, celle d'un jeune voyageur qui s'approchait lentement, d'un pas
+lourd et brisé; le bac se détacha de la rive intérieure; et le nouvel
+amant d'Elade entra dans le mystère du Château Singulier. Il fut
+accueilli comme l'avait été Vitalis, par les mêmes caresses, par les
+mêmes paroles, et, comme lui, introduit dans la sombre petite chapelle.
+
+Par son ennui même, par sa pâleur, son air de comprimer des larmes,
+Elade était plus que jamais séduisante. Ses yeux, un peu baissés de ton,
+s'éclairaient d'une lueur désespérée, délicieusement imploratrice, et sa
+voix, de la couleur d'une violette mourante, parfumait de langueur et de
+douceur la petite chapelle aux vitraux fanés.
+
+
+Psallus, à genoux, l'écoutait et la regardait; et, quand il entendit le
+terrible aveu, qu'Elade, cette fois, fit avec désinvolture, comme si
+elle eût confessé le manquement le plus ordinaire et le plus
+naturel,--il baisa, pour toute réponse, les mains qui tremblaient un peu
+dans les siennes.
+
+--N'ai-je point parlé clairement, trop clairement? demanda Elade,
+surprise.
+
+--Elade, dit Psallus, vous êtes une statue toute pure, et je m'en
+réjouis, je vous aime telle que les enchantements vous ont faite, et si
+vous expiez quelque faute, ou si vous êtes la victime d'une méchanceté
+supérieure aux hommes, je veux expier et je veux souffrir avec vous.
+Mais tes yeux et tes cheveux, tes épaules et ton sourire sont déjà
+d'inépuisables coffrets d'Amour, et d'ici que j'aie aimé infiniment
+chacune de tes grâces visibles et chacune de tes grâces spirituelles,
+nous serons devenus d'immortelles pensées. Que m'as-tu dit, vraiment?
+Que tu n'as pas de sexe? En es-tu bien sûre? Ta beauté est d'une femme,
+ton âme est d'une femme, ton intelligence est d'une femme,--je puis donc
+t'aimer, et je t'aime. Je ne suis pas venu de si loin et par tant de
+fatigues, à travers un pays hostile et ce désert effroyable de verdure,
+cet océan d'herbe et de nuées, je ne suis pas venu vers toi en quête
+d'un spasme dont toute femme à le secret. Je t'ai désirée telle que tu
+es, et telle que tu es je te désire encore, mais j'accommode mon désir à
+ton essence. Ce que tu m'offres, je le prends, et ce que j'ai, je te le
+donne,--mais je te donnerai peut-être plus que tu n'attends.
+
+--Tu me donnes tout, Psallus, tu me délivres!
+
+--Oui, je te délivre de toi-même et de la peur de ne pas plaire. En
+t'aimant telle que tu es, je t'enseigne à t'aimer toi-même et à te
+vouloir telle que tu es. L'enchantement qui te cloue ici, c'est la
+défiance de toi-même et la crainte des dieux extérieurs. Sois ton propre
+Dieu, Elade, ô intelligence sacrée, rendue adorable par tant de beauté
+vue; prends conscience de toi et ne quémande pas la complaisance des
+regards, sinon amis et d'êtres parallèles à ta force. Sois Toi, Elade,
+et méprise tout ce qui s'éloigne de toi, et brise tout ce qui s'oppose à
+ta volonté--obscure, mais qui va resplendir--d'être libre.
+
+--Je suis donc libre!
+
+--Oui, dit encore Psallus, je suis venu t'apprendre que tu n'es plus la
+prostituée. Le salut est personnel: deviens l'objet unique de ta propre
+charité; choisis ton plaisir, choisis ton amour, choisis ta morale et ne
+reçois d'autre commandement que celui qui s'élabore dans le mystère de
+tes cellules et qui profère son cri saint dans la vibration de tes
+nerfs. Intelligence, pourquoi veux-tu te donner à comprendre? Comprends
+toi-même et ne t'inquiète pas des bruits du dehors. Sois absolue. Baisse
+l'épaule et dégage-toi, si quelqu'un te met la main sur l'épaule, et si
+un homme veut te baiser les lèvres, mords-le: c'est un faible qui veut
+te prendre ta force, ton souffle et peut-être ton âme.
+
+Longtemps, ils se réjouirent de paroles d'amour et de liberté. Elade,
+guérie de ses doutes et de ses timidités, n'avait plus honte de ne pas
+être pareille aux autres femmes, et même elle commençait sagement à
+s'enorgueillir des singularités de sa nature; mais à mesure que
+grandissaient son estime et son amour de soi-même, elle sentait renaître
+en elle des puissances abolies: son âme miraculisée miraculisait son
+corps.
+
+--Psallus, dit-elle joyeusement, me voilà métamorphosée en femme.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+Sauvée de l'esclavage conventionnel, libérée des préjugés humains,
+arrachée aux mâchoires de l'Orque, nouvelle Andromède, Elade suivit son
+Persée. Ils quittèrent le Château Singulier et entrèrent dans la prairie
+indéfinie, que leur volonté d'être heureux et fiers peuplait
+d'imaginatives joies.
+
+Le sentiment de leur liberté les ravissait; ils s'en allaient, faisant
+mille folies, répondant l'un et l'autre à des phrases qui n'avaient pas
+été dites, comprenant tout, résolvant tout, étonnés de rien, surpris
+seulement, si leur pensée revenait un peu en arrière, d'avoir longtemps
+vécu en dehors de la plénitude et de la certitude.
+
+Par la délivrance dont il avait été l'opérateur, Psallus achevait de se
+délivrer lui-même de toutes les tyrannies inventées par les faibles pour
+restreindre la volonté des forts. Il niait hardiment et noblement tout
+ce qui n'était pas en conformité avec sa nature essentielle; sa
+personnalité s'affirmait au point que rien ne lui paraissait plus
+défendu; il mettait la main sur tout, sur les étoiles comme sur les
+pâquerettes, sur l'arbre et sur Dieu.
+
+--Il pleut des pensées, dit Elade. Tendons les oreilles, ouvrons la
+bouche et les yeux, nous serons pénétrés d'infini.
+
+--Dieu est en nous, puisque nous sommes libres, dit Psallus. Les pensées
+dont l'air est plein, c'est la volatilisation de notre haleine; nous
+nous respirons nous-mêmes, car il n'y a rien d'extérieur à nous, et la
+création tout entière part, comme une fusée, d'entre nos deux sourcils.
+
+Ayant joué avec les idées les plus hautes et les plus subtiles, ils
+eurent le droit de devenir deux enfants et de s'ébattre dans la
+campagne, tels des éphèbes sortis de l'école et rendus à leurs plaisirs.
+Ils s'amusèrent donc de toutes les façons les plus aimablement puériles,
+et tous leurs jeux étaient harmonieux.
+
+Elade s'étant assise au pied d'un arbre, Psallus se coucha auprès
+d'elle, et il lui baisait les mains. Elle ressentit, pendant ces douces
+minutes, de la tristesse et de la crainte; convalescente encore, elle
+doutait; elle pensait à l'état ancien dans lequel l'avaient maintenue
+les conventions humaines; quand Psallus toucha ses genoux, ils
+tremblaient un peu; mais la force, soudain, lui revint tout entière,
+avec la définitive conscience de sa gloire féminine: elle
+s'abandonna--et les portes du palais d'Ecbatane s'ouvrirent au cortège
+royal.
+
+Ils se promenèrent encore, et tant, qu'ils gagnèrent un lointain village
+habité par des tisserands. De chaque porte sortait un bruit de métier,
+des soupirs de femme, des jurons d'homme, des cris d'enfant: c'était
+presque infernal. Au bout du village, une maison dominait, aussi sale,
+aussi laide que les autres, mais plus grande et d'apparence moins
+esclave; la porte était ouverte, ils entrèrent.
+
+Debout devant une glace obscure, une femme, avilie par le fardeau de
+lourds et grossiers désirs, peignait ses cheveux, des cheveux jaunes et
+rêches qui lui couvraient maigrement les épaules; elle se penchait vers
+la glace obscure, essayait des sourires, relevait la tête, chiffonnait
+des rubans, puis reprenait son peigne,--et la toilette de cette
+misérable semblait le travail le plus dur et le plus ingrat.
+
+Trois enfants se roulaient par terre, mâchant des feuilles de choux et
+cognant avec des morceaux de bois le pavé humide; ils grognaient comme
+des petits chiens et parfois pleuraient en ouvrant des bouches de
+lamproie. Oubliant ses cheveux, la mère s'agenouilla près du plus jeune
+et lui mit entre les lèvres un bout de sein qui ressemblait au noeud
+d'une outre ou au bouchon d'une calebasse; gavé, l'enfant revomit sur la
+triste poitrine maternelle un peu du pauvre lait qu'il avait bu, puis il
+s'endormit,--et la femme revint devant la glace obscure, infatigable à
+peigner ses cheveux jaunes et rêches.
+
+L'homme était au métier; il lançait la navette et la rattrapait avec
+certitude, et un effort de ses pieds et de ses reins à chaque seconde le
+coupait en deux; son seul repos était de renouer un fil cassé. Elade et
+Psallus s'approchèrent et regardèrent. Elade soudain cria, en se serrant
+pleine d'effroi contre Psallus:
+
+--Vitalis! Dieu! c'est Vitalis!
+
+Le tisserand tourna la tête et dit, en renouant un fil:
+
+--Oui, je me nomme Vitalis, et je gagne, en tissant de la toile, ma vie,
+celle de ma femme et celle de mes enfants. Qu'y a-t-il d'étonnant à
+cela? Tout le monde fait de même, ici. Les métiers ronflent du matin au
+soir et souvent bien avant dans la nuit. Nous ne nous reposons que pour
+manger, boire, dormir et caresser la mère de nos petits. Nous sommes
+honnêtes et heureux quand la toile se vend bien, quand nous pouvons
+acheter avec le pain, du sucre d'orge pour les enfants et des rubans
+pour les femmes.
+
+Elade, avec une grosse émotion, car elle avait aimé Vitalis, demanda:
+
+--Vous êtes bien Vitalis, celui qui s'en vint jadis vers la princesse
+Elade, enfermée dans le Château Singulier?
+
+--Oui, je suis Vitalis qui essaya jadis de se nourrir de rêves. Ah! je
+suis bien revenu d'un tel régime! En sortant de chez la chimérique femme
+qui ne put me repaître que de divagations, je rencontrai celle-ci et je
+l'ai aimée sérieusement, en homme qui connaît la valeur de la vie.
+C'était une bergère. Quand je la vis pour la première fois, elle venait
+de conduire à l'abattoir le troupeau de ses agneaux blancs; je fis comme
+elle: j'égorgeai tous mes rêves, et, devenus pareils l'un et l'autre,
+nous nous aimâmes. Pour l'élever jusqu'à moi, je me fis semblable à
+celle que j'aimais et nous fûmes heureux. J'étais riche: peu à peu ma
+fortune a disparu, je ne la regrette pas: la richesse permet l'oisiveté,
+l'oisiveté permet le rêve, le rêve ronge les muscles, comme de malsaines
+vapeurs; maintenant, je travaille; cela vaut mieux que de penser.
+
+--Vous êtes un esclave! dit Elade presque pleurante.
+
+--Esclave, soit, répondit Vitalis. N'importe, je suis content de mon
+sort.
+
+--C'est impossible, dit Elade. Révoltez-vous!
+
+--Je suis un honnête homme, dit Vitalis.
+
+--Soyez libre, dit Elade.
+
+Le tisserand haussa les épaules:
+
+--Laissez-moi travailler--comme un homme.
+
+Elade et Psallus sortirent de la maison du tisserand, et Psallus dit:
+
+--Il y a deux sortes d'hommes, les hommes libres et les autres. Laissons
+les autres.
+
+--Laissons les autres, dit Elade.
+
+Ils s'en allèrent par le monde jouir de leur liberté.
+
+
+
+
+LE LIVRE DES LITANIES
+
+
+
+
+LITANIES DE LA ROSE
+
+
+_A Henry de Groux_
+
+
+Fleur hypocrite, Fleur du silence.
+
+Rose couleur de cuivre, plus frauduleuse que nos joies, rose couleur de
+cuivre, embaume-nous dans tes mensonges, fleur hypocrite, fleur du
+silence.
+
+Rose au visage peint comme une fille d'amour, rose au coeur prostitué,
+rose au visage peint, fais semblant d'être pitoyable, fleur hypocrite,
+fleur du silence.
+
+Rose à la joue puérile, ô vierge des futures trahisons, rose à la joue
+puérile, innocente et rouge, ouvre les rets de tes yeux clairs, fleur
+hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose aux yeux noirs, miroir de ton néant, rose aux yeux noirs, fais-nous
+croire au mystère, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose couleur d'or pur, ô coffre-fort de l'idéal, rose couleur d'or pur,
+donne-nous la clef de ton ventre, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose couleur d'argent, encensoir de nos rêves, rose couleur d'argent,
+prends notre coeur et fais-en de la fumée, fleur hypocrite, fleur du
+silence.
+
+Rose au regard saphique, plus pâle que les lys, rose au regard saphique,
+offre-nous le parfum de ton illusoire virginité, fleur hypocrite, fleur
+du silence.
+
+Rose au front pourpre, colère des femmes dédaignées, rose au front
+pourpre, dis-nous le secret de ton orgueil, fleur hypocrite, fleur du
+silence.
+
+Rose au front d'ivoire jaune, amante de toi-même, rose au front d'ivoire
+jaune, dis-nous le secret de tes nuits virginales, fleur hypocrite,
+fleur du silence.
+
+Rose aux lèvres de sang, ô mangeuse de chair, rose aux lèvres de sang,
+si tu veux notre sang, qu'en ferions-nous? bois-le, fleur hypocrite,
+fleur du silence.
+
+Rose couleur de soufre, enfer des désirs vains, rose couleur de soufre,
+allume le bûcher où tu planes, âme et flamme, fleur hypocrite, fleur du
+silence.
+
+Rose couleur de pêche, fruit velouté de fard, rose sournoise, rose
+couleur de pêche, empoisonne nos dents, fleur hypocrite, fleur du
+silence.
+
+Rose couleur de chair, déesse de la bonne volonté, rose couleur de
+chair, fais-nous baiser la tristesse de ta peau fraîche et fade, fleur
+hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose vineuse, fleur des tonnelles et des caves, rose vineuse, les
+alcools fous gambadent dans ton haleine: souffle-nous l'horreur de
+l'amour, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose violette, ô modestie des fillettes perverses, rose violette, tes
+yeux sont plus grands que le reste, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose rose, pucelle au coeur désordonné, rose rose, robe de mousseline,
+entr'ouvre tes ailes fausses, ange, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose en papier de soie, simulacre adorable des grâces incréées, rose en
+papier de soie, n'es-tu pas la vraie rose, fleur hypocrite, fleur du
+silence?
+
+Rose couleur d'aurore, couleur du temps, couleur de rien, ô sourire du
+Sphinx, rose couleur d'aurore, sourire ouvert sur le néant, nous
+t'aimerons, car tu mens, fleur hypocrite fleur du silence.
+
+Rose hortensia, ô banales délices des âmes distinguées, rose
+néo-chrétienne, ô rose hortensia, tu nous dégoûtes de Jésus, fleur
+hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose rose de Chine, si douce et si fanée, miraculeux amour des femmes
+remontantes, rose de Chine, tes épines sont mouchetées, et des griffes
+sont rentrées, ô patte de velours, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose blonde, léger manteau de chrome sur des épaules frêles, ô rose
+blonde, femelle plus forte que les mâles, fleur hypocrite, fleur du
+silence!
+
+Rose couleur d'orange, ô fabuleuse Vénitienne, ô patricienne, ô
+dogaresse, rose couleur d'orange, la gueule du tigre dort sous les
+lampas de ton feuillage, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose abricotine, ton amour chauffe à petit feu, ô rose abricotine, et
+ton coeur est pareil aux bassines où mijotent les charlottes, fleur
+hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose en forme de coupe, vase rouge où mordent les dents quand la bouche
+y vient boire, rose en forme de coupe, nos morsures te font sourire et
+nos baisers te font pleurer, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose toute blanche, innocente et couleur de lait, rose toute blanche,
+tant de candeur nous épouvante, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose couleur de paille, diamant jaune parmi les crudités du prisme, rose
+couleur de paille, on t'a vue, coeur à coeur derrière un éventail,
+respirer le parfum des barbes, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose couleur de blé, gerbe lourde à la ceinture lâche, rose couleur de
+blé, tu voudrais bien être moulue et tu voudrais être pétrie, fleur
+hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose lilas, coeur douteux, rose lilas, une ondée t'a rouillée, mais tu
+n'en vendras que plus cher ta chair oxydée, fleur hypocrite, fleur du
+silence.
+
+Rose cramoisie, ô somptueux couchers des soleils de l'automne, ô rose
+cramoisie, tu te couches et tu t'offres, offrande impériale, aux
+impubères convoitises, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose marbrée, rose et rouge, fondante et mûre, rose marbrée, tu montres
+encore volontiers le revers de tes pétales, dans la plus stricte
+intimité, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose couleur de bronze, pâte cuite au soleil, rose couleur de bronze,
+les plus durs javelots s'émoussent sur ta peau, fleur hypocrite, fleur
+du silence.
+
+Rose couleur de feu, creuset spécial pour les chairs réfractaires, rose
+couleur de feu, ô providence des ligueurs en enfance, fleur hypocrite,
+fleur du silence.
+
+Rose incarnate, rose stupide et pleine de santé, rose incarnate, tu nous
+abreuves et tu nous leurres d'un vin très rouge et très bénin, fleur
+hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose au coeur virginal, ô louche et rose adolescence qui n'a pas encore
+parlé, rose au coeur virginal, tu n'as rien à nous dire, fleur hypocrite,
+fleur du silence.
+
+Rose groseille, honte et rougeur des péchés ridicules, rose groseille,
+on a trop chiffonné ta robe, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose couleur du soir, demi-morte d'ennui, fumée crépusculaire, rose
+couleur du soir, tu meurs d'amour en baisant tes mains lasses, fleur
+hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose bleue, rose iridine, monstre couleur des yeux de la Chimère, rose
+bleue, lève un peu tes paupières: as-tu peur qu'on te regarde, les yeux
+dans les yeux, Chimère, fleur hypocrite, fleur du silence?
+
+Rose verte, rose couleur de mer, ô nombril des sirènes, rose verte,
+gemme ondoyante et fabuleuse, tu n'es plus que de l'eau dès qu'un doigt
+t'a touchée, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose escarboucle, rose fleurie au front noir du dragon, rose
+escarboucle, tu n'es plus qu'une boucle de ceinture, fleur hypocrite,
+fleur du silence.
+
+Rose couleur de vermillon, bergère énamourée couchée dans les sillons,
+rose couleur de vermillon, le berger te respire et le bouc t'a broutée,
+fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose des tombes, fraîcheur émanée des charognes, rose des tombes, toute
+mignonne et rose, adorable parfum des fines pourritures, tu fais
+semblant de vivre, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose brune, couleur des mornes acajous, rose brune, plaisirs permis,
+sagesse, prudence et prévoyance, tu nous regardes avec des yeux rogues,
+fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose ponceau, ruban des fillettes modèles, rose ponceau, gloire des
+petites poupées, es-tu niaise ou sournoise, joujou des petits frères,
+fleur hypocrite, fleur du silence?
+
+Rose rouge et noire, rose insolente et secrète, rose rouge et noire, ton
+insolence et ton rouge ont pâli parmi les compromis qu'invente la vertu,
+fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose muguette, liseron qui s'enroule autour des lauriers-roses dans les
+jardins d'Académos, et qui fleurit aussi dans les Champs-Elysées, rose
+muguette, tu n'as plus ni parfum ni beauté, éphèbe sans esprit, fleur
+hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose pavot, fleur d'officine, torpeur des philtres charlatans, rose
+rosâtre au casque des faux mages, rose pavot, la main de quelques sots
+tremble sur ton jabot, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose ardoise, grisaille des vertus vaporeuses, rose ardoise, tu grimpes
+et tu fleuris au tour des vieux bancs solitaires, rose du soir fleur
+hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose pivoine, modeste vanité des jardins plantureux, rose pivoine, le
+vent n'a retroussé tes feuilles que par hasard, et tu n'en fus pas
+mécontente, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose neigeuse, couleur de la neige et des plumes du cygne, rose
+neigeuse, tu sais que la neige est fragile et tu n'ouvres tes plumes de
+cygne qu'aux plus insignes, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose hyaline, couleur des sources claires jaillies d'entre les herbes,
+rose hyaline, Hylas est mort d'avoir aimé tes yeux, fleur hypocrite
+fleur du silence.
+
+Rose topaze, princesse de légendes abolies, rose topaze, ton
+château-fort est un hôtel au mois, ton donjon marche à l'heure et tes
+mains blanches ont des gestes équivoques, fleur hypocrite, fleur du
+silence.
+
+Rose rubis, princesse indienne en palanquin, rose rubis, soeur
+d'Akédysséril, ô soeur dégénérée, ton sang n'est plus qu'à fleur de peau,
+fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose amarante, princesse de la Fronde et reine des Précieuses, rose
+amarante, amante des beaux vers, on lit des impromptus d'amour sur les
+tentures de ton alcôve, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose opale, ô sultane endormie dans l'odeur du harem, rose opale,
+langueur des constantes caresses, ton coeur connaît la paix profonde des
+vices satisfaits, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose améthyste, étoile matinale, tendresse épiscopale, rose améthyste,
+tu dors sur des poitrines dévotes et douillettes, gemme offerte à Marie,
+ô gemme sacristine, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose cardinale, rose couleur de sang de l'Église romaine, rose
+cardinale, tu fais rêver les grands yeux des mignons et plus d'un
+t'épingla au noeud de sa jarretière, fleur hypocrite, fleur du silence.
+
+Rose papale, rose arrosée des mains qui bénissent le monde, rose papale,
+ton coeur d'or est en cuivre, et les larmes qui perlent sur ta vaine
+corolle, ce sont les pleurs du Christ, fleur hypocrite, fleur du
+silence.
+
+Fleur hypocrite,
+
+Fleur du silence.
+
+
+
+
+FLEURS DE JADIS
+
+
+_A Pierre Quillard_.
+
+
+Je vous préfère aux coeurs les plus galants, coeurs trépassés, coeurs de
+jadis.
+
+
+Jonquilles, dont on fit les cils purs de tant de blondes filles,
+
+Narcisse oriental, fleur inféconde et pas morale,
+
+Soucis dorés, charme effaré du familier succube, étoile errante, flamme
+dans les cheveux tristes du pauvre Songe,
+
+Jonquille, Narcisse et Souci, je vous préfère aux plus claires
+chevelures, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Lys blanc, âme éployée des vierges mortes,
+
+Lys rouge, qui rougit d'avoir perdu sa candeur, sexe fleuri,
+
+Iris, pâleur bleue des veines sur un bras immaculé, sourire de la peau,
+fraîcheur du firmament nouveau, ruisselet où le ciel du matin tomba par
+aventure,
+
+Lys blanc, lys rouge, Iris, je vous préfère à des jeunesses moins
+fiduciaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Fraxinelle, buisson ardent, chair incendiée, fleur salamandre dont l'âme
+est une larme noire,
+
+Aconit, fleur casquée de poison, guerrière à plume de corbeau,
+
+Campanules, amoureuses clochettes que le printemps tintinnabule, petites
+amoureuses tapies sous les ogives que font les coudriers,
+
+Fraxinelle, Aconit, Campanule, je vous préfère à des amours moins
+délétères ou moins légères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Pivoine, amoureuse donzelle, mais sans grâce et sans sel,
+
+Ravenelle, demoiselle dont l'oeil a de fades mélancolies,
+
+Ancolies, petit pensionnat d'impubères jolies, jupes courtes, jambes
+grêles et des bras vifs comme des ailes d'hirondelle,
+
+Pivoine, Ravenelle, Ancolie, je vous préfère à des chairs plus
+prospères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Nielle un peu gauche, mais duvetée comme un col de cygne,
+
+Gentiannelle, fidèle amante du soleil,
+
+Asphodèle, épi royal, sceptre incrusté de rêves, reine primitive induite
+en la robe étroite des Pharaons,
+
+Nielle, Gentiannelle, Asphodèle, je vous préfère à la grâce des vraies
+femelles, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Primevère, fille aînée de la rosée première,
+
+Bouton d'or, sequin des pauvres courtisanes,
+
+Muguet, muscadine pucelle, spécieuse innocence des péronnelles, qui
+montrent leur gorgelette, petites nymphes au cul tout nu,
+
+Primevère, Bouton d'or et Muguet, je vous préfère à des baisers moins
+discrets, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Nigette, chimériques cheveux bleus de Vénus,
+
+Coquelicot, bouche que des dents d'amant ont mordue jusqu'au sang,
+
+Ambrette, fleur aimée du Grand Seigneur, coquette aux yeux gris de lin
+et la peau au grain si fin,--et une odeur monte de ton coeur, une odeur
+sans aucune candeur!
+
+Nigelle, Coquelicot, Ambrette, je vous préfère à plus d'une fleuronnette
+qui parle, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Martagon dont les têtes se dressent par centaines, monstre odorant,
+hydre azurée,
+
+Martagon dont le front porte un turban de pourpre,
+
+Martagon dont les yeux sont jaunes, lys byzantin, joie des empereurs
+décadents, fleur favorite des alcôves, parfum des Saintes Images,
+
+Martagons, multiples Martagons, je vous préfère à d'autres monstres dont
+je pourrais dire le nom, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Ellébore, pâle rose empoisonneuse,
+
+Coquelourde, madame la Précieuse,
+
+Omphalode, fleurs aux clairs yeux fascinateurs, fleur du nombril, miroir
+profond où se profuse un faux infini,
+
+Ellébore, Coquelourde, Omphalode, je vous préfère à des catins moins
+métaphoriques, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Piloselle, dame angora, chatte douce aux caresses,
+
+Giroflée, naïve cocardelle au bord d'un bandeau plat,
+
+Pavot, sommeil de l'amour en stupeur, repos, parmi les herbes hautes,
+des furtifs exercices, là-bas, dans le vieux jardin provincial,--et tu
+ne te réveilles pas lors d'un bruit de sabots!
+
+
+Piloselle, Giroflée, Pavot, je vous préfère aux plus aimables cottes,
+fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Bluet, bluette,
+
+Pensée, je pense à toi,--quand je te vois!
+
+Belle de nuit, qui frappas à ma porte, il était minuit: j'ai ouvert ma
+porte à la Belle de nuit et ses yeux fleurissaient dans l'ombre, ô
+Belle, ô Belle des nuits infécondes!
+
+Bluet, Pensée, Belle de nuit, je vous préfère à d'authentiques belles,
+fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Marguerite, modestie des yeux à qui des doigts font une claie,
+
+Balsamines, petites dames imprudentes, oeillades et simagrées,
+
+Amarante, panache des conquérantes, baisers fondants, hanches fondantes,
+lac de miel où se noient les coeurs adolescents,
+
+Marguerite, Balsamine, Amarante, je vous préfère aux plus sérieux
+enchantements, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Chèvre-feuille, petite rôdeuse,
+
+Jasmin, petite frôleuse,
+
+Lavande, petite sérieuse, odeur de la vertu, sagesse des baisers
+pondérés, chemise à la douzaine dans des armoires de chêne, lavande pas
+bien méchante, et si tendre!
+
+Chèvre-feuille, Jasmin, Lavande, je vous préfère à d'aucunes moins
+sorcières, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Quintefeuille, demoiselle élue par les cornues,
+
+Piosne, dont les mains en mitaines sèment des ironies,
+
+Saxifrage, tenace amour qui perce les coeurs les plus durs, flèche à
+travers la pierre, sourire qui passe entre les mailles des plus mornes
+grilles,
+
+Quintefeuille, Piosne et Saxifrage, je vous préfère à de plus dociles
+mystères, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Blattaire, fleurs des jaunes ménagères,
+
+Mollaine, fleur rabelaisienne,
+
+Persicaire, beauté dure, tison, flambeau au bout d'un roseau, tout dans
+les yeux et rien au coeur.
+
+Blattaire, Mollaine, Persicaire, je vous préfère aux plus amoureux airs,
+fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Monarde, poivre des mourantes amours,
+
+Clématite, serpent qui s'enroule à nos âmes,
+
+Quamoclit, fleur entonnoir, fleur danaïde, qui boit insoucieuse tout le
+sang de nos faibles coeurs, tant qu'il en reste un stygmate à tes lèvres,
+
+Monarde, Clématite, Quamoclit, je vous préfère à des chairs plus
+colombaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Dame d'onze heures, toute frêle sous ton blanc parasol,
+
+Alysson, dont la belle âme s'en va toute en chansons,
+
+Réséda, parfum des petites cousines, amours gamines, rires adornés de
+perles fines,
+
+Dame d'onze heures, Alysson, Réséda, je vous préfère aux jambes les
+moins perfides, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Gant Notre-Dame, qu'on baise dévotement,
+
+Argemone, fossette sur la main qu'on adore,
+
+Eternelle, fragile opale à mettre au doigt de son amie, pour qu'un
+reflet de lune amuse dans l'alcôve,
+
+Gant Notre-Dame, Argemone, Eternelle, je vous préfère aux plus blanches
+mains, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Flambe, cordiale flamme des torches mélancoliques,
+
+Gladiole, poignard tragique, rougi du sang des héroïnes,
+
+Serpentaire, colère des bras désenlacés, aspic sifflant dans les coeurs
+vides, suicide!
+
+Flambe, Gladiole, Serpentaire, je vous préfère aux yeux les plus
+épouvantés, fleurs trépassées, fleurs de jadis.
+
+
+Capucine, nonne souriante de souffrir, éclat des secrets martyres,
+
+Larmes de Job, ô larmes pénitentes sous de pâles paupières, tristes
+perles sur des joues obscures,
+
+Aster, symbole amer des yeux mourants du Christ,
+
+Capucine, Larmes de Job, Aster, je vous préfère aux coeurs les plus
+sanglants, coeurs trépassés, coeurs de jadis.
+
+
+
+
+LE DIT DES ARBRES
+
+
+Arbres, coeurs en prison,
+
+Je dirai vos secrets, ayant crucifié vos écorces,
+
+Coeurs douloureux,
+
+Joies de mon triste coeur.
+
+
+Chêne, fleuve de gloire épanoui vers les dieux morts, barbare aux pieds
+formidables, pierre de lumière et de sang,
+
+L'océan de ta chevelure glauque s'empourpre quand la conque a sonné
+l'heure des haches, car tu te souviens des anciens jours,
+
+Chêne, escalier de la haine, arbre sacré, joie de mon triste coeur.
+
+
+Hêtre aux bras blancs, chapelle où la bonne Vierge pleure d'avoir
+enfanté, inutile escabeau brisé par les pieds lourds des lévites
+hermaphrodites, escarcelle brûlée par l'or des simoniaques, ventre vide
+où l'Amour rêva d'aimer les hommes,
+
+Serre sur ton nombril ta ceinture au serpent d'argent,
+
+Hêtre, adoré quand même, arbre miraculeux, joie de mon triste coeur.
+
+
+Orme, vieux moine solitaire, tout chargé de nos péchés, orme en prière,
+le vent de la mer est plus salé que les larmes des Gomorrhéens,
+
+Ouvre au vent de la mer les crevasses de ta peau pécheresse, et souffre
+pour nous,
+
+Orme, corps flagellé, joie de mon triste coeur.
+
+
+Frêne aux reins nus, songe impur sorti des ronces, comme un lys fou de
+vouloir fleurir dans l'air mortel de l'ombre,
+
+L'oeil du dragon n'a jamais foré ta peau vierge et froide,
+
+Frêne, pâle gymnosophiste, arbre ambigu, joie de mon triste coeur.
+
+
+Noyer, chair obscure et glacée, dame aux cheveux d'algue, ornés
+d'émeraudes mortes, chapelets des regrets verdis dans l'étang de la
+prairie aérienne, espoir seul d'étouffer la gorge des amours
+inattentives, ombelle désastreuse des avortées,
+
+Je me suis endormi à ton ombre, ombelle froide, et je me réveille parmi
+le délire des suicidés,
+
+Noyer, chair obscure et glacée, joie de mon triste coeur.
+
+
+Pommier, chaude et pesante ivresse des ventres pressurés par le rut,
+grappe de complaisance, vigne grasse, dorure des ceintures lâches,
+tonneau fleuri, abreuvoir des abeilles de pourpre.
+
+Pommes heureuses, vos odeurs m'ont amusé jadis, pendant que le mufle des
+vaches se frottait à ton dos.
+
+Pommier, tonneau fleuri, arbre heureux, joie de mon triste coeur.
+
+
+Houx, arbre à peine arbrisseau, ciseau des fesses hypocrites, burin des
+dos aimables, manche du fouet, poignet du martinet,
+
+Houx aux jeux rouges, de tout le sang jailli sous tes griffes on ferait
+un philtre de fraternité,
+
+Houx, petit arbrisseau, petit bourreau, joie de mon triste coeur.
+
+
+Platane, mât de la galère capitane et voilure gonflée vers les amours
+lointaines,--platane mâle, catapulte de la semence au vent, les
+cuirasses brisées, les matrices violées,--platane femelle, tour,
+attentive à l'orient, recueillement de la prédestinée, les germes
+passent et tu les recueilles dans ta chevelure, tramail tendu aux
+souffles et aux fleurs,
+
+Mâle solitaire, femelle visitée par l'esprit, unissez-vous dans
+l'inconnaissable,
+
+Platanes, arbres seuls, fiers amants, joie de mon triste coeur.
+
+
+Bouleau, frisson de la baigneuse dans l'océan des herbes folles, pendant
+que le vent se joue de vos pâles chevelures, baigneuses, vous fermez vos
+jambes autour d'un secret, portes d'ivoire, et sur les reins tendus des
+blanches cariatides je vois tomber les larmes des dieux et le sang d'une
+chimère transpercée,
+
+Mais vous n'essuyez ni vos reins ni vos seins, Nymphes aux bras levés
+pour porter le rêve en triomphe.
+
+Bouleaux, tristes d'un nom obscur, arbres vierges, joie de mon triste
+coeur.
+
+
+Aune, veillée funèbre sur le corps du roi mort, tes rois sont morts,
+peuple des aunes, et tu cherches en vain dans les eaux muettes l'éclair
+d'une couronne et l'écho d'une chanson nocturne, le roi des aunes dort
+au fond des abîmes, sous les herbes qui sont la barbe des mauvais mages,
+et des fleurs d'oubli ont poussé dans les trous de ses yeux.
+
+Cueillez la fleur, si vos mains en ont la force,
+
+Aunes, peuple funèbre, arbres en pleurs, joie de mon triste coeur.
+
+
+Sorbier, parasol des pendeloques, grains de corail au cou doré des
+gitanes, les moineaux fous ont becqueté le collier de l'étrangère et sa
+chair,
+
+La gitane a deux colliers et les moineaux s'endorment sur tes épaules,
+
+Sorbier, coeur hospitalier, arbre de Noël des pauvres oiseaux, joie de
+mon triste coeur.
+
+
+Cerisier d'automne, rouge comme une bonne amie, rouge du sang des coeurs
+pendus à tes branches, les passants d'hier ont mangé tes délices, et tes
+feuilles pourpres attendent le caprice du vent sentimental,
+
+Songe à pleurer, en tes larmes d'ambre j'imprimerai le sceau de ma
+bague, afin de m'en souvenir,
+
+Arbre d'automne, arbre rouge, arbre cordial, joie de mon triste coeur.
+
+
+Pin douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, ta plainte est inutile
+et ton désir de mourir est contredit par la Loi. Tu vivras seul dans la
+forêt qui te hait et qui rit de tes soupirs épouvantables.
+
+Ceux qui vont mourir te saluent,
+
+Arbre douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, joie de mon triste
+coeur.
+
+
+Acacia, si tes piqûres parfumées sont des jeux d'amour, crève-moi les
+deux yeux, que je ne voie plus l'ironie de tes ongles,
+
+Et déchire-moi en d'obscures caresses,
+
+Arbre à l'odeur de femme, arbre de proie, joie de mon triste coeur.
+
+
+Cytise, jeune fille penchée au-dessus du ruisseau clair avec des
+sourires dans les cheveux, cytise blond, cytise blanc, cytise pur,
+
+Tu donneras tes cheveux blonds aux lèvres du vent, et ta peau blanche à
+l'invisible main du faune, et ta pureté au mâle qui passe dans l'air
+hystérique.
+
+Blond cytise, arbre rêveur et frêle, joie de mon triste coeur.
+
+
+Mélèze, dame aux tristes pensées, parabole accoudée sur la ruine d'un
+mur,
+
+Les araignées d'argent ont tissé leurs toiles à tes oreilles et les
+scarabées mortuaires, grimpés à ton corsage, ont vomi du sang sous la
+pluie de tes larmes,
+
+Dame aux tristes pensées, mélèze, joie de mon triste coeur.
+
+
+Saule, arbre éploré, chevelure tombante de l'amante abandonnée, voile
+entre l'âme et le monde, crêpe lamé de fleurs aussi légères que ta
+douleur,
+
+Relève tes cheveux, arbre éploré, et regarde celui qui vient là-bas et
+qui s'est dressé sur la colline de l'aurore,
+
+Amante un peu hypocrite, saule d'élégante amertume, joie de mon triste
+coeur.
+
+
+Peuplier couleur de cendre, tremblant comme un péché, quelles
+confidences ai-je lues écrites sur tes feuilles pâles, et de quel
+souvenir as-tu peur, fiévreuse fille oubliée le long des sentiers, dans
+les prés?
+
+Ta soeur aux cheveux crépusculaires s'ennuie au bord de l'eau, dites-moi
+vos désirs, âmes incestueuses, et je serai votre messager,
+
+Coeurs inquiets, joie de mon triste coeur.
+
+
+Marronnier, dame de cour en paniers, dame en robe brodée de trèfles et
+de panaches, dame inutile et belle d'ampleur et d'insolence,
+
+Les sarcasmes tombent du bout de tes doigts, et des manants en furent
+meurtris, mais moi je te briserai les poignets et tu m'aimeras, si je le
+veux,
+
+Dame en paniers, dame en robe d'orgueil, joie de mon triste coeur.
+
+
+If, né de la mort, prêtre de la mort, if dont les rameaux sont des os,
+
+Requiem éternel debout comme un pardon au chevet glabre des tombes,
+
+Priez pour moi, if vénérable, arbre exorable, joie de mon triste coeur.
+
+
+Épine dont on fit la couronne de Notre-Seigneur, dérisoire couronne au
+front du roi sanglant,
+
+Épine sacrée toute rougie du sang de la grappe de miséricorde,
+
+Épine charitable, à l'heure de l'agonie, enfonce un de tes aiguillons
+dans mon coeur coupable,
+
+Épine adorable, joie de mon triste coeur.
+
+_Août 1894_.
+
+
+
+
+THÉATRE MUET
+
+
+
+
+LA NEIGE
+
+
+
+
+I
+
+
+Le rideau se déchire et fuit comme les vrais brouillards formés pendant
+la nuit et que déconcertent, au matin, les premiers gestes de la
+lumière.
+
+Alors on voit un paysage d'hiver.
+
+Les montagnes de l'horizon s'éveillent en l'attitude d'une femme
+couchée, nue et frissonnante; les mains croisées, sous la nuque, le
+flanc surélevé en forme de dôme; un torrent d'argent bleu descend du
+front et des épaules.
+
+Doucement, avec des précautions insidieuses, le ciel s'avive; la ligne
+du dôme animée d'un peu de violet, le sein, pivoine qui va s'ouvrir,
+éclate soudain en halo de pourpre; tout le corps de l'idole saigne sous
+les griffes du lion, et la crinière surgit, les naseaux étincellent, les
+yeux fulgurent.
+
+Le lion gravit le ciel et se perd dans les bras des nuées qui se
+disputent l'amant royal; les nuées victorieuses déroulent un nouveau
+rideau dont les brumes troublent l'image du monde.
+
+
+
+
+II
+
+Le rideau se déchire.
+
+
+Alors on voit passer sur la scène, qui est un bois d'arbres tronqués,
+dont toutes les branches gisent parmi les feuilles mortes et les
+buissons de houx:
+
+Un bûcheron. Sa serpe sur le bras, des cordes de chanvre sur l'épaule,
+il marche lourdement, le corps plié à gauche. La bûcheronne le suit,
+écrasée sous une besace; devant s'arrondit un pain, derrière se tasse un
+petit, dont la tête pend et oscille comme un battant de cloche.
+
+Ils passent, la tête basse, sans rien voir que leurs pieds; ils
+s'arrêtent: c'est que l'homme veut vider son sabot où une pierre est
+entrée; il s'appuie un instant sur sa femme, puis tous deux reprennent
+leur chemin: on voit sur la droite disparaître le battant de cloche.
+
+Les montagnes, en l'attitude d'une femme qui s'éveille, resplendissent à
+l'horizon.
+
+Un rideau de nuées tombe sur le bois d'arbres tronqués.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le rideau se déchire et l'on voit revenir le bûcheron, la bûcheronne et
+le petit que traîne le bras de sa mère. Ils vont s'asseoir au soleil sur
+une grosse branche gisante dans les feuilles mortes et ils mangent du
+pain et boivent à même une gourde. Les paupières baissées, ils regardent
+leur pain, et quand ils renversent la tête pour prendre une gorgée à la
+gourde, ils ferment tout à fait les yeux pour ne voir ni le ciel où
+planent des nuages de lait primordial, ni l'idole, dont l'énorme et
+nonchalante beauté n'est rien pour eux qu'un roc déplaisant et absurde.
+
+Ayant bu et mangé, ils s'en vont reprendre leur besogne, qui est de
+couper les membres et la tête des beaux arbres et de les coucher sur les
+feuilles mortes, parmi les buissons de houx.
+
+Les nuées s'abaissent vers la terre.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Les nuées se déchirent et l'on voit l'idole osciller. Ses jambes se
+détachent, son flanc se surbaisse, son buste se dresse, sa figure
+s'affirme; elle est debout, le ruisseau d'argent bleu passe entre ses
+seins et s'enroule à ses reins; elle est debout, elle touche au ciel par
+le front et ses bras étendus font de l'ombre sur le monde. Ses mains
+lentement ramenées s'arrêtent sur ses mamelles, les pressent
+amoureusement et deux rayons de feu descendent sur la nature éperdue:
+l'un de ces rayons est un feu pourpre et l'autre est un feu violet.
+
+Dans le rayon pourpre on voit des hommes priapiques, et dans le rayon
+violet, des femmes callipyges. Les deux rayons, d'abord divergents, se
+croisent, puis s'emmêlent et les sexes se livrent à de si furieux
+assauts qu'une pluie de sang obombre les airs,--mais le sang ne tombe
+pas jusque sur le sol, car des anges hermaphrodites, sortis de chaque
+tronc d'arbre, le recueillent en des coupes de rubis et s'en enivrent.
+
+Cependant les rayons se divisent, s'atténuent, meurent; les
+hermaphrodites rentrent sous l'écorce des arbres qui s'agitent en un
+bref spasme de volupté, puis la lumière recommence à se troubler, tandis
+que l'on voit l'idole se recoucher sur le ventre des montagnes: mais dès
+qu'elle est couchée, un rire infini la secoue tout entière, son corps se
+crispe, s'ondule, se roule; et enfin, elle porte la main à son ventre et
+en retire une grappe de raisin qu'elle mordille, apaisée, en
+s'endormant.
+
+Les nuées se reforment.
+
+
+
+
+V
+
+
+Les nuées se déchirent, et entrent, par la gauche, deux jeunes gens
+enveloppés dans le même manteau, d'où l'on voit sortir et flotter au
+vent une chevelure blonde. Ils marchent aussi vite que le permet leur
+enlacement; sous la cape qui les couvre, on devine, à des mouvements
+d'étoffe, qu'ils se baisent sur la bouche et ne détachent leurs lèvres
+que pour reprendre haleine. Quand ils passent, sans rien voir que la
+fleur charnelle qui renaît incessamment sous les baisers qui la
+dévorent, l'idole frisonne dans son sommeil et ses épaules se resserrent
+sur ses seins écrasés.
+
+Ils passent, et de plus graves nuées alourdissent l'air.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Les nuées s'allègent un peu, puis se résolvent, mais l'air est glacé:
+c'est de la neige.
+
+La neige tombe: les feuilles mortes, puis les vertes feuilles des houx
+blanchissent sans perdre leur forme, mais la neige tombe toujours plus
+épaisse; les feuilles mortes ne sont plus qu'un tapis uniformément
+candide et les buissons de houx ressemblent à de blancs agneaux de sel.
+On voit arriver, courbés, haletants et aveuglés, le bûcheron et la
+bûcheronne; le bûcheron porte sur son dos un gros fagot que surcharge la
+neige; la bûcheronne a mis le petit dans son tablier et elle le protège
+encore en faisant à sa tête chétive un abri avec sa main tout engourdie.
+
+La neige devient si épaisse et si lourde que les pieds des pauvres gens
+ont peine à en soulever le poids. Ils s'arrêtent et se consultent,
+pendant que les deux jeunes gens, occupés de leur seul amour, arrivent
+et passent; ils ont presque disparu, on ne voit plus que la flottante
+chevelure blanche de la jeune femme, quand un coup de vent les rejette
+sur la scène et les couche dans la neige. Ils se débattent, ils prennent
+pied, ils se relèvent; le vent les couche encore une fois, fauchant du
+même coup le bûcheron et la bûcheronne, et le tourbillon amasse sur les
+vaincus une montagne de neige aussi haute que la montagne de granit où
+l'idole, invisible aux hommes, amuse son sommeil des extatiques rêves de
+la stérilité.
+
+La nuit tombe.
+
+
+
+
+VII
+
+
+La lune déchire les voiles de la nuit et l'on ne voit rien qu'une
+immensité blanche d'où sortent les cous noirs et nus des arbres
+décapités.
+
+L'idole, au-dessus de la neige, tressaille d'amour impur.
+
+La lune meurt. Nuit définitive et absolue.
+
+_13 juin 1894_.
+
+
+
+
+LES BRAS LEVÉS
+
+
+La scène représente un océan de têtes, d'où surgissent, comme des
+balises à demi découvertes par le flot, une forêt de bras levés. C'est
+un peuple à genoux et en prière.
+
+Les têtes se dressent entre les bras levés; des varechs et des lichens
+pendent aux balises; le vent, soufflé de l'orient, gonfle ces chevelures
+et les soulève selon un rythme qui semble aussi une prière.
+
+Le peuple est à genoux; des invisibles yeux, extasiés de terreur et
+d'espoir, une lueur lactée s'exhale et monte vers le ciel. Les âmes
+gravissent la voie lactée, jonchée d'éclats de perles, et le chemin
+blanc, mais strié de barres nocturnes, de larmes de feu, de sanglantes
+moisissures, s'engouffre et se perd, aux suprêmes altitudes, dans la
+gloire fulgurante du Pentagone.
+
+Le Pentagone oscille, puis tourne sur lui-même comme une roue; les
+flammes qui sortent de ses angles s'enroulant autour de la roue; le
+Pentagone tourne avec une vitesse infinie et propage jusqu'aux confins
+du monde un tourbillon d'air enflammé, où s'agitent des prunelles
+désorbitées, coquilles de noix phosphorescentes emportées dans le fleuve
+obscur et circulaire du maëlstrom universel.
+
+A ce divin spectacle, le peuple à genoux frissonne d'amour et de
+reconnaissance; la piété se prosterne dans tous les coeurs, et dans tous
+les ventres l'humilité se couche sur les dalles parmi les détritus de la
+vie. Sur le chemin blanc, qui a résisté à l'énergie du tourbillon, les
+âmes s'élancent et se bousculent; on les voit, corpuscules
+d'incombustible amiante, trébucher aux éclats de perles, escalader les
+barres nocturnes, franchir les larmes de feu, nager à travers les
+sanglantes moisissures...
+
+La roue s'arrête et redevient pentagone; ses angles s'effacent: c'est un
+cercle; il se gonfle: c'est une sphère. Ce spectacle ne paraît pas moins
+divin que le premier. Les bras se tendent plus nerveusement, les têtes
+se renversent, bien décidées à contempler l'Infini face à face et dans
+toute sa gloire. Le chemin blanc est tout chargé d'une épaisse poussière
+d'âmes: une fourmilière monte à l'assaut du ciel et menace l'or limpide
+de la Sphère immaculée.
+
+Voilà que toutes les mains et toutes les têtes ont tremblé d'une même
+secousse: les premières fourmis font une tache sur la glorieuse sphère
+et une ligne d'âmes s'écrit bientôt de l'un à l'autre de ses pôles. La
+Sphère s'obscurcit: le peuple a conquis son Dieu.
+
+En bas, un à un les flambeaux, une à une les lampes s'éteignent; les
+bras et les têtes s'évanouissent dans l'air, et le Vent d'Orient, qui
+passe au-dessus des corps détruits, emporte vers le Futur le parfum
+atomal de la Vie.
+
+Le monde est devenu noir; un Dieu informe et lourd pend comme un lustre
+éteint au-dessus des ténèbres; n'ayant plus de spectateurs, l'Infini a
+fermé les portes du théâtre,--mais il se recueille et il songe: «J'étais
+Pentagone. Je serai Triangle.»
+
+La Sphère obscure se déplace sur son axe; elle se gonfle encore; des
+points d'or apparaissent sur sa peau; les fourmis commencent à pleuvoir
+sur le monde où des lueurs tombent. La Sphère éclate et de ses débris,
+ramenés au centre par l'attraction, le Triangle se forme.
+
+Toutes les âmes sont rejetées sur la terre, et, à mesure qu'elles
+touchent le limon, les atomes se groupent autour de leur essence, car le
+Vent d'Orient, ayant fait le tour du globe, est revenu chargé du parfum
+atomal de la vie.
+
+Les flambeaux et les lampes s'allument: les têtes se dressent, les bras
+se lèvent; l'inconsciente prière monte en lueur lactée vers le
+pluriforme Idéal et les âmes recommencent à gravir le chemin blanc du
+ciel, le chemin qui, dorénavant, va s'engouffrer et se perdre, aux
+suprêmes altitudes, dans la fulgurante gloire du Triangle.
+
+
+_10 juillet 1894._
+
+
+
+
+PAGES RETROUVÉES
+
+
+
+
+LES PETITS PAUVRES
+
+
+_A Henri de Régnier._
+
+
+Les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les estime beaucoup, les
+vénère, de même qu'en Bretagne les gens devant les calvaires s'inclinent
+et se signent, respectueux et déférents.
+
+Humiliée au gibet, humiliée dans la sordide bassesse d'un hypocrite
+mendiant, la divinité de Jésus saignait sous l'un et l'autre avatar, et
+même (ne le dirait-on pas?) rougissait.
+
+Situation éminemment incompatible avec l'égalité moderne, car, enfin, il
+n'y a pas de honte à être Dieu.
+
+Primary relève le moral de ces modestes hosties, en lesquelles le Fils
+de la Femme incessamment s'offre aux spurieux mépris de ses frères
+ingrats.
+
+Oui, les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les vénère.
+
+Si, au coin d'une rue, un gueux immonde soulève avec respect son vieux
+chapeau troué,--plein de courtoisie, Primary répond par un de ces
+ineffables saluts d'homme bien élevé, mesurés et discrets, offre comme
+aumône un fin sourire: tel agréable geste de la main ajoute ce rien
+d'ironie qui épice et relève toute banalité.
+
+
+
+
+LE PHONOGRAPHE
+
+_A M. Edison (de l'Ève future)_.
+
+
+Affaissé dans son fauteuil, confit dans son bocal, ratatiné dans
+l'huileuse ranceur de l'impuissance, M. Pariétal cligna vers la muette
+horloge-à-gloire et, en un concordant geste de vérification, fit sourdre
+de son gousset un somptueux oignon. Il en pleura: _l'Heure des
+indéniables petits chefs-d'oeuvre était passée!_
+
+Les valves de sa bouche bâillaient; il s'humidifia encore, il devint
+plus lourd qu'une éponge oubliée dans un baquet: une fumée comme de
+buanderie embrouillait ses lunettes, et sa pipe pendait morte.
+
+A un bruit de déclic issu de l'horloge-à-gloire, les valves se
+rejoignirent, une allumette raviva la pipe, un coin de peau de daim
+débrouilla les lunettes, l'éponge se délesta, la ranceur de l'huile
+s'amadoua dans le bocal élargi...
+
+M. Pariétal trempa hardiment sa plume dans la bouteille à
+l'encre-des-petits-chefs-d'oeuvre,--et surgirent ces mots:
+
+VOLUPTÉS FAUNESQUES
+
+Il raya _voluptés_ et, avec moins d'entrain, écrivit:
+
+PLAISIRS FAUNESQUES
+
+Il raya _plaisirs_ et écrivit:
+
+RÊVERIES FAUNESQUES
+
+Il raya _faunesques_ et écrivit:
+
+RÊVERIES PRINTANIÈRES
+
+Il raya _printanières_ et écrivit:
+
+RÊVERIES JUVÉNILES
+
+Il raya _juvéniles_ et écrivit:
+
+RÊVERIES ENFANTINES
+
+La valve se rouvrait, pleine de perles noires, la pipe tomba; le bocal
+devint une fiole, et la sauce si stupidement amère que M. Pariétal,
+récupérant la queue de sa fuyante énergie, la pinça plus férocement que
+ne pince un crabe.
+
+Arthémise entra:
+
+«Ah! Monsieur doit être dans un état!... Je n'ai pas remonté le
+phonographe, ce matin! Sale bête, ça donne plus de mal qu'un enfant!»
+
+Et sans ajouter nul éclaircissement qui pût faire comprendre si «sale
+bête» s'adressait au phonographe ou à M. Pariétal, elle tournait la
+mécanique. Vlan! un coup de pouce pour regagner le temps perdue.
+«Chante, perroquet!»
+
+Elle fit claquer la porte, pendant que le sagace instrument disait:
+
+--Avez-vous lu, mon cher, le dernier livre de Pariétal?--_Variétés
+démoniaques?_ Évidemment.
+
+--C'est exquis, n'est-ce pas?--Un indéniable petit-chef-d'oeuvre!
+Beaucoup de talent, Pariétal.--Et même du génie.--Oui, soyons justes et
+avouons-le: Pariétal a du génie.--Ne trouvez-vous pas que son front est
+impressionnant?--Comme la montagne qui recèle l'abîme...
+
+M. Pariétal chantonnait, débourrait sa pipe à petits coups, en mesure,
+se trémoussait dans son fauteuil, dressait son papier, lorgnait le bec
+de la plume,--enfin, avec une solide verdeur de geste, écrivait son
+premier titre:
+
+VOLUPTÉS FAUNESQUES
+
+Il rédigea, là-dessous, d'affriolantes déductions, ne s'interrompant que
+pour recligner de l'oeil vers l'horloge-à-gloire et susurrer:
+
+«Voyons, mes chers amis, ménagez-moi!»
+
+
+
+
+SOEUR ET SOEURETTE
+
+
+Soeurette, dit un jour Soeur, avec des yeux très doux de vierge
+consolable, écoute-moi, Soeurette. Avons-nous, oui ou non, l'âge des
+révélations définitives? Sommes-nous, toi la blonde et perpétuelle
+adolescence, moi la brune et précoce maturité, sommes-nous, Soeurette,
+une couple de futiles cyclamens incueillables et nuls?
+
+«Réponds, Soeurette, en me donnant tes lèvres!»
+
+«Soeurette, dit encore Soeur, avec des yeux très noirs de vierge
+exaspérée, sommes-nous, toi la fille aux seins blancs comme un mois de
+Marie, moi plus vermeille qu'un Saint-Ciboire, sommes-nous, Soeurette,
+des chairs que promène en landeau une attendrissante maman; ou des
+chairs dont on montre le tiers au bal immaculé de la princesse Unique;
+ou des chairs enfin que les hommes en frissonnent, parce qu'on les livre
+avec deux ou trois fois leur poids d'argent?
+
+«Réponds, Soeurette, en me donnant tes lèvres!
+
+«Soeurette, dit encore Soeur, avec, les yeux terribles d'une vierge qui se
+fait comprendre, sommes-nous, toi le flacon des odeurs mourantes, moi la
+fiole aux stridents parfums, sommes-nous, Soeurette, les occultes amantes
+d'un prudent chuchoteur, ou les patientes fiancées d'un épouseur
+distrait?
+
+«Réponds, Soeurette, en me donnant tes lèvres! Réponds, Soeurette:--Si
+nous nous aimions entre nous, tout simplement?
+
+
+
+
+LES CORRESPONDANCES
+
+
+_A Edouard Dubus._
+
+
+ «Il est étonnant que l'homme ne sache pas encore que son Mental est
+ dans une lumière absolument autre que la lumière du monde: mais tel
+ est l'état des choses que, pour ceux qui sont dans la Lumière du
+ monde, la Lumière du ciel est comme des ténèbres...»
+
+ EMMANUEL SWEDENBORG
+
+ _Les Arcanes célestes, 3**4._
+
+
+Mi-dévêtue, il la prit sur ses genoux et le jeu des doigts en promenade
+signalait à mesure la localisation des Correspondances. Ton des
+explications: cette affectueuse ironie qui réussit à capter l'attention
+des petits enfants.
+
+--Mais oui, chère, le corps humain, tout son interne mécanisme, tout le
+geste, tous les organes sont en homologie avec le monde spirituel, avec
+le ciel-enfer, vaste espace en forme humaine, très grand Hermaphrodite
+habité selon les régions par des créatures célestes, infernales,
+purgatoriales: les infernales végètent parmi les excrétions, les choses
+mortes.
+
+Ce ne sont pas des symboles bien complexes: aux yeux correspondent les
+anges de lumière; au coeur, des anges d'amour; aux poumons, des anges de
+foi; aux bras, les anges de la force: «Un bras nu m'est apparu, qui
+avait en lui une grande force...»
+
+Cette vie résolue, les avares vont s'enclore dans la geôle de l'estomac;
+les improbes barboteront dans les marécages du fiel; les stupides et les
+vaniteux, dans l'égout du colon; quant aux glorieux massacreurs, ils
+expieront dans le perpétuel in-pace du rectum la joie des champs de
+bataille.
+
+Ames tendres qui adorâtes les enfants,--et qui en fîtes--la matrice de
+l'Hermaphrodite sera votre palais.
+
+--Oh! que tu m'ennuies!
+
+--Tiens, là,--et ou contact indicateur elle s'ennuyait déjà
+moins,--entre les jambes divines de l'Infini, c'est la demeure des
+bonnes amoureuses.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Voyons, figure-toi des organes immenses, et tu te promènes, tu
+respires des odeurs de rut, tu te roules dans la neige des germes, tu
+cueilles des fleurs phalliques, l'herbe est douce et crêpelée, les
+désirs, comme des aromates, sont vaporisés dans l'air, et le vent chante
+des vers d'amour...
+
+--Et tu seras avec moi?
+
+--Eternellement!
+
+--Oui, mais tout ça n'est pas vrai.
+
+--Oh! enfant, tout est vrai. Crois,--et crois aussi quand je te dirai le
+contraire de ceci, car il n'est pas nécessaire de croire toujours la même
+chose. La route ne traverse pas d'identiques paysages. Soyons
+successivement dupes des perspectives qui violentent nos yeux: c'est le
+moyen de ne pas s'ennuyer.
+
+--Après?
+
+--Si tu étais une chaste vierge, je te promettrais d'attachantes
+fonctions. Tu résiderais dans les reins de l'insigne Hermaphrodite et
+là, tu veillerais à ce que les vaisseaux spermatiques n'enlevassent pas
+au sang pour d'abusifs coïts, toute son essence et toute sa vitalité.
+
+--Est-ce fini?
+
+--Oh! non, il y en a très long. Mais, écoute. Ma belle, j'ai bien peur
+qu'au lieu des dilections du paradis génital, nos péchés ne nous
+destinent aux excrémentiels enfers, ne nous conduisent irrévocablement
+sous les fesses du grand Corps, parmi les adultères, les sensuels, les
+dévergondés de la charnalité...
+
+--Tout cela est bien malpropre!
+
+--Comme la vie, ma chère âme, comme la vie!
+
+
+
+
+ARIANE
+
+
+
+
+HÉROÏDE MODERNE
+
+
+_A Camille Mauclair._
+
+
+«Ah! mon ami, vers quelle aventure! Quel rôle m'avez-vous distribué, à
+moi, entre toutes les femmes? Maîtresse abandonnée! Les Ariane! Ariane,
+ma soeur, me faudra-t-il mourir comme toi, blessée, laissée? Contre le
+tueur de lions, tu n'eus pas d'autres rébellions: Ariane est morte.
+Fatalité poétique et miséricordieuse, ma fatalité, la mienne, est
+supérieure, fatalité de l'argent, supérieure, moderne? Je suis moderne,
+je puis souffrir, mais je comprends.
+
+«Vous me le dites, que de fois! On se fatigue de tout, hormis de
+comprendre. Je comprends, j'espère même que cela me délassera, d'aimer!
+
+«Pas de mélodrame! fut encore une de vos paroles favorites, et, comme
+vous saviez faire tenir, en cette éponge, sans nulle effusion
+maladroite, votre expérience de la vie pratique! Au contraire, un peu de
+raison, que diable! La qualité de l'amour se révèle à la finesse des
+épidémies, et les hommes ni les femmes ne mûrissent en l'état de fruits
+uniques à l'arbre de la vie. C'est comme dans un panier de pommes: plus
+d'une pomme vaut la bonne. On peut trouver à se rapparier, sans même
+sortir de son quartier: remarque parfaitement juste, mais enfin, cela
+n'empêche pas qu'il n'y ait un petit moment difficile à passer.
+
+«Car, tout arrive, supposez que je ne trouve pas. Alors, que faire? Vous
+me livrez, inerme, aux cruautés de l'inquiétude. Oh! mon ami, ce n'est
+pas un reproche. Les reproches sont vains, je le sais, et gaspillent les
+minutes, cette monnaie du temps, bien inutilement. Donc, pas de
+reproches, et respectons les choses sacrées. On ne s'en va pas opposer à
+un intérêt de premier ordre, l'argent, telle minutie, le sentiment. Non,
+ce que j'en dis, c'est pour me distraire seulement, je ne suis qu'une
+femme: il m'est permis, n'est-ce pas? d'être un peu légère! Passez-moi
+cela et souffrez, sans hausser les épaules, que je m'amuse à des bulles.
+Voyons, je vous en prie, pas de fâcherie, il faut laisser jouer les
+enfants.
+
+«Hé! Dix ans! Dix ans, mon cher, que je m'adonne à vous aimer. J'aurais
+pu glorifier des écrans de soie ou faire des enfants, je vous aimais, et
+je croyais que cela durerait toujours: c'était ma vocation.
+
+«Je vous aimais, c'est dire que je m'étais logée en vous, comme une
+seconde âme, tout à fait persuadée que la mort, seule, l'expulserait de
+l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence séparée, j'étais la
+greffe qui vit à même la sève de l'arbre, maintenue, chair contre chair,
+par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier!
+Croyez-vous que je n'aie pas saigné à la rupture? Me voilà tombée comme
+une branche morte.
+
+«En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le coeur; j'aurais voulu
+vieillir avec toi.
+
+«C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sûr, mon ami, que je ne
+vieillirai pas seule: d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours
+autour de ma vie, en mon crépuscule définitif, l'ubiquité de ton corps
+familier? Et aux heures nocturnes, le souffle révélateur de ton haleine,
+et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes
+mots d'autrefois?
+
+«Nous y sommes.
+
+«Vous croyez m'avoir abandonnée? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en
+votre pouvoir, par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je
+me serais résignée à n'être pour toi qu'une vaine passance? Mais non. Tu
+vivais en moi et tu régnais sur moi, simulacre créé par moi et couronné
+par moi; roi, je ne t'ai pas déposé, tu règnes; amant, je ne j'ai pas
+tué, tu vis. Tu règnes et tu vis, parce que je t'aime: ah! comment faire
+pour n'être pas aimé?
+
+«Comprends-tu ce miracle de mon plaisir? Tu ne m'as pas quittée un seul
+instant, ô mon cher amant, mon roi cher, pas on seul instant, entre tous
+les instants où s'équilibre notre vie, et pas un seul, tu ne me
+quitteras jamais.
+
+«Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime. Ecoute: je t'aime.
+C'est moi qui te possède, moi, la reniée, et non pas l'autre, la chérie.
+Pauvre chérie! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle,
+dis-moi, si elle savait?
+
+«Ah! tu croyais qu'on peut se reprendre? Quelle sottise pour un homme si
+intelligent, si pratique! Tu t'es donné, n'est-ce pas? Eh bien, je te
+garde et je t'emporterai avec moi.
+
+«Oui, mon ami, ta précieuse vie est à ma discrétion; et quand je serai
+sommée à l'éternité, en mes bras je te prendrai, créature de mon coeur,
+et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie
+d'aimer infiniment en un amour infini!
+
+«Nous irons au ciel ensemble, ma chère ombre, et ensemble transfigurés,
+mon cher souvenir, nous vivrons éternellement.»
+
+
+
+
+VISION
+
+
+_A G.-Albert Aurier._
+
+
+Elle était dorée sous ses voiles pâlement bleus, tel qu'un stuc
+florentin. Comme je m'en étonnais:
+
+--C'est que je suis un trésor!
+
+Je répondis:
+
+--Raison bien élémentaire.
+
+Elle dit encore:
+
+--C'est que je suis élémentaire.
+
+--Qui es-tu?
+
+--Je suis celle que tu vois.
+
+--Veux-tu que je t'aime?
+
+--Je le veux bien.
+
+Elle arrêta, par un strident rire, mon geste humble et amoureux de
+baiser ses pieds dorés.
+
+Je cherchai, inquiet, les yeux de la vierge en or, mais je vis bien de
+l'or, je ne vis pas les yeux.
+
+Elle dit, souriante:
+
+--Essaie!
+
+--Oui, je frôlerai d'un peu de ma chair cette chair d'ostensoir. Oh! que
+je le désire! Laisse-moi faire.
+
+Ma tête s'inclina vers les pieds dorés et aussitôt tout disparut.
+
+--Là! mon cher, chuchotait la voix du lointain, te l'avais-je dit? D'or,
+de marbre, de chair, je m'évanouis à l'épreuve d'un contact. Je suis
+l'Intouchable, c'est-à-dire la Femme.
+
+
+
+
+PROSE POUR UN POÈTE
+
+
+_A Saint-Pol Roux_.
+
+
+«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon...»
+
+Il faut savoir qu'elle n'était pas jeune, jolie plus guère,--et parmi
+l'artificiel glacis blond des cheveux fins, tel qu'en un ciel enflammé
+des avant-crépuscules, de blanches stries se couchaient, primevères à
+l'agonie parmi les soucis incandescents.
+
+Il faut savoir tout ce que savait le poète: encore ceci, que la pas
+jeune et plus guère jolie femme, un désolant caprice la délaissait: «Il
+ne l'aimait plus!» Ah! même dans un grand calme de ton et avec gestes à
+la tant-pis--que-voulez-vous?--ça contenait bien des sanglots, et pas si
+effarouchés qu'ils ne montassent résolument à l'assaut du pauvre coeur.
+
+Il faut savoir encore qu'elle dit, après un silence: «Me voilà toute
+seule. Reste à s'organiser, arranger sa vie»; et qu'en disant elle
+torturait par des poses inaccoutumées ses bras,--oh! eux, très beaux
+encore et même relativement superbes, relativement à l'inconsistante
+jeunesse,--ses bras veufs du cou très cher qu'elle aurait eu tant de
+joie à étrangler pour qu'il ne se pliât pas une fois de plus sous
+l'étreinte de bras différents--oh! oui, on pouvait le dire--des siens!
+
+Il faut savoir encore qu'elle avait un vrai gros chagrin, en la
+pantomime des simagrées obligatoires,--car seule ou pas seule, est-ce la
+même chose, voyons?--et que, si elle avait été seule, toute seule, elle
+se serait vautrée sur ses tapis, se serait saoulée de larmes amères et
+de «Ah! mon Dieu!» toutes les deux secondes, et de «Qu'est-ce que je
+vais devenir?» dans les intervalles et de--car elle avait de la
+religion--«Sainte Vierge Marie, rendez-les-moi!»
+
+Il ne reste plus rien à savoir, hormis ceci, que le poète avait beaucoup
+d'esprit et qu'il faisait des vers. «Ah! ma chère! des vers! oh! une
+grâce! un charme! Enfin, avouez qu'ils sont bien. Des caresses, vraiment
+oui, inexprimables, des caresses, des caresses...»
+
+«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon...» Et la pas jeune et
+guère plus jolie femme devenait toute gracieusement pâle et
+finalement,--tel qu'un ciel enflammé des avant-crépuscules qui s'atténue
+vers les candeurs de l'agonie, toute blanche, toute blanche...
+
+Ah! prends garde aux poètes consolateurs, prends garde aux verbes, à la
+magie des réalisations, prends garde aux mots qui se dressent et vivent,
+aux évocations improvisées, aux incantations créatrices, prends garde
+aux logiques de la parole:--toutes les syllabes ne sont pas vaines.
+
+Le poète disait:
+
+«Pense au pâle abandon des vieux lys solitaires.»
+
+
+
+
+L'OPÉRATEUR DES MORTS
+
+
+_A Rachilde_.
+
+
+J'étais près de celle qui ne remuera plus, jamais,--j'étais à genoux et
+je pleurais près de celle qui n'aura plus, jamais, de pleurs.
+
+Je pleurais,--intérieurement, car j'avais trop peur pour pleurer des
+larmes humaines,--je pleurais divinement.
+
+On entra. C'était un personnage vêtu de noir, de tenue probe, et ganté
+de noir.
+
+J'interrogeais par le simple geste de la tête dressée, tournée un peu du
+côté de l'intrus.
+
+D'une voix basse, calme et presque vive, pourtant,--oui, d'une voix
+presque vivante, il répondit:
+
+«Madame, je suis l'Opérateur des morts.»
+
+Et comme je comprenais, trop bien, hélas! ce qu'il fallait laisser
+faire, je me levai, m'écartant du lit, les doigts encore joints, presque
+crispés.
+
+Il se pencha vers la morte adorée,--je regardais,--il replia le drap
+jusqu'au-dessous des seins morts de ma morte, et, appuyant l'index au
+bord intérieur de la mamelle gauche:
+
+«C'est là,» dit-il.
+
+Il l'avait mise en travers de sa bouche, l'épingle des coeurs morts, la
+grande épingle, pour l'avoir à portée de la main et frapper vite.
+
+Il dit: «C'est là,»--et du coup il piqua, d'un seul coup.
+
+Le visage de ma morte était toujours pareil: elle n'était pas plus morte
+maintenant qu'on l'avait tuée deux fois,--mais peut-être que son coeur
+immortel subissait, dans les au-delà, la transfixion.
+
+Ah! lance métaphorique du soldat romain qui tous les jours transperces
+Jésus, et toi, épée mortuaire, n'êtes-vous pas du même fer?
+
+Alors avec un sourire de complaisance consolatrice, il dit:
+
+«Elle ne sera pas enterrée vivante.»
+
+Il parlait de ma bien-aimée, et me tendait un papier.
+
+Je lui fis signe: Sur la cheminée. Ayant déféré à ma douleur avec
+l'assentiment poli qui signifie: Je suis sûr de vous,--il sortit.
+
+Je me penchai vers la morte adorée: c'était une longue épingle d'acier à
+pommeau d'argent bruni, en forme de croix, une épée de croisé... Ah! le
+symbole, amie, se réalisait donc,--puisque tu l'avais, réelle et
+sanglante en ton sanglant coeur, la Croix!
+
+
+
+
+L'ENFER
+
+
+_A Louis Dumur._
+
+
+Dans son humble cellule, traversée d'étranges lueurs qui ne provenaient
+ni de l'aube naissante, ni de la lampe moribonde, l'illustre Hérétique
+écrivait.
+
+Au début de son léger monitoire, il avait posé cet indéniable aphorisme,
+base de toute morale vraiment sérieuse:
+
+IL Y A UN ENFER
+
+Maintenant, en de rougeoyantes cornues, il distillait les immondes
+sulfures, activait dans les marmites du diable les soupes à la poix,
+cuisinait les sauces, au bitume, dosait les rations d'huile bouillante,
+trempait dans la résine, pour des illuminations anniversaires, les
+cheveux blonds des bien-aimées et la barbe des amants; il élargissait de
+vastes étangs d'alcool où, comme des ronds de citrons dans un punch, des
+énergumènes flottaient, sommés de flammes vertes; il arrosait de plomb
+fondu les crânes rebelles au Verbe éternel, et la chair dévorée
+renaissait magiquement pour grésiller encore sous l'immortelle pluie de
+feu; ici, un terrible hachoir hachait les mains menteuses; là, un
+racloir, d'un mécanisme surhumain, raclait sur leurs os gémissants la
+chair stérile des vierges folles;--et des coeurs tombaient sous la meule
+infernale aussi pressés que des grains de blé.
+
+L'illustre Hérétique n'oubliait pas les âmes, fourbissait, avec le plus
+grand soin, les fourches de la peur, les flèches du remords, les
+colliers de l'angoisse, les marteaux de l'effroi, les chaînes de la
+honte, les tenailles de la désolation.
+
+Ensuite, il passa aux preuves.
+
+Il évoquait de sinistres damnés, de lamentables cadavres surgissant et
+disant avec des yeux pleins d'une épouvante infinie: «_Je suis en
+enfer_!» Ratbod, roi des Frisons, émergea ainsi du fond des abîmes, vint
+secouer devant ses officiers surpris des menottes de fer rouge. De même,
+le comte Orloff, quittant pour un instant les géhennes, manifesta, grâce
+à sa présence insolite en pantoufles et en robe de chambre, la vérité de
+l'enfer niée par un incrédule général. Et d'autres, et combien d'autres,
+rejetés momentanément par le gouffre, marquèrent sur les vivants, sur
+les meubles, sur les tentures, les traces carbonisées de leurs doigts en
+feu, on bien, avec une jovialité véritablement démoniaque, s'amusèrent,
+comme ce damné fameux, dont parle Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, à
+revenir asperger d'innocentes créatures avec un liquide plus corrosif
+que l'eau seconde, en criant d'une voix non dénuée d'une certaine
+ironie: _Voici l'eau froide dont on se rafraîchit en enfer._
+
+
+Des nuages couvraient le ciel, l'humble cellule était traversée de
+lueurs qui ne provenaient ni du soleil voilé, ni de la lampe morte.
+
+L'illustre Hérétique avait incliné vers la table sa tête médiatrice, il
+la releva soudain et, pris d'un douloureux ricanement, il proféra ces
+quelques syllabes:
+
+
+ET MOI AUSSI, J'IRAI EN ENFER
+
+
+... Et des coeurs tombaient sous la meule infernale aussi pressés que des
+grains de blé.
+
+
+
+
+UNE MAISON DANS LES DUNES
+
+
+_A Paul Blier._
+
+
+Jadis, au temps des Antoine et des Paphnuce, la Thébaïde l'eût tenté,
+avec ses cavernes et ses arènes muettes. Presque seul, vraiment seul,
+dans le désarroi des deuils récents et la survivance illogique des
+vieilles habitudes,--mort à ce qui n'était pas très loin, très haut ou
+très absurde,--il habitait une grande maison carrée, couvent égyptien,
+lourde blancheur écrasée dans l'or pâle des sables.
+
+Terres conquises sur la mer, le sol en avait gardé la nostalgie; les
+herbes qu'il nourrissait avaient des formes marines; il cédait sous les
+pieds comme le flot cède au poitrail des barques;--et les pins, ceinture
+sacrée qui enserrait la maison, s'étaient courbés sous l'éternel vent de
+l'Océan, ainsi que de fuyantes voilures.
+
+Il crut, rentrant chez lui, qu'il allait visiter ses frères en
+monastère; il attendait sur le seuil la coule noire du père Hilarion...
+
+Là bas, le phare d'Alexandrie dardait une flamme vive dans le couchant
+assombri.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Pèlerin du silence, by Remy de Gourmont
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PÈLERIN DU SILENCE ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ of receipt of the work.
+
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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