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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/17605-0.txt b/17605-0.txt new file mode 100644 index 0000000..b4bcabf --- /dev/null +++ b/17605-0.txt @@ -0,0 +1,4407 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le Pèlerin du silence, by Remy de Gourmont + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Pèlerin du silence + +Author: Remy de Gourmont + +Release Date: January 25, 2006 [EBook #17605] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PÈLERIN DU SILENCE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +REMY DE GOURMONT + +Le Pèlerin du Silence + +MERCVRE DE FRANCE + +_Dix-septième édition_ + +_A Stéphane Mallarmé._ + + + + +Le blond troupeau bourdonne autour du fier sultan, du sultan aux cornes +d'argent; c'est Tauris, courtisé de plus de collines que l'amour n'amène +d'amoureuses, que la peur ne presse de peureuses aux flancs du mâle +flamboyant. + +Sur les coupoles, les arbres font de la dentelle: Ali la jaune, Hassein +couleur de rouille, Cazem la toute blanche, et des lunes brisées +brillent sur tous les dômes. + +Au plus creux de la vasque sableuse, deux rivières joignent leurs eaux +confluentes, la verte Spincha, douce et trouble au printemps, non moins +qu'un œil de femme, et l'Agi, noir torrent salé. + +Zaël méprisait de s'anonchalir aux bazars (où l'on vend des étoffes +brodées de contes de fées), aux cafés (où de tremblantes mains défrisent +la chevelure parfumée des adolescents). Quand il avait fait ses +dévotions à la Mosquée du Roi du Monde, cet inquiétant coffret tout +doublé d'or, tout vêtu d'or, il sortait de la ville, montait vers les +Yeux d'Ali, l'hermitage fleuri de rêves, radieux comme les yeux du plus +beau des Califes. + +D'autres fois, à l'heure de la moindre chaleur, il rôdait sur la +Grand'Place, s'arrêtait devant une danse de loups (Tauris avait les +meilleurs loups-danseurs de toute la Perse); devant un combat de +béliers, se ruant férocement tête contre tête (des paquets de +préservatrices amulettes sonnaient à leur cou comme des sonnailles); +devant la lutte aérienne d'un aigle et d'un épervier: les deux oiseaux +fusaient en l'air, et tandis qu'étourdi l'aigle ramigeait en vain, +l'épervier, tel qu'une pierre de foudre, se laissait choir sur son +ennemi, et tous les deux tombaient avec de grands bruits d'ailes. +L'épervier, grisé par les clameurs, reprenait son vol, planant çà et là +dans sa joie, mais l'oiseleur, d'un coup de tam-tam, le rappelait vers +la cage. + +Un mystérieux escamoteur se montrait périodiquement, et ses magies, qui +enchantaient les enfants, déconcertaient les mollahs; dans une poignée +de terre, un noyau de pêche, et voilà que, sous l'agitation de son +turban déroulé, le pêcher surgissait, poussait du bois, des feuilles, +des fleurs, des fruits qui se gonflaient, veloutés et vermeils. + +Voyant cela, Zaël se demandait s'il n'est point des mots qui domptent la +nature et si l'esprit de certains prédestinés n'a pas sur les choses une +domination pareille à celle du vent sur les sables; mais, quand il +interrogeait Yezid-Hagy, son maître, le maître souriait, et rien de +plus. + +Depuis longtemps, précocement sage, il avait délaissé les jeux: le +gaujaphé (qui se joue avec des signes peints sur de petites +planchettes), les œufs (où l'on choque, au plus fort, des œufs durs et +dorés), les échecs (où l'on crie «cheicchamat», quand le roi va être +pris), l'arc (où on lâche douze flèches, en disant à la dernière: «Entre +au cœur d'Omar!») + +Il ne se plaisait qu'aux entretiens de Yezid, ou solitaire. + +Jusqu'en ces derniers temps, on l'avait vu royalement habillé: chemise +de soie perse semée d'astres d'argent; jupe en cloche d'un pers +assombri, bombant autour des cuisses; justaucorps soutaché or sur or et +doublé avec la laine des moutons de Bactriane, plus fine et plus soyeuse +que des cheveux de blonde; jambières en drap gris d'acier à talons +rouges; babouches de chagrin pers; turban blanc sommé d'un diamant. + +Zaël possédait de semblables costumes combinés en jaune orange, en rose +rubis, en vert lavande, en vert de mer et en vert aventurine, mais n'en +portait aucun: la robe noire lui suffisait pourvu qu'elle fût de drap +souple, doucement fourrée, tombante en beaux plis. + +Jadis, c'était un jeune homme de médiocre savoir, dissipateur et fou, +pourtant inquiet, tel qu'un avare, de la richesse intellectuelle dont il +portait en lui le sombre trésor. Yezid lui enseigna toutes les sciences, +dont la première, et celle qui les contient toutes, est: LE SILENCE, +avec cette formule: REGARDE EN TOI-MÊME ET TAIS-TOI. + +«Il faut, lui dit son maître, un jour, qu'avant de te vouer à la +permanente méditation, avant d'assumer un irrévocable mépris pour le +verbe (qui n'atteint jamais le point central que déformé, dans sa +trajectoire, par la répulsive épaisseur des cervelles humaines), il faut +que tu voies le monde. Prends un cheval et des serviteurs, gagne +Ispahan. C'est le centre de la sottise et de la cupidité universelles, +car la ville est peuplée dix fois comme Tauris, et l'ignominie natale, +invétérée en toute créature, n'atteint son épanouissement parfait qu'au +milieu du grouillement tumultuaire des larges capitales. Va, que la +monnaie soit ton seul truchement, et sans proférer aucune syllabe, tu +seras compris.» + +Zaël se mit en route, ayant fait le vœu du silence. + +Il passa par l'humide Vaspinge, striée de ruisselets, flabellée de +peupliers, brodée de la glauque frondaison des saules;--par l'Agi Aga, +où pâturent, le ventre dans l'herbe, des générations de chevaux noirs, +issues du formidable troupeau de cent mille crinières qu'entretenaient +là les anciens rois de Médie;--par des villages blancs;--par des plaines +rouges;--par une montagne bleue. + +Il passa par Sircham, le caravansérail des Sables, où l'on soupe d'un +ragoût de chèvre, pimenté de hiltit noir;--par le pays d'Arakayem, qui +n'est que de chardons bleus et de bruyères roses; par Zerigan, la fleur +des ruines, le village acrobate poussé, comme des giroflées sauvages, +d'entre les disjointures des vieux murs écrasés;--par Sultanie, le pays +des roses fanées, des tours penchantes, des mosquées aux dômes crevés, +aux pavés que bousculent les folles herbes, les hystériques végétations +qui dansent la sarabande dans les temples hantés. + +Il passa par Ebher, toute en jardin, naguère perspective de pêchers en +fleurs, et dans les cultures: les tulipes barbares, les fragiles +anémones, les jasmins grimpeurs les jonquilles, les narcisses, les +muguets, les lys, les œillets jaunes et les œillets couleur de sang, les +diaphanes mauves et la rose. + +À Casbin, il but du vin violet qui semblait une effusion d'améthystes. + +À Kom, où, chacun en son clos, reposent les cinq cents fils d'Ali, il +acheta une épée qui ployait comme un jonc, s'enivra d'eau fraîchie dans +le ventre des oiseaux blancs, fuma du tabac noir mêlé à du chenevis, +mangea les tartines de graisse de cabri saupoudrées de graine de pavot, +dormit sous un platane, ce qui préserve de la peste, assista à +l'autodafé d'un gulbad, cet arbre magique dont les fleurs empoisonnent +le vent, visita les Fontaines souterraines et la Mosquée des deux Rois, +près de laquelle une enceinte aux grilles sacrées emprisonne +d'inviolables roses, nées de la chair de Fathmé. Un prêtre veillait, +Zaël souriait: de ses doigts comme distraits des tomans d'or tombèrent +sur le sable, et ses yeux fixaient la plus large des roses. Le prêtre +apporta la rose à Zaël, et Zaël, sans même la respirer, l'effeuilla +d'une chiquenaude,--content: car, pour une simple aumône, +l'incorruptible gardien des inviolables roses avait vendu les roses, son +vœu, la majesté des tabernacles et la virginité de la fille de Mousa, +fils de Gazer. + +Cachan fut la dernière étape. Avant d'entrer dans cette ville redoutée, +il avait murmuré en lui-même, selon l'usage: «Scorpions, je suis +étranger, ne me touchez pas.» Il fut piqué, guéri par une vieille femme +qui lui en offrit une jeune. C'était, disait-elle, une assez sauvage +gazelle, volée à des vignerons, mais Zaël apprit la vérité: «Ma petite +maman, sussura la mignonne, attendait le voyageur résolu à payer le prix +de ma réelle beauté, et c'est toi: je suis ton esclave.» Il la fit +déflorer par son premier serviteur, Thamas, et, avant de la rendre +humiliée aux mains maternelles, voulut qu'elle subît les fougues +barbares de son palefrenier Piri, de Cofrou le muletier et du convoyeur +Mirzatbaer. + +Quelques heures plus tard, ils touchaient à Ispahan. + +Une petite maison meublée, pourvue d'esclaves, lui fut indiquée; Zaël +l'arrêta et chargea Thamas de l'urgente acquisition de quelques femmes, +car un homme dépourvu de femmes est taxé de mauvaises mœurs: +l'hypocrisie exige un certain décor, à Ispahan, comme à Tauris. + +Elles étaient convenables et toutes trois blondes, mais teintes en +brunes, avec des sourcils d'idoles, une mouche noire au coin de l'œil et +une violette au menton. Il les habilla magnifiquement, attacha des +pierreries au bout de leurs tresses tombantes, voulut les chemises de la +plus caressante soie, les manteaux du plus magistral damas, les voiles +de la plus rêveuse dentelle; boîtes de senteur flottant à des chaînes +d'or, anneaux à tous les doigts et à tous les orteils, colliers de +perles, pendants d'oreilles et boucles de narine, paquets d'inutiles +bagues, pendulant comme des amulettes, entre leurs seins. + +Il leur donna un souper: elles mangèrent les dattes de Jaron conservées +en des courges creuses; des pistaches fricassées au sel; des pavis, des +grenades blanches et des roses, des prunes de Boccara; des abricots à +chair rouge dont on grignote l'amande, le noyau s'ouvrant aisément d'un +coup d'ongle; du raisin bleu cultivé par les Guèbres de Neyesabad et qui +se sert sur un lit de violettes. + +Toutes les trois reçurent les faveurs du maître: elles le souffrirent +avec complaisance, en créatures qui savent que l'homme ne saurait être +le dispensateur d'aucun plaisir et que la femme seule connaît les +ressorts secrets d'une chair de femme. Zaël, désormais, les laissa +s'amuser entre elles et corrompre à leur aise un jeune et divin petit +eunuque qu'il leur avait choisi comme joujou. + +Dans un café, au milieu des fumeurs d'asium, des joueurs d'échecs, des +dormeurs, un mollah prêchait, ensuite faisait la quête. Tout à coup, se +dressant de même qu'en songe, un derviche lançait, d'une puissante voix +de hurleur, un aphorisme sur la vanité du monde, retombait dans ses +prières. Le poëte conteur, qui commençait l'histoire de Mouça chez les +Pharaons, fut interrompu par une troupe de danseuses. Elles roulaient +des ventres nus, au nombril peint d'une fleur obscène, et, quand les +jupes glissaient sur les cuisses, leur sexe épilé faisait songer à de +grandes fillettes impubères et lascives. Calmées, quelques-unes et +quelques turbans disparurent vers le fond du café; mais la luxure allait +aux jeunes Circassiens qui apportaient les narghilés et les tasses avec +de languides allures: à chaque instant le service s'interrompait, toute +cette jeunesse étant en proie, dans les salons secrets, à de lucratives +émotions. + +Zaël, qui voyageait pour s'instruire, ne résista pas à la curiosité de +sa race, mais ces jeunes complaisants joignaient la rapacité de la +gueuse à la niaiserie de l'enfance: c'était des joies vraiment +désolantes, vraiment trop évocatrices du désert, où, pérégrins maudits, +nos désirs fantômes ne joignent que des spectres. Il eut d'autres +désillusions, il les eut toutes, car il acheta tout: il fut cazy, il fut +mocaïb, il fut vakanevis, il fut daroga, il fut vizir, il fut chef des +Portes-flambeaux «par l'ordre exalté et inexprimable du Très-Haut et +Très-Saint Seigneur, vicaire de Dieu.» + +Huit jours après, reprenant son état de philosophe libre et obscur, il +écrivait à Yezid: + +«La vie ne contient rien. Le silence même est inutile. Relève-moi de non +vœu. Je veux pouvoir dire aux hommes que je les méprise.» + +«À quoi bon! répondra Yezid. Ils le savent, mais tout leur est +indifférent, hormis la jouissance.» + +Il n'envoya aucun messager vers Tauris. + +Le ciel du soir s'alanguissait, là-bas, de fumées amarantes. Zaël +traversa les faubourgs: de rouges ziégaris sommeillaient adossés au mur +d'un corps de garde, et la pointe bleue de leurs bonnets s'inclinait, +semblait saluer les passants. Partout, rasant le sol, comme un flot, +couvrant les toits d'une neige imprévue, dressant en l'air des trombes +croulantes d'ailes immaculées, des pigeons blancs: quelques têtes +huppées animaient un instant les trous multiples des lourds colombaires. + +Au-delà des Portes du couchant, la nuit éploya ses noires tarlatanes +étoilées d'argent pâle: Zaël marchait toujours. Il était bien +réellement, à cette heure, le Pèlerin du silence: aucun grelot ne +sonnait dans son crâne, nul verbe ne luisait dans les limbes de sa +pensée, et il allait, goûtant la fraîcheur du soir et la douceur des +négations définitives. + +Zaël marchait toujours, et la nuit éployait ses noires tarlatanes lamées +d'argent lunaire. D'un bois de saules, une chanson monta: + +Celle qui tient mon cœur m'a dit languissamment: +«Pourquoi donc es-tu triste et pâle, ô mon Charmant?» +M'a dit languissamment celle qui tient mon cœur. + +Celle qui tient mon cœur m'a dit moqueusement: +«Quel miel d'amour a donc englué mon Charmant?» +M'a dit moqueusement celle qui tient mon cœur. + +Moi, j'ai pris un miroir et j'ai dit à la Belle: +«Regarde en ce miroir, regarde, ô ma cruelle!» +Et j'ai dit à la Belle, en brisant le miroir: + +«Comme une perle d'ambre attire un brin de paille, +la langueur de ton teint m'appelle, je défaille, +Je suis le brin de paille et toi la perle d'ambre. + +Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames +Pour ranimer le cœur de mon Roi qui se pâme, +Des cinnames pour son âme et des fleurs pour son cœur!» + +Zaël entra dans le bois de saules. Penchée vers la fontaine, une jeune +fille emplissait des outres et elle était charmante, bras nus, cheveux +roulés et son voile envolé. + +Avec de grands yeux calmes, elle regarda l'inconnu: Zaël s'approcha, et, +s'agenouillant toujours muet, leva vers son menton un pli de sa robe. + +«Si tu es le roi, dit la jeune fille, retourne en ton palais; si tu es +l'ange visiteur, remonte au ciel; mais si tu es un voyageur, ferme les +yeux, car je suis dévoilée.» + +L'outre qu'elle plongeait dans la fontaine lui glissa des mains, et ses +naïves lèvres se laissèrent couvrir par les lèvres de Zaël. Elle ne +parla plus, et, dans l'adorable silence des vallées endormies, Zaël, +pour la première fois, buvait un peu d'âme. + +Maintenant, blottie aux flancs de l'Homme dont elle serrait les genoux +de ses bras adorants, la Femme redisait passionnément le chant de la +Vierge: + +«Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames, +Pour ranimer le cœur de mon Roi qui se pâme, +Des cinnames pour son âme et des fleurs pour son cœur!» + +Zaël songeait à des paroles de son maître: «Si tu trouves le +Désintéressement et qu'il ait des vêtements d'homme, prosterne-toi le +front dans la poussière. S'il a des vêtements de femme, prends cette +femme et rentre en ta maison.» + +Ayant songé, il tira sa bourse et la vida dans la robe entr'ouverte, +mais la jeune fille secoua sa robe et pleura. + +Alors, Zaël rompit son vœu; + +«Viens, tu es Celle que je ne cherchais pas. Viens, et dis-moi ton nom. + +--Mon nom est Amante et je t'aime. + +Dans l'adorable silence des vallées endormies, Zaël pour la première +fois buvait un peu d'âme, et Amante, amoureusement, picorait les pièces +d'or et une à une les fourrait dans sa chevelure. + +Ils étaient deux: au plus creux de la vasque sableuse, deux rivières +joignaient leurs eaux confluentes, la verte Spincha, douce et trouble au +printemps, non moins qu'un œil de femme, et l'Agi, noir torrent salé. + +Ils étaient deux: sur les coupoles les arbres faisaient de la dentelle: +Ali la jaune, Hassein couleur de rouille, Cazem la toute blanche, et des +lunes brisées brillaient sur tous les dômes. + +Ils étaient deux: le blond troupeau bourdonnait autour du fier sultan, +du sultan aux cornes d'argent: c'était Tauris, courtisé de plus de +collines que l'amour n'amène d'amoureuses, que la peur ne presse de +peureuses aux flancs du mâle flamboyant. + +«Vous êtes deux, dit Yezid, avec une ironie qui troubla Zaël, vous êtes +deux?... + +«REGARDE EN TOI-MÊME ET TAIS-TOI.» + + + + +LE FANTÔME + + +[Grec: chai Thêaôrhô aôssou] + +THÉOPHILE D'ANTIOCHE + +PORTAIL + +Aux matines de notre amour le ciel fut blanc et miséricordieux: les +mamelles sidérales épandaient vers nos lèvres le lait très intègre du +premier rafraîchissement, et vers nos yeux, les prunelles polaires, la +grâce d'une lumière équivalente à la transparence de nos désirs. + +Notre éveil avait été par des cloches qui sonnaient délicieusement en +nos têtes et nous appelaient hors de nous: elles sonnaient en nos têtes +et au-dessus de la ville, comme tous les jours, et cependant nous ne +fûmes pas dupes de l'habitude des cloches crépusculaires. Nos âmes +obéissantes et joyeuses se rendirent aux irrévocables matines: les corps +frileux attendaient encore encapuchonnés de sommeil, inquiets, mais +consolés au fond de leur chair par un espoir de réunion, et la solitude +fut tolérable sous la grâce du ciel blanc et miséricordieux. + +_Verset_.--Ta jeunesse s'est levée d'entre ses sœurs et elle est venue à +moi. Je ne te connais pas, ô sœur, et ton essence me fait peur. Et +pourquoi viens-tu toute nue? Le corps est la pudeur de l'âme: va te +vêtir, car tu confonds mon innocence et tu excites en mon essence la +concupiscence de l'amour pur. + +_Répons_.--Je veux baigner dans les eaux fraîches de ta pensée, ô sœur, +la nudité de mon désir. Tu connaîtras mon essence si tu m'admets en ta +profondeur. Laisse-moi: je tomberai comme une pierre tranchante sur ton +sein à jamais blessé, et doucement j'irai au fond de toi et tu saigneras +si haut que les hautes feuilles en seront éclaboussées d'amour. + +_Verset_.--Pourquoi veux-tu faire saigner d'amour l'immatérialité de ma +paix? O sœur folle et cruelle, je n'ai ni sein, ni sang, et tu n'as ni +tranchant ni pesanteur. Nous sommes plus intouchables que la trace de +l'oiseau dans l'air et plus invisibles que l'odeur des roses. Je veux +bien t'aimer, ô sœur folle, mais va te vêtir, que je te voie! + +_Répons_.--Mais tu es nue, pauvre âme, aussi essentiellement nue que +moi-même, et tout n'est que métaphore. Si je revêts mon corps, que +feras-tu de mon corps, et de quels yeux contempleras-tu mes yeux? + +_Antiphone_.--L'essence est essentielle et la forme est formelle, mais +la forme est la formalité de l'essence. + +_Cantique_.--Nous mettrons les sept roses aux sept clefs de la viole et +l'arc-en-ciel sera les cordes. + +Respire mon odeur, ô cœur, je suis odorante et mourante, la mort des +roses en est la cause. + +Respire mon haleine, ô reine, je suis amoureux et peureux, j'ai peur de +ton bonheur, ô fleur! + +Écoute mes soupirs, ô sire, mes soupirs ont brisé la viole aux sept +cordes, mais j'en ferai sept autres avec mes sept désirs. + +Écoute mes paroles, ô folle, tes paroles ont brisé les cordes de mon +cœur, mais j'en ferai sept autres avec tes sept soupirs. + +Regarde dans ma joie, ô roi, les fleurs sont mortes, la viole est morte, +tout meurt excepté toi. + +Regarde dans mon ciel, ô belle, les sept couleurs sont mortes de joie, +tout meurt excepté toi. + + + + +LE PALAIS DES SYMBOLES + + +La forme est la formalité de l'essence: nous acquiesçâmes à cet +aphorisme antiphonaire que les voix célestes n'avaient pas nié et nous +nous apparûmes réels, c'est-à-dire équilibrés selon l'objectivité la +plus commune, mais non la seule. + +Ce fut d'abord en un salon de hasard, parmi la cruauté des robes +indiscrètes, et ce milieu nous faisait pâlir d'ennui. L'enfance y +vagissait sous de blonds ou blancs cheveux et de pareilles joies +vitulaires électrisaient les membres ingrats et ceux qui ne l'étaient +pas encore; des gens qui avaient assassiné leur conscience portaient un +signe, une tache sanguinolente à l'endroit du cœur; d'autres ne +portaient aucun signe et cependant ils n'avaient pas été moins +courageux. Cette impression nous fut pénible. Je dis à ma sœur: + +--Il leur reste la satisfaction du devoir accompli et la joie de se +redire en secret que la perle sociale est toujours une perle, même en +l'obscurité de sa coquille close. Le plaisir d'être un scélérat peut se +savourer jusque dans le silence... + +--Non, ce n'est pas la même chose: les âmes viles jouissent surtout de +l'ostentation de leur vilenie. Il leur faut l'estime à laquelle elles +ont droit; le silence et l'obscurité les rend inconsolables. + +Quand ma sœur eut parlé, je la priai très simplement de me dévoiler son +nom. + +«Je suis pierre et fleur, je suis dure et parfumée, je suis transparente +et charnue, je suis rude et je suis douce, je suis double et je suis +une: ai-je dit pierre ou fleur, en disant Hyacinthe?» + +«O gemme de senteur, ô floraison adamantine et je ne sais quelle musique +de paradis dans les syllabes fraîches, une volupté si délicate, des yeux +si fraternels où le baiser s'alanguirait au charme de boire un +merveilleux éther!» + +Nous regardions les jeux de nos pareils, si dissemblables de nos rêves, +et sans nous targuer de la fierté triste des exilés nous éprouvâmes +l'étonnement de l'antipathie. + +--Vous plaisez-vous à vivre? + +--Oh! si peu! répondit-elle, si peu que je ne sais si je vis vraiment. +L'uniformité des jours me décourage comme une séquence de notes en +l'accord majeur des félicités nulles. J'ai rêvé d'une blessure qui +tombait sur moi d'en haut, de très haut, et je remerciais la Douleur +d'avoir pensé à mon cœur. Je fus touchée de ce choix accidentel, mais je +vois bien que je ne suis pas élue. + +--La volonté du martyre est le martyre lui-même, mais pourquoi de tels +désirs? Jouissez de vos songes et de votre chair, et si quelqu'un dit +votre nom avec amour, ne serez-vous pas joyeuse? + +--Oui, d'avoir donné une joie, mais à qui? Je voudrais, si j'aimais, +d'exceptionnelles voluptés et aller si loin que l'éternité fût jalouse +de ma floraison éphémère. + +--L'éternité n'est pas jalouse, elle est protectrice, et l'abri de sa +permanence est ouvert à tout acte significatif: c'est le palais des +symboles. Inaccessible aux vanités égoïstes du geste quotidien, +impitoyable aux préventions négatives, son vantail accueille avec +charité les esprits, qui accueillent en eux l'Esprit d'amour. Et autour +du palais, il y a des étangs d'une invincible stérilité: ceux qui ont +dit non tombent là, et les fourmillements de la putréfaction même leur +sont déniés; ils deviennent le rien qu'ils voulurent, et les étangs +sommeillent éternellement dans une invincible stérilité. + +--Palais sans parfum et sans fleurs! Où sont les fleurs? + +--Elles sont peintes sur les murs. + +--Elles sont mortes. + +--Elles sont vivantes,--comme des pensées! + +Hyacinthe s'immobilisa selon l'idée qui agissait en elle. Debout parmi +les ombres pâles d'une tapisserie, elle répéta; + +--Elles sont mortes! Elles sont peintes sur le mur!... Parfois il m'a +semblé d'être peinte sur un mur, morte, ou vivante pas plus qu'une +pensée fanée, et des apparences aussi mortes que moi passaient, +passaient--comme maintenant! Comme toujours, n'est-ce pas? Suis-je autre +qu'une des ombres pâles de cette tapisserie morte? Ah! vous n'osez pas +dire que je suis vivante? Vous ne l'oserez pas, si vous craignez le +mensonge. + +--Le privilège de vivre! Mais vous seriez la seule, Hyacinthe, la seule +entre vos pareilles! Vous ne vivrez qu'en celui qui vous aura fait +souffrir,--et cela ne suffit pas toujours. O folle plus primitive que +les déesses abolies, quelle ambroisie de divinité croyez-vous donc avoir +bue par la naïveté de vos yeux bleus? Et même le Divin n'a pu vivre que +par la souffrance et par la mort: il vint demander à la candeur barbare +le crucifiement de ses chairs élues et que son sang vierge, sous les +verges, les épines, les clous, jaillit comme au désert les eaux fraîches +des roches attendries. + +--Je veux affermir l'ombre que je suis, dit Hyacinthe, je veux me +vérifier et je veux m'exalter. Oh! le moyen, qu'importe, les ailes de +velours de la Chimère ou le dos rugueux du Dragon? Mais, je veux,--quoi? + +--Abandonne-toi! + +--Oui! Et pourtant je m'aime,--si rien! + +--Tu es prédestinée. + +--Ne fais pas violence à ma volonté. + + + + +DUPLICITÉ + + +Nous allâmes vers l'arborescence des piliers tordus dans la crypte. +Eglise douce et discrète où nous entendîmes les enfantines voix de la +salutation et les psalmodiements intérieurs de nos cœurs! il y avait de +l'ombre et des fleurs, des cierges et de l'encens, et un grand silence, +un silence d'adoration et de peur lorsque, sous les plis du suaire +marqué de la croix, la Victime se levait pour bénir. + +--Damase, me dit Hyacinthe, agenouillez-vous et soyez pénitent de mes +fautes, puisque je dois vous appartenir: ayez soin de mes fins dernières +et qu'elles s'achèvent en conformité avec les lois de la rédemption. + +--Hyacinthe, je vous chargerai sur mes épaules et je vous déposerai aux +pieds de la Miséricorde. + +--Tu me l'as demandé,--je m'abandonne. + +--Tout entière? + +--Est-ce que je suis deux? + +--Il y a la chair et l'esprit. + +--Je ne suis ni chair ni esprit, je suis femme et fantôme: je +deviendrai--ce que tu me feras. + +--Tu deviendras ce que tu es et tu fleuriras selon la grâce de tes +bonnes volontés. Que puis-je, sinon te cueillir et te faire sentir le +prix de la sève qui sortira de tes blessures? Vivre, c'est en niant +toute joie qui n'est que personnelle, toute douleur égoïste: le stupre +d'être seul et de se plaire est le troisième péché, mais il contient les +deux autres. Tout entière,--oui: tu ne dois te refuser ni à l'infini, +qui, en te créant, t'a choisie, ni au fini, qui, en t'aimant, t'a triée +d'entre la multitude des grains stériles. Sois la fécondité des +adorations et des sourires et réjouis-toi du supplice d'être écrasée au +pressoir, pour être bue, vin pur, dispensatrice des ivresses royales. +Tout entière, ô vierge double,--oui: et sois spiritualisée, beauté +charnelle, et sois réalisé, intellectuel fantôme. + +LE CHŒUR.--_Procul recedant somnia + Et noctium phantasmata!_ + +--Écoute, la conjuration des voix prie pour la pureté de ton sommeil. +Les mauvais songes s'enfuient mécontents et honteux, leur laideur cachée +sous des manteaux couleur de nuit, et les phantasmes terrifiés retombent +dans leurs cavernes comme des fumées trop lourdes. Endors-toi sur mon +épaule, formalité charmante d'une essence que j'ignore, dors et tu +n'auras pas d'autres rêves que le rêve de rêver. + +--Je dors. + + + + +L'ENCENS + + +Sa virginité connut l'étonnement d'avoir admis en soi un voyageur +complètement inconnu. Il avait des façons amicales de s'insinuer, un air +de douce impertinence, des gestes spécieux et l'aplomb déconcertant de +ces gens qui savent leurs forces, mesurent au juste les conséquences +d'un coup d'audace. Hyacinthe se demandait comment elle avait pu +précédemment proférer tant d'insanités et en écouter relatives aux +délires spirituels. Comme tout était devenu clair! Des lumières +rayonnaient sous ses paupières closes, et son intellect, libéré des +doutes, planait, comme un oiseau d'aurore, dans une atmosphère d'une +limpidité éblouissante. Elle comprit que toutes les vérités, même les +plus immémoriales, convergeaient vers un point central de sa chair et +que ses muqueuses, par un ineffable mystère, renfermaient dans leurs +plis obscurs toutes les richesses de l'infini. Pendant une seconde +presque séculaire elle fut convaincue que sa propre essence avait +absorbé et détenait à jamais l'essence de tout; c'était une possession +et une joie si démesurées qu'elle s'évanouit: à son réveil, elle ne +sentit plus rien qu'une grande lassitude et l'insupportable effarement +d'avoir été dupée. Néanmoins elle se sépara sans rancune du chimérique +voyageur, et même lui voua une certaine amitié comme à un compagnon de +grandes aventures, encore que fallacieuses. + +Moi qui l'aimais hautement, voulais opérer en elle la transposition au +mode mineur de mes personnelles et volontaires illusions, je fus +péniblement impressionné, car elle n'avait rien manifesté, sinon de la +surprise. Après comme avant, elle se montra pareille, aussi triste de +vivre si peu, mais d'une tristesse différente, où la déception +remplaçait l'ignorance. + +Je la questionnai, mais la sensation était si loin, déjà, et si confuse, +qu'elle répondit, avec cette franche simplicité convenue entre la +noblesse de nos esprits: + +«Ce n'est pas bien supérieur à manger une pêche.» + +Comme le plaisir sexuel, hors les organismes de brutes, n'est que l'écho +et la redondance du plaisir donné, ma joie diminua jusqu'à rien, +jusqu'au rafraîchissement d'occasion, en une promenade, avec le fruit +qui pend au-dessus du mur--et je doutai de la légitimité d'une telle +défloration. + +Elle avoua cependant tout ce qui était vrai: le souvenir d'un envol dans +les éthers, mais si imprécis! Plus tard, par la répétition de sensations +identiques, sa mémoire se fortifia et elle put confirmer ma divination. + +--Mais, ajouta-t-elle, il faudrait la durée, le toujours. Bref, ou moins +bref, l'instant n'est qu'un instant. + +--Et il n'y a que des instants. Croire que l'on capte l'infini dans un +baiser! + +--Alors, plus! + +Cependant nous recommençâmes. La satisfaction physique s'affirma, mais +c'était ensuite comme une humiliation d'avoir été heureux par de +l'inconscience. Ces secousses étaient nécessaires: elles nous devinrent +une habitude et nous n'y pensâmes même plus guère en dehors du moment +même. + +Ainsi nous y avions mis de la poésie en vain et du cérémonial! Une +chapelle privée, la nuit, des chants de jeunes filles, une assistance +révérante aux mystères liturgiques, un évêque vieux et simoniaque à +peine, une immédiate installation sous des arbres d'une vénérabilité +absolue, en une maison de jadis, close au vulgaire: et rien de sublime, +pas une exceptionnelle volupté! + +Hyacinthe sortait d'une race morte au monde depuis des siècles. Fleur +d'automne et la dernière, elle accumulait en son parfum tout l'esprit de +cette sève tardive, mais la jeunesse de ses nuances avait quelque chose +d'une teinte inaccomplie, faute de soleil, rose penchée sur une rivière +d'ombre. Quand elle marchait, elle avait l'air d'être enveloppée et +portée par un souffle de mystère qui jouait dans ses cheveux blonds, +comme le vent soulève et anime les touffes tombantes des viornes, le +long des haies d'octobre. + +Destinée par la pâleur de sa nature à de perpétuelles déceptions, elle +n'en souffrait qu'un instant, se résignait. Je pouvais la comprendre, +moi, que des folies leurraient sans repos, à qui les réalités +extérieures, cérébralement exagérées d'avance, échappaient toujours +quand j'avançais la main vers «la cueillaison du rêve». + +Motif de désolation, oui, mais valable seulement pour des enfants; +pourtant de telles faillites, souvent répétées, finissent par détruire +la native confiance de l'être en la vie,--et bientôt l'on n'avance même +plus la main, sûr de ne ramener vers soi que le vide. Au rebours de ce +qui est cru, c'est là une acquisition plutôt qu'une perte; arrivé à cet +état mental, l'homme a compris l'inutilité absolue du mouvement, il se +confine en lui-même, se trouve enfin apte à l'existence sérieuse et +vraie. Il ne s'intéresse plus qu'à la seule pensée, ses relations avec +le monde sont réduites au nécessaire strict, à l'entretien urgent du +substratum matériel, et toutes les questions qui agitent les peuples, +émeuvent les individus, acquièrent immédiatement l'importance du fétu +qui révolutionne une fourmilière. + +Hyacinthe était apte à recevoir ces idées: elle les accepta, et, +mésestimant tout le reste, nous nous occupâmes de nous-mêmes et de +l'infini. + +Nous-mêmes, c'était l'amour. Spirituellement, nous ne pouvions nous +atteindre qu'en Dieu, après avoir gravi la montagne mystique, et là, +souffrir la crucifixion sur la croix de l'éternel Jésus: c'est ce que +j'avais promis à Hyacinthe et c'est ce qu'elle croyait vouloir. + +Physiquement, tous les grains de l'encens profane n'avaient pas été +brûlés. Je ne voulus pas condamner celle qui m'était confiée à +l'ignorance éternelle d'un art si généralement estimé, et, tout en +souhaitant qu'ils lui répugnassent, je lui en dévoilai les secrets. + +La curiosité la soutint dans cette épreuve, et nous épuisâmes avec +méthode tous les articles de l'évangile gnostique, sans que notre santé +eût notablement fléchi. + +--Exceptionnelles voluptés, me dit-elle un jour, soit, mais tout cela +revient au même et l'équivalence des moyens est certaine puisque le but +atteint est toujours identique. De plus, l'exceptionnel qui se répète ne +diffère pas du banal et enfin les recommencements du fini, c'est-à-dire +du rien, ne peuvent jamais donner au total que néant. Je suis lasse et +triplement dupée, je suis sans espoir! Pourquoi m'as-tu traînée dans la +honte des péchés abominables? + +--Pour que tu sois bien vraiment sans espoir charnel, pour que tu +connaisses l'humiliation d'avoir un sexe insatiable et menteur. + +--Si nous continuons, je te mépriserai. + +--Hyacinthe, ton corps adorable me fait horreur. + +--Damase, tes lèvres perverses me font mal aux yeux, quand je les +regarde,--après! + +--Ton profil est toujours ma joie. + +--Damase, te souviens-tu que nos âmes se visitèrent,--aux matines de +notre amour? + +--Oui, et tu étais pure,--comme le silence! + +--Rends-la moi, ma primordiale pureté. + +--La confession est lustrale, Hyacinthe. Ne viens-tu pas de dire ta +honte?--Elle n'est plus. + +UNE VOIX.--_Hostemque nostrum comprime + Ne polluantur corpora!_ + +--Le Verbe est répandu dans l'air et l'air, parfois, se condense en +paroles. La pensée des invisibles gardiens est toujours présente autour +de nous et la circonvolution de leurs ailes nous protège charitablement. +Ils savent nos volontés et les réalisent quand elles ne contredisent pas +les normes. Leur pouvoir, c'est la métaphore de tendre la main et la +voix est souvent la grande auxiliatrice: ils se font entendre s'il le +faut. Que l'ennemi donc soit absent du cercle de notre communauté et +qu'à nos corps la souillure soit épargnée,--dans l'avenir, dans le +présent et dans le passé! + +--Et dans le passé! dit Hyacinthe. Que ce qui fut fait soit défait! +Pourtant, je voudrais--me souvenir. Je voudrais garder la mémoire des +instants où tu pénétras dans ma chair pour la glorification--vaine, mais +lumineuse--de ma sensibilité de femme. Car, enfin, si je suis fantôme un +peu moins je le dois à des insistances corporelles, et cela compte, même +péché. Et qu'elle me dure aussi, la mémoire de ton inconscience et de +tous nos gestes d'amour et surtout de l'abandon premier si peureux, avec +ses yeux baissés et sa si gauche manière de se défendre contre la joie +de connaître, la joie de la pomme amère croquée à deux, comme des +enfants,--et quand c'est mangé, c'est fini! Et, tiens, duperie ou non, +je t'aime! + + +_Cantique._--Ecoute mes soupirs, ô sire, mes soupirs ont brisé la viole +aux sept cordes, mais j'en ferai sept autres avec mes sept désirs. + +Écoute mes paroles, ô folle, tes paroles ont brisé les cordes de mon +cœur, mais j'en ferai sept autres avec tes sept soupirs. + + +--Tu me réjouis, Hyacinthe, plus que le parfum des sept roses qui sont +les sept voluptés; les roses sont mortes, mais tu vis, toi,--ô mon +amour! Oui, comme tu l'as dit: tout entière! Et pourquoi nous fâcher +contre les défaillances du réel et ne pas nous plaire même à l'absurde +qui nous trompe, si c'est par des caresses? Nous savons que la sensation +ne donne rien: amusons-nous pourtant à ce rien,--qui est tout dans le +moment où il surgit en nos imaginations et restons franchement +contradictoires, afin de pouvoir sourire de nous-mêmes aux occasions +tragiques. + +--Duperie, ou non, je t'aime, répéta Hyacinthe. Et toi aussi, n'est-ce +pas? Alors, soyons l'un pour l'autre une agréable odeur. + +Elle me baisa sur la bouche et nous nous exaltâmes de la meilleure foi +du monde. + + + + +L'ORGUE + + +«O face adorable qui avez réjoui dans l'étable les anges, les pasteurs +et les mages!» + +A genoux devant rien, au milieu de sa chambre, la tête entre ses mains, +déroulée vers ses reins l'innocence de ses cheveux pâles, elle proférait +avec une grande pureté de voix cette éjaculation pieuse et la répétait +toujours la même, telle que la strophe amoureuse d'un chapelet. + +J'attendais la suite; il n'y en eut pas, et elle se releva pour me +sourire et me dire: + +--Je prie par la musique des mots. Cette phrase trouvée en un ancien +livre n'a-t-elle pas quelque chose d'assez doux et d'assez fort pour +briser les portes de la négation et attendrir même, selon l'harmonie de +sa grâce vocale, l'oreille aux aguets du Seigneur Jésus? Oui, +l'attendrir, pour que tout y passe, les litanies de mes peines secrètes +et l'anxiété de faire ta joie... Et puis je songe à la Dame du très +vieux temps, à la dame Véronique qui gagna par son bon cœur le privilège +d'un mouchoir miraculisé. Oh! entre toutes que je fusse celle-là, et +m'écarter de la foule contente d'un spectacle et venir vers celui qui +porte sa croix et doucement, comme d'une angélique main, essuyer la +sueur sacrée de la Face adorable!... Et sur les images, on me verrait, +debout à mi-côte, avec à mes pieds la triste Jérusalem, déployant pour +l'étonnement des Juifs stupides l'empreinte inestimable, et le condamné +monte vers le sommet du monde, aux yeux de tous il souffre, il meurt, et +moi je demeure là, les bras étendus afin que l'on vénère ce que je +porte, et mon altitude survit à la résurrection--car je suis la sixième +station du chemin de la Croix! + +Je répondis avec une ironie qui la déconcerta: + +--Être, n'est-ce pas, une figure historique, afin de vous faire peindre +à fresque par Fra Angelico, et votre nom écrit sur une banderolle et +répété, en une antienne apocryphe et indulgenciée, par des anges que le +théorbe accompagne? + +--Eh bien, oui! reprit-elle en rougissant. Vous m'auriez choisie entre +plusieurs peintures au lieu d'entre plusieurs femmes, et ne +m'auriez-vous pas aimée tout autant? + +--Tout autant. + +--Peut-être plus? + +--Peut-être plus. + +--Et j'aurais peut-être dévoilé à votre contemplation, rien que par mon +genre de regard, toujours le même, une âme plus agréable et certainement +moins discordante, plus facile à satisfaire et moins embarrassée, sûre +de toujours vous plaire et pas effarée de tout comme je suis,--car, je +puis bien vous le confier, Damase, je ne comprends rien ni à vous, ni à +la vie, ni à moi, ni à rien. + +--Hyacinthe, l'orgueil de vouloir comprendre est dangereux, immoral et, +de plus, démodé. La devise moderne (la dernière) n'est-elle pas: +«Marcher, sans savoir pourquoi, et le plus vite possible, vers un but +inconnu»? Agir et penser sont des contraires qui ne s'identifient que +dans l'Absolu. Beaucoup de gestes, remuer la tête, remuer les bras, +remuer les jambes,--sans pourtant ressembler expressément à un +pantin,--accomplir ces mouvements avec la sécurité que donne le +sentiment du droit, voilà ce qui est recommandé par-dessus tout. Soyons +des citoyens de l'activité universelle et oublions de prendre conscience +de nous mêmes. Le cheval aveugle galope sans hésitation, car, ignorant +d'où il vient, il ignore où il va: crevons-nous les yeux. + +--Vous manquez d'indulgence, Damase. Il ne faut pas me traiter par +l'ironie, cela me fait souffrir. + +--Plus tu sauras, plus tu souffriras. L'Absolu a souffert absolument, +peut-être encore! Une infinie tristesse s'est répandue sur le monde, et +d'où, sinon d'en haut? Songe à la douleur divine, après la vanité du +rachat, vain comme la vanité qu'il rachetait! Le sacrifice fut +incompris, hors de quelques-uns qui n'ont aujourd'hui que des héritiers +obscurs, imbéciles ou désarmés. + +--Pensons à nous-mêmes, dit Hyacinthe. + +--Oui, soyons égoïstes et nous serons peut-être sauvés. Le salut est +personnel. Nous d'abord, et délestons de toute fraternité inutile le vol +de la chimère qui nous emporte aux étoiles. + +--Ne devons-nous pas aimer les autres? + +--Nous ne devons pas aimer les mauvaises volontés: elles se sont, +d'elles-mêmes, mises en dehors de l'amour. Mais il n'est pas nécessaire +de les haïr ni de les mépriser. + +--Je voudrais, dit Hyacinthe, les aimer quand même,--un peu. + +--Non, ce sont des négations: ce serait aimer le mal qu'elles +symbolisent. + +--Pourtant j'aime les bêtes. + +--Les bêtes sont innocentes. + +--Ah! nous allons devenir bien pharisiens! + +Cette remarque m'interdit, car Hyacinthe avait raison,--relativement. +Pratique, telle que toute femme, elle ne voulait pas fermer le cercle +sans espoir de solution; il lui fallait garder une possibilité de +cousinage avec l'humanité. Je lui concédai son désir pour le cas où nous +serions devenus l'un pour l'autre des sachets empoisonnés. + +Toutefois, je repris: + +--En toute religion,--même en celle que nous pratiquons (oh! surtout en +paroles, comme des gens que l'acte déconsidère, au moins momentanément, +à leurs propres yeux)--il y a un ésotérisme, un mystère qui, une fois +pénétré, dispense le fidèle de toute charité médiate. N'ayant plus de +relations qu'avec l'Infini, il s'abstrait de la création, n'est tenu +envers ses frères, mauvais ou bons, à aucune sorte d'amour effectif ou +théorique: c'est l'état d'indifférence, la nuit de la volonté, l'un des +stages de la nuit obscure de l'âme qui comprend également +l'anéantissement sensuel et l'anéantissement intellectuel,--prologue de +la vie en Dieu, pénultième station avant la vision béatifique. + +--Et quel est, dit Hyacinthe, ce mystère à pénétrer? + +--A peine si c'est un mystère, Hyacinthe, à moins que l'évidence n'ait +droit, elle aussi, à ce nom plus prostitué qu'une conscience d'évêque. +Il s'agit tout simplement de la science du néant, qui s'acquiert plutôt +par un acte de foi que par une déduction logique,--bien qu'en somme son +acquisition soit le but dernier de la logique elle-même. Mais, vous avez +dit vrai, il y aurait du pharisaïsme à croire que nous avons conquis +cette connaissance suprême! + +--Pourquoi donc, Damase? + +--Ne sommes-nous pas des sexes? + +--Oui, oui! cria-t-elle, oui! J'y tiens, au mien et au tien. Il n'y a +que cela que je comprenne,--presque! et encore cela m'attriste. + +--Je le sais, petite adorable menteuse, tu me l'as déjà dit: cela +t'attriste--après! Tu fais semblant de m'écouter et tu penses à des +baisers. Tu n'es--comme les autres--qu'une gaîne! + +--Hé! puis-je pas être cela, et autre chose en même temps? Je suis une +gaîne pour tes idées,--et elles sont rudes, parfois, tel qu'un mauvais +rêve. + +--Tu es fallacieuse! + +--N'est-ce pas ton désir, Damase? Ne dois-je pas être pour toi une +illusion? + +Nous étions sortis de la chambre et de la maison,--accueillis avec la +déférence due aux seigneurs par la vieille avenue de hêtres respectueuse +et solennelle: et reconnaissants aux nobles arbres nous marchions avec +une lenteur comme de procession, d'accord avec le ploiement des larges +branches que le vent, une à une, inclinait vers nos têtes. L'orgue vaste +chantait: nous écoutions, et nos oreilles accoutumées distinguaient le +bruit des hautes et des basses feuilles, les dires du hêtre, des +peupliers, des pins et des chênes circonvoisins. L'avenue proférait les +notes dominantes et, dans l'accompagnement précipité des peupliers, les +pins jetaient leur lamentable plainte et les chênes, la sonorité grave +d'une voix de mâle. + +La chute de la nuit pacifia tous les bruits: ils semblèrent descendre et +rentrer dans l'herbe qui, maintenant, craquait sous nos pieds. + +--Enfin, dit Hyacinthe, où voulons-nous en venir? + +--Mais, répondis-je, il me semble qu'une croyance positive et stricte, +par exemple en nous mêmes, en notre utilité absolue et mystique, +libérerait notre logique de bien des inconséquences. Je crains que nous +soyons un peu enclins au jeu. Vous êtes-vous arrêtée, parfois, en un +jardin, à Paris, devant de petites immanences, cheveux dans le cou et +jambes nues, jouant à la raquette? Et avez-vous pénétré le profond +sérieux, sous de plaisantes apparences, avec lequel ces animalcules se +renvoient, en glapissant de volupté, leurs âmes à plumes, leurs volants +immortels? + +Au bout de l'avenue des points lumineux apparurent, deux ou trois, +surgissant comme des fanaux au-dessus de l'immobile mer des choses. +Silencieusement nous nous arrêtâmes, éprouvant les incertitudes de +l'imprévu, puis en les maisons devinées, derrière la fenêtre vive, nous +imaginions de paisibles vies, heureuses de l'abri et du repos, délivrées +du souci de la pensée, contemplatives de leur douce végétalité, lentes +au geste et peu de paroles. Ah! qu'il fait bon vivre là où l'on n'est +pas. + +L'église était ouverte encore, personne n'y priait et les ténèbres +intérieures dormaient sous la lampe éternelle. + +Nos genoux heurtèrent l'orgue du chœur, je soulevai la lourde chape de +chêne et les doigts d'Hyacinthe chantèrent la gloire triste de vivre +dans l'indéniable et essentielle obscurité. Sans rancune contre les +lumières éteintes, contre la noirceur du ciel, ils demandaient très +humblement pour nos âmes une lueur,--oh! pas davantage!--une syllabe de +flamme pâle. Aux doigts en mouvement, les pierreries des bagues +chatoyaient un peu parmi la pénombre,--ainsi que des pensées confuses, +mais vraies: rien que cette vérité-là, intermittente et vague, mais +certaine! + +Donc, je m'élevais aux cimes du désir métaphysique tout en caressant +d'une distraite main les petits cheveux d'Hyacinthe et le contour de ses +oreilles, vérité non pas douteuse celle-ci, mais authentique et d'une +certitude si candide! Les cheveux étaient doux comme des aveux; ils +s'abandonnaient à mes doigts et s'enroulaient si naïvement, avec tant de +bon vouloir à me faire plaisir et l'oreille était si inquiétante avec +ses méandres et en même temps si docile à mon jeu de manipuler, et +Hyacinthe était si bien toute frémissante et si parfaitement isochrône +avec le galop de mes pulsations,--que l'orgue se tut. + +Nous observâmes le respect dû au Saint Lieu en nous unissant selon toute +la modestie compatible avec les gestes de l'amour. + + + + +LES IMAGES + + +Regarder des images pieuses, des représentations de saintes dont la face +blême s'amincit dans un halo d'or, d'amantes qui laissèrent toute +terrestre inquiétude oubliée entre les lys, de celles qui firent saigner +leur corps, qui furent folles de leur cœur... + +--Croyez-vous, me demanda Hyacinthe, qu'elles aient éprouvé des joies +plus pures que nous, pécheurs, en notre péché? N'était-il pas très pur, +notre péché? + +--Hyacinthe, vous déraisonnez. + +--Nullement, Damase, je me réalise, j'affermis mon fantôme, je le +repétris dans le ciment des souvenirs sensationnels. Cette seule fois il +y eut un après, une persistance de volupté, la permanence d'une caresse +qui, à travers la forêt des fibres, avait atteint mon âme et l'avait +sensibilisée,--peut-être pour toujours! + +--Cher enfant gâté, il lui faut le péché! + +--Oh! ceci vous regarde. Moi, je n'ai pas de conscience, puisque je vous +fis don de mon libre arbitre, et que vous l'acceptâtes. + +--Et si je vous emmène dans les ténèbres extérieures? + +--Je vous suivrai, mon ami, sûre d'être bien partout où je serai avec +vous. + +Cela valait un baiser, que je lui donnai; ensuite je dis: + +--Ce n'était pas un péché. + +--Oh! par exemple! + +Incrédule, elle me raillait. Il fallut consulter des auteurs, lui +prouver par des textes la vénialité de notre abandon. Elle en fut +chagrinée, ou bien ce n'était qu'une vaniteuse feinte, car je ne lui +connus jamais de perversité réelle, une bravade propre à m'émouvoir et à +susciter ma contradiction. + +--Le péché, dis-je, est toujours médiocre. C'est, en soi, un acte +incomplet, borné par sa propre nature et qui n'élabore qu'une simagrée +nulle. Contraire à la pensée divine, il demeure à mi-chemin de la +contradiction, puisque l'absolu dans le mal est impossible, même à +concevoir. + +--Je ne cherche pas l'absolu, moi, dit Hyacinthe, et seules, même +incomplètes, les sensations me font vivre. Je veux bien qu'elles soient +vaines, si leur vanité m'est douce. Tu te souviens qu'aux premières +initiations je fus déçue et qu'ensuite telles expériences me +contristèrent: eh bien, d'hier la lumière dure encore,--dans le cœur de +la modeste peccatrice, mon cher Damase. Pourquoi? + +--Parce que l'ironie est un des éléments de la joie et qu'il vous a paru +notablement irrespectueux de vous pâmer sous la vigie du Tabernacle, +mais il y a de divines indulgences pour ces distractions; ce ne fut +qu'un manquement à l'étiquette,--et le reste, vous l'imaginâtes. + +--Et quelle différence voyez-vous entre l'imaginaire et le réel? + +--Subjectivement aucune, Hyacinthe, vous le savez bien. Toutefois ces +deux sortes de faits, différenciés initialement par le verbe, ne +marquent pas l'âme des mêmes cicatrices: la pensée se nie par la pensée, +et l'acte par l'acte. Vous n'ignorez pas que le péché se commet selon +trois modes: en pensée, en parole, en action... + +--Et vous croyez vraiment que je pense? + +--Peut-être, sans le savoir! Ayant étudié de près les femmes, +Schopenhauer put établir sa théorie de l'Inconscient; il avait compris +que l'intelligence peut coïncider avec l'automatisme. Son Dieu-Monde est +une femme élevée à l'infini,--genre de Dieu fort dangereux et sous le +gouvernement duquel il faut s'attendre à toutes sortes de cataclysmes, +Dieu inconnaissable pour l'humanité et inconnaissable pour lui-même. Et +toi, petit Dieu ironique, je voudrais m'imboire de ta spiritualité,--et +je ne puis. Tu fuis sous le tranchant de mon intelligence comme les +folles herbes marines sous le fil de la faux... + +Hyacinthe semblait distraite aux images... + +Scholastique, à son poing, mystique épervier, l'Esprit se symbolisait en +oiseau familier, les ailes comme un double bouclier épandues sur les +seins de la vierge élue. + +Claire, ses mains gantées capturent l'ostensoir et ses yeux clairs +pleurent des larmes surnaturelles. + +Ida la blanche au chef receint d'épines, et Colette, agnelette égorgée +par l'Amour. + +Sur la croix que porte Catherine, des lys ont daigné fleurir. + +Christine, à ses épaules de grandes ailes surgirent dans la déchirure de +la bure, et ses pieds nus stygmatisés ensanglantaient les dalles du +monastère. + +--Eh bien, connais-moi! proféra Hyacinthe, en se tordant sur mes genoux +selon un rythme tel qu'elle en paraissait dévêtue. + +Le divan aux coussins de sinople fut notre intermédiaire. + +Après, elle me garda sur elle une seconde pour me dire: + +«Voilà comment on peut me connaître,--et pas autrement!» + + + + +LES LARMES + + +Songeant aux sensations fictives et aux visions équivalentes, il +m'arriva de torturer Hyacinthe très cruellement. Je lui en avais fait la +promesse, mais une native bonté d'âme et la nouveauté des fatales +occupations amoureuses m'aveuglaient et restreignaient jusqu'à la +naïveté indulgente mon devoir d'inquisiteur. + +Pharmacoper les âmes par la seule drogue qui les purge, la +douleur,--c'est assurément la suprême charité, mais combien difficile à +exercer envers les êtres que l'on aime! D'innocentes hosties ne sentent +pas le prix du martyre immérité, et quel courage pour braver, de la +bouche qu'on adore, la vocifération de: bourreau! + +Hyacinthe accueillerait-elle comme des amies mes mains allumeuses de +bûchers ou les mordrait-elle, à dents par la révolte empoisonnées? + +Mais il le fallait, et j'avais un autre motif: c'est que les larmes sont +toujours un peu révélatrices du parfum intérieur, de l'essence enclose +dans le flacon secret. + +--Hyacinthe, dis-je, en secouant le bras vilainement, un soir que nous +revenions d'une promenade par les allées où pleuraient déjà les feuilles +sèches,--que vous êtes lourde! + +--Oh! Par exemple! + +C'était le mode familier de son indignation ou de sa surprise. + +--Lourde, ma chère, on alourdie peut-être. Seriez-vous lasse? + +--De quoi? + +--Mais, de me suivre, ombre! + +Elle me trouva méchant et s'attrista. + +--Ombre! Eh bien, n'est-ce pas mon devoir et ma joie! Quand tu m'appelas +à la vie (je ne sais comment), ce fut pour te suivre, il me semble, pour +te répliquer selon des modes explicatifs et non contradictoires.--enfin, +pour matérialiser en la substance que je t'apparais, ton rêve d'un autre +sexe. Est-ce mon rôle, oui ou non? Alors, que me reproches-tu et +pourquoi me fais-tu pleurer,--moi ta pensée même? + +--Tu es lourde, parfois, comme un ennui,--et tu te matérialises trop. + +--Je suis ce que tu as voulu, reprit Hyacinthe, et je t'appartiens +tellement que de me blâmer, c'est toi-même que tu offenses. + +--Elle n'a donc jamais pensé, l'Hyacinthe adorée, dis-je, en émettant +d'atroces sous-entendus d'ironie, que ce qui a commencé doit finir. + +--Je ne sais plus quand j'ai commencé à t'aimer, c'est-à-dire à vivre, +dit Hyacinthe en tremblant, mais je ne veux pas finir. + +--_Imbecilla pluma est velle sine subsidio Dei_. La volonté n'existe que +conforme à la logique la plus haute. Si tu m'appartiens, tu ne peux +vouloir. La rébellion d'un fantôme! + +Elle devint amère: + +--Cependant j'ai une âme. + +--On dit aussi l'âme d'un violon et l'âme d'un soufflet,--mais je vous +l'accorde, Hyacinthe, votre âme immortelle de femme, immortellement +futile et négatrice. C'est elle qui me gêne et dont les émanations +s'élèvent en fumée autour de moi et obscurcissent ma vision de l'infini. +Si je pouvais t'aviver jusqu'à la lumière, charbon sans flamme, mais tu +restes noir sous mon haleine et tu infestes d'odeurs charnelles le +laboratoire de mes désirs purs. + +--Annihile-moi, Damase, pulvérise l'ininflammable charbon,--mais +tais-toi, et qu'en mourant je puisse adorer encore tes lèvres muettes! + +--Pourquoi t'aimerais-je, même en paroles, puisque tu me damnes et que +je le sais? + +--Au moins, Damase, ne me sépare pas de ta damnation, et que nous soyons +deux--en Enfer! + +--Tu me l'as déjà dit. Ah! stupidité des amoureuses excessives. «Mon +Dieu, que je sois damnée, pourvu que je vous aime!»--n'est-ce pas? Mais, +enfant plus irraisonnable que la trajectoire brisée d'une idée de +fou,--damnée, tu me haïras. L'enfer n'est que haine, et si une lueur de +joie phosphorescente irradia jamais les prunelles dédiées aux éternelles +ténèbres, ce fut dans les yeux morts d'un damné souffrant côte à côte +avec l'être pour lequel il ouvrit jadis l'inestimable fontaine de son +cœur sacrifié. + +--Tu me fais peur! Tu me fais peur! + +Hyacinthe se jeta mourante dans les bras du tortionnaire. Elle se +serrait contre la raison même de son effroi; elle baisait la main qui +l'endolorait, les érignes qui lui déchiraient les seins, le +sphondylotrobe qui lui écrasait les vertèbres. + +Ne pouvant peut-être, tout an fond d'elle-même, me croire si méchant que +je me faisais, elle leva vers mes yeux ses yeux épouvantés, quêtant une +fuyante étincelle de douceur, une débile nuance de consolation +précaire,--mais impitoyable, je maintenais le sérieux triste dont +j'avais imposé l'esclavage aux muscles de ma face. + +La baisant au front, je dis:--Que la plupart des paroles que je +prononçai soient dissoutes, mais les dernières, non. + +Soudain, je sentis naître et croître en moi une idée +diabolique,--évoquée sans nul doute par les mots spécieux, que j'avais +antérieurement prononcés. + +Je renversai Hyacinthe sur le divan où elle était venue tomber vers moi, +et je dévorai la joie mauvaise de posséder une femme paralysée par la +terreur. + +Selon de brusques retours, elle passait de la souffrance au plaisir, +mais sans oublier encore au milieu de la musique des chatouillements +sexuels, le discord des impressions pénibles, partagée entre +l'indiscutable violence des actuelles sensations et la peur qu'après +l'extase le monstrueux étau de la haine ne la capturât entre ses bras de +fer pour l'éternité. + +J'eus le courage de prolonger l'expérience, dosant avec scrupule les +arrêts et les mouvements, variant le rythme pour déconcerter la +certitude, et Hyacinthe, effarée des contradictions qui martyrisaient sa +chair heureuse, souffrait délicieusement, prête à mourir d'amour dans un +paradis infernal. + +Enfin, les larmes jaillirent: je les bus comme de précieuses perles de +sang. + + + + +LES LICORNES + + +Après cette crise, Hyacinthe m'ayant pardonné,--avec presque +l'étonnement que j'eusse besoin de pardon,--nous entrâmes résolument +dans la forêt mystique, où ne vivent nulles autres notables bêtes que +les peureuses licornes. Comme elles fuyaient devant elle, secouées par +de grands airs dédaigneux, ce fut pour mon amie une occasion +excessivement propice de regretter sa virginité. Je lui fis comprendre +qu'il y avait un mérite évident en tel regret, une dorure très fine pour +son âme fanée, une parure de repentir peut-être supérieure même à +l'intégrité perdue, et elle consentit à offrir à Jésus l'oblation des +plaisirs où elle avait compromis la native candeur de sa toison. + +De métaphores en métaphores, nous nous élevâmes au mystère du Sacrifice. +«Mon Amour est crucifié»--[Grec: ho hemos herôs hesthaurôtai]. Le +mysticisme tel que nous l'acceptâmes nous paraissait la suprême dignité +d'une âme humaine dédaigneuse d'intermédiaires entre sa noblesse et +l'infinie noblesse de Dieu, entre sa quotidienne agonie et l'immortelle +agonie du Christ. C'est selon ces dispositions que nous décidâmes +d'assister désormais à la messe que chanteraient en nos mémoires le +prêtre et les diacres choisis parmi les plus sanctifiés dont les gestes +d'adoration s'élèvent entre les lames de plomb des vieux vitraux. + + + + +LES FIGURES + + +Cloches, vases sacrés, oints, bénits et baptisés, trompettes et marteaux +de jadis, semanterions et xylophones, noles, campagnes, airains, +tintinnabules, cloches, vases sacrés! + +La hiérarchie est convoquée jusqu'au plus modeste, qui n'est rien et qui +va devenir égal en immunité aux plus hauts saints: il participe au signe +de la croix. + +Source lavatoire, l'eau salée mugit dans le bénitier comme un océan de +conjurations. + +Femmes, vierges, clercs, lais: il n'y a plus de pénitents captifs sous +la symbolique chaîne d'un démon de pierre; il n'y a plus de chœur des +vierges, la cloison est abattue et la vierge a perdu la fierté de son +état. Il n'y a plus de grilles aux strictes mailles: le sanctuaire s'est +ouvert. Le prêtre n'est plus vieux par règle et même il est jeune et ses +cheveux blonds dorent d'un reflet de concupiscence l'œil des matrones +dévoilées. + +Seul, le Pauvre, liturgiquement, se tient à la porte, avec le devoir de +gémir, afin que les oreilles heureuses s'épouvantent au cri de +l'éternelle misère. + +Des sépulcres, sous les dalles, s'exhale une odeur de vie permanente; et +des ossuaires, une radiance d'étoiles. Les reliquaires contiennent de la +poussière d'amour. + +Le chrême a sacré la table de l'autel (ainsi le très saint Jésus se +purifie lui-même) et, tel que d'un parterre impérial, les cierges, sous +l'arrosoir enflammé des acolytes, vont surgir et fleurir. + +Les anges prient, humanisés par des simulacres très raisonnables, car il +est bien véritable qu'ils adorent les parfums essentiels qu'ils goûtent +les suavités saintes, qu'ils entendent la parole incréée: ils sont +jeunes, forts, libres, plus féconds que les plus puissants reins. Ils +vont nus, sans corruption, et s'ils se vêtent, c'est de la transparence +du feu. + +Ange aussi, l'aigle du lectorium, aux élévations royales; anges, les +lions autoritaires et obscurs. + + +ORAISON + +Jésus, le grain d'encens fume dans l'encensoir: la Victime s'allume et +l'oblation future s'accomplit en désir. Elle s'allume et fume et son +amour apparaît sur la scène du monde: les Figures surveillent leurs +accomplissements. + +LE PRÊTRE.--Dorénavant, l'eau sera salée et il pleuvra d'incorruptibles +rosées: dénudez vos têtes, ce sont les larmes du Jésus. + +LE CHŒUR.--Saint Esprit, Esprit des cimes, Esprit radiant. + +Esprit prodigue, Lumière! +Très bon consolateur, +Hôte très doux des âmes, +Refuge ombraculaire! + +LE PRÊTRE--Seigneur, votre Fils accepta le fardeau de la chair, je +couvre mes épaules du joug de la chasuble. _Introibo_. Je monterai à +l'autel, je monterai vers Celui qui me réjouira d'une éternelle +jeunesse. + + +ORAISON + +La droite est la dignité du Roi, mais la gauche est réservée à l'amour: +c'est là que l'on goûte la plénitude des influences excessives. Les +cheveux de Jean ont la douceur des âmes fraîches; il reçoit d'un cœur +pâmé les caresses de son Maître. + +LE PRÊTRE.--Il te bénira, celui pour qui tu te consumes. Ainsi soit-il. + + +ORAISON + +La navette est un navire, les grains d'encens sont l'équipage: la +navette est un navire sans voilure et sans cordage: la navette est un +navire et ses flancs sont gonflés d'or. Vierge, et toi, Thuriféraire, tu +portes entre tes mains la barque de Saint-Pierre, stable et profonde +comme le sein de Dieu. La navette et un navire, l'or de ses flancs, ce +sont les peuples: un sacrement les pêche et les sauve et les plonge dans +la fournaise. La navette est un navire et l'encensoir est la fournaise. + +LE PRÊTRE.--Le parfum s'élève au-dessus des roses, car les roses +moisiront, mais le parfum des roses est une oblation imputrescible. + +LE CHŒUR.--Gloire, gloire, gloire à l'Esprit. + + +ÉPITRE + +_S. Paul, Rom. 24._ + +C'est pourquoi Dieu, selon les convoitises de leur cœur, les a livrés à +la souillure: tellement qu'ils ont déshonoré leurs propres corps. A +cause de cela, Dieu les a livrés aux passions de l'ignominie: car les +femmes ont changé l'usage de nature en des usages qui sont contre +nature. Et pareillement les hommes, abandonnant l'usage naturel de la +femme, ont l'un pour l'autre brûlé de désir, les mâles sur les mâles +opérant des turpides et recevant en eux-mêmes le convenable salaire de +leur égarement. + + +SÉQUENCE + +LE CHŒUR.--O verge et diadème du roi de pourpre. + +Tes gemmes ont fleuri en une haute prévoyance, dès le temps où dans +l'homme dormait le genre humain. + +O fleur, tu n'as pas germé de la rosée, ni des gouttes de la pluie, et +l'air n'a pas plané autour de toi, mais tu es née sur une très noble +verge par l'œuvre de la seule Clarté. + +O verge, tu as surgi toute en or, ô verge et diadème du roi de pourpre. + + +ÉVANGILE + +En ce temps-là le Seigneur, interrogé par une certaine Salomé sur le +temps de son règne, répondit: «Lorsque deux feront un et lorsque ce qui +est en dehors sera comme ce qui est en dedans, et lorsque le mâle étant +sur la femelle ils ne seront ni mâle ni femelle.» Salomé demanda: +«Jusques à quand les hommes mourront-ils?» Le Seigneur dit: «Tant que +vous autres, femmes, vous enfanterez.» Salomé demanda: «J'ai donc bien +fait, moi qui n'ai pas enfanté?» Le Seigneur répondit: «Nourrissez-vous +de toute herbe, mais ne vous nourrissez pas de celle qui a de +l'amertume.» Le Seigneur dit encore; «Je suis venu pour détruire les +œuvre de la femme: or ses œuvres sont la génération et la mort.» + +LE CHŒUR.--Ainsi soit-il. + + +PRÔNE + +Dieu, lisons-nous en saint Denis l'Aréopagite, Dieu n'est ni âme, ni +nombre, ni ordre, ni grandeur, ni égalité, ni similitude, ni +dissemblance. Il ne vit point, il n'est point la vie, Il n'est ni +essence, ni éternité, ni temps. Il n'est pas science, il n'est pas +sagesse, il n'est pas unité, ni divinité, ni bonté. Nul ne le connaît +tel qu'il est et il ne connaît aucune des choses qui existent telle +qu'elle est. Il n'est point parole, il n'est point pensée et il ne peut +être nommé, ni compris. + + +OBLATION + +Elle a trouvé douze corbeilles dans son héritage, douze corbeilles de +pain bénit. + +Les Figures sont les gardiennes du mystère, et toutes les figures +obéissent au Symbole. + +Le ventre de la Femme est un autel d'offrande et la première station du +Calvaire, l'habitacle premier choisi par l'Hostie; oblation obscure, +prélude sanglant de Transfixion. + +ORAISON + +La Patène apporte la paix. + +Marie, nimbée de rouge, élève sous un dais de pourpre l'Enfant-Roi, deux +anges offrent la fumée procellaire de leurs encensoirs, et Jésus aussi +s'auréole de sang, et les anges, et sur le ciel bleu, doré par les +étoiles, des nuées de tonnerre s'amoncellent, couleur de colère et +couleur de paix, couleur de sang. + + +ANTIPHONE + +Le Roi était couché, le Roi dormait dans son lit royal, mais le nard de +mon amour a pénétré son sommeil, et le Roi s'est levé et a dit: +«J'entrerai dans ce corps à la bonne odeur et je dormirai là.» + +L'ORGUE.--Des ténèbres du profond exil, l'âme d'un seul bond s'exalte +aux bleus violents de l'espérance, puis se profuse en laudations couleur +de soleil. + +De glauques ondulations agitent les abîmes, l'océan de la peur se +soulève en vertes écumes, mais une main paraît sur la surface des eaux +troublées et d'une cassolette invisible se répandent d'abondantes fumées +violettes. + +Les vagues humaines se gonflent vers le ciel, et dans les corps +transfigurés les cœurs palpitent comme des roses au vent du matin, et +les yeux sont vraiment de pures améthystes: des nuages candides dérobent +les ventres frissonnants d'amour et tout s'apothéose dans la blancheur +totale. + +LE CHŒUR.--_O salutaris Hostia + Quæ cœli pandis ostium_ + +ORAISON + +Magie d'une surnaturalité terrifiante, ô puissance absolue, invincible +domination des mots, merveilleuse fonction des syllabes: _Verba +consecrationis efficiunt quod significant._ + +L'hostie s'élève dans les flammes solaires: l'Agneau demeure et saigne +sur la terre. + +LE PRÊTRE.--Souviens-toi, Christ, du sommeil de la paix. Accorde-nous la +paix du tombeau et le silence sacré des nécropoles. + +JÉSUS-CHRIST.--Vous dormirez en paix trois jours, si vous m'aimez, et la +pierre de vos tombes se brisera, et vous connaîtrez la Vie, si vous avez +connu l'amour. + + +ORAISON + +Les baisers sont les endormeurs des anciennes querelles, les baisers +sont les pacificateurs corporels. + + +COMMUNION + +Chair du Salut, Sang de l'éternelle joie, soyez la macération de ma +chair et l'apaisement de mon sang. Je crucifierai mes désirs sur la +croix du calvaire, je couronnerai mes pensées de la couronne d'épines, +j'enfoncerai dans mon côté la lance du renoncement, je boirai le +vinaigre de la dérision et nul plaisir jamais n'amoindrira mon âme. + +JÉSUS-CHRIST.--Le plaisir s'arrête à l'unité et les douleurs sont au +nombre de sept fois sept. + +LE CHŒUR--Pitié! Pitié! + +JÉSUS-CHRIST.--Tout est consommé. + +LE PRÊTRE.--_Ite, missa est._ + + +ÉVANGILE + +Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe +était Dieu. Dès le commencement il était en Dieu. Toutes choses ont été +faites par lui et sans lui rien n'a été fait. En lui était la vie et la +vie était la lumière des hommes: et la lumière était dans les ténèbres +et les ténèbres ne l'ont pas comprise. + +Amen. + + + + +LE RIRE + + +Cette messe, nous l'entendîmes dans un monastère de Bénédictines, sous +un vitrail tel que des feuilles givrées, tombées en une eau d'aube, +parmi la gloire d'un chant blanc crucifié d'or. La grâce coula de +l'hostie blessée, quand l'ostensoir fut levé au-dessus des guimpes +adoratrices, et nous étions aveuglés par les intarissables flots du sang +sacré de la Rédemption. + +Nous l'entendîmes dans l'escurial sépulcre des Carmélites, parmi la +ténèbre d'un chant de mort assombri encore de tout le deuil de la grille +et du voile,--car il n'y a nulle joie pour qui est enserré par la +chair,--et nous tombâmes à genoux, écrasés de stupeur et d'affliction, +prêts à crier: pardon! aux expiatrices de nos plaisirs, à ces mourantes +de la perpétuelle agonie, et il nous sembla que de baiser un de ces +pieds nus serait un acte, en soi indulgentiel et absolutoire. + +--L'obligatoire exultation de la Bénédictine, me dit Hyacinthe, est +peut-être plus effroyable encore. Il leur faut une somptuosité de cœur +vraiment déconcertante... + +--Oui, répondis-je, mais l'idéal d'être glorieux contrarie moins les +instincts humains. Il n'est que le développement paradisiaque de la +tendance universelle de l'être à s'épanouir et à jouir. Mais vous dites +presque vrai: la joie d'une contemplatrice de la Résurrection dépasse la +médiocrité de la femme autant que la tristesse sacrée de celle qui œuvre +dans la nuit perpétuelle son propre suaire et le suaire du Christ... +Aussi, songe comme elles sont loin, ces choses; au milieu de nous et +étrangères à la marche de nos vies. Si nous étions plus de notre temps, +Hyacinthe, toi cueillie comme une fleur de jadis dans la flore d'une +tapisserie des Flandres, et moi qui ai aboli tout contact d'âme avec une +humanité salissante,--si nous étions vraiment de notre temps, la seule +existence de quelques centaines de ces dédaigneuses vierges serait une +insulte à notre incontestable modernité. Et pour ne pas nous fâcher +contre ces inoffensives sottes qui n'ont pas su extraire de la vie une +seule goutte d'alcool ou de poison,--pour bien leur faire entendre que +nous les apprécions telles que des enfants sans expérience, inaptes à la +triple jouissance du lit, de la table et du tréteau,--pour qu'aucun +doute enfin ne contrecarre nos avantages de citoyens civilisés, nous +nous bornerions à rire. + +Là, je sortis d'un carton une large feuille de papier de Hollande, où la +main d'un instituteur primaire avait consenti à calligraphier pour moi +ces lignes précieuses où palpite (j'ose le dire) l'âme de la France +régénérée: + +[Illustration: + +_Chambre des Députés + +Débats parlementaires +Séance du 9 décembre 1890 + +Compte rendu officiel + +M. B...,--«Les Carmélites, congrégation +contemplative (Rires à gauche)...»_] + + +Hyacinthe fut très effarée de vivre sous le règne d'une telle stupidité. +Nous crûmes un instant que les temps prédits par Flaubert +s'accomplissaient. + +--Que vous importe? dis-je en remettant dans son carton l'exemple +d'écriture. Nous ne sommes pas solidaires de ces revendications +d'imbécillité, puisque nous les jugeons et puisque nous en souffrons. +Que la tourbière les enlise et les dévore, eux, nos frères: +regardons-les descendre, et quand le sommet de leur crâne vide dépassera +seul la ligne de boue, nous mettrons une lourde pierre dessus, de +crainte que la terre intérieure ne les revomisse, par dégoût. Ah! je +voudrais avoir le courage de travailler à l'avilissement de mes +contemporains... Corrompre leurs filles, quelle bonne œuvre! Insinuer +l'obscène dans les enfantines mains qui caressent la barbe paternelle de +ces mufles! Les empoisonner au risque de périr nous-mêmes. Faire comme +ces moines espagnols qui buvaient la mort en la faisant boire à la +canaille française violatrice de leur monastère! + +Hyacinthe me calma par des secrets qu'elle partageait avec toutes les +créatures d'amour--et nous dormîmes. + +Je rêvai que, pour lui épargner le méphitisme de l'heure présente, je +l'avais vouée à la clôture du Carmel. Le soir, à l'heure de l'office, +j'allais dans la chapelle de nuit écouter les voix de ténèbres, et, +parmi toutes les voix voilées de deuil, je distinguais la voix de ma +chère amante, morte et toujours Hyacinthe. + +Jamais je ne fis un plus beau rêve. + + + + +LA FLAGELLATION + + +En notre étude de la théorie mystique, si parfois des mots +scandalisaient mon amie, je les interprétais à son intelligence avec +toute la déférence due aux textes des grands saints. Elle apprit que les +caresses de la main gauche, ce sont les premières souffrances, preuve du +sacrifice accepté; et les caresses de la main droite, tout le manuel +sanglant de l'amour: le baiser des épines, l'attouchement des lanières +plombées, la morsure adorable des clous, la pénétration charnelle de la +lance, les spasmes de la mort, les joies de la putridité. + +Nous méditâmes sur cette nomenclature. Hyacinthe se surexcitait, +méprisait son apparence corporelle et décidée à prouver ce mépris par +des actes. + +Un soir, comme je lisais la vie de sainte Gertrude, la vierge aux +ingénieuses dilections qui eut le divin caprice de remplacer par des +clous de girofle les clous de fer de son crucifix--et j'en étais à la +page où Jésus lui-même, pour charmer sa bien-aimée, descendit vers elle, +et, la tenant embrassée, chanta: + +_Amor meus continuus, +Tibi languor assiduus, +Amor tuus suavissimus +Mihi sapor gratissimus_... + +Je cherchais la signification seconde de ces quatre vers,--lorsque +Hyacinthe m'apparut toute nue, me priant de la flageller. Elle tenait à +la main une discipline de chanoinesse, sept cordelettes de soie en +détestation des sept péchés capitaux, et sept nœuds à chaque corde pour +remémorer les sept manières de faillir mortellement dans le même mode +sensationnel. + +--Les sept cordes de la viole! dit-elle en souriant étrangement. Les +roses, ce seront les gouttes de sang qui fleuriront ma chair. + +Pas plus qu'aucune autre femme de race, Hyacinthe n'avait de pudeur, +mais son ardeur pénitencielle seule expliquait la hardiesse de +s'illuminer devant moi en plein nu, sans nul geste de voiler les secrets +de sa forme sexuelle à peine pubescente. Elle était si jeune encore, +toute frêle d'une pureté athénienne et si pleine de la grâce des +inconscientes Èves, que le cœur me faillit d'ensanglanter cette +innocence. + +Pourtant j'obéissais: des lignes rouges et des points rouges +stigmatisèrent les épaules de mon amie, ses hanches, ses reins, et des +piqûres s'égaraient vers le ventre et vers la candeur des seins peureux. + +Elle s'agenouillait les mains jointes, se relevait les bras étendus, +courbait le dos, dressait dans un frisson sa tête pâle, criant quand le +fléau tardait à descendre: + +«Encore! Encore!» + +Je suis sûr qu'elle eut l'illusion d'un grave martyre, d'une fustigation +digne d'Henri Suso ou de Passidée, qu'on trouvait dans leurs cellules +évanouis parmi un ruisseau de sang et des lambeaux de chair attachés à +la ferraille et aux molettes du solide martinet tombé de leurs doigts +las, malgré leur volonté de souffrir jamais lasse,--mais j'avais été +clément, voulant bien contenter un caprice, mais non souiller de +cicatrices une peau dont l'intégrité m'était chère. + +«Encore! Encore!» + +Elle me regarda avec des yeux en route vers l'extase, des yeux où le +blanc, comme en une éclipse, mangeait déjà le rayonnement des prunelles. +Sous la partielle occultation de l'iris, des lueurs folles passaient, où +la cruauté, qui n'était pas dans le bourreau, pointait en éclairs et en +flammes aiguës. + +A ce moment, elle était debout. Ses bras s'abattirent autour de mon cou +et elle tomba, m'entraînant avec elle dans le plus mémorable abîme de +divagations voluptueuses,--et nous demeurâmes tout au fond pour jamais. + + + + +LES BAGUES + + +Ensuite de cette crise de débauches amères nous perçûmes en nos faces +exténuées les regards ironiques de ceux qui n'ont plus rien à désirer +l'un de l'autre. Nous ne parlions plus guère et Hyacinthe chantonnait +avec insistance, terrassée d'avoir vidé, jusqu'à la dernière goutte le +calice d'or de Babylone. Ce fut pour moi, durant ces jours désenchantés, +l'occasion de quelques réflexions définitives. Je vis tous les dangers +du mysticisme à deux, et je me repentis d'avoir associé une femme à des +imaginations aussi déconcertantes pour la raison et l'équilibre +corporel. Je sentais que plus j'avais voulu élever mon amie en +intelligence et en amour, et plus elle s'était complue à des chutes et à +des culbutes; elle avait l'art et l'audace de clore tous les élans vers +en haut par un élan dernier vers en bas, suivant la logique de sa +nature, évidemment plus lourde que l'air spirituel. + +Comme elle était toujours de mon avis, guettant mon geste ou mon opinion +pour s'y conformer avec ingénuité, je n'avais finalement acquis sur son +essence que des notions négatives. Telle que ce Fakir qui vidait les +courges par le magnétisme de son regard, elle buvait ma pensée à travers +mes yeux, contredisant d'avance ce que j'allais proférer, pour se donner +ensuite le mérite d'avoir été persuadée. Hors de moi, vivait-elle? +Comment le savoir? Très peu, d'après son aveu, et je crois que c'était +vrai, car elle ne manifestait jamais aucun désir original et tous les +mouvements de son âme semblaient déterminés inclusivement par la +sensation immédiate qu'elle tirait d'un contact intellectuel ou sensuel +avec ma personnalité. Si le choc avait été trop violent, ses fibres se +congestionnaient assourdies, les vibrations étaient muettes et je ne +sentais plus près de moi qu'un animal obtus et stérilement moqueur. + +C'est ce qui arriva après la nuit de la flagellation; elle retomba dans +la sécheresse: plus de désir physique, plus d'amour spirituel; plus de +chair, indifférence totale. Je me trouvais sévèrement étreint dans ce +cercle et forcé de renoncer à mes projets d'ascension mystique, la +corporéité devenant à la fois, d'après mes expériences et mes +observations, le moyen et l'obstacle, le moteur et le frein des +élévations surhumaines. + +Puisque je m'étais trompé, il s'agissait maintenant de rendre cette +femme à son état normal et de reprendre moi-même le cours ordinaire +d'une vie sans aspirations indiscrètes. Mais notre rôle était différent, +sans doute: nous ne pûmes réussir à nous organiser une bonne petite +existence bien médiocre, bien honnête,--destinés de toute éternité au +tout-ou-rien,--et le détachement définitif s'accomplit. + +Un soir, je m'étais agenouillé près du divan,--où elle rêvait, les yeux +vagues, éternellement couchée,--et discrètement, avec l'intention de ne +formuler que des plis esthétiques, j'avais dégrafé sa robe des soirs, +tout au long, et, bouillonnée autour de son corps nu, l'étoffe simulait +l'écume du flot qui, ayant apporté là Hyacinthe, allait peut-être la +remporter. En une curiosité d'enfant, je la regardais respirer, essayant +par jeu d'exciter à la révolte les ondulations comprimées, écrasant de +la paume la rébellion du ventre; les seins fuyaient, disparus, fleurs de +magnolia sous la neige. Je m'amusais, je suivais de l'œil et du doigt le +cours des veines, qui allaient se perdre, comme des ruisselets de sève, +parmi la floraison d'or des jonquilles et des soucis. + +--Aimez-vous cette améthyste? me demanda-t-elle, en cueillant à son +doigt une bague ancienne. Elle est orientale, n'est-ce pas? Je l'ai +retrouvée dans mon coffret, sous un collier de perles. + +Elle se releva, rajusta nonchalamment sa robe par quelques agrafes de +place en place, et, vidant sur un morceau de velours noir le coffret aux +bagues, elle les alignait, les tournait vers la lumière, les essayait à +ses doigts. + +--Vous plaisez-vous toujours à la campagne, Damase? Oh! moi, je voudrais +revoir ce grand salon où nous nous connûmes, et mes sœurs, les pâles +filles décolorées par les siècles, et retourner un peu en ce chœur de +grâces, et je vous sourirai, Damase, quand vous passerez le long de la +vieille tapisserie... + +La chambre me parut pleine d'ombres funéraires. J'ouvris la fenêtre: les +yeux dans la nuit, je vis plus loin que la nuit, et, les oreilles dans +le silence, j'entendis plus que du silence: + +«Les préventives clartés et le son des matinales cloches qui m'avaient +guidé vers Hyacinthe; la connaissance de nos âmes antérieure à l'union +de nos sens; les premières paroles de mon amie, d'ironique et si haute +raison, dès l'instant qu'elle eut surgi devant moi, et son insistance à +se dire, quoique vivante, aussi morte que les apparences tissées avec +des laines et colories avec des rêves. Vivante! Je le crus, puisque je +la vouai à la Douleur quand elle-même se vouait à la joie d'utiliser +pour des sensations la nouveauté de son sexe,--et puisque je cédai à ce +double désir, qui n'est pas contradictoire,--et puisque je voulus +magnifier son âme. Je la déflorai; il le fallait, afin de la faire +fleurir: fut-ce donc une illusion? Et quand elle me confiait: «Ce n'est +pas bien supérieur à manger une pêche»,--et quand elle déclarait +pourtant vouloir jouir encore de mon contact,--et quand elle était +froissée de certaines manières d'aimer trop ingénieuses,--et quand elle +priait,--et quand elle voulait comprendre,--et quand le sacrilège +l'exalta,--et quand elle me railla, en me défiant de dénouer le nœud de +sa complexité,--et quand je la fis monter sur la table de torture,--et +quand elle pleura--et quand nous gravîmes, mouillés de la sueur du +péché, la montée obscure du Calvaire,--et quand je fustigeai, sur la +nudité de son dos, l'impertinence de l'éternel féminin,--n'avait-elle +pas tous les dons «essentiels de la vie»? + +La voix du silence me répondit: + +«Tous les dons essentiels du rêve.» + +Je quittai la fenêtre. Hyacinthe jouait toujours avec ses bagues. Elle +était toute pâle: il me sembla que des rais de lumière passaient au +travers de son corps,--de ce corps qui venait pourtant de témoigner à +mes mains son évidence charnelle et sa véracité. + +J'avais froid, j'avais peur,--car je la voyais, sans pouvoir m'opposer à +cette transformation douloureuse,--je la voyais s'en aller rejoindre les +groupes des femmes indécises d'où mon amour l'avait tirée,--je la voyais +redevenir le fantôme qu'elles sont toutes. + +_11 septembre-21 novembre 1891_ + + + + +LE CHATEAU SINGULIER + + +CONTE DE FÉES + + «_Une histoire toute nue, comme il convient à une telle babiole_.» + + SIXTINE. VI. _Figure de rêve_. + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +Après que l'on avait longtemps voyagé sur le dos maigre d'un aride +plateau, où les blés étaient nains, on descendait, par une pente +insensible, vers de l'herbe et même des arbres. Une petite rivière, à +peine plus grosse qu'un ruisseau, causait ce changement de climat, dont +se réjouissaient intimement les rares pèlerins égarés jusqu'en ce pays +lointain. L'herbe, à mesure que l'on allait, devenait plus épaisse et +plus verte; le long du ruisseau, elle s'élevait si drue et si haute qu'à +peine si les blanches couronnes des reines-des-prés émergeaient de +quelques lignes au-dessus de l'océan d'émeraude; on ne voyait bien qu'un +sombre rideau d'aulnes et de saules sous lequel coulait hâtive l'eau +vive du ruisseau salutaire. + +Jusqu'au ruisseau, la route durait, limitée par des rigoles, consolidée +par de rêches graviers; mais le pont de bois passé (quelques planches +cimentées par de la mousse), c'était la prairie, l'herbe éternelle qui +s'en allait en absolue monotonie. Un vague sentier se frayait dans la +verte mer, mais les gramens se penchaient et se baisaient au-dessus de +la trace délaissée; quand on s'y engageait, les jambes, en redressant +les herbes amoureuses, faisaient jaillir des étincelles de rosée une +perpétuelle fusée de petits diamants qui s'en allaient tomber et mourir +parmi les émeraudes, leurs sœurs. + +Si une voiture se risquait au delà du pont de planches, le cheval, comme +un homme, suivait la sente éparpillant généreusement les fugitives +joailleries, et les roues, mordant l'herbe, y traçaient un sillage +passager. + +C'est ce qui se passa, quand Vitalis, appelé par le désir, se mit en +route pour aller aimer la princesse Elade, qu'il n'avait encore vue +qu'en songe. + +Rien de plus doux, d'abord, qu'une telle traversée; l'allée la mieux +sablée est rude en comparaison de cette harmonieuse prairie. Vitalis, à +certains moments, quand l'herbe montait jusqu'au-dessus des moyeux, se +croyait en barque porté par une mer d'algues et le vent qui venait de +loin, rasant le sommet des profondes vagues, ajoutait à son illusion: il +était enchanté. + +Depuis plusieurs années déjà, Elade et Vitalis échangeaient de tendres +lettres, mais si respectueuses que, pour un étranger, l'amour y eût été +indéchiffrable. Cela aurait pu continuer bien longtemps encore, car +Vitalis, heureux de ce commerce subtil, n'avait jamais souhaité de +dormir dans les bras de sa belle amie. Belle,--il la savait belle, par +la pureté de son écriture, la délicatesse de ses pensées, la finesse +rare de son parfum favori; belle,--mais beauté lointaine et +inaccessible, beauté de madone ou de fée: il l'aimait en pensée +seulement. + +Mais Elade était femme. Elle voulut connaître son bien-aimé, le toucher, +le posséder, car les femmes ont les instincts charmants de l'égoïsme, +tels qu'ils s'épanouissent dans les gestes des enfants encore dénués +d'hypocrisie. + +Elle écrivit donc à Vitalis: «Vous terminez vos chères lettres par ces +mots qui me troublent et parfois me brûlent:--Je vous baise les +doigts,--ou, Je baise vos blanches mains,--ou, Je porte vos mains pures +à mes lèvres,--ou encore par d'autres manières de dire toutes +charmantes,--eh bien! venez faire ce que vous dites, et non plus +seulement par métaphore, venez! Je vous les tends, mes deux mains, et je +les donne à vos lèvres. Vitalis, vous aussi, donnez vos lèvres à mes +mains. Je vous tends les mains et mes mains vous attendent.» + + +Vitalis fit atteler la voiture--un peu surannée--qui servait à sa mère à +suivre les chasses dans leur forêt patrimoniale, et il partit pour le +Château Singulier. + +Après donc qu'il eut franchi le pont de planches et qu'il fut entré dans +la prairie indéfinie, il sentit que son cœur se mettait à battre avec +véhémence et, sans songer que cela pouvait avoir pour cause la crainte +de l'inconnu, il murmura plusieurs fois à mi-voix: «Je l'aime, je +l'aime! Je baiserai ses mains, qui m'ont écrit de si douces choses; je +baiserai ses jeux, qui m'ont tant de fois regardé à travers les espaces +complaisants. Elade, je vous verrai donc,--je verrai donc vos mains, vos +mains!» + +Il s'exaltait, mais pas tant qu'il ne pensât au droit chemin et, comme +il sondait l'horizon avec une certaine anxiété, il aperçut, encore assez +loin devant lui, un arbre tout seul. Le sentier s'effaçait de plus en +plus; il mit le cheval dans la direction de l'arbre. L'arbre portait, +écrits sur une planchette, ces mots consolateurs, mais illusoires, car +il n'y avait aucun chemin visible: _Chemin du Château Singulier_. + +Vitalis eut un moment d'angoisse; mais en cherchant à s'orienter, il +aperçut encore un arbre, tout seul, au lointain. Il mit le cheval dans +la direction de l'arbre. L'arbre portait la même inscription: _Chemin du +Château Singulier_. + +Vitalis interrogea une troisième fois l'horizon: un troisième arbre +apparut. Longtemps, longtemps, Vitalis alla d'arbre en arbre, à travers +l'océan changeant de la prairie indéfinie. + +Quand il avait passé le pont de planches, le soleil se levait et +souriait; maintenant, il se couchait et pleurait des larmes de sang. La +nuit s'épandit; le brouillard, comme une houle invincible, inonda la +prairie indéfinie,--et Vitalis, perdu dans les ténèbres, s'endormit et +rêva. + +Il murmurait à mi-voix, tout en rêvant: + +«Elade, je vous baise les mains,--je baise vos mains blanches,--je baise +vos doigts purs, je porte vos doigts à mes lèvres,--je penche mes lèvres +vers vos adorables mains, vos mains, vos mains... + + + + +CHAPITRE II + + +Quand Vitalis s'éveilla de son sommeil et de son rêve, le brouillard +s'était transmué en lumière et le Château Singulier, palais et prison de +la princesse Elade, barrait de ses lourds et sombres granits l'horizon +de la prairie indéfinie. Nulles murailles, nulles grilles, nulles +barrières n'en défendaient les approches, mais de larges douves +l'encerclaient d'une sûre protection par l'effroi ininterrompu de leurs +eaux profondes et noires. + +Quand Vitalis arriva au bord des douves, un bac se détacha de la rive +intérieure et vint s'offrir à lui; il s'embarqua et, dès qu'il eut +abordé dans la cour du château, Elade elle-même s'avançait à sa +rencontre. + +Sans peur et sans simagrées, elle s'avançait, souriante et les bras +tendus, toute sa personne déjà offerte en amour. Elle baisa Vitalis sur +les lèvres,--salut dont elle donnait la joie aux visiteurs élus et +appelés par son désir. + +Vitalis ne fut pas étonné d'un tel accueil, il répondit par de tendres +propos et suivit la princesse vers le porche seigneurial. + +Installés en un obscur petit salon qui ressemblait à une chapelle sans +Dieu, ils causèrent. Vitalis conta les aventures de son voyage; comment +il s'était perdu dans la nuit; comment, à son réveil, il avait aperçu, +évoqués là sans doute par un art magique, les lourds et sombres granits +du Château Singulier... + +--Enfin, je vous possède, mon cher amant, interrompit la princesse +Elade, et si vous êtes ici par enchantement, ce que je ne sais, tout de +même vous y êtes,--et je puis toucher vos yeux de mes lèvres. Oh! que +j'aime vos yeux, mon beau Vitalis! Je les aime tant que je voudrais les +clore après y avoir enfermé mon image! + +Vitalis se laissa baiser sur les yeux, puis il reprit son récit et il +conta son rêve; il dit avec quelle ferveur, tout en donnant, il baisait +les mains de la charmante princesse, et combien ce rêve l'avait troublé +et réjoui... + +--Voici mes mains, interrompit encore la princesse Elade. Sont-elles +aussi douces en réalité qu'en songe? Rêviez-vous tantôt ou rêvez-vous +maintenant? Comment faites-vous, Vitalis, pour discerner le rêve du +réel? Moi, je rêve si fortement, qu'il n'y a aucune lacune entre mes +songes et ma vie,--et je m'embarrasse peu de savoir si mes sensations +sont sages ou folles: être aimée me contente, que cela soit rêve, que +cela soit réalité. Vous êtes ici, puisque je vous touche, puisque je +vous entends, puisque je vous respire; je n'en demande pas plus: +Vitalis, ou fantôme de Vitalis je vous chéris pareillement! Vitalis, je +vous tiens et je désire vous garder. Vous resterez! + +--Vous me garderez, répondit Vitalis. + +--Oui, je vous garderai, continua la princesse Elade, car je vous +aimerai tant que vous perdrez la notion des jours et des nuits, des +heures et des minutes, et vous resterez près de moi,--et vous me +sauverez... + +--De quel danger, de quels hommes? + +--Des hommes qui viendraient après vous, ô mon ami! Car je suis +condamnée à aimer toujours, et à toujours aimer celui qui m'aime, celui +qui m'a désirée à travers la prairie qui est mon Océan, celui qui a +découvert le Château Singulier, celui qui, par sa seule présence, a +donné des ordres muets au bac de mes douves, celui dont mes lèvres ont +touché les lèvres. Il faut que j'aime, c'est ma destinée; si je n'aimais +pas, je mourrais, et si mon cœur se révoltait contre l'amour, +j'éprouverais des affres plus douloureuses que la mort. Tu le vois, je +suis la Prostituée. + +--Tu es la princesse Elade, tu es mon amour. + +--Ah! tu m'aimes donc, malgré le Mot? Alors, comprends! + +--Non, dit Vitalis, je ne veux rien comprendre que la beauté de tes +mains... + +--Mes mains, ta chaîne? + +--Ma chaîne, dit Vitalis. + +--Mais pourquoi ne veux-tu pas comprendre? + +--J'aime mieux t'aimer; et, d'ailleurs, je suis venu ici pour cela et +rien que pour cela. Je veux jouir de ta grâce et non de tes secrets, de +tes épaules et non de tes confidences... + +--Tu ne parlais pas ainsi dans tes lettres, Vitalis; tu ne séparais pas +alors les épaules des confidences et tu souhaitais la possession de mon +âme plus que celle de mes mains... + +--Oui, répondit Vitalis,--mais maintenant que je t'ai vue, maintenant +que j'ai goûté à ta beauté, je suis enivré de ton odeur,--et tu n'as +plus d'âme, parce que je n'ai plus d'âme. La Prostituée! Que veut dire +ce mot? La plus prostituée, c'est la plus belle; la plus prostituée, +c'est la plus puissante; la plus prostituée, c'est la reine... Oui, tu +es la Prostituée et tu dois m'aimer, puisque je t'aime. + +--Tu as compris sans le vouloir, dit Elade, mais tu ne sauras que plus +tard tout ce qu'il y a de gloire dans le nom d'opprobre dont j'aime à me +vêtir,--ô amant qui me sauveras d'être ce que je suis! + +--Que veux-tu devenir? + +--Une femme. + +--N'es-tu pas une femme? + +--Je ne suis pas une femme et je ne suis pas une vierge,--je suis Elade, +celle qui pleure d'être sans sexe, celle qui, autour d'une âme féminine, +sanglote de n'avoir pu assembler que des éléments neutres--et nuls... Je +pleure et je sanglote, Vitalis, parce que j'ai une âme de femme; je +pleure parce que mon cœur est tendre; je sanglote parce que mon +intelligence est douce et timide, mais surtout je pleure et je sanglote +parce que je n'ai pas de sexe... + +--Tu es un ange? demanda Vitalis sur le ton soudain d'une railleuse +ironie. Ah! continua-t-il, en baisant avec ferveur les mains de la +mystérieuse princesse, voilà une confidence imprévue et sur laquelle je +garderai le secret,--si elle est fausse. + +Elade, résigné, se prêta au simulacre d'amour que les gestes de Vitalis +exigeaient de sa bonne volonté: pendant que les larmes tombaient sur ses +joues pâles, de ses tremblantes mains elle détacha les agrafes de sa +robe et elle consentit à paraître nue,--sœur d'une statue de marbre. + +Vitalis s'en alla en disant: + +--Je reviendrai, Elade, car je t'aime encore, malgré le crime de ta +beauté. En voyant que tu n'avais vraiment pas de sexe, j'ai songé que je +n'en aimerais que mieux la beauté de ton esprit, la grâce de ton +sourire, la pureté de tes mains... Je reviendrai,--mais laisse-moi +partir avant la chute du jour, car j'ai peur de m'égarer dans la prairie +indéfinie. + +Elade le laissa partir; elle suivit des yeux longtemps, longtemps, la +voiture qui s'en allait en écrasant les herbes et les fleurs; puis elle +rentra, afin de préparer une toilette nouvelle, conforme aux désirs de +l'Autre, de celui pour qui le bac se détacherait bientôt--une fois de +plus. + +Elle avait une toilette mauve; elle en mit une amarante. + + + + +CHAPITRE III + + +Tandis qu'Elade changeait de toilette, Vitalis changeait d'âme. Sa +rencontre avec le mystère l'avait mortifié, et, comme il n'avait pu se +plier aux lois des joies supérieures, il se consolait en les méprisant. +Elade le regardait encore s'éloigner vite et fuir vers des paysages +cléments, qu'il se traitait déjà de rêveur stupide; il haussait les +épaules, riait grossièrement et zébrait de coups de fouet la sérénité de +l'air. Sa voiture surannée, à l'élégance d'hier, lui semblait douce et +jolie, et il s'y prélassait dans l'habitude d'être un homme comme tout +le monde, celui qui, revenant d'une déception oubliée dès la porte +close, s'en va au devant d'un plaisir inévitable et naturel. En deux ou +trois heures de route, il avait acquis l'intellectualité d'un cheval +dont toute la psychologie est écrite par les mots écurie, avoine et +litière: sortir des brancards, secouer sa crinière, hennir, rentrer chez +soi, dans le vénérable asile de l'auge et du râtelier. + +A mesure qu'il s'éloignait du Château Singulier, le paysage redevenait +honnête et vrai: plus de surnaturels brouillards, plus de tromperies, +plus d'arbres dressés seuls parmi le calme océan d'une prairie +indéfinie; tout était régulier et soigné, la route blanche et unie, +ornée d'une bordure verte, d'un fossé sans eau et d'honorables +parallélépipèdes de cailloux savamment concassés. Il avait la sensation +de rentrer dans la civilisation, c'est-à-dire dans l'uniformité, et il +se réjouissait. Les champs étaient de blé, à droite, et à gauche, de +colza, herbes encore, mais de verts si différents, l'un comme de +velours, l'autre comme de l'envers d'un velours. + +Au sortir du mystère--le mystère pour certains est toujours un peu +ridicule,--un spectacle si bien ordonné, si prévu, si connu, avait je ne +sais quoi de réconfortant, dont Vitalis se gonfla: des idées de lucre et +de lubricité lui venaient en foule, et il les accueillait avec une +politesse empressée: «Entrez, entrez, bonnes idées de lucre et de +lubricité! Les portes de mon âme régénérées par la nature ne sont jamais +fermées pour vous; vous êtes les amies de jadis et d'aujourd'hui, de +demain et de toujours; votre vue consolide mes principes et vos +chuchotements chatouillent mes oreilles comme les vibrations du violon +vital. Ne suis-je pas Vitalis? Oui, je suis celui qui participe à la vie +et à la vérité de sentir et de compter. Entrez, entrez, bonnes idées de +lucre et de lubricité! Moi, je distingue fort bien le connaissable de +l'irréel et le pondérable de l'inconsistant; de l'or et des croupes, de +la chair et de l'argent, voilà ce qui me réalise. Oh! posséder ces +terres et tous ces arbres, tous ces blés, tous ces colzas,--et les +vendre! Et avec l'argent de la vente acheter de l'amour, du véritable +amour, de l'amour sans pudeur et sans soupirs, de l'amour amical, tiède +et pur. Il n'y a de pur que ce qui est naturel et il n'y a de naturel +que ce qui est animal. Entrez, entrez, la porte est toujours ouverte et +mon âme est régénérée par la nature, bonnes idées de lucre et de +luxure.» + +L'âme que venait de revêtir Vitalis était légère ainsi que du linge +blanc lessivé par des sorcières; c'était une âme inimaginablement +diaphane, et tellement que sa pensée, au travers de ce linceul, était +aussi visible qu'une fleur sous les vitres d'une serre. + +Une bergère passa. + +--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons? +--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir. + +Et la bergère, envoyant un baiser à Vitalis, entra dans un chemin creux. + +Vitalis descendit de voiture, attacha son cheval à un arbre, et il entra +dans le chemin où la bergère, ayant l'air de fuir, accrochait +adroitement sa robe à toutes les ronces. + +Une fille est faite pour cela, et lorsqu'on erre par les chemins creux, +ce n'est pas pour tourner le dos à l'occasion. Vitalis l'eut à peine +touchée, qu'elle glissa,--et ils avaient la tête sous la mousse et les +pieds dans la boue. + +Un écu? Cela vaut toujours un écu. + +La bergère chantait, pendant que la voiture s'éloignait sur la route +régulière et soignée: + +--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons? +--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir. + +Le paysage encore une fois changea. Il devint dur et triste; la route +rugueuse et coupée de rides s'en allait entre les collines de grès +escaladées par d'anémiques genévriers que des chèvres maigres secouaient +avec d'étranges airs de tête; entre les collines de pierre, un ruisseau +rampait sur les cailloux comme un serpent malade et, au loin, c'était la +détresse désespérée d'un ciel dévoré par de sombres et hideux nuages. +Les nuages s'abaissèrent, descendirent jusque sur les collines de grès +où les chèvres maigres cessèrent soudain de secouer les genévriers. + + +«C'est ma propre turpitude qui m'enveloppe et qui m'accable, songea +Vitalis. Je suis parti à la conquête de l'Amour et, lâche devant le +mystère, fuyant à la première objection, comme un esclave au premier +coup de bâton, je suis allé me vautrer, dans la boue d'un chemin obscur, +sur la chair méprisée d'une fille d'aventure! Ah! maintenant, je +comprends la chanson de la bergère et comme sa réponse fut bien celle +qui m'était due! Moi aussi, je viens de les mener à l'abattoir, les +blancs moutons, mes désirs et mes rêves, et ils ne les bêleront plus +jamais, ils sont égorgés. La bergère fut ma complice, mais le crime +était commis dans mon cœur avant que je n'eusse rencontré la complice +que l'enfer envoie toujours à celui qui veut faire couler le sang des +agneaux. Elade, Elade!... Non, il est trop tard, mais reviens, bergère! +L'habitude de la boue atténue sa laideur; la boue peut même devenir +douce, si elle est tiède; pour n'avoir pas honte de son animalité, que +l'homme redevienne un animal simple, et, pour perdre le désir malsain +des étoiles, qu'il vive le long des chemins obscurs... Oui, reviens, +bergère, et tu seras la compagne de ma honte et la confidente du mépris +que je profère pour tout ce qui dépasse la hauteur de ma tête, pour tout +ce qui échappe à mes morsures ou à mes baisers! + +«Elade, Elade! + +«Non,--tous les agneaux sont égorgés...» + +--Ho! la bergère, où sont tes blancs moutons? +--Mes blancs moutons sont tous à l'abattoir. + + + + +CHAPITRE IV + + +Ayant offert aux glaces magiques de sa chambre solitaire la joie nulle +de son corps d'ange, Elade revêtit la robe amarante que lui imposaient +l'ordre des choses et le règlement particulier de sa destinée, puis elle +se coucha mélancolique sur des coussins brodés de songes. + +Quel conte de fées qu'une telle vie et quel sombre enchantement! Rester +là, enclose, prisonnière d'un palais, d'un charme et d'une volonté, les +yeux toujours prêts à l'éclair, la bouche toujours dispose au sourire et +au baiser, la main dressée selon l'éternel geste d'accueillir volontiers +le voyageur,--c'était la vie de la princesse Elade, et elle commençait +de la subir sans espoir. + +Quoique princesse et appelée à une signification très haute, elle avait +des ennuis de femme, et, statue, des désirs de chair qu'elle savait +irréalisables. Tant d'hommes étaient venus vers elle et si sottement +impuissants! Mais le dernier surtout l'avait déçue. Après de longues et +secrètes correspondances, et attiré par l'odeur de l'idéal, Vitalis +avait subi avec courage les premières épreuves, mais la dernière avait +découragé soudain sa bonne volonté d'homme fait pour les satisfactions +évidentes et les plaisirs humains. Et qu'attendre, après celui-là? + +Afin de se délivrer elle-même, elle souhaita d'être androgyne et +bi-sexuelle; ayant nié le sexe adverse comme elle avait déjà nié le +sien, obligatoirement, elle eût retrouvé dans l'unité la paix +intellectuelle, et, dans la pauvreté sensuelle, la richesse inouïe des +luxures transcendantes. Non! le salut ne pouvait venir que des au-delà +de sa prison: ayant donc réfléchi encore un peu, elle se leva, secoua +les plis de sa robe amarante, et, arrivée au seuil, sous le porche, elle +attendit. + + +Un signe parut bientôt parmi les grandes herbes, puis une forme se +dessina, celle d'un jeune voyageur qui s'approchait lentement, d'un pas +lourd et brisé; le bac se détacha de la rive intérieure; et le nouvel +amant d'Elade entra dans le mystère du Château Singulier. Il fut +accueilli comme l'avait été Vitalis, par les mêmes caresses, par les +mêmes paroles, et, comme lui, introduit dans la sombre petite chapelle. + +Par son ennui même, par sa pâleur, son air de comprimer des larmes, +Elade était plus que jamais séduisante. Ses yeux, un peu baissés de ton, +s'éclairaient d'une lueur désespérée, délicieusement imploratrice, et sa +voix, de la couleur d'une violette mourante, parfumait de langueur et de +douceur la petite chapelle aux vitraux fanés. + + +Psallus, à genoux, l'écoutait et la regardait; et, quand il entendit le +terrible aveu, qu'Elade, cette fois, fit avec désinvolture, comme si +elle eût confessé le manquement le plus ordinaire et le plus +naturel,--il baisa, pour toute réponse, les mains qui tremblaient un peu +dans les siennes. + +--N'ai-je point parlé clairement, trop clairement? demanda Elade, +surprise. + +--Elade, dit Psallus, vous êtes une statue toute pure, et je m'en +réjouis, je vous aime telle que les enchantements vous ont faite, et si +vous expiez quelque faute, ou si vous êtes la victime d'une méchanceté +supérieure aux hommes, je veux expier et je veux souffrir avec vous. +Mais tes yeux et tes cheveux, tes épaules et ton sourire sont déjà +d'inépuisables coffrets d'Amour, et d'ici que j'aie aimé infiniment +chacune de tes grâces visibles et chacune de tes grâces spirituelles, +nous serons devenus d'immortelles pensées. Que m'as-tu dit, vraiment? +Que tu n'as pas de sexe? En es-tu bien sûre? Ta beauté est d'une femme, +ton âme est d'une femme, ton intelligence est d'une femme,--je puis donc +t'aimer, et je t'aime. Je ne suis pas venu de si loin et par tant de +fatigues, à travers un pays hostile et ce désert effroyable de verdure, +cet océan d'herbe et de nuées, je ne suis pas venu vers toi en quête +d'un spasme dont toute femme à le secret. Je t'ai désirée telle que tu +es, et telle que tu es je te désire encore, mais j'accommode mon désir à +ton essence. Ce que tu m'offres, je le prends, et ce que j'ai, je te le +donne,--mais je te donnerai peut-être plus que tu n'attends. + +--Tu me donnes tout, Psallus, tu me délivres! + +--Oui, je te délivre de toi-même et de la peur de ne pas plaire. En +t'aimant telle que tu es, je t'enseigne à t'aimer toi-même et à te +vouloir telle que tu es. L'enchantement qui te cloue ici, c'est la +défiance de toi-même et la crainte des dieux extérieurs. Sois ton propre +Dieu, Elade, ô intelligence sacrée, rendue adorable par tant de beauté +vue; prends conscience de toi et ne quémande pas la complaisance des +regards, sinon amis et d'êtres parallèles à ta force. Sois Toi, Elade, +et méprise tout ce qui s'éloigne de toi, et brise tout ce qui s'oppose à +ta volonté--obscure, mais qui va resplendir--d'être libre. + +--Je suis donc libre! + +--Oui, dit encore Psallus, je suis venu t'apprendre que tu n'es plus la +prostituée. Le salut est personnel: deviens l'objet unique de ta propre +charité; choisis ton plaisir, choisis ton amour, choisis ta morale et ne +reçois d'autre commandement que celui qui s'élabore dans le mystère de +tes cellules et qui profère son cri saint dans la vibration de tes +nerfs. Intelligence, pourquoi veux-tu te donner à comprendre? Comprends +toi-même et ne t'inquiète pas des bruits du dehors. Sois absolue. Baisse +l'épaule et dégage-toi, si quelqu'un te met la main sur l'épaule, et si +un homme veut te baiser les lèvres, mords-le: c'est un faible qui veut +te prendre ta force, ton souffle et peut-être ton âme. + +Longtemps, ils se réjouirent de paroles d'amour et de liberté. Elade, +guérie de ses doutes et de ses timidités, n'avait plus honte de ne pas +être pareille aux autres femmes, et même elle commençait sagement à +s'enorgueillir des singularités de sa nature; mais à mesure que +grandissaient son estime et son amour de soi-même, elle sentait renaître +en elle des puissances abolies: son âme miraculisée miraculisait son +corps. + +--Psallus, dit-elle joyeusement, me voilà métamorphosée en femme. + + + + +CHAPITRE V + + +Sauvée de l'esclavage conventionnel, libérée des préjugés humains, +arrachée aux mâchoires de l'Orque, nouvelle Andromède, Elade suivit son +Persée. Ils quittèrent le Château Singulier et entrèrent dans la prairie +indéfinie, que leur volonté d'être heureux et fiers peuplait +d'imaginatives joies. + +Le sentiment de leur liberté les ravissait; ils s'en allaient, faisant +mille folies, répondant l'un et l'autre à des phrases qui n'avaient pas +été dites, comprenant tout, résolvant tout, étonnés de rien, surpris +seulement, si leur pensée revenait un peu en arrière, d'avoir longtemps +vécu en dehors de la plénitude et de la certitude. + +Par la délivrance dont il avait été l'opérateur, Psallus achevait de se +délivrer lui-même de toutes les tyrannies inventées par les faibles pour +restreindre la volonté des forts. Il niait hardiment et noblement tout +ce qui n'était pas en conformité avec sa nature essentielle; sa +personnalité s'affirmait au point que rien ne lui paraissait plus +défendu; il mettait la main sur tout, sur les étoiles comme sur les +pâquerettes, sur l'arbre et sur Dieu. + +--Il pleut des pensées, dit Elade. Tendons les oreilles, ouvrons la +bouche et les yeux, nous serons pénétrés d'infini. + +--Dieu est en nous, puisque nous sommes libres, dit Psallus. Les pensées +dont l'air est plein, c'est la volatilisation de notre haleine; nous +nous respirons nous-mêmes, car il n'y a rien d'extérieur à nous, et la +création tout entière part, comme une fusée, d'entre nos deux sourcils. + +Ayant joué avec les idées les plus hautes et les plus subtiles, ils +eurent le droit de devenir deux enfants et de s'ébattre dans la +campagne, tels des éphèbes sortis de l'école et rendus à leurs plaisirs. +Ils s'amusèrent donc de toutes les façons les plus aimablement puériles, +et tous leurs jeux étaient harmonieux. + +Elade s'étant assise au pied d'un arbre, Psallus se coucha auprès +d'elle, et il lui baisait les mains. Elle ressentit, pendant ces douces +minutes, de la tristesse et de la crainte; convalescente encore, elle +doutait; elle pensait à l'état ancien dans lequel l'avaient maintenue +les conventions humaines; quand Psallus toucha ses genoux, ils +tremblaient un peu; mais la force, soudain, lui revint tout entière, +avec la définitive conscience de sa gloire féminine: elle +s'abandonna--et les portes du palais d'Ecbatane s'ouvrirent au cortège +royal. + +Ils se promenèrent encore, et tant, qu'ils gagnèrent un lointain village +habité par des tisserands. De chaque porte sortait un bruit de métier, +des soupirs de femme, des jurons d'homme, des cris d'enfant: c'était +presque infernal. Au bout du village, une maison dominait, aussi sale, +aussi laide que les autres, mais plus grande et d'apparence moins +esclave; la porte était ouverte, ils entrèrent. + +Debout devant une glace obscure, une femme, avilie par le fardeau de +lourds et grossiers désirs, peignait ses cheveux, des cheveux jaunes et +rêches qui lui couvraient maigrement les épaules; elle se penchait vers +la glace obscure, essayait des sourires, relevait la tête, chiffonnait +des rubans, puis reprenait son peigne,--et la toilette de cette +misérable semblait le travail le plus dur et le plus ingrat. + +Trois enfants se roulaient par terre, mâchant des feuilles de choux et +cognant avec des morceaux de bois le pavé humide; ils grognaient comme +des petits chiens et parfois pleuraient en ouvrant des bouches de +lamproie. Oubliant ses cheveux, la mère s'agenouilla près du plus jeune +et lui mit entre les lèvres un bout de sein qui ressemblait au nœud +d'une outre ou au bouchon d'une calebasse; gavé, l'enfant revomit sur la +triste poitrine maternelle un peu du pauvre lait qu'il avait bu, puis il +s'endormit,--et la femme revint devant la glace obscure, infatigable à +peigner ses cheveux jaunes et rêches. + +L'homme était au métier; il lançait la navette et la rattrapait avec +certitude, et un effort de ses pieds et de ses reins à chaque seconde le +coupait en deux; son seul repos était de renouer un fil cassé. Elade et +Psallus s'approchèrent et regardèrent. Elade soudain cria, en se serrant +pleine d'effroi contre Psallus: + +--Vitalis! Dieu! c'est Vitalis! + +Le tisserand tourna la tête et dit, en renouant un fil: + +--Oui, je me nomme Vitalis, et je gagne, en tissant de la toile, ma vie, +celle de ma femme et celle de mes enfants. Qu'y a-t-il d'étonnant à +cela? Tout le monde fait de même, ici. Les métiers ronflent du matin au +soir et souvent bien avant dans la nuit. Nous ne nous reposons que pour +manger, boire, dormir et caresser la mère de nos petits. Nous sommes +honnêtes et heureux quand la toile se vend bien, quand nous pouvons +acheter avec le pain, du sucre d'orge pour les enfants et des rubans +pour les femmes. + +Elade, avec une grosse émotion, car elle avait aimé Vitalis, demanda: + +--Vous êtes bien Vitalis, celui qui s'en vint jadis vers la princesse +Elade, enfermée dans le Château Singulier? + +--Oui, je suis Vitalis qui essaya jadis de se nourrir de rêves. Ah! je +suis bien revenu d'un tel régime! En sortant de chez la chimérique femme +qui ne put me repaître que de divagations, je rencontrai celle-ci et je +l'ai aimée sérieusement, en homme qui connaît la valeur de la vie. +C'était une bergère. Quand je la vis pour la première fois, elle venait +de conduire à l'abattoir le troupeau de ses agneaux blancs; je fis comme +elle: j'égorgeai tous mes rêves, et, devenus pareils l'un et l'autre, +nous nous aimâmes. Pour l'élever jusqu'à moi, je me fis semblable à +celle que j'aimais et nous fûmes heureux. J'étais riche: peu à peu ma +fortune a disparu, je ne la regrette pas: la richesse permet l'oisiveté, +l'oisiveté permet le rêve, le rêve ronge les muscles, comme de malsaines +vapeurs; maintenant, je travaille; cela vaut mieux que de penser. + +--Vous êtes un esclave! dit Elade presque pleurante. + +--Esclave, soit, répondit Vitalis. N'importe, je suis content de mon +sort. + +--C'est impossible, dit Elade. Révoltez-vous! + +--Je suis un honnête homme, dit Vitalis. + +--Soyez libre, dit Elade. + +Le tisserand haussa les épaules: + +--Laissez-moi travailler--comme un homme. + +Elade et Psallus sortirent de la maison du tisserand, et Psallus dit: + +--Il y a deux sortes d'hommes, les hommes libres et les autres. Laissons +les autres. + +--Laissons les autres, dit Elade. + +Ils s'en allèrent par le monde jouir de leur liberté. + + + + +LE LIVRE DES LITANIES + + + + +LITANIES DE LA ROSE + + +_A Henry de Groux_ + + +Fleur hypocrite, Fleur du silence. + +Rose couleur de cuivre, plus frauduleuse que nos joies, rose couleur de +cuivre, embaume-nous dans tes mensonges, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose au visage peint comme une fille d'amour, rose au cœur prostitué, +rose au visage peint, fais semblant d'être pitoyable, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose à la joue puérile, ô vierge des futures trahisons, rose à la joue +puérile, innocente et rouge, ouvre les rets de tes yeux clairs, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose aux yeux noirs, miroir de ton néant, rose aux yeux noirs, fais-nous +croire au mystère, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur d'or pur, ô coffre-fort de l'idéal, rose couleur d'or pur, +donne-nous la clef de ton ventre, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur d'argent, encensoir de nos rêves, rose couleur d'argent, +prends notre cœur et fais-en de la fumée, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose au regard saphique, plus pâle que les lys, rose au regard saphique, +offre-nous le parfum de ton illusoire virginité, fleur hypocrite, fleur +du silence. + +Rose au front pourpre, colère des femmes dédaignées, rose au front +pourpre, dis-nous le secret de ton orgueil, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose au front d'ivoire jaune, amante de toi-même, rose au front d'ivoire +jaune, dis-nous le secret de tes nuits virginales, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose aux lèvres de sang, ô mangeuse de chair, rose aux lèvres de sang, +si tu veux notre sang, qu'en ferions-nous? bois-le, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose couleur de soufre, enfer des désirs vains, rose couleur de soufre, +allume le bûcher où tu planes, âme et flamme, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose couleur de pêche, fruit velouté de fard, rose sournoise, rose +couleur de pêche, empoisonne nos dents, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose couleur de chair, déesse de la bonne volonté, rose couleur de +chair, fais-nous baiser la tristesse de ta peau fraîche et fade, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose vineuse, fleur des tonnelles et des caves, rose vineuse, les +alcools fous gambadent dans ton haleine: souffle-nous l'horreur de +l'amour, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose violette, ô modestie des fillettes perverses, rose violette, tes +yeux sont plus grands que le reste, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose rose, pucelle au cœur désordonné, rose rose, robe de mousseline, +entr'ouvre tes ailes fausses, ange, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose en papier de soie, simulacre adorable des grâces incréées, rose en +papier de soie, n'es-tu pas la vraie rose, fleur hypocrite, fleur du +silence? + +Rose couleur d'aurore, couleur du temps, couleur de rien, ô sourire du +Sphinx, rose couleur d'aurore, sourire ouvert sur le néant, nous +t'aimerons, car tu mens, fleur hypocrite fleur du silence. + +Rose hortensia, ô banales délices des âmes distinguées, rose +néo-chrétienne, ô rose hortensia, tu nous dégoûtes de Jésus, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose rose de Chine, si douce et si fanée, miraculeux amour des femmes +remontantes, rose de Chine, tes épines sont mouchetées, et des griffes +sont rentrées, ô patte de velours, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose blonde, léger manteau de chrome sur des épaules frêles, ô rose +blonde, femelle plus forte que les mâles, fleur hypocrite, fleur du +silence! + +Rose couleur d'orange, ô fabuleuse Vénitienne, ô patricienne, ô +dogaresse, rose couleur d'orange, la gueule du tigre dort sous les +lampas de ton feuillage, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose abricotine, ton amour chauffe à petit feu, ô rose abricotine, et +ton cœur est pareil aux bassines où mijotent les charlottes, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose en forme de coupe, vase rouge où mordent les dents quand la bouche +y vient boire, rose en forme de coupe, nos morsures te font sourire et +nos baisers te font pleurer, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose toute blanche, innocente et couleur de lait, rose toute blanche, +tant de candeur nous épouvante, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur de paille, diamant jaune parmi les crudités du prisme, rose +couleur de paille, on t'a vue, cœur à cœur derrière un éventail, +respirer le parfum des barbes, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur de blé, gerbe lourde à la ceinture lâche, rose couleur de +blé, tu voudrais bien être moulue et tu voudrais être pétrie, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose lilas, cœur douteux, rose lilas, une ondée t'a rouillée, mais tu +n'en vendras que plus cher ta chair oxydée, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose cramoisie, ô somptueux couchers des soleils de l'automne, ô rose +cramoisie, tu te couches et tu t'offres, offrande impériale, aux +impubères convoitises, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose marbrée, rose et rouge, fondante et mûre, rose marbrée, tu montres +encore volontiers le revers de tes pétales, dans la plus stricte +intimité, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur de bronze, pâte cuite au soleil, rose couleur de bronze, +les plus durs javelots s'émoussent sur ta peau, fleur hypocrite, fleur +du silence. + +Rose couleur de feu, creuset spécial pour les chairs réfractaires, rose +couleur de feu, ô providence des ligueurs en enfance, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose incarnate, rose stupide et pleine de santé, rose incarnate, tu nous +abreuves et tu nous leurres d'un vin très rouge et très bénin, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose au cœur virginal, ô louche et rose adolescence qui n'a pas encore +parlé, rose au cœur virginal, tu n'as rien à nous dire, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose groseille, honte et rougeur des péchés ridicules, rose groseille, +on a trop chiffonné ta robe, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur du soir, demi-morte d'ennui, fumée crépusculaire, rose +couleur du soir, tu meurs d'amour en baisant tes mains lasses, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose bleue, rose iridine, monstre couleur des yeux de la Chimère, rose +bleue, lève un peu tes paupières: as-tu peur qu'on te regarde, les yeux +dans les yeux, Chimère, fleur hypocrite, fleur du silence? + +Rose verte, rose couleur de mer, ô nombril des sirènes, rose verte, +gemme ondoyante et fabuleuse, tu n'es plus que de l'eau dès qu'un doigt +t'a touchée, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose escarboucle, rose fleurie au front noir du dragon, rose +escarboucle, tu n'es plus qu'une boucle de ceinture, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose couleur de vermillon, bergère énamourée couchée dans les sillons, +rose couleur de vermillon, le berger te respire et le bouc t'a broutée, +fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose des tombes, fraîcheur émanée des charognes, rose des tombes, toute +mignonne et rose, adorable parfum des fines pourritures, tu fais +semblant de vivre, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose brune, couleur des mornes acajous, rose brune, plaisirs permis, +sagesse, prudence et prévoyance, tu nous regardes avec des yeux rogues, +fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose ponceau, ruban des fillettes modèles, rose ponceau, gloire des +petites poupées, es-tu niaise ou sournoise, joujou des petits frères, +fleur hypocrite, fleur du silence? + +Rose rouge et noire, rose insolente et secrète, rose rouge et noire, ton +insolence et ton rouge ont pâli parmi les compromis qu'invente la vertu, +fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose muguette, liseron qui s'enroule autour des lauriers-roses dans les +jardins d'Académos, et qui fleurit aussi dans les Champs-Elysées, rose +muguette, tu n'as plus ni parfum ni beauté, éphèbe sans esprit, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose pavot, fleur d'officine, torpeur des philtres charlatans, rose +rosâtre au casque des faux mages, rose pavot, la main de quelques sots +tremble sur ton jabot, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose ardoise, grisaille des vertus vaporeuses, rose ardoise, tu grimpes +et tu fleuris au tour des vieux bancs solitaires, rose du soir fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose pivoine, modeste vanité des jardins plantureux, rose pivoine, le +vent n'a retroussé tes feuilles que par hasard, et tu n'en fus pas +mécontente, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose neigeuse, couleur de la neige et des plumes du cygne, rose +neigeuse, tu sais que la neige est fragile et tu n'ouvres tes plumes de +cygne qu'aux plus insignes, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose hyaline, couleur des sources claires jaillies d'entre les herbes, +rose hyaline, Hylas est mort d'avoir aimé tes yeux, fleur hypocrite +fleur du silence. + +Rose topaze, princesse de légendes abolies, rose topaze, ton +château-fort est un hôtel au mois, ton donjon marche à l'heure et tes +mains blanches ont des gestes équivoques, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose rubis, princesse indienne en palanquin, rose rubis, sœur +d'Akédysséril, ô sœur dégénérée, ton sang n'est plus qu'à fleur de peau, +fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose amarante, princesse de la Fronde et reine des Précieuses, rose +amarante, amante des beaux vers, on lit des impromptus d'amour sur les +tentures de ton alcôve, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose opale, ô sultane endormie dans l'odeur du harem, rose opale, +langueur des constantes caresses, ton cœur connaît la paix profonde des +vices satisfaits, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose améthyste, étoile matinale, tendresse épiscopale, rose améthyste, +tu dors sur des poitrines dévotes et douillettes, gemme offerte à Marie, +ô gemme sacristine, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose cardinale, rose couleur de sang de l'Église romaine, rose +cardinale, tu fais rêver les grands yeux des mignons et plus d'un +t'épingla au nœud de sa jarretière, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose papale, rose arrosée des mains qui bénissent le monde, rose papale, +ton cœur d'or est en cuivre, et les larmes qui perlent sur ta vaine +corolle, ce sont les pleurs du Christ, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Fleur hypocrite, + +Fleur du silence. + + + + +FLEURS DE JADIS + + +_A Pierre Quillard_. + + +Je vous préfère aux cœurs les plus galants, cœurs trépassés, cœurs de +jadis. + + +Jonquilles, dont on fit les cils purs de tant de blondes filles, + +Narcisse oriental, fleur inféconde et pas morale, + +Soucis dorés, charme effaré du familier succube, étoile errante, flamme +dans les cheveux tristes du pauvre Songe, + +Jonquille, Narcisse et Souci, je vous préfère aux plus claires +chevelures, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Lys blanc, âme éployée des vierges mortes, + +Lys rouge, qui rougit d'avoir perdu sa candeur, sexe fleuri, + +Iris, pâleur bleue des veines sur un bras immaculé, sourire de la peau, +fraîcheur du firmament nouveau, ruisselet où le ciel du matin tomba par +aventure, + +Lys blanc, lys rouge, Iris, je vous préfère à des jeunesses moins +fiduciaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Fraxinelle, buisson ardent, chair incendiée, fleur salamandre dont l'âme +est une larme noire, + +Aconit, fleur casquée de poison, guerrière à plume de corbeau, + +Campanules, amoureuses clochettes que le printemps tintinnabule, petites +amoureuses tapies sous les ogives que font les coudriers, + +Fraxinelle, Aconit, Campanule, je vous préfère à des amours moins +délétères ou moins légères, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Pivoine, amoureuse donzelle, mais sans grâce et sans sel, + +Ravenelle, demoiselle dont l'œil a de fades mélancolies, + +Ancolies, petit pensionnat d'impubères jolies, jupes courtes, jambes +grêles et des bras vifs comme des ailes d'hirondelle, + +Pivoine, Ravenelle, Ancolie, je vous préfère à des chairs plus +prospères, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Nielle un peu gauche, mais duvetée comme un col de cygne, + +Gentiannelle, fidèle amante du soleil, + +Asphodèle, épi royal, sceptre incrusté de rêves, reine primitive induite +en la robe étroite des Pharaons, + +Nielle, Gentiannelle, Asphodèle, je vous préfère à la grâce des vraies +femelles, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Primevère, fille aînée de la rosée première, + +Bouton d'or, sequin des pauvres courtisanes, + +Muguet, muscadine pucelle, spécieuse innocence des péronnelles, qui +montrent leur gorgelette, petites nymphes au cul tout nu, + +Primevère, Bouton d'or et Muguet, je vous préfère à des baisers moins +discrets, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Nigette, chimériques cheveux bleus de Vénus, + +Coquelicot, bouche que des dents d'amant ont mordue jusqu'au sang, + +Ambrette, fleur aimée du Grand Seigneur, coquette aux yeux gris de lin +et la peau au grain si fin,--et une odeur monte de ton cœur, une odeur +sans aucune candeur! + +Nigelle, Coquelicot, Ambrette, je vous préfère à plus d'une fleuronnette +qui parle, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Martagon dont les têtes se dressent par centaines, monstre odorant, +hydre azurée, + +Martagon dont le front porte un turban de pourpre, + +Martagon dont les yeux sont jaunes, lys byzantin, joie des empereurs +décadents, fleur favorite des alcôves, parfum des Saintes Images, + +Martagons, multiples Martagons, je vous préfère à d'autres monstres dont +je pourrais dire le nom, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Ellébore, pâle rose empoisonneuse, + +Coquelourde, madame la Précieuse, + +Omphalode, fleurs aux clairs yeux fascinateurs, fleur du nombril, miroir +profond où se profuse un faux infini, + +Ellébore, Coquelourde, Omphalode, je vous préfère à des catins moins +métaphoriques, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Piloselle, dame angora, chatte douce aux caresses, + +Giroflée, naïve cocardelle au bord d'un bandeau plat, + +Pavot, sommeil de l'amour en stupeur, repos, parmi les herbes hautes, +des furtifs exercices, là-bas, dans le vieux jardin provincial,--et tu +ne te réveilles pas lors d'un bruit de sabots! + + +Piloselle, Giroflée, Pavot, je vous préfère aux plus aimables cottes, +fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Bluet, bluette, + +Pensée, je pense à toi,--quand je te vois! + +Belle de nuit, qui frappas à ma porte, il était minuit: j'ai ouvert ma +porte à la Belle de nuit et ses yeux fleurissaient dans l'ombre, ô +Belle, ô Belle des nuits infécondes! + +Bluet, Pensée, Belle de nuit, je vous préfère à d'authentiques belles, +fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Marguerite, modestie des yeux à qui des doigts font une claie, + +Balsamines, petites dames imprudentes, œillades et simagrées, + +Amarante, panache des conquérantes, baisers fondants, hanches fondantes, +lac de miel où se noient les cœurs adolescents, + +Marguerite, Balsamine, Amarante, je vous préfère aux plus sérieux +enchantements, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Chèvre-feuille, petite rôdeuse, + +Jasmin, petite frôleuse, + +Lavande, petite sérieuse, odeur de la vertu, sagesse des baisers +pondérés, chemise à la douzaine dans des armoires de chêne, lavande pas +bien méchante, et si tendre! + +Chèvre-feuille, Jasmin, Lavande, je vous préfère à d'aucunes moins +sorcières, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Quintefeuille, demoiselle élue par les cornues, + +Piosne, dont les mains en mitaines sèment des ironies, + +Saxifrage, tenace amour qui perce les cœurs les plus durs, flèche à +travers la pierre, sourire qui passe entre les mailles des plus mornes +grilles, + +Quintefeuille, Piosne et Saxifrage, je vous préfère à de plus dociles +mystères, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Blattaire, fleurs des jaunes ménagères, + +Mollaine, fleur rabelaisienne, + +Persicaire, beauté dure, tison, flambeau au bout d'un roseau, tout dans +les yeux et rien au cœur. + +Blattaire, Mollaine, Persicaire, je vous préfère aux plus amoureux airs, +fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Monarde, poivre des mourantes amours, + +Clématite, serpent qui s'enroule à nos âmes, + +Quamoclit, fleur entonnoir, fleur danaïde, qui boit insoucieuse tout le +sang de nos faibles cœurs, tant qu'il en reste un stygmate à tes lèvres, + +Monarde, Clématite, Quamoclit, je vous préfère à des chairs plus +colombaires, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Dame d'onze heures, toute frêle sous ton blanc parasol, + +Alysson, dont la belle âme s'en va toute en chansons, + +Réséda, parfum des petites cousines, amours gamines, rires adornés de +perles fines, + +Dame d'onze heures, Alysson, Réséda, je vous préfère aux jambes les +moins perfides, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Gant Notre-Dame, qu'on baise dévotement, + +Argemone, fossette sur la main qu'on adore, + +Eternelle, fragile opale à mettre au doigt de son amie, pour qu'un +reflet de lune amuse dans l'alcôve, + +Gant Notre-Dame, Argemone, Eternelle, je vous préfère aux plus blanches +mains, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Flambe, cordiale flamme des torches mélancoliques, + +Gladiole, poignard tragique, rougi du sang des héroïnes, + +Serpentaire, colère des bras désenlacés, aspic sifflant dans les cœurs +vides, suicide! + +Flambe, Gladiole, Serpentaire, je vous préfère aux yeux les plus +épouvantés, fleurs trépassées, fleurs de jadis. + + +Capucine, nonne souriante de souffrir, éclat des secrets martyres, + +Larmes de Job, ô larmes pénitentes sous de pâles paupières, tristes +perles sur des joues obscures, + +Aster, symbole amer des yeux mourants du Christ, + +Capucine, Larmes de Job, Aster, je vous préfère aux cœurs les plus +sanglants, cœurs trépassés, cœurs de jadis. + + + + +LE DIT DES ARBRES + + +Arbres, cœurs en prison, + +Je dirai vos secrets, ayant crucifié vos écorces, + +Cœurs douloureux, + +Joies de mon triste cœur. + + +Chêne, fleuve de gloire épanoui vers les dieux morts, barbare aux pieds +formidables, pierre de lumière et de sang, + +L'océan de ta chevelure glauque s'empourpre quand la conque a sonné +l'heure des haches, car tu te souviens des anciens jours, + +Chêne, escalier de la haine, arbre sacré, joie de mon triste cœur. + + +Hêtre aux bras blancs, chapelle où la bonne Vierge pleure d'avoir +enfanté, inutile escabeau brisé par les pieds lourds des lévites +hermaphrodites, escarcelle brûlée par l'or des simoniaques, ventre vide +où l'Amour rêva d'aimer les hommes, + +Serre sur ton nombril ta ceinture au serpent d'argent, + +Hêtre, adoré quand même, arbre miraculeux, joie de mon triste cœur. + + +Orme, vieux moine solitaire, tout chargé de nos péchés, orme en prière, +le vent de la mer est plus salé que les larmes des Gomorrhéens, + +Ouvre au vent de la mer les crevasses de ta peau pécheresse, et souffre +pour nous, + +Orme, corps flagellé, joie de mon triste cœur. + + +Frêne aux reins nus, songe impur sorti des ronces, comme un lys fou de +vouloir fleurir dans l'air mortel de l'ombre, + +L'œil du dragon n'a jamais foré ta peau vierge et froide, + +Frêne, pâle gymnosophiste, arbre ambigu, joie de mon triste cœur. + + +Noyer, chair obscure et glacée, dame aux cheveux d'algue, ornés +d'émeraudes mortes, chapelets des regrets verdis dans l'étang de la +prairie aérienne, espoir seul d'étouffer la gorge des amours +inattentives, ombelle désastreuse des avortées, + +Je me suis endormi à ton ombre, ombelle froide, et je me réveille parmi +le délire des suicidés, + +Noyer, chair obscure et glacée, joie de mon triste cœur. + + +Pommier, chaude et pesante ivresse des ventres pressurés par le rut, +grappe de complaisance, vigne grasse, dorure des ceintures lâches, +tonneau fleuri, abreuvoir des abeilles de pourpre. + +Pommes heureuses, vos odeurs m'ont amusé jadis, pendant que le mufle des +vaches se frottait à ton dos. + +Pommier, tonneau fleuri, arbre heureux, joie de mon triste cœur. + + +Houx, arbre à peine arbrisseau, ciseau des fesses hypocrites, burin des +dos aimables, manche du fouet, poignet du martinet, + +Houx aux jeux rouges, de tout le sang jailli sous tes griffes on ferait +un philtre de fraternité, + +Houx, petit arbrisseau, petit bourreau, joie de mon triste cœur. + + +Platane, mât de la galère capitane et voilure gonflée vers les amours +lointaines,--platane mâle, catapulte de la semence au vent, les +cuirasses brisées, les matrices violées,--platane femelle, tour, +attentive à l'orient, recueillement de la prédestinée, les germes +passent et tu les recueilles dans ta chevelure, tramail tendu aux +souffles et aux fleurs, + +Mâle solitaire, femelle visitée par l'esprit, unissez-vous dans +l'inconnaissable, + +Platanes, arbres seuls, fiers amants, joie de mon triste cœur. + + +Bouleau, frisson de la baigneuse dans l'océan des herbes folles, pendant +que le vent se joue de vos pâles chevelures, baigneuses, vous fermez vos +jambes autour d'un secret, portes d'ivoire, et sur les reins tendus des +blanches cariatides je vois tomber les larmes des dieux et le sang d'une +chimère transpercée, + +Mais vous n'essuyez ni vos reins ni vos seins, Nymphes aux bras levés +pour porter le rêve en triomphe. + +Bouleaux, tristes d'un nom obscur, arbres vierges, joie de mon triste +cœur. + + +Aune, veillée funèbre sur le corps du roi mort, tes rois sont morts, +peuple des aunes, et tu cherches en vain dans les eaux muettes l'éclair +d'une couronne et l'écho d'une chanson nocturne, le roi des aunes dort +au fond des abîmes, sous les herbes qui sont la barbe des mauvais mages, +et des fleurs d'oubli ont poussé dans les trous de ses yeux. + +Cueillez la fleur, si vos mains en ont la force, + +Aunes, peuple funèbre, arbres en pleurs, joie de mon triste cœur. + + +Sorbier, parasol des pendeloques, grains de corail au cou doré des +gitanes, les moineaux fous ont becqueté le collier de l'étrangère et sa +chair, + +La gitane a deux colliers et les moineaux s'endorment sur tes épaules, + +Sorbier, cœur hospitalier, arbre de Noël des pauvres oiseaux, joie de +mon triste cœur. + + +Cerisier d'automne, rouge comme une bonne amie, rouge du sang des cœurs +pendus à tes branches, les passants d'hier ont mangé tes délices, et tes +feuilles pourpres attendent le caprice du vent sentimental, + +Songe à pleurer, en tes larmes d'ambre j'imprimerai le sceau de ma +bague, afin de m'en souvenir, + +Arbre d'automne, arbre rouge, arbre cordial, joie de mon triste cœur. + + +Pin douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, ta plainte est inutile +et ton désir de mourir est contredit par la Loi. Tu vivras seul dans la +forêt qui te hait et qui rit de tes soupirs épouvantables. + +Ceux qui vont mourir te saluent, + +Arbre douloureux, râle éternel de l'éternelle vie, joie de mon triste +cœur. + + +Acacia, si tes piqûres parfumées sont des jeux d'amour, crève-moi les +deux yeux, que je ne voie plus l'ironie de tes ongles, + +Et déchire-moi en d'obscures caresses, + +Arbre à l'odeur de femme, arbre de proie, joie de mon triste cœur. + + +Cytise, jeune fille penchée au-dessus du ruisseau clair avec des +sourires dans les cheveux, cytise blond, cytise blanc, cytise pur, + +Tu donneras tes cheveux blonds aux lèvres du vent, et ta peau blanche à +l'invisible main du faune, et ta pureté au mâle qui passe dans l'air +hystérique. + +Blond cytise, arbre rêveur et frêle, joie de mon triste cœur. + + +Mélèze, dame aux tristes pensées, parabole accoudée sur la ruine d'un +mur, + +Les araignées d'argent ont tissé leurs toiles à tes oreilles et les +scarabées mortuaires, grimpés à ton corsage, ont vomi du sang sous la +pluie de tes larmes, + +Dame aux tristes pensées, mélèze, joie de mon triste cœur. + + +Saule, arbre éploré, chevelure tombante de l'amante abandonnée, voile +entre l'âme et le monde, crêpe lamé de fleurs aussi légères que ta +douleur, + +Relève tes cheveux, arbre éploré, et regarde celui qui vient là-bas et +qui s'est dressé sur la colline de l'aurore, + +Amante un peu hypocrite, saule d'élégante amertume, joie de mon triste +cœur. + + +Peuplier couleur de cendre, tremblant comme un péché, quelles +confidences ai-je lues écrites sur tes feuilles pâles, et de quel +souvenir as-tu peur, fiévreuse fille oubliée le long des sentiers, dans +les prés? + +Ta sœur aux cheveux crépusculaires s'ennuie au bord de l'eau, dites-moi +vos désirs, âmes incestueuses, et je serai votre messager, + +Cœurs inquiets, joie de mon triste cœur. + + +Marronnier, dame de cour en paniers, dame en robe brodée de trèfles et +de panaches, dame inutile et belle d'ampleur et d'insolence, + +Les sarcasmes tombent du bout de tes doigts, et des manants en furent +meurtris, mais moi je te briserai les poignets et tu m'aimeras, si je le +veux, + +Dame en paniers, dame en robe d'orgueil, joie de mon triste cœur. + + +If, né de la mort, prêtre de la mort, if dont les rameaux sont des os, + +Requiem éternel debout comme un pardon au chevet glabre des tombes, + +Priez pour moi, if vénérable, arbre exorable, joie de mon triste cœur. + + +Épine dont on fit la couronne de Notre-Seigneur, dérisoire couronne au +front du roi sanglant, + +Épine sacrée toute rougie du sang de la grappe de miséricorde, + +Épine charitable, à l'heure de l'agonie, enfonce un de tes aiguillons +dans mon cœur coupable, + +Épine adorable, joie de mon triste cœur. + +_Août 1894_. + + + + +THÉATRE MUET + + + + +LA NEIGE + + + + +I + + +Le rideau se déchire et fuit comme les vrais brouillards formés pendant +la nuit et que déconcertent, au matin, les premiers gestes de la +lumière. + +Alors on voit un paysage d'hiver. + +Les montagnes de l'horizon s'éveillent en l'attitude d'une femme +couchée, nue et frissonnante; les mains croisées, sous la nuque, le +flanc surélevé en forme de dôme; un torrent d'argent bleu descend du +front et des épaules. + +Doucement, avec des précautions insidieuses, le ciel s'avive; la ligne +du dôme animée d'un peu de violet, le sein, pivoine qui va s'ouvrir, +éclate soudain en halo de pourpre; tout le corps de l'idole saigne sous +les griffes du lion, et la crinière surgit, les naseaux étincellent, les +yeux fulgurent. + +Le lion gravit le ciel et se perd dans les bras des nuées qui se +disputent l'amant royal; les nuées victorieuses déroulent un nouveau +rideau dont les brumes troublent l'image du monde. + + + + +II + +Le rideau se déchire. + + +Alors on voit passer sur la scène, qui est un bois d'arbres tronqués, +dont toutes les branches gisent parmi les feuilles mortes et les +buissons de houx: + +Un bûcheron. Sa serpe sur le bras, des cordes de chanvre sur l'épaule, +il marche lourdement, le corps plié à gauche. La bûcheronne le suit, +écrasée sous une besace; devant s'arrondit un pain, derrière se tasse un +petit, dont la tête pend et oscille comme un battant de cloche. + +Ils passent, la tête basse, sans rien voir que leurs pieds; ils +s'arrêtent: c'est que l'homme veut vider son sabot où une pierre est +entrée; il s'appuie un instant sur sa femme, puis tous deux reprennent +leur chemin: on voit sur la droite disparaître le battant de cloche. + +Les montagnes, en l'attitude d'une femme qui s'éveille, resplendissent à +l'horizon. + +Un rideau de nuées tombe sur le bois d'arbres tronqués. + + + + +III + + +Le rideau se déchire et l'on voit revenir le bûcheron, la bûcheronne et +le petit que traîne le bras de sa mère. Ils vont s'asseoir au soleil sur +une grosse branche gisante dans les feuilles mortes et ils mangent du +pain et boivent à même une gourde. Les paupières baissées, ils regardent +leur pain, et quand ils renversent la tête pour prendre une gorgée à la +gourde, ils ferment tout à fait les yeux pour ne voir ni le ciel où +planent des nuages de lait primordial, ni l'idole, dont l'énorme et +nonchalante beauté n'est rien pour eux qu'un roc déplaisant et absurde. + +Ayant bu et mangé, ils s'en vont reprendre leur besogne, qui est de +couper les membres et la tête des beaux arbres et de les coucher sur les +feuilles mortes, parmi les buissons de houx. + +Les nuées s'abaissent vers la terre. + + + + +IV + + +Les nuées se déchirent et l'on voit l'idole osciller. Ses jambes se +détachent, son flanc se surbaisse, son buste se dresse, sa figure +s'affirme; elle est debout, le ruisseau d'argent bleu passe entre ses +seins et s'enroule à ses reins; elle est debout, elle touche au ciel par +le front et ses bras étendus font de l'ombre sur le monde. Ses mains +lentement ramenées s'arrêtent sur ses mamelles, les pressent +amoureusement et deux rayons de feu descendent sur la nature éperdue: +l'un de ces rayons est un feu pourpre et l'autre est un feu violet. + +Dans le rayon pourpre on voit des hommes priapiques, et dans le rayon +violet, des femmes callipyges. Les deux rayons, d'abord divergents, se +croisent, puis s'emmêlent et les sexes se livrent à de si furieux +assauts qu'une pluie de sang obombre les airs,--mais le sang ne tombe +pas jusque sur le sol, car des anges hermaphrodites, sortis de chaque +tronc d'arbre, le recueillent en des coupes de rubis et s'en enivrent. + +Cependant les rayons se divisent, s'atténuent, meurent; les +hermaphrodites rentrent sous l'écorce des arbres qui s'agitent en un +bref spasme de volupté, puis la lumière recommence à se troubler, tandis +que l'on voit l'idole se recoucher sur le ventre des montagnes: mais dès +qu'elle est couchée, un rire infini la secoue tout entière, son corps se +crispe, s'ondule, se roule; et enfin, elle porte la main à son ventre et +en retire une grappe de raisin qu'elle mordille, apaisée, en +s'endormant. + +Les nuées se reforment. + + + + +V + + +Les nuées se déchirent, et entrent, par la gauche, deux jeunes gens +enveloppés dans le même manteau, d'où l'on voit sortir et flotter au +vent une chevelure blonde. Ils marchent aussi vite que le permet leur +enlacement; sous la cape qui les couvre, on devine, à des mouvements +d'étoffe, qu'ils se baisent sur la bouche et ne détachent leurs lèvres +que pour reprendre haleine. Quand ils passent, sans rien voir que la +fleur charnelle qui renaît incessamment sous les baisers qui la +dévorent, l'idole frisonne dans son sommeil et ses épaules se resserrent +sur ses seins écrasés. + +Ils passent, et de plus graves nuées alourdissent l'air. + + + + +VI + + +Les nuées s'allègent un peu, puis se résolvent, mais l'air est glacé: +c'est de la neige. + +La neige tombe: les feuilles mortes, puis les vertes feuilles des houx +blanchissent sans perdre leur forme, mais la neige tombe toujours plus +épaisse; les feuilles mortes ne sont plus qu'un tapis uniformément +candide et les buissons de houx ressemblent à de blancs agneaux de sel. +On voit arriver, courbés, haletants et aveuglés, le bûcheron et la +bûcheronne; le bûcheron porte sur son dos un gros fagot que surcharge la +neige; la bûcheronne a mis le petit dans son tablier et elle le protège +encore en faisant à sa tête chétive un abri avec sa main tout engourdie. + +La neige devient si épaisse et si lourde que les pieds des pauvres gens +ont peine à en soulever le poids. Ils s'arrêtent et se consultent, +pendant que les deux jeunes gens, occupés de leur seul amour, arrivent +et passent; ils ont presque disparu, on ne voit plus que la flottante +chevelure blanche de la jeune femme, quand un coup de vent les rejette +sur la scène et les couche dans la neige. Ils se débattent, ils prennent +pied, ils se relèvent; le vent les couche encore une fois, fauchant du +même coup le bûcheron et la bûcheronne, et le tourbillon amasse sur les +vaincus une montagne de neige aussi haute que la montagne de granit où +l'idole, invisible aux hommes, amuse son sommeil des extatiques rêves de +la stérilité. + +La nuit tombe. + + + + +VII + + +La lune déchire les voiles de la nuit et l'on ne voit rien qu'une +immensité blanche d'où sortent les cous noirs et nus des arbres +décapités. + +L'idole, au-dessus de la neige, tressaille d'amour impur. + +La lune meurt. Nuit définitive et absolue. + +_13 juin 1894_. + + + + +LES BRAS LEVÉS + + +La scène représente un océan de têtes, d'où surgissent, comme des +balises à demi découvertes par le flot, une forêt de bras levés. C'est +un peuple à genoux et en prière. + +Les têtes se dressent entre les bras levés; des varechs et des lichens +pendent aux balises; le vent, soufflé de l'orient, gonfle ces chevelures +et les soulève selon un rythme qui semble aussi une prière. + +Le peuple est à genoux; des invisibles yeux, extasiés de terreur et +d'espoir, une lueur lactée s'exhale et monte vers le ciel. Les âmes +gravissent la voie lactée, jonchée d'éclats de perles, et le chemin +blanc, mais strié de barres nocturnes, de larmes de feu, de sanglantes +moisissures, s'engouffre et se perd, aux suprêmes altitudes, dans la +gloire fulgurante du Pentagone. + +Le Pentagone oscille, puis tourne sur lui-même comme une roue; les +flammes qui sortent de ses angles s'enroulant autour de la roue; le +Pentagone tourne avec une vitesse infinie et propage jusqu'aux confins +du monde un tourbillon d'air enflammé, où s'agitent des prunelles +désorbitées, coquilles de noix phosphorescentes emportées dans le fleuve +obscur et circulaire du maëlstrom universel. + +A ce divin spectacle, le peuple à genoux frissonne d'amour et de +reconnaissance; la piété se prosterne dans tous les cœurs, et dans tous +les ventres l'humilité se couche sur les dalles parmi les détritus de la +vie. Sur le chemin blanc, qui a résisté à l'énergie du tourbillon, les +âmes s'élancent et se bousculent; on les voit, corpuscules +d'incombustible amiante, trébucher aux éclats de perles, escalader les +barres nocturnes, franchir les larmes de feu, nager à travers les +sanglantes moisissures... + +La roue s'arrête et redevient pentagone; ses angles s'effacent: c'est un +cercle; il se gonfle: c'est une sphère. Ce spectacle ne paraît pas moins +divin que le premier. Les bras se tendent plus nerveusement, les têtes +se renversent, bien décidées à contempler l'Infini face à face et dans +toute sa gloire. Le chemin blanc est tout chargé d'une épaisse poussière +d'âmes: une fourmilière monte à l'assaut du ciel et menace l'or limpide +de la Sphère immaculée. + +Voilà que toutes les mains et toutes les têtes ont tremblé d'une même +secousse: les premières fourmis font une tache sur la glorieuse sphère +et une ligne d'âmes s'écrit bientôt de l'un à l'autre de ses pôles. La +Sphère s'obscurcit: le peuple a conquis son Dieu. + +En bas, un à un les flambeaux, une à une les lampes s'éteignent; les +bras et les têtes s'évanouissent dans l'air, et le Vent d'Orient, qui +passe au-dessus des corps détruits, emporte vers le Futur le parfum +atomal de la Vie. + +Le monde est devenu noir; un Dieu informe et lourd pend comme un lustre +éteint au-dessus des ténèbres; n'ayant plus de spectateurs, l'Infini a +fermé les portes du théâtre,--mais il se recueille et il songe: «J'étais +Pentagone. Je serai Triangle.» + +La Sphère obscure se déplace sur son axe; elle se gonfle encore; des +points d'or apparaissent sur sa peau; les fourmis commencent à pleuvoir +sur le monde où des lueurs tombent. La Sphère éclate et de ses débris, +ramenés au centre par l'attraction, le Triangle se forme. + +Toutes les âmes sont rejetées sur la terre, et, à mesure qu'elles +touchent le limon, les atomes se groupent autour de leur essence, car le +Vent d'Orient, ayant fait le tour du globe, est revenu chargé du parfum +atomal de la vie. + +Les flambeaux et les lampes s'allument: les têtes se dressent, les bras +se lèvent; l'inconsciente prière monte en lueur lactée vers le +pluriforme Idéal et les âmes recommencent à gravir le chemin blanc du +ciel, le chemin qui, dorénavant, va s'engouffrer et se perdre, aux +suprêmes altitudes, dans la fulgurante gloire du Triangle. + + +_10 juillet 1894._ + + + + +PAGES RETROUVÉES + + + + +LES PETITS PAUVRES + + +_A Henri de Régnier._ + + +Les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les estime beaucoup, les +vénère, de même qu'en Bretagne les gens devant les calvaires s'inclinent +et se signent, respectueux et déférents. + +Humiliée au gibet, humiliée dans la sordide bassesse d'un hypocrite +mendiant, la divinité de Jésus saignait sous l'un et l'autre avatar, et +même (ne le dirait-on pas?) rougissait. + +Situation éminemment incompatible avec l'égalité moderne, car, enfin, il +n'y a pas de honte à être Dieu. + +Primary relève le moral de ces modestes hosties, en lesquelles le Fils +de la Femme incessamment s'offre aux spurieux mépris de ses frères +ingrats. + +Oui, les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les vénère. + +Si, au coin d'une rue, un gueux immonde soulève avec respect son vieux +chapeau troué,--plein de courtoisie, Primary répond par un de ces +ineffables saluts d'homme bien élevé, mesurés et discrets, offre comme +aumône un fin sourire: tel agréable geste de la main ajoute ce rien +d'ironie qui épice et relève toute banalité. + + + + +LE PHONOGRAPHE + +_A M. Edison (de l'Ève future)_. + + +Affaissé dans son fauteuil, confit dans son bocal, ratatiné dans +l'huileuse ranceur de l'impuissance, M. Pariétal cligna vers la muette +horloge-à-gloire et, en un concordant geste de vérification, fit sourdre +de son gousset un somptueux oignon. Il en pleura: _l'Heure des +indéniables petits chefs-d'œuvre était passée!_ + +Les valves de sa bouche bâillaient; il s'humidifia encore, il devint +plus lourd qu'une éponge oubliée dans un baquet: une fumée comme de +buanderie embrouillait ses lunettes, et sa pipe pendait morte. + +A un bruit de déclic issu de l'horloge-à-gloire, les valves se +rejoignirent, une allumette raviva la pipe, un coin de peau de daim +débrouilla les lunettes, l'éponge se délesta, la ranceur de l'huile +s'amadoua dans le bocal élargi... + +M. Pariétal trempa hardiment sa plume dans la bouteille à +l'encre-des-petits-chefs-d'œuvre,--et surgirent ces mots: + +VOLUPTÉS FAUNESQUES + +Il raya _voluptés_ et, avec moins d'entrain, écrivit: + +PLAISIRS FAUNESQUES + +Il raya _plaisirs_ et écrivit: + +RÊVERIES FAUNESQUES + +Il raya _faunesques_ et écrivit: + +RÊVERIES PRINTANIÈRES + +Il raya _printanières_ et écrivit: + +RÊVERIES JUVÉNILES + +Il raya _juvéniles_ et écrivit: + +RÊVERIES ENFANTINES + +La valve se rouvrait, pleine de perles noires, la pipe tomba; le bocal +devint une fiole, et la sauce si stupidement amère que M. Pariétal, +récupérant la queue de sa fuyante énergie, la pinça plus férocement que +ne pince un crabe. + +Arthémise entra: + +«Ah! Monsieur doit être dans un état!... Je n'ai pas remonté le +phonographe, ce matin! Sale bête, ça donne plus de mal qu'un enfant!» + +Et sans ajouter nul éclaircissement qui pût faire comprendre si «sale +bête» s'adressait au phonographe ou à M. Pariétal, elle tournait la +mécanique. Vlan! un coup de pouce pour regagner le temps perdue. +«Chante, perroquet!» + +Elle fit claquer la porte, pendant que le sagace instrument disait: + +--Avez-vous lu, mon cher, le dernier livre de Pariétal?--_Variétés +démoniaques?_ Évidemment. + +--C'est exquis, n'est-ce pas?--Un indéniable petit-chef-d'œuvre! +Beaucoup de talent, Pariétal.--Et même du génie.--Oui, soyons justes et +avouons-le: Pariétal a du génie.--Ne trouvez-vous pas que son front est +impressionnant?--Comme la montagne qui recèle l'abîme... + +M. Pariétal chantonnait, débourrait sa pipe à petits coups, en mesure, +se trémoussait dans son fauteuil, dressait son papier, lorgnait le bec +de la plume,--enfin, avec une solide verdeur de geste, écrivait son +premier titre: + +VOLUPTÉS FAUNESQUES + +Il rédigea, là-dessous, d'affriolantes déductions, ne s'interrompant que +pour recligner de l'œil vers l'horloge-à-gloire et susurrer: + +«Voyons, mes chers amis, ménagez-moi!» + + + + +SŒUR ET SŒURETTE + + +Sœurette, dit un jour Sœur, avec des yeux très doux de vierge +consolable, écoute-moi, Sœurette. Avons-nous, oui ou non, l'âge des +révélations définitives? Sommes-nous, toi la blonde et perpétuelle +adolescence, moi la brune et précoce maturité, sommes-nous, Sœurette, +une couple de futiles cyclamens incueillables et nuls? + +«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres!» + +«Sœurette, dit encore Sœur, avec des yeux très noirs de vierge +exaspérée, sommes-nous, toi la fille aux seins blancs comme un mois de +Marie, moi plus vermeille qu'un Saint-Ciboire, sommes-nous, Sœurette, +des chairs que promène en landeau une attendrissante maman; ou des +chairs dont on montre le tiers au bal immaculé de la princesse Unique; +ou des chairs enfin que les hommes en frissonnent, parce qu'on les livre +avec deux ou trois fois leur poids d'argent? + +«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres! + +«Sœurette, dit encore Sœur, avec, les yeux terribles d'une vierge qui se +fait comprendre, sommes-nous, toi le flacon des odeurs mourantes, moi la +fiole aux stridents parfums, sommes-nous, Sœurette, les occultes amantes +d'un prudent chuchoteur, ou les patientes fiancées d'un épouseur +distrait? + +«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres! Réponds, Sœurette:--Si +nous nous aimions entre nous, tout simplement? + + + + +LES CORRESPONDANCES + + +_A Edouard Dubus._ + + + «Il est étonnant que l'homme ne sache pas encore que son Mental est + dans une lumière absolument autre que la lumière du monde: mais tel + est l'état des choses que, pour ceux qui sont dans la Lumière du + monde, la Lumière du ciel est comme des ténèbres...» + + EMMANUEL SWEDENBORG + + _Les Arcanes célestes, 3**4._ + + +Mi-dévêtue, il la prit sur ses genoux et le jeu des doigts en promenade +signalait à mesure la localisation des Correspondances. Ton des +explications: cette affectueuse ironie qui réussit à capter l'attention +des petits enfants. + +--Mais oui, chère, le corps humain, tout son interne mécanisme, tout le +geste, tous les organes sont en homologie avec le monde spirituel, avec +le ciel-enfer, vaste espace en forme humaine, très grand Hermaphrodite +habité selon les régions par des créatures célestes, infernales, +purgatoriales: les infernales végètent parmi les excrétions, les choses +mortes. + +Ce ne sont pas des symboles bien complexes: aux yeux correspondent les +anges de lumière; au cœur, des anges d'amour; aux poumons, des anges de +foi; aux bras, les anges de la force: «Un bras nu m'est apparu, qui +avait en lui une grande force...» + +Cette vie résolue, les avares vont s'enclore dans la geôle de l'estomac; +les improbes barboteront dans les marécages du fiel; les stupides et les +vaniteux, dans l'égout du colon; quant aux glorieux massacreurs, ils +expieront dans le perpétuel in-pace du rectum la joie des champs de +bataille. + +Ames tendres qui adorâtes les enfants,--et qui en fîtes--la matrice de +l'Hermaphrodite sera votre palais. + +--Oh! que tu m'ennuies! + +--Tiens, là,--et ou contact indicateur elle s'ennuyait déjà +moins,--entre les jambes divines de l'Infini, c'est la demeure des +bonnes amoureuses. + +--Je ne comprends pas. + +--Voyons, figure-toi des organes immenses, et tu te promènes, tu +respires des odeurs de rut, tu te roules dans la neige des germes, tu +cueilles des fleurs phalliques, l'herbe est douce et crêpelée, les +désirs, comme des aromates, sont vaporisés dans l'air, et le vent chante +des vers d'amour... + +--Et tu seras avec moi? + +--Eternellement! + +--Oui, mais tout ça n'est pas vrai. + +--Oh! enfant, tout est vrai. Crois,--et crois aussi quand je te dirai le +contraire de ceci, car il n'est pas nécessaire de croire toujours la même +chose. La route ne traverse pas d'identiques paysages. Soyons +successivement dupes des perspectives qui violentent nos yeux: c'est le +moyen de ne pas s'ennuyer. + +--Après? + +--Si tu étais une chaste vierge, je te promettrais d'attachantes +fonctions. Tu résiderais dans les reins de l'insigne Hermaphrodite et +là, tu veillerais à ce que les vaisseaux spermatiques n'enlevassent pas +au sang pour d'abusifs coïts, toute son essence et toute sa vitalité. + +--Est-ce fini? + +--Oh! non, il y en a très long. Mais, écoute. Ma belle, j'ai bien peur +qu'au lieu des dilections du paradis génital, nos péchés ne nous +destinent aux excrémentiels enfers, ne nous conduisent irrévocablement +sous les fesses du grand Corps, parmi les adultères, les sensuels, les +dévergondés de la charnalité... + +--Tout cela est bien malpropre! + +--Comme la vie, ma chère âme, comme la vie! + + + + +ARIANE + + + + +HÉROÏDE MODERNE + + +_A Camille Mauclair._ + + +«Ah! mon ami, vers quelle aventure! Quel rôle m'avez-vous distribué, à +moi, entre toutes les femmes? Maîtresse abandonnée! Les Ariane! Ariane, +ma sœur, me faudra-t-il mourir comme toi, blessée, laissée? Contre le +tueur de lions, tu n'eus pas d'autres rébellions: Ariane est morte. +Fatalité poétique et miséricordieuse, ma fatalité, la mienne, est +supérieure, fatalité de l'argent, supérieure, moderne? Je suis moderne, +je puis souffrir, mais je comprends. + +«Vous me le dites, que de fois! On se fatigue de tout, hormis de +comprendre. Je comprends, j'espère même que cela me délassera, d'aimer! + +«Pas de mélodrame! fut encore une de vos paroles favorites, et, comme +vous saviez faire tenir, en cette éponge, sans nulle effusion +maladroite, votre expérience de la vie pratique! Au contraire, un peu de +raison, que diable! La qualité de l'amour se révèle à la finesse des +épidémies, et les hommes ni les femmes ne mûrissent en l'état de fruits +uniques à l'arbre de la vie. C'est comme dans un panier de pommes: plus +d'une pomme vaut la bonne. On peut trouver à se rapparier, sans même +sortir de son quartier: remarque parfaitement juste, mais enfin, cela +n'empêche pas qu'il n'y ait un petit moment difficile à passer. + +«Car, tout arrive, supposez que je ne trouve pas. Alors, que faire? Vous +me livrez, inerme, aux cruautés de l'inquiétude. Oh! mon ami, ce n'est +pas un reproche. Les reproches sont vains, je le sais, et gaspillent les +minutes, cette monnaie du temps, bien inutilement. Donc, pas de +reproches, et respectons les choses sacrées. On ne s'en va pas opposer à +un intérêt de premier ordre, l'argent, telle minutie, le sentiment. Non, +ce que j'en dis, c'est pour me distraire seulement, je ne suis qu'une +femme: il m'est permis, n'est-ce pas? d'être un peu légère! Passez-moi +cela et souffrez, sans hausser les épaules, que je m'amuse à des bulles. +Voyons, je vous en prie, pas de fâcherie, il faut laisser jouer les +enfants. + +«Hé! Dix ans! Dix ans, mon cher, que je m'adonne à vous aimer. J'aurais +pu glorifier des écrans de soie ou faire des enfants, je vous aimais, et +je croyais que cela durerait toujours: c'était ma vocation. + +«Je vous aimais, c'est dire que je m'étais logée en vous, comme une +seconde âme, tout à fait persuadée que la mort, seule, l'expulserait de +l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence séparée, j'étais la +greffe qui vit à même la sève de l'arbre, maintenue, chair contre chair, +par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier! +Croyez-vous que je n'aie pas saigné à la rupture? Me voilà tombée comme +une branche morte. + +«En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le cœur; j'aurais voulu +vieillir avec toi. + +«C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sûr, mon ami, que je ne +vieillirai pas seule: d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours +autour de ma vie, en mon crépuscule définitif, l'ubiquité de ton corps +familier? Et aux heures nocturnes, le souffle révélateur de ton haleine, +et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes +mots d'autrefois? + +«Nous y sommes. + +«Vous croyez m'avoir abandonnée? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en +votre pouvoir, par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je +me serais résignée à n'être pour toi qu'une vaine passance? Mais non. Tu +vivais en moi et tu régnais sur moi, simulacre créé par moi et couronné +par moi; roi, je ne t'ai pas déposé, tu règnes; amant, je ne j'ai pas +tué, tu vis. Tu règnes et tu vis, parce que je t'aime: ah! comment faire +pour n'être pas aimé? + +«Comprends-tu ce miracle de mon plaisir? Tu ne m'as pas quittée un seul +instant, ô mon cher amant, mon roi cher, pas on seul instant, entre tous +les instants où s'équilibre notre vie, et pas un seul, tu ne me +quitteras jamais. + +«Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime. Ecoute: je t'aime. +C'est moi qui te possède, moi, la reniée, et non pas l'autre, la chérie. +Pauvre chérie! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle, +dis-moi, si elle savait? + +«Ah! tu croyais qu'on peut se reprendre? Quelle sottise pour un homme si +intelligent, si pratique! Tu t'es donné, n'est-ce pas? Eh bien, je te +garde et je t'emporterai avec moi. + +«Oui, mon ami, ta précieuse vie est à ma discrétion; et quand je serai +sommée à l'éternité, en mes bras je te prendrai, créature de mon cœur, +et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie +d'aimer infiniment en un amour infini! + +«Nous irons au ciel ensemble, ma chère ombre, et ensemble transfigurés, +mon cher souvenir, nous vivrons éternellement.» + + + + +VISION + + +_A G.-Albert Aurier._ + + +Elle était dorée sous ses voiles pâlement bleus, tel qu'un stuc +florentin. Comme je m'en étonnais: + +--C'est que je suis un trésor! + +Je répondis: + +--Raison bien élémentaire. + +Elle dit encore: + +--C'est que je suis élémentaire. + +--Qui es-tu? + +--Je suis celle que tu vois. + +--Veux-tu que je t'aime? + +--Je le veux bien. + +Elle arrêta, par un strident rire, mon geste humble et amoureux de +baiser ses pieds dorés. + +Je cherchai, inquiet, les yeux de la vierge en or, mais je vis bien de +l'or, je ne vis pas les yeux. + +Elle dit, souriante: + +--Essaie! + +--Oui, je frôlerai d'un peu de ma chair cette chair d'ostensoir. Oh! que +je le désire! Laisse-moi faire. + +Ma tête s'inclina vers les pieds dorés et aussitôt tout disparut. + +--Là! mon cher, chuchotait la voix du lointain, te l'avais-je dit? D'or, +de marbre, de chair, je m'évanouis à l'épreuve d'un contact. Je suis +l'Intouchable, c'est-à-dire la Femme. + + + + +PROSE POUR UN POÈTE + + +_A Saint-Pol Roux_. + + +«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon...» + +Il faut savoir qu'elle n'était pas jeune, jolie plus guère,--et parmi +l'artificiel glacis blond des cheveux fins, tel qu'en un ciel enflammé +des avant-crépuscules, de blanches stries se couchaient, primevères à +l'agonie parmi les soucis incandescents. + +Il faut savoir tout ce que savait le poète: encore ceci, que la pas +jeune et plus guère jolie femme, un désolant caprice la délaissait: «Il +ne l'aimait plus!» Ah! même dans un grand calme de ton et avec gestes à +la tant-pis--que-voulez-vous?--ça contenait bien des sanglots, et pas si +effarouchés qu'ils ne montassent résolument à l'assaut du pauvre cœur. + +Il faut savoir encore qu'elle dit, après un silence: «Me voilà toute +seule. Reste à s'organiser, arranger sa vie»; et qu'en disant elle +torturait par des poses inaccoutumées ses bras,--oh! eux, très beaux +encore et même relativement superbes, relativement à l'inconsistante +jeunesse,--ses bras veufs du cou très cher qu'elle aurait eu tant de +joie à étrangler pour qu'il ne se pliât pas une fois de plus sous +l'étreinte de bras différents--oh! oui, on pouvait le dire--des siens! + +Il faut savoir encore qu'elle avait un vrai gros chagrin, en la +pantomime des simagrées obligatoires,--car seule ou pas seule, est-ce la +même chose, voyons?--et que, si elle avait été seule, toute seule, elle +se serait vautrée sur ses tapis, se serait saoulée de larmes amères et +de «Ah! mon Dieu!» toutes les deux secondes, et de «Qu'est-ce que je +vais devenir?» dans les intervalles et de--car elle avait de la +religion--«Sainte Vierge Marie, rendez-les-moi!» + +Il ne reste plus rien à savoir, hormis ceci, que le poète avait beaucoup +d'esprit et qu'il faisait des vers. «Ah! ma chère! des vers! oh! une +grâce! un charme! Enfin, avouez qu'ils sont bien. Des caresses, vraiment +oui, inexprimables, des caresses, des caresses...» + +«Pense, disait le poète, pense au pâle abandon...» Et la pas jeune et +guère plus jolie femme devenait toute gracieusement pâle et +finalement,--tel qu'un ciel enflammé des avant-crépuscules qui s'atténue +vers les candeurs de l'agonie, toute blanche, toute blanche... + +Ah! prends garde aux poètes consolateurs, prends garde aux verbes, à la +magie des réalisations, prends garde aux mots qui se dressent et vivent, +aux évocations improvisées, aux incantations créatrices, prends garde +aux logiques de la parole:--toutes les syllabes ne sont pas vaines. + +Le poète disait: + +«Pense au pâle abandon des vieux lys solitaires.» + + + + +L'OPÉRATEUR DES MORTS + + +_A Rachilde_. + + +J'étais près de celle qui ne remuera plus, jamais,--j'étais à genoux et +je pleurais près de celle qui n'aura plus, jamais, de pleurs. + +Je pleurais,--intérieurement, car j'avais trop peur pour pleurer des +larmes humaines,--je pleurais divinement. + +On entra. C'était un personnage vêtu de noir, de tenue probe, et ganté +de noir. + +J'interrogeais par le simple geste de la tête dressée, tournée un peu du +côté de l'intrus. + +D'une voix basse, calme et presque vive, pourtant,--oui, d'une voix +presque vivante, il répondit: + +«Madame, je suis l'Opérateur des morts.» + +Et comme je comprenais, trop bien, hélas! ce qu'il fallait laisser +faire, je me levai, m'écartant du lit, les doigts encore joints, presque +crispés. + +Il se pencha vers la morte adorée,--je regardais,--il replia le drap +jusqu'au-dessous des seins morts de ma morte, et, appuyant l'index au +bord intérieur de la mamelle gauche: + +«C'est là,» dit-il. + +Il l'avait mise en travers de sa bouche, l'épingle des cœurs morts, la +grande épingle, pour l'avoir à portée de la main et frapper vite. + +Il dit: «C'est là,»--et du coup il piqua, d'un seul coup. + +Le visage de ma morte était toujours pareil: elle n'était pas plus morte +maintenant qu'on l'avait tuée deux fois,--mais peut-être que son cœur +immortel subissait, dans les au-delà, la transfixion. + +Ah! lance métaphorique du soldat romain qui tous les jours transperces +Jésus, et toi, épée mortuaire, n'êtes-vous pas du même fer? + +Alors avec un sourire de complaisance consolatrice, il dit: + +«Elle ne sera pas enterrée vivante.» + +Il parlait de ma bien-aimée, et me tendait un papier. + +Je lui fis signe: Sur la cheminée. Ayant déféré à ma douleur avec +l'assentiment poli qui signifie: Je suis sûr de vous,--il sortit. + +Je me penchai vers la morte adorée: c'était une longue épingle d'acier à +pommeau d'argent bruni, en forme de croix, une épée de croisé... Ah! le +symbole, amie, se réalisait donc,--puisque tu l'avais, réelle et +sanglante en ton sanglant cœur, la Croix! + + + + +L'ENFER + + +_A Louis Dumur._ + + +Dans son humble cellule, traversée d'étranges lueurs qui ne provenaient +ni de l'aube naissante, ni de la lampe moribonde, l'illustre Hérétique +écrivait. + +Au début de son léger monitoire, il avait posé cet indéniable aphorisme, +base de toute morale vraiment sérieuse: + +IL Y A UN ENFER + +Maintenant, en de rougeoyantes cornues, il distillait les immondes +sulfures, activait dans les marmites du diable les soupes à la poix, +cuisinait les sauces, au bitume, dosait les rations d'huile bouillante, +trempait dans la résine, pour des illuminations anniversaires, les +cheveux blonds des bien-aimées et la barbe des amants; il élargissait de +vastes étangs d'alcool où, comme des ronds de citrons dans un punch, des +énergumènes flottaient, sommés de flammes vertes; il arrosait de plomb +fondu les crânes rebelles au Verbe éternel, et la chair dévorée +renaissait magiquement pour grésiller encore sous l'immortelle pluie de +feu; ici, un terrible hachoir hachait les mains menteuses; là, un +racloir, d'un mécanisme surhumain, raclait sur leurs os gémissants la +chair stérile des vierges folles;--et des cœurs tombaient sous la meule +infernale aussi pressés que des grains de blé. + +L'illustre Hérétique n'oubliait pas les âmes, fourbissait, avec le plus +grand soin, les fourches de la peur, les flèches du remords, les +colliers de l'angoisse, les marteaux de l'effroi, les chaînes de la +honte, les tenailles de la désolation. + +Ensuite, il passa aux preuves. + +Il évoquait de sinistres damnés, de lamentables cadavres surgissant et +disant avec des yeux pleins d'une épouvante infinie: «_Je suis en +enfer_!» Ratbod, roi des Frisons, émergea ainsi du fond des abîmes, vint +secouer devant ses officiers surpris des menottes de fer rouge. De même, +le comte Orloff, quittant pour un instant les géhennes, manifesta, grâce +à sa présence insolite en pantoufles et en robe de chambre, la vérité de +l'enfer niée par un incrédule général. Et d'autres, et combien d'autres, +rejetés momentanément par le gouffre, marquèrent sur les vivants, sur +les meubles, sur les tentures, les traces carbonisées de leurs doigts en +feu, on bien, avec une jovialité véritablement démoniaque, s'amusèrent, +comme ce damné fameux, dont parle Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, à +revenir asperger d'innocentes créatures avec un liquide plus corrosif +que l'eau seconde, en criant d'une voix non dénuée d'une certaine +ironie: _Voici l'eau froide dont on se rafraîchit en enfer._ + + +Des nuages couvraient le ciel, l'humble cellule était traversée de +lueurs qui ne provenaient ni du soleil voilé, ni de la lampe morte. + +L'illustre Hérétique avait incliné vers la table sa tête médiatrice, il +la releva soudain et, pris d'un douloureux ricanement, il proféra ces +quelques syllabes: + + +ET MOI AUSSI, J'IRAI EN ENFER + + +... Et des cœurs tombaient sous la meule infernale aussi pressés que des +grains de blé. + + + + +UNE MAISON DANS LES DUNES + + +_A Paul Blier._ + + +Jadis, au temps des Antoine et des Paphnuce, la Thébaïde l'eût tenté, +avec ses cavernes et ses arènes muettes. Presque seul, vraiment seul, +dans le désarroi des deuils récents et la survivance illogique des +vieilles habitudes,--mort à ce qui n'était pas très loin, très haut ou +très absurde,--il habitait une grande maison carrée, couvent égyptien, +lourde blancheur écrasée dans l'or pâle des sables. + +Terres conquises sur la mer, le sol en avait gardé la nostalgie; les +herbes qu'il nourrissait avaient des formes marines; il cédait sous les +pieds comme le flot cède au poitrail des barques;--et les pins, ceinture +sacrée qui enserrait la maison, s'étaient courbés sous l'éternel vent de +l'Océan, ainsi que de fuyantes voilures. + +Il crut, rentrant chez lui, qu'il allait visiter ses frères en +monastère; il attendait sur le seuil la coule noire du père Hilarion... + +Là bas, le phare d'Alexandrie dardait une flamme vive dans le couchant +assombri. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Pèlerin du silence, by Remy de Gourmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PÈLERIN DU SILENCE *** + +***** This file should be named 17605-0.txt or 17605-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/0/17605/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Plerin du silence + +Author: Remy de Gourmont + +Release Date: January 25, 2006 [EBook #17605] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PLERIN DU SILENCE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +REMY DE GOURMONT + +Le Plerin du Silence + +MERCVRE DE FRANCE + +_Dix-septime dition_ + +_A Stphane Mallarm._ + + + + +Le blond troupeau bourdonne autour du fier sultan, du sultan aux cornes +d'argent; c'est Tauris, courtis de plus de collines que l'amour n'amne +d'amoureuses, que la peur ne presse de peureuses aux flancs du mle +flamboyant. + +Sur les coupoles, les arbres font de la dentelle: Ali la jaune, Hassein +couleur de rouille, Cazem la toute blanche, et des lunes brises +brillent sur tous les dmes. + +Au plus creux de la vasque sableuse, deux rivires joignent leurs eaux +confluentes, la verte Spincha, douce et trouble au printemps, non moins +qu'un oeil de femme, et l'Agi, noir torrent sal. + +Zal mprisait de s'anonchalir aux bazars (o l'on vend des toffes +brodes de contes de fes), aux cafs (o de tremblantes mains dfrisent +la chevelure parfume des adolescents). Quand il avait fait ses +dvotions la Mosque du Roi du Monde, cet inquitant coffret tout +doubl d'or, tout vtu d'or, il sortait de la ville, montait vers les +Yeux d'Ali, l'hermitage fleuri de rves, radieux comme les yeux du plus +beau des Califes. + +D'autres fois, l'heure de la moindre chaleur, il rdait sur la +Grand'Place, s'arrtait devant une danse de loups (Tauris avait les +meilleurs loups-danseurs de toute la Perse); devant un combat de +bliers, se ruant frocement tte contre tte (des paquets de +prservatrices amulettes sonnaient leur cou comme des sonnailles); +devant la lutte arienne d'un aigle et d'un pervier: les deux oiseaux +fusaient en l'air, et tandis qu'tourdi l'aigle ramigeait en vain, +l'pervier, tel qu'une pierre de foudre, se laissait choir sur son +ennemi, et tous les deux tombaient avec de grands bruits d'ailes. +L'pervier, gris par les clameurs, reprenait son vol, planant et l +dans sa joie, mais l'oiseleur, d'un coup de tam-tam, le rappelait vers +la cage. + +Un mystrieux escamoteur se montrait priodiquement, et ses magies, qui +enchantaient les enfants, dconcertaient les mollahs; dans une poigne +de terre, un noyau de pche, et voil que, sous l'agitation de son +turban droul, le pcher surgissait, poussait du bois, des feuilles, +des fleurs, des fruits qui se gonflaient, velouts et vermeils. + +Voyant cela, Zal se demandait s'il n'est point des mots qui domptent la +nature et si l'esprit de certains prdestins n'a pas sur les choses une +domination pareille celle du vent sur les sables; mais, quand il +interrogeait Yezid-Hagy, son matre, le matre souriait, et rien de +plus. + +Depuis longtemps, prcocement sage, il avait dlaiss les jeux: le +gaujaph (qui se joue avec des signes peints sur de petites +planchettes), les oeufs (o l'on choque, au plus fort, des oeufs durs et +dors), les checs (o l'on crie cheicchamat, quand le roi va tre +pris), l'arc (o on lche douze flches, en disant la dernire: Entre +au coeur d'Omar!) + +Il ne se plaisait qu'aux entretiens de Yezid, ou solitaire. + +Jusqu'en ces derniers temps, on l'avait vu royalement habill: chemise +de soie perse seme d'astres d'argent; jupe en cloche d'un pers +assombri, bombant autour des cuisses; justaucorps soutach or sur or et +doubl avec la laine des moutons de Bactriane, plus fine et plus soyeuse +que des cheveux de blonde; jambires en drap gris d'acier talons +rouges; babouches de chagrin pers; turban blanc somm d'un diamant. + +Zal possdait de semblables costumes combins en jaune orange, en rose +rubis, en vert lavande, en vert de mer et en vert aventurine, mais n'en +portait aucun: la robe noire lui suffisait pourvu qu'elle ft de drap +souple, doucement fourre, tombante en beaux plis. + +Jadis, c'tait un jeune homme de mdiocre savoir, dissipateur et fou, +pourtant inquiet, tel qu'un avare, de la richesse intellectuelle dont il +portait en lui le sombre trsor. Yezid lui enseigna toutes les sciences, +dont la premire, et celle qui les contient toutes, est: LE SILENCE, +avec cette formule: REGARDE EN TOI-MME ET TAIS-TOI. + +Il faut, lui dit son matre, un jour, qu'avant de te vouer la +permanente mditation, avant d'assumer un irrvocable mpris pour le +verbe (qui n'atteint jamais le point central que dform, dans sa +trajectoire, par la rpulsive paisseur des cervelles humaines), il faut +que tu voies le monde. Prends un cheval et des serviteurs, gagne +Ispahan. C'est le centre de la sottise et de la cupidit universelles, +car la ville est peuple dix fois comme Tauris, et l'ignominie natale, +invtre en toute crature, n'atteint son panouissement parfait qu'au +milieu du grouillement tumultuaire des larges capitales. Va, que la +monnaie soit ton seul truchement, et sans profrer aucune syllabe, tu +seras compris. + +Zal se mit en route, ayant fait le voeu du silence. + +Il passa par l'humide Vaspinge, strie de ruisselets, flabelle de +peupliers, brode de la glauque frondaison des saules;--par l'Agi Aga, +o pturent, le ventre dans l'herbe, des gnrations de chevaux noirs, +issues du formidable troupeau de cent mille crinires qu'entretenaient +l les anciens rois de Mdie;--par des villages blancs;--par des plaines +rouges;--par une montagne bleue. + +Il passa par Sircham, le caravansrail des Sables, o l'on soupe d'un +ragot de chvre, piment de hiltit noir;--par le pays d'Arakayem, qui +n'est que de chardons bleus et de bruyres roses; par Zerigan, la fleur +des ruines, le village acrobate pouss, comme des girofles sauvages, +d'entre les disjointures des vieux murs crass;--par Sultanie, le pays +des roses fanes, des tours penchantes, des mosques aux dmes crevs, +aux pavs que bousculent les folles herbes, les hystriques vgtations +qui dansent la sarabande dans les temples hants. + +Il passa par Ebher, toute en jardin, nagure perspective de pchers en +fleurs, et dans les cultures: les tulipes barbares, les fragiles +anmones, les jasmins grimpeurs les jonquilles, les narcisses, les +muguets, les lys, les oeillets jaunes et les oeillets couleur de sang, les +diaphanes mauves et la rose. + + Casbin, il but du vin violet qui semblait une effusion d'amthystes. + + Kom, o, chacun en son clos, reposent les cinq cents fils d'Ali, il +acheta une pe qui ployait comme un jonc, s'enivra d'eau frachie dans +le ventre des oiseaux blancs, fuma du tabac noir ml du chenevis, +mangea les tartines de graisse de cabri saupoudres de graine de pavot, +dormit sous un platane, ce qui prserve de la peste, assista +l'autodaf d'un gulbad, cet arbre magique dont les fleurs empoisonnent +le vent, visita les Fontaines souterraines et la Mosque des deux Rois, +prs de laquelle une enceinte aux grilles sacres emprisonne +d'inviolables roses, nes de la chair de Fathm. Un prtre veillait, +Zal souriait: de ses doigts comme distraits des tomans d'or tombrent +sur le sable, et ses yeux fixaient la plus large des roses. Le prtre +apporta la rose Zal, et Zal, sans mme la respirer, l'effeuilla +d'une chiquenaude,--content: car, pour une simple aumne, +l'incorruptible gardien des inviolables roses avait vendu les roses, son +voeu, la majest des tabernacles et la virginit de la fille de Mousa, +fils de Gazer. + +Cachan fut la dernire tape. Avant d'entrer dans cette ville redoute, +il avait murmur en lui-mme, selon l'usage: Scorpions, je suis +tranger, ne me touchez pas. Il fut piqu, guri par une vieille femme +qui lui en offrit une jeune. C'tait, disait-elle, une assez sauvage +gazelle, vole des vignerons, mais Zal apprit la vrit: Ma petite +maman, sussura la mignonne, attendait le voyageur rsolu payer le prix +de ma relle beaut, et c'est toi: je suis ton esclave. Il la fit +dflorer par son premier serviteur, Thamas, et, avant de la rendre +humilie aux mains maternelles, voulut qu'elle subt les fougues +barbares de son palefrenier Piri, de Cofrou le muletier et du convoyeur +Mirzatbaer. + +Quelques heures plus tard, ils touchaient Ispahan. + +Une petite maison meuble, pourvue d'esclaves, lui fut indique; Zal +l'arrta et chargea Thamas de l'urgente acquisition de quelques femmes, +car un homme dpourvu de femmes est tax de mauvaises moeurs: +l'hypocrisie exige un certain dcor, Ispahan, comme Tauris. + +Elles taient convenables et toutes trois blondes, mais teintes en +brunes, avec des sourcils d'idoles, une mouche noire au coin de l'oeil et +une violette au menton. Il les habilla magnifiquement, attacha des +pierreries au bout de leurs tresses tombantes, voulut les chemises de la +plus caressante soie, les manteaux du plus magistral damas, les voiles +de la plus rveuse dentelle; botes de senteur flottant des chanes +d'or, anneaux tous les doigts et tous les orteils, colliers de +perles, pendants d'oreilles et boucles de narine, paquets d'inutiles +bagues, pendulant comme des amulettes, entre leurs seins. + +Il leur donna un souper: elles mangrent les dattes de Jaron conserves +en des courges creuses; des pistaches fricasses au sel; des pavis, des +grenades blanches et des roses, des prunes de Boccara; des abricots +chair rouge dont on grignote l'amande, le noyau s'ouvrant aisment d'un +coup d'ongle; du raisin bleu cultiv par les Gubres de Neyesabad et qui +se sert sur un lit de violettes. + +Toutes les trois reurent les faveurs du matre: elles le souffrirent +avec complaisance, en cratures qui savent que l'homme ne saurait tre +le dispensateur d'aucun plaisir et que la femme seule connat les +ressorts secrets d'une chair de femme. Zal, dsormais, les laissa +s'amuser entre elles et corrompre leur aise un jeune et divin petit +eunuque qu'il leur avait choisi comme joujou. + +Dans un caf, au milieu des fumeurs d'asium, des joueurs d'checs, des +dormeurs, un mollah prchait, ensuite faisait la qute. Tout coup, se +dressant de mme qu'en songe, un derviche lanait, d'une puissante voix +de hurleur, un aphorisme sur la vanit du monde, retombait dans ses +prires. Le pote conteur, qui commenait l'histoire de Moua chez les +Pharaons, fut interrompu par une troupe de danseuses. Elles roulaient +des ventres nus, au nombril peint d'une fleur obscne, et, quand les +jupes glissaient sur les cuisses, leur sexe pil faisait songer de +grandes fillettes impubres et lascives. Calmes, quelques-unes et +quelques turbans disparurent vers le fond du caf; mais la luxure allait +aux jeunes Circassiens qui apportaient les narghils et les tasses avec +de languides allures: chaque instant le service s'interrompait, toute +cette jeunesse tant en proie, dans les salons secrets, de lucratives +motions. + +Zal, qui voyageait pour s'instruire, ne rsista pas la curiosit de +sa race, mais ces jeunes complaisants joignaient la rapacit de la +gueuse la niaiserie de l'enfance: c'tait des joies vraiment +dsolantes, vraiment trop vocatrices du dsert, o, prgrins maudits, +nos dsirs fantmes ne joignent que des spectres. Il eut d'autres +dsillusions, il les eut toutes, car il acheta tout: il fut cazy, il fut +mocab, il fut vakanevis, il fut daroga, il fut vizir, il fut chef des +Portes-flambeaux par l'ordre exalt et inexprimable du Trs-Haut et +Trs-Saint Seigneur, vicaire de Dieu. + +Huit jours aprs, reprenant son tat de philosophe libre et obscur, il +crivait Yezid: + +La vie ne contient rien. Le silence mme est inutile. Relve-moi de non +voeu. Je veux pouvoir dire aux hommes que je les mprise. + + quoi bon! rpondra Yezid. Ils le savent, mais tout leur est +indiffrent, hormis la jouissance. + +Il n'envoya aucun messager vers Tauris. + +Le ciel du soir s'alanguissait, l-bas, de fumes amarantes. Zal +traversa les faubourgs: de rouges zigaris sommeillaient adosss au mur +d'un corps de garde, et la pointe bleue de leurs bonnets s'inclinait, +semblait saluer les passants. Partout, rasant le sol, comme un flot, +couvrant les toits d'une neige imprvue, dressant en l'air des trombes +croulantes d'ailes immacules, des pigeons blancs: quelques ttes +huppes animaient un instant les trous multiples des lourds colombaires. + +Au-del des Portes du couchant, la nuit ploya ses noires tarlatanes +toiles d'argent ple: Zal marchait toujours. Il tait bien +rellement, cette heure, le Plerin du silence: aucun grelot ne +sonnait dans son crne, nul verbe ne luisait dans les limbes de sa +pense, et il allait, gotant la fracheur du soir et la douceur des +ngations dfinitives. + +Zal marchait toujours, et la nuit ployait ses noires tarlatanes lames +d'argent lunaire. D'un bois de saules, une chanson monta: + +Celle qui tient mon coeur m'a dit languissamment: +Pourquoi donc es-tu triste et ple, mon Charmant? +M'a dit languissamment celle qui tient mon coeur. + +Celle qui tient mon coeur m'a dit moqueusement: +Quel miel d'amour a donc englu mon Charmant? +M'a dit moqueusement celle qui tient mon coeur. + +Moi, j'ai pris un miroir et j'ai dit la Belle: +Regarde en ce miroir, regarde, ma cruelle! +Et j'ai dit la Belle, en brisant le miroir: + +Comme une perle d'ambre attire un brin de paille, +la langueur de ton teint m'appelle, je dfaille, +Je suis le brin de paille et toi la perle d'ambre. + +Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames +Pour ranimer le coeur de mon Roi qui se pme, +Des cinnames pour son me et des fleurs pour son coeur! + +Zal entra dans le bois de saules. Penche vers la fontaine, une jeune +fille emplissait des outres et elle tait charmante, bras nus, cheveux +rouls et son voile envol. + +Avec de grands yeux calmes, elle regarda l'inconnu: Zal s'approcha, et, +s'agenouillant toujours muet, leva vers son menton un pli de sa robe. + +Si tu es le roi, dit la jeune fille, retourne en ton palais; si tu es +l'ange visiteur, remonte au ciel; mais si tu es un voyageur, ferme les +yeux, car je suis dvoile. + +L'outre qu'elle plongeait dans la fontaine lui glissa des mains, et ses +naves lvres se laissrent couvrir par les lvres de Zal. Elle ne +parla plus, et, dans l'adorable silence des valles endormies, Zal, +pour la premire fois, buvait un peu d'me. + +Maintenant, blottie aux flancs de l'Homme dont elle serrait les genoux +de ses bras adorants, la Femme redisait passionnment le chant de la +Vierge: + +Apportez-moi des fleurs fleurantes et des cinnames, +Pour ranimer le coeur de mon Roi qui se pme, +Des cinnames pour son me et des fleurs pour son coeur! + +Zal songeait des paroles de son matre: Si tu trouves le +Dsintressement et qu'il ait des vtements d'homme, prosterne-toi le +front dans la poussire. S'il a des vtements de femme, prends cette +femme et rentre en ta maison. + +Ayant song, il tira sa bourse et la vida dans la robe entr'ouverte, +mais la jeune fille secoua sa robe et pleura. + +Alors, Zal rompit son voeu; + +Viens, tu es Celle que je ne cherchais pas. Viens, et dis-moi ton nom. + +--Mon nom est Amante et je t'aime. + +Dans l'adorable silence des valles endormies, Zal pour la premire +fois buvait un peu d'me, et Amante, amoureusement, picorait les pices +d'or et une une les fourrait dans sa chevelure. + +Ils taient deux: au plus creux de la vasque sableuse, deux rivires +joignaient leurs eaux confluentes, la verte Spincha, douce et trouble au +printemps, non moins qu'un oeil de femme, et l'Agi, noir torrent sal. + +Ils taient deux: sur les coupoles les arbres faisaient de la dentelle: +Ali la jaune, Hassein couleur de rouille, Cazem la toute blanche, et des +lunes brises brillaient sur tous les dmes. + +Ils taient deux: le blond troupeau bourdonnait autour du fier sultan, +du sultan aux cornes d'argent: c'tait Tauris, courtis de plus de +collines que l'amour n'amne d'amoureuses, que la peur ne presse de +peureuses aux flancs du mle flamboyant. + +Vous tes deux, dit Yezid, avec une ironie qui troubla Zal, vous tes +deux?... + +REGARDE EN TOI-MME ET TAIS-TOI. + + + + +LE FANTME + + +[Grec: chai Tharh assou] + +THOPHILE D'ANTIOCHE + +PORTAIL + +Aux matines de notre amour le ciel fut blanc et misricordieux: les +mamelles sidrales pandaient vers nos lvres le lait trs intgre du +premier rafrachissement, et vers nos yeux, les prunelles polaires, la +grce d'une lumire quivalente la transparence de nos dsirs. + +Notre veil avait t par des cloches qui sonnaient dlicieusement en +nos ttes et nous appelaient hors de nous: elles sonnaient en nos ttes +et au-dessus de la ville, comme tous les jours, et cependant nous ne +fmes pas dupes de l'habitude des cloches crpusculaires. Nos mes +obissantes et joyeuses se rendirent aux irrvocables matines: les corps +frileux attendaient encore encapuchonns de sommeil, inquiets, mais +consols au fond de leur chair par un espoir de runion, et la solitude +fut tolrable sous la grce du ciel blanc et misricordieux. + +_Verset_.--Ta jeunesse s'est leve d'entre ses soeurs et elle est venue +moi. Je ne te connais pas, soeur, et ton essence me fait peur. Et +pourquoi viens-tu toute nue? Le corps est la pudeur de l'me: va te +vtir, car tu confonds mon innocence et tu excites en mon essence la +concupiscence de l'amour pur. + +_Rpons_.--Je veux baigner dans les eaux fraches de ta pense, soeur, +la nudit de mon dsir. Tu connatras mon essence si tu m'admets en ta +profondeur. Laisse-moi: je tomberai comme une pierre tranchante sur ton +sein jamais bless, et doucement j'irai au fond de toi et tu saigneras +si haut que les hautes feuilles en seront clabousses d'amour. + +_Verset_.--Pourquoi veux-tu faire saigner d'amour l'immatrialit de ma +paix? O soeur folle et cruelle, je n'ai ni sein, ni sang, et tu n'as ni +tranchant ni pesanteur. Nous sommes plus intouchables que la trace de +l'oiseau dans l'air et plus invisibles que l'odeur des roses. Je veux +bien t'aimer, soeur folle, mais va te vtir, que je te voie! + +_Rpons_.--Mais tu es nue, pauvre me, aussi essentiellement nue que +moi-mme, et tout n'est que mtaphore. Si je revts mon corps, que +feras-tu de mon corps, et de quels yeux contempleras-tu mes yeux? + +_Antiphone_.--L'essence est essentielle et la forme est formelle, mais +la forme est la formalit de l'essence. + +_Cantique_.--Nous mettrons les sept roses aux sept clefs de la viole et +l'arc-en-ciel sera les cordes. + +Respire mon odeur, coeur, je suis odorante et mourante, la mort des +roses en est la cause. + +Respire mon haleine, reine, je suis amoureux et peureux, j'ai peur de +ton bonheur, fleur! + +coute mes soupirs, sire, mes soupirs ont bris la viole aux sept +cordes, mais j'en ferai sept autres avec mes sept dsirs. + +coute mes paroles, folle, tes paroles ont bris les cordes de mon +coeur, mais j'en ferai sept autres avec tes sept soupirs. + +Regarde dans ma joie, roi, les fleurs sont mortes, la viole est morte, +tout meurt except toi. + +Regarde dans mon ciel, belle, les sept couleurs sont mortes de joie, +tout meurt except toi. + + + + +LE PALAIS DES SYMBOLES + + +La forme est la formalit de l'essence: nous acquiesmes cet +aphorisme antiphonaire que les voix clestes n'avaient pas ni et nous +nous apparmes rels, c'est--dire quilibrs selon l'objectivit la +plus commune, mais non la seule. + +Ce fut d'abord en un salon de hasard, parmi la cruaut des robes +indiscrtes, et ce milieu nous faisait plir d'ennui. L'enfance y +vagissait sous de blonds ou blancs cheveux et de pareilles joies +vitulaires lectrisaient les membres ingrats et ceux qui ne l'taient +pas encore; des gens qui avaient assassin leur conscience portaient un +signe, une tache sanguinolente l'endroit du coeur; d'autres ne +portaient aucun signe et cependant ils n'avaient pas t moins +courageux. Cette impression nous fut pnible. Je dis ma soeur: + +--Il leur reste la satisfaction du devoir accompli et la joie de se +redire en secret que la perle sociale est toujours une perle, mme en +l'obscurit de sa coquille close. Le plaisir d'tre un sclrat peut se +savourer jusque dans le silence... + +--Non, ce n'est pas la mme chose: les mes viles jouissent surtout de +l'ostentation de leur vilenie. Il leur faut l'estime laquelle elles +ont droit; le silence et l'obscurit les rend inconsolables. + +Quand ma soeur eut parl, je la priai trs simplement de me dvoiler son +nom. + +Je suis pierre et fleur, je suis dure et parfume, je suis transparente +et charnue, je suis rude et je suis douce, je suis double et je suis +une: ai-je dit pierre ou fleur, en disant Hyacinthe? + +O gemme de senteur, floraison adamantine et je ne sais quelle musique +de paradis dans les syllabes fraches, une volupt si dlicate, des yeux +si fraternels o le baiser s'alanguirait au charme de boire un +merveilleux ther! + +Nous regardions les jeux de nos pareils, si dissemblables de nos rves, +et sans nous targuer de la fiert triste des exils nous prouvmes +l'tonnement de l'antipathie. + +--Vous plaisez-vous vivre? + +--Oh! si peu! rpondit-elle, si peu que je ne sais si je vis vraiment. +L'uniformit des jours me dcourage comme une squence de notes en +l'accord majeur des flicits nulles. J'ai rv d'une blessure qui +tombait sur moi d'en haut, de trs haut, et je remerciais la Douleur +d'avoir pens mon coeur. Je fus touche de ce choix accidentel, mais je +vois bien que je ne suis pas lue. + +--La volont du martyre est le martyre lui-mme, mais pourquoi de tels +dsirs? Jouissez de vos songes et de votre chair, et si quelqu'un dit +votre nom avec amour, ne serez-vous pas joyeuse? + +--Oui, d'avoir donn une joie, mais qui? Je voudrais, si j'aimais, +d'exceptionnelles volupts et aller si loin que l'ternit ft jalouse +de ma floraison phmre. + +--L'ternit n'est pas jalouse, elle est protectrice, et l'abri de sa +permanence est ouvert tout acte significatif: c'est le palais des +symboles. Inaccessible aux vanits gostes du geste quotidien, +impitoyable aux prventions ngatives, son vantail accueille avec +charit les esprits, qui accueillent en eux l'Esprit d'amour. Et autour +du palais, il y a des tangs d'une invincible strilit: ceux qui ont +dit non tombent l, et les fourmillements de la putrfaction mme leur +sont dnis; ils deviennent le rien qu'ils voulurent, et les tangs +sommeillent ternellement dans une invincible strilit. + +--Palais sans parfum et sans fleurs! O sont les fleurs? + +--Elles sont peintes sur les murs. + +--Elles sont mortes. + +--Elles sont vivantes,--comme des penses! + +Hyacinthe s'immobilisa selon l'ide qui agissait en elle. Debout parmi +les ombres ples d'une tapisserie, elle rpta; + +--Elles sont mortes! Elles sont peintes sur le mur!... Parfois il m'a +sembl d'tre peinte sur un mur, morte, ou vivante pas plus qu'une +pense fane, et des apparences aussi mortes que moi passaient, +passaient--comme maintenant! Comme toujours, n'est-ce pas? Suis-je autre +qu'une des ombres ples de cette tapisserie morte? Ah! vous n'osez pas +dire que je suis vivante? Vous ne l'oserez pas, si vous craignez le +mensonge. + +--Le privilge de vivre! Mais vous seriez la seule, Hyacinthe, la seule +entre vos pareilles! Vous ne vivrez qu'en celui qui vous aura fait +souffrir,--et cela ne suffit pas toujours. O folle plus primitive que +les desses abolies, quelle ambroisie de divinit croyez-vous donc avoir +bue par la navet de vos yeux bleus? Et mme le Divin n'a pu vivre que +par la souffrance et par la mort: il vint demander la candeur barbare +le crucifiement de ses chairs lues et que son sang vierge, sous les +verges, les pines, les clous, jaillit comme au dsert les eaux fraches +des roches attendries. + +--Je veux affermir l'ombre que je suis, dit Hyacinthe, je veux me +vrifier et je veux m'exalter. Oh! le moyen, qu'importe, les ailes de +velours de la Chimre ou le dos rugueux du Dragon? Mais, je veux,--quoi? + +--Abandonne-toi! + +--Oui! Et pourtant je m'aime,--si rien! + +--Tu es prdestine. + +--Ne fais pas violence ma volont. + + + + +DUPLICIT + + +Nous allmes vers l'arborescence des piliers tordus dans la crypte. +Eglise douce et discrte o nous entendmes les enfantines voix de la +salutation et les psalmodiements intrieurs de nos coeurs! il y avait de +l'ombre et des fleurs, des cierges et de l'encens, et un grand silence, +un silence d'adoration et de peur lorsque, sous les plis du suaire +marqu de la croix, la Victime se levait pour bnir. + +--Damase, me dit Hyacinthe, agenouillez-vous et soyez pnitent de mes +fautes, puisque je dois vous appartenir: ayez soin de mes fins dernires +et qu'elles s'achvent en conformit avec les lois de la rdemption. + +--Hyacinthe, je vous chargerai sur mes paules et je vous dposerai aux +pieds de la Misricorde. + +--Tu me l'as demand,--je m'abandonne. + +--Tout entire? + +--Est-ce que je suis deux? + +--Il y a la chair et l'esprit. + +--Je ne suis ni chair ni esprit, je suis femme et fantme: je +deviendrai--ce que tu me feras. + +--Tu deviendras ce que tu es et tu fleuriras selon la grce de tes +bonnes volonts. Que puis-je, sinon te cueillir et te faire sentir le +prix de la sve qui sortira de tes blessures? Vivre, c'est en niant +toute joie qui n'est que personnelle, toute douleur goste: le stupre +d'tre seul et de se plaire est le troisime pch, mais il contient les +deux autres. Tout entire,--oui: tu ne dois te refuser ni l'infini, +qui, en te crant, t'a choisie, ni au fini, qui, en t'aimant, t'a trie +d'entre la multitude des grains striles. Sois la fcondit des +adorations et des sourires et rjouis-toi du supplice d'tre crase au +pressoir, pour tre bue, vin pur, dispensatrice des ivresses royales. +Tout entire, vierge double,--oui: et sois spiritualise, beaut +charnelle, et sois ralis, intellectuel fantme. + +LE CHOEUR.--_Procul recedant somnia + Et noctium phantasmata!_ + +--coute, la conjuration des voix prie pour la puret de ton sommeil. +Les mauvais songes s'enfuient mcontents et honteux, leur laideur cache +sous des manteaux couleur de nuit, et les phantasmes terrifis retombent +dans leurs cavernes comme des fumes trop lourdes. Endors-toi sur mon +paule, formalit charmante d'une essence que j'ignore, dors et tu +n'auras pas d'autres rves que le rve de rver. + +--Je dors. + + + + +L'ENCENS + + +Sa virginit connut l'tonnement d'avoir admis en soi un voyageur +compltement inconnu. Il avait des faons amicales de s'insinuer, un air +de douce impertinence, des gestes spcieux et l'aplomb dconcertant de +ces gens qui savent leurs forces, mesurent au juste les consquences +d'un coup d'audace. Hyacinthe se demandait comment elle avait pu +prcdemment profrer tant d'insanits et en couter relatives aux +dlires spirituels. Comme tout tait devenu clair! Des lumires +rayonnaient sous ses paupires closes, et son intellect, libr des +doutes, planait, comme un oiseau d'aurore, dans une atmosphre d'une +limpidit blouissante. Elle comprit que toutes les vrits, mme les +plus immmoriales, convergeaient vers un point central de sa chair et +que ses muqueuses, par un ineffable mystre, renfermaient dans leurs +plis obscurs toutes les richesses de l'infini. Pendant une seconde +presque sculaire elle fut convaincue que sa propre essence avait +absorb et dtenait jamais l'essence de tout; c'tait une possession +et une joie si dmesures qu'elle s'vanouit: son rveil, elle ne +sentit plus rien qu'une grande lassitude et l'insupportable effarement +d'avoir t dupe. Nanmoins elle se spara sans rancune du chimrique +voyageur, et mme lui voua une certaine amiti comme un compagnon de +grandes aventures, encore que fallacieuses. + +Moi qui l'aimais hautement, voulais oprer en elle la transposition au +mode mineur de mes personnelles et volontaires illusions, je fus +pniblement impressionn, car elle n'avait rien manifest, sinon de la +surprise. Aprs comme avant, elle se montra pareille, aussi triste de +vivre si peu, mais d'une tristesse diffrente, o la dception +remplaait l'ignorance. + +Je la questionnai, mais la sensation tait si loin, dj, et si confuse, +qu'elle rpondit, avec cette franche simplicit convenue entre la +noblesse de nos esprits: + +Ce n'est pas bien suprieur manger une pche. + +Comme le plaisir sexuel, hors les organismes de brutes, n'est que l'cho +et la redondance du plaisir donn, ma joie diminua jusqu' rien, +jusqu'au rafrachissement d'occasion, en une promenade, avec le fruit +qui pend au-dessus du mur--et je doutai de la lgitimit d'une telle +dfloration. + +Elle avoua cependant tout ce qui tait vrai: le souvenir d'un envol dans +les thers, mais si imprcis! Plus tard, par la rptition de sensations +identiques, sa mmoire se fortifia et elle put confirmer ma divination. + +--Mais, ajouta-t-elle, il faudrait la dure, le toujours. Bref, ou moins +bref, l'instant n'est qu'un instant. + +--Et il n'y a que des instants. Croire que l'on capte l'infini dans un +baiser! + +--Alors, plus! + +Cependant nous recommenmes. La satisfaction physique s'affirma, mais +c'tait ensuite comme une humiliation d'avoir t heureux par de +l'inconscience. Ces secousses taient ncessaires: elles nous devinrent +une habitude et nous n'y pensmes mme plus gure en dehors du moment +mme. + +Ainsi nous y avions mis de la posie en vain et du crmonial! Une +chapelle prive, la nuit, des chants de jeunes filles, une assistance +rvrante aux mystres liturgiques, un vque vieux et simoniaque +peine, une immdiate installation sous des arbres d'une vnrabilit +absolue, en une maison de jadis, close au vulgaire: et rien de sublime, +pas une exceptionnelle volupt! + +Hyacinthe sortait d'une race morte au monde depuis des sicles. Fleur +d'automne et la dernire, elle accumulait en son parfum tout l'esprit de +cette sve tardive, mais la jeunesse de ses nuances avait quelque chose +d'une teinte inaccomplie, faute de soleil, rose penche sur une rivire +d'ombre. Quand elle marchait, elle avait l'air d'tre enveloppe et +porte par un souffle de mystre qui jouait dans ses cheveux blonds, +comme le vent soulve et anime les touffes tombantes des viornes, le +long des haies d'octobre. + +Destine par la pleur de sa nature de perptuelles dceptions, elle +n'en souffrait qu'un instant, se rsignait. Je pouvais la comprendre, +moi, que des folies leurraient sans repos, qui les ralits +extrieures, crbralement exagres d'avance, chappaient toujours +quand j'avanais la main vers la cueillaison du rve. + +Motif de dsolation, oui, mais valable seulement pour des enfants; +pourtant de telles faillites, souvent rptes, finissent par dtruire +la native confiance de l'tre en la vie,--et bientt l'on n'avance mme +plus la main, sr de ne ramener vers soi que le vide. Au rebours de ce +qui est cru, c'est l une acquisition plutt qu'une perte; arriv cet +tat mental, l'homme a compris l'inutilit absolue du mouvement, il se +confine en lui-mme, se trouve enfin apte l'existence srieuse et +vraie. Il ne s'intresse plus qu' la seule pense, ses relations avec +le monde sont rduites au ncessaire strict, l'entretien urgent du +substratum matriel, et toutes les questions qui agitent les peuples, +meuvent les individus, acquirent immdiatement l'importance du ftu +qui rvolutionne une fourmilire. + +Hyacinthe tait apte recevoir ces ides: elle les accepta, et, +msestimant tout le reste, nous nous occupmes de nous-mmes et de +l'infini. + +Nous-mmes, c'tait l'amour. Spirituellement, nous ne pouvions nous +atteindre qu'en Dieu, aprs avoir gravi la montagne mystique, et l, +souffrir la crucifixion sur la croix de l'ternel Jsus: c'est ce que +j'avais promis Hyacinthe et c'est ce qu'elle croyait vouloir. + +Physiquement, tous les grains de l'encens profane n'avaient pas t +brls. Je ne voulus pas condamner celle qui m'tait confie +l'ignorance ternelle d'un art si gnralement estim, et, tout en +souhaitant qu'ils lui rpugnassent, je lui en dvoilai les secrets. + +La curiosit la soutint dans cette preuve, et nous puismes avec +mthode tous les articles de l'vangile gnostique, sans que notre sant +et notablement flchi. + +--Exceptionnelles volupts, me dit-elle un jour, soit, mais tout cela +revient au mme et l'quivalence des moyens est certaine puisque le but +atteint est toujours identique. De plus, l'exceptionnel qui se rpte ne +diffre pas du banal et enfin les recommencements du fini, c'est--dire +du rien, ne peuvent jamais donner au total que nant. Je suis lasse et +triplement dupe, je suis sans espoir! Pourquoi m'as-tu trane dans la +honte des pchs abominables? + +--Pour que tu sois bien vraiment sans espoir charnel, pour que tu +connaisses l'humiliation d'avoir un sexe insatiable et menteur. + +--Si nous continuons, je te mpriserai. + +--Hyacinthe, ton corps adorable me fait horreur. + +--Damase, tes lvres perverses me font mal aux yeux, quand je les +regarde,--aprs! + +--Ton profil est toujours ma joie. + +--Damase, te souviens-tu que nos mes se visitrent,--aux matines de +notre amour? + +--Oui, et tu tais pure,--comme le silence! + +--Rends-la moi, ma primordiale puret. + +--La confession est lustrale, Hyacinthe. Ne viens-tu pas de dire ta +honte?--Elle n'est plus. + +UNE VOIX.--_Hostemque nostrum comprime + Ne polluantur corpora!_ + +--Le Verbe est rpandu dans l'air et l'air, parfois, se condense en +paroles. La pense des invisibles gardiens est toujours prsente autour +de nous et la circonvolution de leurs ailes nous protge charitablement. +Ils savent nos volonts et les ralisent quand elles ne contredisent pas +les normes. Leur pouvoir, c'est la mtaphore de tendre la main et la +voix est souvent la grande auxiliatrice: ils se font entendre s'il le +faut. Que l'ennemi donc soit absent du cercle de notre communaut et +qu' nos corps la souillure soit pargne,--dans l'avenir, dans le +prsent et dans le pass! + +--Et dans le pass! dit Hyacinthe. Que ce qui fut fait soit dfait! +Pourtant, je voudrais--me souvenir. Je voudrais garder la mmoire des +instants o tu pntras dans ma chair pour la glorification--vaine, mais +lumineuse--de ma sensibilit de femme. Car, enfin, si je suis fantme un +peu moins je le dois des insistances corporelles, et cela compte, mme +pch. Et qu'elle me dure aussi, la mmoire de ton inconscience et de +tous nos gestes d'amour et surtout de l'abandon premier si peureux, avec +ses yeux baisss et sa si gauche manire de se dfendre contre la joie +de connatre, la joie de la pomme amre croque deux, comme des +enfants,--et quand c'est mang, c'est fini! Et, tiens, duperie ou non, +je t'aime! + + +_Cantique._--Ecoute mes soupirs, sire, mes soupirs ont bris la viole +aux sept cordes, mais j'en ferai sept autres avec mes sept dsirs. + +coute mes paroles, folle, tes paroles ont bris les cordes de mon +coeur, mais j'en ferai sept autres avec tes sept soupirs. + + +--Tu me rjouis, Hyacinthe, plus que le parfum des sept roses qui sont +les sept volupts; les roses sont mortes, mais tu vis, toi,-- mon +amour! Oui, comme tu l'as dit: tout entire! Et pourquoi nous fcher +contre les dfaillances du rel et ne pas nous plaire mme l'absurde +qui nous trompe, si c'est par des caresses? Nous savons que la sensation +ne donne rien: amusons-nous pourtant ce rien,--qui est tout dans le +moment o il surgit en nos imaginations et restons franchement +contradictoires, afin de pouvoir sourire de nous-mmes aux occasions +tragiques. + +--Duperie, ou non, je t'aime, rpta Hyacinthe. Et toi aussi, n'est-ce +pas? Alors, soyons l'un pour l'autre une agrable odeur. + +Elle me baisa sur la bouche et nous nous exaltmes de la meilleure foi +du monde. + + + + +L'ORGUE + + +O face adorable qui avez rjoui dans l'table les anges, les pasteurs +et les mages! + +A genoux devant rien, au milieu de sa chambre, la tte entre ses mains, +droule vers ses reins l'innocence de ses cheveux ples, elle profrait +avec une grande puret de voix cette jaculation pieuse et la rptait +toujours la mme, telle que la strophe amoureuse d'un chapelet. + +J'attendais la suite; il n'y en eut pas, et elle se releva pour me +sourire et me dire: + +--Je prie par la musique des mots. Cette phrase trouve en un ancien +livre n'a-t-elle pas quelque chose d'assez doux et d'assez fort pour +briser les portes de la ngation et attendrir mme, selon l'harmonie de +sa grce vocale, l'oreille aux aguets du Seigneur Jsus? Oui, +l'attendrir, pour que tout y passe, les litanies de mes peines secrtes +et l'anxit de faire ta joie... Et puis je songe la Dame du trs +vieux temps, la dame Vronique qui gagna par son bon coeur le privilge +d'un mouchoir miraculis. Oh! entre toutes que je fusse celle-l, et +m'carter de la foule contente d'un spectacle et venir vers celui qui +porte sa croix et doucement, comme d'une anglique main, essuyer la +sueur sacre de la Face adorable!... Et sur les images, on me verrait, +debout mi-cte, avec mes pieds la triste Jrusalem, dployant pour +l'tonnement des Juifs stupides l'empreinte inestimable, et le condamn +monte vers le sommet du monde, aux yeux de tous il souffre, il meurt, et +moi je demeure l, les bras tendus afin que l'on vnre ce que je +porte, et mon altitude survit la rsurrection--car je suis la sixime +station du chemin de la Croix! + +Je rpondis avec une ironie qui la dconcerta: + +--tre, n'est-ce pas, une figure historique, afin de vous faire peindre + fresque par Fra Angelico, et votre nom crit sur une banderolle et +rpt, en une antienne apocryphe et indulgencie, par des anges que le +thorbe accompagne? + +--Eh bien, oui! reprit-elle en rougissant. Vous m'auriez choisie entre +plusieurs peintures au lieu d'entre plusieurs femmes, et ne +m'auriez-vous pas aime tout autant? + +--Tout autant. + +--Peut-tre plus? + +--Peut-tre plus. + +--Et j'aurais peut-tre dvoil votre contemplation, rien que par mon +genre de regard, toujours le mme, une me plus agrable et certainement +moins discordante, plus facile satisfaire et moins embarrasse, sre +de toujours vous plaire et pas effare de tout comme je suis,--car, je +puis bien vous le confier, Damase, je ne comprends rien ni vous, ni +la vie, ni moi, ni rien. + +--Hyacinthe, l'orgueil de vouloir comprendre est dangereux, immoral et, +de plus, dmod. La devise moderne (la dernire) n'est-elle pas: +Marcher, sans savoir pourquoi, et le plus vite possible, vers un but +inconnu? Agir et penser sont des contraires qui ne s'identifient que +dans l'Absolu. Beaucoup de gestes, remuer la tte, remuer les bras, +remuer les jambes,--sans pourtant ressembler expressment un +pantin,--accomplir ces mouvements avec la scurit que donne le +sentiment du droit, voil ce qui est recommand par-dessus tout. Soyons +des citoyens de l'activit universelle et oublions de prendre conscience +de nous mmes. Le cheval aveugle galope sans hsitation, car, ignorant +d'o il vient, il ignore o il va: crevons-nous les yeux. + +--Vous manquez d'indulgence, Damase. Il ne faut pas me traiter par +l'ironie, cela me fait souffrir. + +--Plus tu sauras, plus tu souffriras. L'Absolu a souffert absolument, +peut-tre encore! Une infinie tristesse s'est rpandue sur le monde, et +d'o, sinon d'en haut? Songe la douleur divine, aprs la vanit du +rachat, vain comme la vanit qu'il rachetait! Le sacrifice fut +incompris, hors de quelques-uns qui n'ont aujourd'hui que des hritiers +obscurs, imbciles ou dsarms. + +--Pensons nous-mmes, dit Hyacinthe. + +--Oui, soyons gostes et nous serons peut-tre sauvs. Le salut est +personnel. Nous d'abord, et dlestons de toute fraternit inutile le vol +de la chimre qui nous emporte aux toiles. + +--Ne devons-nous pas aimer les autres? + +--Nous ne devons pas aimer les mauvaises volonts: elles se sont, +d'elles-mmes, mises en dehors de l'amour. Mais il n'est pas ncessaire +de les har ni de les mpriser. + +--Je voudrais, dit Hyacinthe, les aimer quand mme,--un peu. + +--Non, ce sont des ngations: ce serait aimer le mal qu'elles +symbolisent. + +--Pourtant j'aime les btes. + +--Les btes sont innocentes. + +--Ah! nous allons devenir bien pharisiens! + +Cette remarque m'interdit, car Hyacinthe avait raison,--relativement. +Pratique, telle que toute femme, elle ne voulait pas fermer le cercle +sans espoir de solution; il lui fallait garder une possibilit de +cousinage avec l'humanit. Je lui concdai son dsir pour le cas o nous +serions devenus l'un pour l'autre des sachets empoisonns. + +Toutefois, je repris: + +--En toute religion,--mme en celle que nous pratiquons (oh! surtout en +paroles, comme des gens que l'acte dconsidre, au moins momentanment, + leurs propres yeux)--il y a un sotrisme, un mystre qui, une fois +pntr, dispense le fidle de toute charit mdiate. N'ayant plus de +relations qu'avec l'Infini, il s'abstrait de la cration, n'est tenu +envers ses frres, mauvais ou bons, aucune sorte d'amour effectif ou +thorique: c'est l'tat d'indiffrence, la nuit de la volont, l'un des +stages de la nuit obscure de l'me qui comprend galement +l'anantissement sensuel et l'anantissement intellectuel,--prologue de +la vie en Dieu, pnultime station avant la vision batifique. + +--Et quel est, dit Hyacinthe, ce mystre pntrer? + +--A peine si c'est un mystre, Hyacinthe, moins que l'vidence n'ait +droit, elle aussi, ce nom plus prostitu qu'une conscience d'vque. +Il s'agit tout simplement de la science du nant, qui s'acquiert plutt +par un acte de foi que par une dduction logique,--bien qu'en somme son +acquisition soit le but dernier de la logique elle-mme. Mais, vous avez +dit vrai, il y aurait du pharisasme croire que nous avons conquis +cette connaissance suprme! + +--Pourquoi donc, Damase? + +--Ne sommes-nous pas des sexes? + +--Oui, oui! cria-t-elle, oui! J'y tiens, au mien et au tien. Il n'y a +que cela que je comprenne,--presque! et encore cela m'attriste. + +--Je le sais, petite adorable menteuse, tu me l'as dj dit: cela +t'attriste--aprs! Tu fais semblant de m'couter et tu penses des +baisers. Tu n'es--comme les autres--qu'une gane! + +--H! puis-je pas tre cela, et autre chose en mme temps? Je suis une +gane pour tes ides,--et elles sont rudes, parfois, tel qu'un mauvais +rve. + +--Tu es fallacieuse! + +--N'est-ce pas ton dsir, Damase? Ne dois-je pas tre pour toi une +illusion? + +Nous tions sortis de la chambre et de la maison,--accueillis avec la +dfrence due aux seigneurs par la vieille avenue de htres respectueuse +et solennelle: et reconnaissants aux nobles arbres nous marchions avec +une lenteur comme de procession, d'accord avec le ploiement des larges +branches que le vent, une une, inclinait vers nos ttes. L'orgue vaste +chantait: nous coutions, et nos oreilles accoutumes distinguaient le +bruit des hautes et des basses feuilles, les dires du htre, des +peupliers, des pins et des chnes circonvoisins. L'avenue profrait les +notes dominantes et, dans l'accompagnement prcipit des peupliers, les +pins jetaient leur lamentable plainte et les chnes, la sonorit grave +d'une voix de mle. + +La chute de la nuit pacifia tous les bruits: ils semblrent descendre et +rentrer dans l'herbe qui, maintenant, craquait sous nos pieds. + +--Enfin, dit Hyacinthe, o voulons-nous en venir? + +--Mais, rpondis-je, il me semble qu'une croyance positive et stricte, +par exemple en nous mmes, en notre utilit absolue et mystique, +librerait notre logique de bien des inconsquences. Je crains que nous +soyons un peu enclins au jeu. Vous tes-vous arrte, parfois, en un +jardin, Paris, devant de petites immanences, cheveux dans le cou et +jambes nues, jouant la raquette? Et avez-vous pntr le profond +srieux, sous de plaisantes apparences, avec lequel ces animalcules se +renvoient, en glapissant de volupt, leurs mes plumes, leurs volants +immortels? + +Au bout de l'avenue des points lumineux apparurent, deux ou trois, +surgissant comme des fanaux au-dessus de l'immobile mer des choses. +Silencieusement nous nous arrtmes, prouvant les incertitudes de +l'imprvu, puis en les maisons devines, derrire la fentre vive, nous +imaginions de paisibles vies, heureuses de l'abri et du repos, dlivres +du souci de la pense, contemplatives de leur douce vgtalit, lentes +au geste et peu de paroles. Ah! qu'il fait bon vivre l o l'on n'est +pas. + +L'glise tait ouverte encore, personne n'y priait et les tnbres +intrieures dormaient sous la lampe ternelle. + +Nos genoux heurtrent l'orgue du choeur, je soulevai la lourde chape de +chne et les doigts d'Hyacinthe chantrent la gloire triste de vivre +dans l'indniable et essentielle obscurit. Sans rancune contre les +lumires teintes, contre la noirceur du ciel, ils demandaient trs +humblement pour nos mes une lueur,--oh! pas davantage!--une syllabe de +flamme ple. Aux doigts en mouvement, les pierreries des bagues +chatoyaient un peu parmi la pnombre,--ainsi que des penses confuses, +mais vraies: rien que cette vrit-l, intermittente et vague, mais +certaine! + +Donc, je m'levais aux cimes du dsir mtaphysique tout en caressant +d'une distraite main les petits cheveux d'Hyacinthe et le contour de ses +oreilles, vrit non pas douteuse celle-ci, mais authentique et d'une +certitude si candide! Les cheveux taient doux comme des aveux; ils +s'abandonnaient mes doigts et s'enroulaient si navement, avec tant de +bon vouloir me faire plaisir et l'oreille tait si inquitante avec +ses mandres et en mme temps si docile mon jeu de manipuler, et +Hyacinthe tait si bien toute frmissante et si parfaitement isochrne +avec le galop de mes pulsations,--que l'orgue se tut. + +Nous observmes le respect d au Saint Lieu en nous unissant selon toute +la modestie compatible avec les gestes de l'amour. + + + + +LES IMAGES + + +Regarder des images pieuses, des reprsentations de saintes dont la face +blme s'amincit dans un halo d'or, d'amantes qui laissrent toute +terrestre inquitude oublie entre les lys, de celles qui firent saigner +leur corps, qui furent folles de leur coeur... + +--Croyez-vous, me demanda Hyacinthe, qu'elles aient prouv des joies +plus pures que nous, pcheurs, en notre pch? N'tait-il pas trs pur, +notre pch? + +--Hyacinthe, vous draisonnez. + +--Nullement, Damase, je me ralise, j'affermis mon fantme, je le +reptris dans le ciment des souvenirs sensationnels. Cette seule fois il +y eut un aprs, une persistance de volupt, la permanence d'une caresse +qui, travers la fort des fibres, avait atteint mon me et l'avait +sensibilise,--peut-tre pour toujours! + +--Cher enfant gt, il lui faut le pch! + +--Oh! ceci vous regarde. Moi, je n'ai pas de conscience, puisque je vous +fis don de mon libre arbitre, et que vous l'accepttes. + +--Et si je vous emmne dans les tnbres extrieures? + +--Je vous suivrai, mon ami, sre d'tre bien partout o je serai avec +vous. + +Cela valait un baiser, que je lui donnai; ensuite je dis: + +--Ce n'tait pas un pch. + +--Oh! par exemple! + +Incrdule, elle me raillait. Il fallut consulter des auteurs, lui +prouver par des textes la vnialit de notre abandon. Elle en fut +chagrine, ou bien ce n'tait qu'une vaniteuse feinte, car je ne lui +connus jamais de perversit relle, une bravade propre m'mouvoir et +susciter ma contradiction. + +--Le pch, dis-je, est toujours mdiocre. C'est, en soi, un acte +incomplet, born par sa propre nature et qui n'labore qu'une simagre +nulle. Contraire la pense divine, il demeure mi-chemin de la +contradiction, puisque l'absolu dans le mal est impossible, mme +concevoir. + +--Je ne cherche pas l'absolu, moi, dit Hyacinthe, et seules, mme +incompltes, les sensations me font vivre. Je veux bien qu'elles soient +vaines, si leur vanit m'est douce. Tu te souviens qu'aux premires +initiations je fus due et qu'ensuite telles expriences me +contristrent: eh bien, d'hier la lumire dure encore,--dans le coeur de +la modeste peccatrice, mon cher Damase. Pourquoi? + +--Parce que l'ironie est un des lments de la joie et qu'il vous a paru +notablement irrespectueux de vous pmer sous la vigie du Tabernacle, +mais il y a de divines indulgences pour ces distractions; ce ne fut +qu'un manquement l'tiquette,--et le reste, vous l'imagintes. + +--Et quelle diffrence voyez-vous entre l'imaginaire et le rel? + +--Subjectivement aucune, Hyacinthe, vous le savez bien. Toutefois ces +deux sortes de faits, diffrencis initialement par le verbe, ne +marquent pas l'me des mmes cicatrices: la pense se nie par la pense, +et l'acte par l'acte. Vous n'ignorez pas que le pch se commet selon +trois modes: en pense, en parole, en action... + +--Et vous croyez vraiment que je pense? + +--Peut-tre, sans le savoir! Ayant tudi de prs les femmes, +Schopenhauer put tablir sa thorie de l'Inconscient; il avait compris +que l'intelligence peut concider avec l'automatisme. Son Dieu-Monde est +une femme leve l'infini,--genre de Dieu fort dangereux et sous le +gouvernement duquel il faut s'attendre toutes sortes de cataclysmes, +Dieu inconnaissable pour l'humanit et inconnaissable pour lui-mme. Et +toi, petit Dieu ironique, je voudrais m'imboire de ta spiritualit,--et +je ne puis. Tu fuis sous le tranchant de mon intelligence comme les +folles herbes marines sous le fil de la faux... + +Hyacinthe semblait distraite aux images... + +Scholastique, son poing, mystique pervier, l'Esprit se symbolisait en +oiseau familier, les ailes comme un double bouclier pandues sur les +seins de la vierge lue. + +Claire, ses mains gantes capturent l'ostensoir et ses yeux clairs +pleurent des larmes surnaturelles. + +Ida la blanche au chef receint d'pines, et Colette, agnelette gorge +par l'Amour. + +Sur la croix que porte Catherine, des lys ont daign fleurir. + +Christine, ses paules de grandes ailes surgirent dans la dchirure de +la bure, et ses pieds nus stygmatiss ensanglantaient les dalles du +monastre. + +--Eh bien, connais-moi! profra Hyacinthe, en se tordant sur mes genoux +selon un rythme tel qu'elle en paraissait dvtue. + +Le divan aux coussins de sinople fut notre intermdiaire. + +Aprs, elle me garda sur elle une seconde pour me dire: + +Voil comment on peut me connatre,--et pas autrement! + + + + +LES LARMES + + +Songeant aux sensations fictives et aux visions quivalentes, il +m'arriva de torturer Hyacinthe trs cruellement. Je lui en avais fait la +promesse, mais une native bont d'me et la nouveaut des fatales +occupations amoureuses m'aveuglaient et restreignaient jusqu' la +navet indulgente mon devoir d'inquisiteur. + +Pharmacoper les mes par la seule drogue qui les purge, la +douleur,--c'est assurment la suprme charit, mais combien difficile +exercer envers les tres que l'on aime! D'innocentes hosties ne sentent +pas le prix du martyre immrit, et quel courage pour braver, de la +bouche qu'on adore, la vocifration de: bourreau! + +Hyacinthe accueillerait-elle comme des amies mes mains allumeuses de +bchers ou les mordrait-elle, dents par la rvolte empoisonnes? + +Mais il le fallait, et j'avais un autre motif: c'est que les larmes sont +toujours un peu rvlatrices du parfum intrieur, de l'essence enclose +dans le flacon secret. + +--Hyacinthe, dis-je, en secouant le bras vilainement, un soir que nous +revenions d'une promenade par les alles o pleuraient dj les feuilles +sches,--que vous tes lourde! + +--Oh! Par exemple! + +C'tait le mode familier de son indignation ou de sa surprise. + +--Lourde, ma chre, on alourdie peut-tre. Seriez-vous lasse? + +--De quoi? + +--Mais, de me suivre, ombre! + +Elle me trouva mchant et s'attrista. + +--Ombre! Eh bien, n'est-ce pas mon devoir et ma joie! Quand tu m'appelas + la vie (je ne sais comment), ce fut pour te suivre, il me semble, pour +te rpliquer selon des modes explicatifs et non contradictoires.--enfin, +pour matrialiser en la substance que je t'apparais, ton rve d'un autre +sexe. Est-ce mon rle, oui ou non? Alors, que me reproches-tu et +pourquoi me fais-tu pleurer,--moi ta pense mme? + +--Tu es lourde, parfois, comme un ennui,--et tu te matrialises trop. + +--Je suis ce que tu as voulu, reprit Hyacinthe, et je t'appartiens +tellement que de me blmer, c'est toi-mme que tu offenses. + +--Elle n'a donc jamais pens, l'Hyacinthe adore, dis-je, en mettant +d'atroces sous-entendus d'ironie, que ce qui a commenc doit finir. + +--Je ne sais plus quand j'ai commenc t'aimer, c'est--dire vivre, +dit Hyacinthe en tremblant, mais je ne veux pas finir. + +--_Imbecilla pluma est velle sine subsidio Dei_. La volont n'existe que +conforme la logique la plus haute. Si tu m'appartiens, tu ne peux +vouloir. La rbellion d'un fantme! + +Elle devint amre: + +--Cependant j'ai une me. + +--On dit aussi l'me d'un violon et l'me d'un soufflet,--mais je vous +l'accorde, Hyacinthe, votre me immortelle de femme, immortellement +futile et ngatrice. C'est elle qui me gne et dont les manations +s'lvent en fume autour de moi et obscurcissent ma vision de l'infini. +Si je pouvais t'aviver jusqu' la lumire, charbon sans flamme, mais tu +restes noir sous mon haleine et tu infestes d'odeurs charnelles le +laboratoire de mes dsirs purs. + +--Annihile-moi, Damase, pulvrise l'ininflammable charbon,--mais +tais-toi, et qu'en mourant je puisse adorer encore tes lvres muettes! + +--Pourquoi t'aimerais-je, mme en paroles, puisque tu me damnes et que +je le sais? + +--Au moins, Damase, ne me spare pas de ta damnation, et que nous soyons +deux--en Enfer! + +--Tu me l'as dj dit. Ah! stupidit des amoureuses excessives. Mon +Dieu, que je sois damne, pourvu que je vous aime!--n'est-ce pas? Mais, +enfant plus irraisonnable que la trajectoire brise d'une ide de +fou,--damne, tu me haras. L'enfer n'est que haine, et si une lueur de +joie phosphorescente irradia jamais les prunelles ddies aux ternelles +tnbres, ce fut dans les yeux morts d'un damn souffrant cte cte +avec l'tre pour lequel il ouvrit jadis l'inestimable fontaine de son +coeur sacrifi. + +--Tu me fais peur! Tu me fais peur! + +Hyacinthe se jeta mourante dans les bras du tortionnaire. Elle se +serrait contre la raison mme de son effroi; elle baisait la main qui +l'endolorait, les rignes qui lui dchiraient les seins, le +sphondylotrobe qui lui crasait les vertbres. + +Ne pouvant peut-tre, tout an fond d'elle-mme, me croire si mchant que +je me faisais, elle leva vers mes yeux ses yeux pouvants, qutant une +fuyante tincelle de douceur, une dbile nuance de consolation +prcaire,--mais impitoyable, je maintenais le srieux triste dont +j'avais impos l'esclavage aux muscles de ma face. + +La baisant au front, je dis:--Que la plupart des paroles que je +prononai soient dissoutes, mais les dernires, non. + +Soudain, je sentis natre et crotre en moi une ide +diabolique,--voque sans nul doute par les mots spcieux, que j'avais +antrieurement prononcs. + +Je renversai Hyacinthe sur le divan o elle tait venue tomber vers moi, +et je dvorai la joie mauvaise de possder une femme paralyse par la +terreur. + +Selon de brusques retours, elle passait de la souffrance au plaisir, +mais sans oublier encore au milieu de la musique des chatouillements +sexuels, le discord des impressions pnibles, partage entre +l'indiscutable violence des actuelles sensations et la peur qu'aprs +l'extase le monstrueux tau de la haine ne la capturt entre ses bras de +fer pour l'ternit. + +J'eus le courage de prolonger l'exprience, dosant avec scrupule les +arrts et les mouvements, variant le rythme pour dconcerter la +certitude, et Hyacinthe, effare des contradictions qui martyrisaient sa +chair heureuse, souffrait dlicieusement, prte mourir d'amour dans un +paradis infernal. + +Enfin, les larmes jaillirent: je les bus comme de prcieuses perles de +sang. + + + + +LES LICORNES + + +Aprs cette crise, Hyacinthe m'ayant pardonn,--avec presque +l'tonnement que j'eusse besoin de pardon,--nous entrmes rsolument +dans la fort mystique, o ne vivent nulles autres notables btes que +les peureuses licornes. Comme elles fuyaient devant elle, secoues par +de grands airs ddaigneux, ce fut pour mon amie une occasion +excessivement propice de regretter sa virginit. Je lui fis comprendre +qu'il y avait un mrite vident en tel regret, une dorure trs fine pour +son me fane, une parure de repentir peut-tre suprieure mme +l'intgrit perdue, et elle consentit offrir Jsus l'oblation des +plaisirs o elle avait compromis la native candeur de sa toison. + +De mtaphores en mtaphores, nous nous levmes au mystre du Sacrifice. +Mon Amour est crucifi--[Grec: ho hemos hers hesthaurtai]. Le +mysticisme tel que nous l'acceptmes nous paraissait la suprme dignit +d'une me humaine ddaigneuse d'intermdiaires entre sa noblesse et +l'infinie noblesse de Dieu, entre sa quotidienne agonie et l'immortelle +agonie du Christ. C'est selon ces dispositions que nous dcidmes +d'assister dsormais la messe que chanteraient en nos mmoires le +prtre et les diacres choisis parmi les plus sanctifis dont les gestes +d'adoration s'lvent entre les lames de plomb des vieux vitraux. + + + + +LES FIGURES + + +Cloches, vases sacrs, oints, bnits et baptiss, trompettes et marteaux +de jadis, semanterions et xylophones, noles, campagnes, airains, +tintinnabules, cloches, vases sacrs! + +La hirarchie est convoque jusqu'au plus modeste, qui n'est rien et qui +va devenir gal en immunit aux plus hauts saints: il participe au signe +de la croix. + +Source lavatoire, l'eau sale mugit dans le bnitier comme un ocan de +conjurations. + +Femmes, vierges, clercs, lais: il n'y a plus de pnitents captifs sous +la symbolique chane d'un dmon de pierre; il n'y a plus de choeur des +vierges, la cloison est abattue et la vierge a perdu la fiert de son +tat. Il n'y a plus de grilles aux strictes mailles: le sanctuaire s'est +ouvert. Le prtre n'est plus vieux par rgle et mme il est jeune et ses +cheveux blonds dorent d'un reflet de concupiscence l'oeil des matrones +dvoiles. + +Seul, le Pauvre, liturgiquement, se tient la porte, avec le devoir de +gmir, afin que les oreilles heureuses s'pouvantent au cri de +l'ternelle misre. + +Des spulcres, sous les dalles, s'exhale une odeur de vie permanente; et +des ossuaires, une radiance d'toiles. Les reliquaires contiennent de la +poussire d'amour. + +Le chrme a sacr la table de l'autel (ainsi le trs saint Jsus se +purifie lui-mme) et, tel que d'un parterre imprial, les cierges, sous +l'arrosoir enflamm des acolytes, vont surgir et fleurir. + +Les anges prient, humaniss par des simulacres trs raisonnables, car il +est bien vritable qu'ils adorent les parfums essentiels qu'ils gotent +les suavits saintes, qu'ils entendent la parole incre: ils sont +jeunes, forts, libres, plus fconds que les plus puissants reins. Ils +vont nus, sans corruption, et s'ils se vtent, c'est de la transparence +du feu. + +Ange aussi, l'aigle du lectorium, aux lvations royales; anges, les +lions autoritaires et obscurs. + + +ORAISON + +Jsus, le grain d'encens fume dans l'encensoir: la Victime s'allume et +l'oblation future s'accomplit en dsir. Elle s'allume et fume et son +amour apparat sur la scne du monde: les Figures surveillent leurs +accomplissements. + +LE PRTRE.--Dornavant, l'eau sera sale et il pleuvra d'incorruptibles +roses: dnudez vos ttes, ce sont les larmes du Jsus. + +LE CHOEUR.--Saint Esprit, Esprit des cimes, Esprit radiant. + +Esprit prodigue, Lumire! +Trs bon consolateur, +Hte trs doux des mes, +Refuge ombraculaire! + +LE PRTRE--Seigneur, votre Fils accepta le fardeau de la chair, je +couvre mes paules du joug de la chasuble. _Introibo_. Je monterai +l'autel, je monterai vers Celui qui me rjouira d'une ternelle +jeunesse. + + +ORAISON + +La droite est la dignit du Roi, mais la gauche est rserve l'amour: +c'est l que l'on gote la plnitude des influences excessives. Les +cheveux de Jean ont la douceur des mes fraches; il reoit d'un coeur +pm les caresses de son Matre. + +LE PRTRE.--Il te bnira, celui pour qui tu te consumes. Ainsi soit-il. + + +ORAISON + +La navette est un navire, les grains d'encens sont l'quipage: la +navette est un navire sans voilure et sans cordage: la navette est un +navire et ses flancs sont gonfls d'or. Vierge, et toi, Thurifraire, tu +portes entre tes mains la barque de Saint-Pierre, stable et profonde +comme le sein de Dieu. La navette et un navire, l'or de ses flancs, ce +sont les peuples: un sacrement les pche et les sauve et les plonge dans +la fournaise. La navette est un navire et l'encensoir est la fournaise. + +LE PRTRE.--Le parfum s'lve au-dessus des roses, car les roses +moisiront, mais le parfum des roses est une oblation imputrescible. + +LE CHOEUR.--Gloire, gloire, gloire l'Esprit. + + +PITRE + +_S. Paul, Rom. 24._ + +C'est pourquoi Dieu, selon les convoitises de leur coeur, les a livrs +la souillure: tellement qu'ils ont dshonor leurs propres corps. A +cause de cela, Dieu les a livrs aux passions de l'ignominie: car les +femmes ont chang l'usage de nature en des usages qui sont contre +nature. Et pareillement les hommes, abandonnant l'usage naturel de la +femme, ont l'un pour l'autre brl de dsir, les mles sur les mles +oprant des turpides et recevant en eux-mmes le convenable salaire de +leur garement. + + +SQUENCE + +LE CHOEUR.--O verge et diadme du roi de pourpre. + +Tes gemmes ont fleuri en une haute prvoyance, ds le temps o dans +l'homme dormait le genre humain. + +O fleur, tu n'as pas germ de la rose, ni des gouttes de la pluie, et +l'air n'a pas plan autour de toi, mais tu es ne sur une trs noble +verge par l'oeuvre de la seule Clart. + +O verge, tu as surgi toute en or, verge et diadme du roi de pourpre. + + +VANGILE + +En ce temps-l le Seigneur, interrog par une certaine Salom sur le +temps de son rgne, rpondit: Lorsque deux feront un et lorsque ce qui +est en dehors sera comme ce qui est en dedans, et lorsque le mle tant +sur la femelle ils ne seront ni mle ni femelle. Salom demanda: +Jusques quand les hommes mourront-ils? Le Seigneur dit: Tant que +vous autres, femmes, vous enfanterez. Salom demanda: J'ai donc bien +fait, moi qui n'ai pas enfant? Le Seigneur rpondit: Nourrissez-vous +de toute herbe, mais ne vous nourrissez pas de celle qui a de +l'amertume. Le Seigneur dit encore; Je suis venu pour dtruire les +oeuvre de la femme: or ses oeuvres sont la gnration et la mort. + +LE CHOEUR.--Ainsi soit-il. + + +PRNE + +Dieu, lisons-nous en saint Denis l'Aropagite, Dieu n'est ni me, ni +nombre, ni ordre, ni grandeur, ni galit, ni similitude, ni +dissemblance. Il ne vit point, il n'est point la vie, Il n'est ni +essence, ni ternit, ni temps. Il n'est pas science, il n'est pas +sagesse, il n'est pas unit, ni divinit, ni bont. Nul ne le connat +tel qu'il est et il ne connat aucune des choses qui existent telle +qu'elle est. Il n'est point parole, il n'est point pense et il ne peut +tre nomm, ni compris. + + +OBLATION + +Elle a trouv douze corbeilles dans son hritage, douze corbeilles de +pain bnit. + +Les Figures sont les gardiennes du mystre, et toutes les figures +obissent au Symbole. + +Le ventre de la Femme est un autel d'offrande et la premire station du +Calvaire, l'habitacle premier choisi par l'Hostie; oblation obscure, +prlude sanglant de Transfixion. + +ORAISON + +La Patne apporte la paix. + +Marie, nimbe de rouge, lve sous un dais de pourpre l'Enfant-Roi, deux +anges offrent la fume procellaire de leurs encensoirs, et Jsus aussi +s'aurole de sang, et les anges, et sur le ciel bleu, dor par les +toiles, des nues de tonnerre s'amoncellent, couleur de colre et +couleur de paix, couleur de sang. + + +ANTIPHONE + +Le Roi tait couch, le Roi dormait dans son lit royal, mais le nard de +mon amour a pntr son sommeil, et le Roi s'est lev et a dit: +J'entrerai dans ce corps la bonne odeur et je dormirai l. + +L'ORGUE.--Des tnbres du profond exil, l'me d'un seul bond s'exalte +aux bleus violents de l'esprance, puis se profuse en laudations couleur +de soleil. + +De glauques ondulations agitent les abmes, l'ocan de la peur se +soulve en vertes cumes, mais une main parat sur la surface des eaux +troubles et d'une cassolette invisible se rpandent d'abondantes fumes +violettes. + +Les vagues humaines se gonflent vers le ciel, et dans les corps +transfigurs les coeurs palpitent comme des roses au vent du matin, et +les yeux sont vraiment de pures amthystes: des nuages candides drobent +les ventres frissonnants d'amour et tout s'apothose dans la blancheur +totale. + +LE CHOEUR.--_O salutaris Hostia + Qu coeli pandis ostium_ + +ORAISON + +Magie d'une surnaturalit terrifiante, puissance absolue, invincible +domination des mots, merveilleuse fonction des syllabes: _Verba +consecrationis efficiunt quod significant._ + +L'hostie s'lve dans les flammes solaires: l'Agneau demeure et saigne +sur la terre. + +LE PRTRE.--Souviens-toi, Christ, du sommeil de la paix. Accorde-nous la +paix du tombeau et le silence sacr des ncropoles. + +JSUS-CHRIST.--Vous dormirez en paix trois jours, si vous m'aimez, et la +pierre de vos tombes se brisera, et vous connatrez la Vie, si vous avez +connu l'amour. + + +ORAISON + +Les baisers sont les endormeurs des anciennes querelles, les baisers +sont les pacificateurs corporels. + + +COMMUNION + +Chair du Salut, Sang de l'ternelle joie, soyez la macration de ma +chair et l'apaisement de mon sang. Je crucifierai mes dsirs sur la +croix du calvaire, je couronnerai mes penses de la couronne d'pines, +j'enfoncerai dans mon ct la lance du renoncement, je boirai le +vinaigre de la drision et nul plaisir jamais n'amoindrira mon me. + +JSUS-CHRIST.--Le plaisir s'arrte l'unit et les douleurs sont au +nombre de sept fois sept. + +LE CHOEUR--Piti! Piti! + +JSUS-CHRIST.--Tout est consomm. + +LE PRTRE.--_Ite, missa est._ + + +VANGILE + +Au commencement tait le Verbe et le Verbe tait en Dieu et le Verbe +tait Dieu. Ds le commencement il tait en Dieu. Toutes choses ont t +faites par lui et sans lui rien n'a t fait. En lui tait la vie et la +vie tait la lumire des hommes: et la lumire tait dans les tnbres +et les tnbres ne l'ont pas comprise. + +Amen. + + + + +LE RIRE + + +Cette messe, nous l'entendmes dans un monastre de Bndictines, sous +un vitrail tel que des feuilles givres, tombes en une eau d'aube, +parmi la gloire d'un chant blanc crucifi d'or. La grce coula de +l'hostie blesse, quand l'ostensoir fut lev au-dessus des guimpes +adoratrices, et nous tions aveugls par les intarissables flots du sang +sacr de la Rdemption. + +Nous l'entendmes dans l'escurial spulcre des Carmlites, parmi la +tnbre d'un chant de mort assombri encore de tout le deuil de la grille +et du voile,--car il n'y a nulle joie pour qui est enserr par la +chair,--et nous tombmes genoux, crass de stupeur et d'affliction, +prts crier: pardon! aux expiatrices de nos plaisirs, ces mourantes +de la perptuelle agonie, et il nous sembla que de baiser un de ces +pieds nus serait un acte, en soi indulgentiel et absolutoire. + +--L'obligatoire exultation de la Bndictine, me dit Hyacinthe, est +peut-tre plus effroyable encore. Il leur faut une somptuosit de coeur +vraiment dconcertante... + +--Oui, rpondis-je, mais l'idal d'tre glorieux contrarie moins les +instincts humains. Il n'est que le dveloppement paradisiaque de la +tendance universelle de l'tre s'panouir et jouir. Mais vous dites +presque vrai: la joie d'une contemplatrice de la Rsurrection dpasse la +mdiocrit de la femme autant que la tristesse sacre de celle qui oeuvre +dans la nuit perptuelle son propre suaire et le suaire du Christ... +Aussi, songe comme elles sont loin, ces choses; au milieu de nous et +trangres la marche de nos vies. Si nous tions plus de notre temps, +Hyacinthe, toi cueillie comme une fleur de jadis dans la flore d'une +tapisserie des Flandres, et moi qui ai aboli tout contact d'me avec une +humanit salissante,--si nous tions vraiment de notre temps, la seule +existence de quelques centaines de ces ddaigneuses vierges serait une +insulte notre incontestable modernit. Et pour ne pas nous fcher +contre ces inoffensives sottes qui n'ont pas su extraire de la vie une +seule goutte d'alcool ou de poison,--pour bien leur faire entendre que +nous les apprcions telles que des enfants sans exprience, inaptes la +triple jouissance du lit, de la table et du trteau,--pour qu'aucun +doute enfin ne contrecarre nos avantages de citoyens civiliss, nous +nous bornerions rire. + +L, je sortis d'un carton une large feuille de papier de Hollande, o la +main d'un instituteur primaire avait consenti calligraphier pour moi +ces lignes prcieuses o palpite (j'ose le dire) l'me de la France +rgnre: + +[Illustration: + +_Chambre des Dputs + +Dbats parlementaires +Sance du 9 dcembre 1890 + +Compte rendu officiel + +M. B...,--Les Carmlites, congrgation +contemplative (Rires gauche)..._] + + +Hyacinthe fut trs effare de vivre sous le rgne d'une telle stupidit. +Nous crmes un instant que les temps prdits par Flaubert +s'accomplissaient. + +--Que vous importe? dis-je en remettant dans son carton l'exemple +d'criture. Nous ne sommes pas solidaires de ces revendications +d'imbcillit, puisque nous les jugeons et puisque nous en souffrons. +Que la tourbire les enlise et les dvore, eux, nos frres: +regardons-les descendre, et quand le sommet de leur crne vide dpassera +seul la ligne de boue, nous mettrons une lourde pierre dessus, de +crainte que la terre intrieure ne les revomisse, par dgot. Ah! je +voudrais avoir le courage de travailler l'avilissement de mes +contemporains... Corrompre leurs filles, quelle bonne oeuvre! Insinuer +l'obscne dans les enfantines mains qui caressent la barbe paternelle de +ces mufles! Les empoisonner au risque de prir nous-mmes. Faire comme +ces moines espagnols qui buvaient la mort en la faisant boire la +canaille franaise violatrice de leur monastre! + +Hyacinthe me calma par des secrets qu'elle partageait avec toutes les +cratures d'amour--et nous dormmes. + +Je rvai que, pour lui pargner le mphitisme de l'heure prsente, je +l'avais voue la clture du Carmel. Le soir, l'heure de l'office, +j'allais dans la chapelle de nuit couter les voix de tnbres, et, +parmi toutes les voix voiles de deuil, je distinguais la voix de ma +chre amante, morte et toujours Hyacinthe. + +Jamais je ne fis un plus beau rve. + + + + +LA FLAGELLATION + + +En notre tude de la thorie mystique, si parfois des mots +scandalisaient mon amie, je les interprtais son intelligence avec +toute la dfrence due aux textes des grands saints. Elle apprit que les +caresses de la main gauche, ce sont les premires souffrances, preuve du +sacrifice accept; et les caresses de la main droite, tout le manuel +sanglant de l'amour: le baiser des pines, l'attouchement des lanires +plombes, la morsure adorable des clous, la pntration charnelle de la +lance, les spasmes de la mort, les joies de la putridit. + +Nous mditmes sur cette nomenclature. Hyacinthe se surexcitait, +mprisait son apparence corporelle et dcide prouver ce mpris par +des actes. + +Un soir, comme je lisais la vie de sainte Gertrude, la vierge aux +ingnieuses dilections qui eut le divin caprice de remplacer par des +clous de girofle les clous de fer de son crucifix--et j'en tais la +page o Jsus lui-mme, pour charmer sa bien-aime, descendit vers elle, +et, la tenant embrasse, chanta: + +_Amor meus continuus, +Tibi languor assiduus, +Amor tuus suavissimus +Mihi sapor gratissimus_... + +Je cherchais la signification seconde de ces quatre vers,--lorsque +Hyacinthe m'apparut toute nue, me priant de la flageller. Elle tenait +la main une discipline de chanoinesse, sept cordelettes de soie en +dtestation des sept pchs capitaux, et sept noeuds chaque corde pour +remmorer les sept manires de faillir mortellement dans le mme mode +sensationnel. + +--Les sept cordes de la viole! dit-elle en souriant trangement. Les +roses, ce seront les gouttes de sang qui fleuriront ma chair. + +Pas plus qu'aucune autre femme de race, Hyacinthe n'avait de pudeur, +mais son ardeur pnitencielle seule expliquait la hardiesse de +s'illuminer devant moi en plein nu, sans nul geste de voiler les secrets +de sa forme sexuelle peine pubescente. Elle tait si jeune encore, +toute frle d'une puret athnienne et si pleine de la grce des +inconscientes ves, que le coeur me faillit d'ensanglanter cette +innocence. + +Pourtant j'obissais: des lignes rouges et des points rouges +stigmatisrent les paules de mon amie, ses hanches, ses reins, et des +piqres s'garaient vers le ventre et vers la candeur des seins peureux. + +Elle s'agenouillait les mains jointes, se relevait les bras tendus, +courbait le dos, dressait dans un frisson sa tte ple, criant quand le +flau tardait descendre: + +Encore! Encore! + +Je suis sr qu'elle eut l'illusion d'un grave martyre, d'une fustigation +digne d'Henri Suso ou de Passide, qu'on trouvait dans leurs cellules +vanouis parmi un ruisseau de sang et des lambeaux de chair attachs +la ferraille et aux molettes du solide martinet tomb de leurs doigts +las, malgr leur volont de souffrir jamais lasse,--mais j'avais t +clment, voulant bien contenter un caprice, mais non souiller de +cicatrices une peau dont l'intgrit m'tait chre. + +Encore! Encore! + +Elle me regarda avec des yeux en route vers l'extase, des yeux o le +blanc, comme en une clipse, mangeait dj le rayonnement des prunelles. +Sous la partielle occultation de l'iris, des lueurs folles passaient, o +la cruaut, qui n'tait pas dans le bourreau, pointait en clairs et en +flammes aigus. + +A ce moment, elle tait debout. Ses bras s'abattirent autour de mon cou +et elle tomba, m'entranant avec elle dans le plus mmorable abme de +divagations voluptueuses,--et nous demeurmes tout au fond pour jamais. + + + + +LES BAGUES + + +Ensuite de cette crise de dbauches amres nous permes en nos faces +extnues les regards ironiques de ceux qui n'ont plus rien dsirer +l'un de l'autre. Nous ne parlions plus gure et Hyacinthe chantonnait +avec insistance, terrasse d'avoir vid, jusqu' la dernire goutte le +calice d'or de Babylone. Ce fut pour moi, durant ces jours dsenchants, +l'occasion de quelques rflexions dfinitives. Je vis tous les dangers +du mysticisme deux, et je me repentis d'avoir associ une femme des +imaginations aussi dconcertantes pour la raison et l'quilibre +corporel. Je sentais que plus j'avais voulu lever mon amie en +intelligence et en amour, et plus elle s'tait complue des chutes et +des culbutes; elle avait l'art et l'audace de clore tous les lans vers +en haut par un lan dernier vers en bas, suivant la logique de sa +nature, videmment plus lourde que l'air spirituel. + +Comme elle tait toujours de mon avis, guettant mon geste ou mon opinion +pour s'y conformer avec ingnuit, je n'avais finalement acquis sur son +essence que des notions ngatives. Telle que ce Fakir qui vidait les +courges par le magntisme de son regard, elle buvait ma pense travers +mes yeux, contredisant d'avance ce que j'allais profrer, pour se donner +ensuite le mrite d'avoir t persuade. Hors de moi, vivait-elle? +Comment le savoir? Trs peu, d'aprs son aveu, et je crois que c'tait +vrai, car elle ne manifestait jamais aucun dsir original et tous les +mouvements de son me semblaient dtermins inclusivement par la +sensation immdiate qu'elle tirait d'un contact intellectuel ou sensuel +avec ma personnalit. Si le choc avait t trop violent, ses fibres se +congestionnaient assourdies, les vibrations taient muettes et je ne +sentais plus prs de moi qu'un animal obtus et strilement moqueur. + +C'est ce qui arriva aprs la nuit de la flagellation; elle retomba dans +la scheresse: plus de dsir physique, plus d'amour spirituel; plus de +chair, indiffrence totale. Je me trouvais svrement treint dans ce +cercle et forc de renoncer mes projets d'ascension mystique, la +corporit devenant la fois, d'aprs mes expriences et mes +observations, le moyen et l'obstacle, le moteur et le frein des +lvations surhumaines. + +Puisque je m'tais tromp, il s'agissait maintenant de rendre cette +femme son tat normal et de reprendre moi-mme le cours ordinaire +d'une vie sans aspirations indiscrtes. Mais notre rle tait diffrent, +sans doute: nous ne pmes russir nous organiser une bonne petite +existence bien mdiocre, bien honnte,--destins de toute ternit au +tout-ou-rien,--et le dtachement dfinitif s'accomplit. + +Un soir, je m'tais agenouill prs du divan,--o elle rvait, les yeux +vagues, ternellement couche,--et discrtement, avec l'intention de ne +formuler que des plis esthtiques, j'avais dgraf sa robe des soirs, +tout au long, et, bouillonne autour de son corps nu, l'toffe simulait +l'cume du flot qui, ayant apport l Hyacinthe, allait peut-tre la +remporter. En une curiosit d'enfant, je la regardais respirer, essayant +par jeu d'exciter la rvolte les ondulations comprimes, crasant de +la paume la rbellion du ventre; les seins fuyaient, disparus, fleurs de +magnolia sous la neige. Je m'amusais, je suivais de l'oeil et du doigt le +cours des veines, qui allaient se perdre, comme des ruisselets de sve, +parmi la floraison d'or des jonquilles et des soucis. + +--Aimez-vous cette amthyste? me demanda-t-elle, en cueillant son +doigt une bague ancienne. Elle est orientale, n'est-ce pas? Je l'ai +retrouve dans mon coffret, sous un collier de perles. + +Elle se releva, rajusta nonchalamment sa robe par quelques agrafes de +place en place, et, vidant sur un morceau de velours noir le coffret aux +bagues, elle les alignait, les tournait vers la lumire, les essayait +ses doigts. + +--Vous plaisez-vous toujours la campagne, Damase? Oh! moi, je voudrais +revoir ce grand salon o nous nous connmes, et mes soeurs, les ples +filles dcolores par les sicles, et retourner un peu en ce choeur de +grces, et je vous sourirai, Damase, quand vous passerez le long de la +vieille tapisserie... + +La chambre me parut pleine d'ombres funraires. J'ouvris la fentre: les +yeux dans la nuit, je vis plus loin que la nuit, et, les oreilles dans +le silence, j'entendis plus que du silence: + +Les prventives clarts et le son des matinales cloches qui m'avaient +guid vers Hyacinthe; la connaissance de nos mes antrieure l'union +de nos sens; les premires paroles de mon amie, d'ironique et si haute +raison, ds l'instant qu'elle eut surgi devant moi, et son insistance +se dire, quoique vivante, aussi morte que les apparences tisses avec +des laines et colories avec des rves. Vivante! Je le crus, puisque je +la vouai la Douleur quand elle-mme se vouait la joie d'utiliser +pour des sensations la nouveaut de son sexe,--et puisque je cdai ce +double dsir, qui n'est pas contradictoire,--et puisque je voulus +magnifier son me. Je la dflorai; il le fallait, afin de la faire +fleurir: fut-ce donc une illusion? Et quand elle me confiait: Ce n'est +pas bien suprieur manger une pche,--et quand elle dclarait +pourtant vouloir jouir encore de mon contact,--et quand elle tait +froisse de certaines manires d'aimer trop ingnieuses,--et quand elle +priait,--et quand elle voulait comprendre,--et quand le sacrilge +l'exalta,--et quand elle me railla, en me dfiant de dnouer le noeud de +sa complexit,--et quand je la fis monter sur la table de torture,--et +quand elle pleura--et quand nous gravmes, mouills de la sueur du +pch, la monte obscure du Calvaire,--et quand je fustigeai, sur la +nudit de son dos, l'impertinence de l'ternel fminin,--n'avait-elle +pas tous les dons essentiels de la vie? + +La voix du silence me rpondit: + +Tous les dons essentiels du rve. + +Je quittai la fentre. Hyacinthe jouait toujours avec ses bagues. Elle +tait toute ple: il me sembla que des rais de lumire passaient au +travers de son corps,--de ce corps qui venait pourtant de tmoigner +mes mains son vidence charnelle et sa vracit. + +J'avais froid, j'avais peur,--car je la voyais, sans pouvoir m'opposer +cette transformation douloureuse,--je la voyais s'en aller rejoindre les +groupes des femmes indcises d'o mon amour l'avait tire,--je la voyais +redevenir le fantme qu'elles sont toutes. + +_11 septembre-21 novembre 1891_ + + + + +LE CHATEAU SINGULIER + + +CONTE DE FES + + _Une histoire toute nue, comme il convient une telle babiole_. + + SIXTINE. VI. _Figure de rve_. + + + + +CHAPITRE PREMIER + + +Aprs que l'on avait longtemps voyag sur le dos maigre d'un aride +plateau, o les bls taient nains, on descendait, par une pente +insensible, vers de l'herbe et mme des arbres. Une petite rivire, +peine plus grosse qu'un ruisseau, causait ce changement de climat, dont +se rjouissaient intimement les rares plerins gars jusqu'en ce pays +lointain. L'herbe, mesure que l'on allait, devenait plus paisse et +plus verte; le long du ruisseau, elle s'levait si drue et si haute qu' +peine si les blanches couronnes des reines-des-prs mergeaient de +quelques lignes au-dessus de l'ocan d'meraude; on ne voyait bien qu'un +sombre rideau d'aulnes et de saules sous lequel coulait htive l'eau +vive du ruisseau salutaire. + +Jusqu'au ruisseau, la route durait, limite par des rigoles, consolide +par de rches graviers; mais le pont de bois pass (quelques planches +cimentes par de la mousse), c'tait la prairie, l'herbe ternelle qui +s'en allait en absolue monotonie. Un vague sentier se frayait dans la +verte mer, mais les gramens se penchaient et se baisaient au-dessus de +la trace dlaisse; quand on s'y engageait, les jambes, en redressant +les herbes amoureuses, faisaient jaillir des tincelles de rose une +perptuelle fuse de petits diamants qui s'en allaient tomber et mourir +parmi les meraudes, leurs soeurs. + +Si une voiture se risquait au del du pont de planches, le cheval, comme +un homme, suivait la sente parpillant gnreusement les fugitives +joailleries, et les roues, mordant l'herbe, y traaient un sillage +passager. + +C'est ce qui se passa, quand Vitalis, appel par le dsir, se mit en +route pour aller aimer la princesse Elade, qu'il n'avait encore vue +qu'en songe. + +Rien de plus doux, d'abord, qu'une telle traverse; l'alle la mieux +sable est rude en comparaison de cette harmonieuse prairie. Vitalis, +certains moments, quand l'herbe montait jusqu'au-dessus des moyeux, se +croyait en barque port par une mer d'algues et le vent qui venait de +loin, rasant le sommet des profondes vagues, ajoutait son illusion: il +tait enchant. + +Depuis plusieurs annes dj, Elade et Vitalis changeaient de tendres +lettres, mais si respectueuses que, pour un tranger, l'amour y et t +indchiffrable. Cela aurait pu continuer bien longtemps encore, car +Vitalis, heureux de ce commerce subtil, n'avait jamais souhait de +dormir dans les bras de sa belle amie. Belle,--il la savait belle, par +la puret de son criture, la dlicatesse de ses penses, la finesse +rare de son parfum favori; belle,--mais beaut lointaine et +inaccessible, beaut de madone ou de fe: il l'aimait en pense +seulement. + +Mais Elade tait femme. Elle voulut connatre son bien-aim, le toucher, +le possder, car les femmes ont les instincts charmants de l'gosme, +tels qu'ils s'panouissent dans les gestes des enfants encore dnus +d'hypocrisie. + +Elle crivit donc Vitalis: Vous terminez vos chres lettres par ces +mots qui me troublent et parfois me brlent:--Je vous baise les +doigts,--ou, Je baise vos blanches mains,--ou, Je porte vos mains pures + mes lvres,--ou encore par d'autres manires de dire toutes +charmantes,--eh bien! venez faire ce que vous dites, et non plus +seulement par mtaphore, venez! Je vous les tends, mes deux mains, et je +les donne vos lvres. Vitalis, vous aussi, donnez vos lvres mes +mains. Je vous tends les mains et mes mains vous attendent. + + +Vitalis fit atteler la voiture--un peu suranne--qui servait sa mre +suivre les chasses dans leur fort patrimoniale, et il partit pour le +Chteau Singulier. + +Aprs donc qu'il eut franchi le pont de planches et qu'il fut entr dans +la prairie indfinie, il sentit que son coeur se mettait battre avec +vhmence et, sans songer que cela pouvait avoir pour cause la crainte +de l'inconnu, il murmura plusieurs fois mi-voix: Je l'aime, je +l'aime! Je baiserai ses mains, qui m'ont crit de si douces choses; je +baiserai ses jeux, qui m'ont tant de fois regard travers les espaces +complaisants. Elade, je vous verrai donc,--je verrai donc vos mains, vos +mains! + +Il s'exaltait, mais pas tant qu'il ne penst au droit chemin et, comme +il sondait l'horizon avec une certaine anxit, il aperut, encore assez +loin devant lui, un arbre tout seul. Le sentier s'effaait de plus en +plus; il mit le cheval dans la direction de l'arbre. L'arbre portait, +crits sur une planchette, ces mots consolateurs, mais illusoires, car +il n'y avait aucun chemin visible: _Chemin du Chteau Singulier_. + +Vitalis eut un moment d'angoisse; mais en cherchant s'orienter, il +aperut encore un arbre, tout seul, au lointain. Il mit le cheval dans +la direction de l'arbre. L'arbre portait la mme inscription: _Chemin du +Chteau Singulier_. + +Vitalis interrogea une troisime fois l'horizon: un troisime arbre +apparut. Longtemps, longtemps, Vitalis alla d'arbre en arbre, travers +l'ocan changeant de la prairie indfinie. + +Quand il avait pass le pont de planches, le soleil se levait et +souriait; maintenant, il se couchait et pleurait des larmes de sang. La +nuit s'pandit; le brouillard, comme une houle invincible, inonda la +prairie indfinie,--et Vitalis, perdu dans les tnbres, s'endormit et +rva. + +Il murmurait mi-voix, tout en rvant: + +Elade, je vous baise les mains,--je baise vos mains blanches,--je baise +vos doigts purs, je porte vos doigts mes lvres,--je penche mes lvres +vers vos adorables mains, vos mains, vos mains... + + + + +CHAPITRE II + + +Quand Vitalis s'veilla de son sommeil et de son rve, le brouillard +s'tait transmu en lumire et le Chteau Singulier, palais et prison de +la princesse Elade, barrait de ses lourds et sombres granits l'horizon +de la prairie indfinie. Nulles murailles, nulles grilles, nulles +barrires n'en dfendaient les approches, mais de larges douves +l'encerclaient d'une sre protection par l'effroi ininterrompu de leurs +eaux profondes et noires. + +Quand Vitalis arriva au bord des douves, un bac se dtacha de la rive +intrieure et vint s'offrir lui; il s'embarqua et, ds qu'il eut +abord dans la cour du chteau, Elade elle-mme s'avanait sa +rencontre. + +Sans peur et sans simagres, elle s'avanait, souriante et les bras +tendus, toute sa personne dj offerte en amour. Elle baisa Vitalis sur +les lvres,--salut dont elle donnait la joie aux visiteurs lus et +appels par son dsir. + +Vitalis ne fut pas tonn d'un tel accueil, il rpondit par de tendres +propos et suivit la princesse vers le porche seigneurial. + +Installs en un obscur petit salon qui ressemblait une chapelle sans +Dieu, ils causrent. Vitalis conta les aventures de son voyage; comment +il s'tait perdu dans la nuit; comment, son rveil, il avait aperu, +voqus l sans doute par un art magique, les lourds et sombres granits +du Chteau Singulier... + +--Enfin, je vous possde, mon cher amant, interrompit la princesse +Elade, et si vous tes ici par enchantement, ce que je ne sais, tout de +mme vous y tes,--et je puis toucher vos yeux de mes lvres. Oh! que +j'aime vos yeux, mon beau Vitalis! Je les aime tant que je voudrais les +clore aprs y avoir enferm mon image! + +Vitalis se laissa baiser sur les yeux, puis il reprit son rcit et il +conta son rve; il dit avec quelle ferveur, tout en donnant, il baisait +les mains de la charmante princesse, et combien ce rve l'avait troubl +et rjoui... + +--Voici mes mains, interrompit encore la princesse Elade. Sont-elles +aussi douces en ralit qu'en songe? Rviez-vous tantt ou rvez-vous +maintenant? Comment faites-vous, Vitalis, pour discerner le rve du +rel? Moi, je rve si fortement, qu'il n'y a aucune lacune entre mes +songes et ma vie,--et je m'embarrasse peu de savoir si mes sensations +sont sages ou folles: tre aime me contente, que cela soit rve, que +cela soit ralit. Vous tes ici, puisque je vous touche, puisque je +vous entends, puisque je vous respire; je n'en demande pas plus: +Vitalis, ou fantme de Vitalis je vous chris pareillement! Vitalis, je +vous tiens et je dsire vous garder. Vous resterez! + +--Vous me garderez, rpondit Vitalis. + +--Oui, je vous garderai, continua la princesse Elade, car je vous +aimerai tant que vous perdrez la notion des jours et des nuits, des +heures et des minutes, et vous resterez prs de moi,--et vous me +sauverez... + +--De quel danger, de quels hommes? + +--Des hommes qui viendraient aprs vous, mon ami! Car je suis +condamne aimer toujours, et toujours aimer celui qui m'aime, celui +qui m'a dsire travers la prairie qui est mon Ocan, celui qui a +dcouvert le Chteau Singulier, celui qui, par sa seule prsence, a +donn des ordres muets au bac de mes douves, celui dont mes lvres ont +touch les lvres. Il faut que j'aime, c'est ma destine; si je n'aimais +pas, je mourrais, et si mon coeur se rvoltait contre l'amour, +j'prouverais des affres plus douloureuses que la mort. Tu le vois, je +suis la Prostitue. + +--Tu es la princesse Elade, tu es mon amour. + +--Ah! tu m'aimes donc, malgr le Mot? Alors, comprends! + +--Non, dit Vitalis, je ne veux rien comprendre que la beaut de tes +mains... + +--Mes mains, ta chane? + +--Ma chane, dit Vitalis. + +--Mais pourquoi ne veux-tu pas comprendre? + +--J'aime mieux t'aimer; et, d'ailleurs, je suis venu ici pour cela et +rien que pour cela. Je veux jouir de ta grce et non de tes secrets, de +tes paules et non de tes confidences... + +--Tu ne parlais pas ainsi dans tes lettres, Vitalis; tu ne sparais pas +alors les paules des confidences et tu souhaitais la possession de mon +me plus que celle de mes mains... + +--Oui, rpondit Vitalis,--mais maintenant que je t'ai vue, maintenant +que j'ai got ta beaut, je suis enivr de ton odeur,--et tu n'as +plus d'me, parce que je n'ai plus d'me. La Prostitue! Que veut dire +ce mot? La plus prostitue, c'est la plus belle; la plus prostitue, +c'est la plus puissante; la plus prostitue, c'est la reine... Oui, tu +es la Prostitue et tu dois m'aimer, puisque je t'aime. + +--Tu as compris sans le vouloir, dit Elade, mais tu ne sauras que plus +tard tout ce qu'il y a de gloire dans le nom d'opprobre dont j'aime me +vtir,-- amant qui me sauveras d'tre ce que je suis! + +--Que veux-tu devenir? + +--Une femme. + +--N'es-tu pas une femme? + +--Je ne suis pas une femme et je ne suis pas une vierge,--je suis Elade, +celle qui pleure d'tre sans sexe, celle qui, autour d'une me fminine, +sanglote de n'avoir pu assembler que des lments neutres--et nuls... Je +pleure et je sanglote, Vitalis, parce que j'ai une me de femme; je +pleure parce que mon coeur est tendre; je sanglote parce que mon +intelligence est douce et timide, mais surtout je pleure et je sanglote +parce que je n'ai pas de sexe... + +--Tu es un ange? demanda Vitalis sur le ton soudain d'une railleuse +ironie. Ah! continua-t-il, en baisant avec ferveur les mains de la +mystrieuse princesse, voil une confidence imprvue et sur laquelle je +garderai le secret,--si elle est fausse. + +Elade, rsign, se prta au simulacre d'amour que les gestes de Vitalis +exigeaient de sa bonne volont: pendant que les larmes tombaient sur ses +joues ples, de ses tremblantes mains elle dtacha les agrafes de sa +robe et elle consentit paratre nue,--soeur d'une statue de marbre. + +Vitalis s'en alla en disant: + +--Je reviendrai, Elade, car je t'aime encore, malgr le crime de ta +beaut. En voyant que tu n'avais vraiment pas de sexe, j'ai song que je +n'en aimerais que mieux la beaut de ton esprit, la grce de ton +sourire, la puret de tes mains... Je reviendrai,--mais laisse-moi +partir avant la chute du jour, car j'ai peur de m'garer dans la prairie +indfinie. + +Elade le laissa partir; elle suivit des yeux longtemps, longtemps, la +voiture qui s'en allait en crasant les herbes et les fleurs; puis elle +rentra, afin de prparer une toilette nouvelle, conforme aux dsirs de +l'Autre, de celui pour qui le bac se dtacherait bientt--une fois de +plus. + +Elle avait une toilette mauve; elle en mit une amarante. + + + + +CHAPITRE III + + +Tandis qu'Elade changeait de toilette, Vitalis changeait d'me. Sa +rencontre avec le mystre l'avait mortifi, et, comme il n'avait pu se +plier aux lois des joies suprieures, il se consolait en les mprisant. +Elade le regardait encore s'loigner vite et fuir vers des paysages +clments, qu'il se traitait dj de rveur stupide; il haussait les +paules, riait grossirement et zbrait de coups de fouet la srnit de +l'air. Sa voiture suranne, l'lgance d'hier, lui semblait douce et +jolie, et il s'y prlassait dans l'habitude d'tre un homme comme tout +le monde, celui qui, revenant d'une dception oublie ds la porte +close, s'en va au devant d'un plaisir invitable et naturel. En deux ou +trois heures de route, il avait acquis l'intellectualit d'un cheval +dont toute la psychologie est crite par les mots curie, avoine et +litire: sortir des brancards, secouer sa crinire, hennir, rentrer chez +soi, dans le vnrable asile de l'auge et du rtelier. + +A mesure qu'il s'loignait du Chteau Singulier, le paysage redevenait +honnte et vrai: plus de surnaturels brouillards, plus de tromperies, +plus d'arbres dresss seuls parmi le calme ocan d'une prairie +indfinie; tout tait rgulier et soign, la route blanche et unie, +orne d'une bordure verte, d'un foss sans eau et d'honorables +paralllpipdes de cailloux savamment concasss. Il avait la sensation +de rentrer dans la civilisation, c'est--dire dans l'uniformit, et il +se rjouissait. Les champs taient de bl, droite, et gauche, de +colza, herbes encore, mais de verts si diffrents, l'un comme de +velours, l'autre comme de l'envers d'un velours. + +Au sortir du mystre--le mystre pour certains est toujours un peu +ridicule,--un spectacle si bien ordonn, si prvu, si connu, avait je ne +sais quoi de rconfortant, dont Vitalis se gonfla: des ides de lucre et +de lubricit lui venaient en foule, et il les accueillait avec une +politesse empresse: Entrez, entrez, bonnes ides de lucre et de +lubricit! Les portes de mon me rgnres par la nature ne sont jamais +fermes pour vous; vous tes les amies de jadis et d'aujourd'hui, de +demain et de toujours; votre vue consolide mes principes et vos +chuchotements chatouillent mes oreilles comme les vibrations du violon +vital. Ne suis-je pas Vitalis? Oui, je suis celui qui participe la vie +et la vrit de sentir et de compter. Entrez, entrez, bonnes ides de +lucre et de lubricit! Moi, je distingue fort bien le connaissable de +l'irrel et le pondrable de l'inconsistant; de l'or et des croupes, de +la chair et de l'argent, voil ce qui me ralise. Oh! possder ces +terres et tous ces arbres, tous ces bls, tous ces colzas,--et les +vendre! Et avec l'argent de la vente acheter de l'amour, du vritable +amour, de l'amour sans pudeur et sans soupirs, de l'amour amical, tide +et pur. Il n'y a de pur que ce qui est naturel et il n'y a de naturel +que ce qui est animal. Entrez, entrez, la porte est toujours ouverte et +mon me est rgnre par la nature, bonnes ides de lucre et de +luxure. + +L'me que venait de revtir Vitalis tait lgre ainsi que du linge +blanc lessiv par des sorcires; c'tait une me inimaginablement +diaphane, et tellement que sa pense, au travers de ce linceul, tait +aussi visible qu'une fleur sous les vitres d'une serre. + +Une bergre passa. + +--Ho! la bergre, o sont tes blancs moutons? +--Mes blancs moutons sont tous l'abattoir. + +Et la bergre, envoyant un baiser Vitalis, entra dans un chemin creux. + +Vitalis descendit de voiture, attacha son cheval un arbre, et il entra +dans le chemin o la bergre, ayant l'air de fuir, accrochait +adroitement sa robe toutes les ronces. + +Une fille est faite pour cela, et lorsqu'on erre par les chemins creux, +ce n'est pas pour tourner le dos l'occasion. Vitalis l'eut peine +touche, qu'elle glissa,--et ils avaient la tte sous la mousse et les +pieds dans la boue. + +Un cu? Cela vaut toujours un cu. + +La bergre chantait, pendant que la voiture s'loignait sur la route +rgulire et soigne: + +--Ho! la bergre, o sont tes blancs moutons? +--Mes blancs moutons sont tous l'abattoir. + +Le paysage encore une fois changea. Il devint dur et triste; la route +rugueuse et coupe de rides s'en allait entre les collines de grs +escalades par d'anmiques genvriers que des chvres maigres secouaient +avec d'tranges airs de tte; entre les collines de pierre, un ruisseau +rampait sur les cailloux comme un serpent malade et, au loin, c'tait la +dtresse dsespre d'un ciel dvor par de sombres et hideux nuages. +Les nuages s'abaissrent, descendirent jusque sur les collines de grs +o les chvres maigres cessrent soudain de secouer les genvriers. + + +C'est ma propre turpitude qui m'enveloppe et qui m'accable, songea +Vitalis. Je suis parti la conqute de l'Amour et, lche devant le +mystre, fuyant la premire objection, comme un esclave au premier +coup de bton, je suis all me vautrer, dans la boue d'un chemin obscur, +sur la chair mprise d'une fille d'aventure! Ah! maintenant, je +comprends la chanson de la bergre et comme sa rponse fut bien celle +qui m'tait due! Moi aussi, je viens de les mener l'abattoir, les +blancs moutons, mes dsirs et mes rves, et ils ne les bleront plus +jamais, ils sont gorgs. La bergre fut ma complice, mais le crime +tait commis dans mon coeur avant que je n'eusse rencontr la complice +que l'enfer envoie toujours celui qui veut faire couler le sang des +agneaux. Elade, Elade!... Non, il est trop tard, mais reviens, bergre! +L'habitude de la boue attnue sa laideur; la boue peut mme devenir +douce, si elle est tide; pour n'avoir pas honte de son animalit, que +l'homme redevienne un animal simple, et, pour perdre le dsir malsain +des toiles, qu'il vive le long des chemins obscurs... Oui, reviens, +bergre, et tu seras la compagne de ma honte et la confidente du mpris +que je profre pour tout ce qui dpasse la hauteur de ma tte, pour tout +ce qui chappe mes morsures ou mes baisers! + +Elade, Elade! + +Non,--tous les agneaux sont gorgs... + +--Ho! la bergre, o sont tes blancs moutons? +--Mes blancs moutons sont tous l'abattoir. + + + + +CHAPITRE IV + + +Ayant offert aux glaces magiques de sa chambre solitaire la joie nulle +de son corps d'ange, Elade revtit la robe amarante que lui imposaient +l'ordre des choses et le rglement particulier de sa destine, puis elle +se coucha mlancolique sur des coussins brods de songes. + +Quel conte de fes qu'une telle vie et quel sombre enchantement! Rester +l, enclose, prisonnire d'un palais, d'un charme et d'une volont, les +yeux toujours prts l'clair, la bouche toujours dispose au sourire et +au baiser, la main dresse selon l'ternel geste d'accueillir volontiers +le voyageur,--c'tait la vie de la princesse Elade, et elle commenait +de la subir sans espoir. + +Quoique princesse et appele une signification trs haute, elle avait +des ennuis de femme, et, statue, des dsirs de chair qu'elle savait +irralisables. Tant d'hommes taient venus vers elle et si sottement +impuissants! Mais le dernier surtout l'avait due. Aprs de longues et +secrtes correspondances, et attir par l'odeur de l'idal, Vitalis +avait subi avec courage les premires preuves, mais la dernire avait +dcourag soudain sa bonne volont d'homme fait pour les satisfactions +videntes et les plaisirs humains. Et qu'attendre, aprs celui-l? + +Afin de se dlivrer elle-mme, elle souhaita d'tre androgyne et +bi-sexuelle; ayant ni le sexe adverse comme elle avait dj ni le +sien, obligatoirement, elle et retrouv dans l'unit la paix +intellectuelle, et, dans la pauvret sensuelle, la richesse inoue des +luxures transcendantes. Non! le salut ne pouvait venir que des au-del +de sa prison: ayant donc rflchi encore un peu, elle se leva, secoua +les plis de sa robe amarante, et, arrive au seuil, sous le porche, elle +attendit. + + +Un signe parut bientt parmi les grandes herbes, puis une forme se +dessina, celle d'un jeune voyageur qui s'approchait lentement, d'un pas +lourd et bris; le bac se dtacha de la rive intrieure; et le nouvel +amant d'Elade entra dans le mystre du Chteau Singulier. Il fut +accueilli comme l'avait t Vitalis, par les mmes caresses, par les +mmes paroles, et, comme lui, introduit dans la sombre petite chapelle. + +Par son ennui mme, par sa pleur, son air de comprimer des larmes, +Elade tait plus que jamais sduisante. Ses yeux, un peu baisss de ton, +s'clairaient d'une lueur dsespre, dlicieusement imploratrice, et sa +voix, de la couleur d'une violette mourante, parfumait de langueur et de +douceur la petite chapelle aux vitraux fans. + + +Psallus, genoux, l'coutait et la regardait; et, quand il entendit le +terrible aveu, qu'Elade, cette fois, fit avec dsinvolture, comme si +elle et confess le manquement le plus ordinaire et le plus +naturel,--il baisa, pour toute rponse, les mains qui tremblaient un peu +dans les siennes. + +--N'ai-je point parl clairement, trop clairement? demanda Elade, +surprise. + +--Elade, dit Psallus, vous tes une statue toute pure, et je m'en +rjouis, je vous aime telle que les enchantements vous ont faite, et si +vous expiez quelque faute, ou si vous tes la victime d'une mchancet +suprieure aux hommes, je veux expier et je veux souffrir avec vous. +Mais tes yeux et tes cheveux, tes paules et ton sourire sont dj +d'inpuisables coffrets d'Amour, et d'ici que j'aie aim infiniment +chacune de tes grces visibles et chacune de tes grces spirituelles, +nous serons devenus d'immortelles penses. Que m'as-tu dit, vraiment? +Que tu n'as pas de sexe? En es-tu bien sre? Ta beaut est d'une femme, +ton me est d'une femme, ton intelligence est d'une femme,--je puis donc +t'aimer, et je t'aime. Je ne suis pas venu de si loin et par tant de +fatigues, travers un pays hostile et ce dsert effroyable de verdure, +cet ocan d'herbe et de nues, je ne suis pas venu vers toi en qute +d'un spasme dont toute femme le secret. Je t'ai dsire telle que tu +es, et telle que tu es je te dsire encore, mais j'accommode mon dsir +ton essence. Ce que tu m'offres, je le prends, et ce que j'ai, je te le +donne,--mais je te donnerai peut-tre plus que tu n'attends. + +--Tu me donnes tout, Psallus, tu me dlivres! + +--Oui, je te dlivre de toi-mme et de la peur de ne pas plaire. En +t'aimant telle que tu es, je t'enseigne t'aimer toi-mme et te +vouloir telle que tu es. L'enchantement qui te cloue ici, c'est la +dfiance de toi-mme et la crainte des dieux extrieurs. Sois ton propre +Dieu, Elade, intelligence sacre, rendue adorable par tant de beaut +vue; prends conscience de toi et ne qumande pas la complaisance des +regards, sinon amis et d'tres parallles ta force. Sois Toi, Elade, +et mprise tout ce qui s'loigne de toi, et brise tout ce qui s'oppose +ta volont--obscure, mais qui va resplendir--d'tre libre. + +--Je suis donc libre! + +--Oui, dit encore Psallus, je suis venu t'apprendre que tu n'es plus la +prostitue. Le salut est personnel: deviens l'objet unique de ta propre +charit; choisis ton plaisir, choisis ton amour, choisis ta morale et ne +reois d'autre commandement que celui qui s'labore dans le mystre de +tes cellules et qui profre son cri saint dans la vibration de tes +nerfs. Intelligence, pourquoi veux-tu te donner comprendre? Comprends +toi-mme et ne t'inquite pas des bruits du dehors. Sois absolue. Baisse +l'paule et dgage-toi, si quelqu'un te met la main sur l'paule, et si +un homme veut te baiser les lvres, mords-le: c'est un faible qui veut +te prendre ta force, ton souffle et peut-tre ton me. + +Longtemps, ils se rjouirent de paroles d'amour et de libert. Elade, +gurie de ses doutes et de ses timidits, n'avait plus honte de ne pas +tre pareille aux autres femmes, et mme elle commenait sagement +s'enorgueillir des singularits de sa nature; mais mesure que +grandissaient son estime et son amour de soi-mme, elle sentait renatre +en elle des puissances abolies: son me miraculise miraculisait son +corps. + +--Psallus, dit-elle joyeusement, me voil mtamorphose en femme. + + + + +CHAPITRE V + + +Sauve de l'esclavage conventionnel, libre des prjugs humains, +arrache aux mchoires de l'Orque, nouvelle Andromde, Elade suivit son +Perse. Ils quittrent le Chteau Singulier et entrrent dans la prairie +indfinie, que leur volont d'tre heureux et fiers peuplait +d'imaginatives joies. + +Le sentiment de leur libert les ravissait; ils s'en allaient, faisant +mille folies, rpondant l'un et l'autre des phrases qui n'avaient pas +t dites, comprenant tout, rsolvant tout, tonns de rien, surpris +seulement, si leur pense revenait un peu en arrire, d'avoir longtemps +vcu en dehors de la plnitude et de la certitude. + +Par la dlivrance dont il avait t l'oprateur, Psallus achevait de se +dlivrer lui-mme de toutes les tyrannies inventes par les faibles pour +restreindre la volont des forts. Il niait hardiment et noblement tout +ce qui n'tait pas en conformit avec sa nature essentielle; sa +personnalit s'affirmait au point que rien ne lui paraissait plus +dfendu; il mettait la main sur tout, sur les toiles comme sur les +pquerettes, sur l'arbre et sur Dieu. + +--Il pleut des penses, dit Elade. Tendons les oreilles, ouvrons la +bouche et les yeux, nous serons pntrs d'infini. + +--Dieu est en nous, puisque nous sommes libres, dit Psallus. Les penses +dont l'air est plein, c'est la volatilisation de notre haleine; nous +nous respirons nous-mmes, car il n'y a rien d'extrieur nous, et la +cration tout entire part, comme une fuse, d'entre nos deux sourcils. + +Ayant jou avec les ides les plus hautes et les plus subtiles, ils +eurent le droit de devenir deux enfants et de s'battre dans la +campagne, tels des phbes sortis de l'cole et rendus leurs plaisirs. +Ils s'amusrent donc de toutes les faons les plus aimablement puriles, +et tous leurs jeux taient harmonieux. + +Elade s'tant assise au pied d'un arbre, Psallus se coucha auprs +d'elle, et il lui baisait les mains. Elle ressentit, pendant ces douces +minutes, de la tristesse et de la crainte; convalescente encore, elle +doutait; elle pensait l'tat ancien dans lequel l'avaient maintenue +les conventions humaines; quand Psallus toucha ses genoux, ils +tremblaient un peu; mais la force, soudain, lui revint tout entire, +avec la dfinitive conscience de sa gloire fminine: elle +s'abandonna--et les portes du palais d'Ecbatane s'ouvrirent au cortge +royal. + +Ils se promenrent encore, et tant, qu'ils gagnrent un lointain village +habit par des tisserands. De chaque porte sortait un bruit de mtier, +des soupirs de femme, des jurons d'homme, des cris d'enfant: c'tait +presque infernal. Au bout du village, une maison dominait, aussi sale, +aussi laide que les autres, mais plus grande et d'apparence moins +esclave; la porte tait ouverte, ils entrrent. + +Debout devant une glace obscure, une femme, avilie par le fardeau de +lourds et grossiers dsirs, peignait ses cheveux, des cheveux jaunes et +rches qui lui couvraient maigrement les paules; elle se penchait vers +la glace obscure, essayait des sourires, relevait la tte, chiffonnait +des rubans, puis reprenait son peigne,--et la toilette de cette +misrable semblait le travail le plus dur et le plus ingrat. + +Trois enfants se roulaient par terre, mchant des feuilles de choux et +cognant avec des morceaux de bois le pav humide; ils grognaient comme +des petits chiens et parfois pleuraient en ouvrant des bouches de +lamproie. Oubliant ses cheveux, la mre s'agenouilla prs du plus jeune +et lui mit entre les lvres un bout de sein qui ressemblait au noeud +d'une outre ou au bouchon d'une calebasse; gav, l'enfant revomit sur la +triste poitrine maternelle un peu du pauvre lait qu'il avait bu, puis il +s'endormit,--et la femme revint devant la glace obscure, infatigable +peigner ses cheveux jaunes et rches. + +L'homme tait au mtier; il lanait la navette et la rattrapait avec +certitude, et un effort de ses pieds et de ses reins chaque seconde le +coupait en deux; son seul repos tait de renouer un fil cass. Elade et +Psallus s'approchrent et regardrent. Elade soudain cria, en se serrant +pleine d'effroi contre Psallus: + +--Vitalis! Dieu! c'est Vitalis! + +Le tisserand tourna la tte et dit, en renouant un fil: + +--Oui, je me nomme Vitalis, et je gagne, en tissant de la toile, ma vie, +celle de ma femme et celle de mes enfants. Qu'y a-t-il d'tonnant +cela? Tout le monde fait de mme, ici. Les mtiers ronflent du matin au +soir et souvent bien avant dans la nuit. Nous ne nous reposons que pour +manger, boire, dormir et caresser la mre de nos petits. Nous sommes +honntes et heureux quand la toile se vend bien, quand nous pouvons +acheter avec le pain, du sucre d'orge pour les enfants et des rubans +pour les femmes. + +Elade, avec une grosse motion, car elle avait aim Vitalis, demanda: + +--Vous tes bien Vitalis, celui qui s'en vint jadis vers la princesse +Elade, enferme dans le Chteau Singulier? + +--Oui, je suis Vitalis qui essaya jadis de se nourrir de rves. Ah! je +suis bien revenu d'un tel rgime! En sortant de chez la chimrique femme +qui ne put me repatre que de divagations, je rencontrai celle-ci et je +l'ai aime srieusement, en homme qui connat la valeur de la vie. +C'tait une bergre. Quand je la vis pour la premire fois, elle venait +de conduire l'abattoir le troupeau de ses agneaux blancs; je fis comme +elle: j'gorgeai tous mes rves, et, devenus pareils l'un et l'autre, +nous nous aimmes. Pour l'lever jusqu' moi, je me fis semblable +celle que j'aimais et nous fmes heureux. J'tais riche: peu peu ma +fortune a disparu, je ne la regrette pas: la richesse permet l'oisivet, +l'oisivet permet le rve, le rve ronge les muscles, comme de malsaines +vapeurs; maintenant, je travaille; cela vaut mieux que de penser. + +--Vous tes un esclave! dit Elade presque pleurante. + +--Esclave, soit, rpondit Vitalis. N'importe, je suis content de mon +sort. + +--C'est impossible, dit Elade. Rvoltez-vous! + +--Je suis un honnte homme, dit Vitalis. + +--Soyez libre, dit Elade. + +Le tisserand haussa les paules: + +--Laissez-moi travailler--comme un homme. + +Elade et Psallus sortirent de la maison du tisserand, et Psallus dit: + +--Il y a deux sortes d'hommes, les hommes libres et les autres. Laissons +les autres. + +--Laissons les autres, dit Elade. + +Ils s'en allrent par le monde jouir de leur libert. + + + + +LE LIVRE DES LITANIES + + + + +LITANIES DE LA ROSE + + +_A Henry de Groux_ + + +Fleur hypocrite, Fleur du silence. + +Rose couleur de cuivre, plus frauduleuse que nos joies, rose couleur de +cuivre, embaume-nous dans tes mensonges, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose au visage peint comme une fille d'amour, rose au coeur prostitu, +rose au visage peint, fais semblant d'tre pitoyable, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose la joue purile, vierge des futures trahisons, rose la joue +purile, innocente et rouge, ouvre les rets de tes yeux clairs, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose aux yeux noirs, miroir de ton nant, rose aux yeux noirs, fais-nous +croire au mystre, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur d'or pur, coffre-fort de l'idal, rose couleur d'or pur, +donne-nous la clef de ton ventre, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur d'argent, encensoir de nos rves, rose couleur d'argent, +prends notre coeur et fais-en de la fume, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose au regard saphique, plus ple que les lys, rose au regard saphique, +offre-nous le parfum de ton illusoire virginit, fleur hypocrite, fleur +du silence. + +Rose au front pourpre, colre des femmes ddaignes, rose au front +pourpre, dis-nous le secret de ton orgueil, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose au front d'ivoire jaune, amante de toi-mme, rose au front d'ivoire +jaune, dis-nous le secret de tes nuits virginales, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose aux lvres de sang, mangeuse de chair, rose aux lvres de sang, +si tu veux notre sang, qu'en ferions-nous? bois-le, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose couleur de soufre, enfer des dsirs vains, rose couleur de soufre, +allume le bcher o tu planes, me et flamme, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose couleur de pche, fruit velout de fard, rose sournoise, rose +couleur de pche, empoisonne nos dents, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose couleur de chair, desse de la bonne volont, rose couleur de +chair, fais-nous baiser la tristesse de ta peau frache et fade, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose vineuse, fleur des tonnelles et des caves, rose vineuse, les +alcools fous gambadent dans ton haleine: souffle-nous l'horreur de +l'amour, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose violette, modestie des fillettes perverses, rose violette, tes +yeux sont plus grands que le reste, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose rose, pucelle au coeur dsordonn, rose rose, robe de mousseline, +entr'ouvre tes ailes fausses, ange, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose en papier de soie, simulacre adorable des grces incres, rose en +papier de soie, n'es-tu pas la vraie rose, fleur hypocrite, fleur du +silence? + +Rose couleur d'aurore, couleur du temps, couleur de rien, sourire du +Sphinx, rose couleur d'aurore, sourire ouvert sur le nant, nous +t'aimerons, car tu mens, fleur hypocrite fleur du silence. + +Rose hortensia, banales dlices des mes distingues, rose +no-chrtienne, rose hortensia, tu nous dgotes de Jsus, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose rose de Chine, si douce et si fane, miraculeux amour des femmes +remontantes, rose de Chine, tes pines sont mouchetes, et des griffes +sont rentres, patte de velours, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose blonde, lger manteau de chrome sur des paules frles, rose +blonde, femelle plus forte que les mles, fleur hypocrite, fleur du +silence! + +Rose couleur d'orange, fabuleuse Vnitienne, patricienne, +dogaresse, rose couleur d'orange, la gueule du tigre dort sous les +lampas de ton feuillage, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose abricotine, ton amour chauffe petit feu, rose abricotine, et +ton coeur est pareil aux bassines o mijotent les charlottes, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose en forme de coupe, vase rouge o mordent les dents quand la bouche +y vient boire, rose en forme de coupe, nos morsures te font sourire et +nos baisers te font pleurer, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose toute blanche, innocente et couleur de lait, rose toute blanche, +tant de candeur nous pouvante, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur de paille, diamant jaune parmi les crudits du prisme, rose +couleur de paille, on t'a vue, coeur coeur derrire un ventail, +respirer le parfum des barbes, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur de bl, gerbe lourde la ceinture lche, rose couleur de +bl, tu voudrais bien tre moulue et tu voudrais tre ptrie, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose lilas, coeur douteux, rose lilas, une onde t'a rouille, mais tu +n'en vendras que plus cher ta chair oxyde, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose cramoisie, somptueux couchers des soleils de l'automne, rose +cramoisie, tu te couches et tu t'offres, offrande impriale, aux +impubres convoitises, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose marbre, rose et rouge, fondante et mre, rose marbre, tu montres +encore volontiers le revers de tes ptales, dans la plus stricte +intimit, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur de bronze, pte cuite au soleil, rose couleur de bronze, +les plus durs javelots s'moussent sur ta peau, fleur hypocrite, fleur +du silence. + +Rose couleur de feu, creuset spcial pour les chairs rfractaires, rose +couleur de feu, providence des ligueurs en enfance, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose incarnate, rose stupide et pleine de sant, rose incarnate, tu nous +abreuves et tu nous leurres d'un vin trs rouge et trs bnin, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose au coeur virginal, louche et rose adolescence qui n'a pas encore +parl, rose au coeur virginal, tu n'as rien nous dire, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose groseille, honte et rougeur des pchs ridicules, rose groseille, +on a trop chiffonn ta robe, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose couleur du soir, demi-morte d'ennui, fume crpusculaire, rose +couleur du soir, tu meurs d'amour en baisant tes mains lasses, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose bleue, rose iridine, monstre couleur des yeux de la Chimre, rose +bleue, lve un peu tes paupires: as-tu peur qu'on te regarde, les yeux +dans les yeux, Chimre, fleur hypocrite, fleur du silence? + +Rose verte, rose couleur de mer, nombril des sirnes, rose verte, +gemme ondoyante et fabuleuse, tu n'es plus que de l'eau ds qu'un doigt +t'a touche, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose escarboucle, rose fleurie au front noir du dragon, rose +escarboucle, tu n'es plus qu'une boucle de ceinture, fleur hypocrite, +fleur du silence. + +Rose couleur de vermillon, bergre namoure couche dans les sillons, +rose couleur de vermillon, le berger te respire et le bouc t'a broute, +fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose des tombes, fracheur mane des charognes, rose des tombes, toute +mignonne et rose, adorable parfum des fines pourritures, tu fais +semblant de vivre, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose brune, couleur des mornes acajous, rose brune, plaisirs permis, +sagesse, prudence et prvoyance, tu nous regardes avec des yeux rogues, +fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose ponceau, ruban des fillettes modles, rose ponceau, gloire des +petites poupes, es-tu niaise ou sournoise, joujou des petits frres, +fleur hypocrite, fleur du silence? + +Rose rouge et noire, rose insolente et secrte, rose rouge et noire, ton +insolence et ton rouge ont pli parmi les compromis qu'invente la vertu, +fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose muguette, liseron qui s'enroule autour des lauriers-roses dans les +jardins d'Acadmos, et qui fleurit aussi dans les Champs-Elyses, rose +muguette, tu n'as plus ni parfum ni beaut, phbe sans esprit, fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose pavot, fleur d'officine, torpeur des philtres charlatans, rose +rostre au casque des faux mages, rose pavot, la main de quelques sots +tremble sur ton jabot, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose ardoise, grisaille des vertus vaporeuses, rose ardoise, tu grimpes +et tu fleuris au tour des vieux bancs solitaires, rose du soir fleur +hypocrite, fleur du silence. + +Rose pivoine, modeste vanit des jardins plantureux, rose pivoine, le +vent n'a retrouss tes feuilles que par hasard, et tu n'en fus pas +mcontente, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose neigeuse, couleur de la neige et des plumes du cygne, rose +neigeuse, tu sais que la neige est fragile et tu n'ouvres tes plumes de +cygne qu'aux plus insignes, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose hyaline, couleur des sources claires jaillies d'entre les herbes, +rose hyaline, Hylas est mort d'avoir aim tes yeux, fleur hypocrite +fleur du silence. + +Rose topaze, princesse de lgendes abolies, rose topaze, ton +chteau-fort est un htel au mois, ton donjon marche l'heure et tes +mains blanches ont des gestes quivoques, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Rose rubis, princesse indienne en palanquin, rose rubis, soeur +d'Akdyssril, soeur dgnre, ton sang n'est plus qu' fleur de peau, +fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose amarante, princesse de la Fronde et reine des Prcieuses, rose +amarante, amante des beaux vers, on lit des impromptus d'amour sur les +tentures de ton alcve, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose opale, sultane endormie dans l'odeur du harem, rose opale, +langueur des constantes caresses, ton coeur connat la paix profonde des +vices satisfaits, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose amthyste, toile matinale, tendresse piscopale, rose amthyste, +tu dors sur des poitrines dvotes et douillettes, gemme offerte Marie, + gemme sacristine, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose cardinale, rose couleur de sang de l'glise romaine, rose +cardinale, tu fais rver les grands yeux des mignons et plus d'un +t'pingla au noeud de sa jarretire, fleur hypocrite, fleur du silence. + +Rose papale, rose arrose des mains qui bnissent le monde, rose papale, +ton coeur d'or est en cuivre, et les larmes qui perlent sur ta vaine +corolle, ce sont les pleurs du Christ, fleur hypocrite, fleur du +silence. + +Fleur hypocrite, + +Fleur du silence. + + + + +FLEURS DE JADIS + + +_A Pierre Quillard_. + + +Je vous prfre aux coeurs les plus galants, coeurs trpasss, coeurs de +jadis. + + +Jonquilles, dont on fit les cils purs de tant de blondes filles, + +Narcisse oriental, fleur infconde et pas morale, + +Soucis dors, charme effar du familier succube, toile errante, flamme +dans les cheveux tristes du pauvre Songe, + +Jonquille, Narcisse et Souci, je vous prfre aux plus claires +chevelures, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Lys blanc, me ploye des vierges mortes, + +Lys rouge, qui rougit d'avoir perdu sa candeur, sexe fleuri, + +Iris, pleur bleue des veines sur un bras immacul, sourire de la peau, +fracheur du firmament nouveau, ruisselet o le ciel du matin tomba par +aventure, + +Lys blanc, lys rouge, Iris, je vous prfre des jeunesses moins +fiduciaires, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Fraxinelle, buisson ardent, chair incendie, fleur salamandre dont l'me +est une larme noire, + +Aconit, fleur casque de poison, guerrire plume de corbeau, + +Campanules, amoureuses clochettes que le printemps tintinnabule, petites +amoureuses tapies sous les ogives que font les coudriers, + +Fraxinelle, Aconit, Campanule, je vous prfre des amours moins +dltres ou moins lgres, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Pivoine, amoureuse donzelle, mais sans grce et sans sel, + +Ravenelle, demoiselle dont l'oeil a de fades mlancolies, + +Ancolies, petit pensionnat d'impubres jolies, jupes courtes, jambes +grles et des bras vifs comme des ailes d'hirondelle, + +Pivoine, Ravenelle, Ancolie, je vous prfre des chairs plus +prospres, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Nielle un peu gauche, mais duvete comme un col de cygne, + +Gentiannelle, fidle amante du soleil, + +Asphodle, pi royal, sceptre incrust de rves, reine primitive induite +en la robe troite des Pharaons, + +Nielle, Gentiannelle, Asphodle, je vous prfre la grce des vraies +femelles, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Primevre, fille ane de la rose premire, + +Bouton d'or, sequin des pauvres courtisanes, + +Muguet, muscadine pucelle, spcieuse innocence des pronnelles, qui +montrent leur gorgelette, petites nymphes au cul tout nu, + +Primevre, Bouton d'or et Muguet, je vous prfre des baisers moins +discrets, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Nigette, chimriques cheveux bleus de Vnus, + +Coquelicot, bouche que des dents d'amant ont mordue jusqu'au sang, + +Ambrette, fleur aime du Grand Seigneur, coquette aux yeux gris de lin +et la peau au grain si fin,--et une odeur monte de ton coeur, une odeur +sans aucune candeur! + +Nigelle, Coquelicot, Ambrette, je vous prfre plus d'une fleuronnette +qui parle, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Martagon dont les ttes se dressent par centaines, monstre odorant, +hydre azure, + +Martagon dont le front porte un turban de pourpre, + +Martagon dont les yeux sont jaunes, lys byzantin, joie des empereurs +dcadents, fleur favorite des alcves, parfum des Saintes Images, + +Martagons, multiples Martagons, je vous prfre d'autres monstres dont +je pourrais dire le nom, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Ellbore, ple rose empoisonneuse, + +Coquelourde, madame la Prcieuse, + +Omphalode, fleurs aux clairs yeux fascinateurs, fleur du nombril, miroir +profond o se profuse un faux infini, + +Ellbore, Coquelourde, Omphalode, je vous prfre des catins moins +mtaphoriques, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Piloselle, dame angora, chatte douce aux caresses, + +Girofle, nave cocardelle au bord d'un bandeau plat, + +Pavot, sommeil de l'amour en stupeur, repos, parmi les herbes hautes, +des furtifs exercices, l-bas, dans le vieux jardin provincial,--et tu +ne te rveilles pas lors d'un bruit de sabots! + + +Piloselle, Girofle, Pavot, je vous prfre aux plus aimables cottes, +fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Bluet, bluette, + +Pense, je pense toi,--quand je te vois! + +Belle de nuit, qui frappas ma porte, il tait minuit: j'ai ouvert ma +porte la Belle de nuit et ses yeux fleurissaient dans l'ombre, +Belle, Belle des nuits infcondes! + +Bluet, Pense, Belle de nuit, je vous prfre d'authentiques belles, +fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Marguerite, modestie des yeux qui des doigts font une claie, + +Balsamines, petites dames imprudentes, oeillades et simagres, + +Amarante, panache des conqurantes, baisers fondants, hanches fondantes, +lac de miel o se noient les coeurs adolescents, + +Marguerite, Balsamine, Amarante, je vous prfre aux plus srieux +enchantements, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Chvre-feuille, petite rdeuse, + +Jasmin, petite frleuse, + +Lavande, petite srieuse, odeur de la vertu, sagesse des baisers +pondrs, chemise la douzaine dans des armoires de chne, lavande pas +bien mchante, et si tendre! + +Chvre-feuille, Jasmin, Lavande, je vous prfre d'aucunes moins +sorcires, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Quintefeuille, demoiselle lue par les cornues, + +Piosne, dont les mains en mitaines sment des ironies, + +Saxifrage, tenace amour qui perce les coeurs les plus durs, flche +travers la pierre, sourire qui passe entre les mailles des plus mornes +grilles, + +Quintefeuille, Piosne et Saxifrage, je vous prfre de plus dociles +mystres, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Blattaire, fleurs des jaunes mnagres, + +Mollaine, fleur rabelaisienne, + +Persicaire, beaut dure, tison, flambeau au bout d'un roseau, tout dans +les yeux et rien au coeur. + +Blattaire, Mollaine, Persicaire, je vous prfre aux plus amoureux airs, +fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Monarde, poivre des mourantes amours, + +Clmatite, serpent qui s'enroule nos mes, + +Quamoclit, fleur entonnoir, fleur danade, qui boit insoucieuse tout le +sang de nos faibles coeurs, tant qu'il en reste un stygmate tes lvres, + +Monarde, Clmatite, Quamoclit, je vous prfre des chairs plus +colombaires, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Dame d'onze heures, toute frle sous ton blanc parasol, + +Alysson, dont la belle me s'en va toute en chansons, + +Rsda, parfum des petites cousines, amours gamines, rires adorns de +perles fines, + +Dame d'onze heures, Alysson, Rsda, je vous prfre aux jambes les +moins perfides, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Gant Notre-Dame, qu'on baise dvotement, + +Argemone, fossette sur la main qu'on adore, + +Eternelle, fragile opale mettre au doigt de son amie, pour qu'un +reflet de lune amuse dans l'alcve, + +Gant Notre-Dame, Argemone, Eternelle, je vous prfre aux plus blanches +mains, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Flambe, cordiale flamme des torches mlancoliques, + +Gladiole, poignard tragique, rougi du sang des hrones, + +Serpentaire, colre des bras dsenlacs, aspic sifflant dans les coeurs +vides, suicide! + +Flambe, Gladiole, Serpentaire, je vous prfre aux yeux les plus +pouvants, fleurs trpasses, fleurs de jadis. + + +Capucine, nonne souriante de souffrir, clat des secrets martyres, + +Larmes de Job, larmes pnitentes sous de ples paupires, tristes +perles sur des joues obscures, + +Aster, symbole amer des yeux mourants du Christ, + +Capucine, Larmes de Job, Aster, je vous prfre aux coeurs les plus +sanglants, coeurs trpasss, coeurs de jadis. + + + + +LE DIT DES ARBRES + + +Arbres, coeurs en prison, + +Je dirai vos secrets, ayant crucifi vos corces, + +Coeurs douloureux, + +Joies de mon triste coeur. + + +Chne, fleuve de gloire panoui vers les dieux morts, barbare aux pieds +formidables, pierre de lumire et de sang, + +L'ocan de ta chevelure glauque s'empourpre quand la conque a sonn +l'heure des haches, car tu te souviens des anciens jours, + +Chne, escalier de la haine, arbre sacr, joie de mon triste coeur. + + +Htre aux bras blancs, chapelle o la bonne Vierge pleure d'avoir +enfant, inutile escabeau bris par les pieds lourds des lvites +hermaphrodites, escarcelle brle par l'or des simoniaques, ventre vide +o l'Amour rva d'aimer les hommes, + +Serre sur ton nombril ta ceinture au serpent d'argent, + +Htre, ador quand mme, arbre miraculeux, joie de mon triste coeur. + + +Orme, vieux moine solitaire, tout charg de nos pchs, orme en prire, +le vent de la mer est plus sal que les larmes des Gomorrhens, + +Ouvre au vent de la mer les crevasses de ta peau pcheresse, et souffre +pour nous, + +Orme, corps flagell, joie de mon triste coeur. + + +Frne aux reins nus, songe impur sorti des ronces, comme un lys fou de +vouloir fleurir dans l'air mortel de l'ombre, + +L'oeil du dragon n'a jamais for ta peau vierge et froide, + +Frne, ple gymnosophiste, arbre ambigu, joie de mon triste coeur. + + +Noyer, chair obscure et glace, dame aux cheveux d'algue, orns +d'meraudes mortes, chapelets des regrets verdis dans l'tang de la +prairie arienne, espoir seul d'touffer la gorge des amours +inattentives, ombelle dsastreuse des avortes, + +Je me suis endormi ton ombre, ombelle froide, et je me rveille parmi +le dlire des suicids, + +Noyer, chair obscure et glace, joie de mon triste coeur. + + +Pommier, chaude et pesante ivresse des ventres pressurs par le rut, +grappe de complaisance, vigne grasse, dorure des ceintures lches, +tonneau fleuri, abreuvoir des abeilles de pourpre. + +Pommes heureuses, vos odeurs m'ont amus jadis, pendant que le mufle des +vaches se frottait ton dos. + +Pommier, tonneau fleuri, arbre heureux, joie de mon triste coeur. + + +Houx, arbre peine arbrisseau, ciseau des fesses hypocrites, burin des +dos aimables, manche du fouet, poignet du martinet, + +Houx aux jeux rouges, de tout le sang jailli sous tes griffes on ferait +un philtre de fraternit, + +Houx, petit arbrisseau, petit bourreau, joie de mon triste coeur. + + +Platane, mt de la galre capitane et voilure gonfle vers les amours +lointaines,--platane mle, catapulte de la semence au vent, les +cuirasses brises, les matrices violes,--platane femelle, tour, +attentive l'orient, recueillement de la prdestine, les germes +passent et tu les recueilles dans ta chevelure, tramail tendu aux +souffles et aux fleurs, + +Mle solitaire, femelle visite par l'esprit, unissez-vous dans +l'inconnaissable, + +Platanes, arbres seuls, fiers amants, joie de mon triste coeur. + + +Bouleau, frisson de la baigneuse dans l'ocan des herbes folles, pendant +que le vent se joue de vos ples chevelures, baigneuses, vous fermez vos +jambes autour d'un secret, portes d'ivoire, et sur les reins tendus des +blanches cariatides je vois tomber les larmes des dieux et le sang d'une +chimre transperce, + +Mais vous n'essuyez ni vos reins ni vos seins, Nymphes aux bras levs +pour porter le rve en triomphe. + +Bouleaux, tristes d'un nom obscur, arbres vierges, joie de mon triste +coeur. + + +Aune, veille funbre sur le corps du roi mort, tes rois sont morts, +peuple des aunes, et tu cherches en vain dans les eaux muettes l'clair +d'une couronne et l'cho d'une chanson nocturne, le roi des aunes dort +au fond des abmes, sous les herbes qui sont la barbe des mauvais mages, +et des fleurs d'oubli ont pouss dans les trous de ses yeux. + +Cueillez la fleur, si vos mains en ont la force, + +Aunes, peuple funbre, arbres en pleurs, joie de mon triste coeur. + + +Sorbier, parasol des pendeloques, grains de corail au cou dor des +gitanes, les moineaux fous ont becquet le collier de l'trangre et sa +chair, + +La gitane a deux colliers et les moineaux s'endorment sur tes paules, + +Sorbier, coeur hospitalier, arbre de Nol des pauvres oiseaux, joie de +mon triste coeur. + + +Cerisier d'automne, rouge comme une bonne amie, rouge du sang des coeurs +pendus tes branches, les passants d'hier ont mang tes dlices, et tes +feuilles pourpres attendent le caprice du vent sentimental, + +Songe pleurer, en tes larmes d'ambre j'imprimerai le sceau de ma +bague, afin de m'en souvenir, + +Arbre d'automne, arbre rouge, arbre cordial, joie de mon triste coeur. + + +Pin douloureux, rle ternel de l'ternelle vie, ta plainte est inutile +et ton dsir de mourir est contredit par la Loi. Tu vivras seul dans la +fort qui te hait et qui rit de tes soupirs pouvantables. + +Ceux qui vont mourir te saluent, + +Arbre douloureux, rle ternel de l'ternelle vie, joie de mon triste +coeur. + + +Acacia, si tes piqres parfumes sont des jeux d'amour, crve-moi les +deux yeux, que je ne voie plus l'ironie de tes ongles, + +Et dchire-moi en d'obscures caresses, + +Arbre l'odeur de femme, arbre de proie, joie de mon triste coeur. + + +Cytise, jeune fille penche au-dessus du ruisseau clair avec des +sourires dans les cheveux, cytise blond, cytise blanc, cytise pur, + +Tu donneras tes cheveux blonds aux lvres du vent, et ta peau blanche +l'invisible main du faune, et ta puret au mle qui passe dans l'air +hystrique. + +Blond cytise, arbre rveur et frle, joie de mon triste coeur. + + +Mlze, dame aux tristes penses, parabole accoude sur la ruine d'un +mur, + +Les araignes d'argent ont tiss leurs toiles tes oreilles et les +scarabes mortuaires, grimps ton corsage, ont vomi du sang sous la +pluie de tes larmes, + +Dame aux tristes penses, mlze, joie de mon triste coeur. + + +Saule, arbre plor, chevelure tombante de l'amante abandonne, voile +entre l'me et le monde, crpe lam de fleurs aussi lgres que ta +douleur, + +Relve tes cheveux, arbre plor, et regarde celui qui vient l-bas et +qui s'est dress sur la colline de l'aurore, + +Amante un peu hypocrite, saule d'lgante amertume, joie de mon triste +coeur. + + +Peuplier couleur de cendre, tremblant comme un pch, quelles +confidences ai-je lues crites sur tes feuilles ples, et de quel +souvenir as-tu peur, fivreuse fille oublie le long des sentiers, dans +les prs? + +Ta soeur aux cheveux crpusculaires s'ennuie au bord de l'eau, dites-moi +vos dsirs, mes incestueuses, et je serai votre messager, + +Coeurs inquiets, joie de mon triste coeur. + + +Marronnier, dame de cour en paniers, dame en robe brode de trfles et +de panaches, dame inutile et belle d'ampleur et d'insolence, + +Les sarcasmes tombent du bout de tes doigts, et des manants en furent +meurtris, mais moi je te briserai les poignets et tu m'aimeras, si je le +veux, + +Dame en paniers, dame en robe d'orgueil, joie de mon triste coeur. + + +If, n de la mort, prtre de la mort, if dont les rameaux sont des os, + +Requiem ternel debout comme un pardon au chevet glabre des tombes, + +Priez pour moi, if vnrable, arbre exorable, joie de mon triste coeur. + + +pine dont on fit la couronne de Notre-Seigneur, drisoire couronne au +front du roi sanglant, + +pine sacre toute rougie du sang de la grappe de misricorde, + +pine charitable, l'heure de l'agonie, enfonce un de tes aiguillons +dans mon coeur coupable, + +pine adorable, joie de mon triste coeur. + +_Aot 1894_. + + + + +THATRE MUET + + + + +LA NEIGE + + + + +I + + +Le rideau se dchire et fuit comme les vrais brouillards forms pendant +la nuit et que dconcertent, au matin, les premiers gestes de la +lumire. + +Alors on voit un paysage d'hiver. + +Les montagnes de l'horizon s'veillent en l'attitude d'une femme +couche, nue et frissonnante; les mains croises, sous la nuque, le +flanc surlev en forme de dme; un torrent d'argent bleu descend du +front et des paules. + +Doucement, avec des prcautions insidieuses, le ciel s'avive; la ligne +du dme anime d'un peu de violet, le sein, pivoine qui va s'ouvrir, +clate soudain en halo de pourpre; tout le corps de l'idole saigne sous +les griffes du lion, et la crinire surgit, les naseaux tincellent, les +yeux fulgurent. + +Le lion gravit le ciel et se perd dans les bras des nues qui se +disputent l'amant royal; les nues victorieuses droulent un nouveau +rideau dont les brumes troublent l'image du monde. + + + + +II + +Le rideau se dchire. + + +Alors on voit passer sur la scne, qui est un bois d'arbres tronqus, +dont toutes les branches gisent parmi les feuilles mortes et les +buissons de houx: + +Un bcheron. Sa serpe sur le bras, des cordes de chanvre sur l'paule, +il marche lourdement, le corps pli gauche. La bcheronne le suit, +crase sous une besace; devant s'arrondit un pain, derrire se tasse un +petit, dont la tte pend et oscille comme un battant de cloche. + +Ils passent, la tte basse, sans rien voir que leurs pieds; ils +s'arrtent: c'est que l'homme veut vider son sabot o une pierre est +entre; il s'appuie un instant sur sa femme, puis tous deux reprennent +leur chemin: on voit sur la droite disparatre le battant de cloche. + +Les montagnes, en l'attitude d'une femme qui s'veille, resplendissent +l'horizon. + +Un rideau de nues tombe sur le bois d'arbres tronqus. + + + + +III + + +Le rideau se dchire et l'on voit revenir le bcheron, la bcheronne et +le petit que trane le bras de sa mre. Ils vont s'asseoir au soleil sur +une grosse branche gisante dans les feuilles mortes et ils mangent du +pain et boivent mme une gourde. Les paupires baisses, ils regardent +leur pain, et quand ils renversent la tte pour prendre une gorge la +gourde, ils ferment tout fait les yeux pour ne voir ni le ciel o +planent des nuages de lait primordial, ni l'idole, dont l'norme et +nonchalante beaut n'est rien pour eux qu'un roc dplaisant et absurde. + +Ayant bu et mang, ils s'en vont reprendre leur besogne, qui est de +couper les membres et la tte des beaux arbres et de les coucher sur les +feuilles mortes, parmi les buissons de houx. + +Les nues s'abaissent vers la terre. + + + + +IV + + +Les nues se dchirent et l'on voit l'idole osciller. Ses jambes se +dtachent, son flanc se surbaisse, son buste se dresse, sa figure +s'affirme; elle est debout, le ruisseau d'argent bleu passe entre ses +seins et s'enroule ses reins; elle est debout, elle touche au ciel par +le front et ses bras tendus font de l'ombre sur le monde. Ses mains +lentement ramenes s'arrtent sur ses mamelles, les pressent +amoureusement et deux rayons de feu descendent sur la nature perdue: +l'un de ces rayons est un feu pourpre et l'autre est un feu violet. + +Dans le rayon pourpre on voit des hommes priapiques, et dans le rayon +violet, des femmes callipyges. Les deux rayons, d'abord divergents, se +croisent, puis s'emmlent et les sexes se livrent de si furieux +assauts qu'une pluie de sang obombre les airs,--mais le sang ne tombe +pas jusque sur le sol, car des anges hermaphrodites, sortis de chaque +tronc d'arbre, le recueillent en des coupes de rubis et s'en enivrent. + +Cependant les rayons se divisent, s'attnuent, meurent; les +hermaphrodites rentrent sous l'corce des arbres qui s'agitent en un +bref spasme de volupt, puis la lumire recommence se troubler, tandis +que l'on voit l'idole se recoucher sur le ventre des montagnes: mais ds +qu'elle est couche, un rire infini la secoue tout entire, son corps se +crispe, s'ondule, se roule; et enfin, elle porte la main son ventre et +en retire une grappe de raisin qu'elle mordille, apaise, en +s'endormant. + +Les nues se reforment. + + + + +V + + +Les nues se dchirent, et entrent, par la gauche, deux jeunes gens +envelopps dans le mme manteau, d'o l'on voit sortir et flotter au +vent une chevelure blonde. Ils marchent aussi vite que le permet leur +enlacement; sous la cape qui les couvre, on devine, des mouvements +d'toffe, qu'ils se baisent sur la bouche et ne dtachent leurs lvres +que pour reprendre haleine. Quand ils passent, sans rien voir que la +fleur charnelle qui renat incessamment sous les baisers qui la +dvorent, l'idole frisonne dans son sommeil et ses paules se resserrent +sur ses seins crass. + +Ils passent, et de plus graves nues alourdissent l'air. + + + + +VI + + +Les nues s'allgent un peu, puis se rsolvent, mais l'air est glac: +c'est de la neige. + +La neige tombe: les feuilles mortes, puis les vertes feuilles des houx +blanchissent sans perdre leur forme, mais la neige tombe toujours plus +paisse; les feuilles mortes ne sont plus qu'un tapis uniformment +candide et les buissons de houx ressemblent de blancs agneaux de sel. +On voit arriver, courbs, haletants et aveugls, le bcheron et la +bcheronne; le bcheron porte sur son dos un gros fagot que surcharge la +neige; la bcheronne a mis le petit dans son tablier et elle le protge +encore en faisant sa tte chtive un abri avec sa main tout engourdie. + +La neige devient si paisse et si lourde que les pieds des pauvres gens +ont peine en soulever le poids. Ils s'arrtent et se consultent, +pendant que les deux jeunes gens, occups de leur seul amour, arrivent +et passent; ils ont presque disparu, on ne voit plus que la flottante +chevelure blanche de la jeune femme, quand un coup de vent les rejette +sur la scne et les couche dans la neige. Ils se dbattent, ils prennent +pied, ils se relvent; le vent les couche encore une fois, fauchant du +mme coup le bcheron et la bcheronne, et le tourbillon amasse sur les +vaincus une montagne de neige aussi haute que la montagne de granit o +l'idole, invisible aux hommes, amuse son sommeil des extatiques rves de +la strilit. + +La nuit tombe. + + + + +VII + + +La lune dchire les voiles de la nuit et l'on ne voit rien qu'une +immensit blanche d'o sortent les cous noirs et nus des arbres +dcapits. + +L'idole, au-dessus de la neige, tressaille d'amour impur. + +La lune meurt. Nuit dfinitive et absolue. + +_13 juin 1894_. + + + + +LES BRAS LEVS + + +La scne reprsente un ocan de ttes, d'o surgissent, comme des +balises demi dcouvertes par le flot, une fort de bras levs. C'est +un peuple genoux et en prire. + +Les ttes se dressent entre les bras levs; des varechs et des lichens +pendent aux balises; le vent, souffl de l'orient, gonfle ces chevelures +et les soulve selon un rythme qui semble aussi une prire. + +Le peuple est genoux; des invisibles yeux, extasis de terreur et +d'espoir, une lueur lacte s'exhale et monte vers le ciel. Les mes +gravissent la voie lacte, jonche d'clats de perles, et le chemin +blanc, mais stri de barres nocturnes, de larmes de feu, de sanglantes +moisissures, s'engouffre et se perd, aux suprmes altitudes, dans la +gloire fulgurante du Pentagone. + +Le Pentagone oscille, puis tourne sur lui-mme comme une roue; les +flammes qui sortent de ses angles s'enroulant autour de la roue; le +Pentagone tourne avec une vitesse infinie et propage jusqu'aux confins +du monde un tourbillon d'air enflamm, o s'agitent des prunelles +dsorbites, coquilles de noix phosphorescentes emportes dans le fleuve +obscur et circulaire du malstrom universel. + +A ce divin spectacle, le peuple genoux frissonne d'amour et de +reconnaissance; la pit se prosterne dans tous les coeurs, et dans tous +les ventres l'humilit se couche sur les dalles parmi les dtritus de la +vie. Sur le chemin blanc, qui a rsist l'nergie du tourbillon, les +mes s'lancent et se bousculent; on les voit, corpuscules +d'incombustible amiante, trbucher aux clats de perles, escalader les +barres nocturnes, franchir les larmes de feu, nager travers les +sanglantes moisissures... + +La roue s'arrte et redevient pentagone; ses angles s'effacent: c'est un +cercle; il se gonfle: c'est une sphre. Ce spectacle ne parat pas moins +divin que le premier. Les bras se tendent plus nerveusement, les ttes +se renversent, bien dcides contempler l'Infini face face et dans +toute sa gloire. Le chemin blanc est tout charg d'une paisse poussire +d'mes: une fourmilire monte l'assaut du ciel et menace l'or limpide +de la Sphre immacule. + +Voil que toutes les mains et toutes les ttes ont trembl d'une mme +secousse: les premires fourmis font une tache sur la glorieuse sphre +et une ligne d'mes s'crit bientt de l'un l'autre de ses ples. La +Sphre s'obscurcit: le peuple a conquis son Dieu. + +En bas, un un les flambeaux, une une les lampes s'teignent; les +bras et les ttes s'vanouissent dans l'air, et le Vent d'Orient, qui +passe au-dessus des corps dtruits, emporte vers le Futur le parfum +atomal de la Vie. + +Le monde est devenu noir; un Dieu informe et lourd pend comme un lustre +teint au-dessus des tnbres; n'ayant plus de spectateurs, l'Infini a +ferm les portes du thtre,--mais il se recueille et il songe: J'tais +Pentagone. Je serai Triangle. + +La Sphre obscure se dplace sur son axe; elle se gonfle encore; des +points d'or apparaissent sur sa peau; les fourmis commencent pleuvoir +sur le monde o des lueurs tombent. La Sphre clate et de ses dbris, +ramens au centre par l'attraction, le Triangle se forme. + +Toutes les mes sont rejetes sur la terre, et, mesure qu'elles +touchent le limon, les atomes se groupent autour de leur essence, car le +Vent d'Orient, ayant fait le tour du globe, est revenu charg du parfum +atomal de la vie. + +Les flambeaux et les lampes s'allument: les ttes se dressent, les bras +se lvent; l'inconsciente prire monte en lueur lacte vers le +pluriforme Idal et les mes recommencent gravir le chemin blanc du +ciel, le chemin qui, dornavant, va s'engouffrer et se perdre, aux +suprmes altitudes, dans la fulgurante gloire du Triangle. + + +_10 juillet 1894._ + + + + +PAGES RETROUVES + + + + +LES PETITS PAUVRES + + +_A Henri de Rgnier._ + + +Les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les estime beaucoup, les +vnre, de mme qu'en Bretagne les gens devant les calvaires s'inclinent +et se signent, respectueux et dfrents. + +Humilie au gibet, humilie dans la sordide bassesse d'un hypocrite +mendiant, la divinit de Jsus saignait sous l'un et l'autre avatar, et +mme (ne le dirait-on pas?) rougissait. + +Situation minemment incompatible avec l'galit moderne, car, enfin, il +n'y a pas de honte tre Dieu. + +Primary relve le moral de ces modestes hosties, en lesquelles le Fils +de la Femme incessamment s'offre aux spurieux mpris de ses frres +ingrats. + +Oui, les chers petits pauvres du bon Dieu, Primary les vnre. + +Si, au coin d'une rue, un gueux immonde soulve avec respect son vieux +chapeau trou,--plein de courtoisie, Primary rpond par un de ces +ineffables saluts d'homme bien lev, mesurs et discrets, offre comme +aumne un fin sourire: tel agrable geste de la main ajoute ce rien +d'ironie qui pice et relve toute banalit. + + + + +LE PHONOGRAPHE + +_A M. Edison (de l've future)_. + + +Affaiss dans son fauteuil, confit dans son bocal, ratatin dans +l'huileuse ranceur de l'impuissance, M. Parital cligna vers la muette +horloge--gloire et, en un concordant geste de vrification, fit sourdre +de son gousset un somptueux oignon. Il en pleura: _l'Heure des +indniables petits chefs-d'oeuvre tait passe!_ + +Les valves de sa bouche billaient; il s'humidifia encore, il devint +plus lourd qu'une ponge oublie dans un baquet: une fume comme de +buanderie embrouillait ses lunettes, et sa pipe pendait morte. + +A un bruit de dclic issu de l'horloge--gloire, les valves se +rejoignirent, une allumette raviva la pipe, un coin de peau de daim +dbrouilla les lunettes, l'ponge se dlesta, la ranceur de l'huile +s'amadoua dans le bocal largi... + +M. Parital trempa hardiment sa plume dans la bouteille +l'encre-des-petits-chefs-d'oeuvre,--et surgirent ces mots: + +VOLUPTS FAUNESQUES + +Il raya _volupts_ et, avec moins d'entrain, crivit: + +PLAISIRS FAUNESQUES + +Il raya _plaisirs_ et crivit: + +RVERIES FAUNESQUES + +Il raya _faunesques_ et crivit: + +RVERIES PRINTANIRES + +Il raya _printanires_ et crivit: + +RVERIES JUVNILES + +Il raya _juvniles_ et crivit: + +RVERIES ENFANTINES + +La valve se rouvrait, pleine de perles noires, la pipe tomba; le bocal +devint une fiole, et la sauce si stupidement amre que M. Parital, +rcuprant la queue de sa fuyante nergie, la pina plus frocement que +ne pince un crabe. + +Arthmise entra: + +Ah! Monsieur doit tre dans un tat!... Je n'ai pas remont le +phonographe, ce matin! Sale bte, a donne plus de mal qu'un enfant! + +Et sans ajouter nul claircissement qui pt faire comprendre si sale +bte s'adressait au phonographe ou M. Parital, elle tournait la +mcanique. Vlan! un coup de pouce pour regagner le temps perdue. +Chante, perroquet! + +Elle fit claquer la porte, pendant que le sagace instrument disait: + +--Avez-vous lu, mon cher, le dernier livre de Parital?--_Varits +dmoniaques?_ videmment. + +--C'est exquis, n'est-ce pas?--Un indniable petit-chef-d'oeuvre! +Beaucoup de talent, Parital.--Et mme du gnie.--Oui, soyons justes et +avouons-le: Parital a du gnie.--Ne trouvez-vous pas que son front est +impressionnant?--Comme la montagne qui recle l'abme... + +M. Parital chantonnait, dbourrait sa pipe petits coups, en mesure, +se trmoussait dans son fauteuil, dressait son papier, lorgnait le bec +de la plume,--enfin, avec une solide verdeur de geste, crivait son +premier titre: + +VOLUPTS FAUNESQUES + +Il rdigea, l-dessous, d'affriolantes dductions, ne s'interrompant que +pour recligner de l'oeil vers l'horloge--gloire et susurrer: + +Voyons, mes chers amis, mnagez-moi! + + + + +SOEUR ET SOEURETTE + + +Soeurette, dit un jour Soeur, avec des yeux trs doux de vierge +consolable, coute-moi, Soeurette. Avons-nous, oui ou non, l'ge des +rvlations dfinitives? Sommes-nous, toi la blonde et perptuelle +adolescence, moi la brune et prcoce maturit, sommes-nous, Soeurette, +une couple de futiles cyclamens incueillables et nuls? + +Rponds, Soeurette, en me donnant tes lvres! + +Soeurette, dit encore Soeur, avec des yeux trs noirs de vierge +exaspre, sommes-nous, toi la fille aux seins blancs comme un mois de +Marie, moi plus vermeille qu'un Saint-Ciboire, sommes-nous, Soeurette, +des chairs que promne en landeau une attendrissante maman; ou des +chairs dont on montre le tiers au bal immacul de la princesse Unique; +ou des chairs enfin que les hommes en frissonnent, parce qu'on les livre +avec deux ou trois fois leur poids d'argent? + +Rponds, Soeurette, en me donnant tes lvres! + +Soeurette, dit encore Soeur, avec, les yeux terribles d'une vierge qui se +fait comprendre, sommes-nous, toi le flacon des odeurs mourantes, moi la +fiole aux stridents parfums, sommes-nous, Soeurette, les occultes amantes +d'un prudent chuchoteur, ou les patientes fiances d'un pouseur +distrait? + +Rponds, Soeurette, en me donnant tes lvres! Rponds, Soeurette:--Si +nous nous aimions entre nous, tout simplement? + + + + +LES CORRESPONDANCES + + +_A Edouard Dubus._ + + + Il est tonnant que l'homme ne sache pas encore que son Mental est + dans une lumire absolument autre que la lumire du monde: mais tel + est l'tat des choses que, pour ceux qui sont dans la Lumire du + monde, la Lumire du ciel est comme des tnbres... + + EMMANUEL SWEDENBORG + + _Les Arcanes clestes, 3**4._ + + +Mi-dvtue, il la prit sur ses genoux et le jeu des doigts en promenade +signalait mesure la localisation des Correspondances. Ton des +explications: cette affectueuse ironie qui russit capter l'attention +des petits enfants. + +--Mais oui, chre, le corps humain, tout son interne mcanisme, tout le +geste, tous les organes sont en homologie avec le monde spirituel, avec +le ciel-enfer, vaste espace en forme humaine, trs grand Hermaphrodite +habit selon les rgions par des cratures clestes, infernales, +purgatoriales: les infernales vgtent parmi les excrtions, les choses +mortes. + +Ce ne sont pas des symboles bien complexes: aux yeux correspondent les +anges de lumire; au coeur, des anges d'amour; aux poumons, des anges de +foi; aux bras, les anges de la force: Un bras nu m'est apparu, qui +avait en lui une grande force... + +Cette vie rsolue, les avares vont s'enclore dans la gele de l'estomac; +les improbes barboteront dans les marcages du fiel; les stupides et les +vaniteux, dans l'gout du colon; quant aux glorieux massacreurs, ils +expieront dans le perptuel in-pace du rectum la joie des champs de +bataille. + +Ames tendres qui adortes les enfants,--et qui en ftes--la matrice de +l'Hermaphrodite sera votre palais. + +--Oh! que tu m'ennuies! + +--Tiens, l,--et ou contact indicateur elle s'ennuyait dj +moins,--entre les jambes divines de l'Infini, c'est la demeure des +bonnes amoureuses. + +--Je ne comprends pas. + +--Voyons, figure-toi des organes immenses, et tu te promnes, tu +respires des odeurs de rut, tu te roules dans la neige des germes, tu +cueilles des fleurs phalliques, l'herbe est douce et crpele, les +dsirs, comme des aromates, sont vaporiss dans l'air, et le vent chante +des vers d'amour... + +--Et tu seras avec moi? + +--Eternellement! + +--Oui, mais tout a n'est pas vrai. + +--Oh! enfant, tout est vrai. Crois,--et crois aussi quand je te dirai le +contraire de ceci, car il n'est pas ncessaire de croire toujours la mme +chose. La route ne traverse pas d'identiques paysages. Soyons +successivement dupes des perspectives qui violentent nos yeux: c'est le +moyen de ne pas s'ennuyer. + +--Aprs? + +--Si tu tais une chaste vierge, je te promettrais d'attachantes +fonctions. Tu rsiderais dans les reins de l'insigne Hermaphrodite et +l, tu veillerais ce que les vaisseaux spermatiques n'enlevassent pas +au sang pour d'abusifs cots, toute son essence et toute sa vitalit. + +--Est-ce fini? + +--Oh! non, il y en a trs long. Mais, coute. Ma belle, j'ai bien peur +qu'au lieu des dilections du paradis gnital, nos pchs ne nous +destinent aux excrmentiels enfers, ne nous conduisent irrvocablement +sous les fesses du grand Corps, parmi les adultres, les sensuels, les +dvergonds de la charnalit... + +--Tout cela est bien malpropre! + +--Comme la vie, ma chre me, comme la vie! + + + + +ARIANE + + + + +HRODE MODERNE + + +_A Camille Mauclair._ + + +Ah! mon ami, vers quelle aventure! Quel rle m'avez-vous distribu, +moi, entre toutes les femmes? Matresse abandonne! Les Ariane! Ariane, +ma soeur, me faudra-t-il mourir comme toi, blesse, laisse? Contre le +tueur de lions, tu n'eus pas d'autres rbellions: Ariane est morte. +Fatalit potique et misricordieuse, ma fatalit, la mienne, est +suprieure, fatalit de l'argent, suprieure, moderne? Je suis moderne, +je puis souffrir, mais je comprends. + +Vous me le dites, que de fois! On se fatigue de tout, hormis de +comprendre. Je comprends, j'espre mme que cela me dlassera, d'aimer! + +Pas de mlodrame! fut encore une de vos paroles favorites, et, comme +vous saviez faire tenir, en cette ponge, sans nulle effusion +maladroite, votre exprience de la vie pratique! Au contraire, un peu de +raison, que diable! La qualit de l'amour se rvle la finesse des +pidmies, et les hommes ni les femmes ne mrissent en l'tat de fruits +uniques l'arbre de la vie. C'est comme dans un panier de pommes: plus +d'une pomme vaut la bonne. On peut trouver se rapparier, sans mme +sortir de son quartier: remarque parfaitement juste, mais enfin, cela +n'empche pas qu'il n'y ait un petit moment difficile passer. + +Car, tout arrive, supposez que je ne trouve pas. Alors, que faire? Vous +me livrez, inerme, aux cruauts de l'inquitude. Oh! mon ami, ce n'est +pas un reproche. Les reproches sont vains, je le sais, et gaspillent les +minutes, cette monnaie du temps, bien inutilement. Donc, pas de +reproches, et respectons les choses sacres. On ne s'en va pas opposer +un intrt de premier ordre, l'argent, telle minutie, le sentiment. Non, +ce que j'en dis, c'est pour me distraire seulement, je ne suis qu'une +femme: il m'est permis, n'est-ce pas? d'tre un peu lgre! Passez-moi +cela et souffrez, sans hausser les paules, que je m'amuse des bulles. +Voyons, je vous en prie, pas de fcherie, il faut laisser jouer les +enfants. + +H! Dix ans! Dix ans, mon cher, que je m'adonne vous aimer. J'aurais +pu glorifier des crans de soie ou faire des enfants, je vous aimais, et +je croyais que cela durerait toujours: c'tait ma vocation. + +Je vous aimais, c'est dire que je m'tais loge en vous, comme une +seconde me, tout fait persuade que la mort, seule, l'expulserait de +l'habitacle choisi. Je n'avais pas d'existence spare, j'tais la +greffe qui vit mme la sve de l'arbre, maintenue, chair contre chair, +par le jonc du jardinier. Amour, que tu fus un mauvais jardinier! +Croyez-vous que je n'aie pas saign la rupture? Me voil tombe comme +une branche morte. + +En deux mots, je vous dirai ce que j'ai sur le coeur; j'aurais voulu +vieillir avec toi. + +C'est fini, n'en parlons plus, mais soyez sr, mon ami, que je ne +vieillirai pas seule: d'abord, n'ai-je pas votre souvenir, et toujours +autour de ma vie, en mon crpuscule dfinitif, l'ubiquit de ton corps +familier? Et aux heures nocturnes, le souffle rvlateur de ton haleine, +et durant les jours, les longs jours, le murmure obscur et doux de tes +mots d'autrefois? + +Nous y sommes. + +Vous croyez m'avoir abandonne? Mais non, mon ami, ceci n'est pas en +votre pouvoir, par la raison assez plausible que je ne le veux pas. Je +me serais rsigne n'tre pour toi qu'une vaine passance? Mais non. Tu +vivais en moi et tu rgnais sur moi, simulacre cr par moi et couronn +par moi; roi, je ne t'ai pas dpos, tu rgnes; amant, je ne j'ai pas +tu, tu vis. Tu rgnes et tu vis, parce que je t'aime: ah! comment faire +pour n'tre pas aim? + +Comprends-tu ce miracle de mon plaisir? Tu ne m'as pas quitte un seul +instant, mon cher amant, mon roi cher, pas on seul instant, entre tous +les instants o s'quilibre notre vie, et pas un seul, tu ne me +quitteras jamais. + +Je vois, je sens, je touche mon amour. Je t'aime. Ecoute: je t'aime. +C'est moi qui te possde, moi, la renie, et non pas l'autre, la chrie. +Pauvre chrie! Va, je ne suis pas jalouse de son illusion, mais elle, +dis-moi, si elle savait? + +Ah! tu croyais qu'on peut se reprendre? Quelle sottise pour un homme si +intelligent, si pratique! Tu t'es donn, n'est-ce pas? Eh bien, je te +garde et je t'emporterai avec moi. + +Oui, mon ami, ta prcieuse vie est ma discrtion; et quand je serai +somme l'ternit, en mes bras je te prendrai, crature de mon coeur, +et c'est avec toi que je jouirai de la profonde et inhumaine joie +d'aimer infiniment en un amour infini! + +Nous irons au ciel ensemble, ma chre ombre, et ensemble transfigurs, +mon cher souvenir, nous vivrons ternellement. + + + + +VISION + + +_A G.-Albert Aurier._ + + +Elle tait dore sous ses voiles plement bleus, tel qu'un stuc +florentin. Comme je m'en tonnais: + +--C'est que je suis un trsor! + +Je rpondis: + +--Raison bien lmentaire. + +Elle dit encore: + +--C'est que je suis lmentaire. + +--Qui es-tu? + +--Je suis celle que tu vois. + +--Veux-tu que je t'aime? + +--Je le veux bien. + +Elle arrta, par un strident rire, mon geste humble et amoureux de +baiser ses pieds dors. + +Je cherchai, inquiet, les yeux de la vierge en or, mais je vis bien de +l'or, je ne vis pas les yeux. + +Elle dit, souriante: + +--Essaie! + +--Oui, je frlerai d'un peu de ma chair cette chair d'ostensoir. Oh! que +je le dsire! Laisse-moi faire. + +Ma tte s'inclina vers les pieds dors et aussitt tout disparut. + +--L! mon cher, chuchotait la voix du lointain, te l'avais-je dit? D'or, +de marbre, de chair, je m'vanouis l'preuve d'un contact. Je suis +l'Intouchable, c'est--dire la Femme. + + + + +PROSE POUR UN POTE + + +_A Saint-Pol Roux_. + + +Pense, disait le pote, pense au ple abandon... + +Il faut savoir qu'elle n'tait pas jeune, jolie plus gure,--et parmi +l'artificiel glacis blond des cheveux fins, tel qu'en un ciel enflamm +des avant-crpuscules, de blanches stries se couchaient, primevres +l'agonie parmi les soucis incandescents. + +Il faut savoir tout ce que savait le pote: encore ceci, que la pas +jeune et plus gure jolie femme, un dsolant caprice la dlaissait: Il +ne l'aimait plus! Ah! mme dans un grand calme de ton et avec gestes +la tant-pis--que-voulez-vous?--a contenait bien des sanglots, et pas si +effarouchs qu'ils ne montassent rsolument l'assaut du pauvre coeur. + +Il faut savoir encore qu'elle dit, aprs un silence: Me voil toute +seule. Reste s'organiser, arranger sa vie; et qu'en disant elle +torturait par des poses inaccoutumes ses bras,--oh! eux, trs beaux +encore et mme relativement superbes, relativement l'inconsistante +jeunesse,--ses bras veufs du cou trs cher qu'elle aurait eu tant de +joie trangler pour qu'il ne se plit pas une fois de plus sous +l'treinte de bras diffrents--oh! oui, on pouvait le dire--des siens! + +Il faut savoir encore qu'elle avait un vrai gros chagrin, en la +pantomime des simagres obligatoires,--car seule ou pas seule, est-ce la +mme chose, voyons?--et que, si elle avait t seule, toute seule, elle +se serait vautre sur ses tapis, se serait saoule de larmes amres et +de Ah! mon Dieu! toutes les deux secondes, et de Qu'est-ce que je +vais devenir? dans les intervalles et de--car elle avait de la +religion--Sainte Vierge Marie, rendez-les-moi! + +Il ne reste plus rien savoir, hormis ceci, que le pote avait beaucoup +d'esprit et qu'il faisait des vers. Ah! ma chre! des vers! oh! une +grce! un charme! Enfin, avouez qu'ils sont bien. Des caresses, vraiment +oui, inexprimables, des caresses, des caresses... + +Pense, disait le pote, pense au ple abandon... Et la pas jeune et +gure plus jolie femme devenait toute gracieusement ple et +finalement,--tel qu'un ciel enflamm des avant-crpuscules qui s'attnue +vers les candeurs de l'agonie, toute blanche, toute blanche... + +Ah! prends garde aux potes consolateurs, prends garde aux verbes, la +magie des ralisations, prends garde aux mots qui se dressent et vivent, +aux vocations improvises, aux incantations cratrices, prends garde +aux logiques de la parole:--toutes les syllabes ne sont pas vaines. + +Le pote disait: + +Pense au ple abandon des vieux lys solitaires. + + + + +L'OPRATEUR DES MORTS + + +_A Rachilde_. + + +J'tais prs de celle qui ne remuera plus, jamais,--j'tais genoux et +je pleurais prs de celle qui n'aura plus, jamais, de pleurs. + +Je pleurais,--intrieurement, car j'avais trop peur pour pleurer des +larmes humaines,--je pleurais divinement. + +On entra. C'tait un personnage vtu de noir, de tenue probe, et gant +de noir. + +J'interrogeais par le simple geste de la tte dresse, tourne un peu du +ct de l'intrus. + +D'une voix basse, calme et presque vive, pourtant,--oui, d'une voix +presque vivante, il rpondit: + +Madame, je suis l'Oprateur des morts. + +Et comme je comprenais, trop bien, hlas! ce qu'il fallait laisser +faire, je me levai, m'cartant du lit, les doigts encore joints, presque +crisps. + +Il se pencha vers la morte adore,--je regardais,--il replia le drap +jusqu'au-dessous des seins morts de ma morte, et, appuyant l'index au +bord intrieur de la mamelle gauche: + +C'est l, dit-il. + +Il l'avait mise en travers de sa bouche, l'pingle des coeurs morts, la +grande pingle, pour l'avoir porte de la main et frapper vite. + +Il dit: C'est l,--et du coup il piqua, d'un seul coup. + +Le visage de ma morte tait toujours pareil: elle n'tait pas plus morte +maintenant qu'on l'avait tue deux fois,--mais peut-tre que son coeur +immortel subissait, dans les au-del, la transfixion. + +Ah! lance mtaphorique du soldat romain qui tous les jours transperces +Jsus, et toi, pe mortuaire, n'tes-vous pas du mme fer? + +Alors avec un sourire de complaisance consolatrice, il dit: + +Elle ne sera pas enterre vivante. + +Il parlait de ma bien-aime, et me tendait un papier. + +Je lui fis signe: Sur la chemine. Ayant dfr ma douleur avec +l'assentiment poli qui signifie: Je suis sr de vous,--il sortit. + +Je me penchai vers la morte adore: c'tait une longue pingle d'acier +pommeau d'argent bruni, en forme de croix, une pe de crois... Ah! le +symbole, amie, se ralisait donc,--puisque tu l'avais, relle et +sanglante en ton sanglant coeur, la Croix! + + + + +L'ENFER + + +_A Louis Dumur._ + + +Dans son humble cellule, traverse d'tranges lueurs qui ne provenaient +ni de l'aube naissante, ni de la lampe moribonde, l'illustre Hrtique +crivait. + +Au dbut de son lger monitoire, il avait pos cet indniable aphorisme, +base de toute morale vraiment srieuse: + +IL Y A UN ENFER + +Maintenant, en de rougeoyantes cornues, il distillait les immondes +sulfures, activait dans les marmites du diable les soupes la poix, +cuisinait les sauces, au bitume, dosait les rations d'huile bouillante, +trempait dans la rsine, pour des illuminations anniversaires, les +cheveux blonds des bien-aimes et la barbe des amants; il largissait de +vastes tangs d'alcool o, comme des ronds de citrons dans un punch, des +nergumnes flottaient, somms de flammes vertes; il arrosait de plomb +fondu les crnes rebelles au Verbe ternel, et la chair dvore +renaissait magiquement pour grsiller encore sous l'immortelle pluie de +feu; ici, un terrible hachoir hachait les mains menteuses; l, un +racloir, d'un mcanisme surhumain, raclait sur leurs os gmissants la +chair strile des vierges folles;--et des coeurs tombaient sous la meule +infernale aussi presss que des grains de bl. + +L'illustre Hrtique n'oubliait pas les mes, fourbissait, avec le plus +grand soin, les fourches de la peur, les flches du remords, les +colliers de l'angoisse, les marteaux de l'effroi, les chanes de la +honte, les tenailles de la dsolation. + +Ensuite, il passa aux preuves. + +Il voquait de sinistres damns, de lamentables cadavres surgissant et +disant avec des yeux pleins d'une pouvante infinie: _Je suis en +enfer_! Ratbod, roi des Frisons, mergea ainsi du fond des abmes, vint +secouer devant ses officiers surpris des menottes de fer rouge. De mme, +le comte Orloff, quittant pour un instant les ghennes, manifesta, grce + sa prsence insolite en pantoufles et en robe de chambre, la vrit de +l'enfer nie par un incrdule gnral. Et d'autres, et combien d'autres, +rejets momentanment par le gouffre, marqurent sur les vivants, sur +les meubles, sur les tentures, les traces carbonises de leurs doigts en +feu, on bien, avec une jovialit vritablement dmoniaque, s'amusrent, +comme ce damn fameux, dont parle Pierre le Vnrable, abb de Cluny, +revenir asperger d'innocentes cratures avec un liquide plus corrosif +que l'eau seconde, en criant d'une voix non dnue d'une certaine +ironie: _Voici l'eau froide dont on se rafrachit en enfer._ + + +Des nuages couvraient le ciel, l'humble cellule tait traverse de +lueurs qui ne provenaient ni du soleil voil, ni de la lampe morte. + +L'illustre Hrtique avait inclin vers la table sa tte mdiatrice, il +la releva soudain et, pris d'un douloureux ricanement, il profra ces +quelques syllabes: + + +ET MOI AUSSI, J'IRAI EN ENFER + + +... Et des coeurs tombaient sous la meule infernale aussi presss que des +grains de bl. + + + + +UNE MAISON DANS LES DUNES + + +_A Paul Blier._ + + +Jadis, au temps des Antoine et des Paphnuce, la Thbade l'et tent, +avec ses cavernes et ses arnes muettes. Presque seul, vraiment seul, +dans le dsarroi des deuils rcents et la survivance illogique des +vieilles habitudes,--mort ce qui n'tait pas trs loin, trs haut ou +trs absurde,--il habitait une grande maison carre, couvent gyptien, +lourde blancheur crase dans l'or ple des sables. + +Terres conquises sur la mer, le sol en avait gard la nostalgie; les +herbes qu'il nourrissait avaient des formes marines; il cdait sous les +pieds comme le flot cde au poitrail des barques;--et les pins, ceinture +sacre qui enserrait la maison, s'taient courbs sous l'ternel vent de +l'Ocan, ainsi que de fuyantes voilures. + +Il crut, rentrant chez lui, qu'il allait visiter ses frres en +monastre; il attendait sur le seuil la coule noire du pre Hilarion... + +L bas, le phare d'Alexandrie dardait une flamme vive dans le couchant +assombri. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Plerin du silence, by Remy de Gourmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PLERIN DU SILENCE *** + +***** This file should be named 17605-8.txt or 17605-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/6/0/17605/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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