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+<HTML><HEAD><TITLE>Une Confédération orientale comme solution de la question d'orient</TITLE>
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+The Project Gutenberg EBook of Une Confédération Orientale comme solution
+de la Question d'Orient (1905), by Un Latin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Une Confédération Orientale comme solution de la Question d'Orient (1905)
+
+Author: Un Latin
+
+Release Date: January 18, 2006 [EBook #17543]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE CONFÉDÉRATION ORIENTALE ***
+
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+
+Produced by Zoran Stefanovic, Mireille Harmelin and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+<h4>1907</h4><br><br>
+
+
+<h1>UNE CONFÉDÉRATION ORIENTALE<br>
+COMME SOLUTION DE LA QUESTION D'ORIENT</h1><br><br>
+<h3>par<br></h3> <h2>un Latin</h2><BR><BR><BR>
+<h3>«L'Italie s'est fondée sur le principe des nationalités;<br> elle peut en
+élever le drapeau de préférence à toute autre nation.»<br>
+J. NOVICOW (<i>La Possibilité du bonheur</i>).</h3><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>AVANT-PROPOS</h3><br><br>
+
+
+
+
+<p>Le problème soulevé en Extrême-Orient par la présente guerre
+russo-japonaise ne saurait détourner complètement notre attention du
+vieux problème balkanique qui, depuis des siècles, préoccupe les nations
+européennes. Il faudrait des volumes pour en retracer les différentes
+phases et étudier les soulèvements successifs des peuples de la Péninsule
+contre la domination ottomane, et la fameuse question d'Orient, insoluble
+à première vue, reste, avec toutes ses menaces, à l'ordre du jour.</p>
+
+<p>Or, dans les centaines d'ouvrages traitant spécialement de cette question
+ou s'y rapportant par certains côtés, nous n'avons trouvé que bien
+rarement, et indiquée en général de très sommaire façon, l'idée d'une
+solution pratique possible. Les projets de partage de la Turquie, si
+nombreux autrefois, sont devenus bien rares aujourd'hui et présentent
+l'inconvénient de rompre l'équilibre européen en favorisant telle ou telle
+grande puissance. On se borne donc à souhaiter platoniquement que les
+peuples chrétiens puissent se développer librement, ce qui est impossible
+dans l'état actuel des choses, en raison du régime turc et des rivalités
+de race. On déclare que, si désirable soit-elle, la création d'une
+confédération balkanique reste pour le moment dans le domaine des utopies.
+On parle de toutes sortes de jeux d'alliances, sans croire à leur
+possibilité ou à leur durée et sans rechercher une combinaison réalisable.</p>
+
+<p>Il semble bien qu'il serait temps d'envisager en elle-même cette question
+d'Orient posée depuis des siècles, qui est une des plaies de l'Europe et
+qui a provoqué depuis cinquante ans deux grandes guerres européennes.
+Jusqu'ici, en effet, on n'a envisagé, en Orient, que l'intérêt de quelques
+grandes puissances, et l'on a surtout parlé du «concert européen» et de
+«l'intégrité de l'Empire ottoman».</p>
+
+<p>Ne devrait-on pas mettre un terme à d'incessantes agitations? Souvent
+elles ont failli provoquer des conflits européens, et elles menacent de
+s'aggraver davantage en raison des efforts que font les races chrétiennes
+pour élargir leur territoire aux dépens d'abord du Turc et ensuite de
+leurs voisins chrétiens. Penser à une solution équitable du problème
+balkanique est d'autant plus urgent que les réformes imposées à la
+Turquie par les puissances ne sauraient remédier à une situation que
+l'on s'accorde unanimement à trouver déplorable.</p>
+
+<p>Il s'en faut de beaucoup que ces réformes, partielles et locales, soient
+de nature à assurer à l'Etat turc une succession d'années exemptes de ces
+secousses violentes qui menacent à tout moment de précipiter l'inévitable
+catastrophe; tout au plus constituent-elles un palliatif, qui pourra
+prolonger pour un certain temps l'agonie du régime ottoman.</p>
+
+<p>Étant donné que la situation actuelle ne saurait plus se prolonger
+longtemps sans que, d'une part la Russie, d'autre part l'Autriche (et
+derrière elle l'Allemagne) n'exercent leur poussée progressive, celle-ci
+vers Salonique, celle-là vers Constantinople, ce qui ne s'obtiendrait
+probablement pas sans mettre en feu toute la péninsule balkanique,--aux
+hommes d'État appelés à fixer les destinées de l'Orient européen, comme
+aux personnes qui examinent la question en dehors de toute arrière-pensée
+favorable à l'une des grandes puissances, nous dirons ceci:</p>
+
+<p>Le présent travail a pour objet de mettre en évidence une opinion toute
+personnelle concernant une solution possible du problème oriental. Notre
+idée peut sembler hardie au premier abord, mais elle nous paraît être la
+seule capable de mettre fin à une situation grosse de périls dans le
+présent et dans l'avenir.</p>
+
+<p>Tout projet de confédération ou de pacification--nous n'en exceptons
+pas celui-ci--parviendra difficilement, lentement dans tous les cas, à
+réaliser quelque chose de concret, de positif; mais si notre travail,
+sans même provoquer une tentative d'exécution immédiate, fait germer dans
+l'esprit de quelques hommes d'État l'idée d'une confédération telle que
+nous croyons devoir la préconiser, nous estimerons que nos efforts n'ont
+pas été perdus.</p>
+
+<p>Les peuples chrétiens d'Orient, au lieu de s'épuiser en luttes vaines pour
+tâcher de s'absorber les uns les autres, pourraient en effet, au prix de
+mutuelles concessions, vivre en fraternelle intelligence et concourir à
+une oeuvre commune de rénovation politique et économique. Il est certain
+que pour réagir contre l'instinct qui les entraîne vers une politique
+d'expansion et de suprématie, pour sacrifier au sentiment d'équité et à
+l'intérêt de la pacification une part de leur idéal national, les peuples
+ont besoin d'un effort sur eux-mêmes plus grand et plus noble que l'ardeur
+naturelle qui les pousse à se combattre.</p>
+
+<p>Mais, comme l'a dit, il n'y a pas longtemps, un homme politique français:
+«L'humanité serait vraiment maudite si, pour faire preuve de courage, elle
+était condamnée à tuer perpétuellement[1].»</p>
+
+<p>[Note 1: J. JAURÈS, «Discours prononcé à la distribution des prix du lycée
+d'Albi,» 30 juillet 1903.]</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<h4>COUP D'OEIL SUR LA SITUATION DE L'EMPIRE OTTOMAN</h4>
+
+<p>RIVALITÉS INTERNATIONALES.--IMPUISSANCE DE LA TURQUIE.--OBSTACLES À L'APPLICATION DES RÉFORMES.</p><br>
+
+
+<p>Devant le spectacle des conflits sanglants qui bouleversent à nouveau
+la péninsule balkanique et qui sont arrivés à leur paroxysme en 1903, on
+est unanime à reconnaître l'impossibilité de relever l'autorité de la
+Turquie--ce «turban vide» comme disait Lamartine en 1840--dans les régions
+européennes encore soumises à sa domination.</p>
+
+<p>Les Turcs se sont établis en Europe à une époque où les peuples orientaux,
+désunis, en état de décadence, méritaient de subir un maître; mais un
+empire fondé par la violence est fatalement destiné à disparaître le jour
+où il ne possède plus la force nécessaire pour primer le droit. Depuis
+qu'ils furent chassés par Sobiesky de sous les murs de Vienne, les Turcs
+ont perdu sans cesse du terrain, et nous assistons à la dernière phase de
+la lutte, en Europe, entre la chrétienté et l'islamisme.</p>
+
+<p>La Turquie s'est toujours montrée impuissante à absorber les nationalités
+chrétiennes auxquelles elle s'est superposée, et aujourd'hui, l'autorité
+hamidienne, tour à tour débile et violente, ne peut plus retenir sous le
+joug les peuples opprimés depuis des siècles.</p>
+
+<p>C'est en vain que, depuis soixante ans, la Porte a emprunté à la
+civilisation européenne quelques-unes de ses lois, quelques-uns de ses
+procédés administratifs. En 1839, le <i>hatti-chérif</i> de Gul-Hané, ou <i>loi
+du Tanzimat</i>, décrétait bien en principe l'égalité devant la loi de tous
+les sujets de la Porte, sans distinction de religion; mais il ne fut
+jamais appliqué et laissa la condition des chrétiens sans amélioration.</p>
+
+<p>En établissant, en 1839 et en 1856, les bases d'un droit public ottoman;
+en promulguant successivement des codes et des règlements, la Turquie
+avait manifesté son intention de se réformer radicalement; mais les idées
+libérales et généreuses s'implantent difficilement dans des esprits d'un
+conservatisme traditionnel et intransigeant, gardant une conception
+arrêtée du rôle de l'État et des moeurs administratives spéciales.</p>
+
+<p>Les vues politiques des Jeunes-Turcs, alors même que ceux-ci auraient
+toujours des convictions sincères résistant à l'appât d'une haute fonction
+ou d'une grasse sinécure, sont forcément erronées, elles aussi; car toute
+organisation sociale turque ne saurait être basée que sur l'islamisme,
+tandis que le droit civil européen, que voudraient imiter ces novateurs,
+découle essentiellement de la doctrine chrétienne.</p>
+
+<p>D'ailleurs, avec le plus évident bon vouloir, avec les concessions
+les plus étendues, la contradiction des intérêts en présence et--il faut
+bien le dire à la décharge de la responsabilité ottomane--les intrigues
+perpétuelles des grandes puissances à Constantinople, ne permettraient
+pas aux autorités turques l'accomplissement d'un programme de réformes.
+Celui-ci leur est demandé avec la conviction qu'elles sont incapables de
+l'exécuter et l'espoir que leur impuissance donnera prétexte à intervenir
+plus directement.</p>
+
+<p>Depuis le traité de Vienne et dans toutes les négociations qui ont
+clôturé les phases les plus importantes de la question d'Orient, (Paix
+d'Andrinople, 1829; Traité de Paris, 1856; Traités de San-Stefano et de
+Berlin, 1878), les diplomates se sont toujours appliqués à résoudre cette
+question dans le sens de leurs intérêts respectifs, ne se souciant guère,
+la plupart du temps, des légitimes aspirations des peuples au nom desquels
+ils étaient entrés en mouvement.</p>
+
+<p>De telle sorte, la question d'Orient a été envisagée comme une affaire
+de succession ouverte, d'héritage revendiqué par certaines grandes
+puissances: on peut dire que, jusqu'ici, elle a été plutôt une question
+d'<i>Occident</i>.</p>
+
+<p>Au cours de ces dernières années, la lutte sourde qui dure depuis des
+siècles s'est circonscrite plus spécialement entre quatre grandes
+puissances: l'Allemagne, la Russie, l'Autriche et l'Italie.</p>
+
+<p>L'Allemagne considère que son domaine colonial est tout à fait insuffisant
+pour sa force d'expansion. Poussée par le <i>Drang nach Osten</i>, à l'aide
+du Zollverein,--ou, pour employer une expression plus récente, de
+«l'association économique de l'Europe centrale» qui cache des
+arrière-pensées politiques,--elle cherche à parvenir jusqu'à l'Adriatique
+et à Trieste. Les pangermanistes ne se gênent point pour déclarer que ce
+port, qui est la porte commerciale naturelle ouverte sur l'Orient et le
+canal de Suez, est absolument indispensable à la prospérité future de
+l'empire agrandi, et qu'il le faudra conquérir au prix de n'importe quels
+sacrifices; ils ajoutent que Pola doit devenir un grand port militaire
+pour la flotte allemande.</p>
+
+<p>Déjà, en 1818, M. de Metternich avait eu l'idée de faire entrer la ville
+de Trieste dans la Confédération germanique dont l'Autriche avait la
+présidence. Le projet n'aboutit pas, car l'acte final du Congrès de
+Vienne, qui stipulait expressément tous les territoires compris dans la
+Confédération, ne mentionnait ni Trieste ni les possessions italiennes
+de la maison de Habsbourg. Cette idée fut reprise par le gouvernement
+autrichien en 1849, et l'opposition catégorique de la France, de
+l'Angleterre et de la Russie empêcha seule que toute l'Europe centrale
+ne tombât dès lors dans le domaine économique allemand.</p>
+
+<p>On peut se rendre compte de l'influence écrasante que l'Allemagne
+aurait sur la péninsule balkanique si les idées des pangermanistes se
+réalisaient. En attendant, nous voyons avec quelle habileté, profitant
+de l'antagonisme traditionnel de l'Angleterre et de la Russie, l'Empire
+allemand a su se créer à Constantinople une situation absolument
+prépondérante par le chemin de fer de Bagdad.</p>
+
+<p>Grâce à ce chemin de fer, dans la construction duquel l'Allemagne a placé
+d'importants capitaux, l'Anatolie et la Mésopotamie vont être ouvertes au
+commerce universel.</p>
+
+<p>La ligne Berlin-Constantza-Constantinople-Bagdad-Bassora a un très
+grand avenir, car elle constituera le chemin le plus court de l'Europe
+septentrionale vers les Indes. La plupart des voyageurs pour les Indes
+et le golfe Persique la préféreront au trajet de la mer Rouge et elle
+bénéficiera sans doute aussi du transport de beaucoup de marchandises d'un
+poids relativement faible. Les Allemands projettent ainsi d'assurer à leur
+activité industrielle et commerciale de vastes débouchés et la meilleure
+part du trafic avec l'Asie Mineure, l'Asie centrale et les Indes.</p>
+
+<p>Dans les <i>Alldeutsche Blätter</i> du 8 décembre 1895, nous trouvons exposées
+ainsi les vues pangermaniques sur l'empire asiatique des Turcs: «L'intérêt
+allemand demande que la Turquie d'Asie au moins soit placée sous le
+protectorat allemand, et le plus avantageux serait pour nous l'acquisition
+en propre de la Mésopotamie et de la Syrie, et d'autre part l'obtention du
+protectorat de l'Asie Mineure.»</p>
+
+<p>Notre opinion est que ces désirs sont irréalisables. Une Allemagne qui
+barrerait l'Europe du nord au sud, de la Baltique à la Méditerranée, et
+qui s'étendrait même en Asie Mineure, serait trop puissante pour supposer
+que les autres nations européennes lui permettent une telle expansion.</p>
+
+<p>Voyons maintenant si la politique panslaviste a plus de chances de se
+réaliser un jour.</p>
+
+<p>La Russie suit actuellement une politique indécise; la guerre
+d'Extrême-Orient prend des proportions que sa diplomatie n'a pas su
+prévoir et l'oblige à concentrer son maximum d'efforts contre le Japon
+et la Chine, ce qui amoindrira certainement, pour un temps donné, son
+influence à Constantinople. L'Empire des tsars, qui est à cheval sur
+deux parties du monde, poursuit, en effet, le double but de s'assurer
+des débouchés sur la Méditerranée et sur le golfe de Petchili. C'est la
+reconnaissance d'une loi historique d'après laquelle les États maritimes
+ont seuls atteint, dès la plus haute antiquité, le comble de la prospérité
+et de la puissance.</p>
+
+<p>Les Russes ont toujours convoité la possession de la péninsule balkanique.
+Pierre le Grand, comprenant l'importance qu'aurait pour son empire la
+possession du Bosphore et des Dardanelles, rêvait déjà d'étendre sa
+domination sur Constantinople, considérée comme la clef des mers. Sa
+politique fut suivie par Catherine II et demeura traditionnelle pour tous
+les souverains qui lui ont succédé et dont l'idéal fut la réalisation de
+ce qu'on est convenu d'appeler «le testament de Pierre le Grand».</p>
+
+<p>Partant de là, de tout temps la Russie a cherché à susciter des
+difficultés à l'Empire turc, en poussant les petits peuples balkaniques
+à secouer le joug ottoman. C'est ainsi qu'elle procéda avec les Grecs
+pendant la révolution de 1821, puis avec les Serbes, les Bosniaques, les
+Herzégoviniens et les Bulgares, en faveur desquels elle intervint au nom
+de la chrétienté, quand elle entreprit la mémorable guerre de 1877-78,
+clôturée par les traités de San-Stefano et de Berlin. En vertu du premier
+de ces traités, la Turquie avait été morcelée au seul avantage du slavisme,
+ou pour tout dire du tsarisme, et elle risquait d'être bientôt effacée de
+la carte d'Europe. L'attitude résolue de l'Angleterre en antagonisme avec
+la Russie fit restituer au sultan une partie des possessions qui allaient
+lui être enlevées, non sans le laisser en butte, autant que par le passé,
+aux révoltes et aux perpétuelles menaces ayant pour motif ou pour prétexte
+les questions du droit des nationalités, de l'autonomie macédonienne et
+des réformes.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la politique panslaviste, en partie paralysée, cherche à
+gagner du temps et se voit obligée de se mettre momentanément d'accord
+avec la politique pangermaniste par l'entente austro-russe de 1898,--les
+puissances européennes ayant reconnu à l'Autriche et à la Russie des
+«intérêts supérieurs» dans la péninsule balkanique et leur laissant
+le soin de poursuivre en Turquie le rétablissement de l'ordre et
+l'application des réformes, sous condition de maintenir le <i>statu quo</i>.</p>
+
+<p>Il est probable, toutefois, que la Russie encourage secrètement une
+alliance entre les trois États slaves de la Péninsule (Bulgarie, Serbie
+et Monténégro), et que l'Autriche s'efforcera d'opérer un nouveau
+rapprochement entre la Roumanie et la Grèce. Au surplus, il ne doit faire
+de doute pour personne que si ces deux empires arrivaient un jour à
+se partager la péninsule balkanique, ce ne serait jamais d'une façon
+pacifique et durable[2].</p>
+
+<p>[Note 2: L'entente austro-russe laisse entrevoir comme un vague dessein
+de partager en sphères territoriales d'influence la péninsule balkanique,
+la Russie se réservant la partie orientale et abandonnant la partie
+occidentale à l'Autriche-Hongrie.]</p>
+
+<p>Le gouvernement austro-hongrois profitera évidemment des embarras de la
+Russie pour accentuer son propre rôle; il en faut voir une première preuve
+dans les crédits considérables qu'il vient de demander aux Délégations
+pour l'armée et la marine.</p>
+
+<p>Après Sadowa, comme compensation de la défaite qu'il lui avait infligée,
+Bismarck poussa l'Autriche vers l'Orient et l'opposa à la politique
+d'expansion panslavisme en lui ouvrant des perspectives sur l'Adriatique.</p>
+
+<p>Seule parmi les grands États européens, l'Autriche-Hongrie n'a pas de
+colonies; aussi convoite-t-elle la péninsule balkanique, comme son
+véritable terrain d'expansion[3]. Grâce à de gros sacrifices, cette
+puissance s'est fortement établie en Bosnie et en Herzégovine, où
+l'administration de feu Kallay a tendu à préparer son oeuvre de pénétration
+vers le Sud. Elle cherche, sous l'impulsion du <i>Drang nach dem Mittelmeer</i>,
+à étendre son influence vers l'Archipel et considère la possession de
+certaines provinces comme une question pour ainsi dire vitale. Elle espère
+utiliser la ligne qui reliera bientôt Vienne à Salonique, pour affirmer
+sa domination, économique d'abord, politique ensuite, sur l'Albanie et
+la Macédoine. Les progrès, surtout en Albanie, de ses émissaires, de ses
+consuls, secondés par ses prêtres catholiques, troublent singulièrement
+les combinaisons des petits États des Balkans, qui comprennent bien qu'il
+leur faudra se défendre contre une rivale redoutable.</p>
+
+<p>[Note 3: La <i>Wiener allgemeine Zeitung</i> disait, il y a quelques années, à
+propos des affaires d'Extrême-Orient: «L'Autriche, ayant rendu sa part de
+services à la civilisation par l'occupation de la Bosnie-Herzégovine, peut
+se dispenser de concourir au règlement de la question chinoise.»]</p>
+
+<p>L'Autriche, craignant en effet qu'une alliance des trois peuples
+slaves-balkaniques ne lui ferme la route du Sud, s'est fait reconnaître
+au Congrès de Berlin le droit d'occuper l'ancien sandjak de Novi-Bazar,
+entre la Serbie et le Monténégro; elle s'y comporte comme chez elle, y
+construit des fortifications et des chemins stratégiques, et, par la ligne
+ferrée qui fonctionnera dans un délai assez rapproché entre Sérajévo et
+Mitrovitza, elle séparera le Monténégro de la Serbie et barrera à celle-ci
+la route de l'Adriatique.</p>
+
+<p>Ce tronçon, qui se raccordera, à Mitrovitza, en Macédoine, avec la ligne
+déjà existante Mitrovitza-Salonique[4], aura ce grand avantage pour la
+monarchie dualiste de déboucher directement de Bosnie sur le territoire
+ottoman et de prendre à revers l'Albanie[5].</p>
+
+<p>[Note 4: Cette dernière ligne relève de la haute direction financière
+de la Deutsche Bank de Berlin.]</p>
+
+<p>[Note 5: Le tracé, long de 250 kilomètres, suit, en partant de Sérajévo,
+la vallée du Lim, passe à Gorasde, puis à Plevje et Prielopje dans
+l'ancien sandjak de Novibazar, pour aboutir à Mitrovitza en territoire
+turc.]</p>
+
+<p>Toutefois l'Italie, très attentive aux progrès de son alliée dans
+la Péninsule, ne pourra permettre, sous peine de se voir enlever la
+prééminence sur l'Adriatique, que l'Autriche-Hongrie établisse sa
+suprématie en Albanie. Le gouvernement de Rome est décidé à y défendre sa
+sphère d'intérêts. Les Italiens ne peuvent oublier que la mer Adriatique
+s'appelait, aux quinzième et seizième siècles, <i>il golfo di Venezia</i> ou
+même «<i>il Golfo</i>» tout court, et qu'au Congrès de Berlin il avait été
+déjà question de leur laisser occuper l'Albanie, comme compensation du
+magnifique territoire livré à l'Autriche en Bosnie-Herzégovine.</p>
+
+<p>La ligne qui fonctionnera directement entre Vienne et Salonique inquiète
+surtout l'Italie, qui craint de voir détourner le trafic de la malle des
+Indes de Brindisi, où elle passe depuis 1871. La nouvelle voie (Ostende,
+l'Allemagne, l'Autriche et la Bosnie) raccourcirait en effet d'une
+quinzaine d'heures le trajet entre Londres et Port-Saïd. Cette concurrence
+éventuelle, inquiétante pour les intérêts français et italiens, appelle
+donc comme réponse la ligne de l'Adriatique au Danube, qui intéresserait
+également la Russie et les peuples balkaniques.</p>
+
+<p>Cette dernière ligne partirait de Cladova en Serbie, sur le Danube
+(au-dessous des Portes de Fer), passerait par Nisch (Serbie), Prischtina,
+Ipek (Turquie), Podgoritza (Monténégro), pour aboutir à Scutari d'Albanie;
+de là, une voie d'intérêt monténégrin rejoindrait Antivari (Monténégro) et
+un second embranchement aboutirait sur le territoire ottoman à Médua. La
+longueur totale de cette ligne ne dépasserait guère 500 kilomètres; elle
+permettrait à l'Italie d'entrer en communication directe avec la Serbie,
+la Roumanie et la Russie, sans recourir aux lignes austro-hongroises, et
+de contrebalancer les avantages que la monarchie dualiste retirera bientôt
+du chemin de fer de Salonique. Une autre ligne, que nous conseillerons
+comme intéressant au premier chef l'Italie et les pays balkaniques du
+sud, serait celle qui partirait de Vallona en Albanie, pour rejoindre
+à Monastir la ligne unissant cette dernière ville à Salonique et à
+Constantinople.</p>
+
+<p>La voie de Bosnie à Salonique ne servira, en effet, que les intérêts de
+l'Allemagne et de l'Autriche. La Vieille Serbie subit déjà la tutelle
+autrichienne et l'Albanie est menacée du même sort. Ainsi, après avoir
+échappé au danger de l'invasion moscovite, les peuples d'Orient seraient
+menacés de tomber au rang de satellites économiques et peut-être
+politiques de la plus grande Allemagne!</p>
+
+<p>L'Autriche-Hongrie occupe les côtes dalmates jusqu'à la frontière
+monténégrine; si elle possédait de plus Durazzo et Vallona, en face de
+Brindisi et d'Otrante, cela constituerait une menace intolérable pour
+l'Italie, qui devrait renoncer pour longtemps à voir ses ports de Venise
+et de Bari dans une situation florissante.</p>
+
+<p>Aussi Rome ne néglige-t-elle rien afin d'être prête à toute éventualité;
+et, d'autre part, l'importance des crédits militaires et maritimes
+récemment approuvés par les Délégations, à Vienne, serait de nature à
+faire croire que l'Autriche-Hongrie envisage, parmi les obstacles qui
+pourraient lui barrer la route de Salonique, non seulement les peuples
+slaves balkaniques, mais peut-être encore son actuelle alliée latine.</p>
+
+<p>Et il ne s'agit pas pour celle-ci d'un caprice ou d'un besoin nouvellement
+senti: déjà, dans ses discours, le grand Cavour avait souvent témoigné de
+tout l'intérêt qu'il attachait à la question d'Orient et en particulier à
+la question adriatique.</p>
+
+<p>Comme l'a fort bien dit M. Charles Loiseau, dans son remarquable ouvrage
+intitulé l'<i>Équilibre adriatique</i>: «La seule affinité géographique
+convie à un rapprochement Italiens et «Balkaniens». La rareté de leurs
+relations commerciales est une offense à la nature qui les unit par un
+mince bras de mer. Leur intérêt commun est manifestement de disputer à
+l'Autriche-Hongrie la route de Salonique.»</p>
+
+<p>«Il importe à la Serbie, au Monténégro, même à la Bulgarie, que le
+gouvernement de Rome fasse sentir son influence de l'autre côté du canal
+d'Otrante. Et réciproquement, il importe à l'Italie que, par leur poids
+spécifique, ces petits États contribuent à l'équilibre albano-macédonien.»</p>
+
+<p>On voit donc qu'il existe de nombreux points noirs à l'horizon du côté
+des grandes puissances, soit alliées, soit temporairement associées dans
+un but de réformes à établir. Il n'y a pas longtemps que les menées et les
+soulèvements bulgares, l'anarchie et la terreur répandue par les fameux
+<i>comitadjis</i>, ont failli compromettre le classique équilibre européen
+et provoquer des complications internationales. Et voici qu'un comité
+macédonien-hellène vient de se constituer en Grèce pour lutter, en
+Macédoine, contre cette terreur révolutionnaire répandue par les Bulgares
+et venger tous les meurtres de Grecs dans ces régions. On ne calomnie
+peut-être pas ce nouveau comité en lui prêtant d'autres visées; dans tous
+les cas, composé lui-même d'éléments révolutionnaires, il ne saurait faire
+de l'ordre avec du désordre.</p>
+
+<p>C'est le mouvement slave et les représailles turques, qui en furent la
+conséquence, qui ont précisément remis sur le tapis la question d'Orient.</p>
+
+<p>Cette fois, la Russie et l'Autriche-Hongrie, en tant que mandataires de
+l'Europe, ont réussi à réaliser un des points principaux du programme
+de Murszteg: une gendarmerie internationale a été créée. Des officiers
+étrangers, de nationalités diverses, ayant à leur tête le général italien
+De Georgis, déploient une activité très méritoire qui ne peut manquer de
+donner quelques résultats favorables[6]. Il va sans dire que la Turquie
+n'accepte qu'à son corps défendant ce contrôle européen qui l'atteint dans
+son autorité souveraine, son prestige et même sa sécurité; mais elle cède
+devant l'insistance particulièrement menaçante de l'Autriche-Hongrie.</p>
+
+<p>[Note 6: L'action de la gendarmerie européenne en Macédoine a été répartie
+en cinq secteurs: les Autrichiens sont à Uskub, les Italiens à Monastir,
+les Anglais à Kavala, les Français à Serrès et les Russes à Salonique.]</p>
+
+<p>Cette réforme aboutira-t-elle complètement, et les petits États intéressés
+à se partager le domaine européen des Turcs laisseront-ils ceux-ci, en les
+supposant même sincères, persévérer dans la voie des réformes? Nous ne le
+croyons pas.</p>
+
+<p>Car, à l'imitation et à l'incitation de certaines grandes puissances,
+les États balkaniques gravitent, de leur côté, autour de la politique
+de conquête, chacun mettant des bornes, dans le présent, à son idéal
+particulier, avec l'espoir de le réaliser plus complètement dans l'avenir.
+Il faudra donc que cette question soit une fois tranchée, et l'on serait
+peut-être déjà entré dans cette voie, si les événements d'Extrême-Orient
+n'avaient concouru au maintien de l'équilibre oriental européen, en
+appelant l'Empire moscovite sur les champs de bataille de la Mandchourie
+et en enlevant l'espoir de son intervention à certains éléments turbulents
+des Balkans.</p>
+
+<p>Mais si les Bulgares ont cherché pour l'instant à améliorer leurs rapports
+avec la Turquie, il n'en est pas moins vrai que la liquidation de l'Empire
+ottoman en Europe sera reprise aussitôt que les événements le permettront.
+On sait sur quel ton menaçant le comte Goluchowski, dans son dernier
+discours aux Délégations, s'est exprimé à l'adresse de la Turquie, pour
+le cas où les réformes ne seraient pas strictement appliquées. Or celle-ci
+ne saurait appliquer des réformes sérieuses et devenir un État dans
+l'acception occidentale du terme, sans renverser les bases mêmes de sa
+constitution monarchique absolue.</p>
+
+<p>Si, aujourd'hui, de grands États comme l'Autriche-Hongrie conservent
+péniblement leur équilibre à la suite du réveil des nationalités, comment
+espérer que les chrétiens de Turquie, opprimés depuis cinq siècles,
+puissent vivre en harmonie et coopérer à une oeuvre de régénération avec
+les Turcs, dont les éloigne une haine nationale et religieuse?</p>
+
+<p>Rien ne pourra donc adoucir les rapports entre Turcs et chrétiens; de
+nombreux mouvements révolutionnaires, à commencer par ceux de 1821 et de
+1854, puis de 1876, et enfin les récents soulèvements bulgares, en sont la
+preuve.</p>
+
+<p>C'est une chimère de croire que «l'homme malade» pourrait entrer en
+convalescence; que la Turquie pourrait s'établir sur de nouvelles bases
+politiques, attirer les peuples chrétiens comme des satellites dans
+l'orbite de son système de gouvernement, et appeler tous ses sujets à une
+existence de liberté et de fraternité. Comment concilier ces idées avec
+la doctrine mahométane, qui creuse un abîme entre les «croyants» et les
+infidèles? Ne sont-elles pas en opposition formelle avec la conception de
+l'État ottoman, qui découle des principes mêmes du Koran?</p>
+
+<p>La Turquie a promis des réformes avant 1896, en 1878 et en 1888, sans
+jamais tenir parole, soit qu'elle ne voulut point les opérer, soit aussi
+qu'elle fut sourdement contrecarrée dans ses efforts par telle ou telle
+nation balkanique. Certains États sont, en effet, intéressés à prolonger,
+sur des points donnés du territoire ottoman, un état d'anarchie pour en
+tirer parti en vue soit de leurs intérêts particuliers du moment, soit de
+leurs ambitions respectives d'avenir.</p>
+
+<p>Il faut bien l'avouer, la Turquie fut toujours médiocrement guidée dans
+la bonne voie par les puissances européennes, qui, tout en admettant en
+principe que la Sublime-Porte participât aux avantages du droit européen
+(Traité de Paris, 1856), maintinrent en fait sur son territoire le régime
+des capitulations, régime qui leur assurait d'énormes avantages en Turquie
+et leur fournissait prétexte à des chicanes de toutes sortes.</p>
+
+<p>En résumé, nous persistons à croire que malgré le très sérieux effort
+tenté par la gendarmerie internationale en Macédoine, un plan de réformes,
+dans la véritable acception du mot, ne pourra jamais être appliqué dans
+l'ensemble de l'Empire, dont l'organisation ne comporte pas un esprit de
+suite suffisant.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<h4>LES «ROUMIS» CONSIDÉRÉS DANS LEUR ENSEMBLE</h4><br><br>
+
+
+<p>Nous venons d'esquisser à larges traits les intérêts particuliers,
+contradictoires d'ailleurs, de celles des grandes puissances qui, en
+raison de leur situation géographique, se croient plus particulièrement
+appelées à bénéficier de la liquidation de l'Empire ottoman en Europe.
+Nous allons résumer maintenant l'origine, l'état actuel et l'idéal
+politique des éléments chrétiens qui peuplent la péninsule balkanique et
+qui, malgré la diversité apparente des races,--diversité basée souvent sur
+la langue plutôt que sur l'origine véritable,--offrent tant de points de
+ressemblance par le sang, la religion, le passé historique, les traditions
+et les moeurs, tant de souvenirs communs, tant de communes aspirations.</p>
+
+<p>Dans le dernier volume des <i>Mélanges historiques et religieux</i>[7] de
+Renan, nous trouvons un passage saisissant qui va venir à l'appui de notre
+thèse:</p>
+
+<p>«Au-dessus de la langue et de la race; au-dessus même de la géographie,
+des frontières naturelles, des divisions résultant de la différence des
+croyances religieuses et des cultes; au-dessus des questions de dynastie,
+il y a quelque chose que nous plaçons: c'est le respect de l'homme
+envisagé comme un être moral; en un mot, la véritable base d'une nation,
+avant la langue, avant la race, c'est le consentement des populations,
+c'est leur volonté de continuer (ou de commencer) à vivre ensemble...
+C'est qu'une nation, c'est avant tout une âme, un esprit, une famille
+spirituelle, résultant pour le passé de souvenirs communs, de gloires
+communes, quelquefois aussi de deuils communs, car le deuil rassemble les
+coeurs autant que la gloire,... et pour le présent (c'est là un critérium
+d'une évidence absolue), du consentement des populations.»</p>
+
+<p>[Note 7: Paris, Calmann Lévy, 1904.]</p>
+
+<p>Ce consentement, les nationalités chrétiennes des Balkans le refusent
+définitivement aux Turcs; mais peuvent-elles du moins se l'accorder
+réciproquement, sous réserve d'une condition supérieure effaçant ce qui
+divise pour ne laisser subsister que ce qui unit? Si nous en doutions, et
+si la condition supérieure ne nous apparaissait pas clairement, nous nous
+bornerions comme tant d'autres à des voeux stériles: tel n'est pas l'objet
+de ce travail.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les questions ethnographiques de la Péninsule,--et,
+cela soit dit en passant, si l'ethnographie est cause d'innombrables
+erreurs dans l'étude du passé, son application aux choses de notre temps
+est autrement dangereuse,--on a pu constater que les solutions présentées
+dépendent le plus souvent de la nationalité ou des sympathies avérées des
+polémistes. Quant aux Turcs, ils ont englobé sous le nom de <i>roumis</i>[8]
+les divers peuples chrétiens soumis à leur domination, tous appartenant au
+rite orthodoxe, qu'ils relèvent du patriarcat grec de Constantinople, des
+évéchés serbes d'Uskub et de Prissrend, ou de l'exarchat bulgare, depuis
+que cette dernière nationalité a constitué à part son Église, que le
+synode oecuménique considère arbitrairement comme schismatique.</p>
+
+<p>[Note 8: Après la conquête de Constantinople, les vainqueurs, fiers
+d'avoir détruit l'empire romain, appelèrent les chrétiens subjugués
+<i>romei</i>, ou plus simplement, <i>roumi</i>.]</p>
+
+<p>Nous ne prétendons ni entrer dans des détails de statistique, ni discuter
+les polémiques acharnées qui se sont déchaînées entre écrivains allemands,
+slaves, hongrois et roumains, au sujet de la permanence des éléments issus
+des colonies romaines dans la Dacie trajane et la péninsule balkanique.
+Aussi bien que pour les races germaniques et slaves du nord, par exemple,
+il est bien difficile d'établir exactement la véritable origine ethnique
+des peuples classifiés aujourd'hui comme Slaves, Grecs, etc.[9].</p>
+
+<p>[Note 9: «Nulle part la nationalité n'est unique... La France, l'État le
+plus national de l'Europe après l'Italie, renferme elle-même des éléments
+hétérogènes, les Bretons et les Basques. L'Empire allemand a des Polonais,
+des Vendes, des Danois et des Français.» (BLÜNTSHLI, <i>la Politique</i>.)]</p>
+
+<p>Les populations du massif des Balkans et du Pinde se sont plus ou moins
+mélangées, et si l'on compare anthropologiquement bon nombre des habitants
+dits Grecs, Roumains ou Slaves de la Macédoine et de l'Épire, on est bien
+porté à croire qu'ils formaient à l'origine un même peuple, dont, par la
+suite, les éléments se seraient ici grécisés, là roumanisés, ailleurs
+slavisés.</p>
+
+<p>Et une frontière politique n'embarrasse pas cette théorie. Si anciennement
+la péninsule hellénique était occupée par une ou plusieurs races venues de
+la Méditerranée, il est permis de soutenir que les ancêtres des sujets du
+roi Georges furent originaires, en majeure partie du moins, des Balkans et
+surtout du Pinde. De telle sorte, c'est le rameau qui voudrait passer pour
+le tronc.</p>
+
+<p>La classification des peuples est généralement basée sur la langue qu'ils
+parlent. Cette règle souffre exception; dans tous les cas, elle ne saurait
+être appliquée à certaines parties de la Macédoine et de l'Épire[10]. Il ne
+faut pas oublier, en effet, que la langue grecque étant devenue d'un usage
+presque universel en Orient pour l'enseignement religieux et scolaire
+aussi bien que pour les relations commerciales, cette circonstance
+n'implique pas du tout que les différentes nationalités aient renoncé
+à leurs idiomes particuliers; parfois, au contraire, elles les ont
+jalousement conservés à travers les siècles.</p>
+
+<p>[Note 10: Aujourd'hui, pas plus la Macédoine que l'Albanie et l'Épire ne
+sont des expressions géographiques officielles, car la première de ces
+provinces est comprise dans les vilayets de Salonique, de Monastir et
+d'Uskub, et la seconde dans les vilayets de Scutari, de Janina, de
+Monastir et d'Uskub.]</p>
+
+<p>Qu'on nous permette de citer un exemple pris au delà du Danube, celui des
+anciennes principautés de Valachie et de Moldavie. Anciennement, le slavon
+y était employé depuis un temps immémorial comme langue du culte et de
+l'administration, absolument comme le latin chez les peuples occidentaux
+du moyen âge. Vers le quinzième siècle, les moines grecs ou hellénisés
+commencèrent à se substituer dans ces principautés aux représentants
+du slavisme, de telle sorte que, favorisée par les princes phanariotes
+envoyés par la Porte, la culture grecque fleurit dans les principautés
+jusqu'au moment où le mouvement de renaissance latine l'en bannit à son
+tour. Mais la culture grecque, comme antérieurement la culture slave,
+n'avait pas réussi à étouffer le sentiment national chez les ancêtres des
+Roumains actuels et à leur faire oublier leur langue néo-latine: pris en
+masse, ils n'avaient pas plus compris le slavon, puis le grec, que, de nos
+jours, la plupart des Macédo-Roumains ne comprennent cette dernière langue;
+dans tous les cas, aucune des femmes de ceux-ci n'y est initiée.</p>
+
+<p>De même, l'équivoque résultant, dans le Pinde, de la confusion établie
+entre la religion et la culture grecque, d'une part, et le sentiment
+national de race, d'autre part, ne saurait servir de base au classement
+ethnique dans ces régions. Les descendants des légionnaires romains ont
+su conserver, depuis les jours de Paul-Émile et à travers les effroyables
+tourmentes de deux millénaires, la conscience de leur origine, et il n'y a
+peut-être pas, dans l'histoire des peuples, un second exemple d'une telle
+vitalité de race. Ce n'est pas d'ailleurs la seule nationalité que la
+tutelle religieuse du patriarcat grec ait été impuissante à convertir
+à l'hellénisme, sans parler des Bulgares de Macédoine qui s'en sont
+affranchis violemment.</p>
+
+<p>C'est dans l'intérêt même d'une solution pacifique du problème oriental,
+et sans parti pris pour ou contre l'une des races chrétiennes de la
+Péninsule, que nous avons cru devoir fournir ces explications succinctes
+concernant les populations roumaines d'au delà du Danube. L'Occident
+connaît moins, en effet, cet élément latin, malgré son importance en
+Macédoine comme intelligence, comme richesse, et même comme nombre[11].</p>
+
+<p>[Note 11: La Macédoine s'est sensiblement dépeuplée depuis les tristes
+événements de ces dernières années, et ne compte guère plus de 1,800,000
+habitants, chiffre qui se décompose approximativement de la façon suivante:<br><br>
+
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;300,000 Turcs.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;375,000 Roumains.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;200,000 Albanais musulmans.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;100,000 Albanais chrétiens.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;450,000 Bulgares.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;50,000 Serbes.<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;250,000 Grecs<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;100,000 Israélites.]</p>
+
+<p>Il serait pourtant d'une absolue impossibilité d'arriver à une entente
+comprenant le royaume de Roumanie--bien qu'État extra-balkanique, sauf
+pour la Dobroudja--comme à un démembrement éventuel de la Turquie d'Europe,
+sans tenir compte de ce facteur important.</p>
+
+<p>Il est bon de rappeler que le gouvernement ottoman, bien avant d'admettre,
+dans la commission des réformes, un délégué «valaque» comme représentant
+d'un élément distinct,--un point sur lequel nous reviendrons,--a
+formellement reconnu aux Roumains de l'Empire l'indépendance religieuse,
+synonyme en Turquie d'individualité de race, et cela malgré l'énergique
+opposition du patriarcat grec de Constantinople.</p>
+
+<p>Le patriarcat, en vertu d'une tradition ou plutôt d'une usurpation
+séculaire, tend à confondre l'orthodoxisme avec l'hellénisme dans
+l'ouest et le sud de la péninsule balkanique, et redoute, après
+l'hégémonie religieuse des Bulgares, celle des Roumains de Turquie, et
+vraisemblablement plus tard celle des Albanais du rite oriental. Notons
+en passant, ou plutôt répétons, puisque nous l'avons dit à propos de
+l'exarchat bulgare, que la volonté de ces différentes races de posséder
+une Église propre, indépendante du patriarcat, ne constitue pas en réalité
+un schisme, du moment qu'elles restent fidèles à tous les dogmes de
+l'orthodoxie.</p>
+
+<p>La propagande grecque en Macédoine est entrée ces temps derniers dans une
+phase de violence dangereuse, depuis qu'effrayée par les progrès de la
+cause roumaine, elle semble vouloir imiter les procédés d'intimidation des
+comitadjis bulgares[12]. Si cette attitude continuait à être ouvertement
+soutenue par les ministres de l'Église patriarcale, elle constituerait un
+réel danger pour la paix en Macédoine et ne ferait sans doute que le jeu
+de l'Autriche-Hongrie, toute prête à faire avancer ses régiments de
+Novibazar pour venir rétablir l'ordre, au cas où l'Europe craindrait
+d'abandonner ce soin aux troupes impériales ottomanes.</p>
+
+<p>[Note 12: Les collisions que l'on a signalées tout dernièrement dans
+diverses localités et notamment à Monastir, se sont d'ailleurs produites
+entre Roumains dits <i>grécomanes</i> ou hellénisés, fermement attachés à
+l'Église grecque représentée par le Patriarcat, et Roumains que l'on
+pourrait appeler <i>latinisants</i>, c'est-à-dire qui recherchent avant tout,
+dans l'institution de communautés et d'églises roumaines, la conservation
+de leur individualité ethnique.]</p>
+
+<p>Les panhellénistes sauraient-ils oublier--et ce souvenir devrait
+les incliner à l'équité--que les Roumains du Pinde et les Albanais,
+les premiers surtout, furent longtemps les plus fermes soutiens de
+l'hellénisme, et que l'un des précurseurs de la révolution grecque, le
+poète Rigas, Roumain de Thessalie, ne confondait pas dans ses chants les
+diverses races balkaniques, lorsqu'il s'écriait:<br><br>
+
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Bulgares et Albanais, Serbes et Roumains,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Épirotes et insulaires, d'un même élan<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Tirez le sabre pour la liberté;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'Hellade vous appelle et vous tend les bras!</p>
+
+<p>Bulgares, Roumains, Serbes, Albanais et Grecs, telles sont précisément les
+nationalités épiro-macédoniennes que nous allons maintenant examiner avec
+quelque détail. À la classification établie, voici cent ans et plus, par
+le barde très averti de l'émancipation hellénique, nous n'aurons à ajouter,
+pour être complet, que les Monténégrins.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<h4>LES BULGARES</h4><br><br>
+
+
+<p>La principauté de Bulgarie fut créée sur des bases assez équitables par
+le traité de Berlin; mais ses habitants n'ont jamais pu oublier que le
+traité de San-Stefano leur assignait un territoire s'étendant du Danube à
+l'Archipel et englobant la Macédoine et une partie de la Thrace. Aussi,
+pour arriver à regagner les frontières que voulait d'abord leur assurer
+la Russie et dont les priva le <i>veto</i> de l'Europe, les Bulgares ont-ils
+déployé une énergie, une audace révolutionnaire susceptibles de provoquer
+les plus grandes complications, si l'Autriche-Hongrie et la Russie, en
+tant que puissances mandataires, n'avaient assumé la charge d'enrayer
+leur action en Macédoine par l'application, si laborieuse, si décevante
+d'ailleurs, d'un programme de réformes.</p>
+
+<p>Au point de vue historique, les prétentions des Bulgares à s'étendre seuls
+vers le sud ne sont pas plus légitimes que les prétentions des Grecs à
+s'étendre seuls vers le nord, puisque les territoires convoités par les
+uns et par les autres ont une population qui n'est en majorité ni slave ni
+hellénique. Dans tous les cas, les Bulgares ne sauraient invoquer le droit
+historique, puisque ce peuple, en partie composé d'éléments touraniens
+et finnois slavifiés, est le dernier venu de tous dans la péninsule
+balkanique, où il trouva, au sixième siècle, l'élément roumain, dont
+il subit l'influence civilisatrice et avec lequel il vécut en bonne
+intelligence.</p>
+
+<p>Du septième au douzième siècle, l'histoire des Bulgares se confond avec
+celle des Roumains du sud; sous la dynastie des Assanides, l'Empire
+roumano-bulgare fait plus d'une fois trembler sur leur trône les maîtres
+de Byzance, qu'il s'agisse de l'Empire grec ou de l'éphémère Empire latin.</p>
+
+<p>De 1185 à 1260, cet État roumano-bulgare arrive au point culminant de sa
+puissance sous l'impulsion de deux frères, Roumains d'origine, dont nous
+aurons à reparler; il gravit peu à peu les terrasses du Pinde, et Jean
+Assan II, en 1230, voit sa domination s'étendre du Danube jusqu'à Larissa.</p>
+
+<p>Les Bulgares invoquent ces conquêtes comme base de leurs prétentions sur
+la Macédoine; mais en faisant même abstraction du droit historique, que
+nous leur refusons, l'occupation de ces vastes territoires par la petite
+principauté déchaînerait de perpétuelles hostilités entre les races.</p>
+
+<p>La disparition des Assanides entraîna la dislocation de leur empire. Les
+Bulgares tombèrent, en 1390, sous le joug des Ottomans et supportèrent
+avec une remarquable résignation, pendant des siècles, une domination
+arbitraire et rapace.</p>
+
+<p>Ce peuple de paysans, uniquement adonné à l'agriculture, se plia au
+silence de la servitude jusqu'au moment où un ferment de liberté éveilla
+chez lui des sentiments de révolte et des aspirations vers un meilleur
+état social.</p>
+
+<p>D'autre part, le courant panslaviste se manifestait dans le grand empire
+du Nord dès 1780. Un ouvrage historique sur les Slovéno-Bulgares, publié
+par Païsie, un moine bulgare du mont Athos, faisait grand bruit en Russie;
+Venelin, Aprilov et leurs disciples imprimaient au slavisme une énergique
+impulsion. Mais, comme tous les autres peuples chrétiens soumis aux Turcs,
+les Bulgares subirent surtout l'influence de la révolution grecque de
+1821, cette fille posthume de la Révolution française, et qui la première
+déchira le pacte de la Sainte-Alliance. Préparée depuis vingt-cinq ans
+dans les principautés roumaines, l'indépendance hellénique, dont d'autres
+que des Grecs furent les facteurs dominants, fit naître chez tous les
+raïas l'espoir de la liberté.</p>
+
+<p>Pourtant les Bulgares furent les plus lents à prendre conscience de leur
+nationalité, et ce n'est pas avant 1840 qu'ils reçurent des encouragements
+de l'Occident, quand les écrits de Cyprien Robert les firent enfin
+connaître à l'Europe.</p>
+
+<p>L'émancipation ecclésiastique étant, en Orient, le prologue de
+l'émancipation politique,--par le fait que le Synode oecuménique est
+dans la main des Turcs, quand il n'agit pas sournoisement comme agent
+du panhellénisme,--les Bulgares, soutenus par la diplomatie russe,
+réclamèrent, dès 1857, leur Église autonome. Ils ne réussirent point
+tout d'abord à l'obtenir, en raison du <i>veto</i> opposé par le patriarcat
+de Constantinople, sur la base moins de privilèges formels que lui aurait
+reconnus le conquérant de Byzance, que d'une tradition séculaire abusive.
+Irrités par cette résistance, les nationalistes, malgré les efforts des
+autorités ottomanes pour enrayer le courant, redoublèrent d'ardeur,
+usant de la presse, des brochures et de toutes les autres formes de la
+propagande.</p>
+
+<p>Enfin, menaçant d'une révolution si l'on n'accédait à leur voeu, et malgré
+la résistance désespérée du Synode oecuménique, les Bulgares finirent par
+obtenir une juridiction spirituelle particulière, sous le nom d'exarchat.
+Le firman de 1870, constitutif de cet exarchat, fut à la fois la base de
+l'Église bulgare et le point de départ du développement politique de ce
+peuple. Le patriarcat recourut au moyen suprême, l'excommunication, et
+déclara schismatique l'exarchat bulgare, ce qui d'ailleurs n'entrava en
+rien l'existence de celui-ci.</p>
+
+<p>Cependant, après cette concession de principe de la part des autorités
+turques, le haut clergé grec intrigua de telle façon que la reconnaissance
+par bérat fut refusée par la Porte aux évêchés bulgares. D'autre part,
+l'administration ottomane persévérait dans ses procédés vexatoires;
+aussi les comités panslavistes de Moscou, qui encourageaient la rébellion,
+trouvèrent-ils un terrain favorable. C'est alors, après quelques
+soulèvements réprimés par des massacres barbares, que le peuple bulgare
+implora l'aide de la Russie et s'adressa à l'Europe, en réclamant son
+autonomie et un gouvernement national garanti par les puissances.</p>
+
+<p>La guerre de 1877 sortit de là. On sait comment le succès des armes russes
+et roumaines amena l'indépendance de la Bulgarie.</p>
+
+<p>La nouvelle principauté devait avoir un prince élu par le peuple et
+confirmé par la Porte avec le consentement des puissances. Une assemblée
+nationale fut chargée de rédiger la constitution sous la surveillance d'un
+gouvernement provisoire russe, contrôlé par les représentants de l'Europe.</p>
+
+<p>Depuis, grâce aux efforts patriotiques de ses hommes d'État, la Bulgarie
+sut s'affranchir des influences étrangères et elle poursuivit sans répit
+l'absorption de la Roumélie Orientale. Cette province, de par le traité
+de Berlin, était soumise à un régime bâtard: elle devait être administrée
+par un gouverneur chrétien, désigné pour cinq ans par le sultan avec
+l'approbation des puissances; une commission européenne devait régler
+l'organisation de la province, l'administrer provisoirement d'accord avec
+la Porte et déterminer les attributions du gouverneur général; le maintien
+de l'ordre était confié à une gendarmerie indigène, assistée de milices
+communales. Cette situation hybride offrait quelque analogie avec celle de
+la Macédoine de 1904, et l'exemple n'est pas à recommander.</p>
+
+<p>En effet, l'action nationale bulgare, nullement satisfaite de ces
+concessions, aboutit à la révolution de 1885, qui annexa la Roumélie
+Orientale à la principauté. Pour préparer cette révolution, on avait
+recouru à peu près aux procédés employés actuellement en Macédoine. Un
+comité secret s'était formé à Sofia, dont faisaient partie des personnages
+importants et qui mit en oeuvre les agents de propagande, la presse,
+les publications à l'usage du dedans et du dehors, jusqu'au jour où la
+révolution souleva toute la province et amena l'établissement d'un
+gouvernement provisoire qui décréta une levée en masse et proclama
+l'annexion à la Bulgarie.</p>
+
+<p>Par leur action audacieuse mais longuement préméditée, les Bulgares
+avaient donc déchiré le traité de Berlin et remis en vigueur partiellement,
+en ce qui les concernait, les dispositions du traité de San-Stefano qui
+créaient une grande Bulgarie. La Turquie recula devant une guerre avec
+la Bulgarie. Déjà la Macédoine se trouvait en pleine effervescence pour
+obtenir au moins les réformes prévues par le traité de Berlin et qui
+étaient restées lettre morte; de son côté, la Grèce s'agitait, tandis que
+les plaies profondes qu'avait laissées à l'Empire ottoman la guerre de
+1877 n'étaient pas encore bien cicatrisées. Tout espoir de reprendre la
+Roumélie Orientale lui semblant vain, la Turquie se résigna à signer, en
+1886, l'arrangement qui conférait le titre de gouverneur de cette province
+au prince Alexandre, lequel reconnaissait en échange la suzeraineté de la
+Turquie.</p>
+
+<p>La note communiquée à cette occasion aux grandes puissances fut accueillie
+avec peu de bienveillance. La Russie notamment, froissée par les velléités
+d'indépendance du prince de Bulgarie, qui peu à peu s'éloignait de
+Saint-Pétersbourg, fit des réserves, sous prétexte que les intérêts de la
+Serbie et de la Grèce étaient lésés, et elle exigea quelques changements
+qui furent consentis.</p>
+
+<p>Cette méfiance générale était justifiée, puisque de cet agrandissement
+de la Bulgarie sortit la guerre avec la Serbie, qui devait avoir pour
+résultat indirect l'abdication des deux princes, le vainqueur et le
+vaincu. Non moins légitime fut la mauvaise humeur du tsar, par le fait que
+les hommes d'État de Sofia accentuèrent bientôt une politique consistant,
+d'une part, à s'affranchir de plus en plus de l'influence russe; d'autre
+part, à tourner tous leurs efforts vers la réussite des aspirations
+nationales en Macédoine.</p>
+
+<p>Pour combattre l'hellénisme encore dominant, ils fondèrent dans les
+centres les plus importants des écoles secondaires et commerciales, et
+presque dans tous les villages où était représenté l'élément slave, même
+serbe, des écoles primaires pour les deux sexes. Le clergé prêta son
+concours au corps didactique pour travailler à la réalisation d'un
+programme nettement établi. Dans la région d'Ochrida, où nombre de
+villages slaves étaient restés sous l'influence du patriarcat oecuménique,
+les propagandistes répandaient les livres religieux en langue bulgare pour
+détacher leurs congénères de l'Église grecque.</p>
+
+<p>Le mouvement avait changé d'allure; secret au début, pour ne pas réveiller
+l'indolence des Turcs, tant que les Bulgares furent faibles et désunis, il
+s'accentuait à mesure que la majorité des fidèles de cette race acceptait
+la juridiction ecclésiastique de l'exarchat. L'obtention des bérats
+épiscopaux pour les centres les plus importants de la Macédoine contribua
+grandement à cet essor.</p>
+
+<p>À Ochrida[13], le siège métropolitain étant devenu vacant, un métropolite
+fut nommé pour administrer les Églises rattachées à l'exarchat, lesquelles,
+petit à petit, attirèrent tous les chrétiens de cette région dans la
+sphère des communautés religieuses bulgares.</p>
+
+<p>[Note 13: Dès l'introduction du christianisme, alors que la péninsule
+balkanique était encore couverte de populations romaines ou romanisées,
+un patriarcat avait existé à Ochrida. Un patriarcat serbe fut également
+érigé à Ipek dans le premier quart du treizième siècle. Le patriarcat
+grec et le Phanar, travaillant à l'hellénisation de toutes les populations
+chrétiennes, obtinrent en 1667, sous le sultan Mustapha III, la
+suppression de ces deux sièges religieux autonomes, dont les querelles de
+suprématie avec le patriarcat de Constantinople furent particulièrement
+vives au sixième et au septième siècles.]</p>
+
+<p>Stambouloff avait déjà réussi à obtenir de la Porte deux bérats pour
+les sièges d'Ochrida et d'Uskub: toute la Macédoine du nord subit donc
+aujourd'hui l'influence ecclésiastique et culturale bulgare. Des évêchés
+dépendant de l'exarchat sont établis à Monastir, à Ochrida, à Velès, à
+Uskub, à Nevrecop, à Dibra et à Strumnitza; très peu d'éléments bulgares
+ont conservé leurs sympathies pour l'hellénisme et gardé un lien spirituel
+avec le patriarcat. La lutte d'influence entre les deux Églises donna
+lieu naturellement à de fréquentes mésintelligences et à de graves
+conflits, les Bulgares cherchant systématiquement à s'affermir sur
+tous les terrains, en vue de l'annexion future de la Macédoine.</p>
+
+<p>Il ne faut pourtant pas exagérer la part d'influence afférente à l'Église
+et à l'école. C'était trop peu pour secouer l'apathie de paysans mêlés
+à des populations turques et albanaises. Au contraire, les comités
+révolutionnaires, étendant partout leurs ramifications, avec le prêtre,
+l'instituteur et un ou deux notables pour noyau, surent exercer une
+vigoureuse pression sur les indécis, en même temps que les <i>comitadjis</i>[14]
+châtiaient les réfractaires. De telle façon, en une dizaine d'années, le
+fanatisme qui provoque les actes les plus téméraires fut inculqué aux plus
+molles, aux plus passives populations.</p>
+
+<p>[Note 14: Ils sont dirigés et soldés par le «Comité des Insurgés de
+Macédoine et d'Andrinople», dont les membres les plus militants sont
+Boris Sarafow et Damian Groujew.]</p>
+
+<p>Beaucoup de ces Macédo-Bulgares, réfugiés dans la principauté, sont
+arrivés à y occuper de hautes fonctions civiles et militaires; comme de
+raison, ils compatissent aux souffrances de leurs frères de Turquie; car,
+il faut bien insister là-dessus, plus que tout autre, l'élément bulgare
+a souffert du régime arbitraire ottoman, et cela par le fait même des
+occupations agricoles de ses membres qui leur ont valu d'être ravalés à la
+condition de serfs des beys musulmans.</p>
+
+<p>À la longue, cet état d'oppression et de misère, habilement exploité,
+devait engendrer les instincts de révolte dont les comités mentionnés plus
+haut ont si bien tiré parti. À l'envi, le maître d'école bulgare et son
+élève sont devenus les agents les plus actifs de la révolution dans les
+villages de Thrace et de Macédoine, s'appliquant à exciter contre les
+Turcs les sentiments de haine qui ont abouti à l'organisation de bandes
+d'insurgés, aux attentats de Salonique, aux massacres de Kroushévo, à la
+destruction des récoltes, à l'incendie de nombreux villages soit musulmans,
+soit bulgares; en un mot, à toute l'horreur des révoltes furieuses et des
+sanglantes répressions.</p>
+
+<p>On peut clairement comprendre que, chez les Bulgares, toute demande
+d'autonomie pour la Macédoine cache le désir de voir, après une période
+troublée, l'annexion à leur principauté de cette province où les éléments
+appartenant à leur race sont nombreux et par endroits assez compacts.
+Une puissante considération économique vient encore à l'appui de cette
+politique nationaliste: il est certain qu'en s'étendant vers le sud, la
+Bulgarie s'approprierait le port de Salonique, qui serait pour elle une
+décisive garantie de prospérité.</p>
+
+<p>Mais une autonomie macédonienne au profit de leur race, telle que la
+désirent les Bulgares,--sous l'autorité nominale de la Turquie, pour
+marquer une étape, avant la pleine réalisation de leurs aspirations,--peut
+être considérée comme une dangereuse velléité. La réaliserait-on jamais
+sur le papier, qu'en fait les musulmans ne sauraient consentir de plein
+gré à abandonner leurs fonctions et à voir s'établir une ère d'égalité
+entre eux et les Bulgares.</p>
+
+<p>Il faudrait la force des armes pour amener un tel résultat,
+essentiellement précaire, puisque la perspective de l'hégémonie
+bulgare ne saurait satisfaire les autres populations, lesquelles sont
+individuellement en minorité vis-à-vis de l'élément favorisé, mais forment,
+réunies, une majorité contre lui. C'est pourquoi la formule «la Macédoine
+aux Macédoniens» restera vaine, tant qu'on ne lui apportera pas un
+correctif barrant toutes les ambitions ethniques des voisins.</p>
+
+<p>Contre la solution hypocrite que préconisent actuellement les Bulgares
+pour procéder ensuite comme avec la Roumélie Orientale, rappelons que,
+même dans ses possessions européennes les plus éloignées, comme la Bosnie,
+l'Herzégovine et la Crète, la Turquie ne peut se résoudre à l'application
+des réformes; elle considérerait donc comme un suicide l'autonomie
+macédonienne sous l'autorité nominale du sultan. Elle usera jusqu'au bout
+de ses moyens dilatoires habituels, elle qui toujours a su se résoudre
+à perdre des provinces plutôt que de les réformer; car si l'esprit
+de sa politique était susceptible de s'assimiler les principes de la
+civilisation occidentale, elle eût procédé elle-même, avec honneur et
+profit, à une évolution politico-sociale accomplie sans secousses, en
+dehors de toute intervention étrangère.</p>
+
+<p>Même à présent que les prétentions des puissances sont si limitées, ne
+voit-on pas quelles difficultés rencontre l'exécution de ce programme
+tracé par la Russie et l'Autriche-Hongrie en tant que mandataires de
+l'Europe? L'organisation d'une gendarmerie dirigée par des officiers
+étrangers, malgré tous les efforts méritoires de ceux-ci, rencontre à elle
+seule de tels obstacles, qu'on ne sait s'il ne faudra pas bientôt recourir
+à cette intervention plus énergique que laissait prévoir récemment le
+comte Goluchowsky.</p>
+
+<p>La présence des Turcs nous paraît donc rendre insoluble le problème de
+l'autonomie de la Macédoine. Quant à une annexion plus ou moins différée
+de la Macédoine à la Bulgarie, même si ce rêve caressé par les Bulgares
+pouvait se réaliser, il se produirait entre la race dominante et ses
+rivales d'interminables conflits qui, sous une autre forme, rouvriraient
+la question balkanique avec plus d'acuité peut-être, car du moins l'état
+actuel est considéré par tous comme provisoire et laisse la porte ouverte
+à toutes les espérances.</p>
+
+<p>Admettons que le système qui a réussi aux Bulgares pour la Roumélie
+orientale leur réussisse encore pour la Macédoine; que les procédés turcs,
+exactions, assassinats, incendies, jettent toutes les races désespérées
+dans les bras du panbulgarisme, dont la propagande par le fait revêt
+d'ailleurs des formes aussi horribles. Pourrait-on conclure de ce
+début--car, après avoir taillé, il s'agirait de coudre--qu'un État de
+quatre millions d'habitants saurait s'imposer à toutes les nationalités
+éparses sur le territoire macédonien, qui, de la première à la dernière,
+avec les mêmes droits, aspirent à une existence politique propre, à un
+développement national individuel?</p>
+
+<p>Et chacune de ces nationalités macédoniennes n'a-t-elle pas un appui
+extérieur, au même titre que l'élément bulgare impuissant à les absorber
+et qui seul verrait ses voeux comblés?</p>
+
+<p>Peut-on croire que la Grèce, qui étend ses visées jusque sur
+Constantinople; qui, depuis des siècles, nourrit un idéal panhellénique;
+qui a dans son jeu l'influence restée considérable du patriarcat; qui
+impose encore sa langue par le culte, l'école et le négoce, consentira à
+se voir barrer tout avenir, sans recourir contre les Bulgares aux moyens
+révolutionnaires qu'elle a d'ailleurs trop bien enseignés à ceux-ci?
+La Serbie elle-même, quoique atteinte d'une moindre mégalomanie,
+resterait-elle impassible? Mais elle étouffe dans ses limites actuelles et
+aspire à s'ouvrir une fenêtre sur la mer Égée, depuis que la domination
+autrichienne en Bosnie et en Herzégovine lui interdit l'espoir d'arriver
+à l'Adriatique. La Roumanie, de son côté, ne saurait s'accommoder,
+pour des raisons qui apparaîtront clairement au chapitre suivant,
+d'un agrandissement aussi considérable de la Bulgarie, même au prix de
+certaines compensations. Nous ne saurions mettre en ligne les intérêts
+des Turcs immigrés; mais il faut bien parler des Albanais, puisqu'ils
+sont autochtones. Les uns et les autres, accoutumés depuis des siècles à
+considérer les Bulgares comme des serfs attachés à la glèbe pour leur plus
+grand profit, verseraient leur sang jusqu'à la dernière goutte plutôt que
+de se soumettre débonnairement à celui des peuples chrétiens qu'ils ont le
+plus opprimé parce qu'il le considéraient comme inférieur à tous les
+autres.</p>
+
+<p>Donc une Grande Bulgarie rencontrerait l'hostilité absolue d'abord de la
+majorité des populations qu'elle voudrait dominer, puis des petits États
+voisins ayant des affinités de race avec ces populations sur lesquelles
+ils exercent une sorte de protectorat moral.</p>
+
+<p>Conviendrait-elle mieux, sans parler des autres, aux deux grandes
+puissances qui ont assumé le mandat de rétablir l'ordre dans la Péninsule?
+Il est possible que la Russie elle-même, payée pour connaître les Bulgares,
+ne s'en accommode pas. Quant à l'Autriche, qui y a pris pour devise
+«diviser pour régner», son attitude ne laisse pas de doute.</p>
+
+<p>Il y a au surplus en Macédoine un petit parti d'autonomistes, également
+opposés aux prétentions de la Bulgarie et à celles de la Grèce, également
+méfiants vis-à-vis de la Russie et de l'Autriche. Il lui manque encore le
+point d'appui qui rendrait sa conception viable; mais ce parti est bien
+celui de l'avenir, sous la condition qui fait l'objet même de cette étude,
+excluant aussi bien l'absorption par l'Autriche que le péril panslaviste,
+comme elle écarterait, pour les petits peuples balkano-danubiens, la
+menace d'une rupture d'équilibre.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<h4>LES ROUMAINS DU SUD</h4><br><br>
+
+
+<p>Nous les désignerons ainsi,--car ils se nomment eux-mêmes Roumains ou
+<i>Aromâni</i>, la phonétique de leur dialecte latin comportant l'emploi de la
+voyelle A devant le R initial,--et non sous les sobriquets plus ou moins
+malveillants de Tzintzari et de Koutzo-Valaques[15], que leur attribuent
+les peuples voisins.</p>
+
+<p>[Note 15: Koutzo-Valaques, d'après l'étymologie turque, signifierait
+d'ailleurs, non Valaques boiteux, mais Petits-Valaques (Kiuciuk-Vlah) ou
+Roumains de l'Épire, par opposition aux Grands-Valaques de Thessalie.]</p>
+
+<p>Les Roumains de Turquie ont peu fait parler d'eux jusqu'ici dans les
+sphères diplomatiques et dans la presse occidentale, et si même ils ont
+attiré l'attention au cours de ces dernières années, c'est à cause de la
+question des réformes. Ils sont pourtant dignes de toute la sympathie de
+l'Europe, tant par leur origine, leur passé, leurs incontestables qualités
+morales et intellectuelles, que par leur attitude sérieuse et calme au
+milieu de tous les événements dont l'Orient est le théâtre.</p>
+
+<p>Nous avons déclaré plus haut que nous ne discuterions pas les controverses
+historiques susceptibles de nous entraîner hors du cadre de cette étude
+politique, dont une solution aussi équitable que possible du problème
+oriental est l'unique objet. Toutefois, nous croyons utile de rappeler à
+larges traits comment cet élément latin s'est établi et a subsisté dans la
+péninsule balkanique.</p>
+
+<p>Les premières guerres apportées par Rome en Macédoine remontent à 211-215
+avant Jésus-Christ. Elles finirent, en 197, par la défaite du roi
+Philippe. L'action de Paul-Emile est plus connue; elle aboutit à la
+dépossession du roi Persée et à la proclamation de la Macédoine comme
+province romaine. Beaucoup de villes furent détruites et Tite-Live nous
+apprend que de nombreux colons italiques furent envoyés repeupler le
+territoire conquis. Des tentatives de révolte furent réprimées et peu à
+peu les légions soumirent le pays jusqu'au Danube.</p>
+
+<p>Un mouvement parallèle devait se produire au nord du fleuve. En 106 après
+Jésus-Christ, quand l'empereur Trajan incorpora la Dacie à l'Empire, les
+Romains des deux rives se donnèrent la main, et non seulement le vaincu
+accepta la loi du vainqueur et sa civilisation, mais l'élément latin y
+devint prépondérant comme population.</p>
+
+<p>Cet état de choses dura jusqu'à l'an 270, quand, cédant à la poussée
+des Barbares, l'empereur Aurélien ramena au sud du Danube, en Moesie,
+les légions et une partie des populations latines, qui se retirèrent
+progressivement jusqu'au Pinde, où les attiraient, avec la sécurité des
+montagnes, d'autres éléments de même race qu'elles y trouvaient déjà
+établis.</p>
+
+<p>Ces Latins du sud du Danube, d'où proviennent indubitablement les
+Macédo-Roumains de nos jours, ont constitué la florissante province
+dite Dacie aurélienne et peuplé la majeure partie de la Thrace et de la
+Macédoine. Un petit groupe, refoulé vers l'ouest par les invasions, s'est
+aussi conservé sur les rives de l'Adriatique: ce sont les Istro-Roumains.</p>
+
+<p>Les chroniqueurs byzantins font souvent mention des Valaques (Vlahi)
+enrôlés dans les armées impériales. Théophanès écrit qu'en 579 des soldats
+opérant en Thrace furent pris de panique en entendant un muletier crier
+à un autre: <i>Torna, torna, fratre!</i> croyant que c'était un signal de
+sauve-qui-peut. Théophilacte confirme cette expression en la traduisant
+par <i>ritorna</i> au lieu de <i>torna</i>. Quoi qu'il en soit de l'anecdote, elle
+prouve que les Roumains existaient dès cette époque, et qu'on ne peut leur
+méconnaître un droit de priorité dans certaines régions des Balkans.</p>
+
+<p>Vers 670, nous trouvons, dans la Dobroudja et la Bulgarie actuelles,
+Asparuch, qui combine, avec le concours des Roumains, un plan d'attaque
+contre Byzance déjà frappée de décadence. Son successeur Terbélius,
+toujours s'appuyant sur des Roumains, avance vers le sud jusqu'à l'Hémus.
+En 706, les Roumano-Bulgares, dont nous avons déjà parlé, s'établissent
+autour des Balkans et leur roi Siméon envahit, en 893, la Macédoine,
+l'Épire et la Thessalie, que Nicéphore Phocas reprend à Pierre, fils de
+Siméon. La page la plus glorieuse de la race roumaine dans la Péninsule
+fut écrite au temps de la dynastie assanide. Deux frères roumains, Pierre
+et Assan, possédaient de ces immenses troupeaux qui formaient déjà, comme
+ils le sont demeurés jusqu'à nos jours pour les populations pastorales
+valaques ou macédo-roumaines, la principale source de richesse de la
+contrée. Byzance voulut leur imposer une dîme; ils refusèrent de la payer
+et, se mettant à la tête des Roumains et des Bulgares, ils envahirent
+l'Hemus (Balkan) et la Macédoine; de sorte qu'en 1188 toute la région
+située entre le Danube, les Balkans, le Rhodope et la Macédoine se
+trouvait en leur possession. Cette dynastie guerrière devint la terreur de
+l'Empire. Les deux frères aînés furent tour à tour assassinés; un puîné,
+Joanice, leur succéda, et sa renommée parvint jusqu'au pape Innocent III,
+qui s'efforça de l'amener dans le giron de l'Église de Rome, en lui
+rappelant, «ce qui flattait l'amour-propre de Joanice,» dit le chroniqueur,
+«qu'il était issu d'une souche romaine[16].»</p>
+
+<p>[Note 16: «Il importe à ta gloire temporelle comme à ton salut éternel que
+tu sois Romain aussi bien par la conduite que tu l'es par l'extraction, et
+que le peuple de ton pays, qui se dit descendu du sang romain, suive les
+institutions de l'Église romaine, pour montrer, même dans le culte divin,
+qu'il conserve les moeurs de ses ancêtres.» (Lettre d'Innocent III à
+Joanice, roi des Roumano-Bulgares.)]</p>
+
+<p>Joanice éleva très haut l'honneur de ses armes. En 1205, il fit prisonnier
+et mit à mort Baudouin de Flandre et se rendit redoutable sous le titre
+d'empereur que lui reconnurent ses contemporains. Il tomba à son tour
+victime d'un assassin. Nous ne suivrons pas ses successeurs; ce que nous
+avons voulu établir, c'est que l'empire roumano-bulgare s'étendait du
+Danube à l'Adriatique, par conséquent dans toutes les régions, Macédoine,
+Albanie et Épire, où les Roumains se sont perpétués.</p>
+
+<p>Cet empire s'étant dissous, une partie de ses éléments roumains abandonna
+la plaine et s'établit dans la région montagneuse où nous la trouvons
+aujourd'hui en masses compactes, s'adonnant plus particulièrement à la vie
+pastorale et laissant l'agriculture aux Slaves.</p>
+
+<p>Au moment de la conquête turque, les chroniqueurs signalent, dans la
+Thessalie et une partie de l'Épire, une Grande-Valachie (Blaqui la Grant,
+Megalo-Vlahia), qu'on a appelée aussi Grande-Roumanie, et, dans l'Épire,
+l'Étolie et l'Acarnanie, une Valachie supérieure, l'Ano-Vlahia des Grecs.
+Les Roumains peuplent encore presque exclusivement les deux versants du
+Pinde.</p>
+
+<p>Dans les poèmes nationaux grecs, les princes de Thessalie étaient nommés
+«rois des Roumains». D'autre part, les despotes d'Épire s'intitulaient
+aussi «princes des Roumains (Valaques)». Les Serbes appellent encore de
+nos jours l'Albanie du sud «la Vieille Vlaquie» (Stari Vlah).</p>
+
+<p>Après 1454, ces Roumains du sud, organisés en petits voévodats ou
+capitanats dans leurs montagnes, eurent moins que les autres nationalités
+à souffrir de l'invasion musulmane qui brisa l'Empire byzantin. Seuls,
+avec les Albanais, ils réussirent à conserver une demi-indépendance ayant
+pour base une autonomie communale complète. Il existe encore, dans des
+villes comme Metzovo (Aminciu en roumain), Perivole, etc., des firmans qui
+établissent clairement les droits de ce peuple roumain, réclamé tantôt par
+les Grecs, tantôt par les Bulgares, lesquels ont un égal intérêt à en
+réduire l'importance.</p>
+
+<p>Ces montagnards guerriers, qui se faisaient volontiers heiduques, n'ont
+jamais permis qu'on violât leurs privilèges, et s'ils reconnurent la
+suprématie des sultans, ils n'en continuèrent pas moins à s'administrer
+par leurs Conseils de sagesse et leurs capitanats. Ils défendaient leur
+territoire et empêchaient même les Turcs d'y passer sans leur consentement
+préalable, en leur imposant parfois la condition de déferrer leurs
+chevaux. Comme l'a fort bien reconnu Pouqueville, ce peuple, resté
+indépendant de fait, fut placé sous la suzeraineté des sultanes Validé
+et n'eut qu'à leur payer une redevance annuelle, hommage consenti et non
+tribut de servitude, sans avoir à craindre l'ingérence du fisc ottoman.
+Aujourd'hui encore, les maires élus répartissent l'impôt, que l'agent
+financier vient simplement recevoir une fois l'an.</p>
+
+<p>En 1525, le sultan Soliman II institua quinze capitanats, composés de
+Roumains, pour la défense du territoire contre toute invasion étrangère.
+Les hommes soumis au service militaire étaient exempts de toute
+contribution. Grâce à cette indépendance, les groupes macédo-roumains ont
+subi sans être entamés les vicissitudes des siècles. Imbus de sentiments
+d'honneur et de liberté, de moeurs très pures, ils ont conservé intact,
+dans les montagnes les plus inaccessibles, le trésor de leur nationalité.
+Le Byzantin Nicitas Chroniatès constatait déjà que leurs positions étaient
+très difficiles à attaquer. Pendant ce temps, les Bulgares et les Grecs
+des basses régions supportaient toutes les conséquences de la conquête
+musulmane et devenaient des sortes d'ilotes des beys turcs et albanais.</p>
+
+<p>En dehors de l'élevage des troupeaux, les populations roumaines, si
+industrieuses et dont Kanitz a constaté les aptitudes extraordinaires
+pour l'architecture et les travaux d'art, se sont spécialement adonnées
+au négoce. Dans tout l'Orient se répandirent des représentants de cette
+race active, intelligente et économe, dont beaucoup réalisèrent d'énormes
+fortunes et détiennent encore une bonne partie du commerce dans les pays
+appartenant à la Turquie. Nous les retrouvons en Roumanie, en Serbie,
+en Grèce, en Bulgarie, à Budapest, à Vienne même. Ces négociants, qui
+introduisirent en Italie, vers le dix-huitième siècle, une espèce de
+vêtement appelé «capa», fondèrent des comptoirs à Naples, à Livourne,
+à Gênes, en Sardaigne, en Sicile, jusqu'à Malte et à Cadix; d'autres
+s'établirent à Venise, à Trente, à Ancône, à Raguse.</p>
+
+<p>Comme nombre, les Roumains du sud, disséminés à travers la Turquie
+d'Europe, peuvent être évalués à plus d'un million, sans compter les
+200,000 établis au nord de la Thessalie, cédée à la Grèce, malgré leurs
+protestations, en 1881[17], et des groupes moins nombreux disséminés dans
+l'Attique, le Péloponèse et certaines iles de l'Archipel. Ils comptent
+aussi pour plus de 200,000 en Bulgarie et en Serbie. Pour ne rien omettre,
+nous signalerons, dans la région de Méglénie, au sud de la Macédoine, la
+petite ville de Nanta, dont la population latine a embrassé l'islamisme,
+en conservant toutefois son individualité, puisque ses imans emploient
+encore le dialecte macédo-roumain pour leur prédication dans les mosquées.
+C'est l'unique exemple d'une abjuration de la foi chrétienne par des
+Roumains, tandis que tant de Serbes, de Bulgares, de Grecs et surtout
+d'Albanais ont passé à l'islam.</p>
+
+<p>[Note 17: C'est parmi les Roumains de la région de l'Aspropotamos que se
+recrute surtout le corps des «evzones», soldats braves et d'allure si
+martiale sous la fustanelle; ils se sont particulièrement distingués
+pendant la dernière guerre gréco-turque.]</p>
+
+<p>Les Macédo-Roumains ont donné à différents pays une élite de personnalités
+remarquables.</p>
+
+<p>Beaucoup d'illustrations de la Grèce contemporaine, comme Coletti, Riga,
+Vlahopoulo, Rangabé, Valavriti, Colocotroni surnommé Vlahos, Hadji-Petru
+dit Vlahava[18], sans compter les capitaines de la révolution grecque, tels
+que Botzaris, Giavéla, Griva, Bucovala, Odyssée Andrutz, Ciara, Caciandoni,
+et les grands bienfaiteurs de la race hellénique, les Sina, les Dumba,
+qui s'élevèrent en Autriche à de hautes situations sociales, les Toschitza,
+les Arsaky, les Avéroff, sont d'origine roumaine.</p>
+
+<p>[Note 18: Le grand historien grec moderne, Lambros, est aussi d'origine
+roumaine, comme l'était probablement le célèbre homme d'État italien
+Crispi, dont les ancêtres sont venus d'Épire en Italie.]</p>
+
+<p>Il en est de même, en Bulgarie, d'hommes politiques comme Radeff et
+Tacheff; en Serbie, du héros Tzintzar Janco, de Tzintzar Marcovitch, de
+Vladan Georgevitch, même, dit-on, des Karageorgevitch, et certainement
+de nombreuses autres familles des plus distinguées.</p>
+
+<p>En ce qui concerne la Roumanie, on dresserait une liste interminable, si
+l'on voulait trier les familles ou les personnalités marquantes de tout
+genre qui tirent leur origine de Macédoine, d'Épire, de Thessalie et
+d'Albanie.</p>
+
+<p>Des savants et des voyageurs compétents, nomme Kanitz, Thunmann, Leake,
+Pouqueville, et plus récemment Victor Bérard, ont reconnu la nationalité,
+restée distincte et intacte, des Macédo-Roumains. Selon Pouqueville, la
+population de la Turquie méridionale, qui parle une langue toute proche de
+celle des peuples de la vallée karpatho-danubienne, occupe l'ensemble du
+territoire qui s'étend d'Ochrida à la Morée et de Cojani à l'Adriatique,
+dans le voisinage de Durazzo. Thunmann, qui a consacré de longues études
+aux Roumains et aux Albanais, s'exprime ainsi: «Les Roumains de Macédoine
+forment un peuple grand et nombreux; ils représentent la moitié de la
+population de la Thrace et les trois quarts des habitants de la Macédoine
+et de la Thessalie,»--ce qui d'ailleurs est exagéré de moitié.</p>
+
+<p>De telles appréciations peuvent surprendre, quand on voit tant
+d'ethnographes, trompés sans doute par une hellénisation toute
+superficielle qui ne sort pas du domaine de l'Église et de l'école, ou
+prenant leurs informations auprès de consuls, de prêtres ou de notables
+grecs, confondre parfois les Roumains avec les Hellènes. Ces derniers,
+profitant des privilèges qu'avait obtenus des sultans l'Église chrétienne,
+après la conquête de Byzance, et de l'influence, aujourd'hui à son déclin,
+du patriarcat oecuménique sur l'ensemble des chrétiens d'Orient, ont
+habilement englobé toutes ces populations si différentes dans la sphère
+de l'hellénisme, à une époque où la religion était tout et où les
+nationalités ne se dégageaient pas encore.</p>
+
+<p>C'est ainsi que les Roumains, les Bulgares, les Serbes, les Albanais,
+arrivèrent à n'avoir plus d'abord dans leurs églises, puis dans leurs
+écoles, que des prêtres et des instituteurs grecs, tout en conservant
+intacte la langue nationale dans le sanctuaire de la famille. On conçoit
+donc l'erreur commise par l'observateur superficiel en ce qui concerne
+les Roumains, qui, tout en pouvant se servir de leur propre langue pour
+le culte, ne sont pas encore arrivés, comme les Bulgares et les Serbes,
+à grouper leurs communautés religieuses sous la direction d'un chef
+spirituel indépendant. C'est la grande lutte qui se poursuit aujourd'hui,
+et tout fait prévoir qu'elle se résoudra à leur avantage. Nous devons
+noter en passant que, depuis 1053, la séparation de la chrétienté en deux
+Églises rivales, ce que les Occidentaux appellent le Schisme d'Orient,
+porta un coup fatal au développement de l'élément latin dans les régions
+où triompha l'orthodoxisme. La langue de Rome y fut bannie du temple
+et les descendants des légionnaires n'entendirent plus que la liturgie
+grecque, le plus souvent sans la comprendre.</p>
+
+<p>Il faut donc s'étonner, non pas qu'il y ait des Roumains hellénisants,
+encore en grand nombre, mais qu'il y ait des Roumains roumanisants. Ces
+derniers ramèneront fatalement les premiers. Ils ont déjà fait des pas de
+géant.</p>
+
+<p>C'est que les conditions déterminantes ont bien changé. Les Roumains
+du sud s'éprirent de l'idéal grec à une époque où les deux principautés
+danubiennes de Valachie et de Moldavie, dont l'union a formé le royaume de
+Roumanie, menaient une existence trop pénible et trop obscure pour pouvoir
+devenir leur métropole intellectuelle.</p>
+
+<p>Les villes de Bucarest et de Jassy, où a été préparée la révolution
+grecque de 1821, étaient elles-mêmes des foyers d'hellénisme. Il ne faut
+pas oublier d'ailleurs que la renaissance nationale, qui date précisément
+de 1821, y prit nettement un caractère de protestation contre l'hellénisme
+qui y dominait par ses princes venus du Phanar et s'abrita longtemps
+encore dans les monastères dédiés aux Saints Lieux.</p>
+
+<p>Cet élément macédonien, que les Grecs s'obstinent à nommer helléno-vlaque,
+a rompu depuis quarante ans avec la tradition du philhellénisme, et depuis
+lors il se heurte à une résistance désespérée de la part du patriarcat et
+de la politique d'Athènes dont s'inspire surtout le synode oecuménique. Il
+est l'objet, dans ses églises et dans ses écoles, d'une persécution dictée
+par la crainte de perdre une clientèle nombreuse, riche et cultivée.</p>
+
+<p>Pour marquer la date de ce séparatisme, rappelons que la première école
+roumaine fut fondée en 1862, à Vlaho-Clissoura, par Apostol Margarit, cet
+apôtre du roumanisme. Aussi, tout l'effort des Grecs consiste-t-il non
+seulement à combattre le roumanisme en Macédoine, mais encore à le nier.
+Le reconnaître serait en effet avouer que la «grande idée» a perdu un
+terrain d'expansion considérable dans des centres que la presse, les
+brochures et les notes diplomatiques représentent encore comme peuplés
+non de Roumains, mais d'Hellènes pur sang.</p>
+
+<p>L'élément latin se retrouve donc à chaque pas en Macédoine et en Épire,
+aussi bien que dans la Thessalie annexée à la Grèce où, fait symptomatique,
+les Roumains n'ont plus le droit d'étudier leur langue. Et si beaucoup
+parmi eux n'ont pas encore osé affirmer nettement leur origine, c'est par
+un ancien préjugé qui date du temps où l'hellénisme était considéré comme
+le foyer de l'émancipation des peuples d'Orient autant que comme le centre
+d'une civilisation supérieure. Ils ne se résignent pas encore à être
+appelés Koutzo-Valaques, vocable interprété d'une façon méprisante par les
+publicistes grecs, et qui tend à les marquer comme le produit d'un mélange
+de races, comme des Grecs roumanisés, quand au contraire il y a là des
+Latins grécisés, ou du moins acquis à la culture hellénique, que leurs
+congénères émancipés de cette influence étrangère désignent du nom de
+«Grécomanes».</p>
+
+<p>Aujourd'hui que les ethnographes parcourent les provinces de la Turquie
+d'Europe, que les agents civils et militaires constatent de visu la
+situation, la vérité se fera jour progressivement. L'attention se portera
+d'autant plus sur les Roumains du sud que ceux-ci, loin de contribuer aux
+troubles et à l'anarchie qui menacent l'équilibre balkanique, constituent
+le plus solide élément d'ordre. Ils n'empiètent sur les droits de personne
+et le gouvernement ottoman apprécie leur conduite loyale. Combien il
+serait injuste de refuser le droit à l'existence ethnique à une race qui
+pratique cette attitude digne et sérieuse, et de l'ignorer sous prétexte
+que les Roumains n'exigent point à main armée des réformes et ne visent
+pas des annexions territoriales en soutenant leurs prétentions par des
+émeutes et des attentats! La récente nomination d'un délégué roumain, à
+côté et au même titre que les délégués des autres nationalités, dans la
+Commission des réformes, constitue une reconnaissance officielle de la
+légitimité des droits de l'élément latin existant en Macédoine, dont le
+sort doit être réglé en même temps que celui des autres races.</p>
+
+<p>Il importe que l'on accorde à toutes les nationalités un traitement
+égal, afin que l'organisation des éléments balkaniques hétérogènes puisse
+fonctionner harmonieusement. Si le patriarcat oecuménique prend parti pour
+l'un de ceux-ci et prétend lui subordonner les autres, les conflits
+n'auront aucune chance de disparaître.</p>
+
+<p>Mais le peuple roumano-macédonien n'en sera pas réduit, espérons-le,
+pour conserver sa nationalité, à recourir à des procédés violents qui ne
+peuvent que lui répugner, à lui qui représente la culture intellectuelle,
+le progrès, la richesse et l'industrie, dans ces régions. La
+reconnaissance par la Turquie d'une Église autonome, soustraite à
+l'influence oppressive du synode oecuménique et du Phanar, peut être
+considérée comme un fait accompli. Malgré toutes les entraves que
+ne saurait manquer de lui apporter le patriarcat, lequel suspend
+préventivement sur elle les foudres ecclésiastiques dont a été frappé
+l'exarchat bulgare, cette Église, qui aura un chef suprême et une
+hiérarchie, permettra à la conscience ethnique de s'affirmer chaque jour
+avec plus de vigueur parmi la population roumaine de Macédoine, qui a
+conservé, en dépit de neuf siècles d'hellénisation, l'invincible vitalité
+d'une race dont un dicton populaire dit: «Le Roumain ne périt pas!»</p>
+
+<p>Mais si un instinct de conservation a toujours empêché les Macédo-Roumains
+de confondre leurs intérêts tant avec ceux des Grecs qu'avec ceux des
+Slaves, leurs apôtres des idées nationales sont loin de se montrer
+systématiquement hostiles aux éléments étrangers qui cohabitent avec
+eux sur cette terre. Une fois vainqueur sur le terrain de l'égalité des
+droits, l'élément latin pourra au contraire servir en quelque sorte de
+tampon pour amortir entre Slaves, Grecs et Albanais, des haines de race
+séculaires.</p>
+
+<p>Il convient aussi, en parlant des Macédo-Roumains, de prendre en
+considération qu'il existe, aux embouchures du Danube, un royaume
+latin, la Roumanie, qui n'a cessé de marcher dans la saine voie de
+la civilisation et du progrès, sans jamais inquiéter l'Europe par de
+dangereuses secousses politiques. S'il est universellement reconnu
+aujourd'hui que cet État contribue par son attitude sage et modérée au
+maintien de l'équilibre balkanique, il est certain que la constitution
+ethnique de l'élément roumain du sud, qui ne saurait jamais rêver une
+annexion à la métropole, laquelle ne poursuit pas davantage cette
+chimérique visée, sera une garantie de plus pour l'harmonie et le bon
+ordre général.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<h4>LES SERBES</h4><br><br>
+
+
+<p>La politique serbe, en Macédoine, n'est entrée en scène que vers 1880,
+mais elle a déjà réussi à s'affirmer dans maintes localités et même à
+faire reconnaître par le patriarcat oecuménique un chef religieux, élu en
+1902, en la personne de Mgr Firmilian, évêque de Scopia (Uskub), capitale
+de la Vieille Serbie. Les Serbes concentrent toutes leurs espérances sur
+cette partie du territoire turc, bien qu'ils s'y trouvent en minorité par
+rapport à la population albanaise.</p>
+
+<p>La propagande scolaire serbe, en Macédoine, se heurte à celle des Bulgares,
+qui ont pris les devants et ont eu recours aux moyens les plus violents
+contre un ennemi du panbulgarisme d'autant plus redoutable qu'il est moins
+facile d'attribuer à l'une ou à l'autre branche les Slaves réclamés par
+toutes les deux.</p>
+
+<p>Jusqu'à un moment donné, on ne parlait, que de l'existence d'un élément
+bulgare dans cette partie de la Macédoine qui s'étend des frontières de la
+Serbie et de la Bulgarie au delà des lacs de Castoria et d'Ochrida. Puis
+Goptchevitch, dans son livre intitulé: <i>la Macédoine et la Vieille Serbie</i>,
+établit des statistiques d'après lesquelles il se trouverait en Macédoine
+plus d'un million de Serbes, sans un seul Bulgare.</p>
+
+<p>Toutefois, le même auteur, pendant la guerre entre Serbes et Bulgares,
+pencha du côté de ces derniers et écrivit sur la Bulgarie et la Roumélie
+Orientale un ouvrage où les affirmations de son précédent travail se
+trouvaient contredites. Cet exemple démontre combien sont fragiles les
+bases d'une classification rigoureuse. Dans tous les cas, quelle que soit
+leur origine spéciale, et bien que la linguistique les rattache plutôt
+aux Serbes,--qui peuvent aussi se réclamer du droit historique, leur
+domination s'étant, à un moment donné, étendue sur toute la Macédoine,--la
+masse des populations slaves contestées par les deux États sympathise
+résolument avec la Bulgarie.</p>
+
+<p>Mais la question de priorité n'est pas douteuse. On sait que des tribus
+vraiment slaves sont apparues dans les Balkans bien avant la venue des
+Bulgares: les Croates, dès le sixième siècle, les Serbes et les Slavons
+vers le commencement du septième, tandis que l'année 679 fixe l'époque à
+laquelle les Bulgares se répandent du Danube aux Balkans.</p>
+
+<p>Les Serbes se formèrent en État seulement vers le douzième siècle,
+bien qu'étant de race homogène et noble, eux qui, avec les Dalmates,
+les Bosniaques et les Monténégrins, ont ressenti plus que les autres
+peuples slaves l'influence civilisatrice grecque et latine. En 1282, ils
+conquirent de vastes territoires et s'étendirent jusqu'au delà de Scopia,
+jusqu'à Sérès et jusqu'à Dibra, dans l'Albanie du nord. Sous Drosch III,
+toute la Macédoine leur appartenait déjà, mais leur puissance fut portée à
+son apogée en 1346, sous le règne de Douchan, qui se proclame souverain de
+tous les peuples balkaniques. Son empire, dont Scopia était la capitale,
+s'étendait depuis la Drave et la Morava jusqu'à Kalava, et en Albanie
+jusqu'à l'Adriatique.</p>
+
+<p>En Macédoine, les noms de lieux sont fréquemment serbes et les chants
+populaires, les légendes, y empruntent souvent leurs héros à la Serbie,
+dont le folklore est d'ailleurs d'une richesse étonnante. Il faut
+toutefois reconnaître que la domination serbe en Macédoine fut postérieure
+à la domination bulgare et n'eut guère plus d'un siècle de durée
+(1273-1375).</p>
+
+<p>Comme tous les autres peuples balkaniques, les Serbes tombèrent sous le
+joug ottoman et ne firent parler d'eux qu'à de rares intervalles. Sous
+Karageorges et Miloch Obrénovitch, ils arrivèrent à reconquérir une
+demi-indépendance et, en 1820, le traité d'Andrinople reconnut leur
+autonomie.</p>
+
+<p>En 1875, les Serbes soutinrent les Bosniaques et les Herzégoviniens
+révoltés en raison du poids trop lourd des impôts. Les Turcs réprimèrent
+ce soulèvement, ainsi que le mouvement tenté par les Bulgares; ils
+écrasèrent les Serbes et marchèrent sur Belgrade. Intervenant en faveur
+des peuples slaves, la Russie adressa alors à la Porte un ultimatum par
+lequel elle exigeait pour la Serbie le rétablissement du <i>statu quo ante
+bellum</i>; pour le Monténégro, une rectification de frontières; pour la
+Bulgarie, la Bosnie et l'Herzégovine, une demi-autonomie. Sur le refus
+des Turcs, le gouvernement de Saint-Pétersbourg tira l'épée et les Serbes
+entrèrent en campagne de leur côté.</p>
+
+<p>On connaît les résultats de la campagne de 1877. Les Serbes s'attendaient
+à voir reconstituer leur ancien empire, lequel, nous l'avons dit,
+comprenait, au quatorzième siècle, la Thrace, la Macédoine, l'Albanie et
+l'Épire, et à former ainsi une sorte d'hégémonie slave dans les Balkans.
+Cela n'entrait pas dans les desseins de la Russie, qui tenta au contraire,
+à San-Stefano, de constituer une Grande Bulgarie. L'indépendance de la
+Serbie fut du moins reconnue par le traité de Berlin; grâce au concours de
+l'Autriche, on annexa simplement à cet État les districts de Nisch et de
+Pirot, appartenant à la Vieille Serbie.</p>
+
+<p>Les Serbes, toutefois, ne purent se résigner à voir s'évanouir leur idéal.
+L'occupation autrichienne en Bosnie et Herzégovine leur enlevait tout
+espoir du côté de Fiume, Raguse et Cattaro; leurs regards se portèrent
+donc, par delà les monts Schar-Dagh, sur les plaines de la Macédoine et
+les rivages de l'Archipel.</p>
+
+<p>Malgré la résistance du gouvernement ottoman et de la population
+bulgare, la propagande serbe réussit à obtenir certains avantages, comme
+l'autorisation d'ouvrir des écoles et de fonder des consulats. À Uskub et
+à Monastir, les Serbes possèdent des bibliothèques et des établissements
+scolaires primaires et secondaires; ils s'efforcent de recruter des élèves
+et de gagner des adhérents à leur cause.</p>
+
+<p>Au début, cette cause sembla désespérée, surtout dans le vilayet de
+Monastir, où l'élément bulgare est puissant et organisé. À Prilep,
+citadelle du bulgarisme, comme sur d'autres points convoités, les agents
+de la propagande serbe furent traqués et assassinés. Dans le bassin de
+Prisrend, en Vieille Serbie, dans le vilayet de Kossovo, les souvenirs,
+les traditions et le voisinage aidant, le mouvement eut plus de succès.
+Cependant, il ne faut pas perdre de vue qu'en Vieille Serbie, les efforts
+des Serbes se heurtent à la résistance de l'élément albanais, plus
+nombreux, et qui est resté agressif et fanatique. On sait qu'à Prisrend
+les Albanais ont réuni un congrès pour poser la question de leur
+autonomie. Leurs conflits avec les Serbes sont fréquents et provoquent
+l'échange de notes entre Belgrade et Constantinople, concernant des
+incidents de frontière. Rappelons-nous que le consul serbe Martinovitch
+fut assassiné en pleine rue à Pristina.</p>
+
+<p>La reconnaissance d'un chef religieux de leur nationalité à Uskub est
+un fort atout dans le jeu des Serbes ; quant à leurs écoles, bien que
+relativement nombreuses et assez fréquentées, elles ne peuvent lutter
+contre les écoles bulgares qui ont inondé tout le pays et où se
+déploie une activité fébrile. L'influence politique de la monarchie
+austro-hongroise à Belgrade s'applique à enrayer les efforts que font les
+Serbes pour déborder sur les contrées avoisinantes de la Péninsule; aussi
+l'antagonisme serbo-bulgare se réduit-il actuellement à des conflits
+partiels. Toutefois, certains indices laissent prévoir qu'avec la nouvelle
+dynastie, la politique serbe en Macédoine va changer de physionomie. On
+travaille avec plus d'énergie; on organise des bandes qui passent la
+frontière et sont prêtes à lutter par les mêmes moyens que les Bulgares.</p>
+
+<p>On parle, il est vrai, d'une action politique commune, déterminée par la
+crainte qu'inspire aux deux États le péril autrichien si réel; mais, au
+fond, on peut dire que leur jalousie réciproque l'emporte sur les autres
+considérations, car les Serbes convoitent Salonique autant que les
+Bulgares. L'opposition de leurs intérêts paraît rendre problématique une
+entente sincère et durable.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<h4>LES ALBANAIS</h4><br><br>
+
+
+<p>Bien que, depuis quelques années, il se produise en Albanie un puissant
+mouvement autonomiste, la question albanaise est encore obscure pour
+l'Europe; nous la traiterons donc avec quelques développements.</p>
+
+<p>Ce peuple autochtone, dans tous les cas établi depuis une haute antiquité
+sur les côtes orientales de l'Adriatique, peut se prévaloir de ces droits
+historiques que jusqu'à présent nous n'avons pu reconnaître pleinement
+qu'aux Roumains. Bien que son origine soit très discutée, il doit
+certainement former un rameau des Illyriens, mais transformé par son
+mélange avec un élément romain. Comme leurs ancêtres d'Illyrie réputés
+pour leur bravoure et leur esprit d'indépendance, les Albanais aiment
+avant tout les armes et la liberté; ils sont partagés en un certain nombre
+de clans, Mirdites, Ghègues, Tosques, Liapes, etc. À cette conservation de
+leur indépendance, ils ont sacrifié jusqu'à leur foi; la plupart, en effet,
+ont embrassé la religion musulmane, pour ne pas subir la condition du
+raïa. Les Albanais restés chrétiens se subdivisent en grecs orthodoxes et
+en catholiques; ces derniers, au nombre de plus de 100,000, se trouvent du
+côté de Scutari[19].</p>
+
+<p>[Note 19: La population de l'Albanie, qui s'est toujours opposée aux
+opérations du recensement, n'a pu être exactement établie. On peut
+l'évaluer, avec l'Épire, à environ 1,900,000 habitants, dont 500,000
+orthodoxes, 200,000 catholiques et le reste de religion musulmane. Les
+orthodoxes sont en majorité de race roumaine.]</p>
+
+<p>Il existe entre les clans certaines rivalités et certaines causes de
+désunion, géographiques, sociales et religieuses, rendant très difficile
+une action concertée des comités albanais qui ont leurs sièges à Naples,
+à Bucarest et en Égypte. Entre les Ghègues et les Tosques, par exemple,
+règnent des haines séculaires: les premiers, au nord, sont musulmans ou
+catholiques; les seconds, dans la basse Albanie, musulmans ou orthodoxes.
+Les Ghègues, pasteurs et guerriers, ont gardé un caractère plus aventureux;
+les Tosques sont plus pénétrés d'hellénisme. Certaines tribus, comme les
+Mirdites, appartiennent exclusivement à l'Église de Rome.</p>
+
+<p>Les musulmans d'Albanie se partagent eux-mêmes en deux rites fort
+différents, les uns coreligionnaires des Turcs et soumis au khalifat, les
+autres affiliés à une secte dite des <i>Behtashli</i>, qui continue à faire de
+nombreux adeptes. Ils sont non reconnus, mais simplement tolérés par le
+gouvernement ottoman. Les derviches auxquels ils obéissent possèdent un
+énorme ascendant sur la population.</p>
+
+<p>On voit donc que les Albanais, divisés en deux religions, sont en outre
+partagés en quatre rites, et comme conséquence reçoivent leur mot d'ordre
+de quatre chefs spirituels différents. Aussi, pour bien s'entendre en vue
+d'une action commune contrariée par ces barrières, doivent-ils d'abord
+se pénétrer de leur individualité ethnique. Ce résultat aurait déjà été
+pleinement obtenu, si la Porte leur avait permis l'usage de leur propre
+langue dans leurs écoles.</p>
+
+<p>Sous ce rapport encore, ils se trouvent dans une condition d'infériorité
+vis-à-vis des Bulgares, des Roumains, des Serbes et des Grecs. Le jour où
+ils auront le droit de s'instruire en albanais, les idées nationales
+trouveront un écho plus puissant dans les coeurs, car cette race, toute
+soumise qu'elle soit à des influences morales contradictoires, n'a pas
+encore perdu la conscience de sa nationalité.</p>
+
+<p>Lorsque les Turcs, après leur arrivée en Europe, voulurent s'étendre dans
+les régions albanaises, ils y rencontrèrent la plus héroïque résistance
+de la part des populations ayant à leur tête le fameux Georges Castriota,
+dit Scanderbeg. Après la mort de celui-ci, les Albanais furent contraints
+d'accepter la loi du vainqueur, dont ils adoptèrent en masse la religion.
+Tout en acceptant de faire partie de l'Empire ottoman, ils n'en
+conservèrent cependant pas moins leurs moeurs propres et, ce à quoi ils
+tiennent par-dessus tout, la pleine liberté sur leur territoire, que sa
+formation montagneuse rend d'ailleurs en partie inaccessible.</p>
+
+<p>Aujourd'hui encore, dans ce monde à part, circulent des tribus nomades où
+est à peine éveillée la conscience nationale. C'est que, généralement,
+les Albanais ne peuvent s'astreindre à une organisation administrative
+régulière, et ils ont opposé une résistance opiniâtre à chaque tentative
+du gouvernement turc pour introduire chez eux quelques changements
+appropriés aux nécessités du temps.</p>
+
+<p>S'ils constituent eu Europe le seul élément sur lequel, en partie du moins,
+la Turquie pourrait encore s'appuyer, les Albanais sont d'autre part,
+pour l'Empire ottoman, une cause de faiblesse, en raison de cet esprit
+d'indépendance, compliqué d'instincts anarchiques et pillards, qui inflige
+souvent à la Turquie des déboires et des humiliations. De plus, accoutumés
+aux privilèges, aux faveurs, aux pires abus, ils s'appliquent à faire
+échouer toute tentative de réformes.</p>
+
+<p>Leurs clans, commandés par une oligarchie aristocratique héréditaire,
+obéissent aveuglément à leurs beys et se lèvent comme un seul homme à
+l'appel de ceux-ci, pour repousser parfois même la force armée impériale.
+Certaines tribus, surtout les nomades, ne reconnaissent pour ainsi dire
+pas l'autorité du sultan; elles refusent l'impôt et le service militaire
+et n'acceptent même pas un recensement. Par un contraste saisissant, c'est
+pourtant au sein de la population albanaise que se recrutent les plus
+hauts fonctionnaires civils et militaires de l'Empire.</p>
+
+<p>Ce peuple fut à deux doigts de proclamer définitivement son indépendance,
+au temps d'Ali pacha de Tébélen. Ce satrape, aussi corrompu que génial,
+mettant au service de ses talents militaires toutes les ressources d'une
+diplomatie astucieuse, s'était déclaré rebelle, et, en dehors de l'Albanie,
+il étendit sa domination sur l'Épire, la Thessalie et une partie de
+la Macédoine. Le sultan put donc craindre, à un moment donné, que la
+puissance albanaise ne supplantât celle des Osmanlis; il fallut employer
+la trahison pour venir à bout d'Ali pacha.</p>
+
+<p>Chaque fois que la Turquie ou les puissances européennes ont porté
+atteinte à leurs droits, les Albanais ont recouru aux armes: ainsi après
+le traité de San-Stefano, ainsi après le traité de Berlin. Leurs luttes
+avec les Monténégrins, pour la conservation de territoires cédés à ces
+derniers, sont restées proverbiales. Pour défendre la région attribuée au
+Monténégro par le traité de Berlin, les Albanais se constituèrent en ligue;
+ils substituèrent aux autorités turques un gouvernement national et
+s'organisèrent pour la résistance comme un État indépendant de l'Empire
+ottoman.</p>
+
+<p>Cette décision d'opposer la force à toute prise de possession d'un pouce
+de leur terre par les Monténégrins se résumait pour les Albanais dans la
+formule: toute rectification de frontière sur notre territoire est nulle
+et non avenue.</p>
+
+<p>Sommée par les puissances de dissoudre la ligue albanaise, la Porte envoya
+sur les lieux Méhémet-Ali, un des plénipotentiaires du traité de Berlin.
+Celui-ci y fut assassiné. Il est probable d'ailleurs que la Turquie
+encourageait sous main la rébellion albanaise, avec la pensée d'y rendre
+impossible la cession des régions disputées.</p>
+
+<p>La Russie et l'Angleterre durent intervenir en faveur des droits du
+Monténégro, et le chef du parti libéral anglais, lord Beaconsfield, qui
+professait le respect du principe des nationalités, proposa, à cette
+occasion, que l'on reconnût la demi-autonomie de l'Albanie sous la
+suzeraineté du sultan.</p>
+
+<p>Les puissances firent des démonstrations navales dans les eaux de Dulcigno,
+pour exercer une pression tant sur les Albanais que sur les Turcs. Ces
+derniers avaient surtout à craindre que la perte de ce district maritime
+ne donnât lieu à un mouvement révolutionnaire et à quelque attentat à
+Yldiz-Kiosk de la part de la coterie albanaise exaspérée; aussi la
+Porte informa-t-elle d'abord les puissances que si les Monténégrins
+franchissaient la frontière, elle se verrait obligée de les repousser
+militairement.</p>
+
+<p>Elle céda pourtant devant l'attitude énergique de la flotte britannique et
+parvint à maîtriser le mouvement des Albanais, lesquels n'abandonnèrent
+toutefois la ville de Dulcigno qu'après une résistance acharnée opposée
+aux troupes turques elles-mêmes. C'est ainsi que le Monténégro finit par
+obtenir satisfaction.</p>
+
+<p>Lorsqu'il s'agit de la rectification des frontières gréco-turques, les
+beys albanais formèrent une nouvelle ligue de résistance. On eût assisté
+à un nouveau conflit suivi d'une nouvelle intervention européenne, si le
+gouvernement ottoman n'était venu à bout des plus intransigeants, en
+procédant à l'arrestation des uns et en achetant le désistement des autres
+par l'octroi de fonctions importantes et de sinécures.</p>
+
+<p>C'est le procédé habituel de la Porte, lorsque l'influence d'un bey
+albanais suscite les appréhensions du pouvoir central: on s'arrange alors
+de façon à le dépayser en l'envoyant en Asie Mineure, à moins de le garder
+à Constantinople, où l'on a l'oeil sur lui. Ce système de corruption a
+souvent arrêté les mouvements populaires en Albanie, où les habitants
+subordonnent toute initiative au consentement de leur oligarchie quasi
+féodale.</p>
+
+<p>Par contre, le gouvernement turc envoie assez fréquemment des agents dans
+cette contrée pour y provoquer des émeutes, comme peut-être celle où fut
+tué, il y a un an, le consul russe Tcherbina.</p>
+
+<p>Cette manoeuvre est familière à la Porte, lorsqu'elle sent que les
+événements menacent de tourner à son désavantage. Elle impute alors à la
+résistance des populations musulmanes de l'ouest l'impossibilité où elle
+se trouve, dit-elle, d'accéder aux injonctions de l'Europe. Cette vieille
+tactique hypocrite lui sert tout au moins à gagner du temps, résultat
+appréciable pour un État dont les bases sont ébranlées et qui met tout
+en oeuvre pour tâcher de prolonger son agonie.</p>
+
+<p>Les deux puissances dont les intérêts se heurtent aujourd'hui en Albanie
+sont l'Autriche-Hongrie et l'Italie.</p>
+
+<p>La première, privilégiée par sa position géographique et recrutant des
+clients parmi les beys obérés qui reçoivent ses subsides, cherche à
+pénétrer dans ce pays avec son avant-garde de missionnaires catholiques.
+Ses jésuites dirigent à Scutari un excellent lycée, mais, malgré l'effort
+de ces religieux, leurs élèves manifestent ouvertement des sentiments
+philo-italiens, favorisés par le fait que, recevant l'enseignement
+en langue italienne, ils subissent le charme d'une des plus nobles
+littératures qui soient. En dépit de cette circonstance rassurante, le
+gouvernement de Rome a cru devoir créer un lycée à Scutari, ainsi que
+plusieurs écoles sur le littoral de l'Adriatique et de la mer Ionienne.</p>
+
+<p>Ainsi, en Albanie, les sympathies pour l'Italie, dues à la parenté
+ethnique, sont des plus vives et des plus spontanées. Il y a toujours eu
+de nombreuses migrations d'un versant de l'Adriatique à l'autre et l'on
+sait que les Albanais ont jadis fourni des gardes aux princes italiens,
+notamment aux rois de Naples[20].</p>
+
+<p>[Note 20: Il existe dans l'Italie méridionale une colonie albano et
+épiro-italienne qui n'a point perdu conscience de son origine. L'on doit
+à son initiative l'organisation de plusieurs comités tels que la <i>Societa
+nazionale albanese</i> de Rome et le <i>Comitato nazionale albanese</i> de Lungro
+(Calabres), ainsi que la fondation du collège ecclésiastique de
+San-Adriano, près de Naples.]</p>
+
+<p>Si l'Italie s'attache à développer son influence dans ce pays, surtout
+du côté de Scutari, où sa langue est d'un usage courant, c'est qu'elle a
+compris depuis longtemps de quelle utilité pour sa politique économique
+pourraient être les ports albanais.</p>
+
+<p>Des considérations analogues agissent sur l'Autriche-Hongrie, qui ne
+néglige rien pour préparer sa descente vers le sud. Elle a d'autres
+moyens que la propagande scolaire et tâche, comme nous venons de le
+dire, de s'assurer les beys les plus influents par des présents qu'ils
+ne repoussent pas et qui entretiennent leur vie de désordre et de
+prodigalité. De la sorte, le cabinet de Vienne espère provoquer au moment
+opportun quelque révolte lui permettant d'intervenir et de tenter du moins
+de mettre ses plans à exécution.</p>
+
+<p>Vis-à-vis des petits États balkaniques, les Albanais exercent une
+surveillance ombrageuse; qu'il s'agisse des Serbes, des Bulgares ou des
+Grecs, aucune extension territoriale à l'avantage de ceux-ci ne saurait
+s'opérer pacifiquement sur leur territoire. Aux Serbes, ils disputeraient
+les armes à la main la Vieille Serbie, où ils forment la majorité de la
+population; déjà, à la moindre velléité qu'ils soupçonnent, ils se livrent
+à titre de représailles à des incursions sur le territoire de leurs
+voisins, et la Porte est obligée de se justifier vis-à-vis du gouvernement
+de Belgrade.</p>
+
+<p>D'autre part, si la Bulgarie essayait d'occuper la Macédoine, elle serait
+mise en contact avec l'Albanie et nous verrions se produire des faits
+analogues.</p>
+
+<p>Quant à la Grèce, si on lui attribuait jamais l'Épire, rien ne pourrait
+arrêter un soulèvement général des Albanais,--car le fait d'avoir donné à
+la cause hellénique de 1821 des Canaris et des Miaoulis, natifs d'Hydra et
+de Spezza, centres purement albanais, ne les empêche pas de considérer les
+Grecs comme les plus dangereux ennemis de leur race.</p>
+
+<p>Cette antipathie est générale; même les Albanais orthodoxes[21] l'éprouvent
+politiquement vis-à-vis d'Athènes, bien que la langue grecque, à laquelle
+la religion sert de véhicule, jouisse parmi eux d'un certain prestige.</p>
+
+<p>[Note 21: Les statistiques des Albanais sont généralement erronées,
+beaucoup d'orthodoxes étant portés comme Grecs, Bulgares ou Serbes, et
+beaucoup de mahométans comme Turcs; en réalité, la race est beaucoup moins
+mélangée.]</p>
+
+<p>D'ailleurs le royaume hellénique possède déjà beaucoup d'Albanais; leur
+langue est parlée dans l'Attique et jusque dans Athènes. La ville de
+Thèbes est albanaise, comme Psara, Hydra, Spezza, l'île de Colouri, etc.
+Les Grecs n'auraient aucun intérêt, croyons-nous, à augmenter encore par
+des annexions la proportion de cet élément turbulent et jaloux.</p>
+
+<p>En revanche, les Albanais s'accordent assez bien avec les nombreux
+Roumains de leur contrée; on sait d'ailleurs qu'ils se trouvent répandus
+sur la zone où le latin populaire fut, en Orient, supplanté par le grec.
+Issu des Thraces et des Besses latinisés, Pélasge d'origine, leur peuple
+n'est-il point par le sang apparenté aux Roumains, au même titre que les
+Celtes l'étaient aux Francs?</p>
+
+<p>Formant essentiellement une nation armée, toujours debout et dominée par
+des instincts guerriers, l'Albanie serait donc en Europe, à certains
+égards, comme le boulevard de l'Empire ottoman, qui se contente d'y
+exercer une domination plutôt nominale et d'y trouver, en cas de guerre,
+un précieux appoint de troupes auxiliaires. Mais, à tout prendre, les
+Albanais ont surtout le souci de leur indépendance, qu'ils ont su défendre
+même contre la Turquie. Une solution plaçant cette indépendance hors de
+toute atteinte et ne subordonnant l'Albanie à aucun autre élément de la
+Péninsule ne rencontrerait sans doute pas de leur part un parti pris qui
+en compliquerait les difficultés d'exécution.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<h4>LES GRECS</h4><br><br>
+
+
+<p>Nous commencerons ce chapitre en priant les lecteurs hellènes sous les
+yeux desquels tomberont ces lignes de ne pas prendre notre franchise en
+mauvaise part, lorsque nous exprimons notre opinion sur leurs désirs
+immodérés d'expansion--aussi bien d'ailleurs que nous l'avons fait pour
+les Bulgares.</p>
+
+<p>Nous tenons à déclarer que nous ressentons pour la nation hellénique une
+sympathie tout aussi sincère que pour les autres nations chrétiennes
+d'Orient; car, malgré la diversité des langues, nous considérons un peu
+tous ces peuples comme frères, comme très proches parents en tout cas.
+Mais nous avons avant tout songé, dans cet ouvrage, à aplanir les
+obstacles insurmontables pour la réalisation de notre projet de
+pacification et de confédération, et parmi ces obstacles se dressent en
+première ligne les menées panhellénistes de ceux qui voudraient voir la
+réalisation prochaine de leurs voeux.</p>
+
+<p>Nous n'allons pas jusqu'à demander aux patriotes d'Athènes de renoncer au
+fond de leur coeur à tout leur idéal; nous souhaitons seulement de leur
+voir laisser à l'avenir le soin de réaliser, parmi leurs rêves de grandeur,
+une partie équitable et possible dont ils devraient se contenter.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, en effet, bien qu'elle ait subi dans les guerres des défaites
+réitérées, la Grèce a obtenu d'importants avantages. Malgré l'annexion de
+la Thessalie, qui est un fait accompli depuis 1881, et celle de la Crète,
+qui le deviendra bientôt, les Grecs paraissent voués à n'être jamais
+satisfaits.</p>
+
+<p>Considérant Athènes comme une capitale provisoire, ils semblent hallucinés
+par la «grande idée» de la reconstitution, à leur profit, d'un Empire
+byzantin qui engloberait Constantinople,--une convoitise qui hante
+également le cerveau des Bulgares.</p>
+
+<p>Ils invoquent des droits de priorité historique dans les Balkans et
+prétendent même que toutes les provinces européennes de la Turquie
+devraient légitimement leur revenir.</p>
+
+<p>Il est vrai que les Grecs, aussi bien que les Albanais, peuvent se dire
+autochtones dans une partie de la Péninsule, comme élément directement
+superposé à la couche primitive pélasgique; mais, de nos jours, il serait
+bien difficile de reconnaître aux peuples des droits de possession basés
+sur la preuve plus ou moins indubitable d'une situation de premier
+occupant. Du fait d'avoir vécu comme indigènes ou comme colons sur
+certains points du territoire balkanique, il ne s'ensuit pas que les Grecs
+puissent aujourd'hui réclamer politiquement ces régions, qui ont subi tant
+de bouleversements durant le cours des siècles et ont été habitées, tour
+à tour, par tant d'autres peuples dont les empreintes y sont peut-être
+restées plus profondes. Les anciens Grecs se croyaient si peu des droits
+exclusifs dans ces contrées qu'ils considéraient comme barbares les
+populations de la Thrace, de l'Épire et de la Macédoine; et, en fait,
+ils n'y ont jamais eu que quelques colonies.</p>
+
+<p>L'Empire byzantin fut--on le sait--une agglomération de peuples les plus
+divers.</p>
+
+<p>Dans son livre intitulé <i>la Grèce byzantine et moderne</i>[22], M. D. Bikélas
+s'efforce de justifier cet Empire de certaines accusations injustes ou
+exagérées et de démontrer que l'hellénisme n'est pas responsable de toutes
+les fautes de Byzance; il est d'ailleurs obligé d'avouer que «c'est
+l'Orient qui constitue pour ainsi dire l'Empire, et que si parmi les
+empereurs il y en a quelques-uns qui épousent des Athéniennes, eux-mêmes
+sont tous des Thraces, des Arméniens, des Isauriens, des Cappadociens;
+mais jamais ils ne sont d'Athènes, ou de Sparte, ou d'une autre origine
+vraiment hellénique».</p>
+
+<p>[Note 22: Paris, Firmin-Didot, 1893.]</p>
+
+<p>À part le littoral, l'élément grec existant dans la péninsule balkanique
+se trouve disséminé au milieu d'autres races. Il n'en a jamais été
+autrement. Même dans l'antiquité, ce peuple, si colonisateur sur bien des
+points du littoral méditerranéen, s'est toujours tenu à l'écart des races
+barbares et guerrières du nord. Cet éloignement, basé sur la crainte
+plus peut-être que sur l'aversion, s'est trouvé justifié, puisque ce fut
+Philippe de Macédoine, père d'Alexandre, qui ensevelit, après des guerres
+mémorables, la gloire et l'indépendance helléniques.</p>
+
+<p>Ainsi donc les Grecs, tout en conservant des droits sur les maigres
+portions de territoires qu'ils occupent encore, ne sont guère autorisés
+historiquement à revendiquer la pleine possession de la Thrace, de la
+Macédoine et de l'Épire. Le consentement de l'immense majorité des
+habitants leur est refusé, et si même la tradition hellénique s'est
+maintenue dans une partie de la Péninsule, c'est grâce à la seule
+influence de l'Église grecque orientale et aux grands privilèges qui
+placèrent longtemps sous la tutelle religieuse du patriarcat tous les
+chrétiens d'Orient.</p>
+
+<p>Les hauts dignitaires d'un culte qui, en Turquie, représente une véritable
+force politique, parvinrent tout d'abord à englober dans la sphère de
+l'hellénisme toutes les nationalités chrétiennes subjuguées, chez
+lesquelles le sentiment de leur foi remplaça pendant longtemps le
+sentiment national endormi. La religion semblait ne faire qu'un avec
+l'hellénisme, confusion résultant de ce que Mahomet II reconnut, après la
+conquête de Byzance, avec un remarquable sens politique, au patriarcat,
+des droits assez étendus pour que tout le fantôme de la vie politique des
+roumis gravitât autour de lui. Ce fut presque un État dans l'État et,
+dans tous les cas, un intermédiaire commode entre l'élément dominant et
+l'élément dominé.</p>
+
+<p>L'hellénisme eut donc ce double point d'appui, l'Église et l'école.
+Il présida à l'organisation des communautés et parut longtemps aux
+populations chrétiennes comme un prolongement du pouvoir impérial d'avant
+1453. Quand rien n'avertissait encore du contraire, comment les écrivains,
+les touristes et même les ethnographes n'auraient-ils pas été portés à
+croire que les populations de ces contrées, où dominaît cette forme de
+l'hellénisme, étaient uniformément de race grecque?</p>
+
+<p>À propos de chacune de ces populations, Bulgares, Roumains, Serbes,
+Albanais, nous avons expliqué comment et quand s'opéra le réveil national,
+finalement dirigé autant contre la grécisation que contre la domination de
+la Turquie.</p>
+
+<p>Fait singulier, ce mouvement séparatiste naquit au moment même où la
+reconnaissance de l'indépendance de la Grèce semblait devoir offrir à
+l'hellénisme une base solide. Mais les Grecs ne se tinrent pas pour battus;
+ils conservèrent l'espoir d'helléniser, puis d'occuper la Macédoine et
+l'Épire. Avant la création d'un État bulgare, n'affirmaient-ils pas leurs
+droits sur le territoire actuel de la principauté!</p>
+
+<p>C'est seulement aujourd'hui, quand les Serbes et les Roumains prennent
+position dans la lutte d'influence, que leur foi en la réalisation de leur
+idéal commence à être ébranlée.</p>
+
+<p>Un autre signe de désaffection était pourtant de nature à leur donner à
+réfléchir. Nous avons montré quel concours moral et même matériel reçurent
+les Grecs de 1821 de la part de tous les chrétiens de Turquie; à ce moment,
+leur cause fut celle de tous les roumis; même en 1854, même en 1877, ils
+furent puissamment assistés par les populations de Macédoine appartenant à
+d'autres races.</p>
+
+<p>Or, pendant la dernière guerre gréco-turque, cet appui leur fut totalement
+refusé. Et non seulement la Turquie ne trouva contre elle, dans les rangs
+de l'armée du roi Georges, aucun des éléments qui jadis prêtaient leurs
+forces aux insurrections des Grecs, mais, en Épire, on vit même des
+Roumains et des Albanais chrétiens prendre les armes contre les troupes
+helléniques.</p>
+
+<p>Avec une incroyable obstination, Athènes cherche encore à regagner le
+terrain perdu. Elle redouble d'efforts par la création de consulats et
+d'écoles, par l'envoi d'agents de propagande, et se saigne à blanc pour
+détourner de son maigre budget le million et demi de drachmes--outre les
+sommes fournies par la libéralité des particuliers--qu'elle jette en
+Macédoine. Surtout, elle masque ses insuccès par des statistiques faussées,
+qui trompent malaisément les chancelleries, si elles sont encore souvent
+accueillies sans contrôle par la presse européenne, et qui fournissent des
+éléments erronés à des brochures politiques.</p>
+
+<p>Le moment viendra où le public se fera une opinion plus conforme à la
+réalité des faits. Déjà les Bulgares ont concentré sur eux toute
+l'attention aux dépens des Grecs. Ce n'est encore qu'une étape, et, quand
+elle sera franchie, la part qui revient à chaque peuple de la péninsule
+balkanique apparaîtra clairement aux yeux de tous.</p>
+
+<p>Cette propagande hellénique avait de beaucoup précédé l'indépendance de la
+Grèce, qui en fut l'unique résultat et qui tourna même contre la «grande
+idée», en ce sens que d'autres «idées» firent leur chemin dans le monde et
+se mirent en travers de l'accomplissement de celle-ci.</p>
+
+<p>Dès 1740, la première école secondaire grecque avait été ouverte à Cojani;
+elles se multiplièrent à mesure que grandirent les appétits d'extension
+territoriale des Hellènes.</p>
+
+<p>Le grand malentendu fut celui-ci: les nationalités chrétiennes fatiguées
+du joug musulman, qui avaient pris une part active au mouvement de 1821,
+avaient eu l'illusion que la Grèce, constituée en État, les aiderait à son
+tour à secouer la domination ottomane; mais celle-ci afficha de tout temps
+les vues les plus égoïstes. Au lendemain même de sa libération, elle
+refusa le droit de cité à ceux qui venaient de verser leur sang pour elle
+et les «autochtones» mirent en quarantaine les «hétérochtones».</p>
+
+<p>Il se confirme de plus en plus que la Grèce est indifférente au fait que
+les roumis restent ou non roumis; il semblerait au contraire qu'elle voit
+de mauvais oeil tout mouvement d'émancipation qui ne se dessine pas à son
+profit: c'est ainsi qu'elle tient en ce moment ostensiblement le parti des
+Turcs contre les Bulgares, ses imitateurs.</p>
+
+<p>D'ailleurs, en admettant le point de vue égoïste auquel ils se placent,
+les Grecs sont excusables d'en vouloir aux Bulgares. La Grèce, en effet,
+espérait que les soulèvements des chrétiens de Turquie, surtout celui de
+1854, tourneraient à son profit, et ce sont les Bulgares qui, en obtenant
+une Église indépendante du patriarcat oecuménique, ont donné le signal de
+l'affranchissement de toutes les nationalités de l'influence hellénique.</p>
+
+<p>Mais il faut toujours admirer un prodige d'énergie, même mal employée.
+Les Grecs, qui jusqu'alors travaillaient avec assez de sang-froid,
+déployèrent pour la lutte suprême une activité fébrile. Eux qui, en 1877,
+ne possédaient encore sur le territoire turc que 111 écoles de garçons et
+de filles peuplées de 5,361 élèves, comptaient déjà, dix ans plus tard,
+c'est-à-dire en 1887, 339 écoles avec 18,541 élèves, et, aujourd'hui, ils
+en ont porté le nombre à 973, ayant une population scolaire de 57,681
+sujets.</p>
+
+<p>Le gouvernement d'Athènes, le patriarcat et les communautés
+ecclésiastiques assument les frais considérables de cette propagande, qui
+s'exerce non dans les communes peuplées d'éléments grecs, généralement
+négligées celles-là, mais dans les communes roumaines, bulgares et, toutes
+les fois que c'est possible, albanaises.</p>
+
+<p>Ces populations ne dédaignent pas les bienfaits de l'instruction, même
+en langue grecque; elle est appréciable dans un pays essentiellement
+polyglotte, et la concurrence des propagandes y a réduit à 5 pour 100 le
+nombre des illettrés mâles parmi les individus âgés de moins de trente ans.</p>
+
+<p>Au point de vue politique, cependant, le résultat est nul: le grec est
+toujours une langue de superfétation, un simple véhicule d'idées, laissant
+subsister dans la famille l'emploi exclusif de la langue nationale. Un
+exemple typique: l'Avéroff des Olympiques, le grand bienfaiteur de la
+Grèce, est natif de Metzovo, et ses collatéraux, issus d'un frère,
+continuent d'habiter ce centre roumain hellénisant; eh bien, ils parlent
+le roumain, et chez eux les femmes ignorent même le grec.</p>
+
+<p>Combien était vaste l'idéal de la Grèce jusqu'en 1870! <i>La Carte
+ethnographique de la Turquie d'Europe et de la Grèce</i>, publiée à Londres
+en 1876[23], par Ed. Stanford, comprenait comme pays helléniques, outre
+l'Épire et une partie de l'Albanie, toute la Macédoine depuis Struga (près
+d'Ochrida) et Kacianik au nord, ainsi que le sud de la Bulgarie jusqu'à
+Kustendil, la Roumélie Orientale, toute la Thrace et même les côtes de la
+Bulgarie.</p>
+
+<p>[Note 23: Traduction française, Dentu, 1877. Cette carte accompagnait un
+mémoire sur la répartition des races de la péninsule balkanique, concluant
+à la «parfaite nationalité hellénique de la Thrace et de la Macédoine».]</p>
+
+<p>Le traité de San-Stefano aurait ruiné toutes ces espérances; le traité
+de Berlin leur porta quand même un coup sensible en englobant dans la
+Roumélie Orientale des territoires ambitionnés par les Grecs.</p>
+
+<p>Pour combattre les prétentions ethnologiques émises par Schafarik et
+autres publicistes slaves, on fit dresser, en Grèce, des cartes tendant
+à démontrer la prédominance de l'élément hellénique dans tout le sud de
+l'empire ottoman européen. Telle est la carte éditée chez E. Kiepert, à
+Berlin, aux frais de M. Stéphane Zamfiropoulo.</p>
+
+<p>Mais pas plus que les panslavistes, les panhellénistes ne sauraient
+changer la nationalité véritable des pays en passant des couleurs sur
+des cartes.</p>
+
+<p>L'idéal des Grecs, privés de tout appui extérieur, n'a plus de chances de
+se réaliser un jour, maintenant que l'hellénisme a perdu tout le terrain
+gagné par chacun des éléments chrétiens qui recherchent leur développement
+ethnique national.</p>
+
+<p>Les statistiques les plus dignes de foi prouvent que l'élément grec est
+peu nombreux en Macédoine; on ne le trouve guère que dans le district de
+Castoria et dans la région de Serfidjé (Servia). À Bitolia (Monastir), le
+centre le plus important du pays, en dépit des apparences, il n'existe
+pas. Ce sont les Roumains grécisants, en grand nombre, qui peuvent donner
+le change, mais la minorité des nationalistes tend de plus en plus
+à absorber ces «grécomanes»; ce sera l'affaire d'une génération, et
+peut-être l'institution d'un chef religieux roumain accélérera-t-elle
+ce mouvement.</p>
+
+<p>Si nous passons à l'Épire, le même phénomène se constate. Pas de Grecs.
+À part Janina et quelques pauvres villages des environs, on ne rencontre,
+en dehors des Albanais, qu'un élément roumain, supérieur comme culture
+intellectuelle et situation économique. Les deux versants du Pinde sont la
+citadelle même du roumanisme, avec leur population pastorale formant une
+masse compacte absolument rebelle à l'hellénisation.</p>
+
+<p>Même dans la Thessalie grecque, si l'on part de Metzovo en Épire, on ne
+trouvera que l'élément roumain sur toute la chaîne des monts où prend
+sa source l'Aspropotamos. Cet élément domine encore dans le massif de
+l'Olympe, où lui appartiennent les communes les plus riches et les plus
+peuplées, tandis que les Grecs y sont pauvrement représentés.</p>
+
+<p>Si donc la Grèce reste vénérable par son passé, l'avenir de l'hellénisme
+est plus que compromis, malgré l'emploi de procédés démodés, tels que
+révoltes fomentées, manifestations tapageuses, plébiscites mensongers
+tendant à démontrer que telle ou telle population est hellène.</p>
+
+<p>Ce système, aujourd'hui usé, a pourtant réussi pour l'annexion de la
+Thessalie. On y avait organisé une révolution; des troupes régulières
+grecques coopéraient avec les rebelles. La Turquie, éprouvée par tant
+d'hécatombes et surtout ne pouvant plus, sans aucun profit en perspective,
+entreprendre une nouvelle guerre qui eût consommé la ruine de ses finances,
+s'adressa à l'Angleterre. La médiation de celle-ci eut pour résultat
+d'aplanir le conflit au moyen d'une rectification de frontières en
+Thessalie et en Épire, de sorte que la Thessalie revint à la Grèce par
+de simples manoeuvres diplomatiques.</p>
+
+<p>Cela ne vaut pas évidemment l'Épire et la Macédoine, contrées fertiles et
+peuplées dont la possession assurerait d'abondantes richesses au royaume
+hellénique, dont le sol est si improductif. C'est pourquoi les Grecs se
+butent dans des convoitises d'autant plus vaines qu'en dehors des bonnes
+raisons que nous avons données, l'expérience faite en Thessalie est
+probante. La Grèce est un pays essentiellement chauvin qui ne permet pas
+le libre développement des autres races; au surplus, avec des finances
+avariées, avec une population et une armée insuffisantes par rapport à ses
+rivaux, elle ne saurait actuellement offrir des garanties sérieuses de
+prospérité et d'avenir à des populations étrangères, en admettant même
+le cas improbable où elle arriverait à les conquérir.</p>
+
+<p>Est-ce à dire que la Grèce n'ait aucune perspective devant elle, et que,
+découragée, elle doive vivre de regrets stériles?</p>
+
+<p>Au lieu de poursuivre une dangereuse politique d'expansion, que
+n'imite-t-elle l'exemple de la Roumanie, qui se fortifie au dedans pour
+être respectée au dehors? Que ne réforme-t-elle une administration qui
+fait regretter le régime turc, il faut bien le dire, aux populations
+roumaines de Thessalie qui ont d'ailleurs officiellement protesté contre
+leur annexion à la Grèce? Les Macédoniens, les Épirotes et les Albanais
+n'ont pas la moindre envie de subir à leur tour cette administration, et
+la Grèce a malheureusement fourni des arguments à ceux qui font de la
+conservation d'un fantôme de Turquie un article de leur <i>credo</i> politique.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<h4>LES MONTÉNÉGRINS</h4><br><br>
+
+
+<p>Formé d'un massif montagneux inaccessible, le Monténégro, grâce à sa
+précieuse situation géographique et à l'indomptable courage de ses
+habitants, a toujours pu sauvegarder son indépendance. Voici en quels
+termes s'exprimait jadis le sultan Émir khan, en parlant de ce vaillant
+petit peuple: «Nous, le sultan Émir khan, dont la domination s'étend de
+l'orient à l'occident, faisons connaître à nos vizirs, pachas et cadis
+de Bosnie, Herzégovine, Albanie et Macédoine, provinces limitrophes du
+Monténégro, que les Monténégrins n'ont jamais été les sujets de notre
+Sublime Porte, afin qu'ils soient bien accueillis à la frontière, et nous
+espérons qu'ils procéderont de même vis-à-vis de nos sujets.»</p>
+
+<p>Le traité de Berlin assura au Monténégro une extension territoriale, avec
+les ports d'Antivari et de Dulcigno, débouchés maritimes précieux pour son
+avenir économique. Ses habitants avaient mérité cet agrandissement par
+leur conduite héroïque en 1876 et en 1877, quand ils immobilisèrent un
+corps d'armée turc de 50,000 hommes. Ce n'est qu'après la défaite des
+Serbes que, renonçant à leur tactique offensive habituelle, ils durent
+se contenter d'une admirable défensive.</p>
+
+<p>En vertu du traité de San-Stefano, le gouvernement ottoman cédait au
+Monténégro une zone de terrain appréciable. Un peuple qui avait aussi
+vaillamment lutté pour la croix depuis des siècles était bien digne
+d'être pris en considération, après la guerre victorieuse dans laquelle
+il venait de se couvrir de gloire; mais les puissances ne donnèrent qu'une
+insuffisante satisfaction à ses voeux, malgré l'appui de la Russie.</p>
+
+<p>L'Autriche-Hongrie, qui avait jeté son dévolu sur la Bosnie et
+l'Herzégovine, première étape de son <i>Drang nach Osten</i>, se réserva
+des régions appartenant au massif montagneux du Monténégro; on reprit
+même le district de Spizza, qui lui avait été accordé par le traité de
+San-Stefano. Le seul avantage réel dont bénéficia la principauté fut son
+extension dans la direction de l'Albanie, qui facilitait l'exploitation de
+ses forêts et de ses richesses minérales, en portant son commerce un peu
+au delà de la zone dans laquelle le renfermait sa situation alpestre.</p>
+
+<p>Mais jamais les Monténégrins ne pourront oublier que leur avenir est vers
+les Balkans, où ils voudraient, en attendant mieux, quelques nouvelles
+rectifications de frontières destinées à consolider leur pays et à lui
+assurer un peu plus de terres arables. Le prince régnant actuel, si avisé,
+si favorisé aussi par de hautes alliances, cherche à tirer parti de ses
+liens avec les cours européennes pour jeter les bases d'une politique
+d'expansion. On sait que la princesse Hélène de Monténégro est montée
+sur le trône d'Italie et que le roi de Serbie actuel, Pierre Ier
+Karageorgevitch, est veuf de la fille aînée du prince Nikita, dont il a
+eu des enfants, tandis que le prince Mirko est apparenté aux Obrenovitch
+par sa femme, née Constantinovitch.</p>
+
+<p>Le Monténégro a fait partie, au moyen âge, de l'empire de Douchan, et
+lorsque, au seizième siècle, les Turcs soumirent les Serbes à leurs armes,
+il dut à ses défilés imprenables de pouvoir résister aux hordes musulmanes.
+
+<p>Le prince Nikita, aussi habile diplomate que valeureux guerrier, et
+tout absorbé en apparence par l'introduction à Podgoritza des systèmes
+agricoles les plus modernes, n'en suit pas moins avec activité la ligne de
+sa politique extérieure. L'idée d'une union intime avec la Serbie et de la
+fraternisation de tous les peuples balkaniques de race slave est le pivot
+de l'activité politique de la principauté qui rêve de jouer un jour, parmi
+les nations dites jougo-slaves, le rôle du Piémont en Italie ou celui de
+la Prusse vis-à-vis des États germaniques.</p>
+
+<p>En attendant, et quoi qu'il en soit de l'avenir de ces projets ambitieux,
+le prince Nikita, par son prestige parmi les races slaves d'Orient dont il
+est le plus ancien souverain, comme par ses illustres alliances, pourrait
+efficacement contribuer à déterminer un courant favorable à la solution du
+problème oriental. Le lien qui l'unit à la Maison de Savoie semble
+l'indiquer pour servir en quelque sorte de trait d'union entre l'Italie et
+les peuples slaves d'Orient.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<h4>QUE FAIRE?</h4><br><br>
+
+
+<p>De ce rapide coup d'oeil jeté sur la carte de la péninsule balkanique, il
+ressort bien qu'après la dissolution fatale de l'Empire ottoman, jamais
+les peuples chrétiens, désunis et rivaux, ne pourraient s'entendre
+pacifiquement sur leurs droits respectifs, si l'on tentait de partager
+entre eux les contrées qui forment encore le domaine des Turcs en Europe.
+On se heurterait à des prétentions contradictoires.</p>
+
+<p>D'ailleurs l'enchevêtrement, la pénétration réciproque des diverses
+nationalités exclut tout partage vraiment équitable, car l'ethnographie
+et la géographie ne concordent pas et les droits historiques de cette
+poussière de peuples n'offrent pas une base plus solide.</p>
+
+<p>Les Bulgares ne reconnaissent les droits des Grecs que jusqu'à la rivière
+Aliacmon (Vistritza) et nient absolument ceux des Serbes sur tout le reste
+du territoire[24].</p>
+
+<p>[Note 24: Dans une carte publiée à Sofia, il y a une vingtaine d'années,
+les limites de la Grande-Bulgarie s'étendent jusqu'à Ochrida et Salonique,
+et comprennent toute la Macédoine, la Vieille Serbie et même la partie du
+royaume serbe située à l'est de la rivière Morava.]</p>
+
+<p>Les Serbes, de leur côté, réclament l'ensemble de la Macédoine, en
+rattachant à leur nationalité toute cette population slave que les
+Bulgares affirment être de leur sang.</p>
+
+<p>Les Roumains et les Albanais s'élèvent contre des visées aussi audacieuses
+sur des régions où eux-mêmes se trouvent parfois supérieurs en nombre aux
+autres nationalités. Les uns et les autres forment un élément irréductible
+qui préférerait même le régime turc actuel à une hégémonie grecque ou
+slave, et ils ont pour eux leur établissement bien antérieur dans les
+parages qu'ils occupent.</p>
+
+<p>Les Monténégrins compliquent également le problème en s'appliquant à
+provoquer une union slavo-balkanique, également menaçante pour les Grecs,
+les Roumains et les Albanais.</p>
+
+<p>Les Grecs n'admettent pas qu'il y ait en Macédoine des Slaves, des
+Roumains et des Albanais, et réclament, comme héritiers de Byzance,
+presque toutes les possessions européennes de la Turquie.</p>
+
+<p>Comme les Serbes, les Grecs redoutent de voir s'établir à Constantinople,
+par l'intermédiaire des Bulgares, un grand Etat panslaviste.</p>
+
+<p>Aussi, quelques personnages grecs, relativement modérés dans leurs
+aspirations panhellénistes, ont-ils admis, dans l'éventualité d'une
+confédération balkanique, de concéder aux Serbes quelques territoires de
+la Macédoine du nord, tout en réservant, bien entendu, pour le royaume
+hellénique, le reste de la Macédoine avec Salonique, l'Épire et la Crète.</p>
+
+<p>Du côté des Serbes, en 1885, M. Mijatovics, alors représentant de son
+pays à Londres, a exprimé l'opinion, dans une interview prise par un
+journaliste anglais, que l'entente de la Serbie et de la Grèce pourrait
+bien former la base d'une future confédération balkanique, mais à la
+condition de se partager équitablement la Macédoine.</p>
+
+<p>Mais quel compte a-t-on tenu, dans tout cela, des Bulgares, des Albanais
+et des Roumains?</p>
+
+<p>Une entente à deux sur ce terrain ne peut avoir aucune valeur, et de
+semblables projets ne sont guère plus pratiques et réalisables que ceux
+des panbulgares qui voudraient englober toute la Macédoine.</p>
+
+<p>En prenant pour point de départ l'inéluctable affaissement de la Turquie,
+il faut bien pourtant que, dans les contrées nouvellement affranchies et
+mises par les compétitions des nationalités hors d'état de s'administrer
+elles-mêmes, une autorité quelconque vienne remplacer la domination
+ottomane et maintenir entre les petits États balkaniques un équilibre
+indispensable pour la paix future de l'Orient.</p>
+
+<p>Cette autorité ne peut venir que du dehors; or la Russie et
+l'Autriche-Hongrie nous paraissent exclues par leurs ambitions mêmes,--car
+nous ne voulons tenir aucun compte des ambitions étrangères, puisque nous
+nous plaçons au point de vue du seul intérêt des populations
+balkaniques.</p>
+
+<p>Nous avons acquis l'inébranlable conviction--et c'est ici l'idée,
+absolument personnelle, qui a déterminé la publication du présent
+travail--qu'aucune puissance mieux que l'Italie ne pourrait présider
+à l'oeuvre de régénération de ces peuples chrétiens, en se substituant,
+avec le consentement de l'Europe, à l'Empire ottoman, pour la tutelle et
+l'administration des contrées nouvellement affranchies.</p>
+
+<p>Cette tutelle durerait jusqu'au jour où les habitants de ces contrées,
+aujourd'hui arbitrairement divisées en vilayets et que nous répartirions
+mieux en provinces d'Albanie et de Macédoine, auraient acquis une
+suffisante maturité politique et économique. Ce jour-là,--il ne tiendrait
+qu'à leur sagesse de le hâter,--ces populations auraient à décider de leur
+sort par voie de plébiscite et à déclarer si elles préfèrent vivre par
+elles-mêmes, sous une forme républicaine ou monarchique, ou être réunies
+soit les unes aux autres en fédération, comme les cantons suisses, soit à
+tel ou tel État; car il faudrait leur assurer la plus complète liberté de
+disposer d'elles-mêmes, après cette période d'attente.</p>
+
+<p>Mais la solution que nous envisageons comporte, à côté de l'autorité
+supérieure jugée indispensable, une seconde condition qui consisterait
+en l'établissement d'un lien unissant entre elles non seulement les deux
+nouvelles provinces, mais tous les peuples chrétiens de l'Orient, ceux-là
+précisément dont les propagandes se disputent ces nationalités encore
+sous le joug. Ce lien, qui leur permettrait à tous--plus ou moins jaloux
+de leur influence et trop faibles dans l'état actuel et futur des
+concurrences mondiales--d'établir la paix de la Péninsule sur des bases
+solides, et que certains écrivains ont parfois souhaité vaguement, c'est
+la <i>Confédération orientale</i>.
+
+<p>C'est à dessein que nous évitons l'expression de <i>Confédération
+balkanique</i>, puisque la Roumanie et la Grèce devraient en faire partie,
+et celle d'<i>États-Unis d'Orient</i>, qui peut-être ferait penser à une
+centralisation future des divers États confédérés.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+<h4>QUELQUES OPINIONS SUR LA QUESTION D'ORIENT</h4><br><br>
+
+
+<p>La question d'Orient a préoccupé jusqu'ici de nombreux esprits. Des
+écrivains de talent ont publié des livres où ils proposent telle ou telle
+solution, apte, d'après eux, à régler la situation des peuples d'Orient.
+Des hommes politiques ont organisé des ligues et des comités destinés à
+propager leurs idées et à venir en aide aux populations balkaniques.</p>
+
+<p>Avant d'exposer notre propre solution, nous passerons rapidement en revue
+celles qui ont été proposées jusqu'ici, et dont aucune ne nous paraît
+pratiquement applicable.</p>
+
+<p>Parmi ceux qui se sont occupés de cette question, quelques-uns préconisent
+des mesures utiles sans doute, mais trop platoniques; d'autres se placent
+uniquement au point de vue de l'intérêt d'une grande puissance à laquelle
+ils veulent inféoder les États des Balkans.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'un écrivain russe, M. Danilewski, tout en admettant le
+principe d'une confédération,--où il voudrait d'ailleurs faire entrer tous
+les Slaves,--demande que Constantinople, destinée, dit-il, à devenir la
+ville commune à tout le monde orthodoxe et slave, soit <i>temporairement</i>
+occupée par les Russes[25].</p>
+
+<p>[Note 25: N.R. Danilewski, la Russie et l'Europe, Saint-Pétersbourg, 1889.]</p>
+
+<p>L'auteur, dans son projet de confédération, qui peut être considéré à
+juste titre comme le code du panslavisme, répartit, comme suit, les divers
+peuples de l'Orient:<br><br>
+
+1° Empire russe, avec la Galicie et la Ruthénie hongroise;<br><br>
+
+2° Royaume tchèque-moravo-slovaque, avec annexion du nord-ouest de la
+Hongrie;<br><br>
+
+3° Royaume serbo-croate-slovène, comprenant la Serbie, le Monténégro, la
+Bosnie, l'Herzégovine, la Vieille Serbie, l'Albanie du Nord, la Serbie
+hongroise, la Croatie, l'Istrie et Trieste;<br><br>
+
+4° Royaume bulgare (Bulgarie, Roumélie, Macédoine);<br><br>
+
+5° Royaume roumain (Roumanie et Transylvanie);<br><br>
+
+6° Royaume hellénique (Grèce, partie de la Macédoine, Crète, Chypre,
+l'Archipel, etc.);<br><br>
+
+7° Royaume hongrois;<br><br>
+
+8° Province de Constantinople.</p>
+
+<p>Avec des idées moins panslavistes que M. Danilewski, le comte Kamarovski,
+professeur à l'Université de Moscou, trouve que la meilleure solution
+de la question d'Orient consiste à transformer en une capitale de la
+Fédération balkanique Constantinople, dont on détruirait les forteresses
+ainsi que celles du Bosphore et des Dardanelles. L'auteur demande que
+l'on décide enfin de l'héritage de la Turquie et que l'on choisisse pour
+cela, non la traditionnelle voie politique avec ses conséquences de
+bouleversements, d'intrigues diplomatiques et de guerres, mais celle du
+droit international où se réconcilient les intérêts de toute nature,
+politiques ou autres, qui sont en jeu dans la question d'Orient. Le comte
+Kamarovski propose d'attribuer à la Grèce l'Archipel, Candie et Chypre,
+ainsi que les contrées peuplées par des Grecs, notamment une partie de la
+Macédoine, dont l'autre partie reviendrait à la Bulgarie. Le Monténégro
+recevrait l'Herzégovine[26].</p>
+
+<p>[Note 26: Voir: <i>la Question d'Orient</i>, in <i>Revue générale du Droit
+international public</i>, juillet 1896.]</p>
+
+<p>Ces divers projets préconisés par des écrivains russes masquent mal le
+secret désir de la Russie de s'emparer de Constantinople et de prendre
+l'héritage de l'Empire turc. Bien qu'étant fermement partisan du système
+fédéral, nous exposerons plus loin les raisons pour lesquelles une
+confédération créée sur de pareilles bases nous paraît impossible. Si
+nous estimons qu'un large pacte fédéral, à la fois souple et solide,
+fournirait aux peuples chrétiens d'Orient la sécurité indispensable à leur
+développement pacifique, nous désirons avant tout qu'il leur permette de
+vivre par eux-mêmes.</p>
+
+<p>La génération précédente nous a valu quelques projets de solution qu'il
+nous semble intéressant de citer:</p>
+
+<p>En 1860, nous trouvons l'idée d'une confédération ou union balkanique
+émise dans quelques brochures. L'une, signée D. Rattos[27]
+(Constantinopolitain), propose que le sultan soit invité par les
+puissances à aller établir sa capitale à La Mecque, à Damas, au Caire
+ou à Alexandrie, ajoutant que bien des princes et bien des peuples, dans
+l'histoire, pour n'avoir pas su céder à temps à la nécessité, sont sortis
+de la position malheureuse où ils se trouvaient beaucoup moins bien
+qu'ils ne l'auraient fait sans leur résistance. Constantinople et les
+territoires environnants seraient libres, un peu comme Hambourg; le
+Bosphore et l'Hellespont, neutralisés; enfin les États chrétiens soumis à
+la domination ou à la suzeraineté de la Turquie seraient constitués en une
+confédération dont feraient également partie certaines contrées d'Asie
+Mineure et d'Arménie.</p>
+
+<p>[Note 27: DIONYSE RATTOS, <i>Constantinople, ville libre</i>, Paris, E. Dentu,
+1860.]</p>
+
+<p>Il est curieux de noter que, déjà à cette époque, l'auteur reconnaît que
+l'Autriche seule aurait intérêt à s'opposer à ce plan de confédération,
+qui lui enlèverait du coup la perspective de s'agrandir vers le sud et de
+mettre à exécution ses desseins le long de l'Adriatique et du Danube.</p>
+
+<p>La même année, un autre écrivain[28] propose aussi de substituer à la
+Turquie, bien que celle-ci fût à cette époque beaucoup plus puissante que
+de nos jours, une confédération de divers États, avec Constantinople ville
+libre, et souhaite que les grandes puissances, au lieu de poursuivre des
+conquêtes en Orient, se contentent d'y rechercher la prospérité de leurs
+intérêts commerciaux.</p>
+
+<p>[Note 28: C. CASATI, <i>le Réveil de la Question d'Orient</i>, Paris, E. Dentu,
+1860.]</p>
+
+<p>Revenant aux temps présents, nous mentionnerons que quelques membres
+des fameux comités bulgares entrevoient, dit-on, une confédération,
+restreinte d'ailleurs aux seuls peuples de la Macédoine, où ils rêveraient
+d'organiser une petite «Balkanie» à l'instar de la Confédération suisse.
+L'agitateur Boris Sarafoff s'est fait prendre une interview dans ce sens,
+mais les antécédents de ce personnage peuvent le rendre suspect.</p>
+
+<p>Nous rappellerons encore pour mémoire qu'en 1887 les Bulgares ont offert
+la couronne de leur jeune principauté au roi Charles de Roumanie, ce qui
+eût constitué, sous un même souverain, une union étroite grâce à laquelle,
+avec le temps, les deux nations eussent dominé dans la Péninsule; il
+s'agissait donc plutôt d'une hégémonie.</p>
+
+<p>Comme campagne récemment entreprise dans le sens d'une confédération,
+campagne qui dépasse le cadre des nations balkaniques, puisqu'elle
+escomptait déjà le démembrement de la monarchie des Habsbourg,--certains
+journaux européens ont signalé le pacte slavo-italien, auquel
+travailleraient MM. Ricciotti Garibaldi et le docteur F. Pavicitch, de
+Croatie.</p>
+
+<p>Les grandes ligues en seraient: 1° l'organisation indépendante des peuples
+slaves d'Autriche et des Balkans, pour faire échec aux pangermanistes;
+2° l'engagement par l'Italie de ne réclamer que Trente, Trieste et
+l'Istrie, ainsi que la protection de ses nationaux le long des côtes
+dalmates; 3° la fédération des nations formées par les Croates, les
+Slovènes, les Bosniaques, les Herzégoviniens, les Monténégrins, les Serbes,
+les Bulgares, les Roumains, les Koutzo-Valaques (Roumains du sud), les
+Albanais et les Grecs.</p>
+
+<p>Nous ne nous arrêterons pas aux ententes esquissées entre certains
+pays balkaniques sur la base de la race, telle la sérieuse tentative de
+rapprochement qui s'opère en ce moment entre la Bulgarie, la Serbie et le
+Monténégro. Cette Triplice ne vise pas un but désintéressé; elle paraît
+être dirigée contre les progrès et les armements de l'Autriche-Hongrie et
+encouragée secrètement par la Russie.</p>
+
+<p>Elle prendrait le nom d'«Union slave» ou «Fédération slave», et la <i>Novoié
+Vrémia</i> dit que «la Macédoine tout entière pourrait en faire partie», ce
+qui attribuerait à celle-ci un caractère purement slave, au mépris des
+droits et des aspirations des autres nationalités.</p>
+
+<p>De pareilles ententes séparées, si elles ne sont pas complétées par
+l'adhésion de tous les peuples intéressés, non seulement ne répondent pas
+à notre but, mais, en provoquant d'autres contre-ententes même provisoires,
+elles seraient plutôt propres à devenir une source de conflits qu'à être
+le prélude d'une Confédération orientale, laquelle doit évidemment tenir
+compte des intérêts non de deux ou trois nationalités, mais de toutes les
+nationalités sans exception.</p>
+
+<p>Dans une réunion organisée il y a une dizaine d'années, à Paris, par
+la «Ligue pour la Confédération balkanique[29]» avec le concours de la
+«Ligue internationale de la Paix et la Liberté[30]», M. P. Argyriadès,
+président de la Ligue balkanique, a rappelé que les publicistes les plus
+renommés, les écrivains les plus désintéressés, ont préconisé l'idée
+d'une confédération balkanique. M. Argyriadès cite, parmi les plus connus
+des publicistes européens, Michelet, Louis Blanc, Quinet, Lamartine,
+Saint-Marc-Girardin, Cattaneo, Garibaldi, Charles Lemonnier, Victor Hugo,
+Gambetta, le général Türr, Magalhâes Lima, Émile Arnaud, etc., et ajoute
+que des tentatives d'entente avaient déjà eu lieu entre différents hommes
+politiques des États orientaux et que des comités s'étaient même formés à
+Athènes, à Bucarest, en Suisse et en Angleterre.</p>
+
+<p>[Note 29: Voici les articles 2 et 3 des statuts de cette Ligue:
+«ART. 2.--Le but de la Ligue est de poursuivre la réalisation d'une
+confédération de tous les peuples de l'Europe orientale et de l'Asie
+Mineure. ART. 3.--Ces peuples s'énumèrent ainsi: 1° la Grèce avec l'île
+de Candie; 2° la Serbie avec la Bosnie-Herzégovine; 3° la Bulgarie; 4° la
+Roumanie; 5° le Monténégro; 6° la Macédoine et l'Albanie qui formeraient
+un État libre et fédératif; 7° la Thrace avec Constantinople comme ville
+libre et siège des délégués des États confédérés; 8° l'Arménie et l'Asie
+Mineure avec les îles de son littoral.»]</p>
+
+<p>[Note 30: Dont M. Émile Arnaud est le président.]</p>
+
+<p>Enfin, plusieurs congrès de la Ligue internationale de la Paix et de la
+Liberté ont apporté à l'idée d'une Confédération orientale l'appui de leur
+autorité, notamment à Lausanne en 1869, à Genève en 1876, 1877 et 1886.</p>
+
+<p>Voici comment cette Association s'exprimait à cet égard, le 12 septembre
+1886:<br><br>
+
+«La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté manquerait à son
+premier devoir si, dans la crise que traversent en ce moment les jeunes
+États de la presqu'île balkanienne, elle ne faisait entendre sa voix.
+Ces États, même ceux que les convoitises des empereurs ne semblent point
+menacer immédiatement, courent tous les plus grands dangers. À peine
+délivrés de l'asservissement, les voilà livrés à des intrigues qui mettent
+en péril leur libre développement aussi bien que la paix de l'Europe. Leur
+intérêt particulier se confond avec l'intérêt général de tous les peuples.
+Leur cause est celle de toutes les nations. La Ligue s'adresse donc à
+l'opinion publique du monde civilisé, aux hommes d'État de tous les pays
+qui ont une part dans la direction de la politique européenne, aux peuples
+balkaniens et à leurs souverains, et les conjure d'obvier à ce menaçant
+état de choses.</p>
+
+<p>«Le moyen le plus net et le plus efficace de se soustraire aux convoitises
+malsaines, serait celui d'une organisation fédérative, sanctionnée par une
+neutralisation garantie par l'Europe. Tel est l'idéal, tel devrait être le
+but des efforts des peuples balkaniens et de tous les cabinets soucieux de
+l'équité.»</p>
+
+<p>Il s'est fondé à Londres, en vue de la solution des questions d'Orient,
+une association qui revêt une haute importance en raison des personnages
+du clergé et de l'aristocratie ainsi que des nombreuses notabilités
+politiques, scientifiques et littéraires qui la composent. Le «Comité des
+Balkans» a pour président sir James Bryce, ministre plénipotentiaire et
+membre de la Chambre des communes; pour orateur, M. Noël Buxton, et pour
+secrétaire, M. W.A. Moore. Sur la liste des vice-présidents, nous relevons
+les noms des évêques de Lichfield, de Hereford, de Worcester, des très
+hon. Herbert Gladstone et lord Edmond Fitzmaurice, du comte d'Aberdeen,
+etc. Comme correspondants étrangers figurent MM. de Pressensé, député;
+Victor Bérard; M. P. Quillard (du comité arménien de Paris); le marquis de
+San-Giuliano, député, ancien ministre, de Rome; G. P. Villari et Agnoletti,
+de Florence.</p>
+
+<p>Cette association internationale a pour programme, en ce qui concerne
+la Macédoine, l'autonomie de cette province sous un gouverneur européen
+responsable seulement devant les puissances, et elle compte pour atteindre
+ce but sur l'action combinée de l'Angleterre, de la France et de l'Italie.</p>
+
+<p>Le <i>Balkan Committee</i> a convoqué cette année à Londres une conférence
+dans l'intérêt des populations chrétiennes de l'Empire ottoman, sous la
+présidence de sir James Bryce.</p>
+
+<p>Au cours de cette conférence, où plusieurs orateurs français et italiens
+prirent la parole, M. Victor Bérard, dont les ouvrages sur les questions
+orientales sont bien connus, a résumé dans son allocution l'opinion
+générale en disant qu'aussi bien que l'assistance présente, le Comité
+arménien-macédonien de Paris n'espérait guère voir l'Autriche et la Russie
+réussir à résoudre le problème macédonien. M. Bérard rappelle le rôle
+efficace et conciliant joué en Crète par les amiraux Canevaro, Pottier et
+Noël, et déclare que la seule chance d'arriver à une solution favorable
+semble consister dans l'entente cordiale des trois grandes puissances
+libérales, l'Angleterre, l'Italie et la France.</p>
+
+<p>Les idées émises à l'occasion de cette conférence cadrent dans une
+certaine mesure avec les nôtres, et nous serions heureux si notre
+proposition trouvait un appui au sein du «Comité des Balkans».</p>
+
+<p>En résumant, dans ce chapitre et dans le suivant, les différentes opinions
+relatives à la question d'union entre les peuples balkaniques, nous
+n'avons fait qu'analyser des écrits n'engageant que leurs auteurs.</p>
+
+<p>Nous parlerons, plus loin, de la Confédération orientale telle que nous
+la proposons, et qui seule, d'après nous, peut apporter une solution
+équitable et radicale à la question d'Orient.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<h4>LA CONFÉDÉRATION ORIENTALE</h4><br><br>
+
+
+<p>Qu'il s'agisse des individus on des peuples, l'avenir immédiat semble
+appartenir au principe d'association, aux groupements politiques ou
+économiques se traduisant par la création des unions douanières et
+des trusts, par la politique mondiale des nations, par les idées
+d'impérialisme, de panbritannisme, de pangermanisme, de panslavisme,
+d'union latine, etc.</p>
+
+<p>Les luttes des sociétés humaines ont singulièrement élargi leur champ.
+Elles avaient commencé entre individus, puis entre tribus, avant de se
+poursuivre de municipe à municipe et de province à province; celles-ci
+se sont groupées en États armés les uns contre les autres, les grands
+absorbant ou tendant à absorber les petits. Mais qui sait si, un jour,
+sous l'influence des idées humanitaires, et en présence tant du péril
+jaune singulièrement menaçant que de la concurrence économique des
+États-Unis d'Amérique, on ne comprendra pas la nécessité de grouper en
+un seul faisceau les États-Unis d'Europe?</p>
+
+<p>La période des conquêtes semble, en effet, de plus en plus condamnée par
+la conscience universelle, de plus en plus impuissante aussi. Les efforts
+violents d'assimilation ont échoué en Pologne, en Finlande, en Arménie.
+C'est pourquoi le militarisme est en baisse partout; les peuples se
+gouvernent davantage par eux-mêmes et le désarmement partiel, voulu par
+les masses et dont la diminution progressive de la durée du service
+militaire est un premier symptôme, amènera les nations, pour assurer leur
+existence, à l'adoption du système confédératif. Cette garantie mutuelle
+aura pour conséquence la fin des guerres continentales, les armées de
+terre permanentes disparaissant et ne laissant guère subsister qu'une
+forte gendarmerie pour assurer l'ordre intérieur, et de puissantes
+escadres pour tenir en respect les menaçantes formations extra-européennes
+dont nous avons parlé.</p>
+
+<p>En traitant, dans un ouvrage récent[31], d'une future confédération
+européenne, l'éminent publiciste J. Novicow s'exprime ainsi:<br><br>
+
+«... Nous commençons à percevoir nettement la solidarité qui nous unit.
+En effet, espérer établir le bonheur d'une nation sur le malheur de ses
+voisines, est faire preuve de la plus profonde ignorance. La Russie, par
+exemple, est autant intéressée à l'indépendance de la Pologne qu'à la
+sienne propre. La sécurité complète de chaque nation, c'est-à-dire la
+possibilité pour elle d'atteindre le maximum de bonheur, ne pourra être
+obtenue que par l'établissement d'institutions fédérales qui assurent la
+sécurité de toutes. En dehors de la fédération, il n'y a pas de salut.»<br><br>
+
+[Note 31: Bibliothèque pacifiste internationale. J. Novicow, <i>De la
+possibilité du bonheur</i>, Paris, 1904.]</p>
+
+<p>Si l'Amérique est un danger, elle offre aussi un exemple. Les États-Unis,
+qui devancent la vieille Europe par tant de côtés, ne sont-ils pas
+constitués en grande partie sur une base fédérale? Et si l'on s'en
+rapporte aux congrès panaméricains réunis dans ces dernières années, il
+est même à noter qu'à Washington on envisage déjà l'union future des deux
+Amériques.</p>
+
+<p>Quant aux États-Unis d'Europe, cette formation ne s'opérera pas
+brusquement, mais elle résultera insensiblement du jeu naturel des lois
+sociales. Les nombreux congrès internationaux, en tête desquels il faut
+placer le congrès de La Haye, les traités d'arbitrage et d'entente, en
+sont les premières ébauches.</p>
+
+<p>Dans l'antiquité, l'Empire romain constitua déjà une sorte de fédération
+d'États, mais dans les conditions les plus diverses, variant de la plus
+complète sujétion au lien purement nominal. L'organisation d'un ensemble
+aussi vaste était prématurée, aux premiers siècles de l'ère chrétienne.
+L'outillage scientifique et industriel ne permettait pas de donner une
+circulation vitale suffisante à des nations couvrant à peu près 5 millions
+de kilomètres carrés.</p>
+
+<p>D'ailleurs, pour défendre son domaine peuplé d'environ 100 millions d'âmes,
+jamais Rome n'eut plus de 300,000 soldats. Mais si elle fut inhabile à
+donner au monde un bonheur parfait, elle sut du moins assurer de longues
+périodes de paix universelle, elle exerça une police supérieure des
+nations.</p>
+
+<p>Combien plus aisément aujourd'hui, grâce à la rapidité des communications
+et à ses puissantes flottes, l'Angleterre sait administrer toutes les
+parties de son Empire, le plus vaste, le plus disséminé qui fut jamais!</p>
+
+<p>De nos jours, au centre de l'Europe, un petit État admirablement civilisé,
+la Confédération helvétique, nous offre en réduction ce que pourrait être
+un jour en grand la Confédération européenne.</p>
+
+<p>La Suisse met en pratique une maxime de saint Étienne, premier roi de
+Hongrie, que nous aurions pu placer comme épigraphe en tête de ce livre:
+<i>Unius linguæ, uniusque moris regnum imbecille et fragile est</i>.</p>
+
+<p>Toutefois, il ne saurait s'agir d'un gouvernement fédéral suprême exerçant
+une action non seulement sur les États qui s'associent, mais sur les
+citoyens de chacun d'eux. On arriverait simplement à un système d'États
+confédérés, conservant le principe de leur souveraineté, le droit de se
+gouverner par des lois particulières, en s'obligeant uniquement à faire
+exécuter, dans l'intérieur de leurs limites propres, les résolutions
+générales délibérées et adoptées en commun. Nous avons tenu à noter cette
+distinction, que nous réitérerons à propos d'une Confédération orientale.</p>
+
+<p>Le plus grand mérite d'une Confédération paneuropéenne serait, à
+l'imitation de ce qui est en Suisse, de comprendre les éléments ethniques
+les plus divers et de supprimer ainsi toutes les causes de conflit, en
+permettant, par des procédés pacifiques, d'indispensables modifications de
+frontières; car les projets de confédération ne visant que les intérêts
+d'une seule race constituent un danger et non une sécurité. Cela est vrai
+pour le pangermanisme, plus vrai encore pour le panslavisme qui placerait
+la Russie à la tête d'un groupement d'États englobant tout l'est de
+l'Europe.</p>
+
+<p>Nous nous sommes contenté d'ébaucher ce rêve d'une Confédération
+européenne. Pour le moment, nous serions heureux de voir se réaliser
+le projet plus modeste d'une Confédération orientale.</p>
+
+<p>La plupart des écrivains qui ont émis l'idée d'une Confédération orientale,
+l'ont fait avec l'arrière-pensée, sinon avec l'opinion nettement exprimée,
+qu'une telle union offre dans le présent les plus grandes difficultés de
+réalisation[32].</p>
+
+<p>[Note 32: Dans un article paru en janvier 1892 dans la <i>Revue d'histoire
+diplomatique</i>, sous le titre <i>la Confédération balkanique</i>, M. Ed.
+Engelhardt, après avoir résumé l'historique des rivalités entre les
+peuples d'Orient et montré que les transformations accomplies après la
+guerre de 1877-78 n'ont fait qu'aggraver ces divisions, se borne à
+reconnaître que «l'esprit d'accommodement et de conciliation dans le
+domaine des intérêts politiques suppose un degré de civilisation et de
+stabilité auquel tous les facteurs de l'Union balkanique ne sont pas
+encore parvenus».]</p>
+
+<p>Au premier abord, il semblerait qu'un pacte fédéral entre les peuples de
+l'Orient européen soit irréalisable, les rivalités de race sur lesquelles
+nous venons d'insister paraissant creuser entre eux un abîme que rien ne
+comblerait. Et pourtant, combien de gens sensés, parmi les intéressés
+eux-mêmes, lasses de tous les maux qu'entraînent ces querelles de races,
+ces luttes armées, ces révolutions et ces contre-révolutions, essayent de
+déterminer un courant nouveau! Est-ce donc impossible?</p>
+
+<p>Mais, en Macédoine même, les races avaient vécu en bonne harmonie jusqu'au
+milieu du siècle dernier, et la cause de leurs mésintelligences à été
+moins le réveil de la conscience nationale que l'intransigeance du
+patriarcat grec. Sans son attitude partiale, le développement de chaque
+race dans sa propre langue se fût opéré parallèlement et eût été considéré
+par les autres comme un phénomène tout naturel. Puis, ces querelles ont
+été attisées par ceux qui ont intérêt à diviser pour régner; il serait
+difficile de déterminer qui, de la Russie ou de l'Autriche, y a eu la plus
+grande part.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il faut bien envisager la question à un autre point de vue
+un peu terre à terre. Il y a actuellement, en Turquie, un prolétariat
+intellectuel chrétien qui ne peut se caser nulle part. Les jeunes gens
+sortis des écoles aspirent aux carrières administratives, qui sont
+réservées presque exlusivement à l'élément musulman. Les causes avouées
+des derniers soulèvements ont existé de tout temps; mais ces insurrections
+sont surtout l'oeuvre de ceux qui, avec des capacités et une instruction
+supérieure, rêvent de se faire une place au soleil. Ils trouveraient
+immédiatement à utiliser leur autorité et leurs talents, dans un État
+libéré du joug ottoman; et par le fait qu'ils seraient pourvus, ils
+deviendraient les plus sûrs gardiens du nouvel ordre de choses.</p>
+
+<p>Les peuples, comme les individus, finissent par se lasser des
+interminables querelles. Les plus beaux courages s'usent dans ces luttes
+énervantes où l'on risque à chaque moment d'en venir aux mains, souvent
+pour un mince intérêt. Alors, se reprenant, on se demande si le troisième
+larron n'est pas là, prêt à profiter de la dispute.</p>
+
+<p>Des peuples chrétiens qui ont tant d'intérêts communs, que leur
+enchevêtrement même oblige à des rapports journaliers, ne peuvent
+s'absorber indéfiniment dans la pensée de se nuire et de s'anéantir.
+À l'heure actuelle, les éléments turbulents, chauvins, ont encore le
+dessus; cela est dû aux circonstances, mais non à une inexorable fatalité,
+et, la cause cessant, une réaction ne saurait tarder à se produire.</p>
+
+<p>Mais la cause pourrait-elle cesser brusquement? Autrement dit, la fin
+du régime turc, laissant aux prises les compétiteurs bulgares, serbes,
+albanais, roumains et grecs, et les pires compétiteurs russes et
+autrichiens, n'augmenterait-elle pas l'anarchie? Si, sans doute, à défaut
+de l'instrument modérateur que nous préconisons.</p>
+
+<p>C'est précisément la perspective de cette période troublée, dont on ne
+saurait prévoir la durée, qui a créé le dogme de «la Turquie, moindre
+mal». Aussi la plupart des écrivains qui ont envisagé une solution du
+problème oriental commencent par proclamer la nécessité du maintien de
+l'Empire ottoman comme condition de toute paix balkanique. Ils souhaitent
+ensuite platoniquement l'impossible égalité des droits de toutes les races
+et les non moins chimériques réformes sérieuses permettant à tous les
+éléments ethniques de se développer.</p>
+
+<p>Et ce ne sont certes pas les premiers venus qui font entendre cette note
+sceptique ou découragée.</p>
+
+<p>Déjà, en 1860, Saint-Marc-Girardin voulait que l'on plaçât la Turquie sous
+une sorte de tutelle; que l'on y envoyât des corps d'occupation et de
+nombreux fonctionnaires européens, sans envisager la possibilité de se
+passer de la Turquie[33].</p>
+
+<p>[Note 33: <i>Mise en tutelle de la Turquie par l'Europe</i>, in <i>Revue des
+Deux Mondes</i> du 1er novembre 1860. Cette idée a été reprise par le comte
+Benedetti: <i>la Question d'Orient</i>, in <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er
+janvier 1897.]</p>
+
+<p>En 1894, l'éminent homme d'État grec Tricoupis avait entrepris un voyage
+dans les pays des Balkans et l'on crut qu'il songeait à préparer la
+formation d'une ligue balkanique. Mais il déclara par la suite qu'il se
+bornait à souhaiter des réformes intérieures dans l'Empire ottoman et,
+pour les peuples chrétiens, une ère de réconciliation et d'entente sur
+les questions d'organisation ecclésiastique et scolaire.</p>
+
+<p>Dans un article que publiait, en 1903, la <i>Monthly Review</i> de Londres,
+M. Take Ionesco, ancien ministre roumain, traitant la question des Balkans,
+déclare qu'une Confédération balkanique serait pour le moment impossible
+à réaliser à cause de la trop forte opposition des intérêts en présence.
+Il s'empresse d'ailleurs d'ajouter que «la fédération ou quelque chose de
+ce genre serait l'idéal».</p>
+
+<p>M. Take Ionesco a fort bien plaidé cette cause dont la réalisation
+pourtant lui semble lointaine: «Certes, elle seule (la confédération)
+pourrait donner à ces États, chacun trop faible isolé, assez de force pour
+pouvoir exister par eux-mêmes et ne plus être les satellites acceptés avec
+plus ou moins de bonne grâce par telle ou telle grande puissance. Malgré
+les différences de race, de caractère, de langue et de moeurs, il y a dans
+la communauté du passé et dans l'intérêt commun un puissant ciment pour
+une fédération future. Probablement, un jour elle se fera.»</p>
+
+<p>Dans une préface magistrale au livre de M. René Henry, intitulé:
+<i>Questions d'Autriche-Hongrie et question d'Orient</i>, M. Anatole
+Leroy-Beaulieu s'exprime ainsi au sujet de la situation balkanique: «La
+meilleure solution, la seule rationnelle et définitive, serait celle que
+réclament les peuples de la Péninsule: le Balkan aux peuples balkaniques.
+Mais cette solution, la seule conforme au droit moderne, la seule qui
+puisse pacifier l'Orient, bien des choses, hélas! peuvent la retarder
+longtemps encore. Elle n'a pas seulement contre elle les résistances de
+la Turquie, les défiances, les jalousies, les combinaisons égoïstes des
+puissances ou la crainte de porter un coup irréparable à ce qui reste
+de l'Empire ottoman; elle a contre elle les rivalités et les haines
+nationales des peuples mêmes qui l'appellent de leurs voeux. D'accord sur
+la formule d'émancipation, les États et les peuples de la Péninsule ne
+le sont pas sur la façon de l'appliquer... Une seule chose pourrait leur
+apporter la force et leur garantir une pleine indépendance, la fédération
+balkanique...»</p>
+
+<p>Il est un fait international qui mérite de retenir l'attention: le
+principe de l'autonomie basée sur les conditions ethniques des peuples
+balkaniques a été énoncé--pour la première fois, croyons-nous, au sein
+d'un parlement européen--quand, dans son discours du mois de mai dernier
+sur la politique extérieure de l'Italie, M. Tittoni, ministre des affaires
+étrangères du roi Victor-Emmanuel, déclara, ce qui est très favorable à
+notre thèse, que ce principe devrait prévaloir, au cas où le <i>statu quo</i>
+ne pourrait plus être conservé dans la Péninsule.</p>
+
+<p>Est-il besoin de répéter que ce <i>statu quo</i> n'ayant aucune chance
+de produire dans l'avenir des conséquences utiles à la paix et à la
+prospérité des intéressés, le meilleur moyen de parer aux difficultés,
+ou du moins de les atténuer, serait de poser franchement et immédiatement
+les premières bases d'une confédération générale des peuples chrétiens
+d'Orient?</p>
+
+<p>Que ceux qui, destinés à y entrer, jouissent de leur pleine indépendance,
+s'y préparent donc! Les autres auraient la perspective de trouver bientôt,
+avec les bienfaits de la liberté, la sécurité du lendemain. Que les deux
+grandes puissances qui poursuivent un rêve égoïste renoncent à cet effort
+stérile!</p>
+
+<p>Ce serait là suivre le précieux exemple donné par l'Angleterre et la
+France, qui ont conclu une convention d'arbitrage sur la base de leurs
+intérêts réciproques. Si cette sincère volonté de s'entendre ne s'affirme
+pas, ce ne sont pas les «notes identiques» relatives aux réformes,
+présentées par les ambassadeurs d'Autriche-Hongrie et de Russie, qui
+sauraient éventuellement empêcher ni les mésintelligences, ni les conflits
+sanglants.</p>
+
+<p>Tout à l'heure, nous avons demandé à la Suisse moins un programme qu'une
+simple indication. La République helvétique est, en effet, une fédération
+trop étroite, trop centralisée, pour que nous la proposions comme un
+modèle sans retouches. Si nous l'avons mentionnée en première ligne,
+c'était pour démontrer qu'un accord peut exister, malgré la diversité la
+plus absolue des races, des cultes et des langues. Ce cas se présenterait
+pour la Macédoine au même degré que pour la Suisse, sans qu'il soit plus
+impossible, sinon plus difficile, en Macédoine qu'en Suisse, de faire
+vivre en bonne intelligence, sous un même drapeau fédéral, des groupements
+d'individus de race et de religion différentes.</p>
+
+<p>Mais il n'y aurait pas que la Suisse à citer. L'Allemagne et
+l'Autriche-Hongrie ne sont-elles pas, à tout prendre, des confédérations,
+--très centralisées, il est vrai,--dont la seconde réalise une véritable
+mosaïque de races, de langues et de religions?</p>
+
+<p>L'union de plusieurs États en vertu d'un pacte constitue un fait très
+ancien et très fréquent dans l'histoire,--ainsi encore la Suède et la
+Norvège.</p>
+
+<p>Il est évident que ce que nous préconisons pour l'Orient européen n'est
+pas ce gouvernement strictement fédéral que nous définissions plus haut
+pour dire qu'il ne conviendrait pas aux États-Unis d'Europe de l'avenir,
+mais une simple association,--répétons-nous: un système d'États confédérés,
+gardant intact le principe de leur souveraineté, ainsi que le droit de se
+gouverner par des lois particulières, et s'obligeant seulement à faire
+exécuter dans l'intérieur de leurs limites propres les résolutions
+générales délibérées et adoptées en commun.</p>
+
+<p>S'il en était autrement, nous ne saurions proposer une telle organisation
+à des États souverains comme la Grèce, la Bulgarie, la Serbie, le
+Monténégro, et, on le verra tout à l'heure, la Roumanie. Aucun ne
+renoncerait, par exemple, à entretenir des relations diplomatiques avec
+les autres nations; aucun ne consentirait à une <i>diminutio capitis</i>.</p>
+
+<p>Mais en a-t-il jamais été question?</p>
+
+<p>Pour bien faire comprendre la signification d'une confédération telle que
+nous l'entendons, nous ne saurions trouver dans le passé, à défaut du
+présent, un meilleur exemple que celui de la Confédération germanique,
+créée en 1815, et qui, avant 1866, comprenait comme adhérents, en dehors
+des princes et des villes libres de l'Allemagne, l'empereur d'Autriche, le
+roi de Prusse, le roi de Danemark pour le Holstein et le Luxembourg, et le
+roi des Pays-Bas pour le grand-duché de Luxembourg. L'empereur d'Autriche
+en était le protecteur.</p>
+
+<p>Les intérêts de la Confédération étaient réglés par une Diète siégeant
+à Francfort, à laquelle assistaient les plénipotentiaires des États.
+Il y avait des assemblées ordinaires et des assemblées générales; dans
+ces dernières, où la majorité valable devait comprendre les deux tiers
+des votes, se discutaient les questions relatives aux lois organiques
+servant de base à la constitution; on s'y occupait en outre des affaires
+religieuses et de l'admission de nouveaux États.</p>
+
+<p>Les différents adhérents s'obligeaient à défendre l'Allemagne et se
+garantissaient mutuellement toutes leurs possessions. Ils conservaient
+leur indépendance respective et leur représentation diplomatique, avec
+toute latitude de conclure des traités et même des alliances, à la seule
+condition de ne pas contracter d'engagements internationaux susceptibles
+de porter atteinte à la sécurité de la Confédération.</p>
+
+<p>Ce n'est encore qu'une indication, et nous nous garderions bien d'apporter
+ici un plan préconçu; mais, pour serrer de plus près la question, nous
+dirons qu'une Confédération orientale durable devra reposer sur les bases
+les plus larges possibles et, en réalité, constituer plutôt une alliance
+étroite.</p>
+
+<p>À vrai dire, depuis un siècle, le système fédéral perd de son importance
+dans certains groupements d'États qui ont une tendance à resserrer des
+liens d'abord lâches, pour aboutir à la centralisation, à l'unification
+plus ou moins parfaite. Ainsi la Fédération américaine est devenue l'Union
+de 1787; celle de Suisse, l'État composé de 1848; celle d'Allemagne,
+l'Union germanique de 1866, puis l'Empire de 1871. Les coutumes et
+intérêts particuliers des peuples sont progressivement subordonnés au
+prestige du pouvoir central qui, en vue des luttes internationales
+politiques et économiques, tend à centraliser toutes les forces pour
+donner à son action plus de rapidité et de poids. La Confédération
+proprement dite est remplacée par l'État confédéré où la politique
+étrangère appartient à l'État général, tandis que l'administration
+intérieure est laissée à l'État particulier.</p>
+
+<p>C'est pourquoi l'autorité de l'Empire allemand s'augmente avec chaque
+loi nouvelle qu'il édicte sur des matières considérées auparavant comme
+rentrant dans la compétence des États particuliers.</p>
+
+<p>En Allemagne cependant, comme d'ailleurs dans les États-Unis de l'Amérique
+du Nord et surtout du Brésil, nous avons affaire à des groupements de même
+race, surtout de même langue,--ce qui ne serait certes pas le cas pour les
+peuples entrant dans notre Confédération orientale.</p>
+
+<p>Pour nous résumer, nous avons personnellement la conviction que, dans un
+avenir assez rapproché, non seulement les États balkaniques tout d'abord,
+mais encore plus tard ceux qui composent l'Empire des Habsbourg--où sont
+rassemblées et enchevêtrées les races les plus disparates, qui toutes ont
+la ferme intention de se sauvegarder et de développer leur nationalité
+propre--devront forcément adhérer au principe de la confédération d'États
+dans l'ancienne et large acception du mot. Il s'agira d'éviter le
+courant centralisateur et de le tempérer par le respect du principe des
+nationalités. Il conviendra également de prendre toutes les mesures
+nécessaires pour qu'on ne puisse faire à ces confédérations le reproche
+d'apporter de la lenteur et du manque d'unité dans leur fonctionnement
+organique.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<h4>LE RÔLE DE L'ITALIE</h4><br><br>
+
+
+<p>Ayant examiné la question de la Confédération orientale en elle-même, nous
+allons exposer les raisons qui nous paraissent militer en faveur de l'idée
+que nous considérons comme essentielle, consistant à confier à l'Italie,
+en même temps que le soin de veiller à l'organisation des contrées
+affranchies du joug ottoman, la présidence et la protection de toute la
+Confédération orientale.</p>
+
+<p>Les trois nations balkaniques indépendantes, Bulgarie, Serbie et
+Monténégro, ainsi que la Grèce et la Roumanie, ne voudraient jamais se
+soumettre à la présidence de l'une d'elles, pas plus sans doute que cette
+présidence ne serait reconnue sans conteste pat certains des éléments des
+nouvelles provinces que nous découpons dans le domaine européen de la
+Turquie. À qui confier, dès lors, l'autorité nécessaire pour grouper
+les États indépendants, pour diriger les premiers pas des provinces
+affranchies et pour parler en leur nom collectif dans les complications
+européennes possibles?</p>
+
+<p>Et, le jour où les Turcs abandonneront l'Europe,--fait qui se produira
+fatalement tôt on tard,--qui asseoir à Constantinople, où il conviendrait
+le mieux d'établir alors la capitale de la Confédération, c'est-à-dire
+le siège de la Diète fédérale, comme autrefois Francfort pour la
+Confédération germanique?</p>
+
+<p>Parmi les grandes puissances, l'Angleterre et la France sont bien
+éloignées, outre que la forme républicaine de la seconde pourrait
+constituer un empêchement aux yeux des vieilles monarchies. L'une et
+l'autre ont d'ailleurs, pour satisfaire leur ambition, d'immenses domaines
+coloniaux à exploiter, et elles devraient, semble-t-il, se contenter de
+sauvegarder en Orient leurs grands intérêts commerciaux et financiers.</p>
+
+<p>Nations essentiellement libres et prospères, elles pourraient concourir à
+la noble mission d'assurer aux peuples orientaux une existence heureuse et
+indépendante, en accordant aux États de la jeune Confédération, surtout
+aux provinces nouvellement créées, l'appui financier nécessaire pour leur
+consolidation économique.</p>
+
+<p>Elles pourraient aussi s'intéresser à la liquidation turque, en Macédoine
+et en Albanie; car si les intérêts des détenteurs de la dette ottomane et
+des entrepreneurs de travaux publics en cours ou non soldés doivent avant
+tout être sauvegardés, il serait équitable d'offrir au sultan et aux
+dignitaires ottomans des indemnités pour leurs palais et leurs propriétés,
+sans regarder à l'origine première de ces fortunes, qui est évidemment la
+spoliation. Il y a, d'ailleurs, des règles établies pour la transmission
+des droits régaliens.</p>
+
+<p>La Russie serait trop redoutable, si elle arrivait à réaliser le rêve de
+tous les panslavistes, c'est-à-dire une grande Confédération slave placée
+sous son protectorat, et à plus forte raison une Confédération lui
+subordonnant des éléments de races différentes.</p>
+
+<p>Le propre du vrai panslaviste consiste à réduire la question d'Orient à
+une question purement slave, et à voir dans le tsar de toutes les Russies
+le successeur du grand Constantin, le néo-empereur chrétien d'Orient
+appelé à abattre les minarets de Sainte-Sophie.</p>
+
+<p>Or il n'est pas douteux--le mot d'Alexandre III sur le prince de
+Monténégro, son «seul ami», est là pour le prouver--que ce point de vue
+ne conviendrait nullement même aux deux principaux peuples slaves de la
+Péninsule, qui veulent bien, jusqu'à nouvel ordre, bénéficier de l'appui
+des Russes, mais qui ne consentiraient jamais à les avoir pour maîtres.</p>
+
+<p>On a vu comment le tsarisme s'est comporté en Bulgarie, lors des débuts de
+la principauté. Au surplus, l'exemple de la Pologne, de la Finlande, des
+provinces baltiques et de la Bessarabie n'est vraiment pas encourageant,
+et il ne serait pas rationnel, quand il n'existe plus en Europe que deux
+monarchies absolues, la Turquie et la Russie, de briser l'une pour confier
+à l'autre la tâche d'assurer le développement, selon les principes
+constitutionnels qu'elle réprouve, des éléments libérés.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le grand Empire du nord s'est taillé assez de besogne en
+Extrême-Orient. S'il est victorieux du Japon, il mettra longtemps à
+réparer ses forces épuisées par la lutte; s'il est vaincu, il lui manquera
+le prestige et l'autorité morale nécessaires pour reprendre avec des
+chances de succès ses desseins ambitieux dans l'Orient européen.</p>
+
+<p>L'Autriche-Hongrie serait, à première vue, moins menaçante pour toutes
+les races balkaniques en général, car, à l'encontre de l'Empire moscovite,
+elle ne s'appliquerait pas à absorber et à nationaliser de nouveaux
+peuples. Elle a aussi pour elle son administration très habile, peut-être
+sans égale en Europe.</p>
+
+<p>Mais en admettant que la monarchie des Habsbourg, qui passera bientôt par
+une crise redoutable, ne vienne pas à se morceler par elle-même, elle
+constitue un assemblage de races trop disparates, elle manque trop de
+cohésion pour servir en quelque sorte de soudure à un nouveau groupement
+de peuples divers. Et puis sa propagande catholique dans les Balkans,
+sa situation particulière vis-à-vis de la papauté qui ne permet pas à
+l'Empereur de rendre, à Rome, les visites du roi d'Italie, sont propres
+à exciter les méfiances des chrétiens d'Orient, en immense majorité
+orthodoxes et très attachés à leur rite.</p>
+
+<p>À l'égal de la Russie, l'Allemagne, déjà riveraine des mers du nord et que
+les pangermanistes rêvent de voir maîtresse absolue de l'Europe centrale,
+obtiendrait, par son établissement sur le Bosphore et les Dardanelles
+comme présidente de la nouvelle Confédération, une prépondérance qui
+paraîtrait intolérable aux autres grandes puissances européennes. Cette
+situation faciliterait à l'excès son extension en Asie Mineure, où elle
+s'est déjà assuré, par le chemin de fer de Bagdad et de Bassora, d'énormes
+avantages économiques.</p>
+
+<p>Rien, au surplus, n'empêcherait l'Allemagne, dont l'activité s'est ouvert
+comme champ de pénétration la Syrie et l'Assyrie, c'est-à-dire d'immenses
+contrées vierges en partie d'une étonnante fertilité, de profiter encore
+des larges franchises commerciales que lui concéderait la nouvelle
+Confédération. Elle pourrait développer ses transactions dans l'Orient
+européen, et même y prétendre au premier rang économique, grâce à
+l'activité et à l'intelligence pratique de ses agents. Mais il serait
+impossible de la mettre à la tête des peuples confédérés, d'ailleurs
+trop éloignés de ses frontières. La Russie notamment se sentirait comme
+reléguée au rang de puissance asiatique, séparée du reste de l'Europe par
+un rideau germanique continu qui irait du nord au sud de l'Europe, et rien
+ne saurait lui faire accepter une pareille perspective.</p>
+
+<p>D'élimination en élimination, il ne nous reste que l'Italie, qui occupe
+une situation exceptionnelle parmi les grandes puissances, se trouvant à
+la fois appartenir à la Triple Alliance et entretenir les relations les
+plus amicales avec l'Angleterre, et même, depuis quelque temps, avec la
+France, tout en ayant avec la Russie des rapports moins étroits sans doute,
+mais absolument corrects.</p>
+
+<p>L'Italie semble à tous les égards comme la benjamine, la favorite de
+l'Europe. Puissance catholique, elle n'est aucunement imbue d'esprit de
+prosélytisme papiste ni de sectarisme antireligieux. La croix de Savoie
+qui figure au centre de son écusson est un emblème symbolique; propre à
+tous les rites chrétiens, elle remplacerait avantageusement, pour les
+peuples nouvellement libérés, le croissant qui orne l'étendard du
+prophète.</p>
+
+<p>Ce royaume, simplement et essentiellement méditerranéen, pourrait
+actuellement étendre son action sur les peuples de la Confédération et
+même occuper éventuellement un jour Constantinople, sans exciter les
+trop justes appréhensions que provoquerait en pareil cas un des Empires
+précités. Il serait mieux en mesure de constituer, sans danger pour la
+nationalité des peuples balkaniques, le <i>lien</i> et l'<i>autorité</i> que nous
+considérons comme indispensables à la jeune Confédération future.</p>
+
+<p>C'est surtout comme puissance maritime que l'Italie pourrait vraiment
+jouer son rôle de protectrice vis-à-vis de la Confédération orientale.</p>
+
+<p>On sait combien les grands États et même les nations secondaires font
+d'efforts et de sacrifices pour augmenter leurs flottes de guerre, et
+l'on peut dire que de nos jours la puissance et la prospérité des peuples
+dépend plus encore de leurs forces navales que de leurs armées de terre.</p>
+
+<p>Les États qui constitueraient la Confédération ont presque tous une grande
+étendue de côtes. Or, aucun d'eux n'a de flotte capable de les protéger.
+Seule la Grèce possède quelques petits navires de guerre. Cette force
+navale serait absolument insuffisante pour défendre les côtes de la
+Confédération et protéger son commerce maritime.</p>
+
+<p>L'Empire ottoman, qui possède cependant une armée de terre encore
+redoutable, doit surtout sa faiblesse au manque absolu de navires de
+guerre modernes. Chaque fois qu'il s'est élevé un différend diplomatique
+entre la Turquie et quelque autre puissance, il a toujours suffi d'une
+démonstration navale, ou même d'une simple menace de démonstration, pour
+obliger la Porte à céder immédiatement sur tous les points.</p>
+
+<p>L'Italie possède aujourd'hui une flotte de guerre de tout premier ordre,
+non seulement par le nombre, mais aussi et surtout par la puissance de ses
+unités navales. Cette flotte serait un sûr garant aux États confédérés que
+leur littoral et leurs navires de commerce seraient efficacement protégés.</p>
+
+<p>L'Italie est, il faut le rappeler, la seule nation moderne dont le droit
+public soit fondé sur le principe des nationalités. À la Chambre des
+députés de Rome, au palais Montecitorio, sont inscrits en grandes lettres
+d'or les résultats des plébiscites qui ont constitué le royaume. Même
+les irrédentistes les plus fougueux n'ont jamais porté leurs vues que sur
+des terres vraiment italiennes par la langue et les moeurs, en soumettant
+l'accomplissement de leurs voeux au libre consentement des habitants.
+L'Italie n'a pas et ne veut pas d'opprimés. Voilà déjà des garanties
+morales.</p>
+
+<p>Un fait nous a frappé. Chaque fois que, parmi les grandes puissances
+intéressées à surveiller les événements d'Orient, il s'est produit
+une action commune et qu'il s'est agi d'attribuer à l'une d'elles le
+commandement ou la présidence, on a évité de confier ce rôle à la Russie
+ou à l'Autriche, et l'on a au contraire souvent pensé à l'Italie.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, pendant la guerre gréco-turque, lorsque les amiraux
+commandant les escadres européennes réunies à l'île de Crète durent nommer
+l'un d'eux pour les présider, c'est tour à tour l'amiral français et
+l'amiral italien qui furent choisis.</p>
+
+<p>De même, quand on créa une gendarmerie internationale recrutée parmi les
+grandes puissances, pour maintenir l'ordre en Macédoine, c'est encore un
+Italien, le général de Georgis, qui fut nommé commandant en chef.</p>
+
+<p>Voyons ce qui prépare historiquement le royaume transalpin au rôle
+modérateur que nous lui assignons.</p>
+
+<p>Nous évoquerons le droit historique avec l'extrême prudence qui nous
+a déjà guidé à propos des peuples des Balkans. Mais, sans insister sur
+le temps où l'Empire romain englobait non seulement tous les pays
+subdanubiens, mais encore, au nord de l'Ister, la Roumanie qui entre
+dans notre système, jamais l'influence de l'Italie ne cessa d'être
+prépondérante dans ces contrées, avant et après la conquête ottomane.</p>
+
+<p>Il est bien évident que, depuis les jours où l'empereur Trajan, avec une
+merveilleuse prévoyance politique, confiait, dès le deuxième siècle de
+l'ère chrétienne, aux colons de la Dacie, la garde des aigles romaines sur
+ce front de bandière de l'Empire, le courant latin s'est maintenu au pied
+des Karpathes, puisqu'il a donné naissance à l'État roumain, dont la
+langue, dérivée du <i>sermo rusticus</i>, est si peu pénétrée d'éléments
+étrangers. Mais un phénomène de même nature s'est encore produit dans
+les Balkans et dans le Pinde.</p>
+
+<p>Laissons les nombreuses découvertes épigraphiques qui permettraient encore
+de douter de sa continuité: elle est affirmée par la conservation, dans
+ces deux régions, de cet élément ethnique à idiome latin qui, sans pouvoir
+s'agglomérer en formations compactes au point d'y dominer sans conteste, y
+a toujours maintenu le souvenir de Rome et a en quelque sorte empêché les
+titres de la métropole de se prescrire dans la Péninsule.</p>
+
+<p>Mais, en dehors de cet élément néo-latin «fier encore de se nommer romain»,
+comme disait Pouqueville, de ce million de Roumains du sud disséminés en
+Macédoine, en Épire et en Thessalie, une partie, peut-être considérable,
+des populations de la Serbie et de la Bulgarie est composée de Latins
+plus ou moins slavisés,--ils se reconnaissent du moins à leur type, si
+différent du type slave. Cela explique avec quelle facilité l'empereur
+Joanice a pu réunir sous son sceptre les Roumains du sud et les Bulgares,
+pour en former cet État unifié auquel un pape, sans distinguer entre les
+deux éléments, donnait en quelque sorte des lettres d'indigénat. Mais nous
+ne voulons pas trop insister sur cette thèse, bien que de nombreuses
+autorités lui prêtent leur appui.</p>
+
+<p>Venise et Gênes recueillirent l'héritage de Rome dans la Méditerranée;
+elles créèrent les Échelles du Levant et poussèrent leurs comptoirs sur
+les deux rives du bas Danube. L'Albanie et l'Épire, vu leur proximité,
+entretinrent, pendant le moyen âge, les relations les plus étroites avec
+les républiques italiennes, qui furent la source de leur prospérité[34].
+Cette influence, basée sur les échanges, domina encore dans la Serbie
+orientale, en Croatie et en Bosnie.</p>
+
+<p>[Note 34: L'Italie, au point le plus resserré du canal d'Otrante, n'est
+séparée que par 75 kilomètres de l'Épire.]</p>
+
+<p>On peut dire que l'ensemble du commerce de l'Orient était entre les mains
+de Venise, de Gênes, de Pise, de Raguse, qui jouissaient de privilèges
+exceptionnels. La Valachie et la Moldavie elles-mêmes conservaient un
+contact direct avec l'antique Métropole. La relation de Del Chiaro, agent
+diplomatique de la République Sérénissime, est instructive à cet égard; il
+semblait se trouver chez lui à la cour des vieux Bassaraba, l'ancienne
+dynastie des pays roumains.</p>
+
+<p>Les États italiens entretinrent toujours avec les princes chrétiens
+d'Orient des relations qui ne cessèrent pas, lorsque, le temps des
+croisades passé, les autres nations de l'Europe, absorbées par leurs
+bouleversements intérieurs, eurent renoncé à s'opposer aux envahissements
+des Turcs. Or, la papauté d'une part et de l'autre Venise, où se
+concentraient tous les fils de la politique orientale, s'efforcèrent, à
+diverses reprises, de former entre ces princes une ligue capable d'arrêter
+le flot des invasions musulmanes. Malgré quelques ententes partielles
+et passagères, ces efforts n'arrivèrent pas à faire taire les rivalités
+entre Hongrois, Polonais, Valaques, Moldaves et Serbes, et c'est grâce au
+manque d'unité et de cohésion dans leur défense que la puissance ottomane
+réussit à s'établir dans toute la péninsule balkanique, après les avoir
+individuellement écrasés sous le poids de ses hordes asiatiques.</p>
+
+<p>La chute de la Hongrie coïncide avec la décadence de la Pologne et
+l'affaiblissement des principautés valaque et moldave, et cependant l'idée
+d'une confédération, seul espoir de salut commun, semblait indiquée et
+revenait souvent à l'esprit des princes chrétiens aux quatorzième et
+quinzième siècles. Il y eut même, à un moment donné, une véritable
+coalition d'armées chrétiennes, serbe, bulgare, albanaise et roumaine,
+aidées d'un détachement hongrois; malheureusement, cette tentative de
+résistance échoua: les chrétiens furent écrasés par les janissaires à la
+grande bataille de Kossovo-polje (champs des merles), le 15 juin 1389,
+jour resté comme néfaste dans la mémoire des peuples balkaniques.</p>
+
+<p>La terminologie roumaine a gardé, pour les soieries, pour les étoffes
+de luxe dont se paraît la boyarie, les désignations italiennes à peine
+déformées. Et non seulement dans les deux principautés, dont la vassalité
+était quasi nominale, mais dans tous les pays soumis directement à
+la Turquie, il fallut beaucoup de temps pour que les hautes classes
+adoptassent les amples vêtements de coupe asiatique.</p>
+
+<p>Auparavant, les modes étaient purement italiennes; les portraits votifs
+des anciennes églises nous en conservent la preuve. Quant au peuple,
+surtout à la classe rurale, en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie, dans tout
+l'Orient, son costume n'a pas changé depuis les jours des colons italiques
+qui avaient substitué leur blanche tunique de toile ou de laine au sayon
+de peau des barbares.</p>
+
+<p>Ne parlons pas des moeurs et des superstitions; cela nous entraînerait trop
+loin. Un article de la revue folklorique <i>Mélusine</i> établissait que, pour
+les Slaves du sud, les unes et les autres se rapprochent plutôt de celles
+des pays latins que de celles de la Russie,--tels les présages, les
+sortilèges, le denier de Caron, les trois Parques, les lamentations
+funéraires, les libations de vin et d'huile sur les tombes, etc.</p>
+
+<p>Les traces des colonies italiennes du moyen âge et de la Renaissance se
+retrouvent dans tout l'Orient. Pendant des siècles, Venise posséda la
+Dalmatie; son quai des Esclavons en perpétue le souvenir. Elle occupa
+aussi Chypre, la Crète, la Morée, les îles Ioniennes.</p>
+
+<p>On peut dire que, jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, Venise fut,
+par la splendeur de sa culture et par ses richesses, un foyer de lumière
+pour les peuples balkaniques.</p>
+
+<p>Après la conquête de Constantinople par les Latins, l'empire byzantin
+fut occupé par les Vénitiens et les Français. Le doge de Venise Dandolo
+s'intitulait «seigneur sur un quart et demi de l'Empire grec». Venise
+eut, comme Gênes, son quartier fortifié à Constantinople. Cette dernière
+république maritime monopolisa même le commerce dans la mer Noire, où elle
+s'établit en Crimée.</p>
+
+<p>Au commencement du siècle dernier, lorsque les tsars eurent arraché à la
+puissance ottomane les territoires actuels de la Russie méridionale, ces
+contrées virent encore l'immigration de nombreux éléments italiens.
+Jusqu'en 1870, les noms des rues étaient indiqués, à Odessa, en deux
+langues, le russe et l'italien.</p>
+
+<p>Partout de vieilles pierres noircies racontent ce passé. Et que de
+protectorats italiens sur les côtes de l'Albanie et de l'Épire!</p>
+
+<p>Si nous recherchions tous ces points de contact, nous n'en finirions pas.
+Le roi de Naples Charles II exerça sa domination sur une partie des
+contrées voisines de l'Adriatique, où il acquit les sympathies de la
+population indigène. En 1317, il soumit même le Péloponèse et s'intitula
+«souverain d'Achaïe, d'Athènes, d'Albanie et de Vlaquie».</p>
+
+<p>«Aucune race,--dit M. Ch. Loiseau[35],--jusqu'à la fin du seizième siècle,
+n'a essaimé avec plus de constance et de succès que l'italienne dans
+le bassin méditerranéen et dans son annexe l'Adriatique. On retrouve
+aujourd'hui encore à Malte, dans les anciens États barbaresques, dans
+le Levant, à Candie, en Égypte, sur tout le pourtour de la péninsule
+balkanique, non seulement sa langue et des vestiges de son action
+civilisatrice, mais une sorte d'empreinte spécifiquement italienne.»</p>
+
+<p>[Note 35: Voir <i>l'Équilibre adriatique</i>, p. 20.]</p>
+
+<p>À Trieste, à Fiume, à Zara, à Spalato, l'activité commerciale est surtout
+concentrée entre les mains des négociants et armateurs italiens.</p>
+
+<p>Il existe en Italie, et notamment dans le midi de la Péninsule et en
+Sicile, une colonie albano-italienne qui n'a point perdu conscience de son
+origine et a organisé même certains comités dont les principaux sont la
+<i>Societa nazionale albanese</i> de Rome et le <i>Comitato nazionale albanese</i>
+de Lungro (Calabres), ainsi que le collège ecclésiastique de <i>San-Adriano</i>,
+près de Naples.</p>
+
+<p>En Albanie, où les traces de la civilisation italienne se retrouvent
+partout, un dialecte italien servit seul pendant bien longtemps à
+introduire l'enseignement religieux et certains éléments de culture.</p>
+
+<p>Nous en avons assez dit pour prouver que la tradition n'a jamais été
+interrompue. D'ailleurs, l'italien a toujours été et est resté l'idiome
+méditerranéen par excellence. Son domaine comprend toutes les côtes
+orientales de l'Adriatique, la mer Ionienne et la mer Égée; c'est la
+langue courante de toutes les Échelles du Levant, d'un usage très répandu
+à Constantinople et général à Salonique, où la colonie italienne est la
+plus nombreuse de toutes.</p>
+
+<p>Déjà compris par toutes les populations levantines, ce noble idiome
+deviendrait bien vite aussi familier aux pasteurs du Pinde qu'il l'est
+aux marins de l'Archipel. Il ne ferait que regagner ce qu'il a perdu, même
+dans les pays slaves du sud; en effet, le latin populaire a été supplanté
+par le grec en Orient, comme le grec a été lui-même supplanté par le latin
+en Moesie, en Illyrie, en Sicile et dans la Grande Grèce.</p>
+
+<p>Il existe d'ailleurs, dès à présent, d'excellentes écoles italiennes
+en Turquie, à Scutari d'Albanie, à Salonique, à Elbassa, à Vallona, à
+Janina, etc. L'Autriche elle-même,--nous l'avons déjà noté,--impuissante
+à implanter l'allemand, a dû se résigner, sur le terrain même qu'elle
+dispute à l'influence latine, à recourir à la langue italienne pour
+les établissements qu'elle entretient, et notamment dans les écoles
+catholiques d'Albanie dirigées par les jésuites. Un fait non moins
+remarquable: le Lloyd autrichien a été obligé d'adopter l'italien pour
+ses services maritimes des Échelles du Levant et même du bas Danube.</p>
+
+<p>Entendons-nous bien: de ce que l'Empire romain a autrefois étendu sa
+domination effective sur toute la péninsule balkanique, notre désir secret
+n'est nullement de voir l'Italie moderne reprendre à l'avenir ce grand
+rôle. Il ne s'agit pas de refaire de la Méditerranée un lac latin.</p>
+
+<p>Ce que nous souhaitons, c'est que l'illustre maison de Savoie, relevant le
+titre impérial, auquel nulle autre n'a autant de droits, assume l'honneur
+et la charge de présider la Confédération orientale. Il va sans dire
+que le chef de la maison de Savoie ne prendrait pas le titre d'empereur
+d'Orient, mais d'empereur italien, cela pour ménager les susceptibilités
+les plus ombrageuses. La condition, d'ailleurs, n'est nullement
+indispensable pour présider la Confédération orientale; mais l'Italie est
+aujourd'hui la seule des grandes puissances monarchiques dont le chef ne
+porte pas le titre impérial.</p>
+
+<p>L'empereur italien jouerait, vis-à-vis de ladite Confédération, le rôle
+qui incombait jadis à l'empereur d'Autriche vis-à-vis de la Confédération
+germanique dont il était le président et le protecteur.</p>
+
+<p>Une telle solution ne saurait être déterminée par les qualités
+personnelles d'un souverain. Pourtant, il y aurait à considérer que
+la période de début serait de beaucoup la plus difficile; à cet égard,
+le sentiment du devoir et de l'équité et la droiture éprouvée qui
+caractérisent le roi Victor-Emmanuel constitueraient de sûrs garants
+que la balance serait maintenue égale entre les peuples balkaniques.</p>
+
+<p>Le roi Victor-Emmanuel III--fait qui a son importance--a voyagé dans la
+péninsule des Balkans et en connaît très bien la situation politique.</p>
+
+<p>Si les Slaves pouvaient craindre <i>a priori</i>, de la part du protecteur de
+la Confédération, quelque sympathie plus accusée pour les populations
+latines, la présence aux côtés du premier empereur italien d'une
+souveraine appartenant à l'un des rameaux les plus vivaces de la race
+slave du sud, et fille d'un membre de la Confédération qui jouit lui-même
+d'une si haute considération personnelle, serait de nature à calmer toute
+appréhension à cet égard.</p>
+
+<p>L'Italie moderne a des finances désormais prospères et elle prend un grand
+essor économique. Sa puissance d'expansion est la plus forte que l'on
+connaisse, si l'on en juge par l'importance de son émigration par rapport
+au chiffre de sa population. Privé de colonies, le royaume possède un
+trop-plein de population qui lui permettrait de déverser, utilement pour
+lui, sur la péninsule balkanique, une partie de ces ouvriers sobres et
+travailleurs, de ces excellents artisans qui vont peupler actuellement,
+de l'autre côté de la planète, le Brésil et la République Argentine[36].</p>
+
+<p>[Note 36: De tout temps, l'émigration italienne eut une force d'expansion
+considérable qui dure toujours et qui, de même qu'à l'époque des Césars,
+agit dans tout le bassin de la Méditerranée.]</p>
+
+<p>Ces colons italiens combleraient avantageusement, dans certaines des
+régions libérées, le vide laissé par la migration inévitable de nombreuses
+familles musulmanes. Ce phénomène est constant, en effet, partout où la
+croix remplace le croissant. On l'a constaté autrefois en Crimée et en
+Grèce, plus récemment en Bosnie et en Herzégovine, en Bulgarie, même en
+Roumanie, pour les Tartares musulmans de la Dobroudja. Les bienfaits de la
+meilleure administration possible n'y peuvent rien, tellement l'Islam est
+quelque chose de plus qu'une religion, une organisation sociale complète
+et aussi peu flexible que possible.</p>
+
+<p>Quant aux populations musulmanes qui préféreraient rester en Albanie et
+en Macédoine,--et l'on ferait tout pour y conserver l'élément autochtone
+albanais, qui, n'ayant embrassé la foi du Prophète que pour des motifs
+d'intérêt, retournerait plus facilement au christianisme,--elles
+continueraient à jouir de tous leurs droits et propriétés comme par le
+passé, avec la plus entière liberté pour l'exercice de leur culte, à la
+seule condition de se soumettre, comme les populations chrétiennes, aux
+lois et réglements modernes qui seraient mis en application par les
+gouverneurs italiens des deux nouvelles provinces.</p>
+
+<p>En un mot, notre voeu consiste uniquement à voir les autorités civiles et
+militaires ottomanes faire place, dans ces contrées, à des fonctionnaires
+chrétiens autochtones, sous la surveillance d'un personnel supérieur
+italien dont le rôle consisterait surtout à prévenir ou à aplanir les
+difficultés résultant des rivalités éventuelles de races dans les
+circonscriptions respectives des provinces affranchies.</p>
+
+<p>Un des avantages de l'action italienne dans la Confédération serait de
+maintenir entre les petits États orientaux un équilibre que le traité
+de Berlin a certainement eu en vue d'établir, dans l'intérêt de la paix
+future, équilibre que l'une des nations balkaniques ne saurait rompre
+à son avantage, sans éveiller aussitôt chez les autres de légitimes
+susceptibilités. La guerre serbo-bulgare n'est-elle pas une preuve que
+cette question d'équilibre balkanique peut même primer la question de
+race?</p>
+
+<p>Ayant suffisamment exposé les raisons qui nous font craindre que l'action
+parallèle austro-russe ne soit en définitive aussi impuissante que le
+classique «concert européen», répétons qu'il faut nécessairement aux
+régions émancipées du régime turc un contrôle unique, équitable, effectif.
+Sous la surveillance impartiale de l'Italie, à notre avis, et seulement
+sous celle-là, tous les peuples balkaniques pourraient se développer
+librement et régler à l'amiable tous les points litigieux qui, par la
+prolongation de la situation actuelle, que l'inévitable faillite des
+réformes viendrait encore compliquer, ne manqueraient pas d'ouvrir de
+nouveau la porte aux intrigues étrangères.</p>
+
+<p>Dans un volume publié à Milan en 1903 et intitulé <i>la Missione
+dell'Italia</i>, M. J. Novicow souhaitait que l'Italie prît l'initiative
+d'une fédération européenne, avec un gouvernement fédéral siégeant à Rome,
+et qu'elle s'efforçât de réaliser l'idée, attribuée au comte Goluchowski,
+d'une fusion de la Double avec la Triple Alliance. «Une voix qui
+s'élèverait de Rome, dit M. Novicow, aurait une importance exceptionnelle,
+un prestige extraordinaire par l'ampleur que lui donneraient vingt-cinq
+siècles de gloire et de grandeur.»</p>
+
+<p>Certes, les partisans de la paix et d'un désarmement tout au moins
+partiel seraient heureux de la réalisation d'un si beau rêve. Nous sommes
+persuadés qu'un accueil sympathique ne saurait manquer d'être réservé à
+toute action émanant de la couronne italienne dans un but de pacification
+et de bonheur des peuples d'Orient.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<h4>QUESTION D'ORGANISATION</h4><br><br>
+
+
+<p>Encore une fois, nous apportons une idée et non un plan minutieusement
+détaillé. Il ne peut entrer dans le cadre de ce travail de fixer, pour un
+projet aussi singulièrement compliqué et qui met en jeu les intérêts les
+plus divers, tous les points relatifs par exemple aux démarcations exactes
+des frontières dans les nouvelles provinces, au fonctionnement organique
+de la Confédération orientale, etc.</p>
+
+<p>Les territoires turcs actuels, qui sont divisés, en Europe, depuis 1869,
+en un certain nombre de <i>vilayets</i>[37], seraient partagés en trois zones:
+la première formerait l'Albanie, avec chef-lieu à Scutari; la seconde
+comprendrait la Macédoine, avec chef-lieu à Salonique; la troisième
+constituerait la Turquie d'Europe, avec Constantinople et Andrinople.</p>
+
+<p>[Note 37: Administrés par des valis ou gouverneurs généraux.]</p>
+
+<p>La province ou gouvernement d'Albanie engloberait également l'Épire avec
+Janina. Nous aurions même voulu voir se constituer cette dernière région
+en province distincte, si nous n'avions tenu tout d'abord à simplifier
+les choses et si nous ne savions que l'élément latin, qui s'y trouve en
+majorité, entretient, en vertu des affinités de races, les meilleures
+relations avec les populations albanaises[38].</p>
+
+<p>[Note 38: En parcourant toute l'histoire des populations roumaines et
+albanaises dans ces contrées, on ne peut trouver entre elles aucun
+antagonisme, aucun conflit de quelque importance.]</p>
+
+<p>La Macédoine et l'Albanie auraient à leur tête des gouverneurs généraux
+italiens, car Rome ne saurait se contenter d'une autorité purement
+nominale. D'ailleurs, choisis parmi les citoyens d'autres États, même
+neutres, ils offriraient peut-être moins de garanties d'impartialité,
+l'Italie ayant tout intérêt, dans l'espèce, à ne favoriser aucun des
+peuples au détriment des autres.</p>
+
+<p>Le régime cantonal, avec communes bilingues et trilingues, comme en Suisse,
+serait tout indiqué jusqu'à nouvel ordre, en attendant que, dans telle
+ou telle région, par affinités, par migrations, par mariages mixtes ou
+accroissement de natalité, l'une des nationalités arrivât peut-être à
+absorber les autres et à leur imprimer pacifiquement son caractère
+ethnique et sa langue. Pour le moment, l'italien serait uniformément
+employé comme langue officielle à la place du turc. La langue italienne
+est admirablement claire et possède une orthographe débarrassée d'inutiles
+complications étymologiques. En ce qui concerne les rapports entre États
+confédérés, à titre de facilité, le français pourrait être préféré.</p>
+
+<p>La réforme de l'impôt s'y imposerait tout d'abord. La capitation et les
+dîmes disparaîtraient le plus tôt possible, pour être remplacées par des
+contributions directes et indirectes, avec monopole de l'État pour les
+tabacs, les sels, les poudres et les cartes à jouer. On s'inspirerait en
+un mot de l'outillage fiscal des nations les plus civilisées, de façon à
+asseoir des taxes soit en partie facultatives (impôt indirect), soit
+proportionnelles aux ressources de chacun (impôt direct).</p>
+
+<p>Une caisse rurale devrait fonctionner pour faciliter l'accession à la
+propriété des classes rurales slaves tombées dans un servage de fait.
+Cette caisse achèterait de préférence les terres des musulmans qui
+désireraient se retirer dans les pays de l'Islam. Les biens des mosquées
+seraient sécularisés et deviendraient propriété des provinces, en échange
+de quoi un traitement équitable serait fait aux ministres de ce culte.</p>
+
+<p>Provisoirement, les deux provinces n'auraient point de force armée
+proprement dite; aussi la taxe d'exonération du service militaire
+devrait-elle y être conservée, mais seulement pour les hommes de vingt
+à quarante-cinq ans. La gendarmerie, avec un haut commandement italien,
+serait recrutée par voie d'engagements volontaires, exclusivement
+chrétienne, sauf en Albanie où elle serait mixte.</p>
+
+<p>Le plus grand nombre possible de fonctions--même judiciaires, sauf les
+garanties de capacité--seraient électives sans distinction de religion et
+de nationalité. La plus large liberté des cultes et de l'enseignement et
+la plus large autonomie communale seraient reconnues.</p>
+
+<p>Une diète ou assemblée des États confédérés serait créée avec la mission
+de régler les différends qui pourraient surgir entre ces États et aussi de
+diriger, en ce qui concerne les intérêts généraux de la Confédération, la
+politique extérieure vis-à-vis des puissances étrangères. Cette diète se
+réunirait pour la première fois à Rome et fixerait par la suite, elle-même,
+son siège, qui pourrait être Rome ou Salonique.</p>
+
+<p>À ceux qui nous objecteraient que l'on ne peut concevoir une Confédération
+orientale sans la ville de Constantinople qui s'impose comme capitale,
+nous répondrons que les divers peuples de la péninsule italique ont bien
+su autrefois se réunir et se reconstituer en royaume, sous le sceptre
+de Victor-Emmanuel II, en établissant pour commencer leur capitale à
+Florence. Ce n'est que plus tard que la possession de Rome est venue
+couronner l'oeuvre de l'unité italienne.</p>
+
+<p>En ce qui concerne l'organisation militaire des États confédérés, rien
+ne serait changé à la situation actuelle. Chacun conserverait son armée
+individuelle, comme les armées allemande, austro-hongroise et italienne
+dans la Triple Alliance.</p>
+
+<p>Les puissances européennes seraient évidemment représentées par des
+délégués auprès de la diète fédérale, tout en conservant leurs légations
+auprès des souverains confédérés. Leurs intérêts de toute nature sont
+trop importants, dans ce coin du monde, pour qu'aucun d'eux néglige d'en
+assurer la défense par tous les moyens en son pouvoir, même si, au début,
+quelques-uns devaient être plus ou moins ouvertement hostiles à la
+constitution de la Confédération orientale.</p>
+
+<p>Afin de préparer un commencement d'exécution pratique, à côté de l'oeuvre
+indispensable de la grande diplomatie européenne, devrait s'organiser,
+entre les nations d'Orient, un échange de vues préalables, un accord
+préliminaire à la suite duquel on s'assurerait si le roi d'Italie
+consentirait à assumer le rôle difficile, mais grandiose, de protecteur
+de la nouvelle Confédération.</p>
+
+<p>Les bases de ce groupement pourraient alors être discutées, à Rome, par
+les cinq délégués des nations chrétiennes appelées à y entrer. Ceux-ci,
+avec l'assentiment des grandes puissances,--de toutes autant que possible,
+et au moins du plus grand nombre,--prieraient l'Italie de faire en quelque
+sorte, en Albanie et en Macédoine, mais avec plus de désintéressement, ce
+que l'Autriche-Hongrie a fait en Bosnie et en Herzégovine, c'est-à-dire
+d'y prendre à sa charge la direction civile et militaire, en un mot de
+remplacer le régime turc actuel par une administration moderne, honnête
+et impartiale.</p>
+
+<p>Bien qu'étant un pays de montagnes assez pauvre par lui-même, l'Albanie
+aura grand avantage à passer sous une administration européenne. Quant
+à la Macédoine, ses campagnes d'une fertilité merveilleuse la rendent
+susceptible d'un grand développement économique.</p>
+
+<p>Voici quelle est, à cet égard, l'opinion de M. Gaston Routier qui fit,
+l'année passée, un voyage d'enquête dans les pays balkaniques[39]:<br><br>
+
+«Il est incontestable que les intérêts européens, loin de péricliter ou de
+se trouver diminués dans une Macédoine autonome ou érigée en principauté
+vassale de la Turquie, augmenteraient considérablement en importance sous
+tous les rapports. Ce pays, à l'heure actuelle, ruiné et désolé, où,
+cet hiver, des centaines de milliers d'âmes vont mourir de famine, peut
+devenir un grenier de l'Europe pour les céréales; il contient des mines
+très riches encore ignorées ou inexploitées... et pour cause; il sera un
+consommateur très sérieux des produits des grandes industries européennes;
+et si quelques industries locales, favorisées par la matière première
+et la main-d'oeuvre, s'y créent et y prospèrent, rien n'empêche les
+capitalistes français, anglais ou allemands de venir les installer avec
+leur argent et d'en retirer les profits.<br><br>
+
+«Ce n'est pas s'aventurer que d'affirmer que les affaires de toutes sortes
+que les Européens pourraient faire en Macédoine, si ce pays jouissait d'un
+régime d'ordre et de justice, seraient dix fois plus importantes et plus
+rémunératrices que celles qu'ils y font actuellement.»<br><br>
+
+[Note 39: Voir <i>la Question macédonienne</i>, Paris, H. Le Soudier, 1903.]</p>
+
+<p>Le jour où les Turcs auraient en face d'eux les cinq États précités
+unis en confédération et soutenus par l'Italie, nous croyons qu'il leur
+serait bien difficile de résister à la pression exercée par eux et qu'ils
+ne risqueraient pas de se jeter dans une guerre, où ils auraient
+nécessairement le dessous, pour conserver le gouvernement de deux
+provinces qui tendent depuis longtemps à leur échapper et dont la
+possession leur coûte actuellement tant d'efforts et de soucis.</p>
+
+<p>La Turquie a perdu successivement la plupart de ses possessions
+européennes. Il y a quelques années, n'a-t-elle pas encore abandonné à
+la Bulgarie, sans coup férir, la Roumélie Orientale, et ne va-t-elle pas
+bientôt renoncer à l'île de Crète en faveur de la Grèce? Le sultan se
+contente de retarder le plus longtemps possible l'émancipation de ses
+peuples chrétiens, mais il sait parfaitement qu'aucune force humaine ne
+pourra empêcher ce résultat de se produire.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la question de la Macédoine est mûre; les populations y sont
+fermement décidées à s'affranchir du joug ottoman. Le mouvement pour
+l'émancipation a été moins accentué jusqu'ici en Albanie, mais on ne peut
+songer à laisser cette contrée sous l'autorité turque après avoir enlevé à
+celle-ci la Macédoine, qui la séparerait complètement de l'Albanie.</p>
+
+<p>En persistant à les conserver sous son joug, la Turquie risque de
+provoquer un soulèvement général des populations macédoniennes aidées par
+les Bulgares, et, une fois la guerre déchaînée dans la Péninsule, qui peut
+en prévoir toutes les conséquences?</p>
+
+<p>Une guerre venant à éclater actuellement entraînerait sans aucun doute
+l'intervention, volontaire ou non, d'une ou de plusieurs grandes
+puissances, et la Turquie, en ce cas, devrait envisager l'éventualité
+pour elle de perdre non seulement le gouvernement de l'Albanie et de la
+Macédoine, mais encore, et dès à présent, sa dernière province d'Europe
+avec sa capitale Constantinople.</p>
+
+<p>Il reste d'ailleurs très peu de vrais Turcs en Europe[40]. Un secret
+instinct pousse même ceux de Constantinople à aller enterrer leurs morts
+à Scutari d'Asie, tellement ils s'attendent à être dépossédés un jour.</p>
+
+<p>[Note 40: Nous noterons que l'Empire ottoman ne compte en somme, en
+Europe, pour 160,000 kilomètres carrés, qu'un peu plus de 6 millions
+d'habitants, parmi lesquels les Turcs sont en infime minorité. Comme
+point de comparaison, la Roumanie seule a une population égale, pour un
+territoire de 131,000 kilomètres carrés.]</p>
+
+<p>Devant la volonté unanime fermement exprimée des États constitués en
+confédération et des chrétiens qui gémissent encore sous le joug de
+l'Islam, le sultan céderait sans doute et abandonnerait ses droits sur
+la Macédoine et l'Albanie.</p>
+
+<p>Supposons donc acquis le succès dans lequel nous avons une invincible foi.
+Sans doute, le fonctionnement de la nouvelle Confédération serait délicat
+et compliqué; mais ces inconvénients possibles, appelés à diminuer et
+peut-être à disparaître après l'ère laborieuse du début, seraient mille
+fois préférables à l'état d'incertitude du présent et aux luttes fatales
+de l'avenir.</p>
+
+<p>L'intérêt des peuples balkaniques leur ordonne de consentir à quelques
+sacrifices respectifs pour arriver à une entente durable, plutôt que
+d'entrevoir perpétuellement des menaces de guerre pour chaque portion du
+territoire à partager et de faire appel de chaque côté à quelques grandes
+puissances rivales qui mettent à leur protection le prix d'un complet
+asservissement économique.</p>
+
+<p>La situation actuelle ne saurait aboutir, après des partages d'influence
+entre l'Autriche-Hongrie et la Russie, qu'à l'installation progressive,
+dans la Péninsule, de ces deux puissances, sans parler de l'Allemagne, qui,
+en cas de démembrement de la monarchie des Habsbourg, songerait à prendre
+la succession balkanique de son ancienne alliée[41].</p>
+
+<p>[Note 41: «Une fois en possession de l'Autriche, disent les pangermanistes,
+nous redeviendrons les voisins des pays faiblement peuplés du Danube et
+des Balkans.» <i>Die deutsche Politik der Zukunft</i>. Deutschvolkischer Verlag
+«Odin», Munich, 1900.]</p>
+
+<p>Avec une Confédération orientale placée hors de la sphère politique de ces
+trois puissances, cette mainmise future ne saurait se produire, grâce au
+lien puissant qui relierait ces peuples à l'Italie. Ils n'auraient rien à
+redouter pour leur existence et pour leur avenir.</p>
+
+<p>D'ailleurs, en jetant les bases de la Confédération, les États appelés à
+en faire partie pourraient s'accorder mutuellement des avantages ou des
+rectifications de frontière.</p>
+
+<p>En jetant un coup d'oeil sur la carte annexée à cet ouvrage, ou pourra se
+rendre compte plus clairement des modifications que nous proposons.</p>
+
+<p>Ainsi, le sandjak de Novi-Bazar pourrait être partagé entre la Serbie et
+le Monténégro, en prenant comme frontière de ces deux pays la rivière Lim.
+La Bulgarie se verrait confirmer la possession définitive de la Roumélie
+Orientale. La Grèce annexerait la Crète.</p>
+
+<p>On pourrait aussi confirmer à l'Autriche la possession de la Bosnie et de
+l'Herzégovine, qui seraient incorporées à l'empire, et cela pour faciliter
+le retrait des troupes qu'elle entretient actuellement, à titre provisoire,
+dans le sandjak de Novi-Bazar.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XIV</h3>
+
+<h4>ADHÉSION DE LA ROUMANIE À LA CONFÉDÉRATION ORIENTALE</h4><br><br>
+
+
+<p>La Roumanie n'est pas, à vrai dire, un État balkanique, ou plutôt elle ne
+l'est devenue, pour une infime partie de son territoire, que depuis le
+traité de Berlin.</p>
+
+
+<p>Bien que les Turcs y aient exercé une suzeraineté qui a duré trois siècles
+et demi, jamais la vie nationale n'a été abolie dans les pays roumains,
+comme chez les Grecs, les Serbes et les Bulgares.</p>
+
+
+<p>Nous citerons à cet égard le passage suivant d'Edgar Quinet: «Dans tous
+les lieux où les musulmans ont fait une conquête, ils l'ont faite au nom
+d'Allah. Or, rien de semblable dans les principautés... Par une exception
+éclatante, extraordinaire, les Turcs, dès leur entrée dans le pays, se
+sont interdit le droit d'y bâtir une seule mosquée. Et dans un temps où
+les Turcs foulaient aux pieds toutes les conventions, vous admirerez
+certainement la bonne foi avec laquelle ils ont respecté ce qui était
+fondé sur le droit religieux. Un traité peut être déchiré et disparaître;
+les diplomates, à force d'arguties, peuvent le contester, les érudits le
+réduire à néant. Ici, c'est une religion qui, depuis trois siècles, porte
+témoignage; c'est une religion qui dépose devant le monde entier, et,
+comme dans toutes les affaires marquées de ce grand sceau, il ne se trouve
+ici matière à aucune chichane. De ce côté de l'eau est la terre d'Allah,
+de cet autre la terre du Christ. Nulle confusion, nulle ambiguïté; la même
+borne a été posée par des dieux différents.»</p>
+
+
+<p>L'autonomie des deux principautés, complète jusqu'au dix-huitième
+siècle, s'est trouvée réduite pendant une centaine d'années, sans
+jamais disparaître, par le fait que la Porte nommait alors directement
+les princes régnants, souvent des Grecs du Phanar. C'est pourquoi,
+contrairement à la Bulgarie et à la Serbie, la Roumanie a des classes
+dirigeantes puissantes; elle est restée un pays de grande propriété et
+de traditions.</p>
+
+
+<p>Toutefois, si différente qu'elle soit des autres États appelés à la
+composer, la Roumanie a plusieurs motifs d'entrer dans la Confédération
+orientale.</p>
+
+
+<p>Nous avons dit qu'elle fait elle-même un peu partie de la Péninsule par
+son annexe, la Dobroudja,--précieuse par son port maritime, Constantza. La
+Dobroudja, qui est rattachée à l'Occident par un magnifique pont jeté sur
+le Danube, constitue une acquisition à titre onéreux, chèrement payée par
+la perte de la Bessarabie. Les Roumains, victorieux en 1877, mais déçus,
+abandonnés, au traité de Berlin, par la diplomatie européenne, ont dû
+laisser prendre cette province par les Russes, leurs alliés.</p>
+
+
+<p>La Roumanie eut le tort de céder de mauvaise grâce, au lieu de s'entendre
+avec le gouvernement des tsars pour obtenir du moins, au sud, autre chose
+qu'une frontière découverte, c'est-à-dire la ligne Varna-Roustchouk,
+et quelques centaines de millions comme indemnité de guerre. Si son
+gouvernement se montra malhabile, il obéit au moins à une idée
+chevaleresque, se refusant même à discuter le troc d'une terre roumaine.</p>
+
+
+<p>À part la considération géographique de la Dobroudja, le royaume de
+Roumanie n'a aucune velléité d'agrandissement dans la Péninsule par
+l'annexion de territoires qu'habitent des frères de race, mais dont il est
+séparé par de compactes populations slaves.</p>
+
+
+<p>Le gouvernement roumain ne saurait cependant se désintéresser du sort des
+populations roumaines du sud, disséminées dans toute la Turquie d'Europe,
+et plus spécialement en Macédoine et en Épire. Représentant au moins un
+dixième de l'ensemble des Latins d'Orient (environ onze millions au total),
+ces populations constituent dans les destinées de la race un appoint qui
+n'est pas à négliger, et elles sont d'autant plus chères aux Roumains des
+Karpathes que leur fidélité tient du prodige.</p>
+
+
+<p>Le droit de les aimer et de les protéger sans arrière-pensée saurait-il
+être contesté par les descendants de ceux--Grecs, Bulgares, Albanais--qui
+ont reçu un asile dans les deux anciennes principautés danubiennes,
+pendant les temps d'oppression, qui y ont préparé leurs premières
+tentatives d'émancipation politique, qui sont venus étudier dans les
+écoles de Bucarest et de Jassy?</p>
+
+
+<p>Les Grecs seraient particulièrement ingrats, en oubliant que la générosité
+des princes et des boyards valaques et moldaves a doté les innombrables
+monastères relevant des Lieux Saints dont l'énorme revenu a enrichi,
+pendant des siècles, les Églises d'Orient, et a servi à soutenir les
+révolutions helléniques[42].</p>
+
+
+<p>[Note 42: Les couvents du mont Athos, à eux seuls, possédaient la plus
+grande partie des revenus de cent quatre-vingt-six grands domaines en
+Valachie et en Moldavie, et le mont Athos fut le plus grand foyer
+d'hellénisme en Macédoine.]</p>
+
+
+<p>D'ailleurs, pour disputer leurs congénères de Turquie aux propagandes
+grecque et slave, les Roumains du royaume se contentent de favoriser le
+développement cultural de cet élément fraternel. La Roumanie prétend être
+une métropole intellectuelle, rien de plus.</p>
+
+
+<p>Le relèvement de la somme inscrite au budget pour les prêtres et les
+instituteurs, le vote d'un crédit extraordinaire de 600,000 francs pour
+construction d'églises et d'écoles, la récente création d'un consulat
+à Janina, tout cela prouve l'intérêt que la Roumanie attache à ce
+développement cultural. Quant aux manoeuvres du patriarcat et aux
+tentatives auxquelles se livre le clergé grec en vue de dénationaliser les
+Roumains d'Orient, sous prétexte de ne point laisser porter atteinte aux
+traditions et aux intérêts de l'orthodoxie, voici les propres paroles du
+ministre des affaires étrangères de Roumanie, M. Jean Bratiano, dans son
+discours de 1904 sur la situation des Roumains de Macédoine:<br><br>
+
+«À l'égard de ces facteurs hostiles, je me bornerai à vous déclarer que
+nous ne renoncerons, pour appuyer les efforts légitimes des Roumains
+du Pinde, à aucun des moyens compatibles avec le caractère que revêt
+l'ensemble de notre politique, que nous voulons conserver intacte de toute
+velléité d'agitation et de provocation, mais que nous sommes décidés à
+poursuivre avec énergie et persévérance.»</p>
+
+
+<p>Cette politique, commune aux deux grands partis du pays et qui a sa
+formule dans le mot de M. Stourdza, actuellement chef du gouvernement: «Il
+faut que pas un Roumain ne se perde!» trouvera sans doute son couronnement
+dans la création, pour les Roumains de Turquie, d'un épiscopat comme
+en possèdent les Grecs, les Bulgares, les Serbes et les catholiques,
+--l'Église roumaine, autocéphale dans le royaume, ne pouvant avoir, en
+Turquie, des droits moindres que les autres Églises chrétiennes.</p>
+
+
+<p>Ni les Roumains du royaume, ni les Roumains du sud ne sauraient envisager
+avec indifférence la perspective de voir le patriarcat de Constantinople
+grossir le patrimoine de l'hellénisme de cet élément macédo-roumain, dont
+la fidélité à la race latine, malgré les efforts et l'indéniable prestige
+de la culture hellénique, est vraiment digne d'admiration.</p>
+
+
+<p>La Roumanie, dans la crainte de voir l'influence bulgare devenir
+prédominante au détriment de la race roumaine, a défendu jusqu'à présent
+et a encore intérêt à défendre, dans l'état actuel des choses, l'intégrité
+de l'Empire ottoman, comme un moindre mal.</p>
+
+
+<p>La domination turque est moins dangereuse pour les Roumains du sud de la
+Péninsule que ne le serait la domination slave. La différence de religion
+est, en effet, le plus sûr garant que l'assimilation de l'élément roumain
+à l'élément ottoman ne saurait se produire.</p>
+
+
+<p>Si au contraire les Bulgares, de même religion que les Roumains,
+arrivaient à s'emparer de la Macédoine, les Roumains du sud finiraient
+par se confondre avec les Bulgares et seraient définitivement perdus pour
+la mère patrie. De plus, la Bulgarie, ainsi agrandie, deviendrait l'état
+le plus puissant des Balkans, et son existence même serait une menace
+perpétuelle pour la Roumanie et surtout pour la province roumaine de
+Dobroudja, située sur la rive droite du Danube.</p>
+
+
+<p>Quelques Roumains ont émis l'opinion que l'intérêt de leur pays était de
+maintenir le <i>statu quo</i> en Orient, dans la crainte d'une trop grande
+expansion des races slaves dans la Péninsule. Mais le maintien de
+l'intégrité de l'Empire ottoman n'aurait plus aucun intérêt aux yeux de
+ces patriotes roumains, le jour où, grâce à une Confédération orientale
+placée sous le patronage impartial de la couronne italienne, l'existence
+et le développement ethnique des Roumains du sud seraient complètement
+assurés contre les empiétements des autres races.</p>
+
+
+<p>D'ailleurs le royaume de Roumanie, enclavé entre la Russie et
+l'Autriche-Hongrie, serait trop isolé s'il se formait, au sud du Danube,
+une importante Confédération dont il serait exclu et dont il a le droit de
+faire partie au titre de la Dobroudja. Disons encore que le même isolement
+atteindrait les Latins du sud, par suite de cette exclusion de leur
+métropole ethnique et intellectuelle qui ferait pencher la balance du côté
+des éléments slavo-balkaniques, alors tous groupés. Dans ces conditions,
+l'accession de la Roumanie à la Confédération orientale, avantageuse
+d'ailleurs pour tous les autres États qui la composeraient, s'impose comme
+une nécessité. Cette participation lui assurerait, grâce à sa politique
+probe et modérée, une situation importante[43] et plus indépendante, vu que
+les liens qui s'établiraient entre elle, les États balkaniques et l'Italie,
+lui épargneraient la nécessité de s'appuyer sur un groupement politique
+quelconque des grandes puissances.</p>
+
+
+<p>[Note 43: «Quant à une fédération éventuelle, personne ne la verrait de
+meilleur oeil que la Roumanie, qui forcément y jouerait le rôle de <i>prima
+inter pares</i>. (Take IONESCO, article déjà cité de la <i>Monthly Review</i>,
+1903.)]</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XV</h3>
+
+<h4>CONSTANTINOPLE</h4><br><br>
+
+
+
+<p>Nous avons cru devoir réserver, dans notre projet de Confédération, la
+question de Constantinople. La Turquie ne céderait pas actuellement sa
+capitale sans une résistance désespérée qui ferait hésiter les cabinets
+européens devant une solution trop brusque et qui ne s'obtiendrait
+vraisemblablement pas sans une large effusion de sang chrétien.</p>
+
+
+<p>Mais il est difficile de traiter la question d'Orient sans envisager
+le rôle que sera appelée à jouer, dans l'avenir, cette ville qui fut,
+d'ailleurs, dès le commencement du moyen âge, la métropole des peuples
+balkaniques.</p>
+
+
+<p>Dans la Confédération telle que nous la prévoyons actuellement,
+Constantinople resterait la capitale de l'Empire ottoman, qui ne
+posséderait plus en Europe que la province de Thrace.</p>
+
+
+<p>Combien de temps les Turcs séjourneront-ils encore sur le continent
+européen, et sous la poussée de quels événements l'abandonneront-ils un
+jour pour aller s'établir définitivement dans leur Empire d'Asie? Voilà ce
+qu'il est malaisé de prédire dès à présent. Toutefois, il semble évident,
+pour qui connaît tant soit peu l'histoire d'Orient, que cette éventualité
+ne saurait manquer de se produire et que les Turcs sont fatalement
+destinés à perdre, dans un avenir plus ou moins rapproché, leur dernière
+possession européenne.</p>
+
+
+<p>Le rôle de notre Confédération n'est pas de hâter ce moment ni de brusquer
+la marche des événements, mais de résoudre temporairement la question si
+aiguë de Macédoine et d'enlever au monde l'anxiété générale que provoque
+la solution éventuelle de la grave question de Constantinople. Dès à
+présent, en effet, la marche à suivre, lorsque cet événement viendra à se
+produire, serait toute tracée. Elle ne laisserait pas la porte ouverte
+aux convoitises des grandes ou des petites puissances et préviendrait une
+conflagration générale susceptible de bouleverser l'Europe au moment de
+l'ouverture de cette succession.</p>
+
+
+<p>En réservant l'heure à laquelle se produira cette dernière transformation
+de l'Orient européen, et pour mieux établir le régime qu'il conviendrait
+d'appliquer dans l'avenir à Constantinople, après le départ des Turcs, il
+serait utile de jeter un coup d'oeil en arrière et de rappeler le rôle que
+cette capitale a joué jusqu'ici dans l'histoire, au point de vue des races.</p>
+
+
+<p>L'Empire d'Orient fut une création de Rome, opérée par l'intermédiaire
+d'un Illyrien grécisé et romanisé. Lorsque, en fondant l'Empire romain
+d'Orient (330 après J.-C.), Constantin eut fait de Byzance sa résidence
+impériale, la ville et les provinces environnantes de la péninsule
+balkanique furent romanisées tour à tour; la langue latine persista
+même, dans l'administration et le commerce, jusqu'au septième siècle,
+c'est-à-dire jusqu'au règne de Phocas, où commença le déclin du latinisme,
+sous l'influence des empereurs de race grecque ou grécisants, originaires
+de la péninsule balkanique.</p>
+
+
+<p>Car les maîtres de Byzance, contrairement à l'opinion répandue,
+appartinrent aux races les plus différentes de l'Empire, Grecs, Thraces,
+Illyriens,--et par Grecs il faut entendre, encore une fois, les races
+balkaniques orthodoxes, plus ou moins hellénisées, et non les habitants de
+l'Hellade.</p>
+
+
+<p>Certainement, on parle beaucoup le grec à Constantinople, et on le parla
+encore davantage avant la conquête ottomane; mais la langue ne suffit pas
+pour déterminer le caractère d'une race. D'ailleurs, les anciens Hellènes,
+de tout temps peu nombreux, furent décimés à l'époque des guerres
+persiques, puis de celles qui marquèrent le règne d'Alexandre le Grand,
+et enfin pendant les luttes contre Rome.</p>
+
+
+<p>Ce qui se passe actuellement, en ce qui concerne la langue grecque,
+est bien de nature à nous faire comprendre ce qui se produisit jadis à
+cet égard. Combien de Roumains de Turquie, combien d'Albanais, combien de
+Bulgares même ne se font-ils pas encore passer pour des Hellènes, afin
+de ménager le patriarcat! Jadis, ce fut en vue de charges à obtenir,
+d'influences à exercer.</p>
+
+
+<p>Mais Byzance affectait essentiellement le caractère cosmopolite qui
+signale la Constantinople de nos jours. Les étrangers y formaient même des
+groupements séparés. Les Vénitiens étaient maîtres de quartiers fortifiés;
+les Génois occupaient Péra et Galata.</p>
+
+
+<p>Les Grecs proprement dits se concentrèrent surtout au Phanar, après la
+conquête turque. Mais si leur élément ne constitue pas à beaucoup près
+une majorité, l'élément turc véritable est, lui aussi, insignifiant dans
+le million d'habitants qui peuplent aujourd'hui la cité impériale.
+Constantinople a ses quartiers grecs, arméniens, juifs, francs, ses colons
+asiatiques, ses nègres d'Afrique; ses masses levantines sans caractère
+ethnique déterminé, et, parmi les mahométans, de nombreux descendants de
+renégats grecs et albanais devenus fonctionnaires de la Turquie.</p>
+
+
+<p>C'est à peine si, jusqu'à présent, on a osé poser la question de
+Constantinople, tellement elle paraît embarrassante. On connaît le mot
+de Napoléon qui, lors de ses négociations avec le tsar Alexandre Ier
+pour le partage éventuel de l'Empire ottoman, disait: «Celui qui aurait
+Constantinople serait le maître du monde.» Ce mot a d'ailleurs cessé
+d'être vrai depuis le percement du canal de Suez.</p>
+
+
+<p>Le jour donc où la Turquie deviendrait un empire purement asiatique, il
+conviendrait de donner un régime particulier à Constantinople. En effet,
+la position de cette ville, située aux confins de deux continents et de
+deux mers, présente un intérêt international qui peut militer en faveur
+d'une neutralisation rigoureuse du Bosphore et des Dardanelles, à l'instar
+de l'isthme de Suez.</p>
+
+
+<p>Peut-être faudrait-il faire de Constantinople un port franc. Dans tous
+les cas, toutes les nations, sans exception, devraient y trouver les
+plus larges franchises et libertés commerciales. Une fois la province de
+Thrace reconstituée sur les mêmes principes que celles de Macédoine et
+d'Albanie, Constantinople, libérée de la domination turque, s'imposerait
+comme capitale politique définitive de la Confédération. La Diète fédérale
+y serait transférée et le lieutenant impérial italien y transporterait
+naturellement sa résidence. De même, les représentants des puissances
+auprès de la Confédération transféreraient leur siège à Constantinople.</p>
+
+
+<p>Nous n'avons pas la prétention, dans le cadre d'un ouvrage aussi restreint,
+de fixer dans ses détails l'organisation de la Confédération future. Nous
+avons seulement voulu l'indiquer dans ses grandes lignes et surtout nous
+pensons en rendre la réalisation plus aisée en ne prêchant pas le
+bouleversement immédiat de la Péninsule.</p>
+
+
+<p>La plupart des auteurs qui ont écrit à ce sujet partagent à leur façon
+Constantinople et toutes les possessions turques d'Europe entre telles
+ou telles puissances, sans tenir compte qu'un tel partage ne pourrait se
+faire actuellement sans une guerre sanglante et peut-être européenne.
+C'est ce qui fait que leurs livres sont restés dans le domaine de l'idéal.
+Notre projet, au contraire, pourrait s'appliquer dès à présent sans
+secousse, et il préparerait ainsi une solution pratique de la question
+d'Orient, solution que l'on pourrait obtenir sans qu'il y ait de sang
+versé, par l'oeuvre seule du temps et de la diplomatie.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<h4>CONCLUSIONS</h4><br><br>
+
+
+
+<p>Nous avons assez dit ce qui divise les nationalités soumises au joug de
+la Turquie,--et elles sont elles-mêmes des causes de division pour les
+peuples déjà émancipés de ce joug dont elles excitent les convoitises.
+Mais la communauté de religion et de moeurs, et aussi la communauté de
+souffrances dans le présent et dans le passé, constitueraient quand même,
+avec les mélanges de sang, un puissant ciment pour la cohésion d'une
+Confédération orientale.</p>
+
+
+<p>Pour arriver toutefois à une entente durable, il faudra, nous ne saurions
+trop le répéter, que chacun de ces peuples chrétiens sache sacrifier
+à l'intérêt général quelque chose des aspirations d'un idéal national
+exaspéré, et surtout renonce au rêve de prédominance absolue dans la
+Péninsule, à la reconstitution utopique des empires de Douchan, du tsar
+Samuel ou d'Alexandre le Grand.</p>
+
+
+<p>Sans ces concessions mutuelles et avec des arrière-pensées tendant
+à changer à son avantage particulier ce qui aurait été établi dans
+l'intérêt de tous, il est trop certain que la cohésion de la Confédération
+se trouverait singulièrement affaiblie et qu'on reverrait bientôt de
+nouvelles ingérences politiques émanant des grandes puissances, de
+la tutelle ou de la protection desquelles on viendrait à peine de
+s'affranchir.</p>
+
+
+<p>En interrogeant l'histoire de quelques peuples qui, au nord du Danube,
+ont présenté beaucoup d'analogie avec les nationalités balkaniques, la
+Pologne, la Hongrie, la Moldavie et la Valachie, nous voyons que, dès la
+plus haute antiquité, l'idée d'une étroite alliance entre ces peuples a
+germé dans l'esprit de plusieurs de leurs souverains.</p>
+
+
+<p>C'est ainsi que le premier prince de Valachie qui ait joué au quatorzième
+siècle un rôle européen, Alexandre Bassaraba, conçut l'idée d'une alliance
+avec ses coreligionnaires slaves de la rive droite du Danube. Il avait
+trois filles: il en donna une à Urosch, fils du tsar serbe Étienne Douchan;
+une autre à Straschimir, empereur bulgare de Vidin, et la troisième à
+Vucashin, alors prince féodal en Macédoine et plus tard roi de Serbie[44].</p>
+
+
+<p>[Note 44: Autrefois, les souverains chrétiens d'Orient étaient parfois
+indifféremment, et suivant les époques, les chroniques ou les poèmes
+nationaux, qualifiés de tsars, rois, empereurs, voévodes ou princes.]</p>
+
+
+<p>De cette façon, les dynasties serbe, roumaine et bulgare ne formèrent,
+grâce à ces alliances, qu'une seule famille; les Slaves du sud considèrent
+encore les fils et petits-fils d'Alexandre Bassaraba comme s'ils eussent
+été des héros nationaux serbes ou bulgares, et les célèbrent comme tels
+dans leurs ballades et dans leurs chants nationaux.</p>
+
+
+<p>La Pologne, la Hongrie, la Valachie et la Moldavie ont glorieusement
+défendu, pendant quatre siècles, la civilisation européenne contre les
+Tartares et les Turcs. Si les princes de ces quatre États qui, sous la
+pression des circonstances, s'unirent parfois par d'éphémères traités,
+mais qui plus souvent se combattirent, avaient, au lieu de suivre une
+politique égoïste, formé une ligue chrétienne, la Hongrie n'aurait pas
+subi, pour un temps donné, la conquête ottomane, la Moldavie et la
+Valachie auraient évité la suzeraineté de la Porte, et la Pologne vivrait
+certainement comme État pleinement indépendant.</p>
+
+
+<p>Mieux vaut donc une étroite alliance des peuples balkaniques entre eux et
+avec l'Italie, que leur annexion fatale à l'un des empires austro-hongrois
+ou russe. Qu'ils se pénètrent enfin de cette vérité!</p>
+
+
+<p>En s'opposant au développement de toutes les races qui peuplent la
+Macédoine, deux États, la Bulgarie et la Grèce, plus suspects de froideur
+envers notre idée, ne feraient que le jeu de l'Autriche, car cette
+puissance, la plus immédiatement menaçante, vu l'affaiblissement actuel
+de la Russie, a derrière elle l'impulsion pangermaniste.</p>
+
+
+<p>Les haines de races doivent disparaître comme les haines de religion,
+rejetées au second plan par les préoccupations des réformes sociales et du
+bien-être des peuples.</p>
+
+
+<p>Ainsi que nous l'avons dit plus haut, nous estimons que le système des
+groupements fédéraux, basés sur le respect de l'individualité de chaque
+peuple adhérent, va prévaloir à l'avenir, à commencer par les régions où
+la multiplicité de races ne peut faire espérer l'établissement durable
+d'un grand État homogène.</p>
+
+
+<p>Nous prévoyons le triomphe du principe fédératif en Autriche-Hongrie. Il
+constituerait la meilleure chance de se maintenir pour la dynastie des
+Habsbourg, qui sera d'ailleurs fatalement obligée, par la poussée des
+Slaves et des Roumains de la monarchie, à renoncer à l'actuel compromis
+austro-hongrois.</p>
+
+
+<p>L'unité nationale absolue, avec sa tendance fatale à l'extension par
+l'absorption des États faibles, cessera de prédominer. Déjà même, on
+n'ose plus la conquête brutale, malgré la folie des armements. Quant aux
+peuples fédérés, ils ne seront plus obligés de ruiner leurs finances
+et d'immobiliser dans les casernes leur jeunesse travailleuse pour se
+défendre contre leurs voisins, et ils n'auront pas besoin de rendre l'État
+adéquat à la nationalité en englobant tous les individus de même race,
+du moment que la fédération leur garantira à tous une égale liberté dans
+leurs frontières respectives.</p>
+
+
+<p>La Turquie a un avenir en Asie; elle n'a même d'avenir que là. Déjà ses
+provinces européennes représentent un poids mort qu'elle traîne sans
+profit et sans gloire, qui épuise ses dernières forces, lesquelles,
+libérées,--car ce serait une délivrance même pour l'Empire ottoman qu'une
+solution radicale de la question d'Orient,--trouveraient à s'exercer
+légitimement dans cette Asie qui est le berceau de l'Islamisme.</p>
+
+
+<p>L'humanité procède par étapes, chaque nouvelle génération reprenant
+la marche en avant quand la précédente a fait halte dans la mort.
+Une Confédération orientale serait une de ces étapes--et combien
+décisive!--vers le progrès et l'apaisement. La Confédération des peuples
+de l'Autriche-Hongrie en formerait une seconde; c'est ainsi que l'on
+arriverait un jour à la constitution des États-Unis d'Europe, qui seule
+donnera le signal du désarmement général et comblera ce voeu légitime de
+l'humanité civilisée: la paix universelle.</p>
+
+
+<p>Les peuples balkaniques, sous la présidence de l'Italie, auraient la
+gloire d'avoir pris l'initiative de ce mouvement, prouvant au monde qu'ils
+ont su comprendre, avant les plus grands pays, la nature des phénomènes
+sociaux à venir.</p><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>BIBLIOGRAPHIE</h3><br>
+
+<h4>PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS</h4><br><br>
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+
+SUNDA (T.).--<i>Almanach macédo-roumain</i>. Bucarest, 1901 et 1902.<br><br>
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+TRUNMANN (J.).--<i>Untersuchungen über die Geschichte der oestlichen
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+
+UBICINI (A.).--<i>La Question d'Orient devant l'Europe</i>. Paris, E. Dentu,
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+1853-54.<br><br>
+
+VALAQUE DU PINDE (UN).--<i>Études historiques sur les Valaques du Pinde</i>.
+Constantinople, 1880.<br><br>
+
+VANUTELLI (V.).--<i>L'Albania</i>. Roma, Armanni, 1886.<br><br>
+
+WEIGAND (Dr G.).--<i>Erster Jahresbericht der Instituts für romanische
+Sprache</i>. Leipzig. Joh. Ambr. Barth. (année 1894 et suivantes).
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+
+WEIL (G.).--<i>Le Pangermanisme en Autriche</i>. Paris, A. Fontemoing, 1904.<br><br>
+
+XÉNOPOL (A. D.).--<i>Histoire des Roumains</i>. Paris, E. Leroux, 1896.<br><br>
+
+<i>Mémoire présenté par les délégués valaques d'Épire et de
+Thessalie aux ambassadeurs à Constantinople</i>. Péra, 8 juin 1881.<br><br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3><br>
+
+
+AVANT-PROPOS.<br><br>
+
+
+CHAP. Ier. Coup d'oeil sur la situation de l'Empire ottoman; Rivalités internationales; Impuissance de la Turquie;<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Obstacles
+à l'application des réformes.<br><br>
+
+--II.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les «Roumis» considérés dans leur ensemble.<br><br>
+
+--III.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les Bulgares.<br><br>
+
+--IV.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les Roumains du sud.<br><br>
+
+--V.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les Serbes.<br><br>
+
+--VI.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les Albanais.<br><br>
+
+--VII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les Grecs.<br><br>
+
+--VIII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les Monténégrins.<br><br>
+
+--IX.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Que faire?<br><br>
+
+--X.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Quelques opinions sur la Question d'Orient.<br><br>
+
+--XI.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La Confédération orientale.<br><br>
+
+--XII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le rôle de l'Italie.<br><br>
+
+--XIII.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Question d'organisation.<br><br>
+
+--XIV.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Adhésion de la Roumanie à la Confédération orientale.<br><br>
+
+--XV.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Constantinople.<br><br>
+
+--XVI.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Conclusions.<br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h3>CARTE DE LA CONFÉDÉRATION ORIENTALE PROJETÉE</h3><br><br>
+
+
+<p>Notre carte géographique indique les modifications que nous proposons
+d'apporter à la situation actuelle de la péninsule balkanique. Nous
+n'avons pas cherché à donner une carte plus ou moins complète de ces
+régions. Notre but est simplement d'aider à la compréhension des passages
+topographiques contenus dans le texte de notre travail et de montrer la
+configuration générale de la Confédération, ainsi que certaines lignes de
+chemin de fer qui l'intéresseraient au premier chef.</p>
+
+<p>Les seules modifications territoriales proposées dès à présent au profit
+de quatre États chrétiens sont l'annexion définitive de la Roumélie
+Orientale à la Bulgarie, celle de l'île de Crète à la Grèce et le
+partage de l'ancien sandjak de Novibazar--actuellement occupé par
+l'Autriche-Hongrie en vertu du traité de Berlin--entre la Serbie et le
+Monténégro. L'Europe, en effet, n'aurait plus intérêt à faire surveiller
+par la monarchie dualiste, dans le but éventuel du maintien de l'ordre,
+des régions dont la Confédération orientale assurerait la pacification et
+le développement progressif.</p>
+
+<p>Si nous n'avons pas tracé la ligne frontière entre l'Albanie (avec l'Épire)
+et la Macédoine, c'est qu'il vaut mieux, selon nous, laisser à la future
+Confédération le soin de délimiter elle-même les territoires de ces deux
+provinces. Étant donné, d'ailleurs, le régime cantonal qui devrait y
+fonctionner de préférence, cette délimitation ne présente qu'une
+importance secondaire.</p><br><br>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p><br>
+
+
+<h5>PARIS, TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie, Rue Garancière, 8.</h5>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Une Confédération Orientale comme
+solution de la Question d'Orient (1905), by Un Latin
+
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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