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diff --git a/17543-h/17543-h.htm b/17543-h/17543-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d2ba49f --- /dev/null +++ b/17543-h/17543-h.htm @@ -0,0 +1,5092 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.0 Transitional//EN"> + +<HTML><HEAD><TITLE>Une Confédération orientale comme solution de la question d'orient</TITLE> +<META http-equiv=content-type content="text/html; charset=ISO-8859-1"> +<META content="Un Latin" name="author"> +<STYLE type=text/css>BODY { + MARGIN-LEFT: 10%; MARGIN-RIGHT: 10% +} +h1 { + TEXT-ALIGN: center +} +h2 { + TEXT-ALIGN: center +} +h3 { + TEXT-ALIGN: center +} +h4 { + TEXT-ALIGN: center +} +h5 { + TEXT-ALIGN: center +} +h6 { + TEXT-ALIGN: center +} +p { + TEXT-ALIGN: justify +} +BLOCKQUOTE { + TEXT-ALIGN: justify +} +HR { + WIDTH: 50%; TEXT-ALIGN: center +} +HR.full { + WIDTH: 100% +} +HR.short { + WIDTH: 10%; TEXT-ALIGN: center +} +.note { + FONT-SIZE: 0.8em; MARGIN-LEFT: 10%; MARGIN-RIGHT: 10% +} +.footnote { + FONT-SIZE: 0.8em; MARGIN-LEFT: 10%; MARGIN-RIGHT: 10% +} +.side { + PADDING-LEFT: 10px; FONT-WEIGHT: bold; FONT-SIZE: 75%; FLOAT: right; MARGIN-LEFT: 10px; BORDER-LEFT: thin dashed; WIDTH: 25%; TEXT-INDENT: 0px; FONT-STYLE: italic; TEXT-ALIGN: left +} +.sc { + FONT-VARIANT: small-caps +} +.lef { + FLOAT: left +} +.mid { + TEXT-ALIGN: center +} +.rig { + FLOAT: right +} +.sml { + FONT-SIZE: 10pt +} +SPAN.pagenum { + FONT-SIZE: 8pt; RIGHT: 1%; LEFT: 91%; POSITION: absolute +} +SPAN.linenum { + FONT-SIZE: 8pt; RIGHT: 91%; LEFT: 1%; POSITION: absolute +} +.poem { + MARGIN-BOTTOM: 1em; MARGIN-LEFT: 10%; MARGIN-RIGHT: 10%; TEXT-ALIGN: left +} +.poem .stanza { + MARGIN: 1em 0em +} +.poem .i { + MARGIN: 1em 0em; FONT-STYLE: italic +} +.poem P { + PADDING-LEFT: 3em; MARGIN: 0px; TEXT-INDENT: -3em +} +.poem P.i2 { + MARGIN-LEFT: 1em +} +.poem P.i4 { + MARGIN-LEFT: 2em +} +.poem P.i6 { + MARGIN-LEFT: 3em +} +.poem P.i8 { + MARGIN-LEFT: 4em +} +.poem P.i10 { + MARGIN-LEFT: 5em +} +.poem P.i12 { + MARGIN-LEFT: 6em +} +.poem P.i14 { + MARGIN-LEFT: 7em +} +.poem P.i16 { + MARGIN-LEFT: 8em +} +.poem P.i18 { + MARGIN-LEFT: 9em +} +.poem P.i20 { + MARGIN-LEFT: 10em +} +.poem P.i30 { + MARGIN-LEFT: 15em +} +</STYLE> + +</HEAD> +<BODY> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Une Confédération Orientale comme solution +de la Question d'Orient (1905), by Un Latin + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Une Confédération Orientale comme solution de la Question d'Orient (1905) + +Author: Un Latin + +Release Date: January 18, 2006 [EBook #17543] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE CONFÉDÉRATION ORIENTALE *** + + + + +Produced by Zoran Stefanovic, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<h4>1907</h4><br><br> + + +<h1>UNE CONFÉDÉRATION ORIENTALE<br> +COMME SOLUTION DE LA QUESTION D'ORIENT</h1><br><br> +<h3>par<br></h3> <h2>un Latin</h2><BR><BR><BR> +<h3>«L'Italie s'est fondée sur le principe des nationalités;<br> elle peut en +élever le drapeau de préférence à toute autre nation.»<br> +J. NOVICOW (<i>La Possibilité du bonheur</i>).</h3><br><br><br> + + + + +<h3>AVANT-PROPOS</h3><br><br> + + + + +<p>Le problème soulevé en Extrême-Orient par la présente guerre +russo-japonaise ne saurait détourner complètement notre attention du +vieux problème balkanique qui, depuis des siècles, préoccupe les nations +européennes. Il faudrait des volumes pour en retracer les différentes +phases et étudier les soulèvements successifs des peuples de la Péninsule +contre la domination ottomane, et la fameuse question d'Orient, insoluble +à première vue, reste, avec toutes ses menaces, à l'ordre du jour.</p> + +<p>Or, dans les centaines d'ouvrages traitant spécialement de cette question +ou s'y rapportant par certains côtés, nous n'avons trouvé que bien +rarement, et indiquée en général de très sommaire façon, l'idée d'une +solution pratique possible. Les projets de partage de la Turquie, si +nombreux autrefois, sont devenus bien rares aujourd'hui et présentent +l'inconvénient de rompre l'équilibre européen en favorisant telle ou telle +grande puissance. On se borne donc à souhaiter platoniquement que les +peuples chrétiens puissent se développer librement, ce qui est impossible +dans l'état actuel des choses, en raison du régime turc et des rivalités +de race. On déclare que, si désirable soit-elle, la création d'une +confédération balkanique reste pour le moment dans le domaine des utopies. +On parle de toutes sortes de jeux d'alliances, sans croire à leur +possibilité ou à leur durée et sans rechercher une combinaison réalisable.</p> + +<p>Il semble bien qu'il serait temps d'envisager en elle-même cette question +d'Orient posée depuis des siècles, qui est une des plaies de l'Europe et +qui a provoqué depuis cinquante ans deux grandes guerres européennes. +Jusqu'ici, en effet, on n'a envisagé, en Orient, que l'intérêt de quelques +grandes puissances, et l'on a surtout parlé du «concert européen» et de +«l'intégrité de l'Empire ottoman».</p> + +<p>Ne devrait-on pas mettre un terme à d'incessantes agitations? Souvent +elles ont failli provoquer des conflits européens, et elles menacent de +s'aggraver davantage en raison des efforts que font les races chrétiennes +pour élargir leur territoire aux dépens d'abord du Turc et ensuite de +leurs voisins chrétiens. Penser à une solution équitable du problème +balkanique est d'autant plus urgent que les réformes imposées à la +Turquie par les puissances ne sauraient remédier à une situation que +l'on s'accorde unanimement à trouver déplorable.</p> + +<p>Il s'en faut de beaucoup que ces réformes, partielles et locales, soient +de nature à assurer à l'Etat turc une succession d'années exemptes de ces +secousses violentes qui menacent à tout moment de précipiter l'inévitable +catastrophe; tout au plus constituent-elles un palliatif, qui pourra +prolonger pour un certain temps l'agonie du régime ottoman.</p> + +<p>Étant donné que la situation actuelle ne saurait plus se prolonger +longtemps sans que, d'une part la Russie, d'autre part l'Autriche (et +derrière elle l'Allemagne) n'exercent leur poussée progressive, celle-ci +vers Salonique, celle-là vers Constantinople, ce qui ne s'obtiendrait +probablement pas sans mettre en feu toute la péninsule balkanique,--aux +hommes d'État appelés à fixer les destinées de l'Orient européen, comme +aux personnes qui examinent la question en dehors de toute arrière-pensée +favorable à l'une des grandes puissances, nous dirons ceci:</p> + +<p>Le présent travail a pour objet de mettre en évidence une opinion toute +personnelle concernant une solution possible du problème oriental. Notre +idée peut sembler hardie au premier abord, mais elle nous paraît être la +seule capable de mettre fin à une situation grosse de périls dans le +présent et dans l'avenir.</p> + +<p>Tout projet de confédération ou de pacification--nous n'en exceptons +pas celui-ci--parviendra difficilement, lentement dans tous les cas, à +réaliser quelque chose de concret, de positif; mais si notre travail, +sans même provoquer une tentative d'exécution immédiate, fait germer dans +l'esprit de quelques hommes d'État l'idée d'une confédération telle que +nous croyons devoir la préconiser, nous estimerons que nos efforts n'ont +pas été perdus.</p> + +<p>Les peuples chrétiens d'Orient, au lieu de s'épuiser en luttes vaines pour +tâcher de s'absorber les uns les autres, pourraient en effet, au prix de +mutuelles concessions, vivre en fraternelle intelligence et concourir à +une oeuvre commune de rénovation politique et économique. Il est certain +que pour réagir contre l'instinct qui les entraîne vers une politique +d'expansion et de suprématie, pour sacrifier au sentiment d'équité et à +l'intérêt de la pacification une part de leur idéal national, les peuples +ont besoin d'un effort sur eux-mêmes plus grand et plus noble que l'ardeur +naturelle qui les pousse à se combattre.</p> + +<p>Mais, comme l'a dit, il n'y a pas longtemps, un homme politique français: +«L'humanité serait vraiment maudite si, pour faire preuve de courage, elle +était condamnée à tuer perpétuellement[1].»</p> + +<p>[Note 1: J. JAURÈS, «Discours prononcé à la distribution des prix du lycée +d'Albi,» 30 juillet 1903.]</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h4>COUP D'OEIL SUR LA SITUATION DE L'EMPIRE OTTOMAN</h4> + +<p>RIVALITÉS INTERNATIONALES.--IMPUISSANCE DE LA TURQUIE.--OBSTACLES À L'APPLICATION DES RÉFORMES.</p><br> + + +<p>Devant le spectacle des conflits sanglants qui bouleversent à nouveau +la péninsule balkanique et qui sont arrivés à leur paroxysme en 1903, on +est unanime à reconnaître l'impossibilité de relever l'autorité de la +Turquie--ce «turban vide» comme disait Lamartine en 1840--dans les régions +européennes encore soumises à sa domination.</p> + +<p>Les Turcs se sont établis en Europe à une époque où les peuples orientaux, +désunis, en état de décadence, méritaient de subir un maître; mais un +empire fondé par la violence est fatalement destiné à disparaître le jour +où il ne possède plus la force nécessaire pour primer le droit. Depuis +qu'ils furent chassés par Sobiesky de sous les murs de Vienne, les Turcs +ont perdu sans cesse du terrain, et nous assistons à la dernière phase de +la lutte, en Europe, entre la chrétienté et l'islamisme.</p> + +<p>La Turquie s'est toujours montrée impuissante à absorber les nationalités +chrétiennes auxquelles elle s'est superposée, et aujourd'hui, l'autorité +hamidienne, tour à tour débile et violente, ne peut plus retenir sous le +joug les peuples opprimés depuis des siècles.</p> + +<p>C'est en vain que, depuis soixante ans, la Porte a emprunté à la +civilisation européenne quelques-unes de ses lois, quelques-uns de ses +procédés administratifs. En 1839, le <i>hatti-chérif</i> de Gul-Hané, ou <i>loi +du Tanzimat</i>, décrétait bien en principe l'égalité devant la loi de tous +les sujets de la Porte, sans distinction de religion; mais il ne fut +jamais appliqué et laissa la condition des chrétiens sans amélioration.</p> + +<p>En établissant, en 1839 et en 1856, les bases d'un droit public ottoman; +en promulguant successivement des codes et des règlements, la Turquie +avait manifesté son intention de se réformer radicalement; mais les idées +libérales et généreuses s'implantent difficilement dans des esprits d'un +conservatisme traditionnel et intransigeant, gardant une conception +arrêtée du rôle de l'État et des moeurs administratives spéciales.</p> + +<p>Les vues politiques des Jeunes-Turcs, alors même que ceux-ci auraient +toujours des convictions sincères résistant à l'appât d'une haute fonction +ou d'une grasse sinécure, sont forcément erronées, elles aussi; car toute +organisation sociale turque ne saurait être basée que sur l'islamisme, +tandis que le droit civil européen, que voudraient imiter ces novateurs, +découle essentiellement de la doctrine chrétienne.</p> + +<p>D'ailleurs, avec le plus évident bon vouloir, avec les concessions +les plus étendues, la contradiction des intérêts en présence et--il faut +bien le dire à la décharge de la responsabilité ottomane--les intrigues +perpétuelles des grandes puissances à Constantinople, ne permettraient +pas aux autorités turques l'accomplissement d'un programme de réformes. +Celui-ci leur est demandé avec la conviction qu'elles sont incapables de +l'exécuter et l'espoir que leur impuissance donnera prétexte à intervenir +plus directement.</p> + +<p>Depuis le traité de Vienne et dans toutes les négociations qui ont +clôturé les phases les plus importantes de la question d'Orient, (Paix +d'Andrinople, 1829; Traité de Paris, 1856; Traités de San-Stefano et de +Berlin, 1878), les diplomates se sont toujours appliqués à résoudre cette +question dans le sens de leurs intérêts respectifs, ne se souciant guère, +la plupart du temps, des légitimes aspirations des peuples au nom desquels +ils étaient entrés en mouvement.</p> + +<p>De telle sorte, la question d'Orient a été envisagée comme une affaire +de succession ouverte, d'héritage revendiqué par certaines grandes +puissances: on peut dire que, jusqu'ici, elle a été plutôt une question +d'<i>Occident</i>.</p> + +<p>Au cours de ces dernières années, la lutte sourde qui dure depuis des +siècles s'est circonscrite plus spécialement entre quatre grandes +puissances: l'Allemagne, la Russie, l'Autriche et l'Italie.</p> + +<p>L'Allemagne considère que son domaine colonial est tout à fait insuffisant +pour sa force d'expansion. Poussée par le <i>Drang nach Osten</i>, à l'aide +du Zollverein,--ou, pour employer une expression plus récente, de +«l'association économique de l'Europe centrale» qui cache des +arrière-pensées politiques,--elle cherche à parvenir jusqu'à l'Adriatique +et à Trieste. Les pangermanistes ne se gênent point pour déclarer que ce +port, qui est la porte commerciale naturelle ouverte sur l'Orient et le +canal de Suez, est absolument indispensable à la prospérité future de +l'empire agrandi, et qu'il le faudra conquérir au prix de n'importe quels +sacrifices; ils ajoutent que Pola doit devenir un grand port militaire +pour la flotte allemande.</p> + +<p>Déjà, en 1818, M. de Metternich avait eu l'idée de faire entrer la ville +de Trieste dans la Confédération germanique dont l'Autriche avait la +présidence. Le projet n'aboutit pas, car l'acte final du Congrès de +Vienne, qui stipulait expressément tous les territoires compris dans la +Confédération, ne mentionnait ni Trieste ni les possessions italiennes +de la maison de Habsbourg. Cette idée fut reprise par le gouvernement +autrichien en 1849, et l'opposition catégorique de la France, de +l'Angleterre et de la Russie empêcha seule que toute l'Europe centrale +ne tombât dès lors dans le domaine économique allemand.</p> + +<p>On peut se rendre compte de l'influence écrasante que l'Allemagne +aurait sur la péninsule balkanique si les idées des pangermanistes se +réalisaient. En attendant, nous voyons avec quelle habileté, profitant +de l'antagonisme traditionnel de l'Angleterre et de la Russie, l'Empire +allemand a su se créer à Constantinople une situation absolument +prépondérante par le chemin de fer de Bagdad.</p> + +<p>Grâce à ce chemin de fer, dans la construction duquel l'Allemagne a placé +d'importants capitaux, l'Anatolie et la Mésopotamie vont être ouvertes au +commerce universel.</p> + +<p>La ligne Berlin-Constantza-Constantinople-Bagdad-Bassora a un très +grand avenir, car elle constituera le chemin le plus court de l'Europe +septentrionale vers les Indes. La plupart des voyageurs pour les Indes +et le golfe Persique la préféreront au trajet de la mer Rouge et elle +bénéficiera sans doute aussi du transport de beaucoup de marchandises d'un +poids relativement faible. Les Allemands projettent ainsi d'assurer à leur +activité industrielle et commerciale de vastes débouchés et la meilleure +part du trafic avec l'Asie Mineure, l'Asie centrale et les Indes.</p> + +<p>Dans les <i>Alldeutsche Blätter</i> du 8 décembre 1895, nous trouvons exposées +ainsi les vues pangermaniques sur l'empire asiatique des Turcs: «L'intérêt +allemand demande que la Turquie d'Asie au moins soit placée sous le +protectorat allemand, et le plus avantageux serait pour nous l'acquisition +en propre de la Mésopotamie et de la Syrie, et d'autre part l'obtention du +protectorat de l'Asie Mineure.»</p> + +<p>Notre opinion est que ces désirs sont irréalisables. Une Allemagne qui +barrerait l'Europe du nord au sud, de la Baltique à la Méditerranée, et +qui s'étendrait même en Asie Mineure, serait trop puissante pour supposer +que les autres nations européennes lui permettent une telle expansion.</p> + +<p>Voyons maintenant si la politique panslaviste a plus de chances de se +réaliser un jour.</p> + +<p>La Russie suit actuellement une politique indécise; la guerre +d'Extrême-Orient prend des proportions que sa diplomatie n'a pas su +prévoir et l'oblige à concentrer son maximum d'efforts contre le Japon +et la Chine, ce qui amoindrira certainement, pour un temps donné, son +influence à Constantinople. L'Empire des tsars, qui est à cheval sur +deux parties du monde, poursuit, en effet, le double but de s'assurer +des débouchés sur la Méditerranée et sur le golfe de Petchili. C'est la +reconnaissance d'une loi historique d'après laquelle les États maritimes +ont seuls atteint, dès la plus haute antiquité, le comble de la prospérité +et de la puissance.</p> + +<p>Les Russes ont toujours convoité la possession de la péninsule balkanique. +Pierre le Grand, comprenant l'importance qu'aurait pour son empire la +possession du Bosphore et des Dardanelles, rêvait déjà d'étendre sa +domination sur Constantinople, considérée comme la clef des mers. Sa +politique fut suivie par Catherine II et demeura traditionnelle pour tous +les souverains qui lui ont succédé et dont l'idéal fut la réalisation de +ce qu'on est convenu d'appeler «le testament de Pierre le Grand».</p> + +<p>Partant de là, de tout temps la Russie a cherché à susciter des +difficultés à l'Empire turc, en poussant les petits peuples balkaniques +à secouer le joug ottoman. C'est ainsi qu'elle procéda avec les Grecs +pendant la révolution de 1821, puis avec les Serbes, les Bosniaques, les +Herzégoviniens et les Bulgares, en faveur desquels elle intervint au nom +de la chrétienté, quand elle entreprit la mémorable guerre de 1877-78, +clôturée par les traités de San-Stefano et de Berlin. En vertu du premier +de ces traités, la Turquie avait été morcelée au seul avantage du slavisme, +ou pour tout dire du tsarisme, et elle risquait d'être bientôt effacée de +la carte d'Europe. L'attitude résolue de l'Angleterre en antagonisme avec +la Russie fit restituer au sultan une partie des possessions qui allaient +lui être enlevées, non sans le laisser en butte, autant que par le passé, +aux révoltes et aux perpétuelles menaces ayant pour motif ou pour prétexte +les questions du droit des nationalités, de l'autonomie macédonienne et +des réformes.</p> + +<p>Aujourd'hui, la politique panslaviste, en partie paralysée, cherche à +gagner du temps et se voit obligée de se mettre momentanément d'accord +avec la politique pangermaniste par l'entente austro-russe de 1898,--les +puissances européennes ayant reconnu à l'Autriche et à la Russie des +«intérêts supérieurs» dans la péninsule balkanique et leur laissant +le soin de poursuivre en Turquie le rétablissement de l'ordre et +l'application des réformes, sous condition de maintenir le <i>statu quo</i>.</p> + +<p>Il est probable, toutefois, que la Russie encourage secrètement une +alliance entre les trois États slaves de la Péninsule (Bulgarie, Serbie +et Monténégro), et que l'Autriche s'efforcera d'opérer un nouveau +rapprochement entre la Roumanie et la Grèce. Au surplus, il ne doit faire +de doute pour personne que si ces deux empires arrivaient un jour à +se partager la péninsule balkanique, ce ne serait jamais d'une façon +pacifique et durable[2].</p> + +<p>[Note 2: L'entente austro-russe laisse entrevoir comme un vague dessein +de partager en sphères territoriales d'influence la péninsule balkanique, +la Russie se réservant la partie orientale et abandonnant la partie +occidentale à l'Autriche-Hongrie.]</p> + +<p>Le gouvernement austro-hongrois profitera évidemment des embarras de la +Russie pour accentuer son propre rôle; il en faut voir une première preuve +dans les crédits considérables qu'il vient de demander aux Délégations +pour l'armée et la marine.</p> + +<p>Après Sadowa, comme compensation de la défaite qu'il lui avait infligée, +Bismarck poussa l'Autriche vers l'Orient et l'opposa à la politique +d'expansion panslavisme en lui ouvrant des perspectives sur l'Adriatique.</p> + +<p>Seule parmi les grands États européens, l'Autriche-Hongrie n'a pas de +colonies; aussi convoite-t-elle la péninsule balkanique, comme son +véritable terrain d'expansion[3]. Grâce à de gros sacrifices, cette +puissance s'est fortement établie en Bosnie et en Herzégovine, où +l'administration de feu Kallay a tendu à préparer son oeuvre de pénétration +vers le Sud. Elle cherche, sous l'impulsion du <i>Drang nach dem Mittelmeer</i>, +à étendre son influence vers l'Archipel et considère la possession de +certaines provinces comme une question pour ainsi dire vitale. Elle espère +utiliser la ligne qui reliera bientôt Vienne à Salonique, pour affirmer +sa domination, économique d'abord, politique ensuite, sur l'Albanie et +la Macédoine. Les progrès, surtout en Albanie, de ses émissaires, de ses +consuls, secondés par ses prêtres catholiques, troublent singulièrement +les combinaisons des petits États des Balkans, qui comprennent bien qu'il +leur faudra se défendre contre une rivale redoutable.</p> + +<p>[Note 3: La <i>Wiener allgemeine Zeitung</i> disait, il y a quelques années, à +propos des affaires d'Extrême-Orient: «L'Autriche, ayant rendu sa part de +services à la civilisation par l'occupation de la Bosnie-Herzégovine, peut +se dispenser de concourir au règlement de la question chinoise.»]</p> + +<p>L'Autriche, craignant en effet qu'une alliance des trois peuples +slaves-balkaniques ne lui ferme la route du Sud, s'est fait reconnaître +au Congrès de Berlin le droit d'occuper l'ancien sandjak de Novi-Bazar, +entre la Serbie et le Monténégro; elle s'y comporte comme chez elle, y +construit des fortifications et des chemins stratégiques, et, par la ligne +ferrée qui fonctionnera dans un délai assez rapproché entre Sérajévo et +Mitrovitza, elle séparera le Monténégro de la Serbie et barrera à celle-ci +la route de l'Adriatique.</p> + +<p>Ce tronçon, qui se raccordera, à Mitrovitza, en Macédoine, avec la ligne +déjà existante Mitrovitza-Salonique[4], aura ce grand avantage pour la +monarchie dualiste de déboucher directement de Bosnie sur le territoire +ottoman et de prendre à revers l'Albanie[5].</p> + +<p>[Note 4: Cette dernière ligne relève de la haute direction financière +de la Deutsche Bank de Berlin.]</p> + +<p>[Note 5: Le tracé, long de 250 kilomètres, suit, en partant de Sérajévo, +la vallée du Lim, passe à Gorasde, puis à Plevje et Prielopje dans +l'ancien sandjak de Novibazar, pour aboutir à Mitrovitza en territoire +turc.]</p> + +<p>Toutefois l'Italie, très attentive aux progrès de son alliée dans +la Péninsule, ne pourra permettre, sous peine de se voir enlever la +prééminence sur l'Adriatique, que l'Autriche-Hongrie établisse sa +suprématie en Albanie. Le gouvernement de Rome est décidé à y défendre sa +sphère d'intérêts. Les Italiens ne peuvent oublier que la mer Adriatique +s'appelait, aux quinzième et seizième siècles, <i>il golfo di Venezia</i> ou +même «<i>il Golfo</i>» tout court, et qu'au Congrès de Berlin il avait été +déjà question de leur laisser occuper l'Albanie, comme compensation du +magnifique territoire livré à l'Autriche en Bosnie-Herzégovine.</p> + +<p>La ligne qui fonctionnera directement entre Vienne et Salonique inquiète +surtout l'Italie, qui craint de voir détourner le trafic de la malle des +Indes de Brindisi, où elle passe depuis 1871. La nouvelle voie (Ostende, +l'Allemagne, l'Autriche et la Bosnie) raccourcirait en effet d'une +quinzaine d'heures le trajet entre Londres et Port-Saïd. Cette concurrence +éventuelle, inquiétante pour les intérêts français et italiens, appelle +donc comme réponse la ligne de l'Adriatique au Danube, qui intéresserait +également la Russie et les peuples balkaniques.</p> + +<p>Cette dernière ligne partirait de Cladova en Serbie, sur le Danube +(au-dessous des Portes de Fer), passerait par Nisch (Serbie), Prischtina, +Ipek (Turquie), Podgoritza (Monténégro), pour aboutir à Scutari d'Albanie; +de là, une voie d'intérêt monténégrin rejoindrait Antivari (Monténégro) et +un second embranchement aboutirait sur le territoire ottoman à Médua. La +longueur totale de cette ligne ne dépasserait guère 500 kilomètres; elle +permettrait à l'Italie d'entrer en communication directe avec la Serbie, +la Roumanie et la Russie, sans recourir aux lignes austro-hongroises, et +de contrebalancer les avantages que la monarchie dualiste retirera bientôt +du chemin de fer de Salonique. Une autre ligne, que nous conseillerons +comme intéressant au premier chef l'Italie et les pays balkaniques du +sud, serait celle qui partirait de Vallona en Albanie, pour rejoindre +à Monastir la ligne unissant cette dernière ville à Salonique et à +Constantinople.</p> + +<p>La voie de Bosnie à Salonique ne servira, en effet, que les intérêts de +l'Allemagne et de l'Autriche. La Vieille Serbie subit déjà la tutelle +autrichienne et l'Albanie est menacée du même sort. Ainsi, après avoir +échappé au danger de l'invasion moscovite, les peuples d'Orient seraient +menacés de tomber au rang de satellites économiques et peut-être +politiques de la plus grande Allemagne!</p> + +<p>L'Autriche-Hongrie occupe les côtes dalmates jusqu'à la frontière +monténégrine; si elle possédait de plus Durazzo et Vallona, en face de +Brindisi et d'Otrante, cela constituerait une menace intolérable pour +l'Italie, qui devrait renoncer pour longtemps à voir ses ports de Venise +et de Bari dans une situation florissante.</p> + +<p>Aussi Rome ne néglige-t-elle rien afin d'être prête à toute éventualité; +et, d'autre part, l'importance des crédits militaires et maritimes +récemment approuvés par les Délégations, à Vienne, serait de nature à +faire croire que l'Autriche-Hongrie envisage, parmi les obstacles qui +pourraient lui barrer la route de Salonique, non seulement les peuples +slaves balkaniques, mais peut-être encore son actuelle alliée latine.</p> + +<p>Et il ne s'agit pas pour celle-ci d'un caprice ou d'un besoin nouvellement +senti: déjà, dans ses discours, le grand Cavour avait souvent témoigné de +tout l'intérêt qu'il attachait à la question d'Orient et en particulier à +la question adriatique.</p> + +<p>Comme l'a fort bien dit M. Charles Loiseau, dans son remarquable ouvrage +intitulé l'<i>Équilibre adriatique</i>: «La seule affinité géographique +convie à un rapprochement Italiens et «Balkaniens». La rareté de leurs +relations commerciales est une offense à la nature qui les unit par un +mince bras de mer. Leur intérêt commun est manifestement de disputer à +l'Autriche-Hongrie la route de Salonique.»</p> + +<p>«Il importe à la Serbie, au Monténégro, même à la Bulgarie, que le +gouvernement de Rome fasse sentir son influence de l'autre côté du canal +d'Otrante. Et réciproquement, il importe à l'Italie que, par leur poids +spécifique, ces petits États contribuent à l'équilibre albano-macédonien.»</p> + +<p>On voit donc qu'il existe de nombreux points noirs à l'horizon du côté +des grandes puissances, soit alliées, soit temporairement associées dans +un but de réformes à établir. Il n'y a pas longtemps que les menées et les +soulèvements bulgares, l'anarchie et la terreur répandue par les fameux +<i>comitadjis</i>, ont failli compromettre le classique équilibre européen +et provoquer des complications internationales. Et voici qu'un comité +macédonien-hellène vient de se constituer en Grèce pour lutter, en +Macédoine, contre cette terreur révolutionnaire répandue par les Bulgares +et venger tous les meurtres de Grecs dans ces régions. On ne calomnie +peut-être pas ce nouveau comité en lui prêtant d'autres visées; dans tous +les cas, composé lui-même d'éléments révolutionnaires, il ne saurait faire +de l'ordre avec du désordre.</p> + +<p>C'est le mouvement slave et les représailles turques, qui en furent la +conséquence, qui ont précisément remis sur le tapis la question d'Orient.</p> + +<p>Cette fois, la Russie et l'Autriche-Hongrie, en tant que mandataires de +l'Europe, ont réussi à réaliser un des points principaux du programme +de Murszteg: une gendarmerie internationale a été créée. Des officiers +étrangers, de nationalités diverses, ayant à leur tête le général italien +De Georgis, déploient une activité très méritoire qui ne peut manquer de +donner quelques résultats favorables[6]. Il va sans dire que la Turquie +n'accepte qu'à son corps défendant ce contrôle européen qui l'atteint dans +son autorité souveraine, son prestige et même sa sécurité; mais elle cède +devant l'insistance particulièrement menaçante de l'Autriche-Hongrie.</p> + +<p>[Note 6: L'action de la gendarmerie européenne en Macédoine a été répartie +en cinq secteurs: les Autrichiens sont à Uskub, les Italiens à Monastir, +les Anglais à Kavala, les Français à Serrès et les Russes à Salonique.]</p> + +<p>Cette réforme aboutira-t-elle complètement, et les petits États intéressés +à se partager le domaine européen des Turcs laisseront-ils ceux-ci, en les +supposant même sincères, persévérer dans la voie des réformes? Nous ne le +croyons pas.</p> + +<p>Car, à l'imitation et à l'incitation de certaines grandes puissances, +les États balkaniques gravitent, de leur côté, autour de la politique +de conquête, chacun mettant des bornes, dans le présent, à son idéal +particulier, avec l'espoir de le réaliser plus complètement dans l'avenir. +Il faudra donc que cette question soit une fois tranchée, et l'on serait +peut-être déjà entré dans cette voie, si les événements d'Extrême-Orient +n'avaient concouru au maintien de l'équilibre oriental européen, en +appelant l'Empire moscovite sur les champs de bataille de la Mandchourie +et en enlevant l'espoir de son intervention à certains éléments turbulents +des Balkans.</p> + +<p>Mais si les Bulgares ont cherché pour l'instant à améliorer leurs rapports +avec la Turquie, il n'en est pas moins vrai que la liquidation de l'Empire +ottoman en Europe sera reprise aussitôt que les événements le permettront. +On sait sur quel ton menaçant le comte Goluchowski, dans son dernier +discours aux Délégations, s'est exprimé à l'adresse de la Turquie, pour +le cas où les réformes ne seraient pas strictement appliquées. Or celle-ci +ne saurait appliquer des réformes sérieuses et devenir un État dans +l'acception occidentale du terme, sans renverser les bases mêmes de sa +constitution monarchique absolue.</p> + +<p>Si, aujourd'hui, de grands États comme l'Autriche-Hongrie conservent +péniblement leur équilibre à la suite du réveil des nationalités, comment +espérer que les chrétiens de Turquie, opprimés depuis cinq siècles, +puissent vivre en harmonie et coopérer à une oeuvre de régénération avec +les Turcs, dont les éloigne une haine nationale et religieuse?</p> + +<p>Rien ne pourra donc adoucir les rapports entre Turcs et chrétiens; de +nombreux mouvements révolutionnaires, à commencer par ceux de 1821 et de +1854, puis de 1876, et enfin les récents soulèvements bulgares, en sont la +preuve.</p> + +<p>C'est une chimère de croire que «l'homme malade» pourrait entrer en +convalescence; que la Turquie pourrait s'établir sur de nouvelles bases +politiques, attirer les peuples chrétiens comme des satellites dans +l'orbite de son système de gouvernement, et appeler tous ses sujets à une +existence de liberté et de fraternité. Comment concilier ces idées avec +la doctrine mahométane, qui creuse un abîme entre les «croyants» et les +infidèles? Ne sont-elles pas en opposition formelle avec la conception de +l'État ottoman, qui découle des principes mêmes du Koran?</p> + +<p>La Turquie a promis des réformes avant 1896, en 1878 et en 1888, sans +jamais tenir parole, soit qu'elle ne voulut point les opérer, soit aussi +qu'elle fut sourdement contrecarrée dans ses efforts par telle ou telle +nation balkanique. Certains États sont, en effet, intéressés à prolonger, +sur des points donnés du territoire ottoman, un état d'anarchie pour en +tirer parti en vue soit de leurs intérêts particuliers du moment, soit de +leurs ambitions respectives d'avenir.</p> + +<p>Il faut bien l'avouer, la Turquie fut toujours médiocrement guidée dans +la bonne voie par les puissances européennes, qui, tout en admettant en +principe que la Sublime-Porte participât aux avantages du droit européen +(Traité de Paris, 1856), maintinrent en fait sur son territoire le régime +des capitulations, régime qui leur assurait d'énormes avantages en Turquie +et leur fournissait prétexte à des chicanes de toutes sortes.</p> + +<p>En résumé, nous persistons à croire que malgré le très sérieux effort +tenté par la gendarmerie internationale en Macédoine, un plan de réformes, +dans la véritable acception du mot, ne pourra jamais être appliqué dans +l'ensemble de l'Empire, dont l'organisation ne comporte pas un esprit de +suite suffisant.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<h4>LES «ROUMIS» CONSIDÉRÉS DANS LEUR ENSEMBLE</h4><br><br> + + +<p>Nous venons d'esquisser à larges traits les intérêts particuliers, +contradictoires d'ailleurs, de celles des grandes puissances qui, en +raison de leur situation géographique, se croient plus particulièrement +appelées à bénéficier de la liquidation de l'Empire ottoman en Europe. +Nous allons résumer maintenant l'origine, l'état actuel et l'idéal +politique des éléments chrétiens qui peuplent la péninsule balkanique et +qui, malgré la diversité apparente des races,--diversité basée souvent sur +la langue plutôt que sur l'origine véritable,--offrent tant de points de +ressemblance par le sang, la religion, le passé historique, les traditions +et les moeurs, tant de souvenirs communs, tant de communes aspirations.</p> + +<p>Dans le dernier volume des <i>Mélanges historiques et religieux</i>[7] de +Renan, nous trouvons un passage saisissant qui va venir à l'appui de notre +thèse:</p> + +<p>«Au-dessus de la langue et de la race; au-dessus même de la géographie, +des frontières naturelles, des divisions résultant de la différence des +croyances religieuses et des cultes; au-dessus des questions de dynastie, +il y a quelque chose que nous plaçons: c'est le respect de l'homme +envisagé comme un être moral; en un mot, la véritable base d'une nation, +avant la langue, avant la race, c'est le consentement des populations, +c'est leur volonté de continuer (ou de commencer) à vivre ensemble... +C'est qu'une nation, c'est avant tout une âme, un esprit, une famille +spirituelle, résultant pour le passé de souvenirs communs, de gloires +communes, quelquefois aussi de deuils communs, car le deuil rassemble les +coeurs autant que la gloire,... et pour le présent (c'est là un critérium +d'une évidence absolue), du consentement des populations.»</p> + +<p>[Note 7: Paris, Calmann Lévy, 1904.]</p> + +<p>Ce consentement, les nationalités chrétiennes des Balkans le refusent +définitivement aux Turcs; mais peuvent-elles du moins se l'accorder +réciproquement, sous réserve d'une condition supérieure effaçant ce qui +divise pour ne laisser subsister que ce qui unit? Si nous en doutions, et +si la condition supérieure ne nous apparaissait pas clairement, nous nous +bornerions comme tant d'autres à des voeux stériles: tel n'est pas l'objet +de ce travail.</p> + +<p>En ce qui concerne les questions ethnographiques de la Péninsule,--et, +cela soit dit en passant, si l'ethnographie est cause d'innombrables +erreurs dans l'étude du passé, son application aux choses de notre temps +est autrement dangereuse,--on a pu constater que les solutions présentées +dépendent le plus souvent de la nationalité ou des sympathies avérées des +polémistes. Quant aux Turcs, ils ont englobé sous le nom de <i>roumis</i>[8] +les divers peuples chrétiens soumis à leur domination, tous appartenant au +rite orthodoxe, qu'ils relèvent du patriarcat grec de Constantinople, des +évéchés serbes d'Uskub et de Prissrend, ou de l'exarchat bulgare, depuis +que cette dernière nationalité a constitué à part son Église, que le +synode oecuménique considère arbitrairement comme schismatique.</p> + +<p>[Note 8: Après la conquête de Constantinople, les vainqueurs, fiers +d'avoir détruit l'empire romain, appelèrent les chrétiens subjugués +<i>romei</i>, ou plus simplement, <i>roumi</i>.]</p> + +<p>Nous ne prétendons ni entrer dans des détails de statistique, ni discuter +les polémiques acharnées qui se sont déchaînées entre écrivains allemands, +slaves, hongrois et roumains, au sujet de la permanence des éléments issus +des colonies romaines dans la Dacie trajane et la péninsule balkanique. +Aussi bien que pour les races germaniques et slaves du nord, par exemple, +il est bien difficile d'établir exactement la véritable origine ethnique +des peuples classifiés aujourd'hui comme Slaves, Grecs, etc.[9].</p> + +<p>[Note 9: «Nulle part la nationalité n'est unique... La France, l'État le +plus national de l'Europe après l'Italie, renferme elle-même des éléments +hétérogènes, les Bretons et les Basques. L'Empire allemand a des Polonais, +des Vendes, des Danois et des Français.» (BLÜNTSHLI, <i>la Politique</i>.)]</p> + +<p>Les populations du massif des Balkans et du Pinde se sont plus ou moins +mélangées, et si l'on compare anthropologiquement bon nombre des habitants +dits Grecs, Roumains ou Slaves de la Macédoine et de l'Épire, on est bien +porté à croire qu'ils formaient à l'origine un même peuple, dont, par la +suite, les éléments se seraient ici grécisés, là roumanisés, ailleurs +slavisés.</p> + +<p>Et une frontière politique n'embarrasse pas cette théorie. Si anciennement +la péninsule hellénique était occupée par une ou plusieurs races venues de +la Méditerranée, il est permis de soutenir que les ancêtres des sujets du +roi Georges furent originaires, en majeure partie du moins, des Balkans et +surtout du Pinde. De telle sorte, c'est le rameau qui voudrait passer pour +le tronc.</p> + +<p>La classification des peuples est généralement basée sur la langue qu'ils +parlent. Cette règle souffre exception; dans tous les cas, elle ne saurait +être appliquée à certaines parties de la Macédoine et de l'Épire[10]. Il ne +faut pas oublier, en effet, que la langue grecque étant devenue d'un usage +presque universel en Orient pour l'enseignement religieux et scolaire +aussi bien que pour les relations commerciales, cette circonstance +n'implique pas du tout que les différentes nationalités aient renoncé +à leurs idiomes particuliers; parfois, au contraire, elles les ont +jalousement conservés à travers les siècles.</p> + +<p>[Note 10: Aujourd'hui, pas plus la Macédoine que l'Albanie et l'Épire ne +sont des expressions géographiques officielles, car la première de ces +provinces est comprise dans les vilayets de Salonique, de Monastir et +d'Uskub, et la seconde dans les vilayets de Scutari, de Janina, de +Monastir et d'Uskub.]</p> + +<p>Qu'on nous permette de citer un exemple pris au delà du Danube, celui des +anciennes principautés de Valachie et de Moldavie. Anciennement, le slavon +y était employé depuis un temps immémorial comme langue du culte et de +l'administration, absolument comme le latin chez les peuples occidentaux +du moyen âge. Vers le quinzième siècle, les moines grecs ou hellénisés +commencèrent à se substituer dans ces principautés aux représentants +du slavisme, de telle sorte que, favorisée par les princes phanariotes +envoyés par la Porte, la culture grecque fleurit dans les principautés +jusqu'au moment où le mouvement de renaissance latine l'en bannit à son +tour. Mais la culture grecque, comme antérieurement la culture slave, +n'avait pas réussi à étouffer le sentiment national chez les ancêtres des +Roumains actuels et à leur faire oublier leur langue néo-latine: pris en +masse, ils n'avaient pas plus compris le slavon, puis le grec, que, de nos +jours, la plupart des Macédo-Roumains ne comprennent cette dernière langue; +dans tous les cas, aucune des femmes de ceux-ci n'y est initiée.</p> + +<p>De même, l'équivoque résultant, dans le Pinde, de la confusion établie +entre la religion et la culture grecque, d'une part, et le sentiment +national de race, d'autre part, ne saurait servir de base au classement +ethnique dans ces régions. Les descendants des légionnaires romains ont +su conserver, depuis les jours de Paul-Émile et à travers les effroyables +tourmentes de deux millénaires, la conscience de leur origine, et il n'y a +peut-être pas, dans l'histoire des peuples, un second exemple d'une telle +vitalité de race. Ce n'est pas d'ailleurs la seule nationalité que la +tutelle religieuse du patriarcat grec ait été impuissante à convertir +à l'hellénisme, sans parler des Bulgares de Macédoine qui s'en sont +affranchis violemment.</p> + +<p>C'est dans l'intérêt même d'une solution pacifique du problème oriental, +et sans parti pris pour ou contre l'une des races chrétiennes de la +Péninsule, que nous avons cru devoir fournir ces explications succinctes +concernant les populations roumaines d'au delà du Danube. L'Occident +connaît moins, en effet, cet élément latin, malgré son importance en +Macédoine comme intelligence, comme richesse, et même comme nombre[11].</p> + +<p>[Note 11: La Macédoine s'est sensiblement dépeuplée depuis les tristes +événements de ces dernières années, et ne compte guère plus de 1,800,000 +habitants, chiffre qui se décompose approximativement de la façon suivante:<br><br> + + 300,000 Turcs.<br> + 375,000 Roumains.<br> + 200,000 Albanais musulmans.<br> + 100,000 Albanais chrétiens.<br> + 450,000 Bulgares.<br> + 50,000 Serbes.<br> + 250,000 Grecs<br> + 100,000 Israélites.]</p> + +<p>Il serait pourtant d'une absolue impossibilité d'arriver à une entente +comprenant le royaume de Roumanie--bien qu'État extra-balkanique, sauf +pour la Dobroudja--comme à un démembrement éventuel de la Turquie d'Europe, +sans tenir compte de ce facteur important.</p> + +<p>Il est bon de rappeler que le gouvernement ottoman, bien avant d'admettre, +dans la commission des réformes, un délégué «valaque» comme représentant +d'un élément distinct,--un point sur lequel nous reviendrons,--a +formellement reconnu aux Roumains de l'Empire l'indépendance religieuse, +synonyme en Turquie d'individualité de race, et cela malgré l'énergique +opposition du patriarcat grec de Constantinople.</p> + +<p>Le patriarcat, en vertu d'une tradition ou plutôt d'une usurpation +séculaire, tend à confondre l'orthodoxisme avec l'hellénisme dans +l'ouest et le sud de la péninsule balkanique, et redoute, après +l'hégémonie religieuse des Bulgares, celle des Roumains de Turquie, et +vraisemblablement plus tard celle des Albanais du rite oriental. Notons +en passant, ou plutôt répétons, puisque nous l'avons dit à propos de +l'exarchat bulgare, que la volonté de ces différentes races de posséder +une Église propre, indépendante du patriarcat, ne constitue pas en réalité +un schisme, du moment qu'elles restent fidèles à tous les dogmes de +l'orthodoxie.</p> + +<p>La propagande grecque en Macédoine est entrée ces temps derniers dans une +phase de violence dangereuse, depuis qu'effrayée par les progrès de la +cause roumaine, elle semble vouloir imiter les procédés d'intimidation des +comitadjis bulgares[12]. Si cette attitude continuait à être ouvertement +soutenue par les ministres de l'Église patriarcale, elle constituerait un +réel danger pour la paix en Macédoine et ne ferait sans doute que le jeu +de l'Autriche-Hongrie, toute prête à faire avancer ses régiments de +Novibazar pour venir rétablir l'ordre, au cas où l'Europe craindrait +d'abandonner ce soin aux troupes impériales ottomanes.</p> + +<p>[Note 12: Les collisions que l'on a signalées tout dernièrement dans +diverses localités et notamment à Monastir, se sont d'ailleurs produites +entre Roumains dits <i>grécomanes</i> ou hellénisés, fermement attachés à +l'Église grecque représentée par le Patriarcat, et Roumains que l'on +pourrait appeler <i>latinisants</i>, c'est-à-dire qui recherchent avant tout, +dans l'institution de communautés et d'églises roumaines, la conservation +de leur individualité ethnique.]</p> + +<p>Les panhellénistes sauraient-ils oublier--et ce souvenir devrait +les incliner à l'équité--que les Roumains du Pinde et les Albanais, +les premiers surtout, furent longtemps les plus fermes soutiens de +l'hellénisme, et que l'un des précurseurs de la révolution grecque, le +poète Rigas, Roumain de Thessalie, ne confondait pas dans ses chants les +diverses races balkaniques, lorsqu'il s'écriait:<br><br> + + Bulgares et Albanais, Serbes et Roumains,<br> + Épirotes et insulaires, d'un même élan<br> + Tirez le sabre pour la liberté;<br> + L'Hellade vous appelle et vous tend les bras!</p> + +<p>Bulgares, Roumains, Serbes, Albanais et Grecs, telles sont précisément les +nationalités épiro-macédoniennes que nous allons maintenant examiner avec +quelque détail. À la classification établie, voici cent ans et plus, par +le barde très averti de l'émancipation hellénique, nous n'aurons à ajouter, +pour être complet, que les Monténégrins.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<h4>LES BULGARES</h4><br><br> + + +<p>La principauté de Bulgarie fut créée sur des bases assez équitables par +le traité de Berlin; mais ses habitants n'ont jamais pu oublier que le +traité de San-Stefano leur assignait un territoire s'étendant du Danube à +l'Archipel et englobant la Macédoine et une partie de la Thrace. Aussi, +pour arriver à regagner les frontières que voulait d'abord leur assurer +la Russie et dont les priva le <i>veto</i> de l'Europe, les Bulgares ont-ils +déployé une énergie, une audace révolutionnaire susceptibles de provoquer +les plus grandes complications, si l'Autriche-Hongrie et la Russie, en +tant que puissances mandataires, n'avaient assumé la charge d'enrayer +leur action en Macédoine par l'application, si laborieuse, si décevante +d'ailleurs, d'un programme de réformes.</p> + +<p>Au point de vue historique, les prétentions des Bulgares à s'étendre seuls +vers le sud ne sont pas plus légitimes que les prétentions des Grecs à +s'étendre seuls vers le nord, puisque les territoires convoités par les +uns et par les autres ont une population qui n'est en majorité ni slave ni +hellénique. Dans tous les cas, les Bulgares ne sauraient invoquer le droit +historique, puisque ce peuple, en partie composé d'éléments touraniens +et finnois slavifiés, est le dernier venu de tous dans la péninsule +balkanique, où il trouva, au sixième siècle, l'élément roumain, dont +il subit l'influence civilisatrice et avec lequel il vécut en bonne +intelligence.</p> + +<p>Du septième au douzième siècle, l'histoire des Bulgares se confond avec +celle des Roumains du sud; sous la dynastie des Assanides, l'Empire +roumano-bulgare fait plus d'une fois trembler sur leur trône les maîtres +de Byzance, qu'il s'agisse de l'Empire grec ou de l'éphémère Empire latin.</p> + +<p>De 1185 à 1260, cet État roumano-bulgare arrive au point culminant de sa +puissance sous l'impulsion de deux frères, Roumains d'origine, dont nous +aurons à reparler; il gravit peu à peu les terrasses du Pinde, et Jean +Assan II, en 1230, voit sa domination s'étendre du Danube jusqu'à Larissa.</p> + +<p>Les Bulgares invoquent ces conquêtes comme base de leurs prétentions sur +la Macédoine; mais en faisant même abstraction du droit historique, que +nous leur refusons, l'occupation de ces vastes territoires par la petite +principauté déchaînerait de perpétuelles hostilités entre les races.</p> + +<p>La disparition des Assanides entraîna la dislocation de leur empire. Les +Bulgares tombèrent, en 1390, sous le joug des Ottomans et supportèrent +avec une remarquable résignation, pendant des siècles, une domination +arbitraire et rapace.</p> + +<p>Ce peuple de paysans, uniquement adonné à l'agriculture, se plia au +silence de la servitude jusqu'au moment où un ferment de liberté éveilla +chez lui des sentiments de révolte et des aspirations vers un meilleur +état social.</p> + +<p>D'autre part, le courant panslaviste se manifestait dans le grand empire +du Nord dès 1780. Un ouvrage historique sur les Slovéno-Bulgares, publié +par Païsie, un moine bulgare du mont Athos, faisait grand bruit en Russie; +Venelin, Aprilov et leurs disciples imprimaient au slavisme une énergique +impulsion. Mais, comme tous les autres peuples chrétiens soumis aux Turcs, +les Bulgares subirent surtout l'influence de la révolution grecque de +1821, cette fille posthume de la Révolution française, et qui la première +déchira le pacte de la Sainte-Alliance. Préparée depuis vingt-cinq ans +dans les principautés roumaines, l'indépendance hellénique, dont d'autres +que des Grecs furent les facteurs dominants, fit naître chez tous les +raïas l'espoir de la liberté.</p> + +<p>Pourtant les Bulgares furent les plus lents à prendre conscience de leur +nationalité, et ce n'est pas avant 1840 qu'ils reçurent des encouragements +de l'Occident, quand les écrits de Cyprien Robert les firent enfin +connaître à l'Europe.</p> + +<p>L'émancipation ecclésiastique étant, en Orient, le prologue de +l'émancipation politique,--par le fait que le Synode oecuménique est +dans la main des Turcs, quand il n'agit pas sournoisement comme agent +du panhellénisme,--les Bulgares, soutenus par la diplomatie russe, +réclamèrent, dès 1857, leur Église autonome. Ils ne réussirent point +tout d'abord à l'obtenir, en raison du <i>veto</i> opposé par le patriarcat +de Constantinople, sur la base moins de privilèges formels que lui aurait +reconnus le conquérant de Byzance, que d'une tradition séculaire abusive. +Irrités par cette résistance, les nationalistes, malgré les efforts des +autorités ottomanes pour enrayer le courant, redoublèrent d'ardeur, +usant de la presse, des brochures et de toutes les autres formes de la +propagande.</p> + +<p>Enfin, menaçant d'une révolution si l'on n'accédait à leur voeu, et malgré +la résistance désespérée du Synode oecuménique, les Bulgares finirent par +obtenir une juridiction spirituelle particulière, sous le nom d'exarchat. +Le firman de 1870, constitutif de cet exarchat, fut à la fois la base de +l'Église bulgare et le point de départ du développement politique de ce +peuple. Le patriarcat recourut au moyen suprême, l'excommunication, et +déclara schismatique l'exarchat bulgare, ce qui d'ailleurs n'entrava en +rien l'existence de celui-ci.</p> + +<p>Cependant, après cette concession de principe de la part des autorités +turques, le haut clergé grec intrigua de telle façon que la reconnaissance +par bérat fut refusée par la Porte aux évêchés bulgares. D'autre part, +l'administration ottomane persévérait dans ses procédés vexatoires; +aussi les comités panslavistes de Moscou, qui encourageaient la rébellion, +trouvèrent-ils un terrain favorable. C'est alors, après quelques +soulèvements réprimés par des massacres barbares, que le peuple bulgare +implora l'aide de la Russie et s'adressa à l'Europe, en réclamant son +autonomie et un gouvernement national garanti par les puissances.</p> + +<p>La guerre de 1877 sortit de là. On sait comment le succès des armes russes +et roumaines amena l'indépendance de la Bulgarie.</p> + +<p>La nouvelle principauté devait avoir un prince élu par le peuple et +confirmé par la Porte avec le consentement des puissances. Une assemblée +nationale fut chargée de rédiger la constitution sous la surveillance d'un +gouvernement provisoire russe, contrôlé par les représentants de l'Europe.</p> + +<p>Depuis, grâce aux efforts patriotiques de ses hommes d'État, la Bulgarie +sut s'affranchir des influences étrangères et elle poursuivit sans répit +l'absorption de la Roumélie Orientale. Cette province, de par le traité +de Berlin, était soumise à un régime bâtard: elle devait être administrée +par un gouverneur chrétien, désigné pour cinq ans par le sultan avec +l'approbation des puissances; une commission européenne devait régler +l'organisation de la province, l'administrer provisoirement d'accord avec +la Porte et déterminer les attributions du gouverneur général; le maintien +de l'ordre était confié à une gendarmerie indigène, assistée de milices +communales. Cette situation hybride offrait quelque analogie avec celle de +la Macédoine de 1904, et l'exemple n'est pas à recommander.</p> + +<p>En effet, l'action nationale bulgare, nullement satisfaite de ces +concessions, aboutit à la révolution de 1885, qui annexa la Roumélie +Orientale à la principauté. Pour préparer cette révolution, on avait +recouru à peu près aux procédés employés actuellement en Macédoine. Un +comité secret s'était formé à Sofia, dont faisaient partie des personnages +importants et qui mit en oeuvre les agents de propagande, la presse, +les publications à l'usage du dedans et du dehors, jusqu'au jour où la +révolution souleva toute la province et amena l'établissement d'un +gouvernement provisoire qui décréta une levée en masse et proclama +l'annexion à la Bulgarie.</p> + +<p>Par leur action audacieuse mais longuement préméditée, les Bulgares +avaient donc déchiré le traité de Berlin et remis en vigueur partiellement, +en ce qui les concernait, les dispositions du traité de San-Stefano qui +créaient une grande Bulgarie. La Turquie recula devant une guerre avec +la Bulgarie. Déjà la Macédoine se trouvait en pleine effervescence pour +obtenir au moins les réformes prévues par le traité de Berlin et qui +étaient restées lettre morte; de son côté, la Grèce s'agitait, tandis que +les plaies profondes qu'avait laissées à l'Empire ottoman la guerre de +1877 n'étaient pas encore bien cicatrisées. Tout espoir de reprendre la +Roumélie Orientale lui semblant vain, la Turquie se résigna à signer, en +1886, l'arrangement qui conférait le titre de gouverneur de cette province +au prince Alexandre, lequel reconnaissait en échange la suzeraineté de la +Turquie.</p> + +<p>La note communiquée à cette occasion aux grandes puissances fut accueillie +avec peu de bienveillance. La Russie notamment, froissée par les velléités +d'indépendance du prince de Bulgarie, qui peu à peu s'éloignait de +Saint-Pétersbourg, fit des réserves, sous prétexte que les intérêts de la +Serbie et de la Grèce étaient lésés, et elle exigea quelques changements +qui furent consentis.</p> + +<p>Cette méfiance générale était justifiée, puisque de cet agrandissement +de la Bulgarie sortit la guerre avec la Serbie, qui devait avoir pour +résultat indirect l'abdication des deux princes, le vainqueur et le +vaincu. Non moins légitime fut la mauvaise humeur du tsar, par le fait que +les hommes d'État de Sofia accentuèrent bientôt une politique consistant, +d'une part, à s'affranchir de plus en plus de l'influence russe; d'autre +part, à tourner tous leurs efforts vers la réussite des aspirations +nationales en Macédoine.</p> + +<p>Pour combattre l'hellénisme encore dominant, ils fondèrent dans les +centres les plus importants des écoles secondaires et commerciales, et +presque dans tous les villages où était représenté l'élément slave, même +serbe, des écoles primaires pour les deux sexes. Le clergé prêta son +concours au corps didactique pour travailler à la réalisation d'un +programme nettement établi. Dans la région d'Ochrida, où nombre de +villages slaves étaient restés sous l'influence du patriarcat oecuménique, +les propagandistes répandaient les livres religieux en langue bulgare pour +détacher leurs congénères de l'Église grecque.</p> + +<p>Le mouvement avait changé d'allure; secret au début, pour ne pas réveiller +l'indolence des Turcs, tant que les Bulgares furent faibles et désunis, il +s'accentuait à mesure que la majorité des fidèles de cette race acceptait +la juridiction ecclésiastique de l'exarchat. L'obtention des bérats +épiscopaux pour les centres les plus importants de la Macédoine contribua +grandement à cet essor.</p> + +<p>À Ochrida[13], le siège métropolitain étant devenu vacant, un métropolite +fut nommé pour administrer les Églises rattachées à l'exarchat, lesquelles, +petit à petit, attirèrent tous les chrétiens de cette région dans la +sphère des communautés religieuses bulgares.</p> + +<p>[Note 13: Dès l'introduction du christianisme, alors que la péninsule +balkanique était encore couverte de populations romaines ou romanisées, +un patriarcat avait existé à Ochrida. Un patriarcat serbe fut également +érigé à Ipek dans le premier quart du treizième siècle. Le patriarcat +grec et le Phanar, travaillant à l'hellénisation de toutes les populations +chrétiennes, obtinrent en 1667, sous le sultan Mustapha III, la +suppression de ces deux sièges religieux autonomes, dont les querelles de +suprématie avec le patriarcat de Constantinople furent particulièrement +vives au sixième et au septième siècles.]</p> + +<p>Stambouloff avait déjà réussi à obtenir de la Porte deux bérats pour +les sièges d'Ochrida et d'Uskub: toute la Macédoine du nord subit donc +aujourd'hui l'influence ecclésiastique et culturale bulgare. Des évêchés +dépendant de l'exarchat sont établis à Monastir, à Ochrida, à Velès, à +Uskub, à Nevrecop, à Dibra et à Strumnitza; très peu d'éléments bulgares +ont conservé leurs sympathies pour l'hellénisme et gardé un lien spirituel +avec le patriarcat. La lutte d'influence entre les deux Églises donna +lieu naturellement à de fréquentes mésintelligences et à de graves +conflits, les Bulgares cherchant systématiquement à s'affermir sur +tous les terrains, en vue de l'annexion future de la Macédoine.</p> + +<p>Il ne faut pourtant pas exagérer la part d'influence afférente à l'Église +et à l'école. C'était trop peu pour secouer l'apathie de paysans mêlés +à des populations turques et albanaises. Au contraire, les comités +révolutionnaires, étendant partout leurs ramifications, avec le prêtre, +l'instituteur et un ou deux notables pour noyau, surent exercer une +vigoureuse pression sur les indécis, en même temps que les <i>comitadjis</i>[14] +châtiaient les réfractaires. De telle façon, en une dizaine d'années, le +fanatisme qui provoque les actes les plus téméraires fut inculqué aux plus +molles, aux plus passives populations.</p> + +<p>[Note 14: Ils sont dirigés et soldés par le «Comité des Insurgés de +Macédoine et d'Andrinople», dont les membres les plus militants sont +Boris Sarafow et Damian Groujew.]</p> + +<p>Beaucoup de ces Macédo-Bulgares, réfugiés dans la principauté, sont +arrivés à y occuper de hautes fonctions civiles et militaires; comme de +raison, ils compatissent aux souffrances de leurs frères de Turquie; car, +il faut bien insister là-dessus, plus que tout autre, l'élément bulgare +a souffert du régime arbitraire ottoman, et cela par le fait même des +occupations agricoles de ses membres qui leur ont valu d'être ravalés à la +condition de serfs des beys musulmans.</p> + +<p>À la longue, cet état d'oppression et de misère, habilement exploité, +devait engendrer les instincts de révolte dont les comités mentionnés plus +haut ont si bien tiré parti. À l'envi, le maître d'école bulgare et son +élève sont devenus les agents les plus actifs de la révolution dans les +villages de Thrace et de Macédoine, s'appliquant à exciter contre les +Turcs les sentiments de haine qui ont abouti à l'organisation de bandes +d'insurgés, aux attentats de Salonique, aux massacres de Kroushévo, à la +destruction des récoltes, à l'incendie de nombreux villages soit musulmans, +soit bulgares; en un mot, à toute l'horreur des révoltes furieuses et des +sanglantes répressions.</p> + +<p>On peut clairement comprendre que, chez les Bulgares, toute demande +d'autonomie pour la Macédoine cache le désir de voir, après une période +troublée, l'annexion à leur principauté de cette province où les éléments +appartenant à leur race sont nombreux et par endroits assez compacts. +Une puissante considération économique vient encore à l'appui de cette +politique nationaliste: il est certain qu'en s'étendant vers le sud, la +Bulgarie s'approprierait le port de Salonique, qui serait pour elle une +décisive garantie de prospérité.</p> + +<p>Mais une autonomie macédonienne au profit de leur race, telle que la +désirent les Bulgares,--sous l'autorité nominale de la Turquie, pour +marquer une étape, avant la pleine réalisation de leurs aspirations,--peut +être considérée comme une dangereuse velléité. La réaliserait-on jamais +sur le papier, qu'en fait les musulmans ne sauraient consentir de plein +gré à abandonner leurs fonctions et à voir s'établir une ère d'égalité +entre eux et les Bulgares.</p> + +<p>Il faudrait la force des armes pour amener un tel résultat, +essentiellement précaire, puisque la perspective de l'hégémonie +bulgare ne saurait satisfaire les autres populations, lesquelles sont +individuellement en minorité vis-à-vis de l'élément favorisé, mais forment, +réunies, une majorité contre lui. C'est pourquoi la formule «la Macédoine +aux Macédoniens» restera vaine, tant qu'on ne lui apportera pas un +correctif barrant toutes les ambitions ethniques des voisins.</p> + +<p>Contre la solution hypocrite que préconisent actuellement les Bulgares +pour procéder ensuite comme avec la Roumélie Orientale, rappelons que, +même dans ses possessions européennes les plus éloignées, comme la Bosnie, +l'Herzégovine et la Crète, la Turquie ne peut se résoudre à l'application +des réformes; elle considérerait donc comme un suicide l'autonomie +macédonienne sous l'autorité nominale du sultan. Elle usera jusqu'au bout +de ses moyens dilatoires habituels, elle qui toujours a su se résoudre +à perdre des provinces plutôt que de les réformer; car si l'esprit +de sa politique était susceptible de s'assimiler les principes de la +civilisation occidentale, elle eût procédé elle-même, avec honneur et +profit, à une évolution politico-sociale accomplie sans secousses, en +dehors de toute intervention étrangère.</p> + +<p>Même à présent que les prétentions des puissances sont si limitées, ne +voit-on pas quelles difficultés rencontre l'exécution de ce programme +tracé par la Russie et l'Autriche-Hongrie en tant que mandataires de +l'Europe? L'organisation d'une gendarmerie dirigée par des officiers +étrangers, malgré tous les efforts méritoires de ceux-ci, rencontre à elle +seule de tels obstacles, qu'on ne sait s'il ne faudra pas bientôt recourir +à cette intervention plus énergique que laissait prévoir récemment le +comte Goluchowsky.</p> + +<p>La présence des Turcs nous paraît donc rendre insoluble le problème de +l'autonomie de la Macédoine. Quant à une annexion plus ou moins différée +de la Macédoine à la Bulgarie, même si ce rêve caressé par les Bulgares +pouvait se réaliser, il se produirait entre la race dominante et ses +rivales d'interminables conflits qui, sous une autre forme, rouvriraient +la question balkanique avec plus d'acuité peut-être, car du moins l'état +actuel est considéré par tous comme provisoire et laisse la porte ouverte +à toutes les espérances.</p> + +<p>Admettons que le système qui a réussi aux Bulgares pour la Roumélie +orientale leur réussisse encore pour la Macédoine; que les procédés turcs, +exactions, assassinats, incendies, jettent toutes les races désespérées +dans les bras du panbulgarisme, dont la propagande par le fait revêt +d'ailleurs des formes aussi horribles. Pourrait-on conclure de ce +début--car, après avoir taillé, il s'agirait de coudre--qu'un État de +quatre millions d'habitants saurait s'imposer à toutes les nationalités +éparses sur le territoire macédonien, qui, de la première à la dernière, +avec les mêmes droits, aspirent à une existence politique propre, à un +développement national individuel?</p> + +<p>Et chacune de ces nationalités macédoniennes n'a-t-elle pas un appui +extérieur, au même titre que l'élément bulgare impuissant à les absorber +et qui seul verrait ses voeux comblés?</p> + +<p>Peut-on croire que la Grèce, qui étend ses visées jusque sur +Constantinople; qui, depuis des siècles, nourrit un idéal panhellénique; +qui a dans son jeu l'influence restée considérable du patriarcat; qui +impose encore sa langue par le culte, l'école et le négoce, consentira à +se voir barrer tout avenir, sans recourir contre les Bulgares aux moyens +révolutionnaires qu'elle a d'ailleurs trop bien enseignés à ceux-ci? +La Serbie elle-même, quoique atteinte d'une moindre mégalomanie, +resterait-elle impassible? Mais elle étouffe dans ses limites actuelles et +aspire à s'ouvrir une fenêtre sur la mer Égée, depuis que la domination +autrichienne en Bosnie et en Herzégovine lui interdit l'espoir d'arriver +à l'Adriatique. La Roumanie, de son côté, ne saurait s'accommoder, +pour des raisons qui apparaîtront clairement au chapitre suivant, +d'un agrandissement aussi considérable de la Bulgarie, même au prix de +certaines compensations. Nous ne saurions mettre en ligne les intérêts +des Turcs immigrés; mais il faut bien parler des Albanais, puisqu'ils +sont autochtones. Les uns et les autres, accoutumés depuis des siècles à +considérer les Bulgares comme des serfs attachés à la glèbe pour leur plus +grand profit, verseraient leur sang jusqu'à la dernière goutte plutôt que +de se soumettre débonnairement à celui des peuples chrétiens qu'ils ont le +plus opprimé parce qu'il le considéraient comme inférieur à tous les +autres.</p> + +<p>Donc une Grande Bulgarie rencontrerait l'hostilité absolue d'abord de la +majorité des populations qu'elle voudrait dominer, puis des petits États +voisins ayant des affinités de race avec ces populations sur lesquelles +ils exercent une sorte de protectorat moral.</p> + +<p>Conviendrait-elle mieux, sans parler des autres, aux deux grandes +puissances qui ont assumé le mandat de rétablir l'ordre dans la Péninsule? +Il est possible que la Russie elle-même, payée pour connaître les Bulgares, +ne s'en accommode pas. Quant à l'Autriche, qui y a pris pour devise +«diviser pour régner», son attitude ne laisse pas de doute.</p> + +<p>Il y a au surplus en Macédoine un petit parti d'autonomistes, également +opposés aux prétentions de la Bulgarie et à celles de la Grèce, également +méfiants vis-à-vis de la Russie et de l'Autriche. Il lui manque encore le +point d'appui qui rendrait sa conception viable; mais ce parti est bien +celui de l'avenir, sous la condition qui fait l'objet même de cette étude, +excluant aussi bien l'absorption par l'Autriche que le péril panslaviste, +comme elle écarterait, pour les petits peuples balkano-danubiens, la +menace d'une rupture d'équilibre.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<h4>LES ROUMAINS DU SUD</h4><br><br> + + +<p>Nous les désignerons ainsi,--car ils se nomment eux-mêmes Roumains ou +<i>Aromâni</i>, la phonétique de leur dialecte latin comportant l'emploi de la +voyelle A devant le R initial,--et non sous les sobriquets plus ou moins +malveillants de Tzintzari et de Koutzo-Valaques[15], que leur attribuent +les peuples voisins.</p> + +<p>[Note 15: Koutzo-Valaques, d'après l'étymologie turque, signifierait +d'ailleurs, non Valaques boiteux, mais Petits-Valaques (Kiuciuk-Vlah) ou +Roumains de l'Épire, par opposition aux Grands-Valaques de Thessalie.]</p> + +<p>Les Roumains de Turquie ont peu fait parler d'eux jusqu'ici dans les +sphères diplomatiques et dans la presse occidentale, et si même ils ont +attiré l'attention au cours de ces dernières années, c'est à cause de la +question des réformes. Ils sont pourtant dignes de toute la sympathie de +l'Europe, tant par leur origine, leur passé, leurs incontestables qualités +morales et intellectuelles, que par leur attitude sérieuse et calme au +milieu de tous les événements dont l'Orient est le théâtre.</p> + +<p>Nous avons déclaré plus haut que nous ne discuterions pas les controverses +historiques susceptibles de nous entraîner hors du cadre de cette étude +politique, dont une solution aussi équitable que possible du problème +oriental est l'unique objet. Toutefois, nous croyons utile de rappeler à +larges traits comment cet élément latin s'est établi et a subsisté dans la +péninsule balkanique.</p> + +<p>Les premières guerres apportées par Rome en Macédoine remontent à 211-215 +avant Jésus-Christ. Elles finirent, en 197, par la défaite du roi +Philippe. L'action de Paul-Emile est plus connue; elle aboutit à la +dépossession du roi Persée et à la proclamation de la Macédoine comme +province romaine. Beaucoup de villes furent détruites et Tite-Live nous +apprend que de nombreux colons italiques furent envoyés repeupler le +territoire conquis. Des tentatives de révolte furent réprimées et peu à +peu les légions soumirent le pays jusqu'au Danube.</p> + +<p>Un mouvement parallèle devait se produire au nord du fleuve. En 106 après +Jésus-Christ, quand l'empereur Trajan incorpora la Dacie à l'Empire, les +Romains des deux rives se donnèrent la main, et non seulement le vaincu +accepta la loi du vainqueur et sa civilisation, mais l'élément latin y +devint prépondérant comme population.</p> + +<p>Cet état de choses dura jusqu'à l'an 270, quand, cédant à la poussée +des Barbares, l'empereur Aurélien ramena au sud du Danube, en Moesie, +les légions et une partie des populations latines, qui se retirèrent +progressivement jusqu'au Pinde, où les attiraient, avec la sécurité des +montagnes, d'autres éléments de même race qu'elles y trouvaient déjà +établis.</p> + +<p>Ces Latins du sud du Danube, d'où proviennent indubitablement les +Macédo-Roumains de nos jours, ont constitué la florissante province +dite Dacie aurélienne et peuplé la majeure partie de la Thrace et de la +Macédoine. Un petit groupe, refoulé vers l'ouest par les invasions, s'est +aussi conservé sur les rives de l'Adriatique: ce sont les Istro-Roumains.</p> + +<p>Les chroniqueurs byzantins font souvent mention des Valaques (Vlahi) +enrôlés dans les armées impériales. Théophanès écrit qu'en 579 des soldats +opérant en Thrace furent pris de panique en entendant un muletier crier +à un autre: <i>Torna, torna, fratre!</i> croyant que c'était un signal de +sauve-qui-peut. Théophilacte confirme cette expression en la traduisant +par <i>ritorna</i> au lieu de <i>torna</i>. Quoi qu'il en soit de l'anecdote, elle +prouve que les Roumains existaient dès cette époque, et qu'on ne peut leur +méconnaître un droit de priorité dans certaines régions des Balkans.</p> + +<p>Vers 670, nous trouvons, dans la Dobroudja et la Bulgarie actuelles, +Asparuch, qui combine, avec le concours des Roumains, un plan d'attaque +contre Byzance déjà frappée de décadence. Son successeur Terbélius, +toujours s'appuyant sur des Roumains, avance vers le sud jusqu'à l'Hémus. +En 706, les Roumano-Bulgares, dont nous avons déjà parlé, s'établissent +autour des Balkans et leur roi Siméon envahit, en 893, la Macédoine, +l'Épire et la Thessalie, que Nicéphore Phocas reprend à Pierre, fils de +Siméon. La page la plus glorieuse de la race roumaine dans la Péninsule +fut écrite au temps de la dynastie assanide. Deux frères roumains, Pierre +et Assan, possédaient de ces immenses troupeaux qui formaient déjà, comme +ils le sont demeurés jusqu'à nos jours pour les populations pastorales +valaques ou macédo-roumaines, la principale source de richesse de la +contrée. Byzance voulut leur imposer une dîme; ils refusèrent de la payer +et, se mettant à la tête des Roumains et des Bulgares, ils envahirent +l'Hemus (Balkan) et la Macédoine; de sorte qu'en 1188 toute la région +située entre le Danube, les Balkans, le Rhodope et la Macédoine se +trouvait en leur possession. Cette dynastie guerrière devint la terreur de +l'Empire. Les deux frères aînés furent tour à tour assassinés; un puîné, +Joanice, leur succéda, et sa renommée parvint jusqu'au pape Innocent III, +qui s'efforça de l'amener dans le giron de l'Église de Rome, en lui +rappelant, «ce qui flattait l'amour-propre de Joanice,» dit le chroniqueur, +«qu'il était issu d'une souche romaine[16].»</p> + +<p>[Note 16: «Il importe à ta gloire temporelle comme à ton salut éternel que +tu sois Romain aussi bien par la conduite que tu l'es par l'extraction, et +que le peuple de ton pays, qui se dit descendu du sang romain, suive les +institutions de l'Église romaine, pour montrer, même dans le culte divin, +qu'il conserve les moeurs de ses ancêtres.» (Lettre d'Innocent III à +Joanice, roi des Roumano-Bulgares.)]</p> + +<p>Joanice éleva très haut l'honneur de ses armes. En 1205, il fit prisonnier +et mit à mort Baudouin de Flandre et se rendit redoutable sous le titre +d'empereur que lui reconnurent ses contemporains. Il tomba à son tour +victime d'un assassin. Nous ne suivrons pas ses successeurs; ce que nous +avons voulu établir, c'est que l'empire roumano-bulgare s'étendait du +Danube à l'Adriatique, par conséquent dans toutes les régions, Macédoine, +Albanie et Épire, où les Roumains se sont perpétués.</p> + +<p>Cet empire s'étant dissous, une partie de ses éléments roumains abandonna +la plaine et s'établit dans la région montagneuse où nous la trouvons +aujourd'hui en masses compactes, s'adonnant plus particulièrement à la vie +pastorale et laissant l'agriculture aux Slaves.</p> + +<p>Au moment de la conquête turque, les chroniqueurs signalent, dans la +Thessalie et une partie de l'Épire, une Grande-Valachie (Blaqui la Grant, +Megalo-Vlahia), qu'on a appelée aussi Grande-Roumanie, et, dans l'Épire, +l'Étolie et l'Acarnanie, une Valachie supérieure, l'Ano-Vlahia des Grecs. +Les Roumains peuplent encore presque exclusivement les deux versants du +Pinde.</p> + +<p>Dans les poèmes nationaux grecs, les princes de Thessalie étaient nommés +«rois des Roumains». D'autre part, les despotes d'Épire s'intitulaient +aussi «princes des Roumains (Valaques)». Les Serbes appellent encore de +nos jours l'Albanie du sud «la Vieille Vlaquie» (Stari Vlah).</p> + +<p>Après 1454, ces Roumains du sud, organisés en petits voévodats ou +capitanats dans leurs montagnes, eurent moins que les autres nationalités +à souffrir de l'invasion musulmane qui brisa l'Empire byzantin. Seuls, +avec les Albanais, ils réussirent à conserver une demi-indépendance ayant +pour base une autonomie communale complète. Il existe encore, dans des +villes comme Metzovo (Aminciu en roumain), Perivole, etc., des firmans qui +établissent clairement les droits de ce peuple roumain, réclamé tantôt par +les Grecs, tantôt par les Bulgares, lesquels ont un égal intérêt à en +réduire l'importance.</p> + +<p>Ces montagnards guerriers, qui se faisaient volontiers heiduques, n'ont +jamais permis qu'on violât leurs privilèges, et s'ils reconnurent la +suprématie des sultans, ils n'en continuèrent pas moins à s'administrer +par leurs Conseils de sagesse et leurs capitanats. Ils défendaient leur +territoire et empêchaient même les Turcs d'y passer sans leur consentement +préalable, en leur imposant parfois la condition de déferrer leurs +chevaux. Comme l'a fort bien reconnu Pouqueville, ce peuple, resté +indépendant de fait, fut placé sous la suzeraineté des sultanes Validé +et n'eut qu'à leur payer une redevance annuelle, hommage consenti et non +tribut de servitude, sans avoir à craindre l'ingérence du fisc ottoman. +Aujourd'hui encore, les maires élus répartissent l'impôt, que l'agent +financier vient simplement recevoir une fois l'an.</p> + +<p>En 1525, le sultan Soliman II institua quinze capitanats, composés de +Roumains, pour la défense du territoire contre toute invasion étrangère. +Les hommes soumis au service militaire étaient exempts de toute +contribution. Grâce à cette indépendance, les groupes macédo-roumains ont +subi sans être entamés les vicissitudes des siècles. Imbus de sentiments +d'honneur et de liberté, de moeurs très pures, ils ont conservé intact, +dans les montagnes les plus inaccessibles, le trésor de leur nationalité. +Le Byzantin Nicitas Chroniatès constatait déjà que leurs positions étaient +très difficiles à attaquer. Pendant ce temps, les Bulgares et les Grecs +des basses régions supportaient toutes les conséquences de la conquête +musulmane et devenaient des sortes d'ilotes des beys turcs et albanais.</p> + +<p>En dehors de l'élevage des troupeaux, les populations roumaines, si +industrieuses et dont Kanitz a constaté les aptitudes extraordinaires +pour l'architecture et les travaux d'art, se sont spécialement adonnées +au négoce. Dans tout l'Orient se répandirent des représentants de cette +race active, intelligente et économe, dont beaucoup réalisèrent d'énormes +fortunes et détiennent encore une bonne partie du commerce dans les pays +appartenant à la Turquie. Nous les retrouvons en Roumanie, en Serbie, +en Grèce, en Bulgarie, à Budapest, à Vienne même. Ces négociants, qui +introduisirent en Italie, vers le dix-huitième siècle, une espèce de +vêtement appelé «capa», fondèrent des comptoirs à Naples, à Livourne, +à Gênes, en Sardaigne, en Sicile, jusqu'à Malte et à Cadix; d'autres +s'établirent à Venise, à Trente, à Ancône, à Raguse.</p> + +<p>Comme nombre, les Roumains du sud, disséminés à travers la Turquie +d'Europe, peuvent être évalués à plus d'un million, sans compter les +200,000 établis au nord de la Thessalie, cédée à la Grèce, malgré leurs +protestations, en 1881[17], et des groupes moins nombreux disséminés dans +l'Attique, le Péloponèse et certaines iles de l'Archipel. Ils comptent +aussi pour plus de 200,000 en Bulgarie et en Serbie. Pour ne rien omettre, +nous signalerons, dans la région de Méglénie, au sud de la Macédoine, la +petite ville de Nanta, dont la population latine a embrassé l'islamisme, +en conservant toutefois son individualité, puisque ses imans emploient +encore le dialecte macédo-roumain pour leur prédication dans les mosquées. +C'est l'unique exemple d'une abjuration de la foi chrétienne par des +Roumains, tandis que tant de Serbes, de Bulgares, de Grecs et surtout +d'Albanais ont passé à l'islam.</p> + +<p>[Note 17: C'est parmi les Roumains de la région de l'Aspropotamos que se +recrute surtout le corps des «evzones», soldats braves et d'allure si +martiale sous la fustanelle; ils se sont particulièrement distingués +pendant la dernière guerre gréco-turque.]</p> + +<p>Les Macédo-Roumains ont donné à différents pays une élite de personnalités +remarquables.</p> + +<p>Beaucoup d'illustrations de la Grèce contemporaine, comme Coletti, Riga, +Vlahopoulo, Rangabé, Valavriti, Colocotroni surnommé Vlahos, Hadji-Petru +dit Vlahava[18], sans compter les capitaines de la révolution grecque, tels +que Botzaris, Giavéla, Griva, Bucovala, Odyssée Andrutz, Ciara, Caciandoni, +et les grands bienfaiteurs de la race hellénique, les Sina, les Dumba, +qui s'élevèrent en Autriche à de hautes situations sociales, les Toschitza, +les Arsaky, les Avéroff, sont d'origine roumaine.</p> + +<p>[Note 18: Le grand historien grec moderne, Lambros, est aussi d'origine +roumaine, comme l'était probablement le célèbre homme d'État italien +Crispi, dont les ancêtres sont venus d'Épire en Italie.]</p> + +<p>Il en est de même, en Bulgarie, d'hommes politiques comme Radeff et +Tacheff; en Serbie, du héros Tzintzar Janco, de Tzintzar Marcovitch, de +Vladan Georgevitch, même, dit-on, des Karageorgevitch, et certainement +de nombreuses autres familles des plus distinguées.</p> + +<p>En ce qui concerne la Roumanie, on dresserait une liste interminable, si +l'on voulait trier les familles ou les personnalités marquantes de tout +genre qui tirent leur origine de Macédoine, d'Épire, de Thessalie et +d'Albanie.</p> + +<p>Des savants et des voyageurs compétents, nomme Kanitz, Thunmann, Leake, +Pouqueville, et plus récemment Victor Bérard, ont reconnu la nationalité, +restée distincte et intacte, des Macédo-Roumains. Selon Pouqueville, la +population de la Turquie méridionale, qui parle une langue toute proche de +celle des peuples de la vallée karpatho-danubienne, occupe l'ensemble du +territoire qui s'étend d'Ochrida à la Morée et de Cojani à l'Adriatique, +dans le voisinage de Durazzo. Thunmann, qui a consacré de longues études +aux Roumains et aux Albanais, s'exprime ainsi: «Les Roumains de Macédoine +forment un peuple grand et nombreux; ils représentent la moitié de la +population de la Thrace et les trois quarts des habitants de la Macédoine +et de la Thessalie,»--ce qui d'ailleurs est exagéré de moitié.</p> + +<p>De telles appréciations peuvent surprendre, quand on voit tant +d'ethnographes, trompés sans doute par une hellénisation toute +superficielle qui ne sort pas du domaine de l'Église et de l'école, ou +prenant leurs informations auprès de consuls, de prêtres ou de notables +grecs, confondre parfois les Roumains avec les Hellènes. Ces derniers, +profitant des privilèges qu'avait obtenus des sultans l'Église chrétienne, +après la conquête de Byzance, et de l'influence, aujourd'hui à son déclin, +du patriarcat oecuménique sur l'ensemble des chrétiens d'Orient, ont +habilement englobé toutes ces populations si différentes dans la sphère +de l'hellénisme, à une époque où la religion était tout et où les +nationalités ne se dégageaient pas encore.</p> + +<p>C'est ainsi que les Roumains, les Bulgares, les Serbes, les Albanais, +arrivèrent à n'avoir plus d'abord dans leurs églises, puis dans leurs +écoles, que des prêtres et des instituteurs grecs, tout en conservant +intacte la langue nationale dans le sanctuaire de la famille. On conçoit +donc l'erreur commise par l'observateur superficiel en ce qui concerne +les Roumains, qui, tout en pouvant se servir de leur propre langue pour +le culte, ne sont pas encore arrivés, comme les Bulgares et les Serbes, +à grouper leurs communautés religieuses sous la direction d'un chef +spirituel indépendant. C'est la grande lutte qui se poursuit aujourd'hui, +et tout fait prévoir qu'elle se résoudra à leur avantage. Nous devons +noter en passant que, depuis 1053, la séparation de la chrétienté en deux +Églises rivales, ce que les Occidentaux appellent le Schisme d'Orient, +porta un coup fatal au développement de l'élément latin dans les régions +où triompha l'orthodoxisme. La langue de Rome y fut bannie du temple +et les descendants des légionnaires n'entendirent plus que la liturgie +grecque, le plus souvent sans la comprendre.</p> + +<p>Il faut donc s'étonner, non pas qu'il y ait des Roumains hellénisants, +encore en grand nombre, mais qu'il y ait des Roumains roumanisants. Ces +derniers ramèneront fatalement les premiers. Ils ont déjà fait des pas de +géant.</p> + +<p>C'est que les conditions déterminantes ont bien changé. Les Roumains +du sud s'éprirent de l'idéal grec à une époque où les deux principautés +danubiennes de Valachie et de Moldavie, dont l'union a formé le royaume de +Roumanie, menaient une existence trop pénible et trop obscure pour pouvoir +devenir leur métropole intellectuelle.</p> + +<p>Les villes de Bucarest et de Jassy, où a été préparée la révolution +grecque de 1821, étaient elles-mêmes des foyers d'hellénisme. Il ne faut +pas oublier d'ailleurs que la renaissance nationale, qui date précisément +de 1821, y prit nettement un caractère de protestation contre l'hellénisme +qui y dominait par ses princes venus du Phanar et s'abrita longtemps +encore dans les monastères dédiés aux Saints Lieux.</p> + +<p>Cet élément macédonien, que les Grecs s'obstinent à nommer helléno-vlaque, +a rompu depuis quarante ans avec la tradition du philhellénisme, et depuis +lors il se heurte à une résistance désespérée de la part du patriarcat et +de la politique d'Athènes dont s'inspire surtout le synode oecuménique. Il +est l'objet, dans ses églises et dans ses écoles, d'une persécution dictée +par la crainte de perdre une clientèle nombreuse, riche et cultivée.</p> + +<p>Pour marquer la date de ce séparatisme, rappelons que la première école +roumaine fut fondée en 1862, à Vlaho-Clissoura, par Apostol Margarit, cet +apôtre du roumanisme. Aussi, tout l'effort des Grecs consiste-t-il non +seulement à combattre le roumanisme en Macédoine, mais encore à le nier. +Le reconnaître serait en effet avouer que la «grande idée» a perdu un +terrain d'expansion considérable dans des centres que la presse, les +brochures et les notes diplomatiques représentent encore comme peuplés +non de Roumains, mais d'Hellènes pur sang.</p> + +<p>L'élément latin se retrouve donc à chaque pas en Macédoine et en Épire, +aussi bien que dans la Thessalie annexée à la Grèce où, fait symptomatique, +les Roumains n'ont plus le droit d'étudier leur langue. Et si beaucoup +parmi eux n'ont pas encore osé affirmer nettement leur origine, c'est par +un ancien préjugé qui date du temps où l'hellénisme était considéré comme +le foyer de l'émancipation des peuples d'Orient autant que comme le centre +d'une civilisation supérieure. Ils ne se résignent pas encore à être +appelés Koutzo-Valaques, vocable interprété d'une façon méprisante par les +publicistes grecs, et qui tend à les marquer comme le produit d'un mélange +de races, comme des Grecs roumanisés, quand au contraire il y a là des +Latins grécisés, ou du moins acquis à la culture hellénique, que leurs +congénères émancipés de cette influence étrangère désignent du nom de +«Grécomanes».</p> + +<p>Aujourd'hui que les ethnographes parcourent les provinces de la Turquie +d'Europe, que les agents civils et militaires constatent de visu la +situation, la vérité se fera jour progressivement. L'attention se portera +d'autant plus sur les Roumains du sud que ceux-ci, loin de contribuer aux +troubles et à l'anarchie qui menacent l'équilibre balkanique, constituent +le plus solide élément d'ordre. Ils n'empiètent sur les droits de personne +et le gouvernement ottoman apprécie leur conduite loyale. Combien il +serait injuste de refuser le droit à l'existence ethnique à une race qui +pratique cette attitude digne et sérieuse, et de l'ignorer sous prétexte +que les Roumains n'exigent point à main armée des réformes et ne visent +pas des annexions territoriales en soutenant leurs prétentions par des +émeutes et des attentats! La récente nomination d'un délégué roumain, à +côté et au même titre que les délégués des autres nationalités, dans la +Commission des réformes, constitue une reconnaissance officielle de la +légitimité des droits de l'élément latin existant en Macédoine, dont le +sort doit être réglé en même temps que celui des autres races.</p> + +<p>Il importe que l'on accorde à toutes les nationalités un traitement +égal, afin que l'organisation des éléments balkaniques hétérogènes puisse +fonctionner harmonieusement. Si le patriarcat oecuménique prend parti pour +l'un de ceux-ci et prétend lui subordonner les autres, les conflits +n'auront aucune chance de disparaître.</p> + +<p>Mais le peuple roumano-macédonien n'en sera pas réduit, espérons-le, +pour conserver sa nationalité, à recourir à des procédés violents qui ne +peuvent que lui répugner, à lui qui représente la culture intellectuelle, +le progrès, la richesse et l'industrie, dans ces régions. La +reconnaissance par la Turquie d'une Église autonome, soustraite à +l'influence oppressive du synode oecuménique et du Phanar, peut être +considérée comme un fait accompli. Malgré toutes les entraves que +ne saurait manquer de lui apporter le patriarcat, lequel suspend +préventivement sur elle les foudres ecclésiastiques dont a été frappé +l'exarchat bulgare, cette Église, qui aura un chef suprême et une +hiérarchie, permettra à la conscience ethnique de s'affirmer chaque jour +avec plus de vigueur parmi la population roumaine de Macédoine, qui a +conservé, en dépit de neuf siècles d'hellénisation, l'invincible vitalité +d'une race dont un dicton populaire dit: «Le Roumain ne périt pas!»</p> + +<p>Mais si un instinct de conservation a toujours empêché les Macédo-Roumains +de confondre leurs intérêts tant avec ceux des Grecs qu'avec ceux des +Slaves, leurs apôtres des idées nationales sont loin de se montrer +systématiquement hostiles aux éléments étrangers qui cohabitent avec +eux sur cette terre. Une fois vainqueur sur le terrain de l'égalité des +droits, l'élément latin pourra au contraire servir en quelque sorte de +tampon pour amortir entre Slaves, Grecs et Albanais, des haines de race +séculaires.</p> + +<p>Il convient aussi, en parlant des Macédo-Roumains, de prendre en +considération qu'il existe, aux embouchures du Danube, un royaume +latin, la Roumanie, qui n'a cessé de marcher dans la saine voie de +la civilisation et du progrès, sans jamais inquiéter l'Europe par de +dangereuses secousses politiques. S'il est universellement reconnu +aujourd'hui que cet État contribue par son attitude sage et modérée au +maintien de l'équilibre balkanique, il est certain que la constitution +ethnique de l'élément roumain du sud, qui ne saurait jamais rêver une +annexion à la métropole, laquelle ne poursuit pas davantage cette +chimérique visée, sera une garantie de plus pour l'harmonie et le bon +ordre général.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<h4>LES SERBES</h4><br><br> + + +<p>La politique serbe, en Macédoine, n'est entrée en scène que vers 1880, +mais elle a déjà réussi à s'affirmer dans maintes localités et même à +faire reconnaître par le patriarcat oecuménique un chef religieux, élu en +1902, en la personne de Mgr Firmilian, évêque de Scopia (Uskub), capitale +de la Vieille Serbie. Les Serbes concentrent toutes leurs espérances sur +cette partie du territoire turc, bien qu'ils s'y trouvent en minorité par +rapport à la population albanaise.</p> + +<p>La propagande scolaire serbe, en Macédoine, se heurte à celle des Bulgares, +qui ont pris les devants et ont eu recours aux moyens les plus violents +contre un ennemi du panbulgarisme d'autant plus redoutable qu'il est moins +facile d'attribuer à l'une ou à l'autre branche les Slaves réclamés par +toutes les deux.</p> + +<p>Jusqu'à un moment donné, on ne parlait, que de l'existence d'un élément +bulgare dans cette partie de la Macédoine qui s'étend des frontières de la +Serbie et de la Bulgarie au delà des lacs de Castoria et d'Ochrida. Puis +Goptchevitch, dans son livre intitulé: <i>la Macédoine et la Vieille Serbie</i>, +établit des statistiques d'après lesquelles il se trouverait en Macédoine +plus d'un million de Serbes, sans un seul Bulgare.</p> + +<p>Toutefois, le même auteur, pendant la guerre entre Serbes et Bulgares, +pencha du côté de ces derniers et écrivit sur la Bulgarie et la Roumélie +Orientale un ouvrage où les affirmations de son précédent travail se +trouvaient contredites. Cet exemple démontre combien sont fragiles les +bases d'une classification rigoureuse. Dans tous les cas, quelle que soit +leur origine spéciale, et bien que la linguistique les rattache plutôt +aux Serbes,--qui peuvent aussi se réclamer du droit historique, leur +domination s'étant, à un moment donné, étendue sur toute la Macédoine,--la +masse des populations slaves contestées par les deux États sympathise +résolument avec la Bulgarie.</p> + +<p>Mais la question de priorité n'est pas douteuse. On sait que des tribus +vraiment slaves sont apparues dans les Balkans bien avant la venue des +Bulgares: les Croates, dès le sixième siècle, les Serbes et les Slavons +vers le commencement du septième, tandis que l'année 679 fixe l'époque à +laquelle les Bulgares se répandent du Danube aux Balkans.</p> + +<p>Les Serbes se formèrent en État seulement vers le douzième siècle, +bien qu'étant de race homogène et noble, eux qui, avec les Dalmates, +les Bosniaques et les Monténégrins, ont ressenti plus que les autres +peuples slaves l'influence civilisatrice grecque et latine. En 1282, ils +conquirent de vastes territoires et s'étendirent jusqu'au delà de Scopia, +jusqu'à Sérès et jusqu'à Dibra, dans l'Albanie du nord. Sous Drosch III, +toute la Macédoine leur appartenait déjà, mais leur puissance fut portée à +son apogée en 1346, sous le règne de Douchan, qui se proclame souverain de +tous les peuples balkaniques. Son empire, dont Scopia était la capitale, +s'étendait depuis la Drave et la Morava jusqu'à Kalava, et en Albanie +jusqu'à l'Adriatique.</p> + +<p>En Macédoine, les noms de lieux sont fréquemment serbes et les chants +populaires, les légendes, y empruntent souvent leurs héros à la Serbie, +dont le folklore est d'ailleurs d'une richesse étonnante. Il faut +toutefois reconnaître que la domination serbe en Macédoine fut postérieure +à la domination bulgare et n'eut guère plus d'un siècle de durée +(1273-1375).</p> + +<p>Comme tous les autres peuples balkaniques, les Serbes tombèrent sous le +joug ottoman et ne firent parler d'eux qu'à de rares intervalles. Sous +Karageorges et Miloch Obrénovitch, ils arrivèrent à reconquérir une +demi-indépendance et, en 1820, le traité d'Andrinople reconnut leur +autonomie.</p> + +<p>En 1875, les Serbes soutinrent les Bosniaques et les Herzégoviniens +révoltés en raison du poids trop lourd des impôts. Les Turcs réprimèrent +ce soulèvement, ainsi que le mouvement tenté par les Bulgares; ils +écrasèrent les Serbes et marchèrent sur Belgrade. Intervenant en faveur +des peuples slaves, la Russie adressa alors à la Porte un ultimatum par +lequel elle exigeait pour la Serbie le rétablissement du <i>statu quo ante +bellum</i>; pour le Monténégro, une rectification de frontières; pour la +Bulgarie, la Bosnie et l'Herzégovine, une demi-autonomie. Sur le refus +des Turcs, le gouvernement de Saint-Pétersbourg tira l'épée et les Serbes +entrèrent en campagne de leur côté.</p> + +<p>On connaît les résultats de la campagne de 1877. Les Serbes s'attendaient +à voir reconstituer leur ancien empire, lequel, nous l'avons dit, +comprenait, au quatorzième siècle, la Thrace, la Macédoine, l'Albanie et +l'Épire, et à former ainsi une sorte d'hégémonie slave dans les Balkans. +Cela n'entrait pas dans les desseins de la Russie, qui tenta au contraire, +à San-Stefano, de constituer une Grande Bulgarie. L'indépendance de la +Serbie fut du moins reconnue par le traité de Berlin; grâce au concours de +l'Autriche, on annexa simplement à cet État les districts de Nisch et de +Pirot, appartenant à la Vieille Serbie.</p> + +<p>Les Serbes, toutefois, ne purent se résigner à voir s'évanouir leur idéal. +L'occupation autrichienne en Bosnie et Herzégovine leur enlevait tout +espoir du côté de Fiume, Raguse et Cattaro; leurs regards se portèrent +donc, par delà les monts Schar-Dagh, sur les plaines de la Macédoine et +les rivages de l'Archipel.</p> + +<p>Malgré la résistance du gouvernement ottoman et de la population +bulgare, la propagande serbe réussit à obtenir certains avantages, comme +l'autorisation d'ouvrir des écoles et de fonder des consulats. À Uskub et +à Monastir, les Serbes possèdent des bibliothèques et des établissements +scolaires primaires et secondaires; ils s'efforcent de recruter des élèves +et de gagner des adhérents à leur cause.</p> + +<p>Au début, cette cause sembla désespérée, surtout dans le vilayet de +Monastir, où l'élément bulgare est puissant et organisé. À Prilep, +citadelle du bulgarisme, comme sur d'autres points convoités, les agents +de la propagande serbe furent traqués et assassinés. Dans le bassin de +Prisrend, en Vieille Serbie, dans le vilayet de Kossovo, les souvenirs, +les traditions et le voisinage aidant, le mouvement eut plus de succès. +Cependant, il ne faut pas perdre de vue qu'en Vieille Serbie, les efforts +des Serbes se heurtent à la résistance de l'élément albanais, plus +nombreux, et qui est resté agressif et fanatique. On sait qu'à Prisrend +les Albanais ont réuni un congrès pour poser la question de leur +autonomie. Leurs conflits avec les Serbes sont fréquents et provoquent +l'échange de notes entre Belgrade et Constantinople, concernant des +incidents de frontière. Rappelons-nous que le consul serbe Martinovitch +fut assassiné en pleine rue à Pristina.</p> + +<p>La reconnaissance d'un chef religieux de leur nationalité à Uskub est +un fort atout dans le jeu des Serbes ; quant à leurs écoles, bien que +relativement nombreuses et assez fréquentées, elles ne peuvent lutter +contre les écoles bulgares qui ont inondé tout le pays et où se +déploie une activité fébrile. L'influence politique de la monarchie +austro-hongroise à Belgrade s'applique à enrayer les efforts que font les +Serbes pour déborder sur les contrées avoisinantes de la Péninsule; aussi +l'antagonisme serbo-bulgare se réduit-il actuellement à des conflits +partiels. Toutefois, certains indices laissent prévoir qu'avec la nouvelle +dynastie, la politique serbe en Macédoine va changer de physionomie. On +travaille avec plus d'énergie; on organise des bandes qui passent la +frontière et sont prêtes à lutter par les mêmes moyens que les Bulgares.</p> + +<p>On parle, il est vrai, d'une action politique commune, déterminée par la +crainte qu'inspire aux deux États le péril autrichien si réel; mais, au +fond, on peut dire que leur jalousie réciproque l'emporte sur les autres +considérations, car les Serbes convoitent Salonique autant que les +Bulgares. L'opposition de leurs intérêts paraît rendre problématique une +entente sincère et durable.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<h4>LES ALBANAIS</h4><br><br> + + +<p>Bien que, depuis quelques années, il se produise en Albanie un puissant +mouvement autonomiste, la question albanaise est encore obscure pour +l'Europe; nous la traiterons donc avec quelques développements.</p> + +<p>Ce peuple autochtone, dans tous les cas établi depuis une haute antiquité +sur les côtes orientales de l'Adriatique, peut se prévaloir de ces droits +historiques que jusqu'à présent nous n'avons pu reconnaître pleinement +qu'aux Roumains. Bien que son origine soit très discutée, il doit +certainement former un rameau des Illyriens, mais transformé par son +mélange avec un élément romain. Comme leurs ancêtres d'Illyrie réputés +pour leur bravoure et leur esprit d'indépendance, les Albanais aiment +avant tout les armes et la liberté; ils sont partagés en un certain nombre +de clans, Mirdites, Ghègues, Tosques, Liapes, etc. À cette conservation de +leur indépendance, ils ont sacrifié jusqu'à leur foi; la plupart, en effet, +ont embrassé la religion musulmane, pour ne pas subir la condition du +raïa. Les Albanais restés chrétiens se subdivisent en grecs orthodoxes et +en catholiques; ces derniers, au nombre de plus de 100,000, se trouvent du +côté de Scutari[19].</p> + +<p>[Note 19: La population de l'Albanie, qui s'est toujours opposée aux +opérations du recensement, n'a pu être exactement établie. On peut +l'évaluer, avec l'Épire, à environ 1,900,000 habitants, dont 500,000 +orthodoxes, 200,000 catholiques et le reste de religion musulmane. Les +orthodoxes sont en majorité de race roumaine.]</p> + +<p>Il existe entre les clans certaines rivalités et certaines causes de +désunion, géographiques, sociales et religieuses, rendant très difficile +une action concertée des comités albanais qui ont leurs sièges à Naples, +à Bucarest et en Égypte. Entre les Ghègues et les Tosques, par exemple, +règnent des haines séculaires: les premiers, au nord, sont musulmans ou +catholiques; les seconds, dans la basse Albanie, musulmans ou orthodoxes. +Les Ghègues, pasteurs et guerriers, ont gardé un caractère plus aventureux; +les Tosques sont plus pénétrés d'hellénisme. Certaines tribus, comme les +Mirdites, appartiennent exclusivement à l'Église de Rome.</p> + +<p>Les musulmans d'Albanie se partagent eux-mêmes en deux rites fort +différents, les uns coreligionnaires des Turcs et soumis au khalifat, les +autres affiliés à une secte dite des <i>Behtashli</i>, qui continue à faire de +nombreux adeptes. Ils sont non reconnus, mais simplement tolérés par le +gouvernement ottoman. Les derviches auxquels ils obéissent possèdent un +énorme ascendant sur la population.</p> + +<p>On voit donc que les Albanais, divisés en deux religions, sont en outre +partagés en quatre rites, et comme conséquence reçoivent leur mot d'ordre +de quatre chefs spirituels différents. Aussi, pour bien s'entendre en vue +d'une action commune contrariée par ces barrières, doivent-ils d'abord +se pénétrer de leur individualité ethnique. Ce résultat aurait déjà été +pleinement obtenu, si la Porte leur avait permis l'usage de leur propre +langue dans leurs écoles.</p> + +<p>Sous ce rapport encore, ils se trouvent dans une condition d'infériorité +vis-à-vis des Bulgares, des Roumains, des Serbes et des Grecs. Le jour où +ils auront le droit de s'instruire en albanais, les idées nationales +trouveront un écho plus puissant dans les coeurs, car cette race, toute +soumise qu'elle soit à des influences morales contradictoires, n'a pas +encore perdu la conscience de sa nationalité.</p> + +<p>Lorsque les Turcs, après leur arrivée en Europe, voulurent s'étendre dans +les régions albanaises, ils y rencontrèrent la plus héroïque résistance +de la part des populations ayant à leur tête le fameux Georges Castriota, +dit Scanderbeg. Après la mort de celui-ci, les Albanais furent contraints +d'accepter la loi du vainqueur, dont ils adoptèrent en masse la religion. +Tout en acceptant de faire partie de l'Empire ottoman, ils n'en +conservèrent cependant pas moins leurs moeurs propres et, ce à quoi ils +tiennent par-dessus tout, la pleine liberté sur leur territoire, que sa +formation montagneuse rend d'ailleurs en partie inaccessible.</p> + +<p>Aujourd'hui encore, dans ce monde à part, circulent des tribus nomades où +est à peine éveillée la conscience nationale. C'est que, généralement, +les Albanais ne peuvent s'astreindre à une organisation administrative +régulière, et ils ont opposé une résistance opiniâtre à chaque tentative +du gouvernement turc pour introduire chez eux quelques changements +appropriés aux nécessités du temps.</p> + +<p>S'ils constituent eu Europe le seul élément sur lequel, en partie du moins, +la Turquie pourrait encore s'appuyer, les Albanais sont d'autre part, +pour l'Empire ottoman, une cause de faiblesse, en raison de cet esprit +d'indépendance, compliqué d'instincts anarchiques et pillards, qui inflige +souvent à la Turquie des déboires et des humiliations. De plus, accoutumés +aux privilèges, aux faveurs, aux pires abus, ils s'appliquent à faire +échouer toute tentative de réformes.</p> + +<p>Leurs clans, commandés par une oligarchie aristocratique héréditaire, +obéissent aveuglément à leurs beys et se lèvent comme un seul homme à +l'appel de ceux-ci, pour repousser parfois même la force armée impériale. +Certaines tribus, surtout les nomades, ne reconnaissent pour ainsi dire +pas l'autorité du sultan; elles refusent l'impôt et le service militaire +et n'acceptent même pas un recensement. Par un contraste saisissant, c'est +pourtant au sein de la population albanaise que se recrutent les plus +hauts fonctionnaires civils et militaires de l'Empire.</p> + +<p>Ce peuple fut à deux doigts de proclamer définitivement son indépendance, +au temps d'Ali pacha de Tébélen. Ce satrape, aussi corrompu que génial, +mettant au service de ses talents militaires toutes les ressources d'une +diplomatie astucieuse, s'était déclaré rebelle, et, en dehors de l'Albanie, +il étendit sa domination sur l'Épire, la Thessalie et une partie de +la Macédoine. Le sultan put donc craindre, à un moment donné, que la +puissance albanaise ne supplantât celle des Osmanlis; il fallut employer +la trahison pour venir à bout d'Ali pacha.</p> + +<p>Chaque fois que la Turquie ou les puissances européennes ont porté +atteinte à leurs droits, les Albanais ont recouru aux armes: ainsi après +le traité de San-Stefano, ainsi après le traité de Berlin. Leurs luttes +avec les Monténégrins, pour la conservation de territoires cédés à ces +derniers, sont restées proverbiales. Pour défendre la région attribuée au +Monténégro par le traité de Berlin, les Albanais se constituèrent en ligue; +ils substituèrent aux autorités turques un gouvernement national et +s'organisèrent pour la résistance comme un État indépendant de l'Empire +ottoman.</p> + +<p>Cette décision d'opposer la force à toute prise de possession d'un pouce +de leur terre par les Monténégrins se résumait pour les Albanais dans la +formule: toute rectification de frontière sur notre territoire est nulle +et non avenue.</p> + +<p>Sommée par les puissances de dissoudre la ligue albanaise, la Porte envoya +sur les lieux Méhémet-Ali, un des plénipotentiaires du traité de Berlin. +Celui-ci y fut assassiné. Il est probable d'ailleurs que la Turquie +encourageait sous main la rébellion albanaise, avec la pensée d'y rendre +impossible la cession des régions disputées.</p> + +<p>La Russie et l'Angleterre durent intervenir en faveur des droits du +Monténégro, et le chef du parti libéral anglais, lord Beaconsfield, qui +professait le respect du principe des nationalités, proposa, à cette +occasion, que l'on reconnût la demi-autonomie de l'Albanie sous la +suzeraineté du sultan.</p> + +<p>Les puissances firent des démonstrations navales dans les eaux de Dulcigno, +pour exercer une pression tant sur les Albanais que sur les Turcs. Ces +derniers avaient surtout à craindre que la perte de ce district maritime +ne donnât lieu à un mouvement révolutionnaire et à quelque attentat à +Yldiz-Kiosk de la part de la coterie albanaise exaspérée; aussi la +Porte informa-t-elle d'abord les puissances que si les Monténégrins +franchissaient la frontière, elle se verrait obligée de les repousser +militairement.</p> + +<p>Elle céda pourtant devant l'attitude énergique de la flotte britannique et +parvint à maîtriser le mouvement des Albanais, lesquels n'abandonnèrent +toutefois la ville de Dulcigno qu'après une résistance acharnée opposée +aux troupes turques elles-mêmes. C'est ainsi que le Monténégro finit par +obtenir satisfaction.</p> + +<p>Lorsqu'il s'agit de la rectification des frontières gréco-turques, les +beys albanais formèrent une nouvelle ligue de résistance. On eût assisté +à un nouveau conflit suivi d'une nouvelle intervention européenne, si le +gouvernement ottoman n'était venu à bout des plus intransigeants, en +procédant à l'arrestation des uns et en achetant le désistement des autres +par l'octroi de fonctions importantes et de sinécures.</p> + +<p>C'est le procédé habituel de la Porte, lorsque l'influence d'un bey +albanais suscite les appréhensions du pouvoir central: on s'arrange alors +de façon à le dépayser en l'envoyant en Asie Mineure, à moins de le garder +à Constantinople, où l'on a l'oeil sur lui. Ce système de corruption a +souvent arrêté les mouvements populaires en Albanie, où les habitants +subordonnent toute initiative au consentement de leur oligarchie quasi +féodale.</p> + +<p>Par contre, le gouvernement turc envoie assez fréquemment des agents dans +cette contrée pour y provoquer des émeutes, comme peut-être celle où fut +tué, il y a un an, le consul russe Tcherbina.</p> + +<p>Cette manoeuvre est familière à la Porte, lorsqu'elle sent que les +événements menacent de tourner à son désavantage. Elle impute alors à la +résistance des populations musulmanes de l'ouest l'impossibilité où elle +se trouve, dit-elle, d'accéder aux injonctions de l'Europe. Cette vieille +tactique hypocrite lui sert tout au moins à gagner du temps, résultat +appréciable pour un État dont les bases sont ébranlées et qui met tout +en oeuvre pour tâcher de prolonger son agonie.</p> + +<p>Les deux puissances dont les intérêts se heurtent aujourd'hui en Albanie +sont l'Autriche-Hongrie et l'Italie.</p> + +<p>La première, privilégiée par sa position géographique et recrutant des +clients parmi les beys obérés qui reçoivent ses subsides, cherche à +pénétrer dans ce pays avec son avant-garde de missionnaires catholiques. +Ses jésuites dirigent à Scutari un excellent lycée, mais, malgré l'effort +de ces religieux, leurs élèves manifestent ouvertement des sentiments +philo-italiens, favorisés par le fait que, recevant l'enseignement +en langue italienne, ils subissent le charme d'une des plus nobles +littératures qui soient. En dépit de cette circonstance rassurante, le +gouvernement de Rome a cru devoir créer un lycée à Scutari, ainsi que +plusieurs écoles sur le littoral de l'Adriatique et de la mer Ionienne.</p> + +<p>Ainsi, en Albanie, les sympathies pour l'Italie, dues à la parenté +ethnique, sont des plus vives et des plus spontanées. Il y a toujours eu +de nombreuses migrations d'un versant de l'Adriatique à l'autre et l'on +sait que les Albanais ont jadis fourni des gardes aux princes italiens, +notamment aux rois de Naples[20].</p> + +<p>[Note 20: Il existe dans l'Italie méridionale une colonie albano et +épiro-italienne qui n'a point perdu conscience de son origine. L'on doit +à son initiative l'organisation de plusieurs comités tels que la <i>Societa +nazionale albanese</i> de Rome et le <i>Comitato nazionale albanese</i> de Lungro +(Calabres), ainsi que la fondation du collège ecclésiastique de +San-Adriano, près de Naples.]</p> + +<p>Si l'Italie s'attache à développer son influence dans ce pays, surtout +du côté de Scutari, où sa langue est d'un usage courant, c'est qu'elle a +compris depuis longtemps de quelle utilité pour sa politique économique +pourraient être les ports albanais.</p> + +<p>Des considérations analogues agissent sur l'Autriche-Hongrie, qui ne +néglige rien pour préparer sa descente vers le sud. Elle a d'autres +moyens que la propagande scolaire et tâche, comme nous venons de le +dire, de s'assurer les beys les plus influents par des présents qu'ils +ne repoussent pas et qui entretiennent leur vie de désordre et de +prodigalité. De la sorte, le cabinet de Vienne espère provoquer au moment +opportun quelque révolte lui permettant d'intervenir et de tenter du moins +de mettre ses plans à exécution.</p> + +<p>Vis-à-vis des petits États balkaniques, les Albanais exercent une +surveillance ombrageuse; qu'il s'agisse des Serbes, des Bulgares ou des +Grecs, aucune extension territoriale à l'avantage de ceux-ci ne saurait +s'opérer pacifiquement sur leur territoire. Aux Serbes, ils disputeraient +les armes à la main la Vieille Serbie, où ils forment la majorité de la +population; déjà, à la moindre velléité qu'ils soupçonnent, ils se livrent +à titre de représailles à des incursions sur le territoire de leurs +voisins, et la Porte est obligée de se justifier vis-à-vis du gouvernement +de Belgrade.</p> + +<p>D'autre part, si la Bulgarie essayait d'occuper la Macédoine, elle serait +mise en contact avec l'Albanie et nous verrions se produire des faits +analogues.</p> + +<p>Quant à la Grèce, si on lui attribuait jamais l'Épire, rien ne pourrait +arrêter un soulèvement général des Albanais,--car le fait d'avoir donné à +la cause hellénique de 1821 des Canaris et des Miaoulis, natifs d'Hydra et +de Spezza, centres purement albanais, ne les empêche pas de considérer les +Grecs comme les plus dangereux ennemis de leur race.</p> + +<p>Cette antipathie est générale; même les Albanais orthodoxes[21] l'éprouvent +politiquement vis-à-vis d'Athènes, bien que la langue grecque, à laquelle +la religion sert de véhicule, jouisse parmi eux d'un certain prestige.</p> + +<p>[Note 21: Les statistiques des Albanais sont généralement erronées, +beaucoup d'orthodoxes étant portés comme Grecs, Bulgares ou Serbes, et +beaucoup de mahométans comme Turcs; en réalité, la race est beaucoup moins +mélangée.]</p> + +<p>D'ailleurs le royaume hellénique possède déjà beaucoup d'Albanais; leur +langue est parlée dans l'Attique et jusque dans Athènes. La ville de +Thèbes est albanaise, comme Psara, Hydra, Spezza, l'île de Colouri, etc. +Les Grecs n'auraient aucun intérêt, croyons-nous, à augmenter encore par +des annexions la proportion de cet élément turbulent et jaloux.</p> + +<p>En revanche, les Albanais s'accordent assez bien avec les nombreux +Roumains de leur contrée; on sait d'ailleurs qu'ils se trouvent répandus +sur la zone où le latin populaire fut, en Orient, supplanté par le grec. +Issu des Thraces et des Besses latinisés, Pélasge d'origine, leur peuple +n'est-il point par le sang apparenté aux Roumains, au même titre que les +Celtes l'étaient aux Francs?</p> + +<p>Formant essentiellement une nation armée, toujours debout et dominée par +des instincts guerriers, l'Albanie serait donc en Europe, à certains +égards, comme le boulevard de l'Empire ottoman, qui se contente d'y +exercer une domination plutôt nominale et d'y trouver, en cas de guerre, +un précieux appoint de troupes auxiliaires. Mais, à tout prendre, les +Albanais ont surtout le souci de leur indépendance, qu'ils ont su défendre +même contre la Turquie. Une solution plaçant cette indépendance hors de +toute atteinte et ne subordonnant l'Albanie à aucun autre élément de la +Péninsule ne rencontrerait sans doute pas de leur part un parti pris qui +en compliquerait les difficultés d'exécution.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<h4>LES GRECS</h4><br><br> + + +<p>Nous commencerons ce chapitre en priant les lecteurs hellènes sous les +yeux desquels tomberont ces lignes de ne pas prendre notre franchise en +mauvaise part, lorsque nous exprimons notre opinion sur leurs désirs +immodérés d'expansion--aussi bien d'ailleurs que nous l'avons fait pour +les Bulgares.</p> + +<p>Nous tenons à déclarer que nous ressentons pour la nation hellénique une +sympathie tout aussi sincère que pour les autres nations chrétiennes +d'Orient; car, malgré la diversité des langues, nous considérons un peu +tous ces peuples comme frères, comme très proches parents en tout cas. +Mais nous avons avant tout songé, dans cet ouvrage, à aplanir les +obstacles insurmontables pour la réalisation de notre projet de +pacification et de confédération, et parmi ces obstacles se dressent en +première ligne les menées panhellénistes de ceux qui voudraient voir la +réalisation prochaine de leurs voeux.</p> + +<p>Nous n'allons pas jusqu'à demander aux patriotes d'Athènes de renoncer au +fond de leur coeur à tout leur idéal; nous souhaitons seulement de leur +voir laisser à l'avenir le soin de réaliser, parmi leurs rêves de grandeur, +une partie équitable et possible dont ils devraient se contenter.</p> + +<p>Jusqu'ici, en effet, bien qu'elle ait subi dans les guerres des défaites +réitérées, la Grèce a obtenu d'importants avantages. Malgré l'annexion de +la Thessalie, qui est un fait accompli depuis 1881, et celle de la Crète, +qui le deviendra bientôt, les Grecs paraissent voués à n'être jamais +satisfaits.</p> + +<p>Considérant Athènes comme une capitale provisoire, ils semblent hallucinés +par la «grande idée» de la reconstitution, à leur profit, d'un Empire +byzantin qui engloberait Constantinople,--une convoitise qui hante +également le cerveau des Bulgares.</p> + +<p>Ils invoquent des droits de priorité historique dans les Balkans et +prétendent même que toutes les provinces européennes de la Turquie +devraient légitimement leur revenir.</p> + +<p>Il est vrai que les Grecs, aussi bien que les Albanais, peuvent se dire +autochtones dans une partie de la Péninsule, comme élément directement +superposé à la couche primitive pélasgique; mais, de nos jours, il serait +bien difficile de reconnaître aux peuples des droits de possession basés +sur la preuve plus ou moins indubitable d'une situation de premier +occupant. Du fait d'avoir vécu comme indigènes ou comme colons sur +certains points du territoire balkanique, il ne s'ensuit pas que les Grecs +puissent aujourd'hui réclamer politiquement ces régions, qui ont subi tant +de bouleversements durant le cours des siècles et ont été habitées, tour +à tour, par tant d'autres peuples dont les empreintes y sont peut-être +restées plus profondes. Les anciens Grecs se croyaient si peu des droits +exclusifs dans ces contrées qu'ils considéraient comme barbares les +populations de la Thrace, de l'Épire et de la Macédoine; et, en fait, +ils n'y ont jamais eu que quelques colonies.</p> + +<p>L'Empire byzantin fut--on le sait--une agglomération de peuples les plus +divers.</p> + +<p>Dans son livre intitulé <i>la Grèce byzantine et moderne</i>[22], M. D. Bikélas +s'efforce de justifier cet Empire de certaines accusations injustes ou +exagérées et de démontrer que l'hellénisme n'est pas responsable de toutes +les fautes de Byzance; il est d'ailleurs obligé d'avouer que «c'est +l'Orient qui constitue pour ainsi dire l'Empire, et que si parmi les +empereurs il y en a quelques-uns qui épousent des Athéniennes, eux-mêmes +sont tous des Thraces, des Arméniens, des Isauriens, des Cappadociens; +mais jamais ils ne sont d'Athènes, ou de Sparte, ou d'une autre origine +vraiment hellénique».</p> + +<p>[Note 22: Paris, Firmin-Didot, 1893.]</p> + +<p>À part le littoral, l'élément grec existant dans la péninsule balkanique +se trouve disséminé au milieu d'autres races. Il n'en a jamais été +autrement. Même dans l'antiquité, ce peuple, si colonisateur sur bien des +points du littoral méditerranéen, s'est toujours tenu à l'écart des races +barbares et guerrières du nord. Cet éloignement, basé sur la crainte +plus peut-être que sur l'aversion, s'est trouvé justifié, puisque ce fut +Philippe de Macédoine, père d'Alexandre, qui ensevelit, après des guerres +mémorables, la gloire et l'indépendance helléniques.</p> + +<p>Ainsi donc les Grecs, tout en conservant des droits sur les maigres +portions de territoires qu'ils occupent encore, ne sont guère autorisés +historiquement à revendiquer la pleine possession de la Thrace, de la +Macédoine et de l'Épire. Le consentement de l'immense majorité des +habitants leur est refusé, et si même la tradition hellénique s'est +maintenue dans une partie de la Péninsule, c'est grâce à la seule +influence de l'Église grecque orientale et aux grands privilèges qui +placèrent longtemps sous la tutelle religieuse du patriarcat tous les +chrétiens d'Orient.</p> + +<p>Les hauts dignitaires d'un culte qui, en Turquie, représente une véritable +force politique, parvinrent tout d'abord à englober dans la sphère de +l'hellénisme toutes les nationalités chrétiennes subjuguées, chez +lesquelles le sentiment de leur foi remplaça pendant longtemps le +sentiment national endormi. La religion semblait ne faire qu'un avec +l'hellénisme, confusion résultant de ce que Mahomet II reconnut, après la +conquête de Byzance, avec un remarquable sens politique, au patriarcat, +des droits assez étendus pour que tout le fantôme de la vie politique des +roumis gravitât autour de lui. Ce fut presque un État dans l'État et, +dans tous les cas, un intermédiaire commode entre l'élément dominant et +l'élément dominé.</p> + +<p>L'hellénisme eut donc ce double point d'appui, l'Église et l'école. +Il présida à l'organisation des communautés et parut longtemps aux +populations chrétiennes comme un prolongement du pouvoir impérial d'avant +1453. Quand rien n'avertissait encore du contraire, comment les écrivains, +les touristes et même les ethnographes n'auraient-ils pas été portés à +croire que les populations de ces contrées, où dominaît cette forme de +l'hellénisme, étaient uniformément de race grecque?</p> + +<p>À propos de chacune de ces populations, Bulgares, Roumains, Serbes, +Albanais, nous avons expliqué comment et quand s'opéra le réveil national, +finalement dirigé autant contre la grécisation que contre la domination de +la Turquie.</p> + +<p>Fait singulier, ce mouvement séparatiste naquit au moment même où la +reconnaissance de l'indépendance de la Grèce semblait devoir offrir à +l'hellénisme une base solide. Mais les Grecs ne se tinrent pas pour battus; +ils conservèrent l'espoir d'helléniser, puis d'occuper la Macédoine et +l'Épire. Avant la création d'un État bulgare, n'affirmaient-ils pas leurs +droits sur le territoire actuel de la principauté!</p> + +<p>C'est seulement aujourd'hui, quand les Serbes et les Roumains prennent +position dans la lutte d'influence, que leur foi en la réalisation de leur +idéal commence à être ébranlée.</p> + +<p>Un autre signe de désaffection était pourtant de nature à leur donner à +réfléchir. Nous avons montré quel concours moral et même matériel reçurent +les Grecs de 1821 de la part de tous les chrétiens de Turquie; à ce moment, +leur cause fut celle de tous les roumis; même en 1854, même en 1877, ils +furent puissamment assistés par les populations de Macédoine appartenant à +d'autres races.</p> + +<p>Or, pendant la dernière guerre gréco-turque, cet appui leur fut totalement +refusé. Et non seulement la Turquie ne trouva contre elle, dans les rangs +de l'armée du roi Georges, aucun des éléments qui jadis prêtaient leurs +forces aux insurrections des Grecs, mais, en Épire, on vit même des +Roumains et des Albanais chrétiens prendre les armes contre les troupes +helléniques.</p> + +<p>Avec une incroyable obstination, Athènes cherche encore à regagner le +terrain perdu. Elle redouble d'efforts par la création de consulats et +d'écoles, par l'envoi d'agents de propagande, et se saigne à blanc pour +détourner de son maigre budget le million et demi de drachmes--outre les +sommes fournies par la libéralité des particuliers--qu'elle jette en +Macédoine. Surtout, elle masque ses insuccès par des statistiques faussées, +qui trompent malaisément les chancelleries, si elles sont encore souvent +accueillies sans contrôle par la presse européenne, et qui fournissent des +éléments erronés à des brochures politiques.</p> + +<p>Le moment viendra où le public se fera une opinion plus conforme à la +réalité des faits. Déjà les Bulgares ont concentré sur eux toute +l'attention aux dépens des Grecs. Ce n'est encore qu'une étape, et, quand +elle sera franchie, la part qui revient à chaque peuple de la péninsule +balkanique apparaîtra clairement aux yeux de tous.</p> + +<p>Cette propagande hellénique avait de beaucoup précédé l'indépendance de la +Grèce, qui en fut l'unique résultat et qui tourna même contre la «grande +idée», en ce sens que d'autres «idées» firent leur chemin dans le monde et +se mirent en travers de l'accomplissement de celle-ci.</p> + +<p>Dès 1740, la première école secondaire grecque avait été ouverte à Cojani; +elles se multiplièrent à mesure que grandirent les appétits d'extension +territoriale des Hellènes.</p> + +<p>Le grand malentendu fut celui-ci: les nationalités chrétiennes fatiguées +du joug musulman, qui avaient pris une part active au mouvement de 1821, +avaient eu l'illusion que la Grèce, constituée en État, les aiderait à son +tour à secouer la domination ottomane; mais celle-ci afficha de tout temps +les vues les plus égoïstes. Au lendemain même de sa libération, elle +refusa le droit de cité à ceux qui venaient de verser leur sang pour elle +et les «autochtones» mirent en quarantaine les «hétérochtones».</p> + +<p>Il se confirme de plus en plus que la Grèce est indifférente au fait que +les roumis restent ou non roumis; il semblerait au contraire qu'elle voit +de mauvais oeil tout mouvement d'émancipation qui ne se dessine pas à son +profit: c'est ainsi qu'elle tient en ce moment ostensiblement le parti des +Turcs contre les Bulgares, ses imitateurs.</p> + +<p>D'ailleurs, en admettant le point de vue égoïste auquel ils se placent, +les Grecs sont excusables d'en vouloir aux Bulgares. La Grèce, en effet, +espérait que les soulèvements des chrétiens de Turquie, surtout celui de +1854, tourneraient à son profit, et ce sont les Bulgares qui, en obtenant +une Église indépendante du patriarcat oecuménique, ont donné le signal de +l'affranchissement de toutes les nationalités de l'influence hellénique.</p> + +<p>Mais il faut toujours admirer un prodige d'énergie, même mal employée. +Les Grecs, qui jusqu'alors travaillaient avec assez de sang-froid, +déployèrent pour la lutte suprême une activité fébrile. Eux qui, en 1877, +ne possédaient encore sur le territoire turc que 111 écoles de garçons et +de filles peuplées de 5,361 élèves, comptaient déjà, dix ans plus tard, +c'est-à-dire en 1887, 339 écoles avec 18,541 élèves, et, aujourd'hui, ils +en ont porté le nombre à 973, ayant une population scolaire de 57,681 +sujets.</p> + +<p>Le gouvernement d'Athènes, le patriarcat et les communautés +ecclésiastiques assument les frais considérables de cette propagande, qui +s'exerce non dans les communes peuplées d'éléments grecs, généralement +négligées celles-là, mais dans les communes roumaines, bulgares et, toutes +les fois que c'est possible, albanaises.</p> + +<p>Ces populations ne dédaignent pas les bienfaits de l'instruction, même +en langue grecque; elle est appréciable dans un pays essentiellement +polyglotte, et la concurrence des propagandes y a réduit à 5 pour 100 le +nombre des illettrés mâles parmi les individus âgés de moins de trente ans.</p> + +<p>Au point de vue politique, cependant, le résultat est nul: le grec est +toujours une langue de superfétation, un simple véhicule d'idées, laissant +subsister dans la famille l'emploi exclusif de la langue nationale. Un +exemple typique: l'Avéroff des Olympiques, le grand bienfaiteur de la +Grèce, est natif de Metzovo, et ses collatéraux, issus d'un frère, +continuent d'habiter ce centre roumain hellénisant; eh bien, ils parlent +le roumain, et chez eux les femmes ignorent même le grec.</p> + +<p>Combien était vaste l'idéal de la Grèce jusqu'en 1870! <i>La Carte +ethnographique de la Turquie d'Europe et de la Grèce</i>, publiée à Londres +en 1876[23], par Ed. Stanford, comprenait comme pays helléniques, outre +l'Épire et une partie de l'Albanie, toute la Macédoine depuis Struga (près +d'Ochrida) et Kacianik au nord, ainsi que le sud de la Bulgarie jusqu'à +Kustendil, la Roumélie Orientale, toute la Thrace et même les côtes de la +Bulgarie.</p> + +<p>[Note 23: Traduction française, Dentu, 1877. Cette carte accompagnait un +mémoire sur la répartition des races de la péninsule balkanique, concluant +à la «parfaite nationalité hellénique de la Thrace et de la Macédoine».]</p> + +<p>Le traité de San-Stefano aurait ruiné toutes ces espérances; le traité +de Berlin leur porta quand même un coup sensible en englobant dans la +Roumélie Orientale des territoires ambitionnés par les Grecs.</p> + +<p>Pour combattre les prétentions ethnologiques émises par Schafarik et +autres publicistes slaves, on fit dresser, en Grèce, des cartes tendant +à démontrer la prédominance de l'élément hellénique dans tout le sud de +l'empire ottoman européen. Telle est la carte éditée chez E. Kiepert, à +Berlin, aux frais de M. Stéphane Zamfiropoulo.</p> + +<p>Mais pas plus que les panslavistes, les panhellénistes ne sauraient +changer la nationalité véritable des pays en passant des couleurs sur +des cartes.</p> + +<p>L'idéal des Grecs, privés de tout appui extérieur, n'a plus de chances de +se réaliser un jour, maintenant que l'hellénisme a perdu tout le terrain +gagné par chacun des éléments chrétiens qui recherchent leur développement +ethnique national.</p> + +<p>Les statistiques les plus dignes de foi prouvent que l'élément grec est +peu nombreux en Macédoine; on ne le trouve guère que dans le district de +Castoria et dans la région de Serfidjé (Servia). À Bitolia (Monastir), le +centre le plus important du pays, en dépit des apparences, il n'existe +pas. Ce sont les Roumains grécisants, en grand nombre, qui peuvent donner +le change, mais la minorité des nationalistes tend de plus en plus +à absorber ces «grécomanes»; ce sera l'affaire d'une génération, et +peut-être l'institution d'un chef religieux roumain accélérera-t-elle +ce mouvement.</p> + +<p>Si nous passons à l'Épire, le même phénomène se constate. Pas de Grecs. +À part Janina et quelques pauvres villages des environs, on ne rencontre, +en dehors des Albanais, qu'un élément roumain, supérieur comme culture +intellectuelle et situation économique. Les deux versants du Pinde sont la +citadelle même du roumanisme, avec leur population pastorale formant une +masse compacte absolument rebelle à l'hellénisation.</p> + +<p>Même dans la Thessalie grecque, si l'on part de Metzovo en Épire, on ne +trouvera que l'élément roumain sur toute la chaîne des monts où prend +sa source l'Aspropotamos. Cet élément domine encore dans le massif de +l'Olympe, où lui appartiennent les communes les plus riches et les plus +peuplées, tandis que les Grecs y sont pauvrement représentés.</p> + +<p>Si donc la Grèce reste vénérable par son passé, l'avenir de l'hellénisme +est plus que compromis, malgré l'emploi de procédés démodés, tels que +révoltes fomentées, manifestations tapageuses, plébiscites mensongers +tendant à démontrer que telle ou telle population est hellène.</p> + +<p>Ce système, aujourd'hui usé, a pourtant réussi pour l'annexion de la +Thessalie. On y avait organisé une révolution; des troupes régulières +grecques coopéraient avec les rebelles. La Turquie, éprouvée par tant +d'hécatombes et surtout ne pouvant plus, sans aucun profit en perspective, +entreprendre une nouvelle guerre qui eût consommé la ruine de ses finances, +s'adressa à l'Angleterre. La médiation de celle-ci eut pour résultat +d'aplanir le conflit au moyen d'une rectification de frontières en +Thessalie et en Épire, de sorte que la Thessalie revint à la Grèce par +de simples manoeuvres diplomatiques.</p> + +<p>Cela ne vaut pas évidemment l'Épire et la Macédoine, contrées fertiles et +peuplées dont la possession assurerait d'abondantes richesses au royaume +hellénique, dont le sol est si improductif. C'est pourquoi les Grecs se +butent dans des convoitises d'autant plus vaines qu'en dehors des bonnes +raisons que nous avons données, l'expérience faite en Thessalie est +probante. La Grèce est un pays essentiellement chauvin qui ne permet pas +le libre développement des autres races; au surplus, avec des finances +avariées, avec une population et une armée insuffisantes par rapport à ses +rivaux, elle ne saurait actuellement offrir des garanties sérieuses de +prospérité et d'avenir à des populations étrangères, en admettant même +le cas improbable où elle arriverait à les conquérir.</p> + +<p>Est-ce à dire que la Grèce n'ait aucune perspective devant elle, et que, +découragée, elle doive vivre de regrets stériles?</p> + +<p>Au lieu de poursuivre une dangereuse politique d'expansion, que +n'imite-t-elle l'exemple de la Roumanie, qui se fortifie au dedans pour +être respectée au dehors? Que ne réforme-t-elle une administration qui +fait regretter le régime turc, il faut bien le dire, aux populations +roumaines de Thessalie qui ont d'ailleurs officiellement protesté contre +leur annexion à la Grèce? Les Macédoniens, les Épirotes et les Albanais +n'ont pas la moindre envie de subir à leur tour cette administration, et +la Grèce a malheureusement fourni des arguments à ceux qui font de la +conservation d'un fantôme de Turquie un article de leur <i>credo</i> politique.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<h4>LES MONTÉNÉGRINS</h4><br><br> + + +<p>Formé d'un massif montagneux inaccessible, le Monténégro, grâce à sa +précieuse situation géographique et à l'indomptable courage de ses +habitants, a toujours pu sauvegarder son indépendance. Voici en quels +termes s'exprimait jadis le sultan Émir khan, en parlant de ce vaillant +petit peuple: «Nous, le sultan Émir khan, dont la domination s'étend de +l'orient à l'occident, faisons connaître à nos vizirs, pachas et cadis +de Bosnie, Herzégovine, Albanie et Macédoine, provinces limitrophes du +Monténégro, que les Monténégrins n'ont jamais été les sujets de notre +Sublime Porte, afin qu'ils soient bien accueillis à la frontière, et nous +espérons qu'ils procéderont de même vis-à-vis de nos sujets.»</p> + +<p>Le traité de Berlin assura au Monténégro une extension territoriale, avec +les ports d'Antivari et de Dulcigno, débouchés maritimes précieux pour son +avenir économique. Ses habitants avaient mérité cet agrandissement par +leur conduite héroïque en 1876 et en 1877, quand ils immobilisèrent un +corps d'armée turc de 50,000 hommes. Ce n'est qu'après la défaite des +Serbes que, renonçant à leur tactique offensive habituelle, ils durent +se contenter d'une admirable défensive.</p> + +<p>En vertu du traité de San-Stefano, le gouvernement ottoman cédait au +Monténégro une zone de terrain appréciable. Un peuple qui avait aussi +vaillamment lutté pour la croix depuis des siècles était bien digne +d'être pris en considération, après la guerre victorieuse dans laquelle +il venait de se couvrir de gloire; mais les puissances ne donnèrent qu'une +insuffisante satisfaction à ses voeux, malgré l'appui de la Russie.</p> + +<p>L'Autriche-Hongrie, qui avait jeté son dévolu sur la Bosnie et +l'Herzégovine, première étape de son <i>Drang nach Osten</i>, se réserva +des régions appartenant au massif montagneux du Monténégro; on reprit +même le district de Spizza, qui lui avait été accordé par le traité de +San-Stefano. Le seul avantage réel dont bénéficia la principauté fut son +extension dans la direction de l'Albanie, qui facilitait l'exploitation de +ses forêts et de ses richesses minérales, en portant son commerce un peu +au delà de la zone dans laquelle le renfermait sa situation alpestre.</p> + +<p>Mais jamais les Monténégrins ne pourront oublier que leur avenir est vers +les Balkans, où ils voudraient, en attendant mieux, quelques nouvelles +rectifications de frontières destinées à consolider leur pays et à lui +assurer un peu plus de terres arables. Le prince régnant actuel, si avisé, +si favorisé aussi par de hautes alliances, cherche à tirer parti de ses +liens avec les cours européennes pour jeter les bases d'une politique +d'expansion. On sait que la princesse Hélène de Monténégro est montée +sur le trône d'Italie et que le roi de Serbie actuel, Pierre Ier +Karageorgevitch, est veuf de la fille aînée du prince Nikita, dont il a +eu des enfants, tandis que le prince Mirko est apparenté aux Obrenovitch +par sa femme, née Constantinovitch.</p> + +<p>Le Monténégro a fait partie, au moyen âge, de l'empire de Douchan, et +lorsque, au seizième siècle, les Turcs soumirent les Serbes à leurs armes, +il dut à ses défilés imprenables de pouvoir résister aux hordes musulmanes. + +<p>Le prince Nikita, aussi habile diplomate que valeureux guerrier, et +tout absorbé en apparence par l'introduction à Podgoritza des systèmes +agricoles les plus modernes, n'en suit pas moins avec activité la ligne de +sa politique extérieure. L'idée d'une union intime avec la Serbie et de la +fraternisation de tous les peuples balkaniques de race slave est le pivot +de l'activité politique de la principauté qui rêve de jouer un jour, parmi +les nations dites jougo-slaves, le rôle du Piémont en Italie ou celui de +la Prusse vis-à-vis des États germaniques.</p> + +<p>En attendant, et quoi qu'il en soit de l'avenir de ces projets ambitieux, +le prince Nikita, par son prestige parmi les races slaves d'Orient dont il +est le plus ancien souverain, comme par ses illustres alliances, pourrait +efficacement contribuer à déterminer un courant favorable à la solution du +problème oriental. Le lien qui l'unit à la Maison de Savoie semble +l'indiquer pour servir en quelque sorte de trait d'union entre l'Italie et +les peuples slaves d'Orient.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<h4>QUE FAIRE?</h4><br><br> + + +<p>De ce rapide coup d'oeil jeté sur la carte de la péninsule balkanique, il +ressort bien qu'après la dissolution fatale de l'Empire ottoman, jamais +les peuples chrétiens, désunis et rivaux, ne pourraient s'entendre +pacifiquement sur leurs droits respectifs, si l'on tentait de partager +entre eux les contrées qui forment encore le domaine des Turcs en Europe. +On se heurterait à des prétentions contradictoires.</p> + +<p>D'ailleurs l'enchevêtrement, la pénétration réciproque des diverses +nationalités exclut tout partage vraiment équitable, car l'ethnographie +et la géographie ne concordent pas et les droits historiques de cette +poussière de peuples n'offrent pas une base plus solide.</p> + +<p>Les Bulgares ne reconnaissent les droits des Grecs que jusqu'à la rivière +Aliacmon (Vistritza) et nient absolument ceux des Serbes sur tout le reste +du territoire[24].</p> + +<p>[Note 24: Dans une carte publiée à Sofia, il y a une vingtaine d'années, +les limites de la Grande-Bulgarie s'étendent jusqu'à Ochrida et Salonique, +et comprennent toute la Macédoine, la Vieille Serbie et même la partie du +royaume serbe située à l'est de la rivière Morava.]</p> + +<p>Les Serbes, de leur côté, réclament l'ensemble de la Macédoine, en +rattachant à leur nationalité toute cette population slave que les +Bulgares affirment être de leur sang.</p> + +<p>Les Roumains et les Albanais s'élèvent contre des visées aussi audacieuses +sur des régions où eux-mêmes se trouvent parfois supérieurs en nombre aux +autres nationalités. Les uns et les autres forment un élément irréductible +qui préférerait même le régime turc actuel à une hégémonie grecque ou +slave, et ils ont pour eux leur établissement bien antérieur dans les +parages qu'ils occupent.</p> + +<p>Les Monténégrins compliquent également le problème en s'appliquant à +provoquer une union slavo-balkanique, également menaçante pour les Grecs, +les Roumains et les Albanais.</p> + +<p>Les Grecs n'admettent pas qu'il y ait en Macédoine des Slaves, des +Roumains et des Albanais, et réclament, comme héritiers de Byzance, +presque toutes les possessions européennes de la Turquie.</p> + +<p>Comme les Serbes, les Grecs redoutent de voir s'établir à Constantinople, +par l'intermédiaire des Bulgares, un grand Etat panslaviste.</p> + +<p>Aussi, quelques personnages grecs, relativement modérés dans leurs +aspirations panhellénistes, ont-ils admis, dans l'éventualité d'une +confédération balkanique, de concéder aux Serbes quelques territoires de +la Macédoine du nord, tout en réservant, bien entendu, pour le royaume +hellénique, le reste de la Macédoine avec Salonique, l'Épire et la Crète.</p> + +<p>Du côté des Serbes, en 1885, M. Mijatovics, alors représentant de son +pays à Londres, a exprimé l'opinion, dans une interview prise par un +journaliste anglais, que l'entente de la Serbie et de la Grèce pourrait +bien former la base d'une future confédération balkanique, mais à la +condition de se partager équitablement la Macédoine.</p> + +<p>Mais quel compte a-t-on tenu, dans tout cela, des Bulgares, des Albanais +et des Roumains?</p> + +<p>Une entente à deux sur ce terrain ne peut avoir aucune valeur, et de +semblables projets ne sont guère plus pratiques et réalisables que ceux +des panbulgares qui voudraient englober toute la Macédoine.</p> + +<p>En prenant pour point de départ l'inéluctable affaissement de la Turquie, +il faut bien pourtant que, dans les contrées nouvellement affranchies et +mises par les compétitions des nationalités hors d'état de s'administrer +elles-mêmes, une autorité quelconque vienne remplacer la domination +ottomane et maintenir entre les petits États balkaniques un équilibre +indispensable pour la paix future de l'Orient.</p> + +<p>Cette autorité ne peut venir que du dehors; or la Russie et +l'Autriche-Hongrie nous paraissent exclues par leurs ambitions mêmes,--car +nous ne voulons tenir aucun compte des ambitions étrangères, puisque nous +nous plaçons au point de vue du seul intérêt des populations +balkaniques.</p> + +<p>Nous avons acquis l'inébranlable conviction--et c'est ici l'idée, +absolument personnelle, qui a déterminé la publication du présent +travail--qu'aucune puissance mieux que l'Italie ne pourrait présider +à l'oeuvre de régénération de ces peuples chrétiens, en se substituant, +avec le consentement de l'Europe, à l'Empire ottoman, pour la tutelle et +l'administration des contrées nouvellement affranchies.</p> + +<p>Cette tutelle durerait jusqu'au jour où les habitants de ces contrées, +aujourd'hui arbitrairement divisées en vilayets et que nous répartirions +mieux en provinces d'Albanie et de Macédoine, auraient acquis une +suffisante maturité politique et économique. Ce jour-là,--il ne tiendrait +qu'à leur sagesse de le hâter,--ces populations auraient à décider de leur +sort par voie de plébiscite et à déclarer si elles préfèrent vivre par +elles-mêmes, sous une forme républicaine ou monarchique, ou être réunies +soit les unes aux autres en fédération, comme les cantons suisses, soit à +tel ou tel État; car il faudrait leur assurer la plus complète liberté de +disposer d'elles-mêmes, après cette période d'attente.</p> + +<p>Mais la solution que nous envisageons comporte, à côté de l'autorité +supérieure jugée indispensable, une seconde condition qui consisterait +en l'établissement d'un lien unissant entre elles non seulement les deux +nouvelles provinces, mais tous les peuples chrétiens de l'Orient, ceux-là +précisément dont les propagandes se disputent ces nationalités encore +sous le joug. Ce lien, qui leur permettrait à tous--plus ou moins jaloux +de leur influence et trop faibles dans l'état actuel et futur des +concurrences mondiales--d'établir la paix de la Péninsule sur des bases +solides, et que certains écrivains ont parfois souhaité vaguement, c'est +la <i>Confédération orientale</i>. + +<p>C'est à dessein que nous évitons l'expression de <i>Confédération +balkanique</i>, puisque la Roumanie et la Grèce devraient en faire partie, +et celle d'<i>États-Unis d'Orient</i>, qui peut-être ferait penser à une +centralisation future des divers États confédérés.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE X</h3> + +<h4>QUELQUES OPINIONS SUR LA QUESTION D'ORIENT</h4><br><br> + + +<p>La question d'Orient a préoccupé jusqu'ici de nombreux esprits. Des +écrivains de talent ont publié des livres où ils proposent telle ou telle +solution, apte, d'après eux, à régler la situation des peuples d'Orient. +Des hommes politiques ont organisé des ligues et des comités destinés à +propager leurs idées et à venir en aide aux populations balkaniques.</p> + +<p>Avant d'exposer notre propre solution, nous passerons rapidement en revue +celles qui ont été proposées jusqu'ici, et dont aucune ne nous paraît +pratiquement applicable.</p> + +<p>Parmi ceux qui se sont occupés de cette question, quelques-uns préconisent +des mesures utiles sans doute, mais trop platoniques; d'autres se placent +uniquement au point de vue de l'intérêt d'une grande puissance à laquelle +ils veulent inféoder les États des Balkans.</p> + +<p>C'est ainsi qu'un écrivain russe, M. Danilewski, tout en admettant le +principe d'une confédération,--où il voudrait d'ailleurs faire entrer tous +les Slaves,--demande que Constantinople, destinée, dit-il, à devenir la +ville commune à tout le monde orthodoxe et slave, soit <i>temporairement</i> +occupée par les Russes[25].</p> + +<p>[Note 25: N.R. Danilewski, la Russie et l'Europe, Saint-Pétersbourg, 1889.]</p> + +<p>L'auteur, dans son projet de confédération, qui peut être considéré à +juste titre comme le code du panslavisme, répartit, comme suit, les divers +peuples de l'Orient:<br><br> + +1° Empire russe, avec la Galicie et la Ruthénie hongroise;<br><br> + +2° Royaume tchèque-moravo-slovaque, avec annexion du nord-ouest de la +Hongrie;<br><br> + +3° Royaume serbo-croate-slovène, comprenant la Serbie, le Monténégro, la +Bosnie, l'Herzégovine, la Vieille Serbie, l'Albanie du Nord, la Serbie +hongroise, la Croatie, l'Istrie et Trieste;<br><br> + +4° Royaume bulgare (Bulgarie, Roumélie, Macédoine);<br><br> + +5° Royaume roumain (Roumanie et Transylvanie);<br><br> + +6° Royaume hellénique (Grèce, partie de la Macédoine, Crète, Chypre, +l'Archipel, etc.);<br><br> + +7° Royaume hongrois;<br><br> + +8° Province de Constantinople.</p> + +<p>Avec des idées moins panslavistes que M. Danilewski, le comte Kamarovski, +professeur à l'Université de Moscou, trouve que la meilleure solution +de la question d'Orient consiste à transformer en une capitale de la +Fédération balkanique Constantinople, dont on détruirait les forteresses +ainsi que celles du Bosphore et des Dardanelles. L'auteur demande que +l'on décide enfin de l'héritage de la Turquie et que l'on choisisse pour +cela, non la traditionnelle voie politique avec ses conséquences de +bouleversements, d'intrigues diplomatiques et de guerres, mais celle du +droit international où se réconcilient les intérêts de toute nature, +politiques ou autres, qui sont en jeu dans la question d'Orient. Le comte +Kamarovski propose d'attribuer à la Grèce l'Archipel, Candie et Chypre, +ainsi que les contrées peuplées par des Grecs, notamment une partie de la +Macédoine, dont l'autre partie reviendrait à la Bulgarie. Le Monténégro +recevrait l'Herzégovine[26].</p> + +<p>[Note 26: Voir: <i>la Question d'Orient</i>, in <i>Revue générale du Droit +international public</i>, juillet 1896.]</p> + +<p>Ces divers projets préconisés par des écrivains russes masquent mal le +secret désir de la Russie de s'emparer de Constantinople et de prendre +l'héritage de l'Empire turc. Bien qu'étant fermement partisan du système +fédéral, nous exposerons plus loin les raisons pour lesquelles une +confédération créée sur de pareilles bases nous paraît impossible. Si +nous estimons qu'un large pacte fédéral, à la fois souple et solide, +fournirait aux peuples chrétiens d'Orient la sécurité indispensable à leur +développement pacifique, nous désirons avant tout qu'il leur permette de +vivre par eux-mêmes.</p> + +<p>La génération précédente nous a valu quelques projets de solution qu'il +nous semble intéressant de citer:</p> + +<p>En 1860, nous trouvons l'idée d'une confédération ou union balkanique +émise dans quelques brochures. L'une, signée D. Rattos[27] +(Constantinopolitain), propose que le sultan soit invité par les +puissances à aller établir sa capitale à La Mecque, à Damas, au Caire +ou à Alexandrie, ajoutant que bien des princes et bien des peuples, dans +l'histoire, pour n'avoir pas su céder à temps à la nécessité, sont sortis +de la position malheureuse où ils se trouvaient beaucoup moins bien +qu'ils ne l'auraient fait sans leur résistance. Constantinople et les +territoires environnants seraient libres, un peu comme Hambourg; le +Bosphore et l'Hellespont, neutralisés; enfin les États chrétiens soumis à +la domination ou à la suzeraineté de la Turquie seraient constitués en une +confédération dont feraient également partie certaines contrées d'Asie +Mineure et d'Arménie.</p> + +<p>[Note 27: DIONYSE RATTOS, <i>Constantinople, ville libre</i>, Paris, E. Dentu, +1860.]</p> + +<p>Il est curieux de noter que, déjà à cette époque, l'auteur reconnaît que +l'Autriche seule aurait intérêt à s'opposer à ce plan de confédération, +qui lui enlèverait du coup la perspective de s'agrandir vers le sud et de +mettre à exécution ses desseins le long de l'Adriatique et du Danube.</p> + +<p>La même année, un autre écrivain[28] propose aussi de substituer à la +Turquie, bien que celle-ci fût à cette époque beaucoup plus puissante que +de nos jours, une confédération de divers États, avec Constantinople ville +libre, et souhaite que les grandes puissances, au lieu de poursuivre des +conquêtes en Orient, se contentent d'y rechercher la prospérité de leurs +intérêts commerciaux.</p> + +<p>[Note 28: C. CASATI, <i>le Réveil de la Question d'Orient</i>, Paris, E. Dentu, +1860.]</p> + +<p>Revenant aux temps présents, nous mentionnerons que quelques membres +des fameux comités bulgares entrevoient, dit-on, une confédération, +restreinte d'ailleurs aux seuls peuples de la Macédoine, où ils rêveraient +d'organiser une petite «Balkanie» à l'instar de la Confédération suisse. +L'agitateur Boris Sarafoff s'est fait prendre une interview dans ce sens, +mais les antécédents de ce personnage peuvent le rendre suspect.</p> + +<p>Nous rappellerons encore pour mémoire qu'en 1887 les Bulgares ont offert +la couronne de leur jeune principauté au roi Charles de Roumanie, ce qui +eût constitué, sous un même souverain, une union étroite grâce à laquelle, +avec le temps, les deux nations eussent dominé dans la Péninsule; il +s'agissait donc plutôt d'une hégémonie.</p> + +<p>Comme campagne récemment entreprise dans le sens d'une confédération, +campagne qui dépasse le cadre des nations balkaniques, puisqu'elle +escomptait déjà le démembrement de la monarchie des Habsbourg,--certains +journaux européens ont signalé le pacte slavo-italien, auquel +travailleraient MM. Ricciotti Garibaldi et le docteur F. Pavicitch, de +Croatie.</p> + +<p>Les grandes ligues en seraient: 1° l'organisation indépendante des peuples +slaves d'Autriche et des Balkans, pour faire échec aux pangermanistes; +2° l'engagement par l'Italie de ne réclamer que Trente, Trieste et +l'Istrie, ainsi que la protection de ses nationaux le long des côtes +dalmates; 3° la fédération des nations formées par les Croates, les +Slovènes, les Bosniaques, les Herzégoviniens, les Monténégrins, les Serbes, +les Bulgares, les Roumains, les Koutzo-Valaques (Roumains du sud), les +Albanais et les Grecs.</p> + +<p>Nous ne nous arrêterons pas aux ententes esquissées entre certains +pays balkaniques sur la base de la race, telle la sérieuse tentative de +rapprochement qui s'opère en ce moment entre la Bulgarie, la Serbie et le +Monténégro. Cette Triplice ne vise pas un but désintéressé; elle paraît +être dirigée contre les progrès et les armements de l'Autriche-Hongrie et +encouragée secrètement par la Russie.</p> + +<p>Elle prendrait le nom d'«Union slave» ou «Fédération slave», et la <i>Novoié +Vrémia</i> dit que «la Macédoine tout entière pourrait en faire partie», ce +qui attribuerait à celle-ci un caractère purement slave, au mépris des +droits et des aspirations des autres nationalités.</p> + +<p>De pareilles ententes séparées, si elles ne sont pas complétées par +l'adhésion de tous les peuples intéressés, non seulement ne répondent pas +à notre but, mais, en provoquant d'autres contre-ententes même provisoires, +elles seraient plutôt propres à devenir une source de conflits qu'à être +le prélude d'une Confédération orientale, laquelle doit évidemment tenir +compte des intérêts non de deux ou trois nationalités, mais de toutes les +nationalités sans exception.</p> + +<p>Dans une réunion organisée il y a une dizaine d'années, à Paris, par +la «Ligue pour la Confédération balkanique[29]» avec le concours de la +«Ligue internationale de la Paix et la Liberté[30]», M. P. Argyriadès, +président de la Ligue balkanique, a rappelé que les publicistes les plus +renommés, les écrivains les plus désintéressés, ont préconisé l'idée +d'une confédération balkanique. M. Argyriadès cite, parmi les plus connus +des publicistes européens, Michelet, Louis Blanc, Quinet, Lamartine, +Saint-Marc-Girardin, Cattaneo, Garibaldi, Charles Lemonnier, Victor Hugo, +Gambetta, le général Türr, Magalhâes Lima, Émile Arnaud, etc., et ajoute +que des tentatives d'entente avaient déjà eu lieu entre différents hommes +politiques des États orientaux et que des comités s'étaient même formés à +Athènes, à Bucarest, en Suisse et en Angleterre.</p> + +<p>[Note 29: Voici les articles 2 et 3 des statuts de cette Ligue: +«ART. 2.--Le but de la Ligue est de poursuivre la réalisation d'une +confédération de tous les peuples de l'Europe orientale et de l'Asie +Mineure. ART. 3.--Ces peuples s'énumèrent ainsi: 1° la Grèce avec l'île +de Candie; 2° la Serbie avec la Bosnie-Herzégovine; 3° la Bulgarie; 4° la +Roumanie; 5° le Monténégro; 6° la Macédoine et l'Albanie qui formeraient +un État libre et fédératif; 7° la Thrace avec Constantinople comme ville +libre et siège des délégués des États confédérés; 8° l'Arménie et l'Asie +Mineure avec les îles de son littoral.»]</p> + +<p>[Note 30: Dont M. Émile Arnaud est le président.]</p> + +<p>Enfin, plusieurs congrès de la Ligue internationale de la Paix et de la +Liberté ont apporté à l'idée d'une Confédération orientale l'appui de leur +autorité, notamment à Lausanne en 1869, à Genève en 1876, 1877 et 1886.</p> + +<p>Voici comment cette Association s'exprimait à cet égard, le 12 septembre +1886:<br><br> + +«La Ligue internationale de la Paix et de la Liberté manquerait à son +premier devoir si, dans la crise que traversent en ce moment les jeunes +États de la presqu'île balkanienne, elle ne faisait entendre sa voix. +Ces États, même ceux que les convoitises des empereurs ne semblent point +menacer immédiatement, courent tous les plus grands dangers. À peine +délivrés de l'asservissement, les voilà livrés à des intrigues qui mettent +en péril leur libre développement aussi bien que la paix de l'Europe. Leur +intérêt particulier se confond avec l'intérêt général de tous les peuples. +Leur cause est celle de toutes les nations. La Ligue s'adresse donc à +l'opinion publique du monde civilisé, aux hommes d'État de tous les pays +qui ont une part dans la direction de la politique européenne, aux peuples +balkaniens et à leurs souverains, et les conjure d'obvier à ce menaçant +état de choses.</p> + +<p>«Le moyen le plus net et le plus efficace de se soustraire aux convoitises +malsaines, serait celui d'une organisation fédérative, sanctionnée par une +neutralisation garantie par l'Europe. Tel est l'idéal, tel devrait être le +but des efforts des peuples balkaniens et de tous les cabinets soucieux de +l'équité.»</p> + +<p>Il s'est fondé à Londres, en vue de la solution des questions d'Orient, +une association qui revêt une haute importance en raison des personnages +du clergé et de l'aristocratie ainsi que des nombreuses notabilités +politiques, scientifiques et littéraires qui la composent. Le «Comité des +Balkans» a pour président sir James Bryce, ministre plénipotentiaire et +membre de la Chambre des communes; pour orateur, M. Noël Buxton, et pour +secrétaire, M. W.A. Moore. Sur la liste des vice-présidents, nous relevons +les noms des évêques de Lichfield, de Hereford, de Worcester, des très +hon. Herbert Gladstone et lord Edmond Fitzmaurice, du comte d'Aberdeen, +etc. Comme correspondants étrangers figurent MM. de Pressensé, député; +Victor Bérard; M. P. Quillard (du comité arménien de Paris); le marquis de +San-Giuliano, député, ancien ministre, de Rome; G. P. Villari et Agnoletti, +de Florence.</p> + +<p>Cette association internationale a pour programme, en ce qui concerne +la Macédoine, l'autonomie de cette province sous un gouverneur européen +responsable seulement devant les puissances, et elle compte pour atteindre +ce but sur l'action combinée de l'Angleterre, de la France et de l'Italie.</p> + +<p>Le <i>Balkan Committee</i> a convoqué cette année à Londres une conférence +dans l'intérêt des populations chrétiennes de l'Empire ottoman, sous la +présidence de sir James Bryce.</p> + +<p>Au cours de cette conférence, où plusieurs orateurs français et italiens +prirent la parole, M. Victor Bérard, dont les ouvrages sur les questions +orientales sont bien connus, a résumé dans son allocution l'opinion +générale en disant qu'aussi bien que l'assistance présente, le Comité +arménien-macédonien de Paris n'espérait guère voir l'Autriche et la Russie +réussir à résoudre le problème macédonien. M. Bérard rappelle le rôle +efficace et conciliant joué en Crète par les amiraux Canevaro, Pottier et +Noël, et déclare que la seule chance d'arriver à une solution favorable +semble consister dans l'entente cordiale des trois grandes puissances +libérales, l'Angleterre, l'Italie et la France.</p> + +<p>Les idées émises à l'occasion de cette conférence cadrent dans une +certaine mesure avec les nôtres, et nous serions heureux si notre +proposition trouvait un appui au sein du «Comité des Balkans».</p> + +<p>En résumant, dans ce chapitre et dans le suivant, les différentes opinions +relatives à la question d'union entre les peuples balkaniques, nous +n'avons fait qu'analyser des écrits n'engageant que leurs auteurs.</p> + +<p>Nous parlerons, plus loin, de la Confédération orientale telle que nous +la proposons, et qui seule, d'après nous, peut apporter une solution +équitable et radicale à la question d'Orient.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<h4>LA CONFÉDÉRATION ORIENTALE</h4><br><br> + + +<p>Qu'il s'agisse des individus on des peuples, l'avenir immédiat semble +appartenir au principe d'association, aux groupements politiques ou +économiques se traduisant par la création des unions douanières et +des trusts, par la politique mondiale des nations, par les idées +d'impérialisme, de panbritannisme, de pangermanisme, de panslavisme, +d'union latine, etc.</p> + +<p>Les luttes des sociétés humaines ont singulièrement élargi leur champ. +Elles avaient commencé entre individus, puis entre tribus, avant de se +poursuivre de municipe à municipe et de province à province; celles-ci +se sont groupées en États armés les uns contre les autres, les grands +absorbant ou tendant à absorber les petits. Mais qui sait si, un jour, +sous l'influence des idées humanitaires, et en présence tant du péril +jaune singulièrement menaçant que de la concurrence économique des +États-Unis d'Amérique, on ne comprendra pas la nécessité de grouper en +un seul faisceau les États-Unis d'Europe?</p> + +<p>La période des conquêtes semble, en effet, de plus en plus condamnée par +la conscience universelle, de plus en plus impuissante aussi. Les efforts +violents d'assimilation ont échoué en Pologne, en Finlande, en Arménie. +C'est pourquoi le militarisme est en baisse partout; les peuples se +gouvernent davantage par eux-mêmes et le désarmement partiel, voulu par +les masses et dont la diminution progressive de la durée du service +militaire est un premier symptôme, amènera les nations, pour assurer leur +existence, à l'adoption du système confédératif. Cette garantie mutuelle +aura pour conséquence la fin des guerres continentales, les armées de +terre permanentes disparaissant et ne laissant guère subsister qu'une +forte gendarmerie pour assurer l'ordre intérieur, et de puissantes +escadres pour tenir en respect les menaçantes formations extra-européennes +dont nous avons parlé.</p> + +<p>En traitant, dans un ouvrage récent[31], d'une future confédération +européenne, l'éminent publiciste J. Novicow s'exprime ainsi:<br><br> + +«... Nous commençons à percevoir nettement la solidarité qui nous unit. +En effet, espérer établir le bonheur d'une nation sur le malheur de ses +voisines, est faire preuve de la plus profonde ignorance. La Russie, par +exemple, est autant intéressée à l'indépendance de la Pologne qu'à la +sienne propre. La sécurité complète de chaque nation, c'est-à-dire la +possibilité pour elle d'atteindre le maximum de bonheur, ne pourra être +obtenue que par l'établissement d'institutions fédérales qui assurent la +sécurité de toutes. En dehors de la fédération, il n'y a pas de salut.»<br><br> + +[Note 31: Bibliothèque pacifiste internationale. J. Novicow, <i>De la +possibilité du bonheur</i>, Paris, 1904.]</p> + +<p>Si l'Amérique est un danger, elle offre aussi un exemple. Les États-Unis, +qui devancent la vieille Europe par tant de côtés, ne sont-ils pas +constitués en grande partie sur une base fédérale? Et si l'on s'en +rapporte aux congrès panaméricains réunis dans ces dernières années, il +est même à noter qu'à Washington on envisage déjà l'union future des deux +Amériques.</p> + +<p>Quant aux États-Unis d'Europe, cette formation ne s'opérera pas +brusquement, mais elle résultera insensiblement du jeu naturel des lois +sociales. Les nombreux congrès internationaux, en tête desquels il faut +placer le congrès de La Haye, les traités d'arbitrage et d'entente, en +sont les premières ébauches.</p> + +<p>Dans l'antiquité, l'Empire romain constitua déjà une sorte de fédération +d'États, mais dans les conditions les plus diverses, variant de la plus +complète sujétion au lien purement nominal. L'organisation d'un ensemble +aussi vaste était prématurée, aux premiers siècles de l'ère chrétienne. +L'outillage scientifique et industriel ne permettait pas de donner une +circulation vitale suffisante à des nations couvrant à peu près 5 millions +de kilomètres carrés.</p> + +<p>D'ailleurs, pour défendre son domaine peuplé d'environ 100 millions d'âmes, +jamais Rome n'eut plus de 300,000 soldats. Mais si elle fut inhabile à +donner au monde un bonheur parfait, elle sut du moins assurer de longues +périodes de paix universelle, elle exerça une police supérieure des +nations.</p> + +<p>Combien plus aisément aujourd'hui, grâce à la rapidité des communications +et à ses puissantes flottes, l'Angleterre sait administrer toutes les +parties de son Empire, le plus vaste, le plus disséminé qui fut jamais!</p> + +<p>De nos jours, au centre de l'Europe, un petit État admirablement civilisé, +la Confédération helvétique, nous offre en réduction ce que pourrait être +un jour en grand la Confédération européenne.</p> + +<p>La Suisse met en pratique une maxime de saint Étienne, premier roi de +Hongrie, que nous aurions pu placer comme épigraphe en tête de ce livre: +<i>Unius linguæ, uniusque moris regnum imbecille et fragile est</i>.</p> + +<p>Toutefois, il ne saurait s'agir d'un gouvernement fédéral suprême exerçant +une action non seulement sur les États qui s'associent, mais sur les +citoyens de chacun d'eux. On arriverait simplement à un système d'États +confédérés, conservant le principe de leur souveraineté, le droit de se +gouverner par des lois particulières, en s'obligeant uniquement à faire +exécuter, dans l'intérieur de leurs limites propres, les résolutions +générales délibérées et adoptées en commun. Nous avons tenu à noter cette +distinction, que nous réitérerons à propos d'une Confédération orientale.</p> + +<p>Le plus grand mérite d'une Confédération paneuropéenne serait, à +l'imitation de ce qui est en Suisse, de comprendre les éléments ethniques +les plus divers et de supprimer ainsi toutes les causes de conflit, en +permettant, par des procédés pacifiques, d'indispensables modifications de +frontières; car les projets de confédération ne visant que les intérêts +d'une seule race constituent un danger et non une sécurité. Cela est vrai +pour le pangermanisme, plus vrai encore pour le panslavisme qui placerait +la Russie à la tête d'un groupement d'États englobant tout l'est de +l'Europe.</p> + +<p>Nous nous sommes contenté d'ébaucher ce rêve d'une Confédération +européenne. Pour le moment, nous serions heureux de voir se réaliser +le projet plus modeste d'une Confédération orientale.</p> + +<p>La plupart des écrivains qui ont émis l'idée d'une Confédération orientale, +l'ont fait avec l'arrière-pensée, sinon avec l'opinion nettement exprimée, +qu'une telle union offre dans le présent les plus grandes difficultés de +réalisation[32].</p> + +<p>[Note 32: Dans un article paru en janvier 1892 dans la <i>Revue d'histoire +diplomatique</i>, sous le titre <i>la Confédération balkanique</i>, M. Ed. +Engelhardt, après avoir résumé l'historique des rivalités entre les +peuples d'Orient et montré que les transformations accomplies après la +guerre de 1877-78 n'ont fait qu'aggraver ces divisions, se borne à +reconnaître que «l'esprit d'accommodement et de conciliation dans le +domaine des intérêts politiques suppose un degré de civilisation et de +stabilité auquel tous les facteurs de l'Union balkanique ne sont pas +encore parvenus».]</p> + +<p>Au premier abord, il semblerait qu'un pacte fédéral entre les peuples de +l'Orient européen soit irréalisable, les rivalités de race sur lesquelles +nous venons d'insister paraissant creuser entre eux un abîme que rien ne +comblerait. Et pourtant, combien de gens sensés, parmi les intéressés +eux-mêmes, lasses de tous les maux qu'entraînent ces querelles de races, +ces luttes armées, ces révolutions et ces contre-révolutions, essayent de +déterminer un courant nouveau! Est-ce donc impossible?</p> + +<p>Mais, en Macédoine même, les races avaient vécu en bonne harmonie jusqu'au +milieu du siècle dernier, et la cause de leurs mésintelligences à été +moins le réveil de la conscience nationale que l'intransigeance du +patriarcat grec. Sans son attitude partiale, le développement de chaque +race dans sa propre langue se fût opéré parallèlement et eût été considéré +par les autres comme un phénomène tout naturel. Puis, ces querelles ont +été attisées par ceux qui ont intérêt à diviser pour régner; il serait +difficile de déterminer qui, de la Russie ou de l'Autriche, y a eu la plus +grande part.</p> + +<p>D'ailleurs, il faut bien envisager la question à un autre point de vue +un peu terre à terre. Il y a actuellement, en Turquie, un prolétariat +intellectuel chrétien qui ne peut se caser nulle part. Les jeunes gens +sortis des écoles aspirent aux carrières administratives, qui sont +réservées presque exlusivement à l'élément musulman. Les causes avouées +des derniers soulèvements ont existé de tout temps; mais ces insurrections +sont surtout l'oeuvre de ceux qui, avec des capacités et une instruction +supérieure, rêvent de se faire une place au soleil. Ils trouveraient +immédiatement à utiliser leur autorité et leurs talents, dans un État +libéré du joug ottoman; et par le fait qu'ils seraient pourvus, ils +deviendraient les plus sûrs gardiens du nouvel ordre de choses.</p> + +<p>Les peuples, comme les individus, finissent par se lasser des +interminables querelles. Les plus beaux courages s'usent dans ces luttes +énervantes où l'on risque à chaque moment d'en venir aux mains, souvent +pour un mince intérêt. Alors, se reprenant, on se demande si le troisième +larron n'est pas là, prêt à profiter de la dispute.</p> + +<p>Des peuples chrétiens qui ont tant d'intérêts communs, que leur +enchevêtrement même oblige à des rapports journaliers, ne peuvent +s'absorber indéfiniment dans la pensée de se nuire et de s'anéantir. +À l'heure actuelle, les éléments turbulents, chauvins, ont encore le +dessus; cela est dû aux circonstances, mais non à une inexorable fatalité, +et, la cause cessant, une réaction ne saurait tarder à se produire.</p> + +<p>Mais la cause pourrait-elle cesser brusquement? Autrement dit, la fin +du régime turc, laissant aux prises les compétiteurs bulgares, serbes, +albanais, roumains et grecs, et les pires compétiteurs russes et +autrichiens, n'augmenterait-elle pas l'anarchie? Si, sans doute, à défaut +de l'instrument modérateur que nous préconisons.</p> + +<p>C'est précisément la perspective de cette période troublée, dont on ne +saurait prévoir la durée, qui a créé le dogme de «la Turquie, moindre +mal». Aussi la plupart des écrivains qui ont envisagé une solution du +problème oriental commencent par proclamer la nécessité du maintien de +l'Empire ottoman comme condition de toute paix balkanique. Ils souhaitent +ensuite platoniquement l'impossible égalité des droits de toutes les races +et les non moins chimériques réformes sérieuses permettant à tous les +éléments ethniques de se développer.</p> + +<p>Et ce ne sont certes pas les premiers venus qui font entendre cette note +sceptique ou découragée.</p> + +<p>Déjà, en 1860, Saint-Marc-Girardin voulait que l'on plaçât la Turquie sous +une sorte de tutelle; que l'on y envoyât des corps d'occupation et de +nombreux fonctionnaires européens, sans envisager la possibilité de se +passer de la Turquie[33].</p> + +<p>[Note 33: <i>Mise en tutelle de la Turquie par l'Europe</i>, in <i>Revue des +Deux Mondes</i> du 1er novembre 1860. Cette idée a été reprise par le comte +Benedetti: <i>la Question d'Orient</i>, in <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er +janvier 1897.]</p> + +<p>En 1894, l'éminent homme d'État grec Tricoupis avait entrepris un voyage +dans les pays des Balkans et l'on crut qu'il songeait à préparer la +formation d'une ligue balkanique. Mais il déclara par la suite qu'il se +bornait à souhaiter des réformes intérieures dans l'Empire ottoman et, +pour les peuples chrétiens, une ère de réconciliation et d'entente sur +les questions d'organisation ecclésiastique et scolaire.</p> + +<p>Dans un article que publiait, en 1903, la <i>Monthly Review</i> de Londres, +M. Take Ionesco, ancien ministre roumain, traitant la question des Balkans, +déclare qu'une Confédération balkanique serait pour le moment impossible +à réaliser à cause de la trop forte opposition des intérêts en présence. +Il s'empresse d'ailleurs d'ajouter que «la fédération ou quelque chose de +ce genre serait l'idéal».</p> + +<p>M. Take Ionesco a fort bien plaidé cette cause dont la réalisation +pourtant lui semble lointaine: «Certes, elle seule (la confédération) +pourrait donner à ces États, chacun trop faible isolé, assez de force pour +pouvoir exister par eux-mêmes et ne plus être les satellites acceptés avec +plus ou moins de bonne grâce par telle ou telle grande puissance. Malgré +les différences de race, de caractère, de langue et de moeurs, il y a dans +la communauté du passé et dans l'intérêt commun un puissant ciment pour +une fédération future. Probablement, un jour elle se fera.»</p> + +<p>Dans une préface magistrale au livre de M. René Henry, intitulé: +<i>Questions d'Autriche-Hongrie et question d'Orient</i>, M. Anatole +Leroy-Beaulieu s'exprime ainsi au sujet de la situation balkanique: «La +meilleure solution, la seule rationnelle et définitive, serait celle que +réclament les peuples de la Péninsule: le Balkan aux peuples balkaniques. +Mais cette solution, la seule conforme au droit moderne, la seule qui +puisse pacifier l'Orient, bien des choses, hélas! peuvent la retarder +longtemps encore. Elle n'a pas seulement contre elle les résistances de +la Turquie, les défiances, les jalousies, les combinaisons égoïstes des +puissances ou la crainte de porter un coup irréparable à ce qui reste +de l'Empire ottoman; elle a contre elle les rivalités et les haines +nationales des peuples mêmes qui l'appellent de leurs voeux. D'accord sur +la formule d'émancipation, les États et les peuples de la Péninsule ne +le sont pas sur la façon de l'appliquer... Une seule chose pourrait leur +apporter la force et leur garantir une pleine indépendance, la fédération +balkanique...»</p> + +<p>Il est un fait international qui mérite de retenir l'attention: le +principe de l'autonomie basée sur les conditions ethniques des peuples +balkaniques a été énoncé--pour la première fois, croyons-nous, au sein +d'un parlement européen--quand, dans son discours du mois de mai dernier +sur la politique extérieure de l'Italie, M. Tittoni, ministre des affaires +étrangères du roi Victor-Emmanuel, déclara, ce qui est très favorable à +notre thèse, que ce principe devrait prévaloir, au cas où le <i>statu quo</i> +ne pourrait plus être conservé dans la Péninsule.</p> + +<p>Est-il besoin de répéter que ce <i>statu quo</i> n'ayant aucune chance +de produire dans l'avenir des conséquences utiles à la paix et à la +prospérité des intéressés, le meilleur moyen de parer aux difficultés, +ou du moins de les atténuer, serait de poser franchement et immédiatement +les premières bases d'une confédération générale des peuples chrétiens +d'Orient?</p> + +<p>Que ceux qui, destinés à y entrer, jouissent de leur pleine indépendance, +s'y préparent donc! Les autres auraient la perspective de trouver bientôt, +avec les bienfaits de la liberté, la sécurité du lendemain. Que les deux +grandes puissances qui poursuivent un rêve égoïste renoncent à cet effort +stérile!</p> + +<p>Ce serait là suivre le précieux exemple donné par l'Angleterre et la +France, qui ont conclu une convention d'arbitrage sur la base de leurs +intérêts réciproques. Si cette sincère volonté de s'entendre ne s'affirme +pas, ce ne sont pas les «notes identiques» relatives aux réformes, +présentées par les ambassadeurs d'Autriche-Hongrie et de Russie, qui +sauraient éventuellement empêcher ni les mésintelligences, ni les conflits +sanglants.</p> + +<p>Tout à l'heure, nous avons demandé à la Suisse moins un programme qu'une +simple indication. La République helvétique est, en effet, une fédération +trop étroite, trop centralisée, pour que nous la proposions comme un +modèle sans retouches. Si nous l'avons mentionnée en première ligne, +c'était pour démontrer qu'un accord peut exister, malgré la diversité la +plus absolue des races, des cultes et des langues. Ce cas se présenterait +pour la Macédoine au même degré que pour la Suisse, sans qu'il soit plus +impossible, sinon plus difficile, en Macédoine qu'en Suisse, de faire +vivre en bonne intelligence, sous un même drapeau fédéral, des groupements +d'individus de race et de religion différentes.</p> + +<p>Mais il n'y aurait pas que la Suisse à citer. L'Allemagne et +l'Autriche-Hongrie ne sont-elles pas, à tout prendre, des confédérations, +--très centralisées, il est vrai,--dont la seconde réalise une véritable +mosaïque de races, de langues et de religions?</p> + +<p>L'union de plusieurs États en vertu d'un pacte constitue un fait très +ancien et très fréquent dans l'histoire,--ainsi encore la Suède et la +Norvège.</p> + +<p>Il est évident que ce que nous préconisons pour l'Orient européen n'est +pas ce gouvernement strictement fédéral que nous définissions plus haut +pour dire qu'il ne conviendrait pas aux États-Unis d'Europe de l'avenir, +mais une simple association,--répétons-nous: un système d'États confédérés, +gardant intact le principe de leur souveraineté, ainsi que le droit de se +gouverner par des lois particulières, et s'obligeant seulement à faire +exécuter dans l'intérieur de leurs limites propres les résolutions +générales délibérées et adoptées en commun.</p> + +<p>S'il en était autrement, nous ne saurions proposer une telle organisation +à des États souverains comme la Grèce, la Bulgarie, la Serbie, le +Monténégro, et, on le verra tout à l'heure, la Roumanie. Aucun ne +renoncerait, par exemple, à entretenir des relations diplomatiques avec +les autres nations; aucun ne consentirait à une <i>diminutio capitis</i>.</p> + +<p>Mais en a-t-il jamais été question?</p> + +<p>Pour bien faire comprendre la signification d'une confédération telle que +nous l'entendons, nous ne saurions trouver dans le passé, à défaut du +présent, un meilleur exemple que celui de la Confédération germanique, +créée en 1815, et qui, avant 1866, comprenait comme adhérents, en dehors +des princes et des villes libres de l'Allemagne, l'empereur d'Autriche, le +roi de Prusse, le roi de Danemark pour le Holstein et le Luxembourg, et le +roi des Pays-Bas pour le grand-duché de Luxembourg. L'empereur d'Autriche +en était le protecteur.</p> + +<p>Les intérêts de la Confédération étaient réglés par une Diète siégeant +à Francfort, à laquelle assistaient les plénipotentiaires des États. +Il y avait des assemblées ordinaires et des assemblées générales; dans +ces dernières, où la majorité valable devait comprendre les deux tiers +des votes, se discutaient les questions relatives aux lois organiques +servant de base à la constitution; on s'y occupait en outre des affaires +religieuses et de l'admission de nouveaux États.</p> + +<p>Les différents adhérents s'obligeaient à défendre l'Allemagne et se +garantissaient mutuellement toutes leurs possessions. Ils conservaient +leur indépendance respective et leur représentation diplomatique, avec +toute latitude de conclure des traités et même des alliances, à la seule +condition de ne pas contracter d'engagements internationaux susceptibles +de porter atteinte à la sécurité de la Confédération.</p> + +<p>Ce n'est encore qu'une indication, et nous nous garderions bien d'apporter +ici un plan préconçu; mais, pour serrer de plus près la question, nous +dirons qu'une Confédération orientale durable devra reposer sur les bases +les plus larges possibles et, en réalité, constituer plutôt une alliance +étroite.</p> + +<p>À vrai dire, depuis un siècle, le système fédéral perd de son importance +dans certains groupements d'États qui ont une tendance à resserrer des +liens d'abord lâches, pour aboutir à la centralisation, à l'unification +plus ou moins parfaite. Ainsi la Fédération américaine est devenue l'Union +de 1787; celle de Suisse, l'État composé de 1848; celle d'Allemagne, +l'Union germanique de 1866, puis l'Empire de 1871. Les coutumes et +intérêts particuliers des peuples sont progressivement subordonnés au +prestige du pouvoir central qui, en vue des luttes internationales +politiques et économiques, tend à centraliser toutes les forces pour +donner à son action plus de rapidité et de poids. La Confédération +proprement dite est remplacée par l'État confédéré où la politique +étrangère appartient à l'État général, tandis que l'administration +intérieure est laissée à l'État particulier.</p> + +<p>C'est pourquoi l'autorité de l'Empire allemand s'augmente avec chaque +loi nouvelle qu'il édicte sur des matières considérées auparavant comme +rentrant dans la compétence des États particuliers.</p> + +<p>En Allemagne cependant, comme d'ailleurs dans les États-Unis de l'Amérique +du Nord et surtout du Brésil, nous avons affaire à des groupements de même +race, surtout de même langue,--ce qui ne serait certes pas le cas pour les +peuples entrant dans notre Confédération orientale.</p> + +<p>Pour nous résumer, nous avons personnellement la conviction que, dans un +avenir assez rapproché, non seulement les États balkaniques tout d'abord, +mais encore plus tard ceux qui composent l'Empire des Habsbourg--où sont +rassemblées et enchevêtrées les races les plus disparates, qui toutes ont +la ferme intention de se sauvegarder et de développer leur nationalité +propre--devront forcément adhérer au principe de la confédération d'États +dans l'ancienne et large acception du mot. Il s'agira d'éviter le +courant centralisateur et de le tempérer par le respect du principe des +nationalités. Il conviendra également de prendre toutes les mesures +nécessaires pour qu'on ne puisse faire à ces confédérations le reproche +d'apporter de la lenteur et du manque d'unité dans leur fonctionnement +organique.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<h4>LE RÔLE DE L'ITALIE</h4><br><br> + + +<p>Ayant examiné la question de la Confédération orientale en elle-même, nous +allons exposer les raisons qui nous paraissent militer en faveur de l'idée +que nous considérons comme essentielle, consistant à confier à l'Italie, +en même temps que le soin de veiller à l'organisation des contrées +affranchies du joug ottoman, la présidence et la protection de toute la +Confédération orientale.</p> + +<p>Les trois nations balkaniques indépendantes, Bulgarie, Serbie et +Monténégro, ainsi que la Grèce et la Roumanie, ne voudraient jamais se +soumettre à la présidence de l'une d'elles, pas plus sans doute que cette +présidence ne serait reconnue sans conteste pat certains des éléments des +nouvelles provinces que nous découpons dans le domaine européen de la +Turquie. À qui confier, dès lors, l'autorité nécessaire pour grouper +les États indépendants, pour diriger les premiers pas des provinces +affranchies et pour parler en leur nom collectif dans les complications +européennes possibles?</p> + +<p>Et, le jour où les Turcs abandonneront l'Europe,--fait qui se produira +fatalement tôt on tard,--qui asseoir à Constantinople, où il conviendrait +le mieux d'établir alors la capitale de la Confédération, c'est-à-dire +le siège de la Diète fédérale, comme autrefois Francfort pour la +Confédération germanique?</p> + +<p>Parmi les grandes puissances, l'Angleterre et la France sont bien +éloignées, outre que la forme républicaine de la seconde pourrait +constituer un empêchement aux yeux des vieilles monarchies. L'une et +l'autre ont d'ailleurs, pour satisfaire leur ambition, d'immenses domaines +coloniaux à exploiter, et elles devraient, semble-t-il, se contenter de +sauvegarder en Orient leurs grands intérêts commerciaux et financiers.</p> + +<p>Nations essentiellement libres et prospères, elles pourraient concourir à +la noble mission d'assurer aux peuples orientaux une existence heureuse et +indépendante, en accordant aux États de la jeune Confédération, surtout +aux provinces nouvellement créées, l'appui financier nécessaire pour leur +consolidation économique.</p> + +<p>Elles pourraient aussi s'intéresser à la liquidation turque, en Macédoine +et en Albanie; car si les intérêts des détenteurs de la dette ottomane et +des entrepreneurs de travaux publics en cours ou non soldés doivent avant +tout être sauvegardés, il serait équitable d'offrir au sultan et aux +dignitaires ottomans des indemnités pour leurs palais et leurs propriétés, +sans regarder à l'origine première de ces fortunes, qui est évidemment la +spoliation. Il y a, d'ailleurs, des règles établies pour la transmission +des droits régaliens.</p> + +<p>La Russie serait trop redoutable, si elle arrivait à réaliser le rêve de +tous les panslavistes, c'est-à-dire une grande Confédération slave placée +sous son protectorat, et à plus forte raison une Confédération lui +subordonnant des éléments de races différentes.</p> + +<p>Le propre du vrai panslaviste consiste à réduire la question d'Orient à +une question purement slave, et à voir dans le tsar de toutes les Russies +le successeur du grand Constantin, le néo-empereur chrétien d'Orient +appelé à abattre les minarets de Sainte-Sophie.</p> + +<p>Or il n'est pas douteux--le mot d'Alexandre III sur le prince de +Monténégro, son «seul ami», est là pour le prouver--que ce point de vue +ne conviendrait nullement même aux deux principaux peuples slaves de la +Péninsule, qui veulent bien, jusqu'à nouvel ordre, bénéficier de l'appui +des Russes, mais qui ne consentiraient jamais à les avoir pour maîtres.</p> + +<p>On a vu comment le tsarisme s'est comporté en Bulgarie, lors des débuts de +la principauté. Au surplus, l'exemple de la Pologne, de la Finlande, des +provinces baltiques et de la Bessarabie n'est vraiment pas encourageant, +et il ne serait pas rationnel, quand il n'existe plus en Europe que deux +monarchies absolues, la Turquie et la Russie, de briser l'une pour confier +à l'autre la tâche d'assurer le développement, selon les principes +constitutionnels qu'elle réprouve, des éléments libérés.</p> + +<p>D'ailleurs, le grand Empire du nord s'est taillé assez de besogne en +Extrême-Orient. S'il est victorieux du Japon, il mettra longtemps à +réparer ses forces épuisées par la lutte; s'il est vaincu, il lui manquera +le prestige et l'autorité morale nécessaires pour reprendre avec des +chances de succès ses desseins ambitieux dans l'Orient européen.</p> + +<p>L'Autriche-Hongrie serait, à première vue, moins menaçante pour toutes +les races balkaniques en général, car, à l'encontre de l'Empire moscovite, +elle ne s'appliquerait pas à absorber et à nationaliser de nouveaux +peuples. Elle a aussi pour elle son administration très habile, peut-être +sans égale en Europe.</p> + +<p>Mais en admettant que la monarchie des Habsbourg, qui passera bientôt par +une crise redoutable, ne vienne pas à se morceler par elle-même, elle +constitue un assemblage de races trop disparates, elle manque trop de +cohésion pour servir en quelque sorte de soudure à un nouveau groupement +de peuples divers. Et puis sa propagande catholique dans les Balkans, +sa situation particulière vis-à-vis de la papauté qui ne permet pas à +l'Empereur de rendre, à Rome, les visites du roi d'Italie, sont propres +à exciter les méfiances des chrétiens d'Orient, en immense majorité +orthodoxes et très attachés à leur rite.</p> + +<p>À l'égal de la Russie, l'Allemagne, déjà riveraine des mers du nord et que +les pangermanistes rêvent de voir maîtresse absolue de l'Europe centrale, +obtiendrait, par son établissement sur le Bosphore et les Dardanelles +comme présidente de la nouvelle Confédération, une prépondérance qui +paraîtrait intolérable aux autres grandes puissances européennes. Cette +situation faciliterait à l'excès son extension en Asie Mineure, où elle +s'est déjà assuré, par le chemin de fer de Bagdad et de Bassora, d'énormes +avantages économiques.</p> + +<p>Rien, au surplus, n'empêcherait l'Allemagne, dont l'activité s'est ouvert +comme champ de pénétration la Syrie et l'Assyrie, c'est-à-dire d'immenses +contrées vierges en partie d'une étonnante fertilité, de profiter encore +des larges franchises commerciales que lui concéderait la nouvelle +Confédération. Elle pourrait développer ses transactions dans l'Orient +européen, et même y prétendre au premier rang économique, grâce à +l'activité et à l'intelligence pratique de ses agents. Mais il serait +impossible de la mettre à la tête des peuples confédérés, d'ailleurs +trop éloignés de ses frontières. La Russie notamment se sentirait comme +reléguée au rang de puissance asiatique, séparée du reste de l'Europe par +un rideau germanique continu qui irait du nord au sud de l'Europe, et rien +ne saurait lui faire accepter une pareille perspective.</p> + +<p>D'élimination en élimination, il ne nous reste que l'Italie, qui occupe +une situation exceptionnelle parmi les grandes puissances, se trouvant à +la fois appartenir à la Triple Alliance et entretenir les relations les +plus amicales avec l'Angleterre, et même, depuis quelque temps, avec la +France, tout en ayant avec la Russie des rapports moins étroits sans doute, +mais absolument corrects.</p> + +<p>L'Italie semble à tous les égards comme la benjamine, la favorite de +l'Europe. Puissance catholique, elle n'est aucunement imbue d'esprit de +prosélytisme papiste ni de sectarisme antireligieux. La croix de Savoie +qui figure au centre de son écusson est un emblème symbolique; propre à +tous les rites chrétiens, elle remplacerait avantageusement, pour les +peuples nouvellement libérés, le croissant qui orne l'étendard du +prophète.</p> + +<p>Ce royaume, simplement et essentiellement méditerranéen, pourrait +actuellement étendre son action sur les peuples de la Confédération et +même occuper éventuellement un jour Constantinople, sans exciter les +trop justes appréhensions que provoquerait en pareil cas un des Empires +précités. Il serait mieux en mesure de constituer, sans danger pour la +nationalité des peuples balkaniques, le <i>lien</i> et l'<i>autorité</i> que nous +considérons comme indispensables à la jeune Confédération future.</p> + +<p>C'est surtout comme puissance maritime que l'Italie pourrait vraiment +jouer son rôle de protectrice vis-à-vis de la Confédération orientale.</p> + +<p>On sait combien les grands États et même les nations secondaires font +d'efforts et de sacrifices pour augmenter leurs flottes de guerre, et +l'on peut dire que de nos jours la puissance et la prospérité des peuples +dépend plus encore de leurs forces navales que de leurs armées de terre.</p> + +<p>Les États qui constitueraient la Confédération ont presque tous une grande +étendue de côtes. Or, aucun d'eux n'a de flotte capable de les protéger. +Seule la Grèce possède quelques petits navires de guerre. Cette force +navale serait absolument insuffisante pour défendre les côtes de la +Confédération et protéger son commerce maritime.</p> + +<p>L'Empire ottoman, qui possède cependant une armée de terre encore +redoutable, doit surtout sa faiblesse au manque absolu de navires de +guerre modernes. Chaque fois qu'il s'est élevé un différend diplomatique +entre la Turquie et quelque autre puissance, il a toujours suffi d'une +démonstration navale, ou même d'une simple menace de démonstration, pour +obliger la Porte à céder immédiatement sur tous les points.</p> + +<p>L'Italie possède aujourd'hui une flotte de guerre de tout premier ordre, +non seulement par le nombre, mais aussi et surtout par la puissance de ses +unités navales. Cette flotte serait un sûr garant aux États confédérés que +leur littoral et leurs navires de commerce seraient efficacement protégés.</p> + +<p>L'Italie est, il faut le rappeler, la seule nation moderne dont le droit +public soit fondé sur le principe des nationalités. À la Chambre des +députés de Rome, au palais Montecitorio, sont inscrits en grandes lettres +d'or les résultats des plébiscites qui ont constitué le royaume. Même +les irrédentistes les plus fougueux n'ont jamais porté leurs vues que sur +des terres vraiment italiennes par la langue et les moeurs, en soumettant +l'accomplissement de leurs voeux au libre consentement des habitants. +L'Italie n'a pas et ne veut pas d'opprimés. Voilà déjà des garanties +morales.</p> + +<p>Un fait nous a frappé. Chaque fois que, parmi les grandes puissances +intéressées à surveiller les événements d'Orient, il s'est produit +une action commune et qu'il s'est agi d'attribuer à l'une d'elles le +commandement ou la présidence, on a évité de confier ce rôle à la Russie +ou à l'Autriche, et l'on a au contraire souvent pensé à l'Italie.</p> + +<p>C'est ainsi que, pendant la guerre gréco-turque, lorsque les amiraux +commandant les escadres européennes réunies à l'île de Crète durent nommer +l'un d'eux pour les présider, c'est tour à tour l'amiral français et +l'amiral italien qui furent choisis.</p> + +<p>De même, quand on créa une gendarmerie internationale recrutée parmi les +grandes puissances, pour maintenir l'ordre en Macédoine, c'est encore un +Italien, le général de Georgis, qui fut nommé commandant en chef.</p> + +<p>Voyons ce qui prépare historiquement le royaume transalpin au rôle +modérateur que nous lui assignons.</p> + +<p>Nous évoquerons le droit historique avec l'extrême prudence qui nous +a déjà guidé à propos des peuples des Balkans. Mais, sans insister sur +le temps où l'Empire romain englobait non seulement tous les pays +subdanubiens, mais encore, au nord de l'Ister, la Roumanie qui entre +dans notre système, jamais l'influence de l'Italie ne cessa d'être +prépondérante dans ces contrées, avant et après la conquête ottomane.</p> + +<p>Il est bien évident que, depuis les jours où l'empereur Trajan, avec une +merveilleuse prévoyance politique, confiait, dès le deuxième siècle de +l'ère chrétienne, aux colons de la Dacie, la garde des aigles romaines sur +ce front de bandière de l'Empire, le courant latin s'est maintenu au pied +des Karpathes, puisqu'il a donné naissance à l'État roumain, dont la +langue, dérivée du <i>sermo rusticus</i>, est si peu pénétrée d'éléments +étrangers. Mais un phénomène de même nature s'est encore produit dans +les Balkans et dans le Pinde.</p> + +<p>Laissons les nombreuses découvertes épigraphiques qui permettraient encore +de douter de sa continuité: elle est affirmée par la conservation, dans +ces deux régions, de cet élément ethnique à idiome latin qui, sans pouvoir +s'agglomérer en formations compactes au point d'y dominer sans conteste, y +a toujours maintenu le souvenir de Rome et a en quelque sorte empêché les +titres de la métropole de se prescrire dans la Péninsule.</p> + +<p>Mais, en dehors de cet élément néo-latin «fier encore de se nommer romain», +comme disait Pouqueville, de ce million de Roumains du sud disséminés en +Macédoine, en Épire et en Thessalie, une partie, peut-être considérable, +des populations de la Serbie et de la Bulgarie est composée de Latins +plus ou moins slavisés,--ils se reconnaissent du moins à leur type, si +différent du type slave. Cela explique avec quelle facilité l'empereur +Joanice a pu réunir sous son sceptre les Roumains du sud et les Bulgares, +pour en former cet État unifié auquel un pape, sans distinguer entre les +deux éléments, donnait en quelque sorte des lettres d'indigénat. Mais nous +ne voulons pas trop insister sur cette thèse, bien que de nombreuses +autorités lui prêtent leur appui.</p> + +<p>Venise et Gênes recueillirent l'héritage de Rome dans la Méditerranée; +elles créèrent les Échelles du Levant et poussèrent leurs comptoirs sur +les deux rives du bas Danube. L'Albanie et l'Épire, vu leur proximité, +entretinrent, pendant le moyen âge, les relations les plus étroites avec +les républiques italiennes, qui furent la source de leur prospérité[34]. +Cette influence, basée sur les échanges, domina encore dans la Serbie +orientale, en Croatie et en Bosnie.</p> + +<p>[Note 34: L'Italie, au point le plus resserré du canal d'Otrante, n'est +séparée que par 75 kilomètres de l'Épire.]</p> + +<p>On peut dire que l'ensemble du commerce de l'Orient était entre les mains +de Venise, de Gênes, de Pise, de Raguse, qui jouissaient de privilèges +exceptionnels. La Valachie et la Moldavie elles-mêmes conservaient un +contact direct avec l'antique Métropole. La relation de Del Chiaro, agent +diplomatique de la République Sérénissime, est instructive à cet égard; il +semblait se trouver chez lui à la cour des vieux Bassaraba, l'ancienne +dynastie des pays roumains.</p> + +<p>Les États italiens entretinrent toujours avec les princes chrétiens +d'Orient des relations qui ne cessèrent pas, lorsque, le temps des +croisades passé, les autres nations de l'Europe, absorbées par leurs +bouleversements intérieurs, eurent renoncé à s'opposer aux envahissements +des Turcs. Or, la papauté d'une part et de l'autre Venise, où se +concentraient tous les fils de la politique orientale, s'efforcèrent, à +diverses reprises, de former entre ces princes une ligue capable d'arrêter +le flot des invasions musulmanes. Malgré quelques ententes partielles +et passagères, ces efforts n'arrivèrent pas à faire taire les rivalités +entre Hongrois, Polonais, Valaques, Moldaves et Serbes, et c'est grâce au +manque d'unité et de cohésion dans leur défense que la puissance ottomane +réussit à s'établir dans toute la péninsule balkanique, après les avoir +individuellement écrasés sous le poids de ses hordes asiatiques.</p> + +<p>La chute de la Hongrie coïncide avec la décadence de la Pologne et +l'affaiblissement des principautés valaque et moldave, et cependant l'idée +d'une confédération, seul espoir de salut commun, semblait indiquée et +revenait souvent à l'esprit des princes chrétiens aux quatorzième et +quinzième siècles. Il y eut même, à un moment donné, une véritable +coalition d'armées chrétiennes, serbe, bulgare, albanaise et roumaine, +aidées d'un détachement hongrois; malheureusement, cette tentative de +résistance échoua: les chrétiens furent écrasés par les janissaires à la +grande bataille de Kossovo-polje (champs des merles), le 15 juin 1389, +jour resté comme néfaste dans la mémoire des peuples balkaniques.</p> + +<p>La terminologie roumaine a gardé, pour les soieries, pour les étoffes +de luxe dont se paraît la boyarie, les désignations italiennes à peine +déformées. Et non seulement dans les deux principautés, dont la vassalité +était quasi nominale, mais dans tous les pays soumis directement à +la Turquie, il fallut beaucoup de temps pour que les hautes classes +adoptassent les amples vêtements de coupe asiatique.</p> + +<p>Auparavant, les modes étaient purement italiennes; les portraits votifs +des anciennes églises nous en conservent la preuve. Quant au peuple, +surtout à la classe rurale, en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie, dans tout +l'Orient, son costume n'a pas changé depuis les jours des colons italiques +qui avaient substitué leur blanche tunique de toile ou de laine au sayon +de peau des barbares.</p> + +<p>Ne parlons pas des moeurs et des superstitions; cela nous entraînerait trop +loin. Un article de la revue folklorique <i>Mélusine</i> établissait que, pour +les Slaves du sud, les unes et les autres se rapprochent plutôt de celles +des pays latins que de celles de la Russie,--tels les présages, les +sortilèges, le denier de Caron, les trois Parques, les lamentations +funéraires, les libations de vin et d'huile sur les tombes, etc.</p> + +<p>Les traces des colonies italiennes du moyen âge et de la Renaissance se +retrouvent dans tout l'Orient. Pendant des siècles, Venise posséda la +Dalmatie; son quai des Esclavons en perpétue le souvenir. Elle occupa +aussi Chypre, la Crète, la Morée, les îles Ioniennes.</p> + +<p>On peut dire que, jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, Venise fut, +par la splendeur de sa culture et par ses richesses, un foyer de lumière +pour les peuples balkaniques.</p> + +<p>Après la conquête de Constantinople par les Latins, l'empire byzantin +fut occupé par les Vénitiens et les Français. Le doge de Venise Dandolo +s'intitulait «seigneur sur un quart et demi de l'Empire grec». Venise +eut, comme Gênes, son quartier fortifié à Constantinople. Cette dernière +république maritime monopolisa même le commerce dans la mer Noire, où elle +s'établit en Crimée.</p> + +<p>Au commencement du siècle dernier, lorsque les tsars eurent arraché à la +puissance ottomane les territoires actuels de la Russie méridionale, ces +contrées virent encore l'immigration de nombreux éléments italiens. +Jusqu'en 1870, les noms des rues étaient indiqués, à Odessa, en deux +langues, le russe et l'italien.</p> + +<p>Partout de vieilles pierres noircies racontent ce passé. Et que de +protectorats italiens sur les côtes de l'Albanie et de l'Épire!</p> + +<p>Si nous recherchions tous ces points de contact, nous n'en finirions pas. +Le roi de Naples Charles II exerça sa domination sur une partie des +contrées voisines de l'Adriatique, où il acquit les sympathies de la +population indigène. En 1317, il soumit même le Péloponèse et s'intitula +«souverain d'Achaïe, d'Athènes, d'Albanie et de Vlaquie».</p> + +<p>«Aucune race,--dit M. Ch. Loiseau[35],--jusqu'à la fin du seizième siècle, +n'a essaimé avec plus de constance et de succès que l'italienne dans +le bassin méditerranéen et dans son annexe l'Adriatique. On retrouve +aujourd'hui encore à Malte, dans les anciens États barbaresques, dans +le Levant, à Candie, en Égypte, sur tout le pourtour de la péninsule +balkanique, non seulement sa langue et des vestiges de son action +civilisatrice, mais une sorte d'empreinte spécifiquement italienne.»</p> + +<p>[Note 35: Voir <i>l'Équilibre adriatique</i>, p. 20.]</p> + +<p>À Trieste, à Fiume, à Zara, à Spalato, l'activité commerciale est surtout +concentrée entre les mains des négociants et armateurs italiens.</p> + +<p>Il existe en Italie, et notamment dans le midi de la Péninsule et en +Sicile, une colonie albano-italienne qui n'a point perdu conscience de son +origine et a organisé même certains comités dont les principaux sont la +<i>Societa nazionale albanese</i> de Rome et le <i>Comitato nazionale albanese</i> +de Lungro (Calabres), ainsi que le collège ecclésiastique de <i>San-Adriano</i>, +près de Naples.</p> + +<p>En Albanie, où les traces de la civilisation italienne se retrouvent +partout, un dialecte italien servit seul pendant bien longtemps à +introduire l'enseignement religieux et certains éléments de culture.</p> + +<p>Nous en avons assez dit pour prouver que la tradition n'a jamais été +interrompue. D'ailleurs, l'italien a toujours été et est resté l'idiome +méditerranéen par excellence. Son domaine comprend toutes les côtes +orientales de l'Adriatique, la mer Ionienne et la mer Égée; c'est la +langue courante de toutes les Échelles du Levant, d'un usage très répandu +à Constantinople et général à Salonique, où la colonie italienne est la +plus nombreuse de toutes.</p> + +<p>Déjà compris par toutes les populations levantines, ce noble idiome +deviendrait bien vite aussi familier aux pasteurs du Pinde qu'il l'est +aux marins de l'Archipel. Il ne ferait que regagner ce qu'il a perdu, même +dans les pays slaves du sud; en effet, le latin populaire a été supplanté +par le grec en Orient, comme le grec a été lui-même supplanté par le latin +en Moesie, en Illyrie, en Sicile et dans la Grande Grèce.</p> + +<p>Il existe d'ailleurs, dès à présent, d'excellentes écoles italiennes +en Turquie, à Scutari d'Albanie, à Salonique, à Elbassa, à Vallona, à +Janina, etc. L'Autriche elle-même,--nous l'avons déjà noté,--impuissante +à implanter l'allemand, a dû se résigner, sur le terrain même qu'elle +dispute à l'influence latine, à recourir à la langue italienne pour +les établissements qu'elle entretient, et notamment dans les écoles +catholiques d'Albanie dirigées par les jésuites. Un fait non moins +remarquable: le Lloyd autrichien a été obligé d'adopter l'italien pour +ses services maritimes des Échelles du Levant et même du bas Danube.</p> + +<p>Entendons-nous bien: de ce que l'Empire romain a autrefois étendu sa +domination effective sur toute la péninsule balkanique, notre désir secret +n'est nullement de voir l'Italie moderne reprendre à l'avenir ce grand +rôle. Il ne s'agit pas de refaire de la Méditerranée un lac latin.</p> + +<p>Ce que nous souhaitons, c'est que l'illustre maison de Savoie, relevant le +titre impérial, auquel nulle autre n'a autant de droits, assume l'honneur +et la charge de présider la Confédération orientale. Il va sans dire +que le chef de la maison de Savoie ne prendrait pas le titre d'empereur +d'Orient, mais d'empereur italien, cela pour ménager les susceptibilités +les plus ombrageuses. La condition, d'ailleurs, n'est nullement +indispensable pour présider la Confédération orientale; mais l'Italie est +aujourd'hui la seule des grandes puissances monarchiques dont le chef ne +porte pas le titre impérial.</p> + +<p>L'empereur italien jouerait, vis-à-vis de ladite Confédération, le rôle +qui incombait jadis à l'empereur d'Autriche vis-à-vis de la Confédération +germanique dont il était le président et le protecteur.</p> + +<p>Une telle solution ne saurait être déterminée par les qualités +personnelles d'un souverain. Pourtant, il y aurait à considérer que +la période de début serait de beaucoup la plus difficile; à cet égard, +le sentiment du devoir et de l'équité et la droiture éprouvée qui +caractérisent le roi Victor-Emmanuel constitueraient de sûrs garants +que la balance serait maintenue égale entre les peuples balkaniques.</p> + +<p>Le roi Victor-Emmanuel III--fait qui a son importance--a voyagé dans la +péninsule des Balkans et en connaît très bien la situation politique.</p> + +<p>Si les Slaves pouvaient craindre <i>a priori</i>, de la part du protecteur de +la Confédération, quelque sympathie plus accusée pour les populations +latines, la présence aux côtés du premier empereur italien d'une +souveraine appartenant à l'un des rameaux les plus vivaces de la race +slave du sud, et fille d'un membre de la Confédération qui jouit lui-même +d'une si haute considération personnelle, serait de nature à calmer toute +appréhension à cet égard.</p> + +<p>L'Italie moderne a des finances désormais prospères et elle prend un grand +essor économique. Sa puissance d'expansion est la plus forte que l'on +connaisse, si l'on en juge par l'importance de son émigration par rapport +au chiffre de sa population. Privé de colonies, le royaume possède un +trop-plein de population qui lui permettrait de déverser, utilement pour +lui, sur la péninsule balkanique, une partie de ces ouvriers sobres et +travailleurs, de ces excellents artisans qui vont peupler actuellement, +de l'autre côté de la planète, le Brésil et la République Argentine[36].</p> + +<p>[Note 36: De tout temps, l'émigration italienne eut une force d'expansion +considérable qui dure toujours et qui, de même qu'à l'époque des Césars, +agit dans tout le bassin de la Méditerranée.]</p> + +<p>Ces colons italiens combleraient avantageusement, dans certaines des +régions libérées, le vide laissé par la migration inévitable de nombreuses +familles musulmanes. Ce phénomène est constant, en effet, partout où la +croix remplace le croissant. On l'a constaté autrefois en Crimée et en +Grèce, plus récemment en Bosnie et en Herzégovine, en Bulgarie, même en +Roumanie, pour les Tartares musulmans de la Dobroudja. Les bienfaits de la +meilleure administration possible n'y peuvent rien, tellement l'Islam est +quelque chose de plus qu'une religion, une organisation sociale complète +et aussi peu flexible que possible.</p> + +<p>Quant aux populations musulmanes qui préféreraient rester en Albanie et +en Macédoine,--et l'on ferait tout pour y conserver l'élément autochtone +albanais, qui, n'ayant embrassé la foi du Prophète que pour des motifs +d'intérêt, retournerait plus facilement au christianisme,--elles +continueraient à jouir de tous leurs droits et propriétés comme par le +passé, avec la plus entière liberté pour l'exercice de leur culte, à la +seule condition de se soumettre, comme les populations chrétiennes, aux +lois et réglements modernes qui seraient mis en application par les +gouverneurs italiens des deux nouvelles provinces.</p> + +<p>En un mot, notre voeu consiste uniquement à voir les autorités civiles et +militaires ottomanes faire place, dans ces contrées, à des fonctionnaires +chrétiens autochtones, sous la surveillance d'un personnel supérieur +italien dont le rôle consisterait surtout à prévenir ou à aplanir les +difficultés résultant des rivalités éventuelles de races dans les +circonscriptions respectives des provinces affranchies.</p> + +<p>Un des avantages de l'action italienne dans la Confédération serait de +maintenir entre les petits États orientaux un équilibre que le traité +de Berlin a certainement eu en vue d'établir, dans l'intérêt de la paix +future, équilibre que l'une des nations balkaniques ne saurait rompre +à son avantage, sans éveiller aussitôt chez les autres de légitimes +susceptibilités. La guerre serbo-bulgare n'est-elle pas une preuve que +cette question d'équilibre balkanique peut même primer la question de +race?</p> + +<p>Ayant suffisamment exposé les raisons qui nous font craindre que l'action +parallèle austro-russe ne soit en définitive aussi impuissante que le +classique «concert européen», répétons qu'il faut nécessairement aux +régions émancipées du régime turc un contrôle unique, équitable, effectif. +Sous la surveillance impartiale de l'Italie, à notre avis, et seulement +sous celle-là, tous les peuples balkaniques pourraient se développer +librement et régler à l'amiable tous les points litigieux qui, par la +prolongation de la situation actuelle, que l'inévitable faillite des +réformes viendrait encore compliquer, ne manqueraient pas d'ouvrir de +nouveau la porte aux intrigues étrangères.</p> + +<p>Dans un volume publié à Milan en 1903 et intitulé <i>la Missione +dell'Italia</i>, M. J. Novicow souhaitait que l'Italie prît l'initiative +d'une fédération européenne, avec un gouvernement fédéral siégeant à Rome, +et qu'elle s'efforçât de réaliser l'idée, attribuée au comte Goluchowski, +d'une fusion de la Double avec la Triple Alliance. «Une voix qui +s'élèverait de Rome, dit M. Novicow, aurait une importance exceptionnelle, +un prestige extraordinaire par l'ampleur que lui donneraient vingt-cinq +siècles de gloire et de grandeur.»</p> + +<p>Certes, les partisans de la paix et d'un désarmement tout au moins +partiel seraient heureux de la réalisation d'un si beau rêve. Nous sommes +persuadés qu'un accueil sympathique ne saurait manquer d'être réservé à +toute action émanant de la couronne italienne dans un but de pacification +et de bonheur des peuples d'Orient.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE XIII</h3> + +<h4>QUESTION D'ORGANISATION</h4><br><br> + + +<p>Encore une fois, nous apportons une idée et non un plan minutieusement +détaillé. Il ne peut entrer dans le cadre de ce travail de fixer, pour un +projet aussi singulièrement compliqué et qui met en jeu les intérêts les +plus divers, tous les points relatifs par exemple aux démarcations exactes +des frontières dans les nouvelles provinces, au fonctionnement organique +de la Confédération orientale, etc.</p> + +<p>Les territoires turcs actuels, qui sont divisés, en Europe, depuis 1869, +en un certain nombre de <i>vilayets</i>[37], seraient partagés en trois zones: +la première formerait l'Albanie, avec chef-lieu à Scutari; la seconde +comprendrait la Macédoine, avec chef-lieu à Salonique; la troisième +constituerait la Turquie d'Europe, avec Constantinople et Andrinople.</p> + +<p>[Note 37: Administrés par des valis ou gouverneurs généraux.]</p> + +<p>La province ou gouvernement d'Albanie engloberait également l'Épire avec +Janina. Nous aurions même voulu voir se constituer cette dernière région +en province distincte, si nous n'avions tenu tout d'abord à simplifier +les choses et si nous ne savions que l'élément latin, qui s'y trouve en +majorité, entretient, en vertu des affinités de races, les meilleures +relations avec les populations albanaises[38].</p> + +<p>[Note 38: En parcourant toute l'histoire des populations roumaines et +albanaises dans ces contrées, on ne peut trouver entre elles aucun +antagonisme, aucun conflit de quelque importance.]</p> + +<p>La Macédoine et l'Albanie auraient à leur tête des gouverneurs généraux +italiens, car Rome ne saurait se contenter d'une autorité purement +nominale. D'ailleurs, choisis parmi les citoyens d'autres États, même +neutres, ils offriraient peut-être moins de garanties d'impartialité, +l'Italie ayant tout intérêt, dans l'espèce, à ne favoriser aucun des +peuples au détriment des autres.</p> + +<p>Le régime cantonal, avec communes bilingues et trilingues, comme en Suisse, +serait tout indiqué jusqu'à nouvel ordre, en attendant que, dans telle +ou telle région, par affinités, par migrations, par mariages mixtes ou +accroissement de natalité, l'une des nationalités arrivât peut-être à +absorber les autres et à leur imprimer pacifiquement son caractère +ethnique et sa langue. Pour le moment, l'italien serait uniformément +employé comme langue officielle à la place du turc. La langue italienne +est admirablement claire et possède une orthographe débarrassée d'inutiles +complications étymologiques. En ce qui concerne les rapports entre États +confédérés, à titre de facilité, le français pourrait être préféré.</p> + +<p>La réforme de l'impôt s'y imposerait tout d'abord. La capitation et les +dîmes disparaîtraient le plus tôt possible, pour être remplacées par des +contributions directes et indirectes, avec monopole de l'État pour les +tabacs, les sels, les poudres et les cartes à jouer. On s'inspirerait en +un mot de l'outillage fiscal des nations les plus civilisées, de façon à +asseoir des taxes soit en partie facultatives (impôt indirect), soit +proportionnelles aux ressources de chacun (impôt direct).</p> + +<p>Une caisse rurale devrait fonctionner pour faciliter l'accession à la +propriété des classes rurales slaves tombées dans un servage de fait. +Cette caisse achèterait de préférence les terres des musulmans qui +désireraient se retirer dans les pays de l'Islam. Les biens des mosquées +seraient sécularisés et deviendraient propriété des provinces, en échange +de quoi un traitement équitable serait fait aux ministres de ce culte.</p> + +<p>Provisoirement, les deux provinces n'auraient point de force armée +proprement dite; aussi la taxe d'exonération du service militaire +devrait-elle y être conservée, mais seulement pour les hommes de vingt +à quarante-cinq ans. La gendarmerie, avec un haut commandement italien, +serait recrutée par voie d'engagements volontaires, exclusivement +chrétienne, sauf en Albanie où elle serait mixte.</p> + +<p>Le plus grand nombre possible de fonctions--même judiciaires, sauf les +garanties de capacité--seraient électives sans distinction de religion et +de nationalité. La plus large liberté des cultes et de l'enseignement et +la plus large autonomie communale seraient reconnues.</p> + +<p>Une diète ou assemblée des États confédérés serait créée avec la mission +de régler les différends qui pourraient surgir entre ces États et aussi de +diriger, en ce qui concerne les intérêts généraux de la Confédération, la +politique extérieure vis-à-vis des puissances étrangères. Cette diète se +réunirait pour la première fois à Rome et fixerait par la suite, elle-même, +son siège, qui pourrait être Rome ou Salonique.</p> + +<p>À ceux qui nous objecteraient que l'on ne peut concevoir une Confédération +orientale sans la ville de Constantinople qui s'impose comme capitale, +nous répondrons que les divers peuples de la péninsule italique ont bien +su autrefois se réunir et se reconstituer en royaume, sous le sceptre +de Victor-Emmanuel II, en établissant pour commencer leur capitale à +Florence. Ce n'est que plus tard que la possession de Rome est venue +couronner l'oeuvre de l'unité italienne.</p> + +<p>En ce qui concerne l'organisation militaire des États confédérés, rien +ne serait changé à la situation actuelle. Chacun conserverait son armée +individuelle, comme les armées allemande, austro-hongroise et italienne +dans la Triple Alliance.</p> + +<p>Les puissances européennes seraient évidemment représentées par des +délégués auprès de la diète fédérale, tout en conservant leurs légations +auprès des souverains confédérés. Leurs intérêts de toute nature sont +trop importants, dans ce coin du monde, pour qu'aucun d'eux néglige d'en +assurer la défense par tous les moyens en son pouvoir, même si, au début, +quelques-uns devaient être plus ou moins ouvertement hostiles à la +constitution de la Confédération orientale.</p> + +<p>Afin de préparer un commencement d'exécution pratique, à côté de l'oeuvre +indispensable de la grande diplomatie européenne, devrait s'organiser, +entre les nations d'Orient, un échange de vues préalables, un accord +préliminaire à la suite duquel on s'assurerait si le roi d'Italie +consentirait à assumer le rôle difficile, mais grandiose, de protecteur +de la nouvelle Confédération.</p> + +<p>Les bases de ce groupement pourraient alors être discutées, à Rome, par +les cinq délégués des nations chrétiennes appelées à y entrer. Ceux-ci, +avec l'assentiment des grandes puissances,--de toutes autant que possible, +et au moins du plus grand nombre,--prieraient l'Italie de faire en quelque +sorte, en Albanie et en Macédoine, mais avec plus de désintéressement, ce +que l'Autriche-Hongrie a fait en Bosnie et en Herzégovine, c'est-à-dire +d'y prendre à sa charge la direction civile et militaire, en un mot de +remplacer le régime turc actuel par une administration moderne, honnête +et impartiale.</p> + +<p>Bien qu'étant un pays de montagnes assez pauvre par lui-même, l'Albanie +aura grand avantage à passer sous une administration européenne. Quant +à la Macédoine, ses campagnes d'une fertilité merveilleuse la rendent +susceptible d'un grand développement économique.</p> + +<p>Voici quelle est, à cet égard, l'opinion de M. Gaston Routier qui fit, +l'année passée, un voyage d'enquête dans les pays balkaniques[39]:<br><br> + +«Il est incontestable que les intérêts européens, loin de péricliter ou de +se trouver diminués dans une Macédoine autonome ou érigée en principauté +vassale de la Turquie, augmenteraient considérablement en importance sous +tous les rapports. Ce pays, à l'heure actuelle, ruiné et désolé, où, +cet hiver, des centaines de milliers d'âmes vont mourir de famine, peut +devenir un grenier de l'Europe pour les céréales; il contient des mines +très riches encore ignorées ou inexploitées... et pour cause; il sera un +consommateur très sérieux des produits des grandes industries européennes; +et si quelques industries locales, favorisées par la matière première +et la main-d'oeuvre, s'y créent et y prospèrent, rien n'empêche les +capitalistes français, anglais ou allemands de venir les installer avec +leur argent et d'en retirer les profits.<br><br> + +«Ce n'est pas s'aventurer que d'affirmer que les affaires de toutes sortes +que les Européens pourraient faire en Macédoine, si ce pays jouissait d'un +régime d'ordre et de justice, seraient dix fois plus importantes et plus +rémunératrices que celles qu'ils y font actuellement.»<br><br> + +[Note 39: Voir <i>la Question macédonienne</i>, Paris, H. Le Soudier, 1903.]</p> + +<p>Le jour où les Turcs auraient en face d'eux les cinq États précités +unis en confédération et soutenus par l'Italie, nous croyons qu'il leur +serait bien difficile de résister à la pression exercée par eux et qu'ils +ne risqueraient pas de se jeter dans une guerre, où ils auraient +nécessairement le dessous, pour conserver le gouvernement de deux +provinces qui tendent depuis longtemps à leur échapper et dont la +possession leur coûte actuellement tant d'efforts et de soucis.</p> + +<p>La Turquie a perdu successivement la plupart de ses possessions +européennes. Il y a quelques années, n'a-t-elle pas encore abandonné à +la Bulgarie, sans coup férir, la Roumélie Orientale, et ne va-t-elle pas +bientôt renoncer à l'île de Crète en faveur de la Grèce? Le sultan se +contente de retarder le plus longtemps possible l'émancipation de ses +peuples chrétiens, mais il sait parfaitement qu'aucune force humaine ne +pourra empêcher ce résultat de se produire.</p> + +<p>Aujourd'hui, la question de la Macédoine est mûre; les populations y sont +fermement décidées à s'affranchir du joug ottoman. Le mouvement pour +l'émancipation a été moins accentué jusqu'ici en Albanie, mais on ne peut +songer à laisser cette contrée sous l'autorité turque après avoir enlevé à +celle-ci la Macédoine, qui la séparerait complètement de l'Albanie.</p> + +<p>En persistant à les conserver sous son joug, la Turquie risque de +provoquer un soulèvement général des populations macédoniennes aidées par +les Bulgares, et, une fois la guerre déchaînée dans la Péninsule, qui peut +en prévoir toutes les conséquences?</p> + +<p>Une guerre venant à éclater actuellement entraînerait sans aucun doute +l'intervention, volontaire ou non, d'une ou de plusieurs grandes +puissances, et la Turquie, en ce cas, devrait envisager l'éventualité +pour elle de perdre non seulement le gouvernement de l'Albanie et de la +Macédoine, mais encore, et dès à présent, sa dernière province d'Europe +avec sa capitale Constantinople.</p> + +<p>Il reste d'ailleurs très peu de vrais Turcs en Europe[40]. Un secret +instinct pousse même ceux de Constantinople à aller enterrer leurs morts +à Scutari d'Asie, tellement ils s'attendent à être dépossédés un jour.</p> + +<p>[Note 40: Nous noterons que l'Empire ottoman ne compte en somme, en +Europe, pour 160,000 kilomètres carrés, qu'un peu plus de 6 millions +d'habitants, parmi lesquels les Turcs sont en infime minorité. Comme +point de comparaison, la Roumanie seule a une population égale, pour un +territoire de 131,000 kilomètres carrés.]</p> + +<p>Devant la volonté unanime fermement exprimée des États constitués en +confédération et des chrétiens qui gémissent encore sous le joug de +l'Islam, le sultan céderait sans doute et abandonnerait ses droits sur +la Macédoine et l'Albanie.</p> + +<p>Supposons donc acquis le succès dans lequel nous avons une invincible foi. +Sans doute, le fonctionnement de la nouvelle Confédération serait délicat +et compliqué; mais ces inconvénients possibles, appelés à diminuer et +peut-être à disparaître après l'ère laborieuse du début, seraient mille +fois préférables à l'état d'incertitude du présent et aux luttes fatales +de l'avenir.</p> + +<p>L'intérêt des peuples balkaniques leur ordonne de consentir à quelques +sacrifices respectifs pour arriver à une entente durable, plutôt que +d'entrevoir perpétuellement des menaces de guerre pour chaque portion du +territoire à partager et de faire appel de chaque côté à quelques grandes +puissances rivales qui mettent à leur protection le prix d'un complet +asservissement économique.</p> + +<p>La situation actuelle ne saurait aboutir, après des partages d'influence +entre l'Autriche-Hongrie et la Russie, qu'à l'installation progressive, +dans la Péninsule, de ces deux puissances, sans parler de l'Allemagne, qui, +en cas de démembrement de la monarchie des Habsbourg, songerait à prendre +la succession balkanique de son ancienne alliée[41].</p> + +<p>[Note 41: «Une fois en possession de l'Autriche, disent les pangermanistes, +nous redeviendrons les voisins des pays faiblement peuplés du Danube et +des Balkans.» <i>Die deutsche Politik der Zukunft</i>. Deutschvolkischer Verlag +«Odin», Munich, 1900.]</p> + +<p>Avec une Confédération orientale placée hors de la sphère politique de ces +trois puissances, cette mainmise future ne saurait se produire, grâce au +lien puissant qui relierait ces peuples à l'Italie. Ils n'auraient rien à +redouter pour leur existence et pour leur avenir.</p> + +<p>D'ailleurs, en jetant les bases de la Confédération, les États appelés à +en faire partie pourraient s'accorder mutuellement des avantages ou des +rectifications de frontière.</p> + +<p>En jetant un coup d'oeil sur la carte annexée à cet ouvrage, ou pourra se +rendre compte plus clairement des modifications que nous proposons.</p> + +<p>Ainsi, le sandjak de Novi-Bazar pourrait être partagé entre la Serbie et +le Monténégro, en prenant comme frontière de ces deux pays la rivière Lim. +La Bulgarie se verrait confirmer la possession définitive de la Roumélie +Orientale. La Grèce annexerait la Crète.</p> + +<p>On pourrait aussi confirmer à l'Autriche la possession de la Bosnie et de +l'Herzégovine, qui seraient incorporées à l'empire, et cela pour faciliter +le retrait des troupes qu'elle entretient actuellement, à titre provisoire, +dans le sandjak de Novi-Bazar.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE XIV</h3> + +<h4>ADHÉSION DE LA ROUMANIE À LA CONFÉDÉRATION ORIENTALE</h4><br><br> + + +<p>La Roumanie n'est pas, à vrai dire, un État balkanique, ou plutôt elle ne +l'est devenue, pour une infime partie de son territoire, que depuis le +traité de Berlin.</p> + + +<p>Bien que les Turcs y aient exercé une suzeraineté qui a duré trois siècles +et demi, jamais la vie nationale n'a été abolie dans les pays roumains, +comme chez les Grecs, les Serbes et les Bulgares.</p> + + +<p>Nous citerons à cet égard le passage suivant d'Edgar Quinet: «Dans tous +les lieux où les musulmans ont fait une conquête, ils l'ont faite au nom +d'Allah. Or, rien de semblable dans les principautés... Par une exception +éclatante, extraordinaire, les Turcs, dès leur entrée dans le pays, se +sont interdit le droit d'y bâtir une seule mosquée. Et dans un temps où +les Turcs foulaient aux pieds toutes les conventions, vous admirerez +certainement la bonne foi avec laquelle ils ont respecté ce qui était +fondé sur le droit religieux. Un traité peut être déchiré et disparaître; +les diplomates, à force d'arguties, peuvent le contester, les érudits le +réduire à néant. Ici, c'est une religion qui, depuis trois siècles, porte +témoignage; c'est une religion qui dépose devant le monde entier, et, +comme dans toutes les affaires marquées de ce grand sceau, il ne se trouve +ici matière à aucune chichane. De ce côté de l'eau est la terre d'Allah, +de cet autre la terre du Christ. Nulle confusion, nulle ambiguïté; la même +borne a été posée par des dieux différents.»</p> + + +<p>L'autonomie des deux principautés, complète jusqu'au dix-huitième +siècle, s'est trouvée réduite pendant une centaine d'années, sans +jamais disparaître, par le fait que la Porte nommait alors directement +les princes régnants, souvent des Grecs du Phanar. C'est pourquoi, +contrairement à la Bulgarie et à la Serbie, la Roumanie a des classes +dirigeantes puissantes; elle est restée un pays de grande propriété et +de traditions.</p> + + +<p>Toutefois, si différente qu'elle soit des autres États appelés à la +composer, la Roumanie a plusieurs motifs d'entrer dans la Confédération +orientale.</p> + + +<p>Nous avons dit qu'elle fait elle-même un peu partie de la Péninsule par +son annexe, la Dobroudja,--précieuse par son port maritime, Constantza. La +Dobroudja, qui est rattachée à l'Occident par un magnifique pont jeté sur +le Danube, constitue une acquisition à titre onéreux, chèrement payée par +la perte de la Bessarabie. Les Roumains, victorieux en 1877, mais déçus, +abandonnés, au traité de Berlin, par la diplomatie européenne, ont dû +laisser prendre cette province par les Russes, leurs alliés.</p> + + +<p>La Roumanie eut le tort de céder de mauvaise grâce, au lieu de s'entendre +avec le gouvernement des tsars pour obtenir du moins, au sud, autre chose +qu'une frontière découverte, c'est-à-dire la ligne Varna-Roustchouk, +et quelques centaines de millions comme indemnité de guerre. Si son +gouvernement se montra malhabile, il obéit au moins à une idée +chevaleresque, se refusant même à discuter le troc d'une terre roumaine.</p> + + +<p>À part la considération géographique de la Dobroudja, le royaume de +Roumanie n'a aucune velléité d'agrandissement dans la Péninsule par +l'annexion de territoires qu'habitent des frères de race, mais dont il est +séparé par de compactes populations slaves.</p> + + +<p>Le gouvernement roumain ne saurait cependant se désintéresser du sort des +populations roumaines du sud, disséminées dans toute la Turquie d'Europe, +et plus spécialement en Macédoine et en Épire. Représentant au moins un +dixième de l'ensemble des Latins d'Orient (environ onze millions au total), +ces populations constituent dans les destinées de la race un appoint qui +n'est pas à négliger, et elles sont d'autant plus chères aux Roumains des +Karpathes que leur fidélité tient du prodige.</p> + + +<p>Le droit de les aimer et de les protéger sans arrière-pensée saurait-il +être contesté par les descendants de ceux--Grecs, Bulgares, Albanais--qui +ont reçu un asile dans les deux anciennes principautés danubiennes, +pendant les temps d'oppression, qui y ont préparé leurs premières +tentatives d'émancipation politique, qui sont venus étudier dans les +écoles de Bucarest et de Jassy?</p> + + +<p>Les Grecs seraient particulièrement ingrats, en oubliant que la générosité +des princes et des boyards valaques et moldaves a doté les innombrables +monastères relevant des Lieux Saints dont l'énorme revenu a enrichi, +pendant des siècles, les Églises d'Orient, et a servi à soutenir les +révolutions helléniques[42].</p> + + +<p>[Note 42: Les couvents du mont Athos, à eux seuls, possédaient la plus +grande partie des revenus de cent quatre-vingt-six grands domaines en +Valachie et en Moldavie, et le mont Athos fut le plus grand foyer +d'hellénisme en Macédoine.]</p> + + +<p>D'ailleurs, pour disputer leurs congénères de Turquie aux propagandes +grecque et slave, les Roumains du royaume se contentent de favoriser le +développement cultural de cet élément fraternel. La Roumanie prétend être +une métropole intellectuelle, rien de plus.</p> + + +<p>Le relèvement de la somme inscrite au budget pour les prêtres et les +instituteurs, le vote d'un crédit extraordinaire de 600,000 francs pour +construction d'églises et d'écoles, la récente création d'un consulat +à Janina, tout cela prouve l'intérêt que la Roumanie attache à ce +développement cultural. Quant aux manoeuvres du patriarcat et aux +tentatives auxquelles se livre le clergé grec en vue de dénationaliser les +Roumains d'Orient, sous prétexte de ne point laisser porter atteinte aux +traditions et aux intérêts de l'orthodoxie, voici les propres paroles du +ministre des affaires étrangères de Roumanie, M. Jean Bratiano, dans son +discours de 1904 sur la situation des Roumains de Macédoine:<br><br> + +«À l'égard de ces facteurs hostiles, je me bornerai à vous déclarer que +nous ne renoncerons, pour appuyer les efforts légitimes des Roumains +du Pinde, à aucun des moyens compatibles avec le caractère que revêt +l'ensemble de notre politique, que nous voulons conserver intacte de toute +velléité d'agitation et de provocation, mais que nous sommes décidés à +poursuivre avec énergie et persévérance.»</p> + + +<p>Cette politique, commune aux deux grands partis du pays et qui a sa +formule dans le mot de M. Stourdza, actuellement chef du gouvernement: «Il +faut que pas un Roumain ne se perde!» trouvera sans doute son couronnement +dans la création, pour les Roumains de Turquie, d'un épiscopat comme +en possèdent les Grecs, les Bulgares, les Serbes et les catholiques, +--l'Église roumaine, autocéphale dans le royaume, ne pouvant avoir, en +Turquie, des droits moindres que les autres Églises chrétiennes.</p> + + +<p>Ni les Roumains du royaume, ni les Roumains du sud ne sauraient envisager +avec indifférence la perspective de voir le patriarcat de Constantinople +grossir le patrimoine de l'hellénisme de cet élément macédo-roumain, dont +la fidélité à la race latine, malgré les efforts et l'indéniable prestige +de la culture hellénique, est vraiment digne d'admiration.</p> + + +<p>La Roumanie, dans la crainte de voir l'influence bulgare devenir +prédominante au détriment de la race roumaine, a défendu jusqu'à présent +et a encore intérêt à défendre, dans l'état actuel des choses, l'intégrité +de l'Empire ottoman, comme un moindre mal.</p> + + +<p>La domination turque est moins dangereuse pour les Roumains du sud de la +Péninsule que ne le serait la domination slave. La différence de religion +est, en effet, le plus sûr garant que l'assimilation de l'élément roumain +à l'élément ottoman ne saurait se produire.</p> + + +<p>Si au contraire les Bulgares, de même religion que les Roumains, +arrivaient à s'emparer de la Macédoine, les Roumains du sud finiraient +par se confondre avec les Bulgares et seraient définitivement perdus pour +la mère patrie. De plus, la Bulgarie, ainsi agrandie, deviendrait l'état +le plus puissant des Balkans, et son existence même serait une menace +perpétuelle pour la Roumanie et surtout pour la province roumaine de +Dobroudja, située sur la rive droite du Danube.</p> + + +<p>Quelques Roumains ont émis l'opinion que l'intérêt de leur pays était de +maintenir le <i>statu quo</i> en Orient, dans la crainte d'une trop grande +expansion des races slaves dans la Péninsule. Mais le maintien de +l'intégrité de l'Empire ottoman n'aurait plus aucun intérêt aux yeux de +ces patriotes roumains, le jour où, grâce à une Confédération orientale +placée sous le patronage impartial de la couronne italienne, l'existence +et le développement ethnique des Roumains du sud seraient complètement +assurés contre les empiétements des autres races.</p> + + +<p>D'ailleurs le royaume de Roumanie, enclavé entre la Russie et +l'Autriche-Hongrie, serait trop isolé s'il se formait, au sud du Danube, +une importante Confédération dont il serait exclu et dont il a le droit de +faire partie au titre de la Dobroudja. Disons encore que le même isolement +atteindrait les Latins du sud, par suite de cette exclusion de leur +métropole ethnique et intellectuelle qui ferait pencher la balance du côté +des éléments slavo-balkaniques, alors tous groupés. Dans ces conditions, +l'accession de la Roumanie à la Confédération orientale, avantageuse +d'ailleurs pour tous les autres États qui la composeraient, s'impose comme +une nécessité. Cette participation lui assurerait, grâce à sa politique +probe et modérée, une situation importante[43] et plus indépendante, vu que +les liens qui s'établiraient entre elle, les États balkaniques et l'Italie, +lui épargneraient la nécessité de s'appuyer sur un groupement politique +quelconque des grandes puissances.</p> + + +<p>[Note 43: «Quant à une fédération éventuelle, personne ne la verrait de +meilleur oeil que la Roumanie, qui forcément y jouerait le rôle de <i>prima +inter pares</i>. (Take IONESCO, article déjà cité de la <i>Monthly Review</i>, +1903.)]</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE XV</h3> + +<h4>CONSTANTINOPLE</h4><br><br> + + + +<p>Nous avons cru devoir réserver, dans notre projet de Confédération, la +question de Constantinople. La Turquie ne céderait pas actuellement sa +capitale sans une résistance désespérée qui ferait hésiter les cabinets +européens devant une solution trop brusque et qui ne s'obtiendrait +vraisemblablement pas sans une large effusion de sang chrétien.</p> + + +<p>Mais il est difficile de traiter la question d'Orient sans envisager +le rôle que sera appelée à jouer, dans l'avenir, cette ville qui fut, +d'ailleurs, dès le commencement du moyen âge, la métropole des peuples +balkaniques.</p> + + +<p>Dans la Confédération telle que nous la prévoyons actuellement, +Constantinople resterait la capitale de l'Empire ottoman, qui ne +posséderait plus en Europe que la province de Thrace.</p> + + +<p>Combien de temps les Turcs séjourneront-ils encore sur le continent +européen, et sous la poussée de quels événements l'abandonneront-ils un +jour pour aller s'établir définitivement dans leur Empire d'Asie? Voilà ce +qu'il est malaisé de prédire dès à présent. Toutefois, il semble évident, +pour qui connaît tant soit peu l'histoire d'Orient, que cette éventualité +ne saurait manquer de se produire et que les Turcs sont fatalement +destinés à perdre, dans un avenir plus ou moins rapproché, leur dernière +possession européenne.</p> + + +<p>Le rôle de notre Confédération n'est pas de hâter ce moment ni de brusquer +la marche des événements, mais de résoudre temporairement la question si +aiguë de Macédoine et d'enlever au monde l'anxiété générale que provoque +la solution éventuelle de la grave question de Constantinople. Dès à +présent, en effet, la marche à suivre, lorsque cet événement viendra à se +produire, serait toute tracée. Elle ne laisserait pas la porte ouverte +aux convoitises des grandes ou des petites puissances et préviendrait une +conflagration générale susceptible de bouleverser l'Europe au moment de +l'ouverture de cette succession.</p> + + +<p>En réservant l'heure à laquelle se produira cette dernière transformation +de l'Orient européen, et pour mieux établir le régime qu'il conviendrait +d'appliquer dans l'avenir à Constantinople, après le départ des Turcs, il +serait utile de jeter un coup d'oeil en arrière et de rappeler le rôle que +cette capitale a joué jusqu'ici dans l'histoire, au point de vue des races.</p> + + +<p>L'Empire d'Orient fut une création de Rome, opérée par l'intermédiaire +d'un Illyrien grécisé et romanisé. Lorsque, en fondant l'Empire romain +d'Orient (330 après J.-C.), Constantin eut fait de Byzance sa résidence +impériale, la ville et les provinces environnantes de la péninsule +balkanique furent romanisées tour à tour; la langue latine persista +même, dans l'administration et le commerce, jusqu'au septième siècle, +c'est-à-dire jusqu'au règne de Phocas, où commença le déclin du latinisme, +sous l'influence des empereurs de race grecque ou grécisants, originaires +de la péninsule balkanique.</p> + + +<p>Car les maîtres de Byzance, contrairement à l'opinion répandue, +appartinrent aux races les plus différentes de l'Empire, Grecs, Thraces, +Illyriens,--et par Grecs il faut entendre, encore une fois, les races +balkaniques orthodoxes, plus ou moins hellénisées, et non les habitants de +l'Hellade.</p> + + +<p>Certainement, on parle beaucoup le grec à Constantinople, et on le parla +encore davantage avant la conquête ottomane; mais la langue ne suffit pas +pour déterminer le caractère d'une race. D'ailleurs, les anciens Hellènes, +de tout temps peu nombreux, furent décimés à l'époque des guerres +persiques, puis de celles qui marquèrent le règne d'Alexandre le Grand, +et enfin pendant les luttes contre Rome.</p> + + +<p>Ce qui se passe actuellement, en ce qui concerne la langue grecque, +est bien de nature à nous faire comprendre ce qui se produisit jadis à +cet égard. Combien de Roumains de Turquie, combien d'Albanais, combien de +Bulgares même ne se font-ils pas encore passer pour des Hellènes, afin +de ménager le patriarcat! Jadis, ce fut en vue de charges à obtenir, +d'influences à exercer.</p> + + +<p>Mais Byzance affectait essentiellement le caractère cosmopolite qui +signale la Constantinople de nos jours. Les étrangers y formaient même des +groupements séparés. Les Vénitiens étaient maîtres de quartiers fortifiés; +les Génois occupaient Péra et Galata.</p> + + +<p>Les Grecs proprement dits se concentrèrent surtout au Phanar, après la +conquête turque. Mais si leur élément ne constitue pas à beaucoup près +une majorité, l'élément turc véritable est, lui aussi, insignifiant dans +le million d'habitants qui peuplent aujourd'hui la cité impériale. +Constantinople a ses quartiers grecs, arméniens, juifs, francs, ses colons +asiatiques, ses nègres d'Afrique; ses masses levantines sans caractère +ethnique déterminé, et, parmi les mahométans, de nombreux descendants de +renégats grecs et albanais devenus fonctionnaires de la Turquie.</p> + + +<p>C'est à peine si, jusqu'à présent, on a osé poser la question de +Constantinople, tellement elle paraît embarrassante. On connaît le mot +de Napoléon qui, lors de ses négociations avec le tsar Alexandre Ier +pour le partage éventuel de l'Empire ottoman, disait: «Celui qui aurait +Constantinople serait le maître du monde.» Ce mot a d'ailleurs cessé +d'être vrai depuis le percement du canal de Suez.</p> + + +<p>Le jour donc où la Turquie deviendrait un empire purement asiatique, il +conviendrait de donner un régime particulier à Constantinople. En effet, +la position de cette ville, située aux confins de deux continents et de +deux mers, présente un intérêt international qui peut militer en faveur +d'une neutralisation rigoureuse du Bosphore et des Dardanelles, à l'instar +de l'isthme de Suez.</p> + + +<p>Peut-être faudrait-il faire de Constantinople un port franc. Dans tous +les cas, toutes les nations, sans exception, devraient y trouver les +plus larges franchises et libertés commerciales. Une fois la province de +Thrace reconstituée sur les mêmes principes que celles de Macédoine et +d'Albanie, Constantinople, libérée de la domination turque, s'imposerait +comme capitale politique définitive de la Confédération. La Diète fédérale +y serait transférée et le lieutenant impérial italien y transporterait +naturellement sa résidence. De même, les représentants des puissances +auprès de la Confédération transféreraient leur siège à Constantinople.</p> + + +<p>Nous n'avons pas la prétention, dans le cadre d'un ouvrage aussi restreint, +de fixer dans ses détails l'organisation de la Confédération future. Nous +avons seulement voulu l'indiquer dans ses grandes lignes et surtout nous +pensons en rendre la réalisation plus aisée en ne prêchant pas le +bouleversement immédiat de la Péninsule.</p> + + +<p>La plupart des auteurs qui ont écrit à ce sujet partagent à leur façon +Constantinople et toutes les possessions turques d'Europe entre telles +ou telles puissances, sans tenir compte qu'un tel partage ne pourrait se +faire actuellement sans une guerre sanglante et peut-être européenne. +C'est ce qui fait que leurs livres sont restés dans le domaine de l'idéal. +Notre projet, au contraire, pourrait s'appliquer dès à présent sans +secousse, et il préparerait ainsi une solution pratique de la question +d'Orient, solution que l'on pourrait obtenir sans qu'il y ait de sang +versé, par l'oeuvre seule du temps et de la diplomatie.</p><br><br><br> + + + + +<h3>CHAPITRE XVI</h3> + +<h4>CONCLUSIONS</h4><br><br> + + + +<p>Nous avons assez dit ce qui divise les nationalités soumises au joug de +la Turquie,--et elles sont elles-mêmes des causes de division pour les +peuples déjà émancipés de ce joug dont elles excitent les convoitises. +Mais la communauté de religion et de moeurs, et aussi la communauté de +souffrances dans le présent et dans le passé, constitueraient quand même, +avec les mélanges de sang, un puissant ciment pour la cohésion d'une +Confédération orientale.</p> + + +<p>Pour arriver toutefois à une entente durable, il faudra, nous ne saurions +trop le répéter, que chacun de ces peuples chrétiens sache sacrifier +à l'intérêt général quelque chose des aspirations d'un idéal national +exaspéré, et surtout renonce au rêve de prédominance absolue dans la +Péninsule, à la reconstitution utopique des empires de Douchan, du tsar +Samuel ou d'Alexandre le Grand.</p> + + +<p>Sans ces concessions mutuelles et avec des arrière-pensées tendant +à changer à son avantage particulier ce qui aurait été établi dans +l'intérêt de tous, il est trop certain que la cohésion de la Confédération +se trouverait singulièrement affaiblie et qu'on reverrait bientôt de +nouvelles ingérences politiques émanant des grandes puissances, de +la tutelle ou de la protection desquelles on viendrait à peine de +s'affranchir.</p> + + +<p>En interrogeant l'histoire de quelques peuples qui, au nord du Danube, +ont présenté beaucoup d'analogie avec les nationalités balkaniques, la +Pologne, la Hongrie, la Moldavie et la Valachie, nous voyons que, dès la +plus haute antiquité, l'idée d'une étroite alliance entre ces peuples a +germé dans l'esprit de plusieurs de leurs souverains.</p> + + +<p>C'est ainsi que le premier prince de Valachie qui ait joué au quatorzième +siècle un rôle européen, Alexandre Bassaraba, conçut l'idée d'une alliance +avec ses coreligionnaires slaves de la rive droite du Danube. Il avait +trois filles: il en donna une à Urosch, fils du tsar serbe Étienne Douchan; +une autre à Straschimir, empereur bulgare de Vidin, et la troisième à +Vucashin, alors prince féodal en Macédoine et plus tard roi de Serbie[44].</p> + + +<p>[Note 44: Autrefois, les souverains chrétiens d'Orient étaient parfois +indifféremment, et suivant les époques, les chroniques ou les poèmes +nationaux, qualifiés de tsars, rois, empereurs, voévodes ou princes.]</p> + + +<p>De cette façon, les dynasties serbe, roumaine et bulgare ne formèrent, +grâce à ces alliances, qu'une seule famille; les Slaves du sud considèrent +encore les fils et petits-fils d'Alexandre Bassaraba comme s'ils eussent +été des héros nationaux serbes ou bulgares, et les célèbrent comme tels +dans leurs ballades et dans leurs chants nationaux.</p> + + +<p>La Pologne, la Hongrie, la Valachie et la Moldavie ont glorieusement +défendu, pendant quatre siècles, la civilisation européenne contre les +Tartares et les Turcs. Si les princes de ces quatre États qui, sous la +pression des circonstances, s'unirent parfois par d'éphémères traités, +mais qui plus souvent se combattirent, avaient, au lieu de suivre une +politique égoïste, formé une ligue chrétienne, la Hongrie n'aurait pas +subi, pour un temps donné, la conquête ottomane, la Moldavie et la +Valachie auraient évité la suzeraineté de la Porte, et la Pologne vivrait +certainement comme État pleinement indépendant.</p> + + +<p>Mieux vaut donc une étroite alliance des peuples balkaniques entre eux et +avec l'Italie, que leur annexion fatale à l'un des empires austro-hongrois +ou russe. Qu'ils se pénètrent enfin de cette vérité!</p> + + +<p>En s'opposant au développement de toutes les races qui peuplent la +Macédoine, deux États, la Bulgarie et la Grèce, plus suspects de froideur +envers notre idée, ne feraient que le jeu de l'Autriche, car cette +puissance, la plus immédiatement menaçante, vu l'affaiblissement actuel +de la Russie, a derrière elle l'impulsion pangermaniste.</p> + + +<p>Les haines de races doivent disparaître comme les haines de religion, +rejetées au second plan par les préoccupations des réformes sociales et du +bien-être des peuples.</p> + + +<p>Ainsi que nous l'avons dit plus haut, nous estimons que le système des +groupements fédéraux, basés sur le respect de l'individualité de chaque +peuple adhérent, va prévaloir à l'avenir, à commencer par les régions où +la multiplicité de races ne peut faire espérer l'établissement durable +d'un grand État homogène.</p> + + +<p>Nous prévoyons le triomphe du principe fédératif en Autriche-Hongrie. Il +constituerait la meilleure chance de se maintenir pour la dynastie des +Habsbourg, qui sera d'ailleurs fatalement obligée, par la poussée des +Slaves et des Roumains de la monarchie, à renoncer à l'actuel compromis +austro-hongrois.</p> + + +<p>L'unité nationale absolue, avec sa tendance fatale à l'extension par +l'absorption des États faibles, cessera de prédominer. Déjà même, on +n'ose plus la conquête brutale, malgré la folie des armements. Quant aux +peuples fédérés, ils ne seront plus obligés de ruiner leurs finances +et d'immobiliser dans les casernes leur jeunesse travailleuse pour se +défendre contre leurs voisins, et ils n'auront pas besoin de rendre l'État +adéquat à la nationalité en englobant tous les individus de même race, +du moment que la fédération leur garantira à tous une égale liberté dans +leurs frontières respectives.</p> + + +<p>La Turquie a un avenir en Asie; elle n'a même d'avenir que là. Déjà ses +provinces européennes représentent un poids mort qu'elle traîne sans +profit et sans gloire, qui épuise ses dernières forces, lesquelles, +libérées,--car ce serait une délivrance même pour l'Empire ottoman qu'une +solution radicale de la question d'Orient,--trouveraient à s'exercer +légitimement dans cette Asie qui est le berceau de l'Islamisme.</p> + + +<p>L'humanité procède par étapes, chaque nouvelle génération reprenant +la marche en avant quand la précédente a fait halte dans la mort. +Une Confédération orientale serait une de ces étapes--et combien +décisive!--vers le progrès et l'apaisement. La Confédération des peuples +de l'Autriche-Hongrie en formerait une seconde; c'est ainsi que l'on +arriverait un jour à la constitution des États-Unis d'Europe, qui seule +donnera le signal du désarmement général et comblera ce voeu légitime de +l'humanité civilisée: la paix universelle.</p> + + +<p>Les peuples balkaniques, sous la présidence de l'Italie, auraient la +gloire d'avoir pris l'initiative de ce mouvement, prouvant au monde qu'ils +ont su comprendre, avant les plus grands pays, la nature des phénomènes +sociaux à venir.</p><br><br><br> + + + + +<h3>BIBLIOGRAPHIE</h3><br> + +<h4>PRINCIPAUX OUVRAGES CONSULTÉS</h4><br><br> + + + + +ALEXICI (G.).--<i>Macédoromanii</i>. (<i>Convorbieri literare</i>, n<sup class="sml">os</sup> 9 et 10, +1903.)<br><br> + +ARGINTEANO (J.)--<i>Istoria Românilor macedoneni</i>. Bucarest, 1904.<br><br> + +ARGYRIADÈS (P.)--<i>La Confédération balkanique</i>. (<i>Revue socialiste</i>, +t. 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I. <i>Istro- und +macedo-romanische Sprachdenkmahler</i>. Wien, C. Gerald Soba, 1881.<br><br> + +NENITJEKSCO (J.).--<i>De la Românii din Turcia europeana</i>. Bucarest, C. Goebl, +1893.<br><br> + +NON-DIPLOMATE (UN).--<i>La Question des réformes dans la Turquie d'Europe</i>. +Paris, A. Chevalier-Marceurq et Cie, 1903.<br><br> + +NOVICOW (J.).--<i>Les Luttes entre sociétés humaines</i>. Paris, F. Alcan, +1893.--<i>La Possibilité du bonheur</i>. Paris, V. Giard et Cie, 1904. +--<i>La Missione dell' Italia</i>. Milano, Fratelli Treves, 1903.<br><br> + +ODYSSEUS.--<i>Turkey in Europe</i>. Londres, E. Arnold, 1890.<br><br> + +ONCIUL (D.).--<i>Originile Principatelor române</i>. Bucarest, 1899.<br><br> + +PETRICEICO-HAJDEU (B.).--<i>Strat si substrat. Genealogia popôrelor +balcanice</i>. Mémoire présenté à l'Académie roumaine, 27 mars 1892. +--<i>Istoria critica a Romanilor</i>.<br><br> + +PICOT (E.).--<i>Les Roumains de la Macédoine</i>. Paris, Leroux, 1875.<br><br> + +POUQUEVILLE (F.-C.-H.-L.).--<i>Voyage dans la Grèce</i>. Paris, Firmin-Didot, +père et fils, 1820-21.<br><br> + +RITTOS (DIONYSE).--<i>Constantinople ville libre</i>. Paris, E. Dentu, 1860.<br><br> + +REINACH (J.).--<i>La Serbie et le Monténégro</i>. Paris, A. Colin, 1892.<br><br> + +ROBERT (CYPRIEN).--<i>Les Slaves de Turquie</i>. Paris, Passard, Labitte, 1844.<br><br> + +ROUTIER (GASTON).--<i>La Question macédonienne</i>. Paris, H. Le Soudier, 1903.<br><br> + +SANMINIATELLI (D.).--<i>In giro sui confini d'Italia</i>. Roma, Fratelli Rocca, +1899.<br><br> + +SCHOTOFF (A.).--<i>Les Réformes et la protection des chrétiens en Turquie, +1673-1904</i>. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1905.<br><br> + +SEIGNOBOS (CH.).--<i>Histoire politique de l'Europe contemporaine</i>. Paris, +A. Colin, 1897.<br><br> + +SENTUPÉRY (L.).--<i>L'Europe politique</i>. Paris, Locène, Oudin et Cie, 1895.<br><br> + +SOBEL (A.).--<i>La Question d'Orient au dix-huitième siècle</i>. Paris, Plon, +1889.<br><br> + +STEFANI (C.).--<i>La lotta dei popoli nella peninsula Balcanica</i>. (<i>Nuova +Antologia</i>, février 1893.)<br><br> + +STEPHANOPOLI (A. Z.).--<i>Le Facteur grec dans le problème oriental</i>. +Athènes, 1896.<br><br> + +STOURDZA (Al. A. C.).--<i>La Terre et la race roumaines</i>. Paris, +J. Rothschild, 1904.<br><br> + +SUNDA (T.).--<i>Almanach macédo-roumain</i>. Bucarest, 1901 et 1902.<br><br> + +TRUNMANN (J.).--<i>Untersuchungen über die Geschichte der oestlichen +europäischen Völker, über die Geschichte und Sprache der Albaner und +Wlachen</i>. Leipzig, 1774.<br><br> + +UBICINI (A.).--<i>La Question d'Orient devant l'Europe</i>. Paris, E. Dentu, +1854.--<i>Lettres sur la Turquie</i>. Paris, J. Dumaine,<br> +1853-54.<br><br> + +VALAQUE DU PINDE (UN).--<i>Études historiques sur les Valaques du Pinde</i>. +Constantinople, 1880.<br><br> + +VANUTELLI (V.).--<i>L'Albania</i>. Roma, Armanni, 1886.<br><br> + +WEIGAND (Dr G.).--<i>Erster Jahresbericht der Instituts für romanische +Sprache</i>. Leipzig. Joh. Ambr. Barth. (année 1894 et suivantes). +--<i>Die Aromunen</i>. Leipzig, 1895.<br><br> + +WEIL (G.).--<i>Le Pangermanisme en Autriche</i>. Paris, A. Fontemoing, 1904.<br><br> + +XÉNOPOL (A. D.).--<i>Histoire des Roumains</i>. Paris, E. Leroux, 1896.<br><br> + +<i>Mémoire présenté par les délégués valaques d'Épire et de +Thessalie aux ambassadeurs à Constantinople</i>. Péra, 8 juin 1881.<br><br><br><br> + + + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3><br> + + +AVANT-PROPOS.<br><br> + + +CHAP. Ier. Coup d'oeil sur la situation de l'Empire ottoman; Rivalités internationales; Impuissance de la Turquie;<br> + Obstacles +à l'application des réformes.<br><br> + +--II. Les «Roumis» considérés dans leur ensemble.<br><br> + +--III. Les Bulgares.<br><br> + +--IV. Les Roumains du sud.<br><br> + +--V. Les Serbes.<br><br> + +--VI. Les Albanais.<br><br> + +--VII. Les Grecs.<br><br> + +--VIII. Les Monténégrins.<br><br> + +--IX. Que faire?<br><br> + +--X. Quelques opinions sur la Question d'Orient.<br><br> + +--XI. La Confédération orientale.<br><br> + +--XII. Le rôle de l'Italie.<br><br> + +--XIII. Question d'organisation.<br><br> + +--XIV. Adhésion de la Roumanie à la Confédération orientale.<br><br> + +--XV. Constantinople.<br><br> + +--XVI. Conclusions.<br><br> + + + + + + +<h3>CARTE DE LA CONFÉDÉRATION ORIENTALE PROJETÉE</h3><br><br> + + +<p>Notre carte géographique indique les modifications que nous proposons +d'apporter à la situation actuelle de la péninsule balkanique. Nous +n'avons pas cherché à donner une carte plus ou moins complète de ces +régions. Notre but est simplement d'aider à la compréhension des passages +topographiques contenus dans le texte de notre travail et de montrer la +configuration générale de la Confédération, ainsi que certaines lignes de +chemin de fer qui l'intéresseraient au premier chef.</p> + +<p>Les seules modifications territoriales proposées dès à présent au profit +de quatre États chrétiens sont l'annexion définitive de la Roumélie +Orientale à la Bulgarie, celle de l'île de Crète à la Grèce et le +partage de l'ancien sandjak de Novibazar--actuellement occupé par +l'Autriche-Hongrie en vertu du traité de Berlin--entre la Serbie et le +Monténégro. L'Europe, en effet, n'aurait plus intérêt à faire surveiller +par la monarchie dualiste, dans le but éventuel du maintien de l'ordre, +des régions dont la Confédération orientale assurerait la pacification et +le développement progressif.</p> + +<p>Si nous n'avons pas tracé la ligne frontière entre l'Albanie (avec l'Épire) +et la Macédoine, c'est qu'il vaut mieux, selon nous, laisser à la future +Confédération le soin de délimiter elle-même les territoires de ces deux +provinces. Étant donné, d'ailleurs, le régime cantonal qui devrait y +fonctionner de préférence, cette délimitation ne présente qu'une +importance secondaire.</p><br><br> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p><br> + + +<h5>PARIS, TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie, Rue Garancière, 8.</h5> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Une Confédération Orientale comme +solution de la Question d'Orient (1905), by Un Latin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE CONFÉDÉRATION ORIENTALE *** + +***** This file should be named 17543-h.htm or 17543-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/4/17543/ + +Produced by Zoran Stefanovic, Mireille Harmelin and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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