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+The Project Gutenberg EBook of Le rêve, by Émile Zola
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le rêve
+
+Author: Émile Zola
+
+Release Date: January 16, 2006 [EBook #17533]
+[Last modified on March 16, 2007]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÊVE ***
+
+
+
+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
+
+
+
+
+Émile Zola
+
+LE RÊVE
+
+(1888)
+
+
+
+
+I
+
+
+Pendant le rude hiver de 1860, l'Oise gela, de grandes neiges couvrirent
+les plaines de la basse Picardie; et il en vint surtout une bourrasque
+du nord-est, qui ensevelit presque Beaumont, le jour de la Noël. La
+neige, s'étant mise à tomber dès le matin, redoubla vers le soir,
+s'amassa durant toute la nuit. Dans la ville haute, rue des Orfèvres, au
+bout de laquelle se trouve comme enclavée la façade nord du transept de
+la cathédrale, elle s'engouffrait, poussée par le vent, et allait battre
+la porte Sainte-Agnès, l'antique porte romane, presque déjà gothique,
+très ornée de sculptures sous la nudité du pignon. Le lendemain, à
+l'aube, il y en eut là près de trois pieds.
+
+La rue dormait encore, emparessée par la fête de la veille.
+
+Six heures sonnèrent. Dans les ténèbres, que bleuissait la chute lente
+et entêtée des flocons, seule une forme indécise vivait, une fillette de
+neuf ans, qui, réfugiée sous les voussures de la porte, avait passé la
+nuit à grelotter, en s'abritant de son mieux. Elle était vêtue de
+loques, la tête enveloppée d'un lambeau de foulard, les pieds nus dans
+de gros souliers d'homme.
+
+Sans doute elle n'avait échoué là qu'après avoir longtemps battu la
+ville, car elle y était tombée de lassitude. Pour elle, c'était le bout
+de la terre, plus personne ni plus rien, l'abandon dernier, la faim qui
+ronge, le froid qui tue; et, dans sa faiblesse, étouffée par le poids
+lourd de son coeur, elle cessait de lutter, il ne lui restait que le
+recul physique, l'instinct de changer de place, de s'enfoncer dans ces
+vieilles pierres, lorsqu'une rafale faisait tourbillonner la neige. Les
+heures, les heures coulaient. Longtemps, entre le double vantail des
+deux baies jumelles, elle s'était adossée au trumeau, dont le pilier
+porte une statue de sainte Agnès, la martyre de treize ans, une petite
+fille comme elle, avec la palme et un agneau à ses pieds. Et, dans le
+tympan, au-dessus du linteau, toute la légende de la vierge enfant,
+fiancée à Jésus, se déroule, en haut relief, d'une foi naïve: ses
+cheveux qui s'allongèrent et la vêtirent, lorsque le gouverneur, dont
+elle refusait le fils, l'envoya nue aux mauvais lieux; les flammes du
+bûcher qui s'écartant de ses membres, brûlèrent les bourreaux, dès
+qu'ils eurent allumé le bois; les miracles de ses ossements, Constance,
+fille de l'empereur, guérie de la lèpre, et les miracles d'une de ses
+figures peintes, le prêtre Paulin, tourmenté du besoin de prendre femme,
+présentant sur le conseil du pape l'anneau orné d'une émeraude à
+l'image, qui tendit le doigt, puis le rentra, gardant l'anneau qu'on y
+voit encore, ce qui délivra Paulin. Au sommet du tympan, dans une
+gloire, Agnès est enfin reçue au ciel, où son fiancé Jésus l'épouse,
+toute petite et si jeune, en lui donnant le baiser des éternelles
+délices. Mais, lorsque le vent enfilait la rue, la neige fouettait de
+face, des paquets blancs menaçaient de barrer le seuil; et l'enfant,
+alors, se garait sur les côtés, contre les vierges posées au-dessus du
+stylobate de l'ébrasement. Ce sont les compagnes d'Agnès, les saintes
+qui lui servent d'escorte: trois à sa droite, Dorothée, nourrie en
+prison de pain miraculeux, Barbe, qui vécut dans une tour, Geneviève,
+dont la virginité sauva Paris; et trois à sa gauche, Agathe, les
+mamelles tordues et arrachées, Christine, torturée par son père, et qui
+lui jeta de sa chair au visage, Cécile, qui fut aimée d'un ange.
+Au-dessus d'elles, des vierges encore, trois rangs serrés de vierges
+montent avec les arcs des claveaux, garnissent les trois voussures d'une
+floraison de chairs triomphantes et chastes, en bas martyrisées, broyées
+dans les tourments, en haut accueillies par un vol de chérubins, ravies
+d'extase au milieu de la cour céleste.
+
+Et rien ne la protégeait plus, depuis longtemps, lorsque huit heures
+sonnèrent et que le jour grandit. La neige, si elle ne l'eût foulée, lui
+serait allée aux épaules. L'antique porte, derrière elle, s'en trouvait
+tapissée, comme tendue d'hermine, toute blanche ainsi qu'un reposoir, au
+bas de la façade grise, si nue et si lisse, que pas un flocon ne s'y
+accrochait. Les grandes saintes de l'ébrasement surtout en étaient
+vêtues, de leurs pieds blancs à leurs cheveux blancs, éclatantes de
+candeur. Plus haut, les scènes du tympan, les petites saintes des
+voussures s'enlevaient en arêtes vives, dessinées d'un trait de clarté
+sur le fond sombre; et cela jusqu'au ravissement final, au mariage
+d'Agnès, que les archanges semblaient célébrer sous une pluie de roses
+blanches. Debout sur son pilier, avec sa palme blanche, son agneau
+blanc, la statue de la vierge enfant avait la pureté blanche, le corps
+de neige immaculé, dans cette raideur immobile du froid, qui glaçait
+autour d'elle le mystique élancement de la virginité victorieuse. Et, à
+ses pieds, l'autre, l'enfant misérable, blanche de neige, elle aussi,
+raidie et blanche à croire qu'elle devenait de pierre, ne se distinguait
+plus des grandes vierges.
+
+Cependant, le long des façades endormies, une persienne qui se rabattit
+en claquant lui fit lever les yeux. C'était, à sa droite, au premier
+étage de la maison qui touchait à la cathédrale. Une femme, très belle,
+une brune forte, d'environ quarante ans, venait de se pencher là; et,
+malgré la gelée terrible, elle laissa une minute son bras nu dehors,
+ayant vu remuer l'enfant. Une surprise apitoyée attrista son calme
+visage. Puis, dans un frisson, elle referma la fenêtre. Elle emportait
+la vision rapide, sous le lambeau de foulard, d'une gamine blonde, avec
+des yeux couleur de violette; la face allongée, le col surtout très
+long, d'une élégance de lis, sur des épaules tombantes; mais bleuie
+de froid, ses petites mains et ses petits pieds à moitié morts,
+'ayant plus de vivant que la buée légère de son haleine de la
+cathédrale, entre deux contreforts, comme une verrue qui aurait poussé
+entre les deux doigts de pied d'un colosse. Et, accotée ainsi, elle
+s'était admirablement conservée, avec son soubassement de pierre, son
+étage à pans de bois, garnis de briques apparentes, son comble dont la
+charpente avançait d'un mètre sur le pignon, sa tourelle d'escalier
+saillante, à l'angle de gauche, et où la mince fenêtre gardait encore la
+mise en plomb du temps. L'âge toutefois avait nécessité des
+réparations. La couverture de tuiles devait dater de Louis XIV.
+
+On reconnaissait aisément les travaux faits vers cette époque:
+
+Une lucarne percée dans l'acrotère de la tourelle, des châssis à petits
+bois remplaçant partout ceux des vitraux primitifs, les trois baies
+accolées du premier étage réduites à deux, celle du milieu bouchée avec
+des briques, ce qui donnait à la façade la symétrie des autres
+constructions de la rue, plus récentes. Au rez-de-chaussée, les
+modifications étaient tout aussi visibles, une porte de chêne moulurée à
+la place de la vieille porte à ferrures, sous l'escalier, et la grande
+arcature centrale dont on avait maçonné le bas, les côtés et la pointe,
+de façon à n'avoir plus qu'une ouverture rectangulaire, une sorte de
+large fenêtre, au lieu de la baie en ogive qui jadis débouchait sur le
+pavé.
+
+Sans pensées, l'enfant regardait toujours ce logis vénérable de maître
+artisan, proprement tenu, et elle lisait, clouée à gauche de la porte,
+une enseigne jaune, portant ces mots: Hubert chasublier, en vieilles
+lettres noires, lorsque, de nouveau, le bruit d'un volet rabattu
+l'occupa. Cette fois, c'était le volet de la fenêtre carrée
+durez-de-chaussée: un homme à son tour se penchait, le visage tourmenté,
+au nez en bec d'aigle, au front bossu, couronné de cheveux épais et
+blancs déjà, malgré ses quarante-cinq ans à peine; et lui aussi s'oublia
+une minute à l'examiner, avec un pli douloureux de sa grande bouche
+tendre.
+
+Ensuite, elle le vit qui demeurait debout, derrière les petites vitres
+verdâtres. Il se tourna, il eut un geste, sa femme reparut, très belle.
+Tous les deux, côte à côte, ne bougeaient plus, ne la quittaient plus du
+regard, l'air profondément triste.
+
+Il y avait quatre cents ans que la lignée des Hubert, brodeurs de père
+en fils, habitait cette maison. Un maître chasublier l'avait fait
+construire sous Louis XI, un autre, réparer sous Louis XIV; et l'Hubert,
+actuel y brodait des chasubles, comme tous ceux de sa race. A vingt ans,
+il avait aimé une jeune fille de seize ans, Hubertine, d'une t'elle
+passion, que, sur le refus de la mère, veuve d'un magistrat, il l'avait
+enlevée, puis épousée.
+
+Elle était d'une beauté merveilleuse, ce fut tout leur roman, leur joie
+et leur malheur. Lorsque, huit mois plus tard, enceinte, elle vint au
+lit de mort de sa mère, celle-ci la déshérita et la maudit, si bien que
+l'enfant, né le même soir, mourut. Et, depuis, au cimetière, dans son
+cercueil, l'entêtée bourgeoise ne pardonnait toujours pas, car le ménage
+n'avait plus eu d'enfant, malgré son ardent désir. Après vingt-quatre
+années, ils pleuraient encore celui qu'ils avaient perdu, ils
+désespéraient maintenant de jamais fléchir la morte. Troublée de leurs
+regards, la petite s'était renfoncée derrière le pilier de sainte Agnès.
+Elle s'inquiétait aussi du réveil de la rue: les boutiques s'ouvraient,
+du monde commençait à sortir. Cette rue des Orfèvres, dont le bout vient
+buter contre la façade latérale de l'église, serait une vraie impasse,
+bouchée du côté de l'abside par la maison des Hubert, si la rue Soleil,
+un étroit couloir, ne la dégageait, de l'autre côté, en filant le long
+du collatéral, jusqu'à la grande façade, place du Cloître; et il passa
+deux dévotes, qui eurent un coup d'oeil étonné sur cette petite
+mendiante, qu'elles ne connaissaient pas, à Beaumont. La tombée lente et
+obstinée de la neige continuait, le froid semblait augmenter avec le
+jour blafard, on n'entendait qu'un lointain bruit de voix, dans la
+sourde épaisseur du grand linceul blanc qui couvrait la ville.
+
+Mais, sauvage, honteuse de son abandon comme d'une faute, l'enfant se
+recula encore, lorsque, tout d'un coup, elle reconnut devant elle
+Hubertine, qui n'ayant pas de bonne, était sortie chercher son pain.
+
+--Petite, que fais-tu là? qui es-tu?
+
+Et elle ne répondit point, elle se cachait le visage. Cependant elle ne
+sentait plus ses membres, son être s'évanouissait, comme si son coeur,
+devenu de glace, se fût arrêté. Quand la bonne dame eut tourné le dos,
+avec un geste de pitié discrète, elle s'affaissa sur les genoux, à bout
+de forces, glissa ainsi qu'une chiffe dans la neige, dont les flocons,
+silencieusement, l'ensevelirent. Et la dame, qui revenait avec son pain
+tout chaud, l'apercevant ainsi par terre, de nouveau s'approcha.
+
+--Voyons, petite, tu ne peux rester sous cette porte.
+
+Alors, Hubert, qui était sorti à son tour, debout au seuil de la
+maison, la débarrassa du pain, en disant:
+
+--Prends-la donc, apporte-la!...
+
+Hubertine, sans ajouter rien, la prit dans ses bras solides.
+
+Et l'enfant ne se reculait plus, emportée comme une chose, les dents
+serrées, les yeux fermés, toute froide, d'une légèreté de petit oiseau
+tombé de son nid.
+
+On rentra, Hubert referma la porte, tandis qu'Hubertine, chargée de son
+fardeau, traversait la pièce sur la rue, qui servait de salon et où
+quelques pans de broderie étaient en montre, devant la grande fenêtre
+carrée. Puis, elle passa dans la cuisine, l'ancienne salle commune,
+conservée presque intacte, avec ses poutres apparentes, son dallage
+raccommodé en vingt endroits, sa vaste cheminée au manteau de pierre.
+Sur les planches, les ustensiles, pots, bouilloires, bassines, dataient
+d'un ou deux siècles, de vieilles faïences, de vieux grés, de vieux
+étains. Mais, occupant l'âtre de la cheminée, il y avait un fourneau
+moderne, un large fourneau de fonte, dont les garnitures de cuivre
+luisaient. Il était rouge, on entendait bouillir l'eau du coquemar. Une
+casserole, pleine de café au lait, se tenait chaude, à l'un des bouts.
+
+--Fichtre! il fait meilleur ici que dehors, dit Hubert, en posant le
+pain sur une lourde table Louis XIII qui occupait le milieu de la pièce.
+Mets cette pauvre mignonne près du fourneau, elle va se dégeler.
+
+Déjà Hubertine asseyait l'enfant; et tous les deux la regardèrent
+revenir à elle. La neige de ses vêtements fondait, tombait en gouttes
+pesantes. Par les trous des gros souliers d'homme, on voyait ses petits
+pieds meurtris, tandis que la mince robe dessinait la rigidité de ses
+membres, ce pitoyable corps de misère et de douleur. Elle eut un long
+frisson, ouvrit des yeux éperdus, avec le sursaut d'un animal qui se
+réveille pris au piège. Son visage sembla se renfoncer sous la guenille
+nouée à son menton. Ils la crurent infirme du bras droit, tellement elle
+le serrait immobile, sur sa poitrine.
+
+--Rassure-toi, nous ne voulons pas te faire du mal.... D'où viens-tu? qui
+es-tu? À mesure qu'on lui parlait, elle s'effarait davantage, tournant
+la tête, comme si quelqu'un était derrière elle, pour la battre. Elle
+examina la cuisine d'un coup d'oeil furtif, les dalles, les poutres, les
+ustensiles brillants; puis, son regard, par les deux fenêtres
+irrégulières, laissées dans l'ancienne baie, alla au-dehors, fouilla le
+jardin jusqu'aux arbres de l'évêché, dont les silhouettes blanches
+dominaient le mur du fond, parut s'étonner de retrouver là, à gauche, le
+long d'une allée, la cathédrale, avec les fenêtres romanes des chapelles
+de son abside. Et elle eut de nouveau un grand frisson, sous la chaleur
+du fourneau qui commençait à la pénétrer; et elle ramena son regard par
+terre, ne bougeant plus.
+
+--Est-ce que tu es de Beaumont?... Qui est ton père?
+
+Devant son silence, Hubert s'imagina qu'elle avait peut-être la gorge
+trop serrée pour répondre.
+
+--Au lieu de la questionner, dit-il, nous ferions mieux de lui servir
+une bonne tasse de café au lait bien chaud.
+
+C'était si raisonnable, que, tout de suite, Hubertine donna sa propre
+tasse. Pendant qu'elle lui coupait deux grosses tartines, l'enfant se
+défiait, reculait toujours; mais le tourment de la faim fut le plus
+fort, elle mangea et but goulûment. Pour ne pas la gêner, le ménage se
+taisait, ému de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa
+bouche. Et elle ne se servait que de sa main gauche, son bras droit
+demeurait obstinément collé à son corps. Quand elle eut finir elle
+faillit casser la tasse, qu'elle rattrapa du coude, maladroite, avec un
+geste d'estropiée.
+
+--Tu es donc blessée au bras? lui demanda Hubertine. N'aie pas peur,
+montre un peu, ma mignonne.
+
+Mais, comme elle la touchait, l'enfant, violente, se leva, se débattit;
+et, dans la lutte, elle écarta le bras. Un livret cartonné, qu'elle
+cachait sur sa peau même, glissa par une déchirure de son corsage. Elle
+voulut le reprendre, resta les deux poings tordus de colère, en voyant
+que ces inconnus l'ouvraient et le lisaient.
+
+C'était un livret d'élève, délivré par l'Administration des Enfants
+assistés du département de la Seine. À la première page, au-dessous d'un
+médaillon de saint Vincent de Paul, il y avait, imprimées, les formules:
+nom de l'élève, et un simple trait à l'encre remplissait le blanc; puis,
+aux prénoms, ceux d'Angélique. Marie; aux dates, née le 22 janvier! 85!,
+admise le 23 du même mois, sous le numéro matricule! 634. Ainsi, père et
+mère inconnus, aucun papier, pas même un extrait de naissance, rien que
+ce livret d'une froideur administrative, avec sa couverture de toile
+rose pâle. Personne au monde et un écrou, l'abandon numéroté et classé.
+--Oh! une enfant trouvée! s'écria Hubertine.
+
+Angélique, alors, parla, dans une crise folle d'emportement.
+
+--Je vaux mieux que tous les autres, oui! je suis meilleure, meilleure,
+meilleure.... Jamais je n'ai rien volé aux autres, et ils me volent
+tout.... Rendez-moi ce que vous m'avez volé.
+
+Un tel orgueil impuissant, une telle passion d'être la plus forte
+soulevaient son corps de petite femme, que les Hubert en demeurèrent
+saisis. Ils ne reconnaissaient plus la gamine blonde, aux yeux couleur
+de violette, au long col d'une grâce de lis. Les yeux étaient devenus
+noirs dans la face méchante, le cou sensuel s'était gonflé d'un flot de
+sang. Maintenant qu'elle avait chaud, elle de dressait et sifflait,
+ainsi qu'une couleuvre ramassée sur la neige.
+
+--Tu es donc mauvaise? dit doucement le brodeur. C'est pour ton bien, si
+nous voulons savoir qui tu es.
+
+Et, par-dessus l'épaule de sa femme, il parcourait le livret, que
+feuilletait celle-ci. À la page 2, se trouvait le nom de la nourrice.
+«L'enfant Angélique, Marie, a été confiée le 25 janvier 1851 à la
+nourrice Françoise, femme du sieur Hamelin, profession de cultivateur,
+demeurant commune de Soulanges, arrondissement de Nevers; laquelle
+nourrice a reçu, au moment du départ, le premier mois de nourriture,
+plus un trousseau.» Suivait un certificat de baptême, signé par
+l'aumônier de l'hospice des Enfants assistés; puis, des certificats de
+médecins, au départ et à l'arrivée de l'enfant. Les paiements des mois,
+tous les trimestres, emplissaient plus loin les colonnes de quatre
+pages, où revenait chaque fois la signature illisible du percepteur.
+
+--Comment, Nevers! demanda Hubertine, c'est près de Nevers que tu as été
+élevée?
+
+Angélique, rouge de ne pouvoir les empêcher de lire, était retombée dans
+son silence farouche. Mais la colère lui desserra les lèvres, elle parla
+de sa nourrice.
+
+--Ah! bien sûr que maman Nini vous aurait battus. Elle me défendait,
+elle, quoique tout de même elle m'allongeât des claques.
+
+--Ah! bien sûr que je n'étais pas si malheureuse, là-bas, avec les
+bêtes....
+
+Sa voix s'étranglait, elle continuait, en phrases coupées, incohérentes,
+à parler des prés où elle conduisait la Rousse, du grand chemin où l'on
+jouait, des galettes qu'on faisait cuire, d'un gros chien qui l'avait
+mordue.
+
+Hubert l'interrompit, lisant tout haut:
+
+--«En cas de maladie grave ou de mauvais traitements, le sous-inspecteur
+est autorisé à changer les enfants de nourrice.» Au-dessous, il y avait
+que l'enfant Angélique, Marie, avait été confiée, le 20 juin! 860, à
+Thérèse, femme de Louis Franchomme, tous les deux fleuristes, demeurant
+à Paris.
+
+--Bon! je comprends, dit Hubertine. Tu as été malade, on t'a ramenée à
+Paris.
+
+Mais ce n'était pas encore ça, les Hubert ne surent toute l'histoire que
+lorsqu'ils l'eurent tirée d'Angélique, morceau à morceau. Louis
+Franchomme, qui était le cousin de maman Nini, avait dû retourner vivre
+un mois dans son village, afin de se remettre d'une fièvre; et c'était
+alors que sa femme Thérèse, se prenant d'une grande tendresse pour
+l'enfant, avait obtenu de l'emmener à Paris, où elle s'engageait à lui
+apprendre l'état de fleuriste. Trois mois plus tard, son mari mourait,
+elle se trouvait obligée, très souffrante elle-même, de se retirer chez
+son frère, le tanneur Rabier, établi à Beaumont. Elle y était morte dans
+les premiers jours de décembre, en confiant à sa belle-soeur la petite,
+qui, depuis ce temps, injuriée, battue, souffrait le martyre.
+
+--Les Rabier, murmura Hubert, les Rabier, oui, oui! des tanneurs, au
+bord du Ligneul, dans la ville basse. Le mari boit, la femme a une
+mauvaise conduite.
+
+--Ils me traitaient d'enfant de la borne, poursuivit Angélique,
+révoltée, enragée de fierté souffrante. Ils disaient que le ruisseau
+était assez bon pour une bâtarde. Quand elle m'avait rouée de coups, la
+femme me mettait de la pâtée par terre, comme à son chat; et encore je
+me couchais sans manger souvent....
+
+Ah! je me serais tuée à la fin!...
+
+Elle eut un geste de furieux désespoir.
+
+--Le matin de la Noël, hier, ils ont bu, ils se sont jetés sur moi, en
+menaçant de me faire sauter les yeux avec le pouce, histoire de rire. Et
+puis, ça n'a pas marché, ils ont fini par se battre, à si grands coups
+de poing, que je les ai crus morts, tombés tous les deux en travers de
+la chambre.... Depuis longtemps, j'avais résolu de me sauver. Mais je
+voulais mon livre. Maman Nini me le montrait des fois, en disant: «Tu
+vois, c'est tout ce que tu possèdes, car, si tu n'avais pas ça, tu
+n'aurais rien.» Et je savais où ils le cachaient, depuis la mort de
+maman Thérèse, dans le tiroir du haut de la commode.... Alors, je les ai
+enjambés, j'ai pris le livre, j'ai couru en le serrant sous mon bras,
+contre ma peau. Il était trop grand, je m'imaginais que tout le monde le
+voyait, qu'on allait me le voler. Oh! j'ai couru, j'ai couru! et, quand
+la nuit a été noire, j'ai eu froid sous cette porte, Oh! j'ai eu froid,
+à croire que je n'étais plus en vie. Mais ça ne fait rien, je ne l'ai
+pas lâché, le voilà! Et, d'un brusque élan, comme les Hubert le
+refermaient pour le lui rendre, elle le leur arracha. Puis, assise, elle
+s'abandonna sur la table, le tenant entre ses bras et sanglotant, la
+joue contre la couverture de toile rose. Une humilité affreuse abattait
+son orgueil, tout son être semblait se fondre, dans l'amertume de ces
+quelques pages aux coins usés, de cette pauvre chose, qui était son
+trésor, l'unique lien qui la rattachât à la vie du monde. Elle ne
+pouvait vider son coeur d'un si grand désespoir, ses larmes coulaient,
+coulaient sans fin; et, sous cet écrasement, elle avait retrouvé sa
+jolie figure de gamine blonde, à l'ovale un peu allongé, très pur, ses
+yeux de violette que la tendresse pâlissait, l'élancement délicat de son
+col qui la faisait ressembler à une petite vierge de vitrail.
+
+Tout d'un coup elle saisit la main d'Hubertine, elle y colla ses lèvres
+avides de caresses, elle la baisa passionnément.
+
+Les Hubert en eurent l'âme retournée, bégayant, près de pleurer
+eux-mêmes.
+
+--Chère, chère enfant!
+
+Elle n'était donc pas encore tout à fait mauvaise? Peut-être pourrait-on
+la corriger de cette violence qui les avait effrayés.
+
+--Oh! je vous en prie, ne me reconduisez pas chez les autres,
+balbutia-t-elle, ne me reconduisez pas chez les autres! Le mari et la
+femme s'étaient regardés. Justement, depuis l'automne, ils faisaient le
+projet de prendre une apprentie à demeure, quelque fillette qui
+égaierait la maison, si attristée de leurs regrets d'époux stériles. Et
+ce fut décidé tout de suite.
+
+--Veux-tu? demanda Hubert. Hubertine répondit sans hâte, de sa voix
+calme:
+
+--Je veux bien. Immédiatement, ils s'occupèrent des formalités. Le
+brodeur alla conter l'aventure au juge de paix du canton nord de
+Beaumont, M. Grandsire, un cousin de sa femme, le seul parent qu'elle
+eût revu; et celui-ci se chargea de tout, écrivit à l'Assistance
+publique, où Angélique fut aisément reconnue, grâce au numéro matricule,
+obtint qu'elle resterait comme apprentie chez les Hubert, qui avaient un
+grand renom d'honnêteté. Le sous-inspecteur de l'arrondissement, en
+venant régulariser le livret, passa avec le nouveau patron le contrat,
+par lequel ce dernier devait traiter l'enfant doucement, la tenir
+propre, lui faire fréquenter l'école et la paroisse, avoir un lit pour
+la coucher seule.
+
+De son côté, l'Administration s'engageait à lui payer les indemnités et
+délivrer les vêtures, conformément à la règle.
+
+En dix jours, ce fut fait. Angélique couchait en haut, près du grenier,
+dans la chambre du comble, sur le jardin: et elle avait déjà reçu ses
+premières leçons de brodeuse. Le dimanche matin, avant de la conduire à
+la messe, Hubertine ouvrit devant elle le vieux bahut de l'atelier, où
+elle serrait l'or fin.
+
+Elle tenait le livret, elle le mit au fond d'un tiroir, en disant:
+
+--Regarde où je le place, pour que tu puisses le prendre, si tu en as
+l'envie, et que tu te souviennes.
+
+Ce matin-là, en entrant à l'église, Angélique se trouva de nouveau sous
+la porte Sainte-Agnès. Un faux dégel s'était produit dans la semaine,
+puis le froid avait recommencé, si rude, que la neige des sculptures, à
+demi fondue, venait de se figer en une floraison de grappes et
+d'aiguilles. C'était maintenant toute une glace, des robes
+transparentes, aux dentelles de verre, qui habillaient les vierges.
+Dorothée tenait un flambeau dont la coulure limpide lui tombait des
+mains. Cécile portait une couronne d'argent d'où ruisselaient des perles
+vives. Agathe, sur sa gorge mordue par les tenailles, était cuirassée
+d'une armure de cristal. Et les scènes du tympan, les petites vierges
+des voussures semblaient être ainsi, depuis des siècles, derrière les
+vitres et les gemmes d'une châsse géante. Agnès, elle, laissait traîner
+un manteau de cour, filé de lumière, brodé d'étoiles. Son agneau avait
+une toison de diamants, sa palme était devenue couleur de ciel.
+
+Toute la porte resplendissait, dans la pureté du grand froid.
+
+Angélique se souvint de la nuit qu'elle avait passée là, sous la
+protection des vierges. Elle leva la tête et leur sourit.
+
+
+
+
+II
+
+
+Beaumont est fait de deux villes complètement séparées et distinctes:
+Beaumont-l'Église, sur la hauteur, avec sa vieille cathédrale du
+douzième siècle, son évêché qui date seulement du dix-septième, ses
+mille âmes à peine, serrées, étouffées au fond de ses rues étroites; et
+Beaumont-la-Ville, en bas du coteau, sur le bord du Ligneul, un ancien
+faubourg que la prospérité de ses fabriques de dentelles et de batistes
+a enrichi, élargi, au point qu'il compte près de dix mille habitants,
+des places spacieuses, une jolie sous-préfecture, de goût moderne.
+
+Les deux cantons, le canton nord et le canton sud, n'ont guère ainsi,
+entre eux, que des rapports administratifs. Bien qu'à une trentaine de
+lieues de Paris, où l'on va en deux heures, Beaumont-l'Église semble
+muré encore dans ses anciens remparts, dont il ne reste pourtant que
+trois portes. Une population stationnaire, spéciale, y vit de
+l'existence que les aïeux y ont menée de père en fils, depuis cinq cents
+ans.
+
+La cathédrale explique tout, a tout enfanté et conserve tout.
+
+Elle est la mère, la reine, énorme au milieu du petit tas des maisons
+basses, pareilles à une couvée abritée frileusement sous ses ailes de
+pierre. On n'y habite que pour elle et par elle; les industries ne
+travaillent, les boutiques ne vendent que pour la nourrir, la vêtir,
+l'entretenir, elle et son clergé; et, si l'on rencontre quelques
+bourgeois, c'est qu'ils y sont les derniers fidèles des foules
+disparues. Elle bat au centre, chaque rue est une de ses veines, la
+ville n'a d'autre souffle que le sien. De là, cette âme d'un autre âge,
+cet engourdissement religieux dans le passé, cette cité cloîtrée qui
+l'entoure, odorante d'un vieux parfum de paix et de foi.
+
+Et, de toute la cité mystique, la maison des Hubert, où désormais
+Angélique allait vivre, était la plus voisine de la cathédrale, celle
+qui tenait à sa chair même. L'autorisation de bâtir là, entre deux
+contreforts, avait dû être accordée par quelque curé de jadis, désireux
+de s'attacher l'ancêtre de cette lignée de brodeurs, comme maître
+chasublier, fournisseur de la sacristie. Du côté du midi, la masse
+colossale de l'église barrait l'étroit jardin: d'abord le pourtour des
+chapelles latérales dont les fenêtres donnaient sur les plates-bandes,
+puis le corps élancé de la nef que les arcs-boutants épaulaient, puis le
+vaste comble couvert de feuilles de plomb. Jamais le soleil ne pénétrait
+au fond de ce jardin, les lierres et les buis seuls y poussaient
+vigoureusement; et l'ombre éternelle y était pourtant très douce, tombée
+de la croupe géante de l'abside, une ombre religieuse, sépulcrale et
+pure, qui sentait bon. Dans le demi jour verdâtre, d'une calme
+fraîcheur, les deux tours ne laissaient descendre que les sonneries de
+leurs cloches. Mais la maison entière en gardait le frisson, scellée à
+ces vieilles pierres, fondue en elles, vivant de leur sang. Elle
+tressaillait aux moindres cérémonies; les grand-messes, le grondement
+des orgues, la voix des chantres, jusqu'au soupir oppressé des fidèles,
+bourdonnaient dans chacune de ses pièces, la berçaient d'un souffle
+sacré, venu de l'invisible; et, à travers le mur attiédi, parfois même
+semblaient fumer des vapeurs d'encens.
+
+Angélique, pendant cinq années, grandit là, comme dans un cloître, loin
+du monde. Elle ne sortait que le dimanche, pour aller entendre la messe
+de sept heures, Hubertine ayant obtenu de ne pas l'envoyer à l'école, où
+elle craignait les mauvaises fréquentations. Cette demeure antique et si
+resserrée, au jardin d'une paix morte, fut son univers. Elle occupait,
+sous le toit, une chambre passée à la chaux; elle descendait, le matin,
+déjeuner à la cuisine; elle remontait à l'atelier du premier étage, pour
+travailler; et c'étaient avec l'escalier de pierre tournant dans sa
+tourelle, les seuls coins où elle vécût, justement les coins vénérables,
+conservés d'âge en âge, car elle n'entrait jamais dans la chambre des
+Hubert, et ne faisait guère que traverser le salon du bas, les deux
+pièces rajeunies au goût de l'époque. Dans le salon, on avait plâtré les
+solives; une corniche à palmettes, accompagnée d'une rosace centrale,
+ornait le plafond; le papier à grandes fleurs jaunes datait du Premier
+Empire, de même que la cheminée de marbre blanc et que le meuble
+d'acajou, un guéridon, un canapé, quatre fauteuils, recouverts de
+velours d'Utrecht. Les rares fois qu'elle y venait renouveler
+l'étalage, quelques bandes de broderies pendues devant la fenêtre, si
+elle jetait un coup d'oeil dehors, elle voyait la même échappée
+immuable, la rue butant contre la porte Sainte Agnès: une dévote
+poussait le vantail qui se refermait sans bruit, les boutiques de
+l'orfèvre et du cirier, en face, alignant leurs saints ciboires et leurs
+gros cierges, semblaient toujours vides.
+
+Et la paix claustrale de tout Beaumont-l'Église, de la rue Magloire,
+derrière l'Évêché, de la Grand-Rue où aboutit la rue des Orfèvres, de la
+place du Cloître où se dressent les deux tours, se sentait dans l'air
+assoupi, tombait lentement avec le jour pâle sur le pavé désert.
+
+Hubertine s'était chargée de compléter l'instruction d'Angélique.
+D'ailleurs, elle pratiquait cette opinion ancienne qu'une femme en sait
+assez long, quand elle met l'orthographe et qu'elle connaît les quatre
+règles. Mais elle eut à lutter contre le mauvais vouloir de l'enfant,
+qui se dissipait à regarder par les fenêtres, quoique la récréation fût
+médiocre, celles-ci ouvrant sur le jardin. Angélique ne se passionna
+guère que pour la lecture; malgré les dictées, tirées d'un choix
+classique, elle n'arriva jamais à orthographier correctement une page;
+et elle avait pourtant une jolie écriture, élancée et ferme, une de ces
+écritures irrégulières des grandes dames d'autrefois. Pour le reste, la
+géographie, l'histoire, le calcul, son ignorance demeura complète. À
+quoi bon la science? C'était bien inutile. Plus tard, au moment de la
+première communion, elle apprit le mot à mot de son catéchisme, dans une
+telle ardeur de foi, qu'elle émerveilla le monde par la sûreté de sa
+mémoire.
+
+La première année, malgré leur douceur, les Hubert avaient désespéré
+souvent. Angélique, qui promettait d'être une brodeuse très adroite, les
+déconcertait par des sautes brusques, d'inexplicables paresses, après
+des journées d'application exemplaire. Elle devenait tout d'un coup
+molle, sournoise, volant le sucre, les yeux battus dans son visage
+rouge; et, si on la grondait, elle éclatait en mauvaises réponses.
+Certains jours, quand ils voulaient la dompter, elle en arrivait à des
+crises de folie orgueilleuse, raidie, tapant des pieds et des mains,
+prête à déchirer et à mordre. Une peur, alors, les faisait reculer
+devant ce petit monstre, ils s'épouvantaient du diable qui s'agitait en
+elle. Qui était-elle donc? d'où venait-elle? Ces, enfants trouvés,
+presque toujours, viennent du vice et du crime. À deux reprises, ils
+avaient résolu de s'en débarrasser, de la rendre à l'Administration,
+désolés, regrettant de l'avoir recueillie. Mais, chaque fois, ces
+affreuses scènes, dont la maison restait frémissante, se terminaient pas
+le même déluge de larmes, la même exaltation de repentir, qui jetait
+l'enfant sur le carreau, dans une telle soif du châtiment, qu'il fallait
+bien lui pardonner.
+
+Peu à peu, Hubertine prit sur elle de l'autorité. Elle était faite pour
+cette éducation, avec la bonhomie de son âme, un grand air fort et doux,
+sa raison droite, d'un parfait équilibre.
+
+Elle lui enseignait le renoncement et l'obéissance, qu'elle opposait à
+la passion et à l'orgueil. Obéir, c'était vivre. Il fallait obéir à
+Dieu, aux parents, aux supérieurs, toute une hiérarchie de respect, en
+dehors de laquelle l'existence déréglée se gâtait.
+
+Aussi, à chaque révolte, pour lui apprendre l'humilité, lui
+imposait-elle, comme pénitence, quelque basse besogne, essuyer la
+vaisselle, laver la cuisine; et elle demeurait là jusqu'au bout, la
+tenant courbée sur les dalles, enragée d'abord, vaincue enfin.
+
+La passion surtout l'inquiétait, chez cette enfant, l'élan et la
+violence de ses caresses. Plusieurs fois, elle l'avait surprise à se
+baiser les mains. Elle la vit s'enfiévrer pour des images, des petites
+gravures de sainteté, des Jésus qu'elle collectionnait; puis, un soir,
+elle la trouva en pleurs, évanouie, la tête tombée sur la table, la
+bouche collée aux images. Ce fut encore une terrible scène, lorsqu'elle
+les confisqua, des cris, des larmes, comme si on lui arrachait la peau.
+Et, dès lors, elle la tint sévèrement, ne toléra plus ses abandons,
+l'accablant de travail, faisant le silence et le froid autour d'elle,
+dès qu'elle la sentait s'énerver, les yeux fous, les joues brûlantes.
+
+D'ailleurs, Hubertine s'était découvert un aide dans le livret de
+l'Assistance publique. Chaque trimestre, lorsque le percepteur le
+signait, Angélique en demeurait assombrie jusqu'au soir. Un élancement
+la poignait au coeur, si, par hasard, en prenant une bobine d'or dans le
+bahut, elle l'apercevait. Et, un jour de méchanceté furieuse, comme rien
+n'avait pu la vaincre et qu'elle bouleversait tout au fond du tiroir,
+elle était restée brusquement anéantie, devant le petit livre. Des
+sanglots l'étouffaient, elle s'était jetée aux pieds des Hubert, en
+s'humiliant, en bégayant qu'ils avaient bien eu tort de la ramasser et
+qu'elle ne méritait pas de manger leur pain.
+
+Depuis ce jour, l'idée du livret, souvent, la retenait dans ses colères.
+
+Ce fut ainsi qu'Angélique atteignit ses douze ans, l'âge de la première
+communion. Le milieu si calme, cette petite maison endormie à l'ombre de
+la cathédrale, embaumée d'encens, frissonnante de cantiques, favorisait
+l'amélioration lente de ce rejet sauvage, arraché on ne savait d'où,
+replanté dans le sol mystique de l'étroit jardin; et il y avait aussi la
+vie régulière qu'on menait là, le travail quotidien, l'ignorance où l'on
+y était du monde, sans que même un écho du quartier somnolent y
+pénétrât. Mais surtout la douceur venait du grand amour des Hubert, qui
+semblait comme élargi par un incurable remords.
+
+Lui, passait les jours à tâcher d'effacer de sa mémoire, à elle,
+l'injure qu'il lui avait faite, en l'épousant malgré sa mère. Il avait
+bien senti, à la mort de leur enfant, qu'elle l'accusait de cette
+punition, et il s'efforçait d'être pardonné. Depuis longtemps, c'était
+fait, elle l'adorait. Il en doutait parfois, ce doute désolait sa vie.
+Pour être certain que la morte, la mère obstinée, s'était laissé fléchir
+sous la terre, il aurait voulu un enfant encore. Leur désir unique était
+cet enfant du pardon, il vivait aux pieds de sa femme, dans un culte,
+une de ces passions conjugales, ardentes et chastes comme de
+continuelles fiançailles.
+
+Si, devant l'apprentie, il ne la baisait pas même sur les cheveux, il
+n'entrait dans leur chambre, après vingt années de ménage, que troublé
+d'une émotion de jeune mari, au soir des noces.
+
+Elle était discrète, cette chambre, avec sa peinture blanche et grise,
+son papier à bouquets bleus, son meuble de noyer, recouvert de cretonne.
+Jamais il n'en sortait un bruit, mais elle sentait bon la tendresse,
+elle attiédissait la maison entière. Et c'était pour Angélique un bain
+d'affection, où elle grandissait très passionnée et très pure.
+
+Un livre acheva l'oeuvre. Comme elle furetait un matin, fouillant sur
+une planche de l'atelier, couverte de poussière, elle découvrit, parmi
+des outils de brodeur hors d'usage, un exemplaire très ancien de La
+Légende dorée, de Jacques de Voragine. Cette traduction française, datée
+de 1549, avait dû être achetée jadis par quelque maître chasublier, pour
+les images, pleines de renseignements utiles sur les saints.
+
+Longtemps elle-même ne s'intéressa guère qu'à ces images, ces vieux bois
+d'une foi naïve, qui la ravissaient. Dès qu'on lui permettait de jouer,
+elle prenait l'in-quarto, relié en veau jaune, elle le feuilletait
+lentement: d'abord, le faux titre, rouge et noir, avec l'adresse du
+libraire, «à Paris, en la rue Neuve Nostre Dame, à l'enseigne Saint Jean
+Baptiste»; puis, le titre, flanqué des médaillons des quatre
+évangélistes, encadré en bas par l'adoration des trois Mages, en haut
+par le triomphe de Jésus-Christ foulant des ossements. Et ensuite les
+images se succédaient, lettres ornées, grandes et moyennes gravures dans
+le texte, au courant des pages: l'Annonciation, un Ange immense inondant
+de rayons une Marie toute frêle; le Massacre des Innocents, le cruel
+Hérode au milieu d'un entassement de petits cadavres; la Crèche, Jésus
+entre la Vierge et saint Joseph, qui tient un cierge; saint Jean
+l'Aumônier donnant aux pauvres; saint Mathias brisant une idole; saint
+Nicolas, en évêque, ayant à sa droite des enfants dans un baquet; et
+toutes les saintes, Agnès, le col troué d'un glaive, Christine, les
+mamelles arrachées avec des tenailles, Geneviève, suivie de ses agneaux,
+Julienne flagellée, Anastasie brûlée, Marie l'Égyptienne faisant
+pénitence au désert, Madeleine portant le vase de parfum. D'autres,
+d'autres encore défilaient, une terreur et une pitié grandissaient à
+chacune d'elles, c'était comme une de ces histoires terribles et douces,
+qui serrent le coeur et mouillent les yeux de larmes. Mais Angélique,
+peu à peu, fut curieuse de savoir au juste ce que représentaient les
+gravures. Les deux colonnes serrées du texte, dont l'impression était
+restée très noire sur le papier jauni, l'effrayaient, par l'aspect
+barbare des caractères gothiques. Pourtant, elle s'y accoutuma,
+déchiffra ces caractères, comprit les abréviations et les contractions,
+sut deviner les tournures et les mots vieillis; et elle finit par lire
+couramment, enchantée comme si elle pénétrait un mystère, triomphante à
+chaque nouvelle difficulté vaincue. Sous ces laborieuses ténèbres, tout
+un monde rayonnant se révélait. Elle entrait dans une splendeur céleste.
+Ses quelques livres classiques, si secs et si froids, n'existaient plus.
+Seule, la Légende la passionnait, la tenait penchée, le front entre les
+mains, prise toute, au point de ne plus vivre de la vie quotidienne,
+sans conscience du temps, regardant monter, du fond de l'inconnu, le
+grand épanouissement du rêve.
+
+Dieu est débonnaire, et ce sont d'abord les saints et les saintes. Ils
+naissent prédestinés, des voix les annoncent, leurs mères ont des songes
+éclatants. Tous sont beaux, forts, victorieux. De grandes lueurs les
+environnent, leur visage resplendit. Dominique a une étoile au front.
+Ils lisent dans l'intelligence des hommes, répètent à voix haute ce
+qu'on pense. Ils ont le don de prophétie, et leurs prédictions toujours
+se réalisent. Leur nombre est infini, il y a des évêques et des moines,
+des vierges et des prostituées, des mendiants et des seigneurs de race
+royale, des ermites nus mangeant des racines, des vieillards avec des
+biches dans des cavernes. Leur histoire à tous est la même, ils
+grandissent pour le Christ, croient en lui, refusent de sacrifier aux
+faux dieux, sont torturés et meurent pleins de gloire. Les persécutions
+lassent les empereurs. André, mis en croix, prêche pendant deux jours à
+vingt mille personnes. Des conversions en masse se produisent, quarante
+mille hommes sont baptisés d'un coup. Quand les foules ne se
+convertissent pas devant les miracles, elles s'enfuient épouvantées. On
+accuse les saints de magie, on leur pose des énigmes qu'ils
+débrouillent, on les met aux prises avec les docteurs qui restent muets.
+Dès qu'on les amène dans les temples pour sacrifier, les idoles sont
+renversées d'un souffle et se brisent. Une vierge noue sa ceinture au
+cou de Vénus, qui tombe en poudre. La terre tremblé, le temple de Diane
+s'effondre, frappé du tonnerre; et les peuples se révoltent, des guerres
+civiles éclatent. Alors, souvent, les bourreaux demandent le baptême,
+les rois s'agenouillent aux pieds des saints en haillons, qui ont
+épousé la pauvreté. Sabine s'enfuit de la maison paternelle. Paule
+abandonne ses cinq enfants et se prive de bains. Des mortifications, des
+jeûnes les purifient. Ni froment, ni huile. Germain répand de la cendre
+sur ses aliments. Bernard ne distingue plus les mets, ne reconnaît que
+le goût de l'eau pure. Agathon garde trois ans une pierre dans sa
+bouche. Augustin se désespère d'avoir péché, en prenant de la
+distraction à regarder un chien courir. La prospérité, la santé sont en
+mépris, la joie commence aux privations qui tuent le corps. Et c'est
+ainsi que, triomphants, ils vivent dans des jardins où les fleurs sont
+des astres, où les feuilles des arbres chantent. Ils exterminent des
+dragons, ils soulèvent des tempêtes et les apaisent, ils sont ravis en
+extase à deux coudées du sol. Des dames veuves pourvoient à leurs
+besoins pendant leur vie, reçoivent en rêve l'avis d'aller les
+ensevelir, quand ils sont morts. Des histoires extraordinaires leur
+arrivent, des aventures merveilleuses, aussi belles que des romans. Et,
+après des centaines d'années, lorsqu'on ouvre leurs tombeaux, il s'en
+échappe des odeurs suaves.
+
+Puis, en face des saints, voici les diables, les diables innombrables.
+«Ils volent souvent aux environs de nous comme mouches et remplissent
+l'air sans nombre. L'air est aussi plein de diables et de mauvais
+esprits: comme les rayons du soleil sont pleins d'atomes, c'est poudre
+menue.» Et la bataille s'engage, éternelle. Toujours les saints sont
+victorieux, et toujours ils doivent recommencer la victoire. Plus on
+chasse de diables, plus il en revient. On en compte six mille six cent
+soixante-six dans le corps d'une seule femme, que Fortunat délivre. Ils
+s'agitent, ils parlent et crient par la voix des possédés, dont ils
+secouent les flancs d'une tempête. Ils entrent en eux par le nez, par
+les oreilles, par la bouche, et ils en sortent avec des rugissements,
+après des jours d'effroyables luttes. À chaque détour des routes, un
+possédé se vautre, un saint qui passe livre bataille.
+
+Basile, pour sauver un jeune homme, se bat corps à corps.
+
+Pendant toute une nuit, Macaire, couché parmi les tombeaux, est assailli
+et se défend. Les anges eux-mêmes, au chevet des morts, en sont réduits,
+pour avoir les âmes, à rouer les démons de coups. D'autres fois, ce ne
+sont que des assauts d'intelligence et d'esprit. On plaisante, on joue
+au plus fin, l'apôtre Pierre et Simon le Magicien luttent de miracles.
+Satan, qui rôde, revêt toutes les formes, se déguise en femme, va
+jusqu'à prendre la ressemblance des saints. Mais, dès qu'il est vaincu,
+il apparaît dans sa laideur: «Un chat noir, plus grand qu'un chien, les
+yeux gros et flamboyants, la langue longue jusques au nombril large et
+sanglante, la queue torse et levée en haut en démontrant son derrière,
+duquel il assoit l'horrible punaise.» Il est l'unique préoccupation, la
+grande haine. On en a peur et on le raille. On n'est pas même honnête
+avec lui. Au fond, malgré l'appareil féroce de ses chaudières, il reste
+l'éternelle dupe. Tous les pactes qu'il passe lui sont arrachés par la
+violence ou la ruse. Des femmes débiles le terrassent, Marguerite lui
+écrase la tête de son pied, Julienne lui crève les flancs à coups de
+chaîne. Une sérénité s'en dégage, un dédain du mal puisqu'il est
+impuissant, une certitude du bien puisque la vertu est souveraine. Il
+suffit de se signer, le diable ne peut rien, hurle et disparaît. Quand
+une vierge fait le signe de la croix, tout l'enfer croule. Alors, dans
+ce combat des saints et des saintes contre Satan, se déroulent les
+effroyables supplices des persécutions.
+
+Les bourreaux exposent aux mouches les martyrs enduits de miel; les font
+marcher pieds nus sur du verre cassé et sur des charbons ardents; les
+descendent dans des fosses avec des reptiles; les flagellent à coups de
+fouets munis de boules de plomb; les clouent vivants dans des cercueils,
+qu'ils jettent à la mer; les pendent par les cheveux, puis les allument;
+arrosent leurs plaies de chaux vive, de poix bouillante, de plomb
+fondues assoient sur des sièges de bronze chauffés à blanc; leur
+enfoncent autour du crâne des casques rougis; leur brûlent les flancs
+avec des torches, rompent les cuisses sur des enclumes, arrachent les
+yeux, coupent la langue, cassent les doigts l'un après l'autre. Et la
+souffrance ne compte pas, les saints restent pleins de mépris, ont une
+hâte, une allégresse à souffrir davantage. Un continuel miracle
+d'ailleurs les protège, ils fatiguent les bourreaux. Jean boit du poison
+et n'en est pas incommodé. Sébastien sourit, hérissé de flèches.
+D'autres fois, les flèches restent suspendues en l'air, à droite et à
+gauche du martyr; ou, lancées par l'archer, elles reviennent sur elles
+mêmes et lui crèvent les yeux. Ils boivent le plomb fondu comme de l'eau
+glacée. Des lions se prosternent et lèchent leurs mains, ainsi que des
+agneaux. Le gril de saint Laurent lui est d'une fraîcheur agréable. Il
+crie: «Malheur, tu as pris une partie, retourne l'autre et puis mange,
+car elle est assez Rôtie.» Cécile, mise en un bain tout bouillant, «est
+toute ainsi comme en un froid lieu et ne sentit qu'un peu de sueur».
+
+Christine déconcerte les supplices: son père la fait battre par douze
+hommes qui succombent de fatigue; un autre bourreau lui succède,
+l'attache sur une roue, allume du feu dessous, et la flamme s'étend,
+dévore quinze cents personnes; il la jette à la mer, une pierre au col,
+mais les anges la soutiennent, Jésus vient la baptiser en personne, puis
+la confie à saint Michel pour qu'il la ramène à terre; un autre bourreau
+enfin l'enferme avec des vipères qui s'enroulent d'une caresse à sa
+gorge, la laisse cinq jours dans un four, où elle chante, sans éprouver
+aucun mal. Vincent, qui en subit plus encore, ne parvient pas à
+souffrir: on lui rompt les membres; on lui déchire les côtes avec des
+peignes de fer jusqu'à ce que les entrailles sortent; on le larde
+d'aiguilles; on le jette sur un brasier que ses plaies inondent de sang;
+on le remet en prison, les pieds cloués contre un poteau; et, dépecé,
+rôti, le ventre ouvert, il vit toujours; et ses tortures sont changées
+en suavité de fleurs, une grande lumière emplit le cachot; des anges
+chantent avec lui, sur une couche de roses. Le doux son du chant et la
+suave odeur des fleurs s'entendirent par dehors, et quand les gardes
+eurent vus, ils se convertirent à la foi, et quand Dacien entendit cette
+chose, il fut tout pris et dis: «Que lui ferons nous plus, nous sommes
+vaincus.» Tel est le cri des tourmenteurs, cela ne peut finir que par
+leur conversion ou par leur mort. Leurs mains sont frappées de
+paralysie. Ils périssent violemment, des arêtes de poisson les
+étranglent, des coups de foudre les écrasent, leurs chars se brisent. Et
+les cachots des saints resplendissent tous, Marie et les apôtres y
+pénètrent à l'aise, au travers des murs.
+
+Des secours continuels, des apparitions descendent du ciel ouvert, où
+Dieu se montre, tenant une couronne de pierreries.
+
+Aussi la mort est-elle joyeuse, ils la défient, les parents se
+réjouissent, lorsqu'un des leurs succombe. Sur le mont Ararat, dix mille
+crucifiés expirent. Près de Cologne, les onze mille vierges se font
+massacrer par les Huns. Dans les cirques, les os craquent sous la dent
+des bêtes. À trois ans, Quirique, que le Saint-Esprit fait parler comme
+un homme, souffre le martyre. Des enfants à la mamelle injurient les
+bourreaux. Un dédain, un dégoût de la chair, de la loque humaine,
+aiguise la douleur d'une volupté céleste. Qu'on la déchire, qu'on la
+broie, qu'on la brûle, cela est bon; encore et encore, jamais elle
+n'agonisera assez; et ils appellent tous le fer, l'épée dans la gorge,
+qui seule les tue. Eulalie, sur son bûcher, au milieu d'une populace
+aveugle qui l'outrage, aspire la flamme pour mourir plus vite. Dieu
+l'exauce, une colombe blanche sort de sa bouche et monte au ciel. À ces
+lectures, Angélique s'émerveillait. Tant d'abominations et cette joie
+triomphale la ravissaient d'aise, au-dessus du réel. Mais d'autres coins
+de la Légende, plus doux, l'amusaient aussi, les bêtes par exemple,
+toute l'arche qui s'y agite.
+
+Elle s'intéressait aux corbeaux et aux aigles chargés de nourrir les
+ermites. Puis, que de belles histoires sur les lions! le lion serviable
+qui creuse la fosse de Marie l'Égyptienne; le lion flamboyant qui garde
+la porte des vilaines maisons, lorsque les proconsuls y font conduire
+les vierges; et encore le lion de Jérôme, à qui l'on a confié un âne,
+qui le laisse voler, puis qui le ramène.
+
+Il y avait aussi le loup, frappé de contrition, rapportant un pourceau
+dérobé. Bernard excommunie les mouches, lesquelles tombent mortes. Remi
+et Blaise nourrissent les oiseaux à leur table, les bénissent et leur
+rendent la santé. François, «plein de très grande simplesse columbine»,
+les prêche, les exhorte à aimer Dieu. «Un oiseau qui se nomme cigale
+était en un figuier, et François tendit sa main et appela à lui
+l'oiseau, et tantôt il obéît et vint sur sa main. Et il lui dit: Chante,
+ma soeur, et loue notre Seigneur. Et donc chanta incontinent, et ne s'en
+alla devant quelle eut congé.» C'était là, pour Angélique, un continuel
+sujet de récréation, qui lui donnait l'idée d'appeler les hirondelles,
+curieuse de voir si elles viendraient. Ensuite, il y avait des histoires
+qu'elle ne pouvait relire sans être malade, tant elle riait. Christophe,
+le bon géant, qui porta Jésus, l'égayait aux larmes. Elle étouffait, à
+la mésaventure du gouverneur avec les trois chambrières d'Anastasie,
+quand il va les trouver dans la cuisine et qu'il baise les poêles et
+les chaudrons, en croyant les embrasser. «Il s'assit dehors très noir et
+très laid et ses vêtements défaits. Et quant ses serviteurs qui
+l'attendaient dehors le virent ainsi tourné, si se pensèrent qu'il était
+tourné en diable. Lors le battirent de verges et s'enfuirent et le
+laissèrent tout seul.» Mais où le fou rire la prenait, c'était lorsqu'on
+tapait sur le diable, Julienne surtout, qui, tentée par lui dans son
+cachot, lui administra une si extraordinaire raclée avec sa chaîne.
+«Alors commanda le Prévost que Julienne fut amenée, et quand elle
+s'assit elle traînait le diable après elle, et il pria disant: Ma dame
+Julienne, ne me faites plus de mal. Si le traîna ainsi par tout le
+marché, et après le jeta en une fosse.» Ou encore elle répétait aux
+Hubert, en brodant, des légendes plus intéressantes que des contes de
+fées. Elle les avait lues tant de fois, qu'elle les savait par coeur: la
+légende des Sept Dormants, qui, fuyant la persécution, murés dans une
+caverne, y dormirent trois cent soixante-dix-sept ans, et dont le réveil
+étonna si fort l'empereur Théodose; la légende de saint Clément, des
+aventures sans fin, imprévues et attendrissantes, toute une famille, le
+père, la mère, les trois fils, séparés par de grands malheurs et
+finalement réunis, à travers les plus beaux miracles. Ses pleurs
+coulaient, elle en rêvait la nuit, elle revivait plus que dans ce monde
+tragique et triomphant du prodige, au pays surnaturel de toutes les
+vertus, récompensées de toutes les joies.
+
+Lorsque Angélique fit sa première communion, il lui sembla qu'elle
+marchait comme les saintes, à deux coudées de terre.
+
+Elle était une jeune chrétienne de la primitive Église, elle se
+remettait aux mains de Dieu, ayant appris dans le livre qu'elle ne
+pouvait être, sauvée sans la grâce. Les Hubert pratiquaient, simplement
+la messe le dimanche, la communion aux grandes fêtes; et cela avec la
+foi tranquille des humbles, un peu aussi par tradition et pour leur
+clientèle, les chasubliers ayant de père en fils fait leurs pâques.
+Hubert, lui, s'interrompait parfois de tendre un métier, pour écouter
+l'enfant lire ses légendes, dont il frémissait avec elle, les cheveux
+envolés au léger souffle de l'invisible. Il avait de sa passion, il
+pleura, lorsqu'il la vit en robe blanche. Cette journée fut comme un
+songe, tous les deux revinrent de l'église, étonnés et las. Il fallut
+qu'Hubertine les grondât, le soir, elle raisonnable qui condamnait
+l'exagération, même dans les bonnes choses. Dès lors, elle dut combattre
+le zèle d'Angélique, surtout l'emportement de charité dont celle-ci
+était prise. François avait la pauvreté pour maîtresse, Julien
+l'Aumônier appelait les pauvres ses seigneurs, Gervais et Protais leur
+lavaient les pieds, Martin partageait avec eux son manteau. Et l'enfant,
+à l'exemple de Luce, voulait tout vendre pour tout donner. Elle s'était
+dépouillée d'abord de ses menues affaires, ensuite elle avait commencé à
+piller la maison. Mais le comble devint qu'elle donnait à des indignes,
+sans discernement, les mains ouvertes. Un soir, le surlendemain de la
+première communion, réprimandée pour avoir jeté par la fenêtre du linge
+à une ivrognesse, elle retomba dans ses anciennes violences, elle eut un
+accès terrible. Puis, écrasée de honte, malade, elle garda le lit trois
+jours.
+
+Cependant, les semaines, les mois coulaient. Deux années s'étaient
+passées, Angélique avait quatorze ans et devenait femme.
+
+Quand elle lisait la Légende, ses oreilles bourdonnaient, le sang
+battait dans les petites veines bleues de ses tempes; et, maintenant,
+elle se prenait d'une tendresse fraternelle pour les vierges.
+
+Virginité est soeur des anges, possession de tout bien, défaite du
+diable, seigneurie de foi. Elle donne la grâce, elle est l'invincible
+perfection. Le Saint-Esprit rend Luce si pesante, que mille hommes et
+cinq paires de boeufs, sur l'ordre du proconsul, ne peuvent la traîner à
+un mauvais lieu. Un gouverneur, qui veut embrasser Anastasie, devient
+aveugle. Dans les supplices, la candeur des vierges éclate, leurs chairs
+très blanches, labourées par les peignes de fer, laissent ruisseler des
+fleuves de lait, au lieu de sang. À dix reprises, revient l'histoire de
+la jeune chrétienne, fuyant sa famille, cachée sous une robe de moine,
+qu'on accuse d'avoir mis à mal une fille du voisinage, qui souffre la
+calomnie sans se disculper, puis qui triomphe, dans la brusque
+révélation de son sexe innocent. Eugénie est ainsi amenée devant un
+juge, reconnaît son père, déchire sa robe et se montre. Éternellement,
+le combat de la chasteté recommence, toujours les aiguillons
+renaissent. Aussi la peur de la femme est-elle la sagesse des saints. Ce
+monde est semé de pièges, les ermites vont au désert, où il n'y a pas de
+femmes.
+
+Ils luttent effroyablement, se flagellent, se jettent nus dans les
+ronces et sur la neige. Un solitaire, aidant sa mère à traverser un gué,
+se couvre les doigts de son manteau. Un martyr, attaché, tenté par une
+fille, coupe avec les dents sa langue, qu'il lui crache au visage.
+François déclare qu'il n'a pas de plus grand ennemi que son corps.
+Bernard crie au voleur! au voleur! pour se défendre contre une dame, son
+hôtesse. Une femme, à qui le pape Léon donne l'hostie, le baise à la
+main; et il se tranche le poignet, et la Vierge Marie remet la main en
+place. Tous glorifient la séparation des époux. Alexis, très riche,
+marié, instruit sa femme dans la chasteté, puis s'en va. On ne s'épouse
+que pour mourir. Justine, tourmentée à la vue de Cyprien, résiste, le
+convertit, et marche avec lui au supplice. Cécile, aimée d'un ange,
+révèle ce secret, le soir des noces, à Valérien, son mari, qui veut bien
+ne pas la toucher et recevoir le baptême, afin de voir l'ange. «Il
+trouva en sa chambre Cécile parlant à l'ange, et l'ange tenait en sa
+main deux couronnes de roses, et les bailla lune à Cécile et l'autre à
+Valérien, et dit: Gardez ces couronnes du coeur et de corps sans
+macule.» La mort est plus forte que l'amour, c'est un défi de
+l'existence. Hilaire prie Dieu d'appeler au ciel sa fille Apia, pour
+qu'elle ne se marie point; elle meurt, et la mère demande au père de la
+faire appeler également; ce qui est fait. La Vierge Marie, elle-même,
+enlève aux femmes leurs fiancés. Un noble, parent du roi de Hongrie,
+renonce à une jeune fille d'une beauté merveilleuse, dès que Marie entre
+en lutte. «Soudainement apparut notre Dame à lui disant: Si je suis si
+belle comme tu dis, pourquoi me laisses-tu pour une autre?» et il se
+fiance à elle.
+
+Parmi toutes ces saintes, Angélique eut ses préférées, celles dont les
+leçons allaient jusqu'à son coeur, qui la touchaient au point de la
+corriger. Ainsi, la sage Catherine, née dans la pourpre, l'enchantait
+par la science universelle de ses dix-huit ans, lorsqu'elle dispute avec
+les cinquante rhéteurs et grammairiens, que lui oppose l'empereur
+Maxime. Elle les confond, les réduit au silence. «Ils furent ébahis et
+ne surent que dire, mais se turent tous. Et l'empereur les blâma pour ce
+qu'il se soient laissaient vaincre si laidement d'une pucelle.» Les,
+cinquante alors vont lui déclarer qu'ils se convertissent. «Et donc
+quant le tyran entendit ceci, il fut tout pris de grande forcenerie et
+commanda qu'il fussent tous amenés au milieu de la cité.» À ses yeux,
+Catherine était la savante invincible, aussi fière et éclatante de
+sagesse que de beauté, celle qu'elle aurait voulu être, pour convertir
+les hommes et se faire nourrir en prison par une colombe, avant d'avoir
+la tête tranchée. Mais surtout Élisabeth, la fille du roi de Hongrie,
+lui devenait un continuel enseignement. À chacune des révoltes de son
+orgueil, lorsque la violence l'emportait, elle songeait à ce modèle de
+douceur et de simplicité, pieuse à cinq ans, refusant de jouer, se
+couchant par terre pour rendre hommage à Dieu, plus tard épouse
+obéissante et mortifiée du landgrave de Thuringe, montrant à son époux
+un visage gai que des larmes inondaient toutes les nuits, enfin veuve
+continente, chassée de ses États, heureuse de mener la vie d'une
+pauvresse. «Sa vesture estoit si vile quelle portoit ung manteau gris
+alonge de autre couleur de drap. Les manches de sa cotte estoient
+rompues et ramendées d'autre couleur.» Le roi, son père, l'envoie
+chercher par un comte. «Et quant le comte la veit en tel habit et
+fillant, il se escria de douleur et de merveilles, et dist: Oncques
+fille de roy ne apparut en tel habit, ne ne fut veue filler laine.» Elle
+est la parfaite humilité chrétienne qui vit de pain noir avec les
+mendiants, panse leurs plaies sans dégoût, porte leurs vêtements
+grossiers, dort sur la terre dure, suit les processions pieds nus.
+
+«Elle lavoit aucunes fois les escueles et les vaisseaulx de la cuysine,
+et se mussoit et cachoit que les chambrieres ne l'en détournassent, et
+disoit: Si je eusse trouve une autre vie plus despite, je leusse
+prinse.» De sorte qu'Angélique, raidie de colère autrefois, lorsqu'on
+lui faisait laver la cuisine, s'ingéniait maintenant à des besognes
+basses, quand elle se sentait tourmentée du besoin de domination. Enfin,
+plus que Catherine, plus qu'Élisabeth, plus que toutes, une sainte lui
+était chère, Agnès, l'enfant martyre. Son coeur tressaillait, en la
+retrouvant dans la Légende, cette vierge, vêtue de sa chevelure, qui
+l'avait protégée sous la porte de la cathédrale. Quelle flamme de pur
+amour! comme elle repousse le fils du gouverneur qui l'accoste au sortir
+de l'école! «Da! hors de moy, pasteur de mort, commencement de peche et
+nourrissement de felonie.» Comme elle célèbre l'amant! «Jayme celluy
+duquel la mere est Vierge et le pere ne congneut oncque femme, de la
+beaulte duquel le soleil et lune sesmerveillent, par l'odeur duquel les
+morts revivent.» Et, quand Aspasien commande qu'on lui mette «ung glayve
+parmy la gorge», elle monte au paradis s'unir à «son espoux blanc et
+vermeil». Depuis quelques mois surtout, à des heures troubles, lorsque
+des chaleurs de sang lui battaient les tempes, Angélique l'évoquait,
+l'implorait; et, tout de suite, il lui semblait être rafraîchie. Elle la
+voyait continuellement à son entour, elle se désespérait de faire
+souvent, de penser des choses, dont elle la sentait fâchée. Un soir
+qu'elle se baisait les mains, ainsi qu'elle en prenait parfois encore le
+plaisir, elle devint brusquement très rouge et se tourna, confuse, bien
+qu'elle fût seule, ayant compris que la sainte l'avait vue.
+
+Agnès était la gardienne de son corps.
+
+À quinze ans, Angélique fut ainsi une adorable fille. Certes, ni la vie
+cloîtrée et travailleuse, ni l'ombre douce de la cathédrale, ni la
+Légende aux belles saintes, n'avaient fait d'elle un ange, une créature
+d'absolue perfection. Toujours des fougues l'emportaient, des fautes se
+déclaraient, par des échappées imprévues, dans des coins d'âme qu'on
+avait négligé de murer.
+
+Mais elle se montrait si honteuse alors, elle aurait tant voulu être
+parfaite! et elle était si humaine, si vivante, si ignorante et pure au
+fond! En revenant d'une des grandes courses que les Hubert se
+permettaient deux fois l'an, le lundi de la Pentecôte et le jour de
+l'Assomption, elle avait arraché un églantier, puis s'était amusée à le
+replanter dans l'étroit jardin. Elle le taillait, l'arrosait; il y
+repoussait plus droit, il y donnait des églantines plus larges, d'une
+odeur fine; ce qu'elle guettait, avec sa passion habituelle, répugnant à
+le greffer pourtant, voulant voir si un miracle ne lui ferait pas porter
+des roses. Elle dansait à l'entour, elle répétait d'un air ravi: «C'est
+moi! c'est moi!» Et, si on la plaisantait sur son rosier de grand
+chemin, elle en riait elle-même, un peu pâle, des larmes au bord des
+paupières.
+
+Ses yeux couleur de violette s'étaient encore adoucis, sa bouche
+s'entrouvrait, découvrait les petites dents blanches, dans l'ovale
+allongé du visage, que les cheveux blonds, d'une légèreté de lumière,
+nimbaient d'or. Elle avait grandi, sans devenir fluette, le cou et les
+épaules toujours d'une grâce fière, la gorge ronde, la taille souple; et
+gaie, et saine, une beauté rare, d'un charme infini, où fleurissaient la
+chair innocente et l'âme chaste.
+
+Les Hubert, chaque jour, se prenaient pour elle d'une affection plus
+vive. L'idée leur était venue à tous deux de l'adopter. Seulement, ils
+n'en disaient rien, de peur d'éveiller leur éternel regret. Aussi, le
+matin où le mari se décida, dans leur chambre, la femme, tombée sur une
+chaise, fondit-elle en sanglots. Adopter cette enfant, n'était-ce pas
+renoncer à en avoir jamais un? Certes, il n'y fallait plus guère
+compter, à leur âge; et elle consentit, vaincue par la bonne pensée d'en
+faire sa fille.
+
+Angélique, quand ils lui en parlèrent, leur sauta au cou, étrangla de
+larmes. C'était chose entendue, elle resterait avec eux, dans cette
+maison toute pleine d'elle maintenant, rajeunie de sa jeunesse, rieuse
+de son rire. Mais, dès la première démarche, un obstacle les consterna.
+Le juge de paix, M. Grandsire, consulté, leur expliqua la radicale
+impossibilité de l'adoption, la loi exigeant que l'adopté soit majeur.
+Puis, comme il voyait leur chagrin, il leur suggéra l'expédient de la
+tutelle officieuse: tout individu, âgé de plus de cinquante ans, peut
+s'attacher un mineur de moins de quinze ans, par un titre légal, en
+devenant son tuteur officieux. Les âges y étaient, ils acceptèrent,
+enchantés; et même il fut convenu qu'ils conféreraient ensuite
+l'adoption à leur pupille, par voie testamentaire, ainsi que le Code le
+permet. M. Grandsire se chargea de la demande du mari et de
+l'autorisation de la femme, puis se mit en rapport avec le directeur de
+l'Assistance publique, tuteur de tous les enfants assistés, dont il
+fallait obtenir le consentement. Il y eut enquête, enfin les pièces
+furent déposées à Paris, chez le juge de paix désigné. Et l'on
+n'attendait plus que le procès-verbal, qui constitue l'acte de la
+tutelle officieuse, lorsque les Hubert furent pris d'un scrupule tardif.
+Avant d'adopter ainsi Angélique, est-ce qu'ils n'auraient pas dû faire
+un effort pour retrouver sa famille? Si la mère existait, où
+prenaient-ils le droit de disposer de la fille, sans être absolument
+certains de son abandon? Puis, au fond, il y avait cet inconnu, cette
+souche gâtée d'où sortait l'enfant peut-être, qui les inquiétait
+autrefois, dont le souci leur revenait à cette heure. Ils s'en
+tourmentaient tellement, qu'ils n'en dormaient plus.
+
+Brusquement, Hubert fit le Voyage de Paris. C'était une catastrophe,
+dans son existence calme. Il mentit à Angélique, il parla de la
+nécessité de sa présence, pour la tutelle. En vingt quatre heures, il
+espérait tout savoir. Mais, à Paris, les jours coulèrent, des obstacles
+se dressaient à chaque pas, il y passa une semaine, rejeté des uns aux
+autres, battant le pavé, éperdu, pleurant presque. D'abord, à
+l'Assistance publique, on le reçut fort sèchement. La règle de
+l'Administration est que les enfants ne soient pas renseignés sur leur
+origine, jusqu'à leur majorité. Trois matins de suite, on le renvoya.
+Il dut s'obstiner, s'expliquer dans quatre bureaux, s'enrouer à se
+présenter comme tuteur officieux, avant qu'un sous-chef, un grand sec,
+voulût bien lui apprendre l'absence absolue de documents précis.
+L'Administration ne savait rien, une sage-femme avait déposé l'enfant
+Angélique, Marie, sans nommer la mère.
+
+Désespéré, il allait reprendre la route de Beaumont, quand une idée le
+ramena une quatrième fois, pour demander communication de l'extrait de
+naissance, qui devait porter le nom de la sage-femme. Ce fut toute une
+affaire encore. Enfin, il connut le nom, Mme Foucart, et il apprit même
+que cette femme demeurait rue des Deux-Écus, en 1850.
+
+Alors, les courses recommencèrent. Le bout de la rue des Deux-Écus était
+démoli, aucun boutiquier des rues voisines ne se rappelait Mme Foucart.
+Il consulta un annuaire: le nom ne s'y trouvait plus. Les yeux levés,
+guettant les enseignes, il se résigna à monter chez les sages-femmes; et
+ce fut ce moyen qui réussit, il eut la chance de tomber sur une vieille
+dame, laquelle se récria. Comment! si elle connaissait Mme Foucart! une
+personne d'un si grand mérite, qui avait eu bien des malheurs! Elle
+demeurait rue Censier, à l'autre bout de Paris. Il y courut. Là,
+instruit par l'expérience, il s'était promis d'agir diplomatiquement.
+Mais Mme Foucart, une femme énorme, tassée sur des jambes courtes, ne le
+laissa pas déployer en bel ordre les questions qu'il avait préparées à
+l'avance. Dès qu'il lâcha les prénoms de l'enfant et la date du dépôt,
+elle partit d'elle même, elle conta toute l'histoire, dans un flot de
+rancune. Ah! la petite vivait! eh bien, elle pouvait se flatter d'avoir
+pour mère une fameuse coquine! Oui, Mme Sidonie, comme on la nommait
+depuis son veuvage, une femme très bien apparentée, ayant un frère
+ministre, disait-on, ce qui ne l'empêchait pas de faire les plus
+vilains commerces! Et elle expliqua de quelle façon elle l'avait connue,
+quand la gueuse tenait, rue Saint-Honoré, un commerce de fruits et
+d'huile de Provence, à son arrivée de Plassans, d'où ils débarquaient,
+elle et son mari, pour tenter fortune. Le mari mort et enterré, elle
+avait eu une fille quinze mois après, sans savoir au juste où elle
+l'avait prise, car elle était sèche comme une facturé, froide comme un
+protêt, indifférente et brutale comme un recors!... On pardonne une faute,
+mais l'ingratitude! Est-ce que le magasin mangé, elle, Mme Foucart, ne
+l'avait pas nourrie pendant ses couches, ne s'était pas dévouée jusqu'à
+la débarrasser, en portant la petite là-bas?
+
+Et, pour récompense, lorsqu'elle était, à son tour, tombée dans la
+peine, elle n'avait pas réussi à en tirer le mois de la pension, ni même
+quinze francs prêtés de la main à la main. Aujourd'hui, Mme Sidonie
+occupait, rue du Faubourg-Poissonnière, une petite boutique et trois
+pièces, à l'entresol, où, sous le prétexte de vendre des dentelles, elle
+vendait de tout. Ah! oui, ah! oui, une mère de cette espèce, il valait
+mieux ne pas la connaître! Une heure plus tard, Hubert était à rôder
+autour de la boutique de Mme Sidonie. Il y entrevit une femme maigre,
+blafarde, sans âge et sans sexe, vêtue d'une robe noire élimée, tachée
+de toutes sortes de trafics louches. Jamais le ressouvenir de sa fille,
+née d'un hasard n'avait dû échauffer ce coeur de courtière.
+Discrètement, il se renseigna, apprit des choses qu'il ne répéta à
+personne, pas même à sa femme. Pourtant, il hésitait encore, il revint
+une dernière fois passer devant l'étroit magasin mystérieux. Ne
+devait-il point se faire connaître, obtenir un consentement? C'était à
+lui, honnête homme, de juger s'il avait le droit de trancher ainsi le
+lien, pour toujours.
+
+Brusquement, il tourna le dos, il rentra le soir à Beaumont.
+
+Hubertine venait justement de savoir, chez M. Grandsire, que le
+procès-verbal, pour la tutelle officieuse, était signé. Et, lorsque
+Angélique se jeta dans les bras d'Hubert, il vit bien, à l'interrogation
+suppliante de ses yeux, qu'elle avait compris le vrai motif de son
+voyage. Alors, simplement, il lui dit:
+
+--Mon enfant, ta mère est morte.
+
+Angélique, pleurante, les embrassa avec passion. Jamais il n'en fut
+reparlé. Elle était leur fille.
+
+
+
+
+III
+
+
+Cette année-là, le lundi de la Pentecôte, les Hubert avaient mené
+Angélique déjeuner aux ruines du château d'Hautecoeur, qui domine le
+Ligneul, à deux lieues en aval de Beaumont; et, le lendemain, après
+toute cette journée de plein air, de courses et de rires, lorsque la
+vielle horloge de l'atelier sonna sept heures, la jeune fille dormait
+encore.
+
+Hubertine dut monter frapper à la porte.
+
+--Eh bien! paresseuse!... nous avons déjà déjeuné, nous autres.
+
+Vivement Angélique s'habilla, descendit déjeuner seule.
+
+Puis, quand elle entra dans l'atelier, où Hubert et sa femme venaient de
+se mettre au travail:
+
+--Ah! ce que je dormais! Et cette chasuble qu'on a promise pour
+dimanche! L'atelier, dont les fenêtres donnaient sur le jardin, était
+une vaste pièce, conservée presque intacte dans son état primitif.
+
+Au plafond, les deux maîtresses poutres, les trois travées de solives
+apparentes n'avaient pas même reçu de badigeon, très enfumées, mangées
+des vers, laissant voir les lattes des entreyous sous les éclats du
+plâtre. Un des corbeaux de pierre qui soutenaient les poutres, portait
+une date, 1463; sans doute la date de la construction. La cheminée,
+également en pierre émiettée et disjointe, gardait son élégance simple,
+avec ses montants élancés, ses consoles, sa hotte terminée par un
+couronnement; même, sur la frise, on pouvait distinguer encore, comme
+fondue par l'âge, une sculpture naïve, un saint Clair, patron des
+brodeurs. Mais la cheminée ne servait plus, on avait fait de l'âtre une
+armoire ouverte, en y posant des planches, où s'empilaient des dessins;
+et c'était maintenant un poêle qui chauffait là pièce, une grosse
+cloche de fonte, dont le tuyau, après avoir longé le plafond, allait
+crever la hotte. Les portes, déjà branlantes, dataient de Louis XIV. Des
+lames de l'ancien parquet achevaient de se pourrir, parmi les feuillets
+plus récents, remis un à un, à chaque trou. Il y avait près de cent ans
+que la peinture jaune des murs tenait, déteinte en haut, éraillée dans
+le bas, tachée de salpêtre. Toutes les années, on parlait de faire
+repeindre, sans pouvoir s'y décider, par haine du changement.
+
+Hubertine, assise devant le métier où était tendue la chasuble, leva la
+tête en disant:
+
+--Tu sais que, si nous la livrons dimanche, je t'ai promis une bourriche
+de pensées pour ton jardin.
+
+Gaiement, Angélique s'exclama:
+
+--C'est vrai.... Oh! je vais m'y mettre!... Mais où donc est mon
+doigtier? Les outils s'envolent, quand on ne travaille plus.
+
+Elle glissa le vieux doigtier d'ivoire à la seconde phalange de son
+petit doigt, et elle s'assit de l'autre côté du métier, en face de la
+fenêtre.
+
+Depuis le milieu du dernier siècle, pas une modification ne s'était
+produite dans l'aménagement de l'atelier!... Les modes changeaient, l'art
+du brodeur se transformait, mais on retrouvait encore là, scellée au
+mur, la chanlatte, la pièce de bois, où s'appuie le métier, qu'un
+tréteau mobile porte, à l'autre bout.
+
+Dans les coins, dormaient des outils antiques: un diligent, avec son
+engrenage et ses brochettes, pour mettre en broche l'or des bobines,
+sans y toucher; un rouet à main, une sorte de poulie, tordant les fils,
+qu'on fixait au mur; des tambours de toutes grandeurs, garnis de leur
+taffetas et de leur éclisse, servant à broder au crochet. Sur une
+planche, était rangée une vieille collection d'emporte-pièce pour les
+paillettes; et l'on y voyait aussi une épave, un tatignon de cuivre, le
+large chandelier classique des anciens brodeurs. Aux boucles d'un
+râtelier, fait d'une courroie clouée, s'accrochaient des poinçons, des
+maillets, des marteaux, des fers à découper le vélin, des menne-lourd,
+ébauchoirs de buis pour modeler les fils, à mesure qu'on les emploie.
+Sous la table de tilleul où l'on découpait, il y avait un grand
+dévidoir, dont les deux tourrettes d'osier, mobiles, tendaient un
+écheveau de laine rouge. Des colliers de bobines aux soies vives,
+enfilés dans une corde, pendaient près du bahut. Par terre, une
+corbeille était pleine de bobines vides. Une pelote de ficelle venait de
+tomber d'une chaise, déroulée.
+
+--Ah! le beau temps, le beau temps! reprit Angélique. Cela fait plaisir
+de vivre.
+
+Et, avant de se pencher sur son travail, elle s'oubliait encore un
+instant, devant la fenêtre ouverte, par laquelle entrait la radieuse
+matinée de mai. Un coin de soleil glissait du comble de la cathédrale,
+une odeur fraîche de lilas montait du jardin de l'Évêché. Elle souriait,
+éblouie, baignée de printemps.
+
+Puis, dans un sursaut, comme si elle se fût rendormie:
+
+--Père, je n'ai pas d'or à passer.
+
+Hubert, qui achevait de piquer le décalque d'un dessin de chape, alla
+chercher au fond du bahut un écheveau, le coupa, effila les deux bouts
+en égratignant l'or qui recouvrait la soie; et il apporta l'écheveau,
+enfermé dans une torche de parchemin.
+
+--C'est bien tout?
+
+--Oui, oui. D'un coup d'oeil, elle s'était assurée que rien ne manquait
+plus: les broches chargées des ors différents, le rouge, le vert, le
+bleu; les bobines de soies de tous les tons; les paillettes, les
+cannetilles, bouillon ou frisure, dans le pâté, un fond de chapeau
+servant de boire; les longues aiguillés fines, les pinces d'acier, les
+dés, les ciseaux, la pelote de cire. Tout cela trottait sur le métier
+même, sur l'étoffe tendue que protégeait un fort papier gris.
+
+Elle avait enfilé une aiguillée d'or à passer. Mais, dès le premier
+point, il cassa, et elle dut effiler de nouveau, en égratignant un peu
+de l'or, qu'elle jeta dans le bourriquet, le carton aux déchets, qui
+traînait également sur le métier.
+
+--Ah! enfin! dit-elle, quand elle eut piqué son aiguille.
+
+Un grand silence régna. Hubert s'était mis à tendre un métier. Il avait
+posé les deux ensubles sur la chanlatte et sur le tréteau, bien en face,
+de façon à placer de droit fil la soie cramoisie de la chape,
+qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait les
+lattes dans les mortaises des ensubles, où il les fixait, à l'aide de
+quatre clous. Puis, après avoir trélissé à droite et à gauche, il acheva
+de tendre en reculant les clous. On l'entendit taper du bout des doigts
+sur l'étoffé, qui résonnait comme un tambour. Angélique était devenue
+une brodeuse rare, d'une adresse et d'un goût dont s'émerveillaient les
+Hubert. En dehors de ce qu'ils lui avaient appris, elle apportait sa
+passion, qui donnait de la vie aux fleurs, de la foi aux symboles. Sous
+ses mains, la soie et l'or s'animaient, une envolée mystique élançait.
+les moindres ornements, elle s'y livrait toute, avec son imagination en
+continuel éveil, sa croyance au monde de l'invisible.
+
+Certaines de ses broderies avaient tellement remué le diocèse de
+Beaumont, qu'un prêtre, archéologue, et un autre, amateur de tableaux,
+étaient venus la voir, en s'extasiant devant ses Vierges, qu'ils
+comparaient aux naïves figures des primitifs.
+
+C'était la même sincérité, le même sentiment de l'au-delà, comme cerclé
+dans une perfection minutieuse des détails.
+
+Elle avait le don du dessin, un vrai miracle qui, sans professeur, rien
+qu'avec ses études du soir, à la lampe, lui permettait souvent de
+corriger ses modèles, de s'en écarter, d'aller à sa fantaisie, créant de
+la pointe de son aiguille. Aussi les Hubert, qui déclaraient la science
+du dessin nécessaire à une bonne brodeuse, s'effaçaient-ils devant elle,
+malgré leur ancienneté dans la partie. Et il s'en arrivaient modestement
+à n'être plus que ses aides, à la charger de tous les travaux de grand
+luxe, dont ils lui préparaient les dessous.
+
+D'un bout de l'année à l'autre, que de merveilles, éclatantes et
+saintes, lui passaient par les mains! Elle n'était que dans la soie, le
+satin, le velours, les draps d'or et d'argent. Elle brodait des
+chasubles, des étoles, des manipules, des chapes, des dalmatiques, des
+mitres, des bannières, des voiles de calice et de ciboire. Mais,
+surtout, les chasubles revenaient, continuelles, avec leurs cinq
+couleurs: le blanc pour les confesseurs et les vierges, le rouge pour
+les apôtres et les martyrs, le noir pour les morts et les jours de
+jeûne, le violet pour les innocents, le vert pour toutes les fêtes; et
+l'or aussi, d'un fréquent usage, pouvant remplacer le blanc, le rouge et
+le vert. Au centre de la croix, c'étaient toujours les mêmes symboles,
+les chiffres de Jésus et de Marie, le triangle entouré de rayons,
+l'agneau, le pélican, la colombe, un calice, un ostensoir, un coeur
+saignant sous les épines; tandis que, dans le montant et dans les bras,
+couraient des ornements ou des fleurs, toute l'ornementation des vieux
+styles, toute la flore des fleurs larges, les anémones, les tulipes, les
+pivoines, les grenades, les hortensias. Il ne s'écoulait pas de saison
+qu'elle ne refit les épis et les raisins symboliques, en argent sur le
+noir, en or sur le rouge. Pour les chasubles très fiches, elle nuançait
+des tableaux, des têtes de saints, un cadre central, l'Annonciation, la
+Crèche, le Calvaire.
+
+Tantôt les orfrois étaient brodés sur le fond même, tantôt elle
+rapportait les bandes, soie ou satin, sur du brocart d'or ou du
+velours. Et cette floraison de splendeurs sacrées, une à une, naissait
+de ses doigts minces.
+
+En ce moment, la chasuble à laquelle travaillait Angélique était une
+chasuble de satin blanc, dont la croix se trouvait faite d'une gerbe de
+lis d'or, entrelacée de roses vives, en soie nuancée. Au centre, dans
+une couronne de petites roses d'or mat, le chiffre de Marie rayonnait,
+en or rouge et vert, d'une grande richesse d'ornements.
+
+Depuis une heure qu'elle achevait, au passé, les feuilles des petites
+roses d'or, pas une parole n'avait troublé le silence. Mais l'aiguillée
+cassa de nouveau, elle la renfila à tâtons, sous le métier, en ouvrière
+adroite. Puis, comme elle avait levé la tête, elle parut boire dans une
+longue aspiration tout le printemps qui entrait.
+
+--Ah! murmura-t-elle, faisait-il beau, hier!... Que c'est bon, le
+soleil!
+
+Hubertine, en train de cirer son fil, hocha la tête.
+
+--Moi, je suis moulue, je ne sens plus mes bras: C'est que je n'ai pas
+tes seize ans, et lorsqu'on sort si peu! Tout de suite, pourtant, elle
+se remit au travail. Elle préparât les lis, en cousant des coupons de
+vélin, aux repères indiqués, pour donner du relief.
+
+--Et puis, ces premiers soleils vous cassent la tête, ajouta Hubert,
+qui, son métier tendu, s'apprêtait à poncer sur la soie la bande de la
+chape.
+
+Angélique était restée les yeux vagues, perdus dans le rayon qui tombait
+d'un arc-boutant de l'église. Et, doucement:
+
+--Non, non, moi, ça m'a rafraîchie, ça m'a délassée, toute cette journée
+de grand air.
+
+Elle avait terminé le petit feuillage d'or, elle se mit à une des larges
+roses, tenant prêtes autant d'aiguilles enfilées que de nuances de soie,
+brodant à points fendus et rentrants, dans le sens même du mouvement des
+pétales: Et, malgré la délicatesse de ce travail, les souvenirs de la
+veille qu'elle revivait, tout à l'heure, dans le silence, débordaient
+maintenant de ses lèvres, s'échappaient si nombreux, qu'elle ne
+tarissait plus. Elle disait le départ, la vaste campagne, le déjeuner
+là-bas, dans les ruines d'Hautecoeur, sur le dallage d'une salle dont
+les murs écroulés dominaient le Ligneul, coulant en dessous parmi les
+saules, à cinquante mètres. Elle en était pleine, de ces ruines, de ces
+ossements épars sous les ronces, qui attestent l'énormité du colosse,
+lorsque, debout, il commandait les deux vallées. Le donjon restait, haut
+de soixante mètres, découronné, fendu, solide malgré tout sur ses
+fondations de quinze pieds d'épaisseur. Deux tours avaient également
+résisté, la tour de Charlemagne et la tour de David, reliées par une
+courtine presque intacte. À l'intérieur, on retrouvait une partie des
+bâtiments, la chapelle, la salle de justice, des chambres; et cela
+semblait avoir été bâti par des géants, les marches des escaliers, les
+allèges des fenêtres, les bancs des terrasses, à une échelle démesurée
+pour les générations d'aujourd'hui. C'était toute une ville forte, cinq
+cents hommes de guerre pouvaient y soutenir un siège de trente mois,
+sans manquer de munitions ni de vivres. Depuis deux siècles, les
+églantiers disjoignaient les briques des pièces basses, les lilas et les
+cytises fleurissaient les décombres des plafonds effondrés, un platane
+avait grandi dans la cheminée de la salle des gardes. Mais, quand, au
+soleil couchant, la carcasse du donjon allongeait son ombre sur trois
+lieues de cultures, et que le château entier semblait se reconstruire,
+colossal dans les brumes du soir, on en sentait encore l'ancienne
+souveraineté, la force rude qui en avait fait l'imprenable forteresse
+dont tremblaient jusqu'aux rois de France.
+
+--Et j'en suis sûre, continua Angélique, c'est habité par des âmes qui
+reviennent, la nuit. On entend toutes sortes de voix, il y a des bêtes
+partout qui vous regardent, et j'ai bien vu, en me retournant, lorsque
+nous sommes partis, de grandes figures blanches flotter au-dessus des
+murs.... N'est-ce pas, mère, vous qui savez l'histoire du château?
+
+Hubertine eut un sourire placide.
+
+--Oh! des revenants, je n'en ai jamais vu, moi. Mais, en effet, elle
+savait l'histoire, lue dans un livre, et elle dut la raconter de
+nouveau, sur les questions pressantes de la jeune fille.
+
+Le territoire appartenait au siège de Reims, depuis saint Remi, qui le
+tenait de Clovis. Un archevêque, Séverin, dans les premières années du
+dixième siècle, fit élever à Hautecoeur une forteresse, pour défendre le
+pays contre les Normands, qui remontaient l'Oise, où se déverse le
+Ligneul. Au siècle suivant, un successeur de Séverin le donna en fief à
+Norbert, cadet de la maison de Normandie, moyennant un ceps annuel de
+soixante sous et à la condition que la ville de Beaumont et son église
+resteraient franches. Ce fut ainsi que Norbert Ier devint le chef des
+marquis d'Hautecoeur, dont la fameuse lignée, dès lors, emplit
+l'histoire. Hervé IV, excommunié deux fois pour ses vols de biens
+ecclésiastiques, bandit de grandes routes qui égorgea de sa main trente
+bourgeois d'un coup, eut sa tour rasée par Louis le Gros, auquel il
+avait osé faire la guerre. Raoul Ier, qui s'était croisé avec Philippe
+Auguste, périt devant Saint-Jean d'Acre, d'un coup de lance au coeur.
+Mais le plus illustre fut Jean V le Grand, qui, en 1225, rebâtit la
+forteresse, éleva en moins de cinq années ce redoutable château
+d'Hautecoeur, à l'abri duquel il rêva un moment le trône de France; et,
+après avoir échappé aux massacres de vingt batailles, il mourut dans son
+lit, beau-frère du roi d'Écosse. Puis, ce furent Félicien III, qui alla
+pieds nus à Jérusalem, Hervé VII qui revendiqua ses droits au trône
+d'Écosse, d'autres encore, puissants et nobles au travers des siècles,
+jusqu'à Jean IX, qui, sous Mazarin, eut la douleur d'assister au
+démantèlement du château.
+
+Après un dernier siège, on fit sauter à la mine les voûtes des tours et
+du donjon, on incendia les bâtiments, où Charles VI était venu distraire
+sa folie, et que, près de deux cents ans plus tard, Henri IV avait
+habité huit jours avec Gabrielle d'Estrées.
+
+Tous ces royaux souvenirs, maintenant, dormaient dans l'herbe.
+
+Angélique, sans arrêter son aiguille, écoutait passionnément, comme si
+la vision de ces grandeurs mortes s'était levée de son métier, à mesure
+que la rose y naissait, dans la vie tendre des couleurs. Son ignorance
+de l'histoire élargissait les faits, les reculait au fond d'une
+prodigieuse légende.
+
+Elle en tremblait de foi ravie, le château se reconstruisait, montait
+jusqu'aux portes du ciel, les Hautecoeur étaient les cousins de la
+Vierge.
+
+--Et, demanda-t-elle, notre nouvel évêque, Monseigneur d'Hautecoeur, est
+alors un descendant de cette famille?
+
+Hubertine répondit que Monseigneur devait être d'une branche cadette, la
+branche aînée se trouvant depuis longtemps éteinte. C'était même un
+singulier retour, car pendant des siècles les marquis d'Hautecoeur et le
+clergé de Beaumont avaient vécu en guerre. Vers 1150, un abbé entreprit
+la construction de l'église, avec les seules ressources de son ordre;
+aussi l'argent manqua-t-il bientôt, l'édifice n'était qu'à la hauteur
+des voûtes des chapelles latérales, et l'on dut se contenter de couvrir
+la nef d'une toiture en bois. Quatre-vingts ans s'écroulèrent, Jean V
+venait de rebâtir le château, lorsqu'il donna trois cent mille livres,
+qui jointes à d'autres sommes, permirent de continuer l'église. On
+acheva d'élever la nef. Les deux tours et la grande façade ne furent
+terminées que beaucoup plus tard, vers 1430, en plein quinzième siècle.
+Pour récompenser Jean V de sa largesse, le clergé lui avait accordé le
+droit de sépulture, à lui et à ses descendants, dans une chapelle de
+l'abside, consacrée à saint Georges, et qui, depuis lors, se nommait la
+chapelle Hautecoeur. Mais les bons rapports ne pouvaient guère durer, le
+château mettait en continuel péril les franchises de Beaumont, sans
+cesse des hostilités éclataient sur des questions de tribut et de
+préséance. Une surtout, le droit de péage dont les seigneurs
+prétendaient frapper la navigation du Ligneul, éternisa les querelles,
+lorsque se déclara la grande prospérité de la ville basse, avec ses
+fabriques de toiles fines.
+
+Dès cette époque, la fortune de Beaumont s'accrut de jour en jour,
+tandis que celle d'Hautecoeur baissait, jusqu'au moment où, le château
+démantelé, l'église triompha. Louis XIV en fit une cathédrale, un
+évêché fut bâti dans l'ancien clos des moines; et le hasard voulait,
+aujourd'hui, que justement un Hautecoeur revînt, comme évêque, commander
+à ce clergé, toujours debout, qui avait vaincu ses ancêtres, après
+quatre cents ans de lutte.
+
+--Mais, dit Angélique, Monseigneur a été marié. Il a un grand fils de
+vingt ans, n'est-ce pas?
+
+Hubertine avait pris les ciseaux, pour corriger un des coupons de vélin.
+
+--Oui, c'est l'abbé Cornille qui m'a conté ça. Oh! une histoire bien
+triste.... Monseigneur a été capitaine à vingt et un ans, sous Charles X.
+À vingt-quatre ans, en 1830, il donna sa démission, et l'on prétend que,
+jusqu'à la quarantaine, il mena une vie dissipée, des voyages, des
+aventures, des duels. Puis, un soir, chez des amis, à la campagne, il
+rencontra la fille du comte de Valençay, Paule, très riche,
+miraculeusement belle, qui avait à peine dix-neuf ans, vingt-deux de
+moins que lui. Il l'aima à en être fou, et elle l'adora, on dut hâter le
+mariage.
+
+Ce fut alors qu'il racheta les ruines d'Hautecoeur pour une misère, dix
+mille francs je crois, dans l'intention de réparer le château, où il
+rêvait de s'installer avec sa femme. Pendant neuf mois, ils avaient vécu
+cachés au fond d'une vieille propriété de l'Anjou, refusant de voir
+personne, trouvant les heures trop courtes.... Paule eut un fils et
+mourut.
+
+Hubert, en train de tamponner le dessin avec une poncette chargée de
+blanc, avait levé la tête, très pâle.
+
+--Ah! le malheureux, murmura-t-il.
+
+--On raconte qu'il faillit en mourir, continua Hubertine. Une semaine
+plus tard, il entrait dans les ordres. Il y a vingt ans de cela, et il
+est évêque aujourd'hui.... Mais ce qu'on ajoute, c'est que, pendant vingt
+ans, il a refusé de voir son fils, cet enfant qui avait coûté la vie à
+sa mère. Il s'en était débarrassé, en le plaçant chez un oncle de
+celle-ci, un vieil abbé, ne voulant pas même en recevoir des nouvelles,
+tâchant d'oublier son existence.
+
+Un jour qu'on lui envoyait un portrait du petit, il crut revoir sa chère
+morte, on le trouva sur le plancher, raidi, comme abattu d'un coup de
+marteau.... Et puis, l'âge, la prière, ont dû apaiser ce grand chagrin,
+car le bon curé Comille me disait hier que Monseigneur venait enfin
+d'appeler son fils près de lui.
+
+Angélique, ayant terminé la rose, si fraîche que l'odeur semblait s'en
+exhaler du satin, regardait de nouveau par la fenêtre ensoleillée, les
+yeux noyés d'une rêverie. Elle répéta à voix basse:
+
+--Le fils de Monseigneur....
+
+Hubertine achevait son histoire.
+
+--Un jeune homme beau comme un dieu, paraît-il. Son père désirait en
+faire un prêtre. Mais le vieil abbé n'a pas voulu, le petit manquant
+tout à fait de vocation.... Et des millions! cinquante à ce qu'on
+raconte! Oui, sa mère lui aurait laissé cinq millions, qui, placés en
+achat de terrains, à Paris, en représenteraient plus de cinquante
+maintenant. Enfin, riche comme un roi!--Riche comme un roi, beau comme
+un dieu, répéta inconsciemment Angélique, de sa voix de songe.
+
+Et, d'une main machinale, elle prit sur le métier une broche chargée de
+fil d'or, pour se mettre à la broderie en guipure d'un grand lis. Après
+avoir dépassé la fil du bec de la broche, elle en fixa le bout avec un
+point de soie, au bord même du vélin, qui faisait épaisseur. Puis,
+travaillant, elle dit encore, sans achever sa pensée, perdue dans le
+vague de son désir:
+
+--Oh! moi, ce que je voudrais, ce que je voudrais....
+
+Le silence retomba, profond, troublé seulement par un chant affaibli qui
+venait de l'église. Hubert ordonnait son dessin, en repassant, avec un
+pinceau, toutes les lignes pointillées de la ponçure; et les ornements
+de la chape apparaissaient ainsi, en blanc, sur la soie rouge. Ce fut
+lui qui, de nouveau, parla.
+
+--Ces temps anciens, c'était si magnifique! Les seigneurs portaient des
+vêtements tout raides de broderies. À Lyon, on en vendait l'étoffe
+jusqu'à six cents livres l'aune. Il faut lire les statuts et ordonnances
+des maîtres brodeurs, où il est dit que les brodeurs du roi ont le droit
+de réquisitionner par la force armée les ouvrières des autres maîtres....
+Et nous avions des armoiries: d'azur, à la fasce diaprée d'or,
+accompagnée de trois fleurs de lis de même, deux en chef, une en
+pointe.... Ah! c'était beau, il y a longtemps!
+
+Il se tut, tapa de l'ongle sur le métier, pour en détacher les
+poussières. Puis, il reprit:
+
+--À Beaumont, on raconte encore sur les Hautecoeur une légende que ma
+mère me répétait souvent, quand j'étais petit.... Une peste affreuse
+ravageait la ville, la moitié des habitants avait déjà succombé, lorsque
+Jean V, celui qui a rebâti la forteresse, s'aperçut que Dieu lui
+envoyait le pouvoir de combattre le fléau. Alors, il se rendit nu-pieds
+chez les malades, s'agenouilla, les baisa sur la bouche; et, dès que ses
+lèvres les avaient touchés, en disant: «Si Dieu veut, je veux», les
+malades étaient guéris. Voilà pourquoi ces mots sont restés la devise
+des Hautecoeur, qui, tous, depuis ce temps, guérissent.
+
+La peste.... Ah! de fiers hommes! une dynastie! Monseigneur, lui, avant
+d'entrer dans les ordres, se nommait Jean XII, et le prénom de son fils
+doit être également suivi d'un chiffre, comme celui d'un prince.
+
+Chacune de ses paroles berçait et prolongeait la rêverie d'Angélique.
+Elle répétait, de la même voix chantante:
+
+--Oh! ce que je voudrais, moi, ce que je voudrais....
+
+Tenant la broche, sans toucher au fil, elle guipait l'or, en le
+conduisant de droite à gauche, sur le vélin, alternativement, et en le
+fixant, à chaque retour, avec un point de soie. Le grand lis d'or, peu à
+peu, fleurissait.
+
+--Oh! ce que je voudrais, ce que je voudrais, ce serait d'épouser un
+prince.... Un prince que je n'aurais jamais vu, qui viendrait un soir, au
+jour tombant, me prendre par la main et m'emmener dans un palais.... Et
+ce que je voudrais, ce serait qu'il fût très beau, très riche, oh! le
+plus beau, le plus riche que la terre eût jamais porté! Des chevaux que
+j'entendrais hennir sous mes fenêtres, des pierreries dont le flot
+ruissellerait sur mes genoux, de l'or, une pluie, un déluge d'or, qui
+tomberait de mes deux mains, dès que je les ouvrirais.... Et ce que je
+voudrais encore, ce serait que mon prince m'aimât à la folie, afin
+moi-même de l'aimer comme une folle! Nous serions très jeunes, très
+purs et très nobles, toujours, toujours!...
+
+Hubert, abandonnant son métier, s'était approché en souriant; tandis
+qu'Hubertine, amicale, menaçait la jeune fille du doigt.
+
+--Ah! vaniteuse, ah! gourmande, tu es donc incorrigible?
+
+Te voilà partie avec ton besoin d'être reine. Ce rêve-là, c'est moins
+vilain que de voler le sucre et de répondre des insolences.
+
+Mais, au fond, va! le diable est dessous, c'est la passion, c'est
+l'orgueil qui parlent.
+
+Gaiement, Angélique la regardait.
+
+--Mère, mère, qu'est-ce que vous dîtes?... Est-ce donc une faute, d'aimer
+ce qui est beau et riche? Je l'aime, parce que c'est beau, parce que
+c'est riche, et que ça me tient chaud, il me semble, là, dans le
+coeur.... Vous savez bien que je ne suis pas intéressée. L'argent, ah!
+vous verriez ce que j'en ferais, de l'argent, si j'en avais beaucoup. Il
+en pleuvrait sur la ville, il en coulerait chez les misérables. Une
+vraie bénédiction, plus de misère! D'abord, vous et père, je vous
+enrichirais, je voudrais vous voir avec des robes et des habits de
+brocart, comme une dame et un seigneur de l'ancien temps.
+
+Hubertine haussa les épaules.
+
+--Folle!... Mais, mon enfant, tu es pauvre, toi, tu n'auras pas un sou
+en mariage. Comment peux-tu rêver un prince? Tu épouserais donc un homme
+plus riche que toi?
+
+--Comment si je l'épouserais! Et elle avait un air de stupéfaction
+profonde.
+
+--Ah! oui, je l'épouserais!... Puisqu'il aurait de l'argent, lui, à quoi
+bon en avoir, moi? Je lui devrais tout, je l'aimerais bien plus.
+
+Ce raisonnement victorieux enchanta Hubert. Il partait volontiers avec
+l'enfant, sur l'aile d'un nuage. Il cria:
+
+--Elle a raison.
+
+--Mais sa femme lui jeta un coup d'oeil mécontent. Elle devenait sévère.
+
+--Ma fille, tu verras plus tard, tu connaîtras la vie.
+
+--La vie, je la connais.
+
+--Où aurais-tu pu la connaître?... Tu es trop jeune, tu ignores le mal.
+Va, le mal existe, et tout-puissant.
+
+--Le mal, le mal....
+
+Angélique articulait lentement ce mot, pour en pénétrer le sens. Et,
+dans ses yeux purs, c'était la même surprise innocente.
+
+Le mal, elle le connaissait bien, la Légende le lui avait assez montré.
+N'était-ce pas le diable, le mal? et n'avait-elle pas vu le diable
+toujours renaissant, mais toujours vaincu? À chaque bataille, il restait
+par terre; roué de coups, pitoyable.
+
+--Le mal, ah! mère, si vous saviez comme je m'en moque!...
+
+On n'a qu'à se vaincre, et l'on vit heureux.
+
+Hubertine eut un geste d'inquiétude chagrine.
+
+--Tu me ferais repentir de t'avoir élevée dans cette maison, seule avec
+nous, à l'écart de tous, ignorante à ce point de l'existence.... Quel
+paradis rêves-tu donc? comment t'imagines-tu le monde?
+
+La face de la jeune fille s'éclairait d'un vaste espoir, tandis que,
+penchée, elle menait la broche, du même mouvement continu.
+
+--Vous me croyez donc bien sotte, mère?... Le monde est plein de braves
+gens. Quand on est honnête et qu'on travaillé, on en est récompensé,
+toujours.... Oh! je sais, il y a des méchants aussi, quelques-uns. Mais
+est-ce qu'ils comptent? On ne les fréquente pas, ils sont vite punis....
+Et puis, voyez-vous, le monde, ça me produit de loin l'effet d'un grand
+jardin, oui! d'un parc immense, tout plein de fleurs et de soleil. C'est
+si bon de vivre, la vie est si douce, qu'elle ne peut pas être mauvaise.
+
+Elle s'animait, comme grisée par l'éclat des soies et de l'or.
+
+--Le bonheur, c'est très simple. Nous sommes heureux, nous autres. Et
+pourquoi? parce que nous nous aimons. Voilà! ce n'est pas plus
+difficile.... Aussi, vous verrez, quand viendra celui que j'attends. Nous
+nous reconnaîtrons tout de suite. Je ne l'ai jamais vu, mais je sais
+comment il doit être. Il entrera, il dira: Je viens te prendre. Alors,
+je dirai: Je t'attendais, prends-moi. Il me prendra, et ce sera fait,
+pour toujours. Nous irons dans un palais dormir sur un lit d'or,
+incrusté de diamants. Oh! c'est très simple!
+
+--Tu es folle, tais-toi! interrompit sévèrement Hubertine.
+
+Et, la voyant excitée, près de monter encore dans le rêve:
+
+--Tais-toi! tu me fais trembler.... Malheureuse, quand nous te marierons
+à quelque pauvre diable, tu te briseras les os, en retombant sur la
+terre. Le bonheur, pour nous misérables, n'est que dans l'humilité et
+l'obéissance.
+
+Angélique continuait de sourire, avec une obstination tranquille.
+
+--Je l'attends, et il viendra.
+
+--Mais elle a raison! s'écria Hubert, soulevé lui aussi, emporté dans
+sa fièvre. Pourquoi la grondes-tu?... Elle est assez belle pour qu'un
+roi nous la demande. Tout arrive.
+
+Tristement, Hubertine leva sur lui ses beaux yeux de sagesse.
+
+--Ne l'encourage donc pas à mal faire. Mieux que personne tu sais ce
+qu'il en coûte de céder à son coeur.
+
+Il devint très pâle, de grosses larmes parurent au bord de ses
+paupières. Tout de suite, elle avait eu regret de la leçon, elle s'était
+levée pour lui prendre les mains. Mais, lui, se dégagea, répéta d'une
+voix bégayante:
+
+--Non, non, j'ai eu tort. Tu entends, Angélique, il faut écouter ta
+mère. Nous sommes deux fous, elle seule est raisonnable....
+
+J'ai eu tort, j'ai eu tort....
+
+Trop agité pour s'asseoir, laissant la chape qu'il venait de tendre, il
+s'occupa à coller une bannière, terminée et restée sur le métier. Après
+avoir pris le pot de colle de Flandre dans le bahut, il enduisit au
+pinceau l'envers de l'étoffe, ce qui consolidait la broderie. Ses lèvres
+avaient gardé un petit frisson, il ne parla plus. Mais, si Angélique,
+obéissante, se taisait également, elle continuait tout bas, elle montait
+plus haut, plus haut encore, dans l'au-delà du désir; et tout le disait
+en elle, sa bouche que l'extase entrouvrait, ses yeux où se reflétait
+l'infini bleu de sa vision. Maintenant, ce rêve de fille pauvre, elle le
+brodait de son fil d'or; c'était de lui que naissaient, sur le satin
+blanc, et les grands lis, et les roses, et le chiffre de Marie. La tige
+du lis, en couchure chevronnée, avait l'élancement d'un jet de lumière,
+tandis que les feuilles longues et minces, faites de paillettes cousues
+chacune avec un brin de cannetille, retombaient en une pluie d'étoiles.
+Au centre, le chiffre de Marie était l'éblouissement, d'un relief d'or
+massif, ouvragé de guipure et de gaufrure, brûlant comme une gloire de
+tabernacle, dans l'incendie mystique de ses rayons. Et les roses de
+soies tendres vivaient, et la chasuble entière resplendissait, toute
+blanche, miraculeusement fleurie d'or.
+
+Au bout d'un long silence, Angélique leva la tête. Elle regarda
+Hubertine d'un air de malice, elle hocha le menton, en répétant:
+
+--Je l'attends, et il viendra.
+
+C'était fou, cette imagination. Mais elle s'entêtait. Cela se passerait
+ainsi, elle en était sûre. Rien n'ébranlait sa conviction souriante.
+
+--Quand je te dis, mère, que ces choses arriveront.
+
+Hubertine prit le parti de plaisanter. Et elle la taquina.
+
+--Mais je croyais que tu ne voulais pas te marier. Tes saintes, qui
+t'ont tourné la tête, ne se mariaient pas, elles. Plutôt que de s'y
+soumettre, elles convertissaient leurs fiancés, elles se sauvaient de
+chez leurs parents et se laissaient couper le cou.
+
+La jeune fille écoutait, ébahie. Puis, elle éclata d'un grand rire.
+Toute sa santé, tout son amour de vivre, chantait dans cette gaieté
+sonore. Ça datait de si loin, les histoires des saintes! Les temps
+avaient bien changé, Dieu triomphant ne demandait plus à personne de
+mourir pour lui. Dans la Légende, le merveilleux l'avait prise, plus que
+le mépris du monde et le goût de la mort. Ah! oui, certes, elle voulait
+se marier, et aimer, et être aimée, et être heureuse!
+
+La grosse cloche de la tour se mit à sonner, un vol de moineaux s'envola
+d'un lierre énorme, qui encadrait, une des fenêtres de l'abside. Dans
+l'atelier, Hubert, toujours, muet, venait de pendre la bannière tendue,
+encore humide de colle, pour qu'elle séchât, à un des grands clous de
+fer scellés au mur.
+
+Le soleil, en tournant, se déplaçait, égayait les vieux outils, le
+diligent, les tourrettes d'osier, le tatignon de cuivre; et, comme il
+gagnait les deux ouvrières, le métier où elles travaillaient flamba,
+avec ses ensubles et ses lattes vernies par l'usagé, avec tout ce qui
+trottait sur l'étoffe, les cannetilles et les paillettes du pâté, les
+bobines de soie, les broches chargées d'or fin.
+
+Alors, dans ce rayonnement tiède de printemps, Angélique regarda le
+grand lis symbolique qu'elle avait terminé. Puis, elle répondit de son
+air d'allégresse confiante:
+
+--Mais c'est Jésus que je veux!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Malgré sa gaieté vivace, Angélique aimait la solitude; et c'était avec
+la joie d'une véritable récréation qu'elle se retrouvait seule dans sa
+chambre, le matin et le soir: elle s'y abandonnait, elle y goûtait
+l'escapade de ses songeries. Parfois même, au cours de la journée,
+lorsqu'elle pouvait y courir un instant, elle en était heureuse comme
+d'une fuite, en pleine liberté. La chambre, très vaste, tenait toute
+une moitié du comble, dont le grenier occupait le reste. Elle était
+entièrement blanchie à la chaux, les murs, les solives, jusqu'aux
+chevrons apparents des parties mansardées; et, dans cette nudité
+blanche, les vieux meubles de chêne semblaient noirs. Lors des
+embellissements du salon et de la chambre à coucher, en bas, où avait
+monté là l'antique mobilier, datant de toutes les époques: un coffre de
+la Renaissance, une table et des chaises Louis XIII, un énorme lit Louis
+XIV, une très belle armoire Louis XV.
+
+Seuls, le poêle, en faïence blanche, et la table de toilette, une petite
+table recouverte de toile cirée, juraient, au milieu de ces vieilleries
+vénérables. Drapé dans une ancienne Perse rose, à bouquets de bruyères,
+si pâlie qu'elle était devenue d'un rose éteint, soupçonné à peine,
+l'énorme lit surtout gardait la majesté de son grand âge. Mais ce qui
+plaisait à Angélique, c'était le balcon. Des deux portes-fenêtres
+d'autrefois, l'une, celle de gauche, avait été condamnée, simplement à
+l'aide de clous; et le balcon, qui jadis régnait sur la largeur de
+l'étage, n'existait plus que devant la fenêtre de droite. Comme les
+solives, dessous, étaient encore bonnes, on avait remis un parquet et
+vissé dessus une rampe de fer, à la place de l'ancienne balustrade
+pourrie. C'était là un coin charmant, une sorte de niche, sous la pointe
+du pignon, que fermaient des voliges, remplacées au commencement de ce
+siècle. Lorsqu'on se penchait, on voyait toute la façade sur le jardin,
+très caduque celle-ci, avec son soubassement de petites pierres
+taillées, ses pans de bois garnis de briques apparentes, ses larges
+baies, aujourd'hui réduites. En bas, la porte de la cuisine était
+surmontée d'un auvent, recouvert de zinc. Et, en haut, les dernières
+sablières, qui avançaient d'un mètre, ainsi que le faîtage du comble, se
+trouvaient consolidées par de grandes consoles, dont le pied s'appuyait
+au bandeau du rez-de-chaussée. Cela mettait le balcon dans toute une
+végétation de charpentes, au fond d'une forêt de vieux bois, que
+verdissaient des giroflées et des mousses.
+
+Depuis qu'elle occupait la chambre, Angélique avait passé là bien des
+heures, accoudée à la rampe, regardant. D'abord, sous elle, s'enfonçait
+le jardin, que de grands buis assombrissaient de leur éternelle verdure;
+dans un angle, contre l'église, un bouquet de maigres lilas entourait un
+vieux banc de granit; tandis que, dans l'autre angle, à moitié cachée
+par un lierre dont le manteau couvrait tout le mur du fond, se trouvait
+une petite porte débouchant sur le Clos-Marie, vaste terrain laissé
+inculte. Ce Clos-Marie était l'ancien verger des moines. Un ruisseau
+d'eau vive le traversait, la Chevrote, où les ménagères des maisons
+voisines avaient l'autorisation de laver leur linge; des familles de
+pauvres se terraient dans les ruines d'un ancien moulin écroulé; et
+personne autre n'habitait le champ, que la ruelle des Guerdaches reliait
+seule à la rue Magloire, entre les hautes murailles de l'Évêché et
+celles de l'hôtel Voincourt. En été, les ormes centenaires des deux
+parcs barraient de leurs cimes de feuillage l'horizon étroit, qui était
+fermé au midi par la croupe géante de l'église. Ainsi enclavé de toutes
+parts, le Clos-Marie dormait dans la paix de son abandon, envahi
+d'herbes folles, planté de peupliers et de saules que le vent avait
+semés. Parmi les cailloux, la Chevrote bondissait, chantante, d'une
+musique continue de cristal.
+
+Jamais Angélique ne se lassait, en face de ce coin perdu.
+
+Et, pendant sept années pourtant, elle n'y avait retrouvé chaque matin
+que le spectacle déjà regardé la veille. Les arbres de l'hôtel
+Voincourt, dont la façade donnait sur la Grand Rue, étaient si touffus,
+que, l'hiver seulement, elle distinguait la fille de la comtesse,
+Claire, une enfant de son âge. Dans le jardin de l'Évêché, c'était une
+épaisseur de branches plus profonde encore, elle avait tenté en vain de
+reconnaître la soutane de Monseigneur; et la vieille grille garnie de
+volets, qui s'ouvrait sur le clos, devait être condamnée depuis
+longtemps car elle ne se souvenait pas de l'avoir vue entrebâillée une
+seule fois, même pour livrer passage à un jardinier. En dehors des
+ménagères battant leur linge, elle n'apercevait toujours là que les
+mêmes petits pauvres en guenilles, couchés dans les herbes.
+
+Le printemps, cette année, fut d'une douceur exquise. Elle avait seize
+ans, et jusqu'à ce jour, ses regards seuls s'étaient plu à voir reverdir
+le Clos-Marie, sous les soleils d'avril. Il a poussée des feuilles
+tendres, la transparence des soirées chaudes, tout le renouveau odorant
+de la terre, simplement, l'amusait.
+
+Mais cette année, au premier bourgeon, son coeur venait de battre. Il y
+avait, en elle, un émoi grandissant; depuis que montaient les herbes, et
+que le vent lui apportait l'odeur plus forte des verdures. Des angoisses
+brusques, sans cause, la serraient à la gorge. Un soir, elle se jeta
+dans les bras d'Hubertine, pleurant, n'ayant aucun sujet de chagrin,
+bien heureuse au contraire.
+
+La nuit, surtout, elle faisait des rêves délicieux, elle voyait passer
+des ombres, elle défaillait en des ravissements, qu'elle n'osait se
+rappeler au réveil, confuse de ce bonheur que lui donnaient les anges.
+Parfois, au fond de son grand lit, elle s'éveillait en sursaut, les deux
+mains jointes, serrées contre sa poitrine; et il lui fallait sauter
+pieds nus sur le carreau de sa chambre, tant elle étouffait; et elle
+courait ouvrir la fenêtre, elle restait là, frissonnante, éperdue, dans
+ce bain d'air frais qui la calmait.
+
+C'était un émerveillement continuel, une surprise de ne pas se
+reconnaître, de se sentir comme agrandie de joies et de douleurs qu'elle
+ignorait, toute la floraison enchantée de la femme.
+
+Eh! quoi, vraiment, les lilas et les cytises invisibles de l'Évêché
+avaient une odeur si douce, qu'elle ne la respirait plus, sans qu'un
+flot rose lui montât aux joues? Jamais encore elle ne s'était aperçue de
+cette tiédeur des parfums, qui, maintenant, l'effleuraient d'une haleine
+vivante. Et, aussi, comment n'avait-elle pas remarqué, les années
+précédentes, un grand paulownia en fleur, dont l'énorme bouquet violâtre
+apparaissait entre deux ormes du jardin des Voincourt? Cette année, dès
+qu'elle le regardait, une émotion troublait ses yeux, tellement ce
+violet pâle lui allait au coeur. De même, elle ne se souvenait point
+d'avoir entendu la Chevrote causer si haut sur les cailloux, parmi les
+joncs de ses rives. Le ruisseau parlait sûrement, elle l'écoutait dire
+des mots vagues, toujours répétés, qui l'emplissaient de trouble,
+N'était-ce donc plus le champ d'autrefois, que tout l'y étonnait et y
+prenait de la sorte des sens nouveaux? ou bien était-ce elle, plutôt,
+qui changeait, pour y sentir, y voir et y entendre germer la vie?...
+
+Mais la cathédrale, à sa droite, la masse énorme qui bouchait le ciel,
+la surprenait plus encore. Chaque matin, elle s'imaginait la voir pour
+la première fois, émue de sa découverte, comprenant que ces vieilles
+pierres aimaient et pensaient comme elle. Cela n'était point raisonné,
+elle n'avait aucune science, elle s'abandonnait à l'envolée mystique de
+la géante, dont l'enfantement avait duré trois siècles et où se
+superposaient les croyances des générations. En bas, elle était
+agenouillée, écrasée par la prière, avec les chapelles romanes du
+pourtour, aux fenêtres à plein cintre, nues, ornées seulement de minces
+colonnettes, sous les archivoltes. Puis, elle se sentait soulevée, la
+face et les mains au ciel, avec les fenêtres ogivales de la nef,
+construites quatre-vingts ans plus tard, de hautes fenêtres légères,
+divisées par des meneaux qui portaient des arcs brisés et des roses.
+Puis, elle quittait le sol, ravie, toute droite, avec les contreforts et
+les arcs-boutants du choeur, repris et ornementés deux siècles après, en
+plein flamboiement du gothique, chargés de clochetons, d'aiguilles et de
+pinacles:
+
+Des gargouilles, au pied des arcs-boutants, déversaient les eaux des
+toitures. On avait ajouté une balustrade garnie de trèfles, bordant la
+terrasse, sur les chapelles absidales. Le comble, également, était orné
+de fleurons. Et tout l'édifice fleurissait, à mesure qu'il se
+rapprochait du ciel, dans un élancement continu, délivré de l'antique
+terreur sacerdotale, allant se perdre au sein d'un Dieu de pardon et
+d'amour. Elle en avait la sensation physique, elle en était allégée et
+heureuse, comme d'un cantique qu'elle aurait chanté, très pur, très fin,
+se perdant très haut.
+
+D'ailleurs, la cathédrale vivait. Des hirondelles, par centaines,
+avaient maçonné leurs nids sous les ceintures de trèfles, jusque dans
+les creux des clochetons et des pinacles; et, continuellement, leurs
+vols effleuraient les arcs-boutants et les contreforts, qu'ils
+peuplaient. C'étaient aussi les ramiers des ormes de l'évêché, qui se
+rengorgeaient au bord des terrasses, allant à petits pas, ainsi que des
+promeneurs. Parfois, perdu dans le bleu, à peine gros comme une mouche,
+encore beau se lissait les plumes, à la pointe d'une aiguille. Des
+plantes, toute une flore, les lichens, les graminées qui poussent aux
+fentes des murailles, animaient les vieilles pierres du sourd travail de
+leurs racines. Les jours de grandes pluies, l'abside entière
+s'éveillait et grondait, dans le ronflement de l'averse battant les
+feuilles de plomb du comble, se déversant par les rigoles des galeries,
+roulant d'étage en étage avec la clameur d'un torrent débordé. Même les
+coups de vent terribles d'octobre et de mars lui donnaient une âme, une
+voix de colère et de plainte, quand ils soufflaient au travers de sa
+forêt de pignons et d'arcatures, de colonnettes et de roses. Le soleil
+enfin la faisait vivre, du jeu mouvant de la lumière, depuis le matin,
+qui la rajeunissait d'une gaieté blonde, jusqu'au soir, qui, sous les
+ombres lentement allongées, la noyait d'inconnu. Et elle avait son
+existence intérieure, comme le battement de ses veines, les cérémonies
+dont elle, vibrait toute, avec le branle des cloches, la musique des
+orgues, le chant des prêtres.
+
+Toujours la vie frémissait en elle: des bruits perdus, le murmure d'une
+messe basse; l'agenouillement léger d'une femme, un frisson à peine
+deviné, rien que l'ardeur dévote d'une prière, dite sans paroles, bouche
+close.
+
+Maintenant que les jours croissaient, Angélique, le matin et le soir,
+restait longuement accoudée au balcon, côte à côte avec sa grande amie
+la cathédrale. Elle l'aimait plus encore le soir, quand elle n'en voyait
+que la masse énorme se détacher d'un bloc sur le ciel étoilé. Les plans
+se perdaient, à peine distinguait-elle les arcs-boutants jetés comme des
+ponts dans le vide. Elle la sentait éveillée sous les ténèbres, pleine
+d'une songerie de sept siècles, grande des foules qui avaient espéré et
+désespéré devant ses autels. C'était une veille continue, venant de
+l'infini du passé, allant à l'éternité de l'avenir, la veille
+mystérieuse et terrifiante d'une maison où Dieu ne pouvait dormir. Et,
+dans la masse noire, immobile et vivante, ses regards retournaient
+toujours à la fenêtre d'une chapelle du choeur, au ras des arbustes du
+Clos-Marie, la seule qui s'allumât, ainsi qu'un oeil vague ouvert sur la
+nuit. Derrière, à l'angle d'un pilier, brûlait une lampe de sanctuaire.
+Justement, cette chapelle était celle que les abbés d'autrefois avaient
+donnée à Jean V d'Hautecoeur et à ses descendants, avec le droit d'y
+être ensevelis, en récompense de leur largesse. Consacrée à saint
+Georges, elle avait un vitrail du douzième siècle, où l'on voyait peinte
+la légende du saint. Dès le crépuscule, la légende renaissait de
+l'ombre, lumineuse, comme une apparition; et c'était pourquoi Angélique,
+les yeux rêveurs et charmés, aimait la fenêtre.
+
+Le fond du vitrail était bleu, la bordure, rouge. Sur ce fond d'une
+sombre richesse, les personnages, dont les draperies volantes
+indiquaient le nu, s'enlevaient en teintes vives, chaque partie faite de
+verres colorés, ombrés de noir, pris dans les plombs. Trois scènes de
+la légende, superposées, occupaient la fenêtre, jusqu'à l'archivolte.
+Dans le bas, la fille du roi, sortie de la ville en habits royaux, pour
+être mangée, rencontrait saint Georges, près de l'étang, d'où émergeait
+déjà la tête du monstre; et une banderole portait ces mots: «Bon
+chevalier, ne te peris pas pour moy, car tu ne me pourrois ayder ne
+delivrer, mais periroys avec moy.» Puis, au milieu, c'était le combat,
+le saint à cheval traversant le monstre de part en part, ce
+qu'expliquait cette phrase: «George brandit tellement sa lance qu'il
+navra le dragon et le gecta à terre.» Enfin, au-dessus, la fille du roi
+emmenait à la ville le monstre vaincu:
+
+«George dist: gecte luy ta ceincture entour le col, et ne te doubte en
+rien, belle fille. Et quant elle eut ce faict, le dragon la suyvit comme
+un tres debonnaire chien.» Lors de son exécution, le vitrail devait être
+surmonté, dans le plein cintre, d'un motif d'ornement. Mais, plus tard,
+quand la chapelle appartint aux Hautecoeur, ils remplacèrent ce motif
+par leurs armes.
+
+Et c'était ainsi que, durant les nuits obscures, flambaient, au dessus
+de la légende, des armoiries de travail plus récent, éclatantes.
+Écartelé, un et quatre, deux et trois, de Jérusalem et d'Hautecoeur; de
+Jérusalem, qui est d'argent à la croix potencée d'or, cantonnées de
+quatre croisettes de même; d'Hautecoeur, qui est d'azur à la forteresse
+d'or, avec un écusson de sable au coeur d'argent en abîme, le tout
+accompagné de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe.
+L'écu était soutenu, de dextre et de senestre, par deux chimères d'or,
+et timbré, au milieu d'un plumail d'azur, du casque d'argent, damasquiné
+d'or, taré de front et fermé d'onze grilles, qui est le casque des ducs,
+maréchaux de France, seigneurs titrés et chefs de compagnies
+souveraines. Et, pour devise: «Si Dieu volt ie vueil.».
+
+Peu à peu, à force de le voir perçant le monstre de sa lance, tandis que
+la fille du roi levait ses mains jointes, Angélique s'était passionnée
+pour saint Georges. À cette distance, elle distinguait mal les figures,
+elle les apercevait dans un agrandissement de songe, la fille mince,
+blonde, avec son propre visage, le saint candide et superbe, d'une
+beauté d'archange.
+
+C'était elle qu'il venait délivrer, elle lui aurait baisé les mains de
+gratitude. Et, à cette aventure qu'elle rêvait confusément, une
+rencontre au bord d'un lac, un grand péril dont la sauvait un jeune
+homme plus beau que le jour, se mêlait le souvenir de sa promenade au
+château d'Hautecoeur, toute une évocation du donjon féodal, debout sur
+le ciel, peuplé des hauts seigneurs de jadis. Les armoiries luisaient
+comme un astre des nuits d'été, elle les connaissait bien, les lisait
+couramment, avec leurs mots sonores, elle qui brodait souvent des
+blasons. Jean V s'arrêtait de porte en porte, dans la ville ravagée par
+la peste, montait baiser les mourants sur la bouche et les guérissait,
+en disant: «Si, Dieu veut, je veux.» Félicien III, prévenu qu'une
+maladie empêchait Philippe le Bel de se rendre en Palestine, y allait
+pour lui, pieds nus, un cierge au poing, ce qui lui avait fait octroyer
+un quartier des armes de Jérusalem. D'autres, d'autres histoires
+s'évoquaient, surtout celle des dames d'Hautecoeur, les Mortes
+heureuses, ainsi que les nommait la légende. Dans la famille, les femmes
+mouraient jeunes, en plein bonheur. Parfois, deux, trois générations
+étaient épargnées, puis la mort reparaissait, souriante, avec des mains
+douces, et emportait la fille ou la femme d'un Hautecoeur, les plus
+vieilles à vingt ans, au moment de quelque grande félicité d'amour,
+Laurette, fille de Raoul Ier, le soir de ses fiançailles avec son cousin
+Richard, qui habitait le château, s'étant mise à sa fenêtre, l'aperçut
+à la sienne, de la tour de David à la tour de Charlemagne; et elle crut
+qu'il l'appelait, et comme un rayon de lune jetait entre eux un pont de
+clarté, elle marcha vers lui; mais, au milieu, dans sa hâte, un faux pas
+la fit sortir du rayon, elle tomba et se brisa au pied des tours; si
+bien que, depuis ce temps, chaque nuit, lorsque la lune est pure, elle
+marche dans l'air, autour du château, que baigne de blancheur le muet
+frôlement de sa robe immense. Balbine, femme d'Hervé VII, crut pendant
+six mois son mari tué à la guerre; puis, un matin qu'elle l'attendait
+toujours, au sommet du donjon, elle le reconnut sur la route qui
+rentrait, elle descendit en courant, si éperdue de joie, qu'elle en
+mourut à la dernière marche de l'escalier; et, aujourd'hui, au travers
+des ruines, dès que tombait le crépuscule, elle descendait encore, on la
+voyait courir d'étage en étage, filer par les couloirs et les pièces,
+passer comme une ombre derrière les fenêtres béantes, ouvertes sur le
+vide. Toutes revenaient, Ysabeau, Gudule, Yvonne, Austreberthe, toutes
+les Mortes heureuses, aimées de la mort qui leur avait épargné la vie,
+en les enlevant d'un coup d'aile, très jeunes, dans le ravissement de
+leur premier bonheur. Certaines nuits, leur vol blanc emplissait le
+château, ainsi qu'un vol de colombes.
+
+Et jusqu'à la dernière d'elles, la mère du fils de Monseigneur, qu'on
+avait trouvée étendue sans vie devant le berceau de son enfant, où,
+malade, elle s'était traînée pour mourir, foudroyée par la joie de
+l'embrasser. Ces histoires hantaient l'imagination d'Angélique: elle en
+parlait comme de faits certains, arrivés la veille; elle avait lu les
+noms de Laurette et de Balbine sur de vieilles pierres tombales,
+encastrées dans les murs de la chapelle. Alors, pourquoi donc ne
+mourrait-elle pas toute jeune, heureuse elle aussi? Les armoiries
+rayonnaient, le saint descendait de son vitrail, et elle était ravie au
+ciel, dans le petit souffle d'un baiser. La Légende le lui avait
+enseigné: n'est-ce pas le miracle qui est la règle commune, le train
+ordinaire des choses? Il existe à l'état aigu, continu, s'opère avec une
+facilité extrême, à tous propos, se multiplie, s'étale, déborde, même
+inutilement, pour le plaisir de nier les lois de la nature. On vit de
+plain-pied avec Dieu. Abagar, roi d'Edesse, écrit à Jésus qui lui
+répond.
+
+Ignace reçoit des lettres de la Vierge. En tous lieux, la Mère et le
+Fils apparaissent, prennent des déguisements, causent d'un air de
+bonhomie souriante. Lorsqu'il les rencontre, Étienne est plein de
+familiarité. Toutes les vierges épousent Jésus, les martyrs montent au
+ciel s'unir à Marie. Et, quant aux anges et aux saints, ils sont les
+ordinaires compagnons des hommes, vont, viennent, passent au travers des
+murs, se montrent en rêve, parlent du haut des nuages, assistent à la
+naissance et à la mort, soutiennent dans les supplices, délivrent des
+cachots, apportent des réponses, font des commissions. Sur leurs pas,
+c'est une floraison inépuisable de prodiges. Sylvestre attache la gueule
+d'un dragon avec un fil. La terre se hausse, pour servir de siège à
+Hilaire, que ses compagnons voulaient humilier.
+
+Une pierre précieuse tombe dans le calice de saint Loup. Un arbre écrase
+les ennemis de saint Martin, un chien lâche un lièvre, un incendie cesse
+de brûler, quand il l'ordonne. Marie l'Égyptienne marche sur la mer, des
+mouches à miel s'échappent de la bouche d'Ambroise, à sa naissance.
+Continuellement, les saints guérissent les yeux malades, les membres
+paralysés ou desséchés, la lèpre, la peste surtout. Pas une maladie ne
+résiste au signe de la croix. Dans une foule, les souffrants et les
+faibles sont mis à part, pour être guéris en masse, d'un coup de foudre.
+La mort est vaincue, les résurrections sont si fréquentes, qu'elles
+rentrent dans les petits événements de chaque jour. Et, lorsque les
+saints eux-mêmes ont rendu l'âme, les prodiges ne s'arrêtent pas, ils
+redoublent, ils sont comme les fleurs vivaces de leurs tombeaux. Deux
+fontaines d'huile, remède souverain, coulent des pieds et de la tête de
+Nicolas.
+
+Une odeur de rose monte du cercueil de Cécile, quand on l'ouvre. Celui
+de Dorothée est plein de manne. Tous les os des vierges et des martyrs
+confondent les menteurs, forcent les voleurs à restituer leurs larcins,
+exaucent les voeux des femmes stériles, rendent la santé aux moribonds.
+Plus rien n'est impossible, l'invisible règne, l'unique loi est le
+caprice du surnaturel.
+
+Dans les temples, les enchanteurs s'en mêlent, on voit des faucilles
+faucher toutes seules et des serpents d'airain se mouvoir, on entend des
+statues de bronze rire et des loups chanter.
+
+Aussitôt, les saints répondent, les accablent: des hosties sont changées
+en chair vivante, des images du Christ laissent échapper du sang, des
+bâtons plantés en terre fleurissent, des sources jaillissent, des pains
+chauds se multiplient aux pieds des indigents, un arbre s'incline et
+adore Jésus; et encore les têtes coupées parlent, les calices brisés se
+réparent d'eux-mêmes, la pluie s'écarte d'une église pour noyer les
+palais voisins, la robe des solitaires ne s'use point, se refait à
+chaque saison, comme une peau de bête. En Arménie, les persécuteurs
+jettent à la mer les cercueils de plomb de cinq martyrs, et celui qui
+contient la dépouille de l'apôtre Barthélemy prend la tête, et les
+quatre autres l'accompagnent, pour lui faire honneur, et tous, dans le
+bel ordre d'une escadre, ils flottent lentement sous la brise, par de
+longues étendues de mer, jusqu'aux rives de Sicile.
+
+Angélique croyait fermement aux miracles. Dans son ignorance, elle
+vivait entourée de prodiges, le lever des astres et l'éclosion des
+simples violettes. Cela lui semblait fou, de s'imaginer le monde comme
+une mécanique, régie par des lois fixes.
+
+Tant de choses lui échappaient, elle se sentait si perdue, si faible,
+au milieu de forces dont il lui était impossible de mesurer la
+puissance, et qu'elle n'aurait pas même soupçonnées, sans les grands
+souffles, parfois, qui lui passaient sur la face! Aussi, en chrétienne
+de la primitive Église, nourrie des lectures de la Légende,
+s'abandonnait-elle, inerte, entre les mains de Dieu, avec la tache du
+péché originel à effacer; elle n'avait aucune liberté, Dieu seul pouvait
+opérer son salut en lui envoyant la grâce; et la grâce était de l'avoir
+amenée sous le toit des Hubert, à l'ombre de la cathédrale, vivre une
+vie de soumission, de pureté et de croyance. Elle l'entendait gronder au
+fond d'elle, le démon du mal héréditaire. Qui sait ce qu'elle serait
+devenue, dans le sol natal? une mauvaise fille sans doute, tandis
+qu'elle grandissait en santé nouvelle, à chaque saison, dans ce coin
+béni. N'était-ce pas la grâce, ce milieu fait des contes qu'elle savait
+par coeur, de la foi qu'elle y avait bue, de l'au-delà mystique où elle
+baignait, ce milieu de l'invisible où le miracle lui semblait naturel,
+de niveau avec son existence quotidienne?
+
+Il l'armait pour le combat de la vie; comme la grâce armait les martyrs.
+Et elle le créait elle-même, à son insu: il naissait de son imagination
+échauffée de fables, des désirs inconscients de sa puberté; il
+s'élargissait de tout ce qu'elle ignorait, s'évoquait de l'inconnu qui
+était en elle et dans les choses. Tout venait d'elle pour retourner à
+elle, l'homme créait Dieu pour sauver l'homme, il n'y avait que le rêve.
+Parfois, elle s'étonnait, se touchait le visage, pleine de trouble,
+doutant de sa propre matérialité. N'était-elle pas une apparence qui
+disparaîtrait, après avoir créé une illusion?
+
+Une nuit de mai, à ce balcon où elle passait de si longues heures, elle
+éclata en larmes. Elle n'avait point de tristesse, elle était
+bouleversée par une attente, bien que personne ne dût venir. Il faisait
+très noir, le Clos-Marie se creusait comme un trou d'ombre, sous le ciel
+criblé d'étoiles, et elle ne distinguait que les masses ténébreuses des
+vieux ormes de l'Évêché et de l'hôtel Voincourt. Seul, le vitrail de la
+chapelle luisait. Si personne ne devait venir, pourquoi donc son coeur
+battait-il ainsi, à larges coups? C'était une attente qui datait de
+loin, du fond de sa jeunesse, une attenté qui avait grandi avec l'âge,
+pour aboutir à cette fièvre anxieuse de sa puberté. Rien ne l'aurait
+surprise, il y avait des semaines qu'elle entendait bruire des voix,
+dans ce coin de mystère peuplé de son imagination.
+
+La Légende y avait lâché son monde surnaturel de saints et de saintes,
+le miracle était prêt à y fleurir. Elle comprenait bien que tout
+s'animait, que les voix venaient des choses, jadis silencieuses, que les
+feuilles des arbres, les eaux de la Chevrote, les pierres de la
+cathédrale lui parlaient. Mais qui donc annonçait ainsi les
+chuchotements de l'invisible, que voulaient faire d'elle les forces
+ignorées, soufflant de l'au-delà et flottant dans l'air? Elle restait
+les yeux sur les ténèbres, comme à un rendez-vous que personne ne lui
+avait donné, et elle attendait, elle attendait toujours, jusqu'à tomber
+de sommeil, tandis qu'elle sentait l'inconnu décider de sa vie, en
+dehors de son vouloir. Pendant une semaine, Angélique pleura ainsi, dans
+la nuit sombre. Elle revenait là, et patientait. L'enveloppement, autour
+d'elle, continuait, augmentait chaque soir, comme si l'horizon se fût
+rétréci et l'eût oppressée. Les choses pesaient sur son coeur, les voix
+maintenant bourdonnaient au fond de son crâne, sans qu'elle les entendît
+plus clairement. C'était une prise de possession lente, toute la nature,
+la terre avec le vaste ciel entrant dans son être. Au moindre bruit, ses
+mains brûlaient, ses yeux s'efforçaient de percer les ténèbres. Était-ce
+enfin le prodige attendu? Non, rien encore, rien que le battement
+d'ailes d'un oiseau de nuit, sans doute. Et elle tendait de nouveau
+l'oreille, elle percevait jusqu'au bruissement diffèrent des feuilles,
+dans les ormes et dans les saules. Vingt fois, ainsi, un frisson la
+secoua toute, lorsqu'une pierre roulait dans le ruisseau ou qu'une bête
+rôdeuse glissait d'un mur. Elle se penchait, défaillante. Rien, rien
+encore. Enfin, un soir qu'une obscurité plus chaude tombait du ciel.
+sans lune, quelque chose commença. Elle craignit de se tromper, cela
+était si léger, presque insensible, un petit bruit, nouveau parmi les
+bruits qu'elle connaissait. Il tardait à se reproduire, elle retenait
+son haleine. Puis, il se fit entendre plus fort, toujours confus. Elle
+aurait dit le bruit lointain, à peine deviné, d'un pas, ce tremblement
+de l'air annonçant une approche, hors de la vue et des oreilles. Ce
+qu'elle attendait venait de l'invisible, sortait lentement de tout ce
+qui frissonnait à son entour. Pièce à pièce, cela se dégageait de son
+rêve, comme une réalisation des vagues souhaits de sa jeunesse. Était ce
+le saint Georges du vitrail qui, de ses pieds muets d'image peinte,
+foulait les hautes herbes pour monter vers elle? La fenêtre justement
+pâlissait, elle ne voyait plus nettement le saint, pareil à une petite
+nuée pourpre, brouillée, évaporée. Cette nuit-là, elle n'en put
+apprendre davantage. Mais, le lendemain, à la même heure, par la même
+obscurité, le bruit augmenta, se rapprocha un peu. C'était un bruit de
+pas, certainement, des pas de vision effleurant le sol. Ils cessaient,
+ils reprenaient, ici et là, sans qu'il fût possible de préciser
+l'endroit. Peut-être lui arrivaient-ils du jardin des Voincourt, quelque
+promeneur nocturne attardé sous les ormes. Peut-être, plutôt,
+sortaient-ils des massifs touffus de l'Évêché, des grands lilas dont
+l'odeur violente lui noyait le coeur. Elle avait beau fouiller les
+ténèbres, son ouïe seule l'avertissait du prodige attendu, son odorat
+aussi, ce parfum accru des fleurs, comme si une haleine s'y fût mêlée.
+Et, pendant plusieurs nuits, le cercle des pas se resserra sous le
+balcon, elle les écouta s'avancer jusqu'au mur, à ses pieds. Là, ils
+s'arrêtaient, et un long silence se faisait alors, et l'enveloppement
+s'achevait, cette étreinte lente et grandissante de l'ignoré, où elle se
+sentait défaillir.
+
+Les soirées suivantes, parmi les étoiles, elle vit paraître le mince
+croissant de la lune nouvelle. Mais l'astre déclinait avec le jour
+finissant et s'en allait, derrière le comble de la cathédrale, pareil à
+un oeil de clarté vive que la paupière recouvre. Elle le suivait, le
+regardait s'élargir à chaque crépuscule, impatiente de ce flambeau, qui
+allait enfin éclairer l'invisible.
+
+Peu à peu, eu effet, le Clos-Marie sortait de l'obscurité, avec les
+ruines de son vieux moulin, ses bouquets d'arbres, son ruisseau rapide.
+Et alors, dans la lumière, la création continua. Ce qui venait du rêve
+finit par prendre l'ombre d'un corps. Car elle n'aperçut d'abord qu'une
+ombre effacée se mouvant sous la lune. Qu'était-ce donc? l'ombre d'une
+branche balancée par le vent? Parfois, tout s'évanouissait, le champ
+dormait dans une immobilité de mort, elle croyait à une hallucination de
+sa vue. Puis, le doute ne fut plus possible, une tache sombre avait
+franchi un espace éclairé, se glissant d'un saule à un autre. Elle la
+perdait, la retrouvait, sans jamais arriver à la définir. Un soir, elle
+crut reconnaître la fuite leste de deux épaules, et ses yeux se
+portèrent aussitôt sur le vitrail: il était grisâtre, comme vidé, éteint
+par la lune qui l'éclairait en plein. Dès ce moment, elle remarqua que
+l'ombre vivante s'allongeait, se rapprochait de sa fenêtre, gagnant
+toujours, de trous noirs en trous noirs, parmi les herbes, le long de
+l'église: À mesure qu'elle la devinait plus proche, une émotion
+grandissante l'envahissait, cette sensation nerveuse qu'on éprouve à
+être regardé par des yeux de mystère, qu'on ne voit point. Sûrement, un
+être était là; sous les feuilles, qui, les regards levés, ne la quittait
+plus. Elle avait, sur les mains, sur le visage, l'impression physique de
+ces regards, longs, très doux, craintifs aussi; elle ne s'y dérobait
+pas, parce qu'elle les sentait purs, venus du monde enchanté de la
+Légende; et son anxiété première se changeait, en un trouble délicieux,
+dans sa certitude du bonheur. Une nuit, brusquement, sur la terre
+blanche de lune, l'ombre se dessina d'une ligne franche et nette,
+l'ombre d'un homme, qu'elle ne pouvait voir, caché derrière les saules.
+L'homme ne bougeait pas, elle regarda longtemps l'ombre immobile.
+
+Dès lors, Angélique eut un secret. Sa chambre nue, badigeonnée à la
+chaux, toute blanche, en était emplie. Elle restait des heures, dans son
+grand lit, où elle se perdait, si minée, les yeux clos, mais ne dormant
+pas, revoyant toujours l'ombre immobile, sur le sol éclatant. À l'aube,
+quand elle rouvrait les paupières, ses regards allaient de l'armoire
+énorme au vieux coffre, du poêle de faïence à la petite table de
+toilette, dans la surprise de ne pas retrouver là ce profil mystérieux,
+qu'elle eût dessiné d'un trait sûr, de mémoire. Elle l'avait revu en
+dormant, glisser parmi les bruyères pâles de ses rideaux. Ses songes
+comme sa veille en étaient peuplés. C'était une ombre compagne de la
+sienne, elle avait deux ombres, bien qu'elle fût seule, avec son rêve.
+Et ce secret, elle ne le confia à personne, pas même à Hubertine, à
+laquelle, jusque-là, elle avait tout dit. Lorsque celle-ci la
+questionnait, étonnée de sa joie, elle devenait très rouge, elle
+répondait que le printemps précoce la rendait joyeuse. Du matin au soir,
+elle bourdonnait, ainsi qu'une mouche ivre des premiers soleils. Jamais
+les chasubles qu'elle brodait n'avaient flambé d'un tel resplendissement
+de soie et d'or. Les Hubert, souriants, la croyaient simplement
+bien-portante. Sa gaieté montait à mesure que tombait le jour, elle
+chantait au lever de la lune, et quand l'heure était arrivée, elle
+s'accoudait au balcon, elle voyait l'ombre. Pendant tout le quartier,
+elle la trouva exacte à chaque rendez-vous, droite et muette, sans
+qu'elle en sût davantage, ignorante de l'être qui devait la produire.
+N'était-ce donc qu'une ombre, une apparence seulement, peut-être le
+saint disparu du vitrail, peut-être l'ange qui avait aimé Cécile
+autrefois, qui descendait l'aimer à son tour? Cette pensée la, rendait
+orgueilleuse, lui était très douce, comme une caresse venue de
+l'invisible. Puis, une impatience la prit de connaître, son attente
+recommença. La lune, en son plein, éclairait le Clos-Marie. Quand elle
+était au zénith, les arbres, sous la lumière blanche qui tombait
+d'aplomb, n'avaient plus d'ombres, pareils à des fontaines ruisselantes
+de muettes clartés. Tout le champ s'en trouvait baigné, une onde
+lumineuse l'emplissait, d'une limpidité de cristal; et l'éclat en était
+si pénétrant, qu'on y distinguait jusqu'à la découpure fine des feuilles
+de saule. Le moindre frisson de l'air semblait rider ce lac de rayons,
+endormi dans sa paix souveraine, entre les grands ormes des jardins
+voisins et la croupe géante de la cathédrale.
+
+Deux soirées s'étaient passées encore, lorsque, la troisième nuit, en
+venant s'accouder, Angélique reçut au coeur un choc violent. Là, dans la
+clarté vive, elle l'aperçut debout, tourné vers elle. Son ombre, ainsi
+que celle des arbres, s'était repliée sous ses pieds, avait disparu. Il
+n'y avait plus que lui; très clair.
+
+À cette distance, elle le voyait comme en plein jour, âgé de vingt ans,
+blond, grand et mince. Il ressemblait au saint Georges, à un Jésus
+superbe, avec ses cheveux bouclés, sa barbe légère, son nez droit, un
+peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Et elle le
+reconnaissait parfaitement: jamais elle ne l'avait vu autre, c'était
+lui, c'était ainsi qu'elle l'attendait. Le prodige s'achevait enfin, la
+lente création de l'invisible aboutissait à cette apparition vivante. Il
+sortait de l'inconnu, du frisson des choses, des voix murmurantes, des
+jeux mouvants de la nuit, de tout ce qui l'avait enveloppée, jusqu'à la
+faire défaillir. Aussi le voyait-elle à deux pieds du sol, dans le
+surnaturel de sa venue, tandis que le miracle l'entourait de toutes
+parts, flottant sur le lac mystérieux de la lune. Il gardait pour
+escorte le peuple entier de la Légende, les saints dont les bâtons
+fleurissent, les saintes dont les blessures laissent pleuvoir du lait.
+Et le vol blanc des vierges pâlissait les étoiles.
+
+Angélique le regardait toujours. Il leva les deux bras, les tendit,
+grands ouverts. Elle n'avait pas peur, elle lui souriait.
+
+
+
+
+V
+
+
+C'était une affaire, tous les trois mois, lorsque Hubertine coulait la
+lessive. On louait une femme, la mère Gabet; pendant quatre jours, les
+broderies en étaient oubliées; et Angélique elle-même s'en mêlait, se
+faisait ensuite une récréation du savonnage et du rinçage, dans les eaux
+claires de la Chevrote. Au sortir de la cendre, on brouettait le linge
+par la petite porte de communication. On vivait les journées dans le
+Clos-Marie, en plein air, en plein soleil.
+
+--Mère, cette fois, je lave, ça m'amuse tant!
+
+Et, secouée de rires, les manches retroussées au-dessus des coudes,
+brandissant le battoir, Angélique tapait de bon coeur, dans la joie et
+la santé de cette rude besogne qui l'éclaboussait d'écume.
+
+--Ça me durcit les bras, ça me fait du bien, mère!
+
+La Chevrote coupait le champ de biais, d'abord endormie, puis très
+rapide, lancée en gros bouillons sur une pente caillouteuse. Elle
+sortait du jardin de l'Évêché, par une sorte de vanne, laissée au bas de
+la muraille; et, à l'autre bout, à l'angle de l'hôtel Voincourt, elle
+disparaissait sous une arche voûtée, s'engouffrait dans le sol, pour
+reparaître, deux cents mètres plus loin, tout le long de la rue Basse,
+jusqu'au Ligneul, où elle se jetait.
+
+De sorte qu'il fallait bien veiller sur le linge, car on pouvait courir:
+toute pièce lâchée était une pièce perdue.
+
+--Mère, attendez, attendez!... Je vais mettre cette grosse pierre sur
+les serviettes. Nous verrons si elle les emportera, la voleuse! Elle
+calait la pierre, elle retournait en arracher une autre aux décombres du
+moulin, ravie de se dépenser, de se fatiguer; et, quand elle se
+meurtrissait un doigt, elle le secouait, elle disait que ce n'était
+rien: Dans la journée, la famille de pauvres qui se terrait sous ces
+ruines, s'en allait à l'aumône, débandée par les routes. Le clos restait
+solitaire, d'une solitude délicieuse et fraîche, avec ses bouquets de
+saules pâles, ses hauts peupliers, son herbe surtout, son débordement
+d'herbe folle, si vivace, qu'on y entrait jusqu'aux épaules. Un silence
+frissonnant venait des deux parcs voisins, dont les grands arbres
+barraient l'horizon. Dès trois heures, l'ambre de la cathédrale
+s'allongeait, d'une douceur recueillie, d'un parfum évaporé d'encens.
+
+Et elle battait le linge plus fort, de toute la force de son bras frais
+et blanc.
+
+--Mère! mère, ce que je vais manger, ce soir!... Ah! vous savez, vous
+m'avez promis une tarte aux fraises. Mais, pour cette lessivé, le jour
+du rinçage, Angélique resta seule. La mère Gabet, souffrant d'une crise
+brusque de sa sciatique, n'était pas venue; et d'autres soins de ménage
+retenaient Hubertine au logis. Agenouillée dans sa boîte garnie de
+paille, la jeune fille prenait les pièces une à une, les agitait
+longuement, jusqu'à ce que l'eau n'en fût plus troublée, d'une limpidité
+de cristal. Elle ne se hâtait point, elle éprouvait depuis le matin une
+curiosité inquiète, ayant eu l'étonnement de trouver là un vieil ouvrier
+en blouse grise, qui dressait un léger échafaud, devant la fenêtre de la
+chapelle Hautecoeur. Est-ce qu'on voulait réparer le vitrail? Il en
+avait bon besoin: des verres manquaient dans le saint Georges; d'autres,
+cassés au cours des siècles, étaient remplacés par de simples vitres.
+
+Pourtant, cela l'irritait. Elle était si habituée aux lacunes du saint
+perçant le dragon, et de la fille du roi l'emmenant avec sa ceinture,
+qu'elle les pleurait déjà, comme si l'on avait eu le dessein de les
+mutiler. Il y avait sacrilège à changer de si vieilles choses. Et, tout
+d'un coup, lorsqu'elle revint de déjeuner, sa colère s'en alla: un
+second ouvrier était sur l'échafaud, jeune celui-ci, également vêtu
+d'une blouse grise. Et elle l'avait reconnu, c'était lui. Gaiement, sans
+embarras, Angélique reprit sa place, à genoux dans la paille de sa
+boîte. Puis, de ses poignets nus, elle se remit à agiter le linge au
+fond de l'eau claire. C'était lui, grand, mince, blond, avec sa barbe
+fine et ses cheveux bouclés de jeune dieu, aussi blanc de peau qu'elle
+l'avait vu sous la blancheur de la lune. Puisque c'était lui, le vitrail
+n'avait rien à craindre: s'il y touchait, il l'embellirait. Et elle
+n'éprouvait aucune désillusion, à le retrouver vêtu de cette blouse,
+ouvrier comme elle, peintre verrier sans doute. Cela, au contraire,
+la faisait sourire, dans son absolue certitude en son rêve de royale
+fortune. Il n'y avait qu'apparence. À quoi bon savoir? Un matin, il
+serait celui qu'il devait être. La pluie d'or ruisselait du comble de
+la cathédrale, une marche triomphale éclatait, dans le grondement
+lointain des orgues. Même elle ne se demandait pas quel chemin il
+prenait pour être là, de nuit et de jour.
+
+À moins d'habiter une des maisons voisines, il ne pouvait passer que par
+la ruelle des Guerdaches, qui longeait le mur de l'Évêché, jusqu'à la
+rue Magloire.
+
+Alors, une heure charmante s'écoula. Elle se penchait, elle rinçait son
+linge, le visage touchant presque l'eau fraîche; mais, à chaque nouvelle
+pièce, elle levait la tête, jetait un coup d'oeil, où, dans l'émoi de
+son coeur, perçait une pointe de malice. Et, lui, sur l'échafaud, l'air
+très occupé à constater l'état du vitrail, la regardait de biais, gêné
+dès qu'elle le surprenait ainsi, tourné vers elle. C'était une chose
+étonnante comme il rougissait vite, le teint brusquement coloré, de très
+blanc qu'il était. À la moindre émotion, colère ou tendresse, tout le
+sang de ses veines lui montait à la face. Il avait des yeux de bataille,
+et il était si timide, quand il la sentait l'examiner, qu'il redevenait
+un petit enfant, embarrassé de ses mains, bégayant des ordres au vieil
+homme, son compagnon. Elle, ce qui l'égayait, dans cette eau dont la
+turbulence lui rafraîchissait les bras, était de le deviner innocent
+comme elle, ignorant de tout, avec la passion gourmande de mordre à la
+vie. On n'a pas besoin de dire à voix haute ce qui est, des messagers
+invisibles l'apportent, des bouches muettes le répètent. Elle levait la
+tête, le surprenait à détourner la sienne, et les minutes coulaient, et
+cela était délicieux.
+
+Soudain, elle le vit qui sautait de l'échafaud, puis qui s'en éloignait
+à reculons, au travers des herbes, comme pour prendre du champ, afin de
+mieux voir. Mais elle faillit éclater de rire, tellement cela était
+clair, qu'il voulait se rapprocher d'elle, uniquement. Il avait mis à
+sauter une décision farouche d'homme qui risque tout, et la drôlerie
+touchante, maintenant, était qu'il restait planté à quelques pas, lui
+tournant le dos, n'osant se retourner, dans le mortel embarras de son
+action trop vive. Un instant, elle crut bien qu'il repartirait vers le
+vitrail, ainsi qu'il en était venu, sans un coup d'oeil en arrière.
+Pourtant, il prit une résolution désespérée, il se retourna; et, comme,
+justement, elle levait la tête, avec son rire malicieux, leurs regards
+se rencontrèrent, demeurèrent l'un dans l'autre. Ce fut, pour les deux,
+une grande confusion: ils perdaient contenance, ils n'en seraient jamais
+sortis, s'il ne s'était produit alors un, incident dramatique.
+
+--Oh! mon Dieu! cria-t-elle, désolée.
+
+Dans son émotion, la camisole de basin qu'elle rinçait, d'une main
+inconsciente, venait de lui échapper; et le ruisseau rapide l'emportait;
+et, une minute encore, elle allait disparaître, au coin du mur des
+Voincourt, sous l'arche voûtée, où s'engouffrait la Chevrote. Il y eut
+quelques secondes d'angoisse. Il avait compris, s'était élancé. Mais le
+courant bondissait sur les cailloux, cette diablesse de camisole courait
+plus vite que lui. Il se penchait, croyait la saisir, ne prenait qu'une
+poigne d'écume. Deux fois, il la manqua. Enfin, excité, de l'air brave
+dont on se jette au péril de sa vie, il entra dans l'eau, il sauva la
+camisole, juste à l'instant où elle s'abîmait sous terre. Angélique,
+qui, jusque-là, avait suivi anxieusement le sauvetage, sentit le rire,
+le bon rire lui remonter des flancs. Ah! cette aventure qu'elle avait
+tant rêvée, cette rencontre au bord d'un lac, ce terrible danger dont la
+délivrait un jeune homme plus beau que le jour! Saint Georges, le
+tribun, le guerrier, n'était plus que ce peintre sur verre, ce jeune
+ouvrier en blouse grise. Quand elle le vit revenir, les jambes trempées,
+tenant la camisole ruisselante d'un geste gauche, comprenant le ridicule
+de la passion qu'il avait mise à l'arracher des flots, elle dut se
+mordre les lèvres, pour contenir la fusée de gaieté qui lui chatouillait
+la gorge.
+
+Lui, s'oubliait à la regarder. Elle était si adorable d'enfance, dans ce
+rire qu'elle retenait et dont sa jeunesse vibrait toute! Éclaboussée
+d'eau, les bras glacés par le courant, elle sentait bon la pureté, la
+limpidité des sources vives, jaillissant de la mousse des forêts.
+C'était de la santé et de la joie, au grand soleil. On la devinait bonne
+ménagère, et reine pourtant, dans sa robe de travail, avec sa taille
+élancée, son visage long de fille de roi, tel qu'il en passe au fond des
+légendes. Et il ne savait plus comment lui rendre le linge, tellement il
+la trouvait belle, de la beauté d'art qu'il aimait. Cela l'enrageait
+davantage, d'avoir l'air d'un innocent, car il s'apercevait très bien de
+l'effort qu'elle faisait pour ne pas rire. Il dut se décider, il lui
+remit la camisole.
+
+Alors, Angélique comprit que, si elle desserrait les lèvres, elle
+éclatait. Ce pauvre garçon! il la touchait beaucoup; mais cela était
+irrésistible, elle était trop heureuse, elle avait un besoin de rire, de
+rire à perdre haleine, qui la débordait.
+
+Enfin, elle crut qu'elle pouvait parler, voulut dire simplement:
+
+--Merci, monsieur. Mais le rire était revenu, le rire la fit bégayer,
+lui coupa la parole; et le rire sonnait très haut, une pluie de notes
+sonores, qui chantaient, sous l'accompagnement cristallin de la
+Chevrote. Lui, déconcerté, ne trouva rien, pas un mot. Son visage, si
+blanc, s'était brusquement empourpré; ses yeux d'enfant timide avaient
+flambé, pareils à des yeux d'aigle. Et il s'en alla, il avait disparu
+avec le vieil ouvrier, qu'elle riait encore; penchée sur l'eau claire,
+s'éclaboussant de nouveau à rincer son linge, dans l'éclatant bonheur de
+cette journée.
+
+Le lendemain, dès six heures, on étendit le linge, dont le paquet
+s'égouttait depuis la veille. Justement, un grand vent s'était levé qui
+aidait au séchage. Même, pour que les pièces ne fussent pas emportées,
+on dut les fixer avec des pierres, aux quatre coins. Toute là lessive
+était là, étalée, très blanche parmi l'herbe verte, sentant bon l'odeur
+des plantes; et le pré semblait s'être fleuri soudain de nappes
+neigeuses de pâquerettes.
+
+Après le déjeuner, lorsqu'elle revint donner un regard, Angélique se
+désespéra: la lessive entière menaçait de s'envoler, tellement les coups
+de vent devenaient plus forts, dans le ciel bleu, d'une limpidité vive,
+comme épuré par ces grands souffles; et, déjà, un drap avait filé, des
+serviettes étaient allées se plaquer contre les branches d'un saule.
+Elle rattrapa les serviettes. Mais, derrière elle, des mouchoirs
+partaient. Et personne! elle perdait la tête. Lorsqu'elle voulut étendre
+le drap, elle dut se battre. Il l'étourdissait, l'enveloppait d'un
+claquement de drapeau. Dans le vent, elle entendit alors une voix qui
+disait:
+
+--Mademoiselle, désirez-vous que je vous aide?
+
+C'était lui, et tout de suite elle cria, sans autre préoccupation que
+son souci de ménagère:
+
+--Mais bien sûr, aidez-moi donc!... Prenez le bout, là-bas! tenez ferme!
+
+Le drap, qu'ils étiraient de leurs bras solides, battait comme une
+voile. Puis, ils le posèrent sur l'herbe, ils remirent aux quatre coins
+des pierres plus grosses. Et, maintenant qu'il s'affaissait, dompté, ni
+lui ni elle ne se relevaient, agenouillés aux deux bouts, séparés par ce
+grand linge, d'une blancheur éblouissante.
+
+Elle finit par sourire, mais sans malice, d'un sourire de remerciement.
+Il s'enhardit.
+
+--Moi, je me nomme Félicien.
+
+--Et moi, Angélique.
+
+--Je suis peintre verrier, on m'a chargé de réparer ce vitrail.
+
+--J'habite là, avec mes parents, et je suis brodeuse.
+
+Le grand vent emportait leurs paroles, les flagellait de sa pureté
+vivace, dans le chaud soleil dont ils étaient baignés. Ils se disaient
+des choses qu'ils savaient, pour le plaisir de se les dire.
+
+--On ne va pas le remplacer, le vitrail?
+
+--Non, non. La réparation ne se verra seulement pas.... Je l'aime autant
+que vous l'aimez.
+
+--C'est vrai, je l'aime. Il est si doux de couleur!... J'en ai brodé un,
+de saint Georges, mais il était moins beau.
+
+--Oh! moins beau.... Je l'ai vu, si c'est le saint Georges de la chasuble
+de velours rouge que l'abbé Comille avait dimanche.
+
+Une merveille!
+
+Elle rougit de plaisir et lui cria brusquement:
+
+--Mettez donc une pierre sur le bord du drap, à votre gauche.
+
+Le vent va nous le reprendre.
+
+Il s'empressa, chargea le linge qui avait eu une grande palpitation, le
+battement d'ailes d'un oiseau captif, s'efforçant de voler encore. Et,
+comme il ne remuait plus, cette fois, tous deux se relevèrent.
+Maintenant, elle marchait par les étroits sentiers d'herbe, entre les
+pièces, donnait un coup d'oeil à chacune; tandis que lui la suivait,
+très affairé, l'air préoccupé énormément de la perte possible d'un
+tablier ou d'un torchon. Cela semblait tout naturel. Aussi
+continuait-elle de causer, racontant ses journées, expliquant ses goûts.
+
+
+--Moi, j'aime que les choses soient à leur place.... Le matin, c'est le
+coucou de l'atelier qui me réveille, toujours à six heures; et il ne
+ferait pas clair, que je m'habillerais: mes bas sont ici, le savon est
+là, une vraie manie. Oh! je ne suis pas née comme ça, j'étais d'un
+désordre! Mère a dû en dire, des paroles!... Et, à l'atelier, je ne
+ferais rien de bon, si ma chaise n'était pas au même endroit, en face du
+jour. Heureusement que je ne suis ni gauchère ni droitière, et que je
+brode des deux mains, ce qui est une grâce, car toutes n'y parviennent
+pas....
+
+C'est comme les fleurs que j'adore, je ne puis en garder un bouquet près
+de moi, sans avoir des maux de tête terribles. Je supporte les violettes
+seules, et c'est surprenant, l'odeur m'en calme plutôt. Au moindre
+malaise, je n'ai qu'à respirer des violettes, elles me soulagent.
+
+Il l'écoutait, ravi. Il se grisait de la douceur de sa voix, qu'elle
+avait d'un charme extrême, pénétrante et prolongée; et il devait être
+particulièrement sensible à cette musique humaine, car l'inflexion
+caressante, sur certaines syllabes, lui mouillait les yeux.
+
+--Ah! dit-elle en s'interrompant, voici les chemises qui sont bientôt
+sèches.
+
+Puis, elle acheva ses confidences, dans le besoin naïf et inconscient de
+se faire connaître.--Le blanc, c'est toujours beau, n'est-ce pas?
+Certains jours, j'ai assez du bleu, du rouge, de toutes les couleurs;
+tandis que le blanc est une joie complète dont jamais je ne me lasse.
+
+Rien n'y blesse, on voudrait s'y perdre.... Nous avions un chat blanc,
+avec des taches jaunes, et je lui avais peint ses taches.
+
+Il était très bien, mais ça n'a pas tenu.... Tenez! ce que mère ne sait
+pas, je garde tous les déchets de soie blanche, j'en ai plein un tiroir,
+pour rien, pour le plaisir de les regarder et de les toucher, de temps
+en temps.... Et j'ai un autre secret, oh! un gros celui-là! Quand je
+m'éveille, chaque matin, il y a près de mon lit, quelqu'un, oui! une
+blancheur qui s'envole! Il n'eut pas un doute, il parut fermement la
+croire. Cela n'était-il pas simple et dans l'ordre? Une jeune princesse
+ne l'aurait point conquis si vite, parmi les magnificences de sa cour.
+Elle avait, au milieu de tout ce linge blanc, sur cette herbe verte, un
+grand air charmant, joyeux et souverain, qui le prenait au coeur, d'une
+étreinte grandissante. C'en était fait, il n'y avait plus qu'elle, il
+la suivrait jusqu'au bout de la vie.
+
+Elle continuait à marcher, de son petit pas rapide, en tournant parfois
+la tête, avec un sourire; et il venait derrière toujours, suffoqué de ce
+bonheur, sans aucun espoir de l'atteindre jamais.
+
+Mais une bourrasque souffla, un vol de menus linges, des cols et des
+manchettes de percale, des fichus et des guimpes de batiste, fut
+soulevé, s'abattit au loin, ainsi qu'une troupe d'oiseaux blancs, roulés
+dans la tempête.
+
+Et Angélique se mit à courir.
+
+--Ah! mon Dieu! arrivez donc! aidez-moi donc!
+
+Tous deux s'étaient précipités. Elle arrêta un col, sur le bord de la
+Chevrote. Lui, déjà, tenait deux guimpes, retrouvées au milieu de hautes
+orties. Les manchettes, une à une, furent reconquises. Mais, dans leurs
+courses à toutes jambes, trois fois elle venait de l'effleurer, des plis
+envolés de sa jupe; et, chaque foi?, il avait eu une secousse au coeur,
+la face subitement rouge. À son tour, il la frôla, en faisant un saut
+pour rattraper le dernier fichu, qui lui échappait. Elle était restée
+debout, immobile, étouffant. Un trouble noyait son rire, elle ne
+plaisantait plus, ne se moquait plus de ce grand garçon innocent et
+gauche. Qu'avait-elle donc, pour n'être plus gaie et pour défaillir
+ainsi, sous cette angoisse délicieuse? Quand il lui tendit le fichu,
+leurs mains, par hasard, se touchèrent. Ils tressaillirent, ils se
+contemplèrent, éperdus. Elle s'était reculée vivement, elle demeura
+quelques secondes à ne savoir que résoudre, dans la catastrophe
+extraordinaire qui lui arrivait. Puis, tout d'un coup, affolée, elle
+prit sa course, elle se sauva, les bras pleins du menu linge,
+abandonnant le reste.
+
+Félicien, alors, voulut parler.
+
+--Oh! de grâce... je vous en prie.... Le vent redoublait, lui coupait le
+souffle. Désespéré, il la regardait courir, comme si ce grand vent l'eût
+emportée. Elle courait, elle courait parmi la blancheur des draps et des
+nappes, dans l'or pâle du soleil oblique. L'ombre de la cathédrale
+semblait la prendre, et elle était sur le point de rentrer chez elle,
+par la petite porte du jardin, sans un regard en arrière.
+
+Mais; au seuil, vivement, elle se retourna, saisie d'une bonté subite,
+ne voulant pas qu'il la crût trop fâchée. Et, confuse, souriante, elle
+cria:
+
+--Merci! merci!
+
+Était-ce de l'avoir aidée à rattraper son linge qu'elle le remerciait?
+Était-ce d'autre chose? Elle avait disparu, la porte se refermait. Et
+lui demeura seul, au milieu du champ, sous les grandes rafales
+régulières, qui soufflaient, vivifiantes, dans le ciel pur.
+
+Les ormes de l'Évêché s'agitaient avec un long bruit de houle, une voix
+haute clamait au travers des terrasses et des arcs-boutants de la
+cathédrale. Mais il n'entendait plus que le claquement léger d'un petit
+bonnet, noué à une branche de lilas ainsi qu'un bouquet blanc, et qui
+était à elle.
+
+À partir de cette journée, chaque fois qu'Angélique ouvrit sa fenêtre,
+elle aperçut Félicien, en bas, dans le Clos-Marie. Il avait le prétexte
+du vitrail, il y vivait sans que le travail avançât le moins du monde:
+Pendant des heures, il s'oubliait derrière un buisson, allongé sur
+l'herbe, guettant entre les feuilles.
+
+Et cela était très doux, d'échanger un sourire, matin et soir.
+
+Elle, heureuse, n'en demandait pas davantage. La lessive ne devait
+revenir que dans trois mois, la porte du jardin, jusque-là, resterait
+close. Mais, à se voir quotidiennement, ce serait si vite passé, trois
+mois! et puis, y avait-il un bonheur plus grand que de vivre de la
+sorte, le jour pour le regard du soir, la nuit pour le regard du matin?
+
+Dès la première rencontre, Angélique avait tout dit, ses habitudes, ses
+goûts, les petits secrets de son coeur. Lui, silencieux, se nommait
+Félicien, et elle ne savait rien autre. Peut-être cela devait-il être
+ainsi, la femme se donnant toute, l'homme se réservant dans l'inconnu.
+Elle n'éprouvait aucune curiosité hâtive, elle souriait, à l'idée des
+choses qui se réaliseraient, sûrement. Puis, ce qu'elle ignorait ne
+comptait pas, se voir importait seul. Elle ne savait rien de lui, et
+elle le connaissait au point de lire ses pensées dans son regard. Il
+était venu.
+
+Elle l'avait reconnu, et ils s'aimaient. Alors, ils jouirent
+délicieusement de cette possession, à distance. C'étaient sans cesse des
+ravissements nouveaux, pour les découvertes qu'ils faisaient. Elle avait
+des mains longues, abîmées par l'aiguille, qu'il adora. Elle remarqua
+ses pieds minces, elle fut orgueilleuse de leur petitesse. Tout en lui
+la flattait, elle lui était reconnaissante d'être beau, elle ressentit
+une joie violente, le soir où elle constata qu'il avait la barbe d'un
+blond plus cendré que les cheveux, ce qui donnait à son rire une douceur
+extrême. Lui, s'en alla éperdu d'ivresse, un matin qu'elle s'était
+penchée et qu'il avait aperçu, sur son cou délicat, un signe brun. Leurs
+coeurs aussi se mettaient à nu, ils y eurent des trouvailles.
+Certainement, le geste dont elle ouvrait sa fenêtre, ingénu et fier,
+disait que, dans sa condition de petite brodeuse, elle avait l'âme d'une
+reine. De même, elle le sentait bon, en voyant de quel pas léger il
+foulait les herbes.
+
+C'était, autour d'eux, un rayonnement de qualités et de grâces, à cette
+heure première de leur rencontre. Chaque entrevue apportait son charme.
+Il leur semblait que jamais ils n'épuiseraient cette félicité de se
+voir.
+
+--Cependant, Félicien marqua bientôt quelque impatience.
+
+Il ne restait plus allongé des heures, au pied d'un buisson, dans
+l'immobilité d'un bonheur absolu. Dès qu'Angélique paraissait, accoudée,
+il devenait inquiet, tâchait de se rapprocher d'elle. Et cela finissait
+par la fâcher un peu, car elle craignait qu'on ne le remarquât. Un jour
+même, il y eut une vraie brouille: il s'était avancé jusqu'au mur, elle
+dut quitter le balcon. Ce fut une catastrophe, il en demeura bouleversé,
+le visage si éloquent de soumission et de prière, qu'elle pardonna le
+lendemain, en s'accoudant à l'heure habituelle. Mais l'attente ne lui
+suffisait plus, il recommença. Maintenant, il semblait être partout à la
+fois, dans le Clos-Marie, qu'il emplissait de sa fièvre.
+
+Il sortait de derrière chaque tronc d'arbre, il apparaissait au-dessus
+de chaque touffe de ronces. Comme les ramiers des grands ormes, il
+devait avoir son logis aux environs, entre deux branches. La Chevrote
+lui était un prétexte à vivre là, penché au-dessus du courant, où il
+avait l'air de suivre le vol des nuages. Un jour, elle le vit parmi les
+ruines du moulin, debout sur la charpente d'un hangar éventré, heureux
+d'être ainsi monté un peu, dans son regret de ne pouvoir voler jusqu'à
+son épaule. Un autre jour, elle étouffa un léger cri, en l'apercevant
+plus haut qu'elle, entre deux fenêtres de la cathédrale, sur la terrasse
+des chapelles du choeur. Comment avait-il pu atteindre cette galerie,
+fermée d'une porte dont le bedeau gardait la clef?...
+
+Comment, d'autres fois, le retrouva-t-elle en plein ciel, parmi les
+arcs-boutants de la nef et les pinacles des contreforts? De ces
+hauteurs, il plongeait au fond de sa chambre, ainsi que les hirondelles
+volant à la pointe des clochetons. Jamais elle n'avait eu l'idée de se
+cacher. Et, dès lors, elle se barricada, et un trouble la prenait,
+grandissant, à se sentir envahie, à être toujours deux. Si elle n'avait
+pas de hâte, pourquoi donc son coeur battait-il si fort, comme le
+bourdon du clocher en plein branle des grandes fêtes?
+
+Trois jours se passèrent, sans qu'Angélique se montrât, effrayée de
+l'audace croissante de Félicien. Elle se jurait de ne plus le revoir,
+elle s'excitait à le détester. Mais il lui avait donné de sa fièvre,
+elle ne pouvait rester en place, tous les prétextes lui étaient bons à
+lâcher la chasuble qu'elle brodait.
+
+Aussi, ayant appris que la mère Gabet gardait le lit, dans le plus
+profond dénuement, alla-t-elle la visiter chaque matin.
+
+C'était rue des Orfèvres même, à trois portes. Elle arrivait avec du
+bouillon, du sucre, elle redescendait acheter des médicaments, chez le
+pharmacien de la Grand-Rue. Et, un jour qu'elle remontait, portant des
+paquets et des fioles, elle eut le saisissement de trouver Félicien au
+chevet de la vieille femme malade. Il devint très rouge, il s'esquiva
+gauchement. Le jour suivant, comme elle partait, il se présenta de
+nouveau, elle lui laissa la place, mécontente. Voulait-il donc
+l'empêcher de voir ses pauvres? Justement, elle était prise d'une de ces
+crises de charité qui lui faisaient se donner toute, pour combler ceux
+qui n'avaient rien. Son être se fondait de fraternité pitoyable, à
+l'idée de la souffrance. Elle courait chez le père Mascart, un aveugle
+paralytique de la rue Basse, à qui elle faisait manger elle-même
+l'assiettée de soupe qu'elle lui apportait; chez les Chouteau, l'homme
+et la femme, deux vieux de quatre-vingt-dix ans, qui occupaient une cave
+de la rue Magloire, où elle avait emménagé d'anciens meubles, pris dans
+le grenier des Hubert; chez d'autres, d'autres encore, chez tous les
+misérables du quartier, qu'elle entretenait en cachette des choses
+traînant autour d'elle, heureuse de les surprendre et de les voir
+rayonner, pour quelque reste de la veille. Et voilà que, chez tous,
+désormais, elle rencontrait Félicien! Jamais elle ne l'avait tant vu,
+elle qui évitait de se mettre à la fenêtre, de crainte de le revoir. Son
+trouble grandissait, elle se croyait très en colère.
+
+Dans cette aventure, le pis, vraiment, fut qu'Angélique bientôt
+désespéra de sa charité. Ce garçon lui gâtait la joie d'être bonne.
+Auparavant, il avait peut-être d'autres pauvres, mais pas ceux-là, car
+il ne les visitait point; et il avait dû la guetter, monter derrière
+elle, pour les connaître et les lui prendre ainsi, l'un après l'autre.
+Maintenant, chaque fois qu'elle arrivait chez les Chouteau, avec un
+petit panier de provisions, il y avait des pièces blanches sur la table.
+Un jour qu'elle courait porter dix sous, ses économies de toute la
+semaine, au père Mascart, qui pleurait sans cesse misère pour son tabac,
+elle le trouva riche d'une pièce de vingt francs, luisante comme un
+soleil. Même, un soir qu'elle rendait visite à la mère Gabet, celle-ci
+la pria de descendre lui changer un billet de banque. Et quel
+crève-coeur de constater son impuissance, elle qui manquait d'argent,
+lorsque lui, si aisément, vidait sa bourse! Certes, elle était heureuse
+de l'aubaine, pour ses pauvres; mais elle n'avait plus de bonheur à
+donner, triste de donner si peu, lorsqu'un autre donnait tant. Le
+maladroit, ne comprenant pas, croyant la conquérir, cédait à un besoin
+de largesses attendri, lui tuait ses aumônes. Sans compter qu'elle
+devait subir ses éloges, chez tous les misérables: un jeune homme si
+bon, si doux, si bien élevé! Ils ne parlaient plus que de lui, ils
+étalaient ses dons comme pour mépriser les siens.
+
+Malgré son serment de l'oublier, elle les questionnait sur son compte:
+qu'avait-il laissé, qu'avait-il dit? et il était beau, n'est-ce pas? et
+tendre, et timide! Peut-être osait-il parler d'elle? Ah! bien sûr, il en
+parlait toujours! Alors, elle l'exécrait décidément, car elle finissait
+par en avoir trop lourd sur le coeur.
+
+Enfin, les choses ne pouvaient continuer de la sorte; et, un soir de
+mai, par un crépuscule souriant, la catastrophe éclata.
+
+C'était chez les Lemballeuse, la nichée de pauvresses qui se terraient
+dans les décombres du vieux moulin. Il n'y avait là que des femmes, la
+mère Lemballeuse, une vieille couturée de rides, Tiennette, la fille
+aînée, une grande sauvagesse de vingt ans, ses deux petites soeurs, Rose
+et Jeanne, les yeux hardis déjà, sous leur tignasse rousse. Toutes
+quatre mendiaient par les routes, le long des fossés, rentraient à la
+nuit, les pieds cassés de fatigue, dans leurs savates que rattachaient
+des ficelles. Et, justement, ce soir-là, Tiennette, ayant achevé de
+laisser les siennes parmi les cailloux, était revenue blessée, les
+chevilles en sang. Assise devant leur porte, au milieu des hautes herbes
+du Clos-Marie, elle s'arrachait de la chair des épines, tandis que la
+mère et les deux petites, autour d'elle, se lamentaient.
+
+À ce moment, Angélique arriva, cachant sous son tablier le pain qu'elle
+leur donnait chaque semaine. Elle s'était échappée par la petite porte
+du jardin, et l'avait laissée ouverte derrière elle, car elle comptait
+rentrer en courant. Mais la vue de toute la famille en larmes l'arrêta.
+
+--Quoi donc? qu'avez-vous?...
+
+--Ah! ma bonne demoiselle, gémit la mère Lemballeuse, voyez dans quel
+état cette grande bête s'est mise! Demain, elle ne pourra pas marcher,
+c'est une journée fichue.... Faudrait des souliers.
+
+Les yeux flambants sur leur crinière, Rose et Jeanne redoublèrent de
+sanglots, en criant d'une voix aiguë:
+
+--Faudrait des souliers, faudrait des souliers.
+
+Tiennette avait levé à demi sa tête maigre et noire. Puis, farouche,
+sans une parole, elle s'était fait saigner encore, acharnée sur une
+longue écharde, à l'aide d'une épingle.
+
+Émue, Angélique donna son aumône.
+
+--Voilà toujours un pain.
+
+--Oh! du pain, reprit la mère, sans doute il en faut. Mais elle ne
+marchera pas avec du pain, bien sûr. Et c'est la foire à Bligny, une
+foire où elle fait tous les ans plus de quarante sous....
+
+Bon Dieu de bon Dieu! qu'est-ce qu'on va devenir? La pitié et l'embarras
+rendirent Angélique muette. Elle avait cinq sous tout ronds dans sa
+poche. Avec cinq sous, on ne pouvait guère acheter des souliers, même
+d'occasion. Chaque fois, son manque d'argent la paralysait. Et, à cette
+minute, ce qui acheva de la jeter hors d'elle, ce fut, comme elle
+détournait les yeux, d'apercevoir Félicien, debout à quelques pas, dans
+l'ombre croissante. Il avait dû entendre, peut-être se trouvait-il là
+depuis longtemps. C'était toujours ainsi qu'il lui apparaissait, sans
+qu'elle sût jamais par où ni comment il était venu.
+
+--Il va donner les souliers, pensa-t-elle.
+
+En effet, il s'avançait déjà. Dans le ciel violâtre, naissaient les
+premières étoiles. Une grande paix tiède tombait de haut, endormait le
+Clos-Marie, dont les saules se noyaient d'ombre.
+
+La cathédrale n'était plus qu'une barre noire, sur le couchant.
+
+--Pour sûr, il va donner les souliers.
+
+Et elle en éprouvait un véritable désespoir. Il donnerait donc tout, pas
+une fois elle ne le vaincrait! Son coeur battait à se rompre, elle
+aurait voulu être très riche, pour lui montrer qu'elle aussi faisait des
+heureux.
+
+Mais les Lemballeuse avaient vu le bon monsieur, la mère s'était
+précipitée, les deux petites soeurs geignaient, la main tendue, tandis
+que la grande, lâchant ses chevilles sanglantes, regardait de ses yeux
+obliques.
+
+--Écoutez, ma brave femme, dit Félicien, vous irez dans la Grand-Rue, au
+coin de la rue Basse....
+
+Angélique avait compris, la boutique d'un cordonnier était là. Elle
+l'interrompit vivement, si agitée, qu'elle bégayait des mots au hasard.
+
+--En voilà une course inutile!... À quoi bon?... Il est bien plus
+simple....
+
+Et elle ne la trouvait pas, cette chose plus simple. Que faire,
+qu'inventer pour le devancer dans son aumône? Jamais elle n'aurait cru
+le détester à ce point.
+
+--Vous direz que vous venez de ma part, reprit Félicien. Vous
+demanderez....
+
+De nouveau, elle l'interrompit, répétant d'un air anxieux:
+
+--Il est bien plus simple.., il est bien plus simple....
+
+Tout d'un coup, calmée, elle s'assit sur une pierre, dénoua ses
+souliers, les ôta, ôta les bas eux-mêmes, d'une main vive.
+
+--Tenez! c'est si simple! Pourquoi se déranger?
+
+--Ah! ma bonne demoiselle, Dieu vous le rende! s'écria la mère
+Lemballeuse, en examinant les souliers, presque tout neufs. Je les
+fendrai dessus, pour qu'ils aillent.... Tiennette, remercie, grande bête!
+
+Tiennette arrachait des mains de Rose et de Jeanne les bas, que
+celles-ci convoitaient. Elle ne desserra pas les lèvres.
+
+Mais, à ce moment, Angélique s'aperçut qu'elle avait les pieds nus et
+que Félicien les voyait. Une confusion l'envahit.
+
+Elle n'osait plus bouger, certaine que, si elle se levait, il les
+verrait davantage. Puis, elle s'alarma, perdit la tête, se mit à fuir.
+
+Dans l'herbe, ses petits pieds couraient, très blancs. La nuit s'était
+accrue encore, le Clos-Marie devenait un lac d'ambre, entre les grands
+arbres voisins et la masse noire de la cathédrale. Et il n'y avait, au
+ras des ténèbres du sol, que la fuite des petits pieds blancs, du blanc
+satiné des colombes. Effrayée, ayant peur de l'eau, Angélique suivit la
+Chevrotte, pour gagner la planche qui servait de pont. Mais Félicien
+avait coupé au travers des broussailles. Si timide jusqu'alors, il était
+devenu plus rouge qu'elle, à voir ses pieds blancs; et une flamme le
+poussait, il aurait voulu crier la passion qui l'avait possédé tout
+entier, dès le premier jour, dans le débordement de sa jeunesse. Puis,
+quand elle le frôla, il ne put que balbutier l'aveu, dont ses lèvres
+brûlaient: Je vous aime.
+
+Éperdue, elle s'était arrêtée. Un instant, toute droite, elle le
+regarda. Sa colère, la haine qu'elle croyait avoir, s'en allait, se
+fondait en un sentiment d'angoisse délicieuse. Qu'avait-il dit, pour
+qu'elle en fût bouleversée de la sorte? Il l'aimait, elle le savait, et
+voilà que le mot murmuré à son oreille la confondait d'étonnement et de
+crainte. Lui, enhardi, le coeur ouvert, rapproché du sien par la charité
+complice, répéta:
+
+--Je vous aime.
+
+Et elle se remit à fuir, dans sa peur de l'amant. La Chevrotte ne
+l'arrêta plus, elle y entra comme les biches poursuivies, ses petits
+pieds blancs y coururent parmi les cailloux, sous le frisson de l'eau
+glacée. La porte du jardin se referma, ils disparurent.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Pendant deux jours, Angélique fut accablée de remords. Dés qu'elle était
+seule, elle pleurait, comme si elle eût commis une faute. Et la
+question, d'une obscurité alarmante, renaissait toujours: avait-elle
+péché avec ce jeune homme? était-elle perdue, ainsi que ces vilaines
+femmes de la Légende, qui cèdent au diable? Les mots, murmurés si bas:
+«Je vous aime», retentissaient d'un tel fracas à son oreille, qu'ils
+venaient pour sûr de quelque terrible puissance, cachée au fond de
+l'invisible. Mais elle ne savait pas, elle ne pouvait savoir, dans
+l'ignorance et la solitude où elle avait grandi.
+
+Avait-elle péché avec ce jeune homme? Et elle tâchait de bien se
+rappeler les faits, elle discutait les scrupules de son innocence.
+Qu'était-ce donc que le péché? Suffisait-il de se voir, de causer, de
+mentir ensuite aux parents? Cela ne devait pas être tout le mal. Alors,
+pourquoi suffoquait-elle ainsi? pourquoi, si elle n'était pas coupable,
+se sentait elle devenir autre, agitée d'une âme nouvelle? Peut-être le
+péché poussait-il là, dans ce malaise sourd dont elle défaillait. Elle
+avait plein le coeur de choses vagues, indéterminées, toute une
+confusion de paroles et d'actes à venir, dont elle s'effarait, avant de
+comprendre. Un flot de sang lui empourprait les joues, elle entendait
+éclater les mots terrifiants: «Je vous aime»; et elle ne raisonnait
+plus, elle se remettait à sangloter, doutant des faits, craignant la
+faute au-delà, dans ce qui n'avait pas de nom et pas de forme.
+
+Son grand tourment était de ne s'être pas confiée à Hubertine. Si elle
+avait pu l'interroger, celle-ci, d'un mot sans doute, lui aurait révélé
+le mystère. Puis, il lui semblait que parler seulement à quelqu'un de
+son mal, l'aurait guérie. Mais le secret était devenu trop gros, elle
+serait morte de honte. Elle se faisait rusée, affectait des airs
+tranquilles, lorsqu'il y avait tempête, au fond de son être. Quand on
+l'interrogeait sur ses distractions, elle levait des yeux surpris, en
+répondant qu'elle ne pensait à rien. Assise devant son métier, les mains
+machinales tirant l'aiguille, très sage, elle était ravagée par une
+pensée unique, du matin au soir. Être aimée, être aimée! Et elle à son
+tour, aimait-elle? Question obscure encore, celle-ci, que son ignorance
+laissait sans réponse. Elle se la répétait jusqu'à s'étourdir, les mots
+perdaient leur sens usuel, tout coulait à une sorte de vertige qui
+l'emportait. D'un effort, elle se reprenait, elle se retrouvait,
+l'aiguille à la main, brodait quand même avec son application
+accoutumée, dans un rêve. Peut être couvait-elle quelque grande maladie.
+Un soir, en se couchant, elle fut saisie d'un frisson; elle crut qu'elle
+ne se relèverait pas. Son coeur battait à se rompre, ses oreilles
+s'emplissaient d'un bourdonnement de cloche. Aimait-elle ou allait-elle
+mourir? Et elle souriait paisiblement à Hubertine, qui, en train de
+cirer son fil, l'examinait, inquiète.
+
+D'ailleurs, Angélique avait fait le serment de ne jamais revoir
+Félicien. Elle ne se risquait plus parmi les herbes folles du Clos
+Marie, elle ne visitait même plus ses pauvres. Sa peur était qu'il ne se
+passât quelque chose d'effrayant, le jour où ils se retrouveraient face
+à face. Dans sa résolution, entrait en outre une idée de pénitence, pour
+se punir du péché qu'elle avait pu commettre. Aussi, les matins de
+rigidité, se condamnait-elle à ne pas jeter un seul coup d'oeil par la
+fenêtre, de crainte d'apercevoir, au bord de la Chevrotte, celui qu'elle
+redoutait. Et si, tentée, elle regardait, et qu'il ne fût pas là, elle
+en était toute triste, jusqu'au lendemain. Or, un matin, Hubert
+ordonnait une dalmatique, lorsqu'un coup de sonnette le fit descendre.
+Ce devait être un client, quelque commande sans doute, car Hubertine et
+Angélique entendaient le bourdonnement des voix, par la porte de
+l'escalier restée ouverte. Puis, elles levèrent la tête, très surprises:
+des pas montaient, le brodeur amenait le client, ce qui n'arrivait
+jamais. Et la jeune fille demeura saisie, en reconnaissant Félicien. Il
+était mis simplement, en ouvrier d'art, dont les mains sont blanches.
+Puisqu'elle n'allait plus à lui, il venait à elle, après des journées
+d'attente vaine et d'incertitude anxieuse, passées à se dire qu'elle ne
+l'aimait donc pas.
+
+--Tiens! mon enfant, voici qui te regarde, expliqua Hubert.
+
+Monsieur vient nous commander un travail exceptionnel: Et, ma foi! pour
+en causer tranquillement, j'ai préféré le recevoir ici....
+
+C'est à ma fille, monsieur, qu'il faut montrer votre dessin.
+
+Ni lui ni Hubertine n'avaient le moindre soupçon. Ils s'approchèrent
+seulement avec curiosité, pour voir. Mais Félicien était, comme
+Angélique, étranglé d'émotion. Ses mains tremblaient, lorsqu'il déroula
+le dessin; et il dut parler lentement, afin de cacher le trouble de sa
+voix.--C'est une mitre pour Monseigneur.... Oui, ces dames de la ville,
+qui veulent lui faire ce cadeau, m'ont chargé d'en dessiner les pièces
+et d'en surveiller l'exécution. Je suis peintre verrier, mais je
+m'occupe beaucoup aussi d'art ancien.... Vous voyez, je n'ai fait que
+reconstituer une mitre gothique....
+
+Angélique, penchée sur la grande feuille qu'il posait devant elle, eut
+une exclamation légère.
+
+--Oh! sainte Agnès!
+
+C'était, en effet, la martyre de treize ans, la vierge nue et vêtue de
+ses cheveux, d'où ne sortaient que ses petits pieds et ses petites
+mains, telle qu'elle était sur son pilier, à une des portes de la
+cathédrale, telle surtout qu'on la retrouvait à l'intérieur, dans une
+vieille statue de bois, anciennement peinte, aujourd'hui d'un blond
+fauve, toute dorée par l'âge. Elle occupait la face entière de la mitre,
+debout, ravie au ciel, emportée par deux anges; et, au-dessous d'elle,
+un paysage très lointain, très fin, s'étendait. Le revers et les barbes
+étaient enrichis d'ornements lancéolés, d'un beau style.
+
+--Ces dames, reprit Félicien, font le cadeau pour la procession du
+Miracle, et j'ai naturellement cru devoir choisir sainte Agnès....
+
+--L'idée est excellente, interrompit Hubert.
+
+Hubertine dit à son tour:
+
+--Monseigneur sera très touché. La procession du Miracle, qui se
+faisait chaque année le 28 juillet, datait de Jean V d'Hautecoeur, en
+remerciement du pouvoir miraculeux de guérir, que Dieu lui avait envoyé,
+à lui et à sa race, pour sauver Beaumont de la peste. La légende contait
+que les Hautecoeur devaient ce pouvoir à l'intervention de sainte Agnès,
+dont ils étaient fort dévots; et de là l'usage antique, à la date
+anniversaire, de sortir la vieille statue de la sainte, que l'on
+promenait solennellement au travers des rues de la ville, dans la pieuse
+croyance qu'elle continuait à en écarter tous les maux.
+
+--Pour la procession du Miracle, murmura enfin Angélique les yeux sur le
+dessin, mais c'est dans vingt jours, jamais nous n'aurons le temps.
+
+Les Hubert hochèrent la tête. En effet, un pareil travail demandait des
+soins infinis. Hubertine, cependant, se tourna vers la jeune fille.
+
+--Je pourrais t'aider, je me chargerais des ornements, et tu n'aurais à
+faire que la figure.
+
+Angélique examinait toujours la sainte, dans son trouble.
+
+Non, non! elle refusait, elle se défendait contre la douceur d'accepter.
+Ce serait très mal, d'être complice; car, sûrement, Félicien mentait,
+elle sentait bien qu'il n'était pas pauvre, qu'il se cachait sous ce
+vêtement d'ouvrier; et cette simplicité jouée; toute cette histoire pour
+pénétrer jusqu'à elle, la mettait en garde, amusée et heureuse au fond,
+le transfigurant, voyant le royal prince qu'il devait être, dans
+l'absolue certitude où elle vivait de la réalisation entière de son
+rêve.
+
+--Non, répéta-t-elle à demi-voix, nous n'aurions pas le temps.
+
+Et, sans lever les yeux, elle continua, comme se parlant à elle-même:
+
+--Pour la sainte, on ne peut employer ni le passé, ni la guipure. Ce
+serait indigne.... Il faut une broderie en or nué.
+
+--Justement, dit Félicien, je songeais à cette broderie, je savais que
+mademoiselle en avait retrouvé le secret.... On en voit encore un assez
+beau fragment à la sacristie.
+
+Hubert se passionna.--Oui, oui, il est du quinzième siècle, il a été
+brodé par une de mes arrière-grand-mères.... De l'or nué, ah! il n'y
+avait pas de plus beau travail, monsieur. Mais il demandait trop de
+temps, il coûtait trop cher, puis il exigeait de vraies artistes. Voici
+deux cents ans que ce travail ne se fait plus.... Et si ma fille refuse,
+vous pouvez y renoncer, car elle seule aujourd'hui est capable de
+l'entreprendre, et je n'en connais pas d'autre ayant la finesse
+nécessaire de l'oeil et de la main.
+
+Hubertine, depuis qu'on parlait de l'or nué, était devenue respectueuse.
+Elle ajouta, convaincue:
+
+--En vingt jours, en effet, c'est impossible.... Il y faut une patience
+de fée. Mais à regarder fixement la sainte, Angélique venait de faire
+une découverte qui noyait de joie son coeur. Agnès lui ressemblait. En
+dessinant l'antique statue, Félicien certainement songeait à elle; et
+cette pensée qu'elle était ainsi toujours présente, qu'il la revoyait
+partout, amollissait sa résolution de l'éloigner. Elle leva le front
+enfin, elle l'aperçut tremblant, les yeux mouillés d'une supplication si
+ardente, qu'elle fut vaincue. Seulement, par cette malice, cette science
+naturelle qui vient aux filles, même quand elles ignorent tout, elle ne
+voulut pas avoir l'air de consentir.
+
+--C'est impossible, répéta-t-elle, en rendant le dessin. Je ne le ferais
+pour personne.
+
+Félicien eut un geste de véritable désespoir. C'était lui qu'elle
+refusait, il croyait le comprendre. Il partait, il dit encore à Hubert:
+
+--Quant à l'argent, tout ce que vous auriez demandé.... Ces dames
+mettraient jusqu'à deux mille francs....
+
+Certes, le ménage n'était pas intéressé. En pourtant ce gros chiffre
+l'émotionna. Le mari avait regardé la femme. Était-ce fâcheux de laisser
+aller une commande si avantageuse!
+
+--Deux mille francs, reprit Angélique de sa voix douce, deux mille
+francs, monsieur....
+
+Et elle, pour qui l'argent ne comptait pas, retenait un sourire, un
+taquin sourire qui pinçait à peine les coins de sa bouche, s'égayant de
+ne point paraître céder au plaisir de le voir, et de lui donner d'elle
+une opinion fausse.
+
+--Oh! deux mille francs, monsieur, j'accepte.... Je ne le ferais pour
+personne, mais du moment qu'on est décidé à payer.. S'il le faut, je
+passerai les nuits.
+
+Hubert et Hubertine, alors, voulurent refuser à leur tour, de crainte
+qu'elle ne se fatiguât trop.
+
+--Non, non, on ne peut pas renvoyer l'argent qui vient....
+
+Comptez sur moi. Votre mitre sera prête, la veille de la procession.
+Félicien laissa le dessin et se retira, le coeur navré, sans trouver le
+courage de donner des explications nouvelles, pour s'attarder encore.
+Elle ne l'aimait certainement pas, elle avait affecté de ne point le
+reconnaître et de le traiter en client ordinaire, dont l'argent seul est
+bon à prendre. D'abord, il s'emporta, il l'accusa d'avoir l'âme basse.
+Tant mieux! c'était fini, il ne penserait plus à elle. Puis, comme il y
+pensait toujours, il finit par l'excuser: ne vivait-elle pas de son
+travail, ne devait-elle pas gagner son pain? Deux jours après, il fut
+très malheureux, il se remit à rôder, malade de ne point la voir. Elle
+ne sortait plus, elle ne paraissait même plus aux fenêtres. Et il en
+était à se dire que, si elle ne l'aimait pas, si elle n'aimait que le
+gain, lui chaque jour l'aimait davantage, comme on aime l'amour à vingt
+ans, sans raison, au hasard du coeur, pour la joie et la douleur
+d'aimer. Un soir, il l'avait vue, et c'en était fait: maintenant,
+c'était celle-ci, et non une autre; quelle qu'elle fût, mauvaise ou
+bonne, laide ou jolie, pauvre ou riche, il allait en mourir, s'il ne
+l'avait point. Le troisième jour, sa souffrance devint telle, que,
+malgré son serment d'oublier, il retourna chez les Hubert.
+
+En bas, quand il eut sonné, il fut encore reçu par le brodeur, qui,
+devant l'obscurité de ses explications, se décida à le faire monter de
+nouveau.
+
+--Ma fille, monsieur désire t'expliquer des choses que je ne comprends
+pas très bien.
+
+Alors, Félicien balbutia:
+
+--Si ça ne gêne pas trop mademoiselle, j'aimerais à me rendre compte....
+Ces dames m'ont recommandé de suivre en personne le travail.... À moins
+pourtant que je ne dérange....
+
+Angélique, en le voyant paraître, avait senti son coeur battre
+violemment, jusque dans sa gorge. Il l'étouffait. Mais elle l'apaisa
+d'un effort; le sang n'en monta même pas à ses joues; et ce fut très
+calme, l'air indifférent, qu'elle répondit:
+
+--Oh! rien ne me dérange, monsieur. Je travaille aussi bien devant le
+monde.... Le dessin est de vous, il est naturel que vous en suiviez
+l'exécution.
+
+Décontenancé, Félicien n'aurait point osé s'asseoir, sans l'accueil
+d'Hubertine, qui souriait de son grave sourire à ce bon client. Tout de
+suite, elle se remit au travail, penchée sur le métier, où elle brodait
+en guipure les ornements gothiques du revers de la mitre. De son côté,
+Hubert venait de décrocher de la muraille une bannière terminée,
+encollée, qui depuis deux jours y séchait, et qu'il voulait détendre.
+Personne ne parla plus, les deux brodeuses et le brodeur travaillaient,
+comme si personne ne se fût trouvé là.
+
+Et le jeune homme s'apaisa un peu, au milieu de cette grande paix. Trois
+heures sonnaient, l'ombre de la cathédrale s'allongeait déjà, un
+demi-jour fin entrait par la fenêtre large ouverte.
+
+C'était l'heure crépusculaire, qui commençait dès midi, pour la petite
+maison, fraîche et verdissante, au pied du colosse. On entendit un bruit
+léger de souliers sur les dalles, un pensionnat de fillettes qu'on
+menait à confesse. Dans l'atelier, les vieux outils, les vieux murs,
+tout ce qui restait là immuable, semblait dormir du sommeil des siècles;
+et il en venait aussi beaucoup de fraîcheur et de calme. Un grand carré
+de lumière blanche, égale et pure, tombait sur le métier, où se
+courbaient les brodeuses, avec leurs délicats profils, dans le reflet
+fauve de l'or.
+
+--Mademoiselle, je voulais vous dire, commença Félicien gêné, sentant
+qu'il devait motiver sa venue, je voulais vous dire que, pour les
+cheveux, l'or me semblait préférable à la soie.
+
+Elle avait levé la tête. Le rire de ses yeux signifia clairement qu'il
+aurait pu ne pas se déranger, s'il n'avait point d'autre recommandation
+à faire. Et elle se pencha de nouveau, en répondant d'une voix doucement
+moqueuse:
+
+--Sans doute, monsieur.
+
+Il fut très sot, il remarqua seulement alors que, justement, elle
+travaillait aux cheveux. Devant elle, était le dessin qu'il avait fait,
+mais lavé de teintes d'aquarelle, rehaussé d'or, d'une douceur de ton
+d'ancienne miniature, pâlie dans un livre d'heures. Et elle copiait
+cette image; avec une patience et une adresse d'artiste peignant à la
+loupe. Après l'avoir reproduite d'un trait un peu gros sur du satin
+blanc, fortement tendu, doublé d'une toile solide, elle avait couvert le
+satin de fils d'or lancés de gauche à droite, arrêtés aux deux bouts
+simplement, libres et se touchant tous. Puis, se servant de ces fils
+comme d'une trame, elle les écartait de la pointe de son aiguille pour
+retrouver dessous le dessin, elle suivait ce dessin, cousait les fils
+d'or de points de soie en travers, qu'elle assortissait aux nuances du
+modèle. Dans les parties d'ombre, la soie cachait complètement l'or;
+dans les demi-teintes, les points s'espaçaient de plus en plus; et les
+lumières étaient faites de l'or seul, laissé à découvert. C'était l'or
+nué, le fond d'or que l'aiguille nuançait de soie, un tableau aux
+couleurs fondues, comme chauffées dessous par une gloire, d'un éclat
+mystique.
+
+--Ah! dit brusquement Hubert, qui commençait à détendre la bannière, en
+dévidant sur ses doigts la ficelle du trélissage, le chef-d'oeuvre d'une
+brodeuse autrefois était d'or nué...
+
+Elle devait faire, comme il est écrit dans les statuts, «une image seule
+qui est d'or nué, d'un demi-tiers de haut...» Tu aurais été reçue,
+Angélique.
+
+Et le silence retomba. Pour les cheveux, dérogeant à la règle, Angélique
+avait eu la même idée que Félicien; celle de ne point employer de soie,
+de recouvrir l'or avec de l'or; et elle manoeuvrait dix aiguillées d'or
+à passer, de tons différents, depuis l'or rouge sombre des brasiers qui
+meurent, jusqu'à l'or jaune pâle des forêts d'automne. Agnès, du col aux
+chevilles, se vêtait ainsi d'un ruissellement de cheveux d'or. Le flot
+partait de la nuque, couvrait les reins d'un épais manteau, débordait
+devant, par dessus les épaules, en deux ondes qui, rejointes sous le
+menton, coulaient jusqu'aux pieds. Une chevelure du miracle, une toison
+fabuleuse, aux boucles énormes, une robe tiède et vivante, parfumée de
+nudité pure.
+
+Ce jour-là, Félicien ne sut que regarder Angélique brodant les boucles à
+points fendus, dans le sens de leurs enroulements; et il ne se lassait
+pas de voir les cheveux croître et flamber sous son aiguille. Leur
+profondeur, le grand frisson qui les déroulait d'un coup, le
+troublaient. Hubertine, en train de coudre des paillettes, cachant le
+fil à chacune avec un grain de frisure, se tournait de temps à autre,
+l'enveloppait de son calme regard, quand elle devait jeter au bourriquet
+quelque paillette mal faite.
+
+Hubert, qui avait retiré les lattes pour découdre la bannière des
+ensubles, achevait de la plier soigneusement. Et Félicien, dont le
+silence augmentait l'embarras, finit par comprendre qu'il devait avoir
+la sagesse de partir, puisqu'il ne retrouvait aucune des observations
+qu'il s'était promis de faire. Il se leva, il bégaya:
+
+--Je reviendrai.... J'ai si mal reproduit le dessin charmant de la tête,
+que vous aurez peut-être besoin de mes indications.
+
+Angélique posa sur les siens ses grands yeux noirs tranquillement.
+
+--Non, non.... Mais revenez, monsieur, revenez, si l'exécution vous
+inquiète.
+
+Il s'en alla, heureux de la permission, désolé de cette froideur. Elle
+ne l'aimait pas, elle ne l'aimerait jamais, c'était décidé.
+
+À quoi bon, alors? Et le lendemain, et les jours suivants, il revint à
+la fraîche maison de la rue des Orfèvres. Les heures qu'il n'y passait
+pas étaient abominables, ravagées de son combat intérieur, torturées
+d'incertitudes. Il ne se calmait que près de la brodeuse, même résigné à
+ne pas lui plaire, consolé de tout, pourvu qu'elle fût présente. Chaque
+matin, il arrivait, parlait du travail, s'asseyait devant le métier,
+comme si sa présence eût été nécessaire; et cela l'enchantait de
+retrouver son fin profil immobile, baigné de la clarté blonde de ses
+cheveux, de suivre le jeu agile de ses petites mains souples, se
+débrouillant au milieu des longues aiguillées. Elle était très simple,
+elle le traitait maintenant en camarade. Pourtant, il sentait toujours
+entre eux des choses qu'elle ne disait pas et dont son coeur à lui
+s'angoissait. Elle levait parfois la tête, avec son air de moquerie, les
+yeux impatients et interrogateurs. Puis, en le voyant s'effarer, elle
+redevenait très froide.
+
+Mais Félicien avait découvert un moyen de la passionner, dont-il
+abusait. C'était de lui parler de son art, des anciens chefs d'oeuvre de
+broderie qu'il avait vus, conservés dans les trésors des cathédrales, ou
+gravés dans les livres: des chapes superbes, la chape de Charlemagne, en
+soie rouge, avec de grands aigles aux ailes éployées, la chape de Sion,
+que décore tout un peuple de figures saintes; une dalmatique qui passe
+pour la plus belle pièce connue, la dalmatique impériale, où est
+célébrée la gloire de Jésus-Christ sur la terre et dans le ciel, la
+Transfiguration, le Jugement dernier, dont les nombreux personnages sont
+brodés de soies nuancées, d'or et d'argent; un arbre de Jessé aussi, un
+orfroi de soie sur satin, qui semble détaché d'un vitrail du quinzième
+siècle, Abraham en bas, David, Salomon, la Vierge Marie, puis en haut
+Jésus; et ses chasubles admirables, la chasuble d'une simplicité si
+grande, le Christ en croix, saignant, éclaboussé de soie rouge sur le
+drap d'or, ayant à ses pieds la Vierge soutenue par saint Jean, la
+chasuble de Naintré enfin, où l'on voit Marie, assise en majesté, les
+pieds chaussés, tenant l'Enfant nu sur ses genoux. D'autres, d'autres
+merveilles défilaient, vénérables par leur grand âge, d'une foi, d'une
+naïveté dans la richesse, perdues de nos jours, gardant des tabernacles
+l'odeur d'encens et la mystique lueur de l'or pâli.
+
+--Ah! soupirait Angélique, c'est fini, ces belles choses. On ne peut pas
+seulement retrouver les tons.
+
+Et, les yeux luisants, elle s'arrêtait de travailler, quand il lui
+contait l'histoire des grandes brodeuses et des grands brodeurs
+d'autrefois, Simonne de Gaules, Coli Jolye, dont les noms ont traversé
+les âges. Puis, tirant de nouveau l'aiguille, elle en restait
+transfigurée, elle gardait au visage le rayonnement de sa passion
+d'artiste. Jamais elle ne lui semblait plus belle, si enthousiaste, si
+virginale, brûlant d'une flamme pure dans l'éclat de l'or et de la soie,
+avec son application profonde, son travail de précision, les points
+menus où elle mettait toute son âme.
+
+Il cessait de parler, il la contemplait, jusqu'à ce que, réveillée par
+le silence, elle s'aperçût de la fièvre où il la jetait. Elle en était
+confuse comme d'une défaite, elle rattrapait son calme indifférent, la
+voix fâchée.
+
+--Bon! voilà encore mes soies qui s'emmêlent!... Mère, ne remuez donc
+pas! Hubertine, qui n'avait point bougé, souriait, tranquille.
+
+Elle s'était inquiétée d'abord des assiduités du jeune homme, elle en
+avait causé un soir avec Hubert, en se couchant. Mais ce garçon ne leur
+déplaisait pas, il demeurait très convenable: pourquoi se seraient-ils
+opposés à des entrevues d'où pouvait sortir le bonheur d'Angélique?
+Elle laissait donc aller les choses, qu'elle surveillait, de
+son air sage. D'ailleurs, elle-même, depuis quelques semaines,
+vivait le coeur gros des tendresses vaines de son mari. C'était
+le mois où ils avaient perdu leur enfant; et chaque année, à
+cette date, ramenait chez eux les mêmes regrets, les mêmes désirs, lui
+tremblant à ses pieds, brûlant de se croire pardonné enfin, elle aimante
+et désolée, se donnant toute, désespérant de fléchir le sort. Ils n'en
+parlaient point, n'en échangeaient pas un baiser de plus, devant le
+monde; mais ce redoublement d'amour sortait du silence de leur chambre,
+se dégageait de leur personne, au moindre geste, à la façon dont leurs
+regards se rencontraient, s'oubliaient une seconde l'un dans l'autre.
+
+Une semaine s'écoula, le travail de la mitre avançait. Ces entrevues
+quotidiennes avaient pris une grande douceur familière.
+
+--Le front très haut, n'est-ce pas? sans trace de sourcils.
+
+--Oui, très haut, et pas une ombre, comme dans les miniatures du
+temps.--Passez-moi la soie blanche.
+
+--Attendez, je vais l'effiler.
+
+Il l'aidait, c'était un apaisement que cet ouvrage à deux. Cela les
+mettait dans la réalité de tous les jours. Sans qu'un mot d'amour fût
+prononcé, sans même qu'un frôlement volontaire rapprochât leurs doigts,
+le lien se resserrait à chaque heure.
+
+--Père, que fais-tu donc? on ne t'entend plus.
+
+Elle se tournait, apercevait le brodeur, les mains occupées à charger
+une broche, les yeux tendres, fixés sur sa femme.
+
+--Je donne de l'or à ta mère.
+
+Et, de la broche apportée, du remerciement muet d'Hubertine, du
+continuel empressement d'Hubert autour d'elle, un souffle tiède de
+caresse se dégageait, enveloppait Angélique et Félicien, penchés de
+nouveau sur le métier.
+
+L'atelier lui-même, l'antique pièce avec ses vieux outils, sa paix d'un
+autre âge, était complice. Il semblait si loin de la rue, reculé au fond
+du rêve, dans ce pays des bonnes âmes où règne le prodige, la
+réalisation aisée de toutes les joies.
+
+Dans cinq jours, la mitre devait être livrée; et Angélique, certaine
+d'avoir fini, de gagner même vingt-quatre heures, respira, s'étonna de
+trouver Félicien si près d'elle, accoudé au tréteau. Ils étaient donc
+camarades? Elle ne se défendait plus contre ce qu'elle sentait de
+conquérant en lui, elle ne souriait plus de malice, à tout ce qu'il
+cachait et qu'elle devinait.
+
+Qu'était-ce donc qui l'avait endormie, dans son attente inquiète? Et
+l'éternelle question revint, la question qu'elle se posait chaque soir,
+à son coucher: l'aimait-elle? Pendant des heures, au fond de son grand
+lit, elle avait retourné les mots, cherchant des sens qui lui
+échappaient. Brusquement, cette nuit là, elle sentit son coeur se
+fendre, elle fondit en larmes, la tête dans l'oreiller, pour qu'on ne
+l'entendît point. Elle l'aimait, elle l'aimait, à en mourir. Pourquoi?
+comment? elle n'en savait, elle n'en saurait jamais rien; mais elle
+l'aimait, tout son être le criait. La clarté s'était faite, l'amour
+éclatait comme la lumière du soleil. Elle pleura longtemps, pleine d'une
+confusion et d'un bonheur inexprimables, reprise du regret de ne s'être
+pas confiée à Hubertine. Son secret l'étouffait, et elle fit un grand
+serment, celui de redevenir de glace pour Félicien, de souffrir tout
+plutôt que de lui laisser voir sa tendresse.
+
+L'aimer, l'aimer sans le dire, c'était la punition, l'épreuve qui devait
+racheter la faute. Elle en souffrait délicieusement, elle songeait aux
+martyres de la Légende, il lui semblait qu'elle était leur soeur, à se
+flageller ainsi, et que sa gardienne Agnès la regardait avec des yeux
+tristes et doux.
+
+Le lendemain, Angélique acheva la mitre. Elle avait brodé avec des soies
+refendues, plus légères que des fils de la Vierge, les petites mains et
+les petits pieds, les seuls coins de nudité blanche qui sortaient de la
+royale chevelure d'or. Elle terminait la face, d'une délicatesse de lis,
+où l'or apparaissait comme le sang des veines, sous l'épiderme des
+soies. Et cette face de soleil montait à l'horizon de la plaine bleue,
+emportée par les deux anges.
+
+Lorsque Félicien entra, il eut un cri d'admiration.
+
+--Oh! elle vous ressemble!
+
+C'était une confession involontaire, l'aveu de cette ressemblance qu'il
+avait mise dans son dessin. Il le comprit, devint très rouge.
+
+--C'est vrai, fillette, elle a tes beaux yeux, dit Hubert, qui s'était
+approché.
+
+Hubertine se contentait de sourire, ayant fait la remarque depuis
+longtemps; et elle parut surprise, attristée même, quand elle entendit
+Angélique répondre, de son ancienne voix des mauvais jours:
+
+--Mes beaux yeux, moquez-vous de moi!... Je suis laide, je me connais
+bien.
+
+Puis, se levant, se secouant, outrant son rôle de fille intéressée et
+froide:
+
+--Ah! c'est donc fini!... J'en avais assez, un fameux poids de moins sur
+les épaules!... Vous savez, je ne recommencerais pas pour le même prix.
+
+Saisi, Félicien l'écoutait. Eh! quoi? encore l'argent! Il l'avait sentie
+un moment si tendre, si passionnée de son art! S'était-il donc trompé,
+qu'il la retrouvait sensible à la seule pensée du gain, indifférente au
+point de se réjouir d'avoir fini et de ne plus le voir? Depuis quelques
+jours, il se désespérait, cherchait vainement sous quel prétexte il
+pourrait revenir. Et elle ne l'aimait pas, et elle ne l'aimerait jamais!
+Une telle souffrance lui étreignit le coeur, que ses yeux pâlirent.
+
+--Mademoiselle, n'est-ce pas vous qui monterez la mitre?
+
+--Non, mère fera ça beaucoup mieux....
+
+Je suis trop contente de ne plus avoir à y toucher.
+
+--Vous n'aimez donc pas votre travail?...
+
+--Moi!... Je n'aime rien.
+
+Il fallut qu'Hubertine, sévèrement, la fit taire. Et elle pria Félicien
+d'excuser cette enfant nerveuse, elle lui dit que le lendemain, de bonne
+heure, la mitre serait à sa disposition.
+
+C'était un congé, mais il ne s'en allait pas, il regardait le vieil
+atelier, plein d'ombre et de paix, comme si on l'eût chassé du paradis.
+Il avait eu là l'illusion d'heures si douces, il sentait si
+douloureusement que son coeur y restait, arraché!
+
+Ce qui le torturait, c'était de ne pouvoir s'expliquer, d'emporter
+l'affreuse incertitude. Enfin, il dut partir.
+
+La porte à peine refermée, Hubert demanda:
+
+--Qu'as-tu donc, mon enfant? Es-tu souffrante?
+
+--Eh! non, c'est ce garçon qui m'ennuyait. Je ne veux plus le voir.
+
+Et Hubertine conclut alors:
+
+--C'est bon, tu ne le verras plus. Seulement, rien n'empêche d'être
+polie.
+
+Angélique, sous un prétexte, n'eut que le temps de monter dans sa
+chambre. Elle y éclata en larmes. Ah! qu'elle était heureuse et qu'elle
+souffrait! Son pauvre cher amour, comme il avait dû s'en aller triste!
+Mais c'était juré aux saintes, elle l'aimerait à en mourir, et jamais il
+ne le saurait.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le soir du même jour, tout de suite en sortant de table, Angélique se
+plaignit d'un grand malaise et remonta dans sa chambre. Ses émotions de
+la matinée, ses luttes contre elle-même, l'avaient anéantie. Elle se
+coucha immédiatement, elle éclata de nouveau en larmes, la tête enfoncée
+sous le drap, avec le besoin désespéré de disparaître, de n'être plus.
+
+Les heures s'écoulèrent, la nuit s'était faite, une ardente nuit de
+juillet, dont la paix lourde entrait par la fenêtre, laissée grande
+ouverte. Dans le ciel noir luisait un fourmillement d'étoiles. Il devait
+être près de onze heures, la lune n'allait se lever que vers minuit, à
+son dernier quartier, amincie déjà.
+
+Et, dans la chambre sombre, Angélique pleurait toujours, d'un flot de
+pleurs intarissable, lorsqu'un craquement, à sa porte, lui fit lever la
+tête.
+
+Il y eut un silence, puis une voix, tendrement, l'appela.
+
+--Angélique.... Angélique... ma chérie....
+
+Elle avait reconnu la voix d'Hubertine. Sans doute, celle-ci, en se
+couchant avec son mari, venait d'entendre le bruit lointain des
+sanglots; et, inquiète, à demi déshabillée, elle montait voir:
+
+--Angélique, es-tu malade?
+
+Retenant son haleine, la jeune fille ne répondit pas.
+
+Elle n'éprouvait qu'un désir immense de solitude, l'unique soulagement à
+son mal. Une consolation, une caresse, même de sa mère, l'aurait
+meurtrie. Elle se l'imaginait derrière la porte, elle devinait qu'elle
+avait les pieds nus, à la douceur du frôlement sur le carreau. Deux
+minutes se passèrent, et elle la sentait toujours là, penchée, l'oreille
+collée au bois, ramenant de ses beaux bras ses vêtements défaits.
+
+Hubertine, ne percevant plus rien, pas un souffle, n'osa appeler de
+nouveau. Elle était bien certaine d'avoir entendu des plaintes; mais, si
+l'enfant avait fini par s'endormir, à quoi bon l'éveiller? Elle attendit
+encore une minute, troublée de ce chagrin que lui cachait sa fille,
+devinant confusément, emplie elle-même d'une grande émotion tendre. Et
+elle se décida à redescendre comme elle était montée, les mains
+familières aux moindres détours, sans laisser d'autre bruit derrière
+elle, dans la maison noire, que le frôlement doux de ses pieds nus.
+
+Alors, ce fut Angélique qui, assise sur son séant, au milieu de son lit,
+écouta. Le silence était si absolu, qu'elle distinguait la pression
+légère des talons au bord de chaque marche. En bas, la porte de la
+chambre s'ouvrit, se referma; puis, elle saisit un murmure à peine
+distinct, un chuchotement affectueux et triste, ce que ses parents
+disaient d'elle sans doute, leurs craintes, leurs souhaits; et cela ne
+cessait pas, bien qu'ils dussent s'être couchés, après avoir éteint la
+lumière. Jamais les bruits nocturnes du vieux logis n'étaient montés de
+la sorte jusqu'à elle. D'habitude, elle dormait de son gros sommeil de
+jeunesse, elle n'entendait pas même les meubles craquer; tandis que,
+dans l'insomnie de sa passion combattue, il lui semblait que la maison
+entière aimait et se lamentait. N'étaient-ce pas les Hubert qui, eux
+aussi, étouffaient des larmes, toute une tendresse éperdue et désolée
+d'être stérile? Elle ne savait rien, elle avait la seule sensation, dans
+la nuit chaude, au-dessous d'elle, de cette veille des deux époux, un
+grand amour, un grand chagrin, la longue et chaste étreinte des noces
+toujours jeunes.
+
+Et, pendant qu'elle était assise, écoutant la maison frissonnante et
+soupirante, Angélique ne pouvait se contenir, ses larmes coulaient
+encore; mais, à présent, elles ruisselaient muettes, tièdes et vives,
+pareilles au sang de ses veines. Une seule question, depuis le matin, se
+retournait en elle, la blessait dans tout son être: avait-elle eu raison
+de désespérer Félicien, de le renvoyer ainsi, avec la pensée qu'elle ne
+l'aimait pas, enfoncée en plein coeur, comme un couteau? Elle l'aimait,
+et elle lui avait fait cette souffrance, et elle-même en souffrait
+affreusement. Pourquoi tant de douleur? Les saintes demandaient-elles
+des larmes? est-ce que cela aurait fâché Agnès, de la savoir heureuse?
+Un doute, maintenant, la déchirait.
+
+Autrefois, lorsqu'elle attendait celui qui devait venir, elle arrangeait
+mieux les choses: il entrerait, elle le reconnaîtrait, tous deux s'en
+iraient ensemble, très loin, pour toujours. Et il était venu, et voilà
+que l'un et l'autre sanglotaient, à jamais séparés. À quoi bon? que
+s'était-il donc produit? qui avait exigé d'elle ce cruel serment, de
+l'aimer sans le lui dire?
+
+Mais, surtout, la crainte d'être la coupable, d'avoir été méchante,
+désolait Angélique. Peut-être la fille mauvaise avait-elle repoussé.
+Étonnée, elle se rappelait son manège d'indifférence, la façon moqueuse
+dont elle accueillait Félicien, le plaisir de malice qu'elle prenait à
+lui donner d'elle une idée fausse. Ses larmes redoublaient, son coeur
+fondait d'une pitié immense, infinie, pour la souffrance qu'elle avait
+ainsi faite, sans le vouloir. Elle le revoyait toujours s'en allant,
+elle avait présente la désolation de son visage, ses yeux troubles, ses
+lèvres tremblantes; et elle le suivait dans les rues, chez lui, pâle,
+blessé à mort par elle, perdant le sang goutte à goutte. Où était-il, à
+cette heure? ne frissonnait-il pas de fièvre? Ses mains se serraient
+d'angoisse, à l'idée de ne savoir comment réparer, le mal.
+
+Ah! faire souffrir, cette pensée la révoltait! Elle aurait voulu être
+bonne, tout de suite, faire du bonheur autour d'elle.
+
+Minuit allait sonner bientôt, les grands ormes de l'Évêché cachaient la
+lune à l'horizon, et la chambre restait noire. Alors, la tête retombée
+sur l'oreiller, Angélique ne pensa plus, voulut s'endormir; mais elle ne
+le pouvait, ses larmes continuaient à couler de ses paupières closes. Et
+la pensée revenait, elle songeait aux violettes que, depuis quinze
+jours, elle trouvait en montant se coucher, sur le balcon, devant sa
+fenêtre. Chaque soir, c'était un bouquet de violettes. Félicien,
+certainement, le jetait du Clos-Marie, car elle se souvenait de lui
+avoir conté que les violettes seules, par une singulière vertu, la
+calmaient, lorsque le parfum des autres fleurs, au contraire, la
+tourmentait de terribles migraines; et il lui envoyait ainsi des nuits
+douces, tout un sommeil embaumé, rafraîchi de bons rêves. Ce soir-là,
+comme elle avait mis le bouquet à son chevet, elle eut l'heureuse idée
+de le prendre, elle le coucha avec elle, près de sa joue, s'apaisa à le
+respirer. Les violettes enfin tarirent ses larmes.
+
+Elle ne dormait toujours pas, elle demeurait les yeux fermés, baignée de
+ce parfum qui venait de lui, heureuse de se reposer et d'attendre, dans
+un abandon confiant de tout son être.
+
+Mais un grand frisson passa sur elle. Minuit sonnait, elle ouvrit les
+paupières, elle s'étonna de retrouver sa chambre pleine d'une clarté
+vive. Au-dessus des ormes, la lune montait avec lenteur, éteignant les
+étoiles, dans le ciel pâli. Par la fenêtre, elle apercevait l'abside de
+la cathédrale, très blanche.
+
+Et il semblait que ce fût le reflet de cette blancheur qui éclairât la
+chambre, une lumière d'aube, laiteuse et fraîche. Les murs blancs, les
+solives blanches, toute cette nudité blanche en était accrue, élargie et
+reculée ainsi que dans un rêve. Elle reconnaissait pourtant les vieux
+meubles de chêne sombre, l'armoire, le coffre, les chaises, avec les
+arêtes luisantes de leurs sculptures. Son lit seul, son lit carré, d'une
+ampleur royale, l'émotionnait, comme si elle ne l'avait jamais vu,
+dressant ses colonnes, portant son dais d'ancienne perse rose, baigné
+d'une telle nappe de lune, profonde, qu'elle se croyait sur une nuée, en
+plein ciel, soulevée par un vol d'ailes muettes et invisibles.
+
+Un instant, elle en eut le balancement large; puis, ses yeux
+s'accoutumèrent, son lit était bien dans l'angle habituel. Elle resta la
+tête immobile, les regards errants, au milieu de ce lac de rayons, le
+bouquet de violettes sur les lèvres. Qu'attendait-elle? pourquoi ne
+pouvait-elle dormir? Elle en était certaine maintenant! elle attendait
+quelqu'un. Si elle avait cessé de pleurer, c'était qu'il allait venir.
+Cette clarté consolatrice, qui mettait en fuite le noir des mauvais
+songes, l'annonçait. Il allait venir, la lune messagère n'était entrée
+avant lui que pour les éclairer de cette blancheur d'aurore. La chambre
+était tendue de velours blanc, ils pourraient se voir.
+
+Alors, elle se leva, elle s'habilla: une robe blanche simplement, la
+robe de mousseline qu'elle avait le jour de la promenade aux ruines
+d'Hautecoeur. Elle ne noua même pas ses cheveux qui vêtirent ses
+épaules. Ses pieds restèrent nus dans ses pantoufles.
+
+Et elle attendit.
+
+À présent, Angélique ne savait par où il arriverait. Sans doute, il ne
+pourrait monter, ils se verraient tous deux, elle accoudée au balcon,
+lui en bas, dans le Clos-Marie. Cependant, elle s'était assise, comme si
+elle eût compris l'inutilité d'aller à la fenêtre. Pourquoi ne
+passerait-il pas au travers des murs, comme les saints de la Légende?
+Elle attendait. Mais elle n'était point seule à attendre, elle les
+sentait toutes à son entour, les vierges dont le vol blanc l'enveloppait
+depuis sa jeunesse. Elles entraient avec le rayon de lune, elle venaient
+des grands arbres mystérieux de l'Évêché, aux cimes bleues, des coins
+perdus de la cathédrale, enchevêtrant sa forêt de pierres. De tout
+l'horizon connu et aimé, de la Chevrotte, des saules, des herbes, la
+jeune fille entendait ses rêves qui lui revenaient, les espoirs, les
+désirs, ce qu'elle avait mis d'elle dans les choses, à les voir chaque
+jour, et que les choses lui renvoyaient.
+
+Jamais les voix de l'invisible n'avaient parlé si haut, elle écoutait
+l'au-delà, elle reconnaissait, au fond de la nuit brûlante, sans un
+souffle d'air, le léger frisson qui était pour elle le frôlement de la
+robe d'Agnès, quand la gardienne de son corps se tenait à son côté. Elle
+s'égayait de savoir Agnès là, avec les autres. Et elle attendait.
+
+Du temps s'écoula encore, Angélique n'en avait pas conscience. Cela lui
+parut naturel, lorsque Félicien arriva, enjambant la balustrade du
+balcon. Sur le ciel blanc, sa taille haute se détachait. Il n'entra pas,
+il resta dans le cadre lumineux de la fenêtre.
+
+--N'ayez pas peur.... C'est moi, je suis venu. Elle n'avait pas peur,
+elle le trouvait simplement exact.
+
+--C'est par les charpentes, n'est-ce pas, que vous êtes monté?
+
+--Oui, par les charpentes.
+
+Ce moyen si aisé la fit rire. Il s'était hissé d'abord sur l'auvent de
+la porte; puis, de là, grimpant le long de la console, dont le pied
+s'appuyait au bandeau du rez-de-chaussée, il avait sans peine atteint le
+balcon.
+
+--Je vous attendais, venez près de moi.
+
+Félicien, qui arrivait violent, jeté aux résolutions folles, ne bougea
+pas, étourdi de cette félicité brusque. Et Angélique, maintenant, était
+certaine que les saintes ne lui défendaient pas d'aimer, car elle les
+entendait l'accueillir avec elle, d'un rire d'affection, léger comme une
+haleine de la nuit; Où avait-elle eu la sottise de prendre qu'Agnès se
+fâcherait? À son côté, Agnès était radieuse d'une joie qu'elle sentait
+descendre sur ses épaules et l'envelopper, pareille à la caresse de deux
+grandes ailes. Toutes, qui étaient mortes d'amour, se montraient
+compatissantes aux peines des vierges, et ne revenaient errer, par les
+nuits chaudes, que pour veiller, invisibles, sur leurs tendresses en
+larmes.
+
+--Venez près de moi, je vous attendais.
+
+Alors, chancelant, Félicien entra. Il s'était dit qu'il la voulait,
+qu'il la saisirait entre ses bras, à l'étouffer, malgré ses cris. Et
+voilà qu'en la trouvant si douce, voilà qu'en pénétrant dans cette
+chambre toute blanche et si pure, il redevenait plus candide et plus
+faible qu'un enfant.
+
+Il avait fait trois pas. Mais il frissonnait, il tomba sur les deux
+genoux, loin d'elle.
+
+--Si vous saviez quelle abominable torture! Je n'avais jamais souffert
+ainsi, l'unique douleur est de ne se croire pas aimé... Je veux bien
+tout perdre, être un misérable, mourant de faim, tordu par la maladie.
+Mais je ne veux plus passer une journée, avec ce mal dévorant dans le
+coeur, de me dire que vous ne m'aimez pas.... Soyez bonne,
+épargnez-moi....
+
+Elle l'écoutait, muette, bouleversée de pitié, bienheureuse cependant.
+
+--Ce matin, comme vous m'avez laissé partir! Je m'imaginais que vous
+étiez devenue meilleure, que vous aviez compris. Et je vous ai retrouvée
+telle qu'au premier jour, indifférente, me traitant en simple client qui
+passe, me rappelant durement aux questions basses de la vie.... Dans
+l'escalier, je trébuchais. Dehors, j'ai couru, j'avais peur d'éclater en
+larmes.
+
+Puis, au moment de monter chez moi, il m'a semblé que j'allais étouffer,
+si je m'enfermais.... Alors, je me suis sauvé en rase campagne, j'ai
+marché au hasard, un chemin, puis un autre.
+
+La nuit s'est faite, je marchais encore. Mais le tourment galopait aussi
+vite et me dévorait. Quand on aime, on ne peut fuir la peine de son
+amour.... Tenez! c'était là que vous aviez planté le couteau, et la
+pointe s'enfonçait toujours plus avant.
+
+Il eut une longue plainte, au souvenir de son supplice.
+
+--Je suis resté des heures dans l'herbe, abattu par le mal, comme un
+arbre arraché... Et plus rien n'existait, il n'y avait que vous. La
+pensée que je ne vous aurais pas me faisait mourir. Déjà, mes membres
+s'engourdissaient, une folie emportait ma tête.... Et c'est pourquoi je
+suis revenu. Je ne sais par où j'ai passé, comment j'ai pu arriver
+jusqu'à cette chambre.
+
+Pardonnez-moi, j'aurais fendu les portes avec mes poings, je me serais
+hissé à votre fenêtre en plein jour....
+
+Elle était dans l'ombre. Lui, à genoux sous la lune, ne la voyait pas,
+toute pâlie de tendresse repentante, si émue qu'elle ne pouvait parler.
+Il la crut insensible, il joignit les mains.
+
+--Cela date de loin.... C'est un soir que je vous ai aperçue, ici, à
+cette fenêtre. Vous n'étiez qu'une blancheur vague, je distinguais à
+peine votre visage, et pourtant je vous voyais, je vous devinais telle
+que vous êtes. Mais j'avais très peur, j'ai rôdé, pendant des nuits,
+sans trouver le courage de vous rencontrer en plein jour.... Et puis,
+vous me plaisiez dans ce mystère, mon bonheur était de rêver à vous,
+comme à une inconnue que je ne connaîtrais jamais..: Plus tard, j'ai su
+qui vous étiez, on ne peut résister à ce besoin de savoir, de posséder
+son rêve. C'est alors que ma fièvre a commencé. Elle a grandi à chaque
+rencontre. Vous vous rappelez, la première fois, dans ce champ, le matin
+où j'examinais le vitrail. Jamais je ne m'étais senti si gauche, vous
+avez eu bien raison de vous moquer de moi.... Et je vous ai effrayée
+ensuite, j'ai continué à être maladroit, en vous poursuivant jusque chez
+vos pauvres.
+
+Déjà, je cessais d'être le maître de ma volonté, je faisais les choses
+avec l'étonnement et la crainte de les faire.... Lorsque je me suis
+présenté pour la commande de cette mitre, c'est une force qui me
+poussait, car moi je n'osais point, j'étais certain de vous déplaire....
+Si vous compreniez à quel point je suis misérable! Ne m'aimez pas, mais
+laissez-moi vous aimer. Soyez froide, soyez méchante, je vous aimerai
+comme vous serez. Je ne vous demande que de vous voir, sans espoir
+aucun, pour l'unique joie d'être ainsi, à vos genoux.
+
+Il se tut, défaillant, perdant courage à croire qu'il ne trouvait rien
+pour la toucher. Et il ne sentait pas qu'elle souriait, d'un sourire
+invincible, peu à peu grandi sur ses lèvres. Ah! le cher garçon, il
+était si naïf et si croyant, il récitait là sa prière de coeur tout neuf
+et passionné, en adoration devant elle, comme devant le rêve même de sa
+jeunesse! Dire qu'elle avait lutté d'abord pour ne pas le revoir, puis
+qu'elle s'était juré de l'aimer sans jamais qu'il le sût! Un grand
+silence s'était fait, les saintes ne défendaient point d'aimer,
+lorsqu'on aimait ainsi. Derrière son dos, une gaieté avait couru, à
+peine un frisson, l'onde mouvante de la lune sur le carreau de la
+chambre.
+
+Un doigt invisible, sans doute celui de sa gardienne, se posa sur sa
+bouche, pour la desceller de son serment. Elle pouvait parler désormais,
+tout ce qui flottait de puissant et de tendre à son entour lui soufflait
+des paroles.
+
+--Ah! oui, je me souviens, je me souviens....
+
+Et Félicien, tout de suite, fut pris par la musique de cette voix, dont
+le charme était sur lui si fort, que son amour grandissait, rien qu'à
+l'entendre.
+
+--Oui, je me souviens, quand vous êtes venu dans la nuit.
+
+Vous étiez si loin, les premiers soirs, que le petit bruit de vos pas me
+laissait incertaine. Ensuite, je vous ai reconnu, et j'ai vu plus tard
+votre ombre, et un soir enfin vous vous êtes montré, par une belle nuit
+pareille à celle-ci, en pleine lumière blanche. Vous sortiez lentement
+des choses, tel que je vous attendais depuis des années.... Je me
+souviens du grand rire que je retenais, qui a éclaté malgré moi, lorsque
+vous avez sauvé ce linge, emporté par la Chevrotte. Je me souviens de ma
+colère, lorsque vous me voliez mes pauvres, en leur donnant tant
+d'argent, que j'avais l'air d'une avare. Je me souviens de ma peur, le
+soir où vous m'avez forcée à courir si vite, les pieds nus dans
+l'herbe.... Oui, je me souviens, je me souviens....
+
+Sa voix de cristal s'était troublée un peu, dans le frisson de ce
+dernier souvenir qu'elle évoquait, comme si le: Je vous aime, eût de
+nouveau passé sur son visage. Et lui, l'écoutait avec ravissement.
+
+--J'ai été méchante, c'est bien vrai. On est si sotte, quand on ne sait
+pas! On fait des choses qu'on croit nécessaires, on a peur d'être en
+faute, dès qu'on obéit à son coeur. Mais que j'ai eu des remords
+ensuite, que j'ai souffert de votre souffrance!... Si je voulais
+expliquer cela, je ne pourrais pas sans doute. Lorsque vous êtes venu,
+avec votre dessin de sainte Agnès, j'étais enchantée de travailler pour
+vous, je me doutais bien que vous reviendriez chaque jour. Et, voyez un
+peu, j'ai affecté l'indifférence, comme si je prenais à tâche de vous
+chasser de la maison. On a donc le besoin de se rendre malheureux?
+Tandis que j'aurais voulu vous accueillir les mains ouvertes, il y
+avait, au fond de mon être, une autre femme qui se révoltait, qui avait
+crainte et méfiance de vous, qui se plaisait à vous torturer
+d'incertitude, dans l'idée vague d'une querelle à vider, dont elle
+aurait oublié la cause très ancienne.
+
+Je ne suis pas toujours bonne, il repousse en moi des choses que
+j'ignore.... Et, le pis, certes, est que je vous ai parlé d'argent. Ah!
+l'argent, moi qui n'y ai jamais songé, qui en accepterais seulement de
+pleins chariots pour la joie d'en faire pleuvoir où je voudrais! Quel
+amusement de malice ai-je pu prendre à me calomnier ainsi? Me
+pardonnerez-vous?
+
+Félicien était à ses pieds. Il avait marché sur les genoux, jusqu'à
+elle. C'était inespéré et sans bornes.
+
+Il murmura:
+
+--Ah! chère âme, inestimable, et belle, et bonne, d'une bonté de prodige
+qui m'a guéri d'un souffle! Je ne sais plus si j'ai souffert.... Et c'est
+à vous de me pardonner, car j'ai à vous faire un aveu, il faut que je
+vous dise qui je suis.
+
+Un grand trouble le reprenait, à l'idée qu'il ne pouvait se cacher
+davantage, lorsqu'elle se confiait si franchement à lui.
+
+Cela devenait déloyal. Il hésitait pourtant, dans la crainte de la
+perdre, si elle s'inquiétait de l'avenir, en le connaissant enfin.
+
+Et elle attendait qu'il parlât, de nouveau malicieuse, malgré elle.
+
+À voix très basse, il continua:
+
+--J'ai menti à vos parents.
+
+--Oui, je sais, dit-elle, souriante.
+
+--Non, vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir, cela est trop loin....
+Je ne peins sur verre que pour mon plaisir, il faut que vous sachiez....
+
+Alors, d'un geste prompt, elle lui mit la main sur la bouche, elle
+arrêta sa confidence.
+
+--Je ne veux pas savoir.... Je vous attendais, et vous êtes venu.
+
+Cela suffit.
+
+Il ne parlait plus, cette petite main sur ses lèvres le suffoquait de
+bonheur.
+
+--Je saurai plus tard, quand il sera temps.... Puis, je vous assure que
+je sais. Vous ne pouvez être que le plus beau, le plus riche, le plus
+noble, car ce rêve-là est le mien. J'attends bien tranquille, j'ai la
+certitude qu'il s'accomplira.... Vous êtes celui que j'espérais, et je
+suis à vous....
+
+Une seconde fois, elle s'interrompit, dans le frémissement des mots
+qu'elle prononçait. Elle n'était pas seule à les trouver, ils lui
+arrivaient de la belle nuit, du grand ciel blanc, des vieux arbres et
+des vieilles pierres, endormis dehors, rêvant tout haut ses rêves; et
+des voix, derrière elle; les murmuraient aussi, les voix de ses amies de
+la Légende, dont l'air était peuplé. Mais un mot restait à dire, celui
+où tout allait se fondre, l'attente lointaine, la lente création de
+l'amant, la fièvre accrue des premières rencontres. Il s'échappa, du vol
+blanc d'un oiseau matinal montant au jour, dans la blancheur vierge de
+la chambre.
+
+--Je vous aime.
+
+Angélique, les deux mains ouvertes, glissées sur les genoux, se donnait.
+Et Félicien se rappelait le soir où elle courait pieds nus dans l'herbe,
+si adorable, qu'il l'avait poursuivie pour balbutier à son oreille: Je
+vous aime. Et il entendait bien qu'elle venait seulement de lui
+répondre, du même cri: Je vous aime, l'éternel cri sorti enfin de son
+coeur grand ouvert.
+
+--Je vous aime.... Prenez-moi, emportez-moi, je vous appartiens.
+
+Elle se donnait, dans un don de toute sa personne. C'était une flamme
+héréditaire rallumée en elle. Ses mains tâtonnantes étreignaient le
+vide, sa tête trop lourde pliait sur sa nuque délicate. S'il avait tendu
+les bras, elle y serait tombée, ignorant tout, cédant à la poussée de
+ses veines, n'ayant que le besoin de se fondre en lui. Et ce fut lui,
+venu pour la prendre, qui trembla devant cette innocence, si passionnée.
+Il la retint doucement par les poignets, il lui recroisa ses mains
+chastes sur la poitrine.
+
+Un instant, il la regarda, sans même céder à la tentation de baiser ses
+cheveux.
+
+--Vous m'aimez, et je vous aime.... Ah! la certitude d'être aimé!
+
+Mais un émoi les tira de ce ravissement. Qu'était-ce donc?
+
+Ils se voyaient dans une grande lumière blanche, il lui semblait que la
+clarté de la lune s'élargissait, resplendissait comme celle d'un soleil.
+C'était l'aube, une nuée s'empourprait au-dessus des ormes de l'Évêché.
+Eh! quoi? déjà le jour! Ils en restaient confondus, ils ne pouvaient
+croire que, depuis des heures, ils étaient là, à causer. Elle ne lui
+avait rien dit encore, et lui avait tant d'autres choses à dire!
+
+--Une minute, rien qu'une minute!
+
+L'aube, souriante, grandissait, l'aube déjà tiède d'une chaude journée
+d'été. Une à une, les étoiles venaient de s'éteindre, et avec elles
+étaient parties les visions errantes, les amies invisibles, remontées
+dans un rayon de lune.
+
+Maintenant, sous le plein jour, la chambre n'était plus blanche que de
+la blancheur de ses murs et de ses poutres, toute vide avec ses antiques
+meubles de chêne sombre: On voyait le lit défait, qu'un des rideaux de
+perse, retombé, cachait à demi.
+
+--Une minute, une minute encore!
+
+Angélique s'était levée, refusant, pressant Félicien de partir. Depuis
+que le jour croissait, elle était prise d'une confusion, et la vue du
+lit l'acheva. À sa droite, elle avait cru entendre un léger bruit,
+tandis que ses cheveux s'envolaient, bien que pas un souffle de vent ne
+fût entré. N'était-ce pas Agnès qui s'en allait la dernière, chassée par
+le soleil?
+
+--Non, laissez-moi, je vous en prie.... Il fait si clair maintenant, j'ai
+peur.
+
+Alors, Félicien, obéissant, se retira. Être aimé, cela dépassait son
+désir. À la fenêtre pourtant, il se retourna, il la regarda longuement
+encore, comme s'il voulait emporter en lui quelque chose d'elle. Tous
+deux se souriaient, baignés d'aube, dans cette caresse prolongée de leur
+regard.
+
+Une dernière fois, il lui dit:
+
+--Je vous aime.
+
+Et elle répéta:
+
+--Je vous aime.
+
+Ce fut tout, il était descendu déjà par les charpentes, avec une agilité
+souple, tandis que, demeurée sur le balcon, accoudée, elle le suivait
+des yeux. Elle avait pris le bouquet de violettes, elle le respirait
+pour dissiper sa fièvre. Et, quand il traversa le Clos-Marie et qu'il
+leva la tête, il l'aperçut qui baisait les fleurs.
+
+Félicien avait à peine disparu derrière les saules, qu'Angélique
+s'inquiéta, en entendant, au-dessous d'elle, ouvrir la porte de la
+maison. Quatre heures sonnaient, on ne s'éveillait jamais que deux
+heures plus tard. Sa surprise augmenta, lorsqu'elle reconnut Hubertine;
+car, d'habitude, Hubert descendait le premier.
+
+Elle la vit se promener lentement par les allées de l'étroit jardin, les
+bras abandonnés, la face pâle dans l'air matinal, comme si un
+étouffement lui eût fait quitter sitôt sa chambre, après une nuit
+brûlante d'insomnie. Et Hubertine était très belle encore, vêtue d'un
+simple peignoir, avec ses cheveux noués à la hâte; et elle semblait très
+lasse, heureuse et désespérée.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le lendemain, en s'éveillant d'un sommeil de huit heures, d'un de ces
+doux et profonds sommeils qui reposent des grandes félicités, Angélique
+courut à sa fenêtre. Le ciel était très pur, le temps chaud continuait,
+après un gros orage qui l'avait inquiétée, la veille; et elle cria
+joyeusement à Hubert, en train d'ouvrir les volets, au-dessous d'elle!
+
+--Père, père! du soleil!... Ah! que je suis contente, la procession sera
+belle!...
+
+Vite, elle s'habilla pour descendre. C'était ce jour-là, le 28 juillet,
+que la procession du Miracle devait parcourir les rues de Beaumont. Et,
+chaque année, à cette date, il y avait fête chez les brodeurs: on ne
+touchait pas une aiguille, on passait la journée à orner le logis,
+d'après tout un arrangement traditionnel, que, depuis quatre cents ans,
+les mères léguaient aux filles.
+
+Angélique, en se hâtant de prendre son café au lait, s'occupait déjà des
+tentures.
+
+--Mère, on devrait les visiter, pour voir si elles sont en bon état.
+
+--Nous avons le temps, répondit Hubertine de sa voix placide. Nous ne
+les accrocherons pas avant midi.
+
+Il s'agissait de trois panneaux admirables d'ancienne broderie, que les
+Hubert gardaient avec dévotion, comme une relique de famille, et qu'ils
+sortaient une fois l'an, le jour où passait la procession. Dès la
+veille, selon l'usage, le cérémoniaire, le bon abbé Cornille, était allé
+de porte en porte avertir les habitants de l'itinéraire que suivrait la
+statue de sainte Agnès, accompagnée de Monseigneur portant le Saint
+Sacrement. Il y avait plus de quatre siècles que cet itinéraire restait
+le même: le départ se faisait par la porte Sainte-Agnès, la rue des
+Orfèvres, la Grand-Rue, la rue Basse; puis, après avoir traversé la
+ville nouvelle, on regagnait la rue Magloire et la place du Cloître,
+pour rentrer par la grande façade. Et les habitants, sur le parcours,
+rivalisaient de zèle, pavoisaient les fenêtres, tendaient les murs de
+leurs plus riches étoffes, semaient le petit pavé caillouteux de roses
+effeuillées.
+
+Angélique ne se calma que lorsqu'on lui eut permis de tirer les trois
+morceaux brodés du tiroir où ils dormaient l'année entière.
+
+--Ils n'ont rien, rien du tout, murmurait-elle, ravie.
+
+Quand elle eut enlevé soigneusement les papiers fins qui les
+protégeaient, ils apparurent, tous les trois consacrés à Marie: la
+Vierge recevant la visite de l'Ange, la Vierge pleurant au pied de la
+croix, la Vierge montant au ciel. Ils dataient du quinzième siècle, en
+soie nuancée sur fond d'or, d'une conservation merveilleuse; et les
+brodeurs, qui en avaient refusé de grosses sommes, en étaient très
+fiers.
+
+--Mère, c'est moi qui les accroche!
+
+C'était toute une affaire. Hubert passa la matinée à nettoyer la vieille
+façade. Il emmanchait un balai au bout d'un bâton, il époussetait les
+pans de bois garnis de briques, jusqu'aux charpentes du comble; puis, il
+lavait à l'éponge le soubassement de pierre, ainsi que toutes les
+parties de la tourelle d'escalier qu'il pouvait atteindre. Et les trois
+morceaux brodés, alors, prenaient leurs places. Angélique les accrocha,
+par les anneaux, aux clous séculaires, l'Annonciation sous la fenêtre de
+gauche, l'Assomption sous celle de droite; quant au Calvaire, il avait
+ses clous au-dessus de la grande fenêtre du rez-de-chaussée, et elle dut
+sortir une échelle pour l'y pendre à son tour. Déjà elle avait garni de
+fleurs les fenêtres, l'antique logis semblait revenu au temps lointain
+de sa jeunesse, avec ces broderies d'or et de soie rayonnante dans le
+beau soleil de fête.
+
+Depuis le déjeuner, toute la rue des Orfèvres s'activait. Pour éviter la
+chaleur trop forte, la procession ne sortait qu'à cinq heures; mais, dès
+midi, la ville faisait sa toilette. En face des Hubert, l'orfèvre
+tendait sa boutique de draperies bleu ciel, bordées d'une frange
+d'argent; tandis que le cirier, à côté, utilisait les rideaux de son
+alcôve, des rideaux de cotonnade rouge, saignant au plein jour. Et
+c'était, à chaque maison, d'autres couleurs, une prodigalité d'étoffes,
+tout ce qu'on avait, jusqu'à des descentes de lit, battant dans les
+souffles las de la chaude journée. La rue en était vêtue, d'une gaieté
+éclatante et frissonnante, changée en une galerie de gala, ouverte sous
+le ciel.
+
+Tous les habitants s'y bousculaient, parlant haut, comme chez eux, les
+uns promenant des objets à pleins bras, les autres grimpant, clouant,
+criant. Sans compter le reposoir qu'on dressait au coin de la Grand-Rue,
+et qui mettait en l'air les femmes du voisinage, empressées à fournir
+les vases et les candélabres. Angélique courut offrir les deux flambeaux
+Empire, qui ornaient la cheminée du salon. Elle ne s'était pas arrêtée
+depuis le matin, elle ne se fatiguait même pas, soulevée, portée par sa
+grande joie intérieure. Et, comme elle revenait, les cheveux au vent,
+effeuiller des roses dans une corbeille, Hubert plaisanta.
+
+--Tu te donneras moins de mal, le jour de tes noces.... C'est donc toi
+qu'on marie?
+
+--Mais oui, c'est moi? répondit-elle gaiement.
+
+Hubertine sourit à son tour.
+
+--En attendant, puisque la maison est belle, nous ferions bien de monter
+nous habiller.
+
+--Tout de suite, mère.... Voici ma corbeille pleine.
+
+Elle acheva d'effeuiller ses roses, qu'elle se réservait de jeter devant
+Monseigneur. Les pétales pleuvaient de ses doigts minces, la corbeille
+débordait, légère, odorante. Et elle disparut dans l'étroit escalier de
+la tourelle, en disant avec un grand rire:
+
+--Vite! je vais me faire belle comme un astre!
+
+L'après-midi s'avançait. Maintenant, la fièvre active de
+Beaumont-l'Église s'était apaisée, une attente frémissait dans les rues,
+prêtes enfin, chuchotantes de voix discrètes. La grosse chaleur avait
+décru avec le soleil oblique, il ne tombait plus du ciel pâli, entre les
+maisons resserrées, qu'une ombre tiède et fine, d'une sérénité tendre.
+Et le recueillement était profond, comme si toute la vieille cité
+devenait un prolongement de la cathédrale. Seuls, des bruits de voitures
+montaient de Beaumont-la-Ville, la cité nouvelle, au bord du Ligneul, où
+beaucoup de fabriques ne chômaient même pas, dédaigneuses de fêter cette
+antique solennité religieuse.
+
+Dès quatre heures, la grosse cloche de la tour du nord, celle dont le
+branle remuait la maison des Hubert, se mit à sonner; et ce fut au même
+instant qu'Angélique et Hubertine reparurent, habillées. Celle-ci était
+en robe de toile écrue, garnie d'une modeste dentelle de fil, mais la
+taille si jeune, dans sa rondeur puissante, qu'elle semblait être la
+soeur aînée de sa fille adoptive. Angélique, elle, avait mis sa robe de
+foulard blanc; et rien autre, pas un bijou aux oreilles ni aux poignets,
+rien que ses mains nues, son col nu, rien que le satin de sa peau
+sortant de l'étoffe légère, comme un épanouissement de fleur. Un peigne
+invisible, planté à la hâte, retenait mal les boucles de ses cheveux en
+révolte, d'un blond de soleil. Elle était ingénue et fière, d'une
+simplicité candide, belle comme un astre.
+
+--Ah! dit-elle, on sonne, Monseigneur a quitté l'Évêché.
+
+La cloche continuait, haute et grave, dans la grande pureté du ciel. Et
+les Hubert s'installaient à la fenêtre du rez-de-chaussée large ouverte,
+les deux femmes accoudées sur la barre d'appui, l'homme debout derrière
+elles. C'étaient leurs places accoutumées, ils étaient au bon endroit
+pour voir, les premiers à regarder la procession venir du fond de
+l'église, sans perdre un cierge du défilé.
+
+--Où est ma corbeille? demanda Angélique.
+
+Il fallut qu'Hubert lui passât la corbeille de roses effeuillées,
+qu'elle garda entre ses bras, serrée contre sa poitrine.
+
+--Oh! cette cloche, murmura-t-elle encore, on dirait qu'elle nous berce!
+
+Toute la petite maison vibrait, sonore du branle de la cloche; et la
+rue, le quartier restait dans l'attente, gagné par ce frisson, tandis
+que les tentures battaient plus languissamment, à l'air du soir. Le
+parfum des roses était très doux.
+
+Une demi-heure se passa. Puis, d'un seul coup, les deux vantaux de la
+porte Sainte-Agnès furent poussés, les profondeurs de l'église
+apparurent, sombres, piquées des petites taches luisantes des cierges.
+Et d'abord le porte-croix sortit, un sous-diacre en tunique, flanqué de
+deux acolytes tenant chacun un grand flambeau allumé. Derrière eux, se
+hâtait le cérémoniaire, le bon abbé Camille, qui, après s'être assuré du
+bel état de la rue, s'arrêta sous le porche, assista au défilé un
+instant, pour vérifier si les places d'ordre étaient bien prises. Les
+confréries laïques ouvraient la marche, des associations pieuses, des
+écoles, par rang d'ancienneté. Il y avait des enfants tout petits, des
+fillettes en blanc, pareilles à des épousées, des garçonnets frisés et
+nu-tête, endimanchés comme des princes, ravis, cherchant déjà leurs
+mères du regard. Un gaillard de neuf ans allait seul, au milieu, vêtu en
+saint Jean Baptiste, avec une peau de mouton sur ses maigres épaules
+nues. Quatre gamines, fleuries de rubans roses, portaient un pavois de
+mousseline, où se dressait une gerbe de blé mûr.
+
+Puis, c'étaient de grandes demoiselles, groupées autour d'une bannière
+de la Vierge, des dames en noir qui avaient également leur bannière, une
+soie cramoisie brodée d'un saint Joseph, d'autres, d'autres bannières
+encore, en velours, en satin, balancées au bout des bâtons dorés. Les
+confréries d'hommes n'étaient pas moins nombreuses, des pénitents de
+toutes les couleurs, les pénitents gris surtout, vêtus de toile bise,
+encapuchonnés, et dont l'emblème faisait sensation, une immense croix
+garnie d'une roue, à laquelle pendaient, accrochés, les instruments de
+la Passion.
+
+Angélique se récria de tendresse, dès que les enfants se montrèrent.
+
+--Oh! les amours! regardez donc! Un, pas plus haut qu'une botte, trois
+ans à peine, chancelant et fier sur ses petits pieds, passait si drôle,
+qu'elle plongea la main dans la corbeille et le couvrit d'une poignée de
+fleurs. Il disparaissait, il avait des roses sur les épaules, parmi les
+cheveux. Et le rire tendre qu'il soulevait, gagna de proche en proche,
+des fleurs plurent de chaque fenêtre. Dans le silence bourdonnant de la
+rue, on n'entendait plus que le piétinement assourdi de la procession,
+tandis que les poignées de fleurs s'abattaient sur le pavé, d'un vol
+silencieux. Bientôt, il y en eut une jonchée.
+
+Mais, rassuré sur le bon ordre des laïques, l'abbé Cornille
+s'impatienta, inquiet de ce que le cortège s'immobilisait depuis deux
+minutes, et il s'empressa de regagner la tête, tout en saluant les
+Hubert d'un sourire, au passage.
+
+--Qu'ont-ils donc à ne pas marcher? dit Angélique, qu'une fièvre
+prenait, comme si elle eût, à l'autre bout, là-bas, attendu son bonheur.
+
+Hubertine répondit de son air calme:
+
+--Ils n'ont pas besoin de courir.
+
+--Quelque encombrement, peut-être un reposoir qu'on achève, expliqua
+Hubert.
+
+Les filles de la Vierge s'étaient mises à chanter un cantique, et leurs
+voix aiguës montaient dans le plein air, avec une limpidité de cristal.
+De proche en proche, le défilé s'ébranla. On repartit.
+
+Maintenant, après les laïques, le clergé commençait à sortir de
+l'église, les moins dignes les premiers. Tous, en surplis, se couvraient
+de la barrette, sous le porche; et chacun tenait un cierge allumé, ceux
+de droite, de la main droite, ceux de gauche, de la main gauche, en
+dehors du rang, double rangée de petites flammes mouvantes, presque
+éteintes dans le plein jour. D'abord, ce fut le grand séminaire, les
+paroisses, les églises collégiales; puis, vinrent les clercs et les
+bénéficiaires de la cathédrale, que suivaient les chanoines, les épaules
+couvertes de pluviaux blancs. Au milieu d'eux, se trouvaient les
+chantres, en chapes de soie rouge, qui avaient commencé l'antienne, à
+pleine voix, et auxquels tout le clergé répondait, d'un chant plus
+léger. L'hymne Pange lingua s'éleva très pure, la rue était pleine d'un
+grand frissonnement de mousseline, les ailes envolées des surplis, que
+les petites flammes des cierges criblaient de leurs étoiles d'or pâli.
+
+--Oh! sainte Agnès! murmura Angélique.
+
+Elle souriait à la sainte, que quatre clercs portaient sur un brancard
+de velours bleu, orné de dentelle. Chaque année, elle avait un
+étonnement, à la voir ainsi hors de l'ombre où elle veillait depuis des
+siècles, tout autre sous la grande lumière, dans sa robe de longs
+cheveux d'or. Elle était si vieille et très jeune pourtant, avec ses
+petites mains, ses petits pieds fluets, son mince visage de fillette,
+noirci par l'âge.
+
+Mais Monseigneur devait la suivre. On entendait déjà venir, du fond de
+l'église, le balancement des encensoirs.
+
+Il y eut des chuchotements, Angélique répéta:
+
+--Monseigneur.... Monseigneur....
+
+Et, à cette minute, les yeux sur la sainte qui passait, elle se
+rappelait les vieilles histoires, les hauts marquis d'Hautecoeur
+délivrant Beaumont de la peste, grâce à l'intervention d'Agnès, Jean V
+et tous ceux de sa race venant s'agenouiller devant elle, dévots à son
+image; et elle les voyait tous, les seigneurs du miracle, défiler un à
+un, comme une lignée de princes.
+
+Un large espace était resté vide. Puis, le chapelain chargé du soin de
+la crosse s'avança, la tenant droite, la partie courbe vers lui.
+Ensuite, parurent deux thuriféraires, qui allaient à reculons et
+balançaient à petits coups les encensoirs, ayant chacun près de lui un
+acolyte chargé de la navette. Et le grand dais de velours pourpre, garni
+de crépines d'or, eut quelque peine à sortir par une des baies de la
+porte. Mais, vivement, l'ordre se rétablit, les autorités désignées
+prirent les bâtons. Dessous, entre ses diacres d'honneur, Monseigneur
+marchait, tête nue, les épaules couvertes de l'écharpe blanche, dont les
+deux bouts enveloppaient ses mains, qui portaient le Saint Sacrement
+sans le toucher, très haut.
+
+Tout de suite, les thuriféraires venaient de prendre du champ, et les
+encensoirs, lancés à la volée, retombèrent en cadence, avec le petit
+bruit argentin de leurs chaînettes.
+
+Où donc Angélique avait-elle connu quelqu'un qui ressemblait à
+Monseigneur? Un recueillement inclinait tous les fronts. Mais elle, la
+tête penchée à demi, le regardait. Il avait la taille haute, mince et
+noble, d'une jeunesse superbe pour ses soixante ans. Ses yeux d'aigle
+luisaient, son nez un peu fort accentuait l'autorité souveraine de sa
+face, adoucie par sa chevelure blanche, en boucles épaisses; et elle
+remarqua la pâleur du teint où elle crut voir monter un flot de sang.
+Peut être n'était-ce que le reflet du grand soleil d'or, qu'il portait
+de ses mains couvertes, et qui le mettait dans un rayonnement de clarté
+mystique.
+
+Certainement, un visage à cette ressemblance s'évoquait, au fond d'elle.
+Dès les premiers pas, Monseigneur avait commencé les versets d'un
+psaume, qu'il récitait à voix basse, avec ses diacres; alternativement.
+Et elle trembla, quand elle le vit tourner les yeux vers la fenêtre où
+elle était, tellement il lui apparut sévère, d'une froideur hautaine,
+condamnant la vanité de toute passion. Ses regards étaient allés aux
+trois broderies anciennes, Marie visitée par l'Ange, Marie au pied de la
+Croix, Marie montant aux cieux. Ils se réjouirent, puis ils
+s'abaissèrent, se fixèrent sur elle, sans que, dans son trouble, elle
+pût comprendre s'ils pâlissaient de dureté ou de douceur. Déjà, ils
+étaient revenus au Saint Sacrement, immobiles, luisants dans le reflet
+du grand soleil d'or. Les encensoirs partaient à la volée, retombaient
+avec le bruit argentin des chaînettes, pendant qu'un petit nuage, une
+fumée d'encens, montait dans l'air.
+
+Mais le coeur d'Angélique battit à se rompre. Derrière le dais, elle
+venait d'apercevoir la mitre, sainte Agnès ravie par deux anges,
+l'oeuvre brodée fil à fil de son amour, qu'un chapelain, les doigts
+enveloppés d'un voile, portait dévotement, comme une chose sainte. Et
+là, parmi les laïques qui suivaient, dans le flot des fonctionnaires,
+des officiers, des magistrats, elle reconnaissait Félicien, au premier
+rang, mince et blond, en habit, avec ses cheveux bouclés, son nez
+droit, un peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Elle
+l'attendait, elle n'était pas surprise de le voir enfin se changer en
+prince. Au regard anxieux qu'il lui jeta, implorant le pardon de son
+mensonge, elle répondit par un clair sourire.
+
+--Tiens! murmura Hubertine stupéfaite, n'est-ce point ce jeune homme?
+
+Elle aussi l'avait reconnu, et elle s'inquiéta, lorsque, se tournant,
+elle vit sa fille transfigurée.
+
+--Il nous a donc menti?... Pourquoi? le sais-tu?... Sais-tu qui est ce
+jeune homme?
+
+Oui, peut-être le savait-elle. Une voix répondait en elle à des
+questions récentes. Mais elle n'osait, elle ne voulait plus
+s'interroger. La certitude se ferait, lorsqu'il en serait temps.
+
+Elle en sentait l'approche, dans un gonflement d'orgueil et de passion.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Hubert, en se penchant derrière sa femme.
+Jamais il n'était à la minute présente. Et, quand elle lui eut désigné
+le jeune homme, il douta.
+
+--Quelle idée! ce n'est pas lui.
+
+Alors, Hubertine affecta de s'être trompée. C'était le plus sage, elle
+se renseignerait. Mais la procession qui venait de s'arrêter de nouveau,
+pendant que Monseigneur, à l'angle de la rue, encensait le Saint
+Sacrement, parmi les verdures du reposoir, allait repartir; et
+Angélique, dont la main s'était oubliée au fond de la corbeille, tenant
+une dernière poignée de feuilles de rose, eut un geste trop prompt, jeta
+les fleurs, dans son trouble enchanté. Justement, Félicien se remettait
+en marche.
+
+Les fleurs pleuvaient, deux pétales, balancés lentement, volèrent, se
+posèrent sur ses cheveux. C'était la fin. Le dais avait disparu au coin
+de la Grand-Rue, la queue du cortège s'écoulait, laissant le pavé
+désert, recueilli, comme assoupi de foi rêveuse, dans l'exhalaison un
+peu âpre des roses foulées. Et l'on entendait encore, au loin, de plus
+en plus faible, le bruit argentin des chaînettes, retombant à chaque
+volée des encensoirs.
+
+--Oh! veux-tu, mère? s'écria Angélique, nous irons dans l'église les
+voir rentrer. Le premier mouvement d'Hubertine fut de refuser. Puis,
+elle éprouvait elle-même un si grand désir d'avoir une certitude,
+qu'elle consentit.
+
+--Oui, tout à l'heure, puisque cela te fait plaisir.
+
+Mais il fallait patienter. Angélique, qui était montée mettre un
+chapeau, ne tenait pas en place. Elle revenait à chaque minute devant la
+fenêtre, interrogeait le bout de la rue, levait les yeux comme pour
+interroger l'espace lui-même; et elle parlait tout haut, elle suivait la
+procession, pas à pas.
+
+--Ils descendent la rue Basse.... Ah! les voilà qui doivent déboucher sur
+la place, devant la Sous-Préfecture.... Ça n'en finit plus, les grandes
+voies de Beaumont-la-Ville. Et pour le plaisir qu'ils ont à voir sainte
+Agnès, ces marchands de toile!
+
+Un fin nuage rose, coupé délicatement d'un treillis d'or, planait au
+ciel. Cela se sentait, dans l'immobilité de l'air, que toute la vie
+civile était suspendue, que Dieu avait quitté sa maison, où chacun
+attendait qu'on le ramenât, pour reprendre les occupations quotidiennes.
+En face, les draperies bleues de l'orfèvre, les rideaux rouges du
+cirier, barraient toujours leurs boutiques.
+
+Les rues semblaient dormir, il n'y avait plus, de l'une à l'autre, que
+le lent passage du clergé, dont le cheminement se devinait de tous les
+points de la ville.
+
+--Mère, mère, je t'assure qu'ils sont à l'entrée de là rue Magloire. Ils
+vont remonter la pente.
+
+Elle mentait, il n'était que six heures et demie, et jamais la
+procession ne rentrait avant sept heures un quart. Elle savait bien que
+le dais devait longer à ce moment le bas port du Ligneul. Mais elle
+avait une telle hâte!...
+
+--Mère, dépêchons, nous n'aurons pas de placé.
+
+--Allons, viens! finit par dire Hubertine, en souriant malgré elle.
+
+--Moi, je reste, déclara Hubert. Je vais décrocher les broderies et je
+mettrai la table.
+
+L'église leur parut vide, Dieu n'étant plus là. Toutes les portes en
+restaient ouvertes, comme celles d'une maison en déroute, où l'on attend
+le retour du maître. Peu de monde entrait, le maître-autel seul, un
+sarcophage sévère de style roman, braisillait au fond de la nef, étoilé
+de cierges; et le reste du vaste vaisseau, les bas-côtés, les chapelles,
+s'emplissaient de nuit, sous la tombée du crépuscule.
+
+Lentement, Angélique et Hubertine firent le tour. En bas, l'édifice
+s'écrasait, des piliers trapus portaient les pleins cintres des
+collatéraux. Elles marchaient le long de chapelles noires, enterrées
+comme des cryptes. Puis, lorsqu'elles traversèrent, devant la
+grand-porte, sous la travée des orgues, elles eurent un sentiment de
+délivrance, en levant les yeux vers les hautes fenêtres gothiques de la
+nef, qui s'élançaient au-dessus de la lourde assise romane. Mais elles
+continuèrent par le bas-côté méridional, l'étouffement recommença. À la
+croix du transept, quatre colonnes énormes étaient aux quatre angles;
+montaient d'un jet soutenir la voûte; et là régnait encore une clarté
+mauve, l'adieu du jour dans les roses des façades latérales. Elles
+avaient gravi les trois marches qui menaient au choeur, elles tournèrent
+par le pourtour de l'abside, la partie la plus anciennement bâtie, d'un
+enfouissement de sépulcre. Un instant, contre la vieille grille, très
+ouvragée, qui fermait le choeur de partout, elles s'arrêtèrent pour
+regarder scintiller le maître-autel, dont les petites flammes se
+reflétaient dans, le vieux chêne poli des stalles, de merveilleuses
+stalles fleuries de sculptures. Et elles revinrent ainsi à leur point de
+départ, levant de nouveau la tête, croyant sentir le souffle de
+l'envolée de la nef, tandis que les ténèbres croissantes reculaient,
+élargissaient les antiques murailles, où s'évanouissaient des restes
+d'or et de peinture.
+
+--Je savais bien qu'il était trop tôt, dit Hubertine.
+
+Angélique, sans répondre, murmura:
+
+--Comme c'est grand!
+
+Il lui semblait qu'elle ne connaissait pas l'église, qu'elle la voyait
+pour la première fois. Ses yeux erraient sur les rangées immobiles des
+chaises, allaient au fond des chapelles, où l'on ne devinait que les
+pierres tombales, à un redoublement d'ombre. Mais elle rencontra la
+chapelle Hautecoeur, elle reconnut le vitrail, réparé enfin, avec son
+saint Georges vague comme une vision, dans le jour mourant. Et elle en
+eut beaucoup de joie.
+
+À ce moment, un branle anima la cathédrale, la grosse cloche se
+remettait à sonner.
+
+--Ah! dit-elle, les voilà, ils montent la rue Magloire.
+
+Cette fois, c'était vrai. Un flot de foule envahit les collatéraux, et
+l'on sentit croître de minute en minute l'approche de la procession.
+Cela grandissait avec les volées de la cloche, avec un Souffle large qui
+venait du dehors, par la grand-porte béante. Dieu rentrait. Angélique,
+appuyée à l'épaule d'Hubertine, haussée sur la pointe des pieds,
+regardait cette baie ouverte, dont la rondeur se découpait dans le blanc
+crépuscule de la place du Cloître.
+
+D'abord, reparut le sous-diacre portant la croix, flanqué des deux
+acolytes, avec leurs chandeliers; et, derrière eux, s'empressait le
+cérémoniaire, le bon abbé Comille, essoufflé, rendu de fatigue. Au seuil
+de l'église, chaque nouvel arrivant se détachait une seconde, d'une
+silhouette nette et vigoureuse, puis se noyait dans les ténèbres
+intérieures. C'étaient les laïques, les écoles, les associations, les
+confréries, dont les bannières, pareilles à des voiles, se balançaient,
+tout d'un coup mangées par l'ombre. On revit le groupe pâle des filles
+de la Vierge, qui entrait en chantant de leurs voix aiguës de séraphins.
+La cathédrale avalait toujours, la nef s'emplissait lentement, les
+hommes à droite, les femmes à gauche. Mais la nuit s'était faite, la
+place au loin se piqua d'étincelles, des centaines de petites lumières
+mouvantes, et ce fut le tour du clergé, les cierges allumés en dehors du
+rang, un double cordon de flammes jaunes, qui passa la porte. Cela n'en
+finissait plus, les cierges se succédaient, se multipliaient, le grand
+séminaire, les paroisses, la cathédrale, les chantres attaquant
+l'antienne, les chanoines en pluviaux blancs. Et, peu à peu, alors,
+l'église s'éclaira, se peupla de ces flammes, illuminée, criblée de
+centaines d'étoiles, comme un ciel d'été.
+
+Deux chaises étaient libres, Angélique monta sur l'une d'elles.
+
+--Descends, répétait Hubertine, c'est défendu.
+
+Mais elle s'obstinait, tranquille.
+
+--Pourquoi défendu? Je veux voir.... Oh! est-ce beau!
+
+Et elle finit par décider sa mère à monter sur l'autre, chaise.
+
+Maintenant, toute la cathédrale braisillait, ardente. Cette houle de
+cierges qui la traversait, allait allumer des reflets sous les voûtes
+écrasées des bas-côtés, au fond des chapelles, où brillaient la vitre
+d'une châsse, l'or d'un tabernacle. Même, dans le pourtour de l'abside
+jusque dans les cryptes sépulcrales, s'éveillaient des rayons. Le choeur
+flambait, avec son autel incendié, ses stalles luisantes, sa vieille
+grille dont les rosaces se découpaient en noir. Et l'envolée de la nef
+s'accusait encore, en bas les lourds piliers trapus portant les pleins
+cintres, en haut les faisceaux de colonnettes s'amincissant,
+fleurissant, parmi les arcs brisés des ogives, tout un élancement de foi
+et d'amour, qui était comme le rayonnement même de la lumière.
+
+Mais, dans le roulement des pieds et le remuement des chaises, on
+entendit de nouveau retomber les chaînettes claires des encensoirs. Et
+les orgues, aussitôt, chantèrent une phrase énorme qui déborda, emplit
+les voûtes d'un grondement de foudre. C'était Monseigneur, encore sur la
+place, Sainte Agnès, à ce moment, gagnait l'abside, toujours portée par
+les clercs, la face comme apaisée aux lueurs des cierges, heureuse de
+retourner à ses songeries de quatre siècles. Enfin, précédé de la
+crosse, suivi de la mitre, Monseigneur rentra, tenant le Saint Sacrement
+du même geste, de ses deux mains couvertes de l'écharpe. Le dais, qui
+filait au milieu de la nef, s'arrêta devant la grille du choeur. Là, il
+y eut un peu de confusion, l'évêque fut un moment rapproché des
+personnes de sa suite.
+
+Depuis que Félicien avait reparu, derrière la mitre, Angélique ne le
+quittait pas des yeux. Or, il arriva qu'il se trouva porté sur la droite
+du dais; et, à cet instant, elle vit, dans le même regard, la tête
+blanche de Monseigneur et la tête blonde du jeune homme. Un flamboiement
+avait passé sur ses paupières, elle joignit les mains, elle parla tout
+haut:
+
+--Oh! Monseigneur, le fils de Monseigneur!
+
+Son secret lui échappait. C'était un cri involontaire, la certitude
+enfin qui se faisait, dans la brusque clarté de leur ressemblance.
+Peut-être, au fond d'elle, le savait-elle déjà, mais elle n'aurait point
+osé se le dire; tandis que, maintenant, cela éclatait, l'éblouissait. De
+toutes parts, d'elle-même et des choses, des souvenirs remontaient,
+répétaient son cri.
+
+Hubertine, saisie, murmura:
+
+--Le fils de Monseigneur, ce garçon?
+
+Autour d'elles deux, des gens s'étaient poussés. On les connaissait, on
+les admirait, la mère adorable encore dans sa toilette de simple toile,
+la fille d'une grâce d'archange, avec sa robe de foulard blanc. Elles
+étaient si belles et si en vue, ainsi montées sur des chaises, que des
+regards se levaient, s'oubliaient.
+
+--Mais oui, ma bonne dame, dit la mère Lemballeuse, qui se trouvait dans
+le groupe, mais oui, le fils de Monseigneur!
+
+Comment, vous ne saviez pas?... Et un beau jeune homme, et riche, ah!
+riche à acheter la ville, s'il voulait. Des millions, des millions!
+
+Toute pâle, Hubertine écoutait.
+
+--Vous avez bien entendu conter l'histoire? continua la vieille
+mendiante. Sa mère est morte en le mettant au monde, et c'est alors que
+Monseigneur s'est fait prêtre. Aujourd'hui, il se décide à l'appeler
+près de lui.... Félicien VII d'Hautecoeur, comme qui dirait un vrai
+prince! Alors, Hubertine eut un grand geste de chagrin. Et Angélique
+rayonna, devant son rêve qui se réalisait. Elle ne s'étonnait toujours
+pas, elle savait bien qu'il devait être le plus riche, le plus beau, le
+plus noble; mais sa joie était immense, parfaite, sans souci des
+obstacles, qu'elle ne prévoyait point. Enfin, il se faisait connaître,
+il se donnait à son tour. L'or ruisselait avec les petites flammes des
+cierges, les orgues chantaient la pompe de leurs fiançailles, la lignée
+des Hautecoeur défilait royalement, du fond de la légende: Norbert Ie,
+Jean V, Félicien III, Jean XII; puis, le dernier, Félicien VII, qui
+tournait vers elle sa tête blonde. Il était le descendant des cousins de
+la Vierge, le maître, le Jésus superbe, se révélant dans sa gloire, près
+de son père.
+
+Justement, Félicien lui souriait, et elle ne remarqua pas le regard
+fâché de Monseigneur, qui venait de l'apercevoir debout sur la chaise,
+au-dessus de la foule, le sang au visage, en orgueilleuse et en
+passionnée.
+
+--Ah! ma pauvre enfant, soupira Hubertine avec désespoir.
+
+Mais les chapelains et les acolytes s'étaient rangés à droite et à
+gauche, et le premier diacre, ayant pris le Saint Sacrement des mains de
+Monseigneur, le posa sur l'autel. C'était la bénédiction finale, le
+Tantum ergo mugi parles chantres, l'encens des navettes fumant dans les
+encensoirs, le grand silence brusque de l'oraison. Et, au milieu de
+l'église ardente, débordante du clergé et de peuple, sous les voûtes
+élancées, Monseigneur remonta à l'autel, reprit des deux mains le grand
+soleil d'or, que par trois fois il agita en l'air, d'un lent signe de
+croix.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Le soir même, en rentrant de l'église, Angélique pensait: «Je le verrai
+tout à l'heure: il sera dans le Clos-Marie, et je descendrai le
+retrouver.» Leurs yeux s'étaient donné ce rendez-vous. On ne dîna qu'à
+huit heures, dans la cuisine, selon l'habitude. Hubert parlait seul,
+excité par cette journée de fête.
+
+Sérieuse, Hubertine répondait à peine, ne quittant pas du regard la
+jeune fille, qui mangeait d'un gros appétit, mais inconsciente, sans
+paraître savoir qu'elle portait la fourchette à sa bouche, toute à son
+rêve. Et Hubertine lisait clairement en elle, voyait se former et se
+suivre une à une les pensées, sous ce front candide, comme sous le
+cristal d'une eau pure.
+
+À neuf heures, un coup de sonnette les étonna. C'était l'abbé Cornille.
+Malgré sa fatigue, il venait leur dire que Monseigneur avait beaucoup
+admiré les trois anciens panneaux de broderie.
+
+--Oui, il en a parlé devant moi. Je savais que vous seriez heureux de
+l'apprendre.
+
+Angélique, qui, au nom de Monseigneur, s'était intéressée, retomba dans
+sa songerie, dès que l'on causa de la procession.
+
+Puis, au bout de quelques minutes, elle se mit debout.
+
+--Où vas-tu donc? interrogea Hubertine.
+
+Cette question la surprit, comme si elle-même ne se fût pas demandé
+pourquoi elle se levait.
+
+--Mère, je monte, je suis très lasse.
+
+Et, derrière cette excuse, Hubertine devinait la vraie raison, le besoin
+d'être seule, avec son bonheur.
+
+--Viens m'embrasser.
+
+Lorsqu'elle la tint serrée contre elle, dans ses bras, elle la sentit
+frémir. Son baiser de chaque soir se déroba presque.
+
+Alors, très grave, elle la regarda en face, elle lut dans ses yeux le
+rendez-vous accepté, la fièvre de s'y rendre.
+
+--Sois sage, dors bien.
+
+Mais déjà Angélique, après un rapide bonsoir à Hubert et à l'abbé
+Cornille, montait dans sa chambre, éperdue, tellement elle avait senti
+son secret au bord de ses lèvres. Si sa mère l'avait gardée une seconde
+encore contre son coeur, elle aurait parlé.
+
+Quand elle se fut enfermée à double tour, la lumière la blessa, elle
+souffla sa bougie. La lune se levait de plus en plus tard, la nuit était
+très sombre. Et, sans se déshabiller, assise devant la fenêtre ouverte
+sur les ténèbres, elle attendit pendant des heures. Les minutes
+s'écoulaient remplies, la même idée suffisait à l'occuper: elle
+descendrait le rejoindre, quand minuit sonnerait. Cela se ferait très
+naturellement, elle se voyait agir, pas à pas, geste à geste, avec cette
+aisance qu'on a dans les songes. Presque tout de suite, elle avait
+entendu partir l'abbé Cornille. Ensuite, les Hubert étaient montés à
+leur tour. Deux fois, il lui sembla que leur chambre se rouvrait, que
+des pieds furtifs s'avançaient jusqu'à l'escalier, comme si quelqu'un
+fût venu écouter là, un instant. Puis, la maison parut s'anéantir dans
+un sommeil profond. Lorsque l'heure eut sonné, Angélique se leva.
+
+--Allons, il m'attend.
+
+Et elle ouvrit sa porte, qu'elle ne referma même pas. Dans l'escalier,
+en passant devant la chambre des Hubert, elle prêta l'oreille; mais elle
+n'entendit rien, rien que le frisson du silence. D'ailleurs, elle était
+très à l'aise, sans effarement ni hâte, n'ayant point conscience d'être
+en faute. Une force la menait, cela lui semblait tellement simple, que
+l'idée d'un danger l'aurait fait sourire. En bas, elle sortit dans le
+jardin, par la cuisine, et elle oublia encore de refermer le volet.
+Puis, de son allure rapide, elle gagna la petite porte qui donnait sur
+le Clos-Marie, la laissa également toute grande derrière elle. Dans le
+clos, malgré l'ombre épaisse, elle n'eut pas une hésitation, marcha
+droit à la planche, traversa la Chevrotte, se dirigea à tâtons comme
+dans un lieu familier, où chaque arbre lui était connu.
+
+Et, tournant à droite, sous un saule, elle n'eut qu'à étendre les mains
+pour rencontrer les mains de celui qu'elle savait être là, à l'attendre.
+
+Un instant, muette, Angélique serra dans les siennes les mains de
+Félicien. Ils ne pouvaient se voir, le ciel s'était couvert d'une nuée
+de chaleur, que la lune à son lever, amincie, n'éclairait pas encore. Et
+elle parla dans les ténèbres, tout son coeur se soulagea de sa grande
+joie.
+
+--Ah! mon cher seigneur, que je vous aime et que je vous remercie!... Elle
+riait de le connaître enfin, elle le remerciait d'être jeune, beau,
+riche, plus encore qu'elle ne l'espérait. C'était une gaieté sonnante,
+le cri d'émerveillement et de gratitude devant ce cadeau d'amour que lui
+faisait son rêve.
+
+--Vous êtes le roi, vous êtes mon maître, et me voici à vous, je n'ai
+que le regret d'être si peu.... Mais j'ai l'orgueil de vous appartenir,
+cela suffit que vous m'aimiez, pour que je sois reine à mon tour....
+J'avais beau savoir et vous attendre, mon coeur s'est élargi, depuis que
+vous y êtes devenu si grand.... Ah! mon cher seigneur, que je vous
+remercie et que je vous aime!
+
+Alors, doucement, il lui passa son bras à la taille, il l'emmena, en
+disant:
+
+--Venez chez moi.
+
+Il lui fit gagner le fond du Clos-Marie, au travers des herbes folles;
+et elle s'expliqua comment il passait chaque soir par la vieille grille
+de l'Évêché, condamnée autrefois. Il avait laissé cette grille ouverte,
+il l'introduisit à son bras dans le grand jardin de Monseigneur. Au
+ciel, la lune peu à peu montante, cachée derrière le voile de vapeurs
+chaudes, les blanchissait d'une transparence laiteuse. Toute la voûte,
+sans une étoile, en était emplie d'une poussière de clarté, qui pleuvait
+muette dans la sérénité de la nuit. Lentement, ils remontèrent la
+Chevrotte, dont le cours traversait le parc; mais ce n'était plus le
+ruisseau rapide, précipité sur une pente caillouteuse; c'était une eau
+calme, une eau alanguie, errant parmi des touffes d'arbres. Et, sous la
+nuée lumineuse, entre ces arbres baignés et flottants, la rivière
+élyséenne semblait se dérouler dans un rêve.
+
+Angélique avait repris, joyeusement:
+
+--Je suis fière et si heureuse d'être ainsi, à votre bras!
+
+Félicien, ravi de tant de simplicité et de charme, l'écoutait s'exprimer
+sans gêne, ne rien cacher, dire tout haut ce qu'elle pensait, dans la
+naïveté de son coeur.
+
+--Ah! chère âme, c'est moi qui dois vous être reconnaissant de ce que
+vous voulez bien m'aimer un peu, si gentiment....
+
+Dites-moi encore comment vous m'aimez, dites-moi ce qui s'est passé en
+vous, lorsque vous avez su enfin qui j'étais.
+
+Mais, d'un joli geste d'impatience, elle l'interrompit:
+
+--Non, non, parlons de vous, rien que de vous. Est-ce que je compte,
+moi? est-ce que ça importe, ce que je suis, ce que je pense?... C'est
+vous seul qui existez maintenant.
+
+Et, se serrant contre lui, ralentissant le pas, le long de la rivière
+enchantée, elle l'interrogeait sans fin, elle voulait tout connaître,
+son enfance, sa jeunesse, les vingt années qu'il avait vécues loin de
+son père.
+
+--Je sais que votre mère est morte à votre naissance, et que vous avez
+grandi chez un oncle, un vieil abbé... Je sais que Monseigneur refusait
+de vous revoir.
+
+Il parla très bas, d'une voix lointaine, qui semblait monter du passé.
+
+--Oui, mon père avait adoré ma mère, j'étais coupable d'être venu et de
+l'avoir tuée.... Mon oncle m'élevait dans l'ignorance de ma famille,
+durement, comme si j'avais été un enfant pauvre, confié à ses soins. Je
+n'ai su la vérité que très tard, il y a deux ans à peine.... Mais cela ne
+m'a pas surpris, je sentais cette grande fortune derrière moi. Tout
+travail régulier m'ennuyait, je n'étais bon qu'à courir les champs.
+Puis, s'est déclarée ma passion pour les vitraux de notre petite
+église....
+
+Elle riait, et il s'égaya aussi.
+
+--Je suis un ouvrier comme vous, j'avais décidé que je gagnerais ma vie
+à peindre des vitraux, lorsque tout cet argent s'est écroulé sur moi....
+Et mon père montrait tant de chagrin, les jours où l'oncle lui écrivait
+que j'étais un diable, que jamais je n'entrerais dans les ordres!
+C'était sa volonté formelle, de me voir prêtre, peut-être l'idée que je
+rachèterais par là le meurtre de ma mère. Il s'est rendu pourtant, il
+m'a rappelé près de lui....
+
+Ah! vivre, vivre, que c'est bon! Vivre pour aimer et être aimé!
+
+Sa jeunesse bien-portante et vierge vibra dans ce cri, dont frissonna la
+nuit calme. Il était la passion, la passion dont sa mère était morte, la
+passion qui l'avait jeté à ce premier amour, éclos du mystère. Toute sa
+fougue y aboutissait, sa beauté, sa loyauté, son ignorance et son désir
+gourmand de la vie.
+
+--J'étais comme vous, j'attendais, et la nuit où vous vous êtes montrée
+à votre fenêtre, je vous ai reconnue aussi....
+
+Dites-moi ce que vous rêviez, contez-moi vos journées d'auparavant....
+
+Mais, de nouveau, elle lui ferma la bouche.
+
+--Non, parlons de vous, rien que de vous. Je voudrais que rien de vous
+ne me restât caché... Que je vous tienne, que je vous aime tout entier!
+Et elle ne se lassait pas de l'entendre parler de lui, dans une joie
+extasiée à le connaître, adorante comme une sainte fille aux pieds de
+Jésus. Et ni l'un ni l'autre ne se fatiguaient de répéter les mêmes
+choses, à l'infini, comment ils s'étaient aimés, comment ils s'aimaient.
+Les mots revenaient pareils, toujours nouveaux, prenant des sens
+imprévus, insondables. Leur bonheur grandissait à y descendre, à en
+goûter la musique sur leurs lèvres. Il lui confessa le charme où elle le
+tenait avec sa voix seule, si touché, qu'il n'était plus, que son
+esclave, rien qu'à l'entendre. Elle avoua la crainte délicieuse où il la
+jetait, lorsque sa peau si blanche s'empourprait d'un flot de sang, à la
+moindre colère. Et ils avaient quitté maintenant les bords vaporeux de
+la Chevrotte, ils s'enfonçaient sous la futaie obscure des grands ormes,
+les bras à la taille.
+
+--Oh! ce jardin, murmura Angélique, jouissant de la fraîcheur qui
+tombait des feuillages.
+
+--Il y a des années que j'ai le désir d'y entrer.... Et m'y voilà avec
+vous, m'y voilà!...
+
+Elle ne lui demandait pas où il la conduisait, elle s'abandonnait à son
+bras, dans les ténèbres des troncs centenaires.
+
+La terre était douce aux pieds, les voûtes de feuilles se perdaient,
+très hautes, comme des voûtes d'église. Pas un bruit, pas un souffle,
+rien que le battement de leurs coeurs.
+
+Enfin, il poussa la porte d'un pavillon, il lui dit:
+
+--Entrez, vous êtes chez moi.
+
+C'était là que son père croyait convenable de le loger, à l'écart, dans
+ce coin reculé du parc. Il y avait, en bas, un grand salon; en haut,
+tout un appartement complet. Une lampe éclairait la vaste pièce du
+rez-de-chaussée.
+
+--Vous voyez bien, reprit-il, avec un sourire, que vous êtes chez un
+artisan. Voici mon atelier.
+
+Un atelier en effet, le caprice d'un garçon riche qui se plaisait au
+côté métier, dans la peinture sur verre. Il avait retrouvé les anciens
+procédés du treizième siècle, il pouvait se croire un de ces verriers
+primitifs, produisant des chefs-d'oeuvre, avec les pauvres moyens du
+temps. L'ancienne table lui suffisait, enduite de craie fondue, sur
+laquelle il dessinait en rouge, et où il découpait les verres au fer
+chaud, dédaigneux du diamant.
+
+Justement, le moufle, un petit four reconstruit d'après un dessin, était
+chargé; une cuisson s'y achevait, la réparation d'un autre vitrail de la
+cathédrale; et il y avait encore là, dans des caisses, des verres de
+toutes les couleurs, qu'il devait faire fabriquer pour lui, les bleus,
+les jaunes, les verts, les rouges, pâles, jaspés, fumeux, sombres,
+nacrés, intenses. Mais la pièce était tendue d'admirables étoffes,
+l'atelier disparaissait sous un luxe merveilleux d'ameublement. Au fond,
+sur un antique tabernacle qui lui servait de piédestal, une grande
+Vierge dorée souriait, de ses lèvres de pourpre.
+
+--Et vous travaillez, vous travaillez! répétait Angélique avec une joie
+d'enfant.
+
+Elle s'amusa beaucoup du four, elle exigea qu'il lui expliquât tout son
+travail, comment il se contentait, à l'exemple des maîtres anciens,
+d'employer des verres colorés dans la pâte, qu'il ombrait simplement de
+noir; pourquoi il s'en tenait aux petits personnages distincts,
+accentuant les gestes et les draperies; et ses idées sur l'art du
+verrier, qui avait décliné dès qu'on s'était mis à peindre sur le verre,
+à l'émailler, en dessinant mieux; et son opinion finale qu'une verrière
+devait être uniquement une mosaïque transparente, les tons les plus vifs
+disposés dans l'ordre le plus harmonieux, tout un bouquet délicat et
+éclatant de couleurs. Mais, en ce moment, ce qu'elle se moquait au fond
+de l'art du verrier! Ces choses n'avaient qu'un intérêt, venir de lui,
+l'occuper encore de lui, être comme une dépendance de sa personne.
+
+--Ah! dit-elle, nous serons heureux. Vous peindrez, je broderai.
+
+Il lui avait repris les mains, au milieu de la vaste pièce, dont le
+grand luxe la mettait à l'aise, semblait le milieu naturel où sa grâce
+allait fleurir. Et tous deux, un instant, se turent. Puis, ce fut elle
+qui, de nouveau, parla.
+
+--Alors, c'est fait?
+
+--Quoi? demanda-t-il, souriant.
+
+--Notre mariage.
+
+Il eut une seconde d'hésitation. Sa face, très blanche, s'était
+brusquement colorée. Elle en fut inquiète.
+
+--Est-ce que je vous fâche? Mais déjà il lui serrait les mains, d'une
+étreinte qui l'enveloppait toute.
+
+--C'est fait. Il suffit que vous désiriez une chose, pour qu'elle soit
+faite, malgré les obstacles. Je n'ai plus qu'une raison d'être, celle de
+vous obéir.
+
+Alors, elle rayonna.
+
+--Nous nous marierons, nous nous aimerons toujours, nous ne nous
+quitterons jamais plus.
+
+Elle n'en doutait pas, cela s'accomplirait dès le lendemain, avec cette
+aisance des miracles de la Légende. L'idée du plus léger empêchement, du
+moindre retard, ne lui venait même point. Pourquoi, puisqu'ils
+s'aimaient; les aurait-on séparés davantage? On s'adore, on se marie, et
+c'est très simple. Elle en avait une grande joie tranquille.
+
+--C'est dit, tapez-moi dans la main, reprit-elle en plaisantant.
+
+Il porta la petite main à ses lèvres.
+
+--C'est dit. Et, comme elle partait, dans la crainte d'être surprise par
+l'aube, ayant une hâte aussi d'en finir avec son secret, il voulut la
+reconduire.
+
+--Non, non, nous n'arriverions pas avant le jour. Je retrouverai, bien
+ma route:.. À demain.
+
+--À demain.
+
+Félicien obéit, se contenta de regarder partir Angélique, et elle
+courait sous les ormes sombres, elle courait le long de la Chevrotte
+baignée de lumière. Déjà, elle avait franchi la grille du parc, puis
+s'était lancée au travers des hautes herbes du Clos-Marie. Tout en
+courant, elle pensait que jamais elle ne pourrait patienter jusqu'au
+lever du soleil, que le mieux était de frapper chez les Hubert, pour les
+éveiller et leur tout dire. C'était une expansion de bonheur, une
+révolte de franchise: elle se sentait incapable de le taire cinq minutes
+encore, ce secret gardé si longtemps. Elle entra dans le jardin, referma
+la porte.
+
+Et là, contre la cathédrale, Angélique aperçut Hubertine, qui
+l'attendait dans la nuit, assise sur le banc de pierre, qu'une maigre
+touffe de lilas entourait. Réveillée, avertie par une angoisse, celle-ci
+était montée, avait compris en trouvant les portes ouvertes. Et,
+anxieuse, ne sachant où aller, craignant d'aggraver les choses, elle
+attendait.
+
+Tout de suite, Angélique se jeta à son cou, sans confusion, le coeur
+bondissant d'allégresse, riant gaiement de n'avoir plus rien à cacher.
+
+--Ah! mère, c'est fait!... Nous allons nous marier, je suis si contente!
+
+Avant de répondre, Hubertine l'examinait fixement..
+
+Mais ses craintes tombèrent, devant cette virginité en fleur, ces yeux
+limpides, ces lèvres pures. Et il ne lui resta que beaucoup de chagrin,
+des larmes coulèrent sur ses joues.
+
+--Ma pauvre enfant! murmura-t-elle, comme la veille, dans l'église.
+
+Angélique, surprise de la voir ainsi, elle, pondérée, qui ne pleurait
+jamais, se récria.
+
+--Quoi donc? mère, vous vous faites du chagrin.... C'est vrai, j'ai été
+vilaine, j'ai eu un secret pour vous. Mais si vous saviez combien il a
+pesé lourd en moi! On ne parle pas d'abord, ensuite on n'ose plus.... Il
+faut me pardonner.
+
+Elle s'était assise près d'elle, et d'un bras caressant l'avait prise à
+la taille. Le vieux banc semblait s'enfoncer dans ce coin moussu de la
+cathédrale. Au-dessus de leurs têtes, les lilas faisaient une ombre; et
+il y avait là cet églantier que la jeune fille cultivait, pour voir s'il
+ne porterait pas des roses; mais, négligé depuis quelque temps, il
+végétait, il retournait à l'état sauvage.
+
+--Mère, je vais tout vous dire, tenez! à l'oreille.
+
+À demi-voix, alors, elle lui conta leurs amours, dans un flot de paroles
+intarissables, revivant les moindres faits, s'animant à les revivre.
+Elle n'omettait rien, fouillait sa mémoire, ainsi que pour une
+confession. Et elle n'en était point gênée, le sang de la passion
+chauffait ses joues, une flamme d'orgueil allumait ses yeux, sans
+qu'elle haussât la voix, chuchotante et ardente.
+
+Hubertine finit par l'interrompre, parlant elle aussi tout bas.
+
+--Va, va, te voilà partie! Tu as beau te corriger, c'est emporté à
+chaque fois, comme par un grand vent.... Ah! orgueilleuse, ah!
+passionnée, tu es toujours la petite fille qui refusait de laver la
+cuisine et qui se baisait les mains.
+
+Angélique ne put s'empêcher de rire.
+
+--Non, ne ris pas, bientôt tu n'auras pas assez de larmes pour
+pleurer.... Jamais ce mariage ne se fera, ma pauvre enfant.
+
+Du coup, sa gaieté éclata, sonore, prolongée.
+
+--Mère, mère, qu'est-ce que vous dites? Est-ce pour me taquiner et me
+punir?... C'est si simple! Ce soir, il va en parler à son père. Demain,
+il viendra tout régler avec vous.
+
+Vraiment, elle s'imaginait cela? Hubertine dut être impitoyable. Une
+petite brodeuse, sans argent, sans nom, épouser Félicien d'Hautecoeur!
+Un jeune homme riche à cinquante millions! le dernier descendant d'une
+des plus vieilles maisons de France!
+
+Mais, à chaque nouvel obstacle, Angélique répondait tranquillement:
+
+--Pourquoi pas?
+
+Ce serait un vrai scandale, un mariage en dehors des conditions
+ordinaires du bonheur. Tout se dresserait pour l'empêcher. Elle comptait
+donc lutter contre tout?
+
+--Pourquoi pas?
+
+On disait Monseigneur fier de son nom, sévère aux tendresses d'aventure.
+Pouvait-elle espérer le fléchir?
+
+--Pourquoi pas?
+
+Et, inébranlable dans sa foi:
+
+--C'est drôle, mère, comme vous croyez le monde méchant! Quand je vous
+dis que les choses marcheront bien!... Il y a deux mois, vous me
+grondiez, vous me plaisantiez, rappelez-vous et pourtant j'avais raison,
+tout ce que j'annonçais s'est réalisé.
+
+--Mais, malheureuse, attends la fin! Hubertine se désolait, tourmentée
+par son remords d'avoir laissé Angélique ignorante à ce point. Elle
+aurait voulu lui dire les dures leçons de la réalité, l'éclairer sur les
+cruautés, les abominations du monde, prise d'embarras, ne trouvant pas
+les mots nécessaires. Quelle tristesse, si, un jour, elle avait à
+s'accuser d'avoir fait le malheur de cette enfant, élevée ainsi en
+recluse, dans le mensonge continu du rêve!
+
+--Voyons, ma chérie, tu n'épouserais pourtant pas ce garçon malgré nous
+tous, malgré son père.
+
+Angélique devint sérieuse, la regarda en face, puis d'un ton grave:
+
+--Pourquoi pas? Je l'aime et il m'aime.
+
+De ses deux bras, sa mère la reprit, la ramena contre elle; et elle
+aussi la regardait, sans parler encore, frémissante. La lune voilée
+était descendue derrière la cathédrale, les brumes volantes se rosaient
+faiblement au ciel, à l'approche du jour.
+
+Toutes deux baignaient dans cette pureté matinale, dans le grand silence
+frais, que seul le réveil des oiseaux troublait de petits cris.
+
+--Oh! mon enfant, il n'y a que le devoir et l'obéissance qui fassent le
+bonheur. On souffre toute sa vie d'une heure de passion et d'orgueil. Si
+tu veux être heureuse, soumets-toi, renonce, disparais....
+
+Mais elle la sentait se rebeller dans son étreinte, et ce qu'elle ne lui
+avait jamais dit, ce qu'elle hésitait encore à lui dire, j'échappa de
+ses lèvres.
+
+--Écoute, tu nous crois heureux, père et moi: Nous le serions, si un
+tourment n'avait pas gâté notre vie....
+
+Elle baissait la voix davantage, elle lui conta d'un souffle tremblant
+leur histoire, le mariage malgré sa mère, la mort de l'enfant, l'inutile
+désir d'en avoir un autre, sous la punition de la faute. Cependant, ils
+s'adoraient, ils avaient vécu de travail, sans besoins; et ils étaient
+malheureux, ils en seraient certainement arrivés à des querelles, une
+vie d'enfer, peut-être une séparation violente, sans leurs efforts, sa
+bonté à lui, sa raison à elle.
+
+--Réfléchis, mon enfant, ne mets rien dans ton existence, dont tu
+puisses souffrir plus tard.... Sois humble, obéis, fais taire le sang de
+ton coeur.
+
+Combattue, Angélique l'écoutait, toute pâle, retenant des larmes.
+
+--Mère, vous me faites du mal.... Je l'aime et il m'aime.
+
+Et ses larmes coulèrent. Elle était bouleversée de la confidence,
+attendrie, avec un effarement dans les yeux, comme blessée de ce coin de
+vérité entrevu. Mais elle ne cédait pas. Elle serait morte si volontiers
+de son amour!
+
+Alors, Hubertine se décida.
+
+--Je ne voulais pas te causer tant de peine en une fois. Il faut
+pourtant que tu saches.... Hier soir, quand tu as été montée, j'ai
+interrogé l'abbé Cornille, j'ai appris pourquoi Monseigneur, qui
+résistait depuis si longtemps, a cru devoir appeler son fils à
+Beaumont.... Un de ses grands chagrins était la fougue du jeune homme, la
+hâte qu'il montrait de vivre, en dehors de toute règle. Après avoir
+douloureusement renoncé à en faire un prêtre, il n'espérait même plus le
+lancer dans quelque occupation convenant à son rang et à sa fortune. Ce
+ne serait jamais qu'un passionné, un fou, un artiste.... Et c'est alors
+que; craignant des sottises de coeur, il l'a fait venir ici, pour le
+marier tout de suite.
+
+--Eh bien? demanda Angélique, sans comprendre encore.
+
+--Un mariage était en projet avant même son arrivée, et tout paraît
+réglé aujourd'hui, l'abbé Cornille m'a formellement dit qu'il devait
+épouser à l'automne mademoiselle Claire de Vincourt.... Tu connais
+l'hôtel de Voincourt, là, près de l'Évêché. Ils sont très liés avec
+Monseigneur. De part et d'autre, on ne pouvait souhaiter mieux, ni comme
+nom ni comme argent. L'abbé approuve beaucoup cette union.
+
+La jeune fille n'écoutait plus ces raisons de convenance. Une image
+s'était brusquement évoquée devant ses yeux, celle de Claire. Elle la
+revoyait passer, telle qu'elle l'apercevait parfois sous les arbres de
+son parc, l'hiver, telle qu'elle la retrouvait dans la cathédrale, aux
+fêtes: une grande demoiselle brune, de son âge, très belle, d'une beauté
+plus éclatante que la sienne, avec une démarche de royale distinction.
+On la disait très bonne, malgré son air de froideur.
+
+--Cette grande mademoiselle, si belle, si riche.... Il l'épouse....
+
+Elle murmurait cela comme en songe. Puis, elle eut un déchirement au
+coeur, elle cria:
+
+--Il ment donc! il ne me l'a pas dit.
+
+Le souvenir lui était revenu de la courte hésitation de Félicien, du
+flot de sang dont ses joues s'étaient empourprées, lorsqu'elle lui avait
+parlé de leur mariage. La secousse fut si rude, que sa tête décolorée
+glissa sur l'épaule de sa mère.
+
+--Ma mignonne, ma chère mignonne.... C'est bien cruel, je le sais. Mais,
+si tu attendais, ce serait plus cruel encore.
+
+Arrache donc tout de suite le couteau de la blessure.... Répète-toi, à
+chaque réveil de ton mal, que jamais Monseigneur, le terrible Jean XII,
+dont le monde, paraît-il, se rappelle encore la fierté intraitable, ne
+donnera son fils, le dernier de sa race, à une petite brodeuse,
+ramassée sous une porte, adoptée par de pauvres gens tels que nous.
+
+Dans sa défaillance, Angélique entendait cela, ne se révoltait plus.
+Qu'avait-elle senti passer sur sa face? Une haleine froide, venue de
+loin, par-dessus les toits, lui glaçait le sang.
+
+Était-ce cette misère du monde, cette réalité triste, dont on lui
+parlait comme on parle du loup aux enfants déraisonnables? Elle en
+gardait une douleur, rien que d'avoir été effleurée. Déjà, pourtant,
+elle excusait Félicien: il n'avait pas menti, il était resté muet,
+simplement. Si son père voulait le marier à cette jeune fille, lui sans
+doute la refusait. Mais il n'osait encore entrer en lutte; et, puisqu'il
+n'avait rien dit, peut-être était-ce qu'il venait de s'y décider. Devant
+ce premier écroulement, pâle, touchée du doigt rude de la vie, elle
+demeurait croyante toujours, elle avait quand même foi en son rêve. Les
+choses se réaliseraient, seulement son orgueil était abattu, elle
+retombait à l'humilité de la grâce.
+
+--Mère, c'est vrai, j'ai péché et je ne pécherai plus.... Je vous promets
+de ne pas me révolter, d'être ce que le Ciel voudra que je sois.
+
+C'était la grâce qui parlait, la victoire restait au milieu où elle
+avait grandi, à l'éducation qu'elle y avait reçue. Pourquoi aurait-elle
+douté du lendemain, puisque, jusqu'alors, tout ce qui l'entourait
+s'était montré si généreux pour elle, et si tendre. Elle voulait garder
+la sagesse de Catherine, la modestie d'Élisabeth, la chasteté d'Agnès,
+réconfortée par l'appui des saintes, certaine qu'elles seules
+l'aideraient à vaincre. Est-ce que sa vieille amie la cathédrale, le
+Clos-Marie et la Chevrotte, la petite maison fraîche des Hubert, les
+Hubert eux-mêmes, tout ce qui l'aimait, n'allait pas la défendre, sans
+qu'elle eût à agir, simplement obéissante et pure?
+
+--Alors, tu me promets que tu ne feras jamais rien contre notre volonté,
+ni surtout contre celle de Monseigneur?
+
+--Oui, mère, je promets.--Tu me promets de ne jamais revoir ce jeune
+homme et de ne plus songer à cette folie de l'épouser? Là, son coeur
+défaillit. Une rébellion dernière manqua de la soulever, en criant son
+amour. Puis, elle plia la tête, définitivement domptée.--Je promets de
+ne rien faire pour le revoir et pour qu'il m'épouse. Hubertine, très
+émue, la serra désespérément dans ses bras, en remerciement de son
+obéissance. Ah! quelle misère! vouloir le bien, faire souffrir ceux
+qu'on aime! Elle était brisée, elle se leva, surprise du jour qui
+grandissait. Les petits cris des oiseaux avaient augmenté sans qu'on en
+vît encore voler un seul. Au ciel, les nuées s'écartaient comme des
+gazes, dans le bleuissement limpide de l'air. Et Angélique, alors, les
+regards tombés machinalement sur un églantier, finit par l'apercevoir,
+avec ses fleurs chétives. Elle eut un rire triste.--Vous aviez raison,
+mère, il n'est pas près de porter des roses.
+
+
+
+
+X
+
+
+Le matin, à sept heures, comme de coutume, Angélique était au travail;
+et les jours se suivirent, et chaque matin elle se remit, très calme, à
+la chasuble quittée la veille. Rien ne semblait changé, elle tenait
+strictement sa parole, se cloîtrait, sans chercher à revoir Félicien.
+Cela même ne paraissait pas l'assombrir, elle gardait son gai visage de
+jeunesse, souriant à Hubertine, lorsqu'elle la surprenait, étonnée, les
+yeux sur elle. Pourtant, dans cette volonté de silence, elle ne songeait
+qu'à lui, la journée entière. Son espoir demeurait invincible, elle
+était certaine que les choses se réaliseraient, malgré tout.
+
+Et c'était cette certitude qui lui donnait son grand air de courage, si
+droit et si fier.
+
+Hubert, parfois, la grondait.
+
+--Tu travailles trop, je te trouve un peu pâle.... Est-ce que tu dors
+bien au moins?
+
+--Oh! père, comme une souche! Jamais je ne me suis mieux portée! Mais
+Hubertine, à son tour, s'inquiétait, parlait de prendre des
+distractions.
+
+--Si tu veux, nous fermons les portes, nous faisons tous les trois un
+voyage à Paris.
+
+--Ah! par exemple! Et les commandes, mère?... Quand je vous dis que
+c'est ma santé, de travailler beaucoup! Au fond, Angélique, simplement,
+attendait un miracle, quelque manifestation de l'invisible, qui la
+donnerait à Félicien.
+
+Outre qu'elle avait promis de ne rien tenter, à quoi bon agir, puisque
+l'au-delà, toujours, agissait pour elle? Aussi, dans son inertie
+volontaire, tout en feignant l'indifférence, avait-elle continuellement
+l'oreille aux aguets, écoutant les voix, ce qui frissonnait à son
+entour, les petits bruits familiers de ce milieu où elle vivait et qui
+allait la secourir. Quelque chose devait se produire, forcément. Penchée
+sur son métier, la fenêtre ouverte, elle ne perdait pas un frémissement
+des arbres, pas un murmure de la Chevrotte. Les moindres soupirs de la
+cathédrale lui parvenaient, décuplés par l'attention: elle entendait
+jusqu'aux pantoufles du bedeau éteignant les cierges. De nouveau, à ses
+côtés, elle sentait le frôlement d'ailes mystérieuses, elle se savait
+assistée de l'inconnu; et il lui arrivait de se tourner soudain, en
+croyant qu'une ombre lui avait balbutié à l'oreille un moyen de
+victoire.
+
+Mais les jours passaient, rien ne venait encore.
+
+La nuit, pour ne pas manquer à son serment, Angélique évita d'abord de
+se mettre au balcon, dans la crainte de rejoindre Félicien, si elle
+l'apercevait en bas. Elle attendait, du fond de sa chambre. Puis, comme
+les feuilles elles-mêmes ne bougeaient point, endormies, elle se risqua,
+elle recommença à interroger les ténèbres. D'où le miracle allait-il se
+produire? Sans doute, du jardin de l'Évêché, une main flambante qui lui
+ferait signe de venir. Peut-être de la cathédrale, où les orgues
+gronderaient et l'appelleraient à l'autel. Rien ne l'aurait surprise, ni
+les colombes de la Légende apportant des paroles de bénédiction, ni
+l'intervention des saintes entrant par les murs lui annoncer que
+Monseigneur voulait la connaître. Et elle n'avait qu'un étonnement, qui
+grandissait chaque soir: la lenteur du prodige à s'opérer. Ainsi que les
+jours, les nuits succédaient aux nuits, sans que rien, rien encore se
+montrât.
+
+Après la seconde semaine, ce qui étonna plus encore Angélique, ce fut de
+n'avoir pas revu Félicien. Elle avait bien pris l'engagement de ne rien
+tenter pour se rapprocher de lui: mais, sans le dire, elle comptait que,
+lui, ferait tout pour se rapprocher d'elle; et le Clos-Marie restait
+vide, il n'en traversait même plus les herbes folles. Pas une fois, en
+quinze jours, aux heures de nuit, elle n'avait aperçu son ombre. Cela
+n'ébranlait pas sa foi: s'il ne venait point, c'était qu'il s'occupait
+de leur bonheur. Pourtant, sa surprise augmentait, mêlée à un
+commencement d'inquiétude.
+
+Un soir enfin, le dîner fut triste chez les brodeurs, et comme Hubert
+sortait, sous le prétexte d'une course pressée, Hubertine demeura seule
+avec Angélique, dans la cuisine. Longuement, elle la regardait, les yeux
+mouillés, émue de son beau courage.
+
+Depuis quinze jours qu'elles ne disaient pas un mot des choses dont
+leurs coeurs débordaient, elle était touchée de cette force et de cette
+loyauté à tenir un serment. Une brusque tendresse lui fit ouvrir les
+deux bras, et la jeune fille se jeta sur sa poitrine, et toutes deux,
+muettes, s'étreignirent.
+
+Puis, lorsque Hubertine put parler:
+
+--Ah! ma pauvre enfant, j'ai attendu d'être seule avec toi, il faut que
+tu saches.... Tout est fini, bien fini.
+
+Éperdue, Angélique s'était redressée, criant:
+
+--Félicien est mort!
+
+--Non, non.
+
+--S'il ne vient pas, c'est qu'il est mort!
+
+Et Hubertine dut expliquer que, le lendemain de la procession, elle
+l'avait vu, pour exiger également de lui le serment de ne plus
+reparaître, tant qu'il n'aurait pas l'autorisation de Monseigneur.
+C'était un congé définitif, car elle savait le mariage impossible. Elle
+l'avait bouleversé, en lui montrant sa mauvaise action, cette pauvre
+fille confiante, ignorante, qu'il compromettait, sans pouvoir l'épouser
+un jour; et il s'était écrié, lui aussi, qu'il mourrait du chagrin de ne
+pas la revoir, plutôt que d'être déloyal. Le soir même, il se confessait
+à son père.
+
+--Voyons, reprit Hubertine, tu as tant de courage, que je te parle sans
+ménagement.... Ah! si tu savais, mignonne, comme je te plains et comme je
+t'admire, depuis que je te sens si fière, si brave, à te taire et à être
+gaie, lorsque ton coeur éclate.... Mais il t'en faut encore, du courage,
+beaucoup, beaucoup.... J'ai rencontré cet après-midi l'abbé Cornille.
+Tout est fini, Monseigneur ne veut pas.
+
+Elle s'attendait à une crise de larmes, et elle s'étonna de la voir,
+très pâle, se rasseoir, l'air tranquille. La vieille table de chêne
+venait d'être desservie, une lampe éclairait l'antique salle commune,
+dont la paix n'était troublée que par le petit frémissement du coquemar.
+
+--Mère, rien n'est fini.... Racontez-moi, j'ai le droit d'être
+renseignée, n'est-ce pas? Puisque ce sont là mes affaires.
+
+Et elle écouta attentivement ce qu'Hubertine crut pouvoir lui dire des
+choses qu'elle tenait de l'abbé, sautant certains détails, continuant de
+cacher la vie à cette ignorante.
+
+Depuis qu'il avait appelé son fils près de lui, Monseigneur vivait dans
+le trouble. Après l'avoir écarté de sa présence, au lendemain de la mort
+de sa femme, et être resté vingt ans sans consentir à le connaître,
+voilà qu'il le voyait dans la force et l'éclat de la jeunesse, vivant
+portrait de celle qu'il pleurait, ayant son âge, la grâce blonde de sa
+beauté. Ce long exil, cette rancune contre l'enfant qui lui avait coûté
+la mère, était aussi une prudence: il le sentait à cette heure, il
+regrettait d'être revenu sur sa volonté. L'âge, vingt années de prières,
+Dieu descendu en lui, rien n'avait tué l'homme ancien. Et il suffisait
+que ce fils de sa chair, cette chair de la femme adorée se dressât, avec
+le rire de ses yeux bleus, pour que son coeur battît à se rompre, en
+croyant que la morte ressuscitait. Il se frappait la poitrine du poing,
+il sanglotait dans la pénitence inefficace, criant qu'on devrait
+interdire le sacerdoce à ceux qui ont goûté à la femme, qui ont gardé
+d'elle des liens de sang.
+
+Le bon abbé Cornille en avait parlé à Hubertine, tout bas, les mains
+tremblantes. Des bruits mystérieux couraient, on chuchotait que
+Monseigneur s'enfermait dès le crépuscule; et c'étaient des nuits de
+combat, des larmes, des plaintes, dont la violence, étouffée par les
+tentures, effrayait l'Évêché. Il avait cru oublier, dompter la passion;
+mais elle renaissait avec un emportement de tempête, dans le terrible
+homme qu'il était jadis, l'homme d'aventure, le descendant des
+capitaines légendaires. Chaque soir, à genoux, la peau écorchée d'un
+cilice, il s'efforçait de chasser le fantôme de la femme regrettée, il
+évoquait du cercueil la poussière qu'elle devait être maintenant.
+
+Et c'était vivante qu'elle se levait, en sa fraîcheur délicieuse de
+fleur, telle qu'il l'avait aimée toute jeune, d'un amour fou d'homme
+déjà mûr. La torture recommençait, saignante comme au lendemain de sa
+mort; il la pleurait, il la désirait, avec la même révolte contre Dieu,
+qui la lui avait prise; il ne se calmait qu'au petit jour, épuisé, dans
+le mépris de lui-même et le dégoût du monde. Ah! la passion, la bête
+mauvaise, qu'il aurait voulu écraser, pour retomber à la paix anéantie
+de l'amour divin!
+
+Monseigneur, quand il sortait de sa chambre, retrouvait son attitude
+sévère, sa face calme et hautaine, à peine blêmie d'un reste de pâleur.
+Le matin où Félicien s'était confessé, il avait écouté, sans une parole,
+en se domptant d'un tel effort, que pas une fibre de sa chair ne
+tressaillait. Il le regardait, le coeur bouleversé de le voir si jeune,
+si beau, si ardent, de se revoir, dans cette folie de l'amour. Ce
+n'était plus de la rancune, c'était l'absolue volonté, le devoir rude de
+le soustraire au mal dont lui-même souffrait tant. Il tuerait la passion
+dans son fils, comme il voulait la tuer en lui. Cette histoire
+romanesque achevait de l'angoisser. Quoi! une fille pauvre, une fille
+sans nom, une petite brodeuse aperçue sous un rayon de lune,
+transfigurée en vierge mince de la Légende, adorée dans le rêve! Et il
+avait fini par répondre d'un seul mot: Jamais! Félicien s'était jeté à
+ses genoux, l'implorant, plaidant sa cause, celle d'Angélique.
+
+Jusque-là, il ne l'avait approché qu'en tremblant, il le suppliait de ne
+pas s'opposer à son bonheur, sans même oser encore lever les yeux sur sa
+personne sainte. La voix soumise, il offrait de disparaître, d'emmener
+sa femme si loin qu'on ne les reverrait pas, d'abandonner à l'Église sa
+grande fortune. Il ne voulait qu'être aimé et aimer, inconnu. Un
+frisson, alors, avait secoué Monseigneur. Sa parole était engagée aux
+Voincourt, jamais il ne la reprendrait. Et Félicien, à bout de forces,
+se sentant envahir d'une rage, s'en était allé, dans la crainte du flot
+de sang dont ses joues s'empourpraient, et qui le jetait au sacrilège
+d'une révolte ouverte.
+
+--Mon enfant, conclut Hubertine, tu vois bien qu'il ne faut plus songer
+à ce jeune homme, car tu ne comptes point sans doute agir contre la
+volonté de Monseigneur.... Je prévoyais tout cela. Mais j'aime mieux que
+les faits parlent et que l'obstacle ne vienne pas de moi.
+
+Angélique avait écouté de son air tranquille, les mains tombées et
+jointes sur les genoux. À peine ses paupières battaient elles de loin en
+loin, ses regards fixes voyaient la scène, Félicien aux pieds de
+Monseigneur, parlant d'elle, dans un débordement de tendresse. Elle ne
+répondit pas tout de suite, elle continuait de réfléchir, au milieu de
+la paix morte de la cuisine, où le petit frémissement du coquemar venait
+de s'éteindre. Elle abaissa les paupières, elle regarda ses mains que la
+lumière de la lampe faisait de bel ivoire. Puis, tandis que son sourire
+d'invisible confiance lui remontait aux lèvres, elle dit simplement:
+
+--Si Monseigneur refuse, c'est qu'il attend de me connaître.
+
+Cette nuit-là, Angélique ne dormit guère. L'idée que sa vue déciderait
+l'évêque, la hantait. Et il n'y avait là aucune vanité personnelle de
+femme, elle sentait l'amour tout-puissant, elle aimait Félicien si fort
+que cela certainement se verrait, et que le père ne pourrait s'entêter à
+faire leur malheur. Vingt fois, dans son grand lit, elle se retourna, se
+répéta ces choses.
+
+Monseigneur passait devant ses yeux clos. Peut-être était-ce en lui et
+par lui que le miracle attendu allait se produire.
+
+La nuit chaude dormait au-dehors, elle prêtait l'oreille pour écouter
+les voix, pour tâcher de surprendre ce que lui conseillaient les arbres,
+la Chevrotte, la cathédrale, sa chambre elle-même, peuplée des ombres
+amies. Mais tout bourdonnait, il ne lui arrivait rien de précis. Une
+impatience lui venait des certitudes trop lentes. Et, en s'endormant,
+elle se surprit à dire:
+
+--Demain, je parlerai à Monseigneur.
+
+Quand elle se réveilla, sa démarche lui parut toute simple et
+nécessaire. C'était de la passion ingénue et brave, une grande pureté
+fière dans la bravoure.
+
+Elle savait que, chaque samedi, vers cinq heures du soir, l'évêque
+allait s'agenouiller dans la chapelle Hautecoeur, où il aimait à prier
+seul, tout au passé de sa race et de lui-même, cherchant une solitude
+respectée de son clergé entier; et, justement, on était au samedi. Elle
+eut vite pris une décision. À l'Évêché, peut-être ne l'aurait-on pas
+reçue; d'autre part, il y avait toujours là du monde, elle se serait
+troublée; tandis qu'il était si commode d'attendre dans la chapelle et
+de se nommer à Monseigneur, dès qu'il paraîtrait. Ce jour-là, elle broda
+avec son application et sa sérénité accoutumées, elle n'avait aucune
+fièvre, résolue en son vouloir, certaine de bien agir. Puis, à quatre
+heures, elle parla de monter voir la mère Gabet, elle sortit, vêtue
+comme pour ses courses de quartier, simplement coiffée d'un chapeau de
+jardin, noué au petit bonheur des doigts. Elle avait tourné à gauche,
+elle poussa le battant rembourré de la porte Sainte-Agnès, qui retomba
+sourdement derrière elle.
+
+L'église était vide, seul un confessionnal de la chapelle Saint Joseph
+se trouvait occupé encore par une pénitente, dont on ne voyait déborder
+que la jupe noire; et Angélique, très calme jusque-là, se mit à
+trembler, en entrant dans cette solitude sacrée et froide, où le petit
+bruit de ses pas lui paraissait retentir terriblement. Pourquoi donc son
+coeur se serrait-il ainsi? Elle s'était crue si forte, elle avait passé
+une journée tranquille; dans l'idée de son bon droit à vouloir être
+heureuse! Et voilà qu'elle ne savait plus, qu'elle pâlissait comme une
+coupable! Elle se glissa jusqu'à la chapelle Hautecoeur, elle dut s'y
+tenir appuyée contre la grille. Cette chapelle était une des plus
+enterrées, une des plus sombres de l'antique abside romane. Pareille à
+un caveau taillé dans le roc, étroite et nue, avec les simples nervures
+de sa voûte basse, elle n'était éclairée que par le vitrail, la légende
+de saint Georges, où les verres rouges et les verres bleus, dominant,
+faisaient un jour lilas, crépusculaire. L'autel, en marbre blanc et
+noir, sans ornement aucun, avec son christ et sa double paire de
+chandeliers, ressemblait à un sépulcre. Et le reste des murs était
+revêtu de pierres tombales, tout un encastrement du haut en bas, des
+pierres rongées par l'âge, où des inscriptions en lettres profondes se
+lisaient encore.
+
+Étouffée, Angélique attendait, immobile. Un bedeau passa, qui ne la vit
+même point, collée à l'intérieur de cette grille. Elle apercevait
+toujours la jupe de la pénitente débordant du confessionnal. Ses yeux
+s'habituaient au demi-jour, se fixaient machinalement sur les
+inscriptions, dont elle finit par déchiffrer les caractères. Des noms la
+frappaient, éveillaient en elle les légendes du château d'Hautecoeur,
+Jean V le Grand, Raoul III, Hervé VII. Elle en rencontra deux autres,
+ceux de Laurette et de Balbine, qui l'émurent aux larmes, dans son
+trouble.
+
+C'étaient ceux des Mortes heureuses, Laurette tombée d'un rayon de lune
+en allant rejoindre son fiancé, Balbine foudroyée de joie par le retour
+de son mari qu'elle croyait tué à la guerre, toutes les deux revenant la
+nuit, enveloppant le château du vol blanc de leur robe immense. Ne les
+avait-elle pas vues, le jour de sa visite aux ruines, flotter au-dessus
+des tours, parmi la cendre pâle du crépuscule? Ah! qu'elle serait morte
+volontiers comme elles, à seize ans, dans le bonheur de son rêve
+réalisé!
+
+Un bruit énorme, répercuté sous les voûtes, la fit tressaillir.
+
+C'était le prêtre qui sortait du confessionnal de la chapelle Saint
+Joseph, et qui en refermait la porte. Elle eut une surprise, en ne
+retrouvant pas la pénitente, disparue déjà. Puis, quand le prêtre, à son
+tour, s'en fut allé par la sacristie, elle se sentit absolument seule,
+dans la vaste solitude de l'église. À ce bruit de tonnerre du vieux
+confessionnal craquant sur ses ferrures rouillées, elle avait cru que
+Monseigneur approchait. Elle l'attendait depuis une demi-heure bientôt,
+et elle n'en avait point conscience, son émotion emportait les minutes.
+
+Mais un nouveau nom arrêtait ses yeux, Félicien III, celui qui s'était
+rendu en Palestine, un cierge au poing, pour remplir un voeu de Philippe
+le Bel. Et son coeur battit, elle voyait se lever la tête jeune de
+Félicien VII, leur descendant à tous, le blond seigneur qu'elle adorait,
+dont elle était adorée. Elle en demeurait éperdue d'orgueil et de
+crainte. Était-ce possible qu'elle fût là, pour l'accomplissement du
+prodige? Devant elle, il y avait une plaque de marbre, plus récente,
+datant du siècle dernier, où elle lisait couramment, en lettres noires:
+Norbert, Louis, Ogier, marquis d'Hautecoeur, prince de Mirande et de
+Rouvres, comte de Ferrières, de Montégu, de Saint-Marc, et aussi de
+Villemareuil, baron de Combeville, seigneur de Morainvilliers, chevalier
+des quatre ordres du roi, lieutenant de ses armées, gouverneur de
+Normandie, pourvu de la charge de capitaine général de la vénerie et de
+l'équipage du sanglier.
+
+C'étaient les titres du grand-père de Félicien, elle était venue, si
+simple, avec sa robe d'ouvrière, ses doigts abîmés par l'aiguille, pour
+épouser le petit-fils de ce mort.
+
+Il y eut un léger bruit, à peine un frôlement sur les dalles.
+
+Elle se retourna, et vit Monseigneur, et resta saisie de cette approche
+silencieuse, sans le coup de foudre qu'elle attendait. Il était entré
+dans la chapelle, très grand, très noble, avec sa face pâle au nez un
+peu fort, aux yeux superbes, restés jeunes.
+
+D'abord, il ne l'aperçut pas, contre cette grille noire. Puis, comme il
+s'inclinait vers l'autel, il la trouva devant lui, à ses pieds. Les
+jambes fléchissantes, anéantie de respect et d'effroi, Angélique était
+tombée sur les deux genoux. Il lui apparaissait comme Dieu le Père,
+terrible, maître absolu de sa destinée. Mais elle avait le coeur
+courageux, elle parla tout de suite.
+
+--Ô Monseigneur, je suis venue....
+
+Lui, s'était redressé. Il se souvenait d'elle: la jeune fille remarquée
+à sa fenêtre, le jour de la procession, retrouvée dans l'église, debout
+sur une chaise, cette petite brodeuse dont son fils était fou. Il n'eut
+pas une parole, pas un geste. Il attendait, haut, rigide.--Ô
+Monseigneur, je suis venue, pour que vous puissiez me voir.... Vous
+m'avez refusée, seulement vous ne me connaissiez pas. Et me voilà,
+regardez-moi, avant de me repousser encore.... Je suis celle qui aime et
+qui est aimée, et rien autre, rien en dehors de cet amour, rien qu'une
+enfant pauvre, recueillie à la porte de cette église.... Vous me voyez à
+vos pieds, combien je suis petite, faible et humble. Cela vous sera
+facile de m'écarter, si je vous gêne. Vous n'avez qu'à lever un doigt,
+pour me détruire.... Mais, que de larmes! Il faut savoir ce qu'on
+souffre. Alors, on est pitoyable.... J'ai voulu, à mon tour, défendre ma
+cause, Monseigneur. Je suis une ignorante, je sais uniquement que j'aime
+et que je suis aimée.... Cela ne suffit-il point? Aimer, aimer et le
+dire!
+
+Et elle continuait en phrases, coupées et soupirées, elle se confessait
+toute, dans un élan de naïveté, de passion croissante.
+
+C'était l'amour qui avoue. Elle osait ainsi, parce qu'elle était chaste.
+Peu à peu, elle avait relevé la tête.
+
+--Nous nous aimons, Monseigneur. Lui, sans doute, vous a expliqué
+comment cette chose a pu se faire. Moi, souvent, je me le suis demandé,
+sans parvenir à me répondre.... Nous nous aimons, et si c'est un crime,
+pardonnez-le, car il est venu de loin, des arbres et des pierres mêmes
+qui nous entouraient.
+
+Quand j'ai su que je l'aimais, il était trop tard pour ne plus
+l'aimer.... Maintenant, est-ce possible de vouloir cela? Vous pouvez le
+garder chez vous, le marier ailleurs, mais vous n'arriverez pas à faire
+qu'il ne m'aime point. Il mourra sans moi, comme je mourrai sans lui.
+Lorsqu'il n'est pas là, à mon côté, je sens bien qu'il y est encore, que
+nous ne nous séparons plus, que l'un emporte le coeur de l'autre. Je
+n'ai qu'à fermer les yeux, je le revois, il est en moi.... Et vous nous
+arracheriez de cette union? Monseigneur, cela est divin, ne nous
+empêchez pas de nous aimer.
+
+Il la regardait, si fraîche, si simple, d'une odeur de bouquet, dans sa
+petite robe d'ouvrière. Il l'écoutait dire le cantique de son amour,
+d'une voix pénétrante de charme, peu à peu raffermie. Mais le chapeau de
+jardin glissa sur ses épaules, ses cheveux de lumière lui nimbèrent le
+visage d'or fin; et elle lui apparut comme une de ces vierges
+légendaires des anciens missels, avec quelque chose de frêle, de
+primitif, d'élancé dans la passion, de passionnément pur.
+
+--Soyez bon, Monseigneur.... Vous êtes le maître, faites que nous soyons
+heureux. Elle l'implorait, elle courbait de nouveau le front, en le
+voyant si froid, toujours sans une parole, sans un geste. Ah! cette
+enfant éperdue à ses pieds, cette odeur de jeunesse qui s'exhalait de sa
+nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait les petits cheveux blonds, si
+follement baisés autrefois. Celle dont le souvenir le torturait après
+vingt ans de pénitence, avait cette jeunesse odorante, ce col d'une
+fierté et d'une grâce de lis. Elle renaissait, c'était elle-même qui
+sanglotait, qui le suppliait d'être doux à la passion.
+
+Les larmes étaient venues, Angélique continuait pourtant, voulait tout
+dire.
+
+--Et, Monseigneur, ce n'est pas seulement lui que j'aime, j'aime encore
+la noblesse de son nom, l'éclat de sa royale fortune.... Oui, je sais
+que, n'étant rien, n'ayant rien, j'ai l'air de le vouloir pour son
+argent; et, c'est vrai, c'est aussi pour son argent que je le veux.... Je
+vous dis cela, puisqu'il faut que vous me connaissiez.... Ah! devenir
+riche par lui, avec lui, vivre dans la douceur et la splendeur du luxe,
+lui devoir toutes les joies, être libres de notre amour, ne plus laisser
+de larmes, plus de misères, autour de nous!... Depuis qu'il m'aime, je
+me vois vêtue de brocart, comme dans l'ancien temps; j'ai au cou, aux
+poignets, des ruissellements de pierreries et de perles; j'ai des
+chevaux, des carrosses, de grands bois où je me promène à pied, suivie
+par des pages.... Jamais je ne pense à lui, sans recommencer ce rêve; et
+je me dis que cela doit être, il a rempli mon désir d'être reine.
+Monseigneur, est-ce donc vilain, de l'aimer davantage, parce qu'il
+comblera tous mes souhaits d'enfant, les pluies d'or miraculeuses des
+contes de fées?
+
+Il la trouvait fière, redressée, avec son grand air charmant de
+princesse, dans sa simplicité. Et c'était bien l'autre, la même
+délicatesse de fleur, les mêmes larmes tendres, claires comme des
+sourires. Toute une ivresse émanait d'elle, dont il sentait monter à sa
+face le frisson tiède, ce même frisson du souvenir qui le jetait, la
+nuit, sanglotant à son prie-Dieu, troublant de ses plaintes le silence
+religieux d'évêché. Jusqu'à trois heures du matin, la veille, il avait
+lutté encore; et cette aventure d'amour, cette passion remuée ainsi,
+irritait son inguérissable blessure. Mais, derrière son impassibilité,
+rien n'apparaissait, ne trahissait l'effort du combat, pour dompter les
+battements du coeur. S'il perdait son sang goutte à goutte, personne ne
+le voyait couler: il n'en était que plus pâle et plus muet.
+
+Alors, ce grand silence obstiné désespéra Angélique, qui redoubla de
+supplications.--Je me remets entre vos mains, Monseigneur. Ayez pitié,
+décidez de mon sort. Et il ne parlait toujours pas, il la terrifiait,
+comme s'il avait grandi devant elle, d'une redoutable majesté. La
+cathédrale déserte, avec ses bas-côtés déjà sombres, ses voûtes hautes
+où se mourait le jour, élargissait encore l'angoisse de l'attente. Dans
+la chapelle, on ne distinguait même plus les pierres tombales, il ne
+restait que lui, avec sa soutane noire, sa longue face blanche, qui
+semblait seule avoir gardé de la lumière. Elle en voyait les yeux luire,
+s'attacher sur elle avec un éclat croissant.
+
+Était-ce donc de la colère qui les allumait de la sorte?
+
+--Monseigneur, si je n'étais pas venue, je me serais éternellement
+reproché d'avoir fait notre malheur à tous deux, par manque de
+courage.... Dites, je vous en supplie, dites que j'ai eu raison, que vous
+consentez.
+
+À quoi bon discuter avec cette enfant? Il avait donné à son fils les
+raisons de son refus, cela suffisait. S'il ne parlait pas, c'était qu'il
+croyait n'avoir rien à dire. Elle le comprit sans doute, elle voulut se
+hausser jusqu'à ses mains, pour les baiser. Mais il les écarta
+violemment en arrière; et elle s'effara, en remarquant que sa face pâle
+s'empourprait d'un brusque flot de sang.
+
+--Monseigneur.... Monseigneur....
+
+Enfin, il ouvrit les lèvres, il lui dit un seul mot, le mot jeté à son
+fils: Jamais! Et, sans même faire ses dévotions, ce jour-là, il partit.
+Ses pas graves se perdirent derrière les piliers de l'abside. Tombée sur
+les dalles, Angélique pleura longtemps à gros sanglots, dans la grande
+paix vide de l'église.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Dés le soir, dans la cuisine, en sortant de table, Angélique se confessa
+aux Hubert, dit sa démarche près de l'évêque et le refus de celui-ci.
+Elle était toute pâle, mais très calme.
+
+Hubert fut bouleversé. Eh quoi! déjà, sa chère enfant souffrait! Elle
+aussi était frappée au coeur. Il en avait des larmes plein les yeux,
+dans sa parenté de passion avec elle, cette fièvre de l'au-delà qui les
+emportait si aisément ensemble, au moindre souffle.
+
+--Ah! ma pauvre chérie, pourquoi ne m'as-tu pas consulté?
+
+Je serais allé avec toi, j'aurais peut-être fléchi Monseigneur.
+
+D'un regard, Hubertine le fit taire. Il était vraiment déraisonnable. Ne
+valait-il pas mieux saisir l'occasion, pour enterrer ce mariage
+impossible? Elle prit la jeune fille entre ses bras, elle la baisa
+tendrement au front.
+
+--Alors, c'est fini, mignonne, bien fini? Angélique, d'abord, ne parut
+pas comprendre. Puis, les mots lui revinrent, de loin. Elle regarda
+devant elle, comme si elle eût interrogé le vide; et elle répondit:
+
+--Sans doute, mère.
+
+En effet, le lendemain, elle s'assit à son métier, elle broda, de son
+air habituel. Sa vie d'autrefois reprenait, elle semblait ne point
+souffrir. Aucune allusion d'ailleurs, pas un regard vers la fenêtre, à
+peine un reste de pâleur. Le sacrifice parut accompli. Hubert lui-même
+le crut, se rendit à la sagesse d'Hubertine, travailla à écarter
+Félicien, qui, n'osant encore se révolter contre son père, s'enfiévrait,
+au point de ne plus tenir la promesse qu'il avait faite d'attendre, sans
+tâcher de revoir Angélique. Il lui écrivit, et les lettres furent
+interceptées. Il se présenta un matin et ce fut Hubert qui le reçut.
+L'explication les désespéra autant l'un que l'autre, tellement le jeune
+homme montra sa peine, lorsque le brodeur lui dit le calme convalescent
+de sa fille, en le suppliant d'être loyal, de disparaître, pour ne pas
+la rejeter au trouble affreux du dernier mois. Félicien s'engagea de
+nouveau à la patience; mais il refusa violemment de reprendre sa parole.
+Il espérait toujours convaincre son père.
+
+Il attendrait, il laisserait les choses en l'état avec les Voincourt, où
+il dînait deux fois la semaine, dans l'unique but d'éviter une rébellion
+ouverte. Et, comme il partait, il supplia Hubert d'expliquer à Angélique
+pourquoi il consentait au tourment de ne pas la voir: il ne pensait qu'à
+elle, tous ses actes n'avaient d'autre fin que de la conquérir.
+
+Hubertine, quand son mari lui rapporta cet entretien, devint grave.
+Puis, après un silence:
+
+--Répéteras-tu à l'enfant ce qu'il t'a chargé de lui dire?
+
+--Je le devrais. Elle le regarda fixement, déclara ensuite:
+
+--Agis selon ta conscience.... Seulement, il s'illusionne, il finira par
+plier sous la volonté de son père, et ce sera notre pauvre chère
+fillette qui en mourra. Alors, Hubert, combattu, plein d'angoisse,
+hésita, se résigna à ne répéter rien. D'ailleurs, chaque jour, il se
+rassurait un peu, lorsque sa femme lui faisait remarquer l'attitude
+tranquille d'Angélique.
+
+--Tu vois bien que la blessure se ferme.... Elle oublie.
+
+Elle n'oubliait pas, elle attendait, elle aussi, simplement.
+
+Toute espérance humaine était morte, elle en revenait à l'idée d'un
+prodige. Il s'en produirait sûrement un, si Dieu la voulait heureuse.
+Elle n'avait qu'à s'abandonner entre ses mains, elle se croyait punie,
+par cette nouvelle épreuve, de ce qu'elle avait essayé de forcer sa
+volonté, en importunant Monseigneur.
+
+Sans la grâce, la créature était débile, incapable de victoire.
+
+Son besoin de la grâce la rendait à l'humilité, à la seule espérance du
+secours de l'invisible, n'agissant plus, laissant agir les forces
+mystérieuses, épandues à son entour. Elle recommença, chaque soir, sous
+la lampe, à relire son antique exemplaire de La Légende dorée; et elle
+en sortait ravie, comme dans la naïveté de son enfance; et elle ne
+mettait en doute aucun miracle, convaincue que la puissance de l'inconnu
+est sans bornes pour le triomphe des âmes pures.
+
+Justement, le tapissier de la cathédrale était venu demander aux Hubert
+un panneau de très riche broderie, pour le siège épiscopal de
+Monseigneur. Ce panneau, large d'un mètre cinquante, haut de trois,
+devait s'encadrer dans la boiserie du fond, et représentait deux anges
+de grandeur naturelle, tenant une couronne, sous laquelle se trouvaient
+les armoiries des Hautecoeur. Il nécessitait de la broderie en
+bas-relief, travail qui demande beaucoup d'art et une grande dépense de
+force physique. Les Hubert, d'abord, avaient refusé, de crainte de
+fatiguer Angélique, surtout de l'attrister, à broder ces armoiries, où,
+fil à fil, pendant des semaines, elle revivrait ses souvenirs. Mais elle
+s'était fâchée pour retenir la commande, elle se remettait chaque matin
+à la besogne, avec une énergie extraordinaire. Il semblait qu'elle était
+heureuse de se lasser, qu'elle avait le besoin de briser son corps,
+voulant être calme.
+
+Et la vie continuait, dans l'antique atelier, toujours pareille et
+régulière, comme si les coeurs, un moment, n'y avaient pas battu plus
+vite. Tandis qu'Hubert s'affairait aux métiers, dessinait, tendait et
+détendait, Hubertine aidait Angélique, toutes les deux les doigts
+meurtris, quand venait le soir. Pour les anges et pour les ornements,
+il avait fallu diviser chaque sujet en plusieurs parties, qu'on traitait
+à part. Angélique, afin d'exprimer les grandes saillies, conduisait,
+avec une broche, de gros fils écrus, qu'elle recouvrait, en sens
+contraire, de fil de Bretagne; et, au fur et à mesure, usant du
+menne-lourd ainsi que d'un ébauchoir, elle modelait ces fils, fouillait
+les draperies des anges, détachait les détails des ornements. Il y avait
+là un vrai travail de sculpture. Ensuite, quand la forme était obtenue,
+Hubertine et elle jetaient des fils d'or, qu'elles cousaient à points
+d'osier. C'était tout un bas-relief d'or, d'une douceur et d'un éclat
+incomparables, rayonnant comme un soleil, au milieu de la pièce enfumée.
+Les vieux outils s'alignaient dans leur ordre séculaire, les emporte
+pièce, les poinçons, les maillets, les marteaux; sur les métiers,
+trottaient le bourriquet et le pâté, les dés et les aiguilles; et, au
+fond des coins où ils achevaient de se rouiller, le diligent, le roue ta
+main, le dévidoir avec ses tourrettes, paraissaient dormir, assoupis
+dans la grande paix qui entrait par les fenêtres ouvertes.
+
+Des jours s'écoulèrent, Angélique cassait des aiguilles du matin au
+soir, tellement il était dur de coudre l'or, à travers l'épaisseur des
+fils cirés. On l'aurait dite absorbée toute par cette rude besogne, le
+corps et l'esprit, au point de ne plus penser. Dès neuf heures, elle
+tombait de fatigue, se couchait, dormait d'un sommeil de plomb. Quand le
+travail lui laissait la tête libre une minute, elle s'étonnait de ne pas
+voir Félicien. Si elle ne faisait rien pour le rencontrer, elle songeait
+qu'il aurait dû tout franchir, lui, pour être près d'elle. Mais elle
+l'approuvait de se montrer si sage, elle l'aurait grondé, de vouloir
+hâter les choses. Sans doute il attendait aussi le prodige. C'était
+l'attente unique dont elle vivait maintenant, espérant chaque soir que
+ce serait pour le lendemain. Elle n'avait pas eu jusque-là de révolte.
+Parfois, cependant, elle levait la tête: quoi, rien encore? Et elle
+piquait fortement son aiguille, dont ses petites mains saignaient.
+Souvent, il lui fallait la retirer avec les pinces. Quand l'aiguille
+cassait, d'un coup sec de verre qu'on brise, elle n'avait pas même un
+geste d'impatience.
+
+Hubertine s'inquiéta de la voir si acharnée au travail, et comme
+l'époque de la lessive était venue, elle la força à quitter le panneau
+de broderie, pour vivre quatre bons jours de vie active, sous le grand
+soleil. La mère Gabet, que ses douleurs laissaient tranquille, put aider
+au savonnage et au rinçage. C'était une fête dans le Clos-Marie, cette
+fin d'août avait une splendeur admirable, un ciel ardent, des ombrages
+noirs; tandis qu'une délicieuse fraîcheur s'exhalait de la Chevrotte,
+dont l'ombre des saules glaçait l'eau vive. Et Angélique passa la
+première journée très gaiement, tapant et plongeant les linges,
+jouissant de la rivière, des ormes, du moulin en ruine, des herbes, de
+toutes ces choses amies, si pleines de souvenirs. N'était-ce pas là
+qu'elle avait connu Félicien, d'abord mystérieux sous la lune, puis si
+adorablement gauche, le matin où il avait sauvé la camisole emportée?
+Après chaque pièce qu'elle rinçait, elle ne pouvait s'empêcher de jeter
+un coup d'oeil vers la grille de l'Evêché, condamnée autrefois: elle
+l'avait un soir franchie à son bras, peut-être allait-il brusquement
+l'ouvrir, pour la venir prendre et l'emmener aux genoux de son père. Cet
+espoir enchantait sa grosse besogne, dans les éclaboussures de l'écume.
+
+Mais, le lendemain, comme la mère Gabet amenait la dernière brouettée du
+linge qu'elle étendait avec Angélique, elle interrompit son bavardage
+interminable, pour dire sans malice:
+
+--À propos, vous savez que Monseigneur marie son fils?
+
+La jeune fille, en train d'étaler un drap, s'agenouilla dans l'herbe, le
+coeur défaillant sous la secousse.
+
+--Oui, le monde en cause.... Le fils de Monseigneur épousera mademoiselle
+de Voincourt à l'automne.... Tout est réglé d'avant-hier, paraît-il. Elle
+restait à genoux, un flot d'idées confuses bourdonnait dans sa tête. La
+nouvelle ne la surprenait point, elle la sentait vraie. Sa mère l'avait
+avertie, elle devait s'y attendre. Mais, en ce premier moment, ce qui
+lui brisait ainsi les jambes, c'était la pensée que, tremblant devant
+son père, Félicien pouvait épouser l'autre, sans l'aimer, un soir de
+lassitude. Alors, il serait perdu pour elle, qu'il adorait. Jamais elle
+n'avait songé à cette faiblesse possible, elle le voyait plié sous le
+devoir, faisant au nom de l'obéissance leur malheur à tous deux. Et,
+sans qu'elle bougeât encore, ses yeux s'étaient portés vers la grille,
+une révolte la soulevait enfin, le besoin d'en aller secouer les
+barreaux, de l'ouvrir de ses ongles, de courir près de lui et de le
+soutenir de son courage, pour qu'il ne cédât pas.
+
+Elle fut surprise de s'entendre répondre à la mère Gabet, dans
+l'instinct purement machinal de cacher son trouble.
+
+--Ah! c'est mademoiselle Claire qu'il épouse.... Elle est très belle, on
+la dit très bonne....
+
+Sûrement, dès que la vieille femme serait partie, elle irait le
+rejoindre. Elle avait assez attendu, elle briserait son serment de ne
+pas le revoir, comme un obstacle importun. De quel droit les séparait-on
+ainsi? Tout lui criait leur amour, la cathédrale, les eaux fraîches, les
+vieux ormes, parmi lesquels ils s'étaient aimés. Puisque leur tendresse
+avait grandi là, c'était là qu'elle voulait le reprendre, pour s'enfuir
+à, son cou, très loin, si loin, que jamais plus on ne les retrouverait.
+
+--Ça y est, dit enfin la mère Gabet, qui venait de pendre à un buisson
+les dernières serviettes. Dans deux heures, ça sera sec.... Bien le
+bonsoir, mademoiselle, puisque vous n'avez que faire de moi.
+
+Maintenant, debout au milieu de cette floraison de linges, éclatants sur
+l'herbe verte, Angélique songeait à cet autre jour, où, dans le grand
+vent, parmi le claquement des draps et des nappes, leurs coeurs
+s'étaient donnés, si ingénus. Pourquoi avait-il cessé de venir la voir?
+Pourquoi n'était-il pas à ce rendez-vous, dans cette gaieté saine de la
+lessive? Mais, tout à l'heure, quand elle le tiendrait entre ses bras,
+elle savait bien qu'il n'appartiendrait plus qu'à elle seule. Elle
+n'aurait, pas même besoin de lui reprocher sa faiblesse, il lui
+suffirait de s'être montrée, pour qu'il retrouvât la volonté de leur
+bonheur. Il oserait tout, elle n'avait qu'à le rejoindre, dans un
+instant.
+
+Une heure se passa, et Angélique marchait à pas ralentis, entre les
+linges, toute blanche elle-même de l'aveuglant reflet du soleil, et une
+voix confuse s'élevait dans son être, grandissait, l'empêchait d'aller
+là-bas, à la grille. Elle s'effrayait devant cette lutte commençante.
+Quoi donc? il n'y avait pas en elle que son vouloir? une autre chose,
+qu'on y avait mise sans doute, la contrecarrait, bouleversait la bonne
+simplicité de sa passion. C'était si simple, de courir à celui qu'on
+aime; et elle ne le pouvait déjà plus, le tourment du doute la tenait:
+elle avait juré, puis ce serait très mal peut-être. Le soir, lorsque la
+lessive fut sèche et qu'Hubertine vint l'aider à la rentrer, elle ne
+s'était pas décidée encore, elle se donna la nuit pour réfléchir. Les
+bras débordant de ces linges de neige, qui sentaient bon, elle jeta un
+regard d'inquiétude au Clos-Marie, déjà noyé de crépuscule, comme à un
+coin de nature ami refusant d'être complice. Le lendemain, Angélique
+s'éveilla pleine de trouble. D'autres nuits se passèrent, sans lui
+apporter une résolution. Elle ne retrouvait son calme que dans sa
+certitude d'être aimée. Cela était resté inébranlable, elle s'y reposait
+divinement. Aimée, elle pouvait attendre, elle supporterait tout. Des
+crises de charité l'avaient reprise, elle s'attendrissait aux moindres
+souffrances, les yeux gonflés de larmes toujours près de jaillir. Le
+père Mascart se faisait donner du tabac, les Chouteau tiraient d'elle
+jusqu'à des confitures. Mais surtout les Lemballeuse profitaient de
+l'aubaine, on avait vu Tiennette danser dans les fêtes, avec une robe de
+la bonne demoiselle. Et voilà, un jour, comme Angélique apportait à la
+mère Lemballeuse des chemises promises la veille, qu'elle aperçut de
+loin, chez les mendiants, madame de Vaincourt et sa fille Claire,
+accompagnées de Félicien. Celui-ci, sans doute, les avait amenées. Elle
+ne se montra pas, elle s'en revint, le coeur glacé.
+
+Deux jours plus tard, elle les vit qui entraient tous les trois chez les
+Chouteau; puis, un matin, le père Mascart lui conta une visite du beau
+jeune homme avec deux dames. Alors, elle abandonna ses pauvres, qui
+n'étaient plus à elle, puisque, après les lui avoir pris, Félicien les
+donnait à ces femmes; elle cessa de sortir, de peur de les rencontrer
+encore, de recevoir au coeur la blessure dont la souffrance, chaque
+fois, s'enfonçait davantage; et elle sentait que quelque chose mourait
+en elle, sa vie s'en allait goutte à goutte.
+
+Ce fut un soir, après une de ces rencontres, seule dans sa chambre,
+étouffée d'angoisse, qu'elle laissa échapper ce cri:
+
+--Mais il ne m'aime plus! Elle revoyait Claire de Voincourt, grande,
+belle, avec sa couronne de cheveux noirs; et elle le revoyait, lui, à
+côté, mince et fier. N'étaient-ils pas faits l'un pour l'autre, de la
+même race, si appareillés, qu'on les aurait crus mariés déjà?
+
+--Il ne m'aime plus, il ne m'aime plus!...
+
+Cela éclatait en elle, avec un grand bruit de ruine. Sa foi ébranlée,
+tout croulait, sans qu'elle retrouvât le calme d'examiner, de discuter
+froidement les faits. Elle croyait la veille, elle ne croyait plus à
+cette heure: un souffle, sorti elle ne savait d'où, avait suffi; et,
+d'un coup, elle était tombée à l'extrême misère, qui est de ne se croire
+pas aimé. Il le lui avait bien dit, autrefois: c'était l'unique douleur,
+l'abominable torture.
+
+Jusque-là, elle avait pu se résigner, elle attendait le miracle.
+
+Mais sa force s'en était allée avec la foi, elle roulait à une détresse
+d'enfant. Et la lutte douloureuse commença.
+
+D'abord, elle fit appel à son orgueil: tant mieux, s'il ne l'aimait
+plus! car elle était trop fière pour l'aimer encore. Et elle se mentait
+à elle-même, elle affectait d'être délivrée, de chantonner
+d'insouciance, pendant qu'elle brodait les armoiries des Hautecoeur,
+auxquelles elle s'était mise. Mais son coeur se gonflait à l'étouffer,
+elle avait la honte de s'avouer qu'elle était assez lâche pour l'aimer
+toujours, l'aimer davantage. Durant une semaine, les armoiries, en
+naissant fil à fil sous ses doigts, l'emplirent d'un affreux chagrin.
+Écartelé, un et quatre, deux et trois, de Jérusalem et d'Hautecoeur; de
+Jérusalem, qui est d'argent à la croix potencée d'or, cantonnée de
+quatre croisettes de même; d'Hautecoeur, qui est d'azur à la forteresse
+d'or, avec un écusson de sable au coeur d'argent en abîme, le tout
+accompagné de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe.
+
+Les émaux étaient faits de cordonnet, les métaux de fil d'or et
+d'argent. Quelle misère de sentir trembler sa main, de baisser la tête
+pour cacher ses yeux, que le flamboiement de ces armoiries aveuglait de
+larmes! Elle ne songeait qu'à lui, elle l'adorait dans l'éclat de sa
+noblesse légendaire. Et, lorsqu'elle broda la devise: Si Dieu veut, je
+veux, en soie noire sur une banderole d'argent, elle comprit bien
+qu'elle était son esclave, que jamais plus elle ne se reprendrait: ses
+pleurs l'empêchaient de voir, tandis que, machinalement, elle continuait
+à piquer l'aiguille.
+
+Alors, ce fut pitoyable, Angélique aima en désespérée, se débattit dans
+cet amour sans espoir, qu'elle ne pouvait tuer.
+
+Toujours, elle voulait courir à Félicien, le reconquérir en se jetant à
+son cou; et, toujours, la bataille recommençait. Parfois, elle croyait
+avoir vaincu, il se faisait un grand silence en elle, il lui semblait se
+voir, comme elle aurait vu une étrangère, toute petite, toute froide,
+agenouillée en fille obéissante, dans l'humilité du renoncement: ce
+n'était plus elle, c'était la fille sage qu'elle devenait, que le milieu
+et l'éducation avaient faite. Puis, un flot de sang montait,
+l'étourdissait; sa belle santé, sa jeunesse ardente galopaient en
+cavales échappées; et elle se retrouvait avec son orgueil et sa passion,
+toute à l'inconnu violent de son origine.
+
+Pourquoi donc aurait-elle obéi? Il n'y avait pas de devoir, il n'y avait
+que le libre désir. Déjà, elle apprêtait sa fuite, calculait l'heure
+favorable pour forcer la grille du jardin de l'évêque. Mais, déjà aussi,
+l'angoisse revenait, un sourd malaise, le tourment du doute. Si elle
+cédait au mal, elle en aurait l'éternel remords. Des heures, des heures
+abominables se passaient; au milieu de cette incertitude du parti à
+prendre, sous ce vent de tempête qui, sans cesse, la rejetait de la
+révolte de son amour à l'horreur de la faute.
+
+Et elle sortait affaiblie de chaque victoire sur son coeur.
+
+Un soir, au moment de quitter la maison pour aller rejoindre Félicien,
+elle songea brusquement à son livret d'enfant assistée, dans la détresse
+où elle était de ne plus trouver la force de résister à sa passion. Elle
+le prit au fond du bahut, le feuilleta, se souffleta à chaque page de la
+bassesse de sa naissance, affamée d'un ardent besoin d'humilité. Père et
+mère inconnus, pas de nom, rien qu'une date et un numéro, l'abandon de
+la plante sauvage qui pousse au bord du chemin! Et les souvenirs se
+levaient en foule, les prairies grasses de la Nièvre, les bêtes qu'elle
+y avait gardées, la route plate de Soulanges où elle marchait pieds nus,
+maman Nini qui la giflait, quand elle volait des pommes. Des pages
+surtout réveillaient sa mémoire, celles qui constataient, tous les trois
+mois, les visites du sous-inspecteur et du médecin, des signatures,
+accompagnées parfois d'observations et de renseignements: une maladie
+dont elle avait failli mourir, une réclamation de sa nourrice au sujet
+de souliers brûlés, des mauvaises notes pour son caractère indomptable.
+C'était le journal de sa misère. Mais une pièce acheva de la mettre en
+larmes, le procès-verbal constatant la rupture du collier qu'elle avait
+gardé jusqu'à l'âge de six ans. Elle se souvenait de l'avoir exécré
+d'instinct, ce collier fait d'olives en os, enfilées sur une ganse de
+soie, et que fermait une médaille d'argent, portant la date de son
+entrée et son numéro. Elle le devinait un collier d'esclave, elle
+l'aurait rompu de ses petites mains, sans la terreur des conséquences.
+
+Puis, l'âge venant, elle s'était plainte qu'il l'étranglait. Pendant un
+an encore, on le lui avait laissé. Aussi quelle joie, lorsque le
+sous-inspecteur avait coupé la ganse, en présence du maire de la
+commune, remplaçant ce signe d'individualité par un signalement en
+forme, où étaient déjà ses yeux couleur de violette, ses fins cheveux
+d'or! Et, pourtant, elle le sentait toujours à son cou, ce collier de
+bête domestique, qu'on marque pour la reconnaître: il lui restait dans
+la chair, elle étouffait. Ce jour-là, à cette page, l'humilité revint,
+affreuse, la fit remonter dans sa chambre, sanglotante, indigne d'être
+aimée. Deux autres fois, le livret la sauva. Ensuite, lui-même fut sans
+force contre ses révoltes.
+
+Maintenant, c'était la nuit que les crises de tentation la
+tourmentaient. Avant de se coucher, pour purifier son sommeil, elle
+s'imposait de relire la Légende. Mais, le front entre les mains, malgré
+son effort, elle ne comprenait plus: les miracles la stupéfiaient, elle
+ne percevait qu'une fuite décolorée de fantômes.
+
+Puis, dans son grand lit, après un anéantissement de plomb, une angoisse
+brusque l'éveillait en, sursaut, au milieu des ténèbres.
+
+Elle se dressait, éperdue, s'agenouillait parmi les draps rejetés, la
+sueur aux tempes, toute secouée d'un frisson; et elle joignait les
+mains, et elle bégayait: «Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonnée?»
+Car sa détresse était de se sentir seule, à ces moments, dans l'ombre.
+Elle avait rêvé de Félicien, elle tremblait de s'habiller, d'aller le
+rejoindre, sans que personne fût là pour l'en empêcher. C'était la grâce
+qui se retirait d'elle, Dieu cessait d'être à son entour, le milieu
+l'abandonnait. Désespérément, elle appelait l'inconnu, elle prêtait
+l'oreille à l'invisible.
+
+Et l'air était vide, plus de voix chuchotantes, plus de frôlements
+mystérieux. Tout semblait mort: le Clos-Marie, avec la Chevrotte, les
+saules, les herbes, les ormes de l'Évêché, et la cathédrale elle-même.
+Rien ne restait des rêves qu'elle avait mis là, le vol blanc des
+vierges, en s'évanouissant, ne laissait des choses que le sépulcre. Elle
+en agonisait d'impuissance, désarmée, en chrétienne de la primitive
+Église que le péché héréditaire terrasse, dès que cesse le secours du
+surnaturel. Dans le morne silence de ce coin protecteur, elle l'écoutait
+renaître et hurler, cette hérédité du mal, triomphante de l'éducation
+reçue. Si, deux minutes encore, aucune aide ne lui arrivait des forces
+ignorées, si les choses ne se réveillaient et ne la soutenaient, elle
+succomberait certainement, elle irait à sa perte. «Mon Dieu, mon Dieu,
+pourquoi m'avez-vous abandonnée?» Et, à genoux au milieu de son grand
+lit, toute petite, délicate, elle se sentait mourir.
+
+Puis, chaque fois, jusqu'à présent, à la minute de son extrême détresse,
+une fraîcheur la soulageait. C'était la grâce qui avait pitié, qui
+entrait en elle lui rendre son illusion. Elle sautait pieds nus sur le
+carreau de la chambre, elle courait à la fenêtre, dans un grand élan;
+et là, elle entendait de nouveau les voix, des ailes invisibles
+effleuraient ses cheveux, le peuple de la Légende sortait des arbres et
+des pierres, l'entourait en foule.
+
+Sa pureté, sa bonté, tout ce qu'il y avait d'elle dans les choses, lui
+revenait et la sauvait. Dès lors, elle n'avait plus peur, elle se savait
+gardée: Agnès était de retour, en compagnie des vierges, errantes et
+douces dans l'air frissonnant. C'était un encouragement lointain, un
+long murmure de victoire qui lui parvenait, mêlé au vent de la nuit.
+Pendant une heure, elle respirait cette douceur calmante, mortellement
+triste, affermie en sa volonté d'en mourir, plutôt que de manquer à son
+serment. Enfin, brisée, elle se recouchait, elle se rendormait avec la
+crainte de la crise du lendemain, tourmentée toujours de cette idée
+qu'elle finirait par succomber, si elle s'affaiblissait ainsi, à chaque
+fois.
+
+Une langueur, en effet, épuisait Angélique, depuis qu'elle ne se croyait
+plus aimée de Félicien. Elle avait la blessure au flanc, elle en mourait
+un peu à chaque heure, discrète, sans une plainte. D'abord, cela s'était
+traduit par des lassitudes: un essoufflement la prenait, elle devait
+lâcher son fil, restait une minute les yeux pâlis, perdus dans le vide.
+Puis, elle avait cessé de manger, à peine quelques gorgées de lait; et
+elle cachait son pain, le jetait aux poules des voisines, pour ne pas
+inquiéter ses parents. Un médecin appelé, n'ayant rien découvert,
+accusait la vie trop cloîtrée, se contentait de recommander l'exercice.
+C'était un évanouissement de tout son être, une disparition lente. Son
+corps flottait comme au balancement de deux grandes ailes, de la lumière
+semblait sortir de sa face amincie où l'âme brûlait. Et elle en était
+venue à ne plus descendre de sa chambre qu'en s'appuyant des deux mains
+aux murs de l'escalier, chancelante. Mais elle s'entêtait, faisait la
+brave, dès qu'elle se sentait regardée, voulait quand même terminer le
+panneau de dure broderie, pour le siège de Monseigneur. Ses petites
+mains longues n'avaient plus la force, et quand elle cassait une
+aiguille, elle ne pouvait l'arracher avec les pinces.
+
+Or, un matin qu'Hubert et Hubertine, forcés de sortir, l'avaient laissée
+seule, au travail, le brodeur, en rentrant le premier, la trouva sur le
+carreau, glissée de sa chaise, évanouie, abattue devant le métier. Elle
+succombait à la tâche, un des grands anges d'or restait inachevé.
+Bouleversé, Hubert la prit dans ses bras, s'efforça de la remettre
+debout. Mais elle retombait, elle ne s'éveillait pas de ce néant.
+
+--Ma chérie, ma chérie.... Réponds-moi, de grâce....
+
+Enfin, elle ouvrit les yeux, elle le regarda avec désolation.
+
+Pourquoi la voulait-il vivante? Elle était si heureuse, morte!
+
+--Qu'as-tu, ma chérie? Tu nous as donc trompés, tu l'aimes donc
+toujours? Elle ne répondait pas, elle le regardait de son air d'immense
+tristesse. Alors, d'une étreinte désespérée, il la souleva, il la monta
+dans sa chambre; et, quand il l'eut posée sur le lit, si blanche, si
+faible, il pleura de la cruelle besogne qu'il avait faite sans le
+vouloir, en écartant d'elle celui qu'elle aimait.
+
+--Je te l'aurais donné, moi! Pourquoi ne m'as-tu rien dit?
+
+Mais elle ne parla pas, ses paupières se refermèrent, et elle parut se
+rendormir. Il était resté debout, les yeux sur son mince visage de lis,
+le coeur saignant de pitié. Puis, comme elle respirât avec douceur, il
+descendit, en entendant sa femme rentrer.
+
+En bas, dans l'atelier, l'explication eut lieu. Hubertine venait d'ôter
+son chapeau, et tout de suite il lui dit qu'il avait ramassé l'enfant
+là, qu'elle sommeillait sur son lit, frappée à mort.
+
+--Nous nous sommes trompés. Elle songe toujours à ce garçon, et elle en
+meurt.... Ah! si tu savais le coup que j'ai reçu, le remords qui me
+déchire, depuis que j'ai compris et que je l'ai portée là-haut, si
+pitoyable! C'est notre faute, nous les avons séparés par des
+mensonges.... Quoi? tu la laisserais souffrir, tu ne dirais rien pour la
+sauver!
+
+Hubertine, comme Angélique, se faisait, le regardait de son grand air
+raisonnable, toute pâle de chagrin. Et lui, le passionné que cette
+passion souffrante jetait hors de son habituelle soumission, ne se
+calmait pas, agitait ses mains fiévreuses.
+
+--Eh bien! je parlerai, moi, je lui dirai que Félicien l'aime, que c'est
+nous autres qui avons eu la cruauté de l'empêcher de revenir, en le
+trompant lui aussi.... Chacune de ses larmes, maintenant, va me brûler le
+coeur. Ce serait un meurtre dont je me sentirais complice.... Je veux
+qu'elle soit heureuse, oui! heureuse, quand même, par tous les moyens....
+
+Il s'était approché de sa femme, il osait crier sa tendresse révoltée,
+s'irritant davantage du silence triste qu'elle gardait.
+
+--Puisqu'ils s'aiment, ils sont les maîtres.... Il n'y a rien au-delà,
+quand on aime et qu'on est aimé... Oui! par tous les moyens, le bonheur
+est légitime.
+
+Enfin, Hubertine parla, de sa voix lente, debout, immobile.
+
+--Qu'il nous la prenne, n'est-ce pas? qu'il l'épouse, malgré nous,
+malgré son père.... C'est ce que tu leur conseilles, tu crois qu'ils
+seront heureux ensuite, que l'amour suffira....
+
+Et, sans transition, de la même voix navrée, elle poursuivit:
+
+--En revenant, j'ai passé devant le cimetière, un espoir m'y a fait
+entrer encore.... Je me suis agenouillée une fois de plus, à cette place
+usée par nos genoux, et j'y ai prié longtemps.
+
+Hubert avait pâli, un grand froid emportait sa fièvre. Certes, il la
+connaissait, la tombe de la mère obstinée, où ils étaient allés si
+souvent pleurer et se soumettre, en s'accusant de leur désobéissance,
+pour que la morte leur fit grâce, du fond de la terre.
+
+Et ils restaient là des heures, certains de sentir en eux fleurir cette
+grâce, si jamais elle leur était accordée. Ce qu'ils demandaient, ce
+qu'ils attendaient, c'était un enfant encore, l'enfant du pardon,
+l'unique signe auquel ils se sauraient pardonnés enfin.
+
+Mais rien n'était venu, la mère froide et sourde les laissait sous
+l'inexorable punition, la mort de leur premier enfant, qu'elle avait
+pris et emporté, qu'elle refusait de leur rendre.
+
+--J'ai prié longtemps, répéta Hubertine, j'écoutais si rien ne
+tressaillait....
+
+Anxieux, Hubert l'interrogeait du regard.
+
+--Et rien, non! rien n'est monté de la terre, rien n'a tressailli en
+moi. Ah! c'est fini, il est trop tard, nous avons voulu notre malheur.
+
+Alors, il trembla, il demanda:
+
+--Tu m'accuses?
+
+--Oui, tu es le coupable, j'ai commis la faute aussi en te suivant....
+Nous avons désobéi, toute notre vie en a été gâtée.
+
+--Et tu n'es pas heureuse?
+
+--Non, je ne suis pas heureuse.... Une femme qui n'a point d'enfant n'est
+pas heureuse. Aimer n'est rien, il faut que l'amour soit béni. Il était
+tombé sur une chaise, épuisé, les yeux gros de larmes. Jamais elle ne
+lui avait reproché ainsi la plaie vive de leur existence; et elle, qui
+revenait si vite et le consolait, lorsqu'elle l'avait blessé d'une
+allusion involontaire, cette fois le regardait souffrir, toujours
+debout, sans un geste, sans un pas vers lui. Il pleura, il cria au
+milieu de ses pleurs:
+
+--Ah! la chère enfant, là-haut, c'est elle que tu condamnes....
+
+Tu ne veux pas qu'il l'épouse, comme je t'ai épousée, et qu'elle souffre
+ce que tu as souffert.
+
+Elle répondit d'un signe de tête, simplement, dans toute la force et la
+simplicité de son coeur.
+
+--Mais tu le disais toi-même, la pauvre chère fillette en mourra....
+Veux-tu donc sa mort?
+
+--Oui, sa mort, plutôt qu'une vie mauvaise.
+
+Il s'était redressé, frémissant, et il se réfugia entre ses bras, et
+tous deux sanglotèrent. Longtemps, ils s'étreignirent. Lui, se
+soumettait; elle, maintenant, devait s'appuyer à son épaule, pour
+retrouver assez de courage. Ils en sortirent désespérés et résolus,
+enfermés dans un grand et poignant silence, au bout duquel, si Dieu le
+voulait, était la mort consentie de l'enfant.
+
+À partir de ce jour, Angélique dut rester dans sa chambre:
+
+Sa faiblesse devenait telle, qu'elle ne pouvait descendre à l'atelier:
+tout de suite, sa tête tournait, ses jambes se dérobaient.
+
+D'abord, elle marcha, voyagea jusqu'au balcon, en s'aidant des meubles.
+Puis, il lui fallut se contenter d'aller de son lit à son fauteuil. La
+course était longue, elle ne la risquait que le matin et le soir,
+épuisée. Pourtant, elle travaillait toujours, abandonnant la broderie en
+bas-relief, trop rude, brodant des fleurs en soies nuancées; et elle les
+brodait d'après nature, un bouquet de fleurs sans parfum, qui la
+laissaient calme, des hortensias et des roses trémières. Le bouquet
+fleurissait dans un vase, souvent elle se reposait longuement à le
+regarder, car la soie, si légère, pesait lourd à ses doigts. En deux
+journées, elle n'avait fait qu'une rose, toute fraîche, éclatante sur le
+satin; mais c'était sa vie, elle tiendrait l'aiguille jusqu'au dernier
+souffle. Fondue de souffrance, amincie encore, elle n'était plus qu'une
+flamme pure et très belle.
+
+À quoi bon lutter davantage, puisque Félicien ne l'aimait pas?
+Maintenant, elle mourait de cette conviction: il ne l'aimait pas,
+peut-être ne l'avait-il jamais aimée. Tant qu'elle avait eu des forces
+elle s'était battue contre son coeur, sa santé, sa jeunesse, qui la
+poussaient à courir le rejoindre. Depuis qu'elle se trouvait clouée là,
+elle devait se résigner, c'était fini.
+
+Un matin, comme Hubert l'installait dans son fauteuil, en posant sur un
+coussin ses petits pieds inertes, elle dit avec un sourire:
+
+--Ah! je suis bien sûre d'être sage, à présent, et de ne pas me sauver.
+Hubert se hâta de descendre, suffoqué, craignant d'éclater en larmes.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Cette nuit-là, Angélique ne put dormir. Une insomnie la tenait les
+paupières ardentes, dans l'extrême faiblesse où elle était; et, comme
+les Hubert s'étaient couchés et que minuit allait sonner bientôt, elle
+préféra se relever, malgré l'effort immense, prise de la peur de mourir,
+si elle restait au lit davantage.
+
+Elle étouffait, elle passa un peignoir, se traîna jusqu'à la fenêtre,
+qu'elle ouvrit toute grande.
+
+--L'hiver était pluvieux, d'une douceur humide. Puis, elle s'abandonna
+dans son fauteuil, après avoir, devant elle, sur la petite table, relevé
+la mèche de la lampe, qu'on laissait allumée la nuit entière. Là, près
+du volume de La Légende dorée, était le bouquet de roses trémières et
+d'hortensias, qu'elle copiait. Et, pour se rendre à la vie, elle eut une
+fantaisie de travail, attira son métier, fit quelques points, de ses
+mains égarées. La soie rouge d'une rose saignait entre ses doigts
+blancs, il semblait que ce fût le sang de ses veines qui achevait de
+couler, goutte à goutte.
+
+Mais elle, qui, depuis deux heures, se retournait en vain dans ses draps
+brûlants, céda presque tout de suite au sommeil, dès qu'elle fut assise.
+Sa tête se renversa, soutenue par le dossier, s'inclina un peu sur
+l'épaule droite; et, la soie étant demeurée entre ses mains immobiles,
+on aurait dit qu'elle travaillait encore. Très blanche, très calme, elle
+dormait sous la lampe, dans la chambre d'une paix et d'une blancheur de
+tombe. La lumière pâlissait le grand lit royal, drapé de sa perse rose
+déteinte. Seuls, le coffre, l'armoire, les sièges de vieux chêne
+tranchaient, tachaient les murs de deuil. Des minutes s'écoulèrent, elle
+dormait très calme et très blanche.
+
+Enfin, il y eut un bruit. Et, sur le balcon, Félicien parut, tremblant,
+amaigri comme elle. Sa face était bouleversée, il s'élançait dans la
+chambre, lorsqu'il l'aperçut, affaissée ainsi au fond du fauteuil,
+pitoyable et si belle. Une douleur infinie lui serra le coeur, il
+s'agenouilla, s'abîma dans une contemplation navrée.
+
+Elle n'était donc plus, le mal l'avait donc détruite, qu'elle lui
+semblait ne plus peser, s'être allongée là, ainsi qu'une plume que le
+vent allait reprendre? Dans son clair sommeil, sa souffrance se voyait,
+et sa résignation. Il ne la reconnaissait qu'à sa grâce de lis,
+l'élancement de son col délicat sur ses épaules tombantes, sa face
+longue et transfigurée de vierge volant au ciel. Les cheveux n'étaient
+plus que de la lumière, l'âme de neige éclatait sous la soie
+transparente de la peau. Elle avait la beauté des saintes délivrées de
+leur corps, il en était ébloui et désespéré, dans un saisissement qui
+l'immobilisait, les mains jointes.
+
+Elle ne se réveillait pas, il la regardait toujours.
+
+Un petit souffle des lèvres de Félicien dut passer sur le visage
+d'Angélique. Tout d'un coup, elle ouvrit des yeux très grands.
+
+Elle ne bougeait pas, elle le regardait à son tour, avec un sourire,
+comme dans un rêve. C'était lui, elle le reconnaissait, bien qu'il fût
+changé. Mais elle croyait sommeiller encore, car il lui arrivait de le
+voir ainsi en dormant, ce qui, au réveil, aggravait sa peine.
+
+Il avait tendu les mains, il parla.
+
+--Chère âme, je vous aime.... On m'a dit ce que vous souffriez, et je
+suis accouru.... Me voici, je vous aime.
+
+Elle frémissait, elle passait les doigts sur ses paupières, d'un geste
+machinal.
+
+--Ne doutez plus.... Je suis à vos pieds, et je vous aime, je vous aime
+toujours.
+
+Alors, elle eut un cri.
+
+--Ah! c'est vous.... Je ne vous attendais plus, et c'est vous....
+
+De ses mains tâtonnantes, elle lui avait pris les tiennes, elle
+s'assurait qu'il n'était pas une vision errante du sommeil.
+
+--Vous m'aimez toujours, et je vous aime, ah! plus que je ne croyais
+pouvoir aimer!
+
+C'était un étourdissement de bonheur, une première minute d'allégresse
+absolue, où ils oubliaient tout, pour n'être qu'à cette certitude de
+s'aimer encore, et de se le dire. Les souffrances de la veille, les
+obstacles du lendemain, avaient disparu; ils ne savaient comment ils
+étaient là; mais ils y étaient, ils mêlaient leurs douces larmes, ils se
+serraient d'une étreinte chaste, lui éperdu de pitié, elle si émaciée
+par le chagrin, qu'il n'avait d'elle, entre les bras, qu'un souffle.
+Dans l'enchantement de sa surprise, elle restait comme paralysée,
+chancelante et bienheureuse au fond du fauteuil, ne retrouvant pas ses
+membres, ne se soulevant à demi que pour retomber, sous l'ivresse de sa
+joie.
+
+--Ah! cher seigneur, mon désir unique est accompli: je vous aurai revu,
+avant de mourir. Il releva la tête, il eut un geste d'angoisse.
+
+--Mourir!... Mais je ne veux pas! Je suis là, je vous aime.
+
+Elle souriait divinement.
+
+--Oh! je puis mourir, puisque vous m'aimez. Cela ne m'effraie plus, je
+m'endormirai ainsi, sur votre épaule.... Dites-moi encore que vous
+m'aimez.
+
+--Je vous aime, comme je vous aimais hier, comme je vous aimerai
+demain.... N'en doutez jamais, cela est pour l'éternité.
+
+--Oui, pour l'éternité, nous nous aimons.
+
+Angélique, extasiée, regardait devant elle, dans la blancheur de la
+chambre. Mais, peu à peu, un réveil la rendit grave. Elle réfléchissait
+enfin, au milieu de cette grande félicité qui l'avait étourdie. Et les
+faits l'étonnaient.
+
+--Si vous m'aimez, pourquoi n'êtes-vous pas venu?
+
+--Vos parents m'ont dit que vous n'aviez plus d'amour pour moi. J'ai
+manqué aussi d'en mourir.... Et c'est lorsque je vous ai sue malade, que
+je me suis décidé, quitte à être chassé de cette maison, dont on me
+fermait la porte.
+
+--Ma mère me disait également que vous ne m'aimiez plus, et j'ai cru ma
+mère.... Je vous avais rencontré avec cette demoiselle, je pensais que
+vous obéissiez à Monseigneur.
+
+--Non, j'attendais. Mais j'ai été lâche, j'ai tremblé devant lui.
+
+Il y eut un silence. Angélique s'était redressée. Sa face devenait dure,
+le front coupé d'un pli de colère.
+
+--Alors, on nous a trompés l'un et l'autre, on nous a menti pour nous
+séparer.... Nous nous aimions, et on nous a torturés, on a failli nous
+tuer tous les deux.... Eh bien! c'est abominable, cela nous délie de nos
+serments. Nous sommes libres.
+
+Un furieux mépris l'avait mise debout. Elle ne sentait plus son mal, ses
+forces revenaient, dans ce réveil de sa passion et de son orgueil. Avoir
+cru son rêve mort, et tout d'un coup le retrouver vivant et rayonnant!
+se dire qu'ils n'avaient pas démérité de leur amour, que les coupables
+étaient les autres! Ce grandissement d'elle-même, ce triomphe enfin
+certain, l'exaltaient, la jetaient à une révolte Suprême.
+
+--Allons, partons! dit-elle simplement.
+
+Et elle marchait par la chambre, vaillante, dans toute son énergie et sa
+volonté. Déjà, elle choisissait un manteau pour s'en couvrir les
+épaules. Une dentelle, sur sa tête, suffirait.
+
+Félicien avait eu un cri de bonheur, car elle devançait son désir, il ne
+songeait qu'à cette fuite, sans trouver l'audace de la lui proposer. Oh!
+partir ensemble, disparaître, couper court à tous les ennuis, à tous les
+obstacles! Et cela à l'instant, en s'évitant même le combat de la
+réflexion!
+
+--Oui, tout de suite, partons, ma chère âme. Je venais vous prendre, je
+sais où nous aurons une voiture. Avant le jour, nous serons loin, si
+loin, que jamais personne ne pourra nous rejoindre. Elle ouvrait des
+tiroirs, les refermait violemment, sans rien y prendre, dans une
+exaltation croissante. Comment! elle se torturait depuis des semaines,
+elle avait travaillé à le chasser de sa mémoire, même elle croyait y
+avoir réussi! et il n'y avait rien de fait, et cet affreux travail était
+à refaire! Non, jamais elle n'aurait cette force. Puisqu'ils s'aimaient,
+c'était bien simple: ils s'épousaient, aucune puissance ne les
+détacherait l'un de l'autre.
+
+--Voyons, que dois-je emporter?... Ah! j'étais sotte, avec mes scrupules
+d'enfant. Quand je songe qu'ils sont descendus jusqu'à mentir! Oui, je
+serais morte, qu'ils ne vous auraient pas appelé... Faut-il prendre du
+linge, des vêtements, dites?
+
+Voici une robe plus chaude.... Et ils m'avaient mis un tas d'idées, un
+tas de peurs dans la tête. Il y a le bien, il y a le mal, ce qu'on peut
+faire, ce qu'on ne peut pas faire, des choses compliquées, à vous rendre
+imbécile. Ils mentent toujours, ce n'est pas vrai: il n'y a que le
+bonheur de vivre, d'aimer celui qui vous aime....
+
+Vous êtes la fortune, la beauté, la jeunesse, mon cher seigneur, et je
+me donne à vous, à jamais, entièrement, et mon unique plaisir est en
+vous, et faites de moi ce qu'il vous plaira.
+
+Elle triomphait, dans une flambée de tous les feux héréditaires que l'on
+croyait morts. Des musiques l'enivraient; elle voyait leur royal départ,
+ce fils de princes l'enlevant, la faisant reine d'un royaume lointain;
+et elle le suivait, pendue à son cou, couchée sur sa poitrine, dans un
+tel frisson de passion ignorante, que tout son corps en défaillait de
+joie. N'être plus que tous les deux, s'abandonner au galop des chevaux,
+fuir et disparaître dans une étreinte!...
+
+--Je n'emporte rien, n'est-ce pas?... À quoi bon?
+
+Il brûlait de sa fièvre, déjà devant la porte.
+
+--Non, rien.... Partons vite.
+
+--Oui, partons, c'est cela.
+
+Et elle l'avait rejoint. Mais elle se retourna, elle voulut donner un
+dernier regard à la chambre. La lampe brûlait avec la même douceur pâle,
+le bouquet d'hortensias et de roses trémières fleurissait toujours, une
+rose inachevée, vivante pourtant, au milieu du métier, semblait
+l'atteindre. Surtout, jamais la chambre ne lui avait paru si blanche,
+les murs blancs, le lit blanc, l'air blanc, comme empli d'une haleine
+blanche.
+
+Quelque chose en elle vacilla, et il lui fallut s'appuyer au dossier
+d'une chaise.
+
+--Qu'avez-vous? demanda Félicien inquiet.
+
+Elle ne répondait pas, elle respirait difficilement. Reprise d'un
+frisson, les jambes déjà brisées, elle dut s'asseoir.
+
+--Ne vous inquiétez pas, ce n'est rien.... Une minute de repos seulement,
+et nous partons.
+
+Ils se turent. Elle regardait dans la chambre, comme si elle y eût
+oublié un objet précieux, qu'elle n'aurait pu dire. C'était un regret,
+d'abord léger, puis qui grandissait et lui étouffait peu à peu la
+poitrine. Elle ne se rappelait plus. Était-ce tout ce blanc qui la
+retenait ainsi? Toujours elle avait aimé le blanc, jusqu'à voler les
+bouts de soie blanche pour s'en donner le plaisir en cachette.
+
+--Une minute, une minute encore, et nous partons, mon cher seigneur.
+
+Mais elle ne faisait même plus un effort pour se lever.
+
+Anxieux, il s'était remis à genoux devant elle.
+
+--Est-ce que vous souffrez, ne puis-je rien pour votre soulagement? Si
+vous avez froid, je prendrai vos petits pieds dans mes mains, et je les
+réchaufferai, jusqu'à ce qu'ils soient assez vaillants pour courir. Elle
+hocha la tête.
+
+--Non, non, je n'ai pas froid, je pourrai marcher.... Attendez une
+minute, une seule minute.
+
+Il voyait bien que d'invisibles chaînes la liaient aux membres, la
+rattachaient là, si fortement, que, dans un instant peut-être, il lui
+serait impossible de l'en arracher. Et, s'il ne l'emmenait pas tout de
+suite, il songeait à la lutte inévitable avec son père, le lendemain, à
+ce déchirement, devant lequel il reculait depuis des semaines. Alors, il
+se fit pressant, d'une supplication ardente.
+
+--Venez, les routes sont noires à cette heure, la voiture nous emportera
+dans les ténèbres; et nous irons toujours, toujours, bercés, endormis
+aux bras l'un de l'autre, comme enfouis sous un duvet; sans craindre les
+fraîcheurs de la nuit; et, quand le jour se lèvera, nous continuerons
+dans le soleil, encore, encore plus loin, jusqu'à ce que nous soyons
+arrivés au pays où l'on est heureux.... Personne ne nous connaîtra, nous
+vivrons, cachés au fond de quelque grand jardin, n'ayant d'autre soin
+que de nous aimer davantage, à chaque journée nouvelle. Il y aura là des
+fleurs grandes comme des arbres, des fruits plus doux que le miel. Et
+nous vivrons de rien, au milieu de cet éternel printemps, nous vivrons
+de nos baisers, ma chère âme.
+
+Elle frissonna sous ce brûlant amour, dont il lui chauffait la face.
+Tout son être défaillait, à l'effleurement des joies promises.
+
+--Oh! dans un moment, tout à l'heure!...
+
+--Puis, si les voyages nous fatiguent, nous reviendrons ici, nous
+relèverons les murs du château d'Hautecoeur, et nous y achèverons nos
+jours. C'est mon rêve.... Toute notre fortune, s'il le faut, y sera
+jetée, à main ouverte. De nouveau, le donjon commandera aux deux
+vallées. Nous habiterons le logis d'honneur, entre la tour de David et
+la tour de Charlemagne.
+
+Le colosse en entier sera rétabli, comme aux jours de sa puissance, les
+courtines, les bâtiments, la chapelle, dans le luxe barbare
+d'autrefois.... Et je veux que nous y menions l'existence des temps
+anciens, vous princesse, et moi prince, au milieu d'une suite d'hommes
+d'armes et de pages. Nos murailles de quinze pieds d'épaisseur nous
+isoleront, nous serons dans la légende....
+
+Le soleil baisse derrière les coteaux, nous revenons d'une chasse, sur
+de grands chevaux blancs, parmi le respect des villages agenouillés. Le
+cor sonne, le pont-levis s'abaisse. Des rois, le soir, sont à notre
+table. La nuit, notre couche est sur une estrade, surmontée d'un dais,
+comme un trône. Des musiques jouent, lointaines, très douces, tandis que
+nous nous endormons aux bras l'un de l'autre, dans la pourpre et l'or.
+Frémissante, elle souriait maintenant d'un orgueilleux plaisir,
+combattue d'une souffrance, qui revenait, l'envahissait, effaçant le
+sourire de sa bouche douloureuse. Et, comme de son geste machinal elle
+écartait les visions tentatrices, il redoubla de flamme, tâcha de la
+saisir, de la faire sienne, entre ses bras éperdus.
+
+--Oh! venez, oh! soyez à moi.... Fuyons, oublions tout dans notre
+bonheur.
+
+Elle se dégagea brusquement, d'une révolte instinctive; et, debout, ces
+mots jaillirent de ses lèvres:
+
+--Non, non, je ne peux pas, je ne peux plus! Pourtant, elle se
+lamentait, encore ravagée par la lutte, hésitante, bégayante.
+
+--Je vous en prie, soyez bon, ne me pressez pas, attendez....
+
+Je voudrais tant vous obéir pour vous prouver que je vous aime, m'en
+aller à votre bras dans les beaux pays lointains, habiter royalement
+ensemble le château de vos rêves. Cela me semblait si facile, j'avais si
+souvent refait le plan de notre fuite....
+
+Et, que vous dirai-je? maintenant, cela me paraît impossible.
+
+C'est comme si, tout d'un coup, la porte se soit murée et que je ne
+puisse sortir.
+
+Il voulut l'étourdir de nouveau, elle le fit taire d'un geste.
+
+--Non, ne parlez plus.... Est-ce singulier! à mesure que vous me dites
+des choses si douces, si tendres, qui devraient me convaincre la peur me
+prend, un froid me glace...Mon Dieu! qu'ai-je donc? Ce sont vos paroles
+qui m'écartent de vous. Si vous continuez, je vais ne plus pouvoir vous
+entendre, il faudra que vous partiez.... Attendez, attendez un peu.
+
+Et elle marchait lentement par la chambre, cherchant à se reprendre,
+tandis que lui, immobile, se désespérait.
+
+--J'avais cru ne plus vous aimer, mais ce n'était que du dépit
+assurément, puisque là, tout à l'heure, lorsque je vous ai retrouvé à
+mes pieds, mon coeur a bondi, mon premier élan a été de vous suivre, en
+esclave.... Alors, si je vous aime, pourquoi m'épouvantez-vous? et qui
+m'empêche de quitter cette chambre, comme si des mains invisibles me
+tenaient par tout le corps, par chacun des cheveux de ma tête? Elle
+s'était arrêtée près du lit, elle revint vers l'armoire, alla ainsi
+devant les autres meubles. Certainement, des liens secrets les
+unissaient à sa personne. Les murs blancs surtout, la grande blancheur
+du plafond mansardé, l'enveloppaient d'une robe de candeur, dont elle ne
+se serait dévêtue qu'avec des larmes.
+
+Désormais, tout cela faisait partie de son être, le milieu était entré
+en elle. Et elle le comprit davantage, lorsqu'elle se trouva en face du
+métier, resté sous la lampe, à côté de la table.
+
+Son coeur fondait, à voir la rose commencée, qu'elle ne finirait jamais,
+si elle partait de la sorte, en criminelle. Les années de travail
+s'évoquaient dans sa mémoire, ces années si sages, si heureuses, une si
+longue habitude de paix et d'honnêteté, que révoltait la pensée d'une
+faute. Chaque jour, la petite maison fraîche des brodeurs, la vie active
+et pure qu'elle y menait, à l'écart du monde, avaient refait un peu du
+sang de ses veines.
+
+Mais lui, la voyant ainsi reconquise par les choses, sentit le besoin de
+hâter le départ.
+
+--Venez, l'heure s'écoule, bientôt il ne sera plus temps.
+
+Alors, la lumière se fit complète, elle cria:
+
+--Il est déjà trop tard.... Vous voyez bien que je ne peux pas vous
+suivre. Il y avait en moi, jadis, une passionnée et une orgueilleuse qui
+aurait jeté ses deux bras à votre cou, pour que vous l'emportiez. Mais
+on m'a changée, je ne me retrouve plus....
+
+Vous n'entendez donc pas que tout, dans cette chambre, me crie de
+rester? Et ma joie est devenue d'obéir.
+
+Sans parler, sans discuter avec elle, il tâchait de l'emmener comme une
+enfant indocile. Elle l'évita, s'échappa vers la fenêtre.
+
+--Non, de grâce! Tout à l'heure, je vous aurais suivi. Mais c'était la
+révolte dernière. Peu à peu, à mon insu, l'humilité et le renoncement
+qu'on mettait en moi, devaient s'y amasser.
+
+Aussi, à chaque retour de mon péché d'origine, la lutte était-elle moins
+rude, je triomphais de moi-même avec plus de facilité. Désormais, c'est
+fini, je me suis vaincue.... Ah! cher seigneur, je vous aime tant! Ne
+faisons rien contre notre bonheur. Il faut se soumettre pour être
+heureux.
+
+Et, comme il s'avançait d'un pas encore, elle se trouva devant la
+fenêtre grande ouverte, sur le balcon.
+
+--Vous ne voulez pas me forcer à me jeter par là... Écoutez donc,
+comprenez que j'ai avec moi ce qui m'entoure. Les choses me parlent
+depuis longtemps, j'entends des voix, et jamais je ne les ai entendues
+me parler si haut.... Tenez! c'est tout le Clos-Marie qui m'encourage à
+ne pas gâter mon existence et la vôtre, en me donnant à vous, contre la
+volonté de votre père. Cette voix chantante, c'est la Chevrotte, si
+claire, si fraîche, qu'elle semble avoir mis en moi sa pureté de
+cristal. Cette voix de foule, tendre et profonde, c'est le terrain
+entier, les herbes, les arbres, toute la vie paisible de ce coin sacré,
+travaillant à la paix de ma propre vie. Et les voix viennent de plus
+loin encore, des ormes de l'Évêché, de cet horizon de branches, dont la
+moindre s'intéresse à ma victoire.... Puis, tenez! cette grande voix
+souveraine, c'est ma vieille amie la cathédrale, qui m'a instruite,
+éternellement éveillée dans la nuit. Chacune de ses pierres, les
+colonnettes de ses fenêtres, les clochetons de ses contreforts, les
+arcs-boutants de son abside, ont un murmure que je distingue, une langue
+que je comprends. Écoutez ce qu'ils disent, que même dans la mort
+l'espérance reste. Lorsqu'on s'est humilié, l'amour demeure et
+triomphe.... Et enfin, tenez! l'air lui-même est plein d'un chuchotement
+d'âmes, voici mes compagnes les vierges qui arrivent, invisibles.
+Écoutez, écoutez!
+
+Souriante, elle avait levé la main, d'un geste d'attention profonde.
+Tout son être était ravi dans les souffles épars. C'étaient les vierges
+de la Légende, que son imagination évoquait comme en son enfance, et
+dont le vol mystique sortait du vieux livre, aux images naïves, posé sur
+la table. Agnès, d'abord, vêtue de ses cheveux, ayant au doigt l'anneau
+de fiançailles du prêtre Paulin. Puis, toutes les autres, Barbe avec sa
+tour, Geneviève avec ses agneaux, Cécile avec sa viole, Agathe aux
+mamelles arrachées, Élisabeth mendiant par les routes, Catherine
+triomphant des docteurs. Un miracle rend Luce si pesante, que mille
+hommes et cinq paires de boeufs ne peuvent la traîner à un mauvais lieu.
+Le gouverneur qui veut embrasser Anastasie, devient aveugle. Et toutes,
+dans la nuit claire, volent, très blanches, la gorge encore ouverte par
+le fer des supplices, laissant couler, au lieu du sang, des fleuves de
+lait. L'air en est candide, les ténèbres s'éclairent comme d'un
+ruissellement d'étoiles. Ah! mourir d'amour comme elles, mourir vierge,
+éclatante de blancheur, au premier baiser de l'époux! Félicien s'était
+rapproché.
+
+--Je suis celui qui existe, Angélique, et vous me refusez pour des
+rêves....
+
+--Des rêves, murmura-t-elle.
+
+--Car, si elles vous entourent, ces visions, c'est que vous même les
+avez créées.... Venez, ne mettez plus rien de vous dans les choses, elles
+se tairont. Elle eut un mouvement d'exaltation.
+
+--Oh! non, qu'elles parlent, qu'elles parlent plus haut! Elles sont ma
+force, elles me donnent le courage de vous résister....
+
+C'est la grâce, et jamais elle ne m'a inondée d'une pareille énergie. Si
+elle n'est qu'un rêve, le rêve que j'ai mis à mon entour et qui me
+revient, qu'importe! Il me sauve, il m'emporte sans tache, au milieu des
+apparences.... Oh! renoncez, obéissez comme moi. Je ne veux pas vous
+suivre.
+
+Dans sa faiblesse, elle s'était redressée, résolue, invincible.
+
+--Mais on vous a trompée, reprit-il, on est descendu jusqu'au mensonge
+pour nous désunir!
+
+--La faute d'autrui n'excuserait pas la nôtre.
+
+--Ah! votre coeur s'est retiré de moi, vous ne m'aimez plus.
+
+--Je vous aime, je ne lutte contre vous que pour notre amour et notre
+bonheur.... Obtenez le consentement de votre père, et je vous suivrai.
+
+--Mon père, vous ne le connaissez pas. Dieu seul pourrait le fléchir....
+Alors, dites, c'est fini? Si mon père m'ordonne d'épouser Claire de
+Voincourt, faut-il donc que je lui obéisse?
+
+À ce dernier coup, Angélique chancela. Elle ne put retenir cette
+plainte:
+
+--C'est trop.... Je vous en supplie, allez-vous-en, ne soyez pas cruel....
+Pourquoi êtes-vous venu? J'étais résignée, je me faisais à ce malheur de
+ne pas être aimée de vous. Et voilà que vous m'aimez et que tout mon
+martyre recommence!...
+
+Comment voulez-vous que je vive, maintenant?
+
+Félicien crut à une faiblesse, il répéta:
+
+--Si mon père veut que je l'épouse....
+
+Elle se raidissait contre la souffrance; et elle parvint encore à se
+tenir debout, dans le déchirement de son coeur; puis, se traînant vers
+la table, comme pour lui livrer passage:
+
+--Épousez-la, il faut obéir.
+
+Il se trouvait à son tour devant la fenêtre, prêt à partir, puisqu'elle
+le renvoyait.
+
+--Mais vous en mourrez! cria-t-il.
+
+Elle s'était calmée, elle murmura, avec un sourire:
+
+--Oh! c'est à moitié fait.
+
+Un instant encore, il la regarda, si blanche, si réduite, d'une légèreté
+de plume qu'un souffle emporte; et il eut un geste de résolution
+furieuse, il disparut dans la nuit. Elle, appuyée au dossier du
+fauteuil, quand il ne fut plus là, tendit désespérément les mains vers
+les ténèbres. De gros sanglots agitaient son corps, une sueur d'agonie
+couvrait sa face.
+
+Mon Dieu! c'était la fin, elle ne le verrait plus. Tout son mal l'avait
+reprise, ses jambes brisées se dérobaient sous elle. Ce fut à
+grand-peine qu'elle put regagner son lit, où elle tomba victorieuse et
+sans souffle. Le lendemain matin, on l'y trouva mourante. La lampe
+venait de s'éteindre d'elle-même, à l'aube, dans la blancheur triomphale
+de la chambre.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Angélique allait mourir. Il était dix heures, une claire matinée de la
+fin de l'hiver, un temps vif, avec un ciel blanc, tout égayé de soleil.
+Dans le grand lit royal, drapé d'une ancienne perse rose, elle ne
+bougeait plus, sans connaissance depuis la veille. Allongée sur le dos,
+ses mains d'ivoire abandonnées sur le drap, elle n'avait plus ouvert les
+yeux; et son fin profil s'était aminci, sous le nimbe d'or de ses
+cheveux; et on l'aurait crue morte déjà, sans le tout petit souffle de
+ses lèvres.
+
+La veille, Angélique s'était confessée et avait communié, se sentant
+très mal. Le bon abbé Cornille, vers trois heures, lui avait apporté le
+saint viatique. Puis, dans la soirée, comme la mort la glaçait peu à
+peu, un grand désir lui était venu de l'extrême-onction, la médecine
+céleste, instituée pour la guérison de l'âme et du corps. Avant de
+perdre connaissance, sa dernière parole, un murmure à peine, recueilli
+par Hubertine avait bégayé ce désir des saintes huiles, Oh! tout de
+suite, pour qu'il fût temps encore. Mais la nuit s'avançait, on avait
+attendu le jour, et l'abbé, averti, allait enfin arriver. Tout se
+trouvait prêt, les Hubert achevaient d'arranger la chambre. Sous le gai
+soleil, qui, à cette heure matinale, frappait les vitres, elle était
+d'une blancheur d'aurore, avec la nudité de ses grands murs blancs. Ils
+avaient couvert la table d'une nappe blanche. À droite et à gauche d'un
+crucifix, deux cierges y brûlaient, dans les flambeaux d'argent, montés
+du salon. Et il y avait encore là de l'eau bénite et un aspersoir, une
+aiguière d'eau avec son bassin et une serviette, deux assiettes de
+porcelaine blanche, l'une pleine de flocons d'ouate; l'autre de cornets
+de papier blanc. On avait couru les serres de la ville basse sans
+trouver d'autres fleurs que des roses, de grosses roses blanches dont
+les énormes touffes garnissaient la table comme d'un frisson de blanches
+dentelles. Et, dans cette blancheur accrue, Angélique mourante respirait
+toujours de son petit souffle, les paupières closes.
+
+À sa visite du matin, le docteur venait de dire qu'elle ne vivrait pas
+la journée. D'un moment à l'autre, peut-être, passerait-elle, sans même
+reprendre connaissance. Et les Hubert attendaient. Il fallait que la
+chose fût, malgré leurs larmes. S'ils avaient voulu cette mort,
+préférant l'enfant morte à l'enfant révoltée, c'était que Dieu la
+voulait avec eux. Maintenant, cela échappait à leur puissance, ils ne
+pouvaient que se soumettre.
+
+Ils ne regrettaient rien, mais leur être succombait de douleur.
+
+Depuis qu'elle était là, agonisante, ils l'avaient soignée, en refusant
+tout secours étranger. Ils se trouvaient seuls encore, à cette heure
+dernière, et ils attendaient.
+
+Hubert, machinal, alla ouvrir la porte du poêle de faïence, dont le
+ronflement ressemblait à une plainte: Le silence se fit, une douce
+chaleur pâlissait les roses. Depuis un instant, Hubertine écoutait les
+bruits de la cathédrale, derrière le mur. Un branle de cloche donnait un
+frisson aux vieilles pierres; sans doute l'abbé Cornille quittait
+l'église, avec les saintes huiles; et elle descendit pour le recevoir,
+au seuil de la maison. Deux minutes s'écoulèrent, un grand murmure
+emplit l'étroit escalier de la tourelle. Puis, dans la chambre tiède,
+Hubert, frappé d'étonnement, se mit à trembler, tandis qu'une crainte
+religieuse, un espoir aussi, le faisaient tomber à genoux.
+
+Au lieu du vieux prêtre attendu, c'était Monseigneur qui entrait,
+Monseigneur en rochet de dentelle, ayant l'étole violette et portant le
+vaisseau d'argent, où se trouvait l'huile des infirmes, bénite par
+lui-même le Jeudi saint. Ses yeux d'aigle restaient fixes, sa belle face
+pâle, sous les épaisses boucles de ses cheveux blancs, gardait une
+majesté. Et, derrière lui, comme un simple clerc, marchait l'abbé
+Cornille, un crucifix à la main et le rituel sous l'autre bras.
+
+Debout un moment à la porte, l'évêque dit d'une voix grave:
+
+--Fax huic domui.
+
+--Et omnibus habitantibus in ea, répondit plus bas le prêtre.
+
+Quand ils furent entrés, Hubertine, qui remontait à leur suite,
+tremblante elle aussi de saisissement, vint s'agenouiller près de son
+mari. L'un et l'autre, prosternés, les mains jointes, prièrent de toute
+leur âme.
+
+Au lendemain de sa visite à Angélique, l'explication terrible avait eu
+lieu entre Félicien et son père. Dès le matin, ce jour-là, il força les
+portes, se fit recevoir dans l'oratoire même, où l'évêque était encore
+en oraison, après une de ces nuits de lutte affreuse contre le passé
+renaissant. Chez ce fils respectueux, courbé jusqu'alors par la crainte,
+la révolte débordait, longtemps étouffée; et le choc fut rude, qui
+heurtait ces deux hommes, du même sang, prompt à la violence. Le
+vieillard, ayant quitté son prie-Dieu, écoutait, les joues tout de suite
+empourprées, muet, dans une obstination hautaine. Le jeune homme, la
+flamme également au visage, vidait son coeur, parlait d'une voix qui
+s'élevait peu à peu, grondante. Il disait Angélique malade, à l'agonie,
+il racontait dans quelle crise de tendresse épouvantée il avait fait le
+projet de fuir avec elle, et comment elle s'était refusée à le suivre,
+d'un renoncement et d'une chasteté de sainte. Ne serait-ce pas un
+meurtre, que de la laisser mourir, cette enfant obéissante, qui
+entendait ne le tenir que de la main de son père? Lorsqu'elle pouvait
+l'avoir enfin, lui, son titre, sa fortune, elle avait crié non, elle
+s'était débattue, victorieuse d'elle-même. Et il l'aimait, à en mourir,
+lui aussi, il se méprisait de n'être point à son côté, pour s'éteindre
+ensemble, du même souffle! Aurait-on la cruauté de vouloir leur fin
+misérable à tous deux? Ah! l'orgueil du nom, la gloire de l'argent,
+l'entêtement dans la volonté, est-ce que cela pesait, lorsqu'il n'y
+avait plus que deux heureux à faire?
+
+Et il joignait, il tordait ses mains tremblantes, hors de lui, il
+exigeait un consentement, suppliant encore, menaçant déjà.
+
+Mais l'évêque ne se décida à ouvrir les lèvres que pour répondre par le
+mot de sa toute-puissance: Jamais! Alors, Félicien, dans sa rébellion,
+avait déliré, perdant tout ménagement. Il parla de sa mère. C'était elle
+qui ressuscitait en lui, pour réclamer les droits de la passion. Son
+père ne l'avait donc pas aimée, il s'était donc réjoui de sa mort, qu'il
+se montrait si dur à ceux qui s'aimaient et qui voulaient vivre? Mais il
+avait beau s'être glacé dans les renoncements du culte, elle reviendrait
+le hanter et le torturer, puisqu'il torturait l'enfant qu'elle avait eu
+de leur mariage. Elle était toujours, elle voulait être dans les enfants
+de son enfant, à jamais; et il la tuait de nouveau, en refusant à cet
+enfant la fiancée choisie, celle qui devait continuer la race. On
+n'épousait pas L'Église, quand on avait épousé la femme. Et, en face de
+son père immobile, grandi dans un effrayant silence, il lança les mots
+de parjure et d'assassin. Puis, épouvanté, chancelant, il s'enfuit.
+
+Lorsqu'il fut seul, Monseigneur, comme frappé d'un couteau en pleine
+poitrine, tourna sur lui-même et s'abattit, les deux genoux sur le
+prie-Dieu. Un râle affreux sortait de sa gorge. Ah! les misères du
+coeur, les invincibles faiblesses de la chair! Cette femme, cette morte
+toujours ressuscitée, il l'adorait ainsi qu'au premier soir, quand il
+avait baisé ses pieds blancs; et ce fils, il l'adorait comme une
+dépendance d'elle même, un peu de sa vie qu'elle lui avait laissé; et
+cette jeune fille, cette petite ouvrière qu'il repoussait, il l'adorait
+aussi, de l'adoration que son fils avait pour elle. Maintenant, tous les
+trois désespéraient ses nuits. Sans qu'il se l'avouât, elle l'avait
+touché dans la cathédrale, la petite brodeuse, si simple, avec ses
+cheveux d'or, sa nuque fraîche, sentant bon la jeunesse. Il la revoyait,
+elle passait délicate, pure, d'une soumission irrésistible. Un remords
+ne serait pas entré en lui, d'une marche plus certaine, ni plus
+conquérante. Il pouvait la rejeter à voix haute, il savait bien
+désormais qu'elle lui tenait le coeur, de ses humbles mains, abîmées par
+l'aiguille. Pendant que Félicien le suppliait violemment, il les avait
+aperçues, derrière sa tête blonde, les deux femmes adorées, celle que
+lui pleurait, celle qui se mourait pour son enfant. Et, ravagé,
+sanglotant, ne sachant où retrouver le calme, il demandait au Ciel de
+lui donner le courage de s'arracher le coeur, puisque ce coeur n'était
+plus à Dieu.
+
+Monseigneur pria jusqu'au soir. Quand il reparut, il était d'une
+blancheur de cire, déchiré, résolu pourtant. Lui ne pouvait rien, il
+répéta le mot terrible: Jamais! C'était Dieu qui seul avait le droit de
+le relever de sa parole; et Dieu, imploré, se taisait. Il fallait
+souffrir. Deux jours s'écoulèrent. Félicien rôdait devant la petite
+maison, fou de douleur, aux aguets des nouvelles. Chaque fois que
+sortait quelqu'un, il défaillait de crainte. Et ce fut ainsi que le
+matin où Hubertine courut à l'église demander les saintes huiles, il sut
+qu'Angélique ne passerait pas la journée. L'abbé Cornille n'était pas
+là, il battit la ville pour le trouver, mettant en lui une dernière
+espérance de secours divin. Puis, comme-il ramenait le bon prêtre, son
+espoir s'en alla, il tomba à une crise de doute et de rage. Que faire?
+de quelle façon obliger le Ciel à intervenir? Il s'échappa, força de
+nouveau les portes de l'Évêché; et l'évêque, un moment, eut peur, devant
+l'incohérence de ses paroles. Ensuite, il comprit:
+
+Angélique agonisait, elle attendait l'extrême-onction, Dieu seul pouvait
+la sauver. Le jeune homme n'était venu que pour crier sa peine, rompre
+avec ce père abominable, lui jeter son meurtre au visage. Mais
+Monseigneur l'écoutait sans colère, les yeux éclairés brusquement d'un
+rayon, comme si une voix enfin avait parlé. Et il lui fit signe de
+marcher le premier, il le suivit, en disant:
+
+--Si Dieu veut, je veux.
+
+Félicien fut traversé d'un grand frisson. Son père consentait, déchargé
+de son vouloir, soumis à la bonne volonté du miracle. Eux n'étaient
+plus, Dieu agirait. Les larmes l'aveuglèrent, pendant que Monseigneur, à
+la sacristie, prenait les saintes huiles des mains de l'abbé Cornille.
+Il les accompagna, éperdu, il n'osa entrer dans la chambre, tombé à deux
+genoux sur le palier, devant la porte grande ouverte.
+
+--Fax huic domui.
+
+--El omnibus habitantibus in ea.
+
+Monseigneur venait de poser, sur la table blanche, entre les deux
+cierges, les saintes huiles en traçant dans l'air le signe de la croix,
+avec le vase d'argent. Il prit ensuite, des mains de l'abbé, le
+crucifix, et s'approcha de la malade, pour le lui faire baiser.
+
+Mais Angélique était toujours sans connaissance, les paupières closes,
+les mains raidies, pareille aux minces et rigides figures de pierre
+couchées sur les tombeaux. Un instant, il la regarda, s'aperçut qu'elle
+n'était point morte, à son petit souffle, lui mit aux lèvres le
+crucifix. Il attendait, sa face gardait la majesté du ministre de la
+pénitence, aucune émotion humaine ne s'y montra, lorsqu'il eut constaté
+que pas un frémissement n'avait couru sur le fin profil ni dans les
+cheveux de lumière. Elle vivait pourtant, cela suffisait au rachat des
+fautes. Alors, Monseigneur reçut de l'abbé le bénitier et l'aspersoir;
+et, tandis que celui-ci lui présentait le rituel ouvert, il jeta de
+l'eau bénite sur la mourante, en lisant les paroles latines:
+
+--Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem,
+dealbabor. Des gouttes jaillissaient, tout le grand lit en était
+rafraîchi, comme d'une rosée. Il en plut sur les doigts, sur les joues;
+mais, une à une, elles y roulaient, ainsi que sur un marbre insensible.
+
+Et l'évêque se tourna ensuite vers les assistants, il les aspergea à
+leur tour. Hubert et Hubertine, agenouillés côte à côte, dans leur
+besoin de foi ardente, se courbèrent sous l'ondée de cette bénédiction.
+Et l'évêque bénissait aussi la chambre, les meubles, les murs blancs,
+toute cette blancheur nue, lorsque, en passant près de la porte, il se
+trouva devant son fils, abattu sur le seuil, sanglotant dans ses mains
+brûlantes. D'un geste lent, il leva par trois fois l'aspersoir, il le
+purifia d'une pluie douce. Cette eau bénite, ainsi répandue partout,
+c'était pour chasser d'abord les mauvais esprits, volant par milliards,
+invisibles. À ce moment, un pâle rayon de soleil d'hiver glissait
+jusqu'au lit; et tout un vol d'atomes, des poussières agiles, semblaient
+y vivre, innombrables, descendus d'un angle de la fenêtre comme pour
+baigner de leur foule tiède les mains froides de la mourante.
+
+Revenu devant la table, Monseigneur dit l'oraison:--Exaudi nos.... Il ne
+se pressait point. La mort était là, parmi les rideaux de vieille perse;
+mais il la sentait sans hâte, elle patienterait.
+
+Et, bien que, dans l'anéantissement de son être, l'enfant ne pût
+l'entendre, il lui parla, il demanda:
+
+--N'avez-vous rien sur la conscience qui vous fasse de la peine?
+Confessez vos tourments, soulagez-vous, ma fille.
+
+Allongée, elle garda le silence. Lorsqu'il lui eut en vain donné le
+temps de répondre, il commença l'exhortation de la même voix pleine,
+sans paraître savoir que pas une de ses paroles ne lui arrivait.
+
+--Recueillez-vous, demandez, au fond de vous-même, pardon à Dieu. Le
+sacrement va vous purifier et vous rendre des forces nouvelles. Vos yeux
+deviendront clairs, vos oreilles chastes, vos narines fraîches, votre
+bouche sainte, vos mains innocentes....
+
+Il dit jusqu'au bout ce qu'il fallait dire, les yeux sur elle; et elle
+soufflait à peine, pas un des cils de ses paupières closes ne remuait.
+Puis, il commanda:
+
+--Récitez le symbole.
+
+Après avoir attendu, il le récita lui-même.
+
+--Credo in unum Deum....
+
+--Amen, répondit l'abbé Cornille.
+
+On entendait toujours, sur le palier, Félicien pleurer à gros sanglots,
+dans l'énervement de l'espoir. Hubert et Hubertine priaient, du même
+geste élancé et craintif, comme s'ils avaient senti descendre les
+toutes-puissances inconnues. Un arrêt s'était produit, un balbutiement
+de prière. Et, maintenant, les litanies du rituel se déroulaient,
+l'invocation aux saints et aux saintes, l'envolée des _Kyrie eleison_,
+appelant tout le ciel au secours de l'humanité misérable.
+
+Puis, soudain, les voix tombèrent, il se fit un silence profond.
+Monseigneur se lavait les doigts, sous les quelques gouttes d'eau que
+l'abbé lui versait de l'aiguière. Enfin, il reprit le vaisseau des
+saintes huiles, en ôta le couvercle, vint se placer devant le lit.
+C'était la solennelle approche du sacrement, de ce dernier sacrement
+dont l'efficacité efface tous les péchés mortels ou véniels, non
+pardonnés, qui demeurent dans l'âme après les autres sacrements reçus:
+anciens restes de péchés oubliés, péchés commis sans le savoir, péchés
+de langueur n'ayant pas permis de se rétablir fermement en la grâce de
+Dieu.
+
+Mais où les prendre, ces péchés? Ils venaient donc du dehors, dans ce
+rayon de soleil, aux poussières dansantes, qui semblaient apporter des
+germes de vie jusque sur ce grand lit royal, blanc et froid de la mort
+d'une vierge?
+
+Monseigneur s'était recueilli, les regards de nouveau sur Angélique,
+s'assurant que le petit souffle n'avait pas cessé. Il se défendait
+encore de toute émotion humaine, à la voir si amincie, d'une beauté
+d'ange, immatérielle déjà. Son pouce ne trembla pas, lorsqu'il le trempa
+doucement dans les saintes huiles et qu'il commença les onctions sur les
+cinq parties du corps où résident les sens, les cinq fenêtres par
+lesquelles le mal entre dans l'âme.
+
+D'abord, sur les yeux, sur les paupières fermées, la droite, la gauche;
+et le pouce, légèrement, traçait le signe de la croix.
+
+--Fer istam sanctam unctionem, et sltam piissimam misericordiam,
+indulgeattibi Dominus quidquid per visum deliquisti.
+
+Et les péchés de la vue étaient réparés, les regards lascifs, les
+curiosités déshonnêtes, les vanités des spectacles, les mauvaises
+lectures, les larmes répandues pour des chagrins coupables. Et elle ne
+connaissait d'autre livre que la Légende, d'autre horizon que l'abside
+de la cathédrale, qui lui bouchait le reste du monde. Et elle n'avait
+pleuré que dans la lutte de l'obéissance contre la passion. L'abbé
+Cornille prit un des flocons d'ouate, en essuya les deux paupières, puis
+l'enferma dans un des cornets de papier blanc.
+
+Ensuite, Monseigneur oignit les oreilles, aux lobes d'une transparence
+de nacre, le droit, le gauche, à peine mouillés du signe de la croix.
+
+--Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
+indulgeat tibi Dominus quidquid per gustum delisquisti. Et toute
+l'abomination de l'ouïe se trouvait rachetée, toutes les paroles, toutes
+les musiques qui corrompent, les médisances, les calomnies, les
+blasphèmes, les propos licencieux écoutés avec complaisance, les
+mensonges d'amour aidant à la défaite du devoir, les chants profanes
+exaltant la chair, les violons des orchestres pleurant de volupté sous
+les lustres. Et, dans son isolement de fille cloîtrée, elle n'avait même
+jamais entendu le bavardage libre des voisines, le juron d'un charretier
+qui fouette ses chevaux. Et elle n'avait dans les oreilles d'autres
+musiques que les cantiques saints, le grondement des orgues, le
+balbutiement des prières, dont la petite maison fraîche vibrait toute,
+au flanc de la vieille église.
+
+L'abbé, après avoir essuyé les oreilles avec un flocon d'ouate, le mit
+dans un des cornets de papier blanc.
+
+Ensuite, Monseigneur passa aux narines, la droite, la gauche, pareilles
+à deux pétales de rose blanche, que son pouce purifiait du signe de la
+croix.
+
+--Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
+indulgeat tibi Dominus quidquid per odoratum deliquisti.
+
+Et l'odorat retournait à l'innocence première, lavé de toute souillure,
+non seulement de la honte charnelle des parfums, de la séduction des
+fleurs aux haleines trop douces, des senteurs éparses de l'air qui
+endorment l'âme, mais encore des fautes de l'odorat intérieur, les
+mauvais exemples donnés à autrui, la peste contagieuse du scandale. Et,
+droite, pure, elle avait fini par être un lis parmi les lis, un grand
+lis dont le parfum fortifiait les faibles, égayait les forts. Et,
+justement, elle était si candidement délicate, qu'elle n'avait jamais pu
+tolérer les oeillets ardents, les lilas musqués, les jacinthes
+fiévreuses, seulement à l'aise parmi les floraisons calmes, les
+violettes et les primevères des bois.
+
+L'abbé essuya les narines, glissa le flocon d'ouate dans un autre des
+cornets de papier blanc.
+
+Ensuite, Monseigneur, descendant à la bouche close, qu'entrouvrait à
+peine le léger souffle, barra la lèvre inférieure du signe de la croix.
+
+--Fer btam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat
+tibi Dominus quidquid per gustum deliquisti.
+
+Et toute sa bouche n'était plus qu'un calice d'innocence, car c'était,
+cette fois, le pardon des basses satisfactions du goût, la gourmandise,
+la sensualité du vin et du miel, le pardon surtout des crimes de la
+langue, l'universelle coupable, la provocatrice, l'empoisonneuse, celle
+qui fait les querelles, les guerres, les erreurs, les paroles fausses
+dont le ciel lui-même est obscurci. Et la gourmandise n'avait jamais été
+son vice, elle en était venue, comme Elisabeth, à se nourrir, sans
+distinguer les aliments. Et, si elle vivait dans l'erreur, c'était son
+rêve qui l'y avait mise, l'espoir de l'au-delà, la consolation de
+l'invisible, tout ce monde enchanté que créait son ignorance et qui
+faisait d'elle une sainte.
+
+L'abbé, ayant essuyé la bouche, plia le flocon d'ouate dans le quatrième
+des cornets de papier blanc.
+
+Enfin, Monseigneur, à droite, puis à gauche, joignant les paumes des
+deux petites mains d'ivoire, renversées sur le drap, effaça leurs
+péchés, du signe de la croix.
+
+--Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
+indulgeat tibi Dominus quidquid per tactum deliquisti.
+
+Et le corps entier était blanc, lavé de ses dernières macules, celles du
+toucher, les plus salissantes, les rapines, les batteries, les meurtres,
+sans compter les péchés des autres parties omises, la poitrine, les
+reins et les pieds, que cette onction rachetait aussi, tout ce qui brûle
+et rugit dans la chair, nos colères, nos désirs, nos passions déréglées,
+les charniers où nous courons, les joies défendues dont crient nos
+membres. Et, depuis qu'elle était là, mourante de sa victoire, elle
+avait abattu sa violence, son orgueil et sa passion, comme si elle n'eût
+apporté le mal originel que pour la gloire d'en triompher. Et elle ne
+savait même pas qu'elle avait eu des désirs, que sa chair avait gémi
+d'amour, que le grand frisson de ses nuits pouvait être coupable,
+tellement elle était cuirassée d'ignorance, l'âme blanche, toute
+blanche.
+
+L'abbé essuya les mains, fit disparaître le flocon d'ouate dans le
+dernier cornet de papier blanc, et brûla les cinq cornets, au fond du
+poêle.
+
+La cérémonie était terminée, Monseigneur se lavait les doigts, avant de
+dire l'oraison finale. Il n'avait plus qu'à exhorter encore la mourante,
+en lui mettant au poing le cierge symbolique, pour chasser les démons et
+montrer qu'elle venait de recouvrer l'innocence baptismale. Mais elle
+était restée rigide, les yeux fermés, morte. Les saintes huiles avaient
+purifié son corps, les signes de croix laissaient leurs traces aux cinq
+fenêtres de l'âme, sans faire remonter aux joues une onde de vie.
+Imploré, espéré, le prodige ne s'était pas produit. Hubert et Hubertine,
+toujours agenouillés côte à côte, ne priaient plus, regardaient de leurs
+yeux fixes, si ardemment qu'on les aurait dits tous les deux immobilisés
+à jamais, ainsi que ces figures de donataires qui attendent la
+résurrection, dans un coin d'ancien vitrail. Félicien s'était traîné sur
+les genoux, maintenant à la porte même, ayant cessé de sangloter, la
+tête droite, lui aussi, pour voir, enragé de la surdité de Dieu.
+
+Une dernière fois, Monseigneur s'approcha du lit, suivi de l'abbé
+Cornille, qui tenait, tout allumé, le cierge qu'on devait mettre dans la
+main de la malade. Et l'évêque, s'entêtant à aller jusqu'au bout du
+rite, afin de laisser à Dieu le temps d'agir, prononça la formule:
+
+--Accipe lampadem ardentem, custodi unctionem tuam, ut cum Dominus ad
+judicandum venerit, possis occurrere ei cum omnibus sanctis, et vivas in
+soecula soeculorum.
+
+--Amen, répandit l'abbé.
+
+Mais, quand ils essayèrent d'ouvrir la main d'Angélique et de la serrer
+autour du cierge, la main inerte retomba sur la poitrine.
+
+Alors, Monseigneur fut saisi d'un grand tremblement.
+
+C'était l'émotion, longtemps combattue, qui débordait en lui, emportant
+les dernières rigidités du sacerdoce. Il l'avait aimée, cette enfant, du
+jour où elle était venue sangloter à ses genoux. À cette heure, elle
+était pitoyable, avec cette pâleur du tombeau, d'une beauté si
+douloureuse, qu'il ne tournait plus les regards vers le lit, sans que
+son coeur, secrètement, fût noyé de chagrin. Il cessait de se contenir,
+deux grosses larmes gonflèrent ses paupières, coulèrent sur ses joues.
+Elle ne pouvait pas mourir ainsi, il était vaincu par son charme dans la
+mort.
+
+Et Monseigneur, se rappelant les miracles de sa race, ce pouvoir que le
+Ciel leur avait donné de guérir, songea que Dieu sans doute attendait
+son consentement de père. Il invoqua sainte Agnès, devant laquelle tous
+les siens avaient fait leurs dévotions, et comme Jean V. d'Hautecoeur
+allant prier au chevet des pestiférés et les baiser, il pria, il baisa
+Angélique sur la bouche.
+
+--Si Dieu veut, je veux.
+
+Tout de suite, Angélique ouvrit les paupières. Elle le regardait sans
+surprise, éveillée de son long évanouissement; et ses lèvres, tièdes du
+baiser, souriaient. C'étaient des choses qui devaient se réaliser,
+peut-être sortait-elle de les rêver une fois encore, trouvant très
+simple que Monseigneur fût là, pour la fiancer à son fils, puisque
+l'heure était arrivée enfin.
+
+D'elle-même elle se mit sur son séant, au milieu du grand lit royal.
+
+L'évêque, ayant dans les yeux la clarté du prodige, répéta la formule:
+
+--Accipe lampadem ardentem....
+
+--Amen, répondit l'abbé.
+
+Angélique avait pris le cierge allumé, et d'une main ferme, elle le
+tenait droit. La vie était revenue, la flamme brûlait très claire,
+chassant les esprits de la nuit.
+
+Un grand cri traversa la chambre, Félicien était debout, comme soulevé
+par le vent du miracle; tandis que les Hubert, renversés sous le même
+souffle, restaient à genoux, les yeux béants, la face ravie, devant ce
+qu'ils venaient de voir. Le lit leur avait paru enveloppé d'une vive
+lumière, des blancheurs montaient encore dans le rayon de soleil,
+pareilles à des plumes blanches; et les murs blancs, toute la chambre
+blanche gardait un éclat de neige. Au milieu, ainsi qu'un lis rafraîchi
+et redressé sur sa tige, Angélique dégageait cette clarté. Ses cheveux
+d'or fin la nimbaient d'une auréole, les yeux couleur de violette
+luisaient divinement, toute une splendeur de vie rayonnait de son visage
+pur. Et Félicien, la voyant guérie, bouleversé de cette grâce que le
+Ciel leur faisait, s'approcha, s'agenouilla près du lit.
+
+--Ah! chère âme, vous nous reconnaissez, vous vivez.... Je suis à vous,
+mon père le veut bien, puisque Dieu l'a voulu.
+
+Elle inclina la tête, elle eut un rire gai.
+
+--Oh! je savais, j'attendais.... Tout ce que j'ai vu doit être.
+
+Monseigneur, qui avait retrouvé sa hauteur sereine, lui posa de nouveau
+sur la bouche le crucifix, qu'elle baisa cette fois, en servante
+soumise. Puis, d'un grand geste, par toute la chambre, au-dessus de
+toutes les têtes, il donna les bénédictions dernières, pendant que les
+Hubert et l'abbé Comille pleuraient.
+
+Félicien avait pris la main d'Angélique. Et, dans l'autre petite main,
+le cierge d'innocence brûlait, très haut.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Le mariage fut fixé aux premiers jours de mars. Mais Angélique restait
+très faible, malgré la joie qui rayonnait de toute sa personne. Elle
+avait d'abord voulu redescendre à l'atelier, dés la première semaine de
+sa convalescence, s'entêtant à finir le panneau de broderie en
+bas-relief, pour le siège de Monseigneur: c'était la dernière
+tâche d'ouvrière, disait-elle gaiement, on ne lâchait pas
+une commande au beau milieu. Puis, épuisée par cet effort,
+elle avait dû de nouveau garder la chambre. Elle y vivait souriante,
+sans retrouver la santé pleine d'autrefois, toujours blanche et
+immatérielle comme sous les saintes huiles, allant et venant d'un petit
+pas de vision, se reposant, songeuse, pendant des heures, d'avoir fait
+quelque longue course, de sa table à sa fenêtre. Et l'on recula le
+mariage, on décida qu'on attendrait son complet rétablissement, qui ne
+pouvait tarder, avec des soins.
+
+Chaque après-midi, Félicien montait la voir, Hubert et Hubertine
+étaient-là, on passait ensemble d'adorables heures, on refaisait les
+mêmes projets, continuellement. Assise, elle se montrait d'une vivacité
+rieuse, la première à parler des jours si remplis de leur prochaine
+existence, les voyages, Hautecoeur à restaurer, toutes les félicités à
+connaître. On l'aurait dit bien sauvée alors, reprenant des forces, dans
+le printemps hâtif qui entrait, chaque jour plus tiède, par la fenêtre
+ouverte. Et elle ne retombait aux gravités de ses songeries que
+lorsqu'elle était seule, ne craignant pas d'être vue. La nuit, des voix
+l'avaient effleurée; puis, c'était un appel de la terre, à son entour;
+en elle aussi, la clarté se faisait, elle comprenait que le miracle
+continuait uniquement pour la réalisation de son rêve. N'était-elle pas
+morte déjà, n'existant plus parmi les apparences que grâce à un répit
+des choses? Cela, aux heures de solitude, la berçait avec une douceur
+infinie, sans regret à l'idée d'être emportée dans sa joie, certaine
+toujours d'aller jusqu'au bout du bonheur. Le mal attendrait. Sa grande
+allégresse en devenait simplement sérieuse, elle s'abandonnait, inerte,
+ne sentait plus son corps, volait aux pures délices; et il fallait
+qu'elle entendît les Hubert rouvrir la porte, ou que Félicien entrât la
+voir, pour qu'elle se redressât, feignant la santé revenue, causant avec
+des rires de leurs années de ménage, très loin, dans l'avenir.
+
+Vers la fin de mars, Angélique sembla s'égayer encore. Deux fois, toute
+seule, elle avait eu des évanouissements. Un matin, elle venait de
+tomber au pied du lit, comme Hubert lui montait justement une tasse de
+lait; et, pour le tromper, elle plaisanta par terre, raconta qu'elle
+cherchait une aiguille perdue.
+
+Puis, le lendemain, elle se fit très joyeuse, elle parla de brusquer le
+mariage, de le mettre à la mi-avril. Tous se récrièrent: elle
+était encore si faible, pourquoi ne pas attendre? rien ne pressait.
+Mais elle s'enfiévra, elle voulait tout de suite, tout de suite.
+Hubertine, surprise, eut un soupçon devant cette hâte, la regarda un
+instant, pâlissante au petit souffle froid qui l'effleurait. Déjà, la
+chère malade se calmait, dans son tendre besoin de faire illusion aux
+autres, elle qui se savait condamnée. Hubert et Félicien, en continuelle
+adoration, n'avaient rien vu, rien senti. Et, se mettant debout par un
+effort de volonté, allant et venant de son pas souple d'autrefois, elle
+était charmante, elle dit que la cérémonie achèverait de la guérir, tant
+elle serait heureuse. D'ailleurs, Monseigneur déciderait. Quand, le soir
+même, l'évêque fut là, elle lui expliqua son désir, les yeux dans les
+siens, sans le quitter du regard, la voix si douce, que, sous les mots,
+il y avait l'ardente supplication de ce qu'elle ne disait pas.
+Monseigneur savait, et il comprit. Il fixa le mariage à la mi-avril.
+
+Alors, on vécut dans le tumulte, de grands préparatifs furent faits.
+Hubert, malgré sa tutelle officieuse, avait dû demander son consentement
+au directeur de l'Assistance publique qui représentait toujours le
+conseil de famille, Angélique n'étant point majeure; et M. Grandsire, le
+juge de paix, s'était chargé de ces détails, afin d'en éviter le côté
+pénible à Félicien et à la jeune fille. Mais celle-ci ayant vu qu'on se
+cachait, se fit monter un jour son livret d'élève, désirant le remettre
+elle même à son fiancé. Elle était désormais en état d'humilité
+parfaite, elle voulait qu'il sût bien la bassesse d'où il la tirait,
+pour la hausser dans la gloire de son nom légendaire et de sa grande
+fortune. C'étaient ses parchemins, à elle, cette pièce administrative,
+cet écrou où il n'y avait qu'une date suivie d'un numéro. Elle le
+feuilleta une fois encore, puis le lui donna sans confusion, joyeuse de
+ce qu'elle n'était rien et de ce qu'il la faisait tout. Il en fut touché
+profondément, il s'agenouilla, lui baisa les mains avec des larmes,
+comme si ce fût elle qui lui eût fait l'unique cadeau, le royal cadeau
+de son coeur. Les préparatifs, pendant deux semaines, occupèrent
+Beaumont, bouleversèrent la ville haute et la ville basse.
+
+Vingt ouvrières, disait-on, travaillaient nuit et jour au trousseau. La
+robe de noce, à elle seule, en occupait trois; et il y aurait une
+corbeille d'un million, un flot de dentelles, de velours, de satin et de
+soie, un ruissellement de pierreries, des diamants de reine. Mais
+surtout ce qui remuait le monde, c'étaient les aumônes considérables, la
+mariée ayant voulu donner aux pauvres autant qu'on lui donnait, à elle,
+un autre million qui venait de s'abattre sur la contrée, en une pluie
+d'or.
+
+Enfin, elle contentait son ancien besoin de charité, dans les
+prodigalités du rêve, les mains ouvertes, laissant couler sur les
+misérables un fleuve de richesse, un débordement de bien-être. De la
+petite chambre blanche et nue, du vieux fauteuil où elle était clouée,
+elle en riait de ravissement, lorsque l'abbé Cornille lui apportait les
+listes de distribution. Encore, encore! on ne distribuait jamais assez.
+Elle aurait désiré le père Mascart attablé devant des festins de prince,
+les Chouteau vivant dans le luxe d'un palais, la mère Gabet guérie,
+redevenue jeune, à force d'argent; et les Lemballeuse, la mère et les
+trois filles, elle les aurait comblées de toilettes et de bijoux. La
+grêle des pièces d'or redoublait sur la ville, ainsi que dans les contes
+de fées, au-delà même des nécessités quotidiennes, pour la beauté et la
+joie, la gloire de l'or, tombant à la rue et luisant au grand soleil de
+la charité.
+
+Enfin, la veille du beau jour, tout fut prêt. Félicien avait acquis,
+derrière l'Évêché, rue Magloire, un ancien hôtel, qu'on achevait
+d'installer somptueusement. C'étaient de grandes pièces, ornées
+d'admirables tentures, emplies des meubles les plus précieux, un salon
+en vieilles tapisseries, un boudoir bleu, d'une douceur de ciel matinal,
+une chambre à coucher surtout, un nid de soie blanche et de dentelle
+blanche, rien que du blanc, léger, envolé, le frisson même de la
+lumière. Mais Angélique, qu'une voiture devait venir prendre, avait
+constamment refusé d'aller voir ces merveilles.
+
+Elle en écoutait le récit avec un sourire enchanté, et elle ne donnait
+aucun ordre, elle ne voulait point s'occuper de l'arrangement. Non, non,
+cela se passait très loin, dans cet inconnu du monde qu'elle ignorait
+encore. Puisque ceux qui l'aimaient lui préparaient ce bonheur, si
+tendrement, elle désirait y entrer, ainsi qu'une princesse, venue des
+pays chimériques, abordant au royaume réel, où elle régnerait. Et, de
+même, elle se défendait de connaître la corbeille, qui, elle aussi,
+était là-bas, le trousseau de linge fin, brodé à son chiffre de
+marquise, les toilettes de gala chargées de broderies, les bijoux
+anciens, tout un lourd trésor de cathédrale, et les joyaux modernes, des
+prodiges de monture délicate, des brillants dont la pluie ne montrait
+que leur eau pure. Il suffisait à la victoire de son rêve que cette
+fortune l'attendît chez elle, rayonnante dans la réalité prochaine de la
+vie. Seule, la robe de noce fut apportée, le matin du mariage.
+
+Ce matin-là, éveillée avant les autres, dans son grand lit, Angélique
+eut une minute de défaillance désespérée, en craignant de ne pouvoir se
+tenir debout. Elle essayait, sentait plier ses jambes; et, démentant la
+vaillante sérénité qu'elle montrait depuis des semaines, une angoisse
+affreuse, la dernière, cria de tout son être. Puis, dès qu'elle vit
+entrer Hubertine joyeuse, elle fut surprise de marcher, car ce n'étaient
+plus ses forces à elle, une aide sûrement lui venait de l'invisible, des
+mains amies la portaient. On l'habilla, elle ne pesait plus rien, elle
+était si légère, que, plaisantant, sa mère s'en étonnait, lui disait de
+ne pas bouger davantage, si elle ne voulait point s'envoler. Et, pendant
+toute la toilette, la petite maison fraîche des Hubert, vivant au flanc
+de la cathédrale, frissonna du souffle énorme de la géante, de ce qui
+déjà y bourdonnait de la cérémonie, l'activité fiévreuse du clergé, les
+volées des cloches surtout, un branle continu d'allégresse, dont
+vibraient les vieilles pierres.
+
+Sur la ville haute, depuis une heure, les clochers sonnaient, comme aux
+grandes fêtes. Le soleil s'était levé radieux, une limpide matinée
+d'avril, une ondée de rayons printaniers, vivante des appels sonores qui
+avaient mis debout les habitants.
+
+Beaumont entier était en liesse pour le mariage de la petite brodeuse,
+que tous les coeurs épousaient. Ce beau soleil criblant les rues,
+c'était comme la pluie d'or, les aumônes des contes de fées, qui
+ruisselaient de ses mains frêles. Et, sous cette joie de la lumière, la
+foule se portait en masse vers la cathédrale, emplissant les bas-côtés,
+débordant sur la place du Cloître. Là, se dressait la grande façade,
+ainsi qu'un bouquet de pierre, très fleuri, du gothique le plus orné,
+au-dessus de la sévère assise romane. Dans les tours, les cloches
+continuaient à sonner, et la façade semblait être la gloire même de ces
+noces, l'envolée de la fille pauvre au travers du miracle, tout ce qui
+s'élançait et flambait, avec la dentelle ajourée, la floraison liliale
+des colonnettes, des balustrades, des arcatures, des niches de saints
+surmontées de dais, des pignons évidés en trèfles, garnis de crossettes
+et de fleurons, des roses immenses, épanouissant le mystique rayonnement
+de leurs meneaux.
+
+À dix heures, les orgues grondèrent, Angélique et Félicien entraient,
+marchant à petits pas vers le maître-autel, entre les rangs pressés de
+la foule. Un souffle d'admiration attendrie fit onduler les têtes. Lui,
+très ému, passait fier et grave, dans sa beauté blonde de jeune dieu,
+aminci encore par la sévérité de l'habit noir. Mais elle, surtout,
+soulevait les coeurs, si adorable, si divine, d'un charme mystérieux de
+vision. Sa robe était de moire blanche, simplement couverte de vieilles
+malines, que retenaient des perles, des cordons de perles fines
+dessinant les garnitures du corsage et les volants de la jupe. Un voile
+d'ancien point d'Angleterre, fixé sur la tête par une triple couronne de
+perles, l'enveloppait, descendait jusqu'aux talons. Et rien autre, pas
+une fleur, pas un bijou, rien que ce flot léger, ce nuage frissonnant,
+qui semblait mettre dans un battement d'ailes sa petite figure douce de
+vierge de vitrail, aux yeux de violette, aux cheveux d'or.
+
+Deux fauteuils de velours cramoisi attendaient Félicien et Angélique
+devant l'autel; et, derrière eux, pendant que les orgues élargissaient
+leur phrase de bienvenue, Hubert et Hubertine s'agenouillèrent sur les
+prie-Dieu destinés à la famille. La veille, ils avaient eu une joie
+immense, dont ils demeuraient éperdus, ne trouvant point assez d'actions
+de grâces pour leur bonheur à eux, qui s'ajoutait à celui de leur fille.
+Hubertine, étant allée au cimetière une fois encore, dans la pensée
+triste de leur solitude, de la petite maison vide, lorsque cette fille
+aimée ne serait plus là, avait supplié sa mère longtemps; et, tout d'un
+coup, un choc en elle l'avait redressée, frémissante, exaucée enfin. Du
+fond de la terre, après trente ans, la morte obstinée pardonnait, leur
+envoyait l'enfant du pardon, si ardemment désiré et attendu. Était-ce la
+récompense de leur charité, de cette pauvre créature de misère
+recueillie, un jour de neige, à la porte de la cathédrale, aujourd'hui
+mariée à un prince, dans toute la pompe des grandes cérémonies? Ils en
+restaient sur les deux genoux, sans prière, sans paroles formulées,
+ravis de gratitude, tout leur être s'exhalant en un remerciement infini.
+Et, de l'autre côté de la nef, sur son siège épiscopal, Monseigneur
+était lui aussi de la famille, plein de la majesté du Dieu qu'il
+représentait: il resplendissait dans la gloire de ses vêtements sacrés,
+la face d'une hauteur sereine, dégagé des passions de ce monde; tandis
+que les deux anges du panneau de broderie, au-dessus de sa tête,
+soutenaient les armes éclatantes des Hautecoeur.
+
+Alors, la solennité commença. Tout le clergé était présent, des prêtres
+étaient venus des paroisses, pour honorer leur évêque. Dans ce flot
+blanc des surplis, dont les grilles débordaient, luisaient les chapes
+d'or des chantres et les robes rouges des enfants de choeur. L'éternelle
+nuit des bas-côtés, sous l'écrasement des chapelles romanes, s'éclairait
+ce matin-là du limpide soleil d'avril, allumant les vitraux, où
+rougeoyait une braise de pierreries. Mais l'ombre de la nef, surtout,
+flambait d'un fourmillement de cierges, des cierges aussi nombreux que
+les étoiles en un ciel d'été: au milieu, le maître-autel en était
+incendié, l'ardent buisson symbolique brûlant du feu des âmes; et il y
+en avait dans des flambeaux, dans des torchères, dans des lustres; et,
+devant les époux, deux grands candélabres, à branches rondes, faisaient
+comme deux soleils. Des massifs de plantes vertes changeaient le choeur
+en un jardin vivace, que fleurissaient de grosses touffes d'azalées
+blanches, de camélias blancs et de lilas blancs. Jusqu'au fond de
+l'abside, étincelaient des échappées d'or et d'argent, des pans entrevus
+de velours et de soie, un éblouissement lointain de tabernacle, parmi
+les verdures. Et, au-dessus de ce braisillement, la nef s'élançait, les
+quatre énormes piliers du transept montaient soutenir la voûte dans le
+souffle tremblant de ces milliers de petites flammes, qui donnaient un
+frisson à la pleine lumière des hautes fenêtres gothiques. Angélique
+avait voulu être mariée par le bon abbé Camille, et lorsqu'elle le vit
+s'avancer en surplis, avec l'étole blanche, suivi de deux clercs, elle
+eut un sourire. C'était enfin la réalisation de son rêve, elle épousait
+la fortune, la beauté, la puissance, au-delà de tout espoir. L'église
+chantait par ses orgues, rayonnait par ses cierges, vivait par son
+peuple de fidèles et de prêtres.
+
+Jamais l'antique vaisseau n'avait resplendi d'une pompe plus souveraine,
+comme élargi, dans son luxe sacré, d'une expansion de bonheur. Et
+Angélique souriait, sachant qu'elle avait la mort en elle, au milieu de
+cette joie, célébrant sa victoire.
+
+En entrant, elle venait d'avoir un regard pour la chapelle Hautecoeur,
+où dormaient Laurette et Balbine, les Mortes heureuses, emportées toutes
+jeunes en pleine félicité d'amour.
+
+À cette heure dernière, elle était parfaite, victorieuse de sa passion,
+corrigée, renouvelée, n'ayant même plus l'orgueil du triomphe, résignée
+à cette envolée de son être, dans l'hosanna de sa grande amie, la
+cathédrale. Lorsqu'elle s'agenouilla, ce fut en servante très humble et
+très soumise, entièrement lavé du péché d'origine; et elle était aussi
+très gaie de son renoncement. L'abbé Cornille, après être descendu de
+l'autel, fit l'exhortation, d'une voix amie. Il donna en exemple le
+mariage que Jésus avait contracté avec l'Église, il parla de l'avenir,
+des jours à vivre dans la foi, des enfants qu'il faudrait élever en
+chrétiens; et là, de nouveau, en face de cet espoir, Angélique sourit;
+tandis que Félicien, près d'elle, frémissait, à l'idée de tout ce
+bonheur, qu'il croyait fixé maintenant. Puis, vinrent les demandes du
+rituel, les réponses qui lient pour l'existence entière, le «oui»
+décisif qu'elle prononça, émue, du fond de son coeur, qu'il dit plus
+haut, avec une gravité tendre. L'irrévocable était fait, le prêtre avait
+mis leurs mains droites l'une dans l'autre, en murmurant la formule: Ego
+conjungo vos in matrimonium, in nomine Patri, et Filii, et Spiritus
+Sancti. Mais il restait à bénir l'anneau, qui est le symbole de la
+fidélité inviolable, de l'éternité du lien; et cela dura. Dans le bassin
+d'argent, au-dessus de l'anneau d'or, le prêtre agitait l'aspersoir, en
+forme de croix. Benedic, Domine, annulum hunc.... Ensuite, il le présenta
+à l'époux, pour lui témoigner que L'Église scellait et cachetait son
+coeur, où aucune autre femme ne devait plus entrer; et l'époux le mit au
+doigt de l'épouse, afin de lui apprendre à son tour que, seul parmi les
+hommes, il existait, pour elle désormais. C'était l'union étroite, sans
+fin, le signe de dépendance porté par elle, qui lui rappellerait
+constamment la foi jurée; c'était aussi la promesse d'une longue suite
+d'années communes, comme si ce petit cercle d'or les attachait jusqu'à
+la tombe. Et, tandis que le prêtre, après les oraisons finales, les
+exhortait une fois encore, Angélique avait son clair sourire de
+renoncement, elle qui savait.
+
+Les orgues, alors, clamèrent d'allégresse, derrière l'abbé Cornille, qui
+se retirait avec les clercs. Monseigneur, immobile en sa majesté,
+abaissait sur le couple ses yeux d'aigle, très doux. À genoux toujours,
+les Hubert levaient la tête, aveuglés de larmes heureuses. Et la phrase
+énorme des orgues roula, se perdit en une grêle de petites notes aiguës,
+pleuvant sous les voûtes, pareilles à un chant matinal d'alouette. Un
+long frémissement, une rumeur attendrie avait agité la foule des
+fidèles, entassée dans la nef et dans les bas-côtés. L'église, parée de
+fleurs, étincelante de cierges, éclatait de la joie du sacrement. Puis,
+ce furent encore deux heures de souveraine pompe, la messe chantée, avec
+les encensements. Le célébrant avait paru, vêtu de la chasuble blanche,
+accompagné du cérémoniaire, des deux thuriféraires tenant l'encensoir et
+la navette, des deux acolytes portant les grands chandeliers d'or
+allumés. Et la présence de Monseigneur compliquait le rite, les saluts,
+les baisers. À chaque minute, des inclinations, des génuflexions,
+faisaient battre les files des surplis. Dans les vieilles stalles
+fleuries de sculptures, tout le chapitre se levait; et c'était, à
+d'autres instants, comme une haleine du ciel qui prosternait d'un coup
+le clergé, dont la foule emplissait l'abside. Le célébrant chantait à
+l'autel. Il se, taisait, allait s'asseoir, pendant que le choeur, à son
+tour, longuement, continuait, des phrases graves de chantre, des notes
+fines d'enfant de choeur, légères, aériennes comme des flûtes
+d'archange. Une voix très belle, très pure, s'éleva, une voix de jeune
+fille délicieuse à entendre, la voix, disait-on, de mademoiselle Claire
+de Voincourt, qui avait voulu chanter à ces noces du miracle. Les orgues
+qui l'accompagnaient avaient un large soupir attendri, une sérénité
+d'âme bonne et heureuse. Il se produisait de brusques silences, puis les
+orgues éclataient de nouveau en roulements formidables, pendant que le
+cérémoniaire ramenait les acolytes avec leurs chandeliers, conduisait
+les thuriféraires au célébrant, qui bénissait l'encens des navettes. Et,
+à tous moments, des volées d'encensoir montaient, avec le vif éclair et
+le bruit argentin des chaînettes. Une nuée odorante bleuissait dans
+l'air, on encensait l'évêque, le clergé, l'autel, l'Évangile, chaque
+personne et chaque chose à son tour, jusqu'aux masses profondes du
+peuple, de trois coups, à droite, à gauche, et en face.
+
+Cependant, Angélique et Félicien, à genoux, écoutaient dévotement la
+messe, qui est la consommation mystérieuse du mariage de Jésus et de
+l'Église on leur avait mis en la main, à chacun, une chandelle ardente,
+symbole de la virginité conservée depuis le baptême. Après l'oraison
+dominicale, ils étaient restés sous le voile, signe de soumission, de
+pudeur et de modestie, pendant que le prêtre, debout du côté de
+l'Épître, lisait les prières prescrites. Ils tenaient toujours les
+chandelles ardentes, qui sont aussi un avertissement de songer à la
+mort, même dans la joie des justes noces. Et c'était fini, l'offrande
+était faite, le célébrant s'en allait, accompagné du cérémoniaire, des
+thuriféraires et des acolytes, après avoir prié Dieu de bénir les époux,
+afin qu'ils voient croître et multiplier leurs enfants, jusqu'à la
+troisième et la quatrième génération.
+
+À ce moment, la cathédrale entière exulta. Les orgues entamèrent la
+marche triomphale, dans un tel éclat de foudre, que le vieil édifice en
+tremblait. Frémissante, la foule était debout, se haussait pour voir;
+des femmes montaient sur les chaises, il y avait des rangs pressés de
+têtes, jusqu'au fond des chapelles noires des collatéraux; et tout ce
+peuple souriait, le coeur battant. Les milliers de cierges, en cet adieu
+final, semblaient brûler plus haut, allongeant leurs flammes, des
+langues de feu dont vacillaient les voûtes. Un dernier hosanna du clergé
+montait, dans les fleurs et les verdures, au milieu du luxe des
+ornements et des vases sacrés. Mais, tout d'un coup, la grand porte,
+sous les orgues, ouverte à deux battants, troua le mur sombre d'une
+nappe de plein jour. C'était la claire matinée d'avril, le vivant soleil
+du printemps, la place du Cloître avec ses gaies maisons blanches; et là
+une autre foule attendait les époux, plus nombreuse encore, d'une
+sympathie plus impatiente, agitée déjà de gestes et d'acclamations. Les
+cierges avaient pâli, les orgues couvraient de leur tonnerre les bruits
+de la rue.
+
+Et, d'une marche lente, entre la double haie des fidèles, Angélique et
+Félicien se dirigèrent vers la porte. Après le triomphe, elle sortait
+du rêve, elle marchait là-bas, pour entrer dans la réalité. Ce porche de
+lumière crue ouvrait sur le monde qu'elle ignorait; et elle ralentissait
+le pas, elle regardait les maisons actives, la foule tumultueuse, tout
+ce qui la réclamait et la saluait. Sa faiblesse était si grande, que son
+mari devait presque la porter. Pourtant, elle souriait toujours, elle
+songeait à cet hôtel princier, plein de bijoux et de toilettes de reine,
+où l'attendait la chambre des noces, toute de soie blanche. Une
+suffocation l'arrêta, puis elle eut la force de faire quelques pas
+encore. Son regard avait rencontré l'anneau passé à son doigt, elle
+souriait de ce lien éternel. Alors, au seuil de la grand-porte, en haut
+des marches qui descendaient sur la place, elle chancela. N'était-elle
+pas allée jusqu'au bout du bonheur? N'était-ce pas là que la joie d'être
+finissait? Elle se haussa d'un dernier effort, elle mit sa bouche sur la
+bouche de Félicien. Et, dans ce baiser, elle mourut.
+
+Mais la mort était sans tristesse. Monseigneur, de son geste habituel de
+bénédiction pastorale, aidait cette âme à se délivrer, calmé lui-même,
+retourné au néant divin. Les Hubert, pardonnés, rentrant dans
+l'existence, avaient la sensation extasiée qu'un songe finissait. Toute
+la cathédrale, toute la ville étaient en fête. Les orgues grondaient
+plus haut, les cloches sonnaient à la volée, la foule acclamait le
+couple d'amour, au seuil de l'église mystique, sous la gloire du soleil
+printanier. Et c'était un envolement triomphal, Angélique heureuse,
+pure, élancée, emportée dans la réalisation de son rêve, ravie des
+noires chapelles romanes aux flamboyantes voûtes gothiques, parmi les
+restes d'or et de peinture, en plein paradis des légendes.
+
+Félicien ne tenait plus qu'un rien très doux et très tendre, cette robe
+de mariée, toute de dentelles et de perles, la poignée de plumes
+légères, tièdes encore, d'un oiseau. Depuis longtemps, il sentait bien
+qu'il possédait une ombre. La vision, venue de l'invisible, retournait à
+l'invisible. Ce n'était qu'une apparence, qui s'effaçait, après avoir
+créé une illusion. Tout n'est que rêve. Et, au sommet du bonheur,
+Angélique avait disparu, dans le petit souffle d'un baiser.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le rêve, by Émile Zola
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÊVE ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+ The Project Gutenberg eBook of Le Rêve, par Émile Zola.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le rêve, by Émile Zola
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le rêve
+
+Author: Émile Zola
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+Release Date: January 16, 2006 [EBook #17533]
+[Last modified on March 16, 2007}
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÊVE ***
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+<h1>&Eacute;mile Zola</h1>
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+<h1>LE R&Ecirc;VE</h1>
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+<h3>(1888)</h3>
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+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#I"><b>I,</b></a>
+<a href="#II"><b>II,</b></a>
+<a href="#III"><b>III,</b></a>
+<a href="#IV"><b>IV,</b></a>
+<a href="#V"><b>V,</b></a>
+<a href="#VI"><b>VI,</b></a>
+<a href="#VII"><b>VII,</b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII,</b></a>
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+<a href="#X"><b>X,</b></a>
+<a href="#XI"><b>XI,</b></a>
+<a href="#XII"><b>XII,</b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII,</b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+<p>Pendant le rude hiver de 1860, l'Oise gela, de grandes neiges couvrirent
+les plaines de la basse Picardie; et il en vint surtout une bourrasque
+du nord-est, qui ensevelit presque Beaumont, le jour de la No&euml;l. La
+neige, s'&eacute;tant mise &agrave; tomber d&egrave;s le matin, redoubla vers le soir,
+s'amassa durant toute la nuit. Dans la ville haute, rue des Orf&egrave;vres, au
+bout de laquelle se trouve comme enclav&eacute;e la fa&ccedil;ade nord du transept de
+la cath&eacute;drale, elle s'engouffrait, pouss&eacute;e par le vent, et allait battre
+la porte Sainte-Agn&egrave;s, l'antique porte romane, presque d&eacute;j&agrave; gothique,
+tr&egrave;s orn&eacute;e de sculptures sous la nudit&eacute; du pignon. Le lendemain, &agrave;
+l'aube, il y en eut l&agrave; pr&egrave;s de trois pieds.</p>
+
+<p>La rue dormait encore, emparess&eacute;e par la f&ecirc;te de la veille.</p>
+
+<p>Six heures sonn&egrave;rent. Dans les t&eacute;n&egrave;bres, que bleuissait la chute lente
+et ent&ecirc;t&eacute;e des flocons, seule une forme ind&eacute;cise vivait, une fillette de
+neuf ans, qui, r&eacute;fugi&eacute;e sous les voussures de la porte, avait pass&eacute; la
+nuit &agrave; grelotter, en s'abritant de son mieux. Elle &eacute;tait v&ecirc;tue de
+loques, la t&ecirc;te envelopp&eacute;e d'un lambeau de foulard, les pieds nus dans
+de gros souliers d'homme.</p>
+
+<p>Sans doute elle n'avait &eacute;chou&eacute; l&agrave; qu'apr&egrave;s avoir longtemps battu la
+ville, car elle y &eacute;tait tomb&eacute;e de lassitude. Pour elle, c'&eacute;tait le bout
+de la terre, plus personne ni plus rien, l'abandon dernier, la faim qui
+ronge, le froid qui tue; et, dans sa faiblesse, &eacute;touff&eacute;e par le poids
+lourd de son c&oelig;ur, elle cessait de lutter, il ne lui restait que le
+recul physique, l'instinct de changer de place, de s'enfoncer dans ces
+vieilles pierres, lorsqu'une rafale faisait tourbillonner la neige. Les
+heures, les heures coulaient. Longtemps, entre le double vantail des
+deux baies jumelles, elle s'&eacute;tait adoss&eacute;e au trumeau, dont le pilier
+porte une statue de sainte Agn&egrave;s, la martyre de treize ans, une petite
+fille comme elle, avec la palme et un agneau &agrave; ses pieds. Et, dans le
+tympan, au-dessus du linteau, toute la l&eacute;gende de la vierge enfant,
+fianc&eacute;e &agrave; J&eacute;sus, se d&eacute;roule, en haut relief, d'une foi na&iuml;ve: ses
+cheveux qui s'allong&egrave;rent et la v&ecirc;tirent, lorsque le gouverneur, dont
+elle refusait le fils, l'envoya nue aux mauvais lieux; les flammes du
+b&ucirc;cher qui s'&eacute;cartant de ses membres, br&ucirc;l&egrave;rent les bourreaux, d&egrave;s
+qu'ils eurent allum&eacute; le bois; les miracles de ses ossements, Constance,
+fille de l'empereur, gu&eacute;rie de la l&egrave;pre, et les miracles d'une de ses
+figures peintes, le pr&ecirc;tre Paulin, tourment&eacute; du besoin de prendre femme,
+pr&eacute;sentant sur le conseil du pape l'anneau orn&eacute; d'une &eacute;meraude &agrave;
+l'image, qui tendit le doigt, puis le rentra, gardant l'anneau qu'on y
+voit encore, ce qui d&eacute;livra Paulin. Au sommet du tympan, dans une
+gloire, Agn&egrave;s est enfin re&ccedil;ue au ciel, o&ugrave; son fianc&eacute; J&eacute;sus l'&eacute;pouse,
+toute petite et si jeune, en lui donnant le baiser des &eacute;ternelles
+d&eacute;lices. Mais, lorsque le vent enfilait la rue, la neige fouettait de
+face, des paquets blancs mena&ccedil;aient de barrer le seuil; et l'enfant,
+alors, se garait sur les c&ocirc;t&eacute;s, contre les vierges pos&eacute;es au-dessus du
+stylobate de l'&eacute;brasement. Ce sont les compagnes d'Agn&egrave;s, les saintes
+qui lui servent d'escorte: trois &agrave; sa droite, Doroth&eacute;e, nourrie en
+prison de pain miraculeux, Barbe, qui v&eacute;cut dans une tour, Genevi&egrave;ve,
+dont la virginit&eacute; sauva Paris; et trois &agrave; sa gauche, Agathe, les
+mamelles tordues et arrach&eacute;es, Christine, tortur&eacute;e par son p&egrave;re, et qui
+lui jeta de sa chair au visage, C&eacute;cile, qui fut aim&eacute;e d'un ange.
+Au-dessus d'elles, des vierges encore, trois rangs serr&eacute;s de vierges
+montent avec les arcs des claveaux, garnissent les trois voussures d'une
+floraison de chairs triomphantes et chastes, en bas martyris&eacute;es, broy&eacute;es
+dans les tourments, en haut accueillies par un vol de ch&eacute;rubins, ravies
+d'extase au milieu de la cour c&eacute;leste.</p>
+
+<p>Et rien ne la prot&eacute;geait plus, depuis longtemps, lorsque huit heures
+sonn&egrave;rent et que le jour grandit. La neige, si elle ne l'e&ucirc;t foul&eacute;e, lui
+serait all&eacute;e aux &eacute;paules. L'antique porte, derri&egrave;re elle, s'en trouvait
+tapiss&eacute;e, comme tendue d'hermine, toute blanche ainsi qu'un reposoir, au
+bas de la fa&ccedil;ade grise, si nue et si lisse, que pas un flocon ne s'y
+accrochait. Les grandes saintes de l'&eacute;brasement surtout en &eacute;taient
+v&ecirc;tues, de leurs pieds blancs &agrave; leurs cheveux blancs, &eacute;clatantes de
+candeur. Plus haut, les sc&egrave;nes du tympan, les petites saintes des
+voussures s'enlevaient en ar&ecirc;tes vives, dessin&eacute;es d'un trait de clart&eacute;
+sur le fond sombre; et cela jusqu'au ravissement final, au mariage
+d'Agn&egrave;s, que les archanges semblaient c&eacute;l&eacute;brer sous une pluie de roses
+blanches. Debout sur son pilier, avec sa palme blanche, son agneau
+blanc, la statue de la vierge enfant avait la puret&eacute; blanche, le corps
+de neige immacul&eacute;, dans cette raideur immobile du froid, qui gla&ccedil;ait
+autour d'elle le mystique &eacute;lancement de la virginit&eacute; victorieuse. Et, &agrave;
+ses pieds, l'autre, l'enfant mis&eacute;rable, blanche de neige, elle aussi,
+raidie et blanche &agrave; croire qu'elle devenait de pierre, ne se distinguait
+plus des grandes vierges.</p>
+
+<p>Cependant, le long des fa&ccedil;ades endormies, une persienne qui se rabattit
+en claquant lui fit lever les yeux. C'&eacute;tait, &agrave; sa droite, au premier
+&eacute;tage de la maison qui touchait &agrave; la cath&eacute;drale. Une femme, tr&egrave;s belle,
+une brune forte, d'environ quarante ans, venait de se pencher l&agrave;; et,
+malgr&eacute; la gel&eacute;e terrible, elle laissa une minute son bras nu dehors,
+ayant vu remuer l'enfant. Une surprise apitoy&eacute;e attrista son calme
+visage. Puis, dans un frisson, elle referma la fen&ecirc;tre. Elle emportait
+la vision rapide, sous le lambeau de foulard, d'une gamine blonde, avec
+des yeux couleur de violette; la face allong&eacute;e, le col surtout tr&egrave;s
+long, d'une &eacute;l&eacute;gance de lis, sur des &eacute;paules tombantes; mais bleuie de
+froid, ses petites mains et ses petits pieds &agrave; moiti&eacute; morts, n'ayant
+plus de vivant que la bu&eacute;e l&eacute;g&egrave;re de son haleine de la
+cath&eacute;drale, entre deux contreforts, comme une verrue qui aurait pouss&eacute;
+entre les deux doigts de pied d'un colosse. Et, accot&eacute;e ainsi, elle
+s'&eacute;tait admirablement conserv&eacute;e, avec son soubassement de pierre, son
+&eacute;tage &agrave; pans de bois, garnis de briques apparentes, son comble dont la
+charpente avan&ccedil;ait d'un m&egrave;tre sur le pignon, sa tourelle d'escalier
+saillante, &agrave; l'angle de gauche, et o&ugrave; la mince fen&ecirc;tre gardait encore la
+mise en plomb du temps. L'&acirc;ge toutefois avait n&eacute;cessit&eacute; des
+r&eacute;parations. La couverture de tuiles devait dater de Louis XIV.</p>
+
+<p>On reconnaissait ais&eacute;ment les travaux faits vers cette &eacute;poque:</p>
+
+<p>Une lucarne perc&eacute;e dans l'acrot&egrave;re de la tourelle, des ch&acirc;ssis &agrave; petits
+bois rempla&ccedil;ant partout ceux des vitraux primitifs, les trois baies
+accol&eacute;es du premier &eacute;tage r&eacute;duites &agrave; deux, celle du milieu bouch&eacute;e avec
+des briques, ce qui donnait &agrave; la fa&ccedil;ade la sym&eacute;trie des autres
+constructions de la rue, plus r&eacute;centes. Au rez-de-chauss&eacute;e, les
+modifications &eacute;taient tout aussi visibles, une porte de ch&ecirc;ne moulur&eacute;e &agrave;
+la place de la vieille porte &agrave; ferrures, sous l'escalier, et la grande
+arcature centrale dont on avait ma&ccedil;onn&eacute; le bas, les c&ocirc;t&eacute;s et la pointe,
+de fa&ccedil;on &agrave; n'avoir plus qu'une ouverture rectangulaire, une sorte de
+large fen&ecirc;tre, au lieu de la baie en ogive qui jadis d&eacute;bouchait sur le
+pav&eacute;.</p>
+
+<p>Sans pens&eacute;es, l'enfant regardait toujours ce logis v&eacute;n&eacute;rable de ma&icirc;tre
+artisan, proprement tenu, et elle lisait, clou&eacute;e &agrave; gauche de la porte,
+une enseigne jaune, portant ces mots: Hubert chasublier, en vieilles
+lettres noires, lorsque, de nouveau, le bruit d'un volet rabattu
+l'occupa. Cette fois, c'&eacute;tait le volet de la fen&ecirc;tre carr&eacute;e
+durez-de-chauss&eacute;e: un homme &agrave; son tour se penchait, le visage tourment&eacute;,
+au nez en bec d'aigle, au front bossu, couronn&eacute; de cheveux &eacute;pais et
+blancs d&eacute;j&agrave;, malgr&eacute; ses quarante-cinq ans &agrave; peine; et lui aussi s'oublia
+une minute &agrave; l'examiner, avec un pli douloureux de sa grande bouche
+tendre.</p>
+
+<p>Ensuite, elle le vit qui demeurait debout, derri&egrave;re les petites vitres
+verd&acirc;tres. Il se tourna, il eut un geste, sa femme reparut, tr&egrave;s belle.
+Tous les deux, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, ne bougeaient plus, ne la quittaient plus du
+regard, l'air profond&eacute;ment triste.</p>
+
+<p>Il y avait quatre cents ans que la lign&eacute;e des Hubert, brodeurs de p&egrave;re
+en fils, habitait cette maison. Un ma&icirc;tre chasublier l'avait fait
+construire sous Louis XI, un autre, r&eacute;parer sous Louis XIV; et l'Hubert,
+actuel y brodait des chasubles, comme tous ceux de sa race. &Agrave; vingt ans,
+il avait aim&eacute; une jeune fille de seize ans, Hubertine, d'une t'elle
+passion, que, sur le refus de la m&egrave;re, veuve d'un magistrat, il l'avait
+enlev&eacute;e, puis &eacute;pous&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait d'une beaut&eacute; merveilleuse, ce fut tout leur roman, leur joie
+et leur malheur. Lorsque, huit mois plus tard, enceinte, elle vint au
+lit de mort de sa m&egrave;re, celle-ci la d&eacute;sh&eacute;rita et la maudit, si bien que
+l'enfant, n&eacute; le m&ecirc;me soir, mourut. Et, depuis, au cimeti&egrave;re, dans son
+cercueil, l'ent&ecirc;t&eacute;e bourgeoise ne pardonnait toujours pas, car le m&eacute;nage
+n'avait plus eu d'enfant, malgr&eacute; son ardent d&eacute;sir. Apr&egrave;s vingt-quatre
+ann&eacute;es, ils pleuraient encore celui qu'ils avaient perdu, ils
+d&eacute;sesp&eacute;raient maintenant de jamais fl&eacute;chir la morte. Troubl&eacute;e de leurs
+regards, la petite s'&eacute;tait renfonc&eacute;e derri&egrave;re le pilier de sainte Agn&egrave;s.
+Elle s'inqui&eacute;tait aussi du r&eacute;veil de la rue: les boutiques s'ouvraient,
+du monde commen&ccedil;ait &agrave; sortir. Cette rue des Orf&egrave;vres, dont le bout vient
+buter contre la fa&ccedil;ade lat&eacute;rale de l'&eacute;glise, serait une vraie impasse,
+bouch&eacute;e du c&ocirc;t&eacute; de l'abside par la maison des Hubert, si la rue Soleil,
+un &eacute;troit couloir, ne la d&eacute;gageait, de l'autre c&ocirc;t&eacute;, en filant le long
+du collat&eacute;ral, jusqu'&agrave; la grande fa&ccedil;ade, place du Clo&icirc;tre; et il passa
+deux d&eacute;votes, qui eurent un coup d'&oelig;il &eacute;tonn&eacute; sur cette petite
+mendiante, qu'elles ne connaissaient pas, &agrave; Beaumont. La tomb&eacute;e lente et
+obstin&eacute;e de la neige continuait, le froid semblait augmenter avec le
+jour blafard, on n'entendait qu'un lointain bruit de voix, dans la
+sourde &eacute;paisseur du grand linceul blanc qui couvrait la ville.</p>
+
+<p>Mais, sauvage, honteuse de son abandon comme d'une faute, l'enfant se
+recula encore, lorsque, tout d'un coup, elle reconnut devant elle
+Hubertine, qui n'ayant pas de bonne, &eacute;tait sortie chercher son pain.</p>
+
+<p>&mdash;Petite, que fais-tu l&agrave;? qui es-tu?</p>
+
+<p>Et elle ne r&eacute;pondit point, elle se cachait le visage. Cependant elle ne
+sentait plus ses membres, son &ecirc;tre s'&eacute;vanouissait, comme si son c&oelig;ur,
+devenu de glace, se f&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute;. Quand la bonne dame eut tourn&eacute; le dos,
+avec un geste de piti&eacute; discr&egrave;te, elle s'affaissa sur les genoux, &agrave; bout
+de forces, glissa ainsi qu'une chiffe dans la neige, dont les flocons,
+silencieusement, l'ensevelirent. Et la dame, qui revenait avec son pain
+tout chaud, l'apercevant ainsi par terre, de nouveau s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, petite, tu ne peux rester sous cette porte.</p>
+
+<p>Alors, Hubert, qui &eacute;tait sorti &agrave; son tour, debout au seuil de la
+maison, la d&eacute;barrassa du pain, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Prends-la donc, apporte-la!...</p>
+
+<p>Hubertine, sans ajouter rien, la prit dans ses bras solides.</p>
+
+<p>Et l'enfant ne se reculait plus, emport&eacute;e comme une chose, les dents
+serr&eacute;es, les yeux ferm&eacute;s, toute froide, d'une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de petit oiseau
+tomb&eacute; de son nid.</p>
+
+<p>On rentra, Hubert referma la porte, tandis qu'Hubertine, charg&eacute;e de son
+fardeau, traversait la pi&egrave;ce sur la rue, qui servait de salon et o&ugrave;
+quelques pans de broderie &eacute;taient en montre, devant la grande fen&ecirc;tre
+carr&eacute;e. Puis, elle passa dans la cuisine, l'ancienne salle commune,
+conserv&eacute;e presque intacte, avec ses poutres apparentes, son dallage
+raccommod&eacute; en vingt endroits, sa vaste chemin&eacute;e au manteau de pierre.
+Sur les planches, les ustensiles, pots, bouilloires, bassines, dataient
+d'un ou deux si&egrave;cles, de vieilles fa&iuml;ences, de vieux gr&eacute;s, de vieux
+&eacute;tains. Mais, occupant l'&acirc;tre de la chemin&eacute;e, il y avait un fourneau
+moderne, un large fourneau de fonte, dont les garnitures de cuivre
+luisaient. Il &eacute;tait rouge, on entendait bouillir l'eau du coquemar. Une
+casserole, pleine de caf&eacute; au lait, se tenait chaude, &agrave; l'un des bouts.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! il fait meilleur ici que dehors, dit Hubert, en posant le
+pain sur une lourde table Louis XIII qui occupait le milieu de la pi&egrave;ce.
+Mets cette pauvre mignonne pr&egrave;s du fourneau, elle va se d&eacute;geler.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; Hubertine asseyait l'enfant; et tous les deux la regard&egrave;rent
+revenir &agrave; elle. La neige de ses v&ecirc;tements fondait, tombait en gouttes
+pesantes. Par les trous des gros souliers d'homme, on voyait ses petits
+pieds meurtris, tandis que la mince robe dessinait la rigidit&eacute; de ses
+membres, ce pitoyable corps de mis&egrave;re et de douleur. Elle eut un long
+frisson, ouvrit des yeux &eacute;perdus, avec le sursaut d'un animal qui se
+r&eacute;veille pris au pi&egrave;ge. Son visage sembla se renfoncer sous la guenille
+nou&eacute;e &agrave; son menton. Ils la crurent infirme du bras droit, tellement elle
+le serrait immobile, sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, nous ne voulons pas te faire du mal.... D'o&ugrave; viens-tu? qui
+es-tu? &Agrave; mesure qu'on lui parlait, elle s'effarait davantage, tournant
+la t&ecirc;te, comme si quelqu'un &eacute;tait derri&egrave;re elle, pour la battre. Elle
+examina la cuisine d'un coup d'&oelig;il furtif, les dalles, les poutres, les
+ustensiles brillants; puis, son regard, par les deux fen&ecirc;tres
+irr&eacute;guli&egrave;res, laiss&eacute;es dans l'ancienne baie, alla au-dehors, fouilla le
+jardin jusqu'aux arbres de l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute;, dont les silhouettes blanches
+dominaient le mur du fond, parut s'&eacute;tonner de retrouver l&agrave;, &agrave; gauche, le
+long d'une all&eacute;e, la cath&eacute;drale, avec les fen&ecirc;tres romanes des chapelles
+de son abside. Et elle eut de nouveau un grand frisson, sous la chaleur
+du fourneau qui commen&ccedil;ait &agrave; la p&eacute;n&eacute;trer; et elle ramena son regard par
+terre, ne bougeant plus.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu es de Beaumont?... Qui est ton p&egrave;re?</p>
+
+<p>Devant son silence, Hubert s'imagina qu'elle avait peut-&ecirc;tre la gorge
+trop serr&eacute;e pour r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de la questionner, dit-il, nous ferions mieux de lui servir
+une bonne tasse de caf&eacute; au lait bien chaud.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait si raisonnable, que, tout de suite, Hubertine donna sa propre
+tasse. Pendant qu'elle lui coupait deux grosses tartines, l'enfant se
+d&eacute;fiait, reculait toujours; mais le tourment de la faim fut le plus
+fort, elle mangea et but goul&ucirc;ment. Pour ne pas la g&ecirc;ner, le m&eacute;nage se
+taisait, &eacute;mu de voir sa petite main trembler, au point de manquer sa
+bouche. Et elle ne se servait que de sa main gauche, son bras droit
+demeurait obstin&eacute;ment coll&eacute; &agrave; son corps. Quand elle eut finir elle
+faillit casser la tasse, qu'elle rattrapa du coude, maladroite, avec un
+geste d'estropi&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc bless&eacute;e au bras? lui demanda Hubertine. N'aie pas peur,
+montre un peu, ma mignonne.</p>
+
+<p>Mais, comme elle la touchait, l'enfant, violente, se leva, se d&eacute;battit;
+et, dans la lutte, elle &eacute;carta le bras. Un livret cartonn&eacute;, qu'elle
+cachait sur sa peau m&ecirc;me, glissa par une d&eacute;chirure de son corsage. Elle
+voulut le reprendre, resta les deux poings tordus de col&egrave;re, en voyant
+que ces inconnus l'ouvraient et le lisaient.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un livret d'&eacute;l&egrave;ve, d&eacute;livr&eacute; par l'Administration des Enfants
+assist&eacute;s du d&eacute;partement de la Seine. &Agrave; la premi&egrave;re page, au-dessous d'un
+m&eacute;daillon de saint Vincent de Paul, il y avait, imprim&eacute;es, les formules:
+nom de l'&eacute;l&egrave;ve, et un simple trait &agrave; l'encre remplissait le blanc; puis,
+aux pr&eacute;noms, ceux d'Ang&eacute;lique. Marie; aux dates, n&eacute;e le 22 janvier! 85!,
+admise le 23 du m&ecirc;me mois, sous le num&eacute;ro matricule! 634. Ainsi, p&egrave;re et
+m&egrave;re inconnus, aucun papier, pas m&ecirc;me un extrait de naissance, rien que
+ce livret d'une froideur administrative, avec sa couverture de toile
+rose p&acirc;le. Personne au monde et un &eacute;crou, l'abandon num&eacute;rot&eacute; et class&eacute;.
+&mdash;Oh! une enfant trouv&eacute;e! s'&eacute;cria Hubertine.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, alors, parla, dans une crise folle d'emportement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vaux mieux que tous les autres, oui! je suis meilleure, meilleure,
+meilleure.... Jamais je n'ai rien vol&eacute; aux autres, et ils me volent
+tout.... Rendez-moi ce que vous m'avez vol&eacute;.</p>
+
+<p>Un tel orgueil impuissant, une telle passion d'&ecirc;tre la plus forte
+soulevaient son corps de petite femme, que les Hubert en demeur&egrave;rent
+saisis. Ils ne reconnaissaient plus la gamine blonde, aux yeux couleur
+de violette, au long col d'une gr&acirc;ce de lis. Les yeux &eacute;taient devenus
+noirs dans la face m&eacute;chante, le cou sensuel s'&eacute;tait gonfl&eacute; d'un flot de
+sang. Maintenant qu'elle avait chaud, elle de dressait et sifflait,
+ainsi qu'une couleuvre ramass&eacute;e sur la neige.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc mauvaise? dit doucement le brodeur. C'est pour ton bien, si
+nous voulons savoir qui tu es.</p>
+
+<p>Et, par-dessus l'&eacute;paule de sa femme, il parcourait le livret, que
+feuilletait celle-ci. &Agrave; la page 2, se trouvait le nom de la nourrice.
+&laquo;L'enfant Ang&eacute;lique, Marie, a &eacute;t&eacute; confi&eacute;e le 25 janvier 1851 &agrave; la
+nourrice Fran&ccedil;oise, femme du sieur Hamelin, profession de cultivateur,
+demeurant commune de Soulanges, arrondissement de Nevers; laquelle
+nourrice a re&ccedil;u, au moment du d&eacute;part, le premier mois de nourriture,
+plus un trousseau.&raquo; Suivait un certificat de bapt&ecirc;me, sign&eacute; par
+l'aum&ocirc;nier de l'hospice des Enfants assist&eacute;s; puis, des certificats de
+m&eacute;decins, au d&eacute;part et &agrave; l'arriv&eacute;e de l'enfant. Les paiements des mois,
+tous les trimestres, emplissaient plus loin les colonnes de quatre
+pages, o&ugrave; revenait chaque fois la signature illisible du percepteur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Nevers! demanda Hubertine, c'est pr&egrave;s de Nevers que tu as &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e?</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, rouge de ne pouvoir les emp&ecirc;cher de lire, &eacute;tait retomb&eacute;e dans
+son silence farouche. Mais la col&egrave;re lui desserra les l&egrave;vres, elle parla
+de sa nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien s&ucirc;r que maman Nini vous aurait battus. Elle me d&eacute;fendait,
+elle, quoique tout de m&ecirc;me elle m'allonge&acirc;t des claques.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien s&ucirc;r que je n'&eacute;tais pas si malheureuse, l&agrave;-bas, avec les
+b&ecirc;tes....</p>
+
+<p>Sa voix s'&eacute;tranglait, elle continuait, en phrases coup&eacute;es, incoh&eacute;rentes,
+&agrave; parler des pr&eacute;s o&ugrave; elle conduisait la Rousse, du grand chemin o&ugrave; l'on
+jouait, des galettes qu'on faisait cuire, d'un gros chien qui l'avait
+mordue.</p>
+
+<p>Hubert l'interrompit, lisant tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;En cas de maladie grave ou de mauvais traitements, le sous-inspecteur
+est autoris&eacute; &agrave; changer les enfants de nourrice.&raquo; Au-dessous, il y avait
+que l'enfant Ang&eacute;lique, Marie, avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;e, le 20 juin! 860, &agrave;
+Th&eacute;r&egrave;se, femme de Louis Franchomme, tous les deux fleuristes, demeurant
+&agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je comprends, dit Hubertine. Tu as &eacute;t&eacute; malade, on t'a ramen&eacute;e &agrave;
+Paris.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas encore &ccedil;a, les Hubert ne surent toute l'histoire que
+lorsqu'ils l'eurent tir&eacute;e d'Ang&eacute;lique, morceau &agrave; morceau. Louis
+Franchomme, qui &eacute;tait le cousin de maman Nini, avait d&ucirc; retourner vivre
+un mois dans son village, afin de se remettre d'une fi&egrave;vre; et c'&eacute;tait
+alors que sa femme Th&eacute;r&egrave;se, se prenant d'une grande tendresse pour
+l'enfant, avait obtenu de l'emmener &agrave; Paris, o&ugrave; elle s'engageait &agrave; lui
+apprendre l'&eacute;tat de fleuriste. Trois mois plus tard, son mari mourait,
+elle se trouvait oblig&eacute;e, tr&egrave;s souffrante elle-m&ecirc;me, de se retirer chez
+son fr&egrave;re, le tanneur Rabier, &eacute;tabli &agrave; Beaumont. Elle y &eacute;tait morte dans
+les premiers jours de d&eacute;cembre, en confiant &agrave; sa belle-s&oelig;ur la petite,
+qui, depuis ce temps, injuri&eacute;e, battue, souffrait le martyre.</p>
+
+<p>&mdash;Les Rabier, murmura Hubert, les Rabier, oui, oui! des tanneurs, au
+bord du Ligneul, dans la ville basse. Le mari boit, la femme a une
+mauvaise conduite.</p>
+
+<p>&mdash;Ils me traitaient d'enfant de la borne, poursuivit Ang&eacute;lique,
+r&eacute;volt&eacute;e, enrag&eacute;e de fiert&eacute; souffrante. Ils disaient que le ruisseau
+&eacute;tait assez bon pour une b&acirc;tarde. Quand elle m'avait rou&eacute;e de coups, la
+femme me mettait de la p&acirc;t&eacute;e par terre, comme &agrave; son chat; et encore je
+me couchais sans manger souvent....</p>
+
+<p>Ah! je me serais tu&eacute;e &agrave; la fin!...</p>
+
+<p>Elle eut un geste de furieux d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Le matin de la No&euml;l, hier, ils ont bu, ils se sont jet&eacute;s sur moi, en
+mena&ccedil;ant de me faire sauter les yeux avec le pouce, histoire de rire. Et
+puis, &ccedil;a n'a pas march&eacute;, ils ont fini par se battre, &agrave; si grands coups
+de poing, que je les ai crus morts, tomb&eacute;s tous les deux en travers de
+la chambre.... Depuis longtemps, j'avais r&eacute;solu de me sauver. Mais je
+voulais mon livre. Maman Nini me le montrait des fois, en disant: &laquo;Tu
+vois, c'est tout ce que tu poss&egrave;des, car, si tu n'avais pas &ccedil;a, tu
+n'aurais rien.&raquo; Et je savais o&ugrave; ils le cachaient, depuis la mort de
+maman Th&eacute;r&egrave;se, dans le tiroir du haut de la commode.... Alors, je les ai
+enjamb&eacute;s, j'ai pris le livre, j'ai couru en le serrant sous mon bras,
+contre ma peau. Il &eacute;tait trop grand, je m'imaginais que tout le monde le
+voyait, qu'on allait me le voler. Oh! j'ai couru, j'ai couru! et, quand
+la nuit a &eacute;t&eacute; noire, j'ai eu froid sous cette porte, Oh! j'ai eu froid,
+&agrave; croire que je n'&eacute;tais plus en vie. Mais &ccedil;a ne fait rien, je ne l'ai
+pas l&acirc;ch&eacute;, le voil&agrave;! Et, d'un brusque &eacute;lan, comme les Hubert le
+refermaient pour le lui rendre, elle le leur arracha. Puis, assise, elle
+s'abandonna sur la table, le tenant entre ses bras et sanglotant, la
+joue contre la couverture de toile rose. Une humilit&eacute; affreuse abattait
+son orgueil, tout son &ecirc;tre semblait se fondre, dans l'amertume de ces
+quelques pages aux coins us&eacute;s, de cette pauvre chose, qui &eacute;tait son
+tr&eacute;sor, l'unique lien qui la rattach&acirc;t &agrave; la vie du monde. Elle ne
+pouvait vider son c&oelig;ur d'un si grand d&eacute;sespoir, ses larmes coulaient,
+coulaient sans fin; et, sous cet &eacute;crasement, elle avait retrouv&eacute; sa
+jolie figure de gamine blonde, &agrave; l'ovale un peu allong&eacute;, tr&egrave;s pur, ses
+yeux de violette que la tendresse p&acirc;lissait, l'&eacute;lancement d&eacute;licat de son
+col qui la faisait ressembler &agrave; une petite vierge de vitrail.</p>
+
+<p>Tout d'un coup elle saisit la main d'Hubertine, elle y colla ses l&egrave;vres
+avides de caresses, elle la baisa passionn&eacute;ment.</p>
+
+<p>Les Hubert en eurent l'&acirc;me retourn&eacute;e, b&eacute;gayant, pr&egrave;s de pleurer
+eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re, ch&egrave;re enfant!</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait donc pas encore tout &agrave; fait mauvaise? Peut-&ecirc;tre pourrait-on
+la corriger de cette violence qui les avait effray&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en prie, ne me reconduisez pas chez les autres,
+balbutia-t-elle, ne me reconduisez pas chez les autres! Le mari et la
+femme s'&eacute;taient regard&eacute;s. Justement, depuis l'automne, ils faisaient le
+projet de prendre une apprentie &agrave; demeure, quelque fillette qui
+&eacute;gaierait la maison, si attrist&eacute;e de leurs regrets d'&eacute;poux st&eacute;riles. Et
+ce fut d&eacute;cid&eacute; tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu? demanda Hubert. Hubertine r&eacute;pondit sans h&acirc;te, de sa voix
+calme:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien. Imm&eacute;diatement, ils s'occup&egrave;rent des formalit&eacute;s. Le
+brodeur alla conter l'aventure au juge de paix du canton nord de
+Beaumont, M. Grandsire, un cousin de sa femme, le seul parent qu'elle
+e&ucirc;t revu; et celui-ci se chargea de tout, &eacute;crivit &agrave; l'Assistance
+publique, o&ugrave; Ang&eacute;lique fut ais&eacute;ment reconnue, gr&acirc;ce au num&eacute;ro matricule,
+obtint qu'elle resterait comme apprentie chez les Hubert, qui avaient un
+grand renom d'honn&ecirc;tet&eacute;. Le sous-inspecteur de l'arrondissement, en
+venant r&eacute;gulariser le livret, passa avec le nouveau patron le contrat,
+par lequel ce dernier devait traiter l'enfant doucement, la tenir
+propre, lui faire fr&eacute;quenter l'&eacute;cole et la paroisse, avoir un lit pour
+la coucher seule.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, l'Administration s'engageait &agrave; lui payer les indemnit&eacute;s et
+d&eacute;livrer les v&ecirc;tures, conform&eacute;ment &agrave; la r&egrave;gle.</p>
+
+<p>En dix jours, ce fut fait. Ang&eacute;lique couchait en haut, pr&egrave;s du grenier,
+dans la chambre du comble, sur le jardin: et elle avait d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u ses
+premi&egrave;res le&ccedil;ons de brodeuse. Le dimanche matin, avant de la conduire &agrave;
+la messe, Hubertine ouvrit devant elle le vieux bahut de l'atelier, o&ugrave;
+elle serrait l'or fin.</p>
+
+<p>Elle tenait le livret, elle le mit au fond d'un tiroir, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde o&ugrave; je le place, pour que tu puisses le prendre, si tu en as
+l'envie, et que tu te souviennes.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave;, en entrant &agrave; l'&eacute;glise, Ang&eacute;lique se trouva de nouveau sous
+la porte Sainte-Agn&egrave;s. Un faux d&eacute;gel s'&eacute;tait produit dans la semaine,
+puis le froid avait recommenc&eacute;, si rude, que la neige des sculptures, &agrave;
+demi fondue, venait de se figer en une floraison de grappes et
+d'aiguilles. C'&eacute;tait maintenant toute une glace, des robes
+transparentes, aux dentelles de verre, qui habillaient les vierges.
+Doroth&eacute;e tenait un flambeau dont la coulure limpide lui tombait des
+mains. C&eacute;cile portait une couronne d'argent d'o&ugrave; ruisselaient des perles
+vives. Agathe, sur sa gorge mordue par les tenailles, &eacute;tait cuirass&eacute;e
+d'une armure de cristal. Et les sc&egrave;nes du tympan, les petites vierges
+des voussures semblaient &ecirc;tre ainsi, depuis des si&egrave;cles, derri&egrave;re les
+vitres et les gemmes d'une ch&acirc;sse g&eacute;ante. Agn&egrave;s, elle, laissait tra&icirc;ner
+un manteau de cour, fil&eacute; de lumi&egrave;re, brod&eacute; d'&eacute;toiles. Son agneau avait
+une toison de diamants, sa palme &eacute;tait devenue couleur de ciel.</p>
+
+<p>Toute la porte resplendissait, dans la puret&eacute; du grand froid.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique se souvint de la nuit qu'elle avait pass&eacute;e l&agrave;, sous la
+protection des vierges. Elle leva la t&ecirc;te et leur sourit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>Beaumont est fait de deux villes compl&egrave;tement s&eacute;par&eacute;es et distinctes:
+Beaumont-l'&Eacute;glise, sur la hauteur, avec sa vieille cath&eacute;drale du
+douzi&egrave;me si&egrave;cle, son &eacute;v&ecirc;ch&eacute; qui date seulement du dix-septi&egrave;me, ses
+mille &acirc;mes &agrave; peine, serr&eacute;es, &eacute;touff&eacute;es au fond de ses rues &eacute;troites; et
+Beaumont-la-Ville, en bas du coteau, sur le bord du Ligneul, un ancien
+faubourg que la prosp&eacute;rit&eacute; de ses fabriques de dentelles et de batistes
+a enrichi, &eacute;largi, au point qu'il compte pr&egrave;s de dix mille habitants,
+des places spacieuses, une jolie sous-pr&eacute;fecture, de go&ucirc;t moderne.</p>
+
+<p>Les deux cantons, le canton nord et le canton sud, n'ont gu&egrave;re ainsi,
+entre eux, que des rapports administratifs. Bien qu'&agrave; une trentaine de
+lieues de Paris, o&ugrave; l'on va en deux heures, Beaumont-l'&Eacute;glise semble
+mur&eacute; encore dans ses anciens remparts, dont il ne reste pourtant que
+trois portes. Une population stationnaire, sp&eacute;ciale, y vit de
+l'existence que les a&iuml;eux y ont men&eacute;e de p&egrave;re en fils, depuis cinq cents
+ans.</p>
+
+<p>La cath&eacute;drale explique tout, a tout enfant&eacute; et conserve tout.</p>
+
+<p>Elle est la m&egrave;re, la reine, &eacute;norme au milieu du petit tas des maisons
+basses, pareilles &agrave; une couv&eacute;e abrit&eacute;e frileusement sous ses ailes de
+pierre. On n'y habite que pour elle et par elle; les industries ne
+travaillent, les boutiques ne vendent que pour la nourrir, la v&ecirc;tir,
+l'entretenir, elle et son clerg&eacute;; et, si l'on rencontre quelques
+bourgeois, c'est qu'ils y sont les derniers fid&egrave;les des foules
+disparues. Elle bat au centre, chaque rue est une de ses veines, la
+ville n'a d'autre souffle que le sien. De l&agrave;, cette &acirc;me d'un autre &acirc;ge,
+cet engourdissement religieux dans le pass&eacute;, cette cit&eacute; clo&icirc;tr&eacute;e qui
+l'entoure, odorante d'un vieux parfum de paix et de foi.</p>
+
+<p>Et, de toute la cit&eacute; mystique, la maison des Hubert, o&ugrave; d&eacute;sormais
+Ang&eacute;lique allait vivre, &eacute;tait la plus voisine de la cath&eacute;drale, celle
+qui tenait &agrave; sa chair m&ecirc;me. L'autorisation de b&acirc;tir l&agrave;, entre deux
+contreforts, avait d&ucirc; &ecirc;tre accord&eacute;e par quelque cur&eacute; de jadis, d&eacute;sireux
+de s'attacher l'anc&ecirc;tre de cette lign&eacute;e de brodeurs, comme ma&icirc;tre
+chasublier, fournisseur de la sacristie. Du c&ocirc;t&eacute; du midi, la masse
+colossale de l'&eacute;glise barrait l'&eacute;troit jardin: d'abord le pourtour des
+chapelles lat&eacute;rales dont les fen&ecirc;tres donnaient sur les plates-bandes,
+puis le corps &eacute;lanc&eacute; de la nef que les arcs-boutants &eacute;paulaient, puis le
+vaste comble couvert de feuilles de plomb. Jamais le soleil ne p&eacute;n&eacute;trait
+au fond de ce jardin, les lierres et les buis seuls y poussaient
+vigoureusement; et l'ombre &eacute;ternelle y &eacute;tait pourtant tr&egrave;s douce, tomb&eacute;e
+de la croupe g&eacute;ante de l'abside, une ombre religieuse, s&eacute;pulcrale et
+pure, qui sentait bon. Dans le demi jour verd&acirc;tre, d'une calme
+fra&icirc;cheur, les deux tours ne laissaient descendre que les sonneries de
+leurs cloches. Mais la maison enti&egrave;re en gardait le frisson, scell&eacute;e &agrave;
+ces vieilles pierres, fondue en elles, vivant de leur sang. Elle
+tressaillait aux moindres c&eacute;r&eacute;monies; les grand-messes, le grondement
+des orgues, la voix des chantres, jusqu'au soupir oppress&eacute; des fid&egrave;les,
+bourdonnaient dans chacune de ses pi&egrave;ces, la ber&ccedil;aient d'un souffle
+sacr&eacute;, venu de l'invisible; et, &agrave; travers le mur atti&eacute;di, parfois m&ecirc;me
+semblaient fumer des vapeurs d'encens.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, pendant cinq ann&eacute;es, grandit l&agrave;, comme dans un clo&icirc;tre, loin
+du monde. Elle ne sortait que le dimanche, pour aller entendre la messe
+de sept heures, Hubertine ayant obtenu de ne pas l'envoyer &agrave; l'&eacute;cole, o&ugrave;
+elle craignait les mauvaises fr&eacute;quentations. Cette demeure antique et si
+resserr&eacute;e, au jardin d'une paix morte, fut son univers. Elle occupait,
+sous le toit, une chambre pass&eacute;e &agrave; la chaux; elle descendait, le matin,
+d&eacute;jeuner &agrave; la cuisine; elle remontait &agrave; l'atelier du premier &eacute;tage, pour
+travailler; et c'&eacute;taient avec l'escalier de pierre tournant dans sa
+tourelle, les seuls coins o&ugrave; elle v&eacute;c&ucirc;t, justement les coins v&eacute;n&eacute;rables,
+conserv&eacute;s d'&acirc;ge en &acirc;ge, car elle n'entrait jamais dans la chambre des
+Hubert, et ne faisait gu&egrave;re que traverser le salon du bas, les deux
+pi&egrave;ces rajeunies au go&ucirc;t de l'&eacute;poque. Dans le salon, on avait pl&acirc;tr&eacute; les
+solives; une corniche &agrave; palmettes, accompagn&eacute;e d'une rosace centrale,
+ornait le plafond; le papier &agrave; grandes fleurs jaunes datait du Premier
+Empire, de m&ecirc;me que la chemin&eacute;e de marbre blanc et que le meuble
+d'acajou, un gu&eacute;ridon, un canap&eacute;, quatre fauteuils, recouverts de
+velours d'Utrecht. Les rares fois qu'elle y venait renouveler
+l'&eacute;talage, quelques bandes de broderies pendues devant la fen&ecirc;tre, si
+elle jetait un coup d'&oelig;il dehors, elle voyait la m&ecirc;me &eacute;chapp&eacute;e
+immuable, la rue butant contre la porte Sainte Agn&egrave;s: une d&eacute;vote
+poussait le vantail qui se refermait sans bruit, les boutiques de
+l'orf&egrave;vre et du cirier, en face, alignant leurs saints ciboires et leurs
+gros cierges, semblaient toujours vides.</p>
+
+<p>Et la paix claustrale de tout Beaumont-l'&Eacute;glise, de la rue Magloire,
+derri&egrave;re l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, de la Grand-Rue o&ugrave; aboutit la rue des Orf&egrave;vres, de la
+place du Clo&icirc;tre o&ugrave; se dressent les deux tours, se sentait dans l'air
+assoupi, tombait lentement avec le jour p&acirc;le sur le pav&eacute; d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Hubertine s'&eacute;tait charg&eacute;e de compl&eacute;ter l'instruction d'Ang&eacute;lique.
+D'ailleurs, elle pratiquait cette opinion ancienne qu'une femme en sait
+assez long, quand elle met l'orthographe et qu'elle conna&icirc;t les quatre
+r&egrave;gles. Mais elle eut &agrave; lutter contre le mauvais vouloir de l'enfant,
+qui se dissipait &agrave; regarder par les fen&ecirc;tres, quoique la r&eacute;cr&eacute;ation f&ucirc;t
+m&eacute;diocre, celles-ci ouvrant sur le jardin. Ang&eacute;lique ne se passionna
+gu&egrave;re que pour la lecture; malgr&eacute; les dict&eacute;es, tir&eacute;es d'un choix
+classique, elle n'arriva jamais &agrave; orthographier correctement une page;
+et elle avait pourtant une jolie &eacute;criture, &eacute;lanc&eacute;e et ferme, une de ces
+&eacute;critures irr&eacute;guli&egrave;res des grandes dames d'autrefois. Pour le reste, la
+g&eacute;ographie, l'histoire, le calcul, son ignorance demeura compl&egrave;te. &Agrave;
+quoi bon la science? C'&eacute;tait bien inutile. Plus tard, au moment de la
+premi&egrave;re communion, elle apprit le mot &agrave; mot de son cat&eacute;chisme, dans une
+telle ardeur de foi, qu'elle &eacute;merveilla le monde par la s&ucirc;ret&eacute; de sa
+m&eacute;moire.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re ann&eacute;e, malgr&eacute; leur douceur, les Hubert avaient d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+souvent. Ang&eacute;lique, qui promettait d'&ecirc;tre une brodeuse tr&egrave;s adroite, les
+d&eacute;concertait par des sautes brusques, d'inexplicables paresses, apr&egrave;s
+des journ&eacute;es d'application exemplaire. Elle devenait tout d'un coup
+molle, sournoise, volant le sucre, les yeux battus dans son visage
+rouge; et, si on la grondait, elle &eacute;clatait en mauvaises r&eacute;ponses.
+Certains jours, quand ils voulaient la dompter, elle en arrivait &agrave; des
+crises de folie orgueilleuse, raidie, tapant des pieds et des mains,
+pr&ecirc;te &agrave; d&eacute;chirer et &agrave; mordre. Une peur, alors, les faisait reculer
+devant ce petit monstre, ils s'&eacute;pouvantaient du diable qui s'agitait en
+elle. Qui &eacute;tait-elle donc? d'o&ugrave; venait-elle? Ces, enfants trouv&eacute;s,
+presque toujours, viennent du vice et du crime. &Agrave; deux reprises, ils
+avaient r&eacute;solu de s'en d&eacute;barrasser, de la rendre &agrave; l'Administration,
+d&eacute;sol&eacute;s, regrettant de l'avoir recueillie. Mais, chaque fois, ces
+affreuses sc&egrave;nes, dont la maison restait fr&eacute;missante, se terminaient pas
+le m&ecirc;me d&eacute;luge de larmes, la m&ecirc;me exaltation de repentir, qui jetait
+l'enfant sur le carreau, dans une telle soif du ch&acirc;timent, qu'il fallait
+bien lui pardonner.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, Hubertine prit sur elle de l'autorit&eacute;. Elle &eacute;tait faite pour
+cette &eacute;ducation, avec la bonhomie de son &acirc;me, un grand air fort et doux,
+sa raison droite, d'un parfait &eacute;quilibre.</p>
+
+<p>Elle lui enseignait le renoncement et l'ob&eacute;issance, qu'elle opposait &agrave;
+la passion et &agrave; l'orgueil. Ob&eacute;ir, c'&eacute;tait vivre. Il fallait ob&eacute;ir &agrave;
+Dieu, aux parents, aux sup&eacute;rieurs, toute une hi&eacute;rarchie de respect, en
+dehors de laquelle l'existence d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e se g&acirc;tait.</p>
+
+<p>Aussi, &agrave; chaque r&eacute;volte, pour lui apprendre l'humilit&eacute;, lui
+imposait-elle, comme p&eacute;nitence, quelque basse besogne, essuyer la
+vaisselle, laver la cuisine; et elle demeurait l&agrave; jusqu'au bout, la
+tenant courb&eacute;e sur les dalles, enrag&eacute;e d'abord, vaincue enfin.</p>
+
+<p>La passion surtout l'inqui&eacute;tait, chez cette enfant, l'&eacute;lan et la
+violence de ses caresses. Plusieurs fois, elle l'avait surprise &agrave; se
+baiser les mains. Elle la vit s'enfi&eacute;vrer pour des images, des petites
+gravures de saintet&eacute;, des J&eacute;sus qu'elle collectionnait; puis, un soir,
+elle la trouva en pleurs, &eacute;vanouie, la t&ecirc;te tomb&eacute;e sur la table, la
+bouche coll&eacute;e aux images. Ce fut encore une terrible sc&egrave;ne, lorsqu'elle
+les confisqua, des cris, des larmes, comme si on lui arrachait la peau.
+Et, d&egrave;s lors, elle la tint s&eacute;v&egrave;rement, ne tol&eacute;ra plus ses abandons,
+l'accablant de travail, faisant le silence et le froid autour d'elle,
+d&egrave;s qu'elle la sentait s'&eacute;nerver, les yeux fous, les joues br&ucirc;lantes.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Hubertine s'&eacute;tait d&eacute;couvert un aide dans le livret de
+l'Assistance publique. Chaque trimestre, lorsque le percepteur le
+signait, Ang&eacute;lique en demeurait assombrie jusqu'au soir. Un &eacute;lancement
+la poignait au c&oelig;ur, si, par hasard, en prenant une bobine d'or dans le
+bahut, elle l'apercevait. Et, un jour de m&eacute;chancet&eacute; furieuse, comme rien
+n'avait pu la vaincre et qu'elle bouleversait tout au fond du tiroir,
+elle &eacute;tait rest&eacute;e brusquement an&eacute;antie, devant le petit livre. Des
+sanglots l'&eacute;touffaient, elle s'&eacute;tait jet&eacute;e aux pieds des Hubert, en
+s'humiliant, en b&eacute;gayant qu'ils avaient bien eu tort de la ramasser et
+qu'elle ne m&eacute;ritait pas de manger leur pain.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, l'id&eacute;e du livret, souvent, la retenait dans ses col&egrave;res.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'Ang&eacute;lique atteignit ses douze ans, l'&acirc;ge de la premi&egrave;re
+communion. Le milieu si calme, cette petite maison endormie &agrave; l'ombre de
+la cath&eacute;drale, embaum&eacute;e d'encens, frissonnante de cantiques, favorisait
+l'am&eacute;lioration lente de ce rejet sauvage, arrach&eacute; on ne savait d'o&ugrave;,
+replant&eacute; dans le sol mystique de l'&eacute;troit jardin; et il y avait aussi la
+vie r&eacute;guli&egrave;re qu'on menait l&agrave;, le travail quotidien, l'ignorance o&ugrave; l'on
+y &eacute;tait du monde, sans que m&ecirc;me un &eacute;cho du quartier somnolent y
+p&eacute;n&eacute;tr&acirc;t. Mais surtout la douceur venait du grand amour des Hubert, qui
+semblait comme &eacute;largi par un incurable remords.</p>
+
+<p>Lui, passait les jours &agrave; t&acirc;cher d'effacer de sa m&eacute;moire, &agrave; elle,
+l'injure qu'il lui avait faite, en l'&eacute;pousant malgr&eacute; sa m&egrave;re. Il avait
+bien senti, &agrave; la mort de leur enfant, qu'elle l'accusait de cette
+punition, et il s'effor&ccedil;ait d'&ecirc;tre pardonn&eacute;. Depuis longtemps, c'&eacute;tait
+fait, elle l'adorait. Il en doutait parfois, ce doute d&eacute;solait sa vie.
+Pour &ecirc;tre certain que la morte, la m&egrave;re obstin&eacute;e, s'&eacute;tait laiss&eacute; fl&eacute;chir
+sous la terre, il aurait voulu un enfant encore. Leur d&eacute;sir unique &eacute;tait
+cet enfant du pardon, il vivait aux pieds de sa femme, dans un culte,
+une de ces passions conjugales, ardentes et chastes comme de
+continuelles fian&ccedil;ailles.</p>
+
+<p>Si, devant l'apprentie, il ne la baisait pas m&ecirc;me sur les cheveux, il
+n'entrait dans leur chambre, apr&egrave;s vingt ann&eacute;es de m&eacute;nage, que troubl&eacute;
+d'une &eacute;motion de jeune mari, au soir des noces.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait discr&egrave;te, cette chambre, avec sa peinture blanche et grise,
+son papier &agrave; bouquets bleus, son meuble de noyer, recouvert de cretonne.
+Jamais il n'en sortait un bruit, mais elle sentait bon la tendresse,
+elle atti&eacute;dissait la maison enti&egrave;re. Et c'&eacute;tait pour Ang&eacute;lique un bain
+d'affection, o&ugrave; elle grandissait tr&egrave;s passionn&eacute;e et tr&egrave;s pure.</p>
+
+<p>Un livre acheva l'&oelig;uvre. Comme elle furetait un matin, fouillant sur
+une planche de l'atelier, couverte de poussi&egrave;re, elle d&eacute;couvrit, parmi
+des outils de brodeur hors d'usage, un exemplaire tr&egrave;s ancien de La
+L&eacute;gende dor&eacute;e, de Jacques de Voragine. Cette traduction fran&ccedil;aise, dat&eacute;e
+de 1549, avait d&ucirc; &ecirc;tre achet&eacute;e jadis par quelque ma&icirc;tre chasublier, pour
+les images, pleines de renseignements utiles sur les saints.</p>
+
+<p>Longtemps elle-m&ecirc;me ne s'int&eacute;ressa gu&egrave;re qu'&agrave; ces images, ces vieux bois
+d'une foi na&iuml;ve, qui la ravissaient. D&egrave;s qu'on lui permettait de jouer,
+elle prenait l'in-quarto, reli&eacute; en veau jaune, elle le feuilletait
+lentement: d'abord, le faux titre, rouge et noir, avec l'adresse du
+libraire, &laquo;&agrave; Paris, en la rue Neuve Nostre Dame, &agrave; l'enseigne Saint Jean
+Baptiste&raquo;; puis, le titre, flanqu&eacute; des m&eacute;daillons des quatre
+&eacute;vang&eacute;listes, encadr&eacute; en bas par l'adoration des trois Mages, en haut
+par le triomphe de J&eacute;sus-Christ foulant des ossements. Et ensuite les
+images se succ&eacute;daient, lettres orn&eacute;es, grandes et moyennes gravures dans
+le texte, au courant des pages: l'Annonciation, un Ange immense inondant
+de rayons une Marie toute fr&ecirc;le; le Massacre des Innocents, le cruel
+H&eacute;rode au milieu d'un entassement de petits cadavres; la Cr&egrave;che, J&eacute;sus
+entre la Vierge et saint Joseph, qui tient un cierge; saint Jean
+l'Aum&ocirc;nier donnant aux pauvres; saint Mathias brisant une idole; saint
+Nicolas, en &eacute;v&ecirc;que, ayant &agrave; sa droite des enfants dans un baquet; et
+toutes les saintes, Agn&egrave;s, le col trou&eacute; d'un glaive, Christine, les
+mamelles arrach&eacute;es avec des tenailles, Genevi&egrave;ve, suivie de ses agneaux,
+Julienne flagell&eacute;e, Anastasie br&ucirc;l&eacute;e, Marie l'&Eacute;gyptienne faisant
+p&eacute;nitence au d&eacute;sert, Madeleine portant le vase de parfum. D'autres,
+d'autres encore d&eacute;filaient, une terreur et une piti&eacute; grandissaient &agrave;
+chacune d'elles, c'&eacute;tait comme une de ces histoires terribles et douces,
+qui serrent le c&oelig;ur et mouillent les yeux de larmes. Mais Ang&eacute;lique,
+peu &agrave; peu, fut curieuse de savoir au juste ce que repr&eacute;sentaient les
+gravures. Les deux colonnes serr&eacute;es du texte, dont l'impression &eacute;tait
+rest&eacute;e tr&egrave;s noire sur le papier jauni, l'effrayaient, par l'aspect
+barbare des caract&egrave;res gothiques. Pourtant, elle s'y accoutuma,
+d&eacute;chiffra ces caract&egrave;res, comprit les abr&eacute;viations et les contractions,
+sut deviner les tournures et les mots vieillis; et elle finit par lire
+couramment, enchant&eacute;e comme si elle p&eacute;n&eacute;trait un myst&egrave;re, triomphante &agrave;
+chaque nouvelle difficult&eacute; vaincue. Sous ces laborieuses t&eacute;n&egrave;bres, tout
+un monde rayonnant se r&eacute;v&eacute;lait. Elle entrait dans une splendeur c&eacute;leste.
+Ses quelques livres classiques, si secs et si froids, n'existaient plus.
+Seule, la L&eacute;gende la passionnait, la tenait pench&eacute;e, le front entre les
+mains, prise toute, au point de ne plus vivre de la vie quotidienne,
+sans conscience du temps, regardant monter, du fond de l'inconnu, le
+grand &eacute;panouissement du r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Dieu est d&eacute;bonnaire, et ce sont d'abord les saints et les saintes. Ils
+naissent pr&eacute;destin&eacute;s, des voix les annoncent, leurs m&egrave;res ont des songes
+&eacute;clatants. Tous sont beaux, forts, victorieux. De grandes lueurs les
+environnent, leur visage resplendit. Dominique a une &eacute;toile au front.
+Ils lisent dans l'intelligence des hommes, r&eacute;p&egrave;tent &agrave; voix haute ce
+qu'on pense. Ils ont le don de proph&eacute;tie, et leurs pr&eacute;dictions toujours
+se r&eacute;alisent. Leur nombre est infini, il y a des &eacute;v&ecirc;ques et des moines,
+des vierges et des prostitu&eacute;es, des mendiants et des seigneurs de race
+royale, des ermites nus mangeant des racines, des vieillards avec des
+biches dans des cavernes. Leur histoire &agrave; tous est la m&ecirc;me, ils
+grandissent pour le Christ, croient en lui, refusent de sacrifier aux
+faux dieux, sont tortur&eacute;s et meurent pleins de gloire. Les pers&eacute;cutions
+lassent les empereurs. Andr&eacute;, mis en croix, pr&ecirc;che pendant deux jours &agrave;
+vingt mille personnes. Des conversions en masse se produisent, quarante
+mille hommes sont baptis&eacute;s d'un coup. Quand les foules ne se
+convertissent pas devant les miracles, elles s'enfuient &eacute;pouvant&eacute;es. On
+accuse les saints de magie, on leur pose des &eacute;nigmes qu'ils
+d&eacute;brouillent, on les met aux prises avec les docteurs qui restent muets.
+D&egrave;s qu'on les am&egrave;ne dans les temples pour sacrifier, les idoles sont
+renvers&eacute;es d'un souffle et se brisent. Une vierge noue sa ceinture au
+cou de V&eacute;nus, qui tombe en poudre. La terre trembl&eacute;, le temple de Diane
+s'effondre, frapp&eacute; du tonnerre; et les peuples se r&eacute;voltent, des guerres
+civiles &eacute;clatent. Alors, souvent, les bourreaux demandent le bapt&ecirc;me,
+les rois s'agenouillent aux pieds des saints en haillons, qui ont
+&eacute;pous&eacute; la pauvret&eacute;. Sabine s'enfuit de la maison paternelle. Paule
+abandonne ses cinq enfants et se prive de bains. Des mortifications, des
+je&ucirc;nes les purifient. Ni froment, ni huile. Germain r&eacute;pand de la cendre
+sur ses aliments. Bernard ne distingue plus les mets, ne reconna&icirc;t que
+le go&ucirc;t de l'eau pure. Agathon garde trois ans une pierre dans sa
+bouche. Augustin se d&eacute;sesp&egrave;re d'avoir p&eacute;ch&eacute;, en prenant de la
+distraction &agrave; regarder un chien courir. La prosp&eacute;rit&eacute;, la sant&eacute; sont en
+m&eacute;pris, la joie commence aux privations qui tuent le corps. Et c'est
+ainsi que, triomphants, ils vivent dans des jardins o&ugrave; les fleurs sont
+des astres, o&ugrave; les feuilles des arbres chantent. Ils exterminent des
+dragons, ils soul&egrave;vent des temp&ecirc;tes et les apaisent, ils sont ravis en
+extase &agrave; deux coud&eacute;es du sol. Des dames veuves pourvoient &agrave; leurs
+besoins pendant leur vie, re&ccedil;oivent en r&ecirc;ve l'avis d'aller les
+ensevelir, quand ils sont morts. Des histoires extraordinaires leur
+arrivent, des aventures merveilleuses, aussi belles que des romans. Et,
+apr&egrave;s des centaines d'ann&eacute;es, lorsqu'on ouvre leurs tombeaux, il s'en
+&eacute;chappe des odeurs suaves.</p>
+
+<p>Puis, en face des saints, voici les diables, les diables innombrables.
+&laquo;Ils volent souvent aux environs de nous comme mouches et remplissent
+l'air sans nombre. L'air est aussi plein de diables et de mauvais
+esprits: comme les rayons du soleil sont pleins d'atomes, c'est poudre
+menue.&raquo; Et la bataille s'engage, &eacute;ternelle. Toujours les saints sont
+victorieux, et toujours ils doivent recommencer la victoire. Plus on
+chasse de diables, plus il en revient. On en compte six mille six cent
+soixante-six dans le corps d'une seule femme, que Fortunat d&eacute;livre. Ils
+s'agitent, ils parlent et crient par la voix des poss&eacute;d&eacute;s, dont ils
+secouent les flancs d'une temp&ecirc;te. Ils entrent en eux par le nez, par
+les oreilles, par la bouche, et ils en sortent avec des rugissements,
+apr&egrave;s des jours d'effroyables luttes. &Agrave; chaque d&eacute;tour des routes, un
+poss&eacute;d&eacute; se vautre, un saint qui passe livre bataille.</p>
+
+<p>Basile, pour sauver un jeune homme, se bat corps &agrave; corps.</p>
+
+<p>Pendant toute une nuit, Macaire, couch&eacute; parmi les tombeaux, est assailli
+et se d&eacute;fend. Les anges eux-m&ecirc;mes, au chevet des morts, en sont r&eacute;duits,
+pour avoir les &acirc;mes, &agrave; rouer les d&eacute;mons de coups. D'autres fois, ce ne
+sont que des assauts d'intelligence et d'esprit. On plaisante, on joue
+au plus fin, l'ap&ocirc;tre Pierre et Simon le Magicien luttent de miracles.
+Satan, qui r&ocirc;de, rev&ecirc;t toutes les formes, se d&eacute;guise en femme, va
+jusqu'&agrave; prendre la ressemblance des saints. Mais, d&egrave;s qu'il est vaincu,
+il appara&icirc;t dans sa laideur: &laquo;Un chat noir, plus grand qu'un chien, les
+yeux gros et flamboyants, la langue longue jusques au nombril large et
+sanglante, la queue torse et lev&eacute;e en haut en d&eacute;montrant son derri&egrave;re,
+duquel il assoit l'horrible punaise.&raquo; Il est l'unique pr&eacute;occupation, la
+grande haine. On en a peur et on le raille. On n'est pas m&ecirc;me honn&ecirc;te
+avec lui. Au fond, malgr&eacute; l'appareil f&eacute;roce de ses chaudi&egrave;res, il reste
+l'&eacute;ternelle dupe. Tous les pactes qu'il passe lui sont arrach&eacute;s par la
+violence ou la ruse. Des femmes d&eacute;biles le terrassent, Marguerite lui
+&eacute;crase la t&ecirc;te de son pied, Julienne lui cr&egrave;ve les flancs &agrave; coups de
+cha&icirc;ne. Une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; s'en d&eacute;gage, un d&eacute;dain du mal puisqu'il est
+impuissant, une certitude du bien puisque la vertu est souveraine. Il
+suffit de se signer, le diable ne peut rien, hurle et dispara&icirc;t. Quand
+une vierge fait le signe de la croix, tout l'enfer croule. Alors, dans
+ce combat des saints et des saintes contre Satan, se d&eacute;roulent les
+effroyables supplices des pers&eacute;cutions.</p>
+
+<p>Les bourreaux exposent aux mouches les martyrs enduits de miel; les font
+marcher pieds nus sur du verre cass&eacute; et sur des charbons ardents; les
+descendent dans des fosses avec des reptiles; les flagellent &agrave; coups de
+fouets munis de boules de plomb; les clouent vivants dans des cercueils,
+qu'ils jettent &agrave; la mer; les pendent par les cheveux, puis les allument;
+arrosent leurs plaies de chaux vive, de poix bouillante, de plomb
+fondues assoient sur des si&egrave;ges de bronze chauff&eacute;s &agrave; blanc; leur
+enfoncent autour du cr&acirc;ne des casques rougis; leur br&ucirc;lent les flancs
+avec des torches, rompent les cuisses sur des enclumes, arrachent les
+yeux, coupent la langue, cassent les doigts l'un apr&egrave;s l'autre. Et la
+souffrance ne compte pas, les saints restent pleins de m&eacute;pris, ont une
+h&acirc;te, une all&eacute;gresse &agrave; souffrir davantage. Un continuel miracle
+d'ailleurs les prot&egrave;ge, ils fatiguent les bourreaux. Jean boit du poison
+et n'en est pas incommod&eacute;. S&eacute;bastien sourit, h&eacute;riss&eacute; de fl&egrave;ches.
+D'autres fois, les fl&egrave;ches restent suspendues en l'air, &agrave; droite et &agrave;
+gauche du martyr; ou, lanc&eacute;es par l'archer, elles reviennent sur elles
+m&ecirc;mes et lui cr&egrave;vent les yeux. Ils boivent le plomb fondu comme de l'eau
+glac&eacute;e. Des lions se prosternent et l&egrave;chent leurs mains, ainsi que des
+agneaux. Le gril de saint Laurent lui est d'une fra&icirc;cheur agr&eacute;able. Il
+crie: &laquo;Malheur, tu as pris une partie, retourne l'autre et puis mange,
+car elle est assez R&ocirc;tie.&raquo; C&eacute;cile, mise en un bain tout bouillant, &laquo;est
+toute ainsi comme en un froid lieu et ne sentit qu'un peu de sueur&raquo;.</p>
+
+<p>Christine d&eacute;concerte les supplices: son p&egrave;re la fait battre par douze
+hommes qui succombent de fatigue; un autre bourreau lui succ&egrave;de,
+l'attache sur une roue, allume du feu dessous, et la flamme s'&eacute;tend,
+d&eacute;vore quinze cents personnes; il la jette &agrave; la mer, une pierre au col,
+mais les anges la soutiennent, J&eacute;sus vient la baptiser en personne, puis
+la confie &agrave; saint Michel pour qu'il la ram&egrave;ne &agrave; terre; un autre bourreau
+enfin l'enferme avec des vip&egrave;res qui s'enroulent d'une caresse &agrave; sa
+gorge, la laisse cinq jours dans un four, o&ugrave; elle chante, sans &eacute;prouver
+aucun mal. Vincent, qui en subit plus encore, ne parvient pas &agrave;
+souffrir: on lui rompt les membres; on lui d&eacute;chire les c&ocirc;tes avec des
+peignes de fer jusqu'&agrave; ce que les entrailles sortent; on le larde
+d'aiguilles; on le jette sur un brasier que ses plaies inondent de sang;
+on le remet en prison, les pieds clou&eacute;s contre un poteau; et, d&eacute;pec&eacute;,
+r&ocirc;ti, le ventre ouvert, il vit toujours; et ses tortures sont chang&eacute;es
+en suavit&eacute; de fleurs, une grande lumi&egrave;re emplit le cachot; des anges
+chantent avec lui, sur une couche de roses. Le doux son du chant et la
+suave odeur des fleurs s'entendirent par dehors, et quand les gardes
+eurent vus, ils se convertirent &agrave; la foi, et quand Dacien entendit cette
+chose, il fut tout pris et dis: &laquo;Que lui ferons nous plus, nous sommes
+vaincus.&raquo; Tel est le cri des tourmenteurs, cela ne peut finir que par
+leur conversion ou par leur mort. Leurs mains sont frapp&eacute;es de
+paralysie. Ils p&eacute;rissent violemment, des ar&ecirc;tes de poisson les
+&eacute;tranglent, des coups de foudre les &eacute;crasent, leurs chars se brisent. Et
+les cachots des saints resplendissent tous, Marie et les ap&ocirc;tres y
+p&eacute;n&egrave;trent &agrave; l'aise, au travers des murs.</p>
+
+<p>Des secours continuels, des apparitions descendent du ciel ouvert, o&ugrave;
+Dieu se montre, tenant une couronne de pierreries.</p>
+
+<p>Aussi la mort est-elle joyeuse, ils la d&eacute;fient, les parents se
+r&eacute;jouissent, lorsqu'un des leurs succombe. Sur le mont Ararat, dix mille
+crucifi&eacute;s expirent. Pr&egrave;s de Cologne, les onze mille vierges se font
+massacrer par les Huns. Dans les cirques, les os craquent sous la dent
+des b&ecirc;tes. &Agrave; trois ans, Quirique, que le Saint-Esprit fait parler comme
+un homme, souffre le martyre. Des enfants &agrave; la mamelle injurient les
+bourreaux. Un d&eacute;dain, un d&eacute;go&ucirc;t de la chair, de la loque humaine,
+aiguise la douleur d'une volupt&eacute; c&eacute;leste. Qu'on la d&eacute;chire, qu'on la
+broie, qu'on la br&ucirc;le, cela est bon; encore et encore, jamais elle
+n'agonisera assez; et ils appellent tous le fer, l'&eacute;p&eacute;e dans la gorge,
+qui seule les tue. Eulalie, sur son b&ucirc;cher, au milieu d'une populace
+aveugle qui l'outrage, aspire la flamme pour mourir plus vite. Dieu
+l'exauce, une colombe blanche sort de sa bouche et monte au ciel. &Agrave; ces
+lectures, Ang&eacute;lique s'&eacute;merveillait. Tant d'abominations et cette joie
+triomphale la ravissaient d'aise, au-dessus du r&eacute;el. Mais d'autres coins
+de la L&eacute;gende, plus doux, l'amusaient aussi, les b&ecirc;tes par exemple,
+toute l'arche qui s'y agite.</p>
+
+<p>Elle s'int&eacute;ressait aux corbeaux et aux aigles charg&eacute;s de nourrir les
+ermites. Puis, que de belles histoires sur les lions! le lion serviable
+qui creuse la fosse de Marie l'&Eacute;gyptienne; le lion flamboyant qui garde
+la porte des vilaines maisons, lorsque les proconsuls y font conduire
+les vierges; et encore le lion de J&eacute;r&ocirc;me, &agrave; qui l'on a confi&eacute; un &acirc;ne,
+qui le laisse voler, puis qui le ram&egrave;ne.</p>
+
+<p>Il y avait aussi le loup, frapp&eacute; de contrition, rapportant un pourceau
+d&eacute;rob&eacute;. Bernard excommunie les mouches, lesquelles tombent mortes. Remi
+et Blaise nourrissent les oiseaux &agrave; leur table, les b&eacute;nissent et leur
+rendent la sant&eacute;. Fran&ccedil;ois, &laquo;plein de tr&egrave;s grande simplesse columbine&raquo;,
+les pr&ecirc;che, les exhorte &agrave; aimer Dieu. &laquo;Un oiseau qui se nomme cigale
+&eacute;tait en un figuier, et Fran&ccedil;ois tendit sa main et appela &agrave; lui
+l'oiseau, et tant&ocirc;t il ob&eacute;&icirc;t et vint sur sa main. Et il lui dit: Chante,
+ma s&oelig;ur, et loue notre Seigneur. Et donc chanta incontinent, et ne s'en
+alla devant quelle eut cong&eacute;.&raquo; C'&eacute;tait l&agrave;, pour Ang&eacute;lique, un continuel
+sujet de r&eacute;cr&eacute;ation, qui lui donnait l'id&eacute;e d'appeler les hirondelles,
+curieuse de voir si elles viendraient. Ensuite, il y avait des histoires
+qu'elle ne pouvait relire sans &ecirc;tre malade, tant elle riait. Christophe,
+le bon g&eacute;ant, qui porta J&eacute;sus, l'&eacute;gayait aux larmes. Elle &eacute;touffait, &agrave;
+la m&eacute;saventure du gouverneur avec les trois chambri&egrave;res d'Anastasie,
+quand il va les trouver dans la cuisine et qu'il baise les po&ecirc;les et
+les chaudrons, en croyant les embrasser. &laquo;Il s'assit dehors tr&egrave;s noir et
+tr&egrave;s laid et ses v&ecirc;tements d&eacute;faits. Et quant ses serviteurs qui
+l'attendaient dehors le virent ainsi tourn&eacute;, si se pens&egrave;rent qu'il &eacute;tait
+tourn&eacute; en diable. Lors le battirent de verges et s'enfuirent et le
+laiss&egrave;rent tout seul.&raquo; Mais o&ugrave; le fou rire la prenait, c'&eacute;tait lorsqu'on
+tapait sur le diable, Julienne surtout, qui, tent&eacute;e par lui dans son
+cachot, lui administra une si extraordinaire racl&eacute;e avec sa cha&icirc;ne.
+&laquo;Alors commanda le Pr&eacute;vost que Julienne fut amen&eacute;e, et quand elle
+s'assit elle tra&icirc;nait le diable apr&egrave;s elle, et il pria disant: Ma dame
+Julienne, ne me faites plus de mal. Si le tra&icirc;na ainsi par tout le
+march&eacute;, et apr&egrave;s le jeta en une fosse.&raquo; Ou encore elle r&eacute;p&eacute;tait aux
+Hubert, en brodant, des l&eacute;gendes plus int&eacute;ressantes que des contes de
+f&eacute;es. Elle les avait lues tant de fois, qu'elle les savait par c&oelig;ur: la
+l&eacute;gende des Sept Dormants, qui, fuyant la pers&eacute;cution, mur&eacute;s dans une
+caverne, y dormirent trois cent soixante-dix-sept ans, et dont le r&eacute;veil
+&eacute;tonna si fort l'empereur Th&eacute;odose; la l&eacute;gende de saint Cl&eacute;ment, des
+aventures sans fin, impr&eacute;vues et attendrissantes, toute une famille, le
+p&egrave;re, la m&egrave;re, les trois fils, s&eacute;par&eacute;s par de grands malheurs et
+finalement r&eacute;unis, &agrave; travers les plus beaux miracles. Ses pleurs
+coulaient, elle en r&ecirc;vait la nuit, elle revivait plus que dans ce monde
+tragique et triomphant du prodige, au pays surnaturel de toutes les
+vertus, r&eacute;compens&eacute;es de toutes les joies.</p>
+
+<p>Lorsque Ang&eacute;lique fit sa premi&egrave;re communion, il lui sembla qu'elle
+marchait comme les saintes, &agrave; deux coud&eacute;es de terre.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait une jeune chr&eacute;tienne de la primitive &Eacute;glise, elle se
+remettait aux mains de Dieu, ayant appris dans le livre qu'elle ne
+pouvait &ecirc;tre, sauv&eacute;e sans la gr&acirc;ce. Les Hubert pratiquaient, simplement
+la messe le dimanche, la communion aux grandes f&ecirc;tes; et cela avec la
+foi tranquille des humbles, un peu aussi par tradition et pour leur
+client&egrave;le, les chasubliers ayant de p&egrave;re en fils fait leurs p&acirc;ques.
+Hubert, lui, s'interrompait parfois de tendre un m&eacute;tier, pour &eacute;couter
+l'enfant lire ses l&eacute;gendes, dont il fr&eacute;missait avec elle, les cheveux
+envol&eacute;s au l&eacute;ger souffle de l'invisible. Il avait de sa passion, il
+pleura, lorsqu'il la vit en robe blanche. Cette journ&eacute;e fut comme un
+songe, tous les deux revinrent de l'&eacute;glise, &eacute;tonn&eacute;s et las. Il fallut
+qu'Hubertine les grond&acirc;t, le soir, elle raisonnable qui condamnait
+l'exag&eacute;ration, m&ecirc;me dans les bonnes choses. D&egrave;s lors, elle dut combattre
+le z&egrave;le d'Ang&eacute;lique, surtout l'emportement de charit&eacute; dont celle-ci
+&eacute;tait prise. Fran&ccedil;ois avait la pauvret&eacute; pour ma&icirc;tresse, Julien
+l'Aum&ocirc;nier appelait les pauvres ses seigneurs, Gervais et Protais leur
+lavaient les pieds, Martin partageait avec eux son manteau. Et l'enfant,
+&agrave; l'exemple de Luce, voulait tout vendre pour tout donner. Elle s'&eacute;tait
+d&eacute;pouill&eacute;e d'abord de ses menues affaires, ensuite elle avait commenc&eacute; &agrave;
+piller la maison. Mais le comble devint qu'elle donnait &agrave; des indignes,
+sans discernement, les mains ouvertes. Un soir, le surlendemain de la
+premi&egrave;re communion, r&eacute;primand&eacute;e pour avoir jet&eacute; par la fen&ecirc;tre du linge
+&agrave; une ivrognesse, elle retomba dans ses anciennes violences, elle eut un
+acc&egrave;s terrible. Puis, &eacute;cras&eacute;e de honte, malade, elle garda le lit trois
+jours.</p>
+
+<p>Cependant, les semaines, les mois coulaient. Deux ann&eacute;es s'&eacute;taient
+pass&eacute;es, Ang&eacute;lique avait quatorze ans et devenait femme.</p>
+
+<p>Quand elle lisait la L&eacute;gende, ses oreilles bourdonnaient, le sang
+battait dans les petites veines bleues de ses tempes; et, maintenant,
+elle se prenait d'une tendresse fraternelle pour les vierges.</p>
+
+<p>Virginit&eacute; est s&oelig;ur des anges, possession de tout bien, d&eacute;faite du
+diable, seigneurie de foi. Elle donne la gr&acirc;ce, elle est l'invincible
+perfection. Le Saint-Esprit rend Luce si pesante, que mille hommes et
+cinq paires de b&oelig;ufs, sur l'ordre du proconsul, ne peuvent la tra&icirc;ner &agrave;
+un mauvais lieu. Un gouverneur, qui veut embrasser Anastasie, devient
+aveugle. Dans les supplices, la candeur des vierges &eacute;clate, leurs chairs
+tr&egrave;s blanches, labour&eacute;es par les peignes de fer, laissent ruisseler des
+fleuves de lait, au lieu de sang. &Agrave; dix reprises, revient l'histoire de
+la jeune chr&eacute;tienne, fuyant sa famille, cach&eacute;e sous une robe de moine,
+qu'on accuse d'avoir mis &agrave; mal une fille du voisinage, qui souffre la
+calomnie sans se disculper, puis qui triomphe, dans la brusque
+r&eacute;v&eacute;lation de son sexe innocent. Eug&eacute;nie est ainsi amen&eacute;e devant un
+juge, reconna&icirc;t son p&egrave;re, d&eacute;chire sa robe et se montre. &Eacute;ternellement,
+le combat de la chastet&eacute; recommence, toujours les aiguillons
+renaissent. Aussi la peur de la femme est-elle la sagesse des saints. Ce
+monde est sem&eacute; de pi&egrave;ges, les ermites vont au d&eacute;sert, o&ugrave; il n'y a pas de
+femmes.</p>
+
+<p>Ils luttent effroyablement, se flagellent, se jettent nus dans les
+ronces et sur la neige. Un solitaire, aidant sa m&egrave;re &agrave; traverser un gu&eacute;,
+se couvre les doigts de son manteau. Un martyr, attach&eacute;, tent&eacute; par une
+fille, coupe avec les dents sa langue, qu'il lui crache au visage.
+Fran&ccedil;ois d&eacute;clare qu'il n'a pas de plus grand ennemi que son corps.
+Bernard crie au voleur! au voleur! pour se d&eacute;fendre contre une dame, son
+h&ocirc;tesse. Une femme, &agrave; qui le pape L&eacute;on donne l'hostie, le baise &agrave; la
+main; et il se tranche le poignet, et la Vierge Marie remet la main en
+place. Tous glorifient la s&eacute;paration des &eacute;poux. Alexis, tr&egrave;s riche,
+mari&eacute;, instruit sa femme dans la chastet&eacute;, puis s'en va. On ne s'&eacute;pouse
+que pour mourir. Justine, tourment&eacute;e &agrave; la vue de Cyprien, r&eacute;siste, le
+convertit, et marche avec lui au supplice. C&eacute;cile, aim&eacute;e d'un ange,
+r&eacute;v&egrave;le ce secret, le soir des noces, &agrave; Val&eacute;rien, son mari, qui veut bien
+ne pas la toucher et recevoir le bapt&ecirc;me, afin de voir l'ange. &laquo;Il
+trouva en sa chambre C&eacute;cile parlant &agrave; l'ange, et l'ange tenait en sa
+main deux couronnes de roses, et les bailla lune &agrave; C&eacute;cile et l'autre &agrave;
+Val&eacute;rien, et dit: Gardez ces couronnes du c&oelig;ur et de corps sans
+macule.&raquo; La mort est plus forte que l'amour, c'est un d&eacute;fi de
+l'existence. Hilaire prie Dieu d'appeler au ciel sa fille Apia, pour
+qu'elle ne se marie point; elle meurt, et la m&egrave;re demande au p&egrave;re de la
+faire appeler &eacute;galement; ce qui est fait. La Vierge Marie, elle-m&ecirc;me,
+enl&egrave;ve aux femmes leurs fianc&eacute;s. Un noble, parent du roi de Hongrie,
+renonce &agrave; une jeune fille d'une beaut&eacute; merveilleuse, d&egrave;s que Marie entre
+en lutte. &laquo;Soudainement apparut notre Dame &agrave; lui disant: Si je suis si
+belle comme tu dis, pourquoi me laisses-tu pour une autre?&raquo; et il se
+fiance &agrave; elle.</p>
+
+<p>Parmi toutes ces saintes, Ang&eacute;lique eut ses pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es, celles dont les
+le&ccedil;ons allaient jusqu'&agrave; son c&oelig;ur, qui la touchaient au point de la
+corriger. Ainsi, la sage Catherine, n&eacute;e dans la pourpre, l'enchantait
+par la science universelle de ses dix-huit ans, lorsqu'elle dispute avec
+les cinquante rh&eacute;teurs et grammairiens, que lui oppose l'empereur
+Maxime. Elle les confond, les r&eacute;duit au silence. &laquo;Ils furent &eacute;bahis et
+ne surent que dire, mais se turent tous. Et l'empereur les bl&acirc;ma pour ce
+qu'il se soient laissaient vaincre si laidement d'une pucelle.&raquo; Les,
+cinquante alors vont lui d&eacute;clarer qu'ils se convertissent. &laquo;Et donc
+quant le tyran entendit ceci, il fut tout pris de grande forcenerie et
+commanda qu'il fussent tous amen&eacute;s au milieu de la cit&eacute;.&raquo; &Agrave; ses yeux,
+Catherine &eacute;tait la savante invincible, aussi fi&egrave;re et &eacute;clatante de
+sagesse que de beaut&eacute;, celle qu'elle aurait voulu &ecirc;tre, pour convertir
+les hommes et se faire nourrir en prison par une colombe, avant d'avoir
+la t&ecirc;te tranch&eacute;e. Mais surtout &Eacute;lisabeth, la fille du roi de Hongrie,
+lui devenait un continuel enseignement. &Agrave; chacune des r&eacute;voltes de son
+orgueil, lorsque la violence l'emportait, elle songeait &agrave; ce mod&egrave;le de
+douceur et de simplicit&eacute;, pieuse &agrave; cinq ans, refusant de jouer, se
+couchant par terre pour rendre hommage &agrave; Dieu, plus tard &eacute;pouse
+ob&eacute;issante et mortifi&eacute;e du landgrave de Thuringe, montrant &agrave; son &eacute;poux
+un visage gai que des larmes inondaient toutes les nuits, enfin veuve
+continente, chass&eacute;e de ses &Eacute;tats, heureuse de mener la vie d'une
+pauvresse. &laquo;Sa vesture estoit si vile quelle portoit ung manteau gris
+alonge de autre couleur de drap. Les manches de sa cotte estoient
+rompues et ramend&eacute;es d'autre couleur.&raquo; Le roi, son p&egrave;re, l'envoie
+chercher par un comte. &laquo;Et quant le comte la veit en tel habit et
+fillant, il se escria de douleur et de merveilles, et dist: Oncques
+fille de roy ne apparut en tel habit, ne ne fut veue filler laine.&raquo; Elle
+est la parfaite humilit&eacute; chr&eacute;tienne qui vit de pain noir avec les
+mendiants, panse leurs plaies sans d&eacute;go&ucirc;t, porte leurs v&ecirc;tements
+grossiers, dort sur la terre dure, suit les processions pieds nus.</p>
+
+<p>&laquo;Elle lavoit aucunes fois les escueles et les vaisseaulx de la cuysine,
+et se mussoit et cachoit que les chambrieres ne l'en d&eacute;tournassent, et
+disoit: Si je eusse trouve une autre vie plus despite, je leusse
+prinse.&raquo; De sorte qu'Ang&eacute;lique, raidie de col&egrave;re autrefois, lorsqu'on
+lui faisait laver la cuisine, s'ing&eacute;niait maintenant &agrave; des besognes
+basses, quand elle se sentait tourment&eacute;e du besoin de domination. Enfin,
+plus que Catherine, plus qu'&Eacute;lisabeth, plus que toutes, une sainte lui
+&eacute;tait ch&egrave;re, Agn&egrave;s, l'enfant martyre. Son c&oelig;ur tressaillait, en la
+retrouvant dans la L&eacute;gende, cette vierge, v&ecirc;tue de sa chevelure, qui
+l'avait prot&eacute;g&eacute;e sous la porte de la cath&eacute;drale. Quelle flamme de pur
+amour! comme elle repousse le fils du gouverneur qui l'accoste au sortir
+de l'&eacute;cole! &laquo;Da! hors de moy, pasteur de mort, commencement de peche et
+nourrissement de felonie.&raquo; Comme elle c&eacute;l&egrave;bre l'amant! &laquo;Jayme celluy
+duquel la mere est Vierge et le pere ne congneut oncque femme, de la
+beaulte duquel le soleil et lune sesmerveillent, par l'odeur duquel les
+morts revivent.&raquo; Et, quand Aspasien commande qu'on lui mette &laquo;ung glayve
+parmy la gorge&raquo;, elle monte au paradis s'unir &agrave; &laquo;son espoux blanc et
+vermeil&raquo;. Depuis quelques mois surtout, &agrave; des heures troubles, lorsque
+des chaleurs de sang lui battaient les tempes, Ang&eacute;lique l'&eacute;voquait,
+l'implorait; et, tout de suite, il lui semblait &ecirc;tre rafra&icirc;chie. Elle la
+voyait continuellement &agrave; son entour, elle se d&eacute;sesp&eacute;rait de faire
+souvent, de penser des choses, dont elle la sentait f&acirc;ch&eacute;e. Un soir
+qu'elle se baisait les mains, ainsi qu'elle en prenait parfois encore le
+plaisir, elle devint brusquement tr&egrave;s rouge et se tourna, confuse, bien
+qu'elle f&ucirc;t seule, ayant compris que la sainte l'avait vue.</p>
+
+<p>Agn&egrave;s &eacute;tait la gardienne de son corps.</p>
+
+<p>&Agrave; quinze ans, Ang&eacute;lique fut ainsi une adorable fille. Certes, ni la vie
+clo&icirc;tr&eacute;e et travailleuse, ni l'ombre douce de la cath&eacute;drale, ni la
+L&eacute;gende aux belles saintes, n'avaient fait d'elle un ange, une cr&eacute;ature
+d'absolue perfection. Toujours des fougues l'emportaient, des fautes se
+d&eacute;claraient, par des &eacute;chapp&eacute;es impr&eacute;vues, dans des coins d'&acirc;me qu'on
+avait n&eacute;glig&eacute; de murer.</p>
+
+<p>Mais elle se montrait si honteuse alors, elle aurait tant voulu &ecirc;tre
+parfaite! et elle &eacute;tait si humaine, si vivante, si ignorante et pure au
+fond! En revenant d'une des grandes courses que les Hubert se
+permettaient deux fois l'an, le lundi de la Pentec&ocirc;te et le jour de
+l'Assomption, elle avait arrach&eacute; un &eacute;glantier, puis s'&eacute;tait amus&eacute;e &agrave; le
+replanter dans l'&eacute;troit jardin. Elle le taillait, l'arrosait; il y
+repoussait plus droit, il y donnait des &eacute;glantines plus larges, d'une
+odeur fine; ce qu'elle guettait, avec sa passion habituelle, r&eacute;pugnant &agrave;
+le greffer pourtant, voulant voir si un miracle ne lui ferait pas porter
+des roses. Elle dansait &agrave; l'entour, elle r&eacute;p&eacute;tait d'un air ravi: &laquo;C'est
+moi! c'est moi!&raquo; Et, si on la plaisantait sur son rosier de grand
+chemin, elle en riait elle-m&ecirc;me, un peu p&acirc;le, des larmes au bord des
+paupi&egrave;res.</p>
+
+<p>Ses yeux couleur de violette s'&eacute;taient encore adoucis, sa bouche
+s'entrouvrait, d&eacute;couvrait les petites dents blanches, dans l'ovale
+allong&eacute; du visage, que les cheveux blonds, d'une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de lumi&egrave;re,
+nimbaient d'or. Elle avait grandi, sans devenir fluette, le cou et les
+&eacute;paules toujours d'une gr&acirc;ce fi&egrave;re, la gorge ronde, la taille souple; et
+gaie, et saine, une beaut&eacute; rare, d'un charme infini, o&ugrave; fleurissaient la
+chair innocente et l'&acirc;me chaste.</p>
+
+<p>Les Hubert, chaque jour, se prenaient pour elle d'une affection plus
+vive. L'id&eacute;e leur &eacute;tait venue &agrave; tous deux de l'adopter. Seulement, ils
+n'en disaient rien, de peur d'&eacute;veiller leur &eacute;ternel regret. Aussi, le
+matin o&ugrave; le mari se d&eacute;cida, dans leur chambre, la femme, tomb&eacute;e sur une
+chaise, fondit-elle en sanglots. Adopter cette enfant, n'&eacute;tait-ce pas
+renoncer &agrave; en avoir jamais un? Certes, il n'y fallait plus gu&egrave;re
+compter, &agrave; leur &acirc;ge; et elle consentit, vaincue par la bonne pens&eacute;e d'en
+faire sa fille.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, quand ils lui en parl&egrave;rent, leur sauta au cou, &eacute;trangla de
+larmes. C'&eacute;tait chose entendue, elle resterait avec eux, dans cette
+maison toute pleine d'elle maintenant, rajeunie de sa jeunesse, rieuse
+de son rire. Mais, d&egrave;s la premi&egrave;re d&eacute;marche, un obstacle les consterna.
+Le juge de paix, M. Grandsire, consult&eacute;, leur expliqua la radicale
+impossibilit&eacute; de l'adoption, la loi exigeant que l'adopt&eacute; soit majeur.
+Puis, comme il voyait leur chagrin, il leur sugg&eacute;ra l'exp&eacute;dient de la
+tutelle officieuse: tout individu, &acirc;g&eacute; de plus de cinquante ans, peut
+s'attacher un mineur de moins de quinze ans, par un titre l&eacute;gal, en
+devenant son tuteur officieux. Les &acirc;ges y &eacute;taient, ils accept&egrave;rent,
+enchant&eacute;s; et m&ecirc;me il fut convenu qu'ils conf&eacute;reraient ensuite
+l'adoption &agrave; leur pupille, par voie testamentaire, ainsi que le Code le
+permet. M. Grandsire se chargea de la demande du mari et de
+l'autorisation de la femme, puis se mit en rapport avec le directeur de
+l'Assistance publique, tuteur de tous les enfants assist&eacute;s, dont il
+fallait obtenir le consentement. Il y eut enqu&ecirc;te, enfin les pi&egrave;ces
+furent d&eacute;pos&eacute;es &agrave; Paris, chez le juge de paix d&eacute;sign&eacute;. Et l'on
+n'attendait plus que le proc&egrave;s-verbal, qui constitue l'acte de la
+tutelle officieuse, lorsque les Hubert furent pris d'un scrupule tardif.
+Avant d'adopter ainsi Ang&eacute;lique, est-ce qu'ils n'auraient pas d&ucirc; faire
+un effort pour retrouver sa famille? Si la m&egrave;re existait, o&ugrave;
+prenaient-ils le droit de disposer de la fille, sans &ecirc;tre absolument
+certains de son abandon? Puis, au fond, il y avait cet inconnu, cette
+souche g&acirc;t&eacute;e d'o&ugrave; sortait l'enfant peut-&ecirc;tre, qui les inqui&eacute;tait
+autrefois, dont le souci leur revenait &agrave; cette heure. Ils s'en
+tourmentaient tellement, qu'ils n'en dormaient plus.</p>
+
+<p>Brusquement, Hubert fit le Voyage de Paris. C'&eacute;tait une catastrophe,
+dans son existence calme. Il mentit &agrave; Ang&eacute;lique, il parla de la
+n&eacute;cessit&eacute; de sa pr&eacute;sence, pour la tutelle. En vingt quatre heures, il
+esp&eacute;rait tout savoir. Mais, &agrave; Paris, les jours coul&egrave;rent, des obstacles
+se dressaient &agrave; chaque pas, il y passa une semaine, rejet&eacute; des uns aux
+autres, battant le pav&eacute;, &eacute;perdu, pleurant presque. D'abord, &agrave;
+l'Assistance publique, on le re&ccedil;ut fort s&egrave;chement. La r&egrave;gle de
+l'Administration est que les enfants ne soient pas renseign&eacute;s sur leur
+origine, jusqu'&agrave; leur majorit&eacute;. Trois matins de suite, on le renvoya.
+Il dut s'obstiner, s'expliquer dans quatre bureaux, s'enrouer &agrave; se
+pr&eacute;senter comme tuteur officieux, avant qu'un sous-chef, un grand sec,
+voul&ucirc;t bien lui apprendre l'absence absolue de documents pr&eacute;cis.
+L'Administration ne savait rien, une sage-femme avait d&eacute;pos&eacute; l'enfant
+Ang&eacute;lique, Marie, sans nommer la m&egrave;re.</p>
+
+<p>D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, il allait reprendre la route de Beaumont, quand une id&eacute;e le
+ramena une quatri&egrave;me fois, pour demander communication de l'extrait de
+naissance, qui devait porter le nom de la sage-femme. Ce fut toute une
+affaire encore. Enfin, il connut le nom, M<sup>me</sup> Foucart, et il apprit m&ecirc;me
+que cette femme demeurait rue des Deux-&Eacute;cus, en 1850.</p>
+
+<p>Alors, les courses recommenc&egrave;rent. Le bout de la rue des Deux-&Eacute;cus &eacute;tait
+d&eacute;moli, aucun boutiquier des rues voisines ne se rappelait M<sup>me</sup> Foucart.
+Il consulta un annuaire: le nom ne s'y trouvait plus. Les yeux lev&eacute;s,
+guettant les enseignes, il se r&eacute;signa &agrave; monter chez les sages-femmes; et
+ce fut ce moyen qui r&eacute;ussit, il eut la chance de tomber sur une vieille
+dame, laquelle se r&eacute;cria. Comment! si elle connaissait M<sup>me</sup> Foucart! une
+personne d'un si grand m&eacute;rite, qui avait eu bien des malheurs! Elle
+demeurait rue Censier, &agrave; l'autre bout de Paris. Il y courut. L&agrave;,
+instruit par l'exp&eacute;rience, il s'&eacute;tait promis d'agir diplomatiquement.
+Mais M<sup>me</sup> Foucart, une femme &eacute;norme, tass&eacute;e sur des jambes courtes, ne le
+laissa pas d&eacute;ployer en bel ordre les questions qu'il avait pr&eacute;par&eacute;es &agrave;
+l'avance. D&egrave;s qu'il l&acirc;cha les pr&eacute;noms de l'enfant et la date du d&eacute;p&ocirc;t,
+elle partit d'elle m&ecirc;me, elle conta toute l'histoire, dans un flot de
+rancune. Ah! la petite vivait! eh bien, elle pouvait se flatter d'avoir
+pour m&egrave;re une fameuse coquine! Oui, M<sup>me</sup> Sidonie, comme on la nommait
+depuis son veuvage, une femme tr&egrave;s bien apparent&eacute;e, ayant un fr&egrave;re
+ministre, disait-on, ce qui ne l'emp&ecirc;chait pas de faire les plus
+vilains commerces! Et elle expliqua de quelle fa&ccedil;on elle l'avait connue,
+quand la gueuse tenait, rue Saint-Honor&eacute;, un commerce de fruits et
+d'huile de Provence, &agrave; son arriv&eacute;e de Plassans, d'o&ugrave; ils d&eacute;barquaient,
+elle et son mari, pour tenter fortune. Le mari mort et enterr&eacute;, elle
+avait eu une fille quinze mois apr&egrave;s, sans savoir au juste o&ugrave; elle
+l'avait prise, car elle &eacute;tait s&egrave;che comme une factur&eacute;, froide comme un
+prot&ecirc;t, indiff&eacute;rente et brutale comme un recors!... On pardonne une faute,
+mais l'ingratitude! Est-ce que le magasin mang&eacute;, elle, M<sup>me</sup> Foucart, ne
+l'avait pas nourrie pendant ses couches, ne s'&eacute;tait pas d&eacute;vou&eacute;e jusqu'&agrave;
+la d&eacute;barrasser, en portant la petite l&agrave;-bas?</p>
+
+<p>Et, pour r&eacute;compense, lorsqu'elle &eacute;tait, &agrave; son tour, tomb&eacute;e dans la
+peine, elle n'avait pas r&eacute;ussi &agrave; en tirer le mois de la pension, ni m&ecirc;me
+quinze francs pr&ecirc;t&eacute;s de la main &agrave; la main. Aujourd'hui, M<sup>me</sup> Sidonie
+occupait, rue du Faubourg-Poissonni&egrave;re, une petite boutique et trois
+pi&egrave;ces, &agrave; l'entresol, o&ugrave;, sous le pr&eacute;texte de vendre des dentelles, elle
+vendait de tout. Ah! oui, ah! oui, une m&egrave;re de cette esp&egrave;ce, il valait
+mieux ne pas la conna&icirc;tre! Une heure plus tard, Hubert &eacute;tait &agrave; r&ocirc;der
+autour de la boutique de M<sup>me</sup> Sidonie. Il y entrevit une femme maigre,
+blafarde, sans &acirc;ge et sans sexe, v&ecirc;tue d'une robe noire &eacute;lim&eacute;e, tach&eacute;e
+de toutes sortes de trafics louches. Jamais le ressouvenir de sa fille,
+n&eacute;e d'un hasard n'avait d&ucirc; &eacute;chauffer ce c&oelig;ur de courti&egrave;re.
+Discr&egrave;tement, il se renseigna, apprit des choses qu'il ne r&eacute;p&eacute;ta &agrave;
+personne, pas m&ecirc;me &agrave; sa femme. Pourtant, il h&eacute;sitait encore, il revint
+une derni&egrave;re fois passer devant l'&eacute;troit magasin myst&eacute;rieux. Ne
+devait-il point se faire conna&icirc;tre, obtenir un consentement? C'&eacute;tait &agrave;
+lui, honn&ecirc;te homme, de juger s'il avait le droit de trancher ainsi le
+lien, pour toujours.</p>
+
+<p>Brusquement, il tourna le dos, il rentra le soir &agrave; Beaumont.</p>
+
+<p>Hubertine venait justement de savoir, chez M. Grandsire, que le
+proc&egrave;s-verbal, pour la tutelle officieuse, &eacute;tait sign&eacute;. Et, lorsque
+Ang&eacute;lique se jeta dans les bras d'Hubert, il vit bien, &agrave; l'interrogation
+suppliante de ses yeux, qu'elle avait compris le vrai motif de son
+voyage. Alors, simplement, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, ta m&egrave;re est morte.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, pleurante, les embrassa avec passion. Jamais il n'en fut
+reparl&eacute;. Elle &eacute;tait leur fille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2>
+
+
+<p>Cette ann&eacute;e-l&agrave;, le lundi de la Pentec&ocirc;te, les Hubert avaient men&eacute;
+Ang&eacute;lique d&eacute;jeuner aux ruines du ch&acirc;teau d'Hautec&oelig;ur, qui domine le
+Ligneul, &agrave; deux lieues en aval de Beaumont; et, le lendemain, apr&egrave;s
+toute cette journ&eacute;e de plein air, de courses et de rires, lorsque la
+vielle horloge de l'atelier sonna sept heures, la jeune fille dormait
+encore.</p>
+
+<p>Hubertine dut monter frapper &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! paresseuse!... nous avons d&eacute;j&agrave; d&eacute;jeun&eacute;, nous autres.</p>
+
+<p>Vivement Ang&eacute;lique s'habilla, descendit d&eacute;jeuner seule.</p>
+
+<p>Puis, quand elle entra dans l'atelier, o&ugrave; Hubert et sa femme venaient de
+se mettre au travail:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce que je dormais! Et cette chasuble qu'on a promise pour
+dimanche! L'atelier, dont les fen&ecirc;tres donnaient sur le jardin, &eacute;tait
+une vaste pi&egrave;ce, conserv&eacute;e presque intacte dans son &eacute;tat primitif.</p>
+
+<p>Au plafond, les deux ma&icirc;tresses poutres, les trois trav&eacute;es de solives
+apparentes n'avaient pas m&ecirc;me re&ccedil;u de badigeon, tr&egrave;s enfum&eacute;es, mang&eacute;es
+des vers, laissant voir les lattes des entreyous sous les &eacute;clats du
+pl&acirc;tre. Un des corbeaux de pierre qui soutenaient les poutres, portait
+une date, 1463; sans doute la date de la construction. La chemin&eacute;e,
+&eacute;galement en pierre &eacute;miett&eacute;e et disjointe, gardait son &eacute;l&eacute;gance simple,
+avec ses montants &eacute;lanc&eacute;s, ses consoles, sa hotte termin&eacute;e par un
+couronnement; m&ecirc;me, sur la frise, on pouvait distinguer encore, comme
+fondue par l'&acirc;ge, une sculpture na&iuml;ve, un saint Clair, patron des
+brodeurs. Mais la chemin&eacute;e ne servait plus, on avait fait de l'&acirc;tre une
+armoire ouverte, en y posant des planches, o&ugrave; s'empilaient des dessins;
+et c'&eacute;tait maintenant un po&ecirc;le qui chauffait l&agrave; pi&egrave;ce, une grosse
+cloche de fonte, dont le tuyau, apr&egrave;s avoir long&eacute; le plafond, allait
+crever la hotte. Les portes, d&eacute;j&agrave; branlantes, dataient de Louis XIV. Des
+lames de l'ancien parquet achevaient de se pourrir, parmi les feuillets
+plus r&eacute;cents, remis un &agrave; un, &agrave; chaque trou. Il y avait pr&egrave;s de cent ans
+que la peinture jaune des murs tenait, d&eacute;teinte en haut, &eacute;raill&eacute;e dans
+le bas, tach&eacute;e de salp&ecirc;tre. Toutes les ann&eacute;es, on parlait de faire
+repeindre, sans pouvoir s'y d&eacute;cider, par haine du changement.</p>
+
+<p>Hubertine, assise devant le m&eacute;tier o&ugrave; &eacute;tait tendue la chasuble, leva la
+t&ecirc;te en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que, si nous la livrons dimanche, je t'ai promis une bourriche
+de pens&eacute;es pour ton jardin.</p>
+
+<p>Gaiement, Ang&eacute;lique s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.... Oh! je vais m'y mettre!... Mais o&ugrave; donc est mon
+doigtier? Les outils s'envolent, quand on ne travaille plus.</p>
+
+<p>Elle glissa le vieux doigtier d'ivoire &agrave; la seconde phalange de son
+petit doigt, et elle s'assit de l'autre c&ocirc;t&eacute; du m&eacute;tier, en face de la
+fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Depuis le milieu du dernier si&egrave;cle, pas une modification ne s'&eacute;tait
+produite dans l'am&eacute;nagement de l'atelier!... Les modes changeaient, l'art
+du brodeur se transformait, mais on retrouvait encore l&agrave;, scell&eacute;e au
+mur, la chanlatte, la pi&egrave;ce de bois, o&ugrave; s'appuie le m&eacute;tier, qu'un
+tr&eacute;teau mobile porte, &agrave; l'autre bout.</p>
+
+<p>Dans les coins, dormaient des outils antiques: un diligent, avec son
+engrenage et ses brochettes, pour mettre en broche l'or des bobines,
+sans y toucher; un rouet &agrave; main, une sorte de poulie, tordant les fils,
+qu'on fixait au mur; des tambours de toutes grandeurs, garnis de leur
+taffetas et de leur &eacute;clisse, servant &agrave; broder au crochet. Sur une
+planche, &eacute;tait rang&eacute;e une vieille collection d'emporte-pi&egrave;ce pour les
+paillettes; et l'on y voyait aussi une &eacute;pave, un tatignon de cuivre, le
+large chandelier classique des anciens brodeurs. Aux boucles d'un
+r&acirc;telier, fait d'une courroie clou&eacute;e, s'accrochaient des poin&ccedil;ons, des
+maillets, des marteaux, des fers &agrave; d&eacute;couper le v&eacute;lin, des menne-lourd,
+&eacute;bauchoirs de buis pour modeler les fils, &agrave; mesure qu'on les emploie.
+Sous la table de tilleul o&ugrave; l'on d&eacute;coupait, il y avait un grand
+d&eacute;vidoir, dont les deux tourrettes d'osier, mobiles, tendaient un
+&eacute;cheveau de laine rouge. Des colliers de bobines aux soies vives,
+enfil&eacute;s dans une corde, pendaient pr&egrave;s du bahut. Par terre, une
+corbeille &eacute;tait pleine de bobines vides. Une pelote de ficelle venait de
+tomber d'une chaise, d&eacute;roul&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le beau temps, le beau temps! reprit Ang&eacute;lique. Cela fait plaisir
+de vivre.</p>
+
+<p>Et, avant de se pencher sur son travail, elle s'oubliait encore un
+instant, devant la fen&ecirc;tre ouverte, par laquelle entrait la radieuse
+matin&eacute;e de mai. Un coin de soleil glissait du comble de la cath&eacute;drale,
+une odeur fra&icirc;che de lilas montait du jardin de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;. Elle souriait,
+&eacute;blouie, baign&eacute;e de printemps.</p>
+
+<p>Puis, dans un sursaut, comme si elle se f&ucirc;t rendormie:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, je n'ai pas d'or &agrave; passer.</p>
+
+<p>Hubert, qui achevait de piquer le d&eacute;calque d'un dessin de chape, alla
+chercher au fond du bahut un &eacute;cheveau, le coupa, effila les deux bouts
+en &eacute;gratignant l'or qui recouvrait la soie; et il apporta l'&eacute;cheveau,
+enferm&eacute; dans une torche de parchemin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien tout?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui. D'un coup d'&oelig;il, elle s'&eacute;tait assur&eacute;e que rien ne manquait
+plus: les broches charg&eacute;es des ors diff&eacute;rents, le rouge, le vert, le
+bleu; les bobines de soies de tous les tons; les paillettes, les
+cannetilles, bouillon ou frisure, dans le p&acirc;t&eacute;, un fond de chapeau
+servant de boire; les longues aiguill&eacute;s fines, les pinces d'acier, les
+d&eacute;s, les ciseaux, la pelote de cire. Tout cela trottait sur le m&eacute;tier
+m&ecirc;me, sur l'&eacute;toffe tendue que prot&eacute;geait un fort papier gris.</p>
+
+<p>Elle avait enfil&eacute; une aiguill&eacute;e d'or &agrave; passer. Mais, d&egrave;s le premier
+point, il cassa, et elle dut effiler de nouveau, en &eacute;gratignant un peu
+de l'or, qu'elle jeta dans le bourriquet, le carton aux d&eacute;chets, qui
+tra&icirc;nait &eacute;galement sur le m&eacute;tier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! enfin! dit-elle, quand elle eut piqu&eacute; son aiguille.</p>
+
+<p>Un grand silence r&eacute;gna. Hubert s'&eacute;tait mis &agrave; tendre un m&eacute;tier. Il avait
+pos&eacute; les deux ensubles sur la chanlatte et sur le tr&eacute;teau, bien en face,
+de fa&ccedil;on &agrave; placer de droit fil la soie cramoisie de la chape,
+qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait les
+lattes dans les mortaises des ensubles, o&ugrave; il les fixait, &agrave; l'aide de
+quatre clous. Puis, apr&egrave;s avoir tr&eacute;liss&eacute; &agrave; droite et &agrave; gauche, il acheva
+de tendre en reculant les clous. On l'entendit taper du bout des doigts
+sur l'&eacute;toff&eacute;, qui r&eacute;sonnait comme un tambour. Ang&eacute;lique &eacute;tait devenue
+une brodeuse rare, d'une adresse et d'un go&ucirc;t dont s'&eacute;merveillaient les
+Hubert. En dehors de ce qu'ils lui avaient appris, elle apportait sa
+passion, qui donnait de la vie aux fleurs, de la foi aux symboles. Sous
+ses mains, la soie et l'or s'animaient, une envol&eacute;e mystique &eacute;lan&ccedil;ait.
+les moindres ornements, elle s'y livrait toute, avec son imagination en
+continuel &eacute;veil, sa croyance au monde de l'invisible.</p>
+
+<p>Certaines de ses broderies avaient tellement remu&eacute; le dioc&egrave;se de
+Beaumont, qu'un pr&ecirc;tre, arch&eacute;ologue, et un autre, amateur de tableaux,
+&eacute;taient venus la voir, en s'extasiant devant ses Vierges, qu'ils
+comparaient aux na&iuml;ves figures des primitifs.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la m&ecirc;me sinc&eacute;rit&eacute;, le m&ecirc;me sentiment de l'au-del&agrave;, comme cercl&eacute;
+dans une perfection minutieuse des d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Elle avait le don du dessin, un vrai miracle qui, sans professeur, rien
+qu'avec ses &eacute;tudes du soir, &agrave; la lampe, lui permettait souvent de
+corriger ses mod&egrave;les, de s'en &eacute;carter, d'aller &agrave; sa fantaisie, cr&eacute;ant de
+la pointe de son aiguille. Aussi les Hubert, qui d&eacute;claraient la science
+du dessin n&eacute;cessaire &agrave; une bonne brodeuse, s'effa&ccedil;aient-ils devant elle,
+malgr&eacute; leur anciennet&eacute; dans la partie. Et il s'en arrivaient modestement
+&agrave; n'&ecirc;tre plus que ses aides, &agrave; la charger de tous les travaux de grand
+luxe, dont ils lui pr&eacute;paraient les dessous.</p>
+
+<p>D'un bout de l'ann&eacute;e &agrave; l'autre, que de merveilles, &eacute;clatantes et
+saintes, lui passaient par les mains! Elle n'&eacute;tait que dans la soie, le
+satin, le velours, les draps d'or et d'argent. Elle brodait des
+chasubles, des &eacute;toles, des manipules, des chapes, des dalmatiques, des
+mitres, des banni&egrave;res, des voiles de calice et de ciboire. Mais,
+surtout, les chasubles revenaient, continuelles, avec leurs cinq
+couleurs: le blanc pour les confesseurs et les vierges, le rouge pour
+les ap&ocirc;tres et les martyrs, le noir pour les morts et les jours de
+je&ucirc;ne, le violet pour les innocents, le vert pour toutes les f&ecirc;tes; et
+l'or aussi, d'un fr&eacute;quent usage, pouvant remplacer le blanc, le rouge et
+le vert. Au centre de la croix, c'&eacute;taient toujours les m&ecirc;mes symboles,
+les chiffres de J&eacute;sus et de Marie, le triangle entour&eacute; de rayons,
+l'agneau, le p&eacute;lican, la colombe, un calice, un ostensoir, un c&oelig;ur
+saignant sous les &eacute;pines; tandis que, dans le montant et dans les bras,
+couraient des ornements ou des fleurs, toute l'ornementation des vieux
+styles, toute la flore des fleurs larges, les an&eacute;mones, les tulipes, les
+pivoines, les grenades, les hortensias. Il ne s'&eacute;coulait pas de saison
+qu'elle ne refit les &eacute;pis et les raisins symboliques, en argent sur le
+noir, en or sur le rouge. Pour les chasubles tr&egrave;s fiches, elle nuan&ccedil;ait
+des tableaux, des t&ecirc;tes de saints, un cadre central, l'Annonciation, la
+Cr&egrave;che, le Calvaire.</p>
+
+<p>Tant&ocirc;t les orfrois &eacute;taient brod&eacute;s sur le fond m&ecirc;me, tant&ocirc;t elle
+rapportait les bandes, soie ou satin, sur du brocart d'or ou du
+velours. Et cette floraison de splendeurs sacr&eacute;es, une &agrave; une, naissait
+de ses doigts minces.</p>
+
+<p>En ce moment, la chasuble &agrave; laquelle travaillait Ang&eacute;lique &eacute;tait une
+chasuble de satin blanc, dont la croix se trouvait faite d'une gerbe de
+lis d'or, entrelac&eacute;e de roses vives, en soie nuanc&eacute;e. Au centre, dans
+une couronne de petites roses d'or mat, le chiffre de Marie rayonnait,
+en or rouge et vert, d'une grande richesse d'ornements.</p>
+
+<p>Depuis une heure qu'elle achevait, au pass&eacute;, les feuilles des petites
+roses d'or, pas une parole n'avait troubl&eacute; le silence. Mais l'aiguill&eacute;e
+cassa de nouveau, elle la renfila &agrave; t&acirc;tons, sous le m&eacute;tier, en ouvri&egrave;re
+adroite. Puis, comme elle avait lev&eacute; la t&ecirc;te, elle parut boire dans une
+longue aspiration tout le printemps qui entrait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura-t-elle, faisait-il beau, hier!... Que c'est bon, le
+soleil!</p>
+
+<p>Hubertine, en train de cirer son fil, hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis moulue, je ne sens plus mes bras: C'est que je n'ai pas
+tes seize ans, et lorsqu'on sort si peu! Tout de suite, pourtant, elle
+se remit au travail. Elle pr&eacute;par&acirc;t les lis, en cousant des coupons de
+v&eacute;lin, aux rep&egrave;res indiqu&eacute;s, pour donner du relief.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ces premiers soleils vous cassent la t&ecirc;te, ajouta Hubert,
+qui, son m&eacute;tier tendu, s'appr&ecirc;tait &agrave; poncer sur la soie la bande de la
+chape.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique &eacute;tait rest&eacute;e les yeux vagues, perdus dans le rayon qui tombait
+d'un arc-boutant de l'&eacute;glise. Et, doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, moi, &ccedil;a m'a rafra&icirc;chie, &ccedil;a m'a d&eacute;lass&eacute;e, toute cette journ&eacute;e
+de grand air.</p>
+
+<p>Elle avait termin&eacute; le petit feuillage d'or, elle se mit &agrave; une des larges
+roses, tenant pr&ecirc;tes autant d'aiguilles enfil&eacute;es que de nuances de soie,
+brodant &agrave; points fendus et rentrants, dans le sens m&ecirc;me du mouvement des
+p&eacute;tales: Et, malgr&eacute; la d&eacute;licatesse de ce travail, les souvenirs de la
+veille qu'elle revivait, tout &agrave; l'heure, dans le silence, d&eacute;bordaient
+maintenant de ses l&egrave;vres, s'&eacute;chappaient si nombreux, qu'elle ne
+tarissait plus. Elle disait le d&eacute;part, la vaste campagne, le d&eacute;jeuner
+l&agrave;-bas, dans les ruines d'Hautec&oelig;ur, sur le dallage d'une salle dont
+les murs &eacute;croul&eacute;s dominaient le Ligneul, coulant en dessous parmi les
+saules, &agrave; cinquante m&egrave;tres. Elle en &eacute;tait pleine, de ces ruines, de ces
+ossements &eacute;pars sous les ronces, qui attestent l'&eacute;normit&eacute; du colosse,
+lorsque, debout, il commandait les deux vall&eacute;es. Le donjon restait, haut
+de soixante m&egrave;tres, d&eacute;couronn&eacute;, fendu, solide malgr&eacute; tout sur ses
+fondations de quinze pieds d'&eacute;paisseur. Deux tours avaient &eacute;galement
+r&eacute;sist&eacute;, la tour de Charlemagne et la tour de David, reli&eacute;es par une
+courtine presque intacte. &Agrave; l'int&eacute;rieur, on retrouvait une partie des
+b&acirc;timents, la chapelle, la salle de justice, des chambres; et cela
+semblait avoir &eacute;t&eacute; b&acirc;ti par des g&eacute;ants, les marches des escaliers, les
+all&egrave;ges des fen&ecirc;tres, les bancs des terrasses, &agrave; une &eacute;chelle d&eacute;mesur&eacute;e
+pour les g&eacute;n&eacute;rations d'aujourd'hui. C'&eacute;tait toute une ville forte, cinq
+cents hommes de guerre pouvaient y soutenir un si&egrave;ge de trente mois,
+sans manquer de munitions ni de vivres. Depuis deux si&egrave;cles, les
+&eacute;glantiers disjoignaient les briques des pi&egrave;ces basses, les lilas et les
+cytises fleurissaient les d&eacute;combres des plafonds effondr&eacute;s, un platane
+avait grandi dans la chemin&eacute;e de la salle des gardes. Mais, quand, au
+soleil couchant, la carcasse du donjon allongeait son ombre sur trois
+lieues de cultures, et que le ch&acirc;teau entier semblait se reconstruire,
+colossal dans les brumes du soir, on en sentait encore l'ancienne
+souverainet&eacute;, la force rude qui en avait fait l'imprenable forteresse
+dont tremblaient jusqu'aux rois de France.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'en suis s&ucirc;re, continua Ang&eacute;lique, c'est habit&eacute; par des &acirc;mes qui
+reviennent, la nuit. On entend toutes sortes de voix, il y a des b&ecirc;tes
+partout qui vous regardent, et j'ai bien vu, en me retournant, lorsque
+nous sommes partis, de grandes figures blanches flotter au-dessus des
+murs.... N'est-ce pas, m&egrave;re, vous qui savez l'histoire du ch&acirc;teau?</p>
+
+<p>Hubertine eut un sourire placide.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des revenants, je n'en ai jamais vu, moi. Mais, en effet, elle
+savait l'histoire, lue dans un livre, et elle dut la raconter de
+nouveau, sur les questions pressantes de la jeune fille.</p>
+
+<p>Le territoire appartenait au si&egrave;ge de Reims, depuis saint Remi, qui le
+tenait de Clovis. Un archev&ecirc;que, S&eacute;verin, dans les premi&egrave;res ann&eacute;es du
+dixi&egrave;me si&egrave;cle, fit &eacute;lever &agrave; Hautec&oelig;ur une forteresse, pour d&eacute;fendre le
+pays contre les Normands, qui remontaient l'Oise, o&ugrave; se d&eacute;verse le
+Ligneul. Au si&egrave;cle suivant, un successeur de S&eacute;verin le donna en fief &agrave;
+Norbert, cadet de la maison de Normandie, moyennant un ceps annuel de
+soixante sous et &agrave; la condition que la ville de Beaumont et son &eacute;glise
+resteraient franches. Ce fut ainsi que Norbert I<sup>er</sup> devint le chef des
+marquis d'Hautec&oelig;ur, dont la fameuse lign&eacute;e, d&egrave;s lors, emplit
+l'histoire. Herv&eacute; IV, excommuni&eacute; deux fois pour ses vols de biens
+eccl&eacute;siastiques, bandit de grandes routes qui &eacute;gorgea de sa main trente
+bourgeois d'un coup, eut sa tour ras&eacute;e par Louis le Gros, auquel il
+avait os&eacute; faire la guerre. Raoul I<sup>er</sup>, qui s'&eacute;tait crois&eacute; avec Philippe
+Auguste, p&eacute;rit devant Saint-Jean d'Acre, d'un coup de lance au c&oelig;ur.
+Mais le plus illustre fut Jean V le Grand, qui, en 1225, reb&acirc;tit la
+forteresse, &eacute;leva en moins de cinq ann&eacute;es ce redoutable ch&acirc;teau
+d'Hautec&oelig;ur, &agrave; l'abri duquel il r&ecirc;va un moment le tr&ocirc;ne de France; et,
+apr&egrave;s avoir &eacute;chapp&eacute; aux massacres de vingt batailles, il mourut dans son
+lit, beau-fr&egrave;re du roi d'&Eacute;cosse. Puis, ce furent F&eacute;licien III, qui alla
+pieds nus &agrave; J&eacute;rusalem, Herv&eacute; VII qui revendiqua ses droits au tr&ocirc;ne
+d'&Eacute;cosse, d'autres encore, puissants et nobles au travers des si&egrave;cles,
+jusqu'&agrave; Jean IX, qui, sous Mazarin, eut la douleur d'assister au
+d&eacute;mant&egrave;lement du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un dernier si&egrave;ge, on fit sauter &agrave; la mine les vo&ucirc;tes des tours et
+du donjon, on incendia les b&acirc;timents, o&ugrave; Charles VI &eacute;tait venu distraire
+sa folie, et que, pr&egrave;s de deux cents ans plus tard, Henri IV avait
+habit&eacute; huit jours avec Gabrielle d'Estr&eacute;es.</p>
+
+<p>Tous ces royaux souvenirs, maintenant, dormaient dans l'herbe.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, sans arr&ecirc;ter son aiguille, &eacute;coutait passionn&eacute;ment, comme si
+la vision de ces grandeurs mortes s'&eacute;tait lev&eacute;e de son m&eacute;tier, &agrave; mesure
+que la rose y naissait, dans la vie tendre des couleurs. Son ignorance
+de l'histoire &eacute;largissait les faits, les reculait au fond d'une
+prodigieuse l&eacute;gende.</p>
+
+<p>Elle en tremblait de foi ravie, le ch&acirc;teau se reconstruisait, montait
+jusqu'aux portes du ciel, les Hautec&oelig;ur &eacute;taient les cousins de la
+Vierge.</p>
+
+<p>&mdash;Et, demanda-t-elle, notre nouvel &eacute;v&ecirc;que, Monseigneur d'Hautec&oelig;ur, est
+alors un descendant de cette famille?</p>
+
+<p>Hubertine r&eacute;pondit que Monseigneur devait &ecirc;tre d'une branche cadette, la
+branche a&icirc;n&eacute;e se trouvant depuis longtemps &eacute;teinte. C'&eacute;tait m&ecirc;me un
+singulier retour, car pendant des si&egrave;cles les marquis d'Hautec&oelig;ur et le
+clerg&eacute; de Beaumont avaient v&eacute;cu en guerre. Vers 1150, un abb&eacute; entreprit
+la construction de l'&eacute;glise, avec les seules ressources de son ordre;
+aussi l'argent manqua-t-il bient&ocirc;t, l'&eacute;difice n'&eacute;tait qu'&agrave; la hauteur
+des vo&ucirc;tes des chapelles lat&eacute;rales, et l'on dut se contenter de couvrir
+la nef d'une toiture en bois. Quatre-vingts ans s'&eacute;croul&egrave;rent, Jean V
+venait de reb&acirc;tir le ch&acirc;teau, lorsqu'il donna trois cent mille livres,
+qui jointes &agrave; d'autres sommes, permirent de continuer l'&eacute;glise. On
+acheva d'&eacute;lever la nef. Les deux tours et la grande fa&ccedil;ade ne furent
+termin&eacute;es que beaucoup plus tard, vers 1430, en plein quinzi&egrave;me si&egrave;cle.
+Pour r&eacute;compenser Jean V de sa largesse, le clerg&eacute; lui avait accord&eacute; le
+droit de s&eacute;pulture, &agrave; lui et &agrave; ses descendants, dans une chapelle de
+l'abside, consacr&eacute;e &agrave; saint Georges, et qui, depuis lors, se nommait la
+chapelle Hautec&oelig;ur. Mais les bons rapports ne pouvaient gu&egrave;re durer, le
+ch&acirc;teau mettait en continuel p&eacute;ril les franchises de Beaumont, sans
+cesse des hostilit&eacute;s &eacute;clataient sur des questions de tribut et de
+pr&eacute;s&eacute;ance. Une surtout, le droit de p&eacute;age dont les seigneurs
+pr&eacute;tendaient frapper la navigation du Ligneul, &eacute;ternisa les querelles,
+lorsque se d&eacute;clara la grande prosp&eacute;rit&eacute; de la ville basse, avec ses
+fabriques de toiles fines.</p>
+
+<p>D&egrave;s cette &eacute;poque, la fortune de Beaumont s'accrut de jour en jour,
+tandis que celle d'Hautec&oelig;ur baissait, jusqu'au moment o&ugrave;, le ch&acirc;teau
+d&eacute;mantel&eacute;, l'&eacute;glise triompha. Louis XIV en fit une cath&eacute;drale, un
+&eacute;v&ecirc;ch&eacute; fut b&acirc;ti dans l'ancien clos des moines; et le hasard voulait,
+aujourd'hui, que justement un Hautec&oelig;ur rev&icirc;nt, comme &eacute;v&ecirc;que, commander
+&agrave; ce clerg&eacute;, toujours debout, qui avait vaincu ses anc&ecirc;tres, apr&egrave;s
+quatre cents ans de lutte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Ang&eacute;lique, Monseigneur a &eacute;t&eacute;
+mari&eacute;. Il a un grand fils de vingt ans, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Hubertine avait pris les ciseaux, pour corriger un des coupons de v&eacute;lin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est l'abb&eacute; Cornille qui m'a cont&eacute; &ccedil;a. Oh! une histoire bien
+triste.... Monseigneur a &eacute;t&eacute; capitaine &agrave; vingt et un ans, sous Charles X.
+&Agrave; vingt-quatre ans, en 1830, il donna sa d&eacute;mission, et l'on pr&eacute;tend que,
+jusqu'&agrave; la quarantaine, il mena une vie dissip&eacute;e, des voyages, des
+aventures, des duels. Puis, un soir, chez des amis, &agrave; la campagne, il
+rencontra la fille du comte de Valen&ccedil;ay, Paule, tr&egrave;s riche,
+miraculeusement belle, qui avait &agrave; peine dix-neuf ans, vingt-deux de
+moins que lui. Il l'aima &agrave; en &ecirc;tre fou, et elle l'adora, on dut h&acirc;ter le
+mariage.</p>
+
+<p>Ce fut alors qu'il racheta les ruines d'Hautec&oelig;ur pour une mis&egrave;re, dix
+mille francs je crois, dans l'intention de r&eacute;parer le ch&acirc;teau, o&ugrave; il
+r&ecirc;vait de s'installer avec sa femme. Pendant neuf mois, ils avaient v&eacute;cu
+cach&eacute;s au fond d'une vieille propri&eacute;t&eacute; de l'Anjou, refusant de voir
+personne, trouvant les heures trop courtes.... Paule eut un fils et
+mourut.</p>
+
+<p>Hubert, en train de tamponner le dessin avec une poncette charg&eacute;e de
+blanc, avait lev&eacute; la t&ecirc;te, tr&egrave;s p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le malheureux, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;On raconte qu'il faillit en mourir, continua Hubertine. Une semaine
+plus tard, il entrait dans les ordres. Il y a vingt ans de cela, et il
+est &eacute;v&ecirc;que aujourd'hui.... Mais ce qu'on ajoute, c'est que, pendant vingt
+ans, il a refus&eacute; de voir son fils, cet enfant qui avait co&ucirc;t&eacute; la vie &agrave;
+sa m&egrave;re. Il s'en &eacute;tait d&eacute;barrass&eacute;, en le pla&ccedil;ant chez un oncle de
+celle-ci, un vieil abb&eacute;, ne voulant pas m&ecirc;me en recevoir des nouvelles,
+t&acirc;chant d'oublier son existence.</p>
+
+<p>Un jour qu'on lui envoyait un portrait du petit, il crut revoir sa ch&egrave;re
+morte, on le trouva sur le plancher, raidi, comme abattu d'un coup de
+marteau.... Et puis, l'&acirc;ge, la pri&egrave;re, ont d&ucirc; apaiser ce grand chagrin,
+car le bon cur&eacute; Comille me disait hier que Monseigneur venait enfin
+d'appeler son fils pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, ayant termin&eacute; la rose, si fra&icirc;che que l'odeur semblait s'en
+exhaler du satin, regardait de nouveau par la fen&ecirc;tre ensoleill&eacute;e, les
+yeux noy&eacute;s d'une r&ecirc;verie. Elle r&eacute;p&eacute;ta &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de Monseigneur....</p>
+
+<p>Hubertine achevait son histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Un jeune homme beau comme un dieu, para&icirc;t-il. Son p&egrave;re d&eacute;sirait en
+faire un pr&ecirc;tre. Mais le vieil abb&eacute; n'a pas voulu, le petit manquant
+tout &agrave; fait de vocation.... Et des millions! cinquante &agrave; ce qu'on
+raconte! Oui, sa m&egrave;re lui aurait laiss&eacute; cinq millions, qui, plac&eacute;s en
+achat de terrains, &agrave; Paris, en repr&eacute;senteraient plus de cinquante
+maintenant. Enfin, riche comme un roi!&mdash;Riche comme un roi, beau comme
+un dieu, r&eacute;p&eacute;ta inconsciemment Ang&eacute;lique, de sa voix de songe.</p>
+
+<p>Et, d'une main machinale, elle prit sur le m&eacute;tier une broche charg&eacute;e de
+fil d'or, pour se mettre &agrave; la broderie en guipure d'un grand lis. Apr&egrave;s
+avoir d&eacute;pass&eacute; la fil du bec de la broche, elle en fixa le bout avec un
+point de soie, au bord m&ecirc;me du v&eacute;lin, qui faisait &eacute;paisseur. Puis,
+travaillant, elle dit encore, sans achever sa pens&eacute;e, perdue dans le
+vague de son d&eacute;sir:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, ce que je voudrais, ce que je voudrais....</p>
+
+<p>Le silence retomba, profond, troubl&eacute; seulement par un chant affaibli qui
+venait de l'&eacute;glise. Hubert ordonnait son dessin, en repassant, avec un
+pinceau, toutes les lignes pointill&eacute;es de la pon&ccedil;ure; et les ornements
+de la chape apparaissaient ainsi, en blanc, sur la soie rouge. Ce fut
+lui qui, de nouveau, parla.</p>
+
+<p>&mdash;Ces temps anciens, c'&eacute;tait si magnifique! Les seigneurs portaient des
+v&ecirc;tements tout raides de broderies. &Agrave; Lyon, on en vendait l'&eacute;toffe
+jusqu'&agrave; six cents livres l'aune. Il faut lire les statuts et ordonnances
+des ma&icirc;tres brodeurs, o&ugrave; il est dit que les brodeurs du roi ont le droit
+de r&eacute;quisitionner par la force arm&eacute;e les ouvri&egrave;res des autres ma&icirc;tres....
+Et nous avions des armoiries: d'azur, &agrave; la fasce diapr&eacute;e d'or,
+accompagn&eacute;e de trois fleurs de lis de m&ecirc;me, deux en chef, une en
+pointe.... Ah! c'&eacute;tait beau, il y a longtemps!</p>
+
+<p>Il se tut, tapa de l'ongle sur le m&eacute;tier, pour en d&eacute;tacher les
+poussi&egrave;res. Puis, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Beaumont, on raconte encore sur les Hautec&oelig;ur une l&eacute;gende que ma
+m&egrave;re me r&eacute;p&eacute;tait souvent, quand j'&eacute;tais petit.... Une peste affreuse
+ravageait la ville, la moiti&eacute; des habitants avait d&eacute;j&agrave; succomb&eacute;, lorsque
+Jean V, celui qui a reb&acirc;ti la forteresse, s'aper&ccedil;ut que Dieu lui
+envoyait le pouvoir de combattre le fl&eacute;au. Alors, il se rendit nu-pieds
+chez les malades, s'agenouilla, les baisa sur la bouche; et, d&egrave;s que ses
+l&egrave;vres les avaient touch&eacute;s, en disant: &laquo;Si Dieu veut, je veux&raquo;, les
+malades &eacute;taient gu&eacute;ris. Voil&agrave; pourquoi ces mots sont rest&eacute;s la devise
+des Hautec&oelig;ur, qui, tous, depuis ce temps, gu&eacute;rissent.</p>
+
+<p>La peste.... Ah! de fiers hommes! une dynastie! Monseigneur, lui, avant
+d'entrer dans les ordres, se nommait Jean XII, et le pr&eacute;nom de son fils
+doit &ecirc;tre &eacute;galement suivi d'un chiffre, comme celui d'un prince.</p>
+
+<p>Chacune de ses paroles ber&ccedil;ait et prolongeait la r&ecirc;verie d'Ang&eacute;lique.
+Elle r&eacute;p&eacute;tait, de la m&ecirc;me voix chantante:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce que je voudrais, moi, ce que je voudrais....</p>
+
+<p>Tenant la broche, sans toucher au fil, elle guipait l'or, en le
+conduisant de droite &agrave; gauche, sur le v&eacute;lin, alternativement, et en le
+fixant, &agrave; chaque retour, avec un point de soie. Le grand lis d'or, peu &agrave;
+peu, fleurissait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce que je voudrais, ce que je voudrais, ce serait d'&eacute;pouser un
+prince.... Un prince que je n'aurais jamais vu, qui viendrait un soir, au
+jour tombant, me prendre par la main et m'emmener dans un palais.... Et
+ce que je voudrais, ce serait qu'il f&ucirc;t tr&egrave;s beau, tr&egrave;s riche, oh! le
+plus beau, le plus riche que la terre e&ucirc;t jamais port&eacute;! Des chevaux que
+j'entendrais hennir sous mes fen&ecirc;tres, des pierreries dont le flot
+ruissellerait sur mes genoux, de l'or, une pluie, un d&eacute;luge d'or, qui
+tomberait de mes deux mains, d&egrave;s que je les ouvrirais.... Et ce que je
+voudrais encore, ce serait que mon prince m'aim&acirc;t &agrave; la folie, afin
+moi-m&ecirc;me de l'aimer comme une folle! Nous serions tr&egrave;s jeunes, tr&egrave;s
+purs et tr&egrave;s nobles, toujours, toujours!...</p>
+
+<p>Hubert, abandonnant son m&eacute;tier, s'&eacute;tait approch&eacute; en souriant; tandis
+qu'Hubertine, amicale, mena&ccedil;ait la jeune fille du doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vaniteuse, ah! gourmande, tu es donc incorrigible?</p>
+
+<p>Te voil&agrave; partie avec ton besoin d'&ecirc;tre reine. Ce r&ecirc;ve-l&agrave;, c'est moins
+vilain que de voler le sucre et de r&eacute;pondre des insolences.</p>
+
+<p>Mais, au fond, va! le diable est dessous, c'est la passion, c'est
+l'orgueil qui parlent.</p>
+
+<p>Gaiement, Ang&eacute;lique la regardait.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, m&egrave;re, qu'est-ce que vous d&icirc;tes?... Est-ce donc une faute, d'aimer
+ce qui est beau et riche? Je l'aime, parce que c'est beau, parce que
+c'est riche, et que &ccedil;a me tient chaud, il me semble, l&agrave;, dans le
+c&oelig;ur.... Vous savez bien que je ne suis pas int&eacute;ress&eacute;e. L'argent, ah!
+vous verriez ce que j'en ferais, de l'argent, si j'en avais beaucoup. Il
+en pleuvrait sur la ville, il en coulerait chez les mis&eacute;rables. Une
+vraie b&eacute;n&eacute;diction, plus de mis&egrave;re! D'abord, vous et p&egrave;re, je vous
+enrichirais, je voudrais vous voir avec des robes et des habits de
+brocart, comme une dame et un seigneur de l'ancien temps.</p>
+
+<p>Hubertine haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Folle!... Mais, mon enfant, tu es pauvre, toi, tu n'auras pas un sou
+en mariage. Comment peux-tu r&ecirc;ver un prince? Tu &eacute;pouserais donc un homme
+plus riche que toi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment si je l'&eacute;pouserais! Et elle avait un air de stup&eacute;faction
+profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je l'&eacute;pouserais!... Puisqu'il aurait de l'argent, lui, &agrave; quoi
+bon en avoir, moi? Je lui devrais tout, je l'aimerais bien plus.</p>
+
+<p>Ce raisonnement victorieux enchanta Hubert. Il partait volontiers avec
+l'enfant, sur l'aile d'un nuage. Il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Elle a raison.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sa femme lui jeta un coup d'&oelig;il m&eacute;content. Elle devenait s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, tu verras plus tard, tu conna&icirc;tras la vie.</p>
+
+<p>&mdash;La vie, je la connais.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; aurais-tu pu la conna&icirc;tre?... Tu es trop jeune, tu ignores le mal.
+Va, le mal existe, et tout-puissant.</p>
+
+<p>&mdash;Le mal, le mal....</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique articulait lentement ce mot, pour en p&eacute;n&eacute;trer le sens. Et,
+dans ses yeux purs, c'&eacute;tait la m&ecirc;me surprise innocente.</p>
+
+<p>Le mal, elle le connaissait bien, la L&eacute;gende le lui avait assez montr&eacute;.
+N'&eacute;tait-ce pas le diable, le mal? et n'avait-elle pas vu le diable
+toujours renaissant, mais toujours vaincu? &Agrave; chaque bataille, il restait
+par terre; rou&eacute; de coups, pitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Le mal, ah! m&egrave;re, si vous saviez comme je m'en moque!...</p>
+
+<p>On n'a qu'&agrave; se vaincre, et l'on vit heureux.</p>
+
+<p>Hubertine eut un geste d'inqui&eacute;tude chagrine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me ferais repentir de t'avoir &eacute;lev&eacute;e dans cette maison, seule avec
+nous, &agrave; l'&eacute;cart de tous, ignorante &agrave; ce point de l'existence.... Quel
+paradis r&ecirc;ves-tu donc? comment t'imagines-tu le monde?</p>
+
+<p>La face de la
+jeune fille s'&eacute;clairait d'un vaste espoir, tandis que, pench&eacute;e, elle
+menait la broche, du m&ecirc;me mouvement continu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me croyez donc bien sotte, m&egrave;re?... Le monde est plein de braves
+gens. Quand on est honn&ecirc;te et qu'on travaill&eacute;, on en est r&eacute;compens&eacute;,
+toujours.... Oh! je sais, il y a des m&eacute;chants aussi, quelques-uns. Mais
+est-ce qu'ils comptent? On ne les fr&eacute;quente pas, ils sont vite punis....
+Et puis, voyez-vous, le monde, &ccedil;a me produit de loin l'effet d'un grand
+jardin, oui! d'un parc immense, tout plein de fleurs et de soleil. C'est
+si bon de vivre, la vie est si douce, qu'elle ne peut pas &ecirc;tre mauvaise.</p>
+
+<p>Elle s'animait, comme gris&eacute;e par l'&eacute;clat des soies et de l'or.</p>
+
+<p>&mdash;Le bonheur, c'est tr&egrave;s simple. Nous sommes heureux, nous autres. Et
+pourquoi? parce que nous nous aimons. Voil&agrave;! ce n'est pas plus
+difficile.... Aussi, vous verrez, quand viendra celui que j'attends. Nous
+nous reconna&icirc;trons tout de suite. Je ne l'ai jamais vu, mais je sais
+comment il doit &ecirc;tre. Il entrera, il dira: Je viens te prendre. Alors,
+je dirai: Je t'attendais, prends-moi. Il me prendra, et ce sera fait,
+pour toujours. Nous irons dans un palais dormir sur un lit d'or,
+incrust&eacute; de diamants. Oh! c'est tr&egrave;s simple!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es folle, tais-toi!
+interrompit s&eacute;v&egrave;rement Hubertine.</p>
+
+<p>Et, la voyant excit&eacute;e, pr&egrave;s de monter encore dans le r&ecirc;ve:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! tu me fais trembler.... Malheureuse, quand nous te marierons
+&agrave; quelque pauvre diable, tu te briseras les os, en retombant sur la
+terre. Le bonheur, pour nous mis&eacute;rables, n'est que dans l'humilit&eacute; et
+l'ob&eacute;issance.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique continuait de sourire, avec une obstination tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'attends, et il viendra.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle a raison! s'&eacute;cria Hubert, soulev&eacute; lui aussi, emport&eacute; dans
+sa fi&egrave;vre. Pourquoi la grondes-tu?... Elle est assez belle pour qu'un
+roi nous la demande. Tout arrive.</p>
+
+<p>Tristement, Hubertine leva sur lui ses beaux yeux de sagesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'encourage donc pas &agrave; mal faire. Mieux que personne tu sais ce
+qu'il en co&ucirc;te de c&eacute;der &agrave; son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il devint tr&egrave;s p&acirc;le, de grosses larmes parurent au bord de ses
+paupi&egrave;res. Tout de suite, elle avait eu regret de la le&ccedil;on, elle s'&eacute;tait
+lev&eacute;e pour lui prendre les mains. Mais, lui, se d&eacute;gagea, r&eacute;p&eacute;ta d'une
+voix b&eacute;gayante:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, j'ai eu tort. Tu entends, Ang&eacute;lique, il faut &eacute;couter ta
+m&egrave;re. Nous sommes deux fous, elle seule est raisonnable....</p>
+
+<p>J'ai eu tort, j'ai eu tort....</p>
+
+<p>Trop agit&eacute; pour s'asseoir, laissant la chape qu'il venait de tendre, il
+s'occupa &agrave; coller une banni&egrave;re, termin&eacute;e et rest&eacute;e sur le m&eacute;tier. Apr&egrave;s
+avoir pris le pot de colle de Flandre dans le bahut, il enduisit au
+pinceau l'envers de l'&eacute;toffe, ce qui consolidait la broderie. Ses l&egrave;vres
+avaient gard&eacute; un petit frisson, il ne parla plus. Mais, si Ang&eacute;lique,
+ob&eacute;issante, se taisait &eacute;galement, elle continuait tout bas, elle montait
+plus haut, plus haut encore, dans l'au-del&agrave; du d&eacute;sir; et tout le disait
+en elle, sa bouche que l'extase entrouvrait, ses yeux o&ugrave; se refl&eacute;tait
+l'infini bleu de sa vision. Maintenant, ce r&ecirc;ve de fille pauvre, elle le
+brodait de son fil d'or; c'&eacute;tait de lui que naissaient, sur le satin
+blanc, et les grands lis, et les roses, et le chiffre de Marie. La tige
+du lis, en couchure chevronn&eacute;e, avait l'&eacute;lancement d'un jet de lumi&egrave;re,
+tandis que les feuilles longues et minces, faites de paillettes cousues
+chacune avec un brin de cannetille, retombaient en une pluie d'&eacute;toiles.
+Au centre, le chiffre de Marie &eacute;tait l'&eacute;blouissement, d'un relief d'or
+massif, ouvrag&eacute; de guipure et de gaufrure, br&ucirc;lant comme une gloire de
+tabernacle, dans l'incendie mystique de ses rayons. Et les roses de
+soies tendres vivaient, et la chasuble enti&egrave;re resplendissait, toute
+blanche, miraculeusement fleurie d'or.</p>
+
+<p>Au bout d'un long silence, Ang&eacute;lique leva la t&ecirc;te. Elle regarda
+Hubertine d'un air de malice, elle hocha le menton, en r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'attends, et il viendra.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait fou, cette imagination. Mais elle s'ent&ecirc;tait. Cela se passerait
+ainsi, elle en &eacute;tait s&ucirc;re. Rien n'&eacute;branlait sa conviction souriante.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te dis, m&egrave;re, que ces choses arriveront.</p>
+
+<p>Hubertine prit le parti de plaisanter. Et elle la taquina.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je croyais que tu ne voulais pas te marier. Tes saintes, qui
+t'ont tourn&eacute; la t&ecirc;te, ne se mariaient pas, elles. Plut&ocirc;t que de s'y
+soumettre, elles convertissaient leurs fianc&eacute;s, elles se sauvaient de
+chez leurs parents et se laissaient couper le cou.</p>
+
+<p>La jeune fille &eacute;coutait, &eacute;bahie. Puis, elle &eacute;clata d'un grand rire.
+Toute sa sant&eacute;, tout son amour de vivre, chantait dans cette gaiet&eacute;
+sonore. &Ccedil;a datait de si loin, les histoires des saintes! Les temps
+avaient bien chang&eacute;, Dieu triomphant ne demandait plus &agrave; personne de
+mourir pour lui. Dans la L&eacute;gende, le merveilleux l'avait prise, plus que
+le m&eacute;pris du monde et le go&ucirc;t de la mort. Ah! oui, certes, elle voulait
+se marier, et aimer, et &ecirc;tre aim&eacute;e, et &ecirc;tre heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute;fie-toi!
+poursuivit Hubertine, tu feras pleurer Agn&egrave;s, ta gardienne. Ne sais-tu
+pas qu'elle refusa le fils du gouverneur et qu'elle pr&eacute;f&eacute;ra mourir, pour
+&eacute;pouser J&eacute;sus?</p>
+
+<p>La grosse cloche de la tour se mit &agrave; sonner, un vol de moineaux s'envola
+d'un lierre &eacute;norme, qui encadrait, une des fen&ecirc;tres de l'abside. Dans
+l'atelier, Hubert, toujours, muet, venait de pendre la banni&egrave;re tendue,
+encore humide de colle, pour qu'elle s&eacute;ch&acirc;t, &agrave; un des grands clous de
+fer scell&eacute;s au mur.</p>
+
+<p>Le soleil, en tournant, se d&eacute;pla&ccedil;ait, &eacute;gayait les vieux outils, le
+diligent, les tourrettes d'osier, le tatignon de cuivre; et, comme il
+gagnait les deux ouvri&egrave;res, le m&eacute;tier o&ugrave; elles travaillaient flamba,
+avec ses ensubles et ses lattes vernies par l'usag&eacute;, avec tout ce qui
+trottait sur l'&eacute;toffe, les cannetilles et les paillettes du p&acirc;t&eacute;, les
+bobines de soie, les broches charg&eacute;es d'or fin.</p>
+
+<p>Alors, dans ce rayonnement ti&egrave;de de printemps, Ang&eacute;lique regarda le
+grand lis symbolique qu'elle avait termin&eacute;. Puis, elle r&eacute;pondit de son
+air d'all&eacute;gresse confiante:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est J&eacute;sus que je veux!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2>
+
+
+<p>Malgr&eacute; sa gaiet&eacute; vivace, Ang&eacute;lique aimait la solitude; et c'&eacute;tait avec
+la joie d'une v&eacute;ritable r&eacute;cr&eacute;ation qu'elle se retrouvait seule dans sa
+chambre, le matin et le soir: elle s'y abandonnait, elle y go&ucirc;tait
+l'escapade de ses songeries. Parfois m&ecirc;me, au cours de la journ&eacute;e,
+lorsqu'elle pouvait y courir un instant, elle en &eacute;tait heureuse comme
+d'une fuite, en pleine libert&eacute;. La chambre, tr&egrave;s vaste, tenait toute
+une moiti&eacute; du comble, dont le grenier occupait le reste. Elle &eacute;tait
+enti&egrave;rement blanchie &agrave; la chaux, les murs, les solives, jusqu'aux
+chevrons apparents des parties mansard&eacute;es; et, dans cette nudit&eacute;
+blanche, les vieux meubles de ch&ecirc;ne semblaient noirs. Lors des
+embellissements du salon et de la chambre &agrave; coucher, en bas, o&ugrave; avait
+mont&eacute; l&agrave; l'antique mobilier, datant de toutes les &eacute;poques: un coffre de
+la Renaissance, une table et des chaises Louis XIII, un &eacute;norme lit Louis
+XIV, une tr&egrave;s belle armoire Louis XV.</p>
+
+<p>Seuls, le po&ecirc;le, en fa&iuml;ence blanche, et la table de toilette, une petite
+table recouverte de toile cir&eacute;e, juraient, au milieu de ces vieilleries
+v&eacute;n&eacute;rables. Drap&eacute; dans une ancienne Perse rose, &agrave; bouquets de bruy&egrave;res,
+si p&acirc;lie qu'elle &eacute;tait devenue d'un rose &eacute;teint, soup&ccedil;onn&eacute; &agrave; peine,
+l'&eacute;norme lit surtout gardait la majest&eacute; de son grand &acirc;ge. Mais ce qui
+plaisait &agrave; Ang&eacute;lique, c'&eacute;tait le balcon. Des deux portes-fen&ecirc;tres
+d'autrefois, l'une, celle de gauche, avait &eacute;t&eacute; condamn&eacute;e, simplement &agrave;
+l'aide de clous; et le balcon, qui jadis r&eacute;gnait sur la largeur de
+l'&eacute;tage, n'existait plus que devant la fen&ecirc;tre de droite. Comme les
+solives, dessous, &eacute;taient encore bonnes, on avait remis un parquet et
+viss&eacute; dessus une rampe de fer, &agrave; la place de l'ancienne balustrade
+pourrie. C'&eacute;tait l&agrave; un coin charmant, une sorte de niche, sous la pointe
+du pignon, que fermaient des voliges, remplac&eacute;es au commencement de ce
+si&egrave;cle. Lorsqu'on se penchait, on voyait toute la fa&ccedil;ade sur le jardin,
+tr&egrave;s caduque celle-ci, avec son soubassement de petites pierres
+taill&eacute;es, ses pans de bois garnis de briques apparentes, ses larges
+baies, aujourd'hui r&eacute;duites. En bas, la porte de la cuisine &eacute;tait
+surmont&eacute;e d'un auvent, recouvert de zinc. Et, en haut, les derni&egrave;res
+sabli&egrave;res, qui avan&ccedil;aient d'un m&egrave;tre, ainsi que le fa&icirc;tage du comble, se
+trouvaient consolid&eacute;es par de grandes consoles, dont le pied s'appuyait
+au bandeau du rez-de-chauss&eacute;e. Cela mettait le balcon dans toute une
+v&eacute;g&eacute;tation de charpentes, au fond d'une for&ecirc;t de vieux bois, que
+verdissaient des girofl&eacute;es et des mousses.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle occupait la chambre, Ang&eacute;lique avait pass&eacute; l&agrave; bien des
+heures, accoud&eacute;e &agrave; la rampe, regardant. D'abord, sous elle, s'enfon&ccedil;ait
+le jardin, que de grands buis assombrissaient de leur &eacute;ternelle verdure;
+dans un angle, contre l'&eacute;glise, un bouquet de maigres lilas entourait un
+vieux banc de granit; tandis que, dans l'autre angle, &agrave; moiti&eacute; cach&eacute;e
+par un lierre dont le manteau couvrait tout le mur du fond, se trouvait
+une petite porte d&eacute;bouchant sur le Clos-Marie, vaste terrain laiss&eacute;
+inculte. Ce Clos-Marie &eacute;tait l'ancien verger des moines. Un ruisseau
+d'eau vive le traversait, la Chevrote, o&ugrave; les m&eacute;nag&egrave;res des maisons
+voisines avaient l'autorisation de laver leur linge; des familles de
+pauvres se terraient dans les ruines d'un ancien moulin &eacute;croul&eacute;; et
+personne autre n'habitait le champ, que la ruelle des Guerdaches reliait
+seule &agrave; la rue Magloire, entre les hautes murailles de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute; et
+celles de l'h&ocirc;tel Voincourt. En &eacute;t&eacute;, les ormes centenaires des deux
+parcs barraient de leurs cimes de feuillage l'horizon &eacute;troit, qui &eacute;tait
+ferm&eacute; au midi par la croupe g&eacute;ante de l'&eacute;glise. Ainsi enclav&eacute; de toutes
+parts, le Clos-Marie dormait dans la paix de son abandon, envahi
+d'herbes folles, plant&eacute; de peupliers et de saules que le vent avait
+sem&eacute;s. Parmi les cailloux, la Chevrote bondissait, chantante, d'une
+musique continue de cristal.</p>
+
+<p>Jamais Ang&eacute;lique ne se lassait, en face de ce coin perdu.</p>
+
+<p>Et, pendant sept ann&eacute;es pourtant, elle n'y avait retrouv&eacute; chaque matin
+que le spectacle d&eacute;j&agrave; regard&eacute; la veille. Les arbres de l'h&ocirc;tel
+Voincourt, dont la fa&ccedil;ade donnait sur la Grand Rue, &eacute;taient si touffus,
+que, l'hiver seulement, elle distinguait la fille de la comtesse,
+Claire, une enfant de son &acirc;ge. Dans le jardin de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, c'&eacute;tait une
+&eacute;paisseur de branches plus profonde encore, elle avait tent&eacute; en vain de
+reconna&icirc;tre la soutane de Monseigneur; et la vieille grille garnie de
+volets, qui s'ouvrait sur le clos, devait &ecirc;tre condamn&eacute;e depuis
+longtemps car elle ne se souvenait pas de l'avoir vue entreb&acirc;ill&eacute;e une
+seule fois, m&ecirc;me pour livrer passage &agrave; un jardinier. En dehors des
+m&eacute;nag&egrave;res battant leur linge, elle n'apercevait toujours l&agrave; que les
+m&ecirc;mes petits pauvres en guenilles, couch&eacute;s dans les herbes.</p>
+
+<p>Le printemps, cette ann&eacute;e, fut d'une douceur exquise. Elle avait seize
+ans, et jusqu'&agrave; ce jour, ses regards seuls s'&eacute;taient plu &agrave; voir reverdir
+le Clos-Marie, sous les soleils d'avril. Il a pouss&eacute;e des feuilles
+tendres, la transparence des soir&eacute;es chaudes, tout le renouveau odorant
+de la terre, simplement, l'amusait.</p>
+
+<p>Mais cette ann&eacute;e, au premier bourgeon, son c&oelig;ur venait de battre. Il y
+avait, en elle, un &eacute;moi grandissant; depuis que montaient les herbes, et
+que le vent lui apportait l'odeur plus forte des verdures. Des angoisses
+brusques, sans cause, la serraient &agrave; la gorge. Un soir, elle se jeta
+dans les bras d'Hubertine, pleurant, n'ayant aucun sujet de chagrin,
+bien heureuse au contraire.</p>
+
+<p>La nuit, surtout, elle faisait des r&ecirc;ves d&eacute;licieux, elle voyait passer
+des ombres, elle d&eacute;faillait en des ravissements, qu'elle n'osait se
+rappeler au r&eacute;veil, confuse de ce bonheur que lui donnaient les anges.
+Parfois, au fond de son grand lit, elle s'&eacute;veillait en sursaut, les deux
+mains jointes, serr&eacute;es contre sa poitrine; et il lui fallait sauter
+pieds nus sur le carreau de sa chambre, tant elle &eacute;touffait; et elle
+courait ouvrir la fen&ecirc;tre, elle restait l&agrave;, frissonnante, &eacute;perdue, dans
+ce bain d'air frais qui la calmait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &eacute;merveillement continuel, une surprise de ne pas se
+reconna&icirc;tre, de se sentir comme agrandie de joies et de douleurs qu'elle
+ignorait, toute la floraison enchant&eacute;e de la femme.</p>
+
+<p>Eh! quoi, vraiment, les lilas et les cytises invisibles de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;
+avaient une odeur si douce, qu'elle ne la respirait plus, sans qu'un
+flot rose lui mont&acirc;t aux joues? Jamais encore elle ne s'&eacute;tait aper&ccedil;ue de
+cette ti&eacute;deur des parfums, qui, maintenant, l'effleuraient d'une haleine
+vivante. Et, aussi, comment n'avait-elle pas remarqu&eacute;, les ann&eacute;es
+pr&eacute;c&eacute;dentes, un grand paulownia en fleur, dont l'&eacute;norme bouquet viol&acirc;tre
+apparaissait entre deux ormes du jardin des Voincourt? Cette ann&eacute;e, d&egrave;s
+qu'elle le regardait, une &eacute;motion troublait ses yeux, tellement ce
+violet p&acirc;le lui allait au c&oelig;ur. De m&ecirc;me, elle ne se souvenait point
+d'avoir entendu la Chevrote causer si haut sur les cailloux, parmi les
+joncs de ses rives. Le ruisseau parlait s&ucirc;rement, elle l'&eacute;coutait dire
+des mots vagues, toujours r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, qui l'emplissaient de trouble,
+N'&eacute;tait-ce donc plus le champ d'autrefois, que tout l'y &eacute;tonnait et y
+prenait de la sorte des sens nouveaux? ou bien &eacute;tait-ce elle, plut&ocirc;t,
+qui changeait, pour y sentir, y voir et y entendre germer la vie?...</p>
+
+<p>Mais la cath&eacute;drale, &agrave; sa droite, la masse &eacute;norme qui bouchait le ciel,
+la surprenait plus encore. Chaque matin, elle s'imaginait la voir pour
+la premi&egrave;re fois, &eacute;mue de sa d&eacute;couverte, comprenant que ces vieilles
+pierres aimaient et pensaient comme elle. Cela n'&eacute;tait point raisonn&eacute;,
+elle n'avait aucune science, elle s'abandonnait &agrave; l'envol&eacute;e mystique de
+la g&eacute;ante, dont l'enfantement avait dur&eacute; trois si&egrave;cles et o&ugrave; se
+superposaient les croyances des g&eacute;n&eacute;rations. En bas, elle &eacute;tait
+agenouill&eacute;e, &eacute;cras&eacute;e par la pri&egrave;re, avec les chapelles romanes du
+pourtour, aux fen&ecirc;tres &agrave; plein cintre, nues, orn&eacute;es seulement de minces
+colonnettes, sous les archivoltes. Puis, elle se sentait soulev&eacute;e, la
+face et les mains au ciel, avec les fen&ecirc;tres ogivales de la nef,
+construites quatre-vingts ans plus tard, de hautes fen&ecirc;tres l&eacute;g&egrave;res,
+divis&eacute;es par des meneaux qui portaient des arcs bris&eacute;s et des roses.
+Puis, elle quittait le sol, ravie, toute droite, avec les contreforts et
+les arcs-boutants du ch&oelig;ur, repris et ornement&eacute;s deux si&egrave;cles apr&egrave;s, en
+plein flamboiement du gothique, charg&eacute;s de clochetons, d'aiguilles et de
+pinacles:</p>
+
+<p>Des gargouilles, au pied des arcs-boutants, d&eacute;versaient les eaux des
+toitures. On avait ajout&eacute; une balustrade garnie de tr&egrave;fles, bordant la
+terrasse, sur les chapelles absidales. Le comble, &eacute;galement, &eacute;tait orn&eacute;
+de fleurons. Et tout l'&eacute;difice fleurissait, &agrave; mesure qu'il se
+rapprochait du ciel, dans un &eacute;lancement continu, d&eacute;livr&eacute; de l'antique
+terreur sacerdotale, allant se perdre au sein d'un Dieu de pardon et
+d'amour. Elle en avait la sensation physique, elle en &eacute;tait all&eacute;g&eacute;e et
+heureuse, comme d'un cantique qu'elle aurait chant&eacute;, tr&egrave;s pur, tr&egrave;s fin,
+se perdant tr&egrave;s haut.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la cath&eacute;drale vivait. Des hirondelles, par centaines,
+avaient ma&ccedil;onn&eacute; leurs nids sous les ceintures de tr&egrave;fles, jusque dans
+les creux des clochetons et des pinacles; et, continuellement, leurs
+vols effleuraient les arcs-boutants et les contreforts, qu'ils
+peuplaient. C'&eacute;taient aussi les ramiers des ormes de l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute;, qui se
+rengorgeaient au bord des terrasses, allant &agrave; petits pas, ainsi que des
+promeneurs. Parfois, perdu dans le bleu, &agrave; peine gros comme une mouche,
+encore beau se lissait les plumes, &agrave; la pointe d'une aiguille. Des
+plantes, toute une flore, les lichens, les gramin&eacute;es qui poussent aux
+fentes des murailles, animaient les vieilles pierres du sourd travail de
+leurs racines. Les jours de grandes pluies, l'abside enti&egrave;re
+s'&eacute;veillait et grondait, dans le ronflement de l'averse battant les
+feuilles de plomb du comble, se d&eacute;versant par les rigoles des galeries,
+roulant d'&eacute;tage en &eacute;tage avec la clameur d'un torrent d&eacute;bord&eacute;. M&ecirc;me les
+coups de vent terribles d'octobre et de mars lui donnaient une &acirc;me, une
+voix de col&egrave;re et de plainte, quand ils soufflaient au travers de sa
+for&ecirc;t de pignons et d'arcatures, de colonnettes et de roses. Le soleil
+enfin la faisait vivre, du jeu mouvant de la lumi&egrave;re, depuis le matin,
+qui la rajeunissait d'une gaiet&eacute; blonde, jusqu'au soir, qui, sous les
+ombres lentement allong&eacute;es, la noyait d'inconnu. Et elle avait son
+existence int&eacute;rieure, comme le battement de ses veines, les c&eacute;r&eacute;monies
+dont elle, vibrait toute, avec le branle des cloches, la musique des
+orgues, le chant des pr&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Toujours la vie fr&eacute;missait en elle: des bruits perdus, le murmure d'une
+messe basse; l'agenouillement l&eacute;ger d'une femme, un frisson &agrave; peine
+devin&eacute;, rien que l'ardeur d&eacute;vote d'une pri&egrave;re, dite sans paroles, bouche
+close.</p>
+
+<p>Maintenant que les jours croissaient, Ang&eacute;lique, le matin et le soir,
+restait longuement accoud&eacute;e au balcon, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec sa grande amie
+la cath&eacute;drale. Elle l'aimait plus encore le soir, quand elle n'en voyait
+que la masse &eacute;norme se d&eacute;tacher d'un bloc sur le ciel &eacute;toil&eacute;. Les plans
+se perdaient, &agrave; peine distinguait-elle les arcs-boutants jet&eacute;s comme des
+ponts dans le vide. Elle la sentait &eacute;veill&eacute;e sous les t&eacute;n&egrave;bres, pleine
+d'une songerie de sept si&egrave;cles, grande des foules qui avaient esp&eacute;r&eacute; et
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; devant ses autels. C'&eacute;tait une veille continue, venant de
+l'infini du pass&eacute;, allant &agrave; l'&eacute;ternit&eacute; de l'avenir, la veille
+myst&eacute;rieuse et terrifiante d'une maison o&ugrave; Dieu ne pouvait dormir. Et,
+dans la masse noire, immobile et vivante, ses regards retournaient
+toujours &agrave; la fen&ecirc;tre d'une chapelle du ch&oelig;ur, au ras des arbustes du
+Clos-Marie, la seule qui s'allum&acirc;t, ainsi qu'un &oelig;il vague ouvert sur la
+nuit. Derri&egrave;re, &agrave; l'angle d'un pilier, br&ucirc;lait une lampe de sanctuaire.
+Justement, cette chapelle &eacute;tait celle que les abb&eacute;s d'autrefois avaient
+donn&eacute;e &agrave; Jean V d'Hautec&oelig;ur et &agrave; ses descendants, avec le droit d'y
+&ecirc;tre ensevelis, en r&eacute;compense de leur largesse. Consacr&eacute;e &agrave; saint
+Georges, elle avait un vitrail du douzi&egrave;me si&egrave;cle, o&ugrave; l'on voyait peinte
+la l&eacute;gende du saint. D&egrave;s le cr&eacute;puscule, la l&eacute;gende renaissait de
+l'ombre, lumineuse, comme une apparition; et c'&eacute;tait pourquoi Ang&eacute;lique,
+les yeux r&ecirc;veurs et charm&eacute;s, aimait la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Le fond du vitrail &eacute;tait bleu, la bordure, rouge. Sur ce fond d'une
+sombre richesse, les personnages, dont les draperies volantes
+indiquaient le nu, s'enlevaient en teintes vives, chaque partie faite de
+verres color&eacute;s, ombr&eacute;s de noir, pris dans les plombs. Trois sc&egrave;nes de
+la l&eacute;gende, superpos&eacute;es, occupaient la fen&ecirc;tre, jusqu'&agrave; l'archivolte.
+Dans le bas, la fille du roi, sortie de la ville en habits royaux, pour
+&ecirc;tre mang&eacute;e, rencontrait saint Georges, pr&egrave;s de l'&eacute;tang, d'o&ugrave; &eacute;mergeait
+d&eacute;j&agrave; la t&ecirc;te du monstre; et une banderole portait ces mots: &laquo;Bon
+chevalier, ne te peris pas pour moy, car tu ne me pourrois ayder ne
+delivrer, mais periroys avec moy.&raquo; Puis, au milieu, c'&eacute;tait le combat,
+le saint &agrave; cheval traversant le monstre de part en part, ce
+qu'expliquait cette phrase: &laquo;George brandit tellement sa lance qu'il
+navra le dragon et le gecta &agrave; terre.&raquo; Enfin, au-dessus, la fille du roi
+emmenait &agrave; la ville le monstre vaincu:</p>
+
+<p>&laquo;George dist: gecte luy ta ceincture entour le col, et ne te doubte en
+rien, belle fille. Et quant elle eut ce faict, le dragon la suyvit comme
+un tres debonnaire chien.&raquo; Lors de son ex&eacute;cution, le vitrail devait &ecirc;tre
+surmont&eacute;, dans le plein cintre, d'un motif d'ornement. Mais, plus tard,
+quand la chapelle appartint aux Hautec&oelig;ur, ils remplac&egrave;rent ce motif
+par leurs armes.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait ainsi que, durant les nuits obscures, flambaient, au dessus
+de la l&eacute;gende, des armoiries de travail plus r&eacute;cent, &eacute;clatantes.
+&Eacute;cartel&eacute;, un et quatre, deux et trois, de J&eacute;rusalem et d'Hautec&oelig;ur; de
+J&eacute;rusalem, qui est d'argent &agrave; la croix potenc&eacute;e d'or, cantonn&eacute;es de
+quatre croisettes de m&ecirc;me; d'Hautec&oelig;ur, qui est d'azur &agrave; la forteresse
+d'or, avec un &eacute;cusson de sable au c&oelig;ur d'argent en ab&icirc;me, le tout
+accompagn&eacute; de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe.
+L'&eacute;cu &eacute;tait soutenu, de dextre et de senestre, par deux chim&egrave;res d'or,
+et timbr&eacute;, au milieu d'un plumail d'azur, du casque d'argent, damasquin&eacute;
+d'or, tar&eacute; de front et ferm&eacute; d'onze grilles, qui est le casque des ducs,
+mar&eacute;chaux de France, seigneurs titr&eacute;s et chefs de compagnies
+souveraines. Et, pour devise: &laquo;Si Dieu volt ie vueil.&raquo;.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, &agrave; force de le voir per&ccedil;ant le monstre de sa lance, tandis que
+la fille du roi levait ses mains jointes, Ang&eacute;lique s'&eacute;tait passionn&eacute;e
+pour saint Georges. &Agrave; cette distance, elle distinguait mal les figures,
+elle les apercevait dans un agrandissement de songe, la fille mince,
+blonde, avec son propre visage, le saint candide et superbe, d'une
+beaut&eacute; d'archange.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait elle qu'il venait d&eacute;livrer, elle lui aurait bais&eacute; les mains de
+gratitude. Et, &agrave; cette aventure qu'elle r&ecirc;vait confus&eacute;ment, une
+rencontre au bord d'un lac, un grand p&eacute;ril dont la sauvait un jeune
+homme plus beau que le jour, se m&ecirc;lait le souvenir de sa promenade au
+ch&acirc;teau d'Hautec&oelig;ur, toute une &eacute;vocation du donjon f&eacute;odal, debout sur
+le ciel, peupl&eacute; des hauts seigneurs de jadis. Les armoiries luisaient
+comme un astre des nuits d'&eacute;t&eacute;, elle les connaissait bien, les lisait
+couramment, avec leurs mots sonores, elle qui brodait souvent des
+blasons. Jean V s'arr&ecirc;tait de porte en porte, dans la ville ravag&eacute;e par
+la peste, montait baiser les mourants sur la bouche et les gu&eacute;rissait,
+en disant: &laquo;Si, Dieu veut, je veux.&raquo; F&eacute;licien III, pr&eacute;venu qu'une
+maladie emp&ecirc;chait Philippe le Bel de se rendre en Palestine, y allait
+pour lui, pieds nus, un cierge au poing, ce qui lui avait fait octroyer
+un quartier des armes de J&eacute;rusalem. D'autres, d'autres histoires
+s'&eacute;voquaient, surtout celle des dames d'Hautec&oelig;ur, les Mortes
+heureuses, ainsi que les nommait la l&eacute;gende. Dans la famille, les femmes
+mouraient jeunes, en plein bonheur. Parfois, deux, trois g&eacute;n&eacute;rations
+&eacute;taient &eacute;pargn&eacute;es, puis la mort reparaissait, souriante, avec des mains
+douces, et emportait la fille ou la femme d'un Hautec&oelig;ur, les plus
+vieilles &agrave; vingt ans, au moment de quelque grande f&eacute;licit&eacute; d'amour,
+Laurette, fille de Raoul I<sup>er</sup>, le soir de ses fian&ccedil;ailles avec son cousin
+Richard, qui habitait le ch&acirc;teau, s'&eacute;tant mise &agrave; sa fen&ecirc;tre, l'aper&ccedil;ut
+&agrave; la sienne, de la tour de David &agrave; la tour de Charlemagne; et elle crut
+qu'il l'appelait, et comme un rayon de lune jetait entre eux un pont de
+clart&eacute;, elle marcha vers lui; mais, au milieu, dans sa h&acirc;te, un faux pas
+la fit sortir du rayon, elle tomba et se brisa au pied des tours; si
+bien que, depuis ce temps, chaque nuit, lorsque la lune est pure, elle
+marche dans l'air, autour du ch&acirc;teau, que baigne de blancheur le muet
+fr&ocirc;lement de sa robe immense. Balbine, femme d'Herv&eacute; VII, crut pendant
+six mois son mari tu&eacute; &agrave; la guerre; puis, un matin qu'elle l'attendait
+toujours, au sommet du donjon, elle le reconnut sur la route qui
+rentrait, elle descendit en courant, si &eacute;perdue de joie, qu'elle en
+mourut &agrave; la derni&egrave;re marche de l'escalier; et, aujourd'hui, au travers
+des ruines, d&egrave;s que tombait le cr&eacute;puscule, elle descendait encore, on la
+voyait courir d'&eacute;tage en &eacute;tage, filer par les couloirs et les pi&egrave;ces,
+passer comme une ombre derri&egrave;re les fen&ecirc;tres b&eacute;antes, ouvertes sur le
+vide. Toutes revenaient, Ysabeau, Gudule, Yvonne, Austreberthe, toutes
+les Mortes heureuses, aim&eacute;es de la mort qui leur avait &eacute;pargn&eacute; la vie,
+en les enlevant d'un coup d'aile, tr&egrave;s jeunes, dans le ravissement de
+leur premier bonheur. Certaines nuits, leur vol blanc emplissait le
+ch&acirc;teau, ainsi qu'un vol de colombes.</p>
+
+<p>Et jusqu'&agrave; la derni&egrave;re d'elles, la m&egrave;re du fils de Monseigneur, qu'on
+avait trouv&eacute;e &eacute;tendue sans vie devant le berceau de son enfant, o&ugrave;,
+malade, elle s'&eacute;tait tra&icirc;n&eacute;e pour mourir, foudroy&eacute;e par la joie de
+l'embrasser. Ces histoires hantaient l'imagination d'Ang&eacute;lique: elle en
+parlait comme de faits certains, arriv&eacute;s la veille; elle avait lu les
+noms de Laurette et de Balbine sur de vieilles pierres tombales,
+encastr&eacute;es dans les murs de la chapelle. Alors, pourquoi donc ne
+mourrait-elle pas toute jeune, heureuse elle aussi? Les armoiries
+rayonnaient, le saint descendait de son vitrail, et elle &eacute;tait ravie au
+ciel, dans le petit souffle d'un baiser. La L&eacute;gende le lui avait
+enseign&eacute;: n'est-ce pas le miracle qui est la r&egrave;gle commune, le train
+ordinaire des choses? Il existe &agrave; l'&eacute;tat aigu, continu, s'op&egrave;re avec une
+facilit&eacute; extr&ecirc;me, &agrave; tous propos, se multiplie, s'&eacute;tale, d&eacute;borde, m&ecirc;me
+inutilement, pour le plaisir de nier les lois de la nature. On vit de
+plain-pied avec Dieu. Abagar, roi d'Edesse, &eacute;crit &agrave; J&eacute;sus qui lui
+r&eacute;pond.</p>
+
+<p>Ignace re&ccedil;oit des lettres de la Vierge. En tous lieux, la M&egrave;re et le
+Fils apparaissent, prennent des d&eacute;guisements, causent d'un air de
+bonhomie souriante. Lorsqu'il les rencontre, &Eacute;tienne est plein de
+familiarit&eacute;. Toutes les vierges &eacute;pousent J&eacute;sus, les martyrs montent au
+ciel s'unir &agrave; Marie. Et, quant aux anges et aux saints, ils sont les
+ordinaires compagnons des hommes, vont, viennent, passent au travers des
+murs, se montrent en r&ecirc;ve, parlent du haut des nuages, assistent &agrave; la
+naissance et &agrave; la mort, soutiennent dans les supplices, d&eacute;livrent des
+cachots, apportent des r&eacute;ponses, font des commissions. Sur leurs pas,
+c'est une floraison in&eacute;puisable de prodiges. Sylvestre attache la gueule
+d'un dragon avec un fil. La terre se hausse, pour servir de si&egrave;ge &agrave;
+Hilaire, que ses compagnons voulaient humilier.</p>
+
+<p>Une pierre pr&eacute;cieuse tombe dans le calice de saint Loup. Un arbre &eacute;crase
+les ennemis de saint Martin, un chien l&acirc;che un li&egrave;vre, un incendie cesse
+de br&ucirc;ler, quand il l'ordonne. Marie l'&Eacute;gyptienne marche sur la mer, des
+mouches &agrave; miel s'&eacute;chappent de la bouche d'Ambroise, &agrave; sa naissance.
+Continuellement, les saints gu&eacute;rissent les yeux malades, les membres
+paralys&eacute;s ou dess&eacute;ch&eacute;s, la l&egrave;pre, la peste surtout. Pas une maladie ne
+r&eacute;siste au signe de la croix. Dans une foule, les souffrants et les
+faibles sont mis &agrave; part, pour &ecirc;tre gu&eacute;ris en masse, d'un coup de foudre.
+La mort est vaincue, les r&eacute;surrections sont si fr&eacute;quentes, qu'elles
+rentrent dans les petits &eacute;v&eacute;nements de chaque jour. Et, lorsque les
+saints eux-m&ecirc;mes ont rendu l'&acirc;me, les prodiges ne s'arr&ecirc;tent pas, ils
+redoublent, ils sont comme les fleurs vivaces de leurs tombeaux. Deux
+fontaines d'huile, rem&egrave;de souverain, coulent des pieds et de la t&ecirc;te de
+Nicolas.</p>
+
+<p>Une odeur de rose monte du cercueil de C&eacute;cile, quand on l'ouvre. Celui
+de Doroth&eacute;e est plein de manne. Tous les os des vierges et des martyrs
+confondent les menteurs, forcent les voleurs &agrave; restituer leurs larcins,
+exaucent les v&oelig;ux des femmes st&eacute;riles, rendent la sant&eacute; aux moribonds.
+Plus rien n'est impossible, l'invisible r&egrave;gne, l'unique loi est le
+caprice du surnaturel.</p>
+
+<p>Dans les temples, les enchanteurs s'en m&ecirc;lent, on voit des faucilles
+faucher toutes seules et des serpents d'airain se mouvoir, on entend des
+statues de bronze rire et des loups chanter.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, les saints r&eacute;pondent, les accablent: des hosties sont chang&eacute;es
+en chair vivante, des images du Christ laissent &eacute;chapper du sang, des
+b&acirc;tons plant&eacute;s en terre fleurissent, des sources jaillissent, des pains
+chauds se multiplient aux pieds des indigents, un arbre s'incline et
+adore J&eacute;sus; et encore les t&ecirc;tes coup&eacute;es parlent, les calices bris&eacute;s se
+r&eacute;parent d'eux-m&ecirc;mes, la pluie s'&eacute;carte d'une &eacute;glise pour noyer les
+palais voisins, la robe des solitaires ne s'use point, se refait &agrave;
+chaque saison, comme une peau de b&ecirc;te. En Arm&eacute;nie, les pers&eacute;cuteurs
+jettent &agrave; la mer les cercueils de plomb de cinq martyrs, et celui qui
+contient la d&eacute;pouille de l'ap&ocirc;tre Barth&eacute;lemy prend la t&ecirc;te, et les
+quatre autres l'accompagnent, pour lui faire honneur, et tous, dans le
+bel ordre d'une escadre, ils flottent lentement sous la brise, par de
+longues &eacute;tendues de mer, jusqu'aux rives de Sicile.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique croyait fermement aux miracles. Dans son ignorance, elle
+vivait entour&eacute;e de prodiges, le lever des astres et l'&eacute;closion des
+simples violettes. Cela lui semblait fou, de s'imaginer le monde comme
+une m&eacute;canique, r&eacute;gie par des lois fixes.</p>
+
+<p>Tant de choses lui &eacute;chappaient, elle se sentait si perdue, si faible, au
+milieu de forces dont il lui &eacute;tait impossible de mesurer la puissance,
+et qu'elle n'aurait pas m&ecirc;me soup&ccedil;onn&eacute;es, sans les grands souffles,
+parfois, qui lui passaient sur la face! Aussi, en chr&eacute;tienne de la
+primitive &Eacute;glise, nourrie des lectures de la L&eacute;gende,
+s'abandonnait-elle, inerte, entre les mains de Dieu, avec la tache du
+p&eacute;ch&eacute; originel &agrave; effacer; elle n'avait aucune libert&eacute;, Dieu seul pouvait
+op&eacute;rer son salut en lui envoyant la gr&acirc;ce; et la gr&acirc;ce &eacute;tait de l'avoir
+amen&eacute;e sous le toit des Hubert, &agrave; l'ombre de la cath&eacute;drale, vivre une
+vie de soumission, de puret&eacute; et de croyance. Elle l'entendait gronder
+au fond d'elle, le d&eacute;mon du mal h&eacute;r&eacute;ditaire. Qui sait ce qu'elle serait
+devenue, dans le sol natal? une mauvaise fille sans doute, tandis
+qu'elle grandissait en sant&eacute; nouvelle, &agrave; chaque saison, dans ce coin
+b&eacute;ni. N'&eacute;tait-ce pas la gr&acirc;ce, ce milieu fait des contes qu'elle savait
+par c&oelig;ur, de la foi qu'elle y avait bue, de l'au-del&agrave; mystique o&ugrave; elle
+baignait, ce milieu de l'invisible o&ugrave; le miracle lui semblait naturel,
+de niveau avec son existence quotidienne?</p>
+
+<p>Il l'armait pour le combat de la vie; comme la gr&acirc;ce armait les martyrs.
+Et elle le cr&eacute;ait elle-m&ecirc;me, &agrave; son insu: il naissait de son imagination
+&eacute;chauff&eacute;e de fables, des d&eacute;sirs inconscients de sa pubert&eacute;; il
+s'&eacute;largissait de tout ce qu'elle ignorait, s'&eacute;voquait de l'inconnu qui
+&eacute;tait en elle et dans les choses. Tout venait d'elle pour retourner &agrave;
+elle, l'homme cr&eacute;ait Dieu pour sauver l'homme, il n'y avait que le r&ecirc;ve.
+Parfois, elle s'&eacute;tonnait, se touchait le visage, pleine de trouble,
+doutant de sa propre mat&eacute;rialit&eacute;. N'&eacute;tait-elle pas une apparence qui
+dispara&icirc;trait, apr&egrave;s avoir cr&eacute;&eacute; une illusion?</p>
+
+<p>Une nuit de mai, &agrave; ce balcon o&ugrave; elle passait de si longues heures, elle
+&eacute;clata en larmes. Elle n'avait point de tristesse, elle &eacute;tait
+boulevers&eacute;e par une attente, bien que personne ne d&ucirc;t venir. Il faisait
+tr&egrave;s noir, le Clos-Marie se creusait comme un trou d'ombre, sous le ciel
+cribl&eacute; d'&eacute;toiles, et elle ne distinguait que les masses t&eacute;n&eacute;breuses des
+vieux ormes de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute; et de l'h&ocirc;tel Voincourt. Seul, le vitrail de la
+chapelle luisait. Si personne ne devait venir, pourquoi donc son c&oelig;ur
+battait-il ainsi, &agrave; larges coups? C'&eacute;tait une attente qui datait de
+loin, du fond de sa jeunesse, une attent&eacute; qui avait grandi avec l'&acirc;ge,
+pour aboutir &agrave; cette fi&egrave;vre anxieuse de sa pubert&eacute;. Rien ne l'aurait
+surprise, il y avait des semaines qu'elle entendait bruire des voix,
+dans ce coin de myst&egrave;re peupl&eacute; de son imagination.</p>
+
+<p>La L&eacute;gende y avait l&acirc;ch&eacute; son monde surnaturel de saints et de saintes,
+le miracle &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; y fleurir. Elle comprenait bien que tout
+s'animait, que les voix venaient des choses, jadis silencieuses, que les
+feuilles des arbres, les eaux de la Chevrote, les pierres de la
+cath&eacute;drale lui parlaient. Mais qui donc annon&ccedil;ait ainsi les
+chuchotements de l'invisible, que voulaient faire d'elle les forces
+ignor&eacute;es, soufflant de l'au-del&agrave; et flottant dans l'air? Elle restait
+les yeux sur les t&eacute;n&egrave;bres, comme &agrave; un rendez-vous que personne ne lui
+avait donn&eacute;, et elle attendait, elle attendait toujours, jusqu'&agrave; tomber
+de sommeil, tandis qu'elle sentait l'inconnu d&eacute;cider de sa vie, en
+dehors de son vouloir. Pendant une semaine, Ang&eacute;lique pleura ainsi, dans
+la nuit sombre. Elle revenait l&agrave;, et patientait. L'enveloppement, autour
+d'elle, continuait, augmentait chaque soir, comme si l'horizon se f&ucirc;t
+r&eacute;tr&eacute;ci et l'e&ucirc;t oppress&eacute;e. Les choses pesaient sur son c&oelig;ur, les voix
+maintenant bourdonnaient au fond de son cr&acirc;ne, sans qu'elle les entend&icirc;t
+plus clairement. C'&eacute;tait une prise de possession lente, toute la nature,
+la terre avec le vaste ciel entrant dans son &ecirc;tre. Au moindre bruit, ses
+mains br&ucirc;laient, ses yeux s'effor&ccedil;aient de percer les t&eacute;n&egrave;bres. &Eacute;tait-ce
+enfin le prodige attendu? Non, rien encore, rien que le battement
+d'ailes d'un oiseau de nuit, sans doute. Et elle tendait de nouveau
+l'oreille, elle percevait jusqu'au bruissement diff&egrave;rent des feuilles,
+dans les ormes et dans les saules. Vingt fois, ainsi, un frisson la
+secoua toute, lorsqu'une pierre roulait dans le ruisseau ou qu'une b&ecirc;te
+r&ocirc;deuse glissait d'un mur. Elle se penchait, d&eacute;faillante. Rien, rien
+encore. Enfin, un soir qu'une obscurit&eacute; plus chaude tombait du ciel.
+sans lune, quelque chose commen&ccedil;a. Elle craignit de se tromper, cela
+&eacute;tait si l&eacute;ger, presque insensible, un petit bruit, nouveau parmi les
+bruits qu'elle connaissait. Il tardait &agrave; se reproduire, elle retenait
+son haleine. Puis, il se fit entendre plus fort, toujours confus. Elle
+aurait dit le bruit lointain, &agrave; peine devin&eacute;, d'un pas, ce tremblement
+de l'air annon&ccedil;ant une approche, hors de la vue et des oreilles. Ce
+qu'elle attendait venait de l'invisible, sortait lentement de tout ce
+qui frissonnait &agrave; son entour. Pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce, cela se d&eacute;gageait de son
+r&ecirc;ve, comme une r&eacute;alisation des vagues souhaits de sa jeunesse. &Eacute;tait ce
+le saint Georges du vitrail qui, de ses pieds muets d'image peinte,
+foulait les hautes herbes pour monter vers elle? La fen&ecirc;tre justement
+p&acirc;lissait, elle ne voyait plus nettement le saint, pareil &agrave; une petite
+nu&eacute;e pourpre, brouill&eacute;e, &eacute;vapor&eacute;e. Cette nuit-l&agrave;, elle n'en put
+apprendre davantage. Mais, le lendemain, &agrave; la m&ecirc;me heure, par la m&ecirc;me
+obscurit&eacute;, le bruit augmenta, se rapprocha un peu. C'&eacute;tait un bruit de
+pas, certainement, des pas de vision effleurant le sol. Ils cessaient,
+ils reprenaient, ici et l&agrave;, sans qu'il f&ucirc;t possible de pr&eacute;ciser
+l'endroit. Peut-&ecirc;tre lui arrivaient-ils du jardin des Voincourt, quelque
+promeneur nocturne attard&eacute; sous les ormes. Peut-&ecirc;tre, plut&ocirc;t,
+sortaient-ils des massifs touffus de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, des grands lilas dont
+l'odeur violente lui noyait le c&oelig;ur. Elle avait beau fouiller les
+t&eacute;n&egrave;bres, son ou&iuml;e seule l'avertissait du prodige attendu, son odorat
+aussi, ce parfum accru des fleurs, comme si une haleine s'y f&ucirc;t m&ecirc;l&eacute;e.
+Et, pendant plusieurs nuits, le cercle des pas se resserra sous le
+balcon, elle les &eacute;couta s'avancer jusqu'au mur, &agrave; ses pieds. L&agrave;, ils
+s'arr&ecirc;taient, et un long silence se faisait alors, et l'enveloppement
+s'achevait, cette &eacute;treinte lente et grandissante de l'ignor&eacute;, o&ugrave; elle se
+sentait d&eacute;faillir.</p>
+
+<p>Les soir&eacute;es suivantes, parmi les &eacute;toiles, elle vit para&icirc;tre le mince
+croissant de la lune nouvelle. Mais l'astre d&eacute;clinait avec le jour
+finissant et s'en allait, derri&egrave;re le comble de la cath&eacute;drale, pareil &agrave;
+un &oelig;il de clart&eacute; vive que la paupi&egrave;re recouvre. Elle le suivait, le
+regardait s'&eacute;largir &agrave; chaque cr&eacute;puscule, impatiente de ce flambeau, qui
+allait enfin &eacute;clairer l'invisible.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, eu effet, le Clos-Marie sortait de l'obscurit&eacute;, avec les
+ruines de son vieux moulin, ses bouquets d'arbres, son ruisseau rapide.
+Et alors, dans la lumi&egrave;re, la cr&eacute;ation continua. Ce qui venait du r&ecirc;ve
+finit par prendre l'ombre d'un corps. Car elle n'aper&ccedil;ut d'abord qu'une
+ombre effac&eacute;e se mouvant sous la lune. Qu'&eacute;tait-ce donc? l'ombre d'une
+branche balanc&eacute;e par le vent? Parfois, tout s'&eacute;vanouissait, le champ
+dormait dans une immobilit&eacute; de mort, elle croyait &agrave; une hallucination de
+sa vue. Puis, le doute ne fut plus possible, une tache sombre avait
+franchi un espace &eacute;clair&eacute;, se glissant d'un saule &agrave; un autre. Elle la
+perdait, la retrouvait, sans jamais arriver &agrave; la d&eacute;finir. Un soir, elle
+crut reconna&icirc;tre la fuite leste de deux &eacute;paules, et ses yeux se
+port&egrave;rent aussit&ocirc;t sur le vitrail: il &eacute;tait gris&acirc;tre, comme vid&eacute;, &eacute;teint
+par la lune qui l'&eacute;clairait en plein. D&egrave;s ce moment, elle remarqua que
+l'ombre vivante s'allongeait, se rapprochait de sa fen&ecirc;tre, gagnant
+toujours, de trous noirs en trous noirs, parmi les herbes, le long de
+l'&eacute;glise: &Agrave; mesure qu'elle la devinait plus proche, une &eacute;motion
+grandissante l'envahissait, cette sensation nerveuse qu'on &eacute;prouve &agrave;
+&ecirc;tre regard&eacute; par des yeux de myst&egrave;re, qu'on ne voit point. S&ucirc;rement, un
+&ecirc;tre &eacute;tait l&agrave;; sous les feuilles, qui, les regards lev&eacute;s, ne la quittait
+plus. Elle avait, sur les mains, sur le visage, l'impression physique de
+ces regards, longs, tr&egrave;s doux, craintifs aussi; elle ne s'y d&eacute;robait
+pas, parce qu'elle les sentait purs, venus du monde enchant&eacute; de la
+L&eacute;gende; et son anxi&eacute;t&eacute; premi&egrave;re se changeait, en un trouble d&eacute;licieux,
+dans sa certitude du bonheur. Une nuit, brusquement, sur la terre
+blanche de lune, l'ombre se dessina d'une ligne franche et nette,
+l'ombre d'un homme, qu'elle ne pouvait voir, cach&eacute; derri&egrave;re les saules.
+L'homme ne bougeait pas, elle regarda longtemps l'ombre immobile.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, Ang&eacute;lique eut un secret. Sa chambre nue, badigeonn&eacute;e &agrave; la
+chaux, toute blanche, en &eacute;tait emplie. Elle restait des heures, dans son
+grand lit, o&ugrave; elle se perdait, si min&eacute;e, les yeux clos, mais ne dormant
+pas, revoyant toujours l'ombre immobile, sur le sol &eacute;clatant. &Agrave; l'aube,
+quand elle rouvrait les paupi&egrave;res, ses regards allaient de l'armoire
+&eacute;norme au vieux coffre, du po&ecirc;le de fa&iuml;ence &agrave; la petite table de
+toilette, dans la surprise de ne pas retrouver l&agrave; ce profil myst&eacute;rieux,
+qu'elle e&ucirc;t dessin&eacute; d'un trait s&ucirc;r, de m&eacute;moire. Elle l'avait revu en
+dormant, glisser parmi les bruy&egrave;res p&acirc;les de ses rideaux. Ses songes
+comme sa veille en &eacute;taient peupl&eacute;s. C'&eacute;tait une ombre compagne de la
+sienne, elle avait deux ombres, bien qu'elle f&ucirc;t seule, avec son r&ecirc;ve.
+Et ce secret, elle ne le confia &agrave; personne, pas m&ecirc;me &agrave; Hubertine, &agrave;
+laquelle, jusque-l&agrave;, elle avait tout dit. Lorsque celle-ci la
+questionnait, &eacute;tonn&eacute;e de sa joie, elle devenait tr&egrave;s rouge, elle
+r&eacute;pondait que le printemps pr&eacute;coce la rendait joyeuse. Du matin au soir,
+elle bourdonnait, ainsi qu'une mouche ivre des premiers soleils. Jamais
+les chasubles qu'elle brodait n'avaient flamb&eacute; d'un tel resplendissement
+de soie et d'or. Les Hubert, souriants, la croyaient simplement
+bien-portante. Sa gaiet&eacute; montait &agrave; mesure que tombait le jour, elle
+chantait au lever de la lune, et quand l'heure &eacute;tait arriv&eacute;e, elle
+s'accoudait au balcon, elle voyait l'ombre. Pendant tout le quartier,
+elle la trouva exacte &agrave; chaque rendez-vous, droite et muette, sans
+qu'elle en s&ucirc;t davantage, ignorante de l'&ecirc;tre qui devait la produire.
+N'&eacute;tait-ce donc qu'une ombre, une apparence seulement, peut-&ecirc;tre le
+saint disparu du vitrail, peut-&ecirc;tre l'ange qui avait aim&eacute; C&eacute;cile
+autrefois, qui descendait l'aimer &agrave; son tour? Cette pens&eacute;e la, rendait
+orgueilleuse, lui &eacute;tait tr&egrave;s douce, comme une caresse venue de
+l'invisible. Puis, une impatience la prit de conna&icirc;tre, son attente
+recommen&ccedil;a. La lune, en son plein, &eacute;clairait le Clos-Marie. Quand elle
+&eacute;tait au z&eacute;nith, les arbres, sous la lumi&egrave;re blanche qui tombait
+d'aplomb, n'avaient plus d'ombres, pareils &agrave; des fontaines ruisselantes
+de muettes clart&eacute;s. Tout le champ s'en trouvait baign&eacute;, une onde
+lumineuse l'emplissait, d'une limpidit&eacute; de cristal; et l'&eacute;clat en &eacute;tait
+si p&eacute;n&eacute;trant, qu'on y distinguait jusqu'&agrave; la d&eacute;coupure fine des feuilles
+de saule. Le moindre frisson de l'air semblait rider ce lac de rayons,
+endormi dans sa paix souveraine, entre les grands ormes des jardins
+voisins et la croupe g&eacute;ante de la cath&eacute;drale.</p>
+
+<p>Deux soir&eacute;es s'&eacute;taient pass&eacute;es encore, lorsque, la troisi&egrave;me nuit, en
+venant s'accouder, Ang&eacute;lique re&ccedil;ut au c&oelig;ur un choc violent. L&agrave;, dans la
+clart&eacute; vive, elle l'aper&ccedil;ut debout, tourn&eacute; vers elle. Son ombre, ainsi
+que celle des arbres, s'&eacute;tait repli&eacute;e sous ses pieds, avait disparu. Il
+n'y avait plus que lui; tr&egrave;s clair.</p>
+
+<p>&Agrave; cette distance, elle le voyait comme en plein jour, &acirc;g&eacute; de vingt ans,
+blond, grand et mince. Il ressemblait au saint Georges, &agrave; un J&eacute;sus
+superbe, avec ses cheveux boucl&eacute;s, sa barbe l&eacute;g&egrave;re, son nez droit, un
+peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Et elle le
+reconnaissait parfaitement: jamais elle ne l'avait vu autre, c'&eacute;tait
+lui, c'&eacute;tait ainsi qu'elle l'attendait. Le prodige s'achevait enfin, la
+lente cr&eacute;ation de l'invisible aboutissait &agrave; cette apparition vivante. Il
+sortait de l'inconnu, du frisson des choses, des voix murmurantes, des
+jeux mouvants de la nuit, de tout ce qui l'avait envelopp&eacute;e, jusqu'&agrave; la
+faire d&eacute;faillir. Aussi le voyait-elle &agrave; deux pieds du sol, dans le
+surnaturel de sa venue, tandis que le miracle l'entourait de toutes
+parts, flottant sur le lac myst&eacute;rieux de la lune. Il gardait pour
+escorte le peuple entier de la L&eacute;gende, les saints dont les b&acirc;tons
+fleurissent, les saintes dont les blessures laissent pleuvoir du lait.
+Et le vol blanc des vierges p&acirc;lissait les &eacute;toiles.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique le regardait toujours. Il leva les deux bras, les tendit,
+grands ouverts. Elle n'avait pas peur, elle lui souriait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2>
+
+
+<p>C'&eacute;tait une affaire, tous les trois mois, lorsque Hubertine coulait la
+lessive. On louait une femme, la m&egrave;re Gabet; pendant quatre jours, les
+broderies en &eacute;taient oubli&eacute;es; et Ang&eacute;lique elle-m&ecirc;me s'en m&ecirc;lait, se
+faisait ensuite une r&eacute;cr&eacute;ation du savonnage et du rin&ccedil;age, dans les eaux
+claires de la Chevrote. Au sortir de la cendre, on brouettait le linge
+par la petite porte de communication. On vivait les journ&eacute;es dans le
+Clos-Marie, en plein air, en plein soleil.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, cette fois, je lave, &ccedil;a m'amuse tant!</p>
+
+<p>Et, secou&eacute;e de rires, les manches retrouss&eacute;es au-dessus des coudes,
+brandissant le battoir, Ang&eacute;lique tapait de bon c&oelig;ur, dans la joie et
+la sant&eacute; de cette rude besogne qui l'&eacute;claboussait d'&eacute;cume.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a me durcit les bras, &ccedil;a me fait du bien, m&egrave;re!</p>
+
+<p>La Chevrote coupait le champ de biais, d'abord endormie, puis tr&egrave;s
+rapide, lanc&eacute;e en gros bouillons sur une pente caillouteuse. Elle
+sortait du jardin de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, par une sorte de vanne, laiss&eacute;e au bas de
+la muraille; et, &agrave; l'autre bout, &agrave; l'angle de l'h&ocirc;tel Voincourt, elle
+disparaissait sous une arche vo&ucirc;t&eacute;e, s'engouffrait dans le sol, pour
+repara&icirc;tre, deux cents m&egrave;tres plus loin, tout le long de la rue Basse,
+jusqu'au Ligneul, o&ugrave; elle se jetait.</p>
+
+<p>De sorte qu'il fallait bien veiller sur le linge, car on pouvait courir:
+toute pi&egrave;ce l&acirc;ch&eacute;e &eacute;tait une pi&egrave;ce perdue.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, attendez, attendez!... Je vais mettre cette grosse pierre sur
+les serviettes. Nous verrons si elle les emportera, la voleuse! Elle
+calait la pierre, elle retournait en arracher une autre aux d&eacute;combres du
+moulin, ravie de se d&eacute;penser, de se fatiguer; et, quand elle se
+meurtrissait un doigt, elle le secouait, elle disait que ce n'&eacute;tait
+rien: Dans la journ&eacute;e, la famille de pauvres qui se terrait sous ces
+ruines, s'en allait &agrave; l'aum&ocirc;ne, d&eacute;band&eacute;e par les routes. Le clos restait
+solitaire, d'une solitude d&eacute;licieuse et fra&icirc;che, avec ses bouquets de
+saules p&acirc;les, ses hauts peupliers, son herbe surtout, son d&eacute;bordement
+d'herbe folle, si vivace, qu'on y entrait jusqu'aux &eacute;paules. Un silence
+frissonnant venait des deux parcs voisins, dont les grands arbres
+barraient l'horizon. D&egrave;s trois heures, l'ambre de la cath&eacute;drale
+s'allongeait, d'une douceur recueillie, d'un parfum &eacute;vapor&eacute; d'encens.</p>
+
+<p>Et elle battait le linge plus fort, de toute la force de son bras frais
+et blanc.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re! m&egrave;re, ce que je vais manger, ce soir!... Ah! vous savez, vous
+m'avez promis une tarte aux fraises. Mais, pour cette lessiv&eacute;, le jour
+du rin&ccedil;age, Ang&eacute;lique resta seule. La m&egrave;re Gabet, souffrant d'une crise
+brusque de sa sciatique, n'&eacute;tait pas venue; et d'autres soins de m&eacute;nage
+retenaient Hubertine au logis. Agenouill&eacute;e dans sa bo&icirc;te garnie de
+paille, la jeune fille prenait les pi&egrave;ces une &agrave; une, les agitait
+longuement, jusqu'&agrave; ce que l'eau n'en f&ucirc;t plus troubl&eacute;e, d'une limpidit&eacute;
+de cristal. Elle ne se h&acirc;tait point, elle &eacute;prouvait depuis le matin une
+curiosit&eacute; inqui&egrave;te, ayant eu l'&eacute;tonnement de trouver l&agrave; un vieil ouvrier
+en blouse grise, qui dressait un l&eacute;ger &eacute;chafaud, devant la fen&ecirc;tre de la
+chapelle Hautec&oelig;ur. Est-ce qu'on voulait r&eacute;parer le vitrail? Il en
+avait bon besoin: des verres manquaient dans le saint Georges; d'autres,
+cass&eacute;s au cours des si&egrave;cles, &eacute;taient remplac&eacute;s par de simples vitres.</p>
+
+<p>Pourtant, cela l'irritait. Elle &eacute;tait si habitu&eacute;e aux lacunes du saint
+per&ccedil;ant le dragon, et de la fille du roi l'emmenant avec sa ceinture,
+qu'elle les pleurait d&eacute;j&agrave;, comme si l'on avait eu le dessein de les
+mutiler. Il y avait sacril&egrave;ge &agrave; changer de si vieilles choses. Et, tout
+d'un coup, lorsqu'elle revint de d&eacute;jeuner, sa col&egrave;re s'en alla: un
+second ouvrier &eacute;tait sur l'&eacute;chafaud, jeune celui-ci, &eacute;galement v&ecirc;tu
+d'une blouse grise. Et elle l'avait reconnu, c'&eacute;tait lui. Gaiement, sans
+embarras, Ang&eacute;lique reprit sa place, &agrave; genoux dans la paille de sa
+bo&icirc;te. Puis, de ses poignets nus, elle se remit &agrave; agiter le linge au
+fond de l'eau claire. C'&eacute;tait lui, grand, mince, blond, avec sa barbe
+fine et ses cheveux boucl&eacute;s de jeune dieu, aussi blanc de peau qu'elle
+l'avait vu sous la blancheur de la lune. Puisque c'&eacute;tait lui, le vitrail
+n'avait rien &agrave; craindre:
+s'il y touchait, il l'embellirait. Et elle n'&eacute;prouvait aucune
+d&eacute;sillusion, &agrave; le retrouver v&ecirc;tu de cette blouse, ouvrier comme elle,
+peintre verrier sans doute. Cela, au contraire, la faisait sourire, dans
+son absolue certitude en son r&ecirc;ve de royale fortune. Il n'y avait
+qu'apparence. &Agrave; quoi bon savoir? Un matin, il serait celui qu'il devait
+&ecirc;tre. La pluie d'or ruisselait du comble de la cath&eacute;drale, une marche
+triomphale &eacute;clatait, dans le grondement lointain des orgues. M&ecirc;me elle
+ne se demandait pas quel chemin il prenait pour &ecirc;tre l&agrave;, de nuit et de
+jour.</p>
+
+<p>&Agrave; moins d'habiter une des maisons voisines, il ne pouvait passer que par
+la ruelle des Guerdaches, qui longeait le mur de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, jusqu'&agrave; la
+rue Magloire.</p>
+
+<p>Alors, une heure charmante s'&eacute;coula. Elle se penchait, elle rin&ccedil;ait son
+linge, le visage touchant presque l'eau fra&icirc;che; mais, &agrave; chaque nouvelle
+pi&egrave;ce, elle levait la t&ecirc;te, jetait un coup d'&oelig;il, o&ugrave;, dans l'&eacute;moi de
+son c&oelig;ur, per&ccedil;ait une pointe de malice. Et, lui, sur l'&eacute;chafaud, l'air
+tr&egrave;s occup&eacute; &agrave; constater l'&eacute;tat du vitrail, la regardait de biais, g&ecirc;n&eacute;
+d&egrave;s qu'elle le surprenait ainsi, tourn&eacute; vers elle. C'&eacute;tait une chose
+&eacute;tonnante comme il rougissait vite, le teint brusquement color&eacute;, de tr&egrave;s
+blanc qu'il &eacute;tait. &Agrave; la moindre &eacute;motion, col&egrave;re ou tendresse, tout le
+sang de ses veines lui montait &agrave; la face. Il avait des yeux de bataille,
+et il &eacute;tait si timide, quand il la sentait l'examiner, qu'il redevenait
+un petit enfant, embarrass&eacute; de ses mains, b&eacute;gayant des ordres au vieil
+homme, son compagnon. Elle, ce qui l'&eacute;gayait, dans cette eau dont la
+turbulence lui rafra&icirc;chissait les bras, &eacute;tait de le deviner innocent
+comme elle, ignorant de tout, avec la passion gourmande de mordre &agrave; la
+vie. On n'a pas besoin de dire &agrave; voix haute ce qui est, des messagers
+invisibles l'apportent, des bouches muettes le r&eacute;p&egrave;tent. Elle levait la
+t&ecirc;te, le surprenait &agrave; d&eacute;tourner la sienne, et les minutes coulaient, et
+cela &eacute;tait d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>Soudain, elle le vit qui sautait de l'&eacute;chafaud, puis qui s'en &eacute;loignait
+&agrave; reculons, au travers des herbes, comme pour prendre du champ, afin de
+mieux voir. Mais elle faillit &eacute;clater de rire, tellement cela &eacute;tait
+clair, qu'il voulait se rapprocher d'elle, uniquement. Il avait mis &agrave;
+sauter une d&eacute;cision farouche d'homme qui risque tout, et la dr&ocirc;lerie
+touchante, maintenant, &eacute;tait qu'il restait plant&eacute; &agrave; quelques pas, lui
+tournant le dos, n'osant se retourner, dans le mortel embarras de son
+action trop vive. Un instant, elle crut bien qu'il repartirait vers le
+vitrail, ainsi qu'il en &eacute;tait venu, sans un coup d'&oelig;il en arri&egrave;re.
+Pourtant, il prit une r&eacute;solution d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, il se retourna; et, comme,
+justement, elle levait la t&ecirc;te, avec son rire malicieux, leurs regards
+se rencontr&egrave;rent, demeur&egrave;rent l'un dans l'autre. Ce fut, pour les deux,
+une grande confusion: ils perdaient contenance, ils n'en seraient jamais
+sortis, s'il ne s'&eacute;tait produit alors un, incident dramatique.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! cria-t-elle, d&eacute;sol&eacute;e.</p>
+
+<p>Dans son &eacute;motion, la camisole de basin qu'elle rin&ccedil;ait, d'une main
+inconsciente, venait de lui &eacute;chapper; et le ruisseau rapide l'emportait;
+et, une minute encore, elle allait dispara&icirc;tre, au coin du mur des
+Voincourt, sous l'arche vo&ucirc;t&eacute;e, o&ugrave; s'engouffrait la Chevrote. Il y eut
+quelques secondes d'angoisse. Il avait compris, s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute;. Mais le
+courant bondissait sur les cailloux, cette diablesse de camisole courait
+plus vite que lui. Il se penchait, croyait la saisir, ne prenait qu'une
+poigne d'&eacute;cume. Deux fois, il la manqua. Enfin, excit&eacute;, de l'air brave
+dont on se jette au p&eacute;ril de sa vie, il entra dans l'eau, il sauva la
+camisole, juste &agrave; l'instant o&ugrave; elle s'ab&icirc;mait sous terre. Ang&eacute;lique,
+qui, jusque-l&agrave;, avait suivi anxieusement le sauvetage, sentit le rire,
+le bon rire lui remonter des flancs. Ah! cette aventure qu'elle avait
+tant r&ecirc;v&eacute;e, cette rencontre au bord d'un lac, ce terrible danger dont la
+d&eacute;livrait un jeune homme plus beau que le jour! Saint Georges, le
+tribun, le guerrier, n'&eacute;tait plus que ce peintre sur verre, ce jeune
+ouvrier en blouse grise. Quand elle le vit revenir, les jambes tremp&eacute;es,
+tenant la camisole ruisselante d'un geste gauche, comprenant le ridicule
+de la passion qu'il avait mise &agrave; l'arracher des flots, elle dut se
+mordre les l&egrave;vres, pour contenir la fus&eacute;e de gaiet&eacute; qui lui chatouillait
+la gorge.</p>
+
+<p>Lui, s'oubliait &agrave; la regarder. Elle &eacute;tait si adorable d'enfance, dans ce
+rire qu'elle retenait et dont sa jeunesse vibrait toute! &Eacute;clabouss&eacute;e
+d'eau, les bras glac&eacute;s par le courant, elle sentait bon la puret&eacute;, la
+limpidit&eacute; des sources vives, jaillissant de la mousse des for&ecirc;ts.
+C'&eacute;tait de la sant&eacute; et de la joie, au grand soleil. On la devinait bonne
+m&eacute;nag&egrave;re, et reine pourtant, dans sa robe de travail, avec sa taille
+&eacute;lanc&eacute;e, son visage long de fille de roi, tel qu'il en passe au fond des
+l&eacute;gendes. Et il ne savait plus comment lui rendre le linge, tellement il
+la trouvait belle, de la beaut&eacute; d'art qu'il aimait. Cela l'enrageait
+davantage, d'avoir l'air d'un innocent, car il s'apercevait tr&egrave;s bien de
+l'effort qu'elle faisait pour ne pas rire. Il dut se d&eacute;cider, il lui
+remit la camisole.</p>
+
+<p>Alors, Ang&eacute;lique comprit que, si elle desserrait les l&egrave;vres, elle
+&eacute;clatait. Ce pauvre gar&ccedil;on! il la touchait beaucoup; mais cela &eacute;tait
+irr&eacute;sistible, elle &eacute;tait trop heureuse, elle avait un besoin de rire, de
+rire &agrave; perdre haleine, qui la d&eacute;bordait.</p>
+
+<p>Enfin, elle crut qu'elle pouvait parler, voulut dire simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur. Mais le rire &eacute;tait revenu, le rire la fit b&eacute;gayer,
+lui coupa la parole; et le rire sonnait tr&egrave;s haut, une pluie de notes
+sonores, qui chantaient, sous l'accompagnement cristallin de la
+Chevrote. Lui, d&eacute;concert&eacute;, ne trouva rien, pas un mot. Son visage, si
+blanc, s'&eacute;tait brusquement empourpr&eacute;; ses yeux d'enfant timide avaient
+flamb&eacute;, pareils &agrave; des yeux d'aigle. Et il s'en alla, il avait disparu
+avec le vieil ouvrier, qu'elle riait encore; pench&eacute;e sur l'eau claire,
+s'&eacute;claboussant de nouveau &agrave; rincer son linge, dans l'&eacute;clatant bonheur de
+cette journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s six heures, on &eacute;tendit le linge, dont le paquet
+s'&eacute;gouttait depuis la veille. Justement, un grand vent s'&eacute;tait lev&eacute; qui
+aidait au s&eacute;chage. M&ecirc;me, pour que les pi&egrave;ces ne fussent pas emport&eacute;es,
+on dut les fixer avec des pierres, aux quatre coins. Toute l&agrave; lessive
+&eacute;tait l&agrave;, &eacute;tal&eacute;e, tr&egrave;s blanche parmi l'herbe verte, sentant bon l'odeur
+des plantes; et le pr&eacute; semblait s'&ecirc;tre fleuri soudain de nappes
+neigeuses de p&acirc;querettes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;jeuner, lorsqu'elle revint donner un regard, Ang&eacute;lique se
+d&eacute;sesp&eacute;ra: la lessive enti&egrave;re mena&ccedil;ait de s'envoler, tellement les coups
+de vent devenaient plus forts, dans le ciel bleu, d'une limpidit&eacute; vive,
+comme &eacute;pur&eacute; par ces grands souffles; et, d&eacute;j&agrave;, un drap avait fil&eacute;, des
+serviettes &eacute;taient all&eacute;es se plaquer contre les branches d'un saule.
+Elle rattrapa les serviettes. Mais, derri&egrave;re elle, des mouchoirs
+partaient. Et personne! elle perdait la t&ecirc;te. Lorsqu'elle voulut &eacute;tendre
+le drap, elle dut se battre. Il l'&eacute;tourdissait, l'enveloppait d'un
+claquement de drapeau. Dans le vent, elle entendit alors une voix qui
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, d&eacute;sirez-vous que je vous aide?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait lui, et tout de suite elle cria, sans autre pr&eacute;occupation que
+son souci de m&eacute;nag&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Mais bien s&ucirc;r, aidez-moi donc!... Prenez le bout, l&agrave;-bas! tenez ferme!</p>
+
+<p>Le drap, qu'ils &eacute;tiraient de leurs bras solides, battait comme une
+voile. Puis, ils le pos&egrave;rent sur l'herbe, ils remirent aux quatre coins
+des pierres plus grosses. Et, maintenant qu'il s'affaissait, dompt&eacute;, ni
+lui ni elle ne se relevaient, agenouill&eacute;s aux deux bouts, s&eacute;par&eacute;s par ce
+grand linge, d'une blancheur &eacute;blouissante.</p>
+
+<p>Elle finit par sourire, mais sans malice, d'un sourire de remerciement.
+Il s'enhardit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je me nomme F&eacute;licien.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Ang&eacute;lique.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis peintre verrier, on m'a charg&eacute; de r&eacute;parer ce vitrail.</p>
+
+<p>&mdash;J'habite l&agrave;, avec mes parents, et je suis brodeuse.</p>
+
+<p>Le grand vent emportait leurs paroles, les flagellait de sa puret&eacute;
+vivace, dans le chaud soleil dont ils &eacute;taient baign&eacute;s. Ils se disaient
+des choses qu'ils savaient, pour le plaisir de se les dire.</p>
+
+<p>&mdash;On ne va pas le remplacer, le vitrail?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. La r&eacute;paration ne se verra seulement pas.... Je l'aime autant
+que vous l'aimez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je l'aime. Il est si doux de couleur!... J'en ai brod&eacute; un,
+de saint Georges, mais il &eacute;tait moins beau.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moins beau.... Je l'ai vu, si c'est le saint Georges de la chasuble
+de velours rouge que l'abb&eacute; Comille avait dimanche.</p>
+
+<p>Une merveille!</p>
+
+<p>Elle rougit de plaisir et lui cria brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Mettez donc une pierre sur le bord du drap, &agrave; votre gauche.</p>
+
+<p>Le vent va nous le reprendre.</p>
+
+<p>Il s'empressa, chargea le linge qui avait eu une grande palpitation, le
+battement d'ailes d'un oiseau captif, s'effor&ccedil;ant de voler encore. Et,
+comme il ne remuait plus, cette fois, tous deux se relev&egrave;rent.
+Maintenant, elle marchait par les &eacute;troits sentiers d'herbe, entre les
+pi&egrave;ces, donnait un coup d'&oelig;il &agrave; chacune; tandis que lui la suivait,
+tr&egrave;s affair&eacute;, l'air pr&eacute;occup&eacute; &eacute;norm&eacute;ment de la perte possible d'un
+tablier ou d'un torchon. Cela semblait tout naturel. Aussi
+continuait-elle de causer, racontant ses journ&eacute;es, expliquant ses go&ucirc;ts.</p>
+
+
+<p>&mdash;Moi, j'aime que les choses soient &agrave; leur place.... Le matin, c'est le
+coucou de l'atelier qui me r&eacute;veille, toujours &agrave; six heures; et il ne
+ferait pas clair, que je m'habillerais: mes bas sont ici, le savon est
+l&agrave;, une vraie manie. Oh! je ne suis pas n&eacute;e comme &ccedil;a, j'&eacute;tais d'un
+d&eacute;sordre! M&egrave;re a d&ucirc; en dire, des paroles!... Et, &agrave; l'atelier, je ne
+ferais rien de bon, si ma chaise n'&eacute;tait pas au m&ecirc;me endroit, en face du
+jour. Heureusement que je ne suis ni gauch&egrave;re ni droiti&egrave;re, et que je
+brode des deux mains, ce qui est une gr&acirc;ce, car toutes n'y parviennent
+pas....</p>
+
+<p>C'est comme les fleurs que j'adore, je ne puis en garder un bouquet pr&egrave;s
+de moi, sans avoir des maux de t&ecirc;te terribles. Je supporte les violettes
+seules, et c'est surprenant, l'odeur m'en calme plut&ocirc;t. Au moindre
+malaise, je n'ai qu'&agrave; respirer des violettes, elles me soulagent.</p>
+
+<p>Il l'&eacute;coutait, ravi. Il se grisait de la douceur de sa voix, qu'elle
+avait d'un charme extr&ecirc;me, p&eacute;n&eacute;trante et prolong&eacute;e; et il devait &ecirc;tre
+particuli&egrave;rement sensible &agrave; cette musique humaine, car l'inflexion
+caressante, sur certaines syllabes, lui mouillait les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle en s'interrompant, voici les chemises qui sont bient&ocirc;t
+s&egrave;ches.</p>
+
+<p>Puis, elle acheva ses confidences, dans le besoin na&iuml;f et inconscient de
+se faire conna&icirc;tre.&mdash;Le blanc, c'est toujours beau, n'est-ce pas?
+Certains jours, j'ai assez du bleu, du rouge, de toutes les couleurs;
+tandis que le blanc est une joie compl&egrave;te dont jamais je ne me lasse.</p>
+
+<p>Rien n'y blesse, on voudrait s'y perdre.... Nous avions un chat blanc,
+avec des taches jaunes, et je lui avais peint ses taches.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tr&egrave;s bien, mais &ccedil;a n'a pas tenu.... Tenez! ce que m&egrave;re ne sait
+pas, je garde tous les d&eacute;chets de soie blanche, j'en ai plein un tiroir,
+pour rien, pour le plaisir de les regarder et de les toucher, de temps
+en temps.... Et j'ai un autre secret, oh! un gros celui-l&agrave;! Quand je
+m'&eacute;veille, chaque matin, il y a pr&egrave;s de mon lit, quelqu'un, oui! une
+blancheur qui s'envole! Il n'eut pas un doute, il parut fermement la
+croire. Cela n'&eacute;tait-il pas simple et dans l'ordre? Une jeune princesse
+ne l'aurait point conquis si vite, parmi les magnificences de sa cour.
+Elle avait, au milieu de tout ce linge blanc, sur cette herbe verte, un
+grand air charmant, joyeux et souverain, qui le prenait au c&oelig;ur, d'une
+&eacute;treinte grandissante. C'en &eacute;tait fait, il n'y avait plus qu'elle, il
+la suivrait jusqu'au bout de la vie.</p>
+
+<p>Elle continuait &agrave; marcher, de son petit pas rapide, en tournant parfois
+la t&ecirc;te, avec un sourire; et il venait derri&egrave;re toujours, suffoqu&eacute; de ce
+bonheur, sans aucun espoir de l'atteindre jamais.</p>
+
+<p>Mais une bourrasque souffla, un vol de menus linges, des cols et des
+manchettes de percale, des fichus et des guimpes de batiste, fut
+soulev&eacute;, s'abattit au loin, ainsi qu'une troupe d'oiseaux blancs, roul&eacute;s
+dans la temp&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et Ang&eacute;lique se mit &agrave; courir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! arrivez donc! aidez-moi donc!</p>
+
+<p>Tous deux s'&eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s. Elle arr&ecirc;ta un col, sur le bord de la
+Chevrote. Lui, d&eacute;j&agrave;, tenait deux guimpes, retrouv&eacute;es au milieu de hautes
+orties. Les manchettes, une &agrave; une, furent reconquises. Mais, dans leurs
+courses &agrave; toutes jambes, trois fois elle venait de l'effleurer, des plis
+envol&eacute;s de sa jupe; et, chaque foi?, il avait eu une secousse au c&oelig;ur,
+la face subitement rouge. &Agrave; son tour, il la fr&ocirc;la, en faisant un saut
+pour rattraper le dernier fichu, qui lui &eacute;chappait. Elle &eacute;tait rest&eacute;e
+debout, immobile, &eacute;touffant. Un trouble noyait son rire, elle ne
+plaisantait plus, ne se moquait plus de ce grand gar&ccedil;on innocent et
+gauche. Qu'avait-elle donc, pour n'&ecirc;tre plus gaie et pour d&eacute;faillir
+ainsi, sous cette angoisse d&eacute;licieuse? Quand il lui tendit le fichu,
+leurs mains, par hasard, se touch&egrave;rent. Ils tressaillirent, ils se
+contempl&egrave;rent, &eacute;perdus. Elle s'&eacute;tait recul&eacute;e vivement, elle demeura
+quelques secondes &agrave; ne savoir que r&eacute;soudre, dans la catastrophe
+extraordinaire qui lui arrivait. Puis, tout d'un coup, affol&eacute;e, elle
+prit sa course, elle se sauva, les bras pleins du menu linge,
+abandonnant le reste.</p>
+
+<p>F&eacute;licien, alors, voulut parler.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de gr&acirc;ce... je vous en prie.... Le vent redoublait, lui coupait le
+souffle. D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, il la regardait courir, comme si ce grand vent l'e&ucirc;t
+emport&eacute;e. Elle courait, elle courait parmi la blancheur des draps et des
+nappes, dans l'or p&acirc;le du soleil oblique. L'ombre de la cath&eacute;drale
+semblait la prendre, et elle &eacute;tait sur le point de rentrer chez elle,
+par la petite porte du jardin, sans un regard en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais; au seuil, vivement, elle se retourna, saisie d'une bont&eacute; subite,
+ne voulant pas qu'il la cr&ucirc;t trop f&acirc;ch&eacute;e. Et, confuse, souriante, elle
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Merci! merci!</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce de l'avoir aid&eacute;e &agrave; rattraper son linge qu'elle le remerciait?
+&Eacute;tait-ce d'autre chose? Elle avait disparu, la porte se refermait. Et
+lui demeura seul, au milieu du champ, sous les grandes rafales
+r&eacute;guli&egrave;res, qui soufflaient, vivifiantes, dans le ciel pur.</p>
+
+<p>Les ormes de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute; s'agitaient avec un long bruit de houle, une voix
+haute clamait au travers des terrasses et des arcs-boutants de la
+cath&eacute;drale. Mais il n'entendait plus que le claquement l&eacute;ger d'un petit
+bonnet, nou&eacute; &agrave; une branche de lilas ainsi qu'un bouquet blanc, et qui
+&eacute;tait &agrave; elle.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de cette journ&eacute;e, chaque fois qu'Ang&eacute;lique ouvrit sa fen&ecirc;tre,
+elle aper&ccedil;ut F&eacute;licien, en bas, dans le Clos-Marie. Il avait le pr&eacute;texte
+du vitrail, il y vivait sans que le travail avan&ccedil;&acirc;t le moins du monde:
+Pendant des heures, il s'oubliait derri&egrave;re un buisson, allong&eacute; sur
+l'herbe, guettant entre les feuilles.</p>
+
+<p>Et cela &eacute;tait tr&egrave;s doux, d'&eacute;changer un sourire, matin et soir.</p>
+
+<p>Elle, heureuse, n'en demandait pas davantage. La lessive ne devait
+revenir que dans trois mois, la porte du jardin, jusque-l&agrave;, resterait
+close. Mais, &agrave; se voir quotidiennement, ce serait si vite pass&eacute;, trois
+mois! et puis, y avait-il un bonheur plus grand que de vivre de la
+sorte, le jour pour le regard du soir, la nuit pour le regard du matin?</p>
+
+<p>D&egrave;s la premi&egrave;re rencontre, Ang&eacute;lique avait tout dit, ses habitudes, ses
+go&ucirc;ts, les petits secrets de son c&oelig;ur. Lui, silencieux, se nommait
+F&eacute;licien, et elle ne savait rien autre. Peut-&ecirc;tre cela devait-il &ecirc;tre
+ainsi, la femme se donnant toute, l'homme se r&eacute;servant dans l'inconnu.
+Elle n'&eacute;prouvait aucune curiosit&eacute; h&acirc;tive, elle souriait, &agrave; l'id&eacute;e des
+choses qui se r&eacute;aliseraient, s&ucirc;rement. Puis, ce qu'elle ignorait ne
+comptait pas, se voir importait seul. Elle ne savait rien de lui, et
+elle le connaissait au point de lire ses pens&eacute;es dans son regard. Il
+&eacute;tait venu.</p>
+
+<p>Elle l'avait reconnu, et ils s'aimaient. Alors, ils jouirent
+d&eacute;licieusement de cette possession, &agrave; distance. C'&eacute;taient sans cesse des
+ravissements nouveaux, pour les d&eacute;couvertes qu'ils faisaient. Elle avait
+des mains longues, ab&icirc;m&eacute;es par l'aiguille, qu'il adora. Elle remarqua
+ses pieds minces, elle fut orgueilleuse de leur petitesse. Tout en lui
+la flattait, elle lui &eacute;tait reconnaissante d'&ecirc;tre beau, elle ressentit
+une joie violente, le soir o&ugrave; elle constata qu'il avait la barbe d'un
+blond plus cendr&eacute; que les cheveux, ce qui donnait &agrave; son rire une douceur
+extr&ecirc;me. Lui, s'en alla &eacute;perdu d'ivresse, un matin qu'elle s'&eacute;tait
+pench&eacute;e et qu'il avait aper&ccedil;u, sur son cou d&eacute;licat, un signe brun. Leurs
+c&oelig;urs aussi se mettaient &agrave; nu, ils y eurent des trouvailles.
+Certainement, le geste dont elle ouvrait sa fen&ecirc;tre, ing&eacute;nu et fier,
+disait que, dans sa condition de petite brodeuse, elle avait l'&acirc;me d'une
+reine. De m&ecirc;me, elle le sentait bon, en voyant de quel pas l&eacute;ger il
+foulait les herbes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, autour d'eux, un rayonnement de qualit&eacute;s et de gr&acirc;ces, &agrave; cette
+heure premi&egrave;re de leur rencontre. Chaque entrevue apportait son charme.
+Il leur semblait que jamais ils n'&eacute;puiseraient cette f&eacute;licit&eacute; de se
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, F&eacute;licien marqua bient&ocirc;t quelque impatience.</p>
+
+<p>Il ne restait plus allong&eacute; des heures, au pied d'un buisson, dans
+l'immobilit&eacute; d'un bonheur absolu. D&egrave;s qu'Ang&eacute;lique paraissait, accoud&eacute;e,
+il devenait inquiet, t&acirc;chait de se rapprocher d'elle. Et cela finissait
+par la f&acirc;cher un peu, car elle craignait qu'on ne le remarqu&acirc;t. Un jour
+m&ecirc;me, il y eut une vraie brouille: il s'&eacute;tait avanc&eacute; jusqu'au mur, elle
+dut quitter le balcon. Ce fut une catastrophe, il en demeura boulevers&eacute;,
+le visage si &eacute;loquent de soumission et de pri&egrave;re, qu'elle pardonna le
+lendemain, en s'accoudant &agrave; l'heure habituelle. Mais l'attente ne lui
+suffisait plus, il recommen&ccedil;a. Maintenant, il semblait &ecirc;tre partout &agrave; la
+fois, dans le Clos-Marie, qu'il emplissait de sa fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Il sortait de derri&egrave;re chaque tronc d'arbre, il apparaissait au-dessus
+de chaque touffe de ronces. Comme les ramiers des grands ormes, il
+devait avoir son logis aux environs, entre deux branches. La Chevrote
+lui &eacute;tait un pr&eacute;texte &agrave; vivre l&agrave;, pench&eacute; au-dessus du courant, o&ugrave; il
+avait l'air de suivre le vol des nuages. Un jour, elle le vit parmi les
+ruines du moulin, debout sur la charpente d'un hangar &eacute;ventr&eacute;, heureux
+d'&ecirc;tre ainsi mont&eacute; un peu, dans son regret de ne pouvoir voler jusqu'&agrave;
+son &eacute;paule. Un autre jour, elle &eacute;touffa un l&eacute;ger cri, en l'apercevant
+plus haut qu'elle, entre deux fen&ecirc;tres de la cath&eacute;drale, sur la terrasse
+des chapelles du ch&oelig;ur. Comment avait-il pu atteindre cette galerie,
+ferm&eacute;e d'une porte dont le bedeau gardait la clef?...</p>
+
+<p>Comment, d'autres fois, le retrouva-t-elle en plein ciel, parmi les
+arcs-boutants de la nef et les pinacles des contreforts? De ces
+hauteurs, il plongeait au fond de sa chambre, ainsi que les hirondelles
+volant &agrave; la pointe des clochetons. Jamais elle n'avait eu l'id&eacute;e de se
+cacher. Et, d&egrave;s lors, elle se barricada, et un trouble la prenait,
+grandissant, &agrave; se sentir envahie, &agrave; &ecirc;tre toujours deux. Si elle n'avait
+pas de h&acirc;te, pourquoi donc son c&oelig;ur battait-il si fort, comme le
+bourdon du clocher en plein branle des grandes f&ecirc;tes?</p>
+
+<p>Trois jours se pass&egrave;rent, sans qu'Ang&eacute;lique se montr&acirc;t, effray&eacute;e de
+l'audace croissante de F&eacute;licien. Elle se jurait de ne plus le revoir,
+elle s'excitait &agrave; le d&eacute;tester. Mais il lui avait donn&eacute; de sa fi&egrave;vre,
+elle ne pouvait rester en place, tous les pr&eacute;textes lui &eacute;taient bons &agrave;
+l&acirc;cher la chasuble qu'elle brodait.</p>
+
+<p>Aussi, ayant appris que la m&egrave;re Gabet gardait le lit, dans le plus
+profond d&eacute;nuement, alla-t-elle la visiter chaque matin.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait rue des Orf&egrave;vres m&ecirc;me, &agrave; trois portes. Elle arrivait avec du
+bouillon, du sucre, elle redescendait acheter des m&eacute;dicaments, chez le
+pharmacien de la Grand-Rue. Et, un jour qu'elle remontait, portant des
+paquets et des fioles, elle eut le saisissement de trouver F&eacute;licien au
+chevet de la vieille femme malade. Il devint tr&egrave;s rouge, il s'esquiva
+gauchement. Le jour suivant, comme elle partait, il se pr&eacute;senta de
+nouveau, elle lui laissa la place, m&eacute;contente. Voulait-il donc
+l'emp&ecirc;cher de voir ses pauvres? Justement, elle &eacute;tait prise d'une de ces
+crises de charit&eacute; qui lui faisaient se donner toute, pour combler ceux
+qui n'avaient rien. Son &ecirc;tre se fondait de fraternit&eacute; pitoyable, &agrave;
+l'id&eacute;e de la souffrance. Elle courait chez le p&egrave;re Mascart, un aveugle
+paralytique de la rue Basse, &agrave; qui elle faisait manger elle-m&ecirc;me
+l'assiett&eacute;e de soupe qu'elle lui apportait; chez les Chouteau, l'homme
+et la femme, deux vieux de quatre-vingt-dix ans, qui occupaient une cave
+de la rue Magloire, o&ugrave; elle avait emm&eacute;nag&eacute; d'anciens meubles, pris dans
+le grenier des Hubert; chez d'autres, d'autres encore, chez tous les
+mis&eacute;rables du quartier, qu'elle entretenait en cachette des choses
+tra&icirc;nant autour d'elle, heureuse de les surprendre et de les voir
+rayonner, pour quelque reste de la veille. Et voil&agrave; que, chez tous,
+d&eacute;sormais, elle rencontrait F&eacute;licien! Jamais elle ne l'avait tant vu,
+elle qui &eacute;vitait de se mettre &agrave; la fen&ecirc;tre, de crainte de le revoir. Son
+trouble grandissait, elle se croyait tr&egrave;s en col&egrave;re.</p>
+
+<p>Dans cette aventure, le pis, vraiment, fut qu'Ang&eacute;lique bient&ocirc;t
+d&eacute;sesp&eacute;ra de sa charit&eacute;. Ce gar&ccedil;on lui g&acirc;tait la joie d'&ecirc;tre bonne.
+Auparavant, il avait peut-&ecirc;tre d'autres pauvres, mais pas ceux-l&agrave;, car
+il ne les visitait point; et il avait d&ucirc; la guetter, monter derri&egrave;re
+elle, pour les conna&icirc;tre et les lui prendre ainsi, l'un apr&egrave;s l'autre.
+Maintenant, chaque fois qu'elle arrivait chez les Chouteau, avec un
+petit panier de provisions, il y avait des pi&egrave;ces blanches sur la table.
+Un jour qu'elle courait porter dix sous, ses &eacute;conomies de toute la
+semaine, au p&egrave;re Mascart, qui pleurait sans cesse mis&egrave;re pour son tabac,
+elle le trouva riche d'une pi&egrave;ce de vingt francs, luisante comme un
+soleil. M&ecirc;me, un soir qu'elle rendait visite &agrave; la m&egrave;re Gabet, celle-ci
+la pria de descendre lui changer un billet de banque. Et quel
+cr&egrave;ve-c&oelig;ur de constater son impuissance, elle qui manquait d'argent,
+lorsque lui, si ais&eacute;ment, vidait sa bourse! Certes, elle &eacute;tait heureuse
+de l'aubaine, pour ses pauvres; mais elle n'avait plus de bonheur &agrave;
+donner, triste de donner si peu, lorsqu'un autre donnait tant. Le
+maladroit, ne comprenant pas, croyant la conqu&eacute;rir, c&eacute;dait &agrave; un besoin
+de largesses attendri, lui tuait ses aum&ocirc;nes. Sans compter qu'elle
+devait subir ses &eacute;loges, chez tous les mis&eacute;rables: un jeune homme si
+bon, si doux, si bien &eacute;lev&eacute;! Ils ne parlaient plus que de lui, ils
+&eacute;talaient ses dons comme pour m&eacute;priser les siens.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son serment de l'oublier, elle les questionnait sur son compte:
+qu'avait-il laiss&eacute;, qu'avait-il dit? et il &eacute;tait beau, n'est-ce pas? et
+tendre, et timide! Peut-&ecirc;tre osait-il parler d'elle? Ah! bien s&ucirc;r, il en
+parlait toujours! Alors, elle l'ex&eacute;crait d&eacute;cid&eacute;ment, car elle finissait
+par en avoir trop lourd sur le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Enfin, les choses ne pouvaient continuer de la sorte; et, un soir de
+mai, par un cr&eacute;puscule souriant, la catastrophe &eacute;clata.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait chez les Lemballeuse, la nich&eacute;e de pauvresses qui se terraient
+dans les d&eacute;combres du vieux moulin. Il n'y avait l&agrave; que des femmes, la
+m&egrave;re Lemballeuse, une vieille coutur&eacute;e de rides, Tiennette, la fille
+a&icirc;n&eacute;e, une grande sauvagesse de vingt ans, ses deux petites s&oelig;urs, Rose
+et Jeanne, les yeux hardis d&eacute;j&agrave;, sous leur tignasse rousse. Toutes
+quatre mendiaient par les routes, le long des foss&eacute;s, rentraient &agrave; la
+nuit, les pieds cass&eacute;s de fatigue, dans leurs savates que rattachaient
+des ficelles. Et, justement, ce soir-l&agrave;, Tiennette, ayant achev&eacute; de
+laisser les siennes parmi les cailloux, &eacute;tait revenue bless&eacute;e, les
+chevilles en sang. Assise devant leur porte, au milieu des hautes herbes
+du Clos-Marie, elle s'arrachait de la chair des &eacute;pines, tandis que la
+m&egrave;re et les deux petites, autour d'elle, se lamentaient.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, Ang&eacute;lique arriva, cachant sous son tablier le pain qu'elle
+leur donnait chaque semaine. Elle s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute;e par la petite porte
+du jardin, et l'avait laiss&eacute;e ouverte derri&egrave;re elle, car elle comptait
+rentrer en courant. Mais la vue de toute la famille en larmes l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? qu'avez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma bonne demoiselle, g&eacute;mit la m&egrave;re Lemballeuse, voyez dans quel
+&eacute;tat cette grande b&ecirc;te s'est mise! Demain, elle ne pourra pas marcher,
+c'est une journ&eacute;e fichue.... Faudrait des souliers.</p>
+
+<p>Les yeux flambants sur leur crini&egrave;re, Rose et Jeanne redoubl&egrave;rent de
+sanglots, en criant d'une voix aigu&euml;:</p>
+
+<p>&mdash;Faudrait des souliers, faudrait des souliers.</p>
+
+<p>Tiennette avait lev&eacute; &agrave; demi sa t&ecirc;te maigre et noire. Puis, farouche,
+sans une parole, elle s'&eacute;tait fait saigner encore, acharn&eacute;e sur une
+longue &eacute;charde, &agrave; l'aide d'une &eacute;pingle.</p>
+
+<p>&Eacute;mue, Ang&eacute;lique donna son aum&ocirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; toujours un pain.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du pain, reprit la m&egrave;re, sans doute il en faut. Mais elle ne
+marchera pas avec du pain, bien s&ucirc;r. Et c'est la foire &agrave; Bligny, une
+foire o&ugrave; elle fait tous les ans plus de quarante sous....</p>
+
+<p>Bon Dieu de bon Dieu! qu'est-ce qu'on va devenir? La piti&eacute; et l'embarras
+rendirent Ang&eacute;lique muette. Elle avait cinq sous tout ronds dans sa
+poche. Avec cinq sous, on ne pouvait gu&egrave;re acheter des souliers, m&ecirc;me
+d'occasion. Chaque fois, son manque d'argent la paralysait. Et, &agrave; cette
+minute, ce qui acheva de la jeter hors d'elle, ce fut, comme elle
+d&eacute;tournait les yeux, d'apercevoir F&eacute;licien, debout &agrave; quelques pas, dans
+l'ombre croissante. Il avait d&ucirc; entendre, peut-&ecirc;tre se trouvait-il l&agrave;
+depuis longtemps. C'&eacute;tait toujours ainsi qu'il lui apparaissait, sans
+qu'elle s&ucirc;t jamais par o&ugrave; ni comment il &eacute;tait venu.</p>
+
+<p>&mdash;Il va donner les souliers, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>En effet, il s'avan&ccedil;ait d&eacute;j&agrave;. Dans le ciel viol&acirc;tre, naissaient les
+premi&egrave;res &eacute;toiles. Une grande paix ti&egrave;de tombait de haut, endormait le
+Clos-Marie, dont les saules se noyaient d'ombre.</p>
+
+<p>La cath&eacute;drale n'&eacute;tait plus qu'une barre noire, sur le couchant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour s&ucirc;r, il va donner les souliers.</p>
+
+<p>Et elle en &eacute;prouvait un v&eacute;ritable d&eacute;sespoir. Il donnerait donc tout, pas
+une fois elle ne le vaincrait! Son c&oelig;ur battait &agrave; se rompre, elle
+aurait voulu &ecirc;tre tr&egrave;s riche, pour lui montrer qu'elle aussi faisait des
+heureux.</p>
+
+<p>Mais les Lemballeuse avaient vu le bon monsieur, la m&egrave;re s'&eacute;tait
+pr&eacute;cipit&eacute;e, les deux petites s&oelig;urs geignaient, la main tendue, tandis
+que la grande, l&acirc;chant ses chevilles sanglantes, regardait de ses yeux
+obliques.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, ma brave femme, dit F&eacute;licien, vous irez dans la Grand-Rue, au
+coin de la rue Basse....</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique avait compris, la boutique d'un cordonnier &eacute;tait l&agrave;. Elle
+l'interrompit vivement, si agit&eacute;e, qu'elle b&eacute;gayait des mots au hasard.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; une course inutile!... &Agrave; quoi bon?... Il est bien plus
+simple....</p>
+
+<p>Et elle ne la trouvait pas, cette chose plus simple. Que faire,
+qu'inventer pour le devancer dans son aum&ocirc;ne? Jamais elle n'aurait cru
+le d&eacute;tester &agrave; ce point.</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz que vous venez de ma part, reprit F&eacute;licien. Vous
+demanderez....</p>
+
+<p>De nouveau, elle l'interrompit, r&eacute;p&eacute;tant d'un air anxieux:</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien plus simple.., il est bien plus simple....</p>
+
+<p>Tout d'un coup, calm&eacute;e, elle s'assit sur une pierre, d&eacute;noua ses
+souliers, les &ocirc;ta, &ocirc;ta les bas eux-m&ecirc;mes, d'une main vive.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! c'est si simple! Pourquoi se d&eacute;ranger?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma bonne demoiselle, Dieu vous le rende! s'&eacute;cria la m&egrave;re
+Lemballeuse, en examinant les souliers, presque tout neufs. Je les
+fendrai dessus, pour qu'ils aillent.... Tiennette, remercie, grande b&ecirc;te!</p>
+
+<p>Tiennette arrachait des mains de Rose et de Jeanne les bas, que
+celles-ci convoitaient. Elle ne desserra pas les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; ce moment, Ang&eacute;lique s'aper&ccedil;ut qu'elle avait les pieds nus et
+que F&eacute;licien les voyait. Une confusion l'envahit.</p>
+
+<p>Elle n'osait plus bouger, certaine que, si elle se levait, il les
+verrait davantage. Puis, elle s'alarma, perdit la t&ecirc;te, se mit &agrave; fuir.</p>
+
+<p>Dans l'herbe, ses petits pieds couraient, tr&egrave;s blancs. La nuit s'&eacute;tait
+accrue encore, le Clos-Marie devenait un lac d'ambre, entre les grands
+arbres voisins et la masse noire de la cath&eacute;drale. Et il n'y avait, au
+ras des t&eacute;n&egrave;bres du sol, que la fuite des petits pieds blancs, du blanc
+satin&eacute; des colombes. Effray&eacute;e, ayant peur de l'eau, Ang&eacute;lique suivit la
+Chevrotte, pour gagner la planche qui servait de pont. Mais F&eacute;licien
+avait coup&eacute; au travers des broussailles. Si timide jusqu'alors, il &eacute;tait
+devenu plus rouge qu'elle, &agrave; voir ses pieds blancs; et une flamme le
+poussait, il aurait voulu crier la passion qui l'avait poss&eacute;d&eacute; tout
+entier, d&egrave;s le premier jour, dans le d&eacute;bordement de sa jeunesse. Puis,
+quand elle le fr&ocirc;la, il ne put que balbutier l'aveu, dont ses l&egrave;vres
+br&ucirc;laient: Je vous aime.</p>
+
+<p>&Eacute;perdue, elle s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e. Un instant, toute droite, elle le
+regarda. Sa col&egrave;re, la haine qu'elle croyait avoir, s'en allait, se
+fondait en un sentiment d'angoisse d&eacute;licieuse. Qu'avait-il dit, pour
+qu'elle en f&ucirc;t boulevers&eacute;e de la sorte? Il l'aimait, elle le savait, et
+voil&agrave; que le mot murmur&eacute; &agrave; son oreille la confondait d'&eacute;tonnement et de
+crainte. Lui, enhardi, le c&oelig;ur ouvert, rapproch&eacute; du sien par la charit&eacute;
+complice, r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime.</p>
+
+<p>Et elle se remit &agrave; fuir, dans sa peur de l'amant. La Chevrotte ne
+l'arr&ecirc;ta plus, elle y entra comme les biches poursuivies, ses petits
+pieds blancs y coururent parmi les cailloux, sous le frisson de l'eau
+glac&eacute;e. La porte du jardin se referma, ils disparurent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2>
+
+
+<p>Pendant deux jours, Ang&eacute;lique fut accabl&eacute;e de remords. D&eacute;s qu'elle &eacute;tait
+seule, elle pleurait, comme si elle e&ucirc;t commis une faute. Et la
+question, d'une obscurit&eacute; alarmante, renaissait toujours: avait-elle
+p&eacute;ch&eacute; avec ce jeune homme? &eacute;tait-elle perdue, ainsi que ces vilaines
+femmes de la L&eacute;gende, qui c&egrave;dent au diable? Les mots, murmur&eacute;s si bas:
+&laquo;Je vous aime&raquo;, retentissaient d'un tel fracas &agrave; son oreille, qu'ils
+venaient pour s&ucirc;r de quelque terrible puissance, cach&eacute;e au fond de
+l'invisible. Mais elle ne savait pas, elle ne pouvait savoir, dans
+l'ignorance et la solitude o&ugrave; elle avait grandi.</p>
+
+<p>Avait-elle p&eacute;ch&eacute; avec ce jeune homme? Et elle t&acirc;chait de bien se
+rappeler les faits, elle discutait les scrupules de son innocence.
+Qu'&eacute;tait-ce donc que le p&eacute;ch&eacute;? Suffisait-il de se voir, de causer, de
+mentir ensuite aux parents? Cela ne devait pas &ecirc;tre tout le mal. Alors,
+pourquoi suffoquait-elle ainsi? pourquoi, si elle n'&eacute;tait pas coupable,
+se sentait elle devenir autre, agit&eacute;e d'une &acirc;me nouvelle? Peut-&ecirc;tre le
+p&eacute;ch&eacute; poussait-il l&agrave;, dans ce malaise sourd dont elle d&eacute;faillait. Elle
+avait plein le c&oelig;ur de choses vagues, ind&eacute;termin&eacute;es, toute une
+confusion de paroles et d'actes &agrave; venir, dont elle s'effarait, avant de
+comprendre. Un flot de sang lui empourprait les joues, elle entendait
+&eacute;clater les mots terrifiants: &laquo;Je vous aime&raquo;; et elle ne raisonnait
+plus, elle se remettait &agrave; sangloter, doutant des faits, craignant la
+faute au-del&agrave;, dans ce qui n'avait pas de nom et pas de forme.</p>
+
+<p>Son grand tourment &eacute;tait de ne s'&ecirc;tre pas confi&eacute;e &agrave; Hubertine. Si elle
+avait pu l'interroger, celle-ci, d'un mot sans doute, lui aurait r&eacute;v&eacute;l&eacute;
+le myst&egrave;re. Puis, il lui semblait que parler seulement &agrave; quelqu'un de
+son mal, l'aurait gu&eacute;rie. Mais le secret &eacute;tait devenu trop gros, elle
+serait morte de honte. Elle se faisait rus&eacute;e, affectait des airs
+tranquilles, lorsqu'il y avait temp&ecirc;te, au fond de son &ecirc;tre. Quand on
+l'interrogeait sur ses distractions, elle levait des yeux surpris, en
+r&eacute;pondant qu'elle ne pensait &agrave; rien. Assise devant son m&eacute;tier, les mains
+machinales tirant l'aiguille, tr&egrave;s sage, elle &eacute;tait ravag&eacute;e par une
+pens&eacute;e unique, du matin au soir. &Ecirc;tre aim&eacute;e, &ecirc;tre aim&eacute;e! Et elle &agrave; son
+tour, aimait-elle? Question obscure encore, celle-ci, que son ignorance
+laissait sans r&eacute;ponse. Elle se la r&eacute;p&eacute;tait jusqu'&agrave; s'&eacute;tourdir, les mots
+perdaient leur sens usuel, tout coulait &agrave; une sorte de vertige qui
+l'emportait. D'un effort, elle se reprenait, elle se retrouvait,
+l'aiguille &agrave; la main, brodait quand m&ecirc;me avec son application
+accoutum&eacute;e, dans un r&ecirc;ve. Peut &ecirc;tre couvait-elle quelque grande maladie.
+Un soir, en se couchant, elle fut saisie d'un frisson; elle crut qu'elle
+ne se rel&egrave;verait pas. Son c&oelig;ur battait &agrave; se rompre, ses oreilles
+s'emplissaient d'un bourdonnement de cloche. Aimait-elle ou allait-elle
+mourir? Et elle souriait paisiblement &agrave; Hubertine, qui, en train de
+cirer son fil, l'examinait, inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Ang&eacute;lique avait fait le serment de ne jamais revoir
+F&eacute;licien. Elle ne se risquait plus parmi les herbes folles du Clos
+Marie, elle ne visitait m&ecirc;me plus ses pauvres. Sa peur &eacute;tait qu'il ne se
+pass&acirc;t quelque chose d'effrayant, le jour o&ugrave; ils se retrouveraient face
+&agrave; face. Dans sa r&eacute;solution, entrait en outre une id&eacute;e de p&eacute;nitence, pour
+se punir du p&eacute;ch&eacute; qu'elle avait pu commettre. Aussi, les matins de
+rigidit&eacute;, se condamnait-elle &agrave; ne pas jeter un seul coup d'&oelig;il par la
+fen&ecirc;tre, de crainte d'apercevoir, au bord de la Chevrotte, celui qu'elle
+redoutait. Et si, tent&eacute;e, elle regardait, et qu'il ne f&ucirc;t pas l&agrave;, elle
+en &eacute;tait toute triste, jusqu'au lendemain. Or, un matin, Hubert
+ordonnait une dalmatique, lorsqu'un coup de sonnette le fit descendre.
+Ce devait &ecirc;tre un client, quelque commande sans doute, car Hubertine et
+Ang&eacute;lique entendaient le bourdonnement des voix, par la porte de
+l'escalier rest&eacute;e ouverte. Puis, elles lev&egrave;rent la t&ecirc;te, tr&egrave;s surprises:
+des pas montaient, le brodeur amenait le client, ce qui n'arrivait
+jamais. Et la jeune fille demeura saisie, en reconnaissant F&eacute;licien. Il
+&eacute;tait mis simplement, en ouvrier d'art, dont les mains sont blanches.
+Puisqu'elle n'allait plus &agrave; lui, il venait &agrave; elle, apr&egrave;s des journ&eacute;es
+d'attente vaine et d'incertitude anxieuse, pass&eacute;es &agrave; se dire qu'elle ne
+l'aimait donc pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! mon enfant, voici qui te regarde, expliqua Hubert.</p>
+
+<p>Monsieur vient nous commander un travail exceptionnel: Et, ma foi! pour
+en causer tranquillement, j'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; le recevoir ici....</p>
+
+<p>C'est &agrave; ma fille, monsieur, qu'il faut montrer votre dessin.</p>
+
+<p>Ni lui ni Hubertine n'avaient le moindre soup&ccedil;on. Ils s'approch&egrave;rent
+seulement avec curiosit&eacute;, pour voir. Mais F&eacute;licien &eacute;tait, comme
+Ang&eacute;lique, &eacute;trangl&eacute; d'&eacute;motion. Ses mains tremblaient, lorsqu'il d&eacute;roula
+le dessin; et il dut parler lentement, afin de cacher le trouble de sa
+voix.&mdash;C'est une mitre pour Monseigneur.... Oui, ces dames de la ville,
+qui veulent lui faire ce cadeau, m'ont charg&eacute; d'en dessiner les pi&egrave;ces
+et d'en surveiller l'ex&eacute;cution. Je suis peintre verrier, mais je
+m'occupe beaucoup aussi d'art ancien.... Vous voyez, je n'ai fait que
+reconstituer une mitre gothique....</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, pench&eacute;e sur la grande feuille qu'il posait devant elle, eut
+une exclamation l&eacute;g&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sainte Agn&egrave;s!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, en effet, la martyre de treize ans, la vierge nue et v&ecirc;tue de
+ses cheveux, d'o&ugrave; ne sortaient que ses petits pieds et ses petites
+mains, telle qu'elle &eacute;tait sur son pilier, &agrave; une des portes de la
+cath&eacute;drale, telle surtout qu'on la retrouvait &agrave; l'int&eacute;rieur, dans une
+vieille statue de bois, anciennement peinte, aujourd'hui d'un blond
+fauve, toute dor&eacute;e par l'&acirc;ge. Elle occupait la face enti&egrave;re de la mitre,
+debout, ravie au ciel, emport&eacute;e par deux anges; et, au-dessous d'elle,
+un paysage tr&egrave;s lointain, tr&egrave;s fin, s'&eacute;tendait. Le revers et les barbes
+&eacute;taient enrichis d'ornements lanc&eacute;ol&eacute;s, d'un beau style.</p>
+
+<p>&mdash;Ces dames, reprit F&eacute;licien, font le cadeau pour la procession du
+Miracle, et j'ai naturellement cru devoir choisir sainte Agn&egrave;s....</p>
+
+<p>&mdash;L'id&eacute;e est excellente, interrompit Hubert.</p>
+
+<p>Hubertine dit &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur sera tr&egrave;s touch&eacute;. La procession du Miracle, qui se
+faisait chaque ann&eacute;e le 28 juillet, datait de Jean V d'Hautec&oelig;ur, en
+remerciement du pouvoir miraculeux de gu&eacute;rir, que Dieu lui avait envoy&eacute;,
+&agrave; lui et &agrave; sa race, pour sauver Beaumont de la peste. La l&eacute;gende contait
+que les Hautec&oelig;ur devaient ce pouvoir &agrave; l'intervention de sainte Agn&egrave;s,
+dont ils &eacute;taient fort d&eacute;vots; et de l&agrave; l'usage antique, &agrave; la date
+anniversaire, de sortir la vieille statue de la sainte, que l'on
+promenait solennellement au travers des rues de la ville, dans la pieuse
+croyance qu'elle continuait &agrave; en &eacute;carter tous les maux.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la procession du Miracle, murmura enfin Ang&eacute;lique les yeux sur le
+dessin, mais c'est dans vingt jours, jamais nous n'aurons le temps.</p>
+
+<p>Les Hubert hoch&egrave;rent la t&ecirc;te. En effet, un pareil travail demandait des
+soins infinis. Hubertine, cependant, se tourna vers la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais t'aider, je me chargerais des ornements, et tu n'aurais &agrave;
+faire que la figure.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique examinait toujours la sainte, dans son trouble.</p>
+
+<p>Non, non! elle refusait, elle se d&eacute;fendait contre la douceur d'accepter.
+Ce serait tr&egrave;s mal, d'&ecirc;tre complice; car, s&ucirc;rement, F&eacute;licien mentait,
+elle sentait bien qu'il n'&eacute;tait pas pauvre, qu'il se cachait sous ce
+v&ecirc;tement d'ouvrier; et cette simplicit&eacute; jou&eacute;e; toute cette histoire pour
+p&eacute;n&eacute;trer jusqu'&agrave; elle, la mettait en garde, amus&eacute;e et heureuse au fond,
+le transfigurant, voyant le royal prince qu'il devait &ecirc;tre, dans
+l'absolue certitude o&ugrave; elle vivait de la r&eacute;alisation enti&egrave;re de son
+r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle &agrave; demi-voix, nous n'aurions pas le temps.</p>
+
+<p>Et, sans lever les yeux, elle continua, comme se parlant &agrave; elle-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Pour la sainte, on ne peut employer ni le pass&eacute;, ni la guipure. Ce
+serait indigne.... Il faut une broderie en or nu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, dit F&eacute;licien, je songeais &agrave; cette broderie, je savais que
+mademoiselle en avait retrouv&eacute; le secret.... On en voit encore un assez
+beau fragment &agrave; la sacristie.</p>
+
+<p>Hubert se passionna.&mdash;Oui, oui, il est du quinzi&egrave;me si&egrave;cle, il a &eacute;t&eacute;
+brod&eacute; par une de mes arri&egrave;re-grand-m&egrave;res.... De l'or nu&eacute;, ah! il n'y
+avait pas de plus beau travail, monsieur. Mais il demandait trop de
+temps, il co&ucirc;tait trop cher, puis il exigeait de vraies artistes. Voici
+deux cents ans que ce travail ne se fait plus.... Et si ma fille refuse,
+vous pouvez y renoncer, car elle seule aujourd'hui est capable de
+l'entreprendre, et je n'en connais pas d'autre ayant la finesse
+n&eacute;cessaire de l'&oelig;il et de la main.</p>
+
+<p>Hubertine, depuis qu'on parlait de l'or nu&eacute;, &eacute;tait devenue respectueuse.
+Elle ajouta, convaincue:</p>
+
+<p>&mdash;En vingt jours, en effet, c'est impossible.... Il y faut une patience
+de f&eacute;e. Mais &agrave; regarder fixement la sainte, Ang&eacute;lique venait de faire
+une d&eacute;couverte qui noyait de joie son c&oelig;ur. Agn&egrave;s lui ressemblait. En
+dessinant l'antique statue, F&eacute;licien certainement songeait &agrave; elle; et
+cette pens&eacute;e qu'elle &eacute;tait ainsi toujours pr&eacute;sente, qu'il la revoyait
+partout, amollissait sa r&eacute;solution de l'&eacute;loigner. Elle leva le front
+enfin, elle l'aper&ccedil;ut tremblant, les yeux mouill&eacute;s d'une supplication si
+ardente, qu'elle fut vaincue. Seulement, par cette malice, cette science
+naturelle qui vient aux filles, m&ecirc;me quand elles ignorent tout, elle ne
+voulut pas avoir l'air de consentir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, en rendant le dessin. Je ne le ferais
+pour personne.</p>
+
+<p>F&eacute;licien eut un geste de v&eacute;ritable d&eacute;sespoir. C'&eacute;tait lui qu'elle
+refusait, il croyait le comprendre. Il partait, il dit encore &agrave; Hubert:</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; l'argent, tout ce que vous auriez demand&eacute;.... Ces dames
+mettraient jusqu'&agrave; deux mille francs....</p>
+
+<p>Certes, le m&eacute;nage n'&eacute;tait pas int&eacute;ress&eacute;. En pourtant ce gros chiffre
+l'&eacute;motionna. Le mari avait regard&eacute; la femme. &Eacute;tait-ce f&acirc;cheux de laisser
+aller une commande si avantageuse!</p>
+
+<p>&mdash;Deux mille francs, reprit Ang&eacute;lique de sa voix douce, deux mille
+francs, monsieur....</p>
+
+<p>Et elle, pour qui l'argent ne comptait pas, retenait un sourire, un
+taquin sourire qui pin&ccedil;ait &agrave; peine les coins de sa bouche, s'&eacute;gayant de
+ne point para&icirc;tre c&eacute;der au plaisir de le voir, et de lui donner d'elle
+une opinion fausse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! deux mille francs, monsieur, j'accepte.... Je ne le ferais pour
+personne, mais du moment qu'on est d&eacute;cid&eacute; &agrave; payer.. S'il le faut, je
+passerai les nuits.</p>
+
+<p>Hubert et Hubertine, alors, voulurent refuser &agrave; leur tour, de crainte
+qu'elle ne se fatigu&acirc;t trop.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, on ne peut pas renvoyer l'argent qui vient....</p>
+
+<p>Comptez sur moi. Votre mitre sera pr&ecirc;te, la veille de la procession.
+F&eacute;licien laissa le dessin et se retira, le c&oelig;ur navr&eacute;, sans trouver le
+courage de donner des explications nouvelles, pour s'attarder encore.
+Elle ne l'aimait certainement pas, elle avait affect&eacute; de ne point le
+reconna&icirc;tre et de le traiter en client ordinaire, dont l'argent seul est
+bon &agrave; prendre. D'abord, il s'emporta, il l'accusa d'avoir l'&acirc;me basse.
+Tant mieux! c'&eacute;tait fini, il ne penserait plus &agrave; elle. Puis, comme il y
+pensait toujours, il finit par l'excuser: ne vivait-elle pas de son
+travail, ne devait-elle pas gagner son pain? Deux jours apr&egrave;s, il fut
+tr&egrave;s malheureux, il se remit &agrave; r&ocirc;der, malade de ne point la voir. Elle
+ne sortait plus, elle ne paraissait m&ecirc;me plus aux fen&ecirc;tres. Et il en
+&eacute;tait &agrave; se dire que, si elle ne l'aimait pas, si elle n'aimait que le
+gain, lui chaque jour l'aimait davantage, comme on aime l'amour &agrave; vingt
+ans, sans raison, au hasard du c&oelig;ur, pour la joie et la douleur
+d'aimer. Un soir, il l'avait vue, et c'en &eacute;tait fait: maintenant,
+c'&eacute;tait celle-ci, et non une autre; quelle qu'elle f&ucirc;t, mauvaise ou
+bonne, laide ou jolie, pauvre ou riche, il allait en mourir, s'il ne
+l'avait point. Le troisi&egrave;me jour, sa souffrance devint telle, que,
+malgr&eacute; son serment d'oublier, il retourna chez les Hubert.</p>
+
+<p>En bas, quand il eut sonn&eacute;, il fut encore re&ccedil;u par le brodeur, qui,
+devant l'obscurit&eacute; de ses explications, se d&eacute;cida &agrave; le faire monter de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, monsieur d&eacute;sire t'expliquer des choses que je ne comprends
+pas tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>Alors, F&eacute;licien balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Si &ccedil;a ne g&ecirc;ne pas trop mademoiselle, j'aimerais &agrave; me rendre compte....
+Ces dames m'ont recommand&eacute; de suivre en personne le travail.... &Agrave; moins
+pourtant que je ne d&eacute;range....</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, en le voyant para&icirc;tre, avait senti son c&oelig;ur battre
+violemment, jusque dans sa gorge. Il l'&eacute;touffait. Mais elle l'apaisa
+d'un effort; le sang n'en monta m&ecirc;me pas &agrave; ses joues; et ce fut tr&egrave;s
+calme, l'air indiff&eacute;rent, qu'elle r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien ne me d&eacute;range, monsieur. Je travaille aussi bien devant le
+monde.... Le dessin est de vous, il est naturel que vous en suiviez
+l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>D&eacute;contenanc&eacute;, F&eacute;licien n'aurait point os&eacute; s'asseoir, sans l'accueil
+d'Hubertine, qui souriait de son grave sourire &agrave; ce bon client. Tout de
+suite, elle se remit au travail, pench&eacute;e sur le m&eacute;tier, o&ugrave; elle brodait
+en guipure les ornements gothiques du revers de la mitre. De son c&ocirc;t&eacute;,
+Hubert venait de d&eacute;crocher de la muraille une banni&egrave;re termin&eacute;e,
+encoll&eacute;e, qui depuis deux jours y s&eacute;chait, et qu'il voulait d&eacute;tendre.
+Personne ne parla plus, les deux brodeuses et le brodeur travaillaient,
+comme si personne ne se f&ucirc;t trouv&eacute; l&agrave;.</p>
+
+<p>Et le jeune homme s'apaisa un peu, au milieu de cette grande paix. Trois
+heures sonnaient, l'ombre de la cath&eacute;drale s'allongeait d&eacute;j&agrave;, un
+demi-jour fin entrait par la fen&ecirc;tre large ouverte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'heure cr&eacute;pusculaire, qui commen&ccedil;ait d&egrave;s midi, pour la petite
+maison, fra&icirc;che et verdissante, au pied du colosse. On entendit un bruit
+l&eacute;ger de souliers sur les dalles, un pensionnat de fillettes qu'on
+menait &agrave; confesse. Dans l'atelier, les vieux outils, les vieux murs,
+tout ce qui restait l&agrave; immuable, semblait dormir du sommeil des si&egrave;cles;
+et il en venait aussi beaucoup de fra&icirc;cheur et de calme. Un grand carr&eacute;
+de lumi&egrave;re blanche, &eacute;gale et pure, tombait sur le m&eacute;tier, o&ugrave; se
+courbaient les brodeuses, avec leurs d&eacute;licats profils, dans le reflet
+fauve de l'or.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je voulais vous dire, commen&ccedil;a F&eacute;licien g&ecirc;n&eacute;, sentant
+qu'il devait motiver sa venue, je voulais vous dire que, pour les
+cheveux, l'or me semblait pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; la soie.</p>
+
+<p>Elle avait lev&eacute; la t&ecirc;te. Le rire de ses yeux signifia clairement qu'il
+aurait pu ne pas se d&eacute;ranger, s'il n'avait point d'autre recommandation
+&agrave; faire. Et elle se pencha de nouveau, en r&eacute;pondant d'une voix doucement
+moqueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monsieur.</p>
+
+<p>Il fut tr&egrave;s sot, il remarqua seulement alors que, justement, elle
+travaillait aux cheveux. Devant elle, &eacute;tait le dessin qu'il avait fait,
+mais lav&eacute; de teintes d'aquarelle, rehauss&eacute; d'or, d'une douceur de ton
+d'ancienne miniature, p&acirc;lie dans un livre d'heures. Et elle copiait
+cette image; avec une patience et une adresse d'artiste peignant &agrave; la
+loupe. Apr&egrave;s l'avoir reproduite d'un trait un peu gros sur du satin
+blanc, fortement tendu, doubl&eacute; d'une toile solide, elle avait couvert le
+satin de fils d'or lanc&eacute;s de gauche &agrave; droite, arr&ecirc;t&eacute;s aux deux bouts
+simplement, libres et se touchant tous. Puis, se servant de ces fils
+comme d'une trame, elle les &eacute;cartait de la pointe de son aiguille pour
+retrouver dessous le dessin, elle suivait ce dessin, cousait les fils
+d'or de points de soie en travers, qu'elle assortissait aux nuances du
+mod&egrave;le. Dans les parties d'ombre, la soie cachait compl&egrave;tement l'or;
+dans les demi-teintes, les points s'espa&ccedil;aient de plus en plus; et les
+lumi&egrave;res &eacute;taient faites de l'or seul, laiss&eacute; &agrave; d&eacute;couvert. C'&eacute;tait l'or
+nu&eacute;, le fond d'or que l'aiguille nuan&ccedil;ait de soie, un tableau aux
+couleurs fondues, comme chauff&eacute;es dessous par une gloire, d'un &eacute;clat
+mystique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit brusquement Hubert, qui commen&ccedil;ait &agrave; d&eacute;tendre la banni&egrave;re, en
+d&eacute;vidant sur ses doigts la ficelle du tr&eacute;lissage, le chef-d'&oelig;uvre d'une
+brodeuse autrefois &eacute;tait d'or nu&eacute;...</p>
+
+<p>Elle devait faire, comme il est &eacute;crit dans les statuts, &laquo;une image seule
+qui est d'or nu&eacute;, d'un demi-tiers de haut...&raquo; Tu aurais &eacute;t&eacute; re&ccedil;ue,
+Ang&eacute;lique.</p>
+
+<p>Et le silence retomba. Pour les cheveux, d&eacute;rogeant &agrave; la r&egrave;gle, Ang&eacute;lique
+avait eu la m&ecirc;me id&eacute;e que F&eacute;licien; celle de ne point employer de soie,
+de recouvrir l'or avec de l'or; et elle man&oelig;uvrait dix aiguill&eacute;es d'or
+&agrave; passer, de tons diff&eacute;rents, depuis l'or rouge sombre des brasiers qui
+meurent, jusqu'&agrave; l'or jaune p&acirc;le des for&ecirc;ts d'automne. Agn&egrave;s, du col aux
+chevilles, se v&ecirc;tait ainsi d'un ruissellement de cheveux d'or. Le flot
+partait de la nuque, couvrait les reins d'un &eacute;pais manteau, d&eacute;bordait
+devant, par dessus les &eacute;paules, en deux ondes qui, rejointes sous le
+menton, coulaient jusqu'aux pieds. Une chevelure du miracle, une toison
+fabuleuse, aux boucles &eacute;normes, une robe ti&egrave;de et vivante, parfum&eacute;e de
+nudit&eacute; pure.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, F&eacute;licien ne sut que regarder Ang&eacute;lique brodant les boucles &agrave;
+points fendus, dans le sens de leurs enroulements; et il ne se lassait
+pas de voir les cheveux cro&icirc;tre et flamber sous son aiguille. Leur
+profondeur, le grand frisson qui les d&eacute;roulait d'un coup, le
+troublaient. Hubertine, en train de coudre des paillettes, cachant le
+fil &agrave; chacune avec un grain de frisure, se tournait de temps &agrave; autre,
+l'enveloppait de son calme regard, quand elle devait jeter au bourriquet
+quelque paillette mal faite.</p>
+
+<p>Hubert, qui avait retir&eacute; les lattes pour d&eacute;coudre la banni&egrave;re des
+ensubles, achevait de la plier soigneusement. Et F&eacute;licien, dont le
+silence augmentait l'embarras, finit par comprendre qu'il devait avoir
+la sagesse de partir, puisqu'il ne retrouvait aucune des observations
+qu'il s'&eacute;tait promis de faire. Il se leva, il b&eacute;gaya:</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai.... J'ai si mal reproduit le dessin charmant de la t&ecirc;te,
+que vous aurez peut-&ecirc;tre besoin de mes indications.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique posa sur les siens ses grands yeux noirs tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non.... Mais revenez, monsieur, revenez, si l'ex&eacute;cution vous
+inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>Il s'en alla, heureux de la permission, d&eacute;sol&eacute; de cette froideur. Elle
+ne l'aimait pas, elle ne l'aimerait jamais, c'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; quoi bon, alors? Et le lendemain, et les jours suivants, il revint &agrave;
+la fra&icirc;che maison de la rue des Orf&egrave;vres. Les heures qu'il n'y passait
+pas &eacute;taient abominables, ravag&eacute;es de son combat int&eacute;rieur, tortur&eacute;es
+d'incertitudes. Il ne se calmait que pr&egrave;s de la brodeuse, m&ecirc;me r&eacute;sign&eacute; &agrave;
+ne pas lui plaire, consol&eacute; de tout, pourvu qu'elle f&ucirc;t pr&eacute;sente. Chaque
+matin, il arrivait, parlait du travail, s'asseyait devant le m&eacute;tier,
+comme si sa pr&eacute;sence e&ucirc;t &eacute;t&eacute; n&eacute;cessaire; et cela l'enchantait de
+retrouver son fin profil immobile, baign&eacute; de la clart&eacute; blonde de ses
+cheveux, de suivre le jeu agile de ses petites mains souples, se
+d&eacute;brouillant au milieu des longues aiguill&eacute;es. Elle &eacute;tait tr&egrave;s simple,
+elle le traitait maintenant en camarade. Pourtant, il sentait toujours
+entre eux des choses qu'elle ne disait pas et dont son c&oelig;ur &agrave; lui
+s'angoissait. Elle levait parfois la t&ecirc;te, avec son air de moquerie, les
+yeux impatients et interrogateurs. Puis, en le voyant s'effarer, elle
+redevenait tr&egrave;s froide.</p>
+
+<p>Mais F&eacute;licien avait d&eacute;couvert un moyen de la passionner, dont-il
+abusait. C'&eacute;tait de lui parler de son art, des anciens chefs d'&oelig;uvre de
+broderie qu'il avait vus, conserv&eacute;s dans les tr&eacute;sors des cath&eacute;drales, ou
+grav&eacute;s dans les livres: des chapes superbes, la chape de Charlemagne, en
+soie rouge, avec de grands aigles aux ailes &eacute;ploy&eacute;es, la chape de Sion,
+que d&eacute;core tout un peuple de figures saintes; une dalmatique qui passe
+pour la plus belle pi&egrave;ce connue, la dalmatique imp&eacute;riale, o&ugrave; est
+c&eacute;l&eacute;br&eacute;e la gloire de J&eacute;sus-Christ sur la terre et dans le ciel, la
+Transfiguration, le Jugement dernier, dont les nombreux personnages sont
+brod&eacute;s de soies nuanc&eacute;es, d'or et d'argent; un arbre de Jess&eacute; aussi, un
+orfroi de soie sur satin, qui semble d&eacute;tach&eacute; d'un vitrail du quinzi&egrave;me
+si&egrave;cle, Abraham en bas, David, Salomon, la Vierge Marie, puis en haut
+J&eacute;sus; et ses chasubles admirables, la chasuble d'une simplicit&eacute; si
+grande, le Christ en croix, saignant, &eacute;clabouss&eacute; de soie rouge sur le
+drap d'or, ayant &agrave; ses pieds la Vierge soutenue par saint Jean, la
+chasuble de Naintr&eacute; enfin, o&ugrave; l'on voit Marie, assise en majest&eacute;, les
+pieds chauss&eacute;s, tenant l'Enfant nu sur ses genoux. D'autres, d'autres
+merveilles d&eacute;filaient, v&eacute;n&eacute;rables par leur grand &acirc;ge, d'une foi, d'une
+na&iuml;vet&eacute; dans la richesse, perdues de nos jours, gardant des tabernacles
+l'odeur d'encens et la mystique lueur de l'or p&acirc;li.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! soupirait Ang&eacute;lique, c'est fini, ces belles choses. On ne peut pas
+seulement retrouver les tons.</p>
+
+<p>Et, les yeux luisants, elle s'arr&ecirc;tait de travailler, quand il lui
+contait l'histoire des grandes brodeuses et des grands brodeurs
+d'autrefois, Simonne de Gaules, Coli Jolye, dont les noms ont travers&eacute;
+les &acirc;ges. Puis, tirant de nouveau l'aiguille, elle en restait
+transfigur&eacute;e, elle gardait au visage le rayonnement de sa passion
+d'artiste. Jamais elle ne lui semblait plus belle, si enthousiaste, si
+virginale, br&ucirc;lant d'une flamme pure dans l'&eacute;clat de l'or et de la soie,
+avec son application profonde, son travail de pr&eacute;cision, les points
+menus o&ugrave; elle mettait toute son &acirc;me.</p>
+
+<p>Il cessait de parler, il la contemplait, jusqu'&agrave; ce que, r&eacute;veill&eacute;e par
+le silence, elle s'aper&ccedil;&ucirc;t de la fi&egrave;vre o&ugrave; il la jetait. Elle en &eacute;tait
+confuse comme d'une d&eacute;faite, elle rattrapait son calme indiff&eacute;rent, la
+voix f&acirc;ch&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! voil&agrave; encore mes soies qui s'emm&ecirc;lent!... M&egrave;re, ne remuez donc
+pas! Hubertine, qui n'avait point boug&eacute;, souriait, tranquille.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait inqui&eacute;t&eacute;e d'abord des assiduit&eacute;s du jeune homme, elle en
+avait caus&eacute; un soir avec Hubert, en se couchant. Mais ce gar&ccedil;on ne leur
+d&eacute;plaisait pas, il demeurait tr&egrave;s convenable:
+pourquoi se seraient-ils oppos&eacute;s &agrave; des entrevues d'o&ugrave; pouvait sortir le
+bonheur d'Ang&eacute;lique? Elle laissait donc aller les choses, qu'elle
+surveillait, de son air sage. D'ailleurs, elle-m&ecirc;me, depuis quelques
+semaines, vivait le c&oelig;ur gros des tendresses vaines de son mari.
+C'&eacute;tait le mois o&ugrave; ils avaient perdu leur enfant; et chaque ann&eacute;e, &agrave;
+cette date, ramenait chez eux les m&ecirc;mes regrets, les m&ecirc;mes d&eacute;sirs, lui
+tremblant &agrave; ses pieds, br&ucirc;lant de se croire pardonn&eacute; enfin, elle aimante
+et d&eacute;sol&eacute;e, se donnant toute, d&eacute;sesp&eacute;rant de fl&eacute;chir le sort. Ils n'en
+parlaient point, n'en &eacute;changeaient pas un baiser de plus, devant le
+monde; mais ce redoublement d'amour sortait du silence de leur chambre,
+se d&eacute;gageait de leur personne, au moindre geste, &agrave; la fa&ccedil;on dont leurs
+regards se rencontraient, s'oubliaient une seconde l'un dans l'autre.</p>
+
+<p>Une semaine s'&eacute;coula, le travail de la mitre avan&ccedil;ait. Ces entrevues
+quotidiennes avaient pris une grande douceur famili&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Le front tr&egrave;s haut, n'est-ce pas? sans trace de sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tr&egrave;s haut, et pas une ombre, comme dans les miniatures du
+temps.&mdash;Passez-moi la soie blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, je vais l'effiler.</p>
+
+<p>Il l'aidait, c'&eacute;tait un apaisement que cet ouvrage &agrave; deux. Cela les
+mettait dans la r&eacute;alit&eacute; de tous les jours. Sans qu'un mot d'amour f&ucirc;t
+prononc&eacute;, sans m&ecirc;me qu'un fr&ocirc;lement volontaire rapproch&acirc;t leurs doigts,
+le lien se resserrait &agrave; chaque heure.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, que fais-tu donc? on ne t'entend plus.</p>
+
+<p>Elle se tournait, apercevait le brodeur, les mains occup&eacute;es &agrave; charger
+une broche, les yeux tendres, fix&eacute;s sur sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je donne de l'or &agrave; ta m&egrave;re.</p>
+
+<p>Et, de la broche apport&eacute;e, du remerciement muet d'Hubertine, du
+continuel empressement d'Hubert autour d'elle, un souffle ti&egrave;de de
+caresse se d&eacute;gageait, enveloppait Ang&eacute;lique et F&eacute;licien, pench&eacute;s de
+nouveau sur le m&eacute;tier.</p>
+
+<p>L'atelier lui-m&ecirc;me, l'antique pi&egrave;ce avec ses vieux outils, sa paix d'un
+autre &acirc;ge, &eacute;tait complice. Il semblait si loin de la rue, recul&eacute; au fond
+du r&ecirc;ve, dans ce pays des bonnes &acirc;mes o&ugrave; r&egrave;gne le prodige, la
+r&eacute;alisation ais&eacute;e de toutes les joies.</p>
+
+<p>Dans cinq jours, la mitre devait &ecirc;tre livr&eacute;e; et Ang&eacute;lique, certaine
+d'avoir fini, de gagner m&ecirc;me vingt-quatre heures, respira, s'&eacute;tonna de
+trouver F&eacute;licien si pr&egrave;s d'elle, accoud&eacute; au tr&eacute;teau. Ils &eacute;taient donc
+camarades? Elle ne se d&eacute;fendait plus contre ce qu'elle sentait de
+conqu&eacute;rant en lui, elle ne souriait plus de malice, &agrave; tout ce qu'il
+cachait et qu'elle devinait.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-ce donc qui l'avait endormie, dans son attente inqui&egrave;te? Et
+l'&eacute;ternelle question revint, la question qu'elle se posait chaque soir,
+&agrave; son coucher: l'aimait-elle? Pendant des heures, au fond de son grand
+lit, elle avait retourn&eacute; les mots, cherchant des sens qui lui
+&eacute;chappaient. Brusquement, cette nuit l&agrave;, elle sentit son c&oelig;ur se
+fendre, elle fondit en larmes, la t&ecirc;te dans l'oreiller, pour qu'on ne
+l'entend&icirc;t point. Elle l'aimait, elle l'aimait, &agrave; en mourir. Pourquoi?
+comment? elle n'en savait, elle n'en saurait jamais rien; mais elle
+l'aimait, tout son &ecirc;tre le criait. La clart&eacute; s'&eacute;tait faite, l'amour
+&eacute;clatait comme la lumi&egrave;re du soleil. Elle pleura longtemps, pleine d'une
+confusion et d'un bonheur inexprimables, reprise du regret de ne s'&ecirc;tre
+pas confi&eacute;e &agrave; Hubertine. Son secret l'&eacute;touffait, et elle fit un grand
+serment, celui de redevenir de glace pour F&eacute;licien, de souffrir tout
+plut&ocirc;t que de lui laisser voir sa tendresse.</p>
+
+<p>L'aimer, l'aimer sans le dire, c'&eacute;tait la punition, l'&eacute;preuve qui devait
+racheter la faute. Elle en souffrait d&eacute;licieusement, elle songeait aux
+martyres de la L&eacute;gende, il lui semblait qu'elle &eacute;tait leur s&oelig;ur, &agrave; se
+flageller ainsi, et que sa gardienne Agn&egrave;s la regardait avec des yeux
+tristes et doux.</p>
+
+<p>Le lendemain, Ang&eacute;lique acheva la mitre. Elle avait brod&eacute; avec des soies
+refendues, plus l&eacute;g&egrave;res que des fils de la Vierge, les petites mains et
+les petits pieds, les seuls coins de nudit&eacute; blanche qui sortaient de la
+royale chevelure d'or. Elle terminait la face, d'une d&eacute;licatesse de lis,
+o&ugrave; l'or apparaissait comme le sang des veines, sous l'&eacute;piderme des
+soies. Et cette face de soleil montait &agrave; l'horizon de la plaine bleue,
+emport&eacute;e par les deux anges.</p>
+
+<p>Lorsque F&eacute;licien entra, il eut un cri d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle vous ressemble!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une confession involontaire, l'aveu de cette ressemblance qu'il
+avait mise dans son dessin. Il le comprit, devint tr&egrave;s rouge.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fillette, elle a tes beaux yeux, dit Hubert, qui s'&eacute;tait
+approch&eacute;.</p>
+
+<p>Hubertine se contentait de sourire, ayant fait la remarque depuis
+longtemps; et elle parut surprise, attrist&eacute;e m&ecirc;me, quand elle entendit
+Ang&eacute;lique r&eacute;pondre, de son ancienne voix des mauvais jours:</p>
+
+<p>&mdash;Mes beaux yeux, moquez-vous de moi!... Je suis laide, je me connais
+bien.</p>
+
+<p>Puis, se levant, se secouant, outrant son r&ocirc;le de fille int&eacute;ress&eacute;e et
+froide:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est donc fini!... J'en avais assez, un fameux poids de moins sur
+les &eacute;paules!... Vous savez, je ne recommencerais pas pour le m&ecirc;me prix.</p>
+
+<p>Saisi, F&eacute;licien l'&eacute;coutait. Eh! quoi? encore l'argent! Il l'avait sentie
+un moment si tendre, si passionn&eacute;e de son art! S'&eacute;tait-il donc tromp&eacute;,
+qu'il la retrouvait sensible &agrave; la seule pens&eacute;e du gain, indiff&eacute;rente au
+point de se r&eacute;jouir d'avoir fini et de ne plus le voir? Depuis quelques
+jours, il se d&eacute;sesp&eacute;rait, cherchait vainement sous quel pr&eacute;texte il
+pourrait revenir. Et elle ne l'aimait pas, et elle ne l'aimerait jamais!
+Une telle souffrance lui &eacute;treignit le c&oelig;ur, que ses yeux p&acirc;lirent.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, n'est-ce pas vous qui monterez la mitre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, m&egrave;re fera &ccedil;a beaucoup mieux....</p>
+
+<p>Je suis trop contente de ne plus avoir &agrave; y toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez donc pas votre travail?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... Je n'aime rien.</p>
+
+<p>Il fallut qu'Hubertine, s&eacute;v&egrave;rement, la fit taire. Et elle pria F&eacute;licien
+d'excuser cette enfant nerveuse, elle lui dit que le lendemain, de bonne
+heure, la mitre serait &agrave; sa disposition.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un cong&eacute;, mais il ne s'en allait pas, il regardait le vieil
+atelier, plein d'ombre et de paix, comme si on l'e&ucirc;t chass&eacute; du paradis.
+Il avait eu l&agrave; l'illusion d'heures si douces, il sentait si
+douloureusement que son c&oelig;ur y restait, arrach&eacute;!</p>
+
+<p>Ce qui le torturait, c'&eacute;tait de ne pouvoir s'expliquer, d'emporter
+l'affreuse incertitude. Enfin, il dut partir.</p>
+
+<p>La porte &agrave; peine referm&eacute;e, Hubert demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc, mon enfant? Es-tu souffrante?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, c'est ce gar&ccedil;on qui m'ennuyait. Je ne veux plus le voir.</p>
+
+<p>Et Hubertine conclut alors:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, tu ne le verras plus. Seulement, rien n'emp&ecirc;che d'&ecirc;tre
+polie.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, sous un pr&eacute;texte, n'eut que le temps de monter dans sa
+chambre. Elle y &eacute;clata en larmes. Ah! qu'elle &eacute;tait heureuse et qu'elle
+souffrait! Son pauvre cher amour, comme il avait d&ucirc; s'en aller triste!
+Mais c'&eacute;tait jur&eacute; aux saintes, elle l'aimerait &agrave; en mourir, et jamais il
+ne le saurait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#table">VII</a></h2>
+
+
+<p>Le soir du m&ecirc;me jour, tout de suite en sortant de table, Ang&eacute;lique se
+plaignit d'un grand malaise et remonta dans sa chambre. Ses &eacute;motions de
+la matin&eacute;e, ses luttes contre elle-m&ecirc;me, l'avaient an&eacute;antie. Elle se
+coucha imm&eacute;diatement, elle &eacute;clata de nouveau en larmes, la t&ecirc;te enfonc&eacute;e
+sous le drap, avec le besoin d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de dispara&icirc;tre, de n'&ecirc;tre plus.</p>
+
+<p>Les heures s'&eacute;coul&egrave;rent, la nuit s'&eacute;tait faite, une ardente nuit de
+juillet, dont la paix lourde entrait par la fen&ecirc;tre, laiss&eacute;e grande
+ouverte. Dans le ciel noir luisait un fourmillement d'&eacute;toiles. Il devait
+&ecirc;tre pr&egrave;s de onze heures, la lune n'allait se lever que vers minuit, &agrave;
+son dernier quartier, amincie d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>Et, dans la chambre sombre, Ang&eacute;lique pleurait toujours, d'un flot de
+pleurs intarissable, lorsqu'un craquement, &agrave; sa porte, lui fit lever la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il y eut un silence, puis une voix, tendrement, l'appela.</p>
+
+<p>&mdash;Ang&eacute;lique.... Ang&eacute;lique... ma ch&eacute;rie....</p>
+
+<p>Elle avait reconnu la voix d'Hubertine. Sans doute, celle-ci, en se
+couchant avec son mari, venait d'entendre le bruit lointain des
+sanglots; et, inqui&egrave;te, &agrave; demi d&eacute;shabill&eacute;e, elle montait voir:</p>
+
+<p>&mdash;Ang&eacute;lique, es-tu malade?</p>
+
+<p>Retenant son haleine, la jeune fille ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;prouvait qu'un d&eacute;sir immense de solitude, l'unique soulagement &agrave;
+son mal. Une consolation, une caresse, m&ecirc;me de sa m&egrave;re, l'aurait
+meurtrie. Elle se l'imaginait derri&egrave;re la porte, elle devinait qu'elle
+avait les pieds nus, &agrave; la douceur du fr&ocirc;lement sur le carreau. Deux
+minutes se pass&egrave;rent, et elle la sentait toujours l&agrave;, pench&eacute;e, l'oreille
+coll&eacute;e au bois, ramenant de ses beaux bras ses v&ecirc;tements d&eacute;faits.</p>
+
+<p>Hubertine, ne percevant plus rien, pas un souffle, n'osa appeler de
+nouveau. Elle &eacute;tait bien certaine d'avoir entendu des plaintes; mais, si
+l'enfant avait fini par s'endormir, &agrave; quoi bon l'&eacute;veiller? Elle attendit
+encore une minute, troubl&eacute;e de ce chagrin que lui cachait sa fille,
+devinant confus&eacute;ment, emplie elle-m&ecirc;me d'une grande &eacute;motion tendre. Et
+elle se d&eacute;cida &agrave; redescendre comme elle &eacute;tait mont&eacute;e, les mains
+famili&egrave;res aux moindres d&eacute;tours, sans laisser d'autre bruit derri&egrave;re
+elle, dans la maison noire, que le fr&ocirc;lement doux de ses pieds nus.</p>
+
+<p>Alors, ce fut Ang&eacute;lique qui, assise sur son s&eacute;ant, au milieu de son lit,
+&eacute;couta. Le silence &eacute;tait si absolu, qu'elle distinguait la pression
+l&eacute;g&egrave;re des talons au bord de chaque marche. En bas, la porte de la
+chambre s'ouvrit, se referma; puis, elle saisit un murmure &agrave; peine
+distinct, un chuchotement affectueux et triste, ce que ses parents
+disaient d'elle sans doute, leurs craintes, leurs souhaits; et cela ne
+cessait pas, bien qu'ils dussent s'&ecirc;tre couch&eacute;s, apr&egrave;s avoir &eacute;teint la
+lumi&egrave;re. Jamais les bruits nocturnes du vieux logis n'&eacute;taient mont&eacute;s de
+la sorte jusqu'&agrave; elle. D'habitude, elle dormait de son gros sommeil de
+jeunesse, elle n'entendait pas m&ecirc;me les meubles craquer; tandis que,
+dans l'insomnie de sa passion combattue, il lui semblait que la maison
+enti&egrave;re aimait et se lamentait. N'&eacute;taient-ce pas les Hubert qui, eux
+aussi, &eacute;touffaient des larmes, toute une tendresse &eacute;perdue et d&eacute;sol&eacute;e
+d'&ecirc;tre st&eacute;rile? Elle ne savait rien, elle avait la seule sensation, dans
+la nuit chaude, au-dessous d'elle, de cette veille des deux &eacute;poux, un
+grand amour, un grand chagrin, la longue et chaste &eacute;treinte des noces
+toujours jeunes.</p>
+
+<p>Et, pendant qu'elle &eacute;tait assise, &eacute;coutant la maison frissonnante et
+soupirante, Ang&eacute;lique ne pouvait se contenir, ses larmes coulaient
+encore; mais, &agrave; pr&eacute;sent, elles ruisselaient muettes, ti&egrave;des et vives,
+pareilles au sang de ses veines. Une seule question, depuis le matin, se
+retournait en elle, la blessait dans tout son &ecirc;tre: avait-elle eu raison
+de d&eacute;sesp&eacute;rer F&eacute;licien, de le renvoyer ainsi, avec la pens&eacute;e qu'elle ne
+l'aimait pas, enfonc&eacute;e en plein c&oelig;ur, comme un couteau? Elle l'aimait,
+et elle lui avait fait cette souffrance, et elle-m&ecirc;me en souffrait
+affreusement. Pourquoi tant de douleur? Les saintes demandaient-elles
+des larmes? est-ce que cela aurait f&acirc;ch&eacute; Agn&egrave;s, de la savoir heureuse?
+Un doute, maintenant, la d&eacute;chirait.</p>
+
+<p>Autrefois, lorsqu'elle attendait celui qui devait venir, elle arrangeait
+mieux les choses: il entrerait, elle le reconna&icirc;trait, tous deux s'en
+iraient ensemble, tr&egrave;s loin, pour toujours. Et il &eacute;tait venu, et voil&agrave;
+que l'un et l'autre sanglotaient, &agrave; jamais s&eacute;par&eacute;s. &Agrave; quoi bon? que
+s'&eacute;tait-il donc produit? qui avait exig&eacute; d'elle ce cruel serment, de
+l'aimer sans le lui dire?</p>
+
+<p>Mais, surtout, la crainte d'&ecirc;tre la coupable, d'avoir &eacute;t&eacute; m&eacute;chante,
+d&eacute;solait Ang&eacute;lique. Peut-&ecirc;tre la fille mauvaise avait-elle repouss&eacute;.
+&Eacute;tonn&eacute;e, elle se rappelait son man&egrave;ge d'indiff&eacute;rence, la fa&ccedil;on moqueuse
+dont elle accueillait F&eacute;licien, le plaisir de malice qu'elle prenait &agrave;
+lui donner d'elle une id&eacute;e fausse. Ses larmes redoublaient, son c&oelig;ur
+fondait d'une piti&eacute; immense, infinie, pour la souffrance qu'elle avait
+ainsi faite, sans le vouloir. Elle le revoyait toujours s'en allant,
+elle avait pr&eacute;sente la d&eacute;solation de son visage, ses yeux troubles, ses
+l&egrave;vres tremblantes; et elle le suivait dans les rues, chez lui, p&acirc;le,
+bless&eacute; &agrave; mort par elle, perdant le sang goutte &agrave; goutte. O&ugrave; &eacute;tait-il, &agrave;
+cette heure? ne frissonnait-il pas de fi&egrave;vre? Ses mains se serraient
+d'angoisse, &agrave; l'id&eacute;e de ne savoir comment r&eacute;parer, le mal.</p>
+
+<p>Ah! faire souffrir, cette pens&eacute;e la r&eacute;voltait! Elle aurait voulu &ecirc;tre
+bonne, tout de suite, faire du bonheur autour d'elle.</p>
+
+<p>Minuit allait sonner bient&ocirc;t, les grands ormes de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute; cachaient la
+lune &agrave; l'horizon, et la chambre restait noire. Alors, la t&ecirc;te retomb&eacute;e
+sur l'oreiller, Ang&eacute;lique ne pensa plus, voulut s'endormir; mais elle ne
+le pouvait, ses larmes continuaient &agrave; couler de ses paupi&egrave;res closes. Et
+la pens&eacute;e revenait, elle songeait aux violettes que, depuis quinze
+jours, elle trouvait en montant se coucher, sur le balcon, devant sa
+fen&ecirc;tre. Chaque soir, c'&eacute;tait un bouquet de violettes. F&eacute;licien,
+certainement, le jetait du Clos-Marie, car elle se souvenait de lui
+avoir cont&eacute; que les violettes seules, par une singuli&egrave;re vertu, la
+calmaient, lorsque le parfum des autres fleurs, au contraire, la
+tourmentait de terribles migraines; et il lui envoyait ainsi des nuits
+douces, tout un sommeil embaum&eacute;, rafra&icirc;chi de bons r&ecirc;ves. Ce soir-l&agrave;,
+comme elle avait mis le bouquet &agrave; son chevet, elle eut l'heureuse id&eacute;e
+de le prendre, elle le coucha avec elle, pr&egrave;s de sa joue, s'apaisa &agrave; le
+respirer. Les violettes enfin tarirent ses larmes.</p>
+
+<p>Elle ne dormait toujours pas, elle demeurait les yeux ferm&eacute;s, baign&eacute;e de
+ce parfum qui venait de lui, heureuse de se reposer et d'attendre, dans
+un abandon confiant de tout son &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Mais un grand frisson passa sur elle. Minuit sonnait, elle ouvrit les
+paupi&egrave;res, elle s'&eacute;tonna de retrouver sa chambre pleine d'une clart&eacute;
+vive. Au-dessus des ormes, la lune montait avec lenteur, &eacute;teignant les
+&eacute;toiles, dans le ciel p&acirc;li. Par la fen&ecirc;tre, elle apercevait l'abside de
+la cath&eacute;drale, tr&egrave;s blanche.</p>
+
+<p>Et il semblait que ce f&ucirc;t le reflet de cette blancheur qui &eacute;clair&acirc;t la
+chambre, une lumi&egrave;re d'aube, laiteuse et fra&icirc;che. Les murs blancs, les
+solives blanches, toute cette nudit&eacute; blanche en &eacute;tait accrue, &eacute;largie et
+recul&eacute;e ainsi que dans un r&ecirc;ve. Elle reconnaissait pourtant les vieux
+meubles de ch&ecirc;ne sombre, l'armoire, le coffre, les chaises, avec les
+ar&ecirc;tes luisantes de leurs sculptures. Son lit seul, son lit carr&eacute;, d'une
+ampleur royale, l'&eacute;motionnait, comme si elle ne l'avait jamais vu,
+dressant ses colonnes, portant son dais d'ancienne perse rose, baign&eacute;
+d'une telle nappe de lune, profonde, qu'elle se croyait sur une nu&eacute;e, en
+plein ciel, soulev&eacute;e par un vol d'ailes muettes et invisibles.</p>
+
+<p>Un instant, elle en eut le balancement large; puis, ses yeux
+s'accoutum&egrave;rent, son lit &eacute;tait bien dans l'angle habituel. Elle resta la
+t&ecirc;te immobile, les regards errants, au milieu de ce lac de rayons, le
+bouquet de violettes sur les l&egrave;vres. Qu'attendait-elle? pourquoi ne
+pouvait-elle dormir? Elle en &eacute;tait certaine maintenant! elle attendait
+quelqu'un. Si elle avait cess&eacute; de pleurer, c'&eacute;tait qu'il allait venir.
+Cette clart&eacute; consolatrice, qui mettait en fuite le noir des mauvais
+songes, l'annon&ccedil;ait. Il allait venir, la lune messag&egrave;re n'&eacute;tait entr&eacute;e
+avant lui que pour les &eacute;clairer de cette blancheur d'aurore. La chambre
+&eacute;tait tendue de velours blanc, ils pourraient se voir.</p>
+
+<p>Alors, elle se leva, elle s'habilla: une robe blanche simplement, la
+robe de mousseline qu'elle avait le jour de la promenade aux ruines
+d'Hautec&oelig;ur. Elle ne noua m&ecirc;me pas ses cheveux qui v&ecirc;tirent ses
+&eacute;paules. Ses pieds rest&egrave;rent nus dans ses pantoufles.</p>
+
+<p>Et elle attendit.</p>
+
+<p>&Agrave; pr&eacute;sent, Ang&eacute;lique ne savait par o&ugrave; il arriverait. Sans doute, il ne
+pourrait monter, ils se verraient tous deux, elle accoud&eacute;e au balcon,
+lui en bas, dans le Clos-Marie. Cependant, elle s'&eacute;tait assise, comme si
+elle e&ucirc;t compris l'inutilit&eacute; d'aller &agrave; la fen&ecirc;tre. Pourquoi ne
+passerait-il pas au travers des murs, comme les saints de la L&eacute;gende?
+Elle attendait. Mais elle n'&eacute;tait point seule &agrave; attendre, elle les
+sentait toutes &agrave; son entour, les vierges dont le vol blanc l'enveloppait
+depuis sa jeunesse. Elles entraient avec le rayon de lune, elle venaient
+des grands arbres myst&eacute;rieux de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, aux cimes bleues, des coins
+perdus de la cath&eacute;drale, enchev&ecirc;trant sa for&ecirc;t de pierres. De tout
+l'horizon connu et aim&eacute;, de la Chevrotte, des saules, des herbes, la
+jeune fille entendait ses r&ecirc;ves qui lui revenaient, les espoirs, les
+d&eacute;sirs, ce qu'elle avait mis d'elle dans les choses, &agrave; les voir chaque
+jour, et que les choses lui renvoyaient.</p>
+
+<p>Jamais les voix de l'invisible n'avaient parl&eacute; si haut, elle &eacute;coutait
+l'au-del&agrave;, elle reconnaissait, au fond de la nuit br&ucirc;lante, sans un
+souffle d'air, le l&eacute;ger frisson qui &eacute;tait pour elle le fr&ocirc;lement de la
+robe d'Agn&egrave;s, quand la gardienne de son corps se tenait &agrave; son c&ocirc;t&eacute;. Elle
+s'&eacute;gayait de savoir Agn&egrave;s l&agrave;, avec les autres. Et elle attendait.</p>
+
+<p>Du temps s'&eacute;coula encore, Ang&eacute;lique n'en avait pas conscience. Cela lui
+parut naturel, lorsque F&eacute;licien arriva, enjambant la balustrade du
+balcon. Sur le ciel blanc, sa taille haute se d&eacute;tachait. Il n'entra pas,
+il resta dans le cadre lumineux de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur.... C'est moi, je suis venu. Elle n'avait pas peur,
+elle le trouvait simplement exact.</p>
+
+<p>&mdash;C'est par les charpentes, n'est-ce pas, que vous &ecirc;tes mont&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, par les charpentes.</p>
+
+<p>Ce moyen si ais&eacute; la fit rire. Il s'&eacute;tait hiss&eacute; d'abord sur l'auvent de
+la porte; puis, de l&agrave;, grimpant le long de la console, dont le pied
+s'appuyait au bandeau du rez-de-chauss&eacute;e, il avait sans peine atteint le
+balcon.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais, venez pr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>F&eacute;licien, qui arrivait violent, jet&eacute; aux r&eacute;solutions folles, ne bougea
+pas, &eacute;tourdi de cette f&eacute;licit&eacute; brusque. Et Ang&eacute;lique, maintenant, &eacute;tait
+certaine que les saintes ne lui d&eacute;fendaient pas d'aimer, car elle les
+entendait l'accueillir avec elle, d'un rire d'affection, l&eacute;ger comme une
+haleine de la nuit; O&ugrave; avait-elle eu la sottise de prendre qu'Agn&egrave;s se
+f&acirc;cherait? &Agrave; son c&ocirc;t&eacute;, Agn&egrave;s &eacute;tait radieuse d'une joie qu'elle sentait
+descendre sur ses &eacute;paules et l'envelopper, pareille &agrave; la caresse de deux
+grandes ailes. Toutes, qui &eacute;taient mortes d'amour, se montraient
+compatissantes aux peines des vierges, et ne revenaient errer, par les
+nuits chaudes, que pour veiller, invisibles, sur leurs tendresses en
+larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Venez pr&egrave;s de moi, je vous attendais.</p>
+
+<p>Alors, chancelant, F&eacute;licien entra. Il s'&eacute;tait dit qu'il la voulait,
+qu'il la saisirait entre ses bras, &agrave; l'&eacute;touffer, malgr&eacute; ses cris. Et
+voil&agrave; qu'en la trouvant si douce, voil&agrave; qu'en p&eacute;n&eacute;trant dans cette
+chambre toute blanche et si pure, il redevenait plus candide et plus
+faible qu'un enfant.</p>
+
+<p>Il avait fait trois pas. Mais il frissonnait, il tomba sur les deux
+genoux, loin d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous saviez quelle abominable torture! Je n'avais jamais souffert
+ainsi, l'unique douleur est de ne se croire pas aim&eacute;... Je veux bien
+tout perdre, &ecirc;tre un mis&eacute;rable, mourant de faim, tordu par la maladie.
+Mais je ne veux plus passer une journ&eacute;e, avec ce mal d&eacute;vorant dans le
+c&oelig;ur, de me dire que vous ne m'aimez pas.... Soyez bonne,
+&eacute;pargnez-moi....</p>
+
+<p>Elle l'&eacute;coutait, muette, boulevers&eacute;e de piti&eacute;, bienheureuse cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, comme vous m'avez laiss&eacute; partir! Je m'imaginais que vous
+&eacute;tiez devenue meilleure, que vous aviez compris. Et je vous ai retrouv&eacute;e
+telle qu'au premier jour, indiff&eacute;rente, me traitant en simple client qui
+passe, me rappelant durement aux questions basses de la vie.... Dans
+l'escalier, je tr&eacute;buchais. Dehors, j'ai couru, j'avais peur d'&eacute;clater en
+larmes.</p>
+
+<p>Puis, au moment de monter chez moi, il m'a sembl&eacute; que j'allais &eacute;touffer,
+si je m'enfermais.... Alors, je me suis sauv&eacute; en rase campagne, j'ai
+march&eacute; au hasard, un chemin, puis un autre.</p>
+
+<p>La nuit s'est faite, je marchais encore. Mais le tourment galopait aussi
+vite et me d&eacute;vorait. Quand on aime, on ne peut fuir la peine de son
+amour.... Tenez! c'&eacute;tait l&agrave; que vous aviez plant&eacute; le couteau, et la
+pointe s'enfon&ccedil;ait toujours plus avant.</p>
+
+<p>Il eut une longue plainte, au souvenir de son supplice.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis rest&eacute; des heures dans l'herbe, abattu par le mal, comme un
+arbre arrach&eacute;... Et plus rien n'existait, il n'y avait que vous. La
+pens&eacute;e que je ne vous aurais pas me faisait mourir. D&eacute;j&agrave;, mes membres
+s'engourdissaient, une folie emportait ma t&ecirc;te.... Et c'est pourquoi je
+suis revenu. Je ne sais par o&ugrave; j'ai pass&eacute;, comment j'ai pu arriver
+jusqu'&agrave; cette chambre.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, j'aurais fendu les portes avec mes poings, je me serais
+hiss&eacute; &agrave; votre fen&ecirc;tre en plein jour....</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait dans l'ombre. Lui, &agrave; genoux sous la lune, ne la voyait pas,
+toute p&acirc;lie de tendresse repentante, si &eacute;mue qu'elle ne pouvait parler.
+Il la crut insensible, il joignit les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Cela date de loin.... C'est un soir que je vous ai aper&ccedil;ue, ici, &agrave;
+cette fen&ecirc;tre. Vous n'&eacute;tiez qu'une blancheur vague, je distinguais &agrave;
+peine votre visage, et pourtant je vous voyais, je vous devinais telle
+que vous &ecirc;tes. Mais j'avais tr&egrave;s peur, j'ai r&ocirc;d&eacute;, pendant des nuits,
+sans trouver le courage de vous rencontrer en plein jour.... Et puis,
+vous me plaisiez dans ce myst&egrave;re, mon bonheur &eacute;tait de r&ecirc;ver &agrave; vous,
+comme &agrave; une inconnue que je ne conna&icirc;trais jamais..: Plus tard, j'ai su
+qui vous &eacute;tiez, on ne peut r&eacute;sister &agrave; ce besoin de savoir, de poss&eacute;der
+son r&ecirc;ve. C'est alors que ma fi&egrave;vre a commenc&eacute;. Elle a grandi &agrave; chaque
+rencontre. Vous vous rappelez, la premi&egrave;re fois, dans ce champ, le matin
+o&ugrave; j'examinais le vitrail. Jamais je ne m'&eacute;tais senti si gauche, vous
+avez eu bien raison de vous moquer de moi.... Et je vous ai effray&eacute;e
+ensuite, j'ai continu&eacute; &agrave; &ecirc;tre maladroit, en vous poursuivant jusque chez
+vos pauvres.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, je cessais d'&ecirc;tre le ma&icirc;tre de ma volont&eacute;, je faisais les choses
+avec l'&eacute;tonnement et la crainte de les faire.... Lorsque je me suis
+pr&eacute;sent&eacute; pour la commande de cette mitre, c'est une force qui me
+poussait, car moi je n'osais point, j'&eacute;tais certain de vous d&eacute;plaire....
+Si vous compreniez &agrave; quel point je suis mis&eacute;rable! Ne m'aimez pas, mais
+laissez-moi vous aimer. Soyez froide, soyez m&eacute;chante, je vous aimerai
+comme vous serez. Je ne vous demande que de vous voir, sans espoir
+aucun, pour l'unique joie d'&ecirc;tre ainsi, &agrave; vos genoux.</p>
+
+<p>Il se tut, d&eacute;faillant, perdant courage &agrave; croire qu'il ne trouvait rien
+pour la toucher. Et il ne sentait pas qu'elle souriait, d'un sourire
+invincible, peu &agrave; peu grandi sur ses l&egrave;vres. Ah! le cher gar&ccedil;on, il
+&eacute;tait si na&iuml;f et si croyant, il r&eacute;citait l&agrave; sa pri&egrave;re de c&oelig;ur tout neuf
+et passionn&eacute;, en adoration devant elle, comme devant le r&ecirc;ve m&ecirc;me de sa
+jeunesse! Dire qu'elle avait lutt&eacute; d'abord pour ne pas le revoir, puis
+qu'elle s'&eacute;tait jur&eacute; de l'aimer sans jamais qu'il le s&ucirc;t! Un grand
+silence s'&eacute;tait fait, les saintes ne d&eacute;fendaient point d'aimer,
+lorsqu'on aimait ainsi. Derri&egrave;re son dos, une gaiet&eacute; avait couru, &agrave;
+peine un frisson, l'onde mouvante de la lune sur le carreau de la
+chambre.</p>
+
+<p>Un doigt invisible, sans doute celui de sa gardienne, se posa sur sa
+bouche, pour la desceller de son serment. Elle pouvait parler d&eacute;sormais,
+tout ce qui flottait de puissant et de tendre &agrave; son entour lui soufflait
+des paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je me souviens, je me souviens....</p>
+
+<p>Et F&eacute;licien, tout de suite, fut pris par la musique de cette voix, dont
+le charme &eacute;tait sur lui si fort, que son amour grandissait, rien qu'&agrave;
+l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me souviens, quand vous &ecirc;tes venu dans la nuit.</p>
+
+<p>Vous &eacute;tiez si loin, les premiers soirs, que le petit bruit de vos pas me
+laissait incertaine. Ensuite, je vous ai reconnu, et j'ai vu plus tard
+votre ombre, et un soir enfin vous vous &ecirc;tes montr&eacute;, par une belle nuit
+pareille &agrave; celle-ci, en pleine lumi&egrave;re blanche. Vous sortiez lentement
+des choses, tel que je vous attendais depuis des ann&eacute;es.... Je me
+souviens du grand rire que je retenais, qui a &eacute;clat&eacute; malgr&eacute; moi, lorsque
+vous avez sauv&eacute; ce linge, emport&eacute; par la Chevrotte. Je me souviens de ma
+col&egrave;re, lorsque vous me voliez mes pauvres, en leur donnant tant
+d'argent, que j'avais l'air d'une avare. Je me souviens de ma peur, le
+soir o&ugrave; vous m'avez forc&eacute;e &agrave; courir si vite, les pieds nus dans
+l'herbe.... Oui, je me souviens, je me souviens....</p>
+
+<p>Sa voix de cristal s'&eacute;tait troubl&eacute;e un peu, dans le frisson de ce
+dernier souvenir qu'elle &eacute;voquait, comme si le: Je vous aime, e&ucirc;t de
+nouveau pass&eacute; sur son visage. Et lui, l'&eacute;coutait avec ravissement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;t&eacute; m&eacute;chante, c'est bien vrai. On est si sotte, quand on ne sait
+pas! On fait des choses qu'on croit n&eacute;cessaires, on a peur d'&ecirc;tre en
+faute, d&egrave;s qu'on ob&eacute;it &agrave; son c&oelig;ur. Mais que j'ai eu des remords
+ensuite, que j'ai souffert de votre souffrance!... Si je voulais
+expliquer cela, je ne pourrais pas sans doute. Lorsque vous &ecirc;tes venu,
+avec votre dessin de sainte Agn&egrave;s, j'&eacute;tais enchant&eacute;e de travailler pour
+vous, je me doutais bien que vous reviendriez chaque jour. Et, voyez un
+peu, j'ai affect&eacute; l'indiff&eacute;rence, comme si je prenais &agrave; t&acirc;che de vous
+chasser de la maison. On a donc le besoin de se rendre malheureux?
+Tandis que j'aurais voulu vous accueillir les mains ouvertes, il y
+avait, au fond de mon &ecirc;tre, une autre femme qui se r&eacute;voltait, qui avait
+crainte et m&eacute;fiance de vous, qui se plaisait &agrave; vous torturer
+d'incertitude, dans l'id&eacute;e vague d'une querelle &agrave; vider, dont elle
+aurait oubli&eacute; la cause tr&egrave;s ancienne.</p>
+
+<p>Je ne suis pas toujours bonne, il repousse en moi des choses que
+j'ignore.... Et, le pis, certes, est que je vous ai parl&eacute; d'argent. Ah!
+l'argent, moi qui n'y ai jamais song&eacute;, qui en accepterais seulement de
+pleins chariots pour la joie d'en faire pleuvoir o&ugrave; je voudrais! Quel
+amusement de malice ai-je pu prendre &agrave; me calomnier ainsi? Me
+pardonnerez-vous?</p>
+
+<p>F&eacute;licien &eacute;tait &agrave; ses pieds. Il avait march&eacute; sur les genoux, jusqu'&agrave;
+elle. C'&eacute;tait inesp&eacute;r&eacute; et sans bornes.</p>
+
+<p>Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ch&egrave;re &acirc;me, inestimable, et belle, et bonne, d'une bont&eacute; de prodige
+qui m'a gu&eacute;ri d'un souffle! Je ne sais plus si j'ai souffert.... Et c'est
+&agrave; vous de me pardonner, car j'ai &agrave; vous faire un aveu, il faut que je
+vous dise qui je suis.</p>
+
+<p>Un grand trouble le reprenait, &agrave; l'id&eacute;e qu'il ne pouvait se cacher
+davantage, lorsqu'elle se confiait si franchement &agrave; lui.</p>
+
+<p>Cela devenait d&eacute;loyal. Il h&eacute;sitait pourtant, dans la crainte de la
+perdre, si elle s'inqui&eacute;tait de l'avenir, en le connaissant enfin.</p>
+
+<p>Et elle attendait qu'il parl&acirc;t, de nouveau malicieuse, malgr&eacute; elle.</p>
+
+<p>&Agrave; voix tr&egrave;s basse, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai menti &agrave; vos parents.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais, dit-elle, souriante.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir, cela est trop loin....
+Je ne peins sur verre que pour mon plaisir, il faut que vous sachiez....</p>
+
+<p>Alors, d'un geste prompt, elle lui mit la main sur la bouche, elle
+arr&ecirc;ta sa confidence.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas savoir.... Je vous attendais, et vous &ecirc;tes venu.</p>
+
+<p>Cela suffit.</p>
+
+<p>Il ne parlait plus, cette petite main sur ses l&egrave;vres le suffoquait de
+bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai plus tard, quand il sera temps.... Puis, je vous assure que
+je sais. Vous ne pouvez &ecirc;tre que le plus beau, le plus riche, le plus
+noble, car ce r&ecirc;ve-l&agrave; est le mien. J'attends bien tranquille, j'ai la
+certitude qu'il s'accomplira.... Vous &ecirc;tes celui que j'esp&eacute;rais, et je
+suis &agrave; vous....</p>
+
+<p>Une seconde fois, elle s'interrompit, dans le fr&eacute;missement des mots
+qu'elle pronon&ccedil;ait. Elle n'&eacute;tait pas seule &agrave; les trouver, ils lui
+arrivaient de la belle nuit, du grand ciel blanc, des vieux arbres et
+des vieilles pierres, endormis dehors, r&ecirc;vant tout haut ses r&ecirc;ves; et
+des voix, derri&egrave;re elle; les murmuraient aussi, les voix de ses amies de
+la L&eacute;gende, dont l'air &eacute;tait peupl&eacute;. Mais un mot restait &agrave; dire, celui
+o&ugrave; tout allait se fondre, l'attente lointaine, la lente cr&eacute;ation de
+l'amant, la fi&egrave;vre accrue des premi&egrave;res rencontres. Il s'&eacute;chappa, du vol
+blanc d'un oiseau matinal montant au jour, dans la blancheur vierge de
+la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, les deux mains ouvertes, gliss&eacute;es sur les genoux, se donnait.
+Et F&eacute;licien se rappelait le soir o&ugrave; elle courait pieds nus dans l'herbe,
+si adorable, qu'il l'avait poursuivie pour balbutier &agrave; son oreille: Je
+vous aime. Et il entendait bien qu'elle venait seulement de lui
+r&eacute;pondre, du m&ecirc;me cri: Je vous aime, l'&eacute;ternel cri sorti enfin de son
+c&oelig;ur grand ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime.... Prenez-moi, emportez-moi, je vous appartiens.</p>
+
+<p>Elle se donnait, dans un don de toute sa personne. C'&eacute;tait une flamme
+h&eacute;r&eacute;ditaire rallum&eacute;e en elle. Ses mains t&acirc;tonnantes &eacute;treignaient le
+vide, sa t&ecirc;te trop lourde pliait sur sa nuque d&eacute;licate. S'il avait tendu
+les bras, elle y serait tomb&eacute;e, ignorant tout, c&eacute;dant &agrave; la pouss&eacute;e de
+ses veines, n'ayant que le besoin de se fondre en lui. Et ce fut lui,
+venu pour la prendre, qui trembla devant cette innocence, si passionn&eacute;e.
+Il la retint doucement par les poignets, il lui recroisa ses mains
+chastes sur la poitrine.</p>
+
+<p>Un instant, il la regarda, sans m&ecirc;me c&eacute;der &agrave; la tentation de baiser ses
+cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez, et je vous aime.... Ah! la certitude d'&ecirc;tre aim&eacute;!</p>
+
+<p>Mais un &eacute;moi les tira de ce ravissement. Qu'&eacute;tait-ce donc?</p>
+
+<p>Ils se voyaient dans une grande lumi&egrave;re blanche, il lui semblait que la
+clart&eacute; de la lune s'&eacute;largissait, resplendissait comme celle d'un soleil.
+C'&eacute;tait l'aube, une nu&eacute;e s'empourprait au-dessus des ormes de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;.
+Eh! quoi? d&eacute;j&agrave; le jour! Ils en restaient confondus, ils ne pouvaient
+croire que, depuis des heures, ils &eacute;taient l&agrave;, &agrave; causer. Elle ne lui
+avait rien dit encore, et lui avait tant d'autres choses &agrave; dire!</p>
+
+<p>&mdash;Une minute, rien qu'une minute!</p>
+
+<p>L'aube, souriante, grandissait, l'aube d&eacute;j&agrave; ti&egrave;de d'une chaude journ&eacute;e
+d'&eacute;t&eacute;. Une &agrave; une, les &eacute;toiles venaient de s'&eacute;teindre, et avec elles
+&eacute;taient parties les visions errantes, les amies invisibles, remont&eacute;es
+dans un rayon de lune.</p>
+
+<p>Maintenant, sous le plein jour, la chambre n'&eacute;tait plus blanche que de
+la blancheur de ses murs et de ses poutres, toute vide avec ses antiques
+meubles de ch&ecirc;ne sombre: On voyait le lit d&eacute;fait, qu'un des rideaux de
+perse, retomb&eacute;, cachait &agrave; demi.</p>
+
+<p>&mdash;Une minute, une minute encore!</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique s'&eacute;tait lev&eacute;e, refusant, pressant F&eacute;licien de partir. Depuis
+que le jour croissait, elle &eacute;tait prise d'une confusion, et la vue du
+lit l'acheva. &Agrave; sa droite, elle avait cru entendre un l&eacute;ger bruit,
+tandis que ses cheveux s'envolaient, bien que pas un souffle de vent ne
+f&ucirc;t entr&eacute;. N'&eacute;tait-ce pas Agn&egrave;s qui s'en allait la derni&egrave;re, chass&eacute;e par
+le soleil?</p>
+
+<p>&mdash;Non, laissez-moi, je vous en prie.... Il fait si clair maintenant, j'ai
+peur.</p>
+
+<p>Alors, F&eacute;licien, ob&eacute;issant, se retira. &Ecirc;tre aim&eacute;, cela d&eacute;passait son
+d&eacute;sir. &Agrave; la fen&ecirc;tre pourtant, il se retourna, il la regarda longuement
+encore, comme s'il voulait emporter en lui quelque chose d'elle. Tous
+deux se souriaient, baign&eacute;s d'aube, dans cette caresse prolong&eacute;e de leur
+regard.</p>
+
+<p>Une derni&egrave;re fois, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime.</p>
+
+<p>Et elle r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime.</p>
+
+<p>Ce fut tout, il &eacute;tait descendu d&eacute;j&agrave; par les charpentes, avec une agilit&eacute;
+souple, tandis que, demeur&eacute;e sur le balcon, accoud&eacute;e, elle le suivait
+des yeux. Elle avait pris le bouquet de violettes, elle le respirait
+pour dissiper sa fi&egrave;vre. Et, quand il traversa le Clos-Marie et qu'il
+leva la t&ecirc;te, il l'aper&ccedil;ut qui baisait les fleurs.</p>
+
+<p>F&eacute;licien avait &agrave; peine disparu derri&egrave;re les saules, qu'Ang&eacute;lique
+s'inqui&eacute;ta, en entendant, au-dessous d'elle, ouvrir la porte de la
+maison. Quatre heures sonnaient, on ne s'&eacute;veillait jamais que deux
+heures plus tard. Sa surprise augmenta, lorsqu'elle reconnut Hubertine;
+car, d'habitude, Hubert descendait le premier.</p>
+
+<p>Elle la vit se promener lentement par les all&eacute;es de l'&eacute;troit jardin, les
+bras abandonn&eacute;s, la face p&acirc;le dans l'air matinal, comme si un
+&eacute;touffement lui e&ucirc;t fait quitter sit&ocirc;t sa chambre, apr&egrave;s une nuit
+br&ucirc;lante d'insomnie. Et Hubertine &eacute;tait tr&egrave;s belle encore, v&ecirc;tue d'un
+simple peignoir, avec ses cheveux nou&eacute;s &agrave; la h&acirc;te; et elle semblait tr&egrave;s
+lasse, heureuse et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#table">VIII</a></h2>
+
+
+<p>Le lendemain, en s'&eacute;veillant d'un sommeil de huit heures, d'un de ces
+doux et profonds sommeils qui reposent des grandes f&eacute;licit&eacute;s, Ang&eacute;lique
+courut &agrave; sa fen&ecirc;tre. Le ciel &eacute;tait tr&egrave;s pur, le temps chaud continuait,
+apr&egrave;s un gros orage qui l'avait inqui&eacute;t&eacute;e, la veille; et elle cria
+joyeusement &agrave; Hubert, en train d'ouvrir les volets, au-dessous d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, p&egrave;re! du soleil!... Ah! que je suis contente, la procession sera
+belle!...</p>
+
+<p>Vite, elle s'habilla pour descendre. C'&eacute;tait ce jour-l&agrave;, le 28 juillet,
+que la procession du Miracle devait parcourir les rues de Beaumont. Et,
+chaque ann&eacute;e, &agrave; cette date, il y avait f&ecirc;te chez les brodeurs: on ne
+touchait pas une aiguille, on passait la journ&eacute;e &agrave; orner le logis,
+d'apr&egrave;s tout un arrangement traditionnel, que, depuis quatre cents ans,
+les m&egrave;res l&eacute;guaient aux filles.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, en se h&acirc;tant de prendre son caf&eacute; au lait, s'occupait d&eacute;j&agrave; des
+tentures.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, on devrait les visiter, pour voir si elles sont en bon &eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons le temps, r&eacute;pondit Hubertine de sa voix placide. Nous ne
+les accrocherons pas avant midi.</p>
+
+<p>Il s'agissait de trois panneaux admirables d'ancienne broderie, que les
+Hubert gardaient avec d&eacute;votion, comme une relique de famille, et qu'ils
+sortaient une fois l'an, le jour o&ugrave; passait la procession. D&egrave;s la
+veille, selon l'usage, le c&eacute;r&eacute;moniaire, le bon abb&eacute; Cornille, &eacute;tait all&eacute;
+de porte en porte avertir les habitants de l'itin&eacute;raire que suivrait la
+statue de sainte Agn&egrave;s, accompagn&eacute;e de Monseigneur portant le Saint
+Sacrement. Il y avait plus de quatre si&egrave;cles que cet itin&eacute;raire restait
+le m&ecirc;me: le d&eacute;part se faisait par la porte Sainte-Agn&egrave;s, la rue des
+Orf&egrave;vres, la Grand-Rue, la rue Basse; puis, apr&egrave;s avoir travers&eacute; la
+ville nouvelle, on regagnait la rue Magloire et la place du Clo&icirc;tre,
+pour rentrer par la grande fa&ccedil;ade. Et les habitants, sur le parcours,
+rivalisaient de z&egrave;le, pavoisaient les fen&ecirc;tres, tendaient les murs de
+leurs plus riches &eacute;toffes, semaient le petit pav&eacute; caillouteux de roses
+effeuill&eacute;es.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique ne se calma que lorsqu'on lui eut permis de tirer les trois
+morceaux brod&eacute;s du tiroir o&ugrave; ils dormaient l'ann&eacute;e enti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'ont rien, rien du tout, murmurait-elle, ravie.</p>
+
+<p>Quand elle eut enlev&eacute; soigneusement les papiers fins qui les
+prot&eacute;geaient, ils apparurent, tous les trois consacr&eacute;s &agrave; Marie: la
+Vierge recevant la visite de l'Ange, la Vierge pleurant au pied de la
+croix, la Vierge montant au ciel. Ils dataient du quinzi&egrave;me si&egrave;cle, en
+soie nuanc&eacute;e sur fond d'or, d'une conservation merveilleuse; et les
+brodeurs, qui en avaient refus&eacute; de grosses sommes, en &eacute;taient tr&egrave;s
+fiers.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, c'est moi qui les accroche!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait toute une affaire. Hubert passa la matin&eacute;e &agrave; nettoyer la vieille
+fa&ccedil;ade. Il emmanchait un balai au bout d'un b&acirc;ton, il &eacute;poussetait les
+pans de bois garnis de briques, jusqu'aux charpentes du comble; puis, il
+lavait &agrave; l'&eacute;ponge le soubassement de pierre, ainsi que toutes les
+parties de la tourelle d'escalier qu'il pouvait atteindre. Et les trois
+morceaux brod&eacute;s, alors, prenaient leurs places. Ang&eacute;lique les accrocha,
+par les anneaux, aux clous s&eacute;culaires, l'Annonciation sous la fen&ecirc;tre de
+gauche, l'Assomption sous celle de droite; quant au Calvaire, il avait
+ses clous au-dessus de la grande fen&ecirc;tre du rez-de-chauss&eacute;e, et elle dut
+sortir une &eacute;chelle pour l'y pendre &agrave; son tour. D&eacute;j&agrave; elle avait garni de
+fleurs les fen&ecirc;tres, l'antique logis semblait revenu au temps lointain
+de sa jeunesse, avec ces broderies d'or et de soie rayonnante dans le
+beau soleil de f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Depuis le d&eacute;jeuner, toute la rue des Orf&egrave;vres s'activait. Pour &eacute;viter la
+chaleur trop forte, la procession ne sortait qu'&agrave; cinq heures; mais, d&egrave;s
+midi, la ville faisait sa toilette. En face des Hubert, l'orf&egrave;vre
+tendait sa boutique de draperies bleu ciel, bord&eacute;es d'une frange
+d'argent; tandis que le cirier, &agrave; c&ocirc;t&eacute;, utilisait les rideaux de son
+alc&ocirc;ve, des rideaux de cotonnade rouge, saignant au plein jour. Et
+c'&eacute;tait, &agrave; chaque maison, d'autres couleurs, une prodigalit&eacute; d'&eacute;toffes,
+tout ce qu'on avait, jusqu'&agrave; des descentes de lit, battant dans les
+souffles las de la chaude journ&eacute;e. La rue en &eacute;tait v&ecirc;tue, d'une gaiet&eacute;
+&eacute;clatante et frissonnante, chang&eacute;e en une galerie de gala, ouverte sous
+le ciel.</p>
+
+<p>Tous les habitants s'y bousculaient, parlant haut, comme chez eux, les
+uns promenant des objets &agrave; pleins bras, les autres grimpant, clouant,
+criant. Sans compter le reposoir qu'on dressait au coin de la Grand-Rue,
+et qui mettait en l'air les femmes du voisinage, empress&eacute;es &agrave; fournir
+les vases et les cand&eacute;labres. Ang&eacute;lique courut offrir les deux flambeaux
+Empire, qui ornaient la chemin&eacute;e du salon. Elle ne s'&eacute;tait pas arr&ecirc;t&eacute;e
+depuis le matin, elle ne se fatiguait m&ecirc;me pas, soulev&eacute;e, port&eacute;e par sa
+grande joie int&eacute;rieure. Et, comme elle revenait, les cheveux au vent,
+effeuiller des roses dans une corbeille, Hubert plaisanta.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te donneras moins de mal, le jour de tes noces.... C'est donc toi
+qu'on marie?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, c'est moi? r&eacute;pondit-elle gaiement.</p>
+
+<p>Hubertine sourit &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, puisque la maison est belle, nous ferions bien de monter
+nous habiller.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, m&egrave;re.... Voici ma corbeille pleine.</p>
+
+<p>Elle acheva d'effeuiller ses roses, qu'elle se r&eacute;servait de jeter devant
+Monseigneur. Les p&eacute;tales pleuvaient de ses doigts minces, la corbeille
+d&eacute;bordait, l&eacute;g&egrave;re, odorante. Et elle disparut dans l'&eacute;troit escalier de
+la tourelle, en disant avec un grand rire:</p>
+
+<p>&mdash;Vite! je vais me faire belle comme un astre!</p>
+
+<p>L'apr&egrave;s-midi s'avan&ccedil;ait. Maintenant, la fi&egrave;vre active de
+Beaumont-l'&Eacute;glise s'&eacute;tait apais&eacute;e, une attente fr&eacute;missait dans les rues,
+pr&ecirc;tes enfin, chuchotantes de voix discr&egrave;tes. La grosse chaleur avait
+d&eacute;cru avec le soleil oblique, il ne tombait plus du ciel p&acirc;li, entre les
+maisons resserr&eacute;es, qu'une ombre ti&egrave;de et fine, d'une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; tendre.
+Et le recueillement &eacute;tait profond, comme si toute la vieille cit&eacute;
+devenait un prolongement de la cath&eacute;drale. Seuls, des bruits de voitures
+montaient de Beaumont-la-Ville, la cit&eacute; nouvelle, au bord du Ligneul, o&ugrave;
+beaucoup de fabriques ne ch&ocirc;maient m&ecirc;me pas, d&eacute;daigneuses de f&ecirc;ter cette
+antique solennit&eacute; religieuse.</p>
+
+<p>D&egrave;s quatre heures, la grosse cloche de la tour du nord, celle dont le
+branle remuait la maison des Hubert, se mit &agrave; sonner; et ce fut au m&ecirc;me
+instant qu'Ang&eacute;lique et Hubertine reparurent, habill&eacute;es. Celle-ci &eacute;tait
+en robe de toile &eacute;crue, garnie d'une modeste dentelle de fil, mais la
+taille si jeune, dans sa rondeur puissante, qu'elle semblait &ecirc;tre la
+s&oelig;ur a&icirc;n&eacute;e de sa fille adoptive. Ang&eacute;lique, elle, avait mis sa robe de
+foulard blanc; et rien autre, pas un bijou aux oreilles ni aux poignets,
+rien que ses mains nues, son col nu, rien que le satin de sa peau
+sortant de l'&eacute;toffe l&eacute;g&egrave;re, comme un &eacute;panouissement de fleur. Un peigne
+invisible, plant&eacute; &agrave; la h&acirc;te, retenait mal les boucles de ses cheveux en
+r&eacute;volte, d'un blond de soleil. Elle &eacute;tait ing&eacute;nue et fi&egrave;re, d'une
+simplicit&eacute; candide, belle comme un astre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, on sonne, Monseigneur a quitt&eacute; l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>La cloche continuait, haute et grave, dans la grande puret&eacute; du ciel. Et
+les Hubert s'installaient &agrave; la fen&ecirc;tre du rez-de-chauss&eacute;e large ouverte,
+les deux femmes accoud&eacute;es sur la barre d'appui, l'homme debout derri&egrave;re
+elles. C'&eacute;taient leurs places accoutum&eacute;es, ils &eacute;taient au bon endroit
+pour voir, les premiers &agrave; regarder la procession venir du fond de
+l'&eacute;glise, sans perdre un cierge du d&eacute;fil&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est ma corbeille? demanda Ang&eacute;lique.</p>
+
+<p>Il fallut qu'Hubert lui pass&acirc;t la corbeille de roses effeuill&eacute;es,
+qu'elle garda entre ses bras, serr&eacute;e contre sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette cloche, murmura-t-elle encore, on dirait qu'elle nous berce!</p>
+
+<p>Toute la petite maison vibrait, sonore du branle de la cloche; et la
+rue, le quartier restait dans l'attente, gagn&eacute; par ce frisson, tandis
+que les tentures battaient plus languissamment, &agrave; l'air du soir. Le
+parfum des roses &eacute;tait tr&egrave;s doux.</p>
+
+<p>Une demi-heure se passa. Puis, d'un seul coup, les deux vantaux de la
+porte Sainte-Agn&egrave;s furent pouss&eacute;s, les profondeurs de l'&eacute;glise
+apparurent, sombres, piqu&eacute;es des petites taches luisantes des cierges.
+Et d'abord le porte-croix sortit, un sous-diacre en tunique, flanqu&eacute; de
+deux acolytes tenant chacun un grand flambeau allum&eacute;. Derri&egrave;re eux, se
+h&acirc;tait le c&eacute;r&eacute;moniaire, le bon abb&eacute; Camille, qui, apr&egrave;s s'&ecirc;tre assur&eacute; du
+bel &eacute;tat de la rue, s'arr&ecirc;ta sous le porche, assista au d&eacute;fil&eacute; un
+instant, pour v&eacute;rifier si les places d'ordre &eacute;taient bien prises. Les
+confr&eacute;ries la&iuml;ques ouvraient la marche, des associations pieuses, des
+&eacute;coles, par rang d'anciennet&eacute;. Il y avait des enfants tout petits, des
+fillettes en blanc, pareilles &agrave; des &eacute;pous&eacute;es, des gar&ccedil;onnets fris&eacute;s et
+nu-t&ecirc;te, endimanch&eacute;s comme des princes, ravis, cherchant d&eacute;j&agrave; leurs
+m&egrave;res du regard. Un gaillard de neuf ans allait seul, au milieu, v&ecirc;tu en
+saint Jean Baptiste, avec une peau de mouton sur ses maigres &eacute;paules
+nues. Quatre gamines, fleuries de rubans roses, portaient un pavois de
+mousseline, o&ugrave; se dressait une gerbe de bl&eacute; m&ucirc;r.</p>
+
+<p>Puis, c'&eacute;taient de grandes demoiselles, group&eacute;es autour d'une banni&egrave;re
+de la Vierge, des dames en noir qui avaient &eacute;galement leur banni&egrave;re, une
+soie cramoisie brod&eacute;e d'un saint Joseph, d'autres, d'autres banni&egrave;res
+encore, en velours, en satin, balanc&eacute;es au bout des b&acirc;tons dor&eacute;s. Les
+confr&eacute;ries d'hommes n'&eacute;taient pas moins nombreuses, des p&eacute;nitents de
+toutes les couleurs, les p&eacute;nitents gris surtout, v&ecirc;tus de toile bise,
+encapuchonn&eacute;s, et dont l'embl&egrave;me faisait sensation, une immense croix
+garnie d'une roue, &agrave; laquelle pendaient, accroch&eacute;s, les instruments de
+la Passion.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique se r&eacute;cria de tendresse, d&egrave;s que les enfants se montr&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les amours! regardez donc! Un, pas plus haut qu'une botte, trois
+ans &agrave; peine, chancelant et fier sur ses petits pieds, passait si dr&ocirc;le,
+qu'elle plongea la main dans la corbeille et le couvrit d'une poign&eacute;e de
+fleurs. Il disparaissait, il avait des roses sur les &eacute;paules, parmi les
+cheveux. Et le rire tendre qu'il soulevait, gagna de proche en proche,
+des fleurs plurent de chaque fen&ecirc;tre. Dans le silence bourdonnant de la
+rue, on n'entendait plus que le pi&eacute;tinement assourdi de la procession,
+tandis que les poign&eacute;es de fleurs s'abattaient sur le pav&eacute;, d'un vol
+silencieux. Bient&ocirc;t, il y en eut une jonch&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais, rassur&eacute; sur le bon ordre des la&iuml;ques, l'abb&eacute; Cornille
+s'impatienta, inquiet de ce que le cort&egrave;ge s'immobilisait depuis deux
+minutes, et il s'empressa de regagner la t&ecirc;te, tout en saluant les
+Hubert d'un sourire, au passage.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ont-ils donc &agrave; ne pas marcher? dit Ang&eacute;lique, qu'une fi&egrave;vre
+prenait, comme si elle e&ucirc;t, &agrave; l'autre bout, l&agrave;-bas, attendu son bonheur.</p>
+
+<p>Hubertine r&eacute;pondit de son air calme:</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'ont pas besoin de courir.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque encombrement, peut-&ecirc;tre un reposoir qu'on ach&egrave;ve, expliqua
+Hubert.</p>
+
+<p>Les filles de la Vierge s'&eacute;taient mises &agrave; chanter un cantique, et leurs
+voix aigu&euml;s montaient dans le plein air, avec une limpidit&eacute; de cristal.
+De proche en proche, le d&eacute;fil&eacute; s'&eacute;branla. On repartit.</p>
+
+<p>Maintenant, apr&egrave;s les la&iuml;ques, le clerg&eacute; commen&ccedil;ait &agrave; sortir de
+l'&eacute;glise, les moins dignes les premiers. Tous, en surplis, se couvraient
+de la barrette, sous le porche; et chacun tenait un cierge allum&eacute;, ceux
+de droite, de la main droite, ceux de gauche, de la main gauche, en
+dehors du rang, double rang&eacute;e de petites flammes mouvantes, presque
+&eacute;teintes dans le plein jour. D'abord, ce fut le grand s&eacute;minaire, les
+paroisses, les &eacute;glises coll&eacute;giales; puis, vinrent les clercs et les
+b&eacute;n&eacute;ficiaires de la cath&eacute;drale, que suivaient les chanoines, les &eacute;paules
+couvertes de pluviaux blancs. Au milieu d'eux, se trouvaient les
+chantres, en chapes de soie rouge, qui avaient commenc&eacute; l'antienne, &agrave;
+pleine voix, et auxquels tout le clerg&eacute; r&eacute;pondait, d'un chant plus
+l&eacute;ger. L'hymne Pange lingua s'&eacute;leva tr&egrave;s pure, la rue &eacute;tait pleine d'un
+grand frissonnement de mousseline, les ailes envol&eacute;es des surplis, que
+les petites flammes des cierges criblaient de leurs &eacute;toiles d'or p&acirc;li.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sainte Agn&egrave;s! murmura Ang&eacute;lique.</p>
+
+<p>Elle souriait &agrave; la sainte, que quatre clercs portaient sur un brancard
+de velours bleu, orn&eacute; de dentelle. Chaque ann&eacute;e, elle avait un
+&eacute;tonnement, &agrave; la voir ainsi hors de l'ombre o&ugrave; elle veillait depuis des
+si&egrave;cles, tout autre sous la grande lumi&egrave;re, dans sa robe de longs
+cheveux d'or. Elle &eacute;tait si vieille et tr&egrave;s jeune pourtant, avec ses
+petites mains, ses petits pieds fluets, son mince visage de fillette,
+noirci par l'&acirc;ge.</p>
+
+<p>Mais Monseigneur devait la suivre. On entendait d&eacute;j&agrave; venir, du fond de
+l'&eacute;glise, le balancement des encensoirs.</p>
+
+<p>Il y eut des chuchotements, Ang&eacute;lique r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur.... Monseigneur....</p>
+
+<p>Et, &agrave; cette minute, les yeux sur la sainte qui passait, elle se
+rappelait les vieilles histoires, les hauts marquis d'Hautec&oelig;ur
+d&eacute;livrant Beaumont de la peste, gr&acirc;ce &agrave; l'intervention d'Agn&egrave;s, Jean V
+et tous ceux de sa race venant s'agenouiller devant elle, d&eacute;vots &agrave; son
+image; et elle les voyait tous, les seigneurs du miracle, d&eacute;filer un &agrave;
+un, comme une lign&eacute;e de princes.</p>
+
+<p>Un large espace &eacute;tait rest&eacute; vide. Puis, le chapelain charg&eacute; du soin de
+la crosse s'avan&ccedil;a, la tenant droite, la partie courbe vers lui.
+Ensuite, parurent deux thurif&eacute;raires, qui allaient &agrave; reculons et
+balan&ccedil;aient &agrave; petits coups les encensoirs, ayant chacun pr&egrave;s de lui un
+acolyte charg&eacute; de la navette. Et le grand dais de velours pourpre, garni
+de cr&eacute;pines d'or, eut quelque peine &agrave; sortir par une des baies de la
+porte. Mais, vivement, l'ordre se r&eacute;tablit, les autorit&eacute;s d&eacute;sign&eacute;es
+prirent les b&acirc;tons. Dessous, entre ses diacres d'honneur, Monseigneur
+marchait, t&ecirc;te nue, les &eacute;paules couvertes de l'&eacute;charpe blanche, dont les
+deux bouts enveloppaient ses mains, qui portaient le Saint Sacrement
+sans le toucher, tr&egrave;s haut.</p>
+
+<p>Tout de suite, les thurif&eacute;raires venaient de prendre du champ, et les
+encensoirs, lanc&eacute;s &agrave; la vol&eacute;e, retomb&egrave;rent en cadence, avec le petit
+bruit argentin de leurs cha&icirc;nettes.</p>
+
+<p>O&ugrave; donc Ang&eacute;lique avait-elle connu quelqu'un qui ressemblait &agrave;
+Monseigneur? Un recueillement inclinait tous les fronts. Mais elle, la
+t&ecirc;te pench&eacute;e &agrave; demi, le regardait. Il avait la taille haute, mince et
+noble, d'une jeunesse superbe pour ses soixante ans. Ses yeux d'aigle
+luisaient, son nez un peu fort accentuait l'autorit&eacute; souveraine de sa
+face, adoucie par sa chevelure blanche, en boucles &eacute;paisses; et elle
+remarqua la p&acirc;leur du teint o&ugrave; elle crut voir monter un flot de sang.
+Peut &ecirc;tre n'&eacute;tait-ce que le reflet du grand soleil d'or, qu'il portait
+de ses mains couvertes, et qui le mettait dans un rayonnement de clart&eacute;
+mystique.</p>
+
+<p>Certainement, un visage &agrave; cette ressemblance s'&eacute;voquait, au fond d'elle.
+D&egrave;s les premiers pas, Monseigneur avait commenc&eacute; les versets d'un
+psaume, qu'il r&eacute;citait &agrave; voix basse, avec ses diacres; alternativement.
+Et elle trembla, quand elle le vit tourner les yeux vers la fen&ecirc;tre o&ugrave;
+elle &eacute;tait, tellement il lui apparut s&eacute;v&egrave;re, d'une froideur hautaine,
+condamnant la vanit&eacute; de toute passion. Ses regards &eacute;taient all&eacute;s aux
+trois broderies anciennes, Marie visit&eacute;e par l'Ange, Marie au pied de la
+Croix, Marie montant aux cieux. Ils se r&eacute;jouirent, puis ils
+s'abaiss&egrave;rent, se fix&egrave;rent sur elle, sans que, dans son trouble, elle
+p&ucirc;t comprendre s'ils p&acirc;lissaient de duret&eacute; ou de douceur. D&eacute;j&agrave;, ils
+&eacute;taient revenus au Saint Sacrement, immobiles, luisants dans le reflet
+du grand soleil d'or. Les encensoirs partaient &agrave; la vol&eacute;e, retombaient
+avec le bruit argentin des cha&icirc;nettes, pendant qu'un petit nuage, une
+fum&eacute;e d'encens, montait dans l'air.</p>
+
+<p>Mais le c&oelig;ur d'Ang&eacute;lique battit &agrave; se rompre. Derri&egrave;re le dais, elle
+venait d'apercevoir la mitre, sainte Agn&egrave;s ravie par deux anges,
+l'&oelig;uvre brod&eacute;e fil &agrave; fil de son amour, qu'un chapelain, les doigts
+envelopp&eacute;s d'un voile, portait d&eacute;votement, comme une chose sainte. Et
+l&agrave;, parmi les la&iuml;ques qui suivaient, dans le flot des fonctionnaires,
+des officiers, des magistrats, elle reconnaissait F&eacute;licien, au premier
+rang, mince et blond, en habit, avec ses cheveux boucl&eacute;s, son nez
+droit, un peu fort, ses yeux noirs, d'une douceur hautaine. Elle
+l'attendait, elle n'&eacute;tait pas surprise de le voir enfin se changer en
+prince. Au regard anxieux qu'il lui jeta, implorant le pardon de son
+mensonge, elle r&eacute;pondit par un clair sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! murmura Hubertine stup&eacute;faite, n'est-ce point ce jeune homme?</p>
+
+<p>Elle aussi l'avait reconnu, et elle s'inqui&eacute;ta, lorsque, se tournant,
+elle vit sa fille transfigur&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous a donc menti?... Pourquoi? le sais-tu?... Sais-tu qui est ce
+jeune homme?</p>
+
+<p>Oui, peut-&ecirc;tre le savait-elle. Une voix r&eacute;pondait en elle &agrave; des
+questions r&eacute;centes. Mais elle n'osait, elle ne voulait plus
+s'interroger. La certitude se ferait, lorsqu'il en serait temps.</p>
+
+<p>Elle en sentait l'approche, dans un gonflement d'orgueil et de passion.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? demanda Hubert, en se penchant derri&egrave;re sa femme.
+Jamais il n'&eacute;tait &agrave; la minute pr&eacute;sente. Et, quand elle lui eut d&eacute;sign&eacute;
+le jeune homme, il douta.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle id&eacute;e! ce n'est pas lui.</p>
+
+<p>Alors, Hubertine affecta de s'&ecirc;tre tromp&eacute;e. C'&eacute;tait le plus sage, elle
+se renseignerait. Mais la procession qui venait de s'arr&ecirc;ter de nouveau,
+pendant que Monseigneur, &agrave; l'angle de la rue, encensait le Saint
+Sacrement, parmi les verdures du reposoir, allait repartir; et
+Ang&eacute;lique, dont la main s'&eacute;tait oubli&eacute;e au fond de la corbeille, tenant
+une derni&egrave;re poign&eacute;e de feuilles de rose, eut un geste trop prompt, jeta
+les fleurs, dans son trouble enchant&eacute;. Justement, F&eacute;licien se remettait
+en marche.</p>
+
+<p>Les fleurs pleuvaient, deux p&eacute;tales, balanc&eacute;s lentement, vol&egrave;rent, se
+pos&egrave;rent sur ses cheveux. C'&eacute;tait la fin. Le dais avait disparu au coin
+de la Grand-Rue, la queue du cort&egrave;ge s'&eacute;coulait, laissant le pav&eacute;
+d&eacute;sert, recueilli, comme assoupi de foi r&ecirc;veuse, dans l'exhalaison un
+peu &acirc;pre des roses foul&eacute;es. Et l'on entendait encore, au loin, de plus
+en plus faible, le bruit argentin des cha&icirc;nettes, retombant &agrave; chaque
+vol&eacute;e des encensoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! veux-tu, m&egrave;re? s'&eacute;cria Ang&eacute;lique, nous irons dans l'&eacute;glise les
+voir rentrer. Le premier mouvement d'Hubertine fut de refuser. Puis,
+elle &eacute;prouvait elle-m&ecirc;me un si grand d&eacute;sir d'avoir une certitude,
+qu'elle consentit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout &agrave; l'heure, puisque cela te fait plaisir.</p>
+
+<p>Mais il fallait patienter. Ang&eacute;lique, qui &eacute;tait mont&eacute;e mettre un
+chapeau, ne tenait pas en place. Elle revenait &agrave; chaque minute devant la
+fen&ecirc;tre, interrogeait le bout de la rue, levait les yeux comme pour
+interroger l'espace lui-m&ecirc;me; et elle parlait tout haut, elle suivait la
+procession, pas &agrave; pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ils descendent la rue Basse.... Ah! les voil&agrave; qui doivent d&eacute;boucher sur
+la place, devant la Sous-Pr&eacute;fecture.... &Ccedil;a n'en finit plus, les grandes
+voies de Beaumont-la-Ville. Et pour le plaisir qu'ils ont &agrave; voir sainte
+Agn&egrave;s, ces marchands de toile!</p>
+
+<p>Un fin nuage rose, coup&eacute; d&eacute;licatement d'un treillis d'or, planait au
+ciel. Cela se sentait, dans l'immobilit&eacute; de l'air, que toute la vie
+civile &eacute;tait suspendue, que Dieu avait quitt&eacute; sa maison, o&ugrave; chacun
+attendait qu'on le ramen&acirc;t, pour reprendre les occupations quotidiennes.
+En face, les draperies bleues de l'orf&egrave;vre, les rideaux rouges du
+cirier, barraient toujours leurs boutiques.</p>
+
+<p>Les rues semblaient dormir, il n'y avait plus, de l'une &agrave; l'autre, que
+le lent passage du clerg&eacute;, dont le cheminement se devinait de tous les
+points de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, m&egrave;re, je t'assure qu'ils sont &agrave; l'entr&eacute;e de l&agrave; rue Magloire. Ils
+vont remonter la pente.</p>
+
+<p>Elle mentait, il n'&eacute;tait que six heures et demie, et jamais la
+procession ne rentrait avant sept heures un quart. Elle savait bien que
+le dais devait longer &agrave; ce moment le bas port du Ligneul. Mais elle
+avait une telle h&acirc;te!...</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, d&eacute;p&ecirc;chons, nous n'aurons pas de plac&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, viens! finit par dire Hubertine, en souriant malgr&eacute; elle.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je reste, d&eacute;clara Hubert. Je vais d&eacute;crocher les broderies et je
+mettrai la table.</p>
+
+<p>L'&eacute;glise leur parut vide, Dieu n'&eacute;tant plus l&agrave;. Toutes
+les portes en restaient ouvertes, comme celles d'une maison en d&eacute;route,
+o&ugrave; l'on attend le retour du ma&icirc;tre. Peu de monde entrait, le
+ma&icirc;tre-autel seul, un sarcophage s&eacute;v&egrave;re de style roman, braisillait au
+fond de la nef, &eacute;toil&eacute; de cierges; et le reste du vaste vaisseau, les
+bas-c&ocirc;t&eacute;s, les chapelles, s'emplissaient de nuit, sous la tomb&eacute;e du
+cr&eacute;puscule.</p>
+
+<p>Lentement, Ang&eacute;lique et Hubertine firent le tour. En bas, l'&eacute;difice
+s'&eacute;crasait, des piliers trapus portaient les pleins cintres des
+collat&eacute;raux. Elles marchaient le long de chapelles noires, enterr&eacute;es
+comme des cryptes. Puis, lorsqu'elles travers&egrave;rent, devant la
+grand-porte, sous la trav&eacute;e des orgues, elles eurent un sentiment de
+d&eacute;livrance, en levant les yeux vers les hautes fen&ecirc;tres gothiques de la
+nef, qui s'&eacute;lan&ccedil;aient au-dessus de la lourde assise romane. Mais elles
+continu&egrave;rent par le bas-c&ocirc;t&eacute; m&eacute;ridional, l'&eacute;touffement recommen&ccedil;a. &Agrave; la
+croix du transept, quatre colonnes &eacute;normes &eacute;taient aux quatre angles;
+montaient d'un jet soutenir la vo&ucirc;te; et l&agrave; r&eacute;gnait encore une clart&eacute;
+mauve, l'adieu du jour dans les roses des fa&ccedil;ades lat&eacute;rales. Elles
+avaient gravi les trois marches qui menaient au ch&oelig;ur, elles tourn&egrave;rent
+par le pourtour de l'abside, la partie la plus anciennement b&acirc;tie, d'un
+enfouissement de s&eacute;pulcre. Un instant, contre la vieille grille, tr&egrave;s
+ouvrag&eacute;e, qui fermait le ch&oelig;ur de partout, elles s'arr&ecirc;t&egrave;rent pour
+regarder scintiller le ma&icirc;tre-autel, dont les petites flammes se
+refl&eacute;taient dans, le vieux ch&ecirc;ne poli des stalles, de merveilleuses
+stalles fleuries de sculptures. Et elles revinrent ainsi &agrave; leur point de
+d&eacute;part, levant de nouveau la t&ecirc;te, croyant sentir le souffle de
+l'envol&eacute;e de la nef, tandis que les t&eacute;n&egrave;bres croissantes reculaient,
+&eacute;largissaient les antiques murailles, o&ugrave; s'&eacute;vanouissaient des restes
+d'or et de peinture.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien qu'il &eacute;tait trop t&ocirc;t, dit Hubertine.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, sans r&eacute;pondre, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est grand!</p>
+
+<p>Il lui semblait qu'elle ne connaissait pas l'&eacute;glise, qu'elle la voyait
+pour la premi&egrave;re fois. Ses yeux erraient sur les rang&eacute;es immobiles des
+chaises, allaient au fond des chapelles, o&ugrave; l'on ne devinait que les
+pierres tombales, &agrave; un redoublement d'ombre. Mais elle rencontra la
+chapelle Hautec&oelig;ur, elle reconnut le vitrail, r&eacute;par&eacute; enfin, avec son
+saint Georges vague comme une vision, dans le jour mourant. Et elle en
+eut beaucoup de joie.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, un branle anima la cath&eacute;drale, la grosse cloche se
+remettait &agrave; sonner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, les voil&agrave;, ils montent la rue Magloire.</p>
+
+<p>Cette fois, c'&eacute;tait vrai. Un flot de foule envahit les collat&eacute;raux, et
+l'on sentit cro&icirc;tre de minute en minute l'approche de la procession.
+Cela grandissait avec les vol&eacute;es de la cloche, avec un Souffle large qui
+venait du dehors, par la grand-porte b&eacute;ante. Dieu rentrait. Ang&eacute;lique,
+appuy&eacute;e &agrave; l'&eacute;paule d'Hubertine, hauss&eacute;e sur la pointe des pieds,
+regardait cette baie ouverte, dont la rondeur se d&eacute;coupait dans le blanc
+cr&eacute;puscule de la place du Clo&icirc;tre.</p>
+
+<p>D'abord, reparut le sous-diacre portant la croix, flanqu&eacute; des deux
+acolytes, avec leurs chandeliers; et, derri&egrave;re eux, s'empressait le
+c&eacute;r&eacute;moniaire, le bon abb&eacute; Comille, essouffl&eacute;, rendu de fatigue. Au seuil
+de l'&eacute;glise, chaque nouvel arrivant se d&eacute;tachait une seconde, d'une
+silhouette nette et vigoureuse, puis se noyait dans les t&eacute;n&egrave;bres
+int&eacute;rieures. C'&eacute;taient les la&iuml;ques, les &eacute;coles, les associations, les
+confr&eacute;ries, dont les banni&egrave;res, pareilles &agrave; des voiles, se balan&ccedil;aient,
+tout d'un coup mang&eacute;es par l'ombre. On revit le groupe p&acirc;le des filles
+de la Vierge, qui entrait en chantant de leurs voix aigu&euml;s de s&eacute;raphins.
+La cath&eacute;drale avalait toujours, la nef s'emplissait lentement, les
+hommes &agrave; droite, les femmes &agrave; gauche. Mais la nuit s'&eacute;tait faite, la
+place au loin se piqua d'&eacute;tincelles, des centaines de petites lumi&egrave;res
+mouvantes, et ce fut le tour du clerg&eacute;, les cierges allum&eacute;s en dehors du
+rang, un double cordon de flammes jaunes, qui passa la porte. Cela n'en
+finissait plus, les cierges se succ&eacute;daient, se multipliaient, le grand
+s&eacute;minaire, les paroisses, la cath&eacute;drale, les chantres attaquant
+l'antienne, les chanoines en pluviaux blancs. Et, peu &agrave; peu, alors,
+l'&eacute;glise s'&eacute;claira, se peupla de ces flammes, illumin&eacute;e, cribl&eacute;e de
+centaines d'&eacute;toiles, comme un ciel d'&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Deux chaises &eacute;taient libres, Ang&eacute;lique monta sur l'une d'elles.</p>
+
+<p>&mdash;Descends, r&eacute;p&eacute;tait Hubertine, c'est d&eacute;fendu.</p>
+
+<p>Mais elle s'obstinait, tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi d&eacute;fendu? Je veux voir.... Oh! est-ce beau!</p>
+
+<p>Et elle finit par d&eacute;cider sa m&egrave;re &agrave; monter sur l'autre, chaise.</p>
+
+<p>Maintenant, toute la cath&eacute;drale braisillait, ardente. Cette houle de
+cierges qui la traversait, allait allumer des reflets sous les vo&ucirc;tes
+&eacute;cras&eacute;es des bas-c&ocirc;t&eacute;s, au fond des chapelles, o&ugrave; brillaient la vitre
+d'une ch&acirc;sse, l'or d'un tabernacle. M&ecirc;me, dans le pourtour de l'abside
+jusque dans les cryptes s&eacute;pulcrales, s'&eacute;veillaient des rayons. Le ch&oelig;ur
+flambait, avec son autel incendi&eacute;, ses stalles luisantes, sa vieille
+grille dont les rosaces se d&eacute;coupaient en noir. Et l'envol&eacute;e de la nef
+s'accusait encore, en bas les lourds piliers trapus portant les pleins
+cintres, en haut les faisceaux de colonnettes s'amincissant,
+fleurissant, parmi les arcs bris&eacute;s des ogives, tout un &eacute;lancement de foi
+et d'amour, qui &eacute;tait comme le rayonnement m&ecirc;me de la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais, dans le roulement des pieds et le remuement des chaises, on
+entendit de nouveau retomber les cha&icirc;nettes claires des encensoirs. Et
+les orgues, aussit&ocirc;t, chant&egrave;rent une phrase &eacute;norme qui d&eacute;borda, emplit
+les vo&ucirc;tes d'un grondement de foudre. C'&eacute;tait Monseigneur, encore sur la
+place, Sainte Agn&egrave;s, &agrave; ce moment, gagnait l'abside, toujours port&eacute;e par
+les clercs, la face comme apais&eacute;e aux lueurs des cierges, heureuse de
+retourner &agrave; ses songeries de quatre si&egrave;cles. Enfin, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; de la
+crosse, suivi de la mitre, Monseigneur rentra, tenant le Saint Sacrement
+du m&ecirc;me geste, de ses deux mains couvertes de l'&eacute;charpe. Le dais, qui
+filait au milieu de la nef, s'arr&ecirc;ta devant la grille du ch&oelig;ur. L&agrave;, il
+y eut un peu de confusion, l'&eacute;v&ecirc;que fut un moment rapproch&eacute; des
+personnes de sa suite.</p>
+
+<p>Depuis que F&eacute;licien avait reparu, derri&egrave;re la mitre, Ang&eacute;lique ne le
+quittait pas des yeux. Or, il arriva qu'il se trouva port&eacute; sur la droite
+du dais; et, &agrave; cet instant, elle vit, dans le m&ecirc;me regard, la t&ecirc;te
+blanche de Monseigneur et la t&ecirc;te blonde du jeune homme. Un flamboiement
+avait pass&eacute; sur ses paupi&egrave;res, elle joignit les mains, elle parla tout
+haut:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monseigneur, le fils de Monseigneur!</p>
+
+<p>Son secret lui &eacute;chappait. C'&eacute;tait un cri involontaire, la certitude
+enfin qui se faisait, dans la brusque clart&eacute; de leur ressemblance.
+Peut-&ecirc;tre, au fond d'elle, le savait-elle d&eacute;j&agrave;, mais elle n'aurait point
+os&eacute; se le dire; tandis que, maintenant, cela &eacute;clatait, l'&eacute;blouissait. De
+toutes parts, d'elle-m&ecirc;me et des choses, des souvenirs remontaient,
+r&eacute;p&eacute;taient son cri.</p>
+
+<p>Hubertine, saisie, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de Monseigneur, ce gar&ccedil;on?</p>
+
+<p>Autour d'elles deux, des gens s'&eacute;taient pouss&eacute;s. On les connaissait, on
+les admirait, la m&egrave;re adorable encore dans sa toilette de simple toile,
+la fille d'une gr&acirc;ce d'archange, avec sa robe de foulard blanc. Elles
+&eacute;taient si belles et si en vue, ainsi mont&eacute;es sur des chaises, que des
+regards se levaient, s'oubliaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, ma bonne dame, dit la m&egrave;re Lemballeuse, qui se trouvait dans
+le groupe, mais oui, le fils de Monseigneur!</p>
+
+<p>Comment, vous ne saviez pas?... Et un beau jeune homme, et riche, ah!
+riche &agrave; acheter la ville, s'il voulait. Des millions, des millions!</p>
+
+<p>Toute p&acirc;le, Hubertine &eacute;coutait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien entendu conter l'histoire? continua la vieille
+mendiante. Sa m&egrave;re est morte en le mettant au monde, et c'est alors que
+Monseigneur s'est fait pr&ecirc;tre. Aujourd'hui, il se d&eacute;cide &agrave; l'appeler
+pr&egrave;s de lui.... F&eacute;licien VII d'Hautec&oelig;ur, comme qui dirait un vrai
+prince! Alors, Hubertine eut un grand geste de chagrin. Et Ang&eacute;lique
+rayonna, devant son r&ecirc;ve qui se r&eacute;alisait. Elle ne s'&eacute;tonnait toujours
+pas, elle savait bien qu'il devait &ecirc;tre le plus riche, le plus beau, le
+plus noble; mais sa joie &eacute;tait immense, parfaite, sans souci des
+obstacles, qu'elle ne pr&eacute;voyait point. Enfin, il se faisait conna&icirc;tre,
+il se donnait &agrave; son tour. L'or ruisselait avec les petites flammes des
+cierges, les orgues chantaient la pompe de leurs fian&ccedil;ailles, la lign&eacute;e
+des Hautec&oelig;ur d&eacute;filait royalement, du fond de la l&eacute;gende: Norbert I<sup>e</sup>,
+Jean V, F&eacute;licien III, Jean XII; puis, le dernier, F&eacute;licien VII, qui
+tournait vers elle sa t&ecirc;te blonde. Il &eacute;tait le descendant des cousins de
+la Vierge, le ma&icirc;tre, le J&eacute;sus superbe, se r&eacute;v&eacute;lant dans sa gloire, pr&egrave;s
+de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Justement, F&eacute;licien lui souriait, et elle ne remarqua pas le regard
+f&acirc;ch&eacute; de Monseigneur, qui venait de l'apercevoir debout sur la chaise,
+au-dessus de la foule, le sang au visage, en orgueilleuse et en
+passionn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre enfant, soupira Hubertine avec d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Mais les chapelains et les acolytes s'&eacute;taient rang&eacute;s &agrave; droite et &agrave;
+gauche, et le premier diacre, ayant pris le Saint Sacrement des mains de
+Monseigneur, le posa sur l'autel. C'&eacute;tait la b&eacute;n&eacute;diction finale, le
+Tantum ergo mugi parles chantres, l'encens des navettes fumant dans les
+encensoirs, le grand silence brusque de l'oraison. Et, au milieu de
+l'&eacute;glise ardente, d&eacute;bordante du clerg&eacute; et de peuple, sous les vo&ucirc;tes
+&eacute;lanc&eacute;es, Monseigneur remonta &agrave; l'autel, reprit des deux mains le grand
+soleil d'or, que par trois fois il agita en l'air, d'un lent signe de
+croix.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a><a href="#table">IX</a></h2>
+
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, en rentrant de l'&eacute;glise, Ang&eacute;lique pensait: &laquo;Je le verrai
+tout &agrave; l'heure: il sera dans le Clos-Marie, et je descendrai le
+retrouver.&raquo; Leurs yeux s'&eacute;taient donn&eacute; ce rendez-vous. On ne d&icirc;na qu'&agrave;
+huit heures, dans la cuisine, selon l'habitude. Hubert parlait seul,
+excit&eacute; par cette journ&eacute;e de f&ecirc;te.</p>
+
+<p>S&eacute;rieuse, Hubertine r&eacute;pondait &agrave; peine, ne quittant pas du regard la
+jeune fille, qui mangeait d'un gros app&eacute;tit, mais inconsciente, sans
+para&icirc;tre savoir qu'elle portait la fourchette &agrave; sa bouche, toute &agrave; son
+r&ecirc;ve. Et Hubertine lisait clairement en elle, voyait se former et se
+suivre une &agrave; une les pens&eacute;es, sous ce front candide, comme sous le
+cristal d'une eau pure.</p>
+
+<p>&Agrave; neuf heures, un coup de sonnette les &eacute;tonna. C'&eacute;tait l'abb&eacute; Cornille.
+Malgr&eacute; sa fatigue, il venait leur dire que Monseigneur avait beaucoup
+admir&eacute; les trois anciens panneaux de broderie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il en a parl&eacute; devant moi. Je savais que vous seriez heureux de
+l'apprendre.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, qui, au nom de Monseigneur, s'&eacute;tait int&eacute;ress&eacute;e, retomba dans
+sa songerie, d&egrave;s que l'on causa de la procession.</p>
+
+<p>Puis, au bout de quelques minutes, elle se mit debout.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vas-tu donc? interrogea Hubertine.</p>
+
+<p>Cette question la surprit, comme si elle-m&ecirc;me ne se f&ucirc;t pas demand&eacute;
+pourquoi elle se levait.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, je monte, je suis tr&egrave;s lasse.</p>
+
+<p>Et, derri&egrave;re cette excuse, Hubertine devinait la vraie raison, le besoin
+d'&ecirc;tre seule, avec son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Viens m'embrasser.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle la tint serr&eacute;e contre elle, dans ses bras, elle la sentit
+fr&eacute;mir. Son baiser de chaque soir se d&eacute;roba presque.</p>
+
+<p>Alors, tr&egrave;s grave, elle la regarda en face, elle lut dans ses yeux le
+rendez-vous accept&eacute;, la fi&egrave;vre de s'y rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Sois sage, dors bien.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; Ang&eacute;lique, apr&egrave;s un rapide bonsoir &agrave; Hubert et &agrave; l'abb&eacute;
+Cornille, montait dans sa chambre, &eacute;perdue, tellement elle avait senti
+son secret au bord de ses l&egrave;vres. Si sa m&egrave;re l'avait gard&eacute;e une seconde
+encore contre son c&oelig;ur, elle aurait parl&eacute;.</p>
+
+<p>Quand elle se fut enferm&eacute;e &agrave; double tour, la lumi&egrave;re la blessa, elle
+souffla sa bougie. La lune se levait de plus en plus tard, la nuit &eacute;tait
+tr&egrave;s sombre. Et, sans se d&eacute;shabiller, assise devant la fen&ecirc;tre ouverte
+sur les t&eacute;n&egrave;bres, elle attendit pendant des heures. Les minutes
+s'&eacute;coulaient remplies, la m&ecirc;me id&eacute;e suffisait &agrave; l'occuper: elle
+descendrait le rejoindre, quand minuit sonnerait. Cela se ferait tr&egrave;s
+naturellement, elle se voyait agir, pas &agrave; pas, geste &agrave; geste, avec cette
+aisance qu'on a dans les songes. Presque tout de suite, elle avait
+entendu partir l'abb&eacute; Cornille. Ensuite, les Hubert &eacute;taient mont&eacute;s &agrave;
+leur tour. Deux fois, il lui sembla que leur chambre se rouvrait, que
+des pieds furtifs s'avan&ccedil;aient jusqu'&agrave; l'escalier, comme si quelqu'un
+f&ucirc;t venu &eacute;couter l&agrave;, un instant. Puis, la maison parut s'an&eacute;antir dans
+un sommeil profond. Lorsque l'heure eut sonn&eacute;, Ang&eacute;lique se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, il m'attend.</p>
+
+<p>Et elle ouvrit sa porte, qu'elle ne referma m&ecirc;me pas. Dans l'escalier,
+en passant devant la chambre des Hubert, elle pr&ecirc;ta l'oreille; mais elle
+n'entendit rien, rien que le frisson du silence. D'ailleurs, elle &eacute;tait
+tr&egrave;s &agrave; l'aise, sans effarement ni h&acirc;te, n'ayant point conscience d'&ecirc;tre
+en faute. Une force la menait, cela lui semblait tellement simple, que
+l'id&eacute;e d'un danger l'aurait fait sourire. En bas, elle sortit dans le
+jardin, par la cuisine, et elle oublia encore de refermer le volet.
+Puis, de son allure rapide, elle gagna la petite porte qui donnait sur
+le Clos-Marie, la laissa &eacute;galement toute grande derri&egrave;re elle. Dans le
+clos, malgr&eacute; l'ombre &eacute;paisse, elle n'eut pas une h&eacute;sitation, marcha
+droit &agrave; la planche, traversa la Chevrotte, se dirigea &agrave; t&acirc;tons comme
+dans un lieu familier, o&ugrave; chaque arbre lui &eacute;tait connu.</p>
+
+<p>Et, tournant &agrave; droite, sous un saule, elle n'eut qu'&agrave; &eacute;tendre les mains
+pour rencontrer les mains de celui qu'elle savait &ecirc;tre l&agrave;, &agrave; l'attendre.</p>
+
+<p>Un instant, muette, Ang&eacute;lique serra dans les siennes les mains de
+F&eacute;licien. Ils ne pouvaient se voir, le ciel s'&eacute;tait couvert d'une nu&eacute;e
+de chaleur, que la lune &agrave; son lever, amincie, n'&eacute;clairait pas encore. Et
+elle parla dans les t&eacute;n&egrave;bres, tout son c&oelig;ur se soulagea de sa grande
+joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher seigneur, que je vous aime et que je vous remercie!... Elle
+riait de le conna&icirc;tre enfin, elle le remerciait d'&ecirc;tre jeune, beau,
+riche, plus encore qu'elle ne l'esp&eacute;rait. C'&eacute;tait une gaiet&eacute; sonnante,
+le cri d'&eacute;merveillement et de gratitude devant ce cadeau d'amour que lui
+faisait son r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes le roi, vous &ecirc;tes mon ma&icirc;tre, et me voici &agrave; vous, je n'ai
+que le regret d'&ecirc;tre si peu.... Mais j'ai l'orgueil de vous appartenir,
+cela suffit que vous m'aimiez, pour que je sois reine &agrave; mon tour....
+J'avais beau savoir et vous attendre, mon c&oelig;ur s'est &eacute;largi, depuis que
+vous y &ecirc;tes devenu si grand.... Ah! mon cher seigneur, que je vous
+remercie et que je vous aime!</p>
+
+<p>Alors, doucement, il lui passa son bras &agrave; la taille, il l'emmena, en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Venez chez moi.</p>
+
+<p>Il lui fit gagner le fond du Clos-Marie, au travers des herbes folles;
+et elle s'expliqua comment il passait chaque soir par la vieille grille
+de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, condamn&eacute;e autrefois. Il avait laiss&eacute; cette grille ouverte,
+il l'introduisit &agrave; son bras dans le grand jardin de Monseigneur. Au
+ciel, la lune peu &agrave; peu montante, cach&eacute;e derri&egrave;re le voile de vapeurs
+chaudes, les blanchissait d'une transparence laiteuse. Toute la vo&ucirc;te,
+sans une &eacute;toile, en &eacute;tait emplie d'une poussi&egrave;re de clart&eacute;, qui pleuvait
+muette dans la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de la nuit. Lentement, ils remont&egrave;rent la
+Chevrotte, dont le cours traversait le parc; mais ce n'&eacute;tait plus le
+ruisseau rapide, pr&eacute;cipit&eacute; sur une pente caillouteuse; c'&eacute;tait une eau
+calme, une eau alanguie, errant parmi des touffes d'arbres. Et, sous la
+nu&eacute;e lumineuse, entre ces arbres baign&eacute;s et flottants, la rivi&egrave;re
+&eacute;lys&eacute;enne semblait se d&eacute;rouler dans un r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique avait repris, joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fi&egrave;re et si heureuse d'&ecirc;tre ainsi, &agrave; votre bras!</p>
+
+<p>F&eacute;licien, ravi de tant de simplicit&eacute; et de charme, l'&eacute;coutait s'exprimer
+sans g&ecirc;ne, ne rien cacher, dire tout haut ce qu'elle pensait, dans la
+na&iuml;vet&eacute; de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ch&egrave;re &acirc;me, c'est moi qui dois vous &ecirc;tre reconnaissant de ce que
+vous voulez bien m'aimer un peu, si gentiment....</p>
+
+<p>Dites-moi encore comment vous m'aimez, dites-moi ce qui s'est pass&eacute; en
+vous, lorsque vous avez su enfin qui j'&eacute;tais.</p>
+
+<p>Mais, d'un joli geste d'impatience, elle l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, parlons de vous, rien que de vous. Est-ce que je compte,
+moi? est-ce que &ccedil;a importe, ce que je suis, ce que je pense?... C'est
+vous seul qui existez maintenant.</p>
+
+<p>Et, se serrant contre lui, ralentissant le pas, le long de la rivi&egrave;re
+enchant&eacute;e, elle l'interrogeait sans fin, elle voulait tout conna&icirc;tre,
+son enfance, sa jeunesse, les vingt ann&eacute;es qu'il avait v&eacute;cues loin de
+son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que votre m&egrave;re est morte &agrave; votre naissance, et que vous avez
+grandi chez un oncle, un vieil abb&eacute;... Je sais que Monseigneur refusait
+de vous revoir.</p>
+
+<p>Il parla tr&egrave;s bas, d'une voix lointaine, qui semblait monter du pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re avait ador&eacute; ma m&egrave;re, j'&eacute;tais coupable d'&ecirc;tre venu et de
+l'avoir tu&eacute;e.... Mon oncle m'&eacute;levait dans l'ignorance de ma famille,
+durement, comme si j'avais &eacute;t&eacute; un enfant pauvre, confi&eacute; &agrave; ses soins. Je
+n'ai su la v&eacute;rit&eacute; que tr&egrave;s tard, il y a deux ans &agrave; peine.... Mais cela ne
+m'a pas surpris, je sentais cette grande fortune derri&egrave;re moi. Tout
+travail r&eacute;gulier m'ennuyait, je n'&eacute;tais bon qu'&agrave; courir les champs.
+Puis, s'est d&eacute;clar&eacute;e ma passion pour les vitraux de notre petite
+&eacute;glise....</p>
+
+<p>Elle riait, et il s'&eacute;gaya aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un ouvrier comme vous, j'avais d&eacute;cid&eacute; que je gagnerais ma vie
+&agrave; peindre des vitraux, lorsque tout cet argent s'est &eacute;croul&eacute; sur moi....
+Et mon p&egrave;re montrait tant de chagrin, les jours o&ugrave; l'oncle lui &eacute;crivait
+que j'&eacute;tais un diable, que jamais je n'entrerais dans les ordres!
+C'&eacute;tait sa volont&eacute; formelle, de me voir pr&ecirc;tre, peut-&ecirc;tre l'id&eacute;e que je
+rach&egrave;terais par l&agrave; le meurtre de ma m&egrave;re. Il s'est rendu pourtant, il
+m'a rappel&eacute; pr&egrave;s de lui....</p>
+
+<p>Ah! vivre, vivre, que c'est bon! Vivre pour aimer et &ecirc;tre aim&eacute;!</p>
+
+<p>Sa jeunesse bien-portante et vierge vibra dans ce cri, dont frissonna la
+nuit calme. Il &eacute;tait la passion, la passion dont sa m&egrave;re &eacute;tait morte, la
+passion qui l'avait jet&eacute; &agrave; ce premier amour, &eacute;clos du myst&egrave;re. Toute sa
+fougue y aboutissait, sa beaut&eacute;, sa loyaut&eacute;, son ignorance et son d&eacute;sir
+gourmand de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais comme vous, j'attendais, et la nuit o&ugrave; vous vous &ecirc;tes montr&eacute;e
+&agrave; votre fen&ecirc;tre, je vous ai reconnue aussi....</p>
+
+<p>Dites-moi ce que vous r&ecirc;viez, contez-moi vos journ&eacute;es d'auparavant....</p>
+
+<p>Mais, de nouveau, elle lui ferma la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Non, parlons de vous, rien que de vous. Je voudrais que rien de vous
+ne me rest&acirc;t cach&eacute;... Que je vous tienne, que je vous aime tout entier!
+Et elle ne se lassait pas de l'entendre parler de lui, dans une joie
+extasi&eacute;e &agrave; le conna&icirc;tre, adorante comme une sainte fille aux pieds de
+J&eacute;sus. Et ni l'un ni l'autre ne se fatiguaient de r&eacute;p&eacute;ter les m&ecirc;mes
+choses, &agrave; l'infini, comment ils s'&eacute;taient aim&eacute;s, comment ils s'aimaient.
+Les mots revenaient pareils, toujours nouveaux, prenant des sens
+impr&eacute;vus, insondables. Leur bonheur grandissait &agrave; y descendre, &agrave; en
+go&ucirc;ter la musique sur leurs l&egrave;vres. Il lui confessa le charme o&ugrave; elle le
+tenait avec sa voix seule, si touch&eacute;, qu'il n'&eacute;tait plus, que son
+esclave, rien qu'&agrave; l'entendre. Elle avoua la crainte d&eacute;licieuse o&ugrave; il la
+jetait, lorsque sa peau si blanche s'empourprait d'un flot de sang, &agrave; la
+moindre col&egrave;re. Et ils avaient quitt&eacute; maintenant les bords vaporeux de
+la Chevrotte, ils s'enfon&ccedil;aient sous la futaie obscure des grands ormes,
+les bras &agrave; la taille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce jardin, murmura Ang&eacute;lique, jouissant de la fra&icirc;cheur qui
+tombait des feuillages.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des ann&eacute;es que j'ai le d&eacute;sir d'y entrer.... Et m'y voil&agrave; avec
+vous, m'y voil&agrave;!...</p>
+
+<p>Elle ne lui demandait pas o&ugrave; il la conduisait, elle s'abandonnait &agrave; son
+bras, dans les t&eacute;n&egrave;bres des troncs centenaires.</p>
+
+<p>La terre &eacute;tait douce aux pieds, les vo&ucirc;tes de feuilles se perdaient,
+tr&egrave;s hautes, comme des vo&ucirc;tes d'&eacute;glise. Pas un bruit, pas un souffle,
+rien que le battement de leurs c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Enfin, il poussa la porte d'un pavillon, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, vous &ecirc;tes chez moi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; que son p&egrave;re croyait convenable de le loger, &agrave; l'&eacute;cart, dans
+ce coin recul&eacute; du parc. Il y avait, en bas, un grand salon; en haut,
+tout un appartement complet. Une lampe &eacute;clairait la vaste pi&egrave;ce du
+rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, reprit-il, avec un sourire, que vous &ecirc;tes chez un
+artisan. Voici mon atelier.</p>
+
+<p>Un atelier en effet, le caprice d'un gar&ccedil;on riche qui se plaisait au
+c&ocirc;t&eacute; m&eacute;tier, dans la peinture sur verre. Il avait retrouv&eacute; les anciens
+proc&eacute;d&eacute;s du treizi&egrave;me si&egrave;cle, il pouvait se croire un de ces verriers
+primitifs, produisant des chefs-d'&oelig;uvre, avec les pauvres moyens du
+temps. L'ancienne table lui suffisait, enduite de craie fondue, sur
+laquelle il dessinait en rouge, et o&ugrave; il d&eacute;coupait les verres au fer
+chaud, d&eacute;daigneux du diamant.</p>
+
+<p>Justement, le moufle, un petit four reconstruit d'apr&egrave;s un dessin, &eacute;tait
+charg&eacute;; une cuisson s'y achevait, la r&eacute;paration d'un autre vitrail de la
+cath&eacute;drale; et il y avait encore l&agrave;, dans des caisses, des verres de
+toutes les couleurs, qu'il devait faire fabriquer pour lui, les bleus,
+les jaunes, les verts, les rouges, p&acirc;les, jasp&eacute;s, fumeux, sombres,
+nacr&eacute;s, intenses. Mais la pi&egrave;ce &eacute;tait tendue d'admirables &eacute;toffes,
+l'atelier disparaissait sous un luxe merveilleux d'ameublement. Au fond,
+sur un antique tabernacle qui lui servait de pi&eacute;destal, une grande
+Vierge dor&eacute;e souriait, de ses l&egrave;vres de pourpre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous travaillez, vous travaillez! r&eacute;p&eacute;tait Ang&eacute;lique avec une joie
+d'enfant.</p>
+
+<p>Elle s'amusa beaucoup du four, elle exigea qu'il lui expliqu&acirc;t tout son
+travail, comment il se contentait, &agrave; l'exemple des ma&icirc;tres anciens,
+d'employer des verres color&eacute;s dans la p&acirc;te, qu'il ombrait simplement de
+noir; pourquoi il s'en tenait aux petits personnages distincts,
+accentuant les gestes et les draperies; et ses id&eacute;es sur l'art du
+verrier, qui avait d&eacute;clin&eacute; d&egrave;s qu'on s'&eacute;tait mis &agrave; peindre sur le verre,
+&agrave; l'&eacute;mailler, en dessinant mieux; et son opinion finale qu'une verri&egrave;re
+devait &ecirc;tre uniquement une mosa&iuml;que transparente, les tons les plus vifs
+dispos&eacute;s dans l'ordre le plus harmonieux, tout un bouquet d&eacute;licat et
+&eacute;clatant de couleurs. Mais, en ce moment, ce qu'elle se moquait au fond
+de l'art du verrier! Ces choses n'avaient qu'un int&eacute;r&ecirc;t, venir de lui,
+l'occuper encore de lui, &ecirc;tre comme une d&eacute;pendance de sa personne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, nous serons heureux. Vous peindrez, je broderai.</p>
+
+<p>Il lui avait repris les mains, au milieu de la vaste pi&egrave;ce, dont le
+grand luxe la mettait &agrave; l'aise, semblait le milieu naturel o&ugrave; sa gr&acirc;ce
+allait fleurir. Et tous deux, un instant, se turent. Puis, ce fut elle
+qui, de nouveau, parla.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est fait?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? demanda-t-il, souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Notre mariage.</p>
+
+<p>Il eut une seconde d'h&eacute;sitation. Sa face, tr&egrave;s blanche, s'&eacute;tait
+brusquement color&eacute;e. Elle en fut inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je vous f&acirc;che? Mais d&eacute;j&agrave; il lui serrait les mains, d'une
+&eacute;treinte qui l'enveloppait toute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait. Il suffit que vous d&eacute;siriez une chose, pour qu'elle soit
+faite, malgr&eacute; les obstacles. Je n'ai plus qu'une raison d'&ecirc;tre, celle de
+vous ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>Alors, elle rayonna.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous marierons, nous nous aimerons toujours, nous ne nous
+quitterons jamais plus.</p>
+
+<p>Elle n'en doutait pas, cela s'accomplirait d&egrave;s le lendemain, avec cette
+aisance des miracles de la L&eacute;gende. L'id&eacute;e du plus l&eacute;ger emp&ecirc;chement, du
+moindre retard, ne lui venait m&ecirc;me point. Pourquoi, puisqu'ils
+s'aimaient; les aurait-on s&eacute;par&eacute;s davantage? On s'adore, on se marie, et
+c'est tr&egrave;s simple. Elle en avait une grande joie tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, tapez-moi dans la main, reprit-elle en plaisantant.</p>
+
+<p>Il porta la petite main &agrave; ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit. Et, comme elle partait, dans la crainte d'&ecirc;tre surprise par
+l'aube, ayant une h&acirc;te aussi d'en finir avec son secret, il voulut la
+reconduire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, nous n'arriverions pas avant le jour. Je retrouverai, bien
+ma route:.. &Agrave; demain.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; demain.</p>
+
+<p>F&eacute;licien ob&eacute;it, se contenta de regarder partir Ang&eacute;lique, et elle
+courait sous les ormes sombres, elle courait le long de la Chevrotte
+baign&eacute;e de lumi&egrave;re. D&eacute;j&agrave;, elle avait franchi la grille du parc, puis
+s'&eacute;tait lanc&eacute;e au travers des hautes herbes du Clos-Marie. Tout en
+courant, elle pensait que jamais elle ne pourrait patienter jusqu'au
+lever du soleil, que le mieux &eacute;tait de frapper chez les Hubert, pour les
+&eacute;veiller et leur tout dire. C'&eacute;tait une expansion de bonheur, une
+r&eacute;volte de franchise: elle se sentait incapable de le taire cinq minutes
+encore, ce secret gard&eacute; si longtemps. Elle entra dans le jardin, referma
+la porte.</p>
+
+<p>Et l&agrave;, contre la cath&eacute;drale, Ang&eacute;lique aper&ccedil;ut Hubertine, qui
+l'attendait dans la nuit, assise sur le banc de pierre, qu'une maigre
+touffe de lilas entourait. R&eacute;veill&eacute;e, avertie par une angoisse, celle-ci
+&eacute;tait mont&eacute;e, avait compris en trouvant les portes ouvertes. Et,
+anxieuse, ne sachant o&ugrave; aller, craignant d'aggraver les choses, elle
+attendait.</p>
+
+<p>Tout de suite, Ang&eacute;lique se jeta &agrave; son cou, sans confusion, le c&oelig;ur
+bondissant d'all&eacute;gresse, riant gaiement de n'avoir plus rien &agrave; cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! m&egrave;re, c'est fait!... Nous allons nous marier, je suis si contente!</p>
+
+<p>Avant de r&eacute;pondre, Hubertine l'examinait fixement..</p>
+
+<p>Mais ses craintes tomb&egrave;rent, devant cette virginit&eacute; en fleur, ces yeux
+limpides, ces l&egrave;vres pures. Et il ne lui resta que beaucoup de chagrin,
+des larmes coul&egrave;rent sur ses joues.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre enfant! murmura-t-elle, comme la veille, dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, surprise de la voir ainsi, elle, pond&eacute;r&eacute;e, qui ne pleurait
+jamais, se r&eacute;cria.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? m&egrave;re, vous vous faites du chagrin.... C'est vrai, j'ai &eacute;t&eacute;
+vilaine, j'ai eu un secret pour vous. Mais si vous saviez combien il a
+pes&eacute; lourd en moi! On ne parle pas d'abord, ensuite on n'ose plus.... Il
+faut me pardonner.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait assise pr&egrave;s d'elle, et d'un bras caressant l'avait prise &agrave;
+la taille. Le vieux banc semblait s'enfoncer dans ce coin moussu de la
+cath&eacute;drale. Au-dessus de leurs t&ecirc;tes, les lilas faisaient une ombre; et
+il y avait l&agrave; cet &eacute;glantier que la jeune fille cultivait, pour voir s'il
+ne porterait pas des roses; mais, n&eacute;glig&eacute; depuis quelque temps, il
+v&eacute;g&eacute;tait, il retournait &agrave; l'&eacute;tat sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, je vais tout vous dire, tenez! &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>&Agrave; demi-voix, alors, elle lui conta leurs amours, dans un flot de paroles
+intarissables, revivant les moindres faits, s'animant &agrave; les revivre.
+Elle n'omettait rien, fouillait sa m&eacute;moire, ainsi que pour une
+confession. Et elle n'en &eacute;tait point g&ecirc;n&eacute;e, le sang de la passion
+chauffait ses joues, une flamme d'orgueil allumait ses yeux, sans
+qu'elle hauss&acirc;t la voix, chuchotante et ardente.</p>
+
+<p>Hubertine finit par l'interrompre, parlant elle aussi tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va, te voil&agrave; partie! Tu as beau te corriger, c'est emport&eacute; &agrave;
+chaque fois, comme par un grand vent.... Ah! orgueilleuse, ah!
+passionn&eacute;e, tu es toujours la petite fille qui refusait de laver la
+cuisine et qui se baisait les mains.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique ne put s'emp&ecirc;cher de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne ris pas, bient&ocirc;t tu n'auras pas assez de larmes pour
+pleurer.... Jamais ce mariage ne se fera, ma pauvre enfant.</p>
+
+<p>Du coup, sa gaiet&eacute; &eacute;clata, sonore, prolong&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, m&egrave;re, qu'est-ce que vous dites? Est-ce pour me taquiner et me
+punir?... C'est si simple! Ce soir, il va en parler &agrave; son p&egrave;re. Demain,
+il viendra tout r&eacute;gler avec vous.</p>
+
+<p>Vraiment, elle s'imaginait cela? Hubertine dut &ecirc;tre impitoyable. Une
+petite brodeuse, sans argent, sans nom, &eacute;pouser F&eacute;licien d'Hautec&oelig;ur!
+Un jeune homme riche &agrave; cinquante millions! le dernier descendant d'une
+des plus vieilles maisons de France!</p>
+
+<p>Mais, &agrave; chaque nouvel obstacle, Ang&eacute;lique r&eacute;pondait tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>Ce serait un vrai scandale, un mariage en dehors des conditions
+ordinaires du bonheur. Tout se dresserait pour l'emp&ecirc;cher. Elle comptait
+donc lutter contre tout?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>On disait Monseigneur fier de son nom, s&eacute;v&egrave;re aux tendresses d'aventure.
+Pouvait-elle esp&eacute;rer le fl&eacute;chir?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>Et, in&eacute;branlable dans sa foi:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le, m&egrave;re, comme vous croyez le monde m&eacute;chant! Quand je vous
+dis que les choses marcheront bien!... Il y a deux mois, vous me
+grondiez, vous me plaisantiez, rappelez-vous et pourtant j'avais raison,
+tout ce que j'annon&ccedil;ais s'est r&eacute;alis&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureuse, attends la fin! Hubertine se d&eacute;solait, tourment&eacute;e
+par son remords d'avoir laiss&eacute; Ang&eacute;lique ignorante &agrave; ce point. Elle
+aurait voulu lui dire les dures le&ccedil;ons de la r&eacute;alit&eacute;, l'&eacute;clairer sur les
+cruaut&eacute;s, les abominations du monde, prise d'embarras, ne trouvant pas
+les mots n&eacute;cessaires. Quelle tristesse, si, un jour, elle avait &agrave;
+s'accuser d'avoir fait le malheur de cette enfant, &eacute;lev&eacute;e ainsi en
+recluse, dans le mensonge continu du r&ecirc;ve!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma ch&eacute;rie, tu n'&eacute;pouserais pourtant pas ce gar&ccedil;on malgr&eacute; nous
+tous, malgr&eacute; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique devint s&eacute;rieuse, la regarda en face, puis d'un ton grave:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? Je l'aime et il m'aime.</p>
+
+<p>De ses deux bras, sa m&egrave;re la reprit, la ramena contre elle; et elle
+aussi la regardait, sans parler encore, fr&eacute;missante. La lune voil&eacute;e
+&eacute;tait descendue derri&egrave;re la cath&eacute;drale, les brumes volantes se rosaient
+faiblement au ciel, &agrave; l'approche du jour.</p>
+
+<p>Toutes deux baignaient dans cette puret&eacute; matinale, dans le grand silence
+frais, que seul le r&eacute;veil des oiseaux troublait de petits cris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon enfant, il n'y a que le devoir et l'ob&eacute;issance qui fassent le
+bonheur. On souffre toute sa vie d'une heure de passion et d'orgueil. Si
+tu veux &ecirc;tre heureuse, soumets-toi, renonce, disparais....</p>
+
+<p>Mais elle la sentait se rebeller dans son &eacute;treinte, et ce qu'elle ne lui
+avait jamais dit, ce qu'elle h&eacute;sitait encore &agrave; lui dire, j'&eacute;chappa de
+ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, tu nous crois heureux, p&egrave;re et moi: Nous le serions, si un
+tourment n'avait pas g&acirc;t&eacute; notre vie....</p>
+
+<p>Elle baissait la voix davantage, elle lui conta d'un souffle tremblant
+leur histoire, le mariage malgr&eacute; sa m&egrave;re, la mort de l'enfant, l'inutile
+d&eacute;sir d'en avoir un autre, sous la punition de la faute. Cependant, ils
+s'adoraient, ils avaient v&eacute;cu de travail, sans besoins; et ils &eacute;taient
+malheureux, ils en seraient certainement arriv&eacute;s &agrave; des querelles, une
+vie d'enfer, peut-&ecirc;tre une s&eacute;paration violente, sans leurs efforts, sa
+bont&eacute; &agrave; lui, sa raison &agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;fl&eacute;chis, mon enfant, ne mets rien dans ton existence, dont tu
+puisses souffrir plus tard.... Sois humble, ob&eacute;is, fais taire le sang de
+ton c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Combattue, Ang&eacute;lique l'&eacute;coutait, toute p&acirc;le, retenant des larmes.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, vous me faites du mal.... Je l'aime et il m'aime.</p>
+
+<p>Et ses larmes coul&egrave;rent. Elle &eacute;tait boulevers&eacute;e de la confidence,
+attendrie, avec un effarement dans les yeux, comme bless&eacute;e de ce coin de
+v&eacute;rit&eacute; entrevu. Mais elle ne c&eacute;dait pas. Elle serait morte si volontiers
+de son amour!</p>
+
+<p>Alors, Hubertine se d&eacute;cida.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voulais pas te causer tant de peine en une fois. Il faut
+pourtant que tu saches.... Hier soir, quand tu as &eacute;t&eacute; mont&eacute;e, j'ai
+interrog&eacute; l'abb&eacute; Cornille, j'ai appris pourquoi Monseigneur, qui
+r&eacute;sistait depuis si longtemps, a cru devoir appeler son fils &agrave;
+Beaumont.... Un de ses grands chagrins &eacute;tait la fougue du jeune homme, la
+h&acirc;te qu'il montrait de vivre, en dehors de toute r&egrave;gle. Apr&egrave;s avoir
+douloureusement renonc&eacute; &agrave; en faire un pr&ecirc;tre, il n'esp&eacute;rait m&ecirc;me plus le
+lancer dans quelque occupation convenant &agrave; son rang et &agrave; sa fortune. Ce
+ne serait jamais qu'un passionn&eacute;, un fou, un artiste.... Et c'est alors
+que; craignant des sottises de c&oelig;ur, il l'a fait venir ici, pour le
+marier tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Ang&eacute;lique, sans comprendre encore.</p>
+
+<p>&mdash;Un mariage &eacute;tait en projet avant m&ecirc;me son arriv&eacute;e, et tout para&icirc;t
+r&eacute;gl&eacute; aujourd'hui, l'abb&eacute; Cornille m'a formellement dit qu'il devait
+&eacute;pouser &agrave; l'automne mademoiselle Claire de Vincourt.... Tu connais
+l'h&ocirc;tel de Voincourt, l&agrave;, pr&egrave;s de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;. Ils sont tr&egrave;s li&eacute;s avec
+Monseigneur. De part et d'autre, on ne pouvait souhaiter mieux, ni comme
+nom ni comme argent. L'abb&eacute; approuve beaucoup cette union.</p>
+
+<p>La jeune fille n'&eacute;coutait plus ces raisons de convenance. Une image
+s'&eacute;tait brusquement &eacute;voqu&eacute;e devant ses yeux, celle de Claire. Elle la
+revoyait passer, telle qu'elle l'apercevait parfois sous les arbres de
+son parc, l'hiver, telle qu'elle la retrouvait dans la cath&eacute;drale, aux
+f&ecirc;tes: une grande demoiselle brune, de son &acirc;ge, tr&egrave;s belle, d'une beaut&eacute;
+plus &eacute;clatante que la sienne, avec une d&eacute;marche de royale distinction.
+On la disait tr&egrave;s bonne, malgr&eacute; son air de froideur.</p>
+
+<p>&mdash;Cette grande mademoiselle, si belle, si riche.... Il l'&eacute;pouse....</p>
+
+<p>Elle murmurait cela comme en songe. Puis, elle eut un d&eacute;chirement au
+c&oelig;ur, elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il ment donc! il ne me l'a pas dit.</p>
+
+<p>Le souvenir lui &eacute;tait revenu de la courte h&eacute;sitation de F&eacute;licien, du
+flot de sang dont ses joues s'&eacute;taient empourpr&eacute;es, lorsqu'elle lui avait
+parl&eacute; de leur mariage. La secousse fut si rude, que sa t&ecirc;te d&eacute;color&eacute;e
+glissa sur l'&eacute;paule de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mignonne, ma ch&egrave;re mignonne.... C'est bien cruel, je le sais. Mais,
+si tu attendais, ce serait plus cruel encore.</p>
+
+<p>Arrache donc tout de suite le couteau de la blessure.... R&eacute;p&egrave;te-toi, &agrave;
+chaque r&eacute;veil de ton mal, que jamais Monseigneur, le terrible Jean XII,
+dont le monde, para&icirc;t-il, se rappelle encore la fiert&eacute; intraitable, ne
+donnera son fils, le dernier de sa race, &agrave; une petite brodeuse,
+ramass&eacute;e sous une porte, adopt&eacute;e par de pauvres gens tels que nous.</p>
+
+<p>Dans sa d&eacute;faillance, Ang&eacute;lique entendait cela, ne se r&eacute;voltait plus.
+Qu'avait-elle senti passer sur sa face? Une haleine froide, venue de
+loin, par-dessus les toits, lui gla&ccedil;ait le sang.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce cette mis&egrave;re du monde, cette r&eacute;alit&eacute; triste, dont on lui
+parlait comme on parle du loup aux enfants d&eacute;raisonnables? Elle en
+gardait une douleur, rien que d'avoir &eacute;t&eacute; effleur&eacute;e. D&eacute;j&agrave;, pourtant,
+elle excusait F&eacute;licien: il n'avait pas menti, il &eacute;tait rest&eacute; muet,
+simplement. Si son p&egrave;re voulait le marier &agrave; cette jeune fille, lui sans
+doute la refusait. Mais il n'osait encore entrer en lutte; et, puisqu'il
+n'avait rien dit, peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce qu'il venait de s'y d&eacute;cider. Devant
+ce premier &eacute;croulement, p&acirc;le, touch&eacute;e du doigt rude de la vie, elle
+demeurait croyante toujours, elle avait quand m&ecirc;me foi en son r&ecirc;ve. Les
+choses se r&eacute;aliseraient, seulement son orgueil &eacute;tait abattu, elle
+retombait &agrave; l'humilit&eacute; de la gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, c'est vrai, j'ai p&eacute;ch&eacute; et je ne p&eacute;cherai plus.... Je vous promets
+de ne pas me r&eacute;volter, d'&ecirc;tre ce que le Ciel voudra que je sois.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la gr&acirc;ce qui parlait, la victoire restait au milieu o&ugrave; elle
+avait grandi, &agrave; l'&eacute;ducation qu'elle y avait re&ccedil;ue. Pourquoi aurait-elle
+dout&eacute; du lendemain, puisque, jusqu'alors, tout ce qui l'entourait
+s'&eacute;tait montr&eacute; si g&eacute;n&eacute;reux pour elle, et si tendre. Elle voulait garder
+la sagesse de Catherine, la modestie d'&Eacute;lisabeth, la chastet&eacute; d'Agn&egrave;s,
+r&eacute;confort&eacute;e par l'appui des saintes, certaine qu'elles seules
+l'aideraient &agrave; vaincre. Est-ce que sa vieille amie la cath&eacute;drale, le
+Clos-Marie et la Chevrotte, la petite maison fra&icirc;che des Hubert, les
+Hubert eux-m&ecirc;mes, tout ce qui l'aimait, n'allait pas la d&eacute;fendre, sans
+qu'elle e&ucirc;t &agrave; agir, simplement ob&eacute;issante et pure?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu me promets que tu ne feras jamais rien contre notre volont&eacute;,
+ni surtout contre celle de Monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, m&egrave;re, je promets.&mdash;Tu me promets de ne jamais revoir ce jeune
+homme et de ne plus songer &agrave; cette folie de l'&eacute;pouser? L&agrave;, son c&oelig;ur
+d&eacute;faillit. Une r&eacute;bellion derni&egrave;re manqua de la soulever, en criant son
+amour. Puis, elle plia la t&ecirc;te, d&eacute;finitivement dompt&eacute;e.&mdash;Je promets de
+ne rien faire pour le revoir et pour qu'il m'&eacute;pouse. Hubertine, tr&egrave;s
+&eacute;mue, la serra d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment dans ses bras, en remerciement de son
+ob&eacute;issance. Ah! quelle mis&egrave;re! vouloir le bien, faire souffrir ceux
+qu'on aime! Elle &eacute;tait bris&eacute;e, elle se leva, surprise du jour qui
+grandissait. Les petits cris des oiseaux avaient augment&eacute; sans qu'on en
+v&icirc;t encore voler un seul. Au ciel, les nu&eacute;es s'&eacute;cartaient comme des
+gazes, dans le bleuissement limpide de l'air. Et Ang&eacute;lique, alors, les
+regards tomb&eacute;s machinalement sur un &eacute;glantier, finit par l'apercevoir,
+avec ses fleurs ch&eacute;tives. Elle eut un rire triste.&mdash;Vous aviez raison,
+m&egrave;re, il n'est pas pr&egrave;s de porter des roses.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a><a href="#table">X</a></h2>
+
+
+<p>Le matin, &agrave; sept heures, comme de coutume, Ang&eacute;lique &eacute;tait au travail;
+et les jours se suivirent, et chaque matin elle se remit, tr&egrave;s calme, &agrave;
+la chasuble quitt&eacute;e la veille. Rien ne semblait chang&eacute;, elle tenait
+strictement sa parole, se clo&icirc;trait, sans chercher &agrave; revoir F&eacute;licien.
+Cela m&ecirc;me ne paraissait pas l'assombrir, elle gardait son gai visage de
+jeunesse, souriant &agrave; Hubertine, lorsqu'elle la surprenait, &eacute;tonn&eacute;e, les
+yeux sur elle. Pourtant, dans cette volont&eacute; de silence, elle ne songeait
+qu'&agrave; lui, la journ&eacute;e enti&egrave;re. Son espoir demeurait invincible, elle
+&eacute;tait certaine que les choses se r&eacute;aliseraient, malgr&eacute; tout.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait cette certitude qui lui donnait son grand air de courage, si
+droit et si fier.</p>
+
+<p>Hubert, parfois, la grondait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu travailles trop, je te trouve un peu p&acirc;le.... Est-ce que tu dors
+bien au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! p&egrave;re, comme une souche! Jamais je ne me suis mieux port&eacute;e! Mais
+Hubertine, &agrave; son tour, s'inqui&eacute;tait, parlait de prendre des
+distractions.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux, nous fermons les portes, nous faisons tous les trois un
+voyage &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! Et les commandes, m&egrave;re?... Quand je vous dis que
+c'est ma sant&eacute;, de travailler beaucoup! Au fond, Ang&eacute;lique, simplement,
+attendait un miracle, quelque manifestation de l'invisible, qui la
+donnerait &agrave; F&eacute;licien.</p>
+
+<p>Outre qu'elle avait promis de ne rien tenter, &agrave; quoi bon agir, puisque
+l'au-del&agrave;, toujours, agissait pour elle? Aussi, dans son inertie
+volontaire, tout en feignant l'indiff&eacute;rence, avait-elle continuellement
+l'oreille aux aguets, &eacute;coutant les voix, ce qui frissonnait &agrave; son
+entour, les petits bruits familiers de ce milieu o&ugrave; elle vivait et qui
+allait la secourir. Quelque chose devait se produire, forc&eacute;ment. Pench&eacute;e
+sur son m&eacute;tier, la fen&ecirc;tre ouverte, elle ne perdait pas un fr&eacute;missement
+des arbres, pas un murmure de la Chevrotte. Les moindres soupirs de la
+cath&eacute;drale lui parvenaient, d&eacute;cupl&eacute;s par l'attention: elle entendait
+jusqu'aux pantoufles du bedeau &eacute;teignant les cierges. De nouveau, &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s, elle sentait le fr&ocirc;lement d'ailes myst&eacute;rieuses, elle se savait
+assist&eacute;e de l'inconnu; et il lui arrivait de se tourner soudain, en
+croyant qu'une ombre lui avait balbuti&eacute; &agrave; l'oreille un moyen de
+victoire.</p>
+
+<p>Mais les jours passaient, rien ne venait encore.</p>
+
+<p>La nuit, pour ne pas manquer &agrave; son serment, Ang&eacute;lique &eacute;vita d'abord de
+se mettre au balcon, dans la crainte de rejoindre F&eacute;licien, si elle
+l'apercevait en bas. Elle attendait, du fond de sa chambre. Puis, comme
+les feuilles elles-m&ecirc;mes ne bougeaient point, endormies, elle se risqua,
+elle recommen&ccedil;a &agrave; interroger les t&eacute;n&egrave;bres. D'o&ugrave; le miracle allait-il se
+produire? Sans doute, du jardin de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, une main flambante qui lui
+ferait signe de venir. Peut-&ecirc;tre de la cath&eacute;drale, o&ugrave; les orgues
+gronderaient et l'appelleraient &agrave; l'autel. Rien ne l'aurait surprise, ni
+les colombes de la L&eacute;gende apportant des paroles de b&eacute;n&eacute;diction, ni
+l'intervention des saintes entrant par les murs lui annoncer que
+Monseigneur voulait la conna&icirc;tre. Et elle n'avait qu'un &eacute;tonnement, qui
+grandissait chaque soir: la lenteur du prodige &agrave; s'op&eacute;rer. Ainsi que les
+jours, les nuits succ&eacute;daient aux nuits, sans que rien, rien encore se
+montr&acirc;t.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la seconde semaine, ce qui &eacute;tonna plus encore Ang&eacute;lique, ce fut de
+n'avoir pas revu F&eacute;licien. Elle avait bien pris l'engagement de ne rien
+tenter pour se rapprocher de lui: mais, sans le dire, elle comptait que,
+lui, ferait tout pour se rapprocher d'elle; et le Clos-Marie restait
+vide, il n'en traversait m&ecirc;me plus les herbes folles. Pas une fois, en
+quinze jours, aux heures de nuit, elle n'avait aper&ccedil;u son ombre. Cela
+n'&eacute;branlait pas sa foi: s'il ne venait point, c'&eacute;tait qu'il s'occupait
+de leur bonheur. Pourtant, sa surprise augmentait, m&ecirc;l&eacute;e &agrave; un
+commencement d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Un soir enfin, le d&icirc;ner fut triste chez les brodeurs, et comme Hubert
+sortait, sous le pr&eacute;texte d'une course press&eacute;e, Hubertine demeura seule
+avec Ang&eacute;lique, dans la cuisine. Longuement, elle la regardait, les yeux
+mouill&eacute;s, &eacute;mue de son beau courage.</p>
+
+<p>Depuis quinze jours qu'elles ne disaient pas un mot des choses dont
+leurs c&oelig;urs d&eacute;bordaient, elle &eacute;tait touch&eacute;e de cette force et de cette
+loyaut&eacute; &agrave; tenir un serment. Une brusque tendresse lui fit ouvrir les
+deux bras, et la jeune fille se jeta sur sa poitrine, et toutes deux,
+muettes, s'&eacute;treignirent.</p>
+
+<p>Puis, lorsque Hubertine put parler:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre enfant, j'ai attendu d'&ecirc;tre seule avec toi, il faut que
+tu saches.... Tout est fini, bien fini.</p>
+
+<p>&Eacute;perdue, Ang&eacute;lique s'&eacute;tait redress&eacute;e, criant:</p>
+
+<p>&mdash;F&eacute;licien est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne vient pas, c'est qu'il est mort!</p>
+
+<p>Et Hubertine dut expliquer que, le lendemain de la procession, elle
+l'avait vu, pour exiger &eacute;galement de lui le serment de ne plus
+repara&icirc;tre, tant qu'il n'aurait pas l'autorisation de Monseigneur.
+C'&eacute;tait un cong&eacute; d&eacute;finitif, car elle savait le mariage impossible. Elle
+l'avait boulevers&eacute;, en lui montrant sa mauvaise action, cette pauvre
+fille confiante, ignorante, qu'il compromettait, sans pouvoir l'&eacute;pouser
+un jour; et il s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;, lui aussi, qu'il mourrait du chagrin de ne
+pas la revoir, plut&ocirc;t que d'&ecirc;tre d&eacute;loyal. Le soir m&ecirc;me, il se confessait
+&agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit Hubertine, tu as tant de courage, que je te parle sans
+m&eacute;nagement.... Ah! si tu savais, mignonne, comme je te plains et comme je
+t'admire, depuis que je te sens si fi&egrave;re, si brave, &agrave; te taire et &agrave; &ecirc;tre
+gaie, lorsque ton c&oelig;ur &eacute;clate.... Mais il t'en faut encore, du courage,
+beaucoup, beaucoup.... J'ai rencontr&eacute; cet apr&egrave;s-midi l'abb&eacute; Cornille.
+Tout est fini, Monseigneur ne veut pas.</p>
+
+<p>Elle s'attendait &agrave; une crise de larmes, et elle s'&eacute;tonna de la voir,
+tr&egrave;s p&acirc;le, se rasseoir, l'air tranquille. La vieille table de ch&ecirc;ne
+venait d'&ecirc;tre desservie, une lampe &eacute;clairait l'antique salle commune,
+dont la paix n'&eacute;tait troubl&eacute;e que par le petit fr&eacute;missement du coquemar.</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, rien n'est fini.... Racontez-moi, j'ai le droit d'&ecirc;tre
+renseign&eacute;e, n'est-ce pas? Puisque ce sont l&agrave; mes affaires.</p>
+
+<p>Et elle &eacute;couta attentivement ce qu'Hubertine crut pouvoir lui dire des
+choses qu'elle tenait de l'abb&eacute;, sautant certains d&eacute;tails, continuant de
+cacher la vie &agrave; cette ignorante.</p>
+
+<p>Depuis qu'il avait appel&eacute; son fils pr&egrave;s de lui, Monseigneur vivait dans
+le trouble. Apr&egrave;s l'avoir &eacute;cart&eacute; de sa pr&eacute;sence, au lendemain de la mort
+de sa femme, et &ecirc;tre rest&eacute; vingt ans sans consentir &agrave; le conna&icirc;tre,
+voil&agrave; qu'il le voyait dans la force et l'&eacute;clat de la jeunesse, vivant
+portrait de celle qu'il pleurait, ayant son &acirc;ge, la gr&acirc;ce blonde de sa
+beaut&eacute;. Ce long exil, cette rancune contre l'enfant qui lui avait co&ucirc;t&eacute;
+la m&egrave;re, &eacute;tait aussi une prudence: il le sentait &agrave; cette heure, il
+regrettait d'&ecirc;tre revenu sur sa volont&eacute;. L'&acirc;ge, vingt ann&eacute;es de pri&egrave;res,
+Dieu descendu en lui, rien n'avait tu&eacute; l'homme ancien. Et il suffisait
+que ce fils de sa chair, cette chair de la femme ador&eacute;e se dress&acirc;t, avec
+le rire de ses yeux bleus, pour que son c&oelig;ur batt&icirc;t &agrave; se rompre, en
+croyant que la morte ressuscitait. Il se frappait la poitrine du poing,
+il sanglotait dans la p&eacute;nitence inefficace, criant qu'on devrait
+interdire le sacerdoce &agrave; ceux qui ont go&ucirc;t&eacute; &agrave; la femme, qui ont gard&eacute;
+d'elle des liens de sang.</p>
+
+<p>Le bon abb&eacute; Cornille en avait parl&eacute; &agrave; Hubertine, tout bas, les mains
+tremblantes. Des bruits myst&eacute;rieux couraient, on chuchotait que
+Monseigneur s'enfermait d&egrave;s le cr&eacute;puscule; et c'&eacute;taient des nuits de
+combat, des larmes, des plaintes, dont la violence, &eacute;touff&eacute;e par les
+tentures, effrayait l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;. Il avait cru oublier, dompter la passion;
+mais elle renaissait avec un emportement de temp&ecirc;te, dans le terrible
+homme qu'il &eacute;tait jadis, l'homme d'aventure, le descendant des
+capitaines l&eacute;gendaires. Chaque soir, &agrave; genoux, la peau &eacute;corch&eacute;e d'un
+cilice, il s'effor&ccedil;ait de chasser le fant&ocirc;me de la femme regrett&eacute;e, il
+&eacute;voquait du cercueil la poussi&egrave;re qu'elle devait &ecirc;tre maintenant.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait vivante qu'elle se levait, en sa fra&icirc;cheur d&eacute;licieuse de
+fleur, telle qu'il l'avait aim&eacute;e toute jeune, d'un amour fou d'homme
+d&eacute;j&agrave; m&ucirc;r. La torture recommen&ccedil;ait, saignante comme au lendemain de sa
+mort; il la pleurait, il la d&eacute;sirait, avec la m&ecirc;me r&eacute;volte contre Dieu,
+qui la lui avait prise; il ne se calmait qu'au petit jour, &eacute;puis&eacute;, dans
+le m&eacute;pris de lui-m&ecirc;me et le d&eacute;go&ucirc;t du monde. Ah! la passion, la b&ecirc;te
+mauvaise, qu'il aurait voulu &eacute;craser, pour retomber &agrave; la paix an&eacute;antie
+de l'amour divin!</p>
+
+<p>Monseigneur, quand il sortait de sa chambre, retrouvait son attitude
+s&eacute;v&egrave;re, sa face calme et hautaine, &agrave; peine bl&ecirc;mie d'un reste de p&acirc;leur.
+Le matin o&ugrave; F&eacute;licien s'&eacute;tait confess&eacute;, il avait &eacute;cout&eacute;, sans une parole,
+en se domptant d'un tel effort, que pas une fibre de sa chair ne
+tressaillait. Il le regardait, le c&oelig;ur boulevers&eacute; de le voir si jeune,
+si beau, si ardent, de se revoir, dans cette folie de l'amour. Ce
+n'&eacute;tait plus de la rancune, c'&eacute;tait l'absolue volont&eacute;, le devoir rude de
+le soustraire au mal dont lui-m&ecirc;me souffrait tant. Il tuerait la passion
+dans son fils, comme il voulait la tuer en lui. Cette histoire
+romanesque achevait de l'angoisser. Quoi! une fille pauvre, une fille
+sans nom, une petite brodeuse aper&ccedil;ue sous un rayon de lune,
+transfigur&eacute;e en vierge mince de la L&eacute;gende, ador&eacute;e dans le r&ecirc;ve! Et il
+avait fini par r&eacute;pondre d'un seul mot: Jamais! F&eacute;licien s'&eacute;tait jet&eacute; &agrave;
+ses genoux, l'implorant, plaidant sa cause, celle d'Ang&eacute;lique.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, il ne l'avait approch&eacute; qu'en tremblant, il le suppliait de ne
+pas s'opposer &agrave; son bonheur, sans m&ecirc;me oser encore lever les yeux sur sa
+personne sainte. La voix soumise, il offrait de dispara&icirc;tre, d'emmener
+sa femme si loin qu'on ne les reverrait pas, d'abandonner &agrave; l'&Eacute;glise sa
+grande fortune. Il ne voulait qu'&ecirc;tre aim&eacute; et aimer, inconnu. Un
+frisson, alors, avait secou&eacute; Monseigneur. Sa parole &eacute;tait engag&eacute;e aux
+Voincourt, jamais il ne la reprendrait. Et F&eacute;licien, &agrave; bout de forces,
+se sentant envahir d'une rage, s'en &eacute;tait all&eacute;, dans la crainte du flot
+de sang dont ses joues s'empourpraient, et qui le jetait au sacril&egrave;ge
+d'une r&eacute;volte ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, conclut Hubertine, tu vois bien qu'il ne faut plus songer
+&agrave; ce jeune homme, car tu ne comptes point sans doute agir contre la
+volont&eacute; de Monseigneur.... Je pr&eacute;voyais tout cela. Mais j'aime mieux que
+les faits parlent et que l'obstacle ne vienne pas de moi.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique avait &eacute;cout&eacute; de son air tranquille, les mains tomb&eacute;es et
+jointes sur les genoux. &Agrave; peine ses paupi&egrave;res battaient elles de loin en
+loin, ses regards fixes voyaient la sc&egrave;ne, F&eacute;licien aux pieds de
+Monseigneur, parlant d'elle, dans un d&eacute;bordement de tendresse. Elle ne
+r&eacute;pondit pas tout de suite, elle continuait de r&eacute;fl&eacute;chir, au milieu de
+la paix morte de la cuisine, o&ugrave; le petit fr&eacute;missement du coquemar venait
+de s'&eacute;teindre. Elle abaissa les paupi&egrave;res, elle regarda ses mains que la
+lumi&egrave;re de la lampe faisait de bel ivoire. Puis, tandis que son sourire
+d'invisible confiance lui remontait aux l&egrave;vres, elle dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Si Monseigneur refuse, c'est qu'il attend de me conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;, Ang&eacute;lique ne dormit gu&egrave;re. L'id&eacute;e que sa vue d&eacute;ciderait
+l'&eacute;v&ecirc;que, la hantait. Et il n'y avait l&agrave; aucune vanit&eacute; personnelle de
+femme, elle sentait l'amour tout-puissant, elle aimait F&eacute;licien si fort
+que cela certainement se verrait, et que le p&egrave;re ne pourrait s'ent&ecirc;ter &agrave;
+faire leur malheur. Vingt fois, dans son grand lit, elle se retourna, se
+r&eacute;p&eacute;ta ces choses.</p>
+
+<p>Monseigneur passait devant ses yeux clos. Peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce en lui et
+par lui que le miracle attendu allait se produire.</p>
+
+<p>La nuit chaude dormait au-dehors, elle pr&ecirc;tait l'oreille pour &eacute;couter
+les voix, pour t&acirc;cher de surprendre ce que lui conseillaient les arbres,
+la Chevrotte, la cath&eacute;drale, sa chambre elle-m&ecirc;me, peupl&eacute;e des ombres
+amies. Mais tout bourdonnait, il ne lui arrivait rien de pr&eacute;cis. Une
+impatience lui venait des certitudes trop lentes. Et, en s'endormant,
+elle se surprit &agrave; dire:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, je parlerai &agrave; Monseigneur.</p>
+
+<p>Quand elle se r&eacute;veilla, sa d&eacute;marche lui parut toute simple et
+n&eacute;cessaire. C'&eacute;tait de la passion ing&eacute;nue et brave, une grande puret&eacute;
+fi&egrave;re dans la bravoure.</p>
+
+<p>Elle savait que, chaque samedi, vers cinq heures du soir, l'&eacute;v&ecirc;que
+allait s'agenouiller dans la chapelle Hautec&oelig;ur, o&ugrave; il aimait &agrave; prier
+seul, tout au pass&eacute; de sa race et de lui-m&ecirc;me, cherchant une solitude
+respect&eacute;e de son clerg&eacute; entier; et, justement, on &eacute;tait au samedi. Elle
+eut vite pris une d&eacute;cision. &Agrave; l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, peut-&ecirc;tre ne l'aurait-on pas
+re&ccedil;ue; d'autre part, il y avait toujours l&agrave; du monde, elle se serait
+troubl&eacute;e; tandis qu'il &eacute;tait si commode d'attendre dans la chapelle et
+de se nommer &agrave; Monseigneur, d&egrave;s qu'il para&icirc;trait. Ce jour-l&agrave;, elle broda
+avec son application et sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute; accoutum&eacute;es, elle n'avait aucune
+fi&egrave;vre, r&eacute;solue en son vouloir, certaine de bien agir. Puis, &agrave; quatre
+heures, elle parla de monter voir la m&egrave;re Gabet, elle sortit, v&ecirc;tue
+comme pour ses courses de quartier, simplement coiff&eacute;e d'un chapeau de
+jardin, nou&eacute; au petit bonheur des doigts. Elle avait tourn&eacute; &agrave; gauche,
+elle poussa le battant rembourr&eacute; de la porte Sainte-Agn&egrave;s, qui retomba
+sourdement derri&egrave;re elle.</p>
+
+<p>L'&eacute;glise &eacute;tait vide, seul un confessionnal de la chapelle Saint Joseph
+se trouvait occup&eacute; encore par une p&eacute;nitente, dont on ne voyait d&eacute;border
+que la jupe noire; et Ang&eacute;lique, tr&egrave;s calme jusque-l&agrave;, se mit &agrave;
+trembler, en entrant dans cette solitude sacr&eacute;e et froide, o&ugrave; le petit
+bruit de ses pas lui paraissait retentir terriblement. Pourquoi donc son
+c&oelig;ur se serrait-il ainsi? Elle s'&eacute;tait crue si forte, elle avait pass&eacute;
+une journ&eacute;e tranquille; dans l'id&eacute;e de son bon droit &agrave; vouloir &ecirc;tre
+heureuse! Et voil&agrave; qu'elle ne savait plus, qu'elle p&acirc;lissait comme une
+coupable! Elle se glissa jusqu'&agrave; la chapelle Hautec&oelig;ur, elle dut s'y
+tenir appuy&eacute;e contre la grille. Cette chapelle &eacute;tait une des plus
+enterr&eacute;es, une des plus sombres de l'antique abside romane. Pareille &agrave;
+un caveau taill&eacute; dans le roc, &eacute;troite et nue, avec les simples nervures
+de sa vo&ucirc;te basse, elle n'&eacute;tait &eacute;clair&eacute;e que par le vitrail, la l&eacute;gende
+de saint Georges, o&ugrave; les verres rouges et les verres bleus, dominant,
+faisaient un jour lilas, cr&eacute;pusculaire. L'autel, en marbre blanc et
+noir, sans ornement aucun, avec son christ et sa double paire de
+chandeliers, ressemblait &agrave; un s&eacute;pulcre. Et le reste des murs &eacute;tait
+rev&ecirc;tu de pierres tombales, tout un encastrement du haut en bas, des
+pierres rong&eacute;es par l'&acirc;ge, o&ugrave; des inscriptions en lettres profondes se
+lisaient encore.</p>
+
+<p>&Eacute;touff&eacute;e, Ang&eacute;lique attendait, immobile. Un bedeau passa, qui ne la vit
+m&ecirc;me point, coll&eacute;e &agrave; l'int&eacute;rieur de cette grille. Elle apercevait
+toujours la jupe de la p&eacute;nitente d&eacute;bordant du confessionnal. Ses yeux
+s'habituaient au demi-jour, se fixaient machinalement sur les
+inscriptions, dont elle finit par d&eacute;chiffrer les caract&egrave;res. Des noms la
+frappaient, &eacute;veillaient en elle les l&eacute;gendes du ch&acirc;teau d'Hautec&oelig;ur,
+Jean V le Grand, Raoul III, Herv&eacute; VII. Elle en rencontra deux autres,
+ceux de Laurette et de Balbine, qui l'&eacute;murent aux larmes, dans son
+trouble.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient ceux des Mortes heureuses, Laurette tomb&eacute;e d'un rayon de lune
+en allant rejoindre son fianc&eacute;, Balbine foudroy&eacute;e de joie par le retour
+de son mari qu'elle croyait tu&eacute; &agrave; la guerre, toutes les deux revenant la
+nuit, enveloppant le ch&acirc;teau du vol blanc de leur robe immense. Ne les
+avait-elle pas vues, le jour de sa visite aux ruines, flotter au-dessus
+des tours, parmi la cendre p&acirc;le du cr&eacute;puscule? Ah! qu'elle serait morte
+volontiers comme elles, &agrave; seize ans, dans le bonheur de son r&ecirc;ve
+r&eacute;alis&eacute;!</p>
+
+<p>Un bruit &eacute;norme, r&eacute;percut&eacute; sous les vo&ucirc;tes, la fit tressaillir.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le pr&ecirc;tre qui sortait du confessionnal de la chapelle Saint
+Joseph, et qui en refermait la porte. Elle eut une surprise, en ne
+retrouvant pas la p&eacute;nitente, disparue d&eacute;j&agrave;. Puis, quand le pr&ecirc;tre, &agrave; son
+tour, s'en fut all&eacute; par la sacristie, elle se sentit absolument seule,
+dans la vaste solitude de l'&eacute;glise. &Agrave; ce bruit de tonnerre du vieux
+confessionnal craquant sur ses ferrures rouill&eacute;es, elle avait cru que
+Monseigneur approchait. Elle l'attendait depuis une demi-heure bient&ocirc;t,
+et elle n'en avait point conscience, son &eacute;motion emportait les minutes.</p>
+
+<p>Mais un nouveau nom arr&ecirc;tait ses yeux, F&eacute;licien III, celui qui s'&eacute;tait
+rendu en Palestine, un cierge au poing, pour remplir un v&oelig;u de Philippe
+le Bel. Et son c&oelig;ur battit, elle voyait se lever la t&ecirc;te jeune de
+F&eacute;licien VII, leur descendant &agrave; tous, le blond seigneur qu'elle adorait,
+dont elle &eacute;tait ador&eacute;e. Elle en demeurait &eacute;perdue d'orgueil et de
+crainte. &Eacute;tait-ce possible qu'elle f&ucirc;t l&agrave;, pour l'accomplissement du
+prodige? Devant elle, il y avait une plaque de marbre, plus r&eacute;cente,
+datant du si&egrave;cle dernier, o&ugrave; elle lisait couramment, en lettres noires:
+Norbert, Louis, Ogier, marquis d'Hautec&oelig;ur, prince de Mirande et de
+Rouvres, comte de Ferri&egrave;res, de Mont&eacute;gu, de Saint-Marc, et aussi de
+Villemareuil, baron de Combeville, seigneur de Morainvilliers, chevalier
+des quatre ordres du roi, lieutenant de ses arm&eacute;es, gouverneur de
+Normandie, pourvu de la charge de capitaine g&eacute;n&eacute;ral de la v&eacute;nerie et de
+l'&eacute;quipage du sanglier.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient les titres du grand-p&egrave;re de F&eacute;licien, elle &eacute;tait venue, si
+simple, avec sa robe d'ouvri&egrave;re, ses doigts ab&icirc;m&eacute;s par l'aiguille, pour
+&eacute;pouser le petit-fils de ce mort.</p>
+
+<p>Il y eut un l&eacute;ger bruit, &agrave; peine un fr&ocirc;lement sur les dalles.</p>
+
+<p>Elle se retourna, et vit Monseigneur, et resta saisie de cette approche
+silencieuse, sans le coup de foudre qu'elle attendait. Il &eacute;tait entr&eacute;
+dans la chapelle, tr&egrave;s grand, tr&egrave;s noble, avec sa face p&acirc;le au nez un
+peu fort, aux yeux superbes, rest&eacute;s jeunes.</p>
+
+<p>D'abord, il ne l'aper&ccedil;ut pas, contre cette grille noire. Puis, comme il
+s'inclinait vers l'autel, il la trouva devant lui, &agrave; ses pieds. Les
+jambes fl&eacute;chissantes, an&eacute;antie de respect et d'effroi, Ang&eacute;lique &eacute;tait
+tomb&eacute;e sur les deux genoux. Il lui apparaissait comme Dieu le P&egrave;re,
+terrible, ma&icirc;tre absolu de sa destin&eacute;e. Mais elle avait le c&oelig;ur
+courageux, elle parla tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc; Monseigneur, je suis venue....</p>
+
+<p>Lui, s'&eacute;tait redress&eacute;. Il se souvenait d'elle: la jeune fille remarqu&eacute;e
+&agrave; sa fen&ecirc;tre, le jour de la procession, retrouv&eacute;e dans l'&eacute;glise, debout
+sur une chaise, cette petite brodeuse dont son fils &eacute;tait fou. Il n'eut
+pas une parole, pas un geste. Il attendait, haut, rigide.&mdash;&Ocirc;
+Monseigneur, je suis venue, pour que vous puissiez me voir.... Vous
+m'avez refus&eacute;e, seulement vous ne me connaissiez pas. Et me voil&agrave;,
+regardez-moi, avant de me repousser encore.... Je suis celle qui aime et
+qui est aim&eacute;e, et rien autre, rien en dehors de cet amour, rien qu'une
+enfant pauvre, recueillie &agrave; la porte de cette &eacute;glise.... Vous me voyez &agrave;
+vos pieds, combien je suis petite, faible et humble. Cela vous sera
+facile de m'&eacute;carter, si je vous g&ecirc;ne. Vous n'avez qu'&agrave; lever un doigt,
+pour me d&eacute;truire.... Mais, que de larmes! Il faut savoir ce qu'on
+souffre. Alors, on est pitoyable.... J'ai voulu, &agrave; mon tour, d&eacute;fendre ma
+cause, Monseigneur. Je suis une ignorante, je sais uniquement que j'aime
+et que je suis aim&eacute;e.... Cela ne suffit-il point? Aimer, aimer et le
+dire!</p>
+
+<p>Et elle continuait en phrases, coup&eacute;es et soupir&eacute;es, elle se confessait
+toute, dans un &eacute;lan de na&iuml;vet&eacute;, de passion croissante.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'amour qui avoue. Elle osait ainsi, parce qu'elle &eacute;tait chaste.
+Peu &agrave; peu, elle avait relev&eacute; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous aimons, Monseigneur. Lui, sans doute, vous a expliqu&eacute;
+comment cette chose a pu se faire. Moi, souvent, je me le suis demand&eacute;,
+sans parvenir &agrave; me r&eacute;pondre.... Nous nous aimons, et si c'est un crime,
+pardonnez-le, car il est venu de loin, des arbres et des pierres m&ecirc;mes
+qui nous entouraient.</p>
+
+<p>Quand j'ai su que je l'aimais, il &eacute;tait trop tard pour ne plus
+l'aimer.... Maintenant, est-ce possible de vouloir cela? Vous pouvez le
+garder chez vous, le marier ailleurs, mais vous n'arriverez pas &agrave; faire
+qu'il ne m'aime point. Il mourra sans moi, comme je mourrai sans lui.
+Lorsqu'il n'est pas l&agrave;, &agrave; mon c&ocirc;t&eacute;, je sens bien qu'il y est encore, que
+nous ne nous s&eacute;parons plus, que l'un emporte le c&oelig;ur de l'autre. Je
+n'ai qu'&agrave; fermer les yeux, je le revois, il est en moi.... Et vous nous
+arracheriez de cette union? Monseigneur, cela est divin, ne nous
+emp&ecirc;chez pas de nous aimer.</p>
+
+<p>Il la regardait, si fra&icirc;che, si simple, d'une odeur de bouquet, dans sa
+petite robe d'ouvri&egrave;re. Il l'&eacute;coutait dire le cantique de son amour,
+d'une voix p&eacute;n&eacute;trante de charme, peu &agrave; peu raffermie. Mais le chapeau de
+jardin glissa sur ses &eacute;paules, ses cheveux de lumi&egrave;re lui nimb&egrave;rent le
+visage d'or fin; et elle lui apparut comme une de ces vierges
+l&eacute;gendaires des anciens missels, avec quelque chose de fr&ecirc;le, de
+primitif, d'&eacute;lanc&eacute; dans la passion, de passionn&eacute;ment pur.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez bon, Monseigneur.... Vous &ecirc;tes le ma&icirc;tre, faites que nous soyons
+heureux. Elle l'implorait, elle courbait de nouveau le front, en le
+voyant si froid, toujours sans une parole, sans un geste. Ah! cette
+enfant &eacute;perdue &agrave; ses pieds, cette odeur de jeunesse qui s'exhalait de sa
+nuque ploy&eacute;e devant lui! L&agrave;, il retrouvait les petits cheveux blonds, si
+follement bais&eacute;s autrefois. Celle dont le souvenir le torturait apr&egrave;s
+vingt ans de p&eacute;nitence, avait cette jeunesse odorante, ce col d'une
+fiert&eacute; et d'une gr&acirc;ce de lis. Elle renaissait, c'&eacute;tait elle-m&ecirc;me qui
+sanglotait, qui le suppliait d'&ecirc;tre doux &agrave; la passion.</p>
+
+<p>Les larmes &eacute;taient venues, Ang&eacute;lique continuait pourtant, voulait tout
+dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et, Monseigneur, ce n'est pas seulement lui que j'aime, j'aime encore
+la noblesse de son nom, l'&eacute;clat de sa royale fortune.... Oui, je sais
+que, n'&eacute;tant rien, n'ayant rien, j'ai l'air de le vouloir pour son
+argent; et, c'est vrai, c'est aussi pour son argent que je le veux.... Je
+vous dis cela, puisqu'il faut que vous me connaissiez.... Ah! devenir
+riche par lui, avec lui, vivre dans la douceur et la splendeur du luxe,
+lui devoir toutes les joies, &ecirc;tre libres de notre amour, ne plus laisser
+de larmes, plus de mis&egrave;res, autour de nous!... Depuis qu'il m'aime, je
+me vois v&ecirc;tue de brocart, comme dans l'ancien temps; j'ai au cou, aux
+poignets, des ruissellements de pierreries et de perles; j'ai des
+chevaux, des carrosses, de grands bois o&ugrave; je me prom&egrave;ne &agrave; pied, suivie
+par des pages.... Jamais je ne pense &agrave; lui, sans recommencer ce r&ecirc;ve; et
+je me dis que cela doit &ecirc;tre, il a rempli mon d&eacute;sir d'&ecirc;tre reine.
+Monseigneur, est-ce donc vilain, de l'aimer davantage, parce qu'il
+comblera tous mes souhaits d'enfant, les pluies d'or miraculeuses des
+contes de f&eacute;es?</p>
+
+<p>Il la trouvait fi&egrave;re, redress&eacute;e, avec son grand air charmant de
+princesse, dans sa simplicit&eacute;. Et c'&eacute;tait bien l'autre, la m&ecirc;me
+d&eacute;licatesse de fleur, les m&ecirc;mes larmes tendres, claires comme des
+sourires. Toute une ivresse &eacute;manait d'elle, dont il sentait monter &agrave; sa
+face le frisson ti&egrave;de, ce m&ecirc;me frisson du souvenir qui le jetait, la
+nuit, sanglotant &agrave; son prie-Dieu, troublant de ses plaintes le silence
+religieux d'&eacute;v&ecirc;ch&eacute;. Jusqu'&agrave; trois heures du matin, la veille, il avait
+lutt&eacute; encore; et cette aventure d'amour, cette passion remu&eacute;e ainsi,
+irritait son ingu&eacute;rissable blessure. Mais, derri&egrave;re son impassibilit&eacute;,
+rien n'apparaissait, ne trahissait l'effort du combat, pour dompter les
+battements du c&oelig;ur. S'il perdait son sang goutte &agrave; goutte, personne ne
+le voyait couler: il n'en &eacute;tait que plus p&acirc;le et plus muet.</p>
+
+<p>Alors, ce grand silence obstin&eacute; d&eacute;sesp&eacute;ra Ang&eacute;lique, qui redoubla de
+supplications.&mdash;Je me remets entre vos mains, Monseigneur. Ayez piti&eacute;,
+d&eacute;cidez de mon sort. Et il ne parlait toujours pas, il la terrifiait,
+comme s'il avait grandi devant elle, d'une redoutable majest&eacute;. La
+cath&eacute;drale d&eacute;serte, avec ses bas-c&ocirc;t&eacute;s d&eacute;j&agrave; sombres, ses vo&ucirc;tes hautes
+o&ugrave; se mourait le jour, &eacute;largissait encore l'angoisse de l'attente. Dans
+la chapelle, on ne distinguait m&ecirc;me plus les pierres tombales, il ne
+restait que lui, avec sa soutane noire, sa longue face blanche, qui
+semblait seule avoir gard&eacute; de la lumi&egrave;re. Elle en voyait les yeux luire,
+s'attacher sur elle avec un &eacute;clat croissant.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce donc de la col&egrave;re qui les allumait de la sorte?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, si je n'&eacute;tais pas venue, je me serais &eacute;ternellement
+reproch&eacute; d'avoir fait notre malheur &agrave; tous deux, par manque de
+courage.... Dites, je vous en supplie, dites que j'ai eu raison, que vous
+consentez.</p>
+
+<p>&Agrave; quoi bon discuter avec cette enfant? Il avait donn&eacute; &agrave; son fils les
+raisons de son refus, cela suffisait. S'il ne parlait pas, c'&eacute;tait qu'il
+croyait n'avoir rien &agrave; dire. Elle le comprit sans doute, elle voulut se
+hausser jusqu'&agrave; ses mains, pour les baiser. Mais il les &eacute;carta
+violemment en arri&egrave;re; et elle s'effara, en remarquant que sa face p&acirc;le
+s'empourprait d'un brusque flot de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur.... Monseigneur....</p>
+
+<p>Enfin, il ouvrit les l&egrave;vres, il lui dit un seul mot, le mot jet&eacute; &agrave; son
+fils: Jamais! Et, sans m&ecirc;me faire ses d&eacute;votions, ce jour-l&agrave;, il partit.
+Ses pas graves se perdirent derri&egrave;re les piliers de l'abside. Tomb&eacute;e sur
+les dalles, Ang&eacute;lique pleura longtemps &agrave; gros sanglots, dans la grande
+paix vide de l'&eacute;glise.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a><a href="#table">XI</a></h2>
+
+
+<p>D&eacute;s le soir, dans la cuisine, en sortant de table, Ang&eacute;lique se confessa
+aux Hubert, dit sa d&eacute;marche pr&egrave;s de l'&eacute;v&ecirc;que et le refus de celui-ci.
+Elle &eacute;tait toute p&acirc;le, mais tr&egrave;s calme.</p>
+
+<p>Hubert fut boulevers&eacute;. Eh quoi! d&eacute;j&agrave;, sa ch&egrave;re enfant souffrait! Elle
+aussi &eacute;tait frapp&eacute;e au c&oelig;ur. Il en avait des larmes plein les yeux,
+dans sa parent&eacute; de passion avec elle, cette fi&egrave;vre de l'au-del&agrave; qui les
+emportait si ais&eacute;ment ensemble, au moindre souffle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre ch&eacute;rie, pourquoi ne m'as-tu pas consult&eacute;?</p>
+
+<p>Je serais all&eacute; avec toi, j'aurais peut-&ecirc;tre fl&eacute;chi Monseigneur.</p>
+
+<p>D'un regard, Hubertine le fit taire. Il &eacute;tait vraiment d&eacute;raisonnable. Ne
+valait-il pas mieux saisir l'occasion, pour enterrer ce mariage
+impossible? Elle prit la jeune fille entre ses bras, elle la baisa
+tendrement au front.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est fini, mignonne, bien fini? Ang&eacute;lique, d'abord, ne parut
+pas comprendre. Puis, les mots lui revinrent, de loin. Elle regarda
+devant elle, comme si elle e&ucirc;t interrog&eacute; le vide; et elle r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, m&egrave;re.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain, elle s'assit &agrave; son m&eacute;tier, elle broda, de son
+air habituel. Sa vie d'autrefois reprenait, elle semblait ne point
+souffrir. Aucune allusion d'ailleurs, pas un regard vers la fen&ecirc;tre, &agrave;
+peine un reste de p&acirc;leur. Le sacrifice parut accompli. Hubert lui-m&ecirc;me
+le crut, se rendit &agrave; la sagesse d'Hubertine, travailla &agrave; &eacute;carter
+F&eacute;licien, qui, n'osant encore se r&eacute;volter contre son p&egrave;re, s'enfi&eacute;vrait,
+au point de ne plus tenir la promesse qu'il avait faite d'attendre, sans
+t&acirc;cher de revoir Ang&eacute;lique. Il lui &eacute;crivit, et les lettres furent
+intercept&eacute;es. Il se pr&eacute;senta un matin et ce fut Hubert qui le re&ccedil;ut.
+L'explication les d&eacute;sesp&eacute;ra autant l'un que l'autre, tellement le jeune
+homme montra sa peine, lorsque le brodeur lui dit le calme convalescent
+de sa fille, en le suppliant d'&ecirc;tre loyal, de dispara&icirc;tre, pour ne pas
+la rejeter au trouble affreux du dernier mois. F&eacute;licien s'engagea de
+nouveau &agrave; la patience; mais il refusa violemment de reprendre sa parole.
+Il esp&eacute;rait toujours convaincre son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il attendrait, il laisserait les choses en l'&eacute;tat avec les Voincourt, o&ugrave;
+il d&icirc;nait deux fois la semaine, dans l'unique but d'&eacute;viter une r&eacute;bellion
+ouverte. Et, comme il partait, il supplia Hubert d'expliquer &agrave; Ang&eacute;lique
+pourquoi il consentait au tourment de ne pas la voir: il ne pensait qu'&agrave;
+elle, tous ses actes n'avaient d'autre fin que de la conqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Hubertine, quand son mari lui rapporta cet entretien, devint grave.
+Puis, apr&egrave;s un silence:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;p&eacute;teras-tu &agrave; l'enfant ce qu'il t'a charg&eacute; de lui dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je le devrais. Elle le regarda fixement, d&eacute;clara ensuite:</p>
+
+<p>&mdash;Agis selon ta conscience.... Seulement, il s'illusionne, il finira par
+plier sous la volont&eacute; de son p&egrave;re, et ce sera notre pauvre ch&egrave;re
+fillette qui en mourra. Alors, Hubert, combattu, plein d'angoisse,
+h&eacute;sita, se r&eacute;signa &agrave; ne r&eacute;p&eacute;ter rien. D'ailleurs, chaque jour, il se
+rassurait un peu, lorsque sa femme lui faisait remarquer l'attitude
+tranquille d'Ang&eacute;lique.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que la blessure se ferme.... Elle oublie.</p>
+
+<p>Elle n'oubliait pas, elle attendait, elle aussi, simplement.</p>
+
+<p>Toute esp&eacute;rance humaine &eacute;tait morte, elle en revenait &agrave; l'id&eacute;e d'un
+prodige. Il s'en produirait s&ucirc;rement un, si Dieu la voulait heureuse.
+Elle n'avait qu'&agrave; s'abandonner entre ses mains, elle se croyait punie,
+par cette nouvelle &eacute;preuve, de ce qu'elle avait essay&eacute; de forcer sa
+volont&eacute;, en importunant Monseigneur.</p>
+
+<p>Sans la gr&acirc;ce, la cr&eacute;ature &eacute;tait d&eacute;bile, incapable de victoire.</p>
+
+<p>Son besoin de la gr&acirc;ce la rendait &agrave; l'humilit&eacute;, &agrave; la seule esp&eacute;rance du
+secours de l'invisible, n'agissant plus, laissant agir les forces
+myst&eacute;rieuses, &eacute;pandues &agrave; son entour. Elle recommen&ccedil;a, chaque soir, sous
+la lampe, &agrave; relire son antique exemplaire de La L&eacute;gende dor&eacute;e; et elle
+en sortait ravie, comme dans la na&iuml;vet&eacute; de son enfance; et elle ne
+mettait en doute aucun miracle, convaincue que la puissance de l'inconnu
+est sans bornes pour le triomphe des &acirc;mes pures.</p>
+
+<p>Justement, le tapissier de la cath&eacute;drale &eacute;tait venu demander aux Hubert
+un panneau de tr&egrave;s riche broderie, pour le si&egrave;ge &eacute;piscopal de
+Monseigneur. Ce panneau, large d'un m&egrave;tre cinquante, haut de trois,
+devait s'encadrer dans la boiserie du fond, et repr&eacute;sentait deux anges
+de grandeur naturelle, tenant une couronne, sous laquelle se trouvaient
+les armoiries des Hautec&oelig;ur. Il n&eacute;cessitait de la broderie en
+bas-relief, travail qui demande beaucoup d'art et une grande d&eacute;pense de
+force physique. Les Hubert, d'abord, avaient refus&eacute;, de crainte de
+fatiguer Ang&eacute;lique, surtout de l'attrister, &agrave; broder ces armoiries, o&ugrave;,
+fil &agrave; fil, pendant des semaines, elle revivrait ses souvenirs. Mais elle
+s'&eacute;tait f&acirc;ch&eacute;e pour retenir la commande, elle se remettait chaque matin
+&agrave; la besogne, avec une &eacute;nergie extraordinaire. Il semblait qu'elle &eacute;tait
+heureuse de se lasser, qu'elle avait le besoin de briser son corps,
+voulant &ecirc;tre calme.</p>
+
+<p>Et la vie continuait, dans l'antique atelier, toujours pareille et
+r&eacute;guli&egrave;re, comme si les c&oelig;urs, un moment, n'y avaient pas battu plus
+vite. Tandis qu'Hubert s'affairait aux m&eacute;tiers, dessinait, tendait et
+d&eacute;tendait, Hubertine aidait Ang&eacute;lique, toutes les deux les doigts
+meurtris, quand venait le soir. Pour les anges et pour les ornements,
+il avait fallu diviser chaque sujet en plusieurs parties, qu'on traitait
+&agrave; part. Ang&eacute;lique, afin d'exprimer les grandes saillies, conduisait,
+avec une broche, de gros fils &eacute;crus, qu'elle recouvrait, en sens
+contraire, de fil de Bretagne; et, au fur et &agrave; mesure, usant du
+menne-lourd ainsi que d'un &eacute;bauchoir, elle modelait ces fils, fouillait
+les draperies des anges, d&eacute;tachait les d&eacute;tails des ornements. Il y avait
+l&agrave; un vrai travail de sculpture. Ensuite, quand la forme &eacute;tait obtenue,
+Hubertine et elle jetaient des fils d'or, qu'elles cousaient &agrave; points
+d'osier. C'&eacute;tait tout un bas-relief d'or, d'une douceur et d'un &eacute;clat
+incomparables, rayonnant comme un soleil, au milieu de la pi&egrave;ce enfum&eacute;e.
+Les vieux outils s'alignaient dans leur ordre s&eacute;culaire, les emporte
+pi&egrave;ce, les poin&ccedil;ons, les maillets, les marteaux; sur les m&eacute;tiers,
+trottaient le bourriquet et le p&acirc;t&eacute;, les d&eacute;s et les aiguilles; et, au
+fond des coins o&ugrave; ils achevaient de se rouiller, le diligent, le roue ta
+main, le d&eacute;vidoir avec ses tourrettes, paraissaient dormir, assoupis
+dans la grande paix qui entrait par les fen&ecirc;tres ouvertes.</p>
+
+<p>Des jours s'&eacute;coul&egrave;rent, Ang&eacute;lique cassait des aiguilles du matin au
+soir, tellement il &eacute;tait dur de coudre l'or, &agrave; travers l'&eacute;paisseur des
+fils cir&eacute;s. On l'aurait dite absorb&eacute;e toute par cette rude besogne, le
+corps et l'esprit, au point de ne plus penser. D&egrave;s neuf heures, elle
+tombait de fatigue, se couchait, dormait d'un sommeil de plomb. Quand le
+travail lui laissait la t&ecirc;te libre une minute, elle s'&eacute;tonnait de ne pas
+voir F&eacute;licien. Si elle ne faisait rien pour le rencontrer, elle songeait
+qu'il aurait d&ucirc; tout franchir, lui, pour &ecirc;tre pr&egrave;s d'elle. Mais elle
+l'approuvait de se montrer si sage, elle l'aurait grond&eacute;, de vouloir
+h&acirc;ter les choses. Sans doute il attendait aussi le prodige. C'&eacute;tait
+l'attente unique dont elle vivait maintenant, esp&eacute;rant chaque soir que
+ce serait pour le lendemain. Elle n'avait pas eu jusque-l&agrave; de r&eacute;volte.
+Parfois, cependant, elle levait la t&ecirc;te: quoi, rien encore? Et elle
+piquait fortement son aiguille, dont ses petites mains saignaient.
+Souvent, il lui fallait la retirer avec les pinces. Quand l'aiguille
+cassait, d'un coup sec de verre qu'on brise, elle n'avait pas m&ecirc;me un
+geste d'impatience.</p>
+
+<p>Hubertine s'inqui&eacute;ta de la voir si acharn&eacute;e au travail, et comme
+l'&eacute;poque de la lessive &eacute;tait venue, elle la for&ccedil;a &agrave; quitter le panneau
+de broderie, pour vivre quatre bons jours de vie active, sous le grand
+soleil. La m&egrave;re Gabet, que ses douleurs laissaient tranquille, put aider
+au savonnage et au rin&ccedil;age. C'&eacute;tait une f&ecirc;te dans le Clos-Marie, cette
+fin d'ao&ucirc;t avait une splendeur admirable, un ciel ardent, des ombrages
+noirs; tandis qu'une d&eacute;licieuse fra&icirc;cheur s'exhalait de la Chevrotte,
+dont l'ombre des saules gla&ccedil;ait l'eau vive. Et Ang&eacute;lique passa la
+premi&egrave;re journ&eacute;e tr&egrave;s gaiement, tapant et plongeant les linges,
+jouissant de la rivi&egrave;re, des ormes, du moulin en ruine, des herbes, de
+toutes ces choses amies, si pleines de souvenirs. N'&eacute;tait-ce pas l&agrave;
+qu'elle avait connu F&eacute;licien, d'abord myst&eacute;rieux sous la lune, puis si
+adorablement gauche, le matin o&ugrave; il avait sauv&eacute; la camisole emport&eacute;e?
+Apr&egrave;s chaque pi&egrave;ce qu'elle rin&ccedil;ait, elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher de jeter
+un coup d'&oelig;il vers la grille de l'Ev&ecirc;ch&eacute;, condamn&eacute;e autrefois: elle
+l'avait un soir franchie &agrave; son bras, peut-&ecirc;tre allait-il brusquement
+l'ouvrir, pour la venir prendre et l'emmener aux genoux de son p&egrave;re. Cet
+espoir enchantait sa grosse besogne, dans les &eacute;claboussures de l'&eacute;cume.</p>
+
+<p>Mais, le lendemain, comme la m&egrave;re Gabet amenait la derni&egrave;re brouett&eacute;e du
+linge qu'elle &eacute;tendait avec Ang&eacute;lique, elle interrompit son bavardage
+interminable, pour dire sans malice:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, vous savez que Monseigneur marie son fils?</p>
+
+<p>La jeune fille, en train d'&eacute;taler un drap, s'agenouilla dans l'herbe, le
+c&oelig;ur d&eacute;faillant sous la secousse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le monde en cause.... Le fils de Monseigneur &eacute;pousera mademoiselle
+de Voincourt &agrave; l'automne.... Tout est r&eacute;gl&eacute; d'avant-hier, para&icirc;t-il. Elle
+restait &agrave; genoux, un flot d'id&eacute;es confuses bourdonnait dans sa t&ecirc;te. La
+nouvelle ne la surprenait point, elle la sentait vraie. Sa m&egrave;re l'avait
+avertie, elle devait s'y attendre. Mais, en ce premier moment, ce qui
+lui brisait ainsi les jambes, c'&eacute;tait la pens&eacute;e que, tremblant devant
+son p&egrave;re, F&eacute;licien pouvait &eacute;pouser l'autre, sans l'aimer, un soir de
+lassitude. Alors, il serait perdu pour elle, qu'il adorait. Jamais elle
+n'avait song&eacute; &agrave; cette faiblesse possible, elle le voyait pli&eacute; sous le
+devoir, faisant au nom de l'ob&eacute;issance leur malheur &agrave; tous deux. Et,
+sans qu'elle bouge&acirc;t encore, ses yeux s'&eacute;taient port&eacute;s vers la grille,
+une r&eacute;volte la soulevait enfin, le besoin d'en aller secouer les
+barreaux, de l'ouvrir de ses ongles, de courir pr&egrave;s de lui et de le
+soutenir de son courage, pour qu'il ne c&eacute;d&acirc;t pas.</p>
+
+<p>Elle fut surprise de s'entendre r&eacute;pondre &agrave; la m&egrave;re Gabet, dans
+l'instinct purement machinal de cacher son trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est mademoiselle Claire qu'il &eacute;pouse.... Elle est tr&egrave;s belle, on
+la dit tr&egrave;s bonne....</p>
+
+<p>S&ucirc;rement, d&egrave;s que la vieille femme serait partie, elle irait le
+rejoindre. Elle avait assez attendu, elle briserait son serment de ne
+pas le revoir, comme un obstacle importun. De quel droit les s&eacute;parait-on
+ainsi? Tout lui criait leur amour, la cath&eacute;drale, les eaux fra&icirc;ches, les
+vieux ormes, parmi lesquels ils s'&eacute;taient aim&eacute;s. Puisque leur tendresse
+avait grandi l&agrave;, c'&eacute;tait l&agrave; qu'elle voulait le reprendre, pour s'enfuir
+&agrave;, son cou, tr&egrave;s loin, si loin, que jamais plus on ne les retrouverait.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a y est, dit enfin la m&egrave;re Gabet, qui venait de pendre &agrave; un buisson
+les derni&egrave;res serviettes. Dans deux heures, &ccedil;a sera sec.... Bien le
+bonsoir, mademoiselle, puisque vous n'avez que faire de moi.</p>
+
+<p>Maintenant, debout au milieu de cette floraison de linges, &eacute;clatants sur
+l'herbe verte, Ang&eacute;lique songeait &agrave; cet autre jour, o&ugrave;, dans le grand
+vent, parmi le claquement des draps et des nappes, leurs c&oelig;urs
+s'&eacute;taient donn&eacute;s, si ing&eacute;nus. Pourquoi avait-il cess&eacute; de venir la voir?
+Pourquoi n'&eacute;tait-il pas &agrave; ce rendez-vous, dans cette gaiet&eacute; saine de la
+lessive? Mais, tout &agrave; l'heure, quand elle le tiendrait entre ses bras,
+elle savait bien qu'il n'appartiendrait plus qu'&agrave; elle seule. Elle
+n'aurait, pas m&ecirc;me besoin de lui reprocher sa faiblesse, il lui
+suffirait de s'&ecirc;tre montr&eacute;e, pour qu'il retrouv&acirc;t la volont&eacute; de leur
+bonheur. Il oserait tout, elle n'avait qu'&agrave; le rejoindre, dans un
+instant.</p>
+
+<p>Une heure se passa, et Ang&eacute;lique marchait &agrave; pas ralentis, entre les
+linges, toute blanche elle-m&ecirc;me de l'aveuglant reflet du soleil, et une
+voix confuse s'&eacute;levait dans son &ecirc;tre, grandissait, l'emp&ecirc;chait d'aller
+l&agrave;-bas, &agrave; la grille. Elle s'effrayait devant cette lutte commen&ccedil;ante.
+Quoi donc? il n'y avait pas en elle que son vouloir? une autre chose,
+qu'on y avait mise sans doute, la contrecarrait, bouleversait la bonne
+simplicit&eacute; de sa passion. C'&eacute;tait si simple, de courir &agrave; celui qu'on
+aime; et elle ne le pouvait d&eacute;j&agrave; plus, le tourment du doute la tenait:
+elle avait jur&eacute;, puis ce serait tr&egrave;s mal peut-&ecirc;tre. Le soir, lorsque la
+lessive fut s&egrave;che et qu'Hubertine vint l'aider &agrave; la rentrer, elle ne
+s'&eacute;tait pas d&eacute;cid&eacute;e encore, elle se donna la nuit pour r&eacute;fl&eacute;chir. Les
+bras d&eacute;bordant de ces linges de neige, qui sentaient bon, elle jeta un
+regard d'inqui&eacute;tude au Clos-Marie, d&eacute;j&agrave; noy&eacute; de cr&eacute;puscule, comme &agrave; un
+coin de nature ami refusant d'&ecirc;tre complice. Le lendemain, Ang&eacute;lique
+s'&eacute;veilla pleine de trouble. D'autres nuits se pass&egrave;rent, sans lui
+apporter une r&eacute;solution. Elle ne retrouvait son calme que dans sa
+certitude d'&ecirc;tre aim&eacute;e. Cela &eacute;tait rest&eacute; in&eacute;branlable, elle s'y reposait
+divinement. Aim&eacute;e, elle pouvait attendre, elle supporterait tout. Des
+crises de charit&eacute; l'avaient reprise, elle s'attendrissait aux moindres
+souffrances, les yeux gonfl&eacute;s de larmes toujours pr&egrave;s de jaillir. Le
+p&egrave;re Mascart se faisait donner du tabac, les Chouteau tiraient d'elle
+jusqu'&agrave; des confitures. Mais surtout les Lemballeuse profitaient de
+l'aubaine, on avait vu Tiennette danser dans les f&ecirc;tes, avec une robe de
+la bonne demoiselle. Et voil&agrave;, un jour, comme Ang&eacute;lique apportait &agrave; la
+m&egrave;re Lemballeuse des chemises promises la veille, qu'elle aper&ccedil;ut de
+loin, chez les mendiants, madame de Vaincourt et sa fille Claire,
+accompagn&eacute;es de F&eacute;licien. Celui-ci, sans doute, les avait amen&eacute;es. Elle
+ne se montra pas, elle s'en revint, le c&oelig;ur glac&eacute;.</p>
+
+<p>Deux jours plus tard, elle les vit qui entraient tous les trois chez les
+Chouteau; puis, un matin, le p&egrave;re Mascart lui conta une visite du beau
+jeune homme avec deux dames. Alors, elle abandonna ses pauvres, qui
+n'&eacute;taient plus &agrave; elle, puisque, apr&egrave;s les lui avoir pris, F&eacute;licien les
+donnait &agrave; ces femmes; elle cessa de sortir, de peur de les rencontrer
+encore, de recevoir au c&oelig;ur la blessure dont la souffrance, chaque
+fois, s'enfon&ccedil;ait davantage; et elle sentait que quelque chose mourait
+en elle, sa vie s'en allait goutte &agrave; goutte.</p>
+
+<p>Ce fut un soir, apr&egrave;s une de ces rencontres, seule dans sa chambre,
+&eacute;touff&eacute;e d'angoisse, qu'elle laissa &eacute;chapper ce cri:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne m'aime plus! Elle revoyait Claire de Voincourt, grande,
+belle, avec sa couronne de cheveux noirs; et elle le revoyait, lui, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute;, mince et fier. N'&eacute;taient-ils pas faits l'un pour l'autre, de la
+m&ecirc;me race, si appareill&eacute;s, qu'on les aurait crus mari&eacute;s d&eacute;j&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'aime plus, il ne m'aime plus!...</p>
+
+<p>Cela &eacute;clatait en elle, avec un grand bruit de ruine. Sa foi &eacute;branl&eacute;e,
+tout croulait, sans qu'elle retrouv&acirc;t le calme d'examiner, de discuter
+froidement les faits. Elle croyait la veille, elle ne croyait plus &agrave;
+cette heure: un souffle, sorti elle ne savait d'o&ugrave;, avait suffi; et,
+d'un coup, elle &eacute;tait tomb&eacute;e &agrave; l'extr&ecirc;me mis&egrave;re, qui est de ne se croire
+pas aim&eacute;. Il le lui avait bien dit, autrefois: c'&eacute;tait l'unique douleur,
+l'abominable torture.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, elle avait pu se r&eacute;signer, elle attendait le miracle.</p>
+
+<p>Mais sa force s'en &eacute;tait all&eacute;e avec la foi, elle roulait &agrave; une d&eacute;tresse
+d'enfant. Et la lutte douloureuse commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>D'abord, elle fit appel &agrave; son orgueil: tant mieux, s'il ne l'aimait
+plus! car elle &eacute;tait trop fi&egrave;re pour l'aimer encore. Et elle se mentait
+&agrave; elle-m&ecirc;me, elle affectait d'&ecirc;tre d&eacute;livr&eacute;e, de chantonner
+d'insouciance, pendant qu'elle brodait les armoiries des Hautec&oelig;ur,
+auxquelles elle s'&eacute;tait mise. Mais son c&oelig;ur se gonflait &agrave; l'&eacute;touffer,
+elle avait la honte de s'avouer qu'elle &eacute;tait assez l&acirc;che pour l'aimer
+toujours, l'aimer davantage. Durant une semaine, les armoiries, en
+naissant fil &agrave; fil sous ses doigts, l'emplirent d'un affreux chagrin.
+&Eacute;cartel&eacute;, un et quatre, deux et trois, de J&eacute;rusalem et d'Hautec&oelig;ur; de
+J&eacute;rusalem, qui est d'argent &agrave; la croix potenc&eacute;e d'or, cantonn&eacute;e de
+quatre croisettes de m&ecirc;me; d'Hautec&oelig;ur, qui est d'azur &agrave; la forteresse
+d'or, avec un &eacute;cusson de sable au c&oelig;ur d'argent en ab&icirc;me, le tout
+accompagn&eacute; de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une en pointe.</p>
+
+<p>Les &eacute;maux &eacute;taient faits de cordonnet, les m&eacute;taux de fil d'or et
+d'argent. Quelle mis&egrave;re de sentir trembler sa main, de baisser la t&ecirc;te
+pour cacher ses yeux, que le flamboiement de ces armoiries aveuglait de
+larmes! Elle ne songeait qu'&agrave; lui, elle l'adorait dans l'&eacute;clat de sa
+noblesse l&eacute;gendaire. Et, lorsqu'elle broda la devise: Si Dieu veut, je
+veux, en soie noire sur une banderole d'argent, elle comprit bien
+qu'elle &eacute;tait son esclave, que jamais plus elle ne se reprendrait: ses
+pleurs l'emp&ecirc;chaient de voir, tandis que, machinalement, elle continuait
+&agrave; piquer l'aiguille.</p>
+
+<p>Alors, ce fut pitoyable, Ang&eacute;lique aima en d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, se d&eacute;battit dans
+cet amour sans espoir, qu'elle ne pouvait tuer.</p>
+
+<p>Toujours, elle voulait courir &agrave; F&eacute;licien, le reconqu&eacute;rir en se jetant &agrave;
+son cou; et, toujours, la bataille recommen&ccedil;ait. Parfois, elle croyait
+avoir vaincu, il se faisait un grand silence en elle, il lui semblait se
+voir, comme elle aurait vu une &eacute;trang&egrave;re, toute petite, toute froide,
+agenouill&eacute;e en fille ob&eacute;issante, dans l'humilit&eacute; du renoncement: ce
+n'&eacute;tait plus elle, c'&eacute;tait la fille sage qu'elle devenait, que le milieu
+et l'&eacute;ducation avaient faite. Puis, un flot de sang montait,
+l'&eacute;tourdissait; sa belle sant&eacute;, sa jeunesse ardente galopaient en
+cavales &eacute;chapp&eacute;es; et elle se retrouvait avec son orgueil et sa passion,
+toute &agrave; l'inconnu violent de son origine.</p>
+
+<p>Pourquoi donc aurait-elle ob&eacute;i? Il n'y avait pas de devoir, il n'y avait
+que le libre d&eacute;sir. D&eacute;j&agrave;, elle appr&ecirc;tait sa fuite, calculait l'heure
+favorable pour forcer la grille du jardin de l'&eacute;v&ecirc;que. Mais, d&eacute;j&agrave; aussi,
+l'angoisse revenait, un sourd malaise, le tourment du doute. Si elle
+c&eacute;dait au mal, elle en aurait l'&eacute;ternel remords. Des heures, des heures
+abominables se passaient; au milieu de cette incertitude du parti &agrave;
+prendre, sous ce vent de temp&ecirc;te qui, sans cesse, la rejetait de la
+r&eacute;volte de son amour &agrave; l'horreur de la faute.</p>
+
+<p>Et elle sortait affaiblie de chaque victoire sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Un soir, au moment de quitter la maison pour aller rejoindre F&eacute;licien,
+elle songea brusquement &agrave; son livret d'enfant assist&eacute;e, dans la d&eacute;tresse
+o&ugrave; elle &eacute;tait de ne plus trouver la force de r&eacute;sister &agrave; sa passion. Elle
+le prit au fond du bahut, le feuilleta, se souffleta &agrave; chaque page de la
+bassesse de sa naissance, affam&eacute;e d'un ardent besoin d'humilit&eacute;. P&egrave;re et
+m&egrave;re inconnus, pas de nom, rien qu'une date et un num&eacute;ro, l'abandon de
+la plante sauvage qui pousse au bord du chemin! Et les souvenirs se
+levaient en foule, les prairies grasses de la Ni&egrave;vre, les b&ecirc;tes qu'elle
+y avait gard&eacute;es, la route plate de Soulanges o&ugrave; elle marchait pieds nus,
+maman Nini qui la giflait, quand elle volait des pommes. Des pages
+surtout r&eacute;veillaient sa m&eacute;moire, celles qui constataient, tous les trois
+mois, les visites du sous-inspecteur et du m&eacute;decin, des signatures,
+accompagn&eacute;es parfois d'observations et de renseignements: une maladie
+dont elle avait failli mourir, une r&eacute;clamation de sa nourrice au sujet
+de souliers br&ucirc;l&eacute;s, des mauvaises notes pour son caract&egrave;re indomptable.
+C'&eacute;tait le journal de sa mis&egrave;re. Mais une pi&egrave;ce acheva de la mettre en
+larmes, le proc&egrave;s-verbal constatant la rupture du collier qu'elle avait
+gard&eacute; jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de six ans. Elle se souvenait de l'avoir ex&eacute;cr&eacute;
+d'instinct, ce collier fait d'olives en os, enfil&eacute;es sur une ganse de
+soie, et que fermait une m&eacute;daille d'argent, portant la date de son
+entr&eacute;e et son num&eacute;ro. Elle le devinait un collier d'esclave, elle
+l'aurait rompu de ses petites mains, sans la terreur des cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>Puis, l'&acirc;ge venant, elle s'&eacute;tait plainte qu'il l'&eacute;tranglait. Pendant un
+an encore, on le lui avait laiss&eacute;. Aussi quelle joie, lorsque le
+sous-inspecteur avait coup&eacute; la ganse, en pr&eacute;sence du maire de la
+commune, rempla&ccedil;ant ce signe d'individualit&eacute; par un signalement en
+forme, o&ugrave; &eacute;taient d&eacute;j&agrave; ses yeux couleur de violette, ses fins cheveux
+d'or! Et, pourtant, elle le sentait toujours &agrave; son cou, ce collier de
+b&ecirc;te domestique, qu'on marque pour la reconna&icirc;tre: il lui restait dans
+la chair, elle &eacute;touffait. Ce jour-l&agrave;, &agrave; cette page, l'humilit&eacute; revint,
+affreuse, la fit remonter dans sa chambre, sanglotante, indigne d'&ecirc;tre
+aim&eacute;e. Deux autres fois, le livret la sauva. Ensuite, lui-m&ecirc;me fut sans
+force contre ses r&eacute;voltes.</p>
+
+<p>Maintenant, c'&eacute;tait la nuit que les crises de tentation la
+tourmentaient. Avant de se coucher, pour purifier son sommeil, elle
+s'imposait de relire la L&eacute;gende. Mais, le front entre les mains, malgr&eacute;
+son effort, elle ne comprenait plus: les miracles la stup&eacute;fiaient, elle
+ne percevait qu'une fuite d&eacute;color&eacute;e de fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>Puis, dans son grand lit, apr&egrave;s un an&eacute;antissement de plomb, une angoisse
+brusque l'&eacute;veillait en, sursaut, au milieu des t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Elle se dressait, &eacute;perdue, s'agenouillait parmi les draps rejet&eacute;s, la
+sueur aux tempes, toute secou&eacute;e d'un frisson; et elle joignait les
+mains, et elle b&eacute;gayait: &laquo;Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonn&eacute;e?&raquo;
+Car sa d&eacute;tresse &eacute;tait de se sentir seule, &agrave; ces moments, dans l'ombre.
+Elle avait r&ecirc;v&eacute; de F&eacute;licien, elle tremblait de s'habiller, d'aller le
+rejoindre, sans que personne f&ucirc;t l&agrave; pour l'en emp&ecirc;cher. C'&eacute;tait la gr&acirc;ce
+qui se retirait d'elle, Dieu cessait d'&ecirc;tre &agrave; son entour, le milieu
+l'abandonnait. D&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment, elle appelait l'inconnu, elle pr&ecirc;tait
+l'oreille &agrave; l'invisible.</p>
+
+<p>Et l'air &eacute;tait vide, plus de voix chuchotantes, plus de fr&ocirc;lements
+myst&eacute;rieux. Tout semblait mort: le Clos-Marie, avec la Chevrotte, les
+saules, les herbes, les ormes de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, et la cath&eacute;drale elle-m&ecirc;me.
+Rien ne restait des r&ecirc;ves qu'elle avait mis l&agrave;, le vol blanc des
+vierges, en s'&eacute;vanouissant, ne laissait des choses que le s&eacute;pulcre. Elle
+en agonisait d'impuissance, d&eacute;sarm&eacute;e, en chr&eacute;tienne de la primitive
+&Eacute;glise que le p&eacute;ch&eacute; h&eacute;r&eacute;ditaire terrasse, d&egrave;s que cesse le secours du
+surnaturel. Dans le morne silence de ce coin protecteur, elle l'&eacute;coutait
+rena&icirc;tre et hurler, cette h&eacute;r&eacute;dit&eacute; du mal, triomphante de l'&eacute;ducation
+re&ccedil;ue. Si, deux minutes encore, aucune aide ne lui arrivait des forces
+ignor&eacute;es, si les choses ne se r&eacute;veillaient et ne la soutenaient, elle
+succomberait certainement, elle irait &agrave; sa perte. &laquo;Mon Dieu, mon Dieu,
+pourquoi m'avez-vous abandonn&eacute;e?&raquo; Et, &agrave; genoux au milieu de son grand
+lit, toute petite, d&eacute;licate, elle se sentait mourir.</p>
+
+<p>Puis, chaque fois, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, &agrave; la minute de son extr&ecirc;me d&eacute;tresse,
+une fra&icirc;cheur la soulageait. C'&eacute;tait la gr&acirc;ce qui avait piti&eacute;, qui
+entrait en elle lui rendre son illusion. Elle sautait pieds nus sur le
+carreau de la chambre, elle courait &agrave; la fen&ecirc;tre, dans un grand &eacute;lan;
+et l&agrave;, elle entendait de nouveau les voix, des ailes invisibles
+effleuraient ses cheveux, le peuple de la L&eacute;gende sortait des arbres et
+des pierres, l'entourait en foule.</p>
+
+<p>Sa puret&eacute;, sa bont&eacute;, tout ce qu'il y avait d'elle dans les choses, lui
+revenait et la sauvait. D&egrave;s lors, elle n'avait plus peur, elle se savait
+gard&eacute;e: Agn&egrave;s &eacute;tait de retour, en compagnie des vierges, errantes et
+douces dans l'air frissonnant. C'&eacute;tait un encouragement lointain, un
+long murmure de victoire qui lui parvenait, m&ecirc;l&eacute; au vent de la nuit.
+Pendant une heure, elle respirait cette douceur calmante, mortellement
+triste, affermie en sa volont&eacute; d'en mourir, plut&ocirc;t que de manquer &agrave; son
+serment. Enfin, bris&eacute;e, elle se recouchait, elle se rendormait avec la
+crainte de la crise du lendemain, tourment&eacute;e toujours de cette id&eacute;e
+qu'elle finirait par succomber, si elle s'affaiblissait ainsi, &agrave; chaque
+fois.</p>
+
+<p>Une langueur, en effet, &eacute;puisait Ang&eacute;lique, depuis qu'elle ne se croyait
+plus aim&eacute;e de F&eacute;licien. Elle avait la blessure au flanc, elle en mourait
+un peu &agrave; chaque heure, discr&egrave;te, sans une plainte. D'abord, cela s'&eacute;tait
+traduit par des lassitudes: un essoufflement la prenait, elle devait
+l&acirc;cher son fil, restait une minute les yeux p&acirc;lis, perdus dans le vide.
+Puis, elle avait cess&eacute; de manger, &agrave; peine quelques gorg&eacute;es de lait; et
+elle cachait son pain, le jetait aux poules des voisines, pour ne pas
+inqui&eacute;ter ses parents. Un m&eacute;decin appel&eacute;, n'ayant rien d&eacute;couvert,
+accusait la vie trop clo&icirc;tr&eacute;e, se contentait de recommander l'exercice.
+C'&eacute;tait un &eacute;vanouissement de tout son &ecirc;tre, une disparition lente. Son
+corps flottait comme au balancement de deux grandes ailes, de la lumi&egrave;re
+semblait sortir de sa face amincie o&ugrave; l'&acirc;me br&ucirc;lait. Et elle en &eacute;tait
+venue &agrave; ne plus descendre de sa chambre qu'en s'appuyant des deux mains
+aux murs de l'escalier, chancelante. Mais elle s'ent&ecirc;tait, faisait la
+brave, d&egrave;s qu'elle se sentait regard&eacute;e, voulait quand m&ecirc;me terminer le
+panneau de dure broderie, pour le si&egrave;ge de Monseigneur. Ses petites
+mains longues n'avaient plus la force, et quand elle cassait une
+aiguille, elle ne pouvait l'arracher avec les pinces.</p>
+
+<p>Or, un matin qu'Hubert et Hubertine, forc&eacute;s de sortir, l'avaient laiss&eacute;e
+seule, au travail, le brodeur, en rentrant le premier, la trouva sur le
+carreau, gliss&eacute;e de sa chaise, &eacute;vanouie, abattue devant le m&eacute;tier. Elle
+succombait &agrave; la t&acirc;che, un des grands anges d'or restait inachev&eacute;.
+Boulevers&eacute;, Hubert la prit dans ses bras, s'effor&ccedil;a de la remettre
+debout. Mais elle retombait, elle ne s'&eacute;veillait pas de ce n&eacute;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&eacute;rie, ma ch&eacute;rie.... R&eacute;ponds-moi, de gr&acirc;ce....</p>
+
+<p>Enfin, elle ouvrit les yeux, elle le regarda avec d&eacute;solation.</p>
+
+<p>Pourquoi la voulait-il vivante? Elle &eacute;tait si heureuse, morte!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, ma ch&eacute;rie? Tu nous as donc tromp&eacute;s, tu l'aimes donc
+toujours? Elle ne r&eacute;pondait pas, elle le regardait de son air d'immense
+tristesse. Alors, d'une &eacute;treinte d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, il la souleva, il la monta
+dans sa chambre; et, quand il l'eut pos&eacute;e sur le lit, si blanche, si
+faible, il pleura de la cruelle besogne qu'il avait faite sans le
+vouloir, en &eacute;cartant d'elle celui qu'elle aimait.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'aurais donn&eacute;, moi! Pourquoi ne m'as-tu rien dit?</p>
+
+<p>Mais elle ne parla pas, ses paupi&egrave;res se referm&egrave;rent, et elle parut se
+rendormir. Il &eacute;tait rest&eacute; debout, les yeux sur son mince visage de lis,
+le c&oelig;ur saignant de piti&eacute;. Puis, comme elle respir&acirc;t avec douceur, il
+descendit, en entendant sa femme rentrer.</p>
+
+<p>En bas, dans l'atelier, l'explication eut lieu. Hubertine venait d'&ocirc;ter
+son chapeau, et tout de suite il lui dit qu'il avait ramass&eacute; l'enfant
+l&agrave;, qu'elle sommeillait sur son lit, frapp&eacute;e &agrave; mort.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes tromp&eacute;s. Elle songe toujours &agrave; ce gar&ccedil;on, et elle en
+meurt.... Ah! si tu savais le coup que j'ai re&ccedil;u, le remords qui me
+d&eacute;chire, depuis que j'ai compris et que je l'ai port&eacute;e l&agrave;-haut, si
+pitoyable! C'est notre faute, nous les avons s&eacute;par&eacute;s par des
+mensonges.... Quoi? tu la laisserais souffrir, tu ne dirais rien pour la
+sauver!</p>
+
+<p>Hubertine, comme Ang&eacute;lique, se faisait, le regardait de son grand air
+raisonnable, toute p&acirc;le de chagrin. Et lui, le passionn&eacute; que cette
+passion souffrante jetait hors de son habituelle soumission, ne se
+calmait pas, agitait ses mains fi&eacute;vreuses.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je parlerai, moi, je lui dirai que F&eacute;licien l'aime, que c'est
+nous autres qui avons eu la cruaut&eacute; de l'emp&ecirc;cher de revenir, en le
+trompant lui aussi.... Chacune de ses larmes, maintenant, va me br&ucirc;ler le
+c&oelig;ur. Ce serait un meurtre dont je me sentirais complice.... Je veux
+qu'elle soit heureuse, oui! heureuse, quand m&ecirc;me, par tous les moyens....</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait approch&eacute; de sa femme, il osait crier sa tendresse r&eacute;volt&eacute;e,
+s'irritant davantage du silence triste qu'elle gardait.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'ils s'aiment, ils sont les ma&icirc;tres.... Il n'y a rien au-del&agrave;,
+quand on aime et qu'on est aim&eacute;... Oui! par tous les moyens, le bonheur
+est l&eacute;gitime.</p>
+
+<p>Enfin, Hubertine parla, de sa voix lente, debout, immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il nous la prenne, n'est-ce pas? qu'il l'&eacute;pouse, malgr&eacute; nous,
+malgr&eacute; son p&egrave;re.... C'est ce que tu leur conseilles, tu crois qu'ils
+seront heureux ensuite, que l'amour suffira....</p>
+
+<p>Et, sans transition, de la m&ecirc;me voix navr&eacute;e, elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;En revenant, j'ai pass&eacute; devant le cimeti&egrave;re, un espoir m'y a fait
+entrer encore.... Je me suis agenouill&eacute;e une fois de plus, &agrave; cette place
+us&eacute;e par nos genoux, et j'y ai pri&eacute; longtemps.</p>
+
+<p>Hubert avait p&acirc;li, un grand froid emportait sa fi&egrave;vre. Certes, il la
+connaissait, la tombe de la m&egrave;re obstin&eacute;e, o&ugrave; ils &eacute;taient all&eacute;s si
+souvent pleurer et se soumettre, en s'accusant de leur d&eacute;sob&eacute;issance,
+pour que la morte leur fit gr&acirc;ce, du fond de la terre.</p>
+
+<p>Et ils restaient l&agrave; des heures, certains de sentir en eux fleurir cette
+gr&acirc;ce, si jamais elle leur &eacute;tait accord&eacute;e. Ce qu'ils demandaient, ce
+qu'ils attendaient, c'&eacute;tait un enfant encore, l'enfant du pardon,
+l'unique signe auquel ils se sauraient pardonn&eacute;s enfin.</p>
+
+<p>Mais rien n'&eacute;tait venu, la m&egrave;re froide et sourde les laissait sous
+l'inexorable punition, la mort de leur premier enfant, qu'elle avait
+pris et emport&eacute;, qu'elle refusait de leur rendre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pri&eacute; longtemps, r&eacute;p&eacute;ta Hubertine, j'&eacute;coutais si rien ne
+tressaillait....</p>
+
+<p>Anxieux, Hubert l'interrogeait du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Et rien, non! rien n'est mont&eacute; de la terre, rien n'a tressailli en
+moi. Ah! c'est fini, il est trop tard, nous avons voulu notre malheur.</p>
+
+<p>Alors, il trembla, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'accuses?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu es le coupable, j'ai commis la faute aussi en te suivant....
+Nous avons d&eacute;sob&eacute;i, toute notre vie en a &eacute;t&eacute; g&acirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'es pas heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas heureuse.... Une femme qui n'a point d'enfant n'est
+pas heureuse. Aimer n'est rien, il faut que l'amour soit b&eacute;ni. Il &eacute;tait
+tomb&eacute; sur une chaise, &eacute;puis&eacute;, les yeux gros de larmes. Jamais elle ne
+lui avait reproch&eacute; ainsi la plaie vive de leur existence; et elle, qui
+revenait si vite et le consolait, lorsqu'elle l'avait bless&eacute; d'une
+allusion involontaire, cette fois le regardait souffrir, toujours
+debout, sans un geste, sans un pas vers lui. Il pleura, il cria au
+milieu de ses pleurs:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la ch&egrave;re enfant, l&agrave;-haut, c'est elle que tu condamnes....</p>
+
+<p>Tu ne veux pas qu'il l'&eacute;pouse, comme je t'ai &eacute;pous&eacute;e, et qu'elle souffre
+ce que tu as souffert.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit d'un signe de t&ecirc;te, simplement, dans toute la force et la
+simplicit&eacute; de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu le disais toi-m&ecirc;me, la pauvre ch&egrave;re fillette en mourra....
+Veux-tu donc sa mort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sa mort, plut&ocirc;t qu'une vie mauvaise.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait redress&eacute;, fr&eacute;missant, et il se r&eacute;fugia entre ses bras, et
+tous deux sanglot&egrave;rent. Longtemps, ils s'&eacute;treignirent. Lui, se
+soumettait; elle, maintenant, devait s'appuyer &agrave; son &eacute;paule, pour
+retrouver assez de courage. Ils en sortirent d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s et r&eacute;solus,
+enferm&eacute;s dans un grand et poignant silence, au bout duquel, si Dieu le
+voulait, &eacute;tait la mort consentie de l'enfant.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de ce jour, Ang&eacute;lique dut rester dans sa chambre:</p>
+
+<p>Sa faiblesse devenait telle, qu'elle ne pouvait descendre &agrave; l'atelier:
+tout de suite, sa t&ecirc;te tournait, ses jambes se d&eacute;robaient.</p>
+
+<p>D'abord, elle marcha, voyagea jusqu'au balcon, en s'aidant des meubles.
+Puis, il lui fallut se contenter d'aller de son lit &agrave; son fauteuil. La
+course &eacute;tait longue, elle ne la risquait que le matin et le soir,
+&eacute;puis&eacute;e. Pourtant, elle travaillait toujours, abandonnant la broderie en
+bas-relief, trop rude, brodant des fleurs en soies nuanc&eacute;es; et elle les
+brodait d'apr&egrave;s nature, un bouquet de fleurs sans parfum, qui la
+laissaient calme, des hortensias et des roses tr&eacute;mi&egrave;res. Le bouquet
+fleurissait dans un vase, souvent elle se reposait longuement &agrave; le
+regarder, car la soie, si l&eacute;g&egrave;re, pesait lourd &agrave; ses doigts. En deux
+journ&eacute;es, elle n'avait fait qu'une rose, toute fra&icirc;che, &eacute;clatante sur le
+satin; mais c'&eacute;tait sa vie, elle tiendrait l'aiguille jusqu'au dernier
+souffle. Fondue de souffrance, amincie encore, elle n'&eacute;tait plus qu'une
+flamme pure et tr&egrave;s belle.</p>
+
+<p>&Agrave; quoi bon lutter davantage, puisque F&eacute;licien ne l'aimait pas?
+Maintenant, elle mourait de cette conviction: il ne l'aimait pas,
+peut-&ecirc;tre ne l'avait-il jamais aim&eacute;e. Tant qu'elle avait eu des forces
+elle s'&eacute;tait battue contre son c&oelig;ur, sa sant&eacute;, sa jeunesse, qui la
+poussaient &agrave; courir le rejoindre. Depuis qu'elle se trouvait clou&eacute;e l&agrave;,
+elle devait se r&eacute;signer, c'&eacute;tait fini.</p>
+
+<p>Un matin, comme Hubert l'installait dans son fauteuil, en posant sur un
+coussin ses petits pieds inertes, elle dit avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis bien s&ucirc;re d'&ecirc;tre sage, &agrave; pr&eacute;sent, et de ne pas me sauver.
+Hubert se h&acirc;ta de descendre, suffoqu&eacute;, craignant d'&eacute;clater en larmes.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a><a href="#table">XII</a></h2>
+
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;, Ang&eacute;lique ne put dormir. Une insomnie la tenait les
+paupi&egrave;res ardentes, dans l'extr&ecirc;me faiblesse o&ugrave; elle &eacute;tait; et, comme
+les Hubert s'&eacute;taient couch&eacute;s et que minuit allait sonner bient&ocirc;t, elle
+pr&eacute;f&eacute;ra se relever, malgr&eacute; l'effort immense, prise de la peur de mourir,
+si elle restait au lit davantage.</p>
+
+<p>Elle &eacute;touffait, elle passa un peignoir, se tra&icirc;na jusqu'&agrave; la fen&ecirc;tre,
+qu'elle ouvrit toute grande.</p>
+
+<p>&mdash;L'hiver &eacute;tait pluvieux, d'une douceur humide. Puis, elle s'abandonna
+dans son fauteuil, apr&egrave;s avoir, devant elle, sur la petite table, relev&eacute;
+la m&egrave;che de la lampe, qu'on laissait allum&eacute;e la nuit enti&egrave;re. L&agrave;, pr&egrave;s
+du volume de La L&eacute;gende dor&eacute;e, &eacute;tait le bouquet de roses tr&eacute;mi&egrave;res et
+d'hortensias, qu'elle copiait. Et, pour se rendre &agrave; la vie, elle eut une
+fantaisie de travail, attira son m&eacute;tier, fit quelques points, de ses
+mains &eacute;gar&eacute;es. La soie rouge d'une rose saignait entre ses doigts
+blancs, il semblait que ce f&ucirc;t le sang de ses veines qui achevait de
+couler, goutte &agrave; goutte.</p>
+
+<p>Mais elle, qui, depuis deux heures, se retournait en vain dans ses draps
+br&ucirc;lants, c&eacute;da presque tout de suite au sommeil, d&egrave;s qu'elle fut assise.
+Sa t&ecirc;te se renversa, soutenue par le dossier, s'inclina un peu sur
+l'&eacute;paule droite; et, la soie &eacute;tant demeur&eacute;e entre ses mains immobiles,
+on aurait dit qu'elle travaillait encore. Tr&egrave;s blanche, tr&egrave;s calme, elle
+dormait sous la lampe, dans la chambre d'une paix et d'une blancheur de
+tombe. La lumi&egrave;re p&acirc;lissait le grand lit royal, drap&eacute; de sa perse rose
+d&eacute;teinte. Seuls, le coffre, l'armoire, les si&egrave;ges de vieux ch&ecirc;ne
+tranchaient, tachaient les murs de deuil. Des minutes s'&eacute;coul&egrave;rent, elle
+dormait tr&egrave;s calme et tr&egrave;s blanche.</p>
+
+<p>Enfin, il y eut un bruit. Et, sur le balcon, F&eacute;licien parut, tremblant,
+amaigri comme elle. Sa face &eacute;tait boulevers&eacute;e, il s'&eacute;lan&ccedil;ait dans la
+chambre, lorsqu'il l'aper&ccedil;ut, affaiss&eacute;e ainsi au fond du fauteuil,
+pitoyable et si belle. Une douleur infinie lui serra le c&oelig;ur, il
+s'agenouilla, s'ab&icirc;ma dans une contemplation navr&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait donc plus, le mal l'avait donc d&eacute;truite, qu'elle lui
+semblait ne plus peser, s'&ecirc;tre allong&eacute;e l&agrave;, ainsi qu'une plume que le
+vent allait reprendre? Dans son clair sommeil, sa souffrance se voyait,
+et sa r&eacute;signation. Il ne la reconnaissait qu'&agrave; sa gr&acirc;ce de lis,
+l'&eacute;lancement de son col d&eacute;licat sur ses &eacute;paules tombantes, sa face
+longue et transfigur&eacute;e de vierge volant au ciel. Les cheveux n'&eacute;taient
+plus que de la lumi&egrave;re, l'&acirc;me de neige &eacute;clatait sous la soie
+transparente de la peau. Elle avait la beaut&eacute; des saintes d&eacute;livr&eacute;es de
+leur corps, il en &eacute;tait &eacute;bloui et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, dans un saisissement qui
+l'immobilisait, les mains jointes.</p>
+
+<p>Elle ne se r&eacute;veillait pas, il la regardait toujours.</p>
+
+<p>Un petit souffle des l&egrave;vres de F&eacute;licien dut passer sur le visage
+d'Ang&eacute;lique. Tout d'un coup, elle ouvrit des yeux tr&egrave;s grands.</p>
+
+<p>Elle ne bougeait pas, elle le regardait &agrave; son tour, avec un sourire,
+comme dans un r&ecirc;ve. C'&eacute;tait lui, elle le reconnaissait, bien qu'il f&ucirc;t
+chang&eacute;. Mais elle croyait sommeiller encore, car il lui arrivait de le
+voir ainsi en dormant, ce qui, au r&eacute;veil, aggravait sa peine.</p>
+
+<p>Il avait tendu les mains, il parla.</p>
+
+<p>&mdash;Ch&egrave;re &acirc;me, je vous aime.... On m'a dit ce que vous souffriez, et je
+suis accouru.... Me voici, je vous aime.</p>
+
+<p>Elle fr&eacute;missait, elle passait les doigts sur ses paupi&egrave;res, d'un geste
+machinal.</p>
+
+<p>&mdash;Ne doutez plus.... Je suis &agrave; vos pieds, et je vous aime, je vous aime
+toujours.</p>
+
+<p>Alors, elle eut un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous.... Je ne vous attendais plus, et c'est vous....</p>
+
+<p>De ses mains t&acirc;tonnantes, elle lui avait pris les tiennes, elle
+s'assurait qu'il n'&eacute;tait pas une vision errante du sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez toujours, et je vous aime, ah! plus que je ne croyais
+pouvoir aimer!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un &eacute;tourdissement de bonheur, une premi&egrave;re minute d'all&eacute;gresse
+absolue, o&ugrave; ils oubliaient tout, pour n'&ecirc;tre qu'&agrave; cette certitude de
+s'aimer encore, et de se le dire. Les souffrances de la veille, les
+obstacles du lendemain, avaient disparu; ils ne savaient comment ils
+&eacute;taient l&agrave;; mais ils y &eacute;taient, ils m&ecirc;laient leurs douces larmes, ils se
+serraient d'une &eacute;treinte chaste, lui &eacute;perdu de piti&eacute;, elle si &eacute;maci&eacute;e
+par le chagrin, qu'il n'avait d'elle, entre les bras, qu'un souffle.
+Dans l'enchantement de sa surprise, elle restait comme paralys&eacute;e,
+chancelante et bienheureuse au fond du fauteuil, ne retrouvant pas ses
+membres, ne se soulevant &agrave; demi que pour retomber, sous l'ivresse de sa
+joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher seigneur, mon d&eacute;sir unique est accompli: je vous aurai revu,
+avant de mourir. Il releva la t&ecirc;te, il eut un geste d'angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir!... Mais je ne veux pas! Je suis l&agrave;, je vous aime.</p>
+
+<p>Elle souriait divinement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je puis mourir, puisque vous m'aimez. Cela ne m'effraie plus, je
+m'endormirai ainsi, sur votre &eacute;paule.... Dites-moi encore que vous
+m'aimez.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime, comme je vous aimais hier, comme je vous aimerai
+demain.... N'en doutez jamais, cela est pour l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour l'&eacute;ternit&eacute;, nous nous aimons.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique, extasi&eacute;e, regardait devant elle, dans la blancheur de la
+chambre. Mais, peu &agrave; peu, un r&eacute;veil la rendit grave. Elle r&eacute;fl&eacute;chissait
+enfin, au milieu de cette grande f&eacute;licit&eacute; qui l'avait &eacute;tourdie. Et les
+faits l'&eacute;tonnaient.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'aimez, pourquoi n'&ecirc;tes-vous pas venu?</p>
+
+<p>&mdash;Vos parents m'ont dit que vous n'aviez plus d'amour pour moi. J'ai
+manqu&eacute; aussi d'en mourir.... Et c'est lorsque je vous ai sue malade, que
+je me suis d&eacute;cid&eacute;, quitte &agrave; &ecirc;tre chass&eacute; de cette maison, dont on me
+fermait la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re me disait &eacute;galement que vous ne m'aimiez plus, et j'ai cru ma
+m&egrave;re.... Je vous avais rencontr&eacute; avec cette demoiselle, je pensais que
+vous ob&eacute;issiez &agrave; Monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'attendais. Mais j'ai &eacute;t&eacute; l&acirc;che, j'ai trembl&eacute; devant lui.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Ang&eacute;lique s'&eacute;tait redress&eacute;e. Sa face devenait dure,
+le front coup&eacute; d'un pli de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, on nous a tromp&eacute;s l'un et l'autre, on nous a menti pour nous
+s&eacute;parer.... Nous nous aimions, et on nous a tortur&eacute;s, on a failli nous
+tuer tous les deux.... Eh bien! c'est abominable, cela nous d&eacute;lie de nos
+serments. Nous sommes libres.</p>
+
+<p>Un furieux m&eacute;pris l'avait mise debout. Elle ne sentait plus son mal, ses
+forces revenaient, dans ce r&eacute;veil de sa passion et de son orgueil. Avoir
+cru son r&ecirc;ve mort, et tout d'un coup le retrouver vivant et rayonnant!
+se dire qu'ils n'avaient pas d&eacute;m&eacute;rit&eacute; de leur amour, que les coupables
+&eacute;taient les autres! Ce grandissement d'elle-m&ecirc;me, ce triomphe enfin
+certain, l'exaltaient, la jetaient &agrave; une r&eacute;volte Supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, partons! dit-elle simplement.</p>
+
+<p>Et elle marchait par la chambre, vaillante, dans toute son &eacute;nergie et sa
+volont&eacute;. D&eacute;j&agrave;, elle choisissait un manteau pour s'en couvrir les
+&eacute;paules. Une dentelle, sur sa t&ecirc;te, suffirait.</p>
+
+<p>F&eacute;licien avait eu un cri de bonheur, car elle devan&ccedil;ait son d&eacute;sir, il ne
+songeait qu'&agrave; cette fuite, sans trouver l'audace de la lui proposer. Oh!
+partir ensemble, dispara&icirc;tre, couper court &agrave; tous les ennuis, &agrave; tous les
+obstacles! Et cela &agrave; l'instant, en s'&eacute;vitant m&ecirc;me le combat de la
+r&eacute;flexion!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout de suite, partons, ma ch&egrave;re &acirc;me. Je venais vous prendre, je
+sais o&ugrave; nous aurons une voiture. Avant le jour, nous serons loin, si
+loin, que jamais personne ne pourra nous rejoindre. Elle ouvrait des
+tiroirs, les refermait violemment, sans rien y prendre, dans une
+exaltation croissante. Comment! elle se torturait depuis des semaines,
+elle avait travaill&eacute; &agrave; le chasser de sa m&eacute;moire, m&ecirc;me elle croyait y
+avoir r&eacute;ussi! et il n'y avait rien de fait, et cet affreux travail &eacute;tait
+&agrave; refaire! Non, jamais elle n'aurait cette force. Puisqu'ils s'aimaient,
+c'&eacute;tait bien simple: ils s'&eacute;pousaient, aucune puissance ne les
+d&eacute;tacherait l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, que dois-je emporter?... Ah! j'&eacute;tais sotte, avec mes scrupules
+d'enfant. Quand je songe qu'ils sont descendus jusqu'&agrave; mentir! Oui, je
+serais morte, qu'ils ne vous auraient pas appel&eacute;... Faut-il prendre du
+linge, des v&ecirc;tements, dites?</p>
+
+<p>Voici une robe plus chaude.... Et ils m'avaient mis un tas d'id&eacute;es, un
+tas de peurs dans la t&ecirc;te. Il y a le bien, il y a le mal, ce qu'on peut
+faire, ce qu'on ne peut pas faire, des choses compliqu&eacute;es, &agrave; vous rendre
+imb&eacute;cile. Ils mentent toujours, ce n'est pas vrai:
+il n'y a que le bonheur de vivre, d'aimer celui qui vous aime....</p>
+
+<p>Vous &ecirc;tes la fortune, la beaut&eacute;, la jeunesse, mon cher seigneur, et je
+me donne &agrave; vous, &agrave; jamais, enti&egrave;rement, et mon unique plaisir est en
+vous, et faites de moi ce qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>Elle triomphait, dans une flamb&eacute;e de tous les feux h&eacute;r&eacute;ditaires que l'on
+croyait morts. Des musiques l'enivraient; elle voyait leur royal d&eacute;part,
+ce fils de princes l'enlevant, la faisant reine d'un royaume lointain;
+et elle le suivait, pendue &agrave; son cou, couch&eacute;e sur sa poitrine, dans un
+tel frisson de passion ignorante, que tout son corps en d&eacute;faillait de
+joie. N'&ecirc;tre plus que tous les deux, s'abandonner au galop des chevaux,
+fuir et dispara&icirc;tre dans une &eacute;treinte!...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'emporte rien, n'est-ce pas?... &Agrave; quoi bon?</p>
+
+<p>Il br&ucirc;lait de sa fi&egrave;vre, d&eacute;j&agrave; devant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien.... Partons vite.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, partons, c'est cela.</p>
+
+<p>Et elle l'avait rejoint. Mais elle se retourna, elle voulut donner un
+dernier regard &agrave; la chambre. La lampe br&ucirc;lait avec la m&ecirc;me douceur p&acirc;le,
+le bouquet d'hortensias et de roses tr&eacute;mi&egrave;res fleurissait toujours, une
+rose inachev&eacute;e, vivante pourtant, au milieu du m&eacute;tier, semblait
+l'atteindre. Surtout, jamais la chambre ne lui avait paru si blanche,
+les murs blancs, le lit blanc, l'air blanc, comme empli d'une haleine
+blanche.</p>
+
+<p>Quelque chose en elle vacilla, et il lui fallut s'appuyer au dossier
+d'une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? demanda F&eacute;licien inquiet.</p>
+
+<p>Elle ne r&eacute;pondait pas, elle respirait difficilement. Reprise d'un
+frisson, les jambes d&eacute;j&agrave; bris&eacute;es, elle dut s'asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inqui&eacute;tez pas, ce n'est rien.... Une minute de repos seulement,
+et nous partons.</p>
+
+<p>Ils se turent. Elle regardait dans la chambre, comme si elle y e&ucirc;t
+oubli&eacute; un objet pr&eacute;cieux, qu'elle n'aurait pu dire. C'&eacute;tait un regret,
+d'abord l&eacute;ger, puis qui grandissait et lui &eacute;touffait peu &agrave; peu la
+poitrine. Elle ne se rappelait plus. &Eacute;tait-ce tout ce blanc qui la
+retenait ainsi? Toujours elle avait aim&eacute; le blanc, jusqu'&agrave; voler les
+bouts de soie blanche pour s'en donner le plaisir en cachette.</p>
+
+<p>&mdash;Une minute, une minute encore, et nous partons, mon cher seigneur.</p>
+
+<p>Mais elle ne faisait m&ecirc;me plus un effort pour se lever.</p>
+
+<p>Anxieux, il s'&eacute;tait remis &agrave; genoux devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous souffrez, ne puis-je rien pour votre soulagement? Si
+vous avez froid, je prendrai vos petits pieds dans mes mains, et je les
+r&eacute;chaufferai, jusqu'&agrave; ce qu'ils soient assez vaillants pour courir. Elle
+hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je n'ai pas froid, je pourrai marcher.... Attendez une
+minute, une seule minute.</p>
+
+<p>Il voyait bien que d'invisibles cha&icirc;nes la liaient aux membres, la
+rattachaient l&agrave;, si fortement, que, dans un instant peut-&ecirc;tre, il lui
+serait impossible de l'en arracher. Et, s'il ne l'emmenait pas tout de
+suite, il songeait &agrave; la lutte in&eacute;vitable avec son p&egrave;re, le lendemain, &agrave;
+ce d&eacute;chirement, devant lequel il reculait depuis des semaines. Alors, il
+se fit pressant, d'une supplication ardente.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, les routes sont noires &agrave; cette heure, la voiture nous emportera
+dans les t&eacute;n&egrave;bres; et nous irons toujours, toujours, berc&eacute;s, endormis
+aux bras l'un de l'autre, comme enfouis sous un duvet; sans craindre les
+fra&icirc;cheurs de la nuit; et, quand le jour se l&egrave;vera, nous continuerons
+dans le soleil, encore, encore plus loin, jusqu'&agrave; ce que nous soyons
+arriv&eacute;s au pays o&ugrave; l'on est heureux.... Personne ne nous conna&icirc;tra, nous
+vivrons, cach&eacute;s au fond de quelque grand jardin, n'ayant d'autre soin
+que de nous aimer davantage, &agrave; chaque journ&eacute;e nouvelle. Il y aura l&agrave; des
+fleurs grandes comme des arbres, des fruits plus doux que le miel. Et
+nous vivrons de rien, au milieu de cet &eacute;ternel printemps, nous vivrons
+de nos baisers, ma ch&egrave;re &acirc;me.</p>
+
+<p>Elle frissonna sous ce br&ucirc;lant amour, dont il lui chauffait la face.
+Tout son &ecirc;tre d&eacute;faillait, &agrave; l'effleurement des joies promises.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dans un moment, tout &agrave; l'heure!...</p>
+
+<p>&mdash;Puis, si les voyages nous fatiguent, nous reviendrons ici, nous
+rel&egrave;verons les murs du ch&acirc;teau d'Hautec&oelig;ur, et nous y ach&egrave;verons nos
+jours. C'est mon r&ecirc;ve.... Toute notre fortune, s'il le faut, y sera
+jet&eacute;e, &agrave; main ouverte. De nouveau, le donjon commandera aux deux
+vall&eacute;es. Nous habiterons le logis d'honneur, entre la tour de David et
+la tour de Charlemagne.</p>
+
+<p>Le colosse en entier sera r&eacute;tabli, comme aux jours de sa puissance, les
+courtines, les b&acirc;timents, la chapelle, dans le luxe barbare
+d'autrefois.... Et je veux que nous y menions l'existence des temps
+anciens, vous princesse, et moi prince, au milieu d'une suite d'hommes
+d'armes et de pages. Nos murailles de quinze pieds d'&eacute;paisseur nous
+isoleront, nous serons dans la l&eacute;gende....</p>
+
+<p>Le soleil baisse derri&egrave;re les coteaux, nous revenons d'une chasse, sur
+de grands chevaux blancs, parmi le respect des villages agenouill&eacute;s. Le
+cor sonne, le pont-levis s'abaisse. Des rois, le soir, sont &agrave; notre
+table. La nuit, notre couche est sur une estrade, surmont&eacute;e d'un dais,
+comme un tr&ocirc;ne. Des musiques jouent, lointaines, tr&egrave;s douces, tandis que
+nous nous endormons aux bras l'un de l'autre, dans la pourpre et l'or.
+Fr&eacute;missante, elle souriait maintenant d'un orgueilleux plaisir,
+combattue d'une souffrance, qui revenait, l'envahissait, effa&ccedil;ant le
+sourire de sa bouche douloureuse. Et, comme de son geste machinal elle
+&eacute;cartait les visions tentatrices, il redoubla de flamme, t&acirc;cha de la
+saisir, de la faire sienne, entre ses bras &eacute;perdus.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! venez, oh! soyez &agrave; moi.... Fuyons, oublions tout dans notre
+bonheur.</p>
+
+<p>Elle se d&eacute;gagea brusquement, d'une r&eacute;volte instinctive; et, debout, ces
+mots jaillirent de ses l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne peux pas, je ne peux plus! Pourtant, elle se
+lamentait, encore ravag&eacute;e par la lutte, h&eacute;sitante, b&eacute;gayante.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, soyez bon, ne me pressez pas, attendez....</p>
+
+<p>Je voudrais tant vous ob&eacute;ir pour vous prouver que je vous aime, m'en
+aller &agrave; votre bras dans les beaux pays lointains, habiter royalement
+ensemble le ch&acirc;teau de vos r&ecirc;ves. Cela me semblait si facile, j'avais si
+souvent refait le plan de notre fuite....</p>
+
+<p>Et, que vous dirai-je? maintenant, cela me para&icirc;t impossible.</p>
+
+<p>C'est comme si, tout d'un coup, la porte se soit mur&eacute;e et que je ne
+puisse sortir.</p>
+
+<p>Il voulut l'&eacute;tourdir de nouveau, elle le fit taire d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne parlez plus.... Est-ce singulier! &agrave; mesure que vous me dites
+des choses si douces, si tendres, qui devraient me convaincre la peur me
+prend, un froid me glace...Mon Dieu! qu'ai-je donc? Ce sont vos paroles
+qui m'&eacute;cartent de vous. Si vous continuez, je vais ne plus pouvoir vous
+entendre, il faudra que vous partiez.... Attendez, attendez un peu.</p>
+
+<p>Et elle marchait lentement par la chambre, cherchant &agrave; se reprendre,
+tandis que lui, immobile, se d&eacute;sesp&eacute;rait.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais cru ne plus vous aimer, mais ce n'&eacute;tait que du d&eacute;pit
+assur&eacute;ment, puisque l&agrave;, tout &agrave; l'heure, lorsque je vous ai retrouv&eacute; &agrave;
+mes pieds, mon c&oelig;ur a bondi, mon premier &eacute;lan a &eacute;t&eacute; de vous suivre, en
+esclave.... Alors, si je vous aime, pourquoi m'&eacute;pouvantez-vous? et qui
+m'emp&ecirc;che de quitter cette chambre, comme si des mains invisibles me
+tenaient par tout le corps, par chacun des cheveux de ma t&ecirc;te? Elle
+s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e pr&egrave;s du lit, elle revint vers l'armoire, alla ainsi
+devant les autres meubles. Certainement, des liens secrets les
+unissaient &agrave; sa personne. Les murs blancs surtout, la grande blancheur
+du plafond mansard&eacute;, l'enveloppaient d'une robe de candeur, dont elle ne
+se serait d&eacute;v&ecirc;tue qu'avec des larmes.</p>
+
+<p>D&eacute;sormais, tout cela faisait partie de son &ecirc;tre, le milieu &eacute;tait entr&eacute;
+en elle. Et elle le comprit davantage, lorsqu'elle se trouva en face du
+m&eacute;tier, rest&eacute; sous la lampe, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la table.</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur fondait, &agrave; voir la rose commenc&eacute;e, qu'elle ne finirait jamais,
+si elle partait de la sorte, en criminelle. Les ann&eacute;es de travail
+s'&eacute;voquaient dans sa m&eacute;moire, ces ann&eacute;es si sages, si heureuses, une si
+longue habitude de paix et d'honn&ecirc;tet&eacute;, que r&eacute;voltait la pens&eacute;e d'une
+faute. Chaque jour, la petite maison fra&icirc;che des brodeurs, la vie active
+et pure qu'elle y menait, &agrave; l'&eacute;cart du monde, avaient refait un peu du
+sang de ses veines.</p>
+
+<p>Mais lui, la voyant ainsi reconquise par les choses, sentit le besoin de
+h&acirc;ter le d&eacute;part.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, l'heure s'&eacute;coule, bient&ocirc;t il ne sera plus temps.</p>
+
+<p>Alors, la lumi&egrave;re se fit compl&egrave;te, elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il est d&eacute;j&agrave; trop tard.... Vous voyez bien que je ne peux pas vous
+suivre. Il y avait en moi, jadis, une passionn&eacute;e et une orgueilleuse qui
+aurait jet&eacute; ses deux bras &agrave; votre cou, pour que vous l'emportiez. Mais
+on m'a chang&eacute;e, je ne me retrouve plus....</p>
+
+<p>Vous n'entendez donc pas que tout, dans cette chambre, me crie de
+rester? Et ma joie est devenue d'ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>Sans parler, sans discuter avec elle, il t&acirc;chait de l'emmener comme une
+enfant indocile. Elle l'&eacute;vita, s'&eacute;chappa vers la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, de gr&acirc;ce! Tout &agrave; l'heure, je vous aurais suivi. Mais c'&eacute;tait la
+r&eacute;volte derni&egrave;re. Peu &agrave; peu, &agrave; mon insu, l'humilit&eacute; et le renoncement
+qu'on mettait en moi, devaient s'y amasser.</p>
+
+<p>Aussi, &agrave; chaque retour de mon p&eacute;ch&eacute; d'origine, la lutte &eacute;tait-elle moins
+rude, je triomphais de moi-m&ecirc;me avec plus de facilit&eacute;. D&eacute;sormais, c'est
+fini, je me suis vaincue.... Ah! cher seigneur, je vous aime tant! Ne
+faisons rien contre notre bonheur. Il faut se soumettre pour &ecirc;tre
+heureux.</p>
+
+<p>Et, comme il s'avan&ccedil;ait d'un pas encore, elle se trouva devant la
+fen&ecirc;tre grande ouverte, sur le balcon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas me forcer &agrave; me jeter par l&agrave;... &Eacute;coutez donc,
+comprenez que j'ai avec moi ce qui m'entoure. Les choses me parlent
+depuis longtemps, j'entends des voix, et jamais je ne les ai entendues
+me parler si haut.... Tenez! c'est tout le Clos-Marie qui m'encourage &agrave;
+ne pas g&acirc;ter mon existence et la v&ocirc;tre, en me donnant &agrave; vous, contre la
+volont&eacute; de votre p&egrave;re. Cette voix chantante, c'est la Chevrotte, si
+claire, si fra&icirc;che, qu'elle semble avoir mis en moi sa puret&eacute; de
+cristal. Cette voix de foule, tendre et profonde, c'est le terrain
+entier, les herbes, les arbres, toute la vie paisible de ce coin sacr&eacute;,
+travaillant &agrave; la paix de ma propre vie. Et les voix viennent de plus
+loin encore, des ormes de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, de cet horizon de branches, dont la
+moindre s'int&eacute;resse &agrave; ma victoire.... Puis, tenez! cette grande voix
+souveraine, c'est ma vieille amie la cath&eacute;drale, qui m'a instruite,
+&eacute;ternellement &eacute;veill&eacute;e dans la nuit. Chacune de ses pierres, les
+colonnettes de ses fen&ecirc;tres, les clochetons de ses contreforts, les
+arcs-boutants de son abside, ont un murmure que je distingue, une langue
+que je comprends. &Eacute;coutez ce qu'ils disent, que m&ecirc;me dans la mort
+l'esp&eacute;rance reste. Lorsqu'on s'est humili&eacute;, l'amour demeure et
+triomphe.... Et enfin, tenez! l'air lui-m&ecirc;me est plein d'un chuchotement
+d'&acirc;mes, voici mes compagnes les vierges qui arrivent, invisibles.
+&Eacute;coutez, &eacute;coutez!</p>
+
+<p>Souriante, elle avait lev&eacute; la main, d'un geste d'attention profonde.
+Tout son &ecirc;tre &eacute;tait ravi dans les souffles &eacute;pars. C'&eacute;taient les vierges
+de la L&eacute;gende, que son imagination &eacute;voquait comme en son enfance, et
+dont le vol mystique sortait du vieux livre, aux images na&iuml;ves, pos&eacute; sur
+la table. Agn&egrave;s, d'abord, v&ecirc;tue de ses cheveux, ayant au doigt l'anneau
+de fian&ccedil;ailles du pr&ecirc;tre Paulin. Puis, toutes les autres, Barbe avec sa
+tour, Genevi&egrave;ve avec ses agneaux, C&eacute;cile avec sa viole, Agathe aux
+mamelles arrach&eacute;es, &Eacute;lisabeth mendiant par les routes, Catherine
+triomphant des docteurs. Un miracle rend Luce si pesante, que mille
+hommes et cinq paires de b&oelig;ufs ne peuvent la tra&icirc;ner &agrave; un mauvais lieu.
+Le gouverneur qui veut embrasser Anastasie, devient aveugle. Et toutes,
+dans la nuit claire, volent, tr&egrave;s blanches, la gorge encore ouverte par
+le fer des supplices, laissant couler, au lieu du sang, des fleuves de
+lait. L'air en est candide, les t&eacute;n&egrave;bres s'&eacute;clairent comme d'un
+ruissellement d'&eacute;toiles. Ah! mourir d'amour comme elles, mourir vierge,
+&eacute;clatante de blancheur, au premier baiser de l'&eacute;poux! F&eacute;licien s'&eacute;tait
+rapproch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis celui qui existe, Ang&eacute;lique, et vous me refusez pour des
+r&ecirc;ves....</p>
+
+<p>&mdash;Des r&ecirc;ves, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Car, si elles vous entourent, ces visions, c'est que vous m&ecirc;me les
+avez cr&eacute;&eacute;es.... Venez, ne mettez plus rien de vous dans les choses, elles
+se tairont. Elle eut un mouvement d'exaltation.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, qu'elles parlent, qu'elles parlent plus haut! Elles sont ma
+force, elles me donnent le courage de vous r&eacute;sister....</p>
+
+<p>C'est la gr&acirc;ce, et jamais elle ne m'a inond&eacute;e d'une pareille &eacute;nergie. Si
+elle n'est qu'un r&ecirc;ve, le r&ecirc;ve que j'ai mis &agrave; mon entour et qui me
+revient, qu'importe! Il me sauve, il m'emporte sans tache, au milieu des
+apparences.... Oh! renoncez, ob&eacute;issez comme moi. Je ne veux pas vous
+suivre.</p>
+
+<p>Dans sa faiblesse, elle s'&eacute;tait redress&eacute;e, r&eacute;solue, invincible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on vous a tromp&eacute;e, reprit-il, on est descendu jusqu'au mensonge
+pour nous d&eacute;sunir!</p>
+
+<p>&mdash;La faute d'autrui n'excuserait pas la n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! votre c&oelig;ur s'est retir&eacute; de moi, vous ne m'aimez plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime, je ne lutte contre vous que pour notre amour et notre
+bonheur.... Obtenez le consentement de votre p&egrave;re, et je vous suivrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, vous ne le connaissez pas. Dieu seul pourrait le fl&eacute;chir....
+Alors, dites, c'est fini? Si mon p&egrave;re m'ordonne d'&eacute;pouser Claire de
+Voincourt, faut-il donc que je lui ob&eacute;isse?</p>
+
+<p>&Agrave; ce dernier coup, Ang&eacute;lique chancela. Elle ne put retenir cette
+plainte:</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop.... Je vous en supplie, allez-vous-en, ne soyez pas cruel....
+Pourquoi &ecirc;tes-vous venu? J'&eacute;tais r&eacute;sign&eacute;e, je me faisais &agrave; ce malheur de
+ne pas &ecirc;tre aim&eacute;e de vous. Et voil&agrave; que vous m'aimez et que tout mon
+martyre recommence!...</p>
+
+<p>Comment voulez-vous que je vive, maintenant?</p>
+
+<p>F&eacute;licien crut &agrave; une faiblesse, il r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Si mon p&egrave;re veut que je l'&eacute;pouse....</p>
+
+<p>Elle se raidissait contre la souffrance; et elle parvint encore &agrave; se
+tenir debout, dans le d&eacute;chirement de son c&oelig;ur; puis, se tra&icirc;nant vers
+la table, comme pour lui livrer passage:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;pousez-la, il faut ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>Il se trouvait &agrave; son tour devant la fen&ecirc;tre, pr&ecirc;t &agrave; partir, puisqu'elle
+le renvoyait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous en mourrez! cria-t-il.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait calm&eacute;e, elle murmura, avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est &agrave; moiti&eacute; fait.</p>
+
+<p>Un instant encore, il la regarda, si blanche, si r&eacute;duite, d'une l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+de plume qu'un souffle emporte; et il eut un geste de r&eacute;solution
+furieuse, il disparut dans la nuit. Elle, appuy&eacute;e au dossier du
+fauteuil, quand il ne fut plus l&agrave;, tendit d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment les mains vers
+les t&eacute;n&egrave;bres. De gros sanglots agitaient son corps, une sueur d'agonie
+couvrait sa face.</p>
+
+<p>Mon Dieu! c'&eacute;tait la fin, elle ne le verrait plus. Tout son mal l'avait
+reprise, ses jambes bris&eacute;es se d&eacute;robaient sous elle. Ce fut &agrave;
+grand-peine qu'elle put regagner son lit, o&ugrave; elle tomba victorieuse et
+sans souffle. Le lendemain matin, on l'y trouva mourante. La lampe
+venait de s'&eacute;teindre d'elle-m&ecirc;me, &agrave; l'aube, dans la blancheur triomphale
+de la chambre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a><a href="#table">XIII</a></h2>
+
+
+<p>Ang&eacute;lique allait mourir. Il &eacute;tait dix heures, une claire matin&eacute;e de la
+fin de l'hiver, un temps vif, avec un ciel blanc, tout &eacute;gay&eacute; de soleil.
+Dans le grand lit royal, drap&eacute; d'une ancienne perse rose, elle ne
+bougeait plus, sans connaissance depuis la veille. Allong&eacute;e sur le dos,
+ses mains d'ivoire abandonn&eacute;es sur le drap, elle n'avait plus ouvert les
+yeux; et son fin profil s'&eacute;tait aminci, sous le nimbe d'or de ses
+cheveux; et on l'aurait crue morte d&eacute;j&agrave;, sans le tout petit souffle de
+ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>La veille, Ang&eacute;lique s'&eacute;tait confess&eacute;e et avait communi&eacute;, se sentant
+tr&egrave;s mal. Le bon abb&eacute; Cornille, vers trois heures, lui avait apport&eacute; le
+saint viatique. Puis, dans la soir&eacute;e, comme la mort la gla&ccedil;ait peu &agrave;
+peu, un grand d&eacute;sir lui &eacute;tait venu de l'extr&ecirc;me-onction, la m&eacute;decine
+c&eacute;leste, institu&eacute;e pour la gu&eacute;rison de l'&acirc;me et du corps. Avant de
+perdre connaissance, sa derni&egrave;re parole, un murmure &agrave; peine, recueilli
+par Hubertine avait b&eacute;gay&eacute; ce d&eacute;sir des saintes huiles, Oh! tout de
+suite, pour qu'il f&ucirc;t temps encore. Mais la nuit s'avan&ccedil;ait, on avait
+attendu le jour, et l'abb&eacute;, averti, allait enfin arriver. Tout se
+trouvait pr&ecirc;t, les Hubert achevaient d'arranger la chambre. Sous le gai
+soleil, qui, &agrave; cette heure matinale, frappait les vitres, elle &eacute;tait
+d'une blancheur d'aurore, avec la nudit&eacute; de ses grands murs blancs. Ils
+avaient couvert la table d'une nappe blanche. &Agrave; droite et &agrave; gauche d'un
+crucifix, deux cierges y br&ucirc;laient, dans les flambeaux d'argent, mont&eacute;s
+du salon. Et il y avait encore l&agrave; de l'eau b&eacute;nite et un aspersoir, une
+aigui&egrave;re d'eau avec son bassin et une serviette, deux assiettes de
+porcelaine blanche, l'une pleine de flocons d'ouate; l'autre de cornets
+de papier blanc. On avait couru les serres de la ville basse sans
+trouver d'autres fleurs que des roses, de grosses roses blanches dont
+les &eacute;normes touffes garnissaient la table comme d'un frisson de blanches
+dentelles. Et, dans cette blancheur accrue, Ang&eacute;lique mourante respirait
+toujours de son petit souffle, les paupi&egrave;res closes.</p>
+
+<p>&Agrave; sa visite du matin, le docteur venait de dire qu'elle ne vivrait pas
+la journ&eacute;e. D'un moment &agrave; l'autre, peut-&ecirc;tre, passerait-elle, sans m&ecirc;me
+reprendre connaissance. Et les Hubert attendaient. Il fallait que la
+chose f&ucirc;t, malgr&eacute; leurs larmes. S'ils avaient voulu cette mort,
+pr&eacute;f&eacute;rant l'enfant morte &agrave; l'enfant r&eacute;volt&eacute;e, c'&eacute;tait que Dieu la
+voulait avec eux. Maintenant, cela &eacute;chappait &agrave; leur puissance, ils ne
+pouvaient que se soumettre.</p>
+
+<p>Ils ne regrettaient rien, mais leur &ecirc;tre succombait de douleur.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle &eacute;tait l&agrave;, agonisante, ils l'avaient soign&eacute;e, en refusant
+tout secours &eacute;tranger. Ils se trouvaient seuls encore, &agrave; cette heure
+derni&egrave;re, et ils attendaient.</p>
+
+<p>Hubert, machinal, alla ouvrir la porte du po&ecirc;le de fa&iuml;ence, dont le
+ronflement ressemblait &agrave; une plainte: Le silence se fit, une douce
+chaleur p&acirc;lissait les roses. Depuis un instant, Hubertine &eacute;coutait les
+bruits de la cath&eacute;drale, derri&egrave;re le mur. Un branle de cloche donnait un
+frisson aux vieilles pierres; sans doute l'abb&eacute; Cornille quittait
+l'&eacute;glise, avec les saintes huiles; et elle descendit pour le recevoir,
+au seuil de la maison. Deux minutes s'&eacute;coul&egrave;rent, un grand murmure
+emplit l'&eacute;troit escalier de la tourelle. Puis, dans la chambre ti&egrave;de,
+Hubert, frapp&eacute; d'&eacute;tonnement, se mit &agrave; trembler, tandis qu'une crainte
+religieuse, un espoir aussi, le faisaient tomber &agrave; genoux.</p>
+
+<p>Au lieu du vieux pr&ecirc;tre attendu, c'&eacute;tait Monseigneur qui entrait,
+Monseigneur en rochet de dentelle, ayant l'&eacute;tole violette et portant le
+vaisseau d'argent, o&ugrave; se trouvait l'huile des infirmes, b&eacute;nite par
+lui-m&ecirc;me le Jeudi saint. Ses yeux d'aigle restaient fixes, sa belle face
+p&acirc;le, sous les &eacute;paisses boucles de ses cheveux blancs, gardait une
+majest&eacute;. Et, derri&egrave;re lui, comme un simple clerc, marchait l'abb&eacute;
+Cornille, un crucifix &agrave; la main et le rituel sous l'autre bras.</p>
+
+<p>Debout un moment &agrave; la porte, l'&eacute;v&ecirc;que dit d'une voix grave:</p>
+
+<p>&mdash;Fax huic domui.</p>
+
+<p>&mdash;Et omnibus habitantibus in ea, r&eacute;pondit plus bas le pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Quand ils furent entr&eacute;s, Hubertine, qui remontait &agrave; leur suite,
+tremblante elle aussi de saisissement, vint s'agenouiller pr&egrave;s de son
+mari. L'un et l'autre, prostern&eacute;s, les mains jointes, pri&egrave;rent de toute
+leur &acirc;me.</p>
+
+<p>Au lendemain de sa visite &agrave; Ang&eacute;lique, l'explication terrible avait eu
+lieu entre F&eacute;licien et son p&egrave;re. D&egrave;s le matin, ce jour-l&agrave;, il for&ccedil;a les
+portes, se fit recevoir dans l'oratoire m&ecirc;me, o&ugrave; l'&eacute;v&ecirc;que &eacute;tait encore
+en oraison, apr&egrave;s une de ces nuits de lutte affreuse contre le pass&eacute;
+renaissant. Chez ce fils respectueux, courb&eacute; jusqu'alors par la crainte,
+la r&eacute;volte d&eacute;bordait, longtemps &eacute;touff&eacute;e; et le choc fut rude, qui
+heurtait ces deux hommes, du m&ecirc;me sang, prompt &agrave; la violence. Le
+vieillard, ayant quitt&eacute; son prie-Dieu, &eacute;coutait, les joues tout de suite
+empourpr&eacute;es, muet, dans une obstination hautaine. Le jeune homme, la
+flamme &eacute;galement au visage, vidait son c&oelig;ur, parlait d'une voix qui
+s'&eacute;levait peu &agrave; peu, grondante. Il disait Ang&eacute;lique malade, &agrave; l'agonie,
+il racontait dans quelle crise de tendresse &eacute;pouvant&eacute;e il avait fait le
+projet de fuir avec elle, et comment elle s'&eacute;tait refus&eacute;e &agrave; le suivre,
+d'un renoncement et d'une chastet&eacute; de sainte. Ne serait-ce pas un
+meurtre, que de la laisser mourir, cette enfant ob&eacute;issante, qui
+entendait ne le tenir que de la main de son p&egrave;re? Lorsqu'elle pouvait
+l'avoir enfin, lui, son titre, sa fortune, elle avait cri&eacute; non, elle
+s'&eacute;tait d&eacute;battue, victorieuse d'elle-m&ecirc;me. Et il l'aimait, &agrave; en mourir,
+lui aussi, il se m&eacute;prisait de n'&ecirc;tre point &agrave; son c&ocirc;t&eacute;, pour s'&eacute;teindre
+ensemble, du m&ecirc;me souffle! Aurait-on la cruaut&eacute; de vouloir leur fin
+mis&eacute;rable &agrave; tous deux? Ah! l'orgueil du nom, la gloire de l'argent,
+l'ent&ecirc;tement dans la volont&eacute;, est-ce que cela pesait, lorsqu'il n'y
+avait plus que deux heureux &agrave; faire?</p>
+
+<p>Et il joignait, il tordait ses mains tremblantes, hors de lui, il
+exigeait un consentement, suppliant encore, mena&ccedil;ant d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>Mais l'&eacute;v&ecirc;que ne se d&eacute;cida &agrave; ouvrir les l&egrave;vres que pour r&eacute;pondre par le
+mot de sa toute-puissance: Jamais! Alors, F&eacute;licien, dans sa r&eacute;bellion,
+avait d&eacute;lir&eacute;, perdant tout m&eacute;nagement. Il parla de sa m&egrave;re. C'&eacute;tait elle
+qui ressuscitait en lui, pour r&eacute;clamer les droits de la passion. Son
+p&egrave;re ne l'avait donc pas aim&eacute;e, il s'&eacute;tait donc r&eacute;joui de sa mort, qu'il
+se montrait si dur &agrave; ceux qui s'aimaient et qui voulaient vivre? Mais il
+avait beau s'&ecirc;tre glac&eacute; dans les renoncements du culte, elle reviendrait
+le hanter et le torturer, puisqu'il torturait l'enfant qu'elle avait eu
+de leur mariage. Elle &eacute;tait toujours, elle voulait &ecirc;tre dans les enfants
+de son enfant, &agrave; jamais; et il la tuait de nouveau, en refusant &agrave; cet
+enfant la fianc&eacute;e choisie, celle qui devait continuer la race. On
+n'&eacute;pousait pas L'&Eacute;glise, quand on avait &eacute;pous&eacute; la femme. Et, en face de
+son p&egrave;re immobile, grandi dans un effrayant silence, il lan&ccedil;a les mots
+de parjure et d'assassin. Puis, &eacute;pouvant&eacute;, chancelant, il s'enfuit.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut seul, Monseigneur, comme frapp&eacute; d'un couteau en pleine
+poitrine, tourna sur lui-m&ecirc;me et s'abattit, les deux genoux sur le
+prie-Dieu. Un r&acirc;le affreux sortait de sa gorge. Ah! les mis&egrave;res du
+c&oelig;ur, les invincibles faiblesses de la chair! Cette femme, cette morte
+toujours ressuscit&eacute;e, il l'adorait ainsi qu'au premier soir, quand il
+avait bais&eacute; ses pieds blancs; et ce fils, il l'adorait comme une
+d&eacute;pendance d'elle m&ecirc;me, un peu de sa vie qu'elle lui avait laiss&eacute;; et
+cette jeune fille, cette petite ouvri&egrave;re qu'il repoussait, il l'adorait
+aussi, de l'adoration que son fils avait pour elle. Maintenant, tous les
+trois d&eacute;sesp&eacute;raient ses nuits. Sans qu'il se l'avou&acirc;t, elle l'avait
+touch&eacute; dans la cath&eacute;drale, la petite brodeuse, si simple, avec ses
+cheveux d'or, sa nuque fra&icirc;che, sentant bon la jeunesse. Il la revoyait,
+elle passait d&eacute;licate, pure, d'une soumission irr&eacute;sistible. Un remords
+ne serait pas entr&eacute; en lui, d'une marche plus certaine, ni plus
+conqu&eacute;rante. Il pouvait la rejeter &agrave; voix haute, il savait bien
+d&eacute;sormais qu'elle lui tenait le c&oelig;ur, de ses humbles mains, ab&icirc;m&eacute;es par
+l'aiguille. Pendant que F&eacute;licien le suppliait violemment, il les avait
+aper&ccedil;ues, derri&egrave;re sa t&ecirc;te blonde, les deux femmes ador&eacute;es, celle que
+lui pleurait, celle qui se mourait pour son enfant. Et, ravag&eacute;,
+sanglotant, ne sachant o&ugrave; retrouver le calme, il demandait au Ciel de
+lui donner le courage de s'arracher le c&oelig;ur, puisque ce c&oelig;ur n'&eacute;tait
+plus &agrave; Dieu.</p>
+
+<p>Monseigneur pria jusqu'au soir. Quand il reparut, il &eacute;tait d'une
+blancheur de cire, d&eacute;chir&eacute;, r&eacute;solu pourtant. Lui ne pouvait rien, il
+r&eacute;p&eacute;ta le mot terrible: Jamais! C'&eacute;tait Dieu qui seul avait le droit de
+le relever de sa parole; et Dieu, implor&eacute;, se taisait. Il fallait
+souffrir. Deux jours s'&eacute;coul&egrave;rent. F&eacute;licien r&ocirc;dait devant la petite
+maison, fou de douleur, aux aguets des nouvelles. Chaque fois que
+sortait quelqu'un, il d&eacute;faillait de crainte. Et ce fut ainsi que le
+matin o&ugrave; Hubertine courut &agrave; l'&eacute;glise demander les saintes huiles, il sut
+qu'Ang&eacute;lique ne passerait pas la journ&eacute;e. L'abb&eacute; Cornille n'&eacute;tait pas
+l&agrave;, il battit la ville pour le trouver, mettant en lui une derni&egrave;re
+esp&eacute;rance de secours divin. Puis, comme-il ramenait le bon pr&ecirc;tre, son
+espoir s'en alla, il tomba &agrave; une crise de doute et de rage. Que faire?
+de quelle fa&ccedil;on obliger le Ciel &agrave; intervenir? Il s'&eacute;chappa, for&ccedil;a de
+nouveau les portes de l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;; et l'&eacute;v&ecirc;que, un moment, eut peur, devant
+l'incoh&eacute;rence de ses paroles. Ensuite, il comprit:</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique agonisait, elle attendait l'extr&ecirc;me-onction, Dieu seul pouvait
+la sauver. Le jeune homme n'&eacute;tait venu que pour crier sa peine, rompre
+avec ce p&egrave;re abominable, lui jeter son meurtre au visage. Mais
+Monseigneur l'&eacute;coutait sans col&egrave;re, les yeux &eacute;clair&eacute;s brusquement d'un
+rayon, comme si une voix enfin avait parl&eacute;. Et il lui fit signe de
+marcher le premier, il le suivit, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Si Dieu veut, je veux.</p>
+
+<p>F&eacute;licien fut travers&eacute; d'un grand frisson. Son p&egrave;re consentait, d&eacute;charg&eacute;
+de son vouloir, soumis &agrave; la bonne volont&eacute; du miracle. Eux n'&eacute;taient
+plus, Dieu agirait. Les larmes l'aveugl&egrave;rent, pendant que Monseigneur, &agrave;
+la sacristie, prenait les saintes huiles des mains de l'abb&eacute; Cornille.
+Il les accompagna, &eacute;perdu, il n'osa entrer dans la chambre, tomb&eacute; &agrave; deux
+genoux sur le palier, devant la porte grande ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Fax huic domui.</p>
+
+<p>&mdash;El omnibus habitantibus in ea.</p>
+
+<p>Monseigneur venait de poser, sur la table blanche, entre les deux
+cierges, les saintes huiles en tra&ccedil;ant dans l'air le signe de la croix,
+avec le vase d'argent. Il prit ensuite, des mains de l'abb&eacute;, le
+crucifix, et s'approcha de la malade, pour le lui faire baiser.</p>
+
+<p>Mais Ang&eacute;lique &eacute;tait toujours sans connaissance, les paupi&egrave;res closes,
+les mains raidies, pareille aux minces et rigides figures de pierre
+couch&eacute;es sur les tombeaux. Un instant, il la regarda, s'aper&ccedil;ut qu'elle
+n'&eacute;tait point morte, &agrave; son petit souffle, lui mit aux l&egrave;vres le
+crucifix. Il attendait, sa face gardait la majest&eacute; du ministre de la
+p&eacute;nitence, aucune &eacute;motion humaine ne s'y montra, lorsqu'il eut constat&eacute;
+que pas un fr&eacute;missement n'avait couru sur le fin profil ni dans les
+cheveux de lumi&egrave;re. Elle vivait pourtant, cela suffisait au rachat des
+fautes. Alors, Monseigneur re&ccedil;ut de l'abb&eacute; le b&eacute;nitier et l'aspersoir;
+et, tandis que celui-ci lui pr&eacute;sentait le rituel ouvert, il jeta de
+l'eau b&eacute;nite sur la mourante, en lisant les paroles latines:</p>
+
+<p>&mdash;Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem,
+dealbabor. Des gouttes jaillissaient, tout le grand lit en &eacute;tait
+rafra&icirc;chi, comme d'une ros&eacute;e. Il en plut sur les doigts, sur les joues;
+mais, une &agrave; une, elles y roulaient, ainsi que sur un marbre insensible.</p>
+
+<p>Et l'&eacute;v&ecirc;que se tourna ensuite vers les assistants, il les aspergea &agrave;
+leur tour. Hubert et Hubertine, agenouill&eacute;s c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, dans leur
+besoin de foi ardente, se courb&egrave;rent sous l'ond&eacute;e de cette b&eacute;n&eacute;diction.
+Et l'&eacute;v&ecirc;que b&eacute;nissait aussi la chambre, les meubles, les murs blancs,
+toute cette blancheur nue, lorsque, en passant pr&egrave;s de la porte, il se
+trouva devant son fils, abattu sur le seuil, sanglotant dans ses mains
+br&ucirc;lantes. D'un geste lent, il leva par trois fois l'aspersoir, il le
+purifia d'une pluie douce. Cette eau b&eacute;nite, ainsi r&eacute;pandue partout,
+c'&eacute;tait pour chasser d'abord les mauvais esprits, volant par milliards,
+invisibles. &Agrave; ce moment, un p&acirc;le rayon de soleil d'hiver glissait
+jusqu'au lit; et tout un vol d'atomes, des poussi&egrave;res agiles, semblaient
+y vivre, innombrables, descendus d'un angle de la fen&ecirc;tre comme pour
+baigner de leur foule ti&egrave;de les mains froides de la mourante.</p>
+
+<p>Revenu devant la table, Monseigneur dit l'oraison:&mdash;Exaudi nos.... Il ne
+se pressait point. La mort &eacute;tait l&agrave;, parmi les rideaux de vieille perse;
+mais il la sentait sans h&acirc;te, elle patienterait.</p>
+
+<p>Et, bien que, dans l'an&eacute;antissement de son &ecirc;tre, l'enfant ne p&ucirc;t
+l'entendre, il lui parla, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous rien sur la conscience qui vous fasse de la peine?
+Confessez vos tourments, soulagez-vous, ma fille.</p>
+
+<p>Allong&eacute;e, elle garda le silence. Lorsqu'il lui eut en vain donn&eacute; le
+temps de r&eacute;pondre, il commen&ccedil;a l'exhortation de la m&ecirc;me voix pleine,
+sans para&icirc;tre savoir que pas une de ses paroles ne lui arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Recueillez-vous, demandez, au fond de vous-m&ecirc;me, pardon &agrave; Dieu. Le
+sacrement va vous purifier et vous rendre des forces nouvelles. Vos yeux
+deviendront clairs, vos oreilles chastes, vos narines fra&icirc;ches, votre
+bouche sainte, vos mains innocentes....</p>
+
+<p>Il dit jusqu'au bout ce qu'il fallait dire, les yeux sur elle; et elle
+soufflait &agrave; peine, pas un des cils de ses paupi&egrave;res closes ne remuait.
+Puis, il commanda:</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;citez le symbole.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir attendu, il le r&eacute;cita lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Credo in unum Deum....</p>
+
+<p>&mdash;Amen, r&eacute;pondit l'abb&eacute; Cornille.</p>
+
+<p>On entendait toujours, sur le palier, F&eacute;licien pleurer &agrave; gros sanglots,
+dans l'&eacute;nervement de l'espoir. Hubert et Hubertine priaient, du m&ecirc;me
+geste &eacute;lanc&eacute; et craintif, comme s'ils avaient senti descendre les
+toutes-puissances inconnues. Un arr&ecirc;t s'&eacute;tait produit, un balbutiement
+de pri&egrave;re. Et, maintenant, les litanies du rituel se d&eacute;roulaient,
+l'invocation aux saints et aux saintes, l'envol&eacute;e des <i>Kyrie eleison</i>,
+appelant tout le ciel au secours de l'humanit&eacute; mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>Puis, soudain, les voix tomb&egrave;rent, il se fit un silence profond.
+Monseigneur se lavait les doigts, sous les quelques gouttes d'eau que
+l'abb&eacute; lui versait de l'aigui&egrave;re. Enfin, il reprit le vaisseau des
+saintes huiles, en &ocirc;ta le couvercle, vint se placer devant le lit.
+C'&eacute;tait la solennelle approche du sacrement, de ce dernier sacrement
+dont l'efficacit&eacute; efface tous les p&eacute;ch&eacute;s mortels ou v&eacute;niels, non
+pardonn&eacute;s, qui demeurent dans l'&acirc;me apr&egrave;s les autres sacrements re&ccedil;us:
+anciens restes de p&eacute;ch&eacute;s oubli&eacute;s, p&eacute;ch&eacute;s commis sans le savoir, p&eacute;ch&eacute;s
+de langueur n'ayant pas permis de se r&eacute;tablir fermement en la gr&acirc;ce de
+Dieu.</p>
+
+<p>Mais o&ugrave; les prendre, ces p&eacute;ch&eacute;s? Ils venaient donc du dehors, dans ce
+rayon de soleil, aux poussi&egrave;res dansantes, qui semblaient apporter des
+germes de vie jusque sur ce grand lit royal, blanc et froid de la mort
+d'une vierge?</p>
+
+<p>Monseigneur s'&eacute;tait recueilli, les regards de nouveau sur Ang&eacute;lique,
+s'assurant que le petit souffle n'avait pas cess&eacute;. Il se d&eacute;fendait
+encore de toute &eacute;motion humaine, &agrave; la voir si amincie, d'une beaut&eacute;
+d'ange, immat&eacute;rielle d&eacute;j&agrave;. Son pouce ne trembla pas, lorsqu'il le trempa
+doucement dans les saintes huiles et qu'il commen&ccedil;a les onctions sur les
+cinq parties du corps o&ugrave; r&eacute;sident les sens, les cinq fen&ecirc;tres par
+lesquelles le mal entre dans l'&acirc;me.</p>
+
+<p>D'abord, sur les yeux, sur les paupi&egrave;res ferm&eacute;es, la droite, la gauche;
+et le pouce, l&eacute;g&egrave;rement, tra&ccedil;ait le signe de la croix.</p>
+
+<p>&mdash;Fer istam sanctam unctionem, et sltam piissimam misericordiam,
+indulgeattibi Dominus quidquid per visum deliquisti.</p>
+
+<p>Et les p&eacute;ch&eacute;s de la vue &eacute;taient r&eacute;par&eacute;s, les regards lascifs, les
+curiosit&eacute;s d&eacute;shonn&ecirc;tes, les vanit&eacute;s des spectacles, les mauvaises
+lectures, les larmes r&eacute;pandues pour des chagrins coupables. Et elle ne
+connaissait d'autre livre que la L&eacute;gende, d'autre horizon que l'abside
+de la cath&eacute;drale, qui lui bouchait le reste du monde. Et elle n'avait
+pleur&eacute; que dans la lutte de l'ob&eacute;issance contre la passion. L'abb&eacute;
+Cornille prit un des flocons d'ouate, en essuya les deux paupi&egrave;res, puis
+l'enferma dans un des cornets de papier blanc.</p>
+
+<p>Ensuite, Monseigneur oignit les oreilles, aux lobes d'une transparence
+de nacre, le droit, le gauche, &agrave; peine mouill&eacute;s du signe de la croix.</p>
+
+<p>&mdash;Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
+indulgeat tibi Dominus quidquid per gustum delisquisti. Et toute
+l'abomination de l'ou&iuml;e se trouvait rachet&eacute;e, toutes les paroles, toutes
+les musiques qui corrompent, les m&eacute;disances, les calomnies, les
+blasph&egrave;mes, les propos licencieux &eacute;cout&eacute;s avec complaisance, les
+mensonges d'amour aidant &agrave; la d&eacute;faite du devoir, les chants profanes
+exaltant la chair, les violons des orchestres pleurant de volupt&eacute; sous
+les lustres. Et, dans son isolement de fille clo&icirc;tr&eacute;e, elle n'avait m&ecirc;me
+jamais entendu le bavardage libre des voisines, le juron d'un charretier
+qui fouette ses chevaux. Et elle n'avait dans les oreilles d'autres
+musiques que les cantiques saints, le grondement des orgues, le
+balbutiement des pri&egrave;res, dont la petite maison fra&icirc;che vibrait toute,
+au flanc de la vieille &eacute;glise.</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, apr&egrave;s avoir essuy&eacute; les oreilles avec un flocon d'ouate, le mit
+dans un des cornets de papier blanc.</p>
+
+<p>Ensuite, Monseigneur passa aux narines, la droite, la gauche, pareilles
+&agrave; deux p&eacute;tales de rose blanche, que son pouce purifiait du signe de la
+croix.</p>
+
+<p>&mdash;Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
+indulgeat tibi Dominus quidquid per odoratum deliquisti.</p>
+
+<p>Et l'odorat retournait &agrave; l'innocence premi&egrave;re, lav&eacute; de toute souillure,
+non seulement de la honte charnelle des parfums, de la s&eacute;duction des
+fleurs aux haleines trop douces, des senteurs &eacute;parses de l'air qui
+endorment l'&acirc;me, mais encore des fautes de l'odorat int&eacute;rieur, les
+mauvais exemples donn&eacute;s &agrave; autrui, la peste contagieuse du scandale. Et,
+droite, pure, elle avait fini par &ecirc;tre un lis parmi les lis, un grand
+lis dont le parfum fortifiait les faibles, &eacute;gayait les forts. Et,
+justement, elle &eacute;tait si candidement d&eacute;licate, qu'elle n'avait jamais pu
+tol&eacute;rer les &oelig;illets ardents, les lilas musqu&eacute;s, les jacinthes
+fi&eacute;vreuses, seulement &agrave; l'aise parmi les floraisons calmes, les
+violettes et les primev&egrave;res des bois.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; essuya les narines, glissa le flocon d'ouate dans un autre des
+cornets de papier blanc.</p>
+
+<p>Ensuite, Monseigneur, descendant &agrave; la bouche close, qu'entrouvrait &agrave;
+peine le l&eacute;ger souffle, barra la l&egrave;vre inf&eacute;rieure du signe de la croix.</p>
+
+<p>&mdash;Fer btam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam, indulgeat
+tibi Dominus quidquid per gustum deliquisti.</p>
+
+<p>Et toute sa bouche n'&eacute;tait plus qu'un calice d'innocence, car c'&eacute;tait,
+cette fois, le pardon des basses satisfactions du go&ucirc;t, la gourmandise,
+la sensualit&eacute; du vin et du miel, le pardon surtout des crimes de la
+langue, l'universelle coupable, la provocatrice, l'empoisonneuse, celle
+qui fait les querelles, les guerres, les erreurs, les paroles fausses
+dont le ciel lui-m&ecirc;me est obscurci. Et la gourmandise n'avait jamais &eacute;t&eacute;
+son vice, elle en &eacute;tait venue, comme Elisabeth, &agrave; se nourrir, sans
+distinguer les aliments. Et, si elle vivait dans l'erreur, c'&eacute;tait son
+r&ecirc;ve qui l'y avait mise, l'espoir de l'au-del&agrave;, la consolation de
+l'invisible, tout ce monde enchant&eacute; que cr&eacute;ait son ignorance et qui
+faisait d'elle une sainte.</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, ayant essuy&eacute; la bouche, plia le flocon d'ouate dans le quatri&egrave;me
+des cornets de papier blanc.</p>
+
+<p>Enfin, Monseigneur, &agrave; droite, puis &agrave; gauche, joignant les paumes des
+deux petites mains d'ivoire, renvers&eacute;es sur le drap, effa&ccedil;a leurs
+p&eacute;ch&eacute;s, du signe de la croix.</p>
+
+<p>&mdash;Fer istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
+indulgeat tibi Dominus quidquid per tactum deliquisti.</p>
+
+<p>Et le corps entier &eacute;tait blanc, lav&eacute; de ses derni&egrave;res macules, celles du
+toucher, les plus salissantes, les rapines, les batteries, les meurtres,
+sans compter les p&eacute;ch&eacute;s des autres parties omises, la poitrine, les
+reins et les pieds, que cette onction rachetait aussi, tout ce qui br&ucirc;le
+et rugit dans la chair, nos col&egrave;res, nos d&eacute;sirs, nos passions d&eacute;r&eacute;gl&eacute;es,
+les charniers o&ugrave; nous courons, les joies d&eacute;fendues dont crient nos
+membres. Et, depuis qu'elle &eacute;tait l&agrave;, mourante de sa victoire, elle
+avait abattu sa violence, son orgueil et sa passion, comme si elle n'e&ucirc;t
+apport&eacute; le mal originel que pour la gloire d'en triompher. Et elle ne
+savait m&ecirc;me pas qu'elle avait eu des d&eacute;sirs, que sa chair avait g&eacute;mi
+d'amour, que le grand frisson de ses nuits pouvait &ecirc;tre coupable,
+tellement elle &eacute;tait cuirass&eacute;e d'ignorance, l'&acirc;me blanche, toute
+blanche.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; essuya les mains, fit dispara&icirc;tre le flocon d'ouate dans le
+dernier cornet de papier blanc, et br&ucirc;la les cinq cornets, au fond du
+po&ecirc;le.</p>
+
+<p>La c&eacute;r&eacute;monie &eacute;tait termin&eacute;e, Monseigneur se lavait les doigts, avant de
+dire l'oraison finale. Il n'avait plus qu'&agrave; exhorter encore la mourante,
+en lui mettant au poing le cierge symbolique, pour chasser les d&eacute;mons et
+montrer qu'elle venait de recouvrer l'innocence baptismale. Mais elle
+&eacute;tait rest&eacute;e rigide, les yeux ferm&eacute;s, morte. Les saintes huiles avaient
+purifi&eacute; son corps, les signes de croix laissaient leurs traces aux cinq
+fen&ecirc;tres de l'&acirc;me, sans faire remonter aux joues une onde de vie.
+Implor&eacute;, esp&eacute;r&eacute;, le prodige ne s'&eacute;tait pas produit. Hubert et Hubertine,
+toujours agenouill&eacute;s c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, ne priaient plus, regardaient de leurs
+yeux fixes, si ardemment qu'on les aurait dits tous les deux immobilis&eacute;s
+&agrave; jamais, ainsi que ces figures de donataires qui attendent la
+r&eacute;surrection, dans un coin d'ancien vitrail. F&eacute;licien s'&eacute;tait tra&icirc;n&eacute; sur
+les genoux, maintenant &agrave; la porte m&ecirc;me, ayant cess&eacute; de sangloter, la
+t&ecirc;te droite, lui aussi, pour voir, enrag&eacute; de la surdit&eacute; de Dieu.</p>
+
+<p>Une derni&egrave;re fois, Monseigneur s'approcha du lit, suivi de l'abb&eacute;
+Cornille, qui tenait, tout allum&eacute;, le cierge qu'on devait mettre dans la
+main de la malade. Et l'&eacute;v&ecirc;que, s'ent&ecirc;tant &agrave; aller jusqu'au bout du
+rite, afin de laisser &agrave; Dieu le temps d'agir, pronon&ccedil;a la formule:</p>
+
+<p>&mdash;Accipe lampadem ardentem, custodi unctionem tuam, ut cum Dominus ad
+judicandum venerit, possis occurrere ei cum omnibus sanctis, et vivas in
+soecula soeculorum.</p>
+
+<p>&mdash;Amen, r&eacute;pandit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Mais, quand ils essay&egrave;rent d'ouvrir la main d'Ang&eacute;lique et de la serrer
+autour du cierge, la main inerte retomba sur la poitrine.</p>
+
+<p>Alors, Monseigneur fut saisi d'un grand tremblement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'&eacute;motion, longtemps combattue, qui d&eacute;bordait en lui, emportant
+les derni&egrave;res rigidit&eacute;s du sacerdoce. Il l'avait aim&eacute;e, cette enfant, du
+jour o&ugrave; elle &eacute;tait venue sangloter &agrave; ses genoux. &Agrave; cette heure, elle
+&eacute;tait pitoyable, avec cette p&acirc;leur du tombeau, d'une beaut&eacute; si
+douloureuse, qu'il ne tournait plus les regards vers le lit, sans que
+son c&oelig;ur, secr&egrave;tement, f&ucirc;t noy&eacute; de chagrin. Il cessait de se contenir,
+deux grosses larmes gonfl&egrave;rent ses paupi&egrave;res, coul&egrave;rent sur ses joues.
+Elle ne pouvait pas mourir ainsi, il &eacute;tait vaincu par son charme dans la
+mort.</p>
+
+<p>Et Monseigneur, se rappelant les miracles de sa race, ce pouvoir que le
+Ciel leur avait donn&eacute; de gu&eacute;rir, songea que Dieu sans doute attendait
+son consentement de p&egrave;re. Il invoqua sainte Agn&egrave;s, devant laquelle tous
+les siens avaient fait leurs d&eacute;votions, et comme Jean V. d'Hautec&oelig;ur
+allant prier au chevet des pestif&eacute;r&eacute;s et les baiser, il pria, il baisa
+Ang&eacute;lique sur la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Si Dieu veut, je veux.</p>
+
+<p>Tout de suite, Ang&eacute;lique ouvrit les paupi&egrave;res. Elle le regardait sans
+surprise, &eacute;veill&eacute;e de son long &eacute;vanouissement; et ses l&egrave;vres, ti&egrave;des du
+baiser, souriaient. C'&eacute;taient des choses qui devaient se r&eacute;aliser,
+peut-&ecirc;tre sortait-elle de les r&ecirc;ver une fois encore, trouvant tr&egrave;s
+simple que Monseigneur f&ucirc;t l&agrave;, pour la fiancer &agrave; son fils, puisque
+l'heure &eacute;tait arriv&eacute;e enfin.</p>
+
+<p>D'elle-m&ecirc;me elle se mit sur son s&eacute;ant, au milieu du grand lit royal.</p>
+
+<p>L'&eacute;v&ecirc;que, ayant dans les yeux la clart&eacute; du prodige, r&eacute;p&eacute;ta la formule:</p>
+
+<p>&mdash;Accipe lampadem ardentem....</p>
+
+<p>&mdash;Amen, r&eacute;pondit l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>Ang&eacute;lique avait pris le cierge allum&eacute;, et d'une main ferme, elle le
+tenait droit. La vie &eacute;tait revenue, la flamme br&ucirc;lait tr&egrave;s claire,
+chassant les esprits de la nuit.</p>
+
+<p>Un grand cri traversa la chambre, F&eacute;licien &eacute;tait debout, comme soulev&eacute;
+par le vent du miracle; tandis que les Hubert, renvers&eacute;s sous le m&ecirc;me
+souffle, restaient &agrave; genoux, les yeux b&eacute;ants, la face ravie, devant ce
+qu'ils venaient de voir. Le lit leur avait paru envelopp&eacute; d'une vive
+lumi&egrave;re, des blancheurs montaient encore dans le rayon de soleil,
+pareilles &agrave; des plumes blanches; et les murs blancs, toute la chambre
+blanche gardait un &eacute;clat de neige. Au milieu, ainsi qu'un lis rafra&icirc;chi
+et redress&eacute; sur sa tige, Ang&eacute;lique d&eacute;gageait cette clart&eacute;. Ses cheveux
+d'or fin la nimbaient d'une aur&eacute;ole, les yeux couleur de violette
+luisaient divinement, toute une splendeur de vie rayonnait de son visage
+pur. Et F&eacute;licien, la voyant gu&eacute;rie, boulevers&eacute; de cette gr&acirc;ce que le
+Ciel leur faisait, s'approcha, s'agenouilla pr&egrave;s du lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ch&egrave;re &acirc;me, vous nous reconnaissez, vous vivez.... Je suis &agrave; vous,
+mon p&egrave;re le veut bien, puisque Dieu l'a voulu.</p>
+
+<p>Elle inclina la t&ecirc;te, elle eut un rire gai.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je savais, j'attendais.... Tout ce que j'ai vu doit &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Monseigneur, qui avait retrouv&eacute; sa hauteur sereine, lui posa de nouveau
+sur la bouche le crucifix, qu'elle baisa cette fois, en servante
+soumise. Puis, d'un grand geste, par toute la chambre, au-dessus de
+toutes les t&ecirc;tes, il donna les b&eacute;n&eacute;dictions derni&egrave;res, pendant que les
+Hubert et l'abb&eacute; Comille pleuraient.</p>
+
+<p>F&eacute;licien avait pris la main d'Ang&eacute;lique. Et, dans l'autre petite main,
+le cierge d'innocence br&ucirc;lait, tr&egrave;s haut.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a><a href="#table">XIV</a></h2>
+
+
+<p>Le mariage fut fix&eacute; aux premiers jours de mars. Mais Ang&eacute;lique restait
+tr&egrave;s faible, malgr&eacute; la joie qui rayonnait de toute sa personne. Elle
+avait d'abord voulu redescendre &agrave; l'atelier, d&eacute;s la premi&egrave;re semaine de
+sa convalescence, s'ent&ecirc;tant &agrave; finir le panneau de broderie en
+bas-relief, pour le si&egrave;ge de Monseigneur:
+c'&eacute;tait la derni&egrave;re t&acirc;che d'ouvri&egrave;re, disait-elle gaiement, on ne
+l&acirc;chait pas une commande au beau milieu. Puis, &eacute;puis&eacute;e par cet effort,
+elle avait d&ucirc; de nouveau garder la chambre. Elle y vivait souriante,
+sans retrouver la sant&eacute; pleine d'autrefois, toujours blanche et
+immat&eacute;rielle comme sous les saintes huiles, allant et venant d'un petit
+pas de vision, se reposant, songeuse, pendant des heures, d'avoir fait
+quelque longue course, de sa table &agrave; sa fen&ecirc;tre. Et l'on recula le
+mariage, on d&eacute;cida qu'on attendrait son complet r&eacute;tablissement, qui ne
+pouvait tarder, avec des soins.</p>
+
+<p>Chaque apr&egrave;s-midi, F&eacute;licien montait la voir, Hubert et Hubertine
+&eacute;taient-l&agrave;, on passait ensemble d'adorables heures, on refaisait les
+m&ecirc;mes projets, continuellement. Assise, elle se montrait d'une vivacit&eacute;
+rieuse, la premi&egrave;re &agrave; parler des jours si remplis de leur prochaine
+existence, les voyages, Hautec&oelig;ur &agrave; restaurer, toutes les f&eacute;licit&eacute;s &agrave;
+conna&icirc;tre. On l'aurait dit bien sauv&eacute;e alors, reprenant des forces, dans
+le printemps h&acirc;tif qui entrait, chaque jour plus ti&egrave;de, par la fen&ecirc;tre
+ouverte. Et elle ne retombait aux gravit&eacute;s de ses songeries que
+lorsqu'elle &eacute;tait seule, ne craignant pas d'&ecirc;tre vue. La nuit, des voix
+l'avaient effleur&eacute;e; puis, c'&eacute;tait un appel de la terre, &agrave; son entour;
+en elle aussi, la clart&eacute; se faisait, elle comprenait que le miracle
+continuait uniquement pour la r&eacute;alisation de son r&ecirc;ve. N'&eacute;tait-elle pas
+morte d&eacute;j&agrave;, n'existant plus parmi les apparences que gr&acirc;ce &agrave; un r&eacute;pit
+des choses? Cela, aux heures de solitude, la ber&ccedil;ait avec une douceur
+infinie, sans regret &agrave; l'id&eacute;e d'&ecirc;tre emport&eacute;e dans sa joie, certaine
+toujours d'aller jusqu'au bout du bonheur. Le mal attendrait. Sa grande
+all&eacute;gresse en devenait simplement s&eacute;rieuse, elle s'abandonnait, inerte,
+ne sentait plus son corps, volait aux pures d&eacute;lices; et il fallait
+qu'elle entend&icirc;t les Hubert rouvrir la porte, ou que F&eacute;licien entr&acirc;t la
+voir, pour qu'elle se redress&acirc;t, feignant la sant&eacute; revenue, causant avec
+des rires de leurs ann&eacute;es de m&eacute;nage, tr&egrave;s loin, dans l'avenir.</p>
+
+<p>Vers la fin de mars, Ang&eacute;lique sembla s'&eacute;gayer encore. Deux fois, toute
+seule, elle avait eu des &eacute;vanouissements. Un matin, elle venait de
+tomber au pied du lit, comme Hubert lui montait justement une tasse de
+lait; et, pour le tromper, elle plaisanta par terre, raconta qu'elle
+cherchait une aiguille perdue.</p>
+
+<p>Puis, le lendemain, elle se fit tr&egrave;s joyeuse, elle parla de brusquer le
+mariage, de le mettre &agrave; la mi-avril. Tous se r&eacute;cri&egrave;rent:
+elle &eacute;tait encore si faible, pourquoi ne pas attendre? rien ne pressait.
+Mais elle s'enfi&eacute;vra, elle voulait tout de suite, tout de suite.
+Hubertine, surprise, eut un soup&ccedil;on devant cette h&acirc;te, la regarda un
+instant, p&acirc;lissante au petit souffle froid qui l'effleurait. D&eacute;j&agrave;, la
+ch&egrave;re malade se calmait, dans son tendre besoin de faire illusion aux
+autres, elle qui se savait condamn&eacute;e. Hubert et F&eacute;licien, en continuelle
+adoration, n'avaient rien vu, rien senti. Et, se mettant debout par un
+effort de volont&eacute;, allant et venant de son pas souple d'autrefois, elle
+&eacute;tait charmante, elle dit que la c&eacute;r&eacute;monie ach&egrave;verait de la gu&eacute;rir, tant
+elle serait heureuse. D'ailleurs, Monseigneur d&eacute;ciderait. Quand, le soir
+m&ecirc;me, l'&eacute;v&ecirc;que fut l&agrave;, elle lui expliqua son d&eacute;sir, les yeux dans les
+siens, sans le quitter du regard, la voix si douce, que, sous les mots,
+il y avait l'ardente supplication de ce qu'elle ne disait pas.
+Monseigneur savait, et il comprit. Il fixa le mariage &agrave; la mi-avril.</p>
+
+<p>Alors, on v&eacute;cut dans le tumulte, de grands pr&eacute;paratifs furent faits.
+Hubert, malgr&eacute; sa tutelle officieuse, avait d&ucirc; demander son consentement
+au directeur de l'Assistance publique qui repr&eacute;sentait toujours le
+conseil de famille, Ang&eacute;lique n'&eacute;tant point majeure; et M. Grandsire, le
+juge de paix, s'&eacute;tait charg&eacute; de ces d&eacute;tails, afin d'en &eacute;viter le c&ocirc;t&eacute;
+p&eacute;nible &agrave; F&eacute;licien et &agrave; la jeune fille. Mais celle-ci ayant vu qu'on se
+cachait, se fit monter un jour son livret d'&eacute;l&egrave;ve, d&eacute;sirant le remettre
+elle m&ecirc;me &agrave; son fianc&eacute;. Elle &eacute;tait d&eacute;sormais en &eacute;tat d'humilit&eacute;
+parfaite, elle voulait qu'il s&ucirc;t bien la bassesse d'o&ugrave; il la tirait,
+pour la hausser dans la gloire de son nom l&eacute;gendaire et de sa grande
+fortune. C'&eacute;taient ses parchemins, &agrave; elle, cette pi&egrave;ce administrative,
+cet &eacute;crou o&ugrave; il n'y avait qu'une date suivie d'un num&eacute;ro. Elle le
+feuilleta une fois encore, puis le lui donna sans confusion, joyeuse de
+ce qu'elle n'&eacute;tait rien et de ce qu'il la faisait tout. Il en fut touch&eacute;
+profond&eacute;ment, il s'agenouilla, lui baisa les mains avec des larmes,
+comme si ce f&ucirc;t elle qui lui e&ucirc;t fait l'unique cadeau, le royal cadeau
+de son c&oelig;ur. Les pr&eacute;paratifs, pendant deux semaines, occup&egrave;rent
+Beaumont, boulevers&egrave;rent la ville haute et la ville basse.</p>
+
+<p>Vingt ouvri&egrave;res, disait-on, travaillaient nuit et jour au trousseau. La
+robe de noce, &agrave; elle seule, en occupait trois; et il y aurait une
+corbeille d'un million, un flot de dentelles, de velours, de satin et de
+soie, un ruissellement de pierreries, des diamants de reine. Mais
+surtout ce qui remuait le monde, c'&eacute;taient les aum&ocirc;nes consid&eacute;rables, la
+mari&eacute;e ayant voulu donner aux pauvres autant qu'on lui donnait, &agrave; elle,
+un autre million qui venait de s'abattre sur la contr&eacute;e, en une pluie
+d'or.</p>
+
+<p>Enfin, elle contentait son ancien besoin de charit&eacute;, dans les
+prodigalit&eacute;s du r&ecirc;ve, les mains ouvertes, laissant couler sur les
+mis&eacute;rables un fleuve de richesse, un d&eacute;bordement de bien-&ecirc;tre. De la
+petite chambre blanche et nue, du vieux fauteuil o&ugrave; elle &eacute;tait clou&eacute;e,
+elle en riait de ravissement, lorsque l'abb&eacute; Cornille lui apportait les
+listes de distribution. Encore, encore! on ne distribuait jamais assez.
+Elle aurait d&eacute;sir&eacute; le p&egrave;re Mascart attabl&eacute; devant des festins de prince,
+les Chouteau vivant dans le luxe d'un palais, la m&egrave;re Gabet gu&eacute;rie,
+redevenue jeune, &agrave; force d'argent; et les Lemballeuse, la m&egrave;re et les
+trois filles, elle les aurait combl&eacute;es de toilettes et de bijoux. La
+gr&ecirc;le des pi&egrave;ces d'or redoublait sur la ville, ainsi que dans les contes
+de f&eacute;es, au-del&agrave; m&ecirc;me des n&eacute;cessit&eacute;s quotidiennes, pour la beaut&eacute; et la
+joie, la gloire de l'or, tombant &agrave; la rue et luisant au grand soleil de
+la charit&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin, la veille du beau jour, tout fut pr&ecirc;t. F&eacute;licien avait acquis,
+derri&egrave;re l'&Eacute;v&ecirc;ch&eacute;, rue Magloire, un ancien h&ocirc;tel, qu'on achevait
+d'installer somptueusement. C'&eacute;taient de grandes pi&egrave;ces, orn&eacute;es
+d'admirables tentures, emplies des meubles les plus pr&eacute;cieux, un salon
+en vieilles tapisseries, un boudoir bleu, d'une douceur de ciel matinal,
+une chambre &agrave; coucher surtout, un nid de soie blanche et de dentelle
+blanche, rien que du blanc, l&eacute;ger, envol&eacute;, le frisson m&ecirc;me de la
+lumi&egrave;re. Mais Ang&eacute;lique, qu'une voiture devait venir prendre, avait
+constamment refus&eacute; d'aller voir ces merveilles.</p>
+
+<p>Elle en &eacute;coutait le r&eacute;cit avec un sourire enchant&eacute;, et elle ne donnait
+aucun ordre, elle ne voulait point s'occuper de l'arrangement. Non, non,
+cela se passait tr&egrave;s loin, dans cet inconnu du monde qu'elle ignorait
+encore. Puisque ceux qui l'aimaient lui pr&eacute;paraient ce bonheur, si
+tendrement, elle d&eacute;sirait y entrer, ainsi qu'une princesse, venue des
+pays chim&eacute;riques, abordant au royaume r&eacute;el, o&ugrave; elle r&eacute;gnerait. Et, de
+m&ecirc;me, elle se d&eacute;fendait de conna&icirc;tre la corbeille, qui, elle aussi,
+&eacute;tait l&agrave;-bas, le trousseau de linge fin, brod&eacute; &agrave; son chiffre de
+marquise, les toilettes de gala charg&eacute;es de broderies, les bijoux
+anciens, tout un lourd tr&eacute;sor de cath&eacute;drale, et les joyaux modernes, des
+prodiges de monture d&eacute;licate, des brillants dont la pluie ne montrait
+que leur eau pure. Il suffisait &agrave; la victoire de son r&ecirc;ve que cette
+fortune l'attend&icirc;t chez elle, rayonnante dans la r&eacute;alit&eacute; prochaine de la
+vie. Seule, la robe de noce fut apport&eacute;e, le matin du mariage.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave;, &eacute;veill&eacute;e avant les autres, dans son grand lit, Ang&eacute;lique
+eut une minute de d&eacute;faillance d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, en craignant de ne pouvoir se
+tenir debout. Elle essayait, sentait plier ses jambes; et, d&eacute;mentant la
+vaillante s&eacute;r&eacute;nit&eacute; qu'elle montrait depuis des semaines, une angoisse
+affreuse, la derni&egrave;re, cria de tout son &ecirc;tre. Puis, d&egrave;s qu'elle vit
+entrer Hubertine joyeuse, elle fut surprise de marcher, car ce n'&eacute;taient
+plus ses forces &agrave; elle, une aide s&ucirc;rement lui venait de l'invisible, des
+mains amies la portaient. On l'habilla, elle ne pesait plus rien, elle
+&eacute;tait si l&eacute;g&egrave;re, que, plaisantant, sa m&egrave;re s'en &eacute;tonnait, lui disait de
+ne pas bouger davantage, si elle ne voulait point s'envoler. Et, pendant
+toute la toilette, la petite maison fra&icirc;che des Hubert, vivant au flanc
+de la cath&eacute;drale, frissonna du souffle &eacute;norme de la g&eacute;ante, de ce qui
+d&eacute;j&agrave; y bourdonnait de la c&eacute;r&eacute;monie, l'activit&eacute; fi&eacute;vreuse du clerg&eacute;, les
+vol&eacute;es des cloches surtout, un branle continu d'all&eacute;gresse, dont
+vibraient les vieilles pierres.</p>
+
+<p>Sur la ville haute, depuis une heure, les clochers sonnaient, comme aux
+grandes f&ecirc;tes. Le soleil s'&eacute;tait lev&eacute; radieux, une limpide matin&eacute;e
+d'avril, une ond&eacute;e de rayons printaniers, vivante des appels sonores qui
+avaient mis debout les habitants.</p>
+
+<p>Beaumont entier &eacute;tait en liesse pour le mariage de la petite brodeuse,
+que tous les c&oelig;urs &eacute;pousaient. Ce beau soleil criblant les rues,
+c'&eacute;tait comme la pluie d'or, les aum&ocirc;nes des contes de f&eacute;es, qui
+ruisselaient de ses mains fr&ecirc;les. Et, sous cette joie de la lumi&egrave;re, la
+foule se portait en masse vers la cath&eacute;drale, emplissant les bas-c&ocirc;t&eacute;s,
+d&eacute;bordant sur la place du Clo&icirc;tre. L&agrave;, se dressait la grande fa&ccedil;ade,
+ainsi qu'un bouquet de pierre, tr&egrave;s fleuri, du gothique le plus orn&eacute;,
+au-dessus de la s&eacute;v&egrave;re assise romane. Dans les tours, les cloches
+continuaient &agrave; sonner, et la fa&ccedil;ade semblait &ecirc;tre la gloire m&ecirc;me de ces
+noces, l'envol&eacute;e de la fille pauvre au travers du miracle, tout ce qui
+s'&eacute;lan&ccedil;ait et flambait, avec la dentelle ajour&eacute;e, la floraison liliale
+des colonnettes, des balustrades, des arcatures, des niches de saints
+surmont&eacute;es de dais, des pignons &eacute;vid&eacute;s en tr&egrave;fles, garnis de crossettes
+et de fleurons, des roses immenses, &eacute;panouissant le mystique rayonnement
+de leurs meneaux.</p>
+
+<p>&Agrave; dix heures, les orgues grond&egrave;rent, Ang&eacute;lique et F&eacute;licien entraient,
+marchant &agrave; petits pas vers le ma&icirc;tre-autel, entre les rangs press&eacute;s de
+la foule. Un souffle d'admiration attendrie fit onduler les t&ecirc;tes. Lui,
+tr&egrave;s &eacute;mu, passait fier et grave, dans sa beaut&eacute; blonde de jeune dieu,
+aminci encore par la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; de l'habit noir. Mais elle, surtout,
+soulevait les c&oelig;urs, si adorable, si divine, d'un charme myst&eacute;rieux de
+vision. Sa robe &eacute;tait de moire blanche, simplement couverte de vieilles
+malines, que retenaient des perles, des cordons de perles fines
+dessinant les garnitures du corsage et les volants de la jupe. Un voile
+d'ancien point d'Angleterre, fix&eacute; sur la t&ecirc;te par une triple couronne de
+perles, l'enveloppait, descendait jusqu'aux talons. Et rien autre, pas
+une fleur, pas un bijou, rien que ce flot l&eacute;ger, ce nuage frissonnant,
+qui semblait mettre dans un battement d'ailes sa petite figure douce de
+vierge de vitrail, aux yeux de violette, aux cheveux d'or.</p>
+
+<p>Deux fauteuils de velours cramoisi attendaient F&eacute;licien et Ang&eacute;lique
+devant l'autel; et, derri&egrave;re eux, pendant que les orgues &eacute;largissaient
+leur phrase de bienvenue, Hubert et Hubertine s'agenouill&egrave;rent sur les
+prie-Dieu destin&eacute;s &agrave; la famille. La veille, ils avaient eu une joie
+immense, dont ils demeuraient &eacute;perdus, ne trouvant point assez d'actions
+de gr&acirc;ces pour leur bonheur &agrave; eux, qui s'ajoutait &agrave; celui de leur fille.
+Hubertine, &eacute;tant all&eacute;e au cimeti&egrave;re une fois encore, dans la pens&eacute;e
+triste de leur solitude, de la petite maison vide, lorsque cette fille
+aim&eacute;e ne serait plus l&agrave;, avait suppli&eacute; sa m&egrave;re longtemps; et, tout d'un
+coup, un choc en elle l'avait redress&eacute;e, fr&eacute;missante, exauc&eacute;e enfin. Du
+fond de la terre, apr&egrave;s trente ans, la morte obstin&eacute;e pardonnait, leur
+envoyait l'enfant du pardon, si ardemment d&eacute;sir&eacute; et attendu. &Eacute;tait-ce la
+r&eacute;compense de leur charit&eacute;, de cette pauvre cr&eacute;ature de mis&egrave;re
+recueillie, un jour de neige, &agrave; la porte de la cath&eacute;drale, aujourd'hui
+mari&eacute;e &agrave; un prince, dans toute la pompe des grandes c&eacute;r&eacute;monies? Ils en
+restaient sur les deux genoux, sans pri&egrave;re, sans paroles formul&eacute;es,
+ravis de gratitude, tout leur &ecirc;tre s'exhalant en un remerciement infini.
+Et, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la nef, sur son si&egrave;ge &eacute;piscopal, Monseigneur
+&eacute;tait lui aussi de la famille, plein de la majest&eacute; du Dieu qu'il
+repr&eacute;sentait: il resplendissait dans la gloire de ses v&ecirc;tements sacr&eacute;s,
+la face d'une hauteur sereine, d&eacute;gag&eacute; des passions de ce monde; tandis
+que les deux anges du panneau de broderie, au-dessus de sa t&ecirc;te,
+soutenaient les armes &eacute;clatantes des Hautec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Alors, la solennit&eacute; commen&ccedil;a. Tout le clerg&eacute; &eacute;tait pr&eacute;sent, des pr&ecirc;tres
+&eacute;taient venus des paroisses, pour honorer leur &eacute;v&ecirc;que. Dans ce flot
+blanc des surplis, dont les grilles d&eacute;bordaient, luisaient les chapes
+d'or des chantres et les robes rouges des enfants de ch&oelig;ur. L'&eacute;ternelle
+nuit des bas-c&ocirc;t&eacute;s, sous l'&eacute;crasement des chapelles romanes, s'&eacute;clairait
+ce matin-l&agrave; du limpide soleil d'avril, allumant les vitraux, o&ugrave;
+rougeoyait une braise de pierreries. Mais l'ombre de la nef, surtout,
+flambait d'un fourmillement de cierges, des cierges aussi nombreux que
+les &eacute;toiles en un ciel d'&eacute;t&eacute;: au milieu, le ma&icirc;tre-autel en &eacute;tait
+incendi&eacute;, l'ardent buisson symbolique br&ucirc;lant du feu des &acirc;mes; et il y
+en avait dans des flambeaux, dans des torch&egrave;res, dans des lustres; et,
+devant les &eacute;poux, deux grands cand&eacute;labres, &agrave; branches rondes, faisaient
+comme deux soleils. Des massifs de plantes vertes changeaient le ch&oelig;ur
+en un jardin vivace, que fleurissaient de grosses touffes d'azal&eacute;es
+blanches, de cam&eacute;lias blancs et de lilas blancs. Jusqu'au fond de
+l'abside, &eacute;tincelaient des &eacute;chapp&eacute;es d'or et d'argent, des pans entrevus
+de velours et de soie, un &eacute;blouissement lointain de tabernacle, parmi
+les verdures. Et, au-dessus de ce braisillement, la nef s'&eacute;lan&ccedil;ait, les
+quatre &eacute;normes piliers du transept montaient soutenir la vo&ucirc;te dans le
+souffle tremblant de ces milliers de petites flammes, qui donnaient un
+frisson &agrave; la pleine lumi&egrave;re des hautes fen&ecirc;tres gothiques. Ang&eacute;lique
+avait voulu &ecirc;tre mari&eacute;e par le bon abb&eacute; Camille, et lorsqu'elle le vit
+s'avancer en surplis, avec l'&eacute;tole blanche, suivi de deux clercs, elle
+eut un sourire. C'&eacute;tait enfin la r&eacute;alisation de son r&ecirc;ve, elle &eacute;pousait
+la fortune, la beaut&eacute;, la puissance, au-del&agrave; de tout espoir. L'&eacute;glise
+chantait par ses orgues, rayonnait par ses cierges, vivait par son
+peuple de fid&egrave;les et de pr&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Jamais l'antique vaisseau n'avait resplendi d'une pompe plus souveraine,
+comme &eacute;largi, dans son luxe sacr&eacute;, d'une expansion de bonheur. Et
+Ang&eacute;lique souriait, sachant qu'elle avait la mort en elle, au milieu de
+cette joie, c&eacute;l&eacute;brant sa victoire.</p>
+
+<p>En entrant, elle venait d'avoir un regard pour la chapelle Hautec&oelig;ur,
+o&ugrave; dormaient Laurette et Balbine, les Mortes heureuses, emport&eacute;es toutes
+jeunes en pleine f&eacute;licit&eacute; d'amour.</p>
+
+<p>&Agrave; cette heure derni&egrave;re, elle &eacute;tait parfaite, victorieuse de sa passion,
+corrig&eacute;e, renouvel&eacute;e, n'ayant m&ecirc;me plus l'orgueil du triomphe, r&eacute;sign&eacute;e
+&agrave; cette envol&eacute;e de son &ecirc;tre, dans l'hosanna de sa grande amie, la
+cath&eacute;drale. Lorsqu'elle s'agenouilla, ce fut en servante tr&egrave;s humble et
+tr&egrave;s soumise, enti&egrave;rement lav&eacute; du p&eacute;ch&eacute; d'origine; et elle &eacute;tait aussi
+tr&egrave;s gaie de son renoncement. L'abb&eacute; Cornille, apr&egrave;s &ecirc;tre descendu de
+l'autel, fit l'exhortation, d'une voix amie. Il donna en exemple le
+mariage que J&eacute;sus avait contract&eacute; avec l'&Eacute;glise, il parla de l'avenir,
+des jours &agrave; vivre dans la foi, des enfants qu'il faudrait &eacute;lever en
+chr&eacute;tiens; et l&agrave;, de nouveau, en face de cet espoir, Ang&eacute;lique sourit;
+tandis que F&eacute;licien, pr&egrave;s d'elle, fr&eacute;missait, &agrave; l'id&eacute;e de tout ce
+bonheur, qu'il croyait fix&eacute; maintenant. Puis, vinrent les demandes du
+rituel, les r&eacute;ponses qui lient pour l'existence enti&egrave;re, le &laquo;oui&raquo;
+d&eacute;cisif qu'elle pronon&ccedil;a, &eacute;mue, du fond de son c&oelig;ur, qu'il dit plus
+haut, avec une gravit&eacute; tendre. L'irr&eacute;vocable &eacute;tait fait, le pr&ecirc;tre avait
+mis leurs mains droites l'une dans l'autre, en murmurant la formule: Ego
+conjungo vos in matrimonium, in nomine Patri, et Filii, et Spiritus
+Sancti. Mais il restait &agrave; b&eacute;nir l'anneau, qui est le symbole de la
+fid&eacute;lit&eacute; inviolable, de l'&eacute;ternit&eacute; du lien; et cela dura. Dans le bassin
+d'argent, au-dessus de l'anneau d'or, le pr&ecirc;tre agitait l'aspersoir, en
+forme de croix. Benedic, Domine, annulum hunc.... Ensuite, il le pr&eacute;senta
+&agrave; l'&eacute;poux, pour lui t&eacute;moigner que L'&Eacute;glise scellait et cachetait son
+c&oelig;ur, o&ugrave; aucune autre femme ne devait plus entrer; et l'&eacute;poux le mit au
+doigt de l'&eacute;pouse, afin de lui apprendre &agrave; son tour que, seul parmi les
+hommes, il existait, pour elle d&eacute;sormais. C'&eacute;tait l'union &eacute;troite, sans
+fin, le signe de d&eacute;pendance port&eacute; par elle, qui lui rappellerait
+constamment la foi jur&eacute;e; c'&eacute;tait aussi la promesse d'une longue suite
+d'ann&eacute;es communes, comme si ce petit cercle d'or les attachait jusqu'&agrave;
+la tombe. Et, tandis que le pr&ecirc;tre, apr&egrave;s les oraisons finales, les
+exhortait une fois encore, Ang&eacute;lique avait son clair sourire de
+renoncement, elle qui savait.</p>
+
+<p>Les orgues, alors, clam&egrave;rent d'all&eacute;gresse, derri&egrave;re l'abb&eacute; Cornille, qui
+se retirait avec les clercs. Monseigneur, immobile en sa majest&eacute;,
+abaissait sur le couple ses yeux d'aigle, tr&egrave;s doux. &Agrave; genoux toujours,
+les Hubert levaient la t&ecirc;te, aveugl&eacute;s de larmes heureuses. Et la phrase
+&eacute;norme des orgues roula, se perdit en une gr&ecirc;le de petites notes aigu&euml;s,
+pleuvant sous les vo&ucirc;tes, pareilles &agrave; un chant matinal d'alouette. Un
+long fr&eacute;missement, une rumeur attendrie avait agit&eacute; la foule des
+fid&egrave;les, entass&eacute;e dans la nef et dans les bas-c&ocirc;t&eacute;s. L'&eacute;glise, par&eacute;e de
+fleurs, &eacute;tincelante de cierges, &eacute;clatait de la joie du sacrement. Puis,
+ce furent encore deux heures de souveraine pompe, la messe chant&eacute;e, avec
+les encensements. Le c&eacute;l&eacute;brant avait paru, v&ecirc;tu de la chasuble blanche,
+accompagn&eacute; du c&eacute;r&eacute;moniaire, des deux thurif&eacute;raires tenant l'encensoir et
+la navette, des deux acolytes portant les grands chandeliers d'or
+allum&eacute;s. Et la pr&eacute;sence de Monseigneur compliquait le rite, les saluts,
+les baisers. &Agrave; chaque minute, des inclinations, des g&eacute;nuflexions,
+faisaient battre les files des surplis. Dans les vieilles stalles
+fleuries de sculptures, tout le chapitre se levait; et c'&eacute;tait, &agrave;
+d'autres instants, comme une haleine du ciel qui prosternait d'un coup
+le clerg&eacute;, dont la foule emplissait l'abside. Le c&eacute;l&eacute;brant chantait &agrave;
+l'autel. Il se, taisait, allait s'asseoir, pendant que le ch&oelig;ur, &agrave; son
+tour, longuement, continuait, des phrases graves de chantre, des notes
+fines d'enfant de ch&oelig;ur, l&eacute;g&egrave;res, a&eacute;riennes comme des fl&ucirc;tes
+d'archange. Une voix tr&egrave;s belle, tr&egrave;s pure, s'&eacute;leva, une voix de jeune
+fille d&eacute;licieuse &agrave; entendre, la voix, disait-on, de mademoiselle Claire
+de Voincourt, qui avait voulu chanter &agrave; ces noces du miracle. Les orgues
+qui l'accompagnaient avaient un large soupir attendri, une s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+d'&acirc;me bonne et heureuse. Il se produisait de brusques silences, puis les
+orgues &eacute;clataient de nouveau en roulements formidables, pendant que le
+c&eacute;r&eacute;moniaire ramenait les acolytes avec leurs chandeliers, conduisait
+les thurif&eacute;raires au c&eacute;l&eacute;brant, qui b&eacute;nissait l'encens des navettes. Et,
+&agrave; tous moments, des vol&eacute;es d'encensoir montaient, avec le vif &eacute;clair et
+le bruit argentin des cha&icirc;nettes. Une nu&eacute;e odorante bleuissait dans
+l'air, on encensait l'&eacute;v&ecirc;que, le clerg&eacute;, l'autel, l'&Eacute;vangile, chaque
+personne et chaque chose &agrave; son tour, jusqu'aux masses profondes du
+peuple, de trois coups, &agrave; droite, &agrave; gauche, et en face.</p>
+
+<p>Cependant, Ang&eacute;lique et F&eacute;licien, &agrave; genoux, &eacute;coutaient d&eacute;votement la
+messe, qui est la consommation myst&eacute;rieuse du mariage de J&eacute;sus et de
+l'&Eacute;glise on leur avait mis en la main, &agrave; chacun, une chandelle ardente,
+symbole de la virginit&eacute; conserv&eacute;e depuis le bapt&ecirc;me. Apr&egrave;s l'oraison
+dominicale, ils &eacute;taient rest&eacute;s sous le voile, signe de soumission, de
+pudeur et de modestie, pendant que le pr&ecirc;tre, debout du c&ocirc;t&eacute; de
+l'&Eacute;p&icirc;tre, lisait les pri&egrave;res prescrites. Ils tenaient toujours les
+chandelles ardentes, qui sont aussi un avertissement de songer &agrave; la
+mort, m&ecirc;me dans la joie des justes noces. Et c'&eacute;tait fini, l'offrande
+&eacute;tait faite, le c&eacute;l&eacute;brant s'en allait, accompagn&eacute; du c&eacute;r&eacute;moniaire, des
+thurif&eacute;raires et des acolytes, apr&egrave;s avoir pri&eacute; Dieu de b&eacute;nir les &eacute;poux,
+afin qu'ils voient cro&icirc;tre et multiplier leurs enfants, jusqu'&agrave; la
+troisi&egrave;me et la quatri&egrave;me g&eacute;n&eacute;ration.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, la cath&eacute;drale enti&egrave;re exulta. Les orgues entam&egrave;rent la
+marche triomphale, dans un tel &eacute;clat de foudre, que le vieil &eacute;difice en
+tremblait. Fr&eacute;missante, la foule &eacute;tait debout, se haussait pour voir;
+des femmes montaient sur les chaises, il y avait des rangs press&eacute;s de
+t&ecirc;tes, jusqu'au fond des chapelles noires des collat&eacute;raux; et tout ce
+peuple souriait, le c&oelig;ur battant. Les milliers de cierges, en cet adieu
+final, semblaient br&ucirc;ler plus haut, allongeant leurs flammes, des
+langues de feu dont vacillaient les vo&ucirc;tes. Un dernier hosanna du clerg&eacute;
+montait, dans les fleurs et les verdures, au milieu du luxe des
+ornements et des vases sacr&eacute;s. Mais, tout d'un coup, la grand porte,
+sous les orgues, ouverte &agrave; deux battants, troua le mur sombre d'une
+nappe de plein jour. C'&eacute;tait la claire matin&eacute;e d'avril, le vivant soleil
+du printemps, la place du Clo&icirc;tre avec ses gaies maisons blanches; et l&agrave;
+une autre foule attendait les &eacute;poux, plus nombreuse encore, d'une
+sympathie plus impatiente, agit&eacute;e d&eacute;j&agrave; de gestes et d'acclamations. Les
+cierges avaient p&acirc;li, les orgues couvraient de leur tonnerre les bruits
+de la rue.</p>
+
+<p>Et, d'une marche lente, entre la double haie des fid&egrave;les, Ang&eacute;lique et
+F&eacute;licien se dirig&egrave;rent vers la porte. Apr&egrave;s le triomphe, elle sortait
+du r&ecirc;ve, elle marchait l&agrave;-bas, pour entrer dans la r&eacute;alit&eacute;. Ce porche de
+lumi&egrave;re crue ouvrait sur le monde qu'elle ignorait; et elle ralentissait
+le pas, elle regardait les maisons actives, la foule tumultueuse, tout
+ce qui la r&eacute;clamait et la saluait. Sa faiblesse &eacute;tait si grande, que son
+mari devait presque la porter. Pourtant, elle souriait toujours, elle
+songeait &agrave; cet h&ocirc;tel princier, plein de bijoux et de toilettes de reine,
+o&ugrave; l'attendait la chambre des noces, toute de soie blanche. Une
+suffocation l'arr&ecirc;ta, puis elle eut la force de faire quelques pas
+encore. Son regard avait rencontr&eacute; l'anneau pass&eacute; &agrave; son doigt, elle
+souriait de ce lien &eacute;ternel. Alors, au seuil de la grand-porte, en haut
+des marches qui descendaient sur la place, elle chancela. N'&eacute;tait-elle
+pas all&eacute;e jusqu'au bout du bonheur? N'&eacute;tait-ce pas l&agrave; que la joie d'&ecirc;tre
+finissait? Elle se haussa d'un dernier effort, elle mit sa bouche sur la
+bouche de F&eacute;licien. Et, dans ce baiser, elle mourut.</p>
+
+<p>Mais la mort &eacute;tait sans tristesse. Monseigneur, de son geste habituel de
+b&eacute;n&eacute;diction pastorale, aidait cette &acirc;me &agrave; se d&eacute;livrer, calm&eacute; lui-m&ecirc;me,
+retourn&eacute; au n&eacute;ant divin. Les Hubert, pardonn&eacute;s, rentrant dans
+l'existence, avaient la sensation extasi&eacute;e qu'un songe finissait. Toute
+la cath&eacute;drale, toute la ville &eacute;taient en f&ecirc;te. Les orgues grondaient
+plus haut, les cloches sonnaient &agrave; la vol&eacute;e, la foule acclamait le
+couple d'amour, au seuil de l'&eacute;glise mystique, sous la gloire du soleil
+printanier. Et c'&eacute;tait un envolement triomphal, Ang&eacute;lique heureuse,
+pure, &eacute;lanc&eacute;e, emport&eacute;e dans la r&eacute;alisation de son r&ecirc;ve, ravie des
+noires chapelles romanes aux flamboyantes vo&ucirc;tes gothiques, parmi les
+restes d'or et de peinture, en plein paradis des l&eacute;gendes.</p>
+
+<p>F&eacute;licien ne tenait plus qu'un rien tr&egrave;s doux et tr&egrave;s tendre, cette robe
+de mari&eacute;e, toute de dentelles et de perles, la poign&eacute;e de plumes
+l&eacute;g&egrave;res, ti&egrave;des encore, d'un oiseau. Depuis longtemps, il sentait bien
+qu'il poss&eacute;dait une ombre. La vision, venue de l'invisible, retournait &agrave;
+l'invisible. Ce n'&eacute;tait qu'une apparence, qui s'effa&ccedil;ait, apr&egrave;s avoir
+cr&eacute;&eacute; une illusion. Tout n'est que r&ecirc;ve. Et, au sommet du bonheur,
+Ang&eacute;lique avait disparu, dans le petit souffle d'un baiser.</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
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+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le rêve, by Émile Zola
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÊVE ***
+
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+redistribution.
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+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+
+
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